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Jean-Claude Michéa - L'empire Du Moindre Mal

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L’Empire

larevuenouvelle - novembre 2008


du moindre mal
Essai sur la civilisation

un livre
libérale,
de Jean-Claude Michéa
Présentation critique par Florence DElmotte

Sous un beau titre un peu accrocheur, c’est concernent cependant jamais que les dé-
à une réflexion philosophique et politique rives, les excès, ou encore les perversions
exigeante que Jean-Claude Michéa nous du libéralisme économique. Or, dans son
convie dans son dernier essai1. Au mo- ouvrage publié l’an passé, Michéa entend
ment précis où l’on s’inquiète une nou- nous démontrer l’insanité du libéralisme
velle fois, dans le sillage de la « crise des tout court, dont le volet économique ne peut
subprimes », de la viabilité du capitalisme être considéré isolément, compte tenu de
financier, sa lecture semble tomber à point l’unité profonde de la doctrine idéologique
nommé. C’est bien le cas, mais pas tout à sur laquelle il repose. Et loin de s’inquiéter
fait pour les raisons que l’on imagine. Par de la santé des institutions bancaires, des
sa gravité supposée, la crise économique places boursières et de leurs indicateurs, le
actuelle entraîne certes une profonde cri- philosophe pointe bien plutôt les menaces
se de confiance, fût-elle momentanée, au que fait peser sur l’humanité tout entière le
point que certains, à droite, se proposent de capitalisme sauvage, autre nom du « libé-
« refonder le capitalisme », à grands coups ralisme réellement existant » et seule tra-
de déclarations puis de renationalisations duction possible du projet moderne.
partielles. Ces discours et les mesures en-
Sans ambiguïté, cet ouvrage court, par-
visagées face à l’urgence de la situation ne
fois difficile et toujours dérangeant, tente
alors de revivifier un discours — d’aucuns
1 Agrégé de philosophie, Jean-Claude Michéa est notamment diront un « combat » — pratiquement
l’auteur d’Orwell, anarchiste tory (Paris, Climats, 1995) et abandonné par la pensée politique. La fin
d’Impasse Adam Smith (Paris, Champs-Flammarion, 2006).
L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale est
des régimes communistes à l’Est de l’Eu-
publié aux éditions Climats (2007). rope il y a bientôt vingt ans, en entérinant

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le déclin des marxismes, semble en effet lisme ». Pour lui, « le monde sans âme » du
avoir largement hypothéqué la possibilité capitalisme contemporain constitue bien
d’une réflexion critique ne s’inscrivant pas la seule concrétisation historique possible
à l’intérieur du paradigme libéral. « Nous de la doctrine libérale. Cela implique qu’on
voici condamnés à vivre dans le monde ne peut pas opposer un « bon » (vieux)
dans lequel nous vivons » : en 1995, c’est libéralisme politique ou culturel émanci-
par ces mots que François Furet, commu- pateur à un « mauvais » (néo-)libéralisme
larevuenouvelle - novembre 2008

niste repenti, résumait la fin d’une « illu- économique nuisible. C’est d’ailleurs selon
sion » désormais conjuguée au passé pour Michéa la responsabilité de la « gauche »,
l’histoire comme pour lui2. Michéa ne cite de plus en plus coupée de ses bases popu-
pas l’historien français mort en 1997. Mais laires depuis l’échec de 68, d’avoir entre-
cette phrase résume on ne peut mieux la tenu cette illusion en se consacrant quasi
un livre

soumission intellectuelle autant que po- exclusivement à la défense « des droits et


litique à laquelle l’idéologie au pouvoir libertés » ou à la lutte « contre toutes les
semble forcer : ce renoncement volontaire discriminations », contribuant ainsi à lé-
à penser autrement que Michéa dénonce gitimer et à renforcer un système dont la
avec vigueur en fustigeant la « gauche » logique interne ne permet pas en réalité
d’aujourd’hui. C’est ainsi avant tout à son de disjoindre les deux piliers : le droit et le
propre camp que l’auteur adresse sa leçon marché.
de philosophie et de socialisme moral, un
Pour le comprendre, il faudrait remonter
socialisme instruit des intuitions anthro-
aux sources du libéralisme philosophique,
pologiques et psychologiques des théories
qui sont les mêmes que celle du projet
anarchistes. Tout en nous résignant par
moderne. Michéa rappelle alors que deux
avance à ne pas pouvoir, dans cet exercice
éléments jouent un rôle particulièrement
de synthèse, rendre justice à la profondeur,
important pour la modernisation des so-
à la complexité et à l’érudition qui carac-
ciétés européennes qui s’enclenche au
térisent les sept chapitres d’un ouvrage
tournant du XVIe siècle : l’invention de la
qui n’a rien du pamphlet, nous tâchons ci-
science expérimentale de la nature et sur-
après de résumer quelques-uns de ses prin-
tout le « traumatisme historique extraordi-
cipaux enseignements.
naire » provoqué par l’ampleur et la durée
des guerres.
La première rendrait philosophiquement
Il n’y a pas de bon libéralisme, pensable le projet moderne de rendre les
il n’y en a qu’un seul hommes « possesseurs et maîtres » de la
nature et fournirait une autorité symboli-
À partir d’un point de vue qui ne doit que opposable à celle de l’Église ; la science
rien ou presque au « matérialisme histo- offrirait en outre une assise métaphysique
rique » et assume les partis pris inhérents à la notion de « progrès » et favoriserait la
à la « mise en évidence d’une logique phi- croyance en la possibilité de traiter scienti-
losophique », Michéa entend tout d’abord, fiquement et de résoudre de manière im-
selon ses propres termes, « simplifier la partiale les problèmes inhérents à la vie
question » et démontrer l’« unité du libéra- sociale.
Et à l’époque, il importe en tout premier lieu
de mettre fin aux affrontements qui déchi-
2 François Furet, La Fin d’une illusion. Essai sur l’idée com-
muniste au XXe siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1995. rent les États de l’intérieur. L’introduction

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d’armes et de stratégies nouvelles ren- gées par la justice d’État « sans idées » —,
drait en effet ces conflits infiniment plus qui rendra les hommes heureux et, dans la
meurtriers et dévastateurs qu’auparavant. foulée, fraternels et bons puisque libérés de
Ils ont par ailleurs pris une forme inédite, l’envie et du ressentiment.
du moins à ce degré d’intensité : celle de
Pour Michéa, rien n’est évidemment moins
la guerre civile idéologique dont la forme
sûr. Ne fût-ce que parce que la croissance
principale est la guerre de religion. Dans
illimitée censée engendrer l’honnêteté et
ce contexte, instituer une société conforme
la générosité dans les cœurs repose précisé-
aux progrès de la raison revient alors à dé-
ment, selon les économistes libéraux, sur la
finir les conditions qui permettront à l’hu-
poursuite par chacun de son strict intérêt
manité de sortir de l’horreur de la guerre.

L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, de Jean-Claude Michéa


égoïste bien compris.
La solution libérale est d’abord, il est vrai,
politique. Elle pose que le pouvoir doit
s’abstenir d’imposer aux individus une
quelconque conception de la vie bonne et Le droit et le marché :
doit se contenter de faire coexister les liber- deux processus sans sujets
tés concurrentes en définissant un certain pour une société sans valeurs
nombre de règles communes. En d’autres
mots, il convient de chasser de l’espace pu- La paix civile, au départ du projet moderne
blic les convictions et autres valeurs mora- essentiellement marqué par l’horreur de
les car celles-ci sont forcément inconcilia- la guerre, n’est donc pensable que si tou-
bles et causes de conflits incessants. D’où tes « tentations morales », religieuses ou
la nécessité de désigner un arbitre, une ins- non, ont été neutralisées. Autrement dit,
tance neutre située au-dessus des individus la société doit être sans valeurs puisque ce
et de leurs conceptions du bien, le droit, le- sont celles-ci qui font verser le sang. Les
deux instances sous le contrôle desquelles
quel définit la fonction essentielle de l’État :
garantir son application effective selon les les libéraux proposent de placer l’existence
collective des individus ne peuvent dès lors

un livre
principes de la justice.
être conçues que comme des mécanismes
Cependant, le libéralisme par le droit se idéologiquement neutres. Mieux : comme
trouve vite confronté au problème, pointé des « processus sans sujets », compte tenu
par les premiers socialistes, de la vacuité de de l’éternel et dangereux penchant des
son programme éthique. Selon Michéa, il hommes à prétendre agir moralement.
n’a dès lors pas d’autre choix, s’il veut res- D’où, d’ailleurs, le paradoxe d’un État libé-
ter neutre axiologiquement, que de sous- ral qu’on désire minimal, puisqu’il doit sans
traiter aux mécanismes du marché. Ici se cesse intervenir sur la société pour défendre
noue précisément le lien indéfectible en- les conditions du laisser-faire, pour « briser
tre le libéralisme politique et le libéralisme les résistances culturelles au changement »,
économique. Le premier ne peut se passer ainsi que l’a bien montré Polanyi3.
du second. La forme de la société libérale
— le droit — a besoin d’un contenu — l’éco- Ainsi, le droit n’a pour fonction que de ga-
nomie. C’est ainsi qu’incombe à la célèbre rantir un ordre « juste », c’est-à-dire d’assu-
main invisible d’Adam Smith de régler la rer la coexistence pacifique de libertés iné-
question morale : c’est l’Économie, enfin
libre de se développer selon ses propres lois
« naturelles » — mais surtout bien proté- 3 Karl Polanyi, La Grande Transformation, traduit de l’anglais
par Catherine Malamoud, Paris, Gallimard, 1983 (1944).

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vitablement rivales sans jamais s’appuyer tème, tantôt comme l’une de ses heureuses
sur le moindre jugement de valeur. Voué conséquences. Cette « éthique de substitu-
de ce fait même à un mouvement sans fin, tion » — cet ersatz d’éthique — ne saurait
le seul terme logique de ce « programme toutefois nous leurrer. Ni le compromis
d’épuration » est en effet la reconnaissance moderne ni, plus tard, la « société ouver-
officielle du « droit de tous sur tout », au te » ne se fondent sur une politique de la
fondement de la « guerre de tous contre reconnaissance réciproque véritable telle
larevuenouvelle - novembre 2008

tous » que redoutait tant Hobbes… et qui que l’entendaient Érasme ou Montaigne.
pour Michéa résume pourtant bien l’ambi- Bien plutôt, la tolérance des libéraux ne
tion de la gauche ces dernières décennies. désignerait souvent que l’indifférence à la
différence qui, finalement, ne fait que fa-
De son côté, le marché produirait des ef-
ciliter l’unification juridique et marchande
fets identiques. La croissance représente en
un livre

de l’humanité, bientôt achevée. Autrement


effet l’unique fondement réel du lien so-
dit, elle ne compense en rien l’inaptitude
cial moderne ainsi que la seule condition
profonde des mécaniques horlogères du
du salut. Et il faut, pour la garantir, que
marché et du droit à engendrer les disposi-
la concurrence soit « libre et non faussée »
tions culturelles indispensables à l’intégra-
et surtout que les individus se comportent
tion communautaire des individus.
« rationnellement ». C’est-à-dire qu’ils ne
se préoccupent que de maximiser leurs Depuis Mauss, on sait en effet que toute vie
« intérêts » sans jamais se laisser influen- sociale reposerait sur un « cycle du don »
cer par des considérations morales ou idéo- (donner, recevoir, rendre), ou sur ce que
logiques, par exemple en ce qui concerne George Orwell, le célèbre pourfendeur vi-
les effets de leur comportement « ration- sionnaire de tous les totalitarismes, entend
nel » pour la nature ou pour l’humanité par « common decency » : « un minimum de
elle-même. Or, souligne Michéa, non valeurs partagées et de solidarité collective
seulement cet impératif témoigne d’un effectivement pratiquée », résume Michéa
ethnocentrisme borné et d’une naïveté (p. 54). Sans le respect des vertus humai-
psychologique étonnante de la part d’une nes de base, telles les dispositions univer-
doctrine qui se réclame à l’origine du réa- selles à la générosité et à la loyauté, il ne
lisme politique. Mais encore l’axiomatique saurait y avoir de société « décente » ou
de l’intérêt et de l’égoïsme atteste bien la véritablement humaine.
rupture profonde entre l’humanisme de la
Selon Michéa, on l’aura compris, non seu-
Renaissance et l’idéologie libérale.
lement la société libérale, ou plutôt le « sys-
tème » libéral, refuse de s’appuyer sur de
telles vertus ou valeurs. Mais encore, com-
La société ouverte me insensible aux scrupules qui marquent
n’est pas une société décente : bel et bien la pensée de Benjamin Constant,
une leçon de socialisme et celles de Tocqueville et d’Adam Smith
lui-même sur ce point, la logique de l’idée
Les défenseurs du libéralisme ont, il est libérale travaille depuis toujours à leur abo-
vrai, prévu une solution de repli, reconnaît lition. Elle se heurte, ce faisant, à la fâcheu-
Michéa. Une clause annexe de leur doc- se obstination des gens « ordinaires », en-
trine défend ainsi l’« esprit de tolérance » core conscients sans doute qu’« il n’y a pas
(le « refus du rejet d’autrui »), et est tan- de vrai bonheur dans l’égoïsme » (George
tôt présentée comme la condition du sys- Sand), à rester tout simplement humains, à

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défendre leur « conservatisme » comme di- grès matériel » s’inscrit au principe même
sent les libéraux. Se refusant à admettre ce de la civilisation moderne dans son en-
fait d’expérience — que les hommes sont semble. Ensuite, et surtout, la mutation du
tout autant capables de donner et d’aimer libéralisme de Mill ou de Constant en un
que d’accumuler et de prendre —, l’idéo- Brave New World digne du roman d’Aldous
logie libérale se verrait même progressi- Huxley devrait finalement se comprendre
vement forcée, pour atteindre son but, à comme la seule manière de résoudre la
changer son fusil d’épaule. curieuse contradiction qui marque le libé-
ralisme. Celui-ci doit en effet inciter, voire
contraindre en permanence les hommes à
se comporter comme des individus égoïs-

L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, de Jean-Claude Michéa


Du moindre mal tes et uniquement soucieux de leur intérêt
au meilleur des mondes, alors qu’ils sont censés l’être par nature.
la logique d’une idée…
À force, il était donc inévitable que la logi-
Le libéral, rappelle l’auteur, se présente que libérale, coupée de toute réalité sociale,
au départ comme un homme réaliste, soit condamnée à une fuite en avant, qui la
sans illusions sur la nature humaine. Le pousse — le plus souvent inconsciemment,
libéralisme, insiste-t-il, revendiquait un modère l’auteur — à réactiver le projet,
« pessimisme de l’intelligence », unique- par excellence utopique, de la fabrication
ment soucieux de soustraire l’humanité d’un homme nouveau. Un homme enfin
au « plus grand des maux » : la guerre. Ses conforme aux exigences du fonctionne-
prétentions, d’une modestie sans précédent ment optimal du marché et du droit. Enfin
dans l’histoire de la pensée, se bornaient à ainsi, pour Fukuyama — et ses « milliers
construire « la moins mauvaise » des socié- de clones idéologiques », désormais aux
tés possibles. C’est dire s’il ne s’attendait pas commandes du monde — le triomphe dé-
à déchaîner l’enthousiasme. Obnubilé par finitif du capitalisme signera-t-il demain
la neutralisation des passions idéologiques la vraie « fin de l’histoire ». Mieux : nous

un livre
et meurtrières, il ne le voulait d’ailleurs serions à la veille de nouvelles découver-
pas. Mais les temps ont changé : « L’empire tes scientifiques dans les sciences de la vie
du moindre mal, à mesure que son ombre et les nouvelles technologies sur le point
s’étend sur la planète tout entière, semble d’abolir l’humanité en tant que telle 4 .
décidé à reprendre à son compte les traits Bienvenue dans l’histoire « au-delà de
de son plus vieil ennemi. Il entend désor- l’humain » des élites libérales. Certes, il
mais être adoré comme le meilleur des faut pour cela que les hommes « cessent de
mondes » (p. 199). se sentir hommes » et les « vertus humai-
nes de base » n’ont fort heureusement pas
D’après le philosophe, cette métamor- encore disparu. Mais l’industrie de la pu-
phose n’est toutefois pas si surprenante. blicité, du divertissement et de l’informa-
D’abord parce que la modération initiale tion y travaille sans relâche à l’échelle de la
du projet libéral ne concernait nullement planète. Si les conditions pratiques de l’ins-
la conquête par l’homme de son environ- tauration d’une société (enfin) décente, de
nement naturel au moyen de la science, des la sauvegarde d’une société humaine tout
techniques et de l’industrie ; dès l’origine,
la doctrine libérale possède donc bien ses
propres éléments d’optimisme même si le
« culte religieux de la croissance et du pro- 4 Voir Francis Fukuyama, « La fin de l’Histoire dix ans
après », Le Monde, 17 juin 1999.

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court, existent donc potentiellement tou- pas animée par une « haine profonde de
jours, le temps presse. La fin de l’humanité la démocratie » (p. 124) comme le serine
et la destruction de la nature seraient ainsi la vieille rengaine des libéraux modernes
devenues des hypothèses de travail dont ni reprise en chœur par tous les « progressis-
Marx ni Orwell ne pouvaient soupçonner tes ». L’époque, dirait-on, manque cruel-
la proximité. lement de sceptiques authentiques. À cet
égard, l’essai de Michéa sur la civilisation
larevuenouvelle - novembre 2008

S’il se clôt sur ces « leçons de ténèbres »,


libérale rappelle l’un des avertissements
le propos de Jean-Claude Michéa ne se
de Rousseau dans l’Émile : « Il n’y a point
réduit pas à une mise en garde empreinte
d’assujettissement si parfait que celui qui
d’un certain désespoir. Il déploie aussi un
garde l’apparence de la liberté ; on captive
argumentaire aussi implacable que philo-
ainsi la volonté même. » n
sophiquement solide. Si le jugement, sans
un livre

appel, ne convaincra pas tout le monde, le


procès est sérieusement instruit. Il devrait
donc intéresser tous ceux qui se soucient
de comprendre la société dans laquelle
nous vivons. Michéa ne se contente pas
d’attaquer ou de dénoncer le « système » :
il en reconstruit ce qui constitue d’après lui
la « logique » afin d’en expliquer le succès.
Libre au lecteur de ne pas le suivre jusqu’au
bout ou de considérer que le point de vue
politique qui soutient la défense des liber-
tés démocratiques fondamentales partout
où elles se trouvent menacées (p. 16-17)
fait aussi pleinement partie de l’héritage du
libéralisme.
Mais, si l’on s’accorde avec l’auteur dans
son refus de confondre le « libéralisme
réel » avec cette posture défensive et cri-
tique, la question qu’il pose mérite sans
conteste plus que jamais d’être réexami-
née : s’agit-il du « moins mauvais » des sys-
tèmes, du « seul possible », ou plutôt d’un
des pires qui soient, parce qu’il n’est ni l’un
ni l’autre, mais excelle, depuis plusieurs
siècles déjà mais de plus en plus efficace-
ment, dans l’art de le faire croire ? N’en Florence Delmotte a no-
déplaise à Jacques Rancière5, toute critique tamment publié Norbert
radicale du mode de vie capitaliste n’est Elias : la civilisation et l’État.
Enjeux épistémologiques
et politiques d’une socio-
logie historique, Bruxelles,
éditions de l’université de
5 Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Bruxelles, coll. « Philosophie
Fabrique éditions, 2005. et société », 2007.

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