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Du même auteur
en poche
Erich von Manstein : le stratège de Hitler, Paris, Perrin, tempus n° 330, 2010.
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Benoît LEMAY
ERWIN ROMMEL
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© Perrin, 2009
et 2011 pour la présente édition
Le maréchal Erwin Rommel en Afrique du Nord, en juin 1942. © LAPI / Roger-Viollet
EAN : 978-2-262-03860-1
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Pour Claudine
Pour Béatrice
Pour mes parents
SIGLES ET ABRÉVIATIONS
Bundesarchiv-Militärarchiv (Archives militaires fédérales allemandes) à
BA-MA
Fribourg-en-Brisgau.
Gestapo Geheime Staatspolizei (police secrète d’État).
Der Prozess gegen die Hauptkriegsverbrecher vor dem Internationalen
IMT Militärgerichtshof (Procès des grands criminels de guerre devant le Tribunal
militaire international) de Nuremberg.
Militärgeschichtliches Forschungsamt (Office de recherche d’histoire militaire
MGFA
allemande) à Potsdam.
NA National Archives (Archives nationales) à Washington.
OKH Oberkommando des Heeres (haut commandement de l’armée de terre).
OKW Oberkommando der Wehrmacht (haut commandement des forces armées).
OTAN Organisation du traité de l’Atlantique Nord.
Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (Parti national-socialiste des
NSDAP
ouvriers allemands).
SA Sturmabteilung (section d’assaut du parti nazi).
SD Sicherheitsdienst (service de sécurité de la SS).
SS Schutzstaffel (section de protection du parti nazi).
NOTE DE L’AUTEUR
Dans le cadre de cet ouvrage, l’équivalence des rangs militaires
suivants a été utilisée :
Reichsmarschall Feld-maréchal du Reich
Generalfeldmarschall Feld-maréchal maréchal (distinction)
Generaloberst Colonel-général général d’armée
General (der Infanterie, etc.) Général général de corps d’armée
Generalleutnant Lieutenant-général général de division
Generalmajor Major-général général de brigade
Oberst Colonel
Oberstleutnant Lieutenant-colonel
Major Major commandant
Hautpmann ou Rittmeister Capitaine
Oberleutnant Lieutenant
Leutnant Second lieutenant sous-lieutenant
1
UN JEUNE OFFICIER TRÈS PROMETTEUR
Johannes Erwin Eugen Rommel naquit à midi le dimanche
15 novembre 1891 à Heidenheim, une petite ville située à environ 75
kilomètres à l’est de Stuttgart et à 35 kilomètres au nord d’Ulm, dans le
centre géographique et historique de la Souabe. Celle-ci était davantage une
expression territoriale que politique. Mais ses habitants étaient tout aussi
fiers de leurs racines que loyaux envers le royaume du Wurtemberg, auquel
le duché médiéval de la Souabe avait été incorporé depuis très longtemps.
Vingt ans après la proclamation du IIe Reich, ces Allemands conservaient
d’ailleurs le privilège de disposer, même en temps de paix, de leur propre
armée.
Le père de Rommel, qui se prénommait également Erwin, était
professeur de mathématiques, comme son père, et jouissait d’une petite
notoriété régionale. En 1886, il avait épousé Helena, la fille aînée de Karl
von Luz, président du gouvernement du Wurtemberg et descendant d’une
vieille famille noble. De ce mariage naquirent cinq enfants. Le premier de
la famille, Manfred, mourut en bas âge. À ce fils succéda une fille, Helena,
comme sa mère, qui devait enseigner les arts et le travail manuel à la
Waldorfschule de Stuttgart, une école privée dont la méthode
d’enseignement était fondée sur la pédagogie anthroposophique. Après
Erwin vinrent deux frères : Karl, après avoir servi comme pilote d’avion de
reconnaissance en Turquie et en Mésopotamie lors de la Première Guerre
mondiale, deviendrait dentiste, tandis que Gerhard, le plus jeune de la
famille, abandonnerait l’agriculture pour exercer le métier de chanteur
d’opéra à Ulm, mais sans jamais accéder à la notoriété.
Les renseignements sur la petite enfance du jeune Erwin sont rares ou
bien suspects de réécriture hagiographique. Ses parents affectionnant les
promenades en forêt, Erwin passait sans doute ses journées à courir
librement dans le jardin ou à se promener dans les vieilles rues de la ville ou
encore dans la campagne avoisinante. De constitution délicate, petit pour
son âge, il était frêle, ce qui ne l’empêchait pas de grimper à la cime des
arbres. Sa sœur le surnommait l’« ours blanc » à cause de la pâleur de son
teint et de la blondeur de ses cheveux que mettaient davantage en évidence
ses yeux bleu clair. Aimable et docile, il parlait lentement et toujours après
avoir longuement réfléchi.
Un épisode, survenu – dit-on – à l’âge de cinq ans, témoigne d’un
certain aplomb. Lors d’une promenade, il se tailla un franc succès auprès de
ses camarades timorés. Le groupe de jeunes enfants croisa deux ramoneurs,
le visage noirci de suie, les habits d’une saleté grisâtre. Épouvantés, ses
amis prirent la poudre d’escampette. Rommel, pour sa part, haussa les
épaules et, s’approchant cérémonieusement et calmement, serra la main des
deux hommes.
À l’automne 1898, son père fut nommé directeur du célèbre
Realgymnasium d’Aalen, une école secondaire où l’enseignement des
matières modernes avait pris le pas sur les plus classiques et qui était située
à une quinzaine de kilomètres au nord de Heidenheim. Regrettant la liberté
dont il avait joui jusque-là dans sa ville natale, Rommel ne se plaisait guère
à l’école d’Aalen, d’autant plus qu’il avait du mal à s’accoutumer à la
discipline assez rigide qui y régnait. Il était souvent en retard pour terminer
ses exercices en classe et les efforts qu’il faisait pour rattraper les autres
élèves lui coupaient l’appétit et le sommeil. Nonchalant, distrait et
incapable de se concentrer sur un sujet précis, il faisait le désespoir de son
père qui voulait que son fils soit un exemple pour tous les élèves de l’école.
Il était à ce point négligent qu’il devint la tête de Turc de sa classe. « Si
Rommel réussit une dictée sans faute, déclara son professeur aux autres
élèves de la classe, nous louerons un orchestre et partirons à la campagne
pendant toute la journée1. » Rommel s’assit alors bien droit et s’appliqua de
son mieux, si bien qu’il réussit parfaitement sa dictée à laquelle il ne
manqua pas une virgule. Mais comme l’excursion promise n’eut pas lieu, il
retomba aussitôt dans son indifférence habituelle. Bien que son professeur
estimât qu’il gâchait ses capacités, il demeurait un garçon rêveur, qui ne
semblait porter aucun intérêt aux matières scolaires, sauf à l’histoire. En
fait, il ne pensait qu’à revenir à Heidenheim.
En 1905, à l’âge de 14 ans, en même temps qu’il se prenait d’intérêt
pour les mathématiques et découvrait le ski, le tennis et l’aviron, Rommel
se passionna pour l’aviation. Avec son meilleur ami August Keitel (qui
n’avait aucun lien de parenté avec le futur feld-maréchal Wilhelm Keitel), il
construisit des modèles réduits, puis l’année suivante un planeur grandeur
nature avec lequel il fit de nombreux essais de vol dans un champ tout près
d’Aalen. Il se vanta plus tard d’avoir réussi à faire voler l’appareil en bois,
quoique sur une petite distance. Précisons qu’on était trois ans après que les
Américains Wilbur et Orville Wright eurent mis au point le premier
aéroplane. Rommel collectionnait les illustrés traitant des vols des
zeppelins, ces grands dirigeables rigides et métalliques devenus les
symboles de la puissance allemande dans les airs. Son intérêt pour les
machines volantes était tel qu’il voulait devenir ingénieur en aéronautique
et entrer aux usines Zeppelin de Friedrichshafen, dans le sud-ouest du
Wurtemberg, sur les bords du lac de Constance. Mais son mathématicien de
père ne partageait aucunement son enthousiasme pour l’aviation, n’y voyant
tout au plus qu’un simple passe-temps. Le jeune Rommel ne put donc
accompagner Keitel son ami.
Le père avait d’autres projets pour le fils. Il voulait que celui-ci
s’engageât dans l’armée de terre dès sa scolarité terminée. Non seulement
cela lui ouvrait une carrière, mais les exercices rassasieraient ce féru de
grand air et de sport. Mais s’il avait été lieutenant dans l’artillerie avant de
choisir le professorat, sa famille n’avait cependant pas de tradition militaire,
et elle n’avait aucun ami influent dans l’armée. Elle était loin, par
l’éducation et l’entourage, de la caste des officiers prussiens, même si, dans
l’armée du Kaiser, les officiers talentueux issus de la bourgeoisie pouvaient
parfois prétendre à des grades élevés. L’armée de terre représentait l’élite du
pays en raison de sa puissance incontestée en Europe depuis qu’elle avait
réalisé l’unité des États allemands. De même, la place centrale qu’elle
occupait dans l’État et les relations privilégiées qu’elle avait avec le Kaiser,
en sa qualité de chef d’État et de commandant suprême, lui procuraient un
grand prestige au sein de la population allemande. Ainsi, rien d’étonnant
que la Prusse donnât le ton à l’armée impériale et jusqu’à un certain point à
l’Empire allemand lui-même.
Dans une lettre recommandant son fils comme élève officier dans les
rangs de l’armée du Wurtemberg, son père le présentait comme « économe,
fiable et bon en gymnastique2 ». L’artillerie et le génie rejetèrent tour à tour
la candidature du jeune Rommel, mais en mars 1910 le 124e régiment
d’infanterie du Wurtemberg, basé à Weingarten tout près de Karlsruhe,
l’invita à se présenter à l’examen médical obligatoire. Les médecins
découvrirent une hernie inguinale, ce qui nécessita une opération que son
père se chargea de payer. Ce dernier signa également les papiers qui
l’engageaient à couvrir les frais de son fils, notamment son uniforme
d’élève officier et son équipement. Le 19 juillet 1910, six jours après avoir
pris congé de l’hôpital, Rommel, âgé de 18 ans et demi, rejoignit son
régiment.
Comme tous les élèves officiers du Reich, il devait d’abord servir dans
le rang comme simple soldat avant de pouvoir suivre les cours à l’école
militaire. Vêtu du Feldgrau (gris de campagne), c’est-à-dire du traditionnel
uniforme de campagne, et coiffé du célèbre casque à pointe, il apprit à
marcher au pas de l’oie, à tirer au fusil Mauser et à la mitrailleuse Maxim.
Les marches étaient épuisantes, mais il aimait l’exercice physique. Il se
distinguait par son aptitude à résister à la fatigue, une endurance qui
impressionnait les instructeurs. Promu caporal en octobre 1910, Rommel fut
ensuite nommé sergent en décembre de la même année. Comme son père
l’avait espéré, le choix imposé se transformait en vocation. En mars 1911,
Rommel intégra la célèbre école de guerre royale des élèves officiers de
Dantzig (Gdansk). Il passait pour un jeune homme sérieux et appliqué, qui
s’efforçait de se conduire aussi bien que possible. Si ses résultats étaient
bons aux exercices pratiques, ils l’étaient beaucoup moins aux examens
théoriques, ce qui l’obligeait à travailler avec acharnement.
À Dantzig, les cadets devaient régulièrement aller à des bals donnés au
mess des officiers et auxquels les filles des familles respectables de la ville
étaient invitées à assister. C’est à l’occasion de l’un de ces bals, en
avril 1911, que Rommel fit la connaissance d’une ravissante jeune femme
âgée d’à peine 17 ans dont il tomba aussitôt amoureux. Née à Dirschau, en
Prusse-Occidentale, le 6 juin 1894, Lucie Maria Mollin était la fille d’un
grand propriétaire terrien. Svelte et gracieuse, elle avait les cheveux noirs et
un regard charmant qui mettaient en évidence ses origines italienne et
polonaise. Son père, qui avait déjà été directeur d’une école secondaire tout
comme celui de Rommel, était décédé alors qu’elle était enfant. À Dantzig,
Lucie poursuivait des études d’anglais, de français et de latin pour devenir
professeur de langues, une profession respectable pour une fille issue d’une
bonne famille. En outre, elle excellait en danse, ayant déjà remporté
plusieurs compétitions, notamment de tango. Au début, elle trouva Rommel
trop sérieux, mais ne tarda pas à tomber amoureuse de lui. Elle était amusée
par la manière dont il portait le monocle à la prussienne. Mais il le cachait
toujours dès qu’un officier supérieur les croisait dans la rue, les cadets
n’étant pas autorisés à porter le monocle !
Rommel souhaitait qu’ils se fiancent, mais Lucie n’était pas certaine de
vouloir se marier dans un proche avenir, d’autant plus que sa mère ne voyait
pas d’un bon œil cette relation. Elle considérait sa fille comme encore
jeune, et le Wurtemberg lui semblait bien loin de la Prusse-Occidentale, et
pas seulement pour des raisons géographiques. Qui plus est, Lucie venait
d’une famille catholique très stricte, tandis que Rommel était issu d’une
famille évangélique protestante. Et à cette époque, les mariages entre
conjoints n’appartenant pas à la même confession étaient peu fréquents et
parfois mal considérés dans certains milieux, notamment celui des Mollin.
À son retour à Weingarten, Rommel entretint une correspondance
quotidienne avec Lucie en prenant soin d’adresser les lettres à Meine liebste
Lu (Ma bien-aimée Lu) non pas à son domicile, mais directement au bureau
de poste, afin que sa mère ne pût les intercepter.
En novembre 1911, Rommel réussit ses examens avec des notes
légèrement au-dessus de la moyenne : au tir au fusil et en manœuvres,
écrivait son commandant, Rommel était « assez bon » ; en gymnastique, en
escrime et en équitation, il était également « assez bon ». « Physiquement, il
est cependant d’une taille moyenne, mince et plutôt délicate. Mais il a du
caractère, une immense force de volonté et travaille avec beaucoup
d’enthousiasme. En outre, il est méthodique, ponctuel, consciencieux et
possède un bel esprit de camaraderie. Il est aussi doté d’une bonne
intelligence et pourvu d’un sens du devoir très strict. » En somme, le cadet
Rommel était « un soldat compétent3 ».
En janvier 1912, il reçut son brevet de sous-lieutenant et rejoignit
ensuite son régiment d’infanterie, le 124e, encaserné dans un ancien
monastère à Weingarten. Au cours des deux années suivantes, il fut chargé
d’y instruire les recrues, une tâche à laquelle il s’attela avec un grand soin et
qui lui permit de se faire remarquer par la façon dont il parvenait à se faire
aimer des hommes. Mais il n’avait pas grand-chose de commun avec ses
camarades officiers qui le trouvaient trop sérieux pour son âge. Ne fumant
pas et ne buvant qu’à l’occasion, Rommel se consacrait avec une sorte de
dévouement monastique à sa carrière. Il gagna ainsi rapidement une
réputation d’ascète auprès des autres lieutenants.
Ce qui ne l’empêcha pas, à l’été 1912, de commencer une liaison avec
une adolescente, Walburga Stemmer, une vendeuse de fruits et légumes de
Weingarten. En juillet 1913, le père de Rommel fut informé de cette relation
amoureuse et pressa son fils d’y mettre fin. Mais celui-ci refusa. Son père
ignorait alors que Walburga était enceinte de cinq mois. Il ne l’apprit jamais
et décéda subitement après une opération le 5 décembre 1913 (son épouse
allait lui survivre vingt-sept ans, passant de vie à trépas en 1940, alors que
Rommel était déjà major-général).
Trois jours plus tard, Walburga donna naissance à une fille prénommée
Gertrud. Pendant un certain temps, Rommel envisagea la possibilité de
quitter l’armée, qui avait des règles de conduite strictes concernant
l’honneur et la morale d’un officier, afin de pouvoir épouser une femme qui
lui avait donné un enfant hors des liens sacrés du mariage. Il imaginait déjà
la vie avec Walburga : « Notre petit nid doit être impeccable. Comme je suis
heureux4 ! » Mais ses camarades du corps des officiers lui firent
comprendre qu’une telle décision, alors que la menace d’une guerre
européenne devenait de plus en plus sérieuse, serait perçue comme une
désertion. Après bien des hésitations, Rommel se décida à rester dans
l’armée, sans rompre les ponts avec Walburga et sa fille auxquelles il
expédiait des mandats et des nouvelles régulières. Walburga prit soin pour
sa part de ne jamais révéler l’identité du père de sa fille. Pour la connaître, il
a fallu attendre le décès de Gertrud, en 2000, et consulter les 150 lettres et
photographies que sa fille illégitime avait gardées chez elle, à Kempten im
Allgäu, dans le sud-ouest de la Bavière5. Le 3 août 1914, le jour où
l’Allemagne déclarait la guerre à la France, Rommel mit au courant sa sœur
Helena et lui demanda – si jamais il était tué – de faire le nécessaire pour
que les 10 000 marks-or de son assurance-vie fussent versés à Walburga,
par tranches mensuelles de 50 marks, afin que Gertrud puisse recevoir une
bonne éducation6.
À la veille du conflit, Rommel faisait toujours figure d’oiseau rare pour
ses camarades, y compris pour son commandant, qui insistait sur son talent
naturel pour le métier des armes : « Il fait preuve de caractère, d’une grande
volonté et de zèle. Il travaille avec beaucoup d’énergie […], que ce soit
comme chef de peloton ou de patrouille. » Il était conforté dans sa haute
opinion de Rommel depuis que ce dernier avait dominé un exercice
militaire en manœuvrant plus habilement que le meilleur commandant de
compagnie du régiment. En conclusion, il notait que Rommel était « un
jeune officier très prometteur ». Et il ajoutait : « Il est un camarade digne
d’estime qui vit selon ses moyens7. »
Pour ses supérieurs, s’il avait de la chance, Rommel pourrait un jour
être promu au rang de major. Il était toutefois très peu probable, dans leur
esprit, qu’il obtienne l’entrée dans le très sélectif État-Major général. Mais
qu’il se révèle avec la guerre un soldat d’exception, se distingue par
plusieurs actions d’éclat et se trouve promis aux plus hautes distinctions de
l’armée impériale, c’était une chose qui ne leur vint même pas à l’idée.
2
POUR LE MÉRITE
Le 1er mars 1914, le sous-lieutenant Rommel fut détaché auprès du
49e régiment d’artillerie de campagne à Ulm, tout près de sa ville natale. Il
prit alors plaisir aux chevauchées et aux manœuvres de batterie ainsi qu’au
démontage des canons de campagne. Il commanda un peloton de la
4e batterie et apprit à mieux coordonner les opérations entre l’infanterie et
l’artillerie. Le 31 juillet, il reçut l’ordre de rejoindre le 124e régiment
d’infanterie. Le lendemain, en pleine mobilisation, Rommel décrivait
l’atmosphère qui régnait dans la caserne : « Tous les jeunes ont le visage qui
rayonne de joie et de bonheur. Ils sont impatients d’entrer en action. Y a-t-il
quelque chose de plus merveilleux que de faire face à l’ennemi à la tête de
tels soldats ? » Le lendemain soir, les soldats du 124e partirent pour la
guerre « fraîche et joyeuse ». Rommel raconta à quel point les chants et la
musique retentissaient agréablement à leurs oreilles : « La population nous
escortait par milliers. Un flot interminable de trains militaires roulait déjà à
brefs intervalles en direction de la frontière occidentale menacée. C’est au
son des hourras sans fin que le régiment partit à la tombée de la nuit8. »
Le 124e régiment d’infanterie, qui était constitué de trois bataillons
groupant chacun quatre compagnies, faisait partie du XIIIe corps du
Wurtemberg, lui-même incorporé à la 5e armée impériale, sous le
commandement nominal du prince héritier de Prusse. La 5e armée formait le
pivot du mouvement tournant autour de Verdun, qui, selon le « plan
Schlieffen », devait amener l’aile droite allemande, à travers la Belgique et
le nord de la France, bien au-delà de la Seine, à l’ouest de Paris. Ensuite,
cette aile marchante, pivotant vers l’est, au sud de Paris, devait encercler et
détruire les forces françaises restantes, acculées sur le front Metz-Vosges-
frontière suisse le long duquel était déployée l’aile gauche allemande, dont
la mission était de contenir les tentatives de percées françaises en Alsace-
Lorraine et en Sarre. L’objectif était la liquidation rapide de l’armée
française de sorte que le Reich pût ensuite se tourner contre la Russie avec
le gros de ses forces.
Le 22 août 1914, à l’aube, Rommel fut envoyé en reconnaissance du
côté de Bleid, près de Longwy dans la vallée de la Meuse. Il y avait un
épais brouillard et Rommel, qui patrouillait depuis plus de vingt-quatre
heures, souffrait d’une intoxication alimentaire et se trouvait si fatigué qu’il
pouvait à peine tenir en selle. Après avoir repéré quelques fermes à la
lisière du village, il amena son peloton à proximité de celle qui était la plus
rapprochée, l’arrêta et s’avança prudemment avec trois hommes, se cachant
derrière une haie puis longeant les fermes jusqu’à un tournant, où il aperçut
une vingtaine de soldats français au repos, buvant du café et ne se doutant
pas de la menace qui pesait sur eux. Plutôt que d’envoyer l’un de ses
hommes chercher les autres soldats du peloton, il décida de profiter de
l’opportunité d’engager le combat contre l’ennemi, qui n’était pas en
position. Rommel et ses trois hommes ouvrirent le feu, avant de se mettre à
couvert. Par cette attaque à l’improviste, ils tuèrent ou blessèrent presque la
moitié des soldats français. Lorsque les autres, qui avaient réussi à s’abriter
derrière des escaliers et des murets de maisons proches, ouvrirent le feu à
leur tour, Rommel et ses hommes rejoignirent le reste du peloton, avant de
repasser à l’attaque, ouvrant les portes à grands coups de botte et jetant des
torches enflammées dans les maisons, avant de prendre d’assaut une
position ennemie à la grenade et à la baïonnette. Peu après avoir dispersé
une colonne d’infanterie, ils furent rejoints par d’autres unités du
124e régiment d’infanterie. Des combats acharnés s’ensuivirent au cours
desquels Rommel, épuisé, perdit connaissance. Lorsqu’il se réveilla, les
dernières troupes françaises évacuaient le village. Bleid passa alors
entièrement sous le contrôle des Allemands. Le 124e régiment d’infanterie y
avait néanmoins subi de lourdes pertes : 25 % de ses officiers et 15 % de ses
soldats étaient morts ou blessés.
Par la suite, Rommel multiplia ce genre d’initiatives. Son chef de
bataillon, le major Salzmann, qui s’en remettait souvent à lui pour les
missions périlleuses, l’avait déjà proposé pour la Croix de fer de 2e classe.
Au début septembre, Rommel était nommé adjudant du 2e bataillon du
124e régiment d’infanterie et servait ainsi d’auxiliaire immédiat au
commandant responsable. Il agissait en tant qu’officier de liaison des
diverses unités, dirigeait les patrouilles de reconnaissance et accompagnait
les compagnies du bataillon dans leurs marches ou dans leurs manœuvres.
Le 24 septembre 1914, Rommel fut isolé lors d’un combat rapproché
contre cinq soldats français dans un bois près de Varennes. Il réussit à en
abattre deux, puis, une fois les cinq balles de son Gewehr 98 tirées, il
chargea à la baïonnette les trois autres Français. Blessé par balle à la cuisse
gauche, il parvint par chance à fuir. Secouru par deux de ses hommes, il fut
aussitôt envoyé dans un hôpital de l’arrière pour se faire soigner. Quelques
jours plus tard, il reçut la Croix de fer de 2e classe.
Rommel rejoignit le 13 janvier 1915 son bataillon sur le front de
l’Argonne, alors que la guerre s’était transformée en combats de tranchées.
À peine deux semaines plus tard, commandant de la 9e compagnie, il
rampait sous le feu de l’ennemi jusqu’à une position française. Se faufilant
ensuite à travers une ouverture dans les barbelés ennemis, profonde d’une
trentaine de mètres, son peloton prit d’assaut quatre blockhaus, repoussa
une contre-attaque de tout un bataillon français alors qu’il était encerclé, et
reprit l’une des positions dont il avait été délogé. À court de munitions, il
regagna ses lignes pour parer une nouvelle attaque de l’ennemi, n’ayant
perdu qu’une douzaine d’hommes. Cette prouesse lui valut la Croix de fer
de 1re classe ; c’était le premier lieutenant de son régiment à recevoir cette
distinction.
Cette action d’éclat démontrait son aptitude à exploiter une situation,
notamment à frapper l’ennemi avec rapidité et au point le plus vulnérable,
ainsi qu’à semer la panique dans les rangs de celui-ci, sans ménager les
risques qu’il prenait à la tête de petits détachements d’assaut. Au combat, il
faisait preuve d’initiative et ne manquait pas d’audace, convaincu que le
succès est remporté par celui qui sait saisir les opportunités et les exploiter
au maximum. Dans les situations difficiles, son instinct lui dictait d’attaquer
et de compenser toute infériorité en nombre par l’effet de surprise et la
rapidité d’exécution. Dans la boue ou dans la neige, sous les tirs de
l’ennemi, il trouvait dans l’action héroïque un moyen de dépasser la peur et
le danger. Plus tard, il devait théoriser ce sentiment : « La guerre moderne
fait rendre à l’homme son maximum d’audace et de volonté. »
À cette époque, Rommel s’élevait déjà au-dessus de la majorité des
jeunes officiers allemands, à en croire Theodor Werner, l’un de ses
commandants du régiment : « Lorsque je l’ai vu pour la première fois (en
1915), il était mince et avait l’air presque d’un écolier. Animé d’un zèle
ardent, il était toujours impatient et pressé d’agir. À certains égards, son
entrain se répandait dans tout le régiment […] jusqu’à ce que tout le monde
soit inspiré par son initiative, son courage et ses actions de bravoure
éblouissantes. » Ce même Werner, qui allait plus tard devenir l’officier
d’ordonnance de Rommel, ne tarissait pas d’éloges à son égard :
« Quiconque était envoûté par sa personnalité devenait un véritable soldat.
Même si la pression exercée sur lui était immense, il paraissait inépuisable.
Il semblait savoir exactement où se trouvait l’ennemi et de quelle manière
celui-ci allait probablement réagir. Ses plans d’opérations étaient souvent le
fruit de son intuition […]. Il avait une imagination exceptionnelle, ce qui
l’amenait dans les situations extrêmes à trouver des solutions inattendues
qui prenaient l’ennemi complètement par surprise. Quand il y avait du
danger, il se trouvait toujours au front, là où il nous ordonnait de le suivre.
Il ne semblait tout simplement pas connaître la peur. Ses hommes
l’idolâtraient et avaient une confiance inébranlable en lui9. » Ils disaient
d’ailleurs de lui : « Le front se trouve là où est Rommel10. »
En juillet 1915, il fut blessé par un éclat d’obus au tibia, mais sans
gravité, lors d’une attaque dans l’Argonne. Deux mois plus tard, il était
promu au grade de lieutenant et se trouvait à la tête de la 4e compagnie du
1er bataillon du 124e régiment d’infanterie. Mais il n’eut guère l’occasion de
s’y illustrer, car il fut affecté dès le 4 octobre 1915 au bataillon de montagne
royal du Wurtemberg, qui était en formation à Müsingen, en Allemagne.
Cette unité d’élite était plus importante qu’un bataillon normal d’infanterie,
puisqu’elle disposait de six compagnies de tirailleurs et de six sections de
mitrailleurs destinées à former plusieurs groupes de combat autonomes. Au
sein du bataillon de montagne, Rommel dirigeait la 2e compagnie et
s’entraînait dans les montagnes autrichiennes de l’Arlberg. Il devait en faire
une troupe d’assaut qui serait employée comme fer de lance dans des
missions contre des objectifs militaires importants. Fin décembre, le
bataillon fut déployé sur le front des Vosges. Dans le secteur montagneux
de la crête de Hilsen, où le froid était vif et la neige épaisse, Rommel et ses
hommes durent se contenter de nombreuses patrouilles à skis et de quelques
raids, souvent de nuit, contre les positions françaises.
Quelques semaines après le redéploiement du bataillon de montagne sur
le front de l’Est, dans les Carpates, Rommel, qui venait d’avoir 25 ans, eut
droit à une courte permission à Dantzig afin d’épouser, le 27 novembre
1916, Lucie Maria Mollin, avec laquelle il était resté en contact malgré sa
brève liaison avec Walburga Stemmer. Âgée de 22 ans, Lucie était toujours
aussi charmante, elle possédait un grand sens de l’humour et surtout une
force de caractère. Car se décider au mariage ne fut pas chose aisée. Non
seulement elle devait s’accommoder du fait qu’il avait une fille illégitime,
mais elle était désormais excommuniée pour s’être mariée selon les rites du
protestantisme.
Au retour au front de Rommel, ils entretinrent une correspondance
quotidienne qui dura tout au long de leur mariage et qui explique sans doute
l’influence qu’on lui a prêtée sur les décisions de son mari. « Il était
remarquable de voir à quel point Erwin était aux petits soins pour elle,
racontait une proche amie de Lucie. Il prononçait sans cesse cette phrase :
“Tout ce que tu veux, Lucie !” » Au fil du temps, Lucie devint très
autoritaire et moins accommodante. Si elle se brouillait avec une amie,
celle-ci devait être frappée d’ostracisme par les proches et les autres amis
de la famille Rommel.
À la mi-décembre, Rommel rejoignit le bataillon de montagne sur le
front de Roumanie. Ce pays s’était joint aux Alliés dans leur combat contre
les Puissances centrales à la suite de la victorieuse offensive russe de l’été
1916. Après avoir franchi les cols des Carpates et remporté plusieurs succès
contre les troupes austro-hongroises, l’armée roumaine avait été bousculée
par les renforts dépêchés par le Reich à partir de l’automne 1916, au point
de perdre Bucarest.
En France, Rommel avait fait l’expérience d’une guerre de positions et
connu les réalités des tranchées. Sur le front roumain, il était appelé à
combattre dans une guerre de mouvement. Il profita de cette opportunité
pour mettre en pratique une nouvelle méthode pour percer les défenses
ennemies. Elle consistait à s’infiltrer à travers les lignes ennemies en
compagnie de quelques hommes à qui il faisait poser une ligne téléphonique
au fur et à mesure de la progression. Une liaison était ainsi établie avec
l’arrière, ce qui permettait de recevoir des renforts ou de bénéficier de
l’appui de l’artillerie au moment et à l’endroit décisifs.
Dans les Carpates, où les sommets et les vallées devaient être
solidement tenus, parfois à plus de 1 500 mètres d’altitude, il lui arrivait de
manœuvrer sur les pentes les plus raides, accessibles seulement à des
montagnards chevronnés. Il n’hésitait jamais à se lancer à l’attaque sur les
arrières de l’ennemi, convaincu que celui qui ouvre le feu le premier a
toutes les chances de créer la surprise et de l’emporter. S’il était contraint de
mener une attaque frontale, il ordonnait à ses mitrailleuses lourdes d’ouvrir
le feu sur l’ensemble du secteur tout en concentrant le tir sur son point le
plus vulnérable. Ses troupes de choc le prenaient ensuite d’assaut, et
détachaient des mitrailleurs qui, une fois la brèche ouverte, soumettaient les
flancs de l’adversaire à un tir d’enfilade. Le reste des troupes d’assaut
exploitaient la percée et poursuivaient rapidement leur avance loin derrière
les lignes ennemies, sans se soucier de la menace qui pouvait peser sur leurs
propres arrières. Cette tactique de la pénétration en profondeur était celle
que les divisions de panzers allaient appliquer lors de la Seconde Guerre
mondiale.
Le 7 janvier 1917, Rommel se signala une fois de plus au combat. Pour
s’emparer du petit village de Gagesti, situé dans la vallée de Putna, il resta
allongé dans la neige par – 10 °C jusqu’à 22 heures, à quelques pas
seulement des positions roumaines. Dès qu’il estima que les Roumains
étaient endormis, il fit ouvrir le feu sur le village par ses mitrailleuses et par
ses soldats déployés en tirailleurs, tandis que le reste de ses troupes
montaient à l’assaut des positions ennemies en poussant des hurlements.
Les défenseurs, tirés de leur sommeil par le feu des Allemands, ne purent
opposer qu’une faible résistance. La surprise fut totale : 360 soldats
roumains se rendirent à Rommel, alors que sa 2e compagnie n’enregistra
aucune perte. Eu égard à cette action audacieuse, le bataillon de montagne
mérita l’honneur d’être cité à l’ordre de l’armée impériale.
Même s’il n’était qu’un simple lieutenant, sa réputation était telle que la
plupart des officiers supérieurs de son bataillon lui demandaient
fréquemment son avis sur la meilleure tactique à adopter selon la situation
du moment. Ils appréciaient son talent pour reconnaître le terrain, pour
juger de l’endroit et du moment opportuns pour lancer une attaque, et pour
prendre l’ennemi par surprise. Ils avaient aussi de l’estime pour son
excellent sens de l’orientation et pour son endurance physique. Ainsi
étaient-ils prêts à lui confier le commandement de quatre compagnies.
Au combat, Rommel avait une confiance excessive en lui-même et se
faisait de sa destinée une idée qui l’amenait à se croire invulnérable. Après
avoir vu la mort de près et l’avoir frôlée à maintes reprises, il en venait
même à croire, par une sorte de fatalisme ou de déterminisme
psychologique, qu’il était sous la protection de la Providence, ce qui
l’amenait parfois comme chef de troupes à manifester un optimisme
déraisonnable, voire irrationnel dans l’évaluation de ses options tactiques et
à prendre par conséquent des risques inutiles. Il avait par ailleurs l’intime
conviction que la puissance de la volonté se révélait presque toujours
l’élément décisif dans une bataille. Pour ses compagnons d’armes, il flottait
autour de lui une espèce d’aura d’invincibilité, ce qui semblait expliquer la
raison pour laquelle il n’hésitait jamais à braver le danger ou la mort et à
s’élancer sous le feu, comme s’il avait un sixième sens pour anticiper les
actions de l’ennemi, ce qui contribuait grandement à son héroïsation
précoce par ses camarades11.
À la fin de septembre 1917, le bataillon de montagne fut envoyé dans
les Alpes juliennes, un théâtre des opérations beaucoup plus exigeant que
celui des Carpates roumaines. Engagée sur le front italien depuis le
printemps 1915, l’armée austro-hongroise avait subi de très lourdes pertes
et n’avait cessé de reculer devant les nombreux et violents assauts des
troupes italiennes dans la région frontalière délimitée par le fleuve Isonzo.
Ce front propice à la défense, puisque constitué de montagnes escarpées, de
précipices abrupts, de ravins étroits, de torrents impétueux et de brouillards
épais, avait permis aux unités austro-hongroises de contenir les offensives
italiennes malgré la perte de Gorizia à l’été 1916. Mais en août 1917, la
onzième bataille de l’Isonzo avait ébranlé les défenses et les forces de
l’Autriche-Hongrie, en permettant aux Italiens de conquérir le plateau de la
Bainsizza entre Gorizia et Tolmino. La menace d’une rupture complète du
front suivie d’une débâcle était telle que le haut commandement austro-
hongrois avait été contraint d’appeler l’Allemagne à son secours.
L’État-Major général du Reich avait alors décidé d’envoyer sept
divisions allemandes qui, associées à six divisions autrichiennes, allaient
former la 14e armée placée sous le commandement du général Otto von
Below. Les divisions allemandes comprenaient des unités d’élite,
notamment l’illustre Alpenkorps : le corps des Alpes bavarois au sein
duquel servait le bataillon de montagne royal du Wurtemberg.
Profitant de l’obscurité de la nuit pour échapper à la détection des
patrouilles aériennes italiennes, la 14e armée se déploya dans les vallées
profondes en deçà de l’Isonzo, dans le secteur de Caporetto-Tolmino
défendu par deux divisions italiennes, épuisées et décimées par les combats
de l’été 1917. La 14e armée passa à l’offensive le 24 octobre. Après six
heures de bombardements, les divisions austro-allemandes, par un épais
brouillard et une pluie glaciale, montèrent à l’assaut des points d’appui
italiens établis dans la vallée méridionale de l’Isonzo. Sans se soucier des
flancs de l’ennemi qui, débordés et encerclés, furent abandonnés à des
troupes de deuxième échelon, les unités de pointe s’emparèrent des postes
de commandement et des centres de ravitaillement ainsi que des positions
d’artillerie de l’armée italienne.
L’Alpenkorps devait attaquer au centre du dispositif, constitué de
plusieurs blockhaus retranchés derrière des fortifications naturelles,
chacune d’elles étant défendue par des dizaines de milliers de troupes
italiennes, telles la cote 1114 (sa hauteur en mètres), la crête du mont
Kolovrat et les monts Kuk et Matajur. Le général von Below voulait
capturer ces positions stratégiques et entendait bien décorer en conséquence
les officiers qui s’illustreraient dans la conquête de celles-ci. Il n’ignorait
pas que la rivalité était particulièrement féroce entre les jeunes officiers
bavarois, wurtembergeois et silésiens qui constituaient les rangs des
diverses unités de l’Alpenkorps.
À l’avant-garde de celui-ci marchait le régiment de gardes de
l’infanterie royale de Bavière, soutenu par le bataillon de montagne royal
du Wurtemberg. Mais protéger les arrières des Bavarois n’intéressait guère
Rommel. Toujours intrépide et ne voulant pas rester à la traîne, il persuada
son chef, le major Theodor Sproesser, de lancer une opération indépendante
contre les positions italiennes. Durant la nuit, Rommel repéra à la tête d’une
patrouille de reconnaissance une trouée dans le dispositif défensif de
l’ennemi. Dès l’aube, son détachement, composé de quatre compagnies,
s’infiltra dans l’ouverture et pénétra derrière les lignes ennemies en semant
la panique dans les rangs italiens. Prenant un bataillon à revers, il fit plus de
500 prisonniers, dont 12 officiers. Six compagnies, placées pour l’occasion
sous le commandement de Rommel, poursuivirent la percée et forcèrent 50
officiers et 2 000 soldats de la brigade des Bersaglieri à déposer les armes.
Le front ainsi rompu, le reste des troupes du bataillon de montagne
s’empressèrent d’occuper les positions abandonnées par l’adversaire.
Mais Rommel dut se passer de décoration. Celle-ci fut accordée au
sous-lieutenant Ferdinand Schörner (le futur feld-maréchal) qui avait
conquis la fameuse cote 1114. Rommel, qui avait sans doute joué le rôle
décisif dans l’effondrement des lignes italiennes, en fut outré. Selon lui, la
médaille Pour le Mérite aurait dû lui revenir de droit, d’autant plus que les
troupes bavaroises de Schörner piétinaient devant les fortifications
ennemies jusqu’à son intervention.
Ce n’était que partie remise. Le général von Below avait promis cette
médaille à l’officier qui parviendrait à s’emparer du mont Matajur, clé de
voûte de la défense ennemie située à près de 1 700 mètres d’altitude. Le
26 octobre au matin, après une marche forcée en montagne, Rommel
encercla à l’aide de ses mitrailleuses 35 officiers et 1 500 soldats de la
brigade Salerno retranchés sur une position fortifiée et les obligea à la
reddition après un bref combat au cours duquel il ne perdit qu’un seul de
ses hommes. Peu après, ayant vaincu les dernières résistances et capturé
1 200 Italiens supplémentaires, il ordonna de tirer quatre fusées éclairantes,
une blanche et trois vertes, pour signaler la prise du mont Matajur.
Son euphorie fut toutefois de courte durée. Le lendemain, le général
Erich Ludendorff, le chef de l’État-Major général de l’armée allemande,
annonça la capture du mont Matajur non par le lieutenant Rommel, mais par
le lieutenant Walther Schnieber, un commandant de compagnie silésien qui
reçut la récompense promise par le général von Below. Aux yeux de
Rommel, il s’agissait d’une confusion, car Schnieber avait enlevé le mont
Calonna. Rommel s’étant plaint à Sproesser, ce dernier lui conseilla d’abord
d’oublier cette histoire, puis se résolut à rédiger un rapport. Pas facile à
contenter, Rommel adressa une plainte formelle au commandant de
l’Alpenkorps, dans laquelle il s’attribuait tout le mérite de la conquête du
mont Matajur et revendiquait par conséquent la Pour le Mérite. Mais sa
protestation fut vaine, car il ne reçut aucune réponse.
Sa rancœur contre l’establishment militaire n’était toujours pas
retombée après la guerre. Rommel était persuadé que les généraux
refusaient de reconnaître ses talents supérieurs de combattant. Aussi
demanda-t-il à l’historien officiel de l’armée allemande de réparer ce qu’il
considérait comme une injustice en rectifiant en sa faveur certains faits
historiques des événements militaires. Il persuada aussi le gouvernement du
Reich d’ajouter quatorze pages supplémentaires dans lesquelles son rôle
était davantage mis en relief. On y décrivait de manière épique comment le
lieutenant Rommel avait capturé un régiment italien de la brigade Salerno
fort de 35 officiers et de 1 500 hommes qui, au moment de se rendre,
s’étaient précipités pour l’étreindre et le hisser sur leurs épaules, contents
(sic) d’être battus par un tel soldat et soulagés que la guerre fût terminée
pour eux12. Rommel travaillait déjà à l’édification de sa légende et de sa
statue en « Bonaparte du XXe siècle ».
Revenons à la bataille de Caporetto, qui tournait à la déroute pour les
Italiens. Le 9 novembre 1917, à la tombée de la nuit, Rommel et ses
hommes traversèrent à l’aide de cordes les eaux glacées du fleuve. Pour
empêcher l’ennemi de déborder sa troupe de choc à la faveur de l’obscurité,
Rommel fit ouvrir le feu sur les maisons qui bordaient la route afin
d’illuminer le champ de bataille. Puis à l’aube, après avoir disposé
habilement les mitrailleuses en divers endroits, il donna l’assaut. Il parvint à
encercler le village de Longarone et s’en empara. Pour la perte de 13
soldats et d’un officier, il captura 8 000 Italiens. Cet exploit-là fut le bon. Le
18 décembre 1917, le lieutenant Rommel et le major Sproesser reçurent au
nom du Kaiser la fameuse médaille Pour le Mérite. « À cette époque,
raconta plus tard Rommel, c’était une décoration sans précédent pour un
bataillon. » Un honneur pleinement mérité, comme il se plaisait à le
rappeler sans fausse modestie : « Lorsque j’étais un jeune homme, je savais
déjà comment diriger une armée13. »
La citation à l’ordre de l’armée impériale mentionnait que Rommel
avait été décoré pour l’ensemble de ses initiatives. Celui-ci préférait
n’attribuer cette décoration qu’à la capture du mont Matajur. Mais lorsqu’il
était en compagnie d’Italiens, il éprouvait toujours un malin plaisir à leur
expliquer qu’il l’avait reçue pour ses seuls faits d’armes à Longarone. Aussi
peu diplomate que content de lui, il arborait en sautoir sa croix de Malte en
émail bleu électrique ornée d’or sur un ruban noir et argent. Plus tard, il
confia à Hans Seitz, un vieil ami d’école : « Tu ne peux pas imaginer à quel
point les officiers sont jaloux de ma Pour le Mérite. Il n’y a absolument
aucun esprit de camaraderie14. » Peu nombreux sont ceux qui reçurent cette
médaille au cours de la Grande Guerre, la plupart étant des héros de
l’aviation, comme Manfred von Richthofen, dit le « Baron rouge ».
Le 11 janvier 1918, Rommel fut affecté à sa grande déception à l’état-
major du 64e corps d’armée, dont les quartiers étaient établis à Colmar, en
Alsace-Lorraine, au sein duquel il resta jusqu’à la fin du conflit. Même à
cette période tardive de la guerre, des officiers de carrière comme Rommel,
ayant une longue expérience du combat, étaient régulièrement affectés à des
postes d’état-major. Rommel ne se plaisait guère dans ses nouvelles
fonctions, d’abord comme officier d’ordonnance puis en tant que troisième
officier d’état-major auprès du chef des opérations. Il ne s’y sentait pas
vraiment dans son élément, lui qui n’avait jamais apprécié la théorie. Au
surplus, il détestait la paperasserie et s’ennuyait de l’ivresse du combat, et
sa promotion au grade de capitaine en octobre n’y changea rien. Le
21 décembre 1918, plus d’un mois après la fin de la guerre, il rejoignait son
régiment d’origine, le 124e. Une autre guerre commençait.
3
UN OFFICIER APOLITIQUE ?
Pour Rommel, l’armistice de Rethondes signé le 11 novembre 1918 au
nom du Reich par Matthias Erzberger, le représentant de la nouvelle
République allemande proclamée deux jours plus tôt par le social-
démocrate Philipp Scheidemann, était une trahison ignominieuse. Il estimait
que son pays, préservé d’une invasion, sorti vainqueur de la guerre à l’Est
contre la Russie et occupant toujours la Belgique et une partie du nord-est
de la France à l’automne de cette même année, n’avait pas été vaincu
militairement, mais s’était trouvé contraint à capituler du fait de la défection
des politiques et des civils.
À l’instar de la plupart de ses pairs, il accréditait l’idée d’un « coup de
poignard dans le dos » diffusée depuis septembre par les deux principaux
responsables militaires, le feld-maréchal Paul von Hindenburg et le général
Erich Ludendorff. Selon cette légende, qui trouvait un écho de plus en plus
large en Allemagne, l’armée du Kaiser avait dû se plier à la volonté de paix
des dirigeants politiques, en particulier des sociaux-démocrates présents au
gouvernement à partir d’octobre. Son moral aurait été systématiquement
sapé par la gauche politique, à commencer par les sociaux-démocrates, les
communistes et les pacifistes. La révolution qui avait éclaté le 3 novembre
1918 en avait fourni la « preuve » décisive en précipitant la chute de la
monarchie.
Rommel croyait à un point tel à cette thèse du « front intérieur »
responsable de l’effondrement national – qui préservait par le fait même du
déshonneur l’armée et ses chefs – qu’il écrivait encore au printemps 1925
après l’élection de Hindenburg à la présidence de la République : « […]
L’arrivée au pouvoir du héros de [la bataille de] Tannenberg est le signe du
renouveau de la puissance allemande. Notre armée va ainsi retrouver la
place primordiale qui doit être la sienne. Durant quatre ans, nous n’avons
remporté que des succès face aux Alliés. L’armistice de 1918 n’est pas la
conséquence d’une défection des militaires, mais des politiciens15. »
Tout comme bon nombre de ses camarades officiers, Rommel refusait
d’admettre que l’équilibre des forces s’était renversé au profit des Alliés
après l’entrée en guerre des États-Unis ou que les ressources en hommes et
en matériel de guerre du Reich étaient presque épuisées à la fin du conflit.
Et que les effets du blocus des puissances occidentales sur l’économie de
guerre allemande avaient eu pour conséquence de livrer le pays au
rationnement, à la hausse des prix, à la misère et à l’agitation sociale, celle-
ci caractérisée par les grèves d’ouvriers, les campagnes pacifistes et les
mouvements révolutionnaires.
La chute du pouvoir impérial, la proclamation de la République et les
insurrections communistes, qui firent pratiquement basculer l’Allemagne
dans une guerre civile, se révélèrent un véritable traumatisme pour des
officiers comme Rommel qui, après avoir combattu quatre longues années
au front pour la patrie allemande, retournèrent dans leur pays et ne s’y
reconnurent plus. Ils avaient l’impression que le monde qui leur était
familier avant de partir pour le front s’était effondré à leur retour. Mais ce
qui leur semblait encore plus terrible c’était le sentiment d’avoir combattu
en vain, malgré le courage, la bravoure, l’esprit de sacrifice, le dévouement,
l’abnégation et le patriotisme dont ils avaient fait preuve devant l’ennemi.
Non seulement ils se sentaient trahis, mais ils recherchaient des boucs
émissaires qui, selon eux, ne pouvaient être que les révolutionnaires
communistes, et par extension tous les mouvements démocratiques,
libéraux, socialistes et pacifistes. Rommel avait d’ailleurs eu l’occasion de
mesurer l’ampleur du mécontentement lorsqu’en décembre 1918 il avait dû
traverser l’Allemagne en proie à des troubles révolutionnaires pour
rejoindre son épouse à Dantzig, où elle était tombée gravement malade.
Comme bon nombre de militaires en uniforme, il fut souvent insulté par la
population et même menacé d’arrestation. Il réussit à ramener avec lui
Lucie et décida de l’installer chez sa propre mère à Weingarten. À ses yeux,
c’étaient ces forces qui avaient voulu renverser le régime monarchique de
l’Empire allemand et par le fait même réduire le rôle de l’armée au sein de
la société allemande. Aveuglés par le sentiment d’avoir été trahis, ces
officiers ne voulaient pas reconnaître que les sociaux-démocrates, qui
formaient la première force politique de la République, s’étaient engagés
dans une âpre lutte contre les révolutionnaires communistes, en particulier
contre ceux du mouvement spartakiste, qui voulaient établir en Allemagne
une république socialiste sur le modèle de la Russie bolchevique. Ils ne
faisaient ainsi aucune distinction entre les sociaux-démocrates et les
communistes, et estimaient que leur trahison commune de la patrie
allemande était responsable des troubles intérieurs d’après guerre.
Le traité de Versailles, imposé par les Alliés occidentaux et signé par la
délégation allemande le 28 juin 1919, constitua une humiliation
insupportable pour Rommel. Ce « Diktat » tenait l’Allemagne pour unique
responsable de la guerre et anéantissait sa puissance militaire en laissant
subsister une petite armée de 100 000 hommes dont 4 000 officiers, tous
volontaires et recrutés pour douze ans, le service militaire obligatoire étant
interdit et l’État-Major général dissous. Conçue comme une simple force de
police, la Reichswehr était chargée de maintenir l’ordre intérieur, sans
artillerie lourde, ni chars d’assaut, ni avions.
Le 124e régiment d’infanterie de Rommel disparut à peu près en même
temps que le royaume qu’il servait, le Wurtemberg devenant un État libre
parlementaire dans l’État fédéral de la République de Weimar – là où avait
été adoptée la Constitution en juillet 1919 –, une démocratie libérale
parlementaire de 17 Länder, ou États. Non seulement les autorités
d’autrefois n’existaient plus, mais l’unité du Reich était menacée à
l’intérieur par des mouvements séparatistes, notamment en Bavière et en
Rhénanie, et à l’extérieur par les politiques des puissances victorieuses.
Avec la disparition de l’ordre ancien, la stabilité et la sécurité intérieures
faisaient place au chaos et aux révolutions, en particulier celles des
communistes du mouvement spartakiste ou des groupes de la droite
ultranationaliste issus tout particulièrement des corps francs. Rommel et
plusieurs de ses camarades furent donc appelés par le gouvernement
légalement constitué pour rétablir l’ordre. Ce choix ne doit pas surprendre :
Rommel était légaliste ; il rêvait de voir surgir un nouveau Bismarck, mais,
en attendant, il obéissait aux ordres d’une république honnie. Il rejoignait
ainsi la position du colonel-général Hans von Seeckt, ce Prussien aristocrate
à qui avait été confié le commandement de l’armée de terre : pas de
discussions politiques dans les rangs de la Reichswehr. Il s’appliqua par
conséquent à la tenir à l’écart des querelles de partis et à y maintenir l’esprit
de l’ancienne armée impériale, la transformant en État dans l’État. Dans son
premier ordre du jour à l’intention du corps des officiers en avril 1920, il
mentionnait d’ailleurs que les débats politiques dans la Reichswehr étaient
incompatibles avec l’esprit de camaraderie et la discipline, et ne pouvaient
ainsi que nuire à l’entraînement militaire. Évidemment, cela n’enlevait rien
au fait que le nouveau régime ne recueillait pas l’adhésion des officiers.
Mais Seeckt s’était engagé à ne pas tenter de putsch, pour autant que
l’autonomie de la Reichswehr fût respectée au sein de la République.
Le mutisme de Rommel en matière de politique s’expliquait aussi par la
nécessité de préserver à tout prix l’unité nationale, forgée seulement, selon
lui, dans les tranchées de la Grande Guerre. Rommel ne devait jamais varier
sur ce point et, en 1944 encore, il confiait à un camarade son inquiétude : si
l’Allemagne perdait encore une fois la guerre, l’unité du pays n’y résisterait
pas et la nation allemande s’effondrerait16.
Le 25 juin 1919, Rommel prit le commandement d’une compagnie de
sécurité intérieure du 25e régiment d’infanterie dans la ville de Lindau. Pour
la première fois de sa carrière, il dirigea de jeunes hommes peu ou pas
habitués à recevoir des ordres. On lui avait en effet confié une poignée
d’anciens marins « rouges », des communistes acquis à la cause
révolutionnaire, dont beaucoup s’étaient mutinés. Il fut chargé de les faire
rentrer dans le rang. Lorsqu’il leur apparut pour la première fois, bardé de
sa Pour la Mérite et de ses Croix de fer de 1re et de 2e classe, ils se mirent à
le conspuer, refusèrent de faire le pas de l’oie, voulurent élire un
commissaire politique et tinrent même une réunion révolutionnaire.
Rommel y assista et demanda à prendre la parole. Il monta alors à la tribune
d’où il déclara qu’il avait bien l’intention de commander à des soldats et
non à des criminels. Sa verve porta ses fruits, puisqu’il parvint dès le
lendemain à les faire parader, musique en tête. Ils apparaissaient si bien
domptés que l’inspecteur Hahn, le chef de la police de Stuttgart, félicita
Rommel pour cette remarquable transformation17.
Au printemps 1920, les services de ce dernier furent également requis
dans des opérations contre des rebelles en Rhénanie-Westphalie, notamment
dans le Münsterland. Son adjudant, Ernst Streicher, décrivit un épisode en
particulier durant lequel Rommel utilisa des tuyaux d’arrosage contre les
incendies de la même manière que des mitrailleuses pour disperser les
révolutionnaires qui avaient pris d’assaut l’hôtel de ville de Gmünd18.
Rommel, qui avait acquis la réputation d’un expert des combats au
corps à corps lors de la Grande Guerre, fut heureux d’appartenir à la
phalange de la Reichswehr prévue par les clauses limitatives du traité de
Versailles. Pour réduire les effectifs du corps des officiers d’un peu plus de
34 000 à 4 000, plusieurs excellents gradés avaient dû être remerciés. Dans
ce processus de sélection, les officiers d’état-major avaient obtenu la
préférence sur ceux qui n’étaient pas diplômés de l’École de guerre
supérieure de Berlin, la célèbre Kriegsakademie. Mais en raison de ses faits
d’armes durant la guerre, Rommel avait été choisi. Étant donné que l’armée
était devenue au fil des ans une raison d’être et de vivre intimement liée à sa
vision du monde, on imagine mal comment un Rommel ancien combattant
aurait pu se réinsérer dans l’Allemagne de Weimar…
Le 1er janvier 1921, lorsqu’il prit le commandement d’une compagnie
de tirailleurs du 13e régiment d’infanterie de Stuttgart, un rapport
d’évaluation de la Reichswehr le présentait ainsi : « Un jeune soldat d’esprit
sérieux très différent des fiers-à-bras sans doute utiles en temps de guerre,
mais se pliant difficilement à la discipline et aux mornes exercices du temps
de paix19. » Les rigueurs de la guerre avaient fait de Rommel un homme
dur, râblé et robuste. Il compensait sa petite taille par une voix aiguë et par
des manières rudes, repassant au dialecte souabe seulement quand il était
entre amis.
Comme toujours, Rommel s’estimait désavantagé. Question d’origine
sociale, d’ancienneté, de copinages, selon lui. Malgré plusieurs tentatives, il
ne fut pas reçu à l’école de guerre supérieure, qui dissimulait ses activités
en raison d’une interdiction du traité de Versailles, pour y suivre une
formation d’officier d’état-major. En fait, il n’avait jamais réussi aux
examens à se classer parmi les premiers 10 à 15 %20. Cet échec l’affecta
d’autant plus qu’il ne put être intégré à l’état-major général (« l’office des
troupes »), puisque, en principe, cette instance avait été supprimée à
Versailles : « Je savais que Rommel avait des réserves sur l’État-Major
général […] et qu’il avait essuyé plusieurs rebuffades, en particulier de la
part de l’école de guerre supérieure, ce qui avait engendré en lui beaucoup
d’amertume […]21. » Il est vrai que les officiers de l’État-Major général, qui
étaient encore pour la plupart des aristocrates, voyaient généralement d’un
mauvais œil l’arrivée de nouveaux concurrents talentueux qu’ils
considéraient comme des parvenus. Et Rommel n’avait pas d’ancêtres
célèbres. En revanche, ses supérieurs voyaient en lui un excellent
commandant de troupes.
Rommel tira les leçons de la Grande Guerre perdue par son pays.
Puisque son expérience de celle-ci s’était limitée strictement au champ de
bataille et à la caserne, elles étaient purement militaires. Il dénonça
l’immobilisme de l’état-major, arc-bouté sur ses principes tout au long du
conflit au mépris de toute sagesse militaire : « Malgré tout le mérite des
liens étroits entre la tradition et l’éthique du soldat, écrivait-il, la direction
militaire se doit de les rompre, car à notre époque les chefs d’armée doivent
développer de nouvelles méthodes et par conséquent rendre les autres
obsolètes pour la simple raison que les possibilités qui s’offrent au
commandement en temps de guerre sont constamment changées par le
progrès technique22. »
Selon Rommel, l’armée impériale dans sa vieille structure dominée par
l’aristocratie n’avait pas été en mesure de relever les défis de la guerre
moderne. Il était également d’avis que la tendance du très aristocratique
corps des officiers à se raccrocher à un mode de pensée traditionnel en ce
qui concernait l’organisation de l’armée empêchait une compréhension
adéquate de l’expérience de la Première Guerre mondiale.
Il était somme tout profondément irrité par le rôle dominant de la
noblesse. Il estimait que les officiers de cette classe sociale occupaient des
postes d’état-major non pas en raison de leurs mérites sur le champ de
bataille, mais en tant que droit ou privilège qu’ils acquéraient en naissant. À
ses yeux, les privilèges de la noblesse sapaient la motivation des officiers
issus de la classe moyenne du simple fait que les plus hautes fonctions dans
l’armée et les plus hauts échelons de la hiérarchie militaire leur étaient
difficilement accessibles. Cela était d’autant plus contre-productif que la
guerre moderne requérait la mobilisation du plus grand nombre possible de
citoyens, quel que soit leur rang social. Seule une étroite coopération sans
distinction de classes entre les commandants et leurs hommes permettrait à
l’armée de remporter des succès. À cet égard, Rommel était convaincu que
la mobilité sociale, qui n’avait pas véritablement existé lors de la guerre,
était absolument nécessaire pour favoriser cette étroite coopération.
Cependant, l’aristocratie était parvenue à conserver ses privilèges dans
l’armée de la République : un quart des officiers de la Reichswehr étaient
issus de la noblesse. Or, celle-ci ne représentait que 0,74 % de la
population.
Par souci d’homogénéité sociale, l’État-Major général avait toujours
refusé de nommer aux postes de commandement les plus importants des
officiers talentueux s’ils n’étaient pas issus de familles aristocratiques et a
fortiori s’ils étaient anticonformistes. De cette manière, il était en mesure
d’imposer sa conception de la guerre, ses valeurs militaristes et ses vues
conservatrices, voire réactionnaires, qui s’opposaient à toute tentative de
démocratisation des institutions politiques. À un point tel que la plupart des
officiers de l’armée, peu importe leur rang social, en venaient à partager une
culture et des attitudes communes, qui plaçaient les mérites à la guerre,
l’esprit de sacrifice, l’héroïsme et la morale bien souvent au-dessus de la
technologie et de l’armement.
Rommel était convaincu, comme la plupart de ses compagnons
d’armes, que l’Allemagne aurait la chance de prendre sa revanche dans un
proche avenir. Ces hommes considéraient non seulement la guerre comme
une prérogative de la souveraineté des États, mais légitime pour l’avenir du
Reich en tant que grande puissance européenne. Dans les années 1930,
Rommel écrirait à propos des obligations qui résultaient de la Première
Guerre mondiale : « À l’Ouest, à l’Est et au Sud reposent les soldats
allemands qui ont suivi jusqu’au bout le chemin de l’accomplissement loyal
du devoir envers la nation et le pays. Les survivants et les futures
générations nous enjoignent de ne pas faire moins que ces hommes quand il
viendra le temps de faire des sacrifices pour l’Allemagne23. »
Dans la Reichswehr, les chances de promotion étaient très minces.
Pendant neuf ans, Rommel resta capitaine et commandant d’une compagnie
de tirailleurs du 13e régiment d’infanterie encasernée à Stuttgart. Il prit
certes le commandement d’une compagnie de mitrailleurs en 1924, mais
elle était issue du même régiment d’infanterie.
Dans l’intention d’approfondir ses connaissances militaires, il
s’intéressa aux mitrailleuses lourdes, et apprit à tirer avec celles-ci et à les
démonter. Outre l’art militaire, il étudia également tout ce qui concernait les
moteurs à combustion interne, exactement comme s’il avait démonté puis
remonté sa nouvelle motocyclette, sans avoir oublié ni une vis ni un écrou.
Il trouva même le temps d’apprendre à ses hommes comment construire des
baraquements militaires lors de patrouilles à skis dans les montagnes et des
bateaux pliants.
La vie de garnison permettait à Rommel de consacrer beaucoup de
temps à Lucie. Ils quittaient Stuttgart chaque fois qu’ils le pouvaient pour
les environs de la Forêt-Noire ou bien des randonnées à skis et des balades
équestres, loisirs campagnards qu’ils préféraient au théâtre, au cinéma ou
aux mondanités.
En juillet 1927, crapahutant sur sa fameuse motocyclette, Rommel fit
visiter à son épouse le théâtre de ses faits d’armes en Italie. Mais les
officiers allemands étaient, on l’imagine, peu appréciés et lorsqu’il sortit
son appareil photo à Longarone, les habitants leur demandèrent de quitter
rapidement les lieux.
Depuis la fin de la guerre, Rommel avait gardé la nostalgie de l’esprit
de camaraderie des combattants du front. En septembre 1927, il fonda une
association d’anciens de son bataillon de montagne et consacra une partie
de son temps libre à entrer en contact avec ceux qui avaient servi dans cette
unité d’élite. Une réunion et un défilé furent organisés à Stuttgart tous les
ans.
Le 24 décembre 1928, Rommel sablait le champagne : après douze ans
de mariage naissait l’enfant tant désiré, un garçon prénommé Manfred. Seul
enfant du couple, ce juriste deviendrait, après guerre, haut fonctionnaire du
Land du Bade-Wurtemberg, puis maire de Stuttgart sous la bannière
conservatrice de l’Union chrétienne-démocrate de 1974 à 1996. Une ombre
assombrit cependant cet événement heureux. Deux mois auparavant,
Walburga Stemmer, la mère de la fille illégitime de Rommel, était décédée
des suites d’une pneumonie. Non seulement Rommel avait été son seul
véritable amour, mais elle avait caressé l’espoir jusqu’à sa mort qu’il
reviendrait vivre avec elle. La nouvelle que Lucie Rommel était enceinte
l’avait cependant beaucoup affectée. Avait-elle perdu la volonté de vivre
pour cette raison ? Après sa mort, Erwin et Lucie allaient veiller sur la
petite Gertrud, âgée de 15 ans, désormais élevée par sa grand-mère à
Weingarten. En public, ils la présentaient comme leur nièce, et de ce fait
comme la cousine de Manfred, qui fut tenu dans l’ignorance pendant de
longues années24. Rommel resta régulièrement en contact avec sa fille,
signant ses lettres : Dein Onkel Erwin (« Ton oncle Erwin »). Gertrud lui
écrivit aussi des douzaines de lettres, et lui tricota une écharpe à carreaux
qu’il devait fréquemment porter sur les champs de bataille d’Afrique du
Nord et de Normandie. Elle se maria avec un marchand en gros de fruits et
légumes et donna naissance à un fils, Josef Pan, en 1939. Exerçant la même
profession que son père à Kempten im Allgäu, Josef confia en 2001 :
« Lorsque Manfred naquit en 1928, [Walburga] prit une dose massive de
médicaments [en fait deux mois avant la naissance de Manfred]. La raison
officielle de sa mort était qu’elle avait succombé à une pneumonie. Plus
tard, le médecin révéla à ma mère qu’elle s’était suicidée25. »
Dans les dossiers confidentiels de la Reichswehr, diverses évaluations
annuelles confirment le diagnostic posé avant 1914 sur Rommel. En
septembre 1929, son commandant de bataillon le décrivait comme « une
personne de confiance et tranquille, qui est toujours modeste et plein de tact
dans sa manière de se conduire ». Il poursuivait en louangeant ses « très
grands talents militaires », en particulier son coup d’œil juste pour
reconnaître le terrain. « Il a déjà démontré durant la guerre qu’il est un
commandant de combat exemplaire. Il a donné de très bons résultats à
former et à entraîner sa compagnie […]. » Somme toute, le commandant en
question considérait que Rommel pourrait faire un bon instructeur
militaire26.
Ce fut chose faite un mois plus tard, à l’école d’infanterie de Dresde,
l’ancienne capitale du royaume de Saxe, poste qu’il allait occuper pendant
quatre ans. Cette institution avait été transférée trois ans auparavant de
Munich pour des raisons politiques. En novembre 1923, les jeunes diplômés
de l’école d’infanterie avaient sympathisé avec l’homme qui, conduisant
une marche vers le mémorial militaire de la Feldherrnhalle (le « Hall des
chefs de guerre »), avait tenté de prendre le pouvoir d’abord à Munich, puis
dans toute l’Allemagne. Son nom était Adolf Hitler, chef du parti national-
socialiste, mouvement le plus extrémiste de la droite ultranationaliste
allemande. Mais Rommel ignorait les idées propagées par l’ancien caporal
autrichien. Campé dans sa posture militaire, il se faisait une règle de ne
jamais évoquer les sujets politiques en public.
Dans ses nouvelles fonctions, il s’appliquait à former les jeunes élèves
officiers et à en faire de bons commandants de compagnie. « Vous devez
apprendre à épargner du sang ! » leur répétait-il. C’est l’une des leçons qu’il
avait tirées de la dernière guerre : il voulait des commandants différents de
ceux qui avaient envoyé leurs hommes se faire massacrer dans des assauts
qui aboutissaient à des carnages. Pour cela, il s’évertuait à expliquer à ses
lieutenants comment bien se retrancher. Aussi privilégiait-il, dans son
enseignement sur la tactique d’infanterie, l’aspect pratique à celui de la
théorie, comme il l’expliquait lui-même : « Nous voulons faire de nos
cadets non pas des Moltke, mais de bons lieutenants qui commanderont
convenablement leurs sections et au mieux leurs compagnies27 ! »
Rommel, qui avait manifestement hérité du sens pédagogique de son
père et de son grand-père, était l’un des instructeurs les plus populaires. Son
enseignement reposait en grande partie sur son expérience personnelle.
L’ancien virtuose des opérations mobiles à la tête de petites unités sur des
terrains accidentés donnait notamment un cours sur la méthode qu’il avait
utilisée pour capturer plusieurs blockhaus dans la forêt de l’Argonne ou sur
l’emploi des mitrailleuses lourdes dans la montagne. Il ne parlait jamais
plus d’une dizaine de minutes à ses cadets sans recourir à des illustrations
ou à des croquis qu’il projetait sur un écran. De cette manière, il parvenait à
captiver son auditoire, si bien que les autres instructeurs s’empressèrent
d’imiter sa méthode.
L’exposé de Rommel qui avait le plus de succès était celui qui portait
sur le mont Matajur : « Vous ne pouvez comprendre Rommel, notait un de
ses collègues, qu’en prenant en considération son assaut contre le mont
Matajur. Il est toujours resté au fond le lieutenant de cette époque-là qui
prend des décisions instantanées et qui agit sous l’impulsion du moment28. »
Dans un rapport confidentiel de septembre 1931, le commandant de l’école
d’infanterie, le lieutenant-général Wilhelm List, écrivait : « Ses cours
magistraux sur la tactique d’infanterie, dans lesquels il décrit son
expérience personnelle acquise au combat, donnent aux cadets beaucoup de
matière à réflexion, d’un point de vue non seulement tactique, mais
également idéologique. C’est toujours un grand plaisir d’y assister. » Un an
plus tard, l’instructeur principal ajoutait : « Il a une forte personnalité,
même parmi des officiers triés sur le volet […]. Il est le type de
commandant simple et direct, qui inspire la confiance et éveille
l’enthousiasme des autres. Instructeur d’infanterie et de combat
remarquable, il fait constamment des suggestions et forme par-dessus tout
le caractère des cadets. […] Il est respecté par ses collègues et adoré par ses
cadets29. »
Soit, mais malgré sa promotion au grade de major en avril 1932,
Rommel rongeait son frein. Ses rêves de grande carrière s’étaient dissous
dans le train-train scolaire. Neuf mois plus tard, les cartes étaient rebattues.
4
LE GÉNÉRAL DU FÜHRER
Lorsqu’il apprit, le 30 janvier 1933, la nomination d’Adolf Hitler à la
Chancellerie, Rommel nota : « […] l’arrivée au pouvoir de Hitler est une
chance pour le pays. Il semble être appelé par Dieu afin que le Reich
retrouve sa puissance séculaire. L’armée ne peut que se réjouir de cette
nouvelle. C’est un grand jour pour l’Allemagne30. » Son désintérêt postulé
pour la chose politique ne l’avait pas empêché de reconnaître en Hitler un
« patriote » ; peut-être serait-il le nouveau Bismarck qui rétablirait l’armée
à la place primordiale qui lui revenait de droit au sein de l’État allemand31.
Quand Hitler s’adressa, le 3 février, aux responsables militaires afin de
leur annoncer son intention d’établir en Allemagne un « régime autoritaire
des plus fermes », d’y supprimer le « dévastateur cancer démocratique » et
d’en extirper le « marxisme jusqu’à la racine », il reçut leur entière
approbation. D’autant qu’il leur faisait part, lors de la même occasion, de sa
volonté de restaurer la puissance de l’armée et d’en faire le pilier d’une
nation militarisée, puis la base de la domination et de l’expansionnisme
allemands en Europe.
L’abolition de la démocratie parlementaire et des libertés fondamentales
et la mise en place d’un régime totalitaire régi par le parti nazi furent
saluées non seulement par Rommel, mais par l’ensemble du corps des
officiers, qui avait toujours refusé de prendre véritablement parti en faveur
du système républicain. Entre Hitler et les officiers supérieurs, avides de
réarmer l’Allemagne et soucieux de préparer la prochaine guerre, il y avait
une profonde identité de vues et d’objectifs qui reposait sur une
Weltanschauung (« conception du monde ») commune, au cœur de laquelle
on retrouvait notamment l’antiparlementarisme, l’antimarxisme et
l’antisémitisme. De même étaient-ils d’accord sur les moyens à mettre en
œuvre pour réviser le traité de Versailles et établir l’hégémonie allemande
en Europe centrale et orientale : la création et l’utilisation de la puissance
militaire. L’armement et la politique extérieure s’inscrivaient ainsi dès le
début dans une logique militaire expansionniste32.
Voilà qui ravivait les ambitions individuelles et les stratégies
corporatistes. L’accélération du réarmement et l’accroissement des effectifs,
notamment à la faveur du départ de l’Allemagne de la conférence sur le
désarmement à Genève et de la Société des Nations en octobre 1933,
favorisèrent l’avancement des carrières militaires, et par le fait même
l’adhésion des officiers au régime nazi. Les investissements massifs et
l’élargissement rapide des contingents accrurent en effet les chances de
promotion et, pour des officiers issus de la classe moyenne comme
Rommel, il y avait l’espoir additionnel que Hitler supprimerait les
privilèges des aristocrates au sein de l’armée. Après tout, qui était mieux
placé que lui pour moderniser la structure d’un corps au sein duquel la
noblesse donnait le ton, sachant qu’il était un simple caporal de la Grande
Guerre issu des masses populaires et qui de surcroît avait toujours manifesté
son intention de réconcilier en Allemagne le nationalisme avec le
socialisme ?
Le 1er octobre 1933, Rommel reçut le commandement du 3e bataillon du
17e régiment d’infanterie alpine à Goslar, sur la bordure occidentale du
massif du Harz en Basse-Saxe. Les chasseurs de ce bataillon d’élite étaient
censés être – peu importait leur grade – d’excellents skieurs. À cheval et
avec un fusil dans les forêts du massif montagneux d’Allemagne centrale,
Rommel passa deux années enchanteresses. Cela commença le jour même
de son arrivée : ses officiers découvrirent un homme de 42 ans et doutèrent
qu’il pût commander un bataillon d’athlètes. Ils lui proposèrent alors une
excursion à skis, sur des pentes couvertes de neige fraîche et épaisse.
Rommel accepta et fit la descente par trois fois. Lorsqu’il proposa une
quatrième, les officiers de son bataillon, épuisés, déclinèrent l’invitation. La
légende était soigneusement « astiquée ». Au reste, son effet était toujours
aussi impressionnant : « Il est à tous les égards cent fois supérieur au
commandant de bataillon moyen », écrivait, en septembre 1934, le
commandant du régiment à propos de Rommel. Un an plus tard, son
successeur soulignait : « Son bataillon de chasseurs est en fait le “bataillon
de Rommel”. Il est éminemment qualifié pour devenir un commandant
régional ou un instructeur principal33. »
C’est à Goslar, le 30 septembre 1934, lors d’une cérémonie militaire au
cours de laquelle les troupes de cette ville de garnison furent présentées à
Hitler, que Rommel rencontra celui-ci pour la première fois. Lorsque les
détails de l’escorte chargée d’accompagner et de protéger le Führer furent
décidés, un délégué de la SS vint informer Rommel que devant les soldats
de son bataillon de chasseurs chargés de former la garde d’honneur
marcheraient des gardes du corps de la SS afin d’assurer la sécurité de
Hitler. Vexé par ce manque de confiance, Rommel répliqua que son
bataillon de chasseurs pouvait très bien s’en charger et refusa de ce fait que
ses hommes fussent supplantés par des membres de la SS. Mis au courant
de l’affaire, Hitler le fit convoquer par Heinrich Himmler, le chef de la SS,
et Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande. Lorsque ceux-ci le
reçurent à leur hôtel, ils se montrèrent extrêmement courtois et l’invitèrent
même à déjeuner. Ils reconnurent que faire défiler des soldats d’un bataillon
d’élite derrière un détachement de la SS était une erreur, certainement
imputable à un subordonné un peu trop zélé.
Il ne fait aucun doute que lors de l’entretien, Rommel fit une grande
impression sur Goebbels. D’ailleurs, c’est probablement ce dernier qui
persuada Himmler de lâcher pied devant Rommel, car ce major couvert de
médailles à l’allure jeune et martiale correspondait au héros germanique
que ses propagandistes voulaient patronner pour que l’armée fût tenue
autant que possible en grande estime par la population du IIIe Reich34.
Au cours de l’inspection, non seulement les hommes du bataillon de
chasseurs se tenaient devant les SS, mais Rommel marchait en deuxième
ligne, à quelques pas seulement du Führer. Après un salut militaire et une
poignée de main, ce dernier le félicita pour l’excellente tenue de sa troupe
et échangea avec lui quelques mots sur sa médaille Pour le Mérite. Certes,
l’entretien fut bref et purement formel, mais Hitler laissa entendre à
Rommel que sa fidélité au régime ne serait pas oubliée35.
La promesse fut vite tenue. Le 15 octobre 1935, Rommel – promu au
grade de lieutenant-colonel le 1er mars précédent, trois ans seulement après
avoir été élevé au rang de major – fut nommé instructeur principal à l’école
de guerre de Potsdam. Sa satisfaction était triple, en raison du prestige de
l’institution, de la protection manifestée par Hitler (même s’il enjoignait à
sa femme de se montrer discrète : « Ultra secret ! File ainsi à Potsdam, mais
garde cela pour toi ! ») et de la signification idéologique de cette
nomination. En effet, l’école venait d’être rétablie après que Hitler,
répudiant les clauses militaires du traité de Versailles, eut annoncé le
15 mars précédent la remilitarisation du Reich. Outre l’accroissement des
effectifs en temps de paix à 550 000 hommes, il avait également rétabli le
service militaire obligatoire, qui conduisit à l’incorporation de
650 000 hommes à l’automne 1935 et, après qu’il eut été porté d’un à deux
ans, de 1 200 000 à l’automne 1936. Accompagnant ce réarmement
provocateur, la Reichswehr, force de protection, cédait la place à la
Wehrmacht, littéralement « les forces armées ». Rommel, enthousiasmé par
ces mesures et fort oublieux de son légalisme jadis revendiqué, parlait du
« soldat au front Adolf Hitler » comme « du précurseur du présent et de
l’avenir36 ».
Avec l’élargissement des contingents, 250 jeunes cadets assistaient
désormais aux cours magistraux donnés par Rommel dans la salle des Feld-
Maréchaux, aux murs ornés des portraits de quarante maréchaux. Rommel
était populaire non seulement pour ses qualités pédagogiques, mais en
raison de son non-conformisme hiérarchique : « Ces hommes de marbre ont
le même caractère, froid et désagréable », dit-il au sujet des officiers d’état-
major qui se distinguaient des autres par les deux bandes verticales rouges
cousues sur leur pantalon. Lorsque ses élèves officiers lui citaient
Clausewitz, la référence militaire des officiers d’état-major, Rommel leur
répondait : « Cela m’est égal de savoir ce que pensait Clausewitz, ce qui
m’importe avant tout est de savoir ce que vous pensez37. » En fait, il révérait
Napoléon ; jeune lieutenant déjà, il avait accroché au mur de sa chambre la
reproduction de la fameuse gravure où l’empereur prisonnier à Sainte-
Hélène contemple la mer. C’était Lucie qui avait apporté de sa Prusse natale
le portrait du héros national, Frédéric le Grand. Rommel, Lucie et leur fils
Manfred s’étaient installés à proximité de l’école et vivaient de la même
manière qu’à Goslar : la famille se mêlait peu à la société berlinoise et
n’entretenait de relations mondaines ni avec les généraux de la Wehrmacht
ni avec les notables de la capitale du Reich. Rommel ignorait les vertus de
l’esprit de corps sur les carrières militaires.
Au reste, il n’avait guère de raisons de s’en préoccuper, vu les effets
bénéfiques de sa précoce allégeance au « patriote Hitler », celui qui, le
21 mars 1933, le « jour de Potsdam », avait évoqué devant le vieux
Hindenburg, président du Reich et héros national, la tradition prussienne
avec vénération. En se focalisant ainsi sur la seule facette d’un Hitler
revanchiste, Rommel pouvait adopter une posture conforme autant à ses
intérêts qu’à la légende du personnage : aucune phrase antisémite recensée,
quelques jugements peu amènes sur « certaines personnes peu
fréquentables » qui entouraient Hitler et, surtout, pas d’inscription au parti.
Moyennant quoi, Rommel avait attentivement suivi les cours de
rééducation dispensés par le parti et n’ignorait rien des exactions ou autres
pogroms entrepris dès 1933. Il n’y a donc rien d’étonnant si Rommel fut
soulagé d’apprendre la nouvelle de la mort de Röhm et de ses acolytes lors
de la Nuit des longs couteaux le 30 juin 1934. La version officielle diffusée
par Goebbels lui convenait : les SA auraient comploté pour renverser Hitler
et prendre le pouvoir afin de conduire une « seconde révolution »
anticapitaliste et de remplacer l’armée professionnelle par une armée
populaire incarnée par la SA. En militaire discipliné, il jugeait tout
simplement qu’ils avaient mérité leur sort. Ignorant le fait que la
Reichswehr avait prêté son concours logistique à la SS dans cette opération,
il critiqua devant son adjudant le massacre commis, jugeant que Hitler était
allé trop loin selon un raisonnement paradoxal et révélateur : « Le Führer
n’avait pas à faire cela. Il ne réalise certainement pas à quel point il est
puissant, sinon il aurait exercé sa force d’une manière beaucoup plus
généreuse et légitime38. »
Lorsque Hindenburg décéda le 2 août 1934 et que Hitler cumula dès
lors les fonctions de chef d’État et de commandant suprême des forces
armées, Rommel et ses compagnons d’armes n’hésitèrent pas, à l’initiative
de Werner von Blomberg, le ministre de la Reichswehr, et de son adjoint,
Walter von Reichenau, à jurer fidélité à Hitler : « Je prête devant Dieu ce
serment sacré d’obéir sans condition à Adolf Hitler, Führer du Reich et du
peuple allemand, commandant suprême des forces armées, et d’être prêt en
brave soldat à risquer à tout moment ma vie pour respecter ce serment39. »
C’étaient bien des fils de l’époque impériale : ils avaient besoin d’un ersatz
de monarque. Redoublant la loyauté traditionnelle des militaires à l’égard
du pouvoir, le serment donnait une dimension sacrée à la relation entre
Hitler et l’armée. C’est pourquoi plus tard, même devant la perspective de
la défaite, voire d’une disparition de la nation, la majorité des officiers
continueraient de se croire liés par le serment40.
La correspondance de Rommel confirme cette vassalisation volontaire.
Certes, compte tenu de la censure postale, on n’imagine pas trouver des
critiques contre le Führer. Mais le ton employé par Rommel déborde les
remarques convenues. Il ne démord pas de sa satisfaction à voir le Reich
gouverné comme un régiment. Et s’il y a des erreurs ou des bavures, le chef
ne saurait en être tenu pour responsable : « Le Führer est malheureusement
entouré par une bande de crapules. Mais la plupart de ces bonzes du parti
sont des vestiges de la vieille époque, de celle où le mouvement menait des
combats de rue41. » Rommel semblait ainsi vouloir croire que ce problème
se résoudrait avec le temps tant que Hitler resterait au pouvoir…
Plusieurs anecdotes illustrent le rôle d’homme lige tenu par Rommel
dans ces années 1933-1936. En septembre 1936, il fut ainsi chargé
d’accompagner et de protéger le convoi de Hitler lors d’un grand
rassemblement du parti à Nuremberg. Il s’agissait d’une tâche de pure
routine pour ce lieutenant-colonel qui avait en fait la responsabilité de
mettre en place les mesures de sécurité concernant l’escorte du Führer. Un
beau jour, ce dernier décida de faire une promenade en voiture et donna
pour instructions à Rommel de s’assurer qu’il n’y ait pas plus d’une demi-
douzaine de véhicules qui le suivent. À l’heure convenue, Rommel aperçut
sur la route une multitude d’excellences, prêtes à former caravane. Il laissa
passer les six premières voitures, puis barra la route, ce qui lui valut injures
et menaces de rapport au Führer. Rommel répliqua qu’il avait déployé deux
chars d’assaut un peu plus loin au bas de la route pour barrer celle-ci au cas
où l’on forcerait le passage interdit. Le soir même, Hitler fit venir Rommel
dans ses quartiers et le félicita pour avoir exécuté aussi bien ses ordres.
Mais ces modestes succès n’avaient pas suffi à intéresser durablement
Hitler. Il fallut, début 1937, la publication chez un éditeur de Potsdam de
Infanterie greift an (L’infanterie attaque). Écrit au présent, sur un ton
passionné et saisissant, et de surcroît bien illustré par des croquis et des
cartes, c’était un manuel de tactique d’infanterie, probablement l’un des
meilleurs jamais parus. Ce fut un succès de librairie : près de 500 000
exemplaires furent vendus, notamment à des officiers de la Wehrmacht et à
des anciens combattants, dont Adolf Hitler. Ce dernier fut captivé en
particulier par la description détaillée de certaines batailles de la Grande
Guerre qui éveillèrent les souvenirs de « l’époque la plus joyeuse de sa
vie ». Son officier d’ordonnance auprès de la Luftwaffe, le major Nicolaus
von Below, pouvait renchérir puisqu’il avait été l’un des étudiants de
Rommel à Dresde. En outre, celui-ci mentionnait son nom au Führer à
chaque fois que ce dernier demandait de lui suggérer des « officiers du front
compétents qui n’ont acquis par le passé aucune expérience d’état-
major42 ».
Rommel, satisfait au plus haut point par son succès de librairie, confia à
Kurt Hesse, un collègue instructeur : « C’est incroyable tout l’argent que
l’on peut toucher en vendant des livres. À vrai dire, je ne sais tout
simplement pas quoi en faire. Je ne pourrai certainement pas le dépenser
entièrement, car je suis suffisamment heureux avec ce que j’ai déjà. Il faut
dire que je n’aime pas nécessairement l’idée de gagner de l’argent pour un
livre dans lequel je décris comment d’autres bonshommes ont perdu leur vie
au combat43. » Ces belles paroles ne l’empêchaient pas d’être avisé : pour
réduire les impôts payés sur ses droits d’auteur, il demanda à Voggenreiter
de ne lui payer annuellement que 15 000 Reichsmark ; de verser le reste sur
un compte à son nom et d’y accumuler les intérêts.
Le 25 février 1937, en plus de ses fonctions, Rommel était nommé
officier de liaison spécial du ministère de la Guerre auprès de Baldur von
Schirach, le chef des 5 400 000 garçons de la Jeunesse hitlérienne. Le
ministère de la Guerre avait en effet décidé que ces adolescents devaient
recevoir une instruction prémilitaire, en plus de la pratique sportive,
nouvelle occasion de raviver la grandeur prussienne. La bataille de
Königgratz n’avait-elle pas été remportée dans les salles de classe des
écoles primaires ? À cette fin, le ministère de la Guerre avait confié à
Rommel la charge de placer la Jeunesse hitlérienne sous le contrôle de la
Wehrmacht.
Mais la collaboration entre Rommel et Schirach tourna court dès le
début. Schirach, qui avait seize ans de moins que Rommel, était issu d’une
riche famille d’officiers aristocrates prussiens. Son père avait épousé la fille
d’un avocat américain et quitté l’armée pour devenir directeur du théâtre
impérial de Weimar un an après sa naissance. Et s’il avait adhéré au parti
nazi, c’était peu après un dîner organisé pour Hitler dans la maison
familiale en 1925. Il s’était rapidement révélé un propagandiste et un
organisateur remarquable à la tête des étudiants hitlériens, si bien que Hitler
lui avait taillé sur mesure le poste de chef de la Jeunesse.
Rommel avait l’air tellement prussien que Schirach n’en crut pas ses
oreilles lorsqu’il l’entendit parler le dialecte souabe dès leur première
rencontre à Kochelsee en avril 1937 : « Rommel resta à dîner, ajouta
Schirach. Mon épouse attira son attention sur la vue splendide sur les
montagnes bavaroises depuis notre fenêtre. Cela ne rompit pas la glace avec
lui. “Merci, mais je connais très bien les montagnes”, dit-il sans même jeter
un coup d’œil par la fenêtre. Henriette eut ensuite la malencontreuse idée de
lui demander comment il avait reçu la Pour le Mérite. Il pérora alors sur ce
sujet pendant deux heures. Je trouvai son histoire plutôt intéressante, mais
ce genre de péroraison militaire était une faute de goût pour Henriette, qui
piqua du nez. » Un mois plus tard, Schirach présenta sans enthousiasme
Rommel aux 3 000 chefs de la Jeunesse hitlérienne à Weimar.
Circonstance aggravante, Rommel suggéra de faire appel aux jeunes
lieutenants de la Wehrmacht pour former la Jeunesse hitlérienne. Schirach
pensait que les jeunes officiers de l’armée avaient mieux à faire de leurs
fins de semaine que d’entraîner des hordes de gamins à se mettre au garde-
à-vous. Rommel répliqua : « On leur en donnera tout simplement l’ordre. »
C’en était trop pour Schirach, qui parvint à mettre Rommel hors jeu, au
grand agacement de celui-ci : « Il parcourut alors le pays pour parler à mes
chefs de la Jeunesse hitlérienne. Ses discours traitaient toujours de la même
chose, comment il avait pris d’assaut le mont Matajur […]. Ils étaient certes
disposés à l’idolâtrer mais mes chefs les plus intelligents s’étaient plaints de
cet activisme. Rommel propageait une sorte d’éducation prémilitaire qui
aurait transformé ma Jeunesse hitlérienne en une sorte de jeune
Wehrmacht44. »
L’animosité qui existait entre les deux hommes ne s’estompa jamais,
même pour des broutilles. Invité à une représentation théâtrale, Rommel, à
qui on avait attribué une place à la seconde rangée, constata que Schirach
était assis au premier rang et que la chaise à droite de celui-ci était libre. Le
lieutenant-colonel alla s’asseoir à côté du chef de la Jeunesse hitlérienne et
lança à haute voix : « Je représente la Wehrmacht, et celle-ci occupe la
première place dans l’État45. » Il ne devait jamais renoncer à son idée,
comme en témoignent une lettre à un général expédiée en 1938 et, plus tard,
ce jugement d’Alfred Jodl, le chef des opérations à l’OKW : « [Schirach]
essaie de rompre l’étroite coopération entre la Wehrmacht et la Jeunesse
hitlérienne instaurée par le colonel Rommel46. »
Cette péripétie ne ralentit en rien l’ascension vertigineuse de Rommel.
Promu au rang de colonel le 31 juillet 1937, il fut choisi pour commander
temporairement le bataillon de la garde personnelle du Führer lors de
l’occupation des Sudètes, cette région frontalière de la Tchécoslovaquie
peuplée majoritairement d’Allemands, à la suite des accords conclus à
Munich les 29 et 30 septembre 1938. Cette mission qui consistait à
accompagner et à protéger Hitler dans sa tournée des anciennes villes
allemandes était une véritable bénédiction, car elle le propulsait dans le
cercle des hauts dignitaires du régime nazi, à commencer par Himmler qu’il
côtoyait même à table dans le train spécial de Hitler.
Les victoires diplomatiques remportées par Hitler impressionnaient
Rommel comme des millions d’autres Allemands. L’annexion au Reich de
l’Autriche puis celle des Sudètes démontraient la justesse de son jugement
et son flair politique exceptionnel. Il avait tenu parole en brisant les chaînes
du « Diktat » de Versailles. Les foules en liesse qui accueillirent le Führer
en libérateur à Asch, à Eger ou à Karlsbad émurent Rommel, convaincu de
vivre aux premières loges des événements historiques grandioses. En
décembre 1938, le Führer lui dédicaça une photographie qu’il lui remit dans
un cadre en argent en guise de souvenir de ces moments mémorables. Cette
marque d’estime le flatta à un point tel que, durant la Seconde Guerre
mondiale, il allait inscrire ce cadeau sur la liste des « choses les plus
importantes » que sa femme devait absolument mettre en sécurité dans
l’éventualité d’un raid aérien47.
Ce voyage conforta l’admiration de Rommel pour son chef : « Hitler
possède un pouvoir magnétique sur les foules, qui découle de la foi en une
mission qui lui aurait été confiée par Dieu. Il se met à parler sur le ton de la
prophétie. Il agit sur l’impulsion et rarement sous l’empire de la raison. Il a
l’étonnante faculté de rassembler les points essentiels d’une discussion et de
lui donner une solution. Une forte intuition lui permet de deviner la pensée
des autres. Il sait manier avec habileté la flatterie. Sa mémoire infaillible
m’a beaucoup frappé. Il connaît par cœur les livres qu’il a lus. Des pages
entières et des chapitres sont photographiés dans son esprit. Son goût des
statistiques est étonnamment développé : il peut aligner des chiffres très
précis sur les troupes de l’ennemi, les diverses réserves de munitions, avec
une réelle maestria qui impressionne l’État-major [général] de l’armée48. »
Le « fan » qui allait jusqu’à signer à cette date ses cartes postales d’un :
« Heil Hitler ! Cordialement vôtre, E. Rommel » n’était pas pour autant un
« officier nazi ». Le nazisme recueillait son soutien par réflexe puisque
c’était l’idéologie de son chef. Mais il n’avait qu’une vague idée théorique.
Aussi, du 15 au 23 janvier 1937, puis du 29 novembre au 2 décembre 1938,
Rommel et ses collègues suivirent à Berlin des cours d’endoctrinement.
Après avoir écouté le 1er décembre les observations de Hitler dans la grande
salle du ministère de la Guerre, il nota deux phrases qui lui avaient fait une
impression particulièrement forte : « Le Führer a parlé hier : le soldat
d’aujourd'hui doit être politisé afin qu’il soit toujours prêt à combattre pour
nos nouvelles politiques. La Wehrmacht allemande est l’épée brandie par la
nouvelle Weltanschauung allemande49. » Une conception du monde que
Rommel affectait de considérer dans des perspectives strictement militaires,
feignant d’ignorer que le mépris des hommes en était l’essence même50,
comme le confirma quelques jours plus tard un épisode anecdotique.
À l’invitation d’officiers suisses, Rommel avait effectué une tournée de
conférences. Ici aussi son livre avait été un succès : quelques officiers
s’étaient cotisés pour lui offrir une montre en or en remerciement pour
l’ouvrage et l’armée avait fait sienne les conclusions de Rommel. À son
retour, celui-ci expédia à ses supérieurs un rapport aussi enthousiaste
qu’incidemment révélateur sur la nature exacte de son « apolitisme » :
« Bien que les officiers de l’armée suisse aient mis l’accent dans une
conversation avec moi sur leur désir d’indépendance et sur la nécessité
d’une défense nationale, ils se sont montrés très impressionnés par les
événements considérables qui se sont produits en Allemagne. Les jeunes
officiers, en particulier, ont témoigné de la sympathie pour notre nouvelle
Allemagne. Certains parmi eux ont également parlé de notre question juive
avec une remarquable compréhension51. »
Le 10 novembre précédent, Rommel avait été nommé commandant de
l’école de guerre de Wiener-Neustadt, petite ville d’une région
montagneuse au sud-ouest de Vienne. L’excellente réputation qu’il avait
acquise à Potsdam en faisait un choix judicieux. En vue de la prochaine
guerre, Hitler jugeait que Rommel pourrait mieux que quiconque inculquer
à la jeune génération d’officiers les idées modernes d’une guerre de
mouvement reposant sur les concepts de flexibilité et de rapidité52.
Rommel avait l’ambition de faire de Wiener-Neustadt la plus moderne
des écoles de guerre du Reich, voire de l’Europe. Non seulement il était loin
des intrigues du pouvoir, mais il avait un commandement indépendant, à
l’abri de toute intervention des autorités supérieures.
Dès son arrivée, il s’installa dans une résidence entourée d’un immense
jardin, pas très loin du château fort Maria-Theresia, là où logeait l’école de
guerre. À son habitude, il n’avait que très peu de contacts avec les chefs
nazis locaux, mais entretenait de bonnes relations avec les autres officiers
instructeurs. Seul changement notable, une passion soudaine pour la
photographie, qu’il s’agisse des soldats en manœuvre ou de sa famille. Le
nombre des albums, le soin apporté à leur classement thématique et jusqu’à
l’exposition organisée par le maire de Wiener-Neustadt, tout cela montre
une perception aiguë de cet outil propagandiste récent, toujours à l’exemple
du Führer et de ses photographies si efficacement mises en scène.
Même s’il était loin de Berlin, Rommel demeurait un homme de
confiance pour Hitler. En mars 1939, il fut de nouveau chargé de
commander temporairement le bataillon de la garde personnelle du Führer,
d’abord lors de son entrée à Prague à la suite de l’occupation militaire de la
Bohême-Moravie, puis à Memel, lorsque le Reich annexa cette ville de la
Baltique autrefois allemande, mais occupée après la guerre par la Lituanie.
De ces expéditions, Rommel retenait particulièrement le courage et
l’audace de Hitler. Lorsque le dictateur nazi était arrivé à la frontière
tchécoslovaque, le détachement de la SS qui devait lui servir d’escorte était
en retard à cause d’une tempête de neige. Le général Erich Hoepner,
commandant d’un corps de panzers, avait suggéré néanmoins à Hitler de
poursuivre sa route jusqu’à Prague afin de montrer qui était désormais le
maître. Himmler et les autres généraux avaient jugé l’idée folle et s’y
étaient opposés farouchement. Rommel allait plus tard se targuer d’être
celui qui avait persuadé le Führer de l’accompagner jusque dans l’ancien
palais des rois de Bohême. « Je lui ai dit : “Vous n’avez pas d’autre choix. Il
n’y a pour vous, mein Führer, que la route menant jusqu’au cœur même du
pays, dans la capitale même, la citadelle de Prague.” Je l’ai persuadé en
quelque sorte de rouler avec moi. Il s’en est remis à ma protection et ne m’a
jamais oublié à cause de ce conseil53. » À Goslar, Rommel marchait en
deuxième ligne ; quatre ans et demi plus tard, les actualités allemandes
montraient Hitler et Rommel entrant côte à côte dans le château de Prague.
Au fur et à mesure que Rommel côtoyait Hitler et qu’il apprenait à le
connaître, il croyait distinguer en lui quelques-uns de ses traits propres, à
commencer par la simplicité affichée du dictateur. L’argent et les biens
semblaient n’avoir aucune valeur pour Hitler, qui donnait l’impression de
n’avoir aucun caprice ou de ne jamais succomber à la moindre tentation.
Les conditions de travail et de vie au quartier général étaient très spartiates.
Le mobilier était simple, fonctionnel et restreint au plus strict minimum, en
l’occurrence une armoire, une table, une chaise et un lit. Hitler le végétarien
ne mangeait que la ration quotidienne du soldat, soit la plupart du temps
une soupe à l’orge perlé, du pain dur et de l’eau minérale. En route, il
n’emportait avec lui que ses effets personnels essentiels, qu’il transportait
dans une petite valise. Cet ascétisme de soldat toujours en campagne lui
semblait identique au sien.
Rommel se rendit également compte qu’il avait la même opinion que
Hitler à propos de la nature du réarmement. Ce dernier mettait l’accent sur
la nécessité de motoriser la Wehrmacht et de développer une force blindée
et aérienne opérationnelle. Or, tous les deux s’opposaient sur cette question
à certains responsables de l’État-Major général qui insistaient pour que
l’artillerie lourde, le génie, les troupes des chemins de fer et les services de
renseignements ne fussent pas en reste.
Rommel et Hitler avaient aussi d’autres points communs, comme leur
grande admiration pour Napoléon. Le Führer avait été passionné par la
biographie de Napoléon écrite par l’auteur nazi Philipp Bouhler et intitulée
Kometenpfad eines Genies (Le Parcours fulgurant d’un génie). D’ailleurs,
il aimait bien citer le leitmotiv de l’Empereur : « Activité, activité,
vitesse ! » Pour sa part, Rommel souscrivait à la conception que se faisait
Napoléon du commandement militaire, notamment lorsque celui-ci disait
qu’on ne pouvait pas commander la Grande Armée des Tuileries, comme
Rommel du temps qu’il était un commandant de compagnie lors de la
Grande Guerre54...
Le 23 août 1939, Rommel fut encore promu par Hitler, qui le nomma
major-général tout en le faisant de nouveau affecter à son quartier général
pour l’attaque contre la Pologne : « J’ai quitté la Chancellerie du Reich en
qualité de général tout neuf, portant un uniforme de général flambant
neuf », écrivit-il fièrement à Lucie immédiatement après sa convocation à
Berlin le jour même55. À 15 h 45 le 25 août 1939, Rommel se présenta à
Hitler en tant que commandant du quartier général du Führer. Quarante-cinq
minutes plus tôt, Hitler avait annoncé à son ministre des Affaires
étrangères, Joachim von Ribbentrop, sa décision de déclencher l’attaque
contre la Pologne à l’aube du 26 août. À 16 h 45, sur l’ordre de Hitler,
Rommel mit en marche le train du bataillon qui servait d’escorte au Führer
en direction de Bad Polzin, un petit village de Poméranie, pas très loin de la
frontière polonaise, où certaines unités de la Wehrmacht se massaient en
vue de l’offensive. Le bataillon regroupait 16 officiers, 93 sous-officiers et
274 simples soldats. Il était équipé de 4 canons antichars de 37 mm, de 12
canons antiaériens de 20 mm et d’autres armes.
À l’instar de la majorité de ses camarades de la Wehr-macht, Rommel
brûlait d’en découdre avec les Polonais. Il était en faveur d’une opération
militaire visant à restituer à l’Allemagne des territoires qui lui avaient été
arrachés par la Pologne en vertu du « Diktat » de Versailles. Il approuvait
donc une campagne militaire destinée à supprimer ce qu’il nommait
« l’insupportable corridor polonais » et à redonner au Reich la ville de
Dantzig, berceau de sa carrière d’officier et de sa relation amoureuse avec
Lucie56. Ses lettres témoignent d’un optimisme béat. Du fait de l’écrasante
supériorité en nombre et en matériel de la Wehrmacht par rapport à l’armée
polonaise, il s’attendait à une campagne brève. À Heinz Linge, valet de
chambre et officier d’ordonnance personnel du Führer, il fit un pronostic :
« Dans quatorze jours, tout sera fini57. » Par ailleurs, il était sûr que Hitler
parviendrait à éviter un conflit généralisé en Europe, estimant que les
puissances occidentales voyaient dans l’Allemagne un rempart contre le
bolchevisme. Mais dans le cas où la Grande-Bretagne et la France
décideraient d’intervenir militairement au côté de la Pologne, il ne doutait
pas que le Reich puisse également les combattre sans aucune difficulté.
Somme toute, il était persuadé que le Führer, en attaquant la Pologne, faisait
ce qui était le mieux pour l’Allemagne. À ses yeux, Hitler ne pouvait agir
que dans l’intérêt du pays.
Sa promotion n’était probablement pas étrangère à un tel optimisme.
Selon les directives de Hitler, la nomination de Rommel au grade de major-
général était rétroactive en date du 1er juin 1939. « Je trouve cela très
honnête », écrivit Rommel. Ce dernier avait d’ailleurs du mal à cacher un
vif plaisir, car Schörner, son rival de la campagne d’Italie, n’avait été promu
qu’au grade de colonel. Rommel n’ignorait pas que son avancement était dû
au Führer et, comme il l’écrivait à son épouse, il en était très honoré : « On
m’a dit que je dois remercier uniquement le Führer pour ma dernière
promotion. Tu ne peux imaginer le grand plaisir que cela me procure. La
reconnaissance qu’il témoigne pour mon travail est le plus haut degré
d’honneur que je pourrais souhaiter obtenir58. » Certes, mais il fallait de
toute façon des généraux pour commander une armée passée à 2,8 millions
d’hommes.
Quand Rommel arriva enfin à Bad Polzin le soir du 25 août, il apprit
que la Chancellerie du Reich avait téléphoné une heure plus tôt pour
annoncer que l’invasion de la Pologne était soudainement ajournée.
Rommel en fut tout décontenancé. En fait, vers 18 heures ce jour-là, deux
nouvelles parvenues de Londres et de Rome avaient fait reculer Hitler. La
Grande-Bretagne avait signé un traité officiel avec la Pologne (il s’agissait
d’un pacte militaire d’assistance mutuelle en cas d’agression de
l’Allemagne), et l’Italie avait refusé d’entrer en guerre du côté du Reich.
Pendant une semaine, ce fut l’impasse, Hitler hésitant à se lancer dans une
éventuelle guerre sur deux fronts.
Comme plusieurs autres généraux, Rommel rongeait son frein. « À part
le privilège de déjeuner à la table du Führer, il n’y a pas grand-chose de
neuf, confiait-il à Lucie le lendemain. Les troupes attendent impatiemment
l’ordre d’avancer, mais nous soldats devons simplement patienter. Il y a
quelques problèmes, et ils prendront un certain temps à être résolus.
Évidemment, le Führer prendra la bonne décision quelle qu’elle soit59. »
Cinq jours plus tard, le 31 août, Rommel n’en restait pas là : « Je suis enclin
à croire que tout cela se calmera et que nous finirons par récupérer le
Corridor [polonais] exactement comme nous l’avons fait avec le territoire
des Sudètes l’an dernier. Si les Polonais, les Britanniques et les Français
avaient vraiment eu le courage d’agir, alors ces derniers jours étaient de très
loin le meilleur moment pour eux60. » Le jour même, il ajoutait : « Le
Führer sait ce qui est bon pour nous61 ! »
Peu après, le téléphone sonna encore une fois dans la salle d’attente de
la gare de chemin de fer où il avait installé son bureau : « L’invasion
commence demain à 4 h 50. »
Rommel était encore tout excité le surlendemain : « Que penses-tu des
événements du 1er septembre, écrivait-il à son épouse, du discours de
Hitler ? N’est-il pas merveilleux que nous ayons un tel homme62 ? »
Admiratrice inconditionnelle du Führer, jusqu’à prier quotidiennement
à son intention, Lucie était à l’unisson, malgré l’entrée en guerre des
Anglais et des Français : « Malgré tout, nous avons tous espéré jusqu’au
bout qu’une seconde guerre mondiale pourrait être évitée – nous avons tous
espéré que le bon sens aurait prévalu en Grande-Bretagne et en France […].
Le Führer est parti hier soir pour le front polonais. Que Notre Seigneur le
protège, et toi aussi, mon Erwin bien-aimé. » Elle avait discuté du discours
de Hitler avec ses amis et les commerçants du quartier, et tous étaient
d’accord pour dire que le Führer avait agi honorablement. « Ils m’ont tous
suppliée de te demander de l’implorer qu’il ne s’expose pas à des dangers
inutiles. Notre nation ne peut absolument pas le perdre. Nous frémissons
rien qu’à la pensée de ce qui pourrait se produire dans un tel cas63 ! »
Rommel s’attendait à ce que Hitler ne fît qu’une seule visite de
courtoisie formelle aux combattants du front. Or, à sa grande surprise, le
dictateur nazi resterait durant trois semaines. Tous les jours ou presque, il
montait dans un véhicule blindé, semi-chenillé, et s’aventurait dans les
forêts infestées de tireurs isolés ennemis ou sur les routes parsemées des
débris calcinés de l’armée polonaise, ou encore sur les rives du San pour
regarder ses troupes d’assaut le traverser. C’est donc à maintes reprises
durant la campagne qu’il se rendit en première ligne, ce que Rommel, mi-
figue, mi-raisin, traduisait par un : « Il m’a causé beaucoup d’ennui […] Il
voulait toujours se trouver parmi les troupes avancées. Il semblait prendre
plaisir à se trouver sous le feu de l’ennemi64. »
Du quartier général du Führer, Rommel avait une vue d’ensemble de la
Blitzkrieg et en particulier de la nouvelle tactique appliquée par la
Wehrmacht en Pologne, qui réhabilitait la guerre de mouvement brève et
vive pratiquée jadis par un Frédéric le Grand, un Napoléon ou plus encore
par un Moltke. De cette guerre moderne fondée sur l’emploi d’unités
blindées et de troupes d’assaut rapides avec l’appui direct de bombardiers
en piqué, il tira ces conclusions : « L’importance d’une parfaite coopération
entre l’aviation et les blindés est désormais évidente. Répandre la confusion
sur les arrières est souvent plus démoralisant pour les forces adverses que
les pertes subies. Il faut pousser à fond l’exploitation de la percée des
troupes motorisées, sans tenir compte des îlots ennemis de résistance que
l’infanterie a pour charge de réduire. Les chars doivent être utilisés en
masse et non en ordre dispersé65. » Il était ainsi conforté dans son opinion
selon laquelle le choc, la surprise, la flexibilité et la rapidité s’avéraient les
éléments décisifs dans une bataille.
Hitler entretenait l’admiration de Rommel avec de petites faveurs :
« Hitler lui permettait de prendre part aux analyses de la situation, l’invitait
à manger et lui fournissait des informations qui lui donnaient l’impression
qu’il était tout particulièrement privilégié. Il lui expliquait l’effet combiné
des chars, des troupes d’assaut et des bombardiers en piqué, et lui faisait
comprendre que des victoires rapides pourraient empêcher l’ennemi de
copier sur lui, Hitler, sa stratégie et sa tactique. J’avais l’impression que
Rommel buvait avec avidité les paroles du Führer66. »
Que les prédictions faites par Hitler devant les membres de son quartier
général s’accomplissent les unes après les autres émerveillait Rommel.
Comme le Führer le leur avait assuré, les Britanniques et les Français
n’avaient jusqu’à maintenant tiré aucun coup de fusil pour les Polonais. « Je
pense que la guerre tournera court dès que la Pologne sera vaincue, ce qui
ne saurait tarder », écrivait Rommel le 6 septembre67. Quatre jours plus tard,
il revenait à la charge : « Je crois que je serai à la maison avant l’hiver. La
guerre se déroule exactement comme nous l’avions planifiée. En fait, elle
dépasse même nos plus belles espérances. […] Les Russes vont
probablement attaquer bientôt la Pologne. […] Tous les soirs, il y a ici une
longue conférence de guerre. Je suis autorisé à y assister et même à dire
mon mot de temps en temps. C’est extraordinaire de voir l’assurance avec
laquelle il [Hitler] s’occupe des problèmes68. »
Après qu’ils eurent visité le front de Varsovie, Rommel revint sur le
sujet ; le professeur à l’école de Guerre et l’auteur reconnu s’effaçaient
devant un admirateur inconditionnel flatté que Hitler prenne le temps de
discuter avec lui : « Le Führer est de la meilleure des humeurs possibles.
J’ai maintenant des brins de conversation assez fréquents avec lui. Nous
avons des rapports assez étroits69. » Sa joie de faire désormais partie des
proches de Hitler était manifeste : « Je suis très souvent avec le Führer,
même lors des discussions les plus privées. Qu’il se confie à moi compte
énormément pour moi, beaucoup plus que d’avoir été promu au rang de
[major-] général70. »
Rommel manifestait sa joie avec une telle exubérance qu’il fermait les
yeux sur les opérations de nettoyage ethnique dans les territoires occupés
par l’armée allemande. Toujours selon la fiction commode du « seul » point
de vue de soldat. À ses yeux, les exactions nazies en Pologne ne semblaient
pas graves au point de porter ombrage à tous les bienfaits des politiques de
Hitler pour le Reich. Pourtant, il ne pouvait ignorer, pas plus que les autres
généraux allemands d’ailleurs, la participation de plusieurs unités de la
Wehrmacht aux opérations de liquidation des « éléments jugés
indésirables » parmi la noblesse, le clergé, l’intelligentsia et surtout la
communauté juive. D’autant plus que cette implication de la Wehrmacht
n’était rendue possible qu’en raison du silence complice ou de
l’approbation ouverte des chefs militaires et de leurs commandants au front.
Le 11 septembre, Rommel observait ainsi avec une naïveté confondante
(?) qu’il y avait un peu partout des masses de Polonais en civil : « La
plupart sont probablement des soldats qui ont trouvé moyen d’enfiler des
vêtements civils après que la chance de la bataille eut tourné contre eux. Ils
ont déjà été rassemblés et déportés par notre police. » Quelques jours plus
tard, il constatait : « La guerre de guérilla en Pologne ne durera pas très
longtemps. Tous les hommes aptes à porter les armes sont rassemblés et
soumis aux travaux forcés sous notre supervision71. » Quant au sort qui
attendait les Polonais une fois qu’ils étaient déportés, Rommel ne s’en
préoccupait pas outre mesure. Il y avait une « question polonaise », et la
Wehrmacht l’avait résolue72.
Le 14 septembre, à la demande de Lucie, Rommel rendit visite à l’oncle
de celle-ci, un prêtre catholique polonais, Edmund Rosczynialski, quelque
part dans le « corridor polonais » récemment « libéré » par les troupes de la
Wehrmacht. Après la campagne, le prêtre en question disparut sans laisser
de traces. Pour obtenir des informations sur son compte, Rommel écrivit le
1er mai 1940 à l’aide de camp du Reichsführer-SS Himmler. Ce n’est que
deux mois et demi plus tard qu’il reçut une lettre de la SS l’avisant en des
termes très froids que toutes les démarches pour retrouver l’oncle de son
épouse avaient échoué. Elle soulevait cependant cette hypothèse : « Il est
possible qu’il ait été victime des aléas de la guerre ou des rigueurs de
l’hiver73. » En fait, il avait sans doute été liquidé comme des milliers
d’autres par les Einsatzgruppen – les groupes d’intervention du SD dans les
territoires occupés. Mais Rommel préféra ne pas se poser plus de questions.
Le 19 septembre, la campagne de Pologne tirait à sa fin : « Aujourd’hui
marque notre entrée dans la magnifique ville de Dantzig. Le Führer va
parler au monde entier. J’ai pu discuter avec lui environ deux heures hier
soir de questions militaires. Il est extraordinairement aimable avec moi
[…]. Je doute fort que je reste encore bien longtemps à l’école de guerre [de
Wiener-Neustadt] lorsque la guerre sera finie74. » Le 23 septembre, l’armée
polonaise était presque décimée, à l’exception des éléments qui s’étaient
retranchés à Varsovie et qui opposaient une résistance farouche malgré les
bombardements massifs de la capitale polonaise par la Luftwaffe et
l’artillerie lourde. Plongé dans une douce béatitude, Rommel écrivit à son
épouse : « Le Führer est de charmante humeur. Nous mangeons maintenant
à sa table deux fois par jour. Hier soir, on m’a permis de m’asseoir à côté de
lui. Les soldats ont de nouveau de l’importance75. » Rommel avait tout d’un
courtisan des temps modernes qui était attaché non pas à la cour d’un
souverain, mais au quartier général d’un dictateur. Comme les courtisans de
l’Ancien Régime, il cherchait constamment à recevoir des faveurs de la part
de l’autocrate et se réjouissait de la moindre occasion où celui-ci lui
témoignait de la reconnaissance.
En contrepartie, il affichait une loyauté inconditionnelle. Au cours de
l’une des nombreuses tournées d’inspection de Hitler, Rommel se permit
même de traiter de haut le puissant Martin Bormann. Lorsque la voiture de
ce grand dignitaire du parti nazi essaya de se mettre dans la file derrière
celle de Hitler en route pour le port de Gdingen (Gdynia) qui venait d’être
conquis par la Wehrmacht, Rommel se mit carrément en travers du chemin
et lança à Bormann avec un air de condescendance : « Je suis le
commandant du quartier général du Führer. Ce n’est pas une excursion
d’école maternelle. Vous allez faire ce que je vous dis76 », le tout suivi
d’injures. Rommel s’empressa alors de demander que le lieutenant-colonel
Rudolf Schmundt, son ami et principal officier d’ordonnance du Führer
auprès de la Wehrmacht, fût informé de l’incident. Le colonel Walter
Warlimont, témoin de la scène et scandalisé par le comportement de
Bormann, fit un rapport sur cet épisode, tandis que Schmundt se chargeait
de mettre Hitler au courant de l’affaire77. Bormann ne pardonna jamais cet
affront de Rommel.
Rommel était en faveur auprès de Hitler, et cela attirait des jalousies,
même chez des « amis » comme ce Schmundt : « Mes relations avec
Schmundt sont actuellement tendues. Je ne sais pas pour quelles raisons.
Mon rôle auprès du Führer devient apparemment trop important. Il n’est pas
impossible que le quartier [général] exige un changement […]. Bien
entendu, j’aimerais connaître ma situation. Je n’ai aucunement l’envie de
me faire pousser à droite et à gauche par des hommes plus jeunes78. »
Rommel passa quelques jours en permission avec sa famille à Wiener-
Neustadt. Le 2 octobre, il s’envola pour Varsovie afin de préparer la parade
de l’armée allemande victorieuse avant de dîner le soir même à la
Chancellerie du Reich en compagnie de Hitler. Son compte rendu montre à
quel point le pseudo-apolitique était devenu le « général du Führer » :
« Varsovie a été sévèrement endommagée. Environ une maison sur dix a été
incendiée et s’est effondrée. Il n’y a plus de magasins. Leurs vitrines ont
volé en éclats et les commerçants clouent des planches en travers des
fenêtres. Depuis deux jours, il n’y a plus d’eau, de lumière, de carburant ou
de nourriture. […] Le maire estime à 40 000 le nombre de tués et de
blessés. […] Les habitants ont poussé un soupir de soulagement quand nous
sommes arrivés et les avons secourus79. » S’il y avait de la casse, c’était la
faute à la guerre et, de toute façon, les décisions lumineuses du Führer
étaient censées réduire ces « péripéties » ; s’il y avait des crimes de guerre
ou pire, c’était la faute du parti. À ses yeux, le Führer représentait tout ce
qui était bon dans la nouvelle Allemagne, tandis que les bonzes du parti
étaient responsables de tout ce qui était mauvais80. Ainsi, ce n’était pas
Hitler qu’il rendait responsable des atrocités à l’Est, mais les personnes de
son entourage. « Le Führer oui ! Le parti non81 ! » Cette devise aidait
plusieurs hauts gradés, y compris Rommel, à ignorer les exactions du
régime.
Le 5 octobre 1939 eut lieu à Varsovie la parade de la victoire de la
Wehrmacht à l’issue de laquelle les actualités allemandes montrèrent le
major-général Rommel au garde-à-vous devant la tribune de Hitler. Le
lendemain, Rommel rentra à Berlin où Hitler prononça un discours au
Reichstag dans lequel il fit des propositions de paix à la Grande-Bretagne et
à la France – maintenant que la Pologne n’existait plus. Rommel était sûr
que Hitler réussirait à leur faire entendre raison. « Je suis très heureux de
t’apprendre que le discours de Hitler est sérieusement pris en considération
à Paris et à Londres, écrivait-il à Lucie le 8 octobre. […] Les neutres sont
en faveur de la paix. J’ai assisté hier pendant une heure et demie à la
conférence de Hitler. Le Führer est de bonne humeur et assez confiant82. »
Le lendemain, il nota ceci : « Mis à part la conférence de guerre de Hitler,
qui est toujours très intéressante et qui peut durer jusqu’à deux heures, il
n’y a rien à faire ici. Nous attendons toujours que l’autre camp prenne une
décision à la lumière du discours de Hitler83. » Mais les espoirs de trouver
un compromis avec la Grande-Bretagne et la France s’évanouirent quand
celles-ci rejetèrent tour à tour les propositions de paix du Führer. Ce dernier
se résolut alors à déclencher une offensive à l’Ouest (qu’il projetait déjà
depuis quelques semaines) dès que possible.
L’attentat à la bombe contre Hitler qui eut lieu dans la soirée du
8 novembre 1939 à la Bürgerbräukeller de Munich consterna Rommel.
Perpétré par un excentrique menuisier de Königsbrunn dans le Wurtemberg
du nom de Georg Elser, cet attentat échoua du simple fait que Hitler avait
non seulement avancé, mais écourté son traditionnel discours et quitté
presque aussitôt la réunion annuelle commémorant le putsch manqué du
9 novembre 1923. La bombe d’Elser avait éventré la colonne située derrière
la tribune où Hitler s’était tenu quelques minutes auparavant ainsi qu’une
partie de la toiture juste au-dessus. L’explosion avait fait 8 morts et 63
blessés, dont 16 grièvement. Lorsque la bombe explosa, Hitler était parti
depuis à peine dix minutes. « L’idée que l’attentat à la bombe ait pu réussir
m’est tout simplement insupportable juste d’y penser », écrivait Rommel à
Lucie le lendemain84.
Le 23 novembre, Hitler réunit à la Chancellerie du Reich quelque deux
cents officiers de haut rang de la Wehrmacht afin de les convaincre de la
nécessité d’attaquer l’Ouest au moment le plus favorable. Rommel était
convaincu que Hitler avait raison de vouloir régler leur compte aux
puissances occidentales, mais il était minoritaire. Le lendemain, Rommel
prit à son compte les affirmations du Führer dans une lettre écrite à
l’intention de son épouse : « J’ai assisté hier à un grand discours prononcé
devant les commandants militaires et leurs chefs d’état-major. Le Führer n’a
pas mâché ses mots. Cela me semble cependant avoir été extrêmement
nécessaire, car lorsque je discute avec mes collègues généraux, j’en trouve
rarement un qui se donne corps et âme à lui85. » Dans cette perspective et
depuis octobre, Rommel avait évoqué son souhait de se retrouver à la tête
d’une division déployée sur le front de l’Ouest contre les Alliés. Le chef du
personnel de l’armée lui avait répondu que le commandement d’une
division de montagne à Innsbruck ou à Munich serait beaucoup plus
approprié, étant donné ses brillants exploits dans les Carpates et dans les
Alpes juliennes durant la Grande Guerre. Rommel voulait, lui, ce qu’il y
avait de mieux, une division de panzers.
Il eut cependant l’occasion de présenter sa demande à Hitler, qui lui
promit que sa demande ne serait pas oubliée. Mais le chef du personnel fit
la sourde oreille et justifia sa décision en précisant que Rommel était un
officier d’infanterie et qu’il ne connaissait par conséquent rien aux chars, et
encore moins à leur emploi tactique sur un champ de manœuvre. Hitler ne
tint pas compte de cette objection et imposa sa volonté : le 6 février 1940,
Rommel reçut un télégramme l’avisant de prendre le commandement de la
7e division de panzers en garnison à Bad Godesberg, dans la banlieue sud de
Bonn, sur la rive gauche du Rhin, en date du 10 février.
Ce jour-là, les nouvelles troupes de Rommel défilèrent devant lui.
Rommel leur fit une mauvaise impression. Car contrairement aux autres
généraux qu’ils avaient connus, Rommel les accueillit en les saluant, bras
droit levé, d’un « Heil Hitler86 ! » Mais ce n’était qu’un hors-d’œuvre ; le
nouveau commandant annonça à ses subordonnés son intention d’inspecter
dès le lendemain matin le secteur de la 7e panzers malgré leurs
protestations, car c’était un dimanche. Il aggrava son cas en faisant allusion
sur un ton méprisant au fait que la plupart des hommes qui constituaient les
rangs de sa division venaient de Thuringe, une région allemande qui n’était
pas connue, selon lui, pour avoir produit des soldats exceptionnels87. Aussi
se fit-il un devoir de les soumettre à un entraînement intensif afin de les
préparer le mieux possible pour l’offensive à l’Ouest.
Le 17 février, Rommel fut convoqué à la Chancellerie du Reich pour
être présenté à Hitler en même temps que tous les autres généraux
nouvellement nommés à un poste de commandement. « Jodl a été sidéré
d’apprendre ma nouvelle affectation », écrivit-il avec une grande
satisfaction à Lucie88. Le chef des opérations à l’OKW ne fut pas le seul ;
bien des hauts gradés à l’OKW et à l’OKH éprouvaient du ressentiment
contre le favori du Führer. C’est peu dire que Rommel s’en moquait tant
qu’il recevait des marques tangibles de la faveur du chef. Après la
cérémonie, ce dernier lui remit un cadeau bien particulier pour le remercier
du travail accompli à son quartier général. Il s’agissait d’un exemplaire de
Mein Kampf qu’il avait pris soin de dédicacer personnellement comme suit :
« Herrn General Rommel – en souvenir de notre amitié89. »
Avant de rentrer le soir même à Bad Godesberg, Rommel passa prendre
chez son éditeur à Potsdam une dizaine d’exemplaires de son ouvrage
Infanterie greift an afin d’apporter de la lecture à ses subordonnés. Il
voulait leur donner ainsi un aperçu de la manière dont il entendait utiliser
ses chars dans la campagne de France, c’est-à-dire comme un commandant
d’infanterie d’une troupe d’assaut. Plusieurs années plus tard, le général et
baron Leo Geyr von Schweppenburg raconta une anecdote qui en disait un
peu plus sur le style de commandement qui allait caractériser Rommel à la
tête d’unités de panzers. Il s’agissait d’une conversation qu’il avait écoutée
lorsqu’il attendait à la Chancellerie du Reich, ce 17 février 1940. À cette
occasion, Rommel demanda en aparté au lieutenant-général Rudolf
Schmidt, qui avait été son commandant à l’époque où il servait dans le
13e régiment d’infanterie : « Dites-moi général, quelle est la meilleure
manière de commander une division de panzers ? » Schmidt lui murmura en
guise de réponse : « Vous allez constater qu’il y a toujours deux solutions
possibles qui s’offrent à vous. Choisissez la plus audacieuse – c’est toujours
la meilleure. »
5
LA « DIVISION FANTÔME »
Lorsqu’il prit le commandement de la 7e division de panzers, Rommel
s’aperçut qu’au lieu des deux régiments blindés qui composaient chacune
des neuf autres divisions de panzers de la Wehrmacht, la sienne n’en
comprenait qu’un seul – bien qu’il regroupât trois bataillons de chars et non
deux. Il s’agissait du 25e régiment blindé du lieutenant-colonel Karl
Rothenburg. Ce Prussien âgé de 45 ans et ancien policier (il avait quitté le
métier des armes après l’armistice de novembre 1918 et servi dans la police
durant quatorze ans avant de rejoindre l’armée en 1935) était un as dans le
maniement des régiments blindés. Et tout comme Rommel, ce décoré de la
Pour le Mérite avait échappé à la mort tellement de fois qu’il n’avait peur
de rien, car la mort ne lui inspirait aucune terreur.
Rommel apprit également à sa grande surprise que des 218 chars du
25 régiment blindé, environ la moitié étaient du modèle tchèque Skoda 38
e
(t). Rapides du fait qu’ils étaient légers (9 tonnes), les Skoda 38 (t) étaient
armés d’un canon de 37 mm et bénéficiaient d’un blindage avant de 25 mm.
On était loin des 19 tonnes du Panzer IV B, armé d’un canon de 75 mm
court et d’un blindage avant de 30 mm, seul capable selon Rommel de
rivaliser avec les meilleurs chars français, surtout le B2 (32 tonnes, canon
de 47 mm ou de 75 mm court et blindage avant de 60 mm). Rommel
estimait toutefois que sa division était plus mobile et mieux entraînée que
les unités blindées françaises qu’il devait affronter, puisqu’elle était l’une
des quatre divisions motorisées transformées en divisions de panzers après
la campagne de Pologne afin de porter leur nombre de six à dix pour
l’offensive à l’Ouest.
La 7e panzers et une autre, la 5e du lieutenant-général Max von Hartlieb
étaient sous l’autorité du XVe corps blindé du général Hermann Hoth, fer de
lance de la 4e armée du colonel-général Günther von Kluge, qui était
déployée sur le flanc droit du groupe d’armées A, à qui incombait le rôle
décisif dans l’offensive à l’Ouest. Le plan d’opérations de la campagne était
le fruit des cogitations brillantes et hétérodoxes du plus talentueux des
stratèges de Hitler : le major-général Erich von Manstein. Tandis que les
forces alliées contreraient l’attaque allemande attendue à travers la
Belgique, les divisions de panzers du groupe d’armées A fonceraient à
travers les forêts des Ardennes, considérées comme impraticables, en
direction des plaines du nord de la France et des côtes de la Manche,
coupant ainsi les arrières des forces alliées et les repoussant sur la
trajectoire du groupe d’armées B, avançant par le nord. Mis au point par
l’OKH, le « plan Manstein » donnait à Hitler ce qu’il voulait : une attaque-
surprise dans la région la plus inattendue et qui, même si elle n’était pas
sans risque, avait la hardiesse du génie. Le fameux « coup de faucille »
avait en fait été adopté par Hitler et imposé à un État-Major général de
l’armée de terre récalcitrant, dont le plan d’opérations initial ressemblait à
bien des égards au « plan Schlieffen » appliqué par l’armée du Kaiser en
1914, en ce sens qu’il envisageait que la principale poussée de l’attaque
serait donnée par le groupe d’armées B sur l’aile droite.
Jour après jour, Rommel supervisait les exercices de ses chars à Wahner
Heide, tout près de Cologne ; il s’imprégnait des ouvrages traitant de la
théorie et de la pratique de la guerre des blindés, et développait même
quelques-unes de ses propres idées sur la surprise tactique. Il amenait ses
unités en formation de combat à travers champs et mettait au point les
grandes manœuvres ainsi que les procédures de canonnage et de
communication par radio. Le soir, il donnait des instructions à tous ses
officiers, de l’échelon de régiment jusqu’à celui de simple section. Il
s’occupait par la suite de la paperasserie jusqu’à 23 heures. Le lendemain
matin, debout dès 6 heures, il jogguait dans les sentiers forestiers le long du
Rhin. À 48 ans, Rommel était encore dans une excellente condition
physique. Il écoutait également au poste autoradio les informations
allemandes et étrangères à 7 heures et encore une fois à 12 h 30 quand il
revenait de déjeuner.
À l’évidence, il estimait avoir les compétences nécessaires pour
commander sa division de panzers. Il se sentait aussi en mesure de jeter tout
son poids dans la balance quand cela s’avérait nécessaire. Ainsi, le
27 février 1940, lorsqu’un commandant de bataillon le mécontenta, il le
releva de ses fonctions sur-le-champ et le fit déguerpir en moins de quatre-
vingt-dix minutes. Il nota par écrit : « La nouvelle de ce licenciement rapide
fera bientôt le tour et certains se botteront le derrière90. »
Idéologiquement aussi, il y avait du flottement. Des membres du parti
nazi furent ainsi affectés à son état-major, ce qui ne manqua pas d’alimenter
les conversations, sauf chez Rommel : « Ce n’est pas mon problème. Je n’ai
pas besoin de retenir ma langue, mais certains devront se tenir sur leurs
gardes. Il semble que le national-socialisme soit encore une affaire un peu
étrangère à certains d’entre eux91. »
Provenant de divers ministères du Reich à Berlin, ces fonctionnaires du
régime avaient trouvé le moyen de servir d’intermédiaire entre l’agence
centrale de la propagande nazie et le commandant de la 7e division de
panzers. Informés des bonnes relations entre Rommel et Hitler, ils
estimaient pouvoir retirer un avantage appréciable en combattant sous les
ordres d’un tel général. Notamment le lieutenant Karl Hanke, secrétaire
d’État au ministère de la Propagande et plus tard gauleiter de Silésie, et le
caporal-chef Karl Holz, éditeur en chef du tabloïd antisémite Der Stürmer
et ultérieurement gauleiter de Franconie. Considérant que la présence dans
son état-major de ces représentants du parti ne pouvait certainement pas
nuire à l’avancement de sa carrière ou à la narration dans les journaux de
ses futurs exploits militaires, Rommel entendait veiller sur eux. Il mit
Hanke dans un Panzer IV, tout en faisant de lui son principal aide de camp.
Les succès militaires remportés par Hitler depuis le début de la Seconde
Guerre mondiale fascinaient Rommel. Après la Pologne, le Danemark et la
Norvège furent occupés en avril 1940. Le Reich avait voulu empêcher les
Britanniques d’obtenir des bases en Norvège, et améliorer par le fait même
sa position géostratégique en mer du Nord tout en sécurisant ses
importations de minerai de fer suédois. Devant ce qui lui semblait une
compréhension supérieure des enjeux stratégiques de la guerre moderne,
Rommel écrivait : « Si nous n’avions pas le Führer, je ne sais pas s’il y
aurait un autre Allemand qui maîtriserait de manière aussi brillante l’art de
la direction politique et militaire92. »
Début mai 1940, Rommel était fin prêt à se lancer à l’assaut de l’Europe
de l’Ouest pour la deuxième fois. Le 9, tandis qu’en compagnie de
Rothenburg il observait encore une fois les chars et l’artillerie en
manœuvres, il reçut, à 13 h 45, le mot codé « Dortmund » ; l’offensive
commencerait à 5 h 35 le lendemain matin. Il rentra en voiture à la caserne
de Bad Godesberg, prit du papier et écrivit à son épouse : « Nous partons
dans une demi-heure. Au moment où tu recevras cette lettre, tu sauras déjà
ce qui est en jeu. Ne t’inquiète pas. Les choses se sont toujours bien
déroulées jusqu’à maintenant et tout se passera bien. […] Au crépuscule,
nous nous mettrons en route. Cela fait combien de temps que nous
attendons cela93 ? » Cette lettre aurait pu être signée par n’importe quel
général de la Wehrmacht.
De la zone où était déployée sa 7e division de panzers jusqu’à la
frontière belge, Rommel avait baptisé la route qui lui avait été attribuée
pour son avance DG7 – Durchgangsstraße (voie express). Cela contrevenait
aux directives de l’OKH, mais Rommel se proposait de pousser par cette
DG7 tout droit jusqu’aux côtes de la Manche en avant de tous ses rivaux.
En Belgique et en France, Rommel agit une fois encore de façon
intuitive, au vu de la situation. Sa façon de faire n’était d’ailleurs guère
différente de celle qui avait été la sienne durant la Grande Guerre. Lors de
la campagne de l’Ouest, le major-général dirigea sa division de panzers
comme s’il s’agissait d’une compagnie d’infanterie et appliqua la même
tactique d’infiltration qu’il avait utilisée du temps qu’il était lieutenant.
Cette manière peu orthodoxe d’engager les chars devint un cauchemar pour
ses adversaires français qui agissaient pour leur part avec méthode. Sa
technique consistait à pousser en avant sans se préoccuper des risques sur
ses flancs ou sur ses arrières, estimant que le choc causé au moral de
l’ennemi compenserait largement les risques encourus. Sa division
s’enfonça donc à travers les lignes de l’ennemi comme un long index,
parfois à une telle allure qu’il se détachait du coup de poing donné par la
4e armée de Kluge, parfois sans liaison à l’arrière pour assurer un soutien
logistique. Des mouvements rapides et énergiques de l’ennemi auraient pu
couper ce « doigt », mais comme l’avait escompté Rommel, l’adversaire
était trop déconcerté et paniqué pour agir résolument.
Rommel se trouvait presque toujours aux avant-postes du front, à la
pointe des combats. Il donnait ses ordres en criant du haut de la tourelle de
son véhicule de commandement, un Panzer III spécialement adapté pour
cette fonction, ou bien du haut de la tourelle du véhicule de commandement
de Rothenburg, un Panzer IV. Il survolait aussi à l’occasion le champ de
bataille à bord d’un avion de reconnaissance léger de la Luftwaffe, un
Fieseler Storch, et se posait quelquefois parmi les chars qui étaient en
première ligne afin de mieux examiner la situation sous toutes ses faces.
Rommel avait pour tâche de traverser la Meuse dès que possible en
utilisant l’effet de surprise, et d’établir ensuite des têtes de pont sur la rive
ouest avant que l’ennemi ait pu y installer une défense solide. Il avait fixé
deux passages : l’un immédiatement au sud de l’île de Houx, l’autre à
Leffe, à la lisière nord de Dinant – soit à environ 3 kilomètres au sud de
l’île de Houx. Ses avant-gardes se heurtèrent le jour même aux éléments de
reconnaissance de la Ire division légère de cavalerie française : « À notre
premier choc avec les forces mécanisées françaises, nota Rommel le soir
même, nous ouvrîmes le feu tout de suite, ce qui les amena à se retirer en
hâte. J’ai constaté maintes et maintes fois que dans ces combats, le succès
est remporté par celui qui s’avère le premier à mettre l’adversaire sous son
feu94. »
Après avoir parcouru une distance d’environ 115 kilomètres, les
panzers échouèrent à traverser la Meuse le 12 mai. Certes, une compagnie
blindée envoyée en avant-garde atteignit la Meuse à Dinant dès 16 h 45,
mais les ponts venaient d’y être détruits. Il en allait de même pour ceux de
Houx. Rommel était donc contraint de forcer le passage au moyen de
troupes transportées sur des canots pneumatiques, l’effort principal étant
porté sur le groupe qui devait traverser à Dinant. Le lendemain matin, une
première vague réussit à traverser le fleuve vers 4 h 30 à la faveur d’une
épaisse brume matinale. Mais ensuite les soldats de Rommel restèrent
bloqués sur l’autre rive, n’osant quitter leur abri à cause du feu nourri de
l’ennemi. À partir de là, il semblait presque impossible de franchir la
Meuse, large à cet endroit d’une centaine de mètres, en pagayant jusqu’à la
rive ouest sur des canots pneumatiques.
Les Français avaient mis leurs mitrailleuses en position dans les
maisons situées sur la rive opposée et faisaient feu depuis des blockhaus qui
avaient été aménagés dans les rochers, bien au-dessus du fleuve. L’artillerie
française, supérieure à celle des Allemands et dont les observateurs
avancés, depuis les ruines du château de Bouvines, pouvaient voir de loin
les lieux de passage des troupes de Rommel, était particulièrement
redoutable. La division ne disposait que de deux détachements d’artillerie
légère et l’appui de la Luftwaffe était très faible, car ce jour-là la quasi-
totalité des bombardiers avaient été concentrées sur Sedan, le secteur du
XIXe corps blindé du général Guderian, qui jouait le rôle décisif dans
l’offensive.
Rommel avait beau effectuer des va-et-vient constants entre les deux
points de passage et désigner en personne les positions que les unités
blindées devaient prendre, l’opération était sur le point d’échouer. Les
officiers étaient fortement ébranlés par les pertes subies par leurs unités.
Comme le rapportait Rommel dans son journal, peu après s’être rendu à
Dinant : « Les obus tirés par l’artillerie française à l’ouest de la Meuse
tombaient avec une grande précision sur la ville et plusieurs de nos chars
détruits se trouvaient sur la route conduisant à ce fleuve. […] Nos canots
étaient détruits les uns après les autres par les tirs de flanc des Français et la
traversée cessa par la suite95. »
Ce n’est qu’après avoir fait venir à l’avant de nouveaux chars et
quelques pièces d’artillerie pour le bombardement des blockhaus que
Rommel put ordonner une nouvelle tentative. Pour entraîner ses soldats
démoralisés, il prit « personnellement le commandement du 2e bataillon du
7e régiment de fusiliers. Je rejoignis la compagnie, qui était sur l’autre rive
depuis l’aube, à bord de l’un des premiers canots […]96 ».
Rommel passa une grande partie de l’après-midi du 13 mai auprès du
groupe qui traversait au nord. Bien que l’artillerie française continuât à faire
feu sur le lieu de passage sans être inquiétée outre mesure, il fit construire
un bac par les soldats du génie, entrant dans l’eau jusqu’aux hanches et
mettant la main à la pâte, donnant ainsi une impulsion déterminante à ses
troupes. Quand le bac fut prêt, Rommel traversa le premier avec son char de
commandement. Le soir, deux têtes de pont avaient déjà été établies : l’une
au sud de l’île de Houx par le 6e régiment de fusiliers et le 7e bataillon de
motocyclistes ; l’autre à Dinant par le 7e régiment de fusiliers. Mais c’est là
que Rommel fit porter l’effort principal à cause de l’excellence des voies de
communication. Il ordonna ainsi pendant la nuit la construction d’un pont
militaire entre Leffe et Bouvines, tandis qu’une trentaine de chars
traversaient la Meuse sur des bacs jusqu’à 8 heures le lendemain matin.
Pour le jour suivant, Hoth avait donné l’ordre de réunir les deux têtes de
pont et de les élargir suffisamment vers l’ouest pour que les lieux de
passage ne fussent plus sous le feu de l’ennemi. Or, Rommel n’avait pas
attendu d’avoir fait traverser le fleuve à une quantité suffisante de troupes et
de matériel, car il faisait encore nuit quand des éléments du 7e régiment de
fusiliers effectuèrent une attaque préalable sur Onhaye. Située à 5
kilomètres à l’ouest de Dinant, cette petite ville fut prise après un dur
combat contre des unités de la Ire division légère de cavalerie. Il poussa
ensuite 7 kilomètres plus à l’ouest jusqu’à Morville, enfonçant par le fait
même la deuxième ligne de résistance française. Pendant ce temps, le pont
militaire fut terminé peu avant 20 heures, ce qui permit à Rommel, grâce
aux véhicules blindés et motorisés maintenant disponibles, d’exploiter
davantage la percée en progressant en profondeur.
Au cours de l’assaut contre Onhaye, Rommel avait failli être tué. Alors
qu’il roulait dans un Panzer III derrière la tête de la colonne de chars en
direction de la lisière d’une forêt, des canons antichars et des batteries de
75 mm avaient ouvert le feu : « Des obus tombaient partout et mon char fut
touché à deux reprises, la première fois sur le rebord supérieur de la
tourelle, la deuxième dans le périscope. Le conducteur accéléra aussitôt et
se dirigea vers le buisson le plus proche. Mais il avait à peine parcouru
quelques mètres que le char glissa le long d’une pente raide à la lisière
ouest de la forêt et se coucha sur le côté de telle façon que l’ennemi, dont
les canons étaient positionnés à environ 500 mètres, devait forcément le
voir. Un petit éclat d’obus qui avait touché le périscope m’avait fait une
blessure à la joue droite, qui saignait abondamment97. » Il eut tout juste le
temps de sortir du char pour échapper au feu de l’ennemi.
Ce jour-là, quand il s’avéra que le matériel destiné à la construction des
ponts sur la Meuse ne suffirait dans un premier temps qu’à bâtir un seul et
unique pont militaire, Rommel, après une intervention opiniâtre auprès de
Hoth, obtint que la totalité lui fût allouée. Hartlieb émit des protestations,
mais sans succès. Et il lui fallut en plus demander une autorisation pour que
les chars lourds de sa division pussent eux aussi emprunter le pont militaire
de la division voisine. Rommel en profita aussitôt pour mettre ces derniers
sous ses ordres afin d’activer l’offensive de sa division. Les protestations
véhémentes de la 5e division le laissèrent indifférent. Il se plaignit même de
l’apparente passivité de la division voisine qui était toujours en arrière,
expliquant à Hoth que ses troupes ne pouvaient quand même « pas toujours
faire la guerre seules98 ». Rommel avait pour lui la logique opérationnelle,
car les quelques chars auxquels on avait fait traverser la Meuse ne
suffisaient pas pour une percée simultanée en deux points.
Rommel s’était taillé un franc succès en ce début de campagne : il avait
réussi à franchir la Meuse plus rapidement que Guderian à Sedan, sans
appui aérien. En outre, il était confronté à des conditions plus difficiles sur
le plan du terrain, avec des rochers qui se dressaient comme un mur sur la
rive ouest de la Meuse. Cette comparaison est encore plus intéressante d’un
point de vue opérationnel. Tandis que Guderian, l’expert en blindés, avait
commis l’erreur d’avoir attendu que le pont militaire eût été construit pour
faire traverser ses chars, Rommel, l’officier d’infanterie, avait décidé en
revanche de faire d’abord traverser une partie de ses chars avec des bacs, ce
qui lui permit de profiter de la percée initiale99. S’ajoutait à cela un sens
opérationnel aigu. Pour faciliter le passage du fleuve, il avait fait ouvrir le
feu sur les maisons surplombant la rive ouest afin de procurer un rideau de
fumée à ses troupes – tout comme à Longarone en novembre 1917. Pour
découvrir quels étaient les villages ennemis qui étaient défendus, il
ordonnait à son régiment blindé de faire feu, ce qui obligeait les défenseurs
à révéler leur position. Cette tactique marchait à tous les coups.
Dans l’après-midi du 15 mai, Rommel surprit la Ire division cuirassée
française qui était en train de faire le plein à Flavion. La moitié des 170
chars ne pouvaient manœuvrer, faute de carburant. Le reste engagea
néanmoins le combat contre le 25e régiment blindé de Rothenburg et parvint
même à le malmener. Cependant, en fin d’après-midi, quand les premiers
chars de la 5e division de panzers arrivèrent au nord de sa position, ils
anéantirent presque tous les Français grâce à l’intervention des Stukas à
l’issue d’une bataille qui dura jusqu’au soir. Avec le 25e régiment blindé,
Rommel effectua alors une manœuvre époustouflante : contournant le flanc
sud de la division ennemie, il fonça loin vers l’ouest en direction de
Philippeville-Cerfontaine, coupant ainsi les lignes de communication. La
panique déclenchée dans les rangs de l’ennemi incita plusieurs unités à
battre en retraite. Qui pis est, les chars de Rommel atteignirent la zone
Philippeville-Cerfontaine avant que les divisions encore intactes de la IXe
armée française n’aient eu le temps de s’y replier. La nouvelle ligne de
défense prévue par le haut commandement ennemi avait ainsi été dépassée
par les chars de Rommel avant que ses propres troupes aient pu l’occuper.
Le 16 mai au soir, Rommel franchit la frontière française à Clairfayts.
Peu après, il aperçut le prolongement de la ligne Maginot, avec ses
blockhaus bétonnés, ses tourelles à éclipses, ses champs de mines et ses
réseaux de barbelés. À l’encontre des directives de ses supérieurs, Rommel
ne put résister à la tentation d’exécuter une attaque à l’improviste. Un
général moins téméraire aurait probablement effectué l’attaque seulement le
lendemain afin de bénéficier de meilleures conditions, grâce notamment à
l’appui de l’artillerie lourde et des Stukas qui avait bel et bien été promis.
En contrepartie, il aurait dû renoncer à l’effet de surprise. Certes, Rommel
était un spécialiste des attaques-surprises, mais ce qu’il voulait tenter
maintenant était une nouveauté dans l’histoire militaire : un assaut massif
de chars au clair de lune contre une position bien aménagée.
La surprise fut totale. À 18 h 30, le détachement d’avant-garde de
Rommel attaqua au beau milieu des premières lignes de l’ennemi. Les chars
allemands s’infiltrèrent à travers le système fortifié français et détruisirent
plusieurs blockhaus. Tandis que les éléments à l’arrière de la zone fortifiée
étaient contenus par des tirs d’artillerie, des soldats du bataillon de fusiliers
motorisés tirèrent profit de l’obscurité qui tombait pour attaquer des
positions antichars et des nids de mitrailleuses. Pendant ce temps, les
soldats du génie n’étaient pas en reste, utilisant des charges concentrées et
des lance-flammes pour mettre hors de combat des abris bétonnés. De
même, ils firent des brèches à l’explosif dans le barrage de ceinture et
réussirent à détruire le barrage routier à l’ouest de Clairfayts. Poussant en
avant par cette brèche tout en faisant feu des deux côtés, les chars
allemands pénétrèrent à travers les ouvrages défensifs. Vers 23 heures, ils
enfoncèrent une deuxième ligne fortifiée à Solre-le-Château. La voie vers
l’Ouest leur était désormais ouverte : « La campagne toute plate s’étendait
autour de nous à la clarté de la lune. Nous avions franchi la ligne Maginot !
C’était difficile à croire. Il y a vingt-deux ans, nous étions restés quatre ans
et demi devant ce même ennemi, avions remporté victoire sur victoire et
quand même perdu la guerre. Et voilà que nous avions percé la célèbre
ligne Maginot et que nous nous enfoncions en territoire ennemi. Ce n’était
pas qu’un beau rêve. C’était la réalité100. »
Or, immédiatement après, Rommel et ses chars se heurtèrent à une
position d’artillerie française. Comme il l’avait si souvent fait durant la
Grande Guerre, Rommel opta pour la fuite en avant et ordonna à ses chars
d’avancer à toute vitesse sur les mitrailleuses françaises en maintenant un
feu nourri. Il remporta un succès complet et remarqua au sujet de cette
technique peu utilisée à l’époque, qui consistait pour les chars à canonner
en roulant : « Cette méthode que j’avais ordonnée – avancer vers l’ennemi
en faisant feu de tous les canons – […] a fait des merveilles. Elle coûte
beaucoup de munitions, mais épargne des hommes et des chars. Jusqu’ici,
l’ennemi n’a pas trouvé de riposte à ce procédé. Lorsque nous le heurtons
de cette manière, ses nerfs lâchent et même ses chars lourds se rendent. S’il
savait seulement à quel point notre blindage est mince comparativement au
sien ! » C’est ce qu’il écrivit au lieutenant-colonel Schmundt, principal aide
de camp du Führer, tout en lui demandant d’intervenir auprès de Hitler pour
que celui-ci exigeât de l’OKH qu’il octroie un second régiment blindé à sa
division de panzers : « C’est hors de question de passer par la filière
habituelle, car il y a trop de ruban adhésif rouge101 ! »
En dépit de l’obscurité, Rommel décida de continuer à avancer sur la
route d’Avesnes. Il fut motivé par le principe selon lequel réussir une percée
ne sert à rien si l’on n’exploite pas aussitôt le succès par un assaut en
profondeur. Dans ce cas, il fallait tirer profit de la confusion de l’ennemi et
poursuivre la progression afin de jeter un désordre considérable dans les
rangs de l’adversaire et le priver ainsi du temps nécessaire pour constituer
une nouvelle ligne de défense.
Au cours de son avancée vers Avesnes, la chance lui sourit encore une
fois. Le hasard avait voulu en effet que la Ve division d’infanterie motorisée
française eût installé un bivouac de nuit le long de cette route. Ses véhicules
étaient garés les uns derrière les autres à gauche et à droite de la route. Des
éléments de la XVIIIe division d’infanterie et de ce qui restait de la Ire
division cuirassée passaient également la nuit parmi eux. Les chars
allemands firent alors irruption, fonçant à toute allure à travers les files de
véhicules. Sur l’ordre de Rommel, le 25e régiment blindé ouvrit le feu et
sema la panique dans les rangs de l’ennemi. Un rapport décrivait l’épisode
en question : « Des centaines et des centaines de soldats et de civils français
sont réveillés en sursaut par le régiment blindé fonçant à toute vitesse sur
les routes ; allongés dans les ornières et les fossés, à droite et à gauche de
l’itinéraire suivi par les chars, ils ont le visage déformé par la peur. Le feu
du régiment blindé pénètre loin des deux côtés des routes et sème un
désarroi sans bornes dans la nuit102. »
Même les soldats allemands étaient ahuris. Le colonel Hesse, qui faisait
désormais une tournée des champs de bataille avec un groupe de
correspondants de guerre allemands, écrivait à ce sujet : « Je n’avais encore
jamais vu une scène comme celle se déroulant le long de la route suivie par
Rommel au cours de son avance. Ses chars avaient foncé directement sur
une division française rencontrée sur la même route et avaient simplement
continué à rouler sans en tenir compte. Sur les neuf ou dix kilomètres
suivants, il y avait des centaines de camions et de chars ; certains avaient
roulé dans les fossés, d’autres étaient calcinés, dans beaucoup gisaient des
morts ou des blessés. Sortant des champs et des forêts, surgissaient sans
cesse des Français, les mains en l’air, une angoisse terrible inscrite sur le
visage. À l’avant, on entendait la détonation courte et aiguë des canons de
nos chars que Rommel dirigeait personnellement. Il se tenait droit dans son
char de commandement avec deux officiers de son état-major, sa casquette
d’officier avait glissé sur la nuque, et [il] encourageait la poursuite de
l’offensive. »
En fait, Rommel se trouvait tellement loin à l’avant que les
correspondants de guerre allemands ne pouvaient tout simplement pas aller
à la même allure que lui. Hesse trouvait qu’il était presque impossible de le
rattraper : « Il était toujours 10 kilomètres en avant de nous. À un moment
donné, des forces françaises avec des chars bousculèrent son détachement
d’avant-garde, qui constituait le fer de lance de son attaque et la principale
force de sa division. Même cela ne l’empêcha pas de poursuivre son
avance. Son seul commentaire fut le suivant : “Ils vont devoir se battre du
mieux qu’ils le peuvent103.” »
Vers minuit le 17 mai, les chars de Rommel entrèrent dans Avesnes. À
la tête des éléments les plus avancés, Rommel s’enfonça et ne s’arrêta que
sur les collines situées à l’ouest de la ville. Comme entre-temps les liaisons
avaient été interrompues à l’intérieur de la colonne, il attendit
impatiemment pour permettre aux unités qui suivaient de rattraper les
autres. Environ une heure plus tard, quand il entendit le cliquetis de chars à
l’approche, il poursuivit son avance, croyant que le lien entre ses formations
avait été établi. Or, il s’agissait en fait de chars français, dont quelques
puissants B2. Ils entraînèrent l’un des trois bataillons de chars du
25e régiment blindé, resté à Avesnes, dans un long combat qui causa de
nombreuses pertes. Rommel dut alors arrêter l’avance et envoyer des
renforts. Le lieutenant Hanke, profitant de l’obscurité, parvint à attaquer les
Français sur leurs arrières avec un Panzer IV et à cribler de balles les
chenilles de quelques chars B2, une action d’éclat pour laquelle Rommel
allait le recommander pour la croix de chevalier de l’ordre de la Croix de
fer. À 4 heures, le combat de chars dans les rues d’Avesnes fut finalement
remporté par la 7e division de panzers.
Ses messages radio envoyés au XVe corps blindé pour obtenir de
nouvelles instructions restant sans réponse, Rommel décida alors
d’exploiter la situation. Fonçant à travers les rangs d’un ennemi désemparé,
il poussa jusqu’à Landrecies, 18 kilomètres plus loin, pour s’emparer du
pont sur la Sambre, d’une grande importance pour la suite des opérations.
Une fois de plus, le détachement d’avant-garde de Rommel rencontra des
troupes françaises et le même scénario se répéta : « Les troupes françaises
étaient complètement paralysées de peur par notre apparition soudaine.
Elles déposaient leurs armes et marchaient à côté de notre colonne vers
l’est. Nulle part elles n’opposèrent une résistance. Les chars ennemis que
l’on rencontrait sur la route étaient rapidement mis hors de combat.
L’avance se poursuivit sans arrêt vers l’Ouest. Des centaines et des
centaines de troupes françaises, avec leurs officiers, se rendaient dès notre
arrivée. »
Lors de ce même épisode, Rommel relata qu’un lieutenant-colonel
français avait essayé de le défier après l’avoir interpellé : « Je lui demandai
son rang et son affectation. Ses yeux trahissaient la haine et une fureur
impotente. Il donnait l’impression d’être un type véritablement fanatique.
Comme il y avait de fortes chances que notre colonne se dispersât de temps
en temps à cause du trafic dense sur la route, je décidai à la réflexion de
l’emmener avec nous. Il était déjà parti à l’est sur une distance d’une
cinquantaine de mètres quand le colonel Rothenburg le rappela et lui fit
signe de monter dans son char. Mais il refusa sur un ton cassant de venir
avec nous et après lui avoir ordonné à trois reprises de monter dans le char,
il ne resta plus rien d’autre à faire que de l’abattre104. »
Vers 6 heures, la 7e panzers fut la première unité de la Wehrmacht à
avoir franchi la Sambre et à être en mesure de poursuivre son avance. Fort
de ce succès, Rommel rassembla ses commandants de chars et leur indiqua
les prochains objectifs à atteindre : « Votre route est maintenant celle qui
passe par Le Cateau-Arras-Amiens-Rouen-Le Havre105. » Aussi fantaisistes
fussent-ils à ce moment-là, ces objectifs militaires n’en seraient pas moins
atteints au cours des quatre prochaines semaines. Rommel continua sa
progression sur une douzaine de kilomètres vers l’ouest et ne fit arrêter son
détachement d’avant-garde qu’au moment où il atteignit les collines à l’est
du Cateau.
La conquête d’une tête de pont sur la Sambre était déterminante pour la
suite des opérations en France. Cependant, Rommel se rendit compte à quel
point il se trouvait à ce moment-là dans une situation délicate. Non
seulement son détachement d’avant-garde avait épuisé ses munitions et son
carburant, mais seuls deux bataillons de chars et quelques sections de
motocyclistes l’avaient suivi lors de l’avancée vers la Sambre. Le troisième
bataillon de chars et le gros du groupe de reconnaissance étaient restés
bloqués en route. Mais ce n’était pas tout. Dans sa fougue, il n’avait pas
remarqué qu’il avait effectué la totalité de l’avancée – une percée longue
d’environ 50 kilomètres et large d’à peine 3 kilomètres – seul avec le
détachement d’avant-garde. Par conséquent, le gros de sa division de
panzers, y compris les deux régiments de fusiliers, se trouvait encore en
territoire belge devant la « ligne Maginot prolongée » et installé depuis
longtemps pour la nuit. Sans parler de la 5e division de panzers de Hartlieb,
qui se trouvait à une cinquantaine de kilomètres en arrière de son
détachement d’avant-garde en dépit de ses moyens, et de la qualité de ses
chars.
Au poste de commandement de la 7e division de panzers restée à Froid-
Chapelle régnait la plus grande agitation. Le chef des opérations de
Rommel, le major Otto Heidkämper, était maintenant le seul responsable
(car il n’y avait pas de chef d’état-major dans les unités de l’armée
allemande au-dessous de l’échelon du corps d’armée) et se voyait dans
l’incapacité de répondre aux questions fébriles du XVe corps blindé qui
voulait savoir où avait disparu son commandant avec ses chars et qui
distribuait ses consignes, ignorant que Rommel les avait anticipées. Son
chef injoignable depuis la fin de la soirée du 16 mai, Heidkämper, livré à
lui-même, s’en tint strictement aux ordres et ne fit suivre la division en
direction d’Avesnes qu’à 8 heures le 17 mai.
Rommel, lui, était exaspéré de constater le retard de ses troupes alors
qu’il les imaginait quelque part derrière sur la route vers Landrecies. Il
fulminait contre Heidkämper qui n’avait pas fait le nécessaire pour assurer à
son détachement un approvisionnement suffisant en munitions et en
carburant. Lorsque Heidkämper lui remit le 13 juin, presque un mois plus
tard, un rapport où il critiquait la manière dont Rommel avait exercé son
commandement durant la nuit du 16 au 17 mai, celui-ci confia à sa femme :
« J’ai actuellement beaucoup de problèmes avec mon chef des opérations. Il
m’a envoyé une longue missive sur ses activités […]. Je me débarrasserai
de lui dès que je le pourrai. Ce jeune major d’état-major, terrifié à l’idée que
quelque chose puisse arriver à l’état-major et à lui-même, est resté une
trentaine de kilomètres derrière le front, perdant ainsi contact avec le
groupe de combat que je commandais à proximité de Cambrai. Au lieu de
me faire parvenir des renforts au front, il est allé au quartier général du
corps [blindé de Hoth] et y a semé la panique en déclarant que ma division
se trouvait en danger. Et il croit toujours qu’il s’est conduit en héros.
Décidément, je vais devoir étudier dans le détail les documents de manière
à remettre le garçon à sa place106. »
En réalité, comme Rommel ne lui avait pas donné d’instructions
précises sur ce qu’il fallait faire au cas où cette situation se présenterait,
Heidkämper – brillant officier promis à un bel avenir de général – avait eu
de bonnes raisons de croire que la division se trouvait effectivement en
danger. Outre son mépris habituel pour les officiers d’état-major, Rommel
avait fait preuve ici d’une totale méconnaissance de la manière dont devait
fonctionner un état-major, faute de formation initiale et par désinvolture
ultérieure. D’ailleurs, Heidkämper ayant envoyé une copie de son rapport à
Hoth, Rommel ne put se débarrasser de lui et n’eut d’autre choix que de se
réconcilier avec son chef des opérations : « L’affaire de Heidkämper a été
tirée au clair hier […]. J’ai le sentiment que tout ira bien maintenant. Je suis
allé voir Hoth et nous avons eu une longue discussion sur toute cette
histoire. Je suis content que la paix soit de retour dans le camp. Cependant,
il était nécessaire d’imposer mon autorité107. » Curieuse manière de voir
midi à sa porte…
Cela dit, en ce 17 mai, Rommel décida vers 7 heures de remettre
temporairement le commandement du détachement d’avant-garde à
Rothenburg. Il voulait aller chercher le reste de sa division à Avesnes. Son
véhicule de commandement, une automitrailleuse à huit roues, n’était
accompagné en l’occurrence que d’un Panzer III. Commença alors la plus
folle aventure de Rommel pendant la campagne de l’Ouest. Son
détachement d’avant-garde se trouvait loin à l’ouest, complètement isolé,
comme une île au beau milieu d’un océan représenté ici par l’arrière-pays
ennemi. Entre-temps, sur la route qu’avaient empruntée les chars allemands
lors de leur avancée, marchaient de nouveau – dans le sens inverse de
Rommel – des éléments de troupes françaises en train de se replier vers
l’ouest. Mais au lieu de faire demi-tour, celui-ci, qui avait sans doute perdu
tout sens du danger, poursuivit imperturbablement sa route vers l’est. Il
fonça ainsi à travers des colonnes de soldats français médusés, faisant
quelquefois ouvrir le feu, contournant les endroits dangereux où on tirait sur
lui. Quand il tombait par surprise sur un ennemi supérieur, il fonçait
résolument sur lui et ordonnait à son chef sur un ton impératif de se rendre
avec ses hommes. Il réussit à chaque fois à abuser les Français : « À une
courte distance à l’est de Marbaix [environ 10 kilomètres à l’ouest de
Landrecies], une voiture française venant de notre gauche traversa la route
juste devant mon véhicule blindé. Nous l’interpellâmes et elle s’arrêta. Un
officier en descendit et se rendit. Derrière la voiture arrivait dans un nuage
de poussière toute une colonne de camions. Je décidai aussitôt de la diriger
vers Avesnes. Hanke sauta dans le premier camion pendant que je restais un
certain moment au carrefour, criant et signalant aux troupes françaises
qu’elles devaient déposer leurs armes, que pour eux la guerre était terminée.
[…] Il était impossible de voir à travers la poussière la longueur de la
colonne. Après 10 ou 15 véhicules, je pris la tête de la colonne et poursuivis
la route jusqu’à Avesnes108. »
S’il réussissait à chaque fois à intimider l’adversaire sans en avoir
pourtant les moyens, Rommel ne s’exposait pas moins à des risques
considérables : « Il aurait suffi d’un seul Français à la gâchette facile pour
mettre fin à l’instant même à la carrière de Rommel. Celui-ci ne pensait
absolument pas à cacher son rang ou sa personne. Par son uniforme élégant,
par sa haute casquette à visière, par ses décorations et sa voix haute, il se
distinguait nettement de ses commandants de chars. Mais il continuait à
vivre sa vie protégée comme par un sortilège109. » De tels épisodes n’étaient
pas isolés et leur recension a contribué à forger le mythe de « l’invulnérable
héros ». Ainsi ce jour où Rommel se tenait debout sur le sommet du talus
d’une voie ferrée, dirigeant la bataille pendant que ses hommes se faisaient
abattre un à un par des tireurs écossais isolés. Ou lorsqu’il monta sur un
char allemand immobile sous une grêle de balles et donna des coups secs et
durs sur la tourelle afin de savoir pourquoi elle ne canonnait pas l’ennemi.
Ou encore celui où son nouvel aide de camp, le lieutenant Most, s’affaissa
sur le sol juste à côté de lui, blessé mortellement, ce qui lui attira ce
commentaire laconique : « Le major Schraepler est déjà revenu [il avait été
blessé quelques jours auparavant alors qu’il se tenait à côté de Rommel] :
son successeur a été tué à un mètre de moi110. » Ou enfin celui au cours
duquel Rommel et le major Erdmann, qui commandait son bataillon de
reconnaissance, se hâtèrent de se mettre à l’abri du feu de l’artillerie lourde
ennemie au moment même où un obus d’un canon Howitzer de 155 mm
tombait tout près d’eux ; le dos déchiqueté, Erdmann mourut sur le coup,
tandis que Rommel, par miracle, s’en sortit indemne.
Au terme de sa folle aventure, Rommel finit par entrer dans Avesnes
avec derrière lui une colonne de 40 camions français. Il retrouva alors les
premiers éléments de ses unités qui arrivaient peu à peu. À l’OKH comme à
l’OKW, le soulagement était d’autant plus vif que la disparition de Rommel
sans laisser de traces avait provoqué une grande agitation dans les hautes
sphères de la Wehrmacht. Sur un point au moins, Allemands et Français
étaient d’accord : le chef de la 7e division de panzers dirigeait bien une
« division fantôme ».
Les succès remportés par Rommel étaient impressionnants : le Ie corps
de la IXe armée, qui avait déjà été sévèrement touché par les combats
précédents en Belgique, s’était désagrégé, comme la Ire division cuirassée.
Ajoutons-y des éléments de trois divisions d’infanterie, de deux divisions
légères et 3 500 prisonniers. Quant aux pertes de cette « division fantôme »,
elles s’élevaient à seulement 40 tués et 75 blessés.
L’offensive nocturne de Rommel semble avoir eu une grande
importance dans l’évolution vers une guerre de mouvement opérationnelle
moderne. Sa conduite des combats au cours de la nuit du 16 au 17 mai
représentait en effet une véritable révolution dans la conception de la guerre
depuis le premier conflit mondial en ce sens que le principe psychologique
de la panique et du désarroi s’imposait aux dépens du principe physique
d’anéantissement ; l’effet indirect devenait ainsi plus important que l’effet
direct111.
Après sa fougueuse avancée jusqu’au Cateau depuis Avesnes, Rommel
fut arrêté par ses supérieurs durant deux jours pour permettre à ses unités de
se regrouper et de faire face à une éventuelle contre-attaque française sur
son flanc sud. Les commandants des autres divisions de panzers du groupe
d’armées A furent également tenus de respecter cet ordre de l’OKW. Le
19 mai, Rommel poussa en avant, s’empara de Cambrai le jour même en
faisant 650 prisonniers, puis atteignit le sud d’Arras le lendemain en
capturant 500 prisonniers de plus. Pour le 21 mai, il reçut la mission
d’attaquer en direction du nord, en effectuant un mouvement de rotation
autour d’Arras par l’ouest, et de prendre les points de passage de la rivière
Scarpe à Acq, petit village situé à plus de 10 kilomètres au nord-ouest
d’Arras. Ce mouvement en demi-cercle dans le sens des aiguilles d’une
montre représentait toutefois une opération qui n’était pas sans risque, car
durant toute la manœuvre de bascule, le flanc droit se trouvait exposé à une
éventuelle contre-attaque depuis la ville, malgré la couverture assurée en
principe par la 5e division.
Or, les panzers de Hartlieb furent retardés. Cela, on s’en doute, ne
changea rien aux plans de Rommel. Il décida d’entreprendre une attaque
préalable sur les ponts d’Acq avec le seul 25e régiment blindé ; les deux
régiments de fusiliers suivraient plus tard. Le risque était donc accru du fait
que la majorité des formations de la division restaient en arrière sans un
seul char d’assaut. Outre une confiance excessive en ses capacités et une
sous-estimation de celles de l’ennemi à ce stade de la campagne, la décision
aventureuse de Rommel s’explique peut-être aussi par le fait que jusqu’ici
la chance lui avait toujours étonnamment souri. Or, cette fois-ci, la chance
tourna. Les IVe et VIIe bataillons du régiment royal blindé forts de 88 chars
lancèrent une contre-attaque dans le secteur sud d’Arras afin de percer vers
la Somme et de s’extirper de la poche à l’intérieur de laquelle le gros des
armées alliées se trouvaient prises. Les chars anglais enfoncèrent les
colonnes des 6e et 7e régiments de fusiliers, étirées en longueur, dans leur
flanc droit qui était sans protection. Ils semèrent également la confusion
dans les rangs de la division motorisée SS Totenkopf, qui devait assurer la
protection du flanc gauche. Paniqués, de nombreux SS prirent la fuite.
Pour contrer l’offensive de l’ennemi, plusieurs pièces d’artillerie
allemandes avaient pris position. Mais le désarroi s’était emparé des
servants des canons antichars. Parmi les chars britanniques, il y avait
quelques mastodontes qui avançaient sans s’arrêter sur les positions
allemandes. Les canonniers allemands avaient beau tirer de tous leurs tubes,
c’était en vain, tous les projectiles ricochaient sans produire aucun effet. Il
s’agissait des chars de type Matilda, qui étaient munis d’un canon de
40 mm et dont le blindage avant de 78 mm était le plus résistant de tous les
modèles engagés dans la campagne de l’Ouest. Dans un rapport
d’opérations de la 7e division de panzers, on pouvait lire la remarque
suivante : « Même à faible distance, nos propres canons antichars ne sont
pas assez efficaces contre les chars lourds anglais. Les fronts défensifs que
nous avons formés sont percés par l’ennemi, les pièces d’artillerie détruites
par des tirs ou écrasées, la plupart des servants abattus112. »
Au début, Rommel accompagnait ses chars, mais comme l’infanterie ne
suivait pas, il revint en arrière et vers 16 heures découvrit l’assaut anglais. Il
se rendit là où se déroulaient les combats, en première ligne parmi ses
soldats. Il s’exposait en personne au danger ; ses hommes, inspirés par son
exemple, ne pouvaient faire autrement que de tenir bon. Si les lignes
allemandes avaient bel et bien été percées par les chars ennemis, ils
réussirent cependant à repousser l’infanterie britannique qui marchait dans
leur sillage. Contrairement à la division SS, aucune panique n’avait éclaté
dans les rangs de l’infanterie de Rommel. La situation n’était cependant pas
sans danger. C’est justement lorsque les chars anglais ouvrirent le feu sur
les lignes allemandes où Rommel faisait le va-et-vient entre ses unités que
le lieutenant Most, qui se trouvait juste à côté de lui, s’écroula soudain,
touché à mort.
S’exposer ne suffisait pas à renverser le cours des choses ; Rommel prit
les bonnes décisions. Il organisa d’abord une ligne de défense à l’avant
constituée de canons antichars et de pièces de canons antiaériens légers.
Elle permit ainsi d’arrêter plusieurs chars légers. Il fit aussi construire en
profondeur une deuxième ligne de défense avec des pièces d’artillerie et des
canons antiaériens de 88 mm. Quand les Britanniques foncèrent contre ces
positions, ils perdirent en quelques minutes seulement une vingtaine de
chars, détruits en grande partie par les pièces de 88 mm utilisées pour la
première fois comme des armes antichars. De même, il fit appel à la
Luftwaffe qui intervint peu après avec les Ier et VIIIe corps aériens. À ce
moment-là, l’offensive britannique était déjà repoussée. Les Stukas
bombardèrent alors les chars anglais en train de reculer.
Entre-temps, Rommel avait également donné l’ordre au 25e régiment
blindé, qui avait atteint les collines d’Acq, situées au sud de la Scarpe, de
rebrousser chemin afin de couper la retraite aux formations britanniques qui
décrochaient. Près d’Agnez, à environ 7 kilomètres à l’ouest d’Arras, il se
heurta toutefois à des éléments de la IIIe division légère mécanisée
française, dont les quelque 60 chars qui devaient assurer le flanc droit des
Britanniques. Les chars de Rothenburg ne parvinrent à s’imposer qu’après
un âpre et meurtrier combat. Ils durent ensuite percer un barrage antichar
britannique entre Duisans et Warlus, et lorsqu’ils arrivèrent dans l’obscurité
sur le champ de bataille d’Arras, déjà abandonné par les chars anglais,
l’issue de ce que l’on a appelé le « combat de chars d’Arras » était décidée
depuis longtemps.
Au cours de la seule journée du 21 mai, la 7e division de panzers avait
subi les pertes de loin les plus sévères de toute la campagne de l’Ouest.
Elles s’élevèrent exactement au même chiffre que l’ensemble de toutes
celles subies durant les quatre premiers jours de l’offensive à l’Ouest, y
compris le franchissement de la Meuse. Cela représentait 89 tués, 116
blessés et 173 disparus, dont 90 allaient parvenir à rejoindre leurs unités113.
À cela venaient s’ajouter une vingtaine de chars perdus sur le champ de
bataille d’Arras (contre une soixantaine pour les Britanniques et une
vingtaine pour les Français).
S’il était le véritable vainqueur de la bataille d’Arras, Rommel ne
portait pas moins une part de responsabilité dans la situation de crise
engendrée par l’attaque des chars britanniques. Mais c’est précisément dans
une telle situation de crise que la présence d’un commandant de haut rang
en première ligne revêt une grande importance. À Arras, le principe de la
« conduite depuis l’avant » que pratiquaient les commandants allemands,
contrairement à leurs homologues français ou britanniques, avait fait ses
preuves. Mais aucun d’entre eux, pas même Guderian, ne l’avait mis en
pratique de façon aussi extrême que Rommel. Tandis que les commandants
alliés étaient en général à des kilomètres du centre de l’action, Rommel
avait rapidement pu saisir la situation et réagir aussitôt en prenant les
décisions nécessaires. Il avait ainsi transformé en victoire le désastre qui se
dessinait. Il avait le don de pressentir les changements de situation, ce qui
lui permettait d’apparaître par surprise au bon endroit et au bon moment, et,
grâce à son intervention, de donner au combat le tournant décisif.
Il aimait à répéter qu’aucun amiral n’avait gagné une bataille navale en
restant sur la côte114. Lorsqu’il aperçut Hesse, Rommel lui cria : « La place
du commandant dans cette guerre est ici, directement au front. Je ne crois
pas en la stratégie élaborée depuis un fauteuil. Laissons cela aux officiers de
l’État-Major général. » Pendant que Hesse s’empressait de noter ses propos,
Rommel lui lança : « Nous devons voir la guerre actuelle du point de vue de
la cavalerie – c’est-à-dire diriger les divisions de panzers comme des
escadrons de cavalerie en donnant des ordres depuis un char en mouvement,
comme les généraux le faisaient autrefois à cheval115. »
Le colonel-général Ludwig Beck, l’ancien chef de l’État-Major général
de l’armée de terre, lui avait déjà dit que la tâche d’un commandant de
division était de planifier les attaques en utilisant des cartes et un
téléphone ; ce dernier n’était donc pas obligé de quitter le quartier général
de sa division116. Ce n’était manifestement pas le style de Rommel. Comme
il l’écrirait plus tard, son approche ignorait les méthodes « théoriques
superflues » et privilégiait un commandement exercé au front qui permettait
de saisir toutes les opportunités tactiques et renforçait l’esprit combatif et de
corps de ses troupes117.
Il y avait cependant un revers à la médaille. L’ambition démesurée de
Rommel l’avait en effet amené à amplifier considérablement les dangers
dans le dessein de donner à sa prestation encore plus de relief qu’elle n’en
avait déjà. Ainsi envoya-t-il des rapports exagérément catastrophistes à ses
supérieurs, mentionnant que plusieurs centaines de chars l’avaient attaqué.
En réalité, lors de la bataille d’Arras, les Alliés avaient aligné un peu moins
de 150 chars, soutenus faiblement par l’infanterie et l’artillerie, et privés de
l’appui de l’aviation. Pourtant, dans ce que l’on a appelé le Rommel Album
qu’il remit à Hitler après la campagne de France, il y a un tableau
apocalyptique avec cinq flèches rouges qui sont censées représenter les
divisions cuirassées britanniques en train d’attaquer ses colonnes
d’infanterie. Or, la 7e division avait dû livrer bataille non pas à cinq
divisions blindées, mais à seulement deux bataillons de chars britanniques
et à des éléments d’une division légère mécanisée française118.
Lors de cette phase critique de l’opération, Hitler et de nombreux hauts
gradés de l’OKW craignaient que cette action ne fût le prélude à une grande
attaque de flanc des divisions de panzers. Cette inquiétude les avait déjà
amenés le 17 mai à interrompre durant deux jours la progression des chars
allemands. Depuis, ils attendaient chaque jour la contre-attaque
opérationnelle des Alliés, qu’ils estimaient inévitable. Le retard que prenait
celle-ci n’était pas sans effet sur leurs nerfs. D’après les chiffres exagérés
annoncés par Rommel, il devait s’agir d’une contre-attaque d’ordre
opérationnel, ce qui déclencha chez ses supérieurs une réaction
disproportionnée. Lorsque ces chiffres furent démentis par les rapports du
XVe corps blindé de Hoth et par ceux de la 4e armée de Kluge, et que
l’assaut des chars anglais à Arras fut repoussé, il était trop tard, car Hitler et
plusieurs de ses conseillers étaient déjà affolés. Ces derniers, qui ne
démordaient pas de l’idée qu’un énorme danger menaçait les flancs, firent
arrêter la progression des divisions de panzers vers les ports de la Manche
pendant environ vingt-quatre heures. Après le premier ordre d’arrêt du
17 mai, voilà que les chars allemands étaient une nouvelle fois retenus
quatre jours plus tard. Sans cette intervention, le célèbre « ordre d’arrêt » de
Dunkerque du 24 mai – qui fut maintenu pendant deux jours et qui permit
aux Alliés de sauver jusqu’au 4 juin 338 682 hommes en les envoyant en
Angleterre – serait resté sans conséquence, puisque ce port de la Manche se
serait déjà retrouvé aux mains des Allemands. Aussi paradoxal que cela
puisse paraître, l’échec de la contre-attaque britannique du 21 mai et les
rapports de Rommel n’ont pas seulement provoqué l’« ordre d’arrêt »
d’Arras, mais ils ont aussi exercé une influence indirecte à Dunkerque119.
Le 22 mai, la 7e division de panzers traversa la Scarpe et atteignit le
mont Saint-Éloi, où elle dut livrer de violents combats pour s’en emparer.
Elle profita ensuite de l’« ordre d’arrêt » de Dunkerque pour réparer ses
chars, refaire le plein d’essence et renouveler ses stocks de munitions. Elle
comptabilisa aussi ses pertes : 60 officiers tués ou blessés et 1 500 soldats
tués ou blessés sur des effectifs initiaux d’environ 13 000 hommes, soit
12 % des effectifs : « C’est très peu, nota Rommel, comparativement à ce
qui a été accompli120. »
Lorsque l’« ordre d’arrêt » fut levé le 26 mai, Rommel reprit son avance
en direction de Lille et établit une tête de pont sur le canal de La Bassée. Un
régiment de fusiliers réussit à traverser, mais pas le bataillon de mitrailleurs
déployé à sa droite, gêné dans son action par le feu nourri de tireurs isolés.
Le journal de cette unité relate que Rommel était alors arrivé sur les lieux :
« Il se plaignit que nous n’en faisions pas assez pour combattre les tireurs
britanniques isolés et grimpa sur le sommet du talus de la voie ferrée, puis,
se tenant debout au beau milieu du feu ennemi, il se mit à indiquer les
cibles aux servants des canons antichars des 4e et 7e compagnies. Leurs
canonniers étaient abattus les uns après les autres, mais le général semblait
immunisé contre les tirs isolés de l’ennemi121. »
Dans l’après-midi du 27 mai, les troupes de Rommel avaient établi
deux ponts de fortune. Au vif dépit de Hartlieb, qui était plus gradé que
Rommel, Hoth plaça temporairement les deux régiments blindés de la
5e division de panzers sous le commandement de Rommel pour l’attaque de
Lille. C’était un renforcement considérable de la 7e division de panzers, et
Rommel était très impressionné par le grand nombre de chars des deux
régiments. Il tint conférence avec les commandants de char des deux
divisions de panzers et se disputa avec le colonel Johannes Streich, le
commandant du 15e régiment blindé, qui lui reprochait de mal lire les
cartes. À la fin de la conférence, son aide de camp, le lieutenant Hanke,
apparut soudainement, salua Rommel et annonça à voix haute : « Sur
l’ordre du Führer, je vous décore Herr General de la croix de chevalier. »
Rommel devenait ainsi le premier commandant de division à recevoir cette
haute distinction de l’ordre de la Croix de fer au cours de la campagne de
l’Ouest. Plusieurs officiers eurent cependant un sourire forcé, car ils
présumaient que Rommel avait obtenu cette médaille grâce à la faveur bien
évidente du parti nazi au sein duquel il avait de hautes protections, à
commencer par celle de Hanke, le bras droit de Goebbels.
À 18 heures, Rommel reprit son avance vers le nord-ouest depuis le
canal de La Bassée. Lille était l’une des plus importantes villes industrielles
françaises, et Rommel était bien déterminé à être le premier à y faire son
entrée. Lorsque ses chars atteignirent leurs objectifs provisoires, Rommel
apprit que les divisions de ses rivaux s’étaient installées en bivouac pour la
nuit. Il s’en réjouit vivement et décida de continuer seul l’attaque. Cela
entrava la fuite de l’ennemi vers Dunkerque, où l’évacuation des troupes
britanniques et françaises à travers la Manche avait déjà commencé.
Maintenant loin des principales forces allemandes, Rommel finit par se
trouver entre deux feux, celui de l’ennemi d’un côté et celui de son propre
camp de l’autre. Il était brisé de fatigue, mais tenait absolument à être le
premier commandant allemand à entrer dans Lille. « Après une heure et
demie de sommeil, j’ai emmené des troupes fraîches au front, avec de
l’essence et des munitions pour les chars », écrivit-il à Lucie122. C’est cette
nuit-là que le major Erdmann fut tué à un mètre de lui.
Le lendemain matin, brûlant d’impatience, il entra lui-même en voiture
à Lille. La guerre faillit alors prendre fin pour lui, les rues de la ville
fourmillant encore de soldats ennemis. Il fit rapidement marche arrière et
s’échappa sain et sauf. Par son coup de main, il avait néanmoins pris au
piège la moitié de la Ire armée française. Les divisions d’infanterie
s’avancèrent pour occuper Lille, permettre aux troupes de Rommel de
prendre quelques jours de repos et… de se plaindre : « J’ai combattu
pendant des jours et des jours, continuellement en mouvement dans un char,
une voiture blindée ou d’état-major. Je n’ai tout simplement pas eu le temps
de dormir. Dans une division mécanisée, il faut être terriblement rapide. Je
l’ai été jusqu’ici, d’où les succès fous de la 7e division de panzers – dont le
public ne sait toujours absolument rien123. »
Rommel en profita pour écrire un rapport provisoire sur sa campagne
militaire depuis le début de l’offensive à l’Ouest. Il avait fait 6 849
prisonniers, capturé 48 chars légers et détruit 18 chars lourds et 295 chars
légers. « Ce qui n’est pas mauvais pour des Thuringiens », écrivit-il. Il
s’empressa ensuite d’envoyer des copies de son rapport à Hitler et à
Schmundt, avant d’expliquer le motif de sa démarche à Lucie : « J’ai dû
agir rapidement, sinon il se produira la même chose [qu’à la suite de la cote
1114 ou du mont Matajur]124. » Le souvenir de la Pour le Mérite décernée
par deux fois par erreur à un autre officier à l’automne 1917 lui était
manifestement resté sur le cœur.
Hitler fut impressionné par le rapport de Rommel, si bien que ce dernier
fut le seul commandant de division à être invité à le rencontrer le 2 juin
1940 lors d’une conférence avec les hauts responsables de la Wehrmacht à
Charleville-Mézières dans les Ardennes. Cet entretien avait pour but de
discuter de la suite des opérations en vue d’anéantir ce qui restait des forces
franco-britanniques à l’issue de la prise de Dunkerque. Rommel en éprouva
évidemment une satisfaction profonde et jubilait encore quand il relata le
lendemain à son épouse l’honneur que lui avait fait le Führer en l’invitant à
cette conférence : « La visite du Führer s’est avérée formidable. Il m’a
accueilli par ces mots : “Rommel, nous avons été très inquiets pour vous
pendant l’attaque.” Son visage entier était rayonnant et j’ai dû par la suite
l’accompagner. J’ai été le seul commandant de division à qui on a demandé
de le faire125. » Hitler lui avait aussi déclaré au sujet de son offensive
nocturne du 16 au 17 mai sur Avesnes et sur la Sambre à Landrecies :
« Votre raid m’a coûté une nuit blanche. Je ne voyais aucune manière pour
vous extirper de ce traquenard. » Malgré cette remarque, Hitler ne tarissait
pas d’éloges pour son général préféré. Durant la conférence, il annonça à
ses généraux que la deuxième phase de la campagne de l’Ouest
commencerait le 5 juin. La Wehrmacht aurait alors pour mission de donner
le coup de grâce à l’armée française. « Il sera facile de trouver un
compromis avec la Grande-Bretagne, déclara Hitler. Mais la France doit
être écrasée, puis elle doit payer la note126. »
Après l’encerclement de l’aile nord des Alliés contre les côtes de la
Manche, la campagne de France était déjà décidée et les opérations visant à
encercler l’aile sud des Alliés, qui s’étendait le long de la ligne Maginot de
Sedan à la Suisse, n’étaient plus qu’un épilogue. Cependant, durant cette
deuxième phase de l’offensive allemande, le moral combatif des soldats
français fut bien plus élevé que lors des combats le long de la Meuse en
bordure des Ardennes, où beaucoup d’entre eux s’étaient trouvés dans une
espèce d’état de choc. Par ailleurs, ils avaient entre-temps modifié leur
tactique de défense. Abandonnant leur méthode de combat linéaire et
statique, ils échelonnaient désormais leur défense en profondeur en
aménageant des points d’appui en damier dans les localités et les petits bois,
en défense circulaire.
Que ce fût Rommel qui s’adaptât le plus rapidement à cette nouvelle
tactique défensive de l’armée française était très révélateur de sa flexibilité
au combat. Pour éviter les routes larges et les aspérités du terrain, il
attaquait tout simplement à travers champs. Il eut l’idée de mettre en
pratique le Flächenmarsch (la « zone de marche »), qui consistait pour la
division de panzers à foncer à travers la campagne vallonnée et ouverte en
formation rectangulaire. Elle mettait en ligne un front de 2 kilomètres tout
en occupant une profondeur de 20 kilomètres. Les bataillons de chars
étaient déployés au-devant et sur chacun des côtés, tandis que les bataillons
antichars et de reconnaissance, à l’arrière, fermaient la marche. Les
régiments de fusiliers avançaient au milieu du rectangle, leurs véhicules de
transport suivant les traces des chenilles des chars. La division de panzers
progressait ainsi à travers les collines et les vallées en prenant soin d’éviter
les grandes routes et les villages, de même que les obstacles naturels qui
pouvaient servir de points d’appui aux Français. Elle ouvrait le feu sur les
positions de l’ennemi, laissant sur son passage de nombreux débris calcinés
et encore fumants de l’armée française, chars d’assaut, véhicules de
transport, canons et autres équipements.
Jamais une division de panzers n’avait progressé aussi rapidement que
celle de Rommel. Elle parcourait en moyenne 70 à 80 kilomètres par jour.
Elle se déplaçait à une telle vitesse qu’elle semait constamment la panique
dans les rangs de l’ennemi. À certains égards sa poussée en profondeur
prenait le caractère d’une course-poursuite.
À l’aube du 5 juin 1940, Rommel attaqua dans le secteur entre Longpré
et Hangest-sur-Somme, en empruntant deux ponts de chemin de fer sur la
Somme que les Français avaient omis de faire sauter. Sa division fut
cependant immobilisée pendant quelques heures dans une étroite tête de
pont par l’artillerie ennemie. Les combats furent acharnés et ses hommes
capturèrent des prisonniers noirs en grand nombre. C’étaient des coloniaux
français qui se battaient pour une mère patrie qu’ils voyaient pour la
première fois. Certains auteurs imputent à tort le massacre de plusieurs
prisonniers sénégalais à Airaines et dans un village avoisinant les 7 et 8 juin
à la 7e division de panzers127. Or, les unités impliquées dans ces exactions
étaient les 2e et 46e divisions d’infanterie et peut-être aussi les 6e et
27e divisions d’infanterie. Quant à la division de Rommel, à ce moment-là,
elle se trouvait déjà à une cinquantaine de kilomètres plus au sud128.
Négligeant les poches de résistance pouvant subsister ici et là, la
7 division de panzers passa à proximité de Forges-les-Eaux, situé à 65
e
kilomètres au sud de la Somme. Dans la nuit du 8 au 9 juin, elle atteignit
Elbeuf, à environ une vingtaine de kilomètres au sud de Rouen, et se trouva
par le fait même au bord de la Seine. Elle était la première unité allemande
à atteindre ce fleuve, qu’elle aurait d’ailleurs pu franchir par un coup de
main si les Français n’étaient pas parvenus à faire sauter les ponts de la ville
peu avant son arrivée. À Elbeuf, une femme sortit précipitamment de sa
maison qui se trouvait du côté droit de la rue, s’approcha de la voiture de
commandement de Rommel, puis lui saisit le bras en lui demandant avec un
regard anxieux : « Vous êtes anglais ? » Rommel hocha la tête en signe de
refus. « Oh ! les barbares ! » s’écria alors la vieille dame qui se hâta aussitôt
de rentrer dans sa maison129.
Le front français fut enfoncé après trois jours de combats acharnés.
Comme le IXe corps d’armée français du général Marcel Ihler et la LIe
division écossaise du major-général Victor Fortune – la dernière grande
unité britannique combattant encore en France – se trouvaient isolés et
acculés à la mer à la suite de la percée de la 7e division de panzers, Rommel
était bien décidé à tout mettre en œuvre pour éviter qu’elles embarquent
pour l’Angleterre.
Le 10 juin, il atteignit le bord de la mer dans une ville nommée Les
Petites Dalles, à mi-chemin entre Dieppe et Le Havre. Survint alors un
épisode loufoque très caractéristique de l’ambitieux Rommel. Sur son ordre,
le 25e régiment blindé fonça tout droit vers la côte de la Manche et, une fois
celle-ci atteinte, Rothenburg roula à bord de son Panzer IV sur la plage et
ne s’arrêta qu’au moment où les vagues clapotèrent tout autour de son char.
Rommel, qui l’accompagnait, monta alors au sommet de la tourelle afin
d’être photographié pour la presse allemande. Sa division de panzers fit
ensuite marche arrière et fonça en direction de Fécamp qu’elle encercla.
Elle tint ensuite le port sous le feu de son artillerie et refoula deux contre-
torpilleurs britanniques qui furent obligés de s’éloigner.
Le lendemain, les chars et l’artillerie de Rommel dominaient les falaises
qui surplombent Saint-Valery-en-Caux, d’où ils pilonnèrent la ville et le
port. Malgré la défense acharnée des Alliés, la poche se rétrécit
inexorablement du fait des bombardements massifs de l’artillerie lourde et
des Stukas appelés en renfort par Rommel. Les troupes franco-britanniques
continuèrent néanmoins d’opposer une résistance farouche dans l’attente
d’un rembarquement à la faveur de la nuit. Le miracle de Dunkerque ne se
reproduisit pas, une brume épaisse empêchant l’arrivée des navires. Au
matin du 12 juin, lorsque Rommel se rendit en voiture dans les rues étroites
de la ville encombrées par les chars, les véhicules de transport, les canons et
tout l’équipement militaire que l’ennemi espérait rembarquer pour
l’Angleterre, la résistance avait presque cessé, faute de ravitaillement en
munitions. Le commandant du IXe corps d’armée se rendit finalement à
Rommel sur la place du marché, suivi peu après par le commandant de la
LIe division écossaise. À la grande joie de Rommel, les caméras filmèrent la
scène pour les actualités allemandes.
Au total, la 7e division de panzers captura à Saint-Valery-en-Caux 12
généraux, dont Ihler et Fortune, 46 000 hommes, 100 canons, 58 chars, 368
mitrailleuses et plus de 1 000 camions. Fortune n’avait pas aimé devoir se
rendre à un général aussi jeune que Rommel. Aussitôt en sa présence, il lui
avait donné une tape sur l’épaule en s’exclamant : « Vous êtes beaucoup
trop rapide, jeune homme. » Au même moment, un Français lui avait
demandé par simple curiosité quelle était sa division. « Sacrebleu ! s’était-il
alors écrié après que Rommel lui eut répondu. La division fantôme encore
une fois. D’abord en Belgique, ensuite à Arras et sur la Somme, et
maintenant ici. Nos chemins se sont croisés maintes et maintes fois130. »
Pendant quatre jours, les troupes de Rommel apprécièrent le soleil, les
plages des côtes de la Manche et les caves à vins des hôtels de Normandie.
À 5 h 30 le 16 juin, elles reprirent leur avance, traversèrent la Seine à
Rouen en empruntant le pont militaire construit par les soldats du génie et
foncèrent vers le sud. Le lendemain, Rommel apprit que la France avait
demandé l’armistice. Conformément aux instructions de Hitler suivant
lesquelles la Wehrmacht devait occuper rapidement tout le littoral atlantique
de la France, c’est-à-dire de la Manche jusqu’au golfe de Gascogne,
Rommel couvrit cette distance à une vitesse folle. Le 17 juin, sa division de
panzers établit un exploit sans précédent : elle traversa la Normandie et
entra dans la presqu’île du Cotentin, parcourant ainsi lors de cette seule et
même journée 260 kilomètres. Le 18 juin, elle arriva aux abords de
Cherbourg, le port en eau profonde le plus important de France. Hitler
ordonna à Rommel de s’en emparer par un coup de main. Brisant quelques
résistances improvisées, sa division obtint la capitulation de la forteresse
dès le lendemain, capturant du même coup 30 000 hommes dont le préfet
maritime, le vice-amiral Le Bigot, et le commandant des forces navales du
Nord, l’amiral Abrial.
Le 20 juin, après la prise de Cherbourg, Rommel écrivit à son épouse :
« Je ne sais pas si la date est exacte, car j’ai plutôt perdu la notion du temps
après ces derniers jours. La division a mené l’assaut contre Cherbourg d’un
seul trait sur une distance de 360 à 380 kilomètres et s’est emparée de la
puissante forteresse malgré une forte résistance. Il y a eu pour nous
quelques mauvais moments à passer, car l’ennemi a eu d’abord une
supériorité en effectif de 20 à 40 fois. Par-dessus tout, il disposait de 20 à
35 fortins opérationnels et plusieurs batteries. Cependant, en pressant les
choses, nous avons réussi à exécuter l’ordre spécial du Führer qui était de
prendre Cherbourg le plus vite possible […]131. »
Avec la capture de Cherbourg, la guerre à l’Ouest prit fin pour Rommel
et sa division de panzers, l’armistice franco-allemand étant conclu le
22 juin. Deux jours plus tard, ils arrivèrent à Bordeaux en Aquitaine, après
avoir traversé les Pays de la Loire et le Poitou-Charentes. À l’issue de cette
campagne de six semaines, la 7e division de panzers de Rommel comptait
682 tués, 1 646 blessés et 296 disparus ainsi que 42 chars totalement
détruits et 60 endommagés. En revanche, elle avait capturé 97 648
prisonniers, 277 canons de campagne, 64 canons antichars, 458 chars et
véhicules blindés, plus de 4 000 camions et 1 500 voitures132.
En dépit de ce succès, des critiques se faisaient entendre dans le corps
des officiers. Plusieurs généraux étaient en fait jaloux de la gloire que le
favori de Hitler avait acquise durant la campagne de France. D’autres en
revanche étaient favorablement impressionnés par les prouesses de
Rommel, comme le général Georg Stumme, qui avait commandé avant lui
la 7e division de panzers. Même Hoth, son supérieur, prodigua en public des
louanges à Rommel au cours d’un dîner de l’état-major de la division à l’été
1940 : « Il a dit que Stumme, mon prédécesseur – qui était considéré
comme une véritable dynamo en Pologne –, est un vieux cheval de trait
boiteux comparativement à moi […]. Bien sûr, tout cela a été dit sous
l’influence de beaucoup d’alcool, mais mes commandants ont éprouvé
beaucoup de plaisir à entendre leur commandant de corps porter un
jugement aussi favorable pour les exploits de notre division. » Mais en
privé, Hoth exprimait des réserves intéressantes. Dans un rapport
confidentiel sur Rommel en juillet 1940, il écrivait que celui-ci était
beaucoup trop prédisposé à agir par impulsion. Rommel pourrait être
éligible pour le commandement d’un corps, ajoutait Hoth, seulement s’il
acquérait « une plus grande expérience et plus de discernement ». Il
concluait son rapport en soulignant la fâcheuse tendance de Rommel à
s’attribuer tout le mérite et à passer sous silence la contribution des autres
dans ses succès militaires.
Le colonel-général Kluge, le commandant en chef de la 4e armée,
auquel était rattaché le XVe corps blindé, se faisait l’écho de cette dernière
critique. Quand Rommel lui demanda une préface pour son manuscrit sur la
campagne de l’Ouest, Kluge accepta, mais lui fit gentiment remarquer que
plusieurs des schémas et des références du manuscrit avaient été falsifiés à
l’avantage de la 7e division de panzers. Le rôle joué par la Luftwaffe, et en
particulier par les Stukas, lui dit-il, n’était pratiquement pas souligné. Quant
à la progression de sa voisine de gauche, la 32e division d’infanterie, elle fut
en réalité beaucoup moins lente qu’il ne le prétendait. Kluge n’était pas
davantage prêt à cautionner les remarques caustiques de Rommel
concernant sa voisine de droite, la 5e division de panzers133. Le colonel
Streich confirma les réserves de Kluge : « Durant la guerre, un livre intitulé
Die Gespensterdivision (La Division fantôme) fut publié. Dans celui-ci,
plusieurs opérations exécutées avec succès par notre 5e division de panzers
furent revendiquées avec cynisme par la 7e division de panzers. Que cette
dernière eût subi des pertes beaucoup plus lourdes que n’importe quelle
autre division à l’Ouest, y compris les divisions d’infanterie, démontre à
quel point Rommel la commandait d’une manière impitoyable134. »
Le manuscrit de Rommel était un journal de guerre réécrit et
savamment enjolivé. Mis au courant, le général Franz Halder, le chef de
l’État-Major général, refusa de lui faire parvenir les photographies
officielles qu’il avait demandées pour la préparation de son manuscrit135.
Cela ne découragea pas Rommel. À la fin de l’automne 1940, il envoya son
manuscrit à Hitler afin de porter à sa connaissance les actions d’éclat
accomplies par sa division sur les champs de bataille de Belgique et de
France. Tout comme pour son rapport provisoire de la fin mai 1940, avec
son manuscrit Rommel cherchait une fois de plus à attirer sur lui l’attention
du Führer. Puisque c’était à Hitler et uniquement à lui qu’il devait, quelques
mois avant la campagne de l’Ouest, son affectation à la tête d’une division
de panzers, il tenait à lui exposer ses faits d’armes pour montrer à quel point
il avait eu raison de lui accorder cette faveur. Il espérait également de cette
manière que Hitler lui confierait bientôt un commandement plus important
dans la Wehrmacht. Pour lui faire parvenir son manuscrit, il ne passa
d’ailleurs pas par la filière habituelle, mais par le colonel Schmundt, le
doyen des adjudants de Hitler.
Entre Schmundt et Rommel, il y avait un profond respect mutuel qui
reposait sur une vieille amitié. À l’instar de Rommel, Schmundt tenait le
Führer pour un grand homme, voire pour un idéaliste, et considérait comme
un honneur de pouvoir servir un chef d’État aussi extraordinaire. Et tout
comme Rommel, il méprisait l’entourage immédiat du Führer et qualifiait
les proches conseillers de ce dernier de vauriens, la plupart d’entre eux étant
d’anciens et de loyaux collaborateurs depuis les toutes premières années de
la lutte du parti nazi pour la prise du pouvoir en Allemagne. Par-dessus tout,
il avait une certaine influence sur Hitler, qui le tenait en haute estime.
Rommel ne l’ignorait pas et entretenait des relations suivies avec
Schmundt, entre autres parce qu’il pouvait tirer profit de cette amitié pour
entrer directement en contact avec Hitler lorsqu’il le jugeait nécessaire et
opportun. Cela lui permettait de contourner ainsi les responsables de
l’OKW ou de l’OKH, qui éprouvaient à chaque fois du mécontentement,
quand ce n’était pas de l’exaspération136.
C’est Schmundt qui informa Rommel de la réaction de Hitler à son
manuscrit : « J’ai pu remettre au Führer l’histoire de votre division relatée
clairement comme tout pendant qu’il était encore au Berghof […]. Vous ne
pouvez imaginer avec quelle joie le Führer l’a lue. » Hitler faisait
effectivement grand cas des succès de Rommel et considérait même la
contribution de ce dernier dans la victoire à l’Ouest comme décisive parce
qu’il lui avait donné raison dans sa décision de lui confier trois mois avant
la campagne de l’Ouest le commandement d’une division de panzers. Le
20 décembre 1940, Hitler écrivit à Rommel pour le remercier de ce
manuscrit et en profita pour le féliciter de ses exploits : « Je vous remercie
beaucoup de m’avoir envoyé un recueil des combats de votre 7e division de
panzers dans la campagne de l’Ouest. Vous m’avez ainsi donné l’occasion
de revivre une fois de plus la marche victorieuse de votre division. Vous
pouvez être fier de ce que vous avez accompli137. » C’est avec extase que
Rommel rapporta à Lucie l’honneur que lui avait fait Hitler en prenant le
temps de lire son manuscrit et de lui écrire ensuite un mot à ce sujet : « Que
le Führer ait trouvé le temps, malgré sa charge de travail, de s’intéresser à
l’histoire de ma division de panzers et de m’écrire me rend énormément fier
[…]138. »
On reprochait également à Rommel de favoriser les membres du parti
nazi servant dans sa division. Par exemple, lors de l’assaut final à Saint-
Valery-en-Caux, Rommel donna à Hanke le commandement d’une
compagnie de chars en dépit de la protestation de celui-ci qui ne s’estimait
pas assez qualifié pour s’acquitter d’une telle mission. Lorsqu’un éclat
d’obus coinça la tourelle de son Panzer IV, Hanke paniqua et s’arrêta,
bloquant ainsi l’avance de tout le régiment blindé. Rothenburg dut alors
envoyer son adjudant en personne pour déplacer le char de Hanke qui
encombrait la voie.
Ce dernier fut également au centre de l’une des actions les plus
scandaleuses de Rommel. Quand celui-ci le recommanda pour la croix de
chevalier de l’ordre de la Croix de fer – un autre exemple de son
favoritisme pour les représentants du parti nazi –, il envoya la citation par
courrier spécial au quartier général du Führer, évitant ainsi d’utiliser la
filière habituelle. Mais tout de suite après, il fut froissé par Hanke. Le
lieutenant aurait déclaré qu’en sa qualité de secrétaire d’État au ministère de
la Propagande, il détenait en principe un rang supérieur à celui de Rommel
en tant que major-général, ce qui lui donnait ainsi théoriquement le pouvoir
de le relever de son commandement. Mis au courant de l’affaire, Rommel
envoya immédiatement un adjudant au quartier général du Führer afin
d’intercepter sa propre citation pour la médaille de Hanke. Ses troupes
gardèrent du ressentiment pour ce caractère vindicatif de Rommel139.
« Cette histoire est devenue de notoriété publique au sein de la division »,
raconta un commandant de char.
Nombreux étaient les militaires de haut rang qui éprouvaient de la
jalousie pour Rommel du simple fait que la machine de propagande nazie le
glorifiait plus que tout autre général de la Wehrmacht, au point où elle
semblait vouloir faire de lui l’idole de tous les Allemands. L’ascension
fulgurante de Rommel vers les sommets de la gloire avait pour toile de fond
son ambition démesurée d’une part et les objectifs de la propagande nazie
de l’autre. Rommel était un général qui se distinguait par son style de
commandement moderne et hétérodoxe – un style qui se révéla supérieur à
celui, infiniment plus rigide et dépassé, de ses adversaires français et
britanniques lors de la campagne de l’Ouest. Or, Rommel, qui n’était ni un
aristocrate prussien ni un produit de l’État-Major général, représentait à
merveille le nouveau type de commandant militaire que les autorités du IIIe
Reich voulaient promouvoir. Celles-ci le présentaient comme un homme
qui avait de la volonté et de la détermination, des qualités qui lui
permettaient de triompher d’un ennemi supérieur en effectif et en matériel
de guerre. Elles voulaient ainsi montrer aux Allemands que le facteur
décisif sur le champ de bataille était la confiance absolue en la victoire. De
même, elles décrivaient le « général de panzers » comme le représentant
typique de la Blitzkrieg ou de la guerre de mouvement opérationnelle
moderne, et utilisaient de ce fait son image comme une arme psychologique
contre l’ennemi.
En tant que dictateur, Hitler estimait que le ministère de la Propagande
ne devait pas trop mettre en valeur les autres personnalités importantes du
régime pour éviter qu’elles lui portent ombrage. Par conséquent, les
photographies des commandants de la Wehrmacht ne pouvaient être
publiées sans son autorisation formelle. La seule exception était Rommel.
Non seulement il encourageait Goebbels à concentrer son attention sur
celui-ci, mais il participait également au choix éditorial concernant son
général préféré. En effet, c’est lui qui devait impérativement donner son
approbation pour la diffusion des dernières actualités de la semaine, qui
critiquait, commentait et faisait des suggestions. Rien d’étonnant à ce
qu’une photographie montrant Hitler et Rommel côte à côte lors d’une
visite faite par le premier à ses commandants sur le front de l’Ouest au
début de juin 1940 fasse la une des journaux140.
En privé, Goebbels affirmait que Rommel était un « général moderne ».
Il faisait évidemment référence à la largeur d’esprit de celui-ci lorsqu’il
s’agissait de se faire valoir par l’entremise de la propagande nazie. Pour sa
part, Rommel se prêtait volontiers à cette propagande, croyant à juste titre
que la popularité qu’il acquerrait grâce à Goebbels contribuerait à
l’avancement de sa carrière.
On se souvient de l’intérêt porté par Rommel à la photographie. Muni
d’un appareil offert par Goebbels et qu’il portait en bandoulière pendant
toute la campagne, Rommel réalisa une sorte de journal illlustré de celle-ci,
assurant ainsi sa propagande auprès de l’opinion allemande. Un an plus
tard, en effet, le mensuel Frankfurter Illustrierte publia quelques-unes de
ses photographies. Lucie écrivit à son mari le jour de la parution du
numéro : « Manfred l’a sorti du panier à provisions et, après quelques
secondes, il s’est mis soudainement à pousser des cris de joie : “Maman !
Regarde, c’est papa !” J’ai d’abord pensé que tu nous rendais l’une de tes
visites-surprises favorites. Mais il m’a alors montré une photographie de toi
en première page en train de prendre des photographies depuis la tourelle de
ton char141. » C’était en effet une photographie inhabituelle d’un général de
la Wehrmacht.
Rommel appréciait encore plus de se faire photographier. La plupart de
ses camarades du corps des officiers n’aimaient guère qu’il fût disposé à se
prêter de la sorte à la propagande du régime. Mais Rommel n’avait cure de
ces critiques et s’efforçait d’accaparer autant que possible l’attention des
équipes photographiques et cinématographiques du ministère de la
Propagande, qui se concentraient évidemment sur lui. Les journalistes qui
étaient affectés auprès de lui n’étaient pas autorisés à écrire des articles ou à
prendre des photographies quand il se trouvait loin du champ de bataille.
Parfait instrument de la propagande nazie, il demandait souvent de filmer
de nouveau une scène lorsqu’il considérait ne pas s’être montré
suffisamment à son avantage la première fois. En fait, sa vanité, sa
prétention et sa suffisance étaient telles que les hommes de Goebbels
prétendaient parfois le filmer uniquement dans l’intention de le mettre de
bonne humeur. Qu’il vécût des moments merveilleux lorsqu’il était filmé,
en particulier après avoir remporté une bataille, cela ne fait aucun doute. Il
informait alors fièrement son épouse que la scène avait entièrement été
filmée et qu’elle serait certainement diffusée dans les prochaines actualités
de la semaine.
Durant la campagne de l’Ouest, la 7e division de panzers se démarqua
très rapidement des autres unités de la Wehrmacht en raison du
commandement peu orthodoxe de Rommel et des relations particulières de
celui-ci avec le ministère de la Propagande. Le fait que cette division au
sein du XVe corps blindé devînt rapidement le fer de lance de la 4e armée
n’y est pas non plus étranger. Le franchissement de la Meuse par la
7e panzers fut un succès militaire aussitôt exploité par la propagande nazie,
qui, au début de l’offensive, insistait toutefois davantage sur la force de
frappe de la nouvelle Wehrmacht. Elle décrivait par exemple les chars
d’assaut de Hitler comme étant aussi « rapides qu’une flèche », voire
comme des « cavaliers de l’Apocalypse », ou encore comme une tornade
qui « balaie la France142 ».
Mais Rommel ne tarda pas à se retrouver une fois de plus sous le feu
des projecteurs de la propagande de Goebbels à la suite de la percée
spectaculaire de sa division de panzers à travers les lignes ennemies. Son
style de commandement ajoutait une composante à la Blitzkrieg. À la
puissance de ses chars et des Stukas venaient s’additionner ses attaques
inattendues. La propagande nazie reprenait à son compte le surnom de
« division fantôme » pour qualifier la 7e division de panzers, dans le but
bien évident d’inquiéter l’ennemi. Les journaux décrivaient de quelle
manière le commandant de cette « division fantôme », avançant à toute
allure dans l’obscurité de la nuit ou à la lumière diffuse du matin,
apparaissait subitement et inopinément loin derrière les lignes de l’ennemi
après avoir « manœuvré avec grâce et à une vitesse incroyable143 ». Un
poème en neuf strophes fut même publié dans un journal souabe d’une
compagnie de fusiliers à motocyclette. En fait, c’était une parodie d’une
chanson populaire d’Hans Albers intitulée Auf der Reeperbahn nachts um
halb eins (Sur le chemin de Reeper à minuit trente). Les couplets furent
changés en l’honneur de Rommel :
Sur le chemin de Rommel à deux heures trente dans la nuit
Les fantômes passent à toute allure à côté de lui
Rommel est en première ligne comme d’habitude
Tandis que tous les autres suivent avec promptitude
Sur le chemin de Rommel à deux heures trente dans la nuit144.
Au fur et à mesure que la campagne progressait, les propagandistes
nazis se concentraient de plus en plus sur Rommel. Dans les reportages
radiodiffusés ou de la presse écrite, on le décrivait comme un commandant
dur avec lui-même et impitoyable lorsqu’il se lançait à la poursuite de ses
adversaires : « Le général s’occupe des autres, qui s’attendent encore à être
sauvés. À la tête de sa division de panzers, il capture ses propres prisonniers
qu’on voit arborer un rictus. » Il représentait la « stratégie révolutionnaire »
de la guerre éclair au point que son nom finit même par devenir un
synonyme de la Blitzkrieg. Afin de distinguer le style de commandement de
Rommel sur le champ de bataille, on forgea l’expression Rommeln (« faire
un Rommel »), qui décrivait une avance rapide et audacieuse loin derrière
les lignes de l’ennemi qui bouleversait ses plans de guerre défensifs145.
Il va sans dire que pour les propagandistes nazis, les succès de Rommel
sur les champs de bataille de la France s’avéraient un véritable cadeau :
« Sa formule magique est la vitesse, et l’audace est sa marque de
commerce. Il déstabilise l’ennemi, le prend au dépourvu et de vitesse,
apparaît soudainement loin sur ses arrières, l’attaque, le déborde et
l’encercle. Il utilise son génie et tout ce qu’il a en sa possession, et ne se
laisse pas abattre par la nuit, le brouillard, les rivières et autres obstacles.
Ainsi, ses chars se frayent un long chemin taché de sang à travers la carte
de l’Europe de la même manière qu’un chirurgien pratiquant une incision
au scalpel146. »
Le portrait de Rommel correspondait à l’archétype du soldat du IIIe
Reich vanté par le régime nazi. L’un des correspondants de guerre, le baron
Hanns Gert von Esebeck, interprétait l’image de Rommel comme suit :
« Son visage met en évidence un front haut et lisse, un nez fort et énergique,
des pommettes proéminentes, une bouche étroite et des lèvres serrées au-
dessus d’un menton qui fait montre de détermination. Les rides gravées
autour de ses narines et sur les coins de sa bouche s’atténuent en un sourire
espiègle. Ses yeux bleus et clairs, qui jettent un regard froid et lourd,
pénétrant et fixe, révèlent le caractère astucieux de cet homme et […] donne
à sa tête de Colleoni, [le plus célèbre condottiere de Venise (N.d.A.)] avec
une chaleur agréable147. »
Les reportages dans les publications nationales et locales établirent très
tôt un parallèle entre le commandant de compagnie de la Première Guerre
mondiale et le commandant de division de la Seconde Guerre mondiale.
Dans un journal de l’ancien bataillon de montagne royal du Wurtemberg,
Hermann Aldinger, un compagnon d’armes de Rommel de la Grande
Guerre, écrivait : « Il est maintenant plus fonceur qu’il y a vingt ans. » Der
Gebirgler, le nom de ce même journal, célébrait Rommel en grande pompe
sur sa page frontispice. Sous le titre « Il n’y a qu’un seul Rommel », on
pouvait lire les mots d’Aldinger : « Vous auriez dû le voir se tenir debout
sur sa voiture de commandement, souvent complètement seul dans un
champ tout grand ouvert148. »
Et que dire du ton dramatique de cette glorification de Rommel écrite
également par un officier ayant servi avec lui durant la Grande Guerre et
qui maintenant le rencontrait de nouveau : « Comme un film, son histoire se
poursuit : des actes isolés de bravoure brillent vivement ; il y a les tragédies
individuelles, les crises et la mort. Je regarde dans ses yeux. Il a toujours ce
regard intrépide que je voyais il y a bien des années. Mais quelque chose
dans celui-ci est éclipsé par l’importance absolument grandiose des
événements d’aujourd’hui149. »
Les citoyens de Heidenheim, le lieu de naissance de Rommel, étaient
également très fiers de lui. En décembre 1940, le maire fit une surprise aux
soldats originaires de la ville en envoyant à chacun d’eux par la poste un
paquet-cadeau pour la fête de Noël. Préparés et organisés par les
fonctionnaires locaux du parti nazi, les paquets contenaient une branche de
sapin, des cigares, des Magenbrot (des biscuits souabes pour célébrer les
fêtes de fin d’année) et une carte postale en couleurs représentant le fringant
major-général Rommel peint par un artiste très connu à l’époque du nom de
Wolf Willrich. Le portrait de Rommel avait pour objectif de remonter le
moral des soldats à un moment où la troisième année de la guerre
approchait rapidement. À la carte postale était annexé un texte qui citait
Rommel en exemple aussi bien pour sa bravoure que pour son audace et qui
invitait chaque soldat à l’imiter150. « Et maintenant, mes remerciements
sincères pour la carte de Rommel. C’est notre général, tel qu’il vit et
respire. Dur et impitoyable avec lui-même et ses hommes, mais un véritable
homme et un bon camarade. C’est avec ce visage qu’il a tiré une fusée
éclairante, la seule arme disponible, dans la fente visuelle d’un char français
qui s’est aussitôt renversé. […] C’est Rommel, “notre Rommel” !
Maintenant, je formule une demande : puis-je avoir une carte pour chacun
de mes autres camarades […] ? » écrivait un soldat à l’expéditeur du
paquet-cadeau151.
Ayant commandé la division de panzers la plus combative et dynamique
de la Wehrmacht durant l’offensive de l’Ouest, Rommel était naturellement
tout désigné pour devenir la vedette d’un grand film de propagande. Dès le
début d’août 1940, le ministère de Goebbels s’occupa de tourner un long
métrage intitulé Sieg im Westen (Victoire à l’Ouest). Les scènes furent
filmées dans les endroits où s’étaient véritablement déroulées les batailles
de la campagne. Les hommes de Goebbels mirent les bouchées doubles afin
de compléter le tournage à la fin du même mois. Rommel, à qui Goebbels
avait demandé personnellement de collaborer au film, joua un rôle majeur, à
la fois devant et derrière les caméras. Il rejoua le franchissement de la
Somme et la course à la Manche, indiqua comment reconstituer les batailles
de sa « division fantôme » et montra à ses troupes comment interpréter
convenablement leur rôle devant les caméras. Dans le but de donner
davantage de réalisme au film, Rommel fit appel à des prisonniers de guerre
d’un bataillon des troupes coloniales françaises pour jouer la scène de leur
reddition dans un village. Une fois de plus pour les caméras, les chars de
Rommel chargèrent, leurs canons ouvrant le feu sur les positions ennemies.
Aux soldats noirs, Rommel demanda d’abandonner au moment opportun
leurs positions et d’accourir vers les chars allemands les mains en l’air et
avec des regards apeurés. Cependant, ils chargèrent leur rôle et en firent
trop, en particulier lorsqu’ils se mirent à hurler de terreur devant les chars.
Rommel interrompit alors le tournage de la scène et leur expliqua
patiemment, en recourant aux interprètes auprès de lui, que les acteurs
devaient montrer leurs émotions beaucoup plus subtilement. La scène de la
bataille fut finalement filmée avec une telle intensité que plusieurs
prisonniers de guerre perdirent la vie, ce qui ne diminua pas sa satisfaction
à l’issue du tournage : « Nous n’avons pas ménagé nos efforts pour montrer
comment ça s’est réellement passé. Il y avait encore aujourd’hui des Noirs
pour le tournage. Les gars se sont bien amusés et ont aimé tout
particulièrement leur faire lever les mains une fois de plus152. »
Dans l’attente de l’invasion de l’Angleterre, Rommel consacrait ses
loisirs à chasser avec des propriétaires fonciers français, ceux qui avaient
tendance à être proallemands et viscéralement anticommunistes, ou à mettre
à jour, à son quartier général établi dans une maison de ferme, sa propre
histoire de la campagne de l’Ouest. « Veux-tu voir comment j’écris ? »
demanda-t-il à Hesse en pointant une rangée de boîtes sous son lit. « Tiens !
Prenons le 23 mai. Premier dossier : les ordres reçus de mes supérieurs et
les rapports envoyés à eux. Deuxième dossier : les ordres donnés aux
troupes et leurs rapports envoyés à moi. Troisième dossier : les cartes et les
croquis du 23 mai. Quatrième dossier : mes photographies. Cinquième
dossier : les autres articles d’intérêt historique, comme les lettres trouvées
sur les morts, les ordres ennemis capturés, et les informations de chez nous
sur ma division et moi-même. » Il lui expliqua alors : « Tout cela
m’occupera à la retraite. Je vais écrire une suite à Infanterie greift an153. »
Durant cette période, les partisans de Rommel chez les jeunes officiers
de la Wehrmacht étaient plus nombreux que jamais. Ils venaient de loin et
en grand nombre pendant leurs permissions pour le rencontrer ou le voir ne
serait-ce qu’un instant. Flatté par sa popularité grandissante, sans cesse
alimentée par la presse qui louangeait constamment ses glorieux et brillants
exploits, Rommel témoignait de l’intérêt à ses nombreux admirateurs,
s’informait de leur épouse et de leur famille, s’enquérait de leurs
permissions ou de leurs médailles. Mais cette célébrité lui attirait jalousie et
animosité aussi bien à l’OKW qu’à l’OKH. Hesse, qui était désormais le
chef de presse de l’armée allemande, lui écrivit pour le prévenir de la
malveillance à son égard qui régnait dans les instances dirigeantes de la
Wehrmacht. Rommel l’imputait au ressentiment éprouvé par le vieil État-
Major général envers les officiers pleins de promesses qui gravissaient
rapidement les échelons de la hiérarchie militaire, mais qui lui étaient
étrangers de par leurs origines sociales.
À l’été 1940, au cours duquel il entraînait sa division pour l’invasion de
l’Angleterre, Rommel se montrait toujours aussi assoiffé d’honneurs et de
distinctions. Mais cette soif resta inassouvie. Le 19 juillet, lors d’une séance
à la Chancellerie du Reich, Hitler éleva le feld-maréchal Hermann Göring
au grade nouvellement créé de feld-maréchal du Reich ainsi que douze
colonels-généraux à celui de feld-maréchal. À la grande déception de
Rommel, Hitler n’accorda cependant aucune promotion à des officiers ayant
un grade au-dessous de général ou de commandant de corps d’armée. À la
fin d’août, Rommel fut encore une fois atteint dans son orgueil quand il
apprit que Friedrich Paulus et Karl Kriebel, deux de ses amis d’avant
guerre, avaient été promus au rang de lieutenant-général. Il fut davantage
piqué au vif du fait qu’il s’agissait de deux officiers de l’État-Major général
de l’armée de terre. Il exprima alors son amertume à Lucie : « Comme
d’habitude, il semble que nous, les soldats au front, ne soyons bons que
comme chair à canon. Aussi longtemps que cette clique sera au sommet, les
choses ne changeront jamais154. »
Aussi, lorsqu’il reçut un télégramme qui lui enjoignait de se présenter à
la Chancellerie du Reich le 9 septembre 1940, il était tellement convaincu
que Hitler allait lui remettre à cette occasion les feuilles de chêne à sa croix
de chevalier de l’ordre de la Croix de fer qu’il acheta une nouvelle barrette
pour son uniforme. Mais il fut de nouveau déçu, car Hitler voulait
seulement faire le point avec ses généraux. Rommel fut néanmoins honoré
de pouvoir s’asseoir à sa gauche pour le déjeuner et de se retrouver à sa
droite pour la conférence de guerre qui suivit immédiatement : « Ce n’était
qu’une rencontre officielle. Aucune nouvelle médaille n’a donc été
décernée. » Puis il ajouta sans convaincre : « Ce n’est pas important pour
moi155. »
Au moment où Hitler tenait conférence avec ses généraux à la
Chancellerie du Reich, la bataille aérienne au-dessus de la Manche et du
sud de l’Angleterre faisait rage depuis quelques semaines déjà. Rommel
était très optimiste quant à l’issue de cette bataille d’Angleterre : « Le
Führer m’a montré les résultats que nous avons obtenus jusqu’ici. Le
nombre d’objectifs militaires à Londres que nous avons déjà détruits est
remarquable. Et tout cela n’est probablement qu’un début156. »
Après cette conférence, Rommel en profita pour rencontrer son vieil
ami Hesse dans la banlieue de Berlin. Hesse lui parla en particulier des
rumeurs qui circulaient à l’OKH selon lesquelles Hitler aurait l’intention de
prêter son concours à Mussolini en Afrique du Nord. Rommel le rassura
aussitôt : « Pas un seul homme et pas un seul sou pour l’Afrique ! C’est ce
que le Führer vient juste de me dire en personne. » Hesse lui demanda alors
de quelle manière Hitler envisageait de vaincre l’Angleterre. Rommel
répondit sur un ton affirmatif : « Il dit qu’il brisera la Grande-Bretagne en
mille morceaux et enveloppera le pays dans un linceul157. »
Manifestement, Rommel avait une confiance inébranlable en Hitler. Il
n’était d’ailleurs pas le seul. Les campagnes militaires expéditives en
Pologne et en France avaient eu pour résultat que la grande majorité des
hauts gradés de la Wehrmacht considéraient désormais Hitler – pour
reprendre les mots prononcés à l’été 1940 par le feld-maréchal Wilhelm
Keitel, le chef de l’OKW – comme le « plus grand chef d’armée de tous les
temps ». De même, cette conviction que Hitler était un « génie stratégique »
infaillible les amenait à obéir aveuglément à ses ordres. Après tout, le Reich
n’était-il pas parvenu à vaincre la France en seulement six semaines de
combats, ce qu’il n’avait pas été en mesure d’accomplir pendant quatre
longues années de guerre lors du précédent conflit mondial ?
À la mi-septembre 1940, Rommel retourna sur les côtes de la Manche
pour poursuivre les préparatifs relatifs à l’invasion de l’Angleterre. À
Rouen, il supervisait les exercices d’embarquement et de débarquement de
ses troupes ainsi que de ses chars et de ses camions sur des chalands et des
péniches, c’est-à-dire sur des moyens de fortune qui avaient été convertis
tant bien que mal pour l’opération amphibie projetée à travers la Manche. Il
ne savait cependant pas que Hitler avait abandonné dès la fin juillet l’idée
d’envahir l’Angleterre et qu’il se concentrait depuis lors sur les préparatifs
d’une attaque contre l’Union soviétique, persuadé qu’elle serait écrasée
aussi rapidement que la France.
Rommel et ses hommes passèrent l’hiver en Gironde. Après une brève
permission à Wiener-Neustadt, il rentra à Bordeaux. À son grand regret, il
ne put célébrer les fêtes de fin d’année avec sa famille. Le 6 janvier 1941, il
écrivit à sa femme et souligna en particulier le mode de vie arriéré des
Français de la région bordelaise : « Nous attendons pour demain des
visiteurs distingués qui inspecteront nos quartiers. Nous sommes loin d’être
confortablement installés. Les vignerons de la région passaient
probablement leur vie il y a mille ans dans les mêmes misérables taudis que
ceux d’aujourd’hui – maisons primitives construites en moellons de grès
avec des toits plats en tuiles rondes, exactement semblables à celles des
Romains. Beaucoup de villages n’ont même pas d’eau courante et les
habitants se servent encore de vieux puits. Aucune maison n’est aménagée
pour se protéger contre le froid. Les fenêtres ferment mal et l’air siffle à
travers les fentes158. »
Au début de février 1941, un an à peine après la première présentation
du film sur la Luftwaffe durant la campagne de Pologne, la première du
film Sieg im Westen avait lieu au Ufa-Palast à Berlin. Pour cette grande
occasion, des bannières arborant le svastika et des drapeaux de guerre du
IIIe Reich avaient été drapés devant le cinéma. La fanfare militaire jouait
pour accueillir les hauts gradés de la Wehrmacht et les dignitaires du parti
nazi. Quand le film fut subséquemment présenté dans les autres cinémas de
la capitale du Reich, les bureaux de vente des billets furent littéralement
assaillis par des masses de gens. Les Allemands regardaient le film en
sachant que Hitler venait juste de donner à leur « général de panzers » un
nouveau commandement en Afrique du Nord.
6
L’HANNIBAL DES TEMPS MODERNES
En un sens, Rommel avait eu raison d’envoyer à Hitler son manuscrit,
en espérant récolter un commandement plus important dans la Wehrmacht.
Le 5 février, Rommel était en permission chez lui à Wiener-Neustadt depuis
deux jours quand il reçut durant la soirée la visite d’un aide de camp de
Hitler. Celui-ci lui enjoignait de se présenter dès le lendemain à Berlin afin
d’y rencontrer Hitler et le feld-maréchal Walther von Brauchitsch, le
commandant en chef de l’armée de terre.
Les jours suivants, Rommel informa Lucie des rebondissements avec
un souci presque puéril de l’allusion codée : « L’avion a atterri à l’aéroport
de Staaken à 12 h 45. Je suis allé rencontrer d’abord le commandant en
chef, qui m’a donné des instructions sur mon nouveau poste ; puis le Führer.
Ça avance ! Mes effets personnels arrivent ici. Je ne peux emporter avec
moi que le strict nécessaire. Tu peux imaginer que tout cela me fait tourner
la tête. […] Ma permission a donc été encore une fois écourtée. Ne sois pas
fâchée, il doit en être ainsi. Le nouveau poste est extrêmement
important159. » Le lendemain, nouvel indice : « J’ai dormi la nuit dernière
sur mon nouveau poste. Celui-ci sera une façon de suivre un traitement pour
mon rhumatisme160. » Lucie se rappela qu’un médecin avait déjà conseillé
au général d’aller prendre le soleil en Afrique. Voilà pour les sables, restait
encore à comprendre ce que l’Allemagne allait y faire.
Le 10 juin 1940, au vu des succès de la Wehrmacht, Mussolini déclara
la guerre à la France, déjà à genoux, et à la Grande-Bretagne. Il espérait, la
victoire acquise, obtenir sa part du butin, notamment des avantages en
Méditerranée qu’il avait décrété être le Mare Nostrum des Italiens. La
Tripolitaine et la Cyrénaïque, qui formaient la colonie italienne de Libye,
constituaient des pièces maîtresses dans sa vision géostratégique. Ainsi
donnait-il le branle aux préparatifs d’une attaque contre les Britanniques en
Égypte, dans l’espoir de s’installer sur le canal de Suez.
Le 12 septembre, le maréchal Rodolfo Graziani, le commandant des
troupes italiennes en Afrique du Nord, déclencha l’offensive contre
l’Égypte. En moins d’une semaine, elle fut arrêtée à Sidi-Barrani, à environ
100 kilomètres de l’autre côté de la frontière. Hitler offrit à Mussolini, son
allié, une unité de panzers en soutien.
Suggestion repoussée avec hauteur par le Duce qui affirmait projeter
une deuxième offensive à la fin décembre. Au lieu de quoi, le 28 octobre,
Mussolini envahit la Grèce depuis l’Albanie. Le Führer, placé devant le fait
accompli, était furieux de cet impair stratégique dans les Balkans : « Rien
pour la Libye et rien pour l’Albanie », dit-il à ses chefs de l’OKH le
1er novembre.
Sauf que l’armée britannique avait profité de l’arrivée de renforts pour
organiser une contre-attaque le 9 décembre. Les troupes du lieutenant-
général O’Connor gagnèrent du terrain à un point tel qu’au dixième jour des
opérations elles assiégeaient déjà la forteresse de Bardia, d’où Graziani
avait déclenché son offensive. Mussolini se résolut à accepter la division de
panzers et aussi du matériel de guerre pour équiper ses propres forces.
Hitler ne daigna pas répondre avant le 9 janvier 1941, après qu’il eut
appris la chute de Bardia le 5 janvier et le début du siège de Tobrouk trois
jours plus tard. Il décida alors d’envoyer une petite force blindée en Libye,
le mois suivant. Mais la retraite italienne tournait à la débâcle : le
22 janvier, la garnison de Tobrouk se rendit aux Britanniques ; trois jours
plus tard, le major-général Hans von Funck, commandant de la 5e division
légère, remit un rapport d’évaluation où, après sa visite sur place, il
concluait que la force de blocage proposée par le Führer serait insuffisante :
il manquait au moins une division de panzers.
Quoique impressionné par les propos de Funck, Hitler jugeait celui-ci
trop pessimiste et sous le coup de la retraite italienne. L’important était
d’expédier en Libye un commandant à poigne, des troupes fraîches et bien
équipées. Ainsi prit forme l’opération « Tournesol ». C’est le major-général
Johannes Streich, un Prussien âgé de 49 ans, qui fut choisi. On décida
également de mettre sur pied un état-major pour assurer le commandement
du corps expéditionnaire allemand. Hitler ordonna qu’il fût placé sous les
ordres de Rommel et justifia son choix en rappelant que celui-ci était un
« commandant incroyablement dur, qui a commandé sa division de panzers
en France comme un détachement de reconnaissance et avancé jusqu’à la
côte de la Manche sans égard pour le danger ou l’épuisement physique161 ».
Une fois de plus, Hitler n’avait pas tenu compte des recommandations
de l’État-major général. Von Brauchitsch et Halder avaient indiqué en
premier choix von Manstein, l’auteur du plan victorieux de mai 1940. Leur
second choix se portait sur Funck. Mais le Führer ne faisait pas confiance à
Manstein, en raison de sa trop grande indépendance d’esprit et de caractère,
ni davantage à Funck, on l’a vu.
Selon Hitler, les conditions climatiques et la topographie particulière
d’Afrique du Nord exigeaient un homme de la trempe de Rommel. À ses
yeux, ce dernier était perpétuellement optimiste et n’hésitait surtout pas à
employer des tactiques non conventionnelles pour se rendre maître d’une
situation critique. En 1942, il confia à un diplomate italien avoir considéré
sérieusement la candidature de Manstein : « Mais j’ai choisi Rommel parce
qu’il sait comment inspirer ses troupes […]. C’est une aptitude absolument
essentielle pour tout commandant d’une unité qui doit combattre dans des
conditions climatiques particulièrement difficiles comme celles d’Afrique
du Nord […]162. » Dans une lettre du 5 février 1941 à Mussolini, Hitler
vantait les qualités de Rommel, « le général des forces blindées le plus
audacieux que nous ayons dans l’armée allemande163 ».
C’est ainsi que Hitler convoqua Rommel à la Chancellerie du Reich le
6 février. Il lui décrivit la situation militaire en Afrique du Nord et le détail
de sa mission. Pour flatter son orgueil, le Führer lui confia qu’il était
l’homme le plus capable de s’adapter rapidement aux conditions
particulières du théâtre des opérations africain. Rommel rapporta
évidemment cette déclaration à son épouse.
Plus tard, il lui raconta que Hitler avait nommé son corps
expéditionnaire l’Afrikakorps, par égard à l’époque où il avait servi dans
l’Alpenkorps. Par cette appellation, Hitler combinait adroitement les
traditions de la vieille et de la nouvelle Allemagne. C’était en même temps
donner un coup de patte à son allié, puisque l’Alpenkorps avait combattu
avec succès les Italiens lors de la Première Guerre mondiale.
Rommel quitta la Chancellerie du Reich avec les directives écrites du
feld-maréchal Keitel, le chef de l’OKW, qui lui serviraient lorsqu’il aurait
affaire avec les Italiens à Rome et en Libye : « Les troupes allemandes ne
seront pas engagées dans une bataille vaine. » Il faisait ainsi allusion à
l’intention des Italiens de ne défendre que Tripoli. Cette région était trop
étroite pour que la Luftwaffe pût y avoir une base aérienne. Si les Italiens
persistaient, Rommel devait annoncer à Graziani le retrait allemand.
Avec le titre officiel de « commandant des troupes allemandes en
Libye », Rommel quitta la capitale du Reich. Comme on pouvait s’y
attendre, vu son désir ardent de gravir les échelons de la hiérarchie
militaire, il tenait mordicus à cette désignation, même après que son
commandement fut officiellement nommé Afrikakorps le 19 février 1941.
Or, dans le jargon militaire, commandant (Befehlshaber) était un rang plus
élevé que commandant de corps (Kommandierender General). Mais
ambitieux comme il l’était, Rommel ne s’en formalisait pas outre mesure.
Étant donné la gravité de la situation et la léthargie du commandement
italien, Rommel avait déjà décidé une première entorse à sa mission qui le
confinait essentiellement à une reconnaissance ; il prendrait le
commandement au front dès l’arrivée des premières troupes allemandes. Le
major-général Rintelen, à qui il avait fait part de cette intention à Rome, lui
avait conseillé d’y renoncer, disant que « c’est la façon de perdre à la fois
son honneur et sa réputation164 ». C’était mal connaître Rommel, dont la
fraîche promotion au grade de lieutenant-général le 9 février accroissait
l’impétuosité.
Lorsqu’il atterrit à Tripoli le 12 février 1941, foulant le sol africain pour
la première fois, les Italiens battaient toujours en retraite vers ce port.
Rommel se rendit compte que le moral dans les cercles militaires à Tripoli
était bas, plusieurs officiers italiens ayant déjà fait leurs bagages dans
l’espoir de pouvoir rentrer rapidement au pays. Graziani venait d’être
remplacé par le général Italo Gariboldi, qui n’était pas connu pour son
doigté. Quand Rommel lui parla de son plan d’établir une ligne de défense
avancée à Syrte, loin à l’est de Tripoli, le nouveau commandant des forces
italiennes en Afrique du Nord haussa les épaules d’un air de doute et lui
suggéra d’aller y jeter lui-même un coup d’œil.
C’est justement ce que Rommel se proposait de faire l’après-midi
même. À bord d’un bombardier Heinkel 111, il ne trouva nulle part la
moindre fortification de campagne autour du port de Tripoli. À l’est de
celui-ci, il remarqua une ceinture de sable qui pourrait s’avérer utile comme
obstacle naturel aux véhicules ennemis. Le long du littoral méditerranéen, il
aperçut la Via Baldia, cette grande route côtière qui allait de Tripoli jusqu’à
la frontière égyptienne. Somme toute, il était conforté dans son intention de
fortifier Syrte.
Le soir même, il dîna avec les généraux italiens dans un hôtel de
Tripoli. Ceux-ci ne lui firent pas une grande impression. L’ambiance n’était
guère chaleureuse et Rommel mit rapidement un terme aux papotages
lorsqu’il répondit « Longarone ! » à un homologue italien qui s’enquit de
l’endroit où il avait reçu sa Pour le Mérite165. Cette soirée fut en quelque
sorte annonciatrice de l’avenir, car Rommel allait toujours avoir des
rapports tendus avec les généraux italiens, quand il ne serait tout
simplement pas à couteaux tirés avec eux.
Rommel entendait profiter de son nouveau commandement pour
remporter de grands succès militaires. Cependant, le théâtre des opérations
nord-africain était avant tout celui de l’Italie et Rommel se trouvait
formellement placé sous les ordres du Commando Supremo à Rome. Aussi
s’inquiétait-il déjà de la possibilité que les Italiens puissent s’attribuer le
mérite de ses futures victoires militaires. Il fit part de son souci à Schmundt
et lui demanda de faire le nécessaire. Deux jours après être rentré en
Allemagne, Schmundt en glissa un mot à Hitler et put lui confirmer dans un
message du 19 février : « Le Führer va s’assurer que cette fois-ci il n’y ait
plus aucune déformation historique en ce qui concerne l’attribution des
mérites166. »
Schmundt, à qui Rommel avait remis une longue liste d’exigences avant
son retour en Allemagne, lui écrivit par la même occasion : « Je suis arrivé
au Berghof dimanche et j’y ai trouvé le Führer qui attendait déjà
fébrilement des nouvelles ! Je lui ai rapporté exactement ce que vous avez
dit, et le Führer est évidemment enchanté de l’initiative dont vous avez fait
preuve, Herr General, en vous attaquant à votre nouvelle tâche. Il concentre
toute son attention sur le théâtre de guerre libyen et appréhende les deux
prochaines semaines. » Schmundt ajoutait : « [..] le Führer m’a autorisé à
satisfaire à toutes vos demandes167. » Hitler consentit en fait à expédier
immédiatement en Libye par bateau des armes antichars, des mines, le
5e régiment blindé ; la 15e division de panzers suivrait.
Le 14 février, un navire allemand débarqua dans le port de Tripoli le
premier détachement de l’Afrikakorps : le 3e bataillon de reconnaissance et
le 39e bataillon antichar de la 5e division légère, plus six mille tonnes
d’équipement de guerre – camions, voitures blindées, canons, fusils,
munitions, tentes, mousselines. Dès le lendemain, Rommel montra à quel
point il était le général le plus fertile en ruses et en stratagèmes.
Tout d’abord, il fit défiler ses premières unités dans les rues de Tripoli,
non sans avoir ordonné préalablement aux chars qui étaient passés en revue
de se mettre immédiatement de nouveau en ligne à l’arrière de la colonne
qui formait la parade militaire pour donner l’illusion qu’elle était sans fin.
Ses chars firent ainsi plusieurs fois le tour des mêmes pâtés de maisons de
la capitale libyenne avant de rouler en direction de l’est jusqu’à Syrte, qui
se trouvait approximativement à 400 kilomètres à l’est de Tripoli et à 250
kilomètres à l’ouest d’El-Agheila, là où étaient déployées les forces
britanniques les plus proches. Son objectif était de donner l’impression aux
observateurs qu’il disposait d’une force de combat imposante.
Ensuite, pour tromper la reconnaissance aérienne de l’ennemi, il fit
construire plusieurs centaines de modèles de chars en bois ou en carton
dans le but de conforter cette impression. Certains de ces modèles étaient
stationnaires, tandis que d’autres étaient montés sur des châssis de
Volkswagen. Les camions et les motocyclettes roulèrent parmi ces modèles
de chars en bois ou en carton, alors que les véritables chars blindés
laissaient méthodiquement des traces dans le sable pour leurrer la
reconnaissance aérienne de l’ennemi. Pour grossir davantage l’importance
de sa force blindée, Rommel fit également monter sur des camions des
moteurs d’avion à hélices qui soulevaient des nuages de poussière énormes.
Succès garanti : un message radio décrypté par les services de
renseignements de l’Afrikakorps confirmait qu’un agent britannique avait
informé Londres du débarquement de plus de 1 000 chars allemands. Si ce
chiffre fut rapidement révisé à la baisse, il incita toutefois l’ennemi à ne pas
bouger168.
Ce que Rommel ignorait à ce moment-là, c’est que les Britanniques
avaient déjà retiré quelques-unes de leurs meilleures unités de Libye pour
les envoyer en Grèce. Quand ils apprirent que Hitler avait envoyé un corps
expéditionnaire allemand en Afrique du Nord, il était déjà trop tard pour
remédier à cette nouvelle situation. Non seulement ils n’avaient pas exploité
les difficultés des Italiens en Libye pour pousser jusqu’à Tripoli et les
expulser du même coup de leur dernière possession en Afrique du Nord,
mais ils avaient laissé un minimum de forces pour tenir la Cyrénaïque.
Ainsi, la VIIe division blindée était retournée en Égypte à la fin de février
pour se reposer. Sa place était occupée par une partie de la IIe division
blindée nouvellement arrivée et inexpérimentée, tandis que le reste de cette
unité était parti en Grèce. Idem chez les Australiens. Quant à O’Connor, il
avait été relevé par le général sir Philip Neame, qui n’avait encore jamais
exercé de commandement dans la guerre du désert.
Ce dernier replia aussitôt le gros de ses troupes à Agedabia, une petite
ville située à environ 150 kilomètres au nord-est d’El-Agheila, où il ne
laissa qu’une petite force. Mais il ne s’attendait pas pour autant à une
attaque allemande imminente, comme en fait foi un rapport de la situation
envoyé à Londres par le général sir Archibald Wavell, le commandant en
chef des forces britanniques au Moyen-Orient. Le 2 mars 1941, après avoir
averti ses supérieurs que des troupes allemandes commençaient à débarquer
à Tripoli, Wavell soulignait que Rommel attendrait en toute logique d’avoir
concentré deux divisions ou plus avant d’essayer de lancer une attaque
sérieuse, et concluait que les difficultés rencontrées rendaient une telle
attaque invraisemblable avant la fin de l’été. Les chiffres concernant les
forces allemandes débarquées jusqu’alors à Tripoli justifiaient son opinion.
Aucun général inspiré par la prudence n’oserait en effet lancer une attaque
avec des forces aussi modestes. Mais malheureusement pour Wavell,
Rommel était un général audacieux, parfois téméraire, qui adorait bluffer
l’ennemi.
Les Anglais ne bougeant pas, Rommel ordonna au major-général
Streich de partir en reconnaissance vers l’est le long de la côte depuis Syrte
avec les premières unités arrivées de sa 5e division légère. Streich atteignit
facilement Mugtaa le 4 mars, sans même rencontrer l’ennemi. À cet endroit,
un marais salant quasiment impraticable pour les véhicules s’étendait de la
Via Baldia jusqu’à l’intérieur du désert, procurant ainsi à Rommel une
nouvelle position de défense. Plein d’entrain, il écrivait à Lucie : « Le front
est maintenant à 800 kilomètres à l’est [de Tripoli]. Mes troupes arrivent.
C’est le tempo qui importe maintenant. » Il était également tout fier de lui
rapporter ceci : « […] le Führer est très heureux du retournement de la
situation qui s’est produit depuis mon arrivée ici […]. Il approuve mes
mesures à tous points de vue169. »
Rommel commençait déjà à rêver de grandioses conquêtes militaires.
Le 5 mars, lors de la projection du film Sieg im Westen, il proclama aux
hauts gradés italiens invités à la séance qu’ils regarderaient un jour un film
intitulé Sieg in Afrika (Victoire en Afrique)170. Quand un jeune lieutenant,
qui venait à peine d’être chassé d’Érythrée par l’armée britannique, se
présenta à Rommel comme officier d’état-major, celui-ci se fit fort non
seulement de vaincre l’ennemi en Afrique du Nord, mais aussi de
reconquérir les anciennes colonies allemandes. « Nous allons avancer
jusqu’au Nil, déclara-t-il sur un ton convaincu. Ensuite, nous allons tourner
à droite et tout reconquérir171. » Le 9 mars, dans une lettre à Berlin, il
précisa ses objectifs pour la campagne d’Afrique du Nord : « Mon premier
objectif est la reconquête de la Cyrénaïque ; mon second, l’Égypte
septentrionale et le canal de Suez. » Même si le canal de Suez se trouvait à
2 500 kilomètres à l’est de Tripoli, il pesait évidemment chacun de ses
mots. « Assurer le ravitaillement d’une telle campagne sera une opération
extrêmement difficile, admettait-il. Mais le plus gros des combats aura lieu
en Cyrénaïque, là où il y a de l’eau en abondance172. »
Le 11 mars, le 5e régiment blindé de la 5e division légère arriva enfin à
Tripoli, avec 120 chars, la moitié étant des Panzer III et des Panzer IV, le
reste des chars de combat légers. Rommel disposait alors d’un régiment
blindé, de deux bataillons de mitrailleurs, de deux bataillons de
reconnaissance, d’un bataillon antiaérien et de trois batteries d’artillerie,
soit une force légèrement inférieure à celle qu’il avait sous son
commandement lors de la campagne de France. Quant au nombre de chars,
il représentait un peu plus de la moitié de celui de la 7e panzers.
Les troupes allemandes fraîchement débarquées en Afrique du Nord
manquaient de filtres pour protéger les carburateurs des véhicules motorisés
des tempêtes de sable, ainsi que de chenilles larges pour que les blindés ne
s’enlisent pas immédiatement dans les dunes. Elles n’étaient pas non plus
préparées à combattre dans le désert. Non seulement elles n’étaient pas
encore accoutumées aux nouvelles conditions climatiques, mais leur
équipement n’était pas adapté à la chaleur, au sable et au vent du désert
nord-africain. En outre, plusieurs soldats et officiers allemands se faisaient
des illusions sur la guerre qui les attendait dans le désert, à commencer par
Rommel lui-même qui y voyait l’opportunité de suivre un traitement pour
son rhumatisme, ignorant sans doute la fraîcheur des nuits dans le désert.
Le 19 mars, Rommel s’envola pour Berlin. Il y rencontra le lendemain
Hitler et les chefs de l’OKH. Au début de la conférence, le Führer lui
conféra les fameuses feuilles de chêne qu’il convoitait depuis la fin de la
campagne de l’Ouest. Rommel était le dixième haut gradé de la Wehrmacht
à les recevoir. En présence des autres officiers, le Führer ne tarit pas
d’éloges sur son général préféré, en particulier pour son travail en Afrique
du Nord173.
Ce fut cependant son seul moment agréable de la journée, car
Brauchitsch et Halder refroidirent son ardeur et son enthousiasme en
refusant de donner suite à ses plans de conquêtes militaires et en persuadant
Hitler de faire de même. Après la guerre, Halder, ce chef d’État-Major
général extrêmement compétent issu d’une famille d’officiers bavarois,
raconta en détail cet épisode, non sans cacher son aversion pour Rommel :
« À ce moment-là, j’avais fait comprendre au feld-maréchal von
Brauchitsch que, vu la domination de la Méditerranée par l’ennemi, nous ne
pouvions envoyer [en Afrique du Nord] et [y] ravitailler que trois ou quatre
divisions au maximum […]. Certes, la situation militaire devait tôt ou tard
se détériorer pour les Italiens. Mais plus longtemps nous pourrions éviter
leur défaite, ne serait-ce que pendant plusieurs années, mieux iraient les
choses pour nous […]. Rommel nous expliqua qu’il allait bientôt conquérir
l’Égypte et le canal de Suez, puis nous parla ensuite de l’Afrique de l’Est
allemande. Je ne pus m’empêcher de lui faire un sourire quelque peu
impoli, et lui demandai de quoi il avait besoin à cette fin. Il estimait avoir
besoin de deux autres corps de panzers. Je lui demandai alors : “Même si
nous les avions, comment allez-vous les ravitailler ?” À cette question, je
reçus la réponse classique : “Cela m’est tout à fait indifférent. C’est vous
que ça regarde174 !” »
Ce que Rommel ne savait pas encore à ce moment-là, c’est que Hitler et
les chefs de l’OKH préparaient depuis plusieurs mois déjà une grande
offensive contre l’URSS pour la fin du printemps 1941 qui nécessitait un
maximum de forces opérationnelles disponibles. En outre, ils étaient
accaparés par les préparatifs de la campagne contre la Grèce qu’ils allaient
déclencher au début d’avril 1941 pour occuper ce pays et en chasser les
forces britanniques qui y avaient pris pied quelques semaines auparavant.
Par conséquent, Brauchitsch et Halder donnèrent des instructions à Rommel
qui lui intimaient tout simplement de tenir sa ligne de défense actuelle et de
préparer des opérations localisées, à échelle réduite. Ces instructions
verbales furent renforcées le lendemain par des ordres écrits. Rommel
retourna donc en Libye fort mécontent et déterminé à désobéir pour montrer
ce dont il était capable contre un ennemi supérieur en effectifs et en
matériel de guerre.
Mais il comprenait mal les véritables desseins du Reich. De toute
évidence, il surestimait grossièrement l’importance de la Grande-Bretagne
dans la stratégie globale de Hitler. En envoyant un corps expéditionnaire
allemand pour prévenir la perte de l’Afrique du Nord, le Führer espérait
seulement préserver son alliance avec l’Italie et gagner du temps pour
défaire l’Union soviétique, ce qui lui permettrait d’isoler la Grande-
Bretagne. En d’autres termes, avec l’annihilation de la Russie bolchevique,
Hitler voulait faire comprendre à Winston Churchill, le Premier ministre
britannique, qu’il serait vain pour son pays et pour l’Empire de continuer la
guerre contre l’Allemagne. Il entendait ainsi exploiter son objectif principal
à l’Est afin d’obtenir ce qui avait pourtant été un moment la condition
préalable à cette opération militaire : la conclusion d’un accord avec la
Grande-Bretagne.
Non seulement Rommel n’était pas encore au courant de la campagne
imminente contre la Russie soviétique, mais il pensait occuper une position-
clé sur le dernier théâtre des opérations terrestre dans la guerre contre le
seul ennemi du Reich, la Grande-Bretagne. D’où sa réflexion sur
« l’importance » de ce nouveau poste175. Il interprétait les intentions du
Führer comme une stratégie de conquête de l’Égypte et du canal de Suez.
Tablant sur des renforts, en particulier grâce à l’arrivée d’autres divisions de
panzers, il entendait passer à l’attaque dans les plus brefs délais.
Étonnamment, il adopta cette ligne de conduite alors qu’on se souvient que
Hitler et les chefs de l’OKH lui avaient clairement prescrit, le 20 mars, de
ne pas mener des opérations de grand style et qu’ils lui avaient annoncé
aucun renfort significatif avant l’automne 1941.
À son retour, Rommel s’aperçut que les Britanniques avaient poursuivi
leur mouvement de repli. El Agheila, un fort et un point d’eau à 30
kilomètres à l’est de Mugtaa, tomba entre les mains des faibles forces de
Streich le 24 mars. Les troupes britanniques se replièrent sur Mersa-el-
Brega, 50 kilomètres plus à l’est. La facilité avec laquelle Streich s’était
emparé d’El-Agheila incita Rommel à pousser plus avant. Il était clair pour
lui que les Anglais surestimaient ses forces blindées, réelles ou pas, car les
Allemands disposaient de forces aériennes équivalentes à celles des
Britanniques, ce qui leur permettait de dissimuler à l’ennemi leur faiblesse
au sol.
Conformément aux instructions de Berlin et à celles du général
Gariboldi, Rommel n’était pas autorisé à lancer une attaque contre Mersa-
el-Brega avant la fin mai, c’est-à-dire avant l’arrivée de la 15e division de
panzers. Mais attendre jusqu’à la fin mai, jugeait-il, c’était laisser le temps
aux Anglais de faire venir des renforts et de construire une ligne de défense
qui se révélerait peut-être imprenable pour ses troupes, même à effectifs
complets. Ne tenant pas compte des ordres de ses supérieurs, il décida de
reprendre son avance176.
Le 31 mars, Rommel ordonna à Streich d’attaquer Mersa-el-Brega. Les
Britanniques abandonnèrent leur position et Streich fit miner le secteur et y
installa des canons antiaériens pour les empêcher de revenir. De bonne
humeur, Rommel se rendit au poste de commandement de Streich le
lendemain midi. « Quand allons-nous nous rencontrer à Agedabia ? » lui
demanda-t-il dès son arrivée. Agedabia était à environ 80 kilomètres au
nord-est de la Via Baldia, c’est-à-dire bien au-delà de la ligne d’arrêt fixée
par Halder. Streich, qui ne savait pas si Rommel parlait sérieusement,
répondit : « Nous allons devoir voir si c’est possible. » Après le départ de
Rommel, Streich donna l’ordre à ses troupes de reprendre leur avance le
lendemain matin, 2 avril. Il n’en avisa pas Rommel et celui-ci ne le contacta
pas avant son retour aux avant-gardes de la 5e division légère. Jouant la
surprise, il s’exclama d’un ton autoritaire : « Qu’est-ce qui se passe ici ? »
Streich répondit avec vivacité : « Je pensais que nous ne devions pas donner
à un ennemi en retraite la moindre possibilité de se retrancher sur une
nouvelle position. J’ai donc fait avancer ma division jusqu’ici, et je suis sur
le point d’attaquer Agedabia. » Rommel lui répondit : « Ce ne sont pas mes
ordres, mais j’approuve177. » Trois heures plus tard, Streich s’emparait
d’Agedebia, juste au moment où son chef réapparaissait, ce qui lui permit
dans ses Mémoires sur la campagne africaine de s’attribuer tout le mérite de
l’intervention.
Rommel prit alors pleinement conscience du mouvement de repli
général amorcé par les Britanniques en Cyrénaïque. Évidemment, ceux-ci
s’efforçaient de garder le reste de leurs forces intactes. Agedebia était le
point de départ d’une demi-douzaine de routes dans le désert coupant à
travers la Cyrénaïque. Rommel était bien décidé à en tirer parti pour
progresser vers l’est, malgré l’opposition ferme de Gariboldi. Le 3 avril,
Rommel se décida pour une attaque sur trois fronts à travers la Cyrénaïque.
S’il agissait assez rapidement, il pourrait très bien y anéantir toutes les
forces ennemies. La poussée le plus au sud couperait à travers le désert,
empruntant une ancienne route pour les caravanes qui conduisait
d’Agedabia jusqu’à la frontière égyptienne en passant par Ben-Gania, Bir-
Tengeder, Bir-Hakeim et Bir-el-Gubi. Un bir était un point d’eau, du moins
en théorie. Rommel confia au comte Gerhard von Schwerin, un lieutenant-
colonel prompt à prendre la mouche, mais qui avait du métier, la charge
d’une force germano-italienne. Streich commanderait un autre détachement
sur une route parallèle. Enfin, ayant appris d’un prêtre italien que Benghazi,
la capitale de la Cyrénaïque, était en cours d’évacuation, il y expédia un
bataillon de reconnaissance.
Rommel savait très bien qu’il désobéissait à ses supérieurs. Mais ses
prévisibles succès militaires, selon lui, prouveraient qu’il avait eu raison
d’agir ainsi : « Depuis le 31 mars, nous attaquons avec des succès
remarquables. Nos supérieurs à Tripoli et à Rome, et peut-être même à
Berlin, seront frappés de consternation. J’ai pris le risque d’avancer, en
dépit des ordres et des instructions qui m’ont été préalablement donnés,
parce qu’il y avait une belle occasion à saisir. Il n’y a pas de doute qu’ils
vont finir par approuver mon initiative en disant qu’ils auraient fait à ma
place exactement la même chose. Nous avons déjà atteint notre premier
objectif, que nous n’étions pourtant pas censés atteindre avant la fin de
mai178. »
À Berlin, l’avance de Rommel jeta la consternation. Les dirigeants de la
Wehrmacht craignaient que l’impétueux général en vienne à essuyer un
revers de fortune par sa témérité, ce qui dérangerait les plans d’invasion des
Balkans et de l’URSS qui avaient nécessité une préparation minutieuse de
plusieurs mois. Keitel lui envoya un message radio pour lui rappeler les
directives de Hitler : « Les offensives limitées que cela nécessite ne doivent
pas excéder les capacités de votre petite force […]. Par-dessus tout, vous
devez éviter tout risque d’exposer votre flanc droit, comme cela ne
manquerait pas de se produire en tournant au nord pour attaquer
Benghazi. » Évidemment, si les troupes anglaises devaient se retirer de la
Cyrénaïque, une toute nouvelle situation se présenterait à l’Afrikakorps.
Mais même dans ce cas, Rommel devait impérativement attendre de
recevoir de nouvelles directives de ses supérieurs avant d’entreprendre quoi
que ce soit179.
À ce moment précis, Gariboldi faisait une scène à Rommel et lui
enjoignait de se conformer à ses ordres et de ne pas poursuivre son avance
sans son autorisation. L’altercation qui suivit fut interrompue par le
message radio de Keitel, occasion inespérée d’un nouveau coup de bluff.
Rommel lut le message et annonça à Gariboldi qu’il était mentionné que le
Führer lui avait donné une « liberté d’action pleine et entière180 ». Gariboldi
resta sans réaction et, plus curieux encore, Rommel se persuada qu’il en
était ainsi : « Le Führer m’a adressé ses plus vives félicitations pour mes
succès inattendus. Il m’a également donné des directives concernant de
nouvelles opérations qui correspondent tout à fait à mes idées. Comme le
territoire en notre possession s’agrandit, nous pouvons maintenant
manœuvrer181. »
La perspective d’attaquer immédiatement à travers le désert de
Cyrénaïque consternait les propres commandants de Rommel. Streich
objecta qu’il avait besoin d’au moins quatre jours pour réapprovisionner la
5e division légère, car tous ses dépôts se trouvaient très loin derrière, sur la
frontière entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Rommel lui ordonna d’un
ton cassant de décharger immédiatement en plein désert tous les camions de
la division et de les réexpédier à vide pour ramasser l’essence et les
munitions de ces dépôts. Streich rétorqua : « Ma division sera alors laissée
en plan pendant au moins une journée. » Mais Rommel insista : « C’est la
façon d’éviter une effusion de sang et de conquérir la Cyrénaïque ! »
La Cyrénaïque présentait un paysage lunaire ; le djebel El-Akhdar était
une chaîne de montagnes largement fissurée, brisée seulement par quelques
vallées dans lesquelles le sable, généralement blanc ou jaune rougeâtre,
retardait la croissance de toute végétation. La mobilité était presque limitée
à la route du désert. Plus on avançait vers l’est, plus le paysage devenait
inhospitalier. Alors que sur une cinquantaine de kilomètres à l’est de
Benghazi l’œuvre de la colonisation italienne sautait aux yeux, autour de
Derna et de Tobrouk il n’y avait aucune trace d’habitation humaine. Même
les pins chétifs tombaient sous le vent, tandis que les arbustes épineux
atteignaient à peine la hauteur des genoux.
Pendant une semaine en ce début d’avril 1941, les troupes de Rommel
avancèrent avec peine à travers le désert. La chaleur dépassait parfois les 40
degrés et, la nuit, il gelait. Outre les vipères, les scorpions et les nuages de
mouches, se levaient soudainement des tempêtes de sable qui pouvaient
durer des jours. Les grains de sable s’infiltraient alors partout, même dans
les montres portées au poignet. Ils pénétraient dans les tentes, les yeux et le
nez, obstruaient les carburateurs des véhicules motorisés et se répandaient
sur les pare-brise comme de la pluie, bloquant par le fait même toute
visibilité au conducteur.
L’entreprise risquée de Rommel commença le 4 avril. Schwerin
progressait déjà vers l’est, sa tâche étant de couper à travers le désert
jusqu’à l’autre littoral à Tmimi et d’y bloquer la route côtière aux troupes
britanniques qui se repliaient en toute hâte et dans la confusion. Le
8e bataillon de mitrailleurs du colonel Gustav Ponath s’était également lancé
à l’assaut vers l’est avec des camions transportant suffisamment d’essence,
de nourriture et d’eau pour une progression de 500 kilomètres. Son objectif
était d’atteindre Derna, qui se trouvait également sur l’autre littoral.
Rommel avait assuré à Schwerin que le ravitaillement lui serait apporté par
pont aérien. Puisque les camions de la 5e division légère n’étaient toujours
pas revenus des dépôts d’approvisionnement, Rommel chercha Streich, le
trouva en train de somnoler et lui ordonna de « vider tous les réservoirs
d’essence du reste de vos transports automobiles dans vos chars et véhicules
de combat, et avancer tout de suite par Ben Gania jusqu’à la côte, entre
Derna et Tobrouk. Le reste de votre division pourra rattraper vos avant-
gardes quand les camions seront revenus des dépôts de carburant ». Un
général italien interrompit alors Rommel : « Mais ce chemin est un piège
mortel. Nous l’avons saturé de mines isothermes durant notre retraite il y a
deux mois ! » Rommel balaya d’un geste cette objection182.
À la nuit tombante, les chauffeurs, habitués aux routes asphaltées de
l’Europe, sortirent les uns après les autres de la chaussée ferme de la Via
Baldia pour s’avancer dans le désert de sable. Très vite, les roues des
véhicules s’enfoncèrent dans le sable jusqu’aux moyeux. Les camions qui
suivaient s’efforcèrent de les contourner, mais ils s’embourbèrent eux aussi
jusqu’aux essieux. Les tracteurs avancèrent dans l’obscurité pour les tirer de
là. Streich, qui voyait ses forces s’enliser et s’éparpiller sur un large
territoire en quelques heures à peine, était furieux et ordonna à tous les
véhicules d’allumer leurs phares et aux camions d’utiliser leurs treuils pour
se tirer les uns les autres du bourbier. Ils perdirent bientôt les routes du
désert de vue, et les cartes fournies par les Italiens n’étaient aucunement
utiles. Guidés par la boussole ou les étoiles, certains parvenaient tant bien
que mal à avancer, mais d’autres étaient coincés en plein désert, souffrant
de la soif et de la faim. Des explosions illuminèrent soudainement le ciel
alors qu’un convoi sautait sur des mines isothermes. Puis un camion de
munitions explosa, créant une boule de feu qui éclaira le désert dans un
rayon de plusieurs kilomètres. Au point du jour, le gros des forces de
Streich se trouva immobilisé, à court d’essence.
La chaleur du soleil posait d’autres problèmes. À Ben Gania, les chars
devaient s’arrêter, les moteurs à combustion interne surchauffant. Pis
encore, Rommel ne réussissait pas à entrer en contact avec son quartier
général par la radio, et celui-ci ne pouvait pas le joindre non plus. Tout cela
mettait la confusion dans les rangs de l’Afrikakorps au point que Rommel
se demandait combien de ses hommes réussiraient à atteindre l’autre côte
après une traversée du désert de quelque 350 kilomètres. Il survola alors
plusieurs fois celui-ci dans un Junker 52 pour repérer ses troupes et les
diriger vers leur objectif. Mais quelle était la bonne direction ? Il n’y avait
qu’un seul poteau indicateur en plein désert. Mais pas un seul chemin en
vue.
L’objectif semblait être l’ancien fort de construction turque d’El-
Mechili, un tas de pierres blanches en ruine qui s’élevait au-dessus des
mirages du désert, un point central d’où rayonnaient sept chemins vers les
côtes et l’intérieur du désert de Cyrénaïque. Rommel croyait qu’il ne s’y
trouvait qu’une faible garnison. Il se leva dès 4 heures le 5 avril et écrivit à
Lucie : « De grandes choses se passent en ce moment en Afrique. Espérons
que nous réussirons l’attaque que nous venons de déclencher183. »
La reconnaissance aérienne révéla ce même jour que le fort d’El-
Mechili était occupé par des troupes de garnison qui semblaient assez
puissantes. Rommel décida néanmoins de se concentrer sur El-Mechili,
contre l’avis de son état-major. Celui-ci préférerait faire de Tobrouk le
premier objectif, de manière à bloquer la route côtière à cet endroit pour
empêcher l’ennemi de s’échapper, et de ne laisser qu’une force masquée à
El-Mechili. Rommel restait irrésolu pour ce qui était de la suite des
opérations. Deux fois le 6 avril il donna des ordres différents au bataillon de
mitrailleurs de Ponath. D’abord, il lui intima l’ordre d’attaquer El-Mechili,
ensuite celui de foncer plutôt sur Derna. Puis il dépêcha un officier auprès
de Schwerin pour lui enjoindre de tourner au nord et d’attaquer El-Mechili.
À 6 h 30 le 6 avril, Rommel ne se trouvait plus qu’à 25 kilomètres au
sud du fort, mais il était presque seul. Son Afrikakorps était encore coincé à
travers le désert. Au bout de quelque temps, le lieutenant Hans-Otto
Behrendt, un égyptologue qui servait d’interprète, arriva avec quelques
camions, les premiers du détachement de Schwerin. Rommel lui donna pour
instructions de contourner El-Mechili afin de bloquer ses issues vers l’est.
À 7 h 30, un autre de ses aides de camp trouva Streich immobilisé dans un
lac salé asséché à quelques kilomètres de distance.
Rommel convoqua alors Streich et Schwerin à une conférence
tumultueuse. Ses deux subordonnés étaient légèrement vêtus d’une culotte
courte kaki, tandis qu’il était en grand uniforme, avec des bottes
d’équitation, une culotte et une tunique épaisses et grises. Sous un soleil
brûlant, il leur ordonna d’attaquer le fort à 15 heures. Mais Streich refusa,
lui signalant que ses chars et ses véhicules étaient toujours éparpillés à
l’arrière sur plus de 150 kilomètres à travers le désert, avec des châssis
endommagés, des moteurs qui ne tournaient pas rond, et sans essence.
Rommel explosa en injures et traita Streich de lâche. C’en était trop pour
celui-ci, qui dégrafa aussitôt sa croix de chevalier de l’ordre de la Croix de
fer et rétorqua : « Personne n’a jamais osé me dire cela auparavant. Retirez
vos paroles ou bien je la jette à vos pieds », dit-il en montrant du doigt sa
croix. Rommel retira ce qu’il avait dit en marmonnant.
Puisque Streich et Schwerin n’étaient pas en mesure de passer à
l’attaque à la tête de leurs forces respectives pour le moment, Rommel
décida de capturer en personne le fort le soir même avec les quelques
sections qu’il avait sous la main. « Cette opération a échoué », peut-on lire
dans le journal de guerre de Streich. Rommel n’en fit évidemment aucune
mention dans ses Mémoires. Il envoya à deux reprises le lendemain un
lieutenant dans le fort avec un ultimatum pour bluffer les Britanniques. À
chacune de celles-ci l’officier fut renvoyé les yeux bandés, la seconde fois
avec le message suivant : « Aucune intention de se rendre. »
Le 8 avril, Rommel s’envola plusieurs fois à la recherche du fer de
lance de son corps expéditionnaire, le 5e régiment blindé du colonel Herbert
Olbrich. Ce n’est qu’au coucher du soleil qu’il le repéra enfin. Atterrissant
sur un terrain jonché de grosses pierres, il prit violemment Olbrich à partie,
et songea à se débarrasser de ce Silésien, comme Streich, au moment
opportun. La nuit venue, il se posa près du poste de commandement de
Streich. Huit chars étaient maintenant arrivés ; un nouvel assaut fut décidé
pour le lendemain.
Rommel se leva dès l’aurore et écrivit une lettre à Lucie : « Je ne sais
pas si la date est exacte. Nous avançons à travers le désert sans fin jour
après jour et avons perdu les notions de temps et d’espace. […] Aujourd’hui
sera une autre journée décisive. Après une progression de 360 kilomètres à
travers le désert de sable et de pierres, nos forces principales arrivent et se
préparent à marcher au combat. […] Ce sera une autre Cannes, d’un style
moderne184. » La bataille de Cannes était la plus célèbre victoire d’Hannibal
sur les Romains.
Vers 6 heures, Rommel décolla pour survoler la zone de combat. Son
aide de camp, le lieutenant Hermann Aldinger, relata plus tard l’épisode :
« Le Storch décolle pour jeter un coup d’œil au front et à la disposition des
troupes. Le pilote se fait adresser le signe : “Descends !” À peine est-il
descendu que les troupes italiennes (par méprise) se mettent à tirer sur nous
avec tout ce qu’ils ont. Des projectiles percutent les ailes et, grâce à des
acrobaties aériennes, le pilote réussit de justesse à nous tirer de ce mauvais
pas. Au loin, à l’ouest, apparaissent des nuages de poussière : il doit s’agir
de nos troupes. Quelle n’est pas la surprise du général de constater qu’il
s’agit en fait de troupes britanniques se dirigeant vers l’ouest. Des
traînards ? Ou une contre-attaque britannique ? Il se doit de prévenir nos
troupes venant de l’ouest de ce danger. Treize kilomètres plus loin, le
général les trouve enfin et ordonne de se poser. Le pilote ne voit pas un gros
rocher et le Storch y laisse son train d’atterrissage. »
Aldinger raconta également la suite des événements : « Nos troupes
transportent un canon de 88 mm, mais elles racontent au général qu’il a été
mis hors d’action la nuit dernière dans des combats contre les Britanniques.
Elles se dirigent maintenant vers le nord afin de rejoindre les autres troupes.
Le général demande : “Quel transport avez-vous ?” “Un camion.” “Alors
foutons le camp d’ici. Les Britanniques seront là dans cinq minutes, ils ne
doivent pas nous trouver. Nous allons faire un détour à travers le désert. Je
connais le chemin.” Tout est chargé à bord, et une course folle commence.
En cours de route, nous ramassons trois ou quatre autres camions qui se
sont égarés. En dépit de toutes ces aventures, le général retourne sain et sauf
à notre poste de commandement. »
Le dénouement est pour ainsi dire dramatique : « Pendant ce temps,
nous pouvons voir une tempête de sable se lever – un ghibli. L’état-major
du général est prêt à partir. Nous n’avons pas parcouru 800 mètres que nous
sombrons soudainement dans une violente tempête. Tout notre état-major
est dispersé et nous nous retrouvons seuls. Nous pouvons seulement deviner
dans quelle direction nous allons à l’aide de la boussole et de l’indicateur de
vitesse. Nous zigzaguons, nous plissons nos yeux pour voir devant, parfois
le ciel s’éclaircit, parfois il devient rouge foncé. Dans la tempête de sable,
nous tombons sur trois estafettes, leurs têtes baissées, leurs motocyclettes
couvertes ; nous les emmenons avec nous et avançons à tâtons vers le
terrain d’aviation. Nous y trouvons d’autres traînards. Nous leur demandons
comment se déroule l’attaque. Personne ne sait. Nous avançons lentement à
tâtons le long d’une ligne téléphonique et soudainement nous nous
apercevons que nous sommes juste en dehors du fort d’El-Mechili. Il y a
des armes et de l’équipement qui traînent, et des centaines de prisonniers se
blottissant contre terre pendant que la tempête de sable fait rage et couvre
tout – comme un blizzard dans un brouillard dense. Dans la cour du fort, le
commandant de division (le général Streich) annonce au général : “El-
Mechili est tombé. Nous avons fait 1 700 prisonniers, incluant 70 officiers
et un général, et avons capturé des quantités de canons, de camions et de
nourriture185.” »
Rommel avait donc manqué la victoire à El-Mechili. Il en était de
même pour la force blindée d’Olbrich ; elle n’arriva pas avant midi. Les
tourelles de ses chars s’étaient de toute façon enrayées durant la tempête de
sable. Rommel approuva la décision d’Olbrich de démonter et nettoyer les
tourelles, et envoya la force de Schwerin et un détachement à la poursuite
de l’ennemi le long du chemin désertique menant jusqu’à Derna sur la côte.
Les Britanniques avaient déjà quitté les lieux, et les Arabes s’attroupaient
autour des camions de la Wehrmacht pour vendre des œufs, des oranges,
des dattes. Le bataillon de mitrailleurs de Ponath, après des combats
acharnés, prit pied à l’aérodrome de Derna et annonça fièrement la capture
de 900 prisonniers, dont 4 autres généraux – parmi lesquels sir Philip
Neame et sir Richard O’Connor, qui était récemment revenu d’Égypte sur
l’ordre de Wavell pour conseiller Neame. Ponath ajouta que ses troupes
étaient exténuées et que ses mitrailleuses avaient épuisé presque toutes leurs
munitions. Mais Rommel était implacable. Il intima l’ordre à Ponath de se
remettre en marche tout de suite vers l’est, le long de la grande route en
direction de Tmimi et de Tobrouk.
Déçu par le manque d’ardeur au combat de Streich et d’Olbrich, ou
plutôt par leur manque d’empressement à exécuter ses ordres sans
discussion, Rommel confia le commandement des unités de tête gagnant la
grande route depuis le désert au major-général Heinrich von Prittwitz und
Gaffron, qui venait tout juste d’arriver en Libye et en avance sur sa
formation, la 15e division de panzers. C’était une vraie gifle pour Streich.
Mais les succès faciles que Rommel avait remportés contre un ennemi très
surpris et maladroit l’avaient gonflé à bloc. Dans son esprit, seule la vitesse
comptait. Pour le 9 avril, son intention était donc d’opérer une diversion à
l’ouest de Tobrouk avec les divisions d’infanterie italiennes Brescia et
Trento, tandis que la 5e division légère contournerait ce port par le désert et
attaquerait inopinément du côté sud-est. « Pendant ce temps, je pensais que
la 5e division légère était en marche pour Tmimi », écrivit-il plus tard,
oubliant manifestement qu’il avait lui-même consenti au démontage des
tourelles des chars186. Du coup, lorsque sur le chemin du retour il trouva le
5e régiment blindé en plein nettoyage, il se mit une fois de plus en colère
contre Streich.
Jusque-là, son attaque audacieuse s’était tout de tout même avérée
irrésistible. Le 11 avril, les Anglais avaient été chassés entièrement de
Cyrénaïque, à l’exception d’un détachement encerclé dans le port de
Tobrouk. L’avance initiale de Rommel et son exploitation en profondeur
avaient causé une émotion d’autant plus grande que le commandement
britannique avait écarté la possibilité d’une offensive précoce. En moins de
deux semaines, les Anglais avaient reculé de 1 000 kilomètres – soit tous
les territoires conquis en deux mois – et se retrouvaient repoussés à la
frontière de l’Égypte. Avec cette attaque inopinée, Rommel avait ainsi pris
l’ennemi au dépourvu, mais pour une raison à laquelle il n’aurait jamais
songé. Toutes ses communications secrètes avec l’OKW étaient encodées
au moyen de la machine Enigma, considérée comme parfaitement sûre. Les
messages étaient communiqués par radio en code à Rome, puis transmis par
télégraphe au quartier général de Hitler. Or, dans le domaine de Bletchley
Park, à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Londres, l’ennemi
avait construit une machine du nom d’Ultra, capable de décrypter les
messages chiffrés d’Enigma, ensuite transmis aux commandants
britanniques affrontant Rommel. Au début d’avril 1941, ceux-ci avaient
ainsi été avertis que Rommel devait tenir Benghazi. Ne connaissant pas
encore le tempérament du commandant allemand ni son habitude de
désobéir aux ordres, Wavell et ses supérieurs présumèrent qu’il allait
obtempérer. Ce qui expliqua l’effondrement soudain des défenses
britanniques en Cyrénaïque aussitôt que Rommel avança.
Churchill télégraphia à Wavell le 7 avril pour lui signaler que Tobrouk
« doit être tenue jusqu’à la mort sans idée de retraite ». Dans la nuit du
8 avril, le gros de la IXe division australienne, qui s’était replié sans
encombre de la région de Benghazi, arriva à Tobrouk, où il s’empressa
d’utiliser les défenses permanentes italiennes. Le rejoignit par mer une
brigade d’infanterie, suivie de détachements des Ier et VIIe régiments de la
Royal Tank, avec l’aide desquels il fut possible de mettre sur pied une force
blindée de quelque 50 chars. La décision de s’accrocher à ce port et de
conserver cette position comme une épine dans le flanc de l’ennemi allait
avoir une influence capitale sur le déroulement de la campagne africaine au
cours des douze mois suivants.
Rommel n’en avait pas conscience. Le 10 avril, il était toujours confiant
dans son succès complet en Cyrénaïque : « L’ennemi se replie, c’est certain.
Nous devons le poursuivre avec tous les moyens qui sont à notre
disposition. Notre objectif est le canal de Suez, et tous les hommes doivent
en être informés187. »
Pendant qu’il dictait ses instructions dans le journal de guerre de
l’Afrikakorps, le bataillon de mitrailleurs de Ponath s’approchait à 18
kilomètres de Tobrouk, avant de tomber sous le feu de l’artillerie lourde
ennemie. Malgré ce pilonnage régulier, Ponath parvint à avancer ses troupes
d’assaut de 2 kilomètres en direction de Tobrouk, mais les mines antichars
et le feu des mitrailleuses ennemies balayaient la route à cet endroit. Les
hommes de Ponath se mirent à l’abri et attendirent le soutien de l’artillerie
lourde.
Plus loin en arrière, le long de la grande route asphaltée, Prittwitz arriva
au poste de commandement de Schwerin. Ce descendant d’une vieille
famille de la noblesse silésienne était dans la plus profonde perplexité :
« Rommel m’a envoyé prendre le commandement de l’attaque. Mais je
viens juste d’arriver en Afrique – je ne sais rien des troupes ou du terrain. »
Schwerin lui fit un exposé de l’état de la situation, après quoi il réussit à
dormir un peu. Au lever du soleil, Rommel surgit dans l’ouverture de la
tente de Prittwitz et se mit à vociférer, cherchant à savoir la raison pour
laquelle l’attaque de Tobrouk stagnait. « Les Britanniques s’échappent »,
hurlait-il. Prittwitz, rouge de confusion, emprunta la voiture et le chauffeur
de Schwerin, direction Tobrouk. Ils s’enfonçaient dans l’inconnu ; Rommel
n’avait pas de cartes ni de photos aériennes de la forteresse. Les mitrailleurs
de Ponath, stupéfaits de voir la voiture avec le fanion d’un général,
hurlèrent : « Halt ! Halt ! » Prittwitz se leva et cria à son tour : « Allons !
En avant ! L’ennemi s’échappe188 ! » À l’instant même où il repartait, un
obus antichar britannique détruisit sa voiture, les tuant, lui et son chauffeur.
Schwerin apprit tout de suite la mauvaise nouvelle. « Je voyais rouge,
se souvint-il après la guerre. J’allai tout droit à la fameuse Maison Blanche
où Rommel avait établi son quartier général. Rommel arriva en voiture, et
je l’informai que le général qu’il venait tout juste d’envoyer au front était
déjà mort. C’était la première fois que je le voyais effondré. Il devint blême,
tourna les talons et partit de nouveau en voiture sans dire un mot. »
Rommel alla au sud de Tobrouk dans son nouveau Mammut – un
camion de commandement blindé britannique gros et carré, récupéré à El-
Mechili – pour étudier la configuration des lieux. Son détachement
comprenait plusieurs camions et un canon de 20 mm. Un guetteur aperçut
deux petits véhicules roulant à toute vitesse derrière eux, cahotant dans des
traces de pneus et les rejoignant. Dans ses jumelles, Rommel pouvait voir
que l’un d’eux était une voiture de commandement britannique et que
l’autre ressemblait à son équivalent allemand. S’il était courageux, il savait
aussi faire montre de prudence. « Préparez le canon », ordonna-t-il pendant
que tous les camions s’arrêtaient. En un rien de temps, les deux voitures
fondirent sur eux et s’arrêtèrent en dérapant. De l’une d’elles descendit
Streich, rouge de colère, annonçant la nouvelle de la mort de Prittwitz.
Rommel l’interrompit : « Comment osez-vous rouler après moi dans une
voiture britannique ? J’étais sur le point de faire ouvrir le feu du canon sur
vous. » Streich rétorqua sans broncher : « Dans ce cas-là, Herr General,
vous auriez réussi à tuer vos deux commandants de panzers le même
jour189 ! »
Rommel devait capturer Tobrouk pour deux raisons essentielles. Ce port
était le plus important de Cyrénaïque et coupait la grande route côtière sur
une distance de 36 kilomètres, ce qui contraignait les convois de camions de
ravitaillement qui avançaient en direction de la frontière égyptienne à
effectuer un détour d’environ 80 kilomètres dans le désert en empruntant un
chemin en mauvais état. Aussi longtemps que Tobrouk se trouvait entre les
mains de l’ennemi, Rommel ne pouvait reprendre son offensive vers
l’Égypte et la vallée du Nil, car la garnison de ce port pouvait recevoir des
renforts par la mer et lancer des attaques contre les voies de communication
de l’Afrikakorps.
Au début, il ne lui vint pas à l’esprit que la garnison de Tobrouk avait
reçu l’ordre de combattre jusqu’au bout. Jusqu’à la fin avril, il pensa que les
Britanniques avaient retraité de Cyrénaïque jusqu’à ce port afin d’y
organiser une évacuation comparable à celle de Dunkerque. Il allait essuyer
de nombreuses pertes en vies humaines et consommer une grande quantité
de munitions avant de se rendre compte de son erreur d’appréciation. En
outre, tout cela soulevait un problème capital qu’il avait initialement refusé
d’aborder, celui du ravitaillement.
Rommel négligea d’autant plus ce problème qu’il était le héros de la
presse allemande. L’opinion publique évaluait les succès du général en des
termes très simples, et comme l’Afrikakorps progressait à toute allure vers
l’est en direction de l’Égypte, les grandes distances parcourues par Rommel
semblaient témoigner de son génie militaire. Ses troupes avaient foncé vers
le sud au-delà de Tobrouk et s’étaient emparées de Bardia le 12 avril. Le
lendemain, le fort Capuzzo, qui barrait la route traversant la frontière
égyptienne, tomba entre les mains de l’Afrikakorps, qui ouvrit une brèche
dans les barbelés de la frontière. Solloum, la première ville en territoire
égyptien, fut également capturée. Mais dans le désert, et il en était de même
pour la guerre navale, les distances parcourues avaient peu d’importance, de
même que le nombre de prisonniers capturés. Ce qui comptait le plus était
la destruction des chars, des canons et des avions de l’ennemi, sans lesquels
une armée ne pouvait pas combattre.
Le matériel de guerre des forces britanniques, en particulier dans la
forteresse de Tobrouk, n’était pas entièrement détruit, loin de là. À preuve,
les premiers assauts échouèrent. Il s’agissait des premières rebuffades
jamais essuyées par un général de la Wehrmacht depuis le début de la
Seconde Guerre mondiale. À son habitude, Rommel se défaussa sur ses
commandants : « Étonnamment, certains de mes commandants ont voulu
faire une pause afin de renouveler leurs stocks de munitions, faire le plein
de carburant et réparer leurs véhicules, même si une poussée immédiate de
notre part avait de bonnes chances de réussite190. » Plusieurs années plus
tard, en lisant le livre de Rommel, Streich griffonna avec indignation dans
la marge : « Ce sont des absurdités scandaleuses ! Et le carburant ? »
Comme il le souligna : « C’était toujours le trait saillant : il n’y avait tout
simplement pas assez de carburant pour le pipeline des rêves de Rommel.
Et ce n’était pas la faute de “certains” de ses commandants, mais de
Rommel uniquement191. »
Rommel vivait maintenant dans une petite caravane de construction
italienne qui protégeait contre le froid, la température chutant régulièrement
au-dessous de zéro la nuit. Il l’installa – ainsi que son quartier général –
dans une ravine rocailleuse peu profonde, juste au sud du front de Tobrouk,
où les avions ennemis, dont les raids étaient de plus en plus nombreux, ne
pouvaient les trouver facilement.
Plusieurs fois dans la même journée, étendu de tout son long par terre,
le visage tanné par le soleil brûlant et par le vent du désert, Rommel
empoignait ses jumelles pour observer Tobrouk. Il examinait les
fortifications, notait les ouvrages de défense, scrutait les retranchements. Il
repoussait sa casquette d’officier en arrière selon un angle tel que le soleil
se reflétait sur ses grosses lunettes en plexiglas de motocycliste, elles aussi
raflées à El-Mechili, qui allaient devenir une sorte de signe distinctif du
personnage.
Les combats de la deuxième semaine d’avril secouèrent Rommel et
ébranlèrent la confiance que ses hommes avaient en lui. Il chargea Streich
de lancer la première attaque le 11 avril. Ce dernier envoya par le sud le
8e bataillon de mitrailleurs de Ponath et, sur une voie parallèle, à la droite de
celui-ci, tous les chars disponibles du 5e régiment blindé d’Olbrich. La
reconnaissance aérienne semblait indiquer que les Britanniques évacuaient
Tobrouk par mer. « Il vous faudra agir sans tarder ! insista Rommel auprès
de Streich. Faites un boucan de tous les diables ! » À 16 h 45, les forces de
Streich se mirent en branle. Mais elles se retrouvèrent rapidement sous le
feu nourri de l’ennemi et ne parvinrent pas à franchir un profond et très
large fossé antichar, derrière lequel il y avait une barrière de fils de fer
barbelés. Streich fut contraint d’interrompre l’attaque, ses hommes étant
coincés et incapables de se replier.
Le lendemain, une tempête de sable se déchaîna. Rommel ordonna un
nouvel assaut à 15 h 30, bien décidé à en tirer profit comme couverture.
Juste avant le déclenchement de l’attaque, la tempête s’apaisa. Streich
demanda alors : « Devons-nous toujours attaquer ? » Rommel resta froid et
imperturbable : « L’attaque doit être exécutée à tout prix. » Streich se
conforma strictement à cet ordre malgré lui et enjoignit aux soldats du génie
de faire sauter les obstacles antichars. Les obus de l’artillerie britannique
s’abattaient sur eux comme de la grêle. À cela venait s’ajouter
l’intervention des bombardiers ennemis. Malgré tout, Rommel lui intima
l’ordre plus tard dans la même journée : « Votre division doit prendre
Tobrouk ! »
Le résultat fut le même. À 18 heures, Olbrich rentra au quartier général
bredouille. Ses chars n’avaient pas réussi une fois de plus à percer les
défenses de la forteresse, cette tentative s’avérant particulièrement
coûteuse. Le 5e régiment blindé, qui avait entrepris ces batailles avec 161
chars, n’en alignait désormais plus que 40. De ses 71 meilleurs chars – le
Panzer III –, il ne lui en restait plus que 9. Par conséquent, Streich refusa
d’obtempérer à l’ordre de Rommel lui intimant de lancer un nouvel assaut
tant que celui-ci ne serait pas préparé soigneusement. Il exigea des
photographies aériennes pour reconnaître en profondeur les défenses
ennemies, l’appui des Stukas pour bombarder les canons et les casemates de
l’adversaire, ainsi que pour assurer une couverture aérienne aux troupes
terrestres qui avançaient dans la zone fortifiée.
Cependant, les mitrailleurs de Ponath se trouvaient toujours en fâcheuse
posture, à quelques centaines de mètres des lignes ennemies. Pour cette
raison, Rommel ne pouvait faire autrement que de renouveler son attaque
pour les tirer de cette situation difficile. La nuit, ils gelaient, tandis que le
jour ils devaient se coucher à plat ventre et se tenir immobiles sous le soleil
brûlant, car le moindre mouvement attirait sur eux une pluie de balles. Le
sol était tout simplement trop dur pour creuser des terriers.
À midi le 13 avril, le dimanche de Pâques, Ponath fut rappelé au
quartier général de Rommel. Lorsqu’il rampa de nouveau jusqu’à ses
troupes à 17 heures, il donna les directives de Rommel à son adjudant-
major, couché à plat ventre dans la poussière et dans le sable tout juste à
côté de lui. Rommel avait ordonné une nouvelle attaque contre Tobrouk.
Avant celle-ci, de 18 heures à 18 h 5, 6 bataillons d’artillerie se mettraient à
pilonner la barrière de fils de fer barbelés. Les soldats du génie se
porteraient en avant afin de faire sauter les obstacles antichars, tandis que
les mitrailleurs de Ponath s’infiltreraient de l’autre côté et établiraient une
tête de pont dont le régiment blindé d’Olbrich tirerait parti juste avant
l’aube. Rommel s’apprêtait ainsi à se mesurer avec 500 mitrailleurs et
environ 20 chars à 34 000 Britanniques.
Ce soir-là, alors que commençait l’opération, Rommel convoqua tous
ses commandants à son Mammut et leur exposa son plan d’attaque pour
l’aube. Il souligna que la reconnaissance aérienne avait une fois de plus
indiqué que l’ennemi semblait se retirer de Tobrouk par mer. « Si l’ennemi
se retire véritablement, dit-il à Streich, alors nous poursuivrons jusqu’au
bout et d’un seul coup avec nos chars du régiment ce soir192. » Il confia le
commandement de l’attaque à Streich et disparut avec son véhicule de
commandement.
Vers minuit, l’adjudant-major de Ponath se présenta au poste de
commandement de Streich et annonça que le 8e bataillon de mitrailleurs
avait ouvert une brèche dans le fossé antichar sans que l’ennemi eût opposé
la moindre résistance. La tête de pont allemande avait une largeur d’environ
500 mètres. Mais, flairant l’embuscade, Streich interdit d’exploiter
davantage la percée avant le point du jour.
À 3 h 30, une heure avant que le régiment blindé dût s’engouffrer dans
la brèche, Rommel était encore confiant. « La bataille pour Tobrouk va
probablement prendre fin aujourd’hui, écrivit-il à Lucie. Les Britanniques
ont lutté avec opiniâtreté et nous ont pilonnés à souhait avec leur artillerie.
Toutefois, nous allons mener à bien cette bataille193. »
Une heure plus tard, les chars d’Olbrich entrèrent en action. Rommel
avait accordé à Streich un régiment d’artillerie italien et une batterie
antiaérienne comme appui rapproché. Dès l’aurore, Rommel partit en
voiture d’El-Adem en direction de Tobrouk. À partir des coups de feu, il
pouvait voir que les mitrailleurs de Ponath s’étaient profondément
engouffrés dans le fossé antichar. Il alla ensuite voir la division blindée
italienne Ariete, qui venait tout juste d’arriver, et lui ordonna de suivre de
près le 5e régiment blindé dans la brèche.
Les combats sanglants du matin tournèrent cependant à l’avantage de
l’adversaire. À l’aube, les troupes britanniques parvinrent à colmater la
brèche derrière le bataillon de mitrailleurs, empêchant ainsi sa fuite. Peu
après, la force blindée d’Olbrich fut contrainte par les canons antichars de
l’ennemi à rebrousser chemin, d’autant plus que celui-ci jeta dans la bataille
des avions et des chars Matilda de qualité supérieure aux Panzer III. Olbrich
partit en voiture rencontrer Rommel pour lui expliquer très clairement
l’échec de son attaque. Il avait vu de ses propres yeux la destruction de
presque tout le bataillon de mitrailleurs. Des 500 hommes de Ponath, seuls
116 avaient pu s’échapper la nuit suivante, les autres étant morts ou faits
prisonniers. Bien qu’elle eût combattu héroïquement, la batterie
antiaérienne avait perdu la plus grande partie de son équipement. Olbrich
lui-même avait perdu la moitié de ses chars, et les tourelles de la plupart des
autres étaient coincées.
Rommel était en colère et perplexe. Refusant de s’avouer vaincu, il
ordonna à Streich d’attaquer de nouveau à 16 heures – à défaut de capturer
Tobrouk, au moins pour aider les mitrailleurs survivants de Ponath à
s’échapper. Streich ne s’opposa pas explicitement à cet ordre de Rommel. Il
en déclina simplement toute responsabilité. Plus tôt, il avait déclaré au
responsable des opérations de Rommel, le major Ehlers : « Herr General
Rommel peut ne pas apprécier de l’entendre, mais il est de mon devoir en
tant qu’officier le plus ancien après lui de le signaler : si les Britanniques
avaient eu un tant soit peu d’audace, ils auraient pu se frayer un chemin
depuis leur forteresse à travers la brèche et progresser non seulement au-
delà du reste de ma division, mais capturer le quartier général de
l’Afrikakorps aussi bien que le mien. Cela aurait signifié la fin de la
présence allemande en Libye et celle de la réputation du Herr General.
Soyez gentil de dire cela à votre général. » Ehlers revint avec ce message
pour Streich : « Rommel vous donne pour instructions de revenir à une
“défense offensive”. » Streich tourna les talons et partit en hochant la tête
en signe de contrariété194.
Olbrich soutenait Streich dans son refus d’attaquer de nouveau.
Schwerin s’insurgeait lui aussi contre l’ordre de Rommel. Tous
considéraient qu’un nouvel assaut contre les défenses de Tobrouk, dont ils
ne savaient rien, serait un crime. À leurs yeux, un tel assaut ne pourrait
qu’aboutir à un autre carnage. Pour la première fois, une faction anti-
Rommel se dessinait parmi les troupes. Elle estimait que Rommel avait
envoyé ses meilleurs hommes au massacre, alors qu’il aurait dû préparer
son attaque soigneusement ; résultat : le brave commandant du 8e bataillon
de mitrailleurs, le lieutenant-colonel Ponath, était mort, de même que la
plupart de ses hommes. Elle critiquait aussi la tendance de Rommel à
ignorer constamment l’avis de ses commandants de chars, comme celui du
très compétent major Ernst Bolbrinker. En somme, une crise de confiance
se faisait jour au sein du commandement de l’Afrikakorps, à tel point que la
nouvelle attaque ordonnée par Rommel n’eut pas lieu.
Ce dernier n’était pas disposé à admettre la moindre faute et continuait
à rejeter la responsabilité de la défaite sur ses commandants. « Durant
l’offensive en Cyrénaïque et tout particulièrement au début du siège de
Tobrouk, devait-il expliquer au ministère de la Guerre en juillet 1941, il y a
eu de nombreux cas où mes ordres clairs et précis n’ont pas été exécutés par
mes commandants ou avec promptitude. Il y a eu des cas qui ont frôlé la
désobéissance et d’autres où certains de mes commandants se sont
effondrés devant l’ennemi195. »
Rommel télégraphia à Berlin un message dans lequel il demandait
l’envoi de renforts. Il se lamentait d’être tellement préoccupé par Tobrouk
que malgré les occasions inespérées qui étaient fournies par la situation
générale, il ne pouvait pas reprendre son offensive vers l’est. Le ton plaintif
de sa requête provoqua des éclats de rire au sein du haut commandement de
l’armée de terre : enfin il avait été remis à sa place et s’était fait rabaisser le
caquet pour de bon. Halder, le chef de l’État-Major général, cita dans son
journal les mots de Rommel en y ajoutant ce commentaire sarcastique :
« Maintenant, il est enfin obligé d’admettre que ses forces ne sont pas assez
puissantes pour lui permettre de profiter des “occasions favorables” offertes
par la situation générale. C’est l’impression que nous avons ici depuis pas
mal de temps196. »
Dans les jours suivants, Rommel poursuivit ses efforts afin de préserver
son amour-propre en trouvant des boucs émissaires à son échec devant
Tobrouk. Il blâma tout particulièrement Streich et Olbrich pour le massacre
du 8e bataillon de mitrailleurs. « Mes commandants ne m’apportent pas tout
le soutien dont j’ai besoin, se plaignit-il à Lucie. J’ai proposé que certains
d’entre eux soient transférés197. » Il se brouilla avec son chef d’état-major,
le lieutenant-colonel von dem Borne, qui était pourtant reconnu comme un
officier calme et circonspect. Il renvoya chez lui son officier responsable
des opérations, le major Ehlers, à l’insu de l’OKH. Il s’avéra qu’Ehlers
avait suggéré dans le journal de l’Afrikakorps que si Rommel ne s’était pas
baladé à travers le désert jusqu’à El-Mechili le 5 avril, il aurait été possible
d’atteindre Tobrouk avant l’ennemi et d’éviter ainsi de s’enliser dans les
défenses de la forteresse.
Rommel regagna toutefois la confiance qu’il avait perdue. Le 16 avril,
il assura à son épouse que le succès à Tobrouk était assuré : « La bataille de
Tobrouk s’est apaisée un peu. L’ennemi s’embarque. Par conséquent, nous
pouvons espérer prendre la forteresse très bientôt198. » Rendant visite le jour
même à ce qui restait du 8e bataillon de mitrailleurs, il ne ménagea pas ses
encouragements : « Nous serons au Caire dans huit jours – faites passer le
mot199. » Mais il ne se donna pas la peine de rendre visite au quartier
général de Streich qui se trouvait tout près du sien, bien que ce fût le
cinquantième anniversaire du commandant de la 5e division légère. Streich
en déduisit alors que ses jours étaient comptés.
« Herr Generalleutnant Rommel regrette les pertes subies par notre
bataillon, rapporta un mitrailleur officier à Streich, et nous a dit : “Vous ne
devez pas vous laisser démoraliser pour autant. C’est la destinée du soldat.
Des sacrifices doivent parfois être consentis.” » Rommel avait ensuite
blâmé le mauvais commandement du bataillon pour ne pas avoir d’abord
ouvert une brèche plus grande dans les défenses ennemies. « Il nous a
expliqué cela sur sa carte avec des petites marques faites au crayon. Quand
le lieutenant Prahl lui a fait remarquer que le bataillon n’avait tout
simplement pas à sa disposition les moyens pour élargir la brèche, il a
répliqué : “La division aurait dû alors s’en occuper200.” »
Rommel rêvait déjà à de nouveaux exploits militaires. Le revers qu’il
avait essuyé à Tobrouk n’avait entamé en rien son ambition démesurée. Il
respirait la confiance en soi, notamment lorsque deux généraux de haut rang
de la Luftwaffe atterrirent sur le continent africain deux jours plus tard,
Hoffmann von Waldau, le sous-chef de l’État-Major général de la
Luftwaffe, et le feld-maréchal Erhard Milch, l’adjoint de Göring. Celui-ci
relata plus tard la rencontre : « Le temps que j’ai passé avec lui fut bref,
mais agréable, puisque nous nous sommes très bien entendus. Il était très
content de l’accroissement de la puissance des avions de chasse, étant l’un
de nos généraux les plus sensibilisés sur l’armée de l’air. Mais il était plutôt
idéaliste quant à ses desseins. Penché de très près sur ses cartes – il
manquait terriblement de perspicacité –, il s’exclama : “Regardez, Milch,
voilà Tobrouk. Je vais m’en emparer. Voilà la passe d’Halfaya. Je vais
également m’en emparer. Voilà Le Caire. Je vais m’en emparer. Et voilà –
voilà le canal de Suez. Je vais aussi m’en emparer.” Que pouvais-je dire de
plus que ceci : “Et je suis ici. Emparez-vous également de moi201 !” » Et les
deux hommes éclatèrent de rire.
À l’OKH, où la grogne ne s’estompait pas, l’atmosphère n’était pas à la
gaieté, loin de là. Le 23 avril, Halder nota dans son journal que Rommel
n’était tout simplement pas à la hauteur : « Rommel ne nous a pas envoyé
un seul rapport clair et précis depuis plusieurs jours. J’ai le sentiment que
tout est en pagaille. Les rapports des officiers qui combattent sur ce théâtre
aussi bien que les lettres personnelles laissent clairement apparaître que
Rommel n’est aucunement à la hauteur de la situation. Il court çà et là toute
la journée entre ses unités largement dispersées, lance des raids de
reconnaissance du terrain et déploie ses forces sur une ligne trop mince.
Personne n’a un tableau complet de la répartition de ses troupes et de leurs
forces au combat202. »
Même si la forteresse de Tobrouk était encerclée par des unités
allemandes numériquement faibles et que d’autres détachements du corps
expéditionnaire étaient parvenus à progresser jusqu’à la frontière
égyptienne, Halder considérait que Rommel aurait dû réaliser dès le départ
que les forces de l’Afrikakorps, qui avaient été envoyées en Afrique du
Nord pour y remplir une mission essentiellement défensive, n’étaient pas
assez puissantes pour mener à bien son offensive. En ordonnant des
attaques répétées contre les fortifications de Tobrouk, Rommel avait épuisé
ses unités à tel point que pour la première fois depuis le début de la Seconde
Guerre mondiale une formation allemande courait le danger d’être anéantie.
Halder était de ce fait anxieux de freiner toute action outre-mer qui pourrait
nécessiter des renforts aux dépens des formations allemandes du principal
théâtre des opérations. À la veille de l’attaque contre l’URSS, la Wehrmacht
avait en effet besoin de toutes ses forces, et l’envoi de renforts en Libye
entraînerait un alourdissement des transports maritimes que les Italiens ne
seraient sans doute pas en mesure d’assurer, d’autant plus que la majorité
des escadrilles de la Luftwaffe en Méditerranée avaient été dirigées sur les
Balkans203. À cela venait s’ajouter l’aversion instinctive de Halder pour la
tendance de Hitler à soutenir des chefs dynamiques comme Rommel qui ne
se conformaient pas au moule de l’État-Major général de l’armée de terre.
Halder envoya donc en visite en Afrique du Nord son adjoint, le
lieutenant-général Friedrich Paulus, pour découvrir ce qui se passait
vraiment au sein de l’Afrikakorps. Paulus et Rommel se connaissaient, pour
avoir été respectivement capitaine et commandant d’une compagnie dans le
même régiment à Stuttgart de 1927 à 1929. Halder était d’avis que Paulus
serait peut-être en mesure de ramener Rommel à la raison : « Il est
probablement le seul homme qui a suffisamment d’influence pour détourner
de son chemin ce soldat devenu fou à lier204. »
Pour sa part, Rommel, qui était résolu à démontrer avec empressement
ses aptitudes sur un champ de bataille, bravait les chefs de l’OKH entre
autres parce qu’il exerçait son commandement en Afrique du Nord en
partant d’un principe erroné, ignorant de la stratégie globale du
commandement suprême de la Wehrmacht. Son incompréhension se
manifesta en particulier quand Hitler déclencha une offensive dans les
Balkans le 6 avril 1941. Rommel croyait enfin connaître la raison pour
laquelle il n’avait pas reçu les renforts qu’il sollicitait depuis plusieurs
semaines. Dans une lettre à Lucie datée du 25 avril 1941, il écrivait que la
campagne des Balkans, tout comme la sienne en Afrique du Nord, avait été
conçue pour affaiblir les positions britanniques dans le canal de Suez. Il
était donc toujours incroyablement optimiste quant à la prochaine offensive
contre Tobrouk : « J’ai rarement eu autant de soucis militaires que dans les
derniers jours. Cependant, les choses se présenteront probablement
différemment bientôt. La Grèce sera sans doute occupée très rapidement. Il
sera ensuite possible de nous fournir davantage de renforts. Paulus doit
arriver dans quelques jours. La bataille pour l’Égypte et le canal entre
maintenant dans sa phase critique et nos adversaires tenaces résistent en
utilisant tout ce qu’ils ont à leur disposition205. » Il réitéra cet espoir après
l’arrivée de Paulus, ce qui laisse penser que ce dernier ne lui glissa aucun
mot au sujet de l’opération « Barbarossa », le nom de code du plan
d’attaque de l’Union soviétique prévue à la fin de juin 1941. Au reste,
Rommel demeura dans le noir, même après le déclenchement de celle-ci. Il
ne lui viendrait pas à l’idée que l’Afrique du Nord était un théâtre des
opérations secondaire pour Hitler et ses chefs militaires. C’est seulement
lorsque la campagne de Russie deviendrait une véritable guerre d’usure à
partir de l’hiver 1941-1942 qu’il prendrait enfin conscience que le sort des
batailles sur le continent africain était forcément dépendant de l’issue de la
guerre sur le front russe206.
Paulus arriva en Libye le 27 avril, chargé par le haut commandement de
l’armée de terre de rappeler Rommel à l’obéissance et de l’empêcher de
lancer d’autres assauts sur Tobrouk. Rommel avait déjà les nerfs très
tendus, non seulement à cause de ses démêlés aussi bien avec ses supérieurs
à Berlin qu’avec ses subalternes de l’Afrikakorps, mais également en raison
des conditions climatiques extrêmes dans le désert. Qu’il eût échappé à la
mort à deux reprises dans la dernière semaine expliquait également cet état.
Au moment où il s’arrêtait pour discuter avec des officiers d’infanterie qui
s’étaient retranchés à l’ouest d’El-Adem, une salve de l’ennemi tomba
directement sur eux. Un lieutenant fut tué sur le coup, tandis qu’un autre
perdit un bras. Puis, lorsqu’il rentra d’une visite à Bardia, des avions de
chasse britanniques descendirent en piqué à la faveur d’un soleil aveuglant
et mitraillèrent son Mammut à basse altitude. Son conducteur fut touché
avant même qu’il eût lui-même eu le temps de fermer la porte d’acier. Un
conducteur de camion et une estafette furent tués sur le coup. La radio du
camion fut détruite. Rommel mit lui-même un bandage sur la sérieuse
blessure à la tête de son chauffeur et prit la place du conducteur.
Il ne restait désormais plus à Rommel que de faibles forces pour tenir
Bardia et la frontière égyptienne, et elles essuyaient le feu des chars, des
bombardiers et même des canons des navires de guerre ennemis. Le
24 avril, il avait demandé une nouvelle fois des renforts à Berlin, soulignant
en particulier la gravité de la situation à Bardia et à Tobrouk en raison de
l’accroissement des forces britanniques. Il avait également demandé un
pont aérien pour le transport jusqu’en Afrique de la 15e division de panzers,
l’élargissement de la 5e division légère en une véritable division de panzers,
de puissants renforts de la Luftwaffe et des opérations de U-boote le long de
la côte. Et il avait ajouté brièvement : « On ne peut pas compter sur les
troupes italiennes. » Quand Hitler fut informé le lendemain de la situation
critique de Rommel, l’un de ses officiers d’état-major nota dans son
journal : « Le Führer a employé de gros mots. » Deux jours plus tard, les
principaux éléments de la 15e division de panzers commençaient à arriver
par avion à Benghazi.
Les écarts de langage de Hitler en présence des officiers de l’OKH
n’étaient probablement rien comparativement aux jurons lâchés par les
commandants de Rommel, maintenant qu’ils avaient enfin reçu du haut
commandement italien les plans détaillés des défenses de Tobrouk : ils
pouvaient désormais voir ce à quoi ils s’étaient heurtés. Les ingénieurs
italiens avaient conçu et construit 128 positions-clés communiquant d’un
bout à l’autre d’un périmètre de 50 kilomètres. De même que les fossés
antichars protégeant chacune des positions-clés, les passages étaient tous
recouverts de bois et d’une mince couche de sable pour les dissimuler. Ils
abritaient des postes de canons antichars et de mitrailleuses, et ils avaient
tous été terminés à ras de terre pour les rendre invisibles aux assaillants, du
moins jusqu’à ce qu’ils se trouvent directement dessus. Il y avait des
réseaux de barbelés très denses autour de ceux-ci. Ce n’était donc pas
étonnant que les tentatives de Rommel pour prendre d’assaut Tobrouk
eussent toutes été repoussées.
C’est à peu près à ce moment-là que Rommel avait réuni ses
commandants pour discuter de son plan de bataille qui consistait en une
attaque dirigée contre le coin sud-ouest des défenses de Tobrouk sous le
couvert de l’obscurité. Au cours de la conférence, Streich avait fait
remarquer : « Il y a quelques jours, certains de mes officiers et moi-même
avons jeté un coup d’œil au terrain au sud-est de Tobrouk. Il est plat et nous
donne l’occasion de faire avancer nos troupes la nuit, tout droit sur leurs
fortifications, sans se faire remarquer ; elles pourront alors attaquer à
l’aube. » Rommel l’avait réprimandé sur un ton des plus méprisants : « Je
ne veux entendre aucune de vos idées. Je veux seulement vous entendre dire
de quelle manière vous envisagez de mettre à exécution mon plan207. »
L’ironie voulut que, après l’échec de toutes ses idées opérationnelles, ce fût
le plan de Streich que Rommel exécutât plus tard avec succès, une fois que
le commandant de la 5e division légère eut quitté l’Afrique du Nord.
Entre Paulus et Rommel, les rapports étaient plutôt tendus. Ils étaient
tous les deux du même grade, quoique Paulus eût été nommé lieutenant-
général cinq mois avant Rommel. Mais comme le premier était l’adjoint de
Halder, il était en situation de révoquer le second à n’importe quel moment.
Rommel n’avait donc pas d’autre solution que d’obéir à Paulus. Il se doutait
bien d’ailleurs que cette visite était le résultat d’une intrigue de l’État-Major
général de l’armée de terre. Rommel envoya néanmoins Paulus inspecter le
périmètre de la forteresse assiégée pour qu’il pût se faire lui-même une
opinion sur la situation. De même, il lui fit part de son intention de lancer
une grande offensive contre le secteur sud-ouest de Tobrouk le 30 avril.
Bien que sceptique, Paulus finit par donner son accord pour un nouvel
assaut.
Peu satisfait de Streich, Rommel le remplaça temporairement au
commandement de la 5e division légère par le major-général Heinrich
Kirchheim. Décoré de la Pour le Mérite, celui-ci venait tout juste d’arriver
en Libye. L’attaque se déroulerait de nuit et aurait d’abord pour objectif la
conquête de la cote 209, le Ras-el-Mdauuar. De cette colline, l’ennemi
harcelait les lignes de communication de l’Afrikakorps. Rommel était
confiant dans son succès, écrivant à Lucie au matin du 30 avril : « Nous
avons bon espoir. L’artillerie de l’ennemi est devenue très silencieuse. Il est
vrai que nous lui faisons mener une vie infernale208. »
Il se rendit directement en première ligne pour observer la bataille
depuis son Mammut. Il rampa sur les derniers cent mètres pour rejoindre les
troupes de choc de Kirchheim qui étaient coincées près d’un bunker. À
9 heures, un bataillon de mitrailleurs s’empara de la cote 209 par l’arrière.
Commença alors la principale opération vers le nord-est pour capturer
Tobrouk. Mais la pénétration était trop étroite et à mesure qu’elles
progressaient, les troupes se heurtaient à davantage de points d’appui
fortifiés bien dissimulés.
Une tempête de sable se leva brusquement et enveloppa le reste de la
bataille. Rommel restait cramponné à la cote 209, un succès qui lui permit
de faire plusieurs centaines de prisonniers. Mais d’un ton péremptoire,
Paulus lui ordonna de suspendre l’attaque. Si le coin sud-ouest du périmètre
restait en sa possession, il était évident que ses troupes n’étaient pas assez
puissantes pour s’emparer de Tobrouk. Elles avaient essuyé de lourdes
pertes, au point d’alarmer l’État-Major général de l’armée de terre, Halder
rapportant dans son journal : « L’Afrikakorps a annoncé des pertes de 53
officiers et de 1 187 hommes dans les combats offensifs contre Tobrouk.
Très élevées209 ! » Pis encore, les dépôts de munitions avaient tellement été
sollicités pour repousser les contre-attaques de l’ennemi que Rommel était
aux prises avec sa première véritable crise d’approvisionnement.
Rommel doit être tenu pour responsable des difficultés de ravitaillement
auxquelles il était aux prises pour ne pas s’être limité à sa mission initiale
qui consistait à contenir les forces de l’ennemi en Libye. Bien qu’elle fût
brillante, son avance jusqu’à Tobrouk ne lui avait pas permis de remporter
une victoire décisive sur l’ennemi. Elle avait plutôt allongé d’environ 1 200
kilomètres ses lignes de communication déjà très étirées. Benghazi était
plus près que Tripoli, mais les Italiens refusaient d’y diriger des convois de
ravitaillement pour des raisons qui recevaient l’assentiment de Paulus : le
port avait une capacité très limitée, la voie maritime pour s’y rendre était
plus longue et le danger d’une attaque britannique beaucoup plus grand. Il
ne restait donc que la longue route terrestre du port de Tripoli jusqu’à
Tobrouk, soit 1 800 kilomètres. Pour franchir cette distance, non seulement
35 % des camions de transport se retrouvaient constamment en réparation,
mais entre 30 et 50 % de tout le carburant débarqué en Afrique du Nord
était gaspillé entre Tripoli et le front de Tobrouk210.
Pour comprendre à quel point ses lignes de communication étaient
mises à rude épreuve, il faut savoir que l’Afrikakorps avait besoin d’un
minimum de 24 000 tonnes d’approvisionnement par mois. Pour constituer
les stocks en vue d’une prochaine offensive, 20 000 tonnes supplémentaires
lui étaient nécessaires. La Luftwaffe avait pour sa part besoin de 9 000
tonnes de l’approvisionnement. À cela venaient s’ajouter les 63 000 tonnes
dont avaient besoin les troupes et la population civile italiennes en Libye, ce
qui portait le total de l’approvisionnement requis mensuellement à 116 000
tonnes. Or, les installations portuaires de Tripoli ne permettaient pas de
décharger plus de 45 000 tonnes par mois. Quant aux représentants
allemands à Rome, ils ne s’estimaient pas en mesure de fournir plus de
20 000 tonnes par mois aux troupes de Rommel, c’est-à-dire moins que le
strict nécessaire.
Ce problème, c’est Rommel lui-même qui en était la cause, et la seule
idée de l’aborder de front le mettait en rage. Aussi préférait-il charger les
Italiens, auxquels incombait la responsabilité des navires ravitailleurs en
Méditerranée. Il en viendrait même à suggérer un retrait des troupes
italiennes d’Afrique du Nord afin de laisser toute la place à l’Afrikakorps,
non pas tant parce qu’elles n’étaient pas fiables au combat, mais parce
qu’elles représentaient des « bouches inutiles » à nourrir.
Les crises temporaires en matière de ravitaillement se produisaient
essentiellement à cause de l’île de Malte, dont les bases navale et aérienne
britanniques ne seraient jamais neutralisées complètement. Néanmoins, tout
au long de la campagne d’Afrique, la marine italienne allait très bien
accomplir sa tâche : en moyenne, chaque convoi ravitailleur était escorté
par plus d’un navire de guerre, un coefficient qui ne serait jamais atteint par
les Alliés. Des 206 402 hommes envoyés en Afrique, 189 162 arrivèrent à
bon port (92 %) ; des 599 338 tonnes de carburant, 476 703 arrivèrent à bon
port (80 %) ; 243 633 tonnes de camions et de chars étaient arrivées sur un
total de 275 310 tonnes (88 %) ; 149 462 tonnes d’armes et de munitions
étaient arrivées sur un total de 171 060 (87 %). Si on tient compte des
seules forces allemandes, Rommel reçut 82 % du ravitaillement en
carburant et 86 % de celui en vivres, en munitions et en armes211. Par
conséquent, ces chiffres ne justifient aucunement l’hypothèse énoncée à
maintes reprises par Rommel pour expliquer ses difficultés de
ravitaillement : « la traîtrise italienne212 ».
Pour les troupes de Rommel assiégeant Tobrouk, une guerre de
positions commençait alors. Dans leurs discussions, certains officiers de son
état-major faisaient parfois une comparaison avec la bataille de Verdun. Il
n’y avait pourtant pas de tranchées, que du sable et des pierres, sans parler
des mouches ou du soleil brûlant qui pelait le nez et gerçait les lèvres de ses
hommes. Plusieurs étaient fatigués et souffraient de troubles gastriques :
« Ils se produisent à peu près une fois par mois et te rendent faible pendant
quelque temps », expliquait le colonel Maximilian von Herff, basé à
Solloum sur la frontière égyptienne. Après trois jours de cela récemment, je
me suis senti si mal que je me suis évanoui trois fois le même jour […]
mais je m’en suis remis sans me faire porter malade. En tout cas, nous tous,
les guerriers d’Afrique, les officiers aussi bien que les hommes, serons
contents de partir d’ici. Nous disons : “Plus jamais l’Afrique !” » Herff
s’arrangea pour obtenir un billet de retour quelques semaines plus tard et
devint chef du personnel dans la Waffen SS.
Même les hommes de l’Afrikakorps ayant la moitié de son âge avaient
bien du mal à s’acclimater. La nourriture était constituée de biscuits, d’huile
d’olive (car le beurre deviendrait rance), de sardines en boîte, de café, de
confitures, de fromage doux en tube et de viande en conserve estampée
« AM » que les troupes ne parvenaient pas à identifier – et que certains
traduisaient par Alter Mann (« vieil homme »). Il n’y avait bien sûr ni œufs,
ni jambon ou lait, sans parler de fruits ou de légumes frais : « Notre
équipement est déplorable à tous les égards en comparaison de celui des
Britanniques, écrivait Herff. Regardez leur réapprovisionnement en eau
minérale, en conserves et en fruits, des choses qui nous font cruellement
défaut. Ce manque devient encore plus évident avec la détérioration de la
santé de nos plus jeunes alors qu’il fait de plus en plus chaud. Même nos
jeunes de 25 ans perdent leurs dents, et leurs gencives ne cessent de saigner.
Ce ne sera pas un été facile. »
L’échec de ses tentatives précédentes obsédait Rommel d’autant qu’il
pouvait deviner le ton du rapport de Paulus à l’OKH. Même Herff écrivit
une lettre à Berlin sur les pertes que son régiment avait essuyées jusqu’ici
en Afrique : « Nous avions déjà perdu plus de 1 000 hommes dans l’Ouest,
puis le torpillage d’un convoi m’en a coûté 250 autres ainsi que ma
compagnie d’artillerie, et Tobrouk à lui seul m’a coûté presque
450 hommes. Personne ici n’a compris ces premières attaques contre
Tobrouk : malgré le fait que la force et la garnison de la forteresse étaient
bien connues, chaque bataillon fraîchement arrivé fut envoyé attaquer sans
qu’il parvienne naturellement à percer les défenses de l’ennemi. Le résultat
est qu’il n’y a pas une seule unité à Tobrouk qui n’a pas été sévèrement
malmenée […]. Nombreux sont les ordres impulsifs donnés par
l’Afrikakorps qui, pour nous, les jeunes officiers, n’ont ni queue ni tête213. »
Cette lettre à charge de Herff fut jointe au dossier de Rommel.
Paulus soumit son rapport à Halder le 11 mai. Dans celui-ci, il se
montrait très critique à l’égard de Rommel : « La situation en Afrique du
Nord est très peu satisfaisante. En outrepassant ses ordres, Rommel a créé
une situation dans laquelle les capacités de ravitaillement actuelles sont
insuffisantes. Rommel n’est pas à la hauteur de sa tâche214. » Paulus, un
Prussien, parlait même de son ancien compagnon d’armes avec une
franchise brutale lorsqu’il confia à des proches : « Ce Souabe imbécile […]
agit comme s’il n’avait besoin d’écouter personne. » Paulus, qui voulait
depuis longtemps obtenir un commandement sur le front, hésita même à
proposer à l’OKW de prendre lui-même le commandement de
l’Afrikakorps. Mais son épouse s’opposa à cette intention : « Ne touche pas
à ça ! Qu’est-ce que tu y gagnerais si jamais tu devais te faire pincer en
Afrique […]215 ? »
En empruntant la Via Baldia de Tobrouk jusqu’à la prochaine grande
ville vers l’est, en l’occurrence Bardia, il fallait parcourir environ 100
kilomètres. D’un bout à l’autre du trajet, la mer n’était jamais très loin sur
la gauche, de même que l’escarpement assez raide sur la droite. Après
Bardia, la route s’élevait sur une quinzaine de kilomètres jusqu’à ce qu’elle
rencontre la Trigh Capuzzo, le vieux chemin emprunté par les troupeaux de
chameaux à travers le haut plateau. Dans cette région, les Italiens avaient
construit un fort en pierres pour défendre la frontière entre la Tripolitaine et
l’Égypte qui se trouvait à seulement 3 kilomètres. La frontière était
constituée de vastes réseaux de barbelés construits originellement pour
empêcher les guerriers rebelles senousis d’entrer en Libye.
À quelques centaines de mètres de l’autre côté de la frontière, en
Égypte, la route piquait vers le port de Solloum, avant de s’élever jusqu’à
une altitude de 200 mètres. Cette route allait jusqu’au Caire, mais quelques
kilomètres après Solloum, un autre embranchement bifurquait à droite et
montait l’escarpement en une succession de virages en épingles à cheveux.
C’était la passe d’Halfaya que les troupes du colonel Herff avaient capturée
à la fin d’avril. Il n’y avait qu’à Solloum et à Halfaya que les chars
pouvaient facilement monter l’escarpement jusqu’au plateau du désert et
avoir ainsi accès à la Libye. D’où l’importance du front de Solloum : s’il
cédait, Rommel devenait vulnérable à une attaque britannique de l’Égypte ;
il devrait alors lever le siège de Tobrouk et se retirer sur une ligne à Ain-el-
Gazala ou même se replier encore plus à l’ouest. Conformément aux
instructions de Paulus, il avait élaboré des plans pour la fortification du
front de Solloum – c’est lui-même qui avait fait les croquis, s’inspirant des
bunkers de Tobrouk qu’il avait inspectés sous le feu de l’ennemi quelques
jours auparavant.
Quand Rommel inspecta le front de Solloum le 22 mai, Herff venait
d’infliger un revers cuisant aux Britanniques. Un mois auparavant, Rommel
avait donné l’ordre à Herff d’adopter une « défense offensive » et d’envoyer
des détachements opérer des raids loin derrière les lignes ennemies. Herff
fit preuve d’initiative. Il tira parti de la première tempête de sable pour
attaquer les Britanniques et voler plusieurs de leurs camions. Il fit creuser
de nouvelles positions, et instruisit sa force mixte germano-italienne
d’environ 6 000 hommes. D’ailleurs, il ne tarissait pas d’éloges sur les
Italiens : « Avec patience et énergie, j’ai réussi à faire d’eux des soldats
braves et compétents ; ils ont tenu bon jusqu’au bout contre l’ennemi et
savaient comment mourir sans avoir peur216. »
Cela valut la peine car, le 15 mai, les Britanniques décidèrent d’attaquer
le front de Solloum avec 55 chars de la VIIe division blindée et de la XXIIe
brigade de la Garde avant l’acheminement complet en Libye de la
15e division de panzers. La moitié des chars engagés dans l’opération
étaient de redoutables Matilda, dont l’épais blindage était à l’épreuve des
canons antichars allemands, sauf du 88 mm monté sur roues. Pour Rommel,
il était évident qu’il s’agissait d’une tentative pour porter secours à la
garnison de Tobrouk. Il était conforté dans son opinion par les
communications radio de l’ennemi déchiffrées par ses services de
renseignements.
Herff prit la bonne décision en amorçant un repli afin d’esquiver le choc
de l’ennemi et en lançant au lever du jour suivant une contre-attaque
inopinée sur le flanc des assaillants. Dans l’après-midi du 15 mai, il tenait
déjà la situation bien en main. Il replia ses troupes à la tombée de la nuit et
de bonne heure le 16 mai contre-attaqua le flanc de l’ennemi avec le soutien
du 8e régiment blindé, si bien que dans la soirée il avait déjà repris tout le
terrain perdu à l’exception de la passe d’Halfaya.
Au cours de cette première bataille frontalière, Rommel fut pris de
panique. À un intervalle de deux ou de trois heures, il envoya à Berlin des
télégrammes tantôt alarmants et inquiétants, tantôt rassurants et
triomphants. Son état d’excitation nerveuse passagère faillit lui coûter son
poste, lui qui était déjà en disgrâce auprès des hauts gradés de l’OKH,
notamment en raison des nombreuses lettres de protestation qui
s’empilaient à Berlin. Le feld-maréchal Brauchitsch lui adressa le 25 mai un
message de six pages dans lequel il lui enjoignait à l’avenir d’être modéré et
mesuré dans ses communications tout en faisant preuve d’une certaine
continuité. Il lui demanda également de ne pas perdre son sang-froid
lorsque l’ennemi lançait une attaque-surprise contre ses forces : « Vous
devez éviter, sous l’influence immédiate des événements, de dresser un état
de la situation trop optimiste ou trop pessimiste217. »
Blessé par ces critiques, Rommel était encore de très mauvaise humeur
lorsqu’il écrivit le lendemain à son épouse : « Hier soir, j’ai reçu un bon
savon de von Brauchitsch pour une raison qui dépasse l’entendement.
Apparemment, les rapports que je leur envoie et qui rendent compte de
l’état de la situation telle qu’elle se présente véritablement ne leur
conviennent aucunement. Par conséquent, nous resterons bouche cousue et
présenterons nos rapports de manière la plus brève218. »
Heureusement pour la renommée de Rommel, son commandant du
front de Solloum lança une contre-attaque qui prit l’ennemi par surprise. Au
cours de leur repli consécutif à l’échec de l’opération « Brevity », les
Britanniques avaient laissé la XXIIe brigade de la Garde tenir garnison à
Halfaya. Le 27 mai, ses troupes entrèrent en action à 4 h 30 et capturèrent la
passe moins de deux heures plus tard. L’ennemi se replia le long de la
plaine côtière en direction de Sidi-Barrani, abandonnant derrière lui 9
canons, 7 chars Matilda et de nombreux camions dont ils avaient grand
besoin. Un exploit qui valut à Herff la croix de chevalier de l’ordre de la
Croix de fer.
La reconquête d’Halfaya contribua à sauvegarder le prestige de
Rommel. Il se permit même d’être un peu trop désinvolte dans sa réponse
au télégramme du commandant en chef, ce qui n’arrangea pas son cas :
« Mon affaire avec l’OKH n’est toujours pas réglée. Ou bien ils ont
confiance en moi ou bien pas du tout. Si ce n’est pas le cas, alors je leur
demande de tirer leurs propres conclusions. Je suis très curieux de savoir ce
qui va en résulter. Il est tellement facile de ronchonner lorsqu’on n’a
absolument rien fait pour aider219. »
En Allemagne, Rommel avait acquis une notoriété considérable et sans
pareille pour un général de la Wehrmacht. Sa célébrité était assidûment
entretenue par les correspondants de guerre, les photographes et les
cameramen attachés à l’Afrikakorps. Ce n’est d’ailleurs pas une
coïncidence si son principal aide de camp était le sous-lieutenant Alfred-
Ingemar Berndt. Celui-ci n’était pas seulement un directeur de la
propagande extrêmement habile et astucieux, mais servait d’intermédiaire
direct entre Rommel et Goebbels. En tant que chef de division au ministère
de la Propagande, Berndt avait été responsable de la censure de toute la
presse écrite du Reich. Ambitieux et carriériste, il était également reconnu
comme un zélateur fanatique du national-socialisme. À l’Afrikakorps, il
était chargé plus précisément de tenir le journal de Rommel. Au fil de la
campagne d’Afrique, il allait impressionner favorablement Rommel par son
courage au combat et devenir non seulement un commandant de
compagnie, mais l’un de ses plus proches confidents. De même, Rommel
allait recourir souvent à lui comme messager entre d’une part l’Afrikakorps,
de l’autre le ministère de la Propagande et le quartier général du Führer.
Pour la propagande nazie, la campagne nord-africaine offrait un
contexte particulier et unique pour accroître dans un sens purement
national-socialiste la popularité de Rommel en tant que « général de
panzers » et représentant typique de la Blitzkrieg. L’Afrique éveillait en
Allemagne des résonances coloniales profondes et Rommel apparaissait aux
yeux de nombreux Allemands comme le nouveau colonel Paul von Lettow-
Vorbeck, le fameux commandant de l’armée du Kaiser en Afrique de l’Est
allemande durant la Première Guerre mondiale.
Toutefois, les propagandistes de Goebbels n’avaient pas pour seul but
de soigner l’image de Rommel. Lorsqu’elles débarquèrent à Tripoli, les
troupes allemandes foulaient le sol d’un autre continent. L’Afrique
symbolisait alors l’expansion considérable de la sphère d’influence de
l’Allemagne. Après la conquête de la Cyrénaïque par Rommel au début
d’avril 1941, les actualités allemandes montrèrent un soldat de
l’Afrikakorps en train de rayer sur un poteau indicateur les mots « Wavell’s
Way » et de les remplacer par « Rommels Weg » de manière à mettre en
évidence que l’Afrique du Nord avait désormais un nouveau maître220. Dans
les films, les images de palmiers courbés par le vent, de minarets blancs et
s’élançant vers un ciel sans nuage, d’oasis enchantées au milieu des plaines
de sable et d’enfants bédouins succédaient aux prises de vues d’œufs frits
sur la carrosserie d’un char d’assaut, dont la cuisson nécessitait pourtant un
chalumeau. Tout cela donnait l’illusion d’une grande aventure où étaient
insérées des images de tanks qui s’élançaient vers l’Égypte en soulevant
d’énormes nuages de poussière au rythme enthousiasmant de la chanson
composée spécialement pour cette campagne, l’Afrikalied.
Dans ces mêmes actualités, le lieutenant-général Rommel se trouvait
bien entendu constamment en première ligne, à la pointe des combats. Peu
importe les circonstances, il était toujours au front, en plein cœur de
l’action : roulant à la tête de ses unités de panzers en bravant le danger dans
un véhicule exposé aux tirs de l’ennemi ; observant un duel d’artillerie avec
ses jumelles dans une pose de commandant de campagne se découpant
nettement sur le fond bleu du ciel ; expliquant ses nouveaux plans d’attaque
sur une carte en prenant de grands airs de chef de guerre ; ou inspectant
triomphalement des chars britanniques détruits par ses troupes221.
Il n’y avait pas que les actualités qui peignaient la situation en Afrique
sous des couleurs où alternaient visions idylliques et clichés héroïques. Les
reportages du baron Hanns-Gert von Esebeck, qui accompagnait Rommel
depuis la campagne de France, étaient d’un lyrisme romantique des plus
kitsch, mais qui seyait parfaitement aux objectifs de la propagande nazie. Il
écrivait sur le soleil qui brillait au-dessus de « l’horizon comme un disque
laiteux dans la brume des nuages du matin » et qui « délivre lentement les
paysages de l’enchantement de la nuit ». « Au bout de la route qui s’étire
au-delà des petites collines comme un large et scintillant lacet de soulier se
trouve le fort d’El-Agheila, une tour grande et massive entourée de murs
d’argile et de briques comme si elle […] avait été érigée dans un conte
arabe des Mille et Une Nuits. Dans le désert, au loin, des petites tornades
s’amusent dans le vent matinal et les couleurs des plaines sans fin changent
du gris à la première lueur du soleil levant au jaune à la lumière du jour,
puis étincellent soudainement comme une myriade de gouttes de rosée
brillantes dans lesquelles les silhouettes des petits buissons épineux et
fauves ressemblent à des taches d’encre. Inaperçu, le ciel est passé à un bleu
profond et les versants du djebel El-Akhdar lointain scintillent maintenant
sous les rayons brillants d’un soleil de plomb222. »
Et bien sûr, Rommel occupait invariablement une place centrale dans
ces scènes romanesques. Des spécialistes du ministère de la Propagande
fournirent même l’explication de la raison pour laquelle il faisait partie
intégrante de cette épopée nord-africaine. Parmi les quelque 80 mots arabes
signifiant « sable », ils prétendaient en avoir découvert un qui, en vieil
arabe, signifiait « Rommel »223.
À partir de la fin de mars 1941, les correspondants de guerre firent de
nombreux reportages sur la campagne de Rommel en Afrique du Nord, qui
était en fait le seul théâtre des opérations terrestre du Reich depuis la
campagne de mai-juin 1940. Ils faisaient l’éloge du « général de panzers »
qui, malgré une infériorité numérique par rapport à l’ennemi, s’élançait vers
l’est à la tête de ses unités blindées avec impétuosité. Ils établissaient une
comparaison entre la bataille de Tobrouk, la bataille dans le « sable des
Carthaginois », et la bataille de Cannes lors de laquelle Hannibal avait
défait les Romains au moyen d’une attaque en tenaille et en dépit d’une
infériorité en nombre.
Le lieutenant Alfred Tschimpke, qui avait déjà écrit un livre sur la
7 division de panzers de Rommel dans la campagne de l’Ouest, fit
e
plusieurs reportages où il traçait le portrait d’un Rommel dont le trait
distinctif était qu’il se trouvait toujours à l’avant. « Lorsque nous prenions
part à une opération quelconque sur le flanc d’un régiment et que nous
posions toutes sortes de questions par des voies détournées pour trouver la
division, alors on nous répondait toujours : “Elle est là, à l’avant !” “Et où
est le général ?” “Encore plus à l’avant224 !” » « Rommel : un général en
avant ! », c’est ainsi qu’on le présentait dans un article de journal qui le
comparait à son adversaire britannique Wavell pour mieux faire ressortir
son commandement moderne et hétérodoxe. L’article en question rappelait
d’ailleurs ce que disaient souvent ses troupes : « À notre droite, il n’y a
rien ; à notre gauche, il n’y a rien ; derrière nous, il n’y a rien ; devant nous,
il y a Rommel225 ! »
Alors que toute la presse allemande encensait Rommel pour ses succès
dans le désert, ses troupes piétinaient déjà depuis quelque temps devant
Tobrouk. Un commandant d’une compagnie d’un régiment blindé raconta
ce que ses compagnons d’armes et lui-même avaient véritablement vécu
sous le commandement de Rommel en avril 1941. Il souligna en particulier
à propos des ordres formels de celui-ci leur intimant de renouveler sans
cesse leur attaque contre la forteresse de Tobrouk : « Le temps nous a
semblé interminable jusqu’au moment où nous sommes parvenus à nous
engouffrer dans la brèche et à nous extirper lentement de la ligne de feu. Il
n’y a pas un seul véhicule de combat parmi tous ceux qui sont revenus qui
ne porte pas des cicatrices majeures. Nous sommes abattus par le nombre de
nos camarades qui sont portés disparus. Les pertes sont terribles. […] Nos
vieux vétérans de la Grande Guerre prétendent n’avoir jamais vu un jour
aussi sombre226. »
Le même officier ajouta que la réalité dépassait tout ce que ses
compatriotes en Allemagne pouvaient imaginer, ne serait-ce qu’à cause des
reportages des propagandistes de Goebbels qui exposaient la situation de la
campagne africaine sous des couleurs trompeuses. En fait, chaque jour
passé en Afrique était un combat contre l’adversité. Quand les soldats
n’avaient pas à affronter une tempête de sable, c’étaient des nuages de
mouches ou la monotonie déprimante du quotidien qui les harcelaient, les
tourmentaient, voire rendaient leur vie impossible. La chaleur était
difficilement supportable. Le métal devenait parfois tellement chaud qu’on
ne pouvait le toucher sans se brûler la main. Les soldats étaient également
souvent aux prises avec la soif et la faim. « Plus tard, de retour à la maison,
j’ai vu les actualités qui montraient de quelle manière les soldats faisaient
frire des œufs sur un char brûlant. Les spectateurs ont éprouvé à ce
moment-là beaucoup de plaisir. Tout le monde semblait alors penser que
cela devait être tellement agréable là-bas. J’aurais pu hurler de rage ! Où
étions-nous censés pouvoir nous procurer ces œufs, et particulièrement les
gros ? »
La réalité de la guerre n’intéressait pas la propagande : « Tout cela ne
constitue vraiment pas des sujets photographiques qui conviennent aux
correspondants de guerre. […] On vous présente par conséquent des
photographies de palmeraies, d’oasis, de chameaux, d’ânes, d’Arabes ou
encore de Tripoli, de Benghazi ou de Derna, et cela, afin de vous laisser
croire que c’est notre monde227. »
C’est ainsi que la première crise de la Wehrmacht depuis le début de la
Seconde Guerre mondiale fut dissimulée au moyen de jolies photographies
et de reportages sur les grands succès militaires. Les gains territoriaux
gigantesques, qui étaient pourtant sans signification dans la guerre du
désert, permirent aux propagandistes nazis de mettre sous le boisseau les
premiers revers de l’armée allemande du simple fait que Rommel avait
avancé de presque 1 200 kilomètres à la tête de l’Afrikakorps. Ainsi,
plusieurs Allemands, dont le portrait qu’ils se faisaient de Rommel était
celui propagé par la propagande nazie, étaient d’avis que le moment était
venu de lui ériger un « monument biographique ». « Je veux créer une
œuvre d’une valeur durable qui montrera le caractère typique du jeune
général de notre époque en le présentant comme un exemple pour les
futures générations, ce qui constituera ainsi un point de départ d’une vague
d’enthousiasme et d’exaltation militaires […]. » Telle était la proposition
faite par un colonel au commandant de l’Afrikakorps228.
À l’étranger, nombreux étaient ceux qui commençaient à prêter
attention à Rommel et à demander des informations sur ce général qui
donnait tant de fil à retordre aux troupes britanniques. Le ministère de la
Propagande forgea, à l’intention des correspondants de guerre installés à
Berlin, un curriculum vitae de Rommel publié dans l’hebdomadaire Das
Reich en avril 1941. On pouvait y lire que Rommel était issu d’une famille
de la classe ouvrière et qu’il avait quitté l’armée après la Première Guerre
mondiale pour étudier à l’université de Tübingen. Il était ensuite devenu
l’un des premiers chefs de file de la SA, ayant adhéré à l’idéologie
nationale-socialiste à la faveur de ses relations d’amitié très étroites avec
Hitler. Goebbels était parvenu à faire du nom « Rommel » un synonyme
d’invincibilité de la Wehrmacht aussi bien dans le Reich qu’à l’étranger.
Pour l’opinion publique, les termes « Afrique » et « Rommel » (le « maître
de la guerre du désert », comme le correspondant de guerre Esebeck aimait
bien surnommer le commandant de l’Afrikakorps) étaient devenus
progressivement interchangeables229.
Lorsqu’il lut cette biographie inventée, Rommel fut très contrarié par la
manière dont la propagande nazie s’était approprié l’histoire de sa vie.
Manifestement, il ne semblait pas comprendre que la renommée dont il
jouissait était justement redevable en grande partie à la propagande nazie et
que de ce fait son image était dans une large mesure la création de celle-ci.
Jusque-là, il n’avait tiré profit de la propagande que pour favoriser
l’avancement de sa carrière. Maintenant, il était amené pour la première fois
à prendre conscience des inconvénients de la diffusion à outrance de son
image et de ses faits d’armes par le ministère de Goebbels.
Cette affaire le mettait mal à l’aise au point qu’il demanda à son
adjudant, le major Schraepler, d’écrire à son épouse afin de l’informer de
son état d’âme. Le 22 avril, Schraepler écrivit ainsi à Lucie : « Le dernier
numéro de Das Reich qui vient d’être publié contient un article sur votre
époux que vous devez certainement avoir déjà lu. Votre mari est très en
colère à propos de celui-ci et a écrit le mot “absurdité” dans la marge. J’en
ai déjà discuté avec Berndt, l’adjoint du chef de presse du Reich qui sert ici
dans l’état-major du corps. L’Allemagne tout entière connaît les brillants
exploits de votre époux et elle n’a pas besoin d’un nègre pour écrire des
assertions fausses à propos de ceux-ci230. »
Réflexion faite, Rommel demanda sans ambages au ministère de la
Propagande à Berlin des explications concernant cette histoire inventée de
toutes pièces. Le ministère de la Propagande se tira avec habileté de cette
affaire épineuse en lui répondant que c’était le lieutenant Tschimpke qui
avait fourni ces informations ; celui-ci serait donc davantage en mesure de
lui donner des explications. Rommel convoqua Tschimpke, qui nia et écrivit
par la suite au ministère de la Propagande pour s’enquérir de la raison pour
laquelle on l’avait mis dans cette situation fâcheuse et conflictuelle avec
Rommel. Le Dr Otto Meisner prit six mois pour lui répondre que le contenu
de l’article sur Rommel pouvait difficilement faire du tort à la réputation
d’un homme d’une telle excellence. Au contraire, insistait-il, la teneur de
l’article allait accroître sa popularité à l’extérieur du Reich en faisant de lui
un personnage beaucoup plus familier et sympathique. Meisner conclut sa
lettre par une remarque cynique qui démontrait bien que Rommel était un
objet de propagande. Il aurait été merveilleux d’un point de vue de la
propagande, soulignait-il, que les assertions, qui de l’aveu général étaient
fausses, fussent en fait véridiques. Dans un tel cas, la carrière de l’officier
Rommel aurait parfaitement correspondu à l’idéal national-socialiste.
Tschimpke fit ensuite parvenir la lettre à Rommel, qui la garda
soigneusement dans ses papiers personnels231.
Même si sa biographie romancée dans Das Reich lui était restée en
travers de la gorge, il trouvait agréable d’être présenté par la propagande
nazie comme le « maître de la guerre du désert », ne serait-ce qu’en raison
de la gloire qu’il en tirait. En outre, il ne contredisait pas l’assertion de
plusieurs personnes selon laquelle il parlerait parfaitement l’arabe. Sans
doute parce qu’elle expliquait en partie sa popularité parmi les Arabes. La
plupart de ceux-ci détestaient les Britanniques parce qu’ils voyaient en eux
des occupants, et accueillaient les Allemands comme des libérateurs. En
réalité, Rommel connaissait à peine une cinquantaine de mots arabes232.
Mais qu’est-ce que cela pouvait bien faire à Goebbels, lui qui préférait
peindre un tableau romancé de Rommel et de son Afrikakorps ?
En Afrique du Nord, Rommel recevait de ses admirateurs des lettres par
milliers. Le Cercle des femmes nazies lui expédiait des colis de chocolats
par la poste, bien qu’il soit difficile d’imaginer dans quel état lui
parvenaient ces chocolats compte tenu de la chaleur accablante du désert.
Parmi ses nombreuses admiratrices, il y avait une fillette de dix ans qui,
après avoir vu son idole dans les actualités, lui écrivit d’Augsbourg : « Je ne
crains pas de recevoir une réponse froide de votre part comme c’est le cas
avec les autres. À vous, général Rommel, je peux vous parler du fond de
mon cœur. Je vous admire ainsi que votre Afrikakorps, et vous souhaite
infiniment que vous puissiez remporter la victoire233. » Et Rommel, le
« général du peuple », prit le temps de répondre à la petite fille d’un ton tout
aussi chaleureux.
Il savait toutefois que la victoire n’était pas à portée de main, du moins
à brève échéance. La Luftwaffe faisait ce qu’elle pouvait pour détruire les
réserves d’eau de Tobrouk et empêcher les navires ravitailleurs britanniques
d’entrer dans le port. Mais il reconnaissait que l’Afrikakorps avait à faire à
forte partie avec la garnison de Tobrouk : « Les troupes australiennes se
battent magnifiquement bien et leur entraînement est de loin supérieur au
nôtre234 », dit-il en privé à Lucie. Il se préparait donc à une guerre de siège
longue et épuisante, et instruisait ses troupes des anciennes tactiques
d’infanterie qui avaient connu un certain succès dans des situations
similaires lors de la Première Guerre mondiale. Il leur enseignait de quelle
manière se retrancher et tenir bon, et comment éviter des carnages inutiles.
Durant la première moitié de juin 1941, Rommel effectua quelques
changements dans le commandement des unités de l’Afrikakorps alors qu’il
se préparait à une éventuelle attaque de l’ennemi. Les derniers contingents
de la 15e division de panzers étaient arrivés. Placée sous le commandement
du major-général Walter Neumann-Silkow, la 15e division de panzers se
déploya derrière le front de Solloum. Quant à la 5e division légère, Rommel
prit ses dispositions pour mettre un terme à ce qu’il appelait « la crise dans
le corps des officiers » de l’Afrikakorps. Il fit passer en cour martiale un
commandant de bataillon de chars pour avoir craqué durant la dernière
offensive contre Tobrouk le 1er mai et refusé d’attaquer les chars Matilda
« inattaquables ». Il nomma le major Bolbrinker commandant du
5e régiment blindé après que son prédécesseur, le colonel Olbrich, se fut fait
porter malade pour éviter, selon les termes de ce dernier, une « nouvelle
flatterie » de Rommel. Et il se débarrassa du major-général Streich au
prétexte que celui-ci avait contesté ses ordres. Au moment du départ de
celui-ci, Rommel le réprimanda : « Vous étiez beaucoup trop préoccupé par
le bien-être de vos troupes. » Streich lui répliqua sur un ton glacial : « Je ne
peux imaginer des paroles plus louangeuses pour un commandant de
division235. »
Alors que son Mammut cahotait sur les routes du désert, Rommel eut le
sentiment que les Britanniques étaient sur le point de déclencher une
offensive de grand style. Il avertit le Commando Supremo qu’il en avait eu
la « prémonition ». En réalité, ses services de renseignements avaient
déchiffré plusieurs messages radio de l’ennemi qui permettaient d’envisager
sérieusement une telle éventualité et qui incitaient par le fait même à se
préparer en conséquence. Le 6 juin, ils l’avisèrent d’un changement dans le
dispositif de l’adversaire. Une semaine plus tard, ils déchiffrèrent des
messages radio d’unités blindées britanniques à Habata demandant des
munitions. Habata était le seul endroit, à part Solloum et Halfaya, où les
chars pouvaient monter jusqu’au plateau du désert libyen. Rommel écrivit à
Lucie : « Les Britanniques se sont ébranlés jusqu’à 65 kilomètres dans le
désert. L’ennui est que je ne sais pas s’ils se retirent ou s’ils préparent une
nouvelle attaque. Nous les attendons de pied ferme236 ! »
Il s’agissait en fait de l’opération « Battleaxe ». Conformément aux
instructions de Churchill de détruire les forces de Rommel, un convoi était
arrivé dans le port d’Alexandrie quelques semaines auparavant, apportant
238 chars, dont 135 Matilda, ce qui représentait un accroissement
considérable des forces britanniques. Mais Wavell exprimait un doute quant
aux chances de remporter un succès aussi complet, espérant à tout le moins
que l’offensive conduite par la IVe division indienne et la VIIe division
blindée réussirait à repousser l’Afrikakorps au-delà de Tobrouk.
Le 14 juin, Rommel fut informé par ses services de renseignements que
toutes les unités britanniques avaient été prévenues par radio que « Peter »
aurait lieu le lendemain. Étant donné que ce même nom avait précédé
l’attaque britannique de la mi-mai, Rommel alerta le soir même le front de
Solloum et ordonna à ses réserves mobiles de se tenir prêtes.
À 4 h 30 le lendemain, la bataille attendue par les forces de Rommel
commença par une attaque britannique sur deux fronts, le premier, celui de
la plaine côtière et le second, celui du haut plateau. Vers 9 heures, il
apparaissait très clairement qu’il s’agissait d’une offensive de grande
envergure. C’était la première fois qu’une troupe de la Wehrmacht était
confrontée à un tel assaut et devait par conséquent livrer une bataille
défensive majeure.
Tout au long de la première journée, des combats acharnés et sanglants
de chars et d’infanterie firent rage sous une chaleur torride et suffocante.
Rommel ne semblait pas avoir beaucoup de chances de l’emporter. Aux 190
chars d’assaut de l’ennemi, il n’en opposait que 150, dont seulement 95
étaient de véritables chars de combat. Face aux mastodontes britanniques, il
ne disposait que de 12 canons de 88 mm.
Il les avait ventilés par batterie à Halfaya et sur la crête d’Hafid – deux
positions dont les Anglais avaient justement l’intention de s’emparer dès le
début de leur offensive – et derrière le front de Solloum. Pour ce qui était
des autres positions-clés le long de la ligne de Solloum, il avait installé les
nouveaux Pak 38, des canons antichars de 50 mm. De surcroît, la ligne
n’était qu’à moitié achevée et très mal approvisionnée en munitions, en
nourriture et en eau. Mais elle était tenue par un « caractère », le capitaine
Wilhelm Bach, commandant du 1er bataillon du 104e régiment de fusiliers.
Bach était un ancien pasteur évangélique, brave et qui avait su gagner
l’affection de ses hommes au point que ceux-ci l’appelaient « papa237 ».
Fumant le cigare et ayant un fort accent du Bade, il ne criait ni ne jurait
jamais, mais exprimait ses désirs d’un ton calme. Sans doute aussi parce
qu’il ne manquait jamais une occasion de prêcher par l’exemple, ses ordres
étaient exécutés sur-le-champ.
Au soir du 15 juin, Rommel était plus optimiste quant à l’issue de la
bataille. Non seulement les positions fortifiées de la passe d’Halfaya avaient
tenu, mais sur les 12 Matilda qui s’étaient élancés en direction du haut
plateau, 11 avaient été détruits par les 4 pièces de 88 mm bien dissimulées
de Bach, tandis que 4 Matilda sur 6 s’étant approchés de la plaine côtière
avaient subi le même sort dans un champ de mines posées par Rommel
comme piège antichar. Le soir même, Neumann-Silkow annonça que la
15e division de panzers avait détruit 60 chars ennemis. Fort de ce succès, il
projetait de lancer une contre-attaque. Rommel, qui avait résisté à l’envie de
se précipiter vers le champ de bataille de Solloum, restant à son quartier
général à 160 kilomètres du front, donna son approbation par radio et passa
une nuit blanche. « Le sort de la bataille se décidera aujourd’hui, écrivit-il à
Lucie au beau milieu de la nuit. Ce sera un combat acharné238. »
Neumann-Silkow prit l’initiative des opérations dès l’aube. Son plan
était de s’emparer du fort Capuzzo, qui avait été capturé la veille par les
Britanniques, de forcer les barbelés de la frontière et de lancer une attaque
contre le long flanc gauche de l’ennemi. Mais il fut repoussé et perdit 45
chars dans l’affaire ; au même moment, la 5e division légère était tenue en
échec près de Sidi-Omar.
Pour Rommel, il n’y avait pas de doute, il s’agissait du moment décisif
de la bataille. Si les Britanniques concentraient leurs forces sans perdre de
temps et reprenaient l’offensive en poussant résolument vers l’ouest,
l’Afrikakorps devrait lever le siège de Tobrouk. Rommel prit alors une
décision capitale. Tablant sur la nervosité des Anglais concernant leur flanc
gauche, il ordonna à la 15e division de panzers de se retirer de Capuzzo et
d’avancer vers le sud à la faveur de la nuit afin d’être parallèle à la ligne de
marche de la 5e division légère. Au point du jour, ces deux divisions
lanceraient conjointement une attaque en tenaille contre le flanc gauche de
l’ennemi, puis s’élanceraient en direction de la côte à Halfaya afin de
couper la ligne de retraite des Anglais. Le succès de ce plan dépendait en
grande partie de la capacité des troupes de Bach de tenir bon la passe
d’Halfaya et la plaine côtière tout en y fixant un maximum de troupes
ennemies.
La 5e division légère se mit en route à l’heure, à 4 h 30. Une heure et
demie plus tard, elle atteignait son premier objectif, Sidi-Souleiman. La
15e division de panzers atteignit aussi son premier objectif. Rommel,
toujours à son quartier général, fut informé grâce à des messages radio
britanniques interceptés que l’ennemi avait été pris par surprise et se
débandait. En fait, dès qu’il s’était rendu compte de la menace
d’enveloppement, le haut commandement anglais avait donné l’ordre à ses
troupes d’effectuer une retraite précipitée. Vers le milieu de l’après-midi, les
deux divisions de Rommel arrivèrent à Halfaya. Rommel venait de
remporter sa première véritable bataille de chars en dépit de la supériorité
des Britanniques en nombre et en équipement et de l’appui de la Royal Air
Force qui avait dominé largement l’espace aérien au-dessus du champ de
bataille grâce à une supériorité en nombre d’appareils de 2 contre 1.
Le lendemain, le 18 juin, Rommel quitta son quartier général pour
rendre visite à ses troupes victorieuses. Malgré leur état d’exténuation à la
suite de ces trois jours de bataille, elles lui firent un accueil triomphal, ce
qui rasséréna leur chef. Lui qui s’était limité au cours de cette bataille à
envoyer un seul message radio laconique par jour à ses supérieurs à Berlin
n’avait plus assez de qualificatifs pour décrire sa victoire : il déclara avoir
détruit entre 180 et 200 chars ennemis et révisa quelques jours plus tard ce
chiffre à 250. En réalité, bien que les deux tiers des chars britanniques
fussent hors d’usage à la fin de la bataille, seuls 87 avaient été détruits.
Mais comme les Allemands n’avaient perdu que 12 chars, cela ne diminuait
en rien l’exploit de Rommel239.
« J’ai été pendant trois jours sur la route à parcourir le champ de
bataille, écrivait Rommel à son épouse le 23 juin. Les troupes de
l’Afrikakorps éprouvent une joie immense depuis cette dernière victoire.
Les Britanniques ont pensé qu’ils pourraient nous écraser avec leurs 400
chars (sic). Nous ne pouvions pas leur opposer une telle quantité de blindés.
Mais nos dispositions et la résistance opiniâtre des troupes allemandes et
italiennes, qui ont été encerclées pendant des jours, nous ont permis de
mener une opération décisive avec toutes les forces mobiles dont nous
disposions encore. Laissons maintenant l’ennemi venir de nouveau – il
recevra une correction encore plus sévère240 ! »
Rommel avait remporté la victoire en raison de son choix tactique en
attirant les forces blindées de l’ennemi dans des pièges antichars, puis en
manœuvrant durant la nuit pour les surprendre et les attaquer sur leur flanc
dès l’aube. Du même coup, il avait conjuré la menace représentée par les
Matilda.
Au cours des jours suivants, un major britannique capturé demanda à
voir la pièce qui avait détruit son char. Quand on lui montra le canon
antiaérien de 88 mm utilisé dans un rôle mobile comme arme antichar, il
s’exclama avec indignation : « Ce n’est pas juste, vous employez des
canons antiaériens contre des chars241 ! » Le haut commandement
britannique, qui considérait qu’une arme aussi lourde ne pouvait être
utilisée qu’à partir d’une position enterrée, présuma que c’étaient les
Panzer III et les Panzer IV qui avaient délivré le coup de grâce à ses
Matilda. L’idée ne l’avait donc pas effleuré que l’Afrikakorps pût utiliser
des canons antiaériens pour tirer sur ses chars. Par conséquent, Rommel et
ses chars inspiraient désormais à l’étranger un respect mêlé de crainte.
« Tout succès qui n’est pas remporté simplement en raison d’une
supériorité en matériel a son origine non seulement dans la planification du
commandement victorieux – le courage des troupes est ici mis de côté –,
mais aussi dans les actions qui ne sont pas celles du vainqueur, c’est-à-dire
celles qui peuvent être qualifiées d’erreurs du vaincu242. » Cette analyse de
Rommel s’appliquait à la campagne nord-africaine et à la façon très
méthodique des Britanniques de conduire la guerre. Un général britannique
ayant combattu dans la guerre du désert confirma cette remarque : « Aussi
bien pour la rapidité des décisions que pour la vélocité des manœuvres, les
Allemands surclassaient complètement leurs adversaires, en grande partie
parce que Rommel, plutôt que de déléguer son commandement à ses
subordonnés, exerçait personnellement le commandement de ses forces
blindées. Les généraux britanniques n’étaient pas moins capables que les
Allemands. Mais leur formation militaire était démodée. Elle était fondée
sur la guerre de tranchées de 1914-1918 et non pas sur la guerre de
mouvement qu’ils devaient désormais livrer avec des forces blindées243. »
Les succès militaires de Rommel s’expliquaient aussi par la
concentration de ses forces sur le champ de bataille, de même que par sa
conduite flexible des combats. Même s’ils pouvaient parfois le surprendre
sur le plan tactique, les Britanniques étaient néanmoins incapables de
profiter de leur avantage. En dispersant leurs forces blindées le long du
front, ils ne parvenaient jamais à obtenir une concentration suffisante de
chars en un point du territoire pour rompre les défenses de Rommel, puis
pour exploiter la percée en avançant loin derrière ses lignes.
Si les tactiques opérationnelles des Allemands contrastaient avec celles
des Britanniques, elles présentaient toutefois un désavantage de taille : le
ravitaillement devait arriver à suivre et à satisfaire la demande des troupes
en vivres, en carburant et en munitions. Cette condition sine qua non était
particulièrement évidente dans le cadre des opérations menées par Rommel.
Déjà, lors de la campagne de l’Ouest, il s’était avéré très difficile
d’approvisionner en carburant les divisions de panzers. Or, ce problème
était tout particulièrement criant en Afrique du Nord, où les lignes
d’approvisionnement incluaient une longue traversée par mer et une longue
route dans le désert.
À la suite de la bataille de chars de Solloum de la mi-juin 1941, la
popularité de Rommel en Allemagne atteignit des sommets. À trois
reprises, en avril, en mai et en juin 1941, son sort n’avait tenu qu’à un fil.
Mais à chaque fois, il avait eu les nerfs plus solides que ceux de ses
ennemis. La fanfare militaire célébrant sa victoire à Solloum retentissait
encore depuis les stations de radio du Reich que plusieurs auteurs en
Allemagne l’élevaient déjà au rang des plus grands chefs de guerre de
l’histoire militaire, un honneur qui lui apportait évidemment une grande
satisfaction d’amour-propre.
Pour Hitler, la victoire de Solloum confirmait qu’il avait eu raison
d’avoir imposé son choix à un haut commandement de l’armée de terre
récalcitrant. Dans l’euphorie du moment, il proposa la promotion de
Rommel au grade de général de panzers. Mais à l’OKH, les officiers
s’insurgèrent devant l’idée que Rommel fût promu du grade de lieutenant-
général à celui de général en l’espace de six mois seulement.
Manifestement, le ressentiment éprouvé par l’OKH contre Rommel au
cours des derniers mois ne s’était guère apaisé. Loin de là. Dès la mi-
mai 1941, Halder avait suggéré à von Brauchitsch qu’un second chef d’état-
major, en l’occurrence le major-général Alfred Gause, fût affecté au haut
commandement italien en Libye. En outre, il prit part à des discussions pour
constituer un quartier général d’armée à part entière en Libye qui serait
placé sous les ordres du feld-maréchal Wilhelm List, le récent vainqueur de
la campagne de Grèce et l’ancien supérieur de Rommel à l’école
d’infanterie de Dresde.
La fortune des armes sauva Rommel. L’idée de mettre sur pied un
quartier général d’armée à part entière en Libye n’eut pas de suite. « Le
Führer a tout simplement répondu à cela que Rommel ne sera pas entravé
par un poste de commandement supérieur », nota plein d’amertume Halder
dans son journal244. Quant à Gause, il fut bel et bien envoyé en Afrique du
Nord. Mais il était tout sauf un intrigant. Aussi le hasard avait voulu qu’il
arrivât à la caravane de Rommel le 15 juin, soit le premier jour de la bataille
de Solloum. Il s’émerveilla donc devant les qualités de chef de guerre dont
fit preuve Rommel durant cette bataille de chars et estima que celui-ci était
parfaitement capable de se rendre maître de la situation. Il s’empressa
même de mettre à la disposition de Rommel l’ensemble des effectifs de son
état-major, c’est-à-dire 43 officiers, 150 simples soldats et 20 civils.
Halder rappela Gause à Berlin pour s’enquérir de ses impressions :
« Les relations personnelles sont embrouillées par les manies du général
Rommel et par son ambition pathologique, lui confia ce dernier. Ses défauts
le font apparaître peu sympathique. Mais personne n’ose croiser le fer avec
lui en raison de ses méthodes brutales et du soutien dont il jouit à l’échelon
le plus élevé245. » Cette dernière remarque en disait long sur l’envie que
Rommel inspirait aux autres généraux de la Wehrmacht du simple fait qu’il
avait ses entrées chez Hitler.
En fin de compte, le haut commandement de l’armée de terre décida de
constituer un groupe de panzers qui serait placé sous les ordres de Rommel.
Bien qu’un groupe de panzers soit plus petit qu’une armée de panzers, sa
mise sur pied ne laissait toutefois d’autre choix que de promouvoir Rommel
au rang de général de panzers en date du 24 juin 1941. À la tête du groupe
de panzers Afrika, Rommel commanderait ainsi l’Afrikakorps, le XXe corps
motorisé italien, le XXIe corps d’infanterie italien et la garnison italienne à
Bardia. Quelques jours plus tard, il apprenait de son principal aide de camp
que Hitler en personne avait persuadé les échelons supérieurs de la
nécessité de lui accorder cette promotion : « Comme je viens tout juste de
l’apprendre du lieutenant Berndt, qui a visité le Führer et Goebbels, je dois
remercier uniquement le Führer pour ma récente promotion […]. Tu peux
imaginer à quel point je suis heureux – mériter sa reconnaissance pour ce
que je fais et pour la manière dont je le fais est au-delà de mes rêves les plus
fous246. »
Entre-temps, Rommel apprit que Hitler avait envahi l’Union soviétique.
Ses commandants étaient abasourdis, certains se montraient même
pessimistes. Rommel, comme d’habitude, était optimiste. Il comptait sur le
génie de Hitler en tant que commandant suprême des forces armées
allemandes pour procurer au Reich une victoire rapide et décisive sur
l’URSS. « Une attaque contre la Russie qui n’arrange pas Churchill », se
réjouissait-il. Il réalisait toutefois que la campagne de Russie aurait
probablement pour conséquence de retarder le renforcement significatif de
ses forces en Afrique du Nord et du même coup l’exécution de son plan de
conquête de l’Égypte. « Je ne vais certainement pas me pointer au quartier
général du Führer avec mes soucis247. »
Il comprenait enfin la raison pour laquelle Hitler et l’OKH avaient
refusé au printemps de lui envoyer des renforts, notamment en chars et en
artillerie lourde. À vrai dire, Hitler et ses chefs militaires pensaient déjà à
l’après-« Barbarossa » – au moment où, après la défaite de l’URSS, la
Wehrmacht se lancerait dans une campagne le long des routes empruntées
deux mille quatre cents ans plus tôt par Alexandre le Grand et ses hoplites.
Ce projet démesuré prit forme consécutivement à une directive secrète du
commandement suprême de la Wehrmacht datée du 11 juin 1941, onze
jours avant le déclenchement de l’opération « Barbarossa ». Cette directive
mettait en perspective le rôle de Rommel en Libye. Conformément à celle-
ci, il devrait d’abord capturer Tobrouk et examiner ensuite les différentes
façons d’envahir l’Égypte, tandis que la Wehrmacht, après avoir conquis le
Caucase, progresserait vers le sud-ouest à travers la Turquie, la Syrie et la
Palestine pour attaquer l’Égypte depuis l’est248. Le 28 juin, Halder donna
pour instructions à Rommel de soumettre un plan à cet effet249. « Nous
avançons considérablement en Russie, souligna Rommel à Lucie deux jours
plus tard. Probablement plus rapidement que ce que nous espérions. Cela
est très important pour nous ici, étant donné que nous allons devoir tenir
bon en attendant que la campagne de Russie soit terminée250. »
Pendant ce temps, le dossier personnel de Rommel à Berlin
s’épaississait en raison des nombreuses plaintes adressées par certains de
ses officiers subalternes à la direction de la Wehrmacht. La plupart de ceux-
ci avaient été interrogés en privé par l’État-Major général de l’armée de
terre à leur retour d’Afrique, notamment Streich, Kirchheim (le successeur
temporaire de Streich), Olbrich, Borne (le chef d’état-major de Rommel),
Schwerin, Herff et Harald Kuhn (commandant d’un bataillon de chars).
Schwerin dénonçait le « mini-Verdun » qu’était devenu Tobrouk : « Le
taux de pertes en généraux et en commandants ici est tel que je peux
estimer précisément quand mon tour viendra. » Herff critiquait le
« commandement erratique » de Rommel et ses « décisions grotesques »
qui avaient coûté de nombreuses vies dans la bataille de Tobrouk, ainsi que
sa fâcheuse tendance à traduire en cour martiale ceux qui à ses yeux avaient
échoué au combat. « Cela n’était pas dans les habitudes de l’armée
allemande avant. Nous en sommes tous horrifiés. » Streich considérait cette
habitude de Rommel comme étant « carrément prolétarienne ». Quand
Brauchitsch lui demanda au quartier général du Führer : « Faisait-il si chaud
là-bas au point que vous vous êtes simplement tous tapé sur les nerfs ? »
Streich répondit : « Non, Herr Feldmarschall. Mais je dois dire une chose –
il y a une énorme différence entre être un chef de compagnie brave et
aventureux et un commandant de campagne d’un génie sublime251. »
Kuhn dénigrait l’habitude du commandant de l’Afrikakorps de se
trouver au front et non pas à son poste de commandement quand sa
présence y était requise pour prendre des décisions importantes : « Quand
nous observions et entendions que Rommel préférait pendant les jours
d’une bataille décisive se trouver loin en avant pour diriger
individuellement les chars et les troupes de choc au lieu de prendre auprès
de son état-major les décisions requises par la situation générale […] alors
nous nous demandions s’il était véritablement un si grand chef d’armée. »
Au sujet des nombreuses attaques ordonnées obstinément par Rommel
pour s’emparer en vain de la forteresse de Tobrouk en dépit des forces
insuffisantes mises à sa disposition, Kuhn mentionnait : « Nous avons pris
Rommel en haine lorsqu’il nous a fait payer pour son jugement aveugle dû
maintes et maintes fois à son obstination inflexible. Il a sacrifié des milliers
de vies et du matériel irremplaçable avec une brutalité sans bornes
uniquement pour satisfaire son ambition personnelle […]. Il nous a
entraînés dans des situations qui ont souvent menacé la survie de
l’ensemble de l’Afrikakorps. Il a imposé son autorité d’une manière injuste
et scandaleuse quand il a rétrogradé les hommes responsables qui avaient
simplement osé élever la voix […] dans de nombreux cas seulement pour
lui donner des avertissements et des conseils bien intentionnés252. »
Le général Bodewin Keitel, chef du personnel et frère du feld-maréchal
Wilhelm Keitel, se montra officiellement assez indulgent pour mettre toute
cette médisance sur le compte du rude climat africain et de la tension
nerveuse due aux batailles. « Mais dans l’Afrikakorps, souligna-t-il dans un
mémorandum confidentiel, il y a bien également un autre fardeau : c’est la
personnalité du général ainsi que sa manière de l’exprimer et de donner des
ordres. » Notamment sa manie d’assigner des ordres impossibles à exécuter,
puis de les révoquer dans la foulée. Ou bien son penchant à insulter des
commandants de haut rang et à les menacer de les relever de leurs
fonctions, comme Kirchheim. Ainsi, les officiers qui avaient été traduits en
cour martiale par Rommel furent presque tous acquittés. Bodewin Keitel
tira la conclusion suivante : « Il est remarquable que dans le cas d’un
officier, un commandant de bataillon du 5e régiment blindé, une
recommandation pour la croix de chevalier, une accusation pour lâcheté et
son licenciement se soient succédé tour à tour. Dans un autre cas, un général
de haut rang [il s’agit ici sans doute de Kirchheim], qui a été décoré de la
Pour le Mérite, a été menacé de licenciement au téléphone de façon tout à
fait inintelligible, alors que dès le lendemain matin Rommel a nié devant lui
avoir tenu un tel langage253. »
Von Brauchitsch prit donc un malin plaisir à réprimander sévèrement
Rommel. Le 9 juillet 1941, il lui envoya un message radio : « […] en
conséquence des décisions et des plaintes présentées en cour martiale, et
particulièrement des nombreuses requêtes pour relever de leurs fonctions
des officiers qui ont fait leurs preuves et pour lesquels on a une haute
opinion, et même en prenant en considération les conditions particulières là-
bas et la nécessité d’un commandement sévère dans de tels cas, j’ai
l’impression que les mesures n’ont pas été prises correctement. Plus les
conditions sont difficiles, plus les nerfs sont tendus. C’est le devoir de tout
supérieur de s’assurer si des interventions telles que des menaces ou des
requêtes pour limoger des officiers qui se sont distingués au combat ou
encore des critiques sévères ou des ordres hâtifs sont opportuns ; ou si une
conversation instructive soutenue en toute sérénité, dans un esprit de
camaraderie et sans agressivité, n’est pas plus susceptible d’atteindre
l’objectif escompté. Je considère qu’il est de mon devoir d’attirer votre
attention sur ces points, non seulement dans l’intérêt de l’Afrikakorps, mais
également dans votre intérêt personnel254. »
Rommel n’entendait pas tolérer un tel affront et lui envoya trois jours
plus tard une réponse insolente, sachant très bien qu’il pouvait compter sur
l’appui de Hitler dans l’éventualité où Brauchitsch oserait prendre des
mesures disciplinaires contre lui. « À cause de ma nouvelle promotion, se
targua-t-il dans sa lettre adressée à Brauchitsch, je suis passé par-dessus un
tas de mes camarades. Elle excite sûrement beaucoup de jalousies […]255. »
C’était effectivement le cas. Par exemple, au cours d’une conférence secrète
de l’État-Major général à la fin de 1941, Goebbels se plaignit que les
responsables de la censure dans la Wehrmacht eussent oublié de faire
mention du cinquantième anniversaire de Rommel, alors que l’anniversaire
d’un petit fonctionnaire de la Luftwaffe avait été souligné dans la presse
nazie.
Mais il faut dire que Rommel trouvait probablement un certain plaisir à
attiser la discorde avec les officiers supérieurs de l’État-Major général de
l’armée de terre. Il pouvait d’ailleurs se le permettre tant et aussi longtemps
qu’il était en faveur auprès du Führer. Et bien entendu, tout le monde dans
le corps des officiers de la Wehrmacht savait très bien que Rommel était
dans les bonnes grâces de Hitler et que pour cette raison il était malavisé
d’entrer en conflit avec lui.
L’activation de son groupe de panzers Afrika, dont le commandement
devint effectif en date du 15 août, souleva quelques questions d’étiquette et
de préséance si chères à Rommel. « Je ne sais pas au juste si cela fait de
moi un commandant en chef (Oberbefehlshaber) ou non, se demandait-il le
11 août. Normalement, ce titre n’est attribué qu’à un commandant
d’armée. » Rommel adopta les deux titres et attendit les réactions. Sur son
papier à lettres à en-tête, il se contentait d’un simple « commandant »
(Befehlshaber). Mais dans son tout premier ordre donné le 15 août, il
commença avec ce titre prétentieux : « Ordre d’armée nº 1. »
Comme d’habitude, il s’en tira à bon compte. Six jours plus tard, dans
une lettre adressée à son épouse, il entrevit les conséquences de cette
situation ambiguë : « Je suis très content de ma nouvelle nomination. Tous
les autres qui occupent des postes semblables ont le grade de colonel-
général. Si les choses se déroulent bien ici, je vais moi aussi probablement
être élevé à ce rang après la fin de la guerre256. » Jetant un coup d’œil à sa
première fiche de paie à la fin de septembre, il s’aperçut qu’il touchait la
solde d’un commandant d’armée. « Parfois, je crois rêver », jubila-t-il dans
une lettre à Lucie. Sa tactique consistant à jouer des coudes portait ses fruits
parce que tout le monde savait qu’il jouissait du soutien de Hitler. En outre,
la Libye était très loin, et les hauts responsables de la Wehrmacht étaient
hypnotisés par l’allure de l’avance de leurs troupes en Russie bolchevique.
Parmi les généraux italiens cependant, plusieurs étaient agacés par
l’avancement rapide de Rommel. Pour une raison ou pour une autre, cet
officier, qui était arrivé avec une division légère en février pour les tirer
d’embarras, était devenu de fait le commandant des forces de l’Axe en
Afrique du Nord. Cela avait pour conséquence une hostilité entre Rommel
et le haut commandement italien qui était basé loin à l’arrière dans
l’ancienne Cyrène. Le 12 juillet, le général Gariboldi, le commandant
italien en Afrique du Nord qui était devenu sympathique à Rommel, fut
soudainement remplacé par le général Ettore Bastico, un ami personnel de
Mussolini. Ce nouveau commandant avait la réputation d’être difficile,
arrogant, autoritaire et parfois même violent. Il était donc évident que son
caractère s’accorderait mal avec celui de Rommel, qui avait lui aussi une
très forte personnalité. Officiellement le supérieur de Rommel, Bastico le
convoqua à Cyrène fin juillet et lui fit comprendre qu’il se proposait de le
remettre à sa place. « Un voyage à Berlin devient impératif », écrivit
Rommel à l’issue de son entretien avec Bastico257.
Le 28 juillet 1941, il s’envola ainsi pour le Reich. Il passa deux brèves
journées auprès de son épouse à Wiener-Neustadt. Lucie, qui eut
l’impression que son mari ne se sentait pas très bien, l’exhorta à consulter
un médecin. Rommel savait qu’elle avait raison, mais refusa de l’écouter.
« Je ne fais pas confiance aux médecins », lui dit-il. Puis, le 31 juillet, il
s’envola pour la Prusse-Orientale afin d’y rencontrer le Führer à son
quartier général de Rastenburg. La poignée de main de Hitler lui fit l’effet
d’un bon tonique. Le Führer le félicita chaleureusement pour sa victoire à
Solloum et lui montra les cartes des grandes batailles sur le front russe, où
des opérations d’encerclement de grande envergure étaient en train de briser
les reins à l’Armée rouge. Mais ces grandes manœuvres d’enveloppement
soulevaient par le fait même dans son esprit le problème suivant : de quelle
manière prendre au piège et encercler l’armée britannique en Afrique du
Nord ? Peu avant son départ, Hitler lui donna l’autorisation de prendre des
dispositions en vue de préparer un nouvel assaut contre Tobrouk. Pour cela,
il l’envoya rencontrer Mussolini et le général Ugo Cavallero, le chef du
Commando Supremo, à Rome le 6 août 1941.
Le Duce et Cavallero, qui s’appuyaient manifestement sur un rapport
rédigé par Bastico, estimaient qu’aucune attaque contre Tobrouk ne serait
possible dans un avenir prévisible à cause des difficultés de transport et de
leur exclusion de Bizerte. Ils s’interrogeaient même sur la possibilité
d’abandonner Solloum et de lever le siège de Tobrouk afin de se replier sur
une ligne temporaire à l’ouest de cette dernière ville. Mais le Duce se laissa
facilement impressionner par Rommel, qui, tout au long de sa description
détaillée de la situation, se fit fort de tenir le front de Solloum, même contre
des forces supérieures, pourvu qu’il fût assuré d’un ravitaillement suffisant.
Comme d’habitude, Rommel était parvenu à ses fins.
7
LE HÉROS NATIONAL
À son retour à Bardia en août 1941, Rommel était mal en point. Ses
médecins avaient diagnostiqué une jaunisse et prescrit une diète et du repos.
Il suivit le premier conseil, mais ignora le second. En résulta un état de
fatigue générale couplée à des problèmes gastriques, comme ses
compagnons d’armes. Lorsqu’ils apprirent son état, ceux-ci lui firent cadeau
de fruits, d’œufs, de pommes de terre et de poulets vivants, obtenus au
terme de marchandages difficiles avec les commerçants arabes. Ce n’étaient
pas des soldats d’élite triés sur le volet, même s’ils en éprouvaient quelque
peu le sentiment en servant sous ses ordres. Le major Friedrich Wilhelm
von Mellenthin, son nouvel officier de renseignements, en donna plus tard
l’explication : « Il n’était pas facile de donner satisfaction à Rommel, et
pourtant les hommes de l’Afrikakorps le vénéraient presque. Il était très
exigeant envers son état-major et tous ceux qui travaillaient avec lui. Mais il
ne se ménageait jamais. Il était debout de bonne heure le matin jusqu’à tard
le soir. […] Il avait une vitalité extraordinaire et des mœurs spartiates,
comme en témoignait la simplicité de ses habitudes de vie, notamment son
alimentation et ses boissons. Ses hommes savaient qu’il n’attendait d’eux
rien de moins que ce qu’il exigeait de lui-même. Il était toujours parmi eux.
Il était né pour commander258. » Meinhard Glanz, un ancien de
l’Afrikakorps, ajoutait : « Il n’était pas le type pédant qui se croit plus malin
ou plus doué que tout le monde. Être un commandant signifie s’occuper de
ses soldats et partager leur sort. C’est ce que Rommel a fait. » Pour ses
soldats, Rommel était un combattant présent en première ligne, partageant
les mêmes souffrances, les mêmes angoisses et les mêmes rations.
« Rommel était pour nous un père et même plus que cela. Il comptait
tellement pour nous, les vétérans de la campagne d’Afrique, que même
aujourd’hui le lien invisible d’une communauté […] nous tient ensemble.
Celui-ci apparaît spontanément du fait de notre expérience commune dans
les batailles du désert. » Le mythe du « commandant Rommel », esquissé
pendant la Grande Guerre, avait pris consistance259.
La popularité de Rommel auprès de ses troupes s’expliquait aussi par le
fait qu’il ne craignait pas le danger, risquant même fréquemment sa vie :
« Rommel était un général qui commandait depuis le front et qui se lançait
à l’assaut à la tête de ses troupes, racontait Glanz. Pour nous, les jeunes
soldats, il était l’exemple même du commandant militaire. » Et Rommel se
précipitait en avant pour exhorter ses troupes à le suivre. Karl
Zimmermann, qui servit sous ses ordres, se rappelait bien des années plus
tard les qualités particulières de Rommel : « Il n’était pas un général du
genre à rester bien à l’arrière et à donner des ordres de cet endroit. Il se
trouvait toujours dans une position avancée à côté de simples soldats260. »
Malgré son grade de général, Rommel côtoyait fréquemment ses soldats et
leur marquait un intérêt dont plusieurs ne se considéraient pas dignes. « Il
avait vraiment le don de parler aux soldats, rapporta son ancien camarade
Kurt Hesse, de leur demander comment allaient leur femme et leurs enfants,
de se renseigner sur le dernier congé et de s’intéresser aux décorations de
guerre des hommes qui, à de telles occasions, l’entouraient261. »
Rommel impressionnait favorablement les hommes qui étaient sous ses
ordres par son énergie indomptable et sa