0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
44 vues17 pages

Mémoire (Draft 1)

Transféré par

pritishabkh
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
44 vues17 pages

Mémoire (Draft 1)

Transféré par

pritishabkh
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

1.

Introduction

Au cœur du XIXe siècle, la littérature française s'épanouit dans une effervescence d'idées,
de révolutions et d’interrogations sociales. Dans cet univers fécond, le réalisme émerge en tant
que courant littéraire et aspire à une représentation précise et objective de l’humanité, tout en
rejetant les artifices du romantisme. De plus, c'est à Stendhal (1830, p. 770) que revient la
définition la plus célèbre du réalisme : « un roman est un miroir qui se promène sur une grande
route ». Cette citation renvoie aux réalistes qui s'efforcent d'incorporer objectivement leur
perception et leurs connaissances du réel dans le domaine littéraire. Ainsi, le réalisme devient le
miroir dans lequel la société se contemple et se questionne.

C'est dans ce contexte foisonnant que s'inscrit l'œuvre magistrale de Guy de Maupassant :
Une vie ou L’humble vérité. À travers les aspirations utopiques « rêvées ou réalisées »
(Desroche, 1975) qui agitent la France du XIXe siècle, se dessinent les enjeux sociaux qui
imprègnent ce texte. D’ailleurs, l'œuvre ne se contente pas de raconter uniquement la vie de
Jeanne Le Perthuis des Vauds, mais elle explore également les structures sociales, les normes
rigides et les attentes oppressantes qui façonnent sa vie. Dans cette fresque sociale, Maupassant
tisse avec habileté les fils des désirs individuels et des contraintes sociales, révélant ainsi les
tensions inhérentes à la condition humaine.

Ce roman émane d'un homme ayant traversé une existence marquée par la misère. Il y
puise son vécu personnel et sa vision du monde tout en abordant des thèmes qui lui sont
essentiels : l'impossible harmonie conjugale, le rejet de la maternité, la peur de mourir et
l’interrogation sur la valeur religieuse. En tant que disciple de Gustave Flaubert et adepte de
l’école réaliste, Maupassant puise son inspiration et son style littéraire chez son mentor. Flaubert
lui a transmis son amour pour la précision du détail et son engagement envers la représentation
fidèle de la réalité. Ainsi, la relation entre les deux auteurs se révèle être bien plus qu'une simple
influence littéraire.

1
Dans ce panorama nuancé des romans réalistes français, les personnages naviguent entre
espoirs éclatants et révélations cruelles. Les illusions se présentent souvent sous la forme
d'espérances poursuivies avec une passion souvent aveuglée. Selon Freud (1927e) : « l'illusion
est une déformation dérivée des désirs humains, et n'est pas nécessairement en contradiction avec
la réalité … ». Quant aux désillusions, elles surviennent lorsque les personnages sont confrontés
à la vérité brutale de leur existence. C’est alors qu’intervient ce premier roman de Maupassant
qui offre également une méditation profonde sur la nature éphémère de l'illusion et les
conséquences dévastatrices de la désillusion. Ainsi, nous nous demandons : comment cette
œuvre littéraire explore-t-elle la dichotomie entre rêves idéalisés et réalités brutales à travers les
illusions et désillusions?

En premier lieu, ce mémoire fera le survol des illusions de Jeanne où nous examinerons
d'abord les origines à travers le système éducatif des filles au XIXème siècle, son séjour au
couvent Sacré-Cœur, les attentes imposées par son père et l'influence de la nature sur ses idéaux.
D’une autre part, nous nous consacrerons aux répercussions causées par ces mêmes sources.

Par la suite, le parcours des désillusions détaillera l'échec sentimental de la protagoniste,


sa remise en question des valeurs familiales, les déceptions de la maternité et sa rupture avec les
valeurs religieuses dans le deuxième chapitre de ce travail et constituera un des points culminants
de notre analyse.

En dernier lieu, nous accorderons un intérêt particulier aux conséquences des désillusions
où nous analyserons la transformation de Jeanne en une femme désabusée, le phénomène du
bovarysme, son désenchantement de la vie et l'écho du pessimisme de Maupassant.

2
2. Chapitre I : Les illusions de Jeanne

2.1 Les origines des illusions

Pour mieux comprendre la notion d’illusions, il faut commencer par la définir. Une
illusion peut être décrite comme une interprétation incorrecte de ce que l’on perçoit ou comme
une façade qui ne correspond pas à la réalité. Dans ce corpus, Jeanne, comme toute jeune fille de
son âge, nourrit des rêves et des illusions. Ses illusions trouvent leurs racines dans une
confluence de facteurs sociaux, culturels et personnels. L’auteur dépeint avec une acuité
poignante la manière dont ces illusions aident à procurer un réconfort temporaire, menant ainsi à
la question éternelle : faut-il choisir l'illusion apaisante ou la vérité libératrice?

​2.1.1 L’Éducation des jeunes filles au 19ème siècle

Au cours du XIXe siècle, le rôle de la femme faite se révèle à un moment décisif de sa


jeunesse et va façonner l’ensemble de son avenir : l'éducation. Cette dernière se retrouve alors
fermement entre les mains de l'Église. Les écoles deviennent des bastions d'apprentissage où les
jeunes filles sont initiées aux vertus morales et aux compétences domestiques essentielles. Il faut
reconnaître que la carence éducative affecte invariablement le destin et le comportement des
femmes. Quant aux jeunes filles du peuple sont soit claquemurées chez elles ou condamnées à
travailler pour survivre.

D’une autre part, l'enseignement dispensé aux jeunes filles de la haute société ou de la
noblesse, limite l'épanouissement des compétences intellectuelles et de l'identité. De surcroît,
l'éducation prépare les jeunes filles à leur futur rôle d'épouse en initiant la recherche du mari.
Même si le mariage bourgeois est souvent une affaire d'argent, il est important de nuancer cette
perspective, car la dot n'est pas le seul critère considéré :

3
Bien plus fondamentale paraît l’acquisition de bonnes manières qui lui permettront d’apparaître
dans le monde sous son meilleur jour, car la dot n’est pas l’unique passeport pour le mariage. On
lui apprend donc la grâce et le maintien, le port de tête, du cou et des épaules, le regard qui doit
être ce qu’il doit être, la marche et la danse, et même la révérence.1

D’une certaine manière, la jeune fille est « vendu[e] » à son futur mari et doit convaincre au
mieux celui-ci de la valeur de son achat. Par exemple, la période entre l’enfance et les noces de
Jeanne est dédiée à sa préparation pour le mariage. Cette éducation est abordée par Maupassant
qui remet en question les fondements d’une éducation lacunaire qui manque aux ambitions du
personnage.

2.1.2 Le couvent Sacré-Coeur

Les jeunes filles de familles bourgeoises aisées reçoivent habituellement une éducation
destinée à leur préparer au mariage, souvent dispensée dans un couvent. Ce dernier se révèle
aussi comme un véritable catalyseur de l’ascension sociale des jeunes demoiselles riches. Jeanne
de Lamare ne fait pas exception. Soumise aux plans éducatifs de son père qui souhaite la rendre
« heureuse, bonne, droite et tendre » (Maupassant 1883a, p. 4), elle est envoyée au couvent du
Sacré-Cœur dès ses douze ans. Ce lieu austère et strict devient le cadre de son adolescence, où
une éducation religieuse rigoureuse et des valeurs morales élevées prédominent.

D’une autre part, l'enseignement dispensé dans les couvents, bien que centré sur la
bienséance, agit souvent comme un appareil idéologique limitant le développement intellectuel et
personnel des jeunes filles de familles nobles. Tout comme Maupassant, Zola critique « la
littérature exagérément romanesque »1 qui imprègne l'esprit des jeunes filles du couvent. En
outre, « l’éducation hypocrite » reçue au couvent, rend l’héroïne complètement ignorante de la
sexualité. Cela dit, Huysman affirme qu’« une jeune fille sortira peut-être vierge de sa pension,
chaste non » (Kauthen 1989, p. 42). D’après Zola, les couvents ne sont pas exempts de la

1
PAISSE, Jean-Marie. L'éducation sexuelle de Pauline Quenu dans La Joie de vivre. Les Cahiers naturalistes, 1971,
n° 41, p. 35-41.

4
possibilité d'initier les jeunes filles fraîchement libérées, aux subtilités du vice comme
l’hypocrisie, l'adultère ou les tendances suicidaires.

2.1.3 Les attentes du baron

L'avenir de la jeune fille du XIXe est souvent orchestré par son père, qui s'efforce à la
préparer au mieux pour son mariage ; le baron Simon-Jacques, père de Jeanne, perpétue cette
tradition avec dévouement. Ce dernier aspire à façonner l'âme de sa fille tel un père Pygmalion2.
Adepte des principes éducatifs promus par Rousseau dans son oeuvre L’Émile 3, le baron est
convaincu de l'importance d'offrir à sa fille une éducation féminine axée sur la vertu, la santé, le
charme et les capacités intellectuelles. De plus, conserver la virginité de sa fille est, en effet, une
priorité à ses yeux : « [Il] voulait qu’on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper
lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable » (Maupassant 1883a, p. 4). D’ailleurs, la
virginité féminine constitue un principe central dans le cas des mariages bourgeois. Malgré la
sévérité du père notée par Maupassant, elle n’est que l’auxiliaire de sa tendresse et de sa
bienveillance.

Toutefois, Zola critique l'ignorance de l'éducation des jeunes filles en déclarant : « Nos
fils savent tout, nos filles ne savent rien ». Les pronoms indéfinis « tout » et « rien » mettent en
évidence le fossé entre le savoir absolu des garçons et l'absence de savoir des filles. De ce fait, en
ignorant tout de la sexualité, la fille du baron est éloignée du principe de réalité. En visant à faire
de Jeanne un objet parfait, l’éducation donnée par le baron aboutit à un échec. Pour celui-ci, la
sexualité s'intègre dans le cycle naturel de la vie humaine. C’est alors que l’innocence de la
protagoniste la conduit principalement à l'ignorance et à une désillusion inévitable. Après tout,
elle ne perçoit la vie qu’à travers le filtre de ses rêveries déformantes. Ces dernières finissent
toujours par sombrer au contact du réel.

2
Pygmalion est un roi légendaire de la mythologie grecque qui, ayant sculpté à la perfection une femme, obtint des
dieux qu’elle pût vivre. Pygmalion incarne le désir proprement humain de façonner un être et d’affirmer ainsi son
pouvoir créateur.
3
Rousseau, dans L’Émile (1762) , détaille de nouveaux principes éducatifs soucieux de sensibilité, d'éveil à la
nature et de respect de la personne de l’enfant.

5
2.1.4 La nature comme adjuvant

La nature a de tout temps été un thème central dans la littérature. À différentes époques et
chez différents peuples, elle a fortement inspiré les écrivains, qui en ont fait un sujet essentiel et
indissociable de toute création littéraire. Elle se dévoile dans toutes ses manifestations : animale,
végétale, climatique et cosmique. Bien plus qu'un simple décor, elle incarne une présence
vibrante. De plus, la génération romantique a perçu la nature comme un refuge pour l'homme de
fuir la quête désespérée d'un sens à sa vie. Dans Une vie, les éléments naturels ne font
qu’accentuer les états émotionnels et psychologiques des personnages, en particulier celui de
Jeanne. La nature éveille tous les sens, stimule le corps et ravive l'envie de vivre chez elle :

Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l’air léger des côtes, toute vibrante
d’une jouissance exquise à se mouvoir sans fatigue comme les poissons dans l’eau ou les
hirondelles dans l’air (Maupassant 1883a, p. 44-45).

Jeanne Le Perthuis des Vauds incarne pleinement cette sensibilité romantique, valorisant
grandement la nature. Les années passées au couvent et la vie recluse dans les murs du château
des Peuples et de Batteville n'ont jamais offert à notre héroïne la véritable essence de la liberté.
Elle a plutôt trouvé cette plénitude dans les vastes étendues de la mer, la paisible campagne et
d'autres horizons infinis.

Toutefois, la dégradation de la nature se synchronise avec l'effondrement des aspirations


de l’héroïne au fil du roman. Les arbres, jadis parés de feuilles, se dénudent de manière atroce ;
la douce chaleur des premiers jours à la campagne se mue en un froid glacial, tandis que le
bosquet, naguère séduisant, se métamorphose, évoquant la chambre d'un mourant. Même si
l'œuvre propose une perspective positive de la nature en favorisant la rêverie ou l’évasion, le
destin de la protagoniste l’engage dans un affrontement avec les désillusions, les souffrances
physiques ou morales et avec la mort.

6
2.2 Les manifestations des illusions

Bien que fragiles et passagères, les illusions enrichissent la vie d'une profondeur
émotionnelle afin de transcender les épreuves quotidiennes. De ce fait, Maupassant montre que
les illusions sont aussi des bulles de rêve qui permettent à son personnage de fuir la monotonie
de la vie. Après tout, Jeanne commence sa vie d’adulte avec des attentes romantiques grâce à ses
lectures et à son éducation. Quand elle lit, elle se trouve attirée vers « des possibilités d’être et
des promesses d’existence » (Macé, cité dans Wang 2013, p.66). En d’autres mots, la lecture
donne une sorte de direction à son existence. Ainsi, bien que les illusions de Jeanne se révèleront
trompeuses, elles insufflent des éclats de beauté et d’espoir à sa vie.

2.2.1 L’idéalisation de l’amour

Au retour du couvent, la jeune femme espère que l’amour viendra bouleverser sa vie.
Définir l'amour est indubitablement une tâche complexe puisque la polysémie du mot évoque
aussi bien la passion, la tendresse, l'intimité, la vénération, la bienveillance, la filiation,
l'affectivité entre autres. Tout d’abord, le roman introduit le thème de l'amour à travers les
tapisseries ornant le lit de la protagoniste, illustrant les tragiques amours de Pyrame et Thisbé4.
Jeanne éprouve une grande joie à l'idée de s'endormir entourée de ces scènes romantiques : « Elle
se sentit heureuse d'être enfermée dans cette aventure d’amour qui parlerait sans cesse à sa
pensée des espoirs chéris… » (Maupassant 1883a, p.13). De surcroît, le romantisme de la jeune
aristocrate s'accompagne de son conformisme : à ses yeux, amour, mariage et procréation
forment un tout indissociable. Après tout, l'amour représente le but ultime de sa vie. Elle a été
éduquée, comme de nombreuses jeunes filles de son époque, à penser que sa seule mission est
d'attendre un homme, de se marier et de fonder une famille.

En outre, l’héroïne est décrite comme ayant une perspective fataliste de l'amour. Elle est
convaincue que Julien et elle sont destinés l'un à l'autre, croyant fermement que leur rencontre

4
Pyrame et Thisbé, dans la mythologie grecque et romaine, sont deux jeunes gens qui s’aiment tendrement. Leur
amour s’achève de manière tragique : Pyrame se donne la mort, croyant, à tort, que sa bien-aimée a été dévorée par
une lionne. Celle-ci se tue à son tour de désespoir.

7
est prédestinée. Elle cristallise également sur le jeune homme ses rêves et ses espoirs amoureux.
D’ailleurs, Stendhal explique ce phénomène dans son ouvrage De l'Amour, le qualifiant de
cristallisation :

Aux mines de sel de Salzbourg, on jette [...] un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; [...] on le
retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches [...] sont garnies d'une
infinités de diamants, mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.5

Dans ce roman d'amour, le regard devient le langage secret de leur relation. Il capte les nuances
des émotions et les désirs inavoués. Les échanges de regard peuvent être vus comme le miroir
d’un amour naissant. Le thème du regard dans leur histoire renforce l'idée que le véritable amour
ne se limite pas aux paroles prononcées. Au contraire, il se manifeste de manière plus subtile, à
travers ces moments où les regards se croisent, s'attardent, et disent ce que les mots ne peuvent
exprimer. Le regard devient alors une forme de communication intime.

2.2.2 L’épanouissement de la relation parents-enfant

La famille constitue le premier et l’un des plus importants centres de socialisation pour
un individu, ce qui justifie le choix d’étudier cet aspect. Selon Talcott Parsons, bien que certaines
fonctions traditionnelles de la famille ont été reprises par d'autres institutions, elle s'est
spécialisée dans le support émotionnel, la socialisation de l'enfant, la transmission des valeurs et
normes, et la stabilisation de la personnalité adulte (Parsons et Bales, 1955).6 En effet, dans ce
corpus, Jeanne élève ses parents au rang de figures idéalisées, les voyant comme des modèles
parfaits et infaillibles. Cette idéalisation crée un univers où la jeune fille, malgré les années qui
passent, demeure toujours dans un cocon protecteur. De plus, ses parents, en la surnommant
affectueusement « mignonne » ou « Jeannette », renforcent cette perception d’une enfance
éternelle.

5
Stendhal, De l'Amour, Paris, Éditions Gallimard et Librairie Générale Française, 1969, p. 24.
6
Parsons T. & Bales R. (1955), Family, Socialization and Interaction Process. Glencoe, Free Press.

8
De surcroît, la relation entre Jeanne et son père est particulièrement touchante, marquée
par une complicité presque palpable : « Jeanne et le baron bras dessus bras dessous, visitèrent
tout, sans omettre un coin ; puis ils se promenèrent lentement dans les longues avenues de
peupliers [...] » (Maupassant 1883a, p.20). Cette proximité physique et émotionnelle avec son
père lui offre une sensation de protection et de réconfort, créant un espace où elle peut s’épanouir
en toute quiétude. D’une autre part, le château familial, légué à Jeanne et à son conjoint, devient
le symbole matériel de cet amour. Bien plus qu’une simple demeure, ce château représente un
héritage chargé de valeurs familiales et un ancrage dans une histoire collective. Ce geste de
transmission est une promesse silencieuse de stabilité et de continuité, pour les parents de
s’assurer que leur fille naviguera la vie avec une ancre solide. Ainsi, dans ce microcosme
familial, Jeanne trouve les fondations nécessaires pour affronter le monde.

2.2.3 Les illusions de la maternité

Au XIXe siècle, les femmes se trouvent confinées à un rôle uniformément défini par leur
capacité à devenir mères, une fonction érigée en véritable dogme sociétal. En effet, la maternité
est perçue comme la finalité ultime de la vie féminine, élevant ainsi cette vocation au rang de
principe normatif dicté par la nature elle-même. Cette vision essentialiste fait de la femme avant
tout une épouse et une mère, dont les responsabilités principales consistent à gérer le foyer et à
élever les enfants. De cette manière, Maupassant met en lumière le thème de la maternité dans
son roman. Déçue par son mari, Jeanne projette son rêve indéfini de bonheur sur son fils qui
devient par la suite, une « source inépuisable de bonheur ». Annie Goldman exprime cette joie de
la manière suivante :

Pour la première fois, Jeanne possède quelqu'un sans partage. C'est un être qui lui appartient,
totalement. Pour la première fois son amour n’est pas rejeté, pour la première fois un être humain
va dépendre d’ elle. Elle peut le toucher, le caresser, le manipuler, et en plus, c'est un garçon, un
substitut d' homme, en toute quiétude. (Goldmann, cité dans Tabet 1995, p.79)

En découvrant la liaison entre Julien et Gilberte, Jeanne se rue vers son enfant. Elle
comprend que, même si Julien lui échappe, elle a toujours leur fils. La citation suivante met en

9
évidence un vocabulaire hyperbolique : « Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils [...] l’embrassa
éperdument [...] » (Maupassant 1883a, p.168). Cela souligne que la passion maternelle surpasse
de loin l’amour conjugal dans le roman. De surcroît, l'amour maternel de la protagoniste n'est pas
solitaire. Il est partagé également par « les trois parents » qui entourent Paul. Ce trio crée un
cocon d'amour autour de l'enfant, renforçant davantage les illusions de Jeanne sur la maternité
comme source de bonheur absolu. Ainsi, l’auteur invite à une réflexion sur la manière dont les
rôles sociaux influencent les expériences individuelles et les perceptions de soi.

2.2.4 La représentation sublimée de la religion

Au XIXe siècle, face à des mariages qui n'apportent plus le bonheur espéré, de
nombreuses femmes cherchent refuge dans la religion, y trouvant un réconfort spirituel et une
nouvelle source d'épanouissement. Zola s’appuie sur « la prédisposition de la femme à la
dévotion » (Ouvrard, cité dans Kauthen 1989, p. 57). Élevée dans un couvent, la religion chez
Jeanne se résume principalement à ses émotions :

La religion de Jeanne était toute de sentiment ; elle avait cette foi rêveuse que garde toujours une
femme ; et, si elle accomplissait à peu près ses devoirs, c’était surtout par habitude gardée du
couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses convictions
(Maupassant 1883a, p.198).

Bien que son père adopte une approche non-conformiste, ses enseignements rationalistes n'ont
pas complètement dissipé les illusions religieuses de sa fille. À travers sa sensibilité et son
imagination, cette dernière devient soumise à toutes les influences de la religion.

En sus, Jeanne rencontre son amant grâce à l'intervention de l'abbé Picot, qui souhaite
introduire un nouveau paroissien aux Perthuis des Vauds. La fille de ces derniers partage aussi
son désir de devenir mère à nouveau au représentant de l’Église, bien que sa pudeur demeure
depuis le premier adultère de Julien. Elle semble trouver en l'abbé Picot un réconfort, une oreille
attentive à ses soucis, et un soutien fiable. La religion, pour elle, représente la clé ultime pour

10
surmonter les problèmes conjugaux. Lorsque le curé réconcilie les époux, cela illustre ainsi son
adhésion au principe chrétien qui voit le mariage comme sacrément suprême. Cela démontre son
dévouement à préserver l'unité et la stabilité du couple. De ce fait, Jeanne croit fermement que
l'intervention d'un ecclésiastique est la meilleure garantie pour son bonheur futur.

11
3. Chapitre II : Le chemin des désillusions

3.1 L’échec sentimental

Le thème de l’échec ne date pas du XIXe siècle. Flaubert et Zola ont magistralement narré
la chute de leurs deux héroïnes. Dans « Madame Bovary », Flaubert dépeint la tragédie d'Emma,
tandis que Zola révèle la lente déchéance de Gervaise dans « L'Assommoir ». D’ailleurs dans
Une vie, l’échec sentimental de Jeanne, telle une marée montante, a submergé ses espérances les
plus profondes, noyant peu à peu l'idéal romantique qu'elle a tissé avec soin. Dès le moment où
son regard rêveur croise celui du vicomte, la promesse d'une union parfaite semble à portée de
main. Cependant, la réalité ne tarde pas à dévoiler son visage impitoyable, déchirant le voile de
l'illusion pour révéler un mariage fondé sur des attentes démesurées et des vérités ignorées.

Si Julien apprécie avant tout les plaisirs hédonistes de l'amour, Jeanne est plutôt portée
par un idéal romantique. Toutefois, une fois mariés, les rêves s'écroulent pour laisser place à la
dure réalité de la vie conjugale. La nuit nuptiale, autrefois idéalisée, se transforme en un viol
légitimé, où l’union charnelle devient un traumatisme initial. La découverte de la sexualité
procure à Jeanne sa première désillusion sentimentale. Sa déception face à la réalité sexuelle du
mariage est exprimée ainsi : « [...] désespérée jusqu’au fond de son âme, dans la désillusion
d’une ivresse rêvée si différente [...] elle resta longtemps ainsi, désolée [...] » (Maupassant
1883a, p.68). Le geste violent de son époux ne manque pas de bouleverser la jeune mariée
chaste, qui en est profondément troublée.

D’une autre part, dès leur retour de la lune de miel, Julien abandonne la chambre
conjugale, régente la direction de la maison et manifeste une avarice de plus en plus marquée. De
son point de vue pragmatique, l'amour dans le mariage est comparable au sel dans les aliments :
il apporte de la saveur, mais n'est pas essentiel. Jeanne se retrouve ainsi ignorée et seule puisque
son unique but dans la vie ayant été de se marier, elle n'a plus rien à espérer désormais. Les
romanciers évoquent aussi « l’impossibilité pour la femme d’être quelque chose par elle-même,

12
en dehors de son époux, dans cette société faite par les hommes et pour les hommes » (Delmose,
cité dans Kauthen 1989, p. 54).

De surcroît, Maupassant estime que la négligence du mari conduit à l'échec du mariage


tel qu'il le décrit dans son ouvrage. Tout d’abord, le Don Juan impénitent suit ses pulsions
masculines en trompant sa femme avec la servante. À la campagne normande, la fermentation
sexuelle et la luxure sont courantes parmi toutes les classes sociales. De plus, la deuxième liaison
amoureuse de Julien avec Gilberte de Fourville débute par de simples rencontres amicales. Selon
l’Abbé Tolbiac, les deux amants méritent la mort car l’acte sexuel est considéré comme sacré et
transcende le simple désir de plaisir. En outre, l'hypocrisie de la Comtesse touche davantage la
fille du baron bien plus que la trahison de Julien. Ainsi, ce récit offre une réflexion profonde sur
la fragilité des rêves face à la rigueur de la vie.

3.2 Négation des valeurs familiales

L’idéal des valeurs familiales se heurte face à la dure réalité de la vie, dévoilant les
désillusions et les contradictions au sein des relations humaines. La sphère familiale semble
marquée soit par un manque d'amour véritable, soit par un excès d'amour destructeur qui
équivaut à un vide émotionnel. Jeanne est élevée dans une bulle de protection excessive. Ses
parents lui offrent une éducation cloîtrée et idéalisée qui la tient à l'écart des réalités du monde.
Cette surprotection, bien que motivée par l'amour et le désir de la préserver, contribue à son
isolement et à son incapacité à naviguer efficacement dans sa propre vie. L’héroïne entre dans la
vie adulte avec une vision romantique et naïve de l'existence, totalement démunie face aux défis
concrets.

En supplément, au début du roman, Jeanne voit son père comme une figure noble et
bienveillante, un modèle de droiture et de protection. Cependant, au fil des événements, cette
vision s'effondre progressivement. Les trahisons de Julien, notamment son infidélité avec
Rosalie, constituent une humiliation pour la protagoniste. Le baron se révèle incapable de
protéger efficacement sa fille ou de confronter son gendre. Il voit dans la trahison de Julien le

13
reflet de sa propre faiblesse. Maupassant exprime clairement ce rapprochement par le biais de
l'identification :

C’était vrai, parbleu, qu’il en avait fait autant, et souvent encore, toutes les fois qu’il avait pu ; et
il n’avait pas respecté non plus le toit conjugal ; et, quand elles étaient jolies, il n’avait jamais
hésité devant les servantes de sa femme ! Était-il pour cela un misérable? Pourquoi jugeait-il si
sévèrement la conduite de Julien alors qu’il n’avait jamais même songé que la sienne pût être
coupable ? (Maupassant 1883a, p.137).

Il semble qu’il est incapable de défendre sa fille, car lui-même a commis l'adultère au sein du
domicile conjugal, un acte interdit par le Code Napoléon. De ce fait, quand l'héroïne a le plus
besoin du soutien de son père, celui-ci se révèle impuissant et irresponsable.

En outre, la relation entre Jeanne et sa mère ressemble davantage à un lien sororal


puisque cette dernière délaisse souvent ses responsabilités parentales. Un exemple marquant est
sa désertion lâche lors de la nuit de noces de sa fille, où elle incombe à son mari de remplir le
devoir de mère. Cette « carence maternelle » crée un vide affectif chez la jeune mariée. De plus,
la baronne adopte une attitude remarquablement passive face à la trahison de Julien, ne prenant
pas cette infidélité au sérieux. Cette réaction dévoile une perspective cynique sur les relations
conjugales, profondément ancrée dans son expérience personnelle. Dès lors, Jeanne réalise
l'ampleur de son isolement et le manque de soutien émotionnel de sa propre famille.

En supplément, « petite mère » déçoit sa fille une ultime fois. Lors de la veillée funèbre,
cette dernière découvre que le meilleur ami de son père est devenu l’amant de sa mère. Cet
amour adultérin est révélé par les fameuses lettres dans le « tiroir aux reliques ». Ainsi, cette
découverte détruit la dernière illusion de Jeanne : celle de voir ses parents comme un couple
idéal, exempt de liaisons clandestines : « des gens purs, sains de toute infamie, dont [...] toutes
les actions, et toutes les pensées [...] avaient toujours été droits » (Maupassant 1883a, p.169).
Suite à cette révélation, « sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance ». La
paronomase (confiance/croyance) met en évidence la rupture définitive qui se produit cette
soirée-là dans le cœur de la jeune femme.

14
3.3 Les déceptions de la maternité

Au dix-neuvième siècle, la femme mariée trouve son identité sociale principalement à


travers son rôle de mère. À cette époque, le catholicisme place le culte de la maternité au cœur
de ses valeurs. Jeanne, élevée dans un couvent où l'éducation religieuse façonne ses aspirations,
voit dans la maternité sa véritable vocation et espère ainsi combler les désillusions de son
mariage. Cependant, ses espoirs sont cruellement contredits lorsque la maternité se révèle être
une nouvelle source de souffrance pour elle. D’ailleurs, dans un autre roman intitulé Mont-Oriol,
Maupassant écrit : « La maternité faisait une bête de la femme. Elle n'était plus la créature
d'exception, adorée et rêvée, mais l'animal qui reproduit sa race » (Maupassant 1887, p.313).
Cette citation révèle clairement l'aversion de l'auteur pour la femme qui enfante.

Tout d’abord, il faut reconnaître que la grossesse a lieu dans une période de crise.
L’héroïne semble « prise au double piège de l’amour trompé et de la reproduction » (Coursodon,
cité dans Tabet 1995, p.71). La maternité est perçue comme une contrainte au début du chapitre
VIII : « Elle ne se sentait au cœur aucun plaisir à se savoir mère, trop de chagrins l’avaient
accablée [...] » (Maupassant 1883a, p.141). Lors de l'accouchement, l'auteur dépeint son héroïne
souffrant non seulement physiquement, mais surtout moralement. Il parle « [d’] une douleur de
l'âme ». Toutefois, à la naissance de l’enfant, elle se métamorphose soudainement en une « mère
fanatique » à la tendresse « frénétique ». Cet amour se transforme rapidement en obsession, afin
d’échapper à l'insignifiance de sa propre existence.

En sus, en se consacrant totalement à son fils, Jeanne a échoué à lui imposer la moindre
discipline. Elle cède sans relâche aux caprices de Paul, qui se comporte en véritable tyran.
L'amour qu'elle pense lui prodiguer masque en réalité son propre égoïsme puisqu’elle va jusqu'à
même s'opposer à sa formation intellectuelle. Dans le cadre psychanalytique, l'amour exclusif de
Jeanne pour son fils peut être interprété comme un transfert. Cette relation exclusive crée une
dépendance mutuelle où elle cherche constamment à combler un vide émotionnel à travers Paul.
La mère est représentée comme un symbole d'engloutissement, tel un piège pour l'enfant,
entraînant ainsi son éloignement. En effet, elle finit par être déçue par son enfant qui néglige ses
études, prend une maîtresse et s'enfuit pour l’Angleterre plus tard.

15
Très vite, Jeanne nous apparaît consumée par une jalousie dévorante, accompagnée d'une
haine féroce : « tout de suite une haine s’alluma en elle contre cette maîtresse qui lui volait son
fils, [...] une haine de mère jalouse » (Maupassant 1883a, p.234). Cependant, si elle est
tourmentée par le comportement de Paul, la faute lui revient. Son amour excessif a corrompu
l’enfant gâté et, par ricochet, elle-même. En lui offrant aveuglément son cœur et sa fortune, elle
l'a perdu. Au bout du compte, la protagoniste incarne uniquement les valeurs de la maternité : «
[...] femme maternelle, mère abusive, et, enfin, grand-mère comblée, Jeanne ne parviendra
jamais à exister en dehors du champ de la maternité » (Schor, cité dans Tabet 1995, p.88).

3.4 Négation des valeurs religieuses

Maupassant, connu pour son scepticisme à l'égard des institutions religieuses, utilise ce
roman pour critiquer l'hypocrisie et l'inefficacité de la religion au quotidien. Il exprime aussi un
anticléricalisme marqué dans ses œuvres tardives qui dépeignent un Dieu indifférent et cruel, se
délectant du malheur humain. Pour revenir au texte, il faut reconnaître que l’éducation religieuse
imposée à l'héroïne est dépeinte comme oppressante et limitante. Dès son enfance, elle est
immergée dans une ambiance de piété rigoureuse au couvent. Cette éducation stricte ne lui
procure ni joie ni épanouissement et la rend inapte à affronter les réalités de la vie adulte. Cette
dissonance entre les enseignements religieux et les dures réalités de la vie sert de critique directe
à l’incapacité de la religion à fournir des solutions concrètes aux défis existentiels.

De surcroît, les personnages religieux illustrent souvent l'intolérance et les abus de


pouvoir de l'Église. L'abbé Picot est un exemple de la défaillance morale des représentants de
l'Église dans le roman. Il a une approche pragmatique et désinvolte de l'adultère : « Je vous
adjure de pardonner les erreurs de monsieur Julien ». En minimisant l'importance de l'adultère et
en le normalisant, le curé trahit les valeurs morales que l'Église prétend défendre.
Subséquemment, Jeanne finit par céder à celui qui déverse : « sur ce cœur inconsolable, l’onde
onctueuse des consolations ecclésiastiques. » (Maupassant 1883a, p. 176). Cette attitude reflète

16
une profonde incapacité à offrir un véritable soutien spirituel. De ce fait, l'auteur le dépeint plus
comme un pilier de la stabilité sociale que comme un simple dévot de Dieu.

De l’autre côté, l’Abbé Tolbiac contraste vivement avec son prédécesseur. Son approche
autoritaire pousse Jeanne à une forme de piété excessive, mais sans véritable consolation
spirituelle. C'est un véritable « persécuteur de la vie », incarnant une religion qui mutile et
restreint. Sa volonté de punir plutôt que de guider et de comprendre mettent en lumière une
vision négative de la religion institutionnelle. De plus, en orchestrant le meurtre de Julien et
Gilberte qui est perpétré par le comte, ce prêtre apparaît comme un meurtrier par procuration. Il
s’agit donc d’une brute fanatique aux motivations douteuses et à la curiosité malsaine. Ainsi, les
effets néfastes d'une religion intransigeante sur l’héroïne contribuent à une compréhension plus
nuancée et désenchantée de la vie et de la foi.

En addition, les fidèles, comme Jeanne, semblent fréquenter l’Église plus par couardise
que par foi véritable. La religion apparaît comme un outil social et partisan lorsque les paysans
ostracisent Jeanne en raison du fait que Paul n'a pas encore fait sa première communion. De
surcroît, à la mort du baron, son corps est refusé à l’église à cause de ses croyances panthéistes,
soulignant la rigidité religieuse. La protagoniste prend alors conscience de la présence d’une
religion de pacotille :

Elle [...] s’indigna en son âme de toutes ces pactisations, de ces arrangements de conscience, de
cette universelle peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les cœurs, et parée, quand
elle se montre, de tant de masques respectables (Maupassant 1883a, p.223).

Elle en arrive à maudire Dieu, remettant en question sa bonté qu'elle juge incertaine. De ce fait,
tout comme pour Zola et Maupassant, cette quête spirituelle infructueuse souligne une critique
acerbe de la religion, mettant en lumière l'illusion du réconfort qu'elle promet aux femmes en
particulier.

17

Vous aimerez peut-être aussi