Dauzat
Dauzat
Gilles Siouffi
1
XXII° Congrès de Linguistique romane, Bruxelles, 24-29 juillet 1998, conférence
inaugurale.
certes les conditions de vérité dans lesquelles il peut prétendre évoluer, mais
cela ne signifie pas pour autant qu’il ne répond à aucun besoin. Dans son
absence de visée même, le discours linguistique demeure interprétable : il
offre, en même temps que ce décisif talon d’Achille, les conditions de sa
philosophie.
Ceci explique que la question du public reste centrale dans la mise
en place de tout discours sur la langue. Malheureusement centrale, pourrait-
on dire, pour prendre en compte le point de vue de ceux qui -et ils n’ont
jamais manqué dans l’histoire- pensent trouver dans l’effort de parler
« scientifiquement » de la langue, d’en parler, si l’on veut, en toute
indépendance, l’occasion d’un magnifique et solitaire surplomb. Les
conditions de validité du discours linguistique, le niveau de généralité où il
se place, sa manière de donner à voir ou non un autre champ que celui de la
linguistique, dépendent fortement du degré de collaboration qu’il attend du
lecteur. Tout autres apparaîtront ainsi les discours qui choisissent, en se
définissant un public étranger, une altérité radicale de direction, et tout
autres ceux qui se retournent pour ainsi dire sur eux-mêmes, grammaires
d’une langue maternelle pour les locuteurs d’une langue maternelle.
Le livre de Dauzat appartient clairement à cette seconde catégorie. Il est
l’un des exemples les plus aboutis, à une époque où un savoir philologique
plus assuré pouvait permettre d’étayer une philosophie des rapports entre
langues et peuples née au XVIII° siècle (les théories du “ génie ” des
langues), du retournement complet que le concept de “ langue ” permet à
une culture d’obtenir sur elle-même. A ce titre, ce livre est véritablement un
livre de son époque, l’époque des “ cultures ” européennes. On pourrait
défendre, toutefois, qu’il y a deux livres dans le livre de Dauzat : un livre de
véritable investigation, produit d’un enseignement lui-même produit d’une
recherche, et qui s’attache à un authentique recensement des faits, à une
exploration des phénomènes ; et un livre plus spéculatif, qui voudrait
parvenir à faire une synthèse des résultats obtenus, autrement dit à orienter
la masse de ces informations dans une direction donnée. Le second livre est
en quelque sorte inclus dans le premier. De sorte que c’est l’une des
ambiguïtés fondamentales du projet de Dauzat que de nous présenter
comme découlant l’une de l’autre l’unité représentative de la langue et son
idiosyncrasie dans le détail du phénomène.
Définissons ici clairement nos objectifs de lecture.
Il est possible, en lisant aujourd’hui le livre de Dauzat, que l’on soit pris
d’un désir de vaste dénonciation de la manière dont il oriente toute l’analyse
des phénomènes linguistiques autour de ce seul et unique -et bien peu
linguistique, à la vérité- concept de “ langue ”. Dans un livre récent2, Henri
Meschonnic a fait de Dauzat l’un des hérauts d’une mythologie de la
“ langue française ” dont il retrace les principales étapes, de Pasquier à
Maurice Druon en passant par Rivarol, et qu’il s’est acharné à démonter, de
manière brillante et convaincante. Dans son approche, H. Meschonnic est
plus “ linguiste ” qu’il ne le dit lui-même, au sens où il situe la démarche de
la tradition qu’il incrimine en rapport avec une authentique approche des
phénomènes langagiers. C’est pourquoi il interprète l’ensemble des discours
qui ont pu être produits dans l’histoire autour de la “ langue ” française, et
dont il montre d’ailleurs le caractère parfois remarquablement stable,
presque trans-historique, au moyen d’une et une seule idée : la substitution,
par la définition de “ caractères ” linguistiques, des faits relatifs au discours.
2
H. Meschonnic, De la langue française, Paris, Hachette, 1998.
On sera certainement d’accord avec cette analyse. Dans la mesure où les
“ langues ” offrent apparemment des physionomies plus stables que le
discours, il est assez compréhensible que, dans un effort de strcturer la
connaissance que l’on peut avoir du langage, on investisse beaucoup plus,
dans un premier temps du moins, dans les “ langues ” que dans le
“ discours ”. Les “ langues ” ont ceci de particulier qu’elles nous donnent
l’impression d’exister hors de nous. De la sorte, on peut aisément se
convaincre, à leur sujet, non seulement de la possibilité d’une connaissance
scientifique, mais d’une extériorité de fonctionnement qui nous délivre de
tout ce que le langage peut avoir, dans ce que nous en expérimentons
quotidiennement, de transitoire, de fragile, de soumis, surtout, à une absolue
contingence.
Nous avons choisi ici grosso modo trois axes de lecture. Dans un premier
temps, nous nous efforcerons de resituer la démarche de Dauzat dans son
environnement historique et culturel en prenant en compte, notamment, la
manière dont se perpétue en lui la tradition des théories du “ génie ” des
langues, particulièrement, car il est bien connu que c’est elle qui a le plus de
génie..., de la langue française. Nous essaierons également de mesurer
comment son livre s’inscrit dans un ensemble de travaux contemporains se
caractérisant à la fois par leur inscription particulière à l’intérieur du champ
de la linguistique et par leur mobilisation importante, de façon conceptuelle
ou non, de problématiques culturelles, voire politiques. Dans un deuxième
temps, nous examinerons quelques points de l’imaginaire linguistique à
l’oeuvre dans le livre de Dauzat, et nous essaierons d’en proposer des
interprétations. Enfin nous terminerons par quelques hypothèses plus
audacieusement spéculatives sur la signification de la clôture dont Dauzat
dote ici l’objet qu’il s’est choisi, à savoir la langue française.
Surtout, nous aimerions conserver tout au long de notre commentaire de
ce livre une dualité de point de vue susceptible de respecter la part
d’ambiguïté se dégageant de tout discours sur la “ langue ”. Nous
souhaiterions ainsi comprendre pourquoi, bien souvent, les débats sur la
“ langue ” sont des rendez-vous manqués, des exercices aléatoires qui, s’ils
nous amènent parfois à mettre au jour certaines vérités locales, ou de
signification intermédiaire, nous conduisent aussi à une survalorisation de
toutes sortes de “traits, de caractères, voire de qualités, qu’il nous plaît
ensuite d’organiser en faisceau afin de les douer d’une résonance commune.
1/ Le choix du titre
3
Le Génie, la politesse, l’esprit et delicatesse de la langue françoise, Paris, J. et P. Cot,
1705, p. 11.
4
Locke, Some Thought concerning Education, 1693, §167.
pouvant s’empêcher de la mentionner. Rivarol, dit-il5 , ne fait qu’aligner les
unes après les autres des idées reçues.
Si le livre est ainsi aussi nettement adressé à un public français, ce
n’est pas un hasard. L’enjeu du livre est un enjeu culturel autant que
linguistique. « Après nos désastres, écrit-il dans son avant-propos, nous
nous efforçons de nous retremper aux sources de notre vie nationale, de
reprendre conscience de nos traditions »6.. Cette préoccupation s’inscrit
alors clairement dans le contexte d’un retournement de la culture sur elle-
même, où la celle-ci se cherche les moyens d’une confirmation d’elle-
même. Au XVII° siècle, L. Dutruc était l’un de ceux qui ne se dissimulaient
pas le côté possiblement partisan d’une semblable visée. Il écrivait
candidement dans son avis au lecteur : « Je me suis laissé aller, dans les
premières pages, aus interests de ma partie ; j’ay parlé le plus
avantageusement que j’ay pû de ma langue ; ceux qui ont de l’Estime pour
elle, ne le trouveront pas mauvais ; & et ce discours n’est pas fait pour les
autres [...] » 7.
A vrai dire, la plupart des « Génies » parus à l’époque classique sont
des ouvrages décevants, et qui ne répondent pas à ce que l’on pourrait
attendre d’eux aujourd’hui, quand ce ne sont pas de pures et simples
compilations, comme celui de J. D’Aisy. Leur compréhension du terme
« Génie » dans leurs titres se réfère moins à la tradition de l’ingenium, tel
que l’interprète M. Fumaroli8, s’appuyant d’ailleurs pour l’essentiel sur
d’autres textes, que sur un désir de présenter sous forme commode,
maniable pour le lecteur, un abrégé de tout ce que l’on estime nécessaire de
savoir sur la langue, de tout ce qui est « avéré », si l’on peut dire, ou pour le
moins consensuel. Cet objectif est modeste, restreint ; il témoigne surtout
d’une volonté de sortir des cadres jugés trop intellectuels qu’ont imposés à
la discipline grammaticale plusieurs siècles de conceptualisation imitée du
latin et du grec. Les “ Génies de la langue française ” qu’on voit paraître au
XVII° siècle ont sur ce point tous en commun de se référer assez strictement
aux méthodes et aux objectifs mis en place pour l’étude des langues
vernaculaires.
Néanmoins, de cet objectif, Dauzat a retenu quelque chose. Il est
patent que le choix du titre, chez lui, répond à un désir de proposer à un
public éclairé, mais non spécialiste, des vues sur la langue cohérentes mais
accessibles. Il y a chez lui un refus de la technicité qui est aussi un refus
d’une certaine sorte d’engagement philosophique de la grammaire. Dans un
siècle marqué par un fort et constant rehaussement de la signification que
l’on donne aux études linguistiques, le choix d’un titre tel que Le Génie de
la langue française témoigne d’une restriction concertée du propos qu’on
ne peut pas, à un moment ou à un autre, ne pas interroger.
9
Voir deux articles fondateurs de H.H. Christmann : “ Bemerkungen zum “ Génie de la
langue ”, in Lebendige Romania, Festschrift für HW. Klein, Göppingen, 1974 ; et “ Zu den
Begriffen “ Génie de la langue ” und “ Analogie ” in der Sprachwissenschaft des 16. bis 19.
Jahrhunderts ”, in Beiträge zur Romanischen Philologie, XVI/1977, Herft 1, p. 91-94.
10
Bouhours, Les Entretiens d’Ariste et d’Eugène [1671], Paris, A. Colin, avec une préface
de F. Brunot, 1962, p. 53.
11
Ibid., p. 62.
12
op. cit., p. 7.
13
Ibid.
“ Le génie de cette langue [le français] est la clarté & l’ordre : car chaque
langue a son génie, & ce génie consiste dans la facilité que donne le langage
de s’exprimer plus ou moins heureusement, d’employer ou de rejeter les
tours familiers aux autres langues ”14. Il y a beaucoup de choses dans cette
définition. Tout d’abord la présupposition, qu’à chaque langue, si celle-ci
est considérée dans son unicité, correspond l’unicité d’un “ génie ” ; ensuite
l’inscription, dans les caractères de la “ langue ”, de ce que tout langage
peut avoir d’opératoire (“ facilité de s’exprimer plus ou moins
heureusement ”) ; enfin, l’arrière-fond virtuel d’une comparaison des
langues qui tournerait à la comparaison de leurs “ génies ”.
A la vérité, le lien décisif que la pensée du XVIII° siècle opère, c’est
celui qui va unir les problématiques de la spécificité linguistique à celles de
la personnalité collective que l’on peut attribuer à une nation. A partir de la
5° édition du dictionnaire de l’Académie, celle de 1798, on pourra voir
l’expression de “ génie d’une langue ” côtoyer directement celle de “ génie
d’une nation ”. La “ langue ” apparaîtra ainsi comme une instance
intermédiaire décisive entre le “ peuple ” et la “ nation ”. C’est parce qu’un
peuple est doué d’une langue qu’il devient une nation. Ce côtoiement
persiste dans toutes les éditions postérieures du dictionnaire de l’Académie,
jusqu’en 1932. Chez Charles de Brosses, on trouve en outre la réflexion
suivante : “ Il est certain que le langage d’un peuple contient, s’il m’est
permis de m’exprimer de la sorte, les véritables dimensions de son
esprit ”15. Pourquoi un peuple possède-t-il une langue ? C’est donc parce
qu’il possède un esprit. Peuple, esprit, langue, nation : la chaîne comporte
en réalité quatre termes. Elle introduit une sorte de continuité signifiante
entre les diverses sphères du linguistique, du culturel et du politique, qui,
via le romantisme et le concept de Geist en Allemagne, trouvera
évidemment un grand écho au XIX° siècle. Cette conception se retrouve
chez l’auteur des Essais sur le génie et le caractère des nations ( Bruxelles,
Frederic Leonard, 2 vol., 1743) que connaissait Voltaire, un certain
François-Ignace D’Espiard. D’Espiard est l’un de ceux qui s’intéressent au
dégagement de la signification culturelle que l’on peut extraire de tout
savoir donné sur une nation ou sur un peuple. Il écrit par exemple : « Le
génie sera donc alors cet esprit qui résulte des coutumes, du tempérament,
des usages, des opinions d’un peuple. »16. Par là, il suppose que l’on peut
donner au concept de “ génie ” d’une langue une signification qui le mette
en rapport avec les “ coutumes ”, le “ tempérament ”, les “ usages ” du
peuple considéré.
On peut dès lors se demander dans quel état d’esprit, au moment
d’entamer son ouvrage, Dauzat concevait la notion de “ génie des langues ”
de façon générale, et de “ génie de la langue française ” de façon plus
particulière. Contrairement à Voltaire, Dauzat n’estime pas que le « génie
de la langue française » soit simple, ou du moins qu’il donne accès à une
certaine simplicité. Ce génie est « complexe », dit-il17. Le cadre mental
préliminaire au travail de Dauzat est donc une croyance en un caractère à la
fois « profond » et « complexe » des phénomènes linguistiques si on les
envisage pour eux-mêmes. A l’inverse de la plupart des linguistes marqués
sans doute encore, à l’époque de Dauzat, par la discipline philologique, et
14
L’Encyclopédie, p. 286b.
15
Ch. de Brosses, Traité de la formation mechanique des langues, Paris, 1765, t. 1, p. 82.
16
F.-I. D’Espiard, Essais sur le génie et le caractère des nations, Bruxelles, 2 vol., 1743, I,
p.4.
17
op. cit., p.7.
qui pensent venir à bout de cette complexité par une spécialisation sans
cesse plus poussée, Dauzat pense pouvoir en rendre compte au moyen d’un
certain alignement des traits. Son objectif est de « dégager des recherches
d’un siècle les caractères généraux et originaux de notre langue »18. . Il
voudrait donc conjuguer la synthèse et l’investigation. C’est pourquoi son
ouvrage, à la différence des « Génies » du XVII° siècle, oriente
véritablement l’information, l’aligne, la dispose. C’est aussi que la
quintessence d’une langue, son esprit subtil, son originalité, en un mot son
« génie », s’il existait de façon indubitable, ne semblait pas pour les
commentateurs classiques, nécessairement descriptible : il restait, parfois
explicitement, comme chez Vaugelas, de l’ordre du mystère. La pensée de
Dauzat, au contraire, est que ce « génie » peut être mis en mots. S’il ne l’a
pas été jusqu’à présent, c’est faute d’effort, d’information suffisante, ou de
capacité de synthèse sans doute : mais le temps lui paraît venu que ces
exigences soient remplies. Son « Génie de la langue française » sera donc
un authentique « Génie » : il ira, au-delà de toutes les informations
disponibles, enquêter dans la véritable « profondeur » de la langue.
Indiscutablement, les hypothèses du XVIII° siècle sur les rapports
entre génie des langues et esprit des peuples, et qui avaient rencontré une
audience européenne (Herder, Lomonossov), sont considérées comme
toujours valables à l’époque où écrit Dauzat. On ne peut pas ne pas
envisager l’influence qu’a exercé sur la grammaire le premier volume de la
Völkerpsychologie de W. Wundt, paru en 1900, et intitulé Die Sprache. Ce
travail a beaucoup influencé Meillet, qui a beaucoup influencé Dauzat.
Aussi bien la caractéristique d’une grande partie des travaux réalisés dans la
première partie du XX° siècle autour des langues particulières est-elle de
psychologiser des hypothèses auxquelles le XVIII° siècle, dans son versant
rationaliste du moins, celui de la Grammaire philosophique de D’Açarq
(1761), avait attribué une valeur plutôt spéculative, et le XIX° siècle une
signification plutôt historique et géographique.
Si la caractéristique de l’époque classique est, dans sa définition du
“ génie ” des langues, particulièrement du “ génie ” des langues
vernaculaires, une certaine inscription dans les caractères des langues des
qualités rhétoriques héritées de l’Antiquité (de Quinitilien, notamment, dont
l’influence est grande chez Vaugelas et Bouhours), la manière dont Dauzat,
quelques deux siècles plus tard, reprend le concept, témoigne d’un
indiscutable effacement, non seulement des préoccupations rhétoriques,
mais de l’ambition même de la “ grammaire philosophique ”. Dans son
avant-propos, Dauzat attire l’attention sur deux ouvrages sous l’égide
desquels il souhaite être placé : French the third classic, de John Orr,
Edimbourg, 1933, et Viggo Bröndal, Le français langue abstraite,
Copenhague, 1936. Comme ses deux prédécesseurs, Dauzat voudrait
conjuguer dans son ouvrage un certain formalisme de ligne à la volonté de
privilégier l’information plutôt que la “ philosophie ”. On ne sera pas
étonné, dès lors, si, dans son ouvrage, l’histoire, la philologie, les “ faits ”
tiennent la place du raisonnement.
Le “ formalisme de ligne ”, Dauzat pouvait l’hériter de l’école de
Meillet et de Bally. Dans le traitement des faits linguistiques qui est effectué
chez l’un comme chez l’autre, en effet, on peut rencontrer une certaine
mécanisation du processus. Selon Bally, par exemple, certains traits
phoniques actuels du français (son rythme oxyton) “ seraient la répercussion
18
op. cit., p. 8.
de faits lointains et purement mécaniques ”19. Le “ génie de la langue ”
serait ainsi une expression différée de phénomènes mécaniques qui, avec le
temps, produiraient une certaine organisation en traits.
C’est sans doute selon ce principe qu’en syntaxe, par exemple,
Dauzat postule que le français est régi par deux tendances contraires : une
tendance poussant au développement des ligatures, produisant une “ phrase
pleine, [...], où les liaisons avec particules s’imposent pour donner le
maximum de clarté et de précision à la pensée ”, et une tendance elliptique,
poussant à la “ phrase raccourcie ”, amputée par souci de brièveté, et où
l’expression se trouve condensée dans ses éléments essentiels20.
Nous avons montré jusqu’ici à quel point le travail de Dauzat se situe dans
la continuité d’une tradition. On ne s’étonnera pas dès lors si l’on y retrouve
les principaux traits d’un imaginaire linguistique qui, sous sa plume, paraît
n’avoir pas fondamentalement changé depuis trois siècles. Que le
rapprochement des formules, que nous ne faisons ici qu’esquisser, le
suggère : l’imaginaire linguistique se caractérise avant tout par sa
remarquable stabilité.
19
Bally, Linguistique générale et linguistique française [1932], Berne, Francke, 1965, §4,
n.1, p.15.
20
op. cit., p. 273.
21
op. cit., p. 8.
22
Recueil des harangues prononcées par Messieurs de l'Académie françoise dans leurs
réceptions [...], Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie, 1709, p. 422.
23
op. cit., p 61.
24
Ibid.
l’était la comparaison médicale (le langage est un corps), dans l’idée
générale, comme dans les manières de la filer. Chez Etienne Dubois, par
exemple, le discours est comparé à un “ bel édifice ”25 ; pour François de
Callières, dans Du bon et du mauvais usage dans les manières de
s’exprimer (1693), « Les mots sont dans les discours, comme les matériaux
dans les bâtimens ; il faut les sçavoir bien choisir & les bien mettre en
oeuvre chacun à la place qui leur convient ; tout sert à un bon Architecte,
jusqu’aux roccailles & aux coquilles, dont il pare les grottes. »26
L’appel au « bâtiment », qui s’appuie sans aucun doute sur l’essor de
l’architecture dans la deuxième moitié du XVII° siècle, essor concerté
politiquement, et significatif au plan symbolique, ancre dans l’esprit l’idée
que le langage, dès lors qu’il est employé et produit une physionomie
particulière, une phrase, une unité de discours, rejoint la famille des
structures où chaque élément a sa raison d’être. A la différence de celle du
« jeu de construction », toutefois, qui aura la faveur de la linguistique plus
structurale du XX° siècle, l’image du « bâtiment » suppose d’une part l’idée
d’une certaine hiérarchie des pièces, et d’autre part celle d’une valeur
esthétique attribuable à l’ensemble.
La métaphore du bâtiment a aussi ceci de particulier qu’elle permet
de jouer sur l’ambiguïté des niveaux de description : elle permet de décrire
aussi bien ce que l’on conçoit comme une donnée de départ (la réalité telle
qu’elle est), que la manière dont, par le biais de l’analyse, on la reconstruit.
Vus sous l’angle architectural, en effet, les constituants linguistiques offrent
toujours cet avantage de pouvoir être assemblés, dissociés, réassemblés,
sans que leur structure de base (c’est le postulat principal) en souffre.
L’écriture de la langue est alors clairement vue comme une dialectique entre
des éléments pouvant être conçus indépendamment et un principe liant. La
métaphore architecturale est alors la meilleure idée possible que l’on puisse
donner de la syntaxe. C’est ce que disait Buffier dans un passage de sa
Grammaire (1709) : « Ces diverses parties sont pour ainsi dire par rapport à
une langue, ce que sont les matériaux par rapport à un édifice : quelque bien
preparez qu’ils soient, ils ne feront jamais un palais ou une maison, si on ne
les place conformément aux règles de l’Architecture. C’est donc la sintaxe
qui donne proprement la forme au langage, & c’est la partie la plus
essentielle de la grammaire »27.
Chez Dauzat, la métaphore est filée comme rarement. Après le latin
de « pierres sèches », le « moellon » remplace la « pierre de taille », dit-il.28
A la vérité, l’intérêt pour la syntaxe dans ce qu’elle peut avoir de
solidement charpenté dissimule peut-être chez Dauzat un intérêt plus
profond pour les mots pris dans leur individualité, dans leur autonomie. Les
mots apparaissent clairement pour Dauzat comme des entités indépendantes
qui ont leur vie propre et leur consistance propre. Il est difficile d’ailleurs de
dissocier sa conception du mot de sa conception du mot propre. A l’idée
d’une langue bâtie comme un édifice peut sans doute être reliée celle de la
« propreté » possible de chaque mot, à la condition qu’il soit employé
correctement. C’est ainsi que Dauzat est amené, d’une manière qui rappelle
très fortement les réserves classiques à l’endroit des figures, à vouloir
25
E. Dubois, L’Eloquence de la chaire et du barreau, selon ses principes, 1689, p. 303.
26
Du bon et du mauvais usage de s'exprimer, 1693, 139.
27
Buffier, Grammaire françoise sur un plan nouveau, Paris, 1709, 275.
28
op. cit., p.126-127.
mettre des limites à l’abus de l’image29. Le recours à l’image ne se
justifierait, dit Dauzat, que s’il n’existait pas de « mot propre »30. Aussi
convient-il d’employer la métaphore avec « mesure »31. Cette idée de
mesure, qui s’oppose si évidemment au principe même de l’image, semble
une manière de préserver l’identité du vocabulaire.
Il n’est pas douteux que dans les contours fermement dessinés du
mot Dauzat voie l’une des preuves de l’existence d’un “ génie de la
langue ”. Ainsi, dans ce qu’il faut bien, à un moment ou à un autre,
envisager dans le lexique sous l’angle du changement, est-il amené à définir
des directions très précises, et qui s’apparentent presque à des directives.
Toute évolution susceptible d’affecter la forme première du mot est vue
comme suspecte. Il est hostile à la dérivation, par exemple. « Chapeauter »,
« passéisme », lui semblent irrecevables. « C’est la langue la coupable »,
dit-il, de manière éminemment ambiguë32.. S’étant fait une idée très précise
de ce qui caractérise les « langues modernes », il conclut que celles-ci sont
le plus souvent « rebelles à la dérivation »33. Dans une conférence à l’Ecole
Pratique des Hautes Etudes incluse dans les Etudes de linguistique
française, il s’élève également contre la mode de la suffixation, qui lui
semble encouragée par la pratique journalistique. Selon lui, le “ génie de la
langue ”, inclinerait bien davantage aux constructions prépositionnelles
qu’aux dérivations34. “ Parmi les langues romanes, le français se caractérise
par sa tendance au monosyllabisme, contrecarrée par le développement des
dérivés et les nombreuses reprises au latin savant ”, écrit par ailleurs Dauzat
dans L’Europe linguistique (1940)35.
Comment donc enrichir le vocabulaire ? Non aux dérivations, dit
Dauzat ; non également aux emprunts étrangers. Il reste le recours aux mots
régionaux. « Ce qu’on peut souhaiter, c’est la vulgarisation des
régionalismes de bonne frappe »36.
Dans l’imaginaire d’un mot simple, « de bonne frappe », « à la
personnalité bien accusée », pour reprendre la formule qu’il utilise pour
décrire les noms et les verbes du français par opposition aux particules37,
Dauzat conjure le spectre d’une altération possible du génie. Cette identité
solide du mot, qui résiste aussi bien aux forces magnétiques émanant des
lexiques adjacents, qu’aux lois apparentes de l’évolution des langues ou
encore aux contraintes imposées par l’environnement syntaxique, il en fait
le gage symbolique d’une activité souterraine du « génie ».
Dans les rapports entre lexique et syntaxe, par ailleurs, il faut noter
que, si Dauzat conçoit la syntaxe comme une architecture dont le
fonctionnement est à même de donner lieu, rétrospectivement, à une
analyse, c’est avant tout dans le but de préserver l’identité du mot. La
grammaire est une analyse, dit-il, et cette analyse est particulièrement utile
dans une langue, le français, où les mots, dit-il « ont tendance à s’accrocher
les uns aux autres »38. C’est le génie même, estime Dauzat, qui a permis
d’éliminer les crases de l’Ancien Français, et de donner une identité séparée
29
op. cit., p. 97-98.
30
Ibid., p 294.
31
Ibid.
32
Ibid., p. 77.
33
Ibid., p. 82.
34
Etudes de linguistique française, Paris, D’Artrey, 1945, p. 35.
35
L’Europe linguistique, Paris, Payot, [1940], 1953, p. 59.
36
op. cit., p. 87.
37
Ibid., p. 61.
38
Ibid.
à chaque mot. A plusieurs reprises dans l’ouvrage, Dauzat revient sur cette
menace qui semble peser à tout jamais sur le mot, l’exposant à une
dissolution dans la matière labile du discours. Ainsi estime-t-il qu’il existe
un problème spécifique à la chaîne parlée : la difficulté qu’il y a à isoler les
mots à l’oreille39.
39
Ibid., p. 41.
40
Ibid., p. 12.
41
Ibid., p. 347.
42
Ibid., p. 15.
43
P. Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIX° siècle (1866-1876), p. 712d.
44
D. Trudeau, Les inventeurs du “ bon usage ”, Paris, Minuit, 1992, p. 30.
français, sauf une “ naïveté ” qui remonte aux époques les plus anciennes, et
qu’on entend par exemple dans l’ancien français45.
A la vérité, il semble que toute théorie du “ génie de la langue ”
repose sur une ambiguïté foncière de départ qui place une partie de ce
“ génie ” dans les formes actuelles qui peuvent être soumises à
l’observation, et une partie en dehors de ces conditions expérimentales,
dans une physionomie an-historique de la langue qui a d’ailleurs pour
caractéristique d’être toujours pensée comme légèrement différente de la
langue actuelle. Ainsi Dauzat suppose-t-il un fond au génie du français, ce
qu’il appelle un “ instrument ”. “ L’instrument, dit-il c’est le latin ”46. Le
latin, dit-il, est “ encore reconnaissable aux yeux exercés ”47. Cette théorie
est extrêmement curieuse, car elle suppose une altérité du génie sur la
langue, un décalage, qui fait du génie de la langue une modification de
quelque chose de profondément immodifiable.
4/ Pourquoi le “ génie ”?
45
Bouhours, op. cit., p108.
46
op. cit., p. 347.
47
Ibid.
48
op. cit., p 89.
de “ mystère ” attaché à la notion de “ génie de la langue ”, mais surtout,
une confiance accrue dans les facultés, autant du savoir que de la raison.
Il y a sans doute un étonnant paradoxe dans le fait qu’alors que pour
beaucoup, la connaissance du “ génie des langues ” peut avoir un intérêt, on
ne puisse avec précision accorder de finalité à cette connaissance. Certes il
est important de bien connaître sa langue, mais faut-il pour autant la charger
d’autant de qualités ? Dans son livre, on ne peut pas dire que Dauzat ait
cherché à éluder cette difficile question. Dès les premières pages, il dit :
« Ces caractères, il importe à tous les Français de les connaître et de s’en
pénétrer, afin d’éviter, dans chaque création de mot, de forme, de tournure,
ce qui est contraire au génie de la langue »49. . On voit bien comment
Dauzat “ instrumentalise ” le « génie de la langue » dans un sens qui lui fait
servir, non pas les intérêts des locuteurs, mais les intérêts de la langue elle-
même. L’argument est alors totalement paradoxal. Il implique un
retournement réflexif de la langue sur elle-même qui, d’une certaine façon,
ne passe pas par ses locuteurs. On voit bien, également, comment le “ génie
de la langue ” se différencie de la vie de la langue, et comment, pour lui,
dans le maniement de la langue, il y a autre chose que la vie de la langue.
Pour Dauzat, on ne saurait faire confiance au mouvement de la langue, à
son historicité : il s’agit de « suivre des routes, des directions données »50 .
A un autre endroit, il évoque des « devoirs » que les locuteurs auraient
envers leur langue51 Il utilise également beaucoup le terme de “ servitude
grammaticale ”, “ heureuse formule ” de Ferdinand Brunot, dit-il52.
La connaissance du “ génie ” des différentes langues a d’ailleurs
clairement partie liée, pour lui, avec le statut et la position internationale de
chacune des langues envisagées. Cette intuition est centrale dans un ouvrage
que Dauzat a d’abord publié en 1940, date cruciale, L’Europe linguistique.
Dans cet ouvrage, Dauzat émet la suggestion assez étrange que les langues
puissent faire l’objet d’une spécialisation dans le domaine qui est le plus
adapté à leur génie. Ainsi l’anglais serait réservé au commerce, le français
aux disciplines intellectuelles, à la diplomatie et à la conversation,
l’allemand aux domaines scientifiques, l’italien à la musique, etc53. Ce
dispositif répond sans aucun doute au fantasme d’une répartition des
possibilités linguistiques accordée aux activités humaines. Il confirme le
caractère partiel que Dauzat accorde à tout “ génie ” de langue contre l’idée
d’une signification philosophique. L’avenir de la communication est
envisagé par lui selon une manière de “ darwinisme linguistique ” dont on
trouvera une autre forme chez Bally, lequel, après avoir remarqué que le
français et l’allemand, par exemple, étaient le reflet de “ deux attitudes
contraires de l’esprit ”54, envisage la possibilité d’une “ simplification
réfléchie ”55 du système des langues.
Cette remarque fait apparaître la possibilité d’un lien entre l’intérêt
porté au “ génie ” des langues, chacune étant prise individuellement, et une
certaine façon d’envisager leur pluralité de fait. On pourra citer, pour
appuyer cette hypothèse, une étonnante phrase de Meillet : “ Les langues
49
op. cit., p8.
50
Ibid.
51
Ibid., p. 9.
52
op. cit., p 276.
53
L’Europe linguistique, Paris, Payot, [1940] 1953 , p. 229.
54
Bally, Linguistique générale et linguistique française [1932], Berne, Francke, 1965,
§595).
55
Ibid.,§ 604.
indo-européennes ont des structures souples et aboutissent plus aisément à
des langues différentes les unes des autres ”56. Dans cette phrase, on voit
bien comment Meillet relie une certaine diversité des langues au génie
particulier de leur forme originelle. A la réflexion, il apparaît relativement
évident, d’autre part, que les discours sur le “ génie des langues ” qu’on
rencontre en Europe à la fin du XIX° siècle et au début du XX° siècle ont
trouvé une force nouvelle du fait de la découverte de l’indo-européen et des
recherches menées à son sujet. La diversité européenne, qui fonde l’un des
enjeux culturels et politiques majeurs de cette époque, trouve alors une
manière d’explication dans le fait linguistique de départ. On comprend alors
comment on peut associer à l’idée de la multplicité des langues celle de leur
complémentarité.
On remarquera par ailleurs le lien étroit qui lie la réflexion sur le
“ génie ” des différentes langues, en tant qu’elles sont différentes, et la
présupposition qu’il puisse exister, à un moment ou l’autre de l’histoire, une
langue, une et une seule langue. Ce n’est pas là non plus un petit paradoxe
que de voir comment la manière dont chacune des langues existantes est
dotée d’un “ génie ” éminemment partiel n’est pas incompatible avec
l’imagination d‘une unité possible du langage qui verrait peut-être sa
traduction dans une physionomie linguistique donnée. Il semble de fait que,
dès que s’articule la réflexion autour de l’unité d’une langue, le concept
d’ ”unité ” prenne du coup une expansion qui lui fasse dépasser le cadre
potentiel d’une langue donnée. Il est bien évident, à ce titre, que, tel qu’il a
été conçu par la tradition française, le “ génie de la langue française ”
dépasse les bornes du français : il est toujours sur le point de rejoindre une
“ universalité ” en qui l’on pourrait voir s’absorber le fonctionnement de
tout langage.
On pourrait d’ailleurs, sur ce point, développer le lien qui unit, aux
XVI° et XVII° siècles les premiers discours sur le “ génie ” des langues aux
mythes toujours vivants, surtout au XVI° siècle, de Babel et de la langue
adamique. D’une certaine manière, les théoriciens du “ génie ” des langues
se placent toujours du point de vue d’une fragmentation de l’unité. De
même, au XIX° et au XX° siècle, on notera que le discours sur le “ génie ”
des langues s’accompagne souvent de la postulation d’un état futur tant soit
peu horifique dans lequel la diversité des langues disparaîtrait, et où il n’y
aurait plus qu’une langue. Malgré ses théories du mouvement développées
dans Le langage et la vie, Bally peut également formuler l’hypothèse qu’il
existe quelque part, même si aucune langue ne le réalise pleinement, un
“ traitement idéal ” de la réalité par le langage57.
On ne peut en vouloir à certains grammairiens d’avoir, sous couvert
de penser une langue (comme « la langue française », par exemple), cherché
confusément à penser le langage. Mais l’on se doit de bien garder à l’esprit,
aussi, le mot de Wittgenstein : « Les problèmes qui naissent d’une fausse
interprétation de nos formes de langage ont le caractère de la
profondeur »58. Et ainsi d’ouvrir les yeux sur le vertige qui peut nous saisir
dans ce dialogue forcé avec notre outil d’expression.
Chez Dauzat, clairement, le vertige était là. Il résultait surtout, - mais
en cela Dauzat témoignait noblement de sa dette envers ses prédécesseurs –
de la supposition que tout, dans la langue, est du ressort de la linguistique,
56
Meillet, Linguistique historique et linguistique générale II, Paris, Klincksieck, 1952, p.
82.
57
Bally, op. cit., § 362.
58
Wittgenstein, Investigations philosophiques, Gallimard, 1961, p. 165.
ou du moins des diverses branches scientifiques que la linguistique, à un
moment ou à un autre, peut réunir. Cette supposition ne peut qu’induire une
certaine forme de « clôture » dans l’ « effet de signification », pour
s’exprimer grossièrement, que dégage l’appréhension globale et synthétique
d’une langue. Cette immanence, on la retrouvera plus tard dans le titre de
l’ouvrage célèbre de Togeby, Structure immanente de la langue française,
1974, et plus généralement, dans beaucoup de théories syntaxiques.
59
Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1974, p. 40.
Indiscutablement, le livre de Dauzat nous pose encore aujorud’hui
ces questions, et nous invite à remettre en cause certaines sécurités dont,
sans toujours nous en rendre compte, nous nous sommes entourés. Le
paradoxe de l’idée de « génie de la langue », en effet, et ce malgré le
différentialisme de surface qu’elle crée, est de nous convaincre que, si les
langues sont différentes, leurs différences n’en peuvent pas moins se
formuler en un langage commun. C’est ainsi que’elle invite à un rapport
relativement universel des locuteurs à leurs langues, dans la mesure où
chaque locuteur, selon cette idée, doit se sentir profondément solidaire de sa
langue. Aussi n’est-il pas douteux que la vogue relative de l’idée de « génie
de la langue » depuis le XVIIIe siècle en Europe, ne corresponde à une
tendance universaliste de la philosophie pendant cette période, tendance qui
se trouverait exposée aujourd’hui à quelques’unes de ses limites.
Certains des ambiguïtés de cet universalisme pouvaient apparaître
dès l’époque de Dauzat. Une phrase de E.R. Curtius, tout d’abord, qui vaut
peut-être comme une forme d’analyse historique : “ Toutes les prétentions
de l’universalisme ont été transférées [en France] à l’idée nationale, et c’est
en servant son idée nationale que la France prétend réaliser une valeur
universelle. ”60 Phrase cruelle, et en laquelle on pourrait lire une manière de
dénonciation de l’investissement intellectuel et moral excessif dont
certaines particularité culturelles ont été dotées en France, et alors même,
parfois, qu’on se rendait compte qu’il s’agissait de particularités culturelles.
Cette phrase nous invite à rejoindre l’opinion d’Henri Meschonnic selon
laquelle la spécificité française du discours sur le « génie de la langue »
réside en ceci qu’à la différence de l’exemple allement, le discours français
n’engage pas véritablement la philosophie61. Ainsi, il ne ferait l’objet
d’aucune instrumentalisation directe, ce qui le condamnerait, outre à une
certaine stabilité indépendante de l’évolution des idées, à un retournement
sur soi. Ceci explique que, dans le livre de Dauzat, par exemple, le discours
sur le « génie » en soit venu à être séparé des conditions pratiques de
l’utilisation de la langue.
BIBLIOGRAPHIE :
60
E.R. Curtius, Essai sur la France [1930], trad., Paris, Grasset, 1932, p. 27.
61
op. cit., p. 9.
-FUMAROLI, M., « Le génie de la langue française », in Trois institutions
littéraires, Paris, Gallimard, 1994.
-LAROUSSE, P., Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, 1866-
1876.
-MEILLET, A., Linguistique historique et linguistique générale, Paris,
Klincksieck, 1952.
-MESCHONNIC, H., De la langue française, Paris, Hachette, 1998.
-SAUSSURE, F. de, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1974.
-TRDUDEAU, D., Les inventeurs du bon usage, Paris, Minuit, 1992.
-WITTGENSTEIN, Investigations philosophiques, Paris, Gallimard, 1961.