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Dauzat

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Albert Dauzat et le ”génie de la langue française

Gilles Siouffi

To cite this version:


Gilles Siouffi. Albert Dauzat et le ”génie de la langue française. Colloque Albert Dauzat et le patri-
moine linguistique auvergnat, Thiers, 5-6-7 novembre 1998: actes, p. 73-95., 2000. �hal-03124641�

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abroad, or from public or private research centers. publics ou privés.
Gilles SIOUFFI, « Albert Dauzat et le "génie de la langue française" », Actes du
Colloque Albert Dauzat (Thiers, 1998), 2000, p. 73-95.

« Albert Dauzat et le « génie de la langue française »

On peut éprouver, à lire aujourd’hui l’ouvrage d’Albert Dauzat paru


en 1943 et intitulé Le Génie de la langue française, des sentiments partagés.
D’un côté, on peut être pris d’une admiration légitime devant l’art avec
lequel l’auteur a tiré d’une masse abondante d’informations qu’il manie
avec aisance et clarté, une sorte de « quintessence » qui fait ressentir à
chaque instant la part de mystère qui s’attache à tout ce qui est phénomène
linguistique. De l’autre, on peut bien sûr éprouver de l’agacement à le voir
reconduire sans distance des présupposés, des stéréotypes, des discours tout
faits sur le français qu’on pouvait estimer, depuis la fin du XVIII° siècle,
cantonnés dans une certaine historicité.
Le livre de Dauzat pose deux problèmes fondamentaux : celui de la
finalité de la description linguistique dès lors que celle-ci s’efforce de
parvenir à une certaine forme de totalité, et celui de la réduction de tous les
phénomènes ayant trait au langage, au discours, à la communication, à la
seule dimension de la langue. Le livre de Dauzat se présente en effet
indiscutablement comme la synthèse d’un certain nombre données qui, à
partir de l’observation et de l’histoire, sont vues comme nous fournissant un
accès possible aux caractères les plus profonds d’une langue : le français.
L’érudition linguistique et historique mobilise alors un certain nombre
d’informations dans le but de les faire servir à une sorte de retournement
réflexif de la langue vers elle-même.
Tout d’abord, la visée. Une question peut se poser : à qui s’adresse
semblable description ? A la différence du discours scientifique tel qu’on
peut l’entendre ordinairement, et qui a généralement comme principe un
apport systématique d’information, une certaine nouveauté du fait, le
discours linguistique, surtout s’il traite de la langue même dans laquelle ses
lecteurs en prennent connaissance, s’appuie souvent sur un assentiment
tacite de la part du récepteur, sur une reconnaissance qui s’ancre au plus
profond d’une familiarité antérieure. Dans un récent congrès1 R. Martin
soulignait que, pour intéressants qu’ils soient, bien des travaux de
linguistique souffraient d’une absence de visée clairement définisssable.
Autrement dit, ils donnent l’impression de théoriser « en l’air », et sans
qu’une direction donnée ou une utilité quelconque soit attachée à cette
théorisation.
Cette phrase doit certainement être comprise comme une remise en
cause du statut automatiquement « scientifique » que nous accordons à la
production linguistique du seul fait qu’elle raisonne à partir de concepts et
d’exemples ; mais elle pose surtout la question de la signification de l’acte
réflexif consistant, en l’absence de visée claire, à mettre en théories, en
savoirs, la langue même dans laquelle on s’exprime. Si le discours
linguistique ne trouve pas toujours, dans l’enseignement, la pédagogie, ou
l’objectif pratique d’un futur traitement automatique des langues, par
exemple, l’intentionalité qui permet de réguler la théorie, cela modifie

1
XXII° Congrès de Linguistique romane, Bruxelles, 24-29 juillet 1998, conférence
inaugurale.
certes les conditions de vérité dans lesquelles il peut prétendre évoluer, mais
cela ne signifie pas pour autant qu’il ne répond à aucun besoin. Dans son
absence de visée même, le discours linguistique demeure interprétable : il
offre, en même temps que ce décisif talon d’Achille, les conditions de sa
philosophie.
Ceci explique que la question du public reste centrale dans la mise
en place de tout discours sur la langue. Malheureusement centrale, pourrait-
on dire, pour prendre en compte le point de vue de ceux qui -et ils n’ont
jamais manqué dans l’histoire- pensent trouver dans l’effort de parler
« scientifiquement » de la langue, d’en parler, si l’on veut, en toute
indépendance, l’occasion d’un magnifique et solitaire surplomb. Les
conditions de validité du discours linguistique, le niveau de généralité où il
se place, sa manière de donner à voir ou non un autre champ que celui de la
linguistique, dépendent fortement du degré de collaboration qu’il attend du
lecteur. Tout autres apparaîtront ainsi les discours qui choisissent, en se
définissant un public étranger, une altérité radicale de direction, et tout
autres ceux qui se retournent pour ainsi dire sur eux-mêmes, grammaires
d’une langue maternelle pour les locuteurs d’une langue maternelle.
Le livre de Dauzat appartient clairement à cette seconde catégorie. Il est
l’un des exemples les plus aboutis, à une époque où un savoir philologique
plus assuré pouvait permettre d’étayer une philosophie des rapports entre
langues et peuples née au XVIII° siècle (les théories du “ génie ” des
langues), du retournement complet que le concept de “ langue ” permet à
une culture d’obtenir sur elle-même. A ce titre, ce livre est véritablement un
livre de son époque, l’époque des “ cultures ” européennes. On pourrait
défendre, toutefois, qu’il y a deux livres dans le livre de Dauzat : un livre de
véritable investigation, produit d’un enseignement lui-même produit d’une
recherche, et qui s’attache à un authentique recensement des faits, à une
exploration des phénomènes ; et un livre plus spéculatif, qui voudrait
parvenir à faire une synthèse des résultats obtenus, autrement dit à orienter
la masse de ces informations dans une direction donnée. Le second livre est
en quelque sorte inclus dans le premier. De sorte que c’est l’une des
ambiguïtés fondamentales du projet de Dauzat que de nous présenter
comme découlant l’une de l’autre l’unité représentative de la langue et son
idiosyncrasie dans le détail du phénomène.
Définissons ici clairement nos objectifs de lecture.
Il est possible, en lisant aujourd’hui le livre de Dauzat, que l’on soit pris
d’un désir de vaste dénonciation de la manière dont il oriente toute l’analyse
des phénomènes linguistiques autour de ce seul et unique -et bien peu
linguistique, à la vérité- concept de “ langue ”. Dans un livre récent2, Henri
Meschonnic a fait de Dauzat l’un des hérauts d’une mythologie de la
“ langue française ” dont il retrace les principales étapes, de Pasquier à
Maurice Druon en passant par Rivarol, et qu’il s’est acharné à démonter, de
manière brillante et convaincante. Dans son approche, H. Meschonnic est
plus “ linguiste ” qu’il ne le dit lui-même, au sens où il situe la démarche de
la tradition qu’il incrimine en rapport avec une authentique approche des
phénomènes langagiers. C’est pourquoi il interprète l’ensemble des discours
qui ont pu être produits dans l’histoire autour de la “ langue ” française, et
dont il montre d’ailleurs le caractère parfois remarquablement stable,
presque trans-historique, au moyen d’une et une seule idée : la substitution,
par la définition de “ caractères ” linguistiques, des faits relatifs au discours.
2
H. Meschonnic, De la langue française, Paris, Hachette, 1998.
On sera certainement d’accord avec cette analyse. Dans la mesure où les
“ langues ” offrent apparemment des physionomies plus stables que le
discours, il est assez compréhensible que, dans un effort de strcturer la
connaissance que l’on peut avoir du langage, on investisse beaucoup plus,
dans un premier temps du moins, dans les “ langues ” que dans le
“ discours ”. Les “ langues ” ont ceci de particulier qu’elles nous donnent
l’impression d’exister hors de nous. De la sorte, on peut aisément se
convaincre, à leur sujet, non seulement de la possibilité d’une connaissance
scientifique, mais d’une extériorité de fonctionnement qui nous délivre de
tout ce que le langage peut avoir, dans ce que nous en expérimentons
quotidiennement, de transitoire, de fragile, de soumis, surtout, à une absolue
contingence.
Nous avons choisi ici grosso modo trois axes de lecture. Dans un premier
temps, nous nous efforcerons de resituer la démarche de Dauzat dans son
environnement historique et culturel en prenant en compte, notamment, la
manière dont se perpétue en lui la tradition des théories du “ génie ” des
langues, particulièrement, car il est bien connu que c’est elle qui a le plus de
génie..., de la langue française. Nous essaierons également de mesurer
comment son livre s’inscrit dans un ensemble de travaux contemporains se
caractérisant à la fois par leur inscription particulière à l’intérieur du champ
de la linguistique et par leur mobilisation importante, de façon conceptuelle
ou non, de problématiques culturelles, voire politiques. Dans un deuxième
temps, nous examinerons quelques points de l’imaginaire linguistique à
l’oeuvre dans le livre de Dauzat, et nous essaierons d’en proposer des
interprétations. Enfin nous terminerons par quelques hypothèses plus
audacieusement spéculatives sur la signification de la clôture dont Dauzat
dote ici l’objet qu’il s’est choisi, à savoir la langue française.
Surtout, nous aimerions conserver tout au long de notre commentaire de
ce livre une dualité de point de vue susceptible de respecter la part
d’ambiguïté se dégageant de tout discours sur la “ langue ”. Nous
souhaiterions ainsi comprendre pourquoi, bien souvent, les débats sur la
“ langue ” sont des rendez-vous manqués, des exercices aléatoires qui, s’ils
nous amènent parfois à mettre au jour certaines vérités locales, ou de
signification intermédiaire, nous conduisent aussi à une survalorisation de
toutes sortes de “traits, de caractères, voire de qualités, qu’il nous plaît
ensuite d’organiser en faisceau afin de les douer d’une résonance commune.

1/ Le choix du titre

En choisissant le titre de “ Génie de la langue française ”, Dauzat


affichait clairement, outre une intention synthétique et en quelque sorte
“ définitive ” qui était une manière de s’opposer, aussi bien à la prescience
du changement linguistique qu’à la menace pesant sur les identités
nationales dans une époque de guerre, son appartenance à une tradition de
grammairiens remontant au XVII° siècle, et avec lesquels Dauzat entretient
des relations ambiguës.
L’expression de « génie de la langue française », qui est, comme on
le sait, l’une de celles par lesquelles les deux siècles classiques, XVII° et
XVIII°, ont pensé approcher l’impression que produit une langue dès lors
qu’on l’étudie « pour elle-même », a été souvent utilisée comme titre dans
l’histoire de la linguistique française, particulièrement à la fin du XVII°
siècle. Toutefois, cette utilisation s’est faite avant que la notion de « génie »
recouvre une véritable signification culturelle, ce qui ne s’est fait que dans
le courant du XVIII° siècle. Aussi les différents « Génie de la langue
française » parus, et sous le patronage desquels, clairement, Dauzat se
place, n’ont-ils pas pour la plupart l’ambition que se donne notre auteur.
Pourtant, c’est évidemment à leur lumière qu’il convient dans un premier
temps de lire l’ouvrage de Dauzat.
A la différence des ouvrages qui s’intitulent « Grammaire de la
langue française », les « Génies » parus dans le deuxième moitié du XVII°
siècle se caractérisent tous par le refus d’un ensemble de contraintes
imposées par la tradition scholastique, et qui inclut par exemple un certain
ordre de présentation, astreint à la répartition traditionnellement reçue du
matériel linguistique en « parties d’oraison », une terminologie, très
fortement influencée par les cadres latins de l’analyse, une compréhension
très spécifique de la syntaxe, un certain mépris pour ce qui relève de la
variation ou du changement linguistique, etc. Les « Génies » s’adressent
pour la plupart à un public de non-spécialistes, et affectent donc volontiers
un négligé de forme qui avait été celui, assez révolutionnaire en son temps,
de Vaugelas dans ses Remarques de 1647. On citera par exemple le Génie
de la langue françoise de Louis Dutruc, publié à Strasbourg en 1668, très
petit opuscule écrit à la va-vite et où toutes sortes de remarques se croisent
sans aucun ordre ; leGénie de la langue française de Jean Menudier (2° éd.,
Iena, Bauhofer, 1678), qui est pour ainsi dire un « manuel de français
langue étrangère », tout spécialement destiné aux Allemands, sorte de
dictionnaire de constructions illustrées par des phrases types, « Ou les
Etrangers, dit le sous-titre, trouveront de grandes Lumieres pour bien
entendre nos meilleurs Auteurs, & ou ils pourront apprendre à ecrire
purement en nôtre langue, & à la parler avec facilité » ; mais c’est sous
l’égide de Vaugelas que les plus importants « Génies de la langue
française » se placeront. Celui de Jean d’Aisy, tout d’abord, qui date de
1685.
Dans cet ouvrage (Paris, L. D’Houry, 2 vol., 1685), Jean D’Aisy se
place explicitement sous la tutelle de Vaugelas, Bouhours et Ménage. Il
trouve la méthode des remarques d’usage excellente, mais déplore que ces
trois auteurs n’aient suivi dans leurs ouvrages aucun plan. Aussi se propose-
t-il, ni plus ni moins, de les remettre en ordre : son livre se présente de fait
comme une compilation des travaux de ces trois grammairiens, dont la
présence est signalée en marge par trois petits signes typographiques (un
soleil ; une croix ; une main), et qu’une disposition nouvelle permet de faire
dialoguer entre eux. Dans le titre de Génie de la langue française choisi par
D’Aisy, il faudra donc bien lire une intention de synthèse. L’ouvrage
proposé est une somme de ce qui a pu se faire de mieux auparavant dans le
domaine du commentaire linguistique ; l’apport personnel de l’auteur est
clairement entendu comme nul.
Il reste également à mentionner le Genie, la politesse, l’esprit et
delicatesse de la langue françoise anonyme paru à Paris chez Jean et Pierre
Cot en 1705. Cet ouvrage, comme celui de J. D’Aisy, se place explicitement
sous le double patronage de Vaugelas et de Bouhours. Il contient, dit son
sous-titre, « les plus belles manieres de parler de la Cour, les mots les plus
polis, les expressions les plus à la mode ; la censure des mots hors d’usage,
les termes les plus propres dont se servent les personnes de qualité
aujourd’huy. Le tout accompagné de Pensées ingénieuses, d’exemples & de
bons mots. » On notera donc que son ambition fait se croiser la tradition
initiée par Vaugelas des remarques de détail sur les façons de parler,
particulièrement de celles de la « Cour », avec la pratique initiée par
Bouhours de l’illustration par contextes (notamment par ce que Bouhours
appelait des « pensées ingénieuses » dans un ouvrage paru en 1688). La
spécificité de ce Génie est d’ailleurs de se consacrer particulièrement aux
mots, par opposition aux règles de grammaire ou d’écriture, aux mots tels
qu’ils intéressent, dit l’auteur, les « gens obsedez de la furie des mots
nouveaux »3 . L’ouvrage rejoint alors un courant propre à la toute fin du
XVII° siècle et auquel on peut également rattacher les deux ouvrages de
François de Callières, Des Mots à la mode, et des nouvelles façons de
parler, Paris, Barbin, 1692, et Du bon et mauvais usage dans les manières
de s’exprimer, Paris, Barbin, 1693.
Quelles sont les motivations de ces « Génies » ? Pour qui sont-ils
écrits ? A quelle fin ? Cela reste l’une des questions majeures que l’on peut
se poser. Certains des « Genies » que nous venons de recenser choisissent
délibérément de s’adresser, volonté qui fait peut-être la moitié de la
production linguistique au XVII° siècle, exclusivement à un public étranger.
L’explication des règles du français, le dévoilement éventuel de ses
« secrets » se fait donc automatiquement, dans ce cas, sur fond d’une
conscience et d’un imaginaire linguistique différents. Ces « Génies » sont
des sortes d’intitiations à un monde nouveau. Par « génie de la langue
française », on peut donc supposer que leurs auteurs entendent décrire
quelque chose de radicalement inconnu : ce « génie » est le visage d’une
altérité qu’ils se trouvent bien connaître, et dans la connaissance de laquelle
ils se proposent comme guides.
Ceci explique pourquoi certains des “ génies ” produits au XVII°
siècle possèdent une orientation très nettement grammaticale, et
grammaticale dans le sens le plus technique du mot. Les ouvrages qui
portent ce titre sont alors véritablement conçus comme des compendiums
grammaticaux visant une utilité pratique et généralement assez immédiate.
Dans Some Thoughts Concerning Education, Locke évoque “ the genius
and manner of the Latin tongue, which varies the signification of verbs and
nouns, not as the modern languages do by particles prefixed, but by
changing the last syllables. ”4. De même les “ génies ” des différentes
langues européennes seront conçus comme des introductions grammaticales
à la spécificité de ces langues. Le dialogue implicite des langues, qui ne
manque pas de se former dans l’esprit du lecteur, crée alors une distance à
l’intérieur même du discours, et permet d’en atténuer les tendances auto-
réflexives.
Le dessein de Dauzat dans son Génie de 1943 n’est pas de ce type.
Celui-ci s’adresse clairement à un public français. Son Génie de la langue
française n’est donc pas une porte ouverte sur l’inconnu : il est une
confirmation réflexive et argumentée de ce que l’on savait déjà. On
remarquera d’ailleurs qu’il n’est pas une grammaire à proprement parler :
les règles syntaxiques y occupent fort peu de place, de même que la
terminologie classique de la grammaire : il est bien plutôt une réflexion sur
une langue dont on est censé déjà connaître la grammaire. Telles étaient
également les caractéristiques du Discours sur l’universalité de la langue
française de Rivarol (1798). Rivarol concluait sur des précisions tues
puisqu’elles étaient censées être connues. Mais par un geste étonnant, et qui
ne manque pas d’ambiguïté, Dauzat écarte cette référence, tout en ne

3
Le Génie, la politesse, l’esprit et delicatesse de la langue françoise, Paris, J. et P. Cot,
1705, p. 11.
4
Locke, Some Thought concerning Education, 1693, §167.
pouvant s’empêcher de la mentionner. Rivarol, dit-il5 , ne fait qu’aligner les
unes après les autres des idées reçues.
Si le livre est ainsi aussi nettement adressé à un public français, ce
n’est pas un hasard. L’enjeu du livre est un enjeu culturel autant que
linguistique. « Après nos désastres, écrit-il dans son avant-propos, nous
nous efforçons de nous retremper aux sources de notre vie nationale, de
reprendre conscience de nos traditions »6.. Cette préoccupation s’inscrit
alors clairement dans le contexte d’un retournement de la culture sur elle-
même, où la celle-ci se cherche les moyens d’une confirmation d’elle-
même. Au XVII° siècle, L. Dutruc était l’un de ceux qui ne se dissimulaient
pas le côté possiblement partisan d’une semblable visée. Il écrivait
candidement dans son avis au lecteur : « Je me suis laissé aller, dans les
premières pages, aus interests de ma partie ; j’ay parlé le plus
avantageusement que j’ay pû de ma langue ; ceux qui ont de l’Estime pour
elle, ne le trouveront pas mauvais ; & et ce discours n’est pas fait pour les
autres [...] » 7.
A vrai dire, la plupart des « Génies » parus à l’époque classique sont
des ouvrages décevants, et qui ne répondent pas à ce que l’on pourrait
attendre d’eux aujourd’hui, quand ce ne sont pas de pures et simples
compilations, comme celui de J. D’Aisy. Leur compréhension du terme
« Génie » dans leurs titres se réfère moins à la tradition de l’ingenium, tel
que l’interprète M. Fumaroli8, s’appuyant d’ailleurs pour l’essentiel sur
d’autres textes, que sur un désir de présenter sous forme commode,
maniable pour le lecteur, un abrégé de tout ce que l’on estime nécessaire de
savoir sur la langue, de tout ce qui est « avéré », si l’on peut dire, ou pour le
moins consensuel. Cet objectif est modeste, restreint ; il témoigne surtout
d’une volonté de sortir des cadres jugés trop intellectuels qu’ont imposés à
la discipline grammaticale plusieurs siècles de conceptualisation imitée du
latin et du grec. Les “ Génies de la langue française ” qu’on voit paraître au
XVII° siècle ont sur ce point tous en commun de se référer assez strictement
aux méthodes et aux objectifs mis en place pour l’étude des langues
vernaculaires.
Néanmoins, de cet objectif, Dauzat a retenu quelque chose. Il est
patent que le choix du titre, chez lui, répond à un désir de proposer à un
public éclairé, mais non spécialiste, des vues sur la langue cohérentes mais
accessibles. Il y a chez lui un refus de la technicité qui est aussi un refus
d’une certaine sorte d’engagement philosophique de la grammaire. Dans un
siècle marqué par un fort et constant rehaussement de la signification que
l’on donne aux études linguistiques, le choix d’un titre tel que Le Génie de
la langue française témoigne d’une restriction concertée du propos qu’on
ne peut pas, à un moment ou à un autre, ne pas interroger.

2/ La notion de “ génie d’une langue ”

De nouvelles et décisives réflexions sur le « génie des langues » ont


vu le jour au XVIII° siècle. Si l’on examine en effet les significations que le
XVII° siècle, alors même qu’il voit fleurir, comme on vient de le voir, les
premiers ouvrages portant ce titre, donnait au mot “ génie ”, on s’aperçoit
5
op. cit., p. 7
6
op. cit., p. 8.
7
L. Dutruc, op. cit., p. 5.
8
M. Fumaroli, “ Le génie de la langue française ”, in Trois institutions littéraires, Paris,
Gallimard, “ Folio histoire ”, 1994, p. 153.
qu’il n’entendait rien sous ce terme qui ait une valeur spécifiquement
linguistique. Chez Richelet, Furetière, l’Académie de 1694, le mot “ génie ”
est toujours rapporté à l’individu, à sa “ disposition naturelle ”, à son
“ talent particulier ” (Académie). Ce n’est que dans l’édition de 1762 du
dictionnaire de l’Académie que l’on trouvera la formule suivante : “ On
appelle Le génie d’une Langue, le caractère propre et distinctif d’une
Langue ”. Entre temps, clairement, une réflexion s’est élaborée9, dont on
essayera d’avoir un aperçu avant d’interpréter de quelle manière Dauzat
peut entendre la formule.
Cette réflexion trouve certainement l’un de ses points d’ancrage
dans le deuxième des Entretiens d’Ariste et d’Eugène de Bouhours, parus
en 1671. Dans ce texte, Bouhours avance pour la première fois très
explicitement l’existence d’un “ génie ” des langues10 qui serait en rapport
avec le génie du peuple qui les parle. “ Chaque nation a toujours parlé selon
son génie ”11, dit-il.
On trouve plusieurs définitions du “ génie d’une langue ” chez
Voltaire. Dans son Dictionnaire philosophique , par exemple, il dit : « On
appelle génie d’une langue son aptitude à dire de la manière la plus courte et
la plus harmonieuse ce que les autres langues expriment moins
heureusement. » Cette définition saisissante, simple, voire expéditive, est
celle que Dauzat relève dans son avant-propos12. en la trouvant, toutefois,
superficielle. Son ambition a lui, dit-il sera de pénétrer les « causes
profondes », pour reprendre ses termes, de la langue, les « caractères
propres de son organisme », l’ »originalité de son fonctionnement »13 . La
définition de Voltaire, quelque éclatante qu’elle soit, nous paraît
aujourd’hui être le fruit direct d’un imaginaire linguistique typiquement
français, l’imaginaire de la « brièveté », celui qui nous fait assimiler le
fonctionnement optimal du langage à l’économie des moyens utilisés. La
définition de Voltaire a pourtant ceci de particulier qu’elle reste intra-
linguistique : elle ne nécessite pas d’appel à des sources dissimulées du
« génie », à des causes extérieures dont le « génie des langues » serait en
quelque sorte la traduction.
Toutefois, la manière dont Dauzat se positionne face à la définition de
Voltaire est ambiguë : d’un côté, il trouve le raccourci de Voltaire
superficiel, de l’autre il fonde son entreprise sur un approfondissement de
cette formule initiale, laquelle n’est pas jugée comme véritablement
erronnée, ou absolument sans intérêt. Le discours sur le “ génie de la
langue ” présentera donc cette particularité de pouvoir être résumé dans une
formule superficielle sans perdre de sa validité. Simplement, il peut
également faire l’objet d’un approfondissement.
Une autre définition proposée par Voltaire est celle qui se trouve
dans l’article “ Français ” de l’Encyclopédie . Dans cet article, il applique, si
l’on veut, la définition plus générale du “ génie de la langue ” au cas du
français, ce qui lui donne l’occasion de proposer un contenu à la notion.

9
Voir deux articles fondateurs de H.H. Christmann : “ Bemerkungen zum “ Génie de la
langue ”, in Lebendige Romania, Festschrift für HW. Klein, Göppingen, 1974 ; et “ Zu den
Begriffen “ Génie de la langue ” und “ Analogie ” in der Sprachwissenschaft des 16. bis 19.
Jahrhunderts ”, in Beiträge zur Romanischen Philologie, XVI/1977, Herft 1, p. 91-94.
10
Bouhours, Les Entretiens d’Ariste et d’Eugène [1671], Paris, A. Colin, avec une préface
de F. Brunot, 1962, p. 53.
11
Ibid., p. 62.
12
op. cit., p. 7.
13
Ibid.
“ Le génie de cette langue [le français] est la clarté & l’ordre : car chaque
langue a son génie, & ce génie consiste dans la facilité que donne le langage
de s’exprimer plus ou moins heureusement, d’employer ou de rejeter les
tours familiers aux autres langues ”14. Il y a beaucoup de choses dans cette
définition. Tout d’abord la présupposition, qu’à chaque langue, si celle-ci
est considérée dans son unicité, correspond l’unicité d’un “ génie ” ; ensuite
l’inscription, dans les caractères de la “ langue ”, de ce que tout langage
peut avoir d’opératoire (“ facilité de s’exprimer plus ou moins
heureusement ”) ; enfin, l’arrière-fond virtuel d’une comparaison des
langues qui tournerait à la comparaison de leurs “ génies ”.
A la vérité, le lien décisif que la pensée du XVIII° siècle opère, c’est
celui qui va unir les problématiques de la spécificité linguistique à celles de
la personnalité collective que l’on peut attribuer à une nation. A partir de la
5° édition du dictionnaire de l’Académie, celle de 1798, on pourra voir
l’expression de “ génie d’une langue ” côtoyer directement celle de “ génie
d’une nation ”. La “ langue ” apparaîtra ainsi comme une instance
intermédiaire décisive entre le “ peuple ” et la “ nation ”. C’est parce qu’un
peuple est doué d’une langue qu’il devient une nation. Ce côtoiement
persiste dans toutes les éditions postérieures du dictionnaire de l’Académie,
jusqu’en 1932. Chez Charles de Brosses, on trouve en outre la réflexion
suivante : “ Il est certain que le langage d’un peuple contient, s’il m’est
permis de m’exprimer de la sorte, les véritables dimensions de son
esprit ”15. Pourquoi un peuple possède-t-il une langue ? C’est donc parce
qu’il possède un esprit. Peuple, esprit, langue, nation : la chaîne comporte
en réalité quatre termes. Elle introduit une sorte de continuité signifiante
entre les diverses sphères du linguistique, du culturel et du politique, qui,
via le romantisme et le concept de Geist en Allemagne, trouvera
évidemment un grand écho au XIX° siècle. Cette conception se retrouve
chez l’auteur des Essais sur le génie et le caractère des nations ( Bruxelles,
Frederic Leonard, 2 vol., 1743) que connaissait Voltaire, un certain
François-Ignace D’Espiard. D’Espiard est l’un de ceux qui s’intéressent au
dégagement de la signification culturelle que l’on peut extraire de tout
savoir donné sur une nation ou sur un peuple. Il écrit par exemple : « Le
génie sera donc alors cet esprit qui résulte des coutumes, du tempérament,
des usages, des opinions d’un peuple. »16. Par là, il suppose que l’on peut
donner au concept de “ génie ” d’une langue une signification qui le mette
en rapport avec les “ coutumes ”, le “ tempérament ”, les “ usages ” du
peuple considéré.
On peut dès lors se demander dans quel état d’esprit, au moment
d’entamer son ouvrage, Dauzat concevait la notion de “ génie des langues ”
de façon générale, et de “ génie de la langue française ” de façon plus
particulière. Contrairement à Voltaire, Dauzat n’estime pas que le « génie
de la langue française » soit simple, ou du moins qu’il donne accès à une
certaine simplicité. Ce génie est « complexe », dit-il17. Le cadre mental
préliminaire au travail de Dauzat est donc une croyance en un caractère à la
fois « profond » et « complexe » des phénomènes linguistiques si on les
envisage pour eux-mêmes. A l’inverse de la plupart des linguistes marqués
sans doute encore, à l’époque de Dauzat, par la discipline philologique, et
14
L’Encyclopédie, p. 286b.
15
Ch. de Brosses, Traité de la formation mechanique des langues, Paris, 1765, t. 1, p. 82.
16
F.-I. D’Espiard, Essais sur le génie et le caractère des nations, Bruxelles, 2 vol., 1743, I,
p.4.
17
op. cit., p.7.
qui pensent venir à bout de cette complexité par une spécialisation sans
cesse plus poussée, Dauzat pense pouvoir en rendre compte au moyen d’un
certain alignement des traits. Son objectif est de « dégager des recherches
d’un siècle les caractères généraux et originaux de notre langue »18. . Il
voudrait donc conjuguer la synthèse et l’investigation. C’est pourquoi son
ouvrage, à la différence des « Génies » du XVII° siècle, oriente
véritablement l’information, l’aligne, la dispose. C’est aussi que la
quintessence d’une langue, son esprit subtil, son originalité, en un mot son
« génie », s’il existait de façon indubitable, ne semblait pas pour les
commentateurs classiques, nécessairement descriptible : il restait, parfois
explicitement, comme chez Vaugelas, de l’ordre du mystère. La pensée de
Dauzat, au contraire, est que ce « génie » peut être mis en mots. S’il ne l’a
pas été jusqu’à présent, c’est faute d’effort, d’information suffisante, ou de
capacité de synthèse sans doute : mais le temps lui paraît venu que ces
exigences soient remplies. Son « Génie de la langue française » sera donc
un authentique « Génie » : il ira, au-delà de toutes les informations
disponibles, enquêter dans la véritable « profondeur » de la langue.
Indiscutablement, les hypothèses du XVIII° siècle sur les rapports
entre génie des langues et esprit des peuples, et qui avaient rencontré une
audience européenne (Herder, Lomonossov), sont considérées comme
toujours valables à l’époque où écrit Dauzat. On ne peut pas ne pas
envisager l’influence qu’a exercé sur la grammaire le premier volume de la
Völkerpsychologie de W. Wundt, paru en 1900, et intitulé Die Sprache. Ce
travail a beaucoup influencé Meillet, qui a beaucoup influencé Dauzat.
Aussi bien la caractéristique d’une grande partie des travaux réalisés dans la
première partie du XX° siècle autour des langues particulières est-elle de
psychologiser des hypothèses auxquelles le XVIII° siècle, dans son versant
rationaliste du moins, celui de la Grammaire philosophique de D’Açarq
(1761), avait attribué une valeur plutôt spéculative, et le XIX° siècle une
signification plutôt historique et géographique.
Si la caractéristique de l’époque classique est, dans sa définition du
“ génie ” des langues, particulièrement du “ génie ” des langues
vernaculaires, une certaine inscription dans les caractères des langues des
qualités rhétoriques héritées de l’Antiquité (de Quinitilien, notamment, dont
l’influence est grande chez Vaugelas et Bouhours), la manière dont Dauzat,
quelques deux siècles plus tard, reprend le concept, témoigne d’un
indiscutable effacement, non seulement des préoccupations rhétoriques,
mais de l’ambition même de la “ grammaire philosophique ”. Dans son
avant-propos, Dauzat attire l’attention sur deux ouvrages sous l’égide
desquels il souhaite être placé : French the third classic, de John Orr,
Edimbourg, 1933, et Viggo Bröndal, Le français langue abstraite,
Copenhague, 1936. Comme ses deux prédécesseurs, Dauzat voudrait
conjuguer dans son ouvrage un certain formalisme de ligne à la volonté de
privilégier l’information plutôt que la “ philosophie ”. On ne sera pas
étonné, dès lors, si, dans son ouvrage, l’histoire, la philologie, les “ faits ”
tiennent la place du raisonnement.
Le “ formalisme de ligne ”, Dauzat pouvait l’hériter de l’école de
Meillet et de Bally. Dans le traitement des faits linguistiques qui est effectué
chez l’un comme chez l’autre, en effet, on peut rencontrer une certaine
mécanisation du processus. Selon Bally, par exemple, certains traits
phoniques actuels du français (son rythme oxyton) “ seraient la répercussion

18
op. cit., p. 8.
de faits lointains et purement mécaniques ”19. Le “ génie de la langue ”
serait ainsi une expression différée de phénomènes mécaniques qui, avec le
temps, produiraient une certaine organisation en traits.
C’est sans doute selon ce principe qu’en syntaxe, par exemple,
Dauzat postule que le français est régi par deux tendances contraires : une
tendance poussant au développement des ligatures, produisant une “ phrase
pleine, [...], où les liaisons avec particules s’imposent pour donner le
maximum de clarté et de précision à la pensée ”, et une tendance elliptique,
poussant à la “ phrase raccourcie ”, amputée par souci de brièveté, et où
l’expression se trouve condensée dans ses éléments essentiels20.
Nous avons montré jusqu’ici à quel point le travail de Dauzat se situe dans
la continuité d’une tradition. On ne s’étonnera pas dès lors si l’on y retrouve
les principaux traits d’un imaginaire linguistique qui, sous sa plume, paraît
n’avoir pas fondamentalement changé depuis trois siècles. Que le
rapprochement des formules, que nous ne faisons ici qu’esquisser, le
suggère : l’imaginaire linguistique se caractérise avant tout par sa
remarquable stabilité.

3/ les grands traits du “ génie ”

Esquissons quelques traits de ce “ génie ”. L’idée de permanence,


par exemple. Elle est fondamentale dans l’optique d’un discours qui
ambitionne de résister aux altérations du temps, comme en témoigne le
recours au concept de “ génie de langue ”. Si Dauzat pense ainsi possible de
décrire ce qui fait le français en quelques traits définitifs, c’est qu’il estime
que cette langue n’est pas susceptible d’un changement profond. Il s’appuie
sur Damourette, dit-il, pour montrer qu’ »à côté de changements importants
et nombreux, les grandes lignes du type français sont restées les mêmes »21.
« Qu’on ne parle plus de changement dans notre langue, elle est fixée à
jamais par tant de rares ouvrages, et le ciel préserve ceux qui nous suivront
de la voir changer [...] », déclarait déjà l’abbé Tallemant le Jeune dans un
discours à l’Académie en 167622. C’est dire si l’idée n’est pas nouvelle.
Formulant cette déclaration, l’abbé Tallemant le Jeune ne faisait d’ailleurs,
clairement, qu’exprimer le sentiment général : il serait long et fastidieux de
citer tous les textes allant dans ce sens.
Où cette présupposition de permanence trouve-t-elle chez Dauzat
son origine ? Sans doute dans le double lien qu’il présuppose entre le
“ génie ” de la langue, d’un côté, et le substrat et la forme de l’autre.
La présence sous-jacente, dans la vision de Dauzat, d’une idée de
forme se lit bien à la manière dont il fait usage, pour décrire la langue, de la
métaphore architecturale. « Le vocabulaire, dit-il, c’est le matériel du
langage, dont la grammaire est l’architecture »23 . “ Si les noms, continue-t-
il, sont les pierres de l’édifice, les particules n’en forment-elles pas le
ciment qui les agrège ? ”24. Il faut noter que cette comparaison était
extrêmement fréquente aux XVI° et XVII° siècles, tout comme d’ailleurs

19
Bally, Linguistique générale et linguistique française [1932], Berne, Francke, 1965, §4,
n.1, p.15.
20
op. cit., p. 273.
21
op. cit., p. 8.
22
Recueil des harangues prononcées par Messieurs de l'Académie françoise dans leurs
réceptions [...], Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie, 1709, p. 422.
23
op. cit., p 61.
24
Ibid.
l’était la comparaison médicale (le langage est un corps), dans l’idée
générale, comme dans les manières de la filer. Chez Etienne Dubois, par
exemple, le discours est comparé à un “ bel édifice ”25 ; pour François de
Callières, dans Du bon et du mauvais usage dans les manières de
s’exprimer (1693), « Les mots sont dans les discours, comme les matériaux
dans les bâtimens ; il faut les sçavoir bien choisir & les bien mettre en
oeuvre chacun à la place qui leur convient ; tout sert à un bon Architecte,
jusqu’aux roccailles & aux coquilles, dont il pare les grottes. »26
L’appel au « bâtiment », qui s’appuie sans aucun doute sur l’essor de
l’architecture dans la deuxième moitié du XVII° siècle, essor concerté
politiquement, et significatif au plan symbolique, ancre dans l’esprit l’idée
que le langage, dès lors qu’il est employé et produit une physionomie
particulière, une phrase, une unité de discours, rejoint la famille des
structures où chaque élément a sa raison d’être. A la différence de celle du
« jeu de construction », toutefois, qui aura la faveur de la linguistique plus
structurale du XX° siècle, l’image du « bâtiment » suppose d’une part l’idée
d’une certaine hiérarchie des pièces, et d’autre part celle d’une valeur
esthétique attribuable à l’ensemble.
La métaphore du bâtiment a aussi ceci de particulier qu’elle permet
de jouer sur l’ambiguïté des niveaux de description : elle permet de décrire
aussi bien ce que l’on conçoit comme une donnée de départ (la réalité telle
qu’elle est), que la manière dont, par le biais de l’analyse, on la reconstruit.
Vus sous l’angle architectural, en effet, les constituants linguistiques offrent
toujours cet avantage de pouvoir être assemblés, dissociés, réassemblés,
sans que leur structure de base (c’est le postulat principal) en souffre.
L’écriture de la langue est alors clairement vue comme une dialectique entre
des éléments pouvant être conçus indépendamment et un principe liant. La
métaphore architecturale est alors la meilleure idée possible que l’on puisse
donner de la syntaxe. C’est ce que disait Buffier dans un passage de sa
Grammaire (1709) : « Ces diverses parties sont pour ainsi dire par rapport à
une langue, ce que sont les matériaux par rapport à un édifice : quelque bien
preparez qu’ils soient, ils ne feront jamais un palais ou une maison, si on ne
les place conformément aux règles de l’Architecture. C’est donc la sintaxe
qui donne proprement la forme au langage, & c’est la partie la plus
essentielle de la grammaire »27.
Chez Dauzat, la métaphore est filée comme rarement. Après le latin
de « pierres sèches », le « moellon » remplace la « pierre de taille », dit-il.28
A la vérité, l’intérêt pour la syntaxe dans ce qu’elle peut avoir de
solidement charpenté dissimule peut-être chez Dauzat un intérêt plus
profond pour les mots pris dans leur individualité, dans leur autonomie. Les
mots apparaissent clairement pour Dauzat comme des entités indépendantes
qui ont leur vie propre et leur consistance propre. Il est difficile d’ailleurs de
dissocier sa conception du mot de sa conception du mot propre. A l’idée
d’une langue bâtie comme un édifice peut sans doute être reliée celle de la
« propreté » possible de chaque mot, à la condition qu’il soit employé
correctement. C’est ainsi que Dauzat est amené, d’une manière qui rappelle
très fortement les réserves classiques à l’endroit des figures, à vouloir

25
E. Dubois, L’Eloquence de la chaire et du barreau, selon ses principes, 1689, p. 303.
26
Du bon et du mauvais usage de s'exprimer, 1693, 139.
27
Buffier, Grammaire françoise sur un plan nouveau, Paris, 1709, 275.
28
op. cit., p.126-127.
mettre des limites à l’abus de l’image29. Le recours à l’image ne se
justifierait, dit Dauzat, que s’il n’existait pas de « mot propre »30. Aussi
convient-il d’employer la métaphore avec « mesure »31. Cette idée de
mesure, qui s’oppose si évidemment au principe même de l’image, semble
une manière de préserver l’identité du vocabulaire.
Il n’est pas douteux que dans les contours fermement dessinés du
mot Dauzat voie l’une des preuves de l’existence d’un “ génie de la
langue ”. Ainsi, dans ce qu’il faut bien, à un moment ou à un autre,
envisager dans le lexique sous l’angle du changement, est-il amené à définir
des directions très précises, et qui s’apparentent presque à des directives.
Toute évolution susceptible d’affecter la forme première du mot est vue
comme suspecte. Il est hostile à la dérivation, par exemple. « Chapeauter »,
« passéisme », lui semblent irrecevables. « C’est la langue la coupable »,
dit-il, de manière éminemment ambiguë32.. S’étant fait une idée très précise
de ce qui caractérise les « langues modernes », il conclut que celles-ci sont
le plus souvent « rebelles à la dérivation »33. Dans une conférence à l’Ecole
Pratique des Hautes Etudes incluse dans les Etudes de linguistique
française, il s’élève également contre la mode de la suffixation, qui lui
semble encouragée par la pratique journalistique. Selon lui, le “ génie de la
langue ”, inclinerait bien davantage aux constructions prépositionnelles
qu’aux dérivations34. “ Parmi les langues romanes, le français se caractérise
par sa tendance au monosyllabisme, contrecarrée par le développement des
dérivés et les nombreuses reprises au latin savant ”, écrit par ailleurs Dauzat
dans L’Europe linguistique (1940)35.
Comment donc enrichir le vocabulaire ? Non aux dérivations, dit
Dauzat ; non également aux emprunts étrangers. Il reste le recours aux mots
régionaux. « Ce qu’on peut souhaiter, c’est la vulgarisation des
régionalismes de bonne frappe »36.
Dans l’imaginaire d’un mot simple, « de bonne frappe », « à la
personnalité bien accusée », pour reprendre la formule qu’il utilise pour
décrire les noms et les verbes du français par opposition aux particules37,
Dauzat conjure le spectre d’une altération possible du génie. Cette identité
solide du mot, qui résiste aussi bien aux forces magnétiques émanant des
lexiques adjacents, qu’aux lois apparentes de l’évolution des langues ou
encore aux contraintes imposées par l’environnement syntaxique, il en fait
le gage symbolique d’une activité souterraine du « génie ».
Dans les rapports entre lexique et syntaxe, par ailleurs, il faut noter
que, si Dauzat conçoit la syntaxe comme une architecture dont le
fonctionnement est à même de donner lieu, rétrospectivement, à une
analyse, c’est avant tout dans le but de préserver l’identité du mot. La
grammaire est une analyse, dit-il, et cette analyse est particulièrement utile
dans une langue, le français, où les mots, dit-il « ont tendance à s’accrocher
les uns aux autres »38. C’est le génie même, estime Dauzat, qui a permis
d’éliminer les crases de l’Ancien Français, et de donner une identité séparée
29
op. cit., p. 97-98.
30
Ibid., p 294.
31
Ibid.
32
Ibid., p. 77.
33
Ibid., p. 82.
34
Etudes de linguistique française, Paris, D’Artrey, 1945, p. 35.
35
L’Europe linguistique, Paris, Payot, [1940], 1953, p. 59.
36
op. cit., p. 87.
37
Ibid., p. 61.
38
Ibid.
à chaque mot. A plusieurs reprises dans l’ouvrage, Dauzat revient sur cette
menace qui semble peser à tout jamais sur le mot, l’exposant à une
dissolution dans la matière labile du discours. Ainsi estime-t-il qu’il existe
un problème spécifique à la chaîne parlée : la difficulté qu’il y a à isoler les
mots à l’oreille39.

L’une des idées centrales de Dauzat dans son approche comparative


du “ génie ” du français est l’idée d’un ”équilibre ”qui serait le résultat d’un
affrontement de diverses tendances. Cette idée est appuyée sur la
conception d’une “ fusion des trois grandes races -celtique, latine,
germanique- de leurs dispositions, de leurs génies respectifs ”40 . On voit
bien alors ce qui distingue la conception du “ génie de la langue ” que se
fait Dauzat d’une conception organique, “ à l’allemande ”. Le “ génie ” peut
ainsi être considéré comme un “ état de fait ”. Il est le résultat d’un
processus qui se signale autant par son caractère dynamique que par sa mise
en présence d’éléments. Au moment de conclure, et d’investir une dernière
fois le mot “ génie ” d’un contenu, Dauzat écrit : “ C’est aussi la recherche
de l’équilibre entre les tendances contraires qui s’affrontent, -les conditions
de cet équilibre variant selon les époques et les milieux ”41.
Ce caractère “ équilibré ” géographiquement du français, Dauzat
l’avait développé abondamment dans son précédent ouvrage, L’Europe
linguistique (1940), ouvrage dans lequel chaque physionomie linguistique
était située dans un voisinage signifiant. Au niveau de l’analyse de détail,
par ailleurs, cette conception de l’ « équilibre » est confirmée par le rôle
important attribué à un élément symbolique fondamental : le e muet, « la
voyelle neutre par excellence, confluent où toutes les voyelles se
rencontrent pour s’assourdir »42.
Si le « génie » du français manifeste un certain équilibre, il est aussi
le fruit d’une élaboration qui l’a extrait d’un fond, auquel il appartient
toujours, mais dont il s’est dégagé. Ce n’est pas le moindre paradoxe du
« génie » de la langue. Déjà Pierre Larousse, dans l’article “ Français ” de
son Grand Dictionnaire universel du XIX° siècle (1866-1876) conçoit-il un
lent dégagement du génie hors d’une gangue qui, dans les premiers stades
de l’existence de la langue, le rend difficile à percevoir : “ Le génie de notre
littérature et de notre langue ne se dégage que lentement, péniblement avec
les prosateurs ; avec les poètes il s’accentue davantage et fait ressortir plus
vivement les qualités qui lui sont propres ”43. On pourra se demander si
cette présupposition n’an pas partie liée, structurellement, avec la discipline
grammaticale dans sa plus grande généralité. En effet, à l’aube des théories
sur le “ génie ” de la langue française ”, se rencontrait déjà l’idée que
l’objectif de la grammaire, si la grammaire en avait un, devait être de
restaurer, au-delà de ses altérations, une pureté originelle de la langue. On
trouve cette idée chez Sylvius, cité par D. Trudeau, dans son ouvrage sur les
théories du “ bon usage ” au XVI° siècle44. Sylvius évoquait une lingua
gallica antérieure aux formes du français dans leur phénoménologie. On
trouve cette idée également chez Bouhours, pour qui, en 1671, au moment
où il écrit les Entretiens d’Ariste et d’Eugène, tout a changé dans le

39
Ibid., p. 41.
40
Ibid., p. 12.
41
Ibid., p. 347.
42
Ibid., p. 15.
43
P. Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIX° siècle (1866-1876), p. 712d.
44
D. Trudeau, Les inventeurs du “ bon usage ”, Paris, Minuit, 1992, p. 30.
français, sauf une “ naïveté ” qui remonte aux époques les plus anciennes, et
qu’on entend par exemple dans l’ancien français45.
A la vérité, il semble que toute théorie du “ génie de la langue ”
repose sur une ambiguïté foncière de départ qui place une partie de ce
“ génie ” dans les formes actuelles qui peuvent être soumises à
l’observation, et une partie en dehors de ces conditions expérimentales,
dans une physionomie an-historique de la langue qui a d’ailleurs pour
caractéristique d’être toujours pensée comme légèrement différente de la
langue actuelle. Ainsi Dauzat suppose-t-il un fond au génie du français, ce
qu’il appelle un “ instrument ”. “ L’instrument, dit-il c’est le latin ”46. Le
latin, dit-il, est “ encore reconnaissable aux yeux exercés ”47. Cette théorie
est extrêmement curieuse, car elle suppose une altérité du génie sur la
langue, un décalage, qui fait du génie de la langue une modification de
quelque chose de profondément immodifiable.

4/ Pourquoi le “ génie ”?

Revenons ici à notre question de départ : celle de l’intentionalité


d’un travail qui se présente comme une synthèse terminale sur une langue.
L’obtention, dans un ouvrage de forme close, de maniement facile,
d’érudition vérifiée, de quelque chose qui pourrait ressembler au “ génie ”
d’une langue a de quoi griser comme griserait la découverte d’un secret,
d’une formule. Toutefois, s’agit-il décisivement d’une victoire de la raison ?
Toujours, quelque chose, dans ce questionnement, nous répondra non. Peut-
être faut-il se l’expliquer en notant que depuis ses commencements, le
discours sur le “ génie ” des langues s’est toujours plus ou moins appuyé sur
une opposition parfois tacite, parfois explicitement reconnue, entre pouvoirs
du “ génie ” et pouvoirs de la raison. S’il y a “ génie ”, c’est que le langage
n’est pas uniquement fait de raison. Cette opposition, Dauzat la reconnaît
clairement. Ainsi trouve-t-il le travail grammatical accompli aux XVII°-
XVIII° siècles excessif car, dit-il, “ le langage n’est pas soumis uniquement
aux lois de la raison ”48 . Il rejoint dans cette réflexion l’un des “ pères ” de
la réflexion sur la langue française, Vaugelas, qui, dans la préface de ses
Remarques de 1647, déclarait que, s’il y avait dans le langage beaucoup de
choses qui illustraient la raison, il y en avait aussi beaucoup qui étaient
contre, et que celles qui étaient contre, non seulement n’étaient pas moins
bonnes que celles qui illustraient la raison, mais étaient même parfois
meilleures.
Il est significatif, toutefois, que cette sensibilité à l’anomalie n’ait
pas troublé davantage le développement des discours sur le “ génie de la
langue française ”. De Vaugelas à Bouhours, qui est, comme nous l’avons
vu plus haut, l’un des premiers à théoriser la notion, et sans qui,
véritablement, le livre de Dauzat n’aurait pas pu avoir lieu, l’accent s’est
déporté depuis les irrégularités vers les régularités. Avec le XVIII° siècle et
les grammairiens rationalistes, les théories anomalistes ont très nettement
cédé le pas sur les théories d’une organisation profondément rationnelle des
langues en général, et du français en particulier. Il en résulte que lorsque
Dauzat reprend la réflexion au XX° siècle, c’est avec, certes, un vieux reste

45
Bouhours, op. cit., p108.
46
op. cit., p. 347.
47
Ibid.
48
op. cit., p 89.
de “ mystère ” attaché à la notion de “ génie de la langue ”, mais surtout,
une confiance accrue dans les facultés, autant du savoir que de la raison.
Il y a sans doute un étonnant paradoxe dans le fait qu’alors que pour
beaucoup, la connaissance du “ génie des langues ” peut avoir un intérêt, on
ne puisse avec précision accorder de finalité à cette connaissance. Certes il
est important de bien connaître sa langue, mais faut-il pour autant la charger
d’autant de qualités ? Dans son livre, on ne peut pas dire que Dauzat ait
cherché à éluder cette difficile question. Dès les premières pages, il dit :
« Ces caractères, il importe à tous les Français de les connaître et de s’en
pénétrer, afin d’éviter, dans chaque création de mot, de forme, de tournure,
ce qui est contraire au génie de la langue »49. . On voit bien comment
Dauzat “ instrumentalise ” le « génie de la langue » dans un sens qui lui fait
servir, non pas les intérêts des locuteurs, mais les intérêts de la langue elle-
même. L’argument est alors totalement paradoxal. Il implique un
retournement réflexif de la langue sur elle-même qui, d’une certaine façon,
ne passe pas par ses locuteurs. On voit bien, également, comment le “ génie
de la langue ” se différencie de la vie de la langue, et comment, pour lui,
dans le maniement de la langue, il y a autre chose que la vie de la langue.
Pour Dauzat, on ne saurait faire confiance au mouvement de la langue, à
son historicité : il s’agit de « suivre des routes, des directions données »50 .
A un autre endroit, il évoque des « devoirs » que les locuteurs auraient
envers leur langue51 Il utilise également beaucoup le terme de “ servitude
grammaticale ”, “ heureuse formule ” de Ferdinand Brunot, dit-il52.
La connaissance du “ génie ” des différentes langues a d’ailleurs
clairement partie liée, pour lui, avec le statut et la position internationale de
chacune des langues envisagées. Cette intuition est centrale dans un ouvrage
que Dauzat a d’abord publié en 1940, date cruciale, L’Europe linguistique.
Dans cet ouvrage, Dauzat émet la suggestion assez étrange que les langues
puissent faire l’objet d’une spécialisation dans le domaine qui est le plus
adapté à leur génie. Ainsi l’anglais serait réservé au commerce, le français
aux disciplines intellectuelles, à la diplomatie et à la conversation,
l’allemand aux domaines scientifiques, l’italien à la musique, etc53. Ce
dispositif répond sans aucun doute au fantasme d’une répartition des
possibilités linguistiques accordée aux activités humaines. Il confirme le
caractère partiel que Dauzat accorde à tout “ génie ” de langue contre l’idée
d’une signification philosophique. L’avenir de la communication est
envisagé par lui selon une manière de “ darwinisme linguistique ” dont on
trouvera une autre forme chez Bally, lequel, après avoir remarqué que le
français et l’allemand, par exemple, étaient le reflet de “ deux attitudes
contraires de l’esprit ”54, envisage la possibilité d’une “ simplification
réfléchie ”55 du système des langues.
Cette remarque fait apparaître la possibilité d’un lien entre l’intérêt
porté au “ génie ” des langues, chacune étant prise individuellement, et une
certaine façon d’envisager leur pluralité de fait. On pourra citer, pour
appuyer cette hypothèse, une étonnante phrase de Meillet : “ Les langues

49
op. cit., p8.
50
Ibid.
51
Ibid., p. 9.
52
op. cit., p 276.
53
L’Europe linguistique, Paris, Payot, [1940] 1953 , p. 229.
54
Bally, Linguistique générale et linguistique française [1932], Berne, Francke, 1965,
§595).
55
Ibid.,§ 604.
indo-européennes ont des structures souples et aboutissent plus aisément à
des langues différentes les unes des autres ”56. Dans cette phrase, on voit
bien comment Meillet relie une certaine diversité des langues au génie
particulier de leur forme originelle. A la réflexion, il apparaît relativement
évident, d’autre part, que les discours sur le “ génie des langues ” qu’on
rencontre en Europe à la fin du XIX° siècle et au début du XX° siècle ont
trouvé une force nouvelle du fait de la découverte de l’indo-européen et des
recherches menées à son sujet. La diversité européenne, qui fonde l’un des
enjeux culturels et politiques majeurs de cette époque, trouve alors une
manière d’explication dans le fait linguistique de départ. On comprend alors
comment on peut associer à l’idée de la multplicité des langues celle de leur
complémentarité.
On remarquera par ailleurs le lien étroit qui lie la réflexion sur le
“ génie ” des différentes langues, en tant qu’elles sont différentes, et la
présupposition qu’il puisse exister, à un moment ou l’autre de l’histoire, une
langue, une et une seule langue. Ce n’est pas là non plus un petit paradoxe
que de voir comment la manière dont chacune des langues existantes est
dotée d’un “ génie ” éminemment partiel n’est pas incompatible avec
l’imagination d‘une unité possible du langage qui verrait peut-être sa
traduction dans une physionomie linguistique donnée. Il semble de fait que,
dès que s’articule la réflexion autour de l’unité d’une langue, le concept
d’ ”unité ” prenne du coup une expansion qui lui fasse dépasser le cadre
potentiel d’une langue donnée. Il est bien évident, à ce titre, que, tel qu’il a
été conçu par la tradition française, le “ génie de la langue française ”
dépasse les bornes du français : il est toujours sur le point de rejoindre une
“ universalité ” en qui l’on pourrait voir s’absorber le fonctionnement de
tout langage.
On pourrait d’ailleurs, sur ce point, développer le lien qui unit, aux
XVI° et XVII° siècles les premiers discours sur le “ génie ” des langues aux
mythes toujours vivants, surtout au XVI° siècle, de Babel et de la langue
adamique. D’une certaine manière, les théoriciens du “ génie ” des langues
se placent toujours du point de vue d’une fragmentation de l’unité. De
même, au XIX° et au XX° siècle, on notera que le discours sur le “ génie ”
des langues s’accompagne souvent de la postulation d’un état futur tant soit
peu horifique dans lequel la diversité des langues disparaîtrait, et où il n’y
aurait plus qu’une langue. Malgré ses théories du mouvement développées
dans Le langage et la vie, Bally peut également formuler l’hypothèse qu’il
existe quelque part, même si aucune langue ne le réalise pleinement, un
“ traitement idéal ” de la réalité par le langage57.
On ne peut en vouloir à certains grammairiens d’avoir, sous couvert
de penser une langue (comme « la langue française », par exemple), cherché
confusément à penser le langage. Mais l’on se doit de bien garder à l’esprit,
aussi, le mot de Wittgenstein : « Les problèmes qui naissent d’une fausse
interprétation de nos formes de langage ont le caractère de la
profondeur »58. Et ainsi d’ouvrir les yeux sur le vertige qui peut nous saisir
dans ce dialogue forcé avec notre outil d’expression.
Chez Dauzat, clairement, le vertige était là. Il résultait surtout, - mais
en cela Dauzat témoignait noblement de sa dette envers ses prédécesseurs –
de la supposition que tout, dans la langue, est du ressort de la linguistique,
56
Meillet, Linguistique historique et linguistique générale II, Paris, Klincksieck, 1952, p.
82.
57
Bally, op. cit., § 362.
58
Wittgenstein, Investigations philosophiques, Gallimard, 1961, p. 165.
ou du moins des diverses branches scientifiques que la linguistique, à un
moment ou à un autre, peut réunir. Cette supposition ne peut qu’induire une
certaine forme de « clôture » dans l’ « effet de signification », pour
s’exprimer grossièrement, que dégage l’appréhension globale et synthétique
d’une langue. Cette immanence, on la retrouvera plus tard dans le titre de
l’ouvrage célèbre de Togeby, Structure immanente de la langue française,
1974, et plus généralement, dans beaucoup de théories syntaxiques.

Le livre de Dauzat marque-t-il la fin d’une époque ? Il nous semble


que oui. Il nous semble que ce livre signe, avec d’autres publications
concommittantes dans d’autres pays d’Europe, la fin d’une époque que nous
pourrions appeler l’époque des “ cultures ” : une époque qui a été marquée,
obsédée même, par les différences culturelles et la représentativité que leur
confèrent, apparemment, les caractéristiques linguistiques. A ce titre, on ne
pourra que remarquer l’étrange parenté qui unit le livre de Dauzat à des
textes similaires écrits dans d’autres ensembles culturels européens, et qui
eux aussi se pensaient dotés d’une idiosyncrasie absolument irréductible. Il
apparaît, curieusement, que le sentiment d’un “ génie ” collectif est
communicatif d’une culture à l’autre. C’est pourquoi la notion de “ génie ”
des langues a rencontré un écho aussi important dans des nations très
différentes : ensembles allemand, slave, français. Dans chacun de ces
ensembles, une base remarquablement stable d’arguments et de références
assure un retour périodique des diées de « génie de la langue ».
Faut-il croire que le livre de Dauzat n’a plus, ajourd’hui, rien à nous
dire ? Indiscurablement, il présente encore au lecteur soucieux de synthèse
et de clarté un grand nombre d’aperçus historiques et géographiques sur le
français qui n’ont pas été fondamentalement remis en cause depuis. Mais il
lui fournit aussi, ne serait-ce que par le caractère fortement assertif des
réponses qu’il propose, une matière décisive pour essayer de se situer face
aux questions majeures qui se posent quant aux relations entre les langues et
les cultures.
Schématiquement, on peut poser ces relations de quatre manières. On a
grosso modo, autrement dit, le choix entre quatre grand types de réponses.
On peut opter, comme l’a fait une bonne partie de la tradition historique du
« génie de la langue », pour un déterminisme de la culture sur la langue : un
certain nombre de caractères de la langue sont explicables par la
psychologie des peuples qui la parlent. On peut aussi opter pour un
déterminisme inverse : celui de la langue sur la culture : on trouve
fugitivement cette idée chez Harris, et, après Benvéniste, chez un certain
nombre de penseurs structuralistes (cf. le « fascisme » de la langue pour
Barthes). On peut opter pour l’idée d’une dialectique : c’est la position par
exemple de Saussure, qui déclarait : “ Les moeurs d’une nation ont un
contrecoup sur sa langue et, d’autre part, c’est dans une large mesure la
langue qui fait la nation ”59. On peut enfin opter pour le parti d’une
hétérogénéité absolue, d’une altérité radicale de la langue sur le locuteur, et
du locuteur sur la langue. Cette vision est évidemment peu rassurante. Elle
supposerait qu’entre le locuteur et sa langue, il y a une aliénation telle,
l’intervention d’un artefact si important, qu’il ne reste aucune trace, ni dans
un sens ni dans un autre, de l’activité langagière. Autrement dit, la
répartition des langues et la répartition des cultures seraient sans rapport.
Cette supposition, indéniablement, crée un malaise.

59
Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1974, p. 40.
Indiscutablement, le livre de Dauzat nous pose encore aujorud’hui
ces questions, et nous invite à remettre en cause certaines sécurités dont,
sans toujours nous en rendre compte, nous nous sommes entourés. Le
paradoxe de l’idée de « génie de la langue », en effet, et ce malgré le
différentialisme de surface qu’elle crée, est de nous convaincre que, si les
langues sont différentes, leurs différences n’en peuvent pas moins se
formuler en un langage commun. C’est ainsi que’elle invite à un rapport
relativement universel des locuteurs à leurs langues, dans la mesure où
chaque locuteur, selon cette idée, doit se sentir profondément solidaire de sa
langue. Aussi n’est-il pas douteux que la vogue relative de l’idée de « génie
de la langue » depuis le XVIIIe siècle en Europe, ne corresponde à une
tendance universaliste de la philosophie pendant cette période, tendance qui
se trouverait exposée aujourd’hui à quelques’unes de ses limites.
Certains des ambiguïtés de cet universalisme pouvaient apparaître
dès l’époque de Dauzat. Une phrase de E.R. Curtius, tout d’abord, qui vaut
peut-être comme une forme d’analyse historique : “ Toutes les prétentions
de l’universalisme ont été transférées [en France] à l’idée nationale, et c’est
en servant son idée nationale que la France prétend réaliser une valeur
universelle. ”60 Phrase cruelle, et en laquelle on pourrait lire une manière de
dénonciation de l’investissement intellectuel et moral excessif dont
certaines particularité culturelles ont été dotées en France, et alors même,
parfois, qu’on se rendait compte qu’il s’agissait de particularités culturelles.
Cette phrase nous invite à rejoindre l’opinion d’Henri Meschonnic selon
laquelle la spécificité française du discours sur le « génie de la langue »
réside en ceci qu’à la différence de l’exemple allement, le discours français
n’engage pas véritablement la philosophie61. Ainsi, il ne ferait l’objet
d’aucune instrumentalisation directe, ce qui le condamnerait, outre à une
certaine stabilité indépendante de l’évolution des idées, à un retournement
sur soi. Ceci explique que, dans le livre de Dauzat, par exemple, le discours
sur le « génie » en soit venu à être séparé des conditions pratiques de
l’utilisation de la langue.

BIBLIOGRAPHIE :

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Berne, Francke, 1965.
-BOUHOURS, D., Les Entretiens d’Ariste et d’Eugène [1671], Paris, A.
Colin, 1962.
-BUFFIER, Grammaire françoise sur un plan nouveau, Paris, 1709.
-CURTIUS, E.R., Essai sur la France [1930], Paris, Grasset, 1932.
-DAUZAT, A., L’Europe linguistique [1940] Paris, Payot, 1953.
--, Le génie de la langue française, Paris, Payot, 1943.
--, Etudes de linguistique française, Paris, D’Artrey, 1945.
-DUTRIC, L., Le Génie de la langue françoise, Strasbourg, 1668.
-D’ESPIARD, F. Ch., Essais sur le génie et le caractère des nations,
Bruxelles, 2 vol., 1743.

60
E.R. Curtius, Essai sur la France [1930], trad., Paris, Grasset, 1932, p. 27.
61
op. cit., p. 9.
-FUMAROLI, M., « Le génie de la langue française », in Trois institutions
littéraires, Paris, Gallimard, 1994.
-LAROUSSE, P., Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, Paris, 1866-
1876.
-MEILLET, A., Linguistique historique et linguistique générale, Paris,
Klincksieck, 1952.
-MESCHONNIC, H., De la langue française, Paris, Hachette, 1998.
-SAUSSURE, F. de, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1974.
-TRDUDEAU, D., Les inventeurs du bon usage, Paris, Minuit, 1992.
-WITTGENSTEIN, Investigations philosophiques, Paris, Gallimard, 1961.

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