Jean-Pierre Martin, Alain Chauvot
Mireille Cébeillac-Gervasoni
Histoire romaine
5e édition
Collection U
Histoire
image de couverture : Mosaïque à décor marin avec des pêcheurs,
Maison de Ménandre, Pompéi
Armand Colin est une marque de Dunod Éditeur
11 rue Paul Bert 92240 Malakoff
© Armand Colin, Paris, 2019 pour la présente édition
© Armand Colin, 2010, 2013, 2014, 2016
© Armand Colin VUEF, Paris, 2001, 2002, 2003
ISBN : 978-2-200-62290-9
Avant-propos
L ’évolution de la recherche en histoire romaine est actuellement rapide et
chaque année la production impressionnante, qu’il s’agisse d’ouvrages ou d’ar-
ticles. Aussi peut-il sembler nécessaire d’en proposer une synthèse afin de porter à
la connaissance de ceux qui veulent approfondir leurs études en Histoire romaine
les problèmes posés par les chercheurs et les solutions qu’ils y apportent. Durant
ces dernières décennies ont été utilisés bien des éléments jusqu’alors inexploités. Il
en a découlé une perception souvent neuve des choses, une réflexion plus appro-
fondie dans des domaines qui avaient été délaissés.
L’histoire de Rome offre un exemple quasi unique dans l’histoire du monde, celui
d’une cité parmi d’autres qui, peu à peu, au milieu d’immenses difficultés, réussit à se
confondre avec le monde méditerranéen, qui s’y maintient pendant plusieurs siècles et
qui se transforme, pour exister encore, après plus d’un millénaire. Ce livre ne pouvait
prétendre tout dire ; mais, à travers un choix d’événements, de faits politiques, sociaux,
économiques et culturels, il a l’ambition de présenter les pensées qui ont guidé les
Romains, de saisir leur mentalité, à la fois très proche et bien éloignée de la nôtre. Quel
est l’homme romain, si familier des dieux, si attentif à son passé, si pragmatique dans
son action, si sûr de la destinée éternelle de sa Ville ? Quelles sont les évolutions qui
ont marqué l’histoire de la Ville et de son empire ? Rome n’est pas un monde immobile.
Les institutions des débuts de son histoire se retrouvent avec peine dans celles de la fin
du ive siècle. L’économie a pris une ampleur, à l’échelle géographique, marquée par des
hauts et des bas, des moments de prospérité presque générale, d’autres subissant les
aléas de la guerre. La religion traditionnelle a pu subsister dans ses aspects généraux,
mais de nouvelles religions, sorties de leur cadre territorial limité, ont pris une place
parfois prépondérante. Les mentalités ont montré leur plasticité, tout en conservant
leurs fondamentaux. La culture s’est enrichie de tous les apports des peuples conquis,
ne serait-ce que ceux du monde hellénophone. Mais il est aussi possible d’affirmer
que Rome est restée la Ville des débuts qui n’ont jamais été oubliés et qui ont alimenté
l’orgueil romain. La volonté commune des trois historiens universitaires auteurs de
cet ouvrage est d’aider à prendre conscience des réalités spécifiques de Rome, de son
évolution dans la longue durée, la plus révélatrice pour l’historien.
Le mode de présentation et d’exposition, le style de narration des trois grandes
parties chronologiques pourront paraître dissemblables. Mais chaque auteur est
adapté à la période qu’il décrit, aux sources dont il se sert, aux éléments qui f orment
la trame de son récit, ainsi qu’à sa propre sensibilité. Que Mireille Cébeillac-
Gervasoni et Alain Chauvot soient remerciés d’avoir apporté leur science et de
l’avoir exposée en toute liberté.
Jean-Pierre Martin
In memoriam
Mireille Cébeillac-Gervasoni nous a quittés le 29 mars 2017. La perte pour le
monde scientifique est grande. Sa carrière a été consacrée autant à la recherche qu’à
l’enseignement. Elle n’a jamais négligé l’approfondissement de sa connaissance du
monde romain, couvrant à la fois la littérature, l’épigraphie et l’archéologie. Deux
pôles géographiques lui sont associés : en premier lieu l’université Blaise Pascal
de Clermont-Ferrand où elle fut assistante après son passage à l’Ecole française
de Rome. À la direction d’une équipe du CNRS elle a organisé plusieurs colloques
où elle a su attirer de nombreux chercheurs, en prenant comme sujets d’étude la
société romaine, les élites, le quotidien municipal. Elle a toujours tenu à la publica-
tion soigneuse de ces réunions ; elle considérait comme un devoir du chercheur de
faire connaître les résultats à la société savante, mais aussi aux étudiants, insistant
sur la progression de la réflexion scientifique, c’est-à-dire sur la place importante
que l’histoire ancienne peut jouer dans la formation intellectuelle.
Ses rapports avec l’Italie, familiaux et scientifiques, ont été étroits. Elle a dirigé
le centre Jean Bérard de Naples, elle a travaillé, en équipe, sur des sites presti-
gieux comme Ostie. Elle a su tisser des liens étroits avec nos collègues transalpins.
De nombreux étudiants italiens venus à Clermont-Ferrand et d’aussi nombreux
étudiants français de son université accueillis grâce à elle dans les universités ita-
liennes en tirèrent le plus grand profit. Sa carrière a toujours été marquée par son
souci de l’autre. Aussi Mireille Cébeillac-Gervasoni a-t-elle trouvé utile de travail-
ler avec Alain Chauvot et moi-même à la construction et à l’édition d’une histoire
romaine. Avec son allant habituel et son exigence de clarté et de savoir elle se char-
gea de l’étude des premiers temps de Rome et de la République.
Jean-Pierre Martin
La royauté
et la République
Mireille Cébeillac-Gervasoni
D’après A. Grandazzi, La fondation de Rome, Les Belles Lettres.
Partie I
Les rois
et la République
jusqu’à la prise
de Véies
Chapitre 1
Romulus et ses successeurs
immédiats
O n ne peut douter que Rome a été gouvernée par des rois ; en revanche, les
personnages eux-mêmes, leurs noms et les dates de leurs règnes sont plus
ou moins mythiques et la vérité historique de leur existence est souvent niée.
Cependant, on remarque que les institutions et les faits marquants qui leur sont
attribués semblent bien réels et c’est bien là le paradoxe.
Les légendes de la fondation de Rome
Après la prise de Troie, Énée est en proie à de multiples aventures qui le conduisent
sur les côtes du Latium, il se lie d’amitié avec le roi des Laurentes, Latinus, dont
il épouse la fille, Lavinia, mais Énée doit combattre contre l’ex-fiancé de Lavinia,
Turnus, le roi des Rutules d’Ardea et contre son allié, Mézence de Caeré en
Étrurie. Énée vainqueur fonde Lavinium et unit en un seul peuple les Laurentes
et les Troyens. Son fils Iule ou Ascagne lui succède et fonde Albe la Longue. Les
douze rois successifs ont laissé peu de souvenirs et il est possible que cette dynastie
albaine ait été élaborée pour combler le vide entre Énée et Romulus. Quels que
soient les doutes émis à propos de l’historicité des rois d’Albe, on ne peut mécon-
naître l’importance ancestrale de Lavinium et d’Albe où se trouvaient les deux
principaux sanctuaires de la Ligue Latine. Les Pénates de Rome étaient conser-
vés à Lavinium et chaque année avant de partir pour leur province, les magistrats
romains venaient à Lavinium offrir un sacrifice à Énée divinisé sous le nom de
Pater Indiges ; Denys d’Halicarnasse I 64, 5 a transmis le texte de l’inscription appo-
sée sur l’heroon d’Énée. Albe conserva jusqu’à la fin de l’Empire le souvenir de sa
prééminence avec la célébration des féries latines, comportant sacrifice et banquet.
Chaque année, sur le Mont Albain, y participaient tous les magistrats de Rome et
les délégations des peuples de l’ancienne confédération (Grandazzi 2008, 896 s.).
C’est une crise entre deux frères pour la prise du pouvoir qui va conduire à la
fondation de Rome. Le roi Numitor est renversé par son frère Amulius, qui, dit
la légende, fait de sa nièce Rhéa une vestale mise enceinte de deux jumeaux par
le dieu Mars. Les deux nouveau-nés, Romulus et Remus, sont jetés dans le Tibre
par leur grand-oncle Amulius. Sauvés par la décrue du fleuve, ils échouent sur la
10 La royauté et la République
rive et sont nourris par la louve Luperca, puis élevés par des bergers. C’est sur le
lieu de leur sauvetage qu’ils fondent Rome, en 753, si on suit la chronologie de
Varron. Remus, par bravade, franchit le sillon tracé par son frère qui le met à mort
(v. bibliographie dans Ampolo 1988). Romulus est le premier roi de Rome. Il ouvre
son territoire aux Sabins de Titus Tatius et d’innombrables institutions lui étaient
attribuées par les Anciens (v. Ampolo 1988. Fraschetti 2002).
1. La date de la fondation de Rome. Fondée sur un système de calcul basé sur
des parallélismes entre l’histoire grecque et l’histoire romaine. Cette détermina-
tion chronographique a donné lieu à de nombreuses supputations avant que ne
s’impose la date varronienne.
* timée 814
* Cincius alimentus 729/728
* Fabius Pictor 748/747
* Date Caton & Polybe 751/750
* Date varronienne de référence (s’impose à partir du ier s. ap. J.-C.) 754/753
2. Le nom de Rome
varron, l.l. v 33, voulait faire, à tort, de romulus le fondateur éponyme de rome.
l’étymologie du nom est très complexe, on pense qu’il s’agit d’une très ancienne
origine italique qui pourrait dériver de ruma, la mamelle, désignation imagée de la
colline ou de rumon, premier nom du tibre. D’autres explications sont avancées
et aucune n’est déterminante et on rejette une origine étrusque qui était autrefois
proposée.
3. Les récits des Anciens
les textes anciens sont postérieurs de plusieurs siècles aux faits relatés et leurs s ources
devaient plus à des traditions orales qu’à des documents écrits. Plusieurs récits issus
de la tradition grecque considéraient énée comme le fondateur de rome ce qui
posait un problème chronologique majeur face à la légende romaine qui faisait de
romulus le fondateur. on résolut le problème en faisant de romulus et remus les
fils ou les petits-fils d’énée. Cette thèse était devenue insoutenable, en particulier
lorsqu’au début du ive s., timée fixa en 814 la date de cette fondation afin de la syn-
chroniser avec celle de Carthage. ensuite, on se trouva devant un vide de centaines
d’années entre la chute de troie et les débuts de rome, lorsque érastothène, au
iiie s., fixa la chute de troie en 1184. Par ailleurs, la tradition romaine mentionnait
sept rois avant l’instauration de la république et on ne pouvait donc guère remon-
ter au-delà du milieu du viiie s. les douze rois d’albe permirent de réunir énée et
romulus (v. Grandazzi 2008). Des dizaines de versions grecques de cette histoire
coexistèrent et elles ne coïncidaient pas avec le récit romain officiel dont l’anna-
liste Fabius Pictor, au iiie s., formula la version canonique qui nous est parvenue de
manière très fragmentaire. aujourd’hui, on tend à penser que Fabius Pictor a repro-
duit des traditions orales perpétuées sans doute depuis les débuts de la république
(v. pour toutes ces questions, dans Poucet 2000, 27-117 une synthése exhaustive et
nuancée). ■
Romulus et ses successeurs immédiats 11
Historiographie de la fondation de Rome
La naissance des courants dits « fidéiste »
et « hypercritique »
Après la fin de l’Empire romain, on ne conserva pour plusieurs siècles que les atours
légendaires de la fondation de Rome, mais dès la Renaissance, se sont constitués
les deux grands courants antagonistes qui vont s’opposer sur l’étude des origines de
Rome, les fidéistes ou courant historiciste et les hypercritiques (v. Grandazzi 1991,
17-32). Pour les premiers, les légendes conservaient des éléments très importants
de la plus ancienne histoire de l’Urbs, alors que pour les autres le récit des origines
n’était que fiction. La Dissertation sur l’incertitude des cinq premiers siècles de l’his-
toire romaine, publiée à Utrecht par Louis de Beaufort en 1738 fut sans doute la
première vraie critique historique de la tradition ; l’auteur y préconisait qu’« il faut
douter de ce qui est douteux ». Les vrais débuts de l’étude critique des origines de
Rome remontent à la publication en 1811-1812 de l’Histoire Romaine du Danois
Barthold Georg Niebuhr, republiée plusieurs fois dans de nombreuses langues.
Les efforts de Niebuhr pour critiquer la tradition mais reconstruire une histoire
aux bases solides ne furent pas appréciés à leur juste valeur. Theodor Mommsen,
imprégné de positivisme, refusa de s’égarer sur les chemins de la conjecture mais
il lui semblait fructueux de revenir à ces sources légendaires pour comprendre les
institutions des époques postérieures, car les mythes à ses yeux n’étaient que le
reflet pseudo-historique des schémas de la pensée juridique romaine (Droit Public,
trad. fr. VI 2, 193). Pendant des décennies, les historiens ont résolu la question en
ne s’intéressant qu’aux périodes successives. Ettore Pais, un élève de Mommsen,
avec méthode, après avoir établi une chronologie, prit en compte tout ce que la
tradition avait rapporté sur ces temps obscurs (Storia di Roma, Turin 1898-1899),
toutes les légendes romaines furent passées au crible d’un scepticisme systéma
tique. Les premiers temps de Rome furent réduits à la manipulation consciente
des grandes familles patriciennes qui auraient inventé à leur profit ces mythes. Pais
dut revenir sur ses positions car les découvertes archéologiques spectaculaires du
Forum à la fin du e s. et au début du e s. rendaient caduques nombre de ses
remarques ; son œuvre demeure un épisode fructueux de l’historiographie de la
naissance de Rome.
Les historiens du xxe siècle
Ils cherchèrent des voies nouvelles pour éviter les écueils de l’hypercritique et du
fidéisme. Karl Julius Beloch, le grand historien allemand installé à Rome, dans son
Histoire Romaine, parue en 1926, privilégia à dessein les structures institutionnelles
et économiques et négligea l’événementiel et la vie des hommes. En revanche,
Gaetano De Sanctis, en 1907, donnait à son œuvre un titre révélateur, Storia dei
Romani. Il y réintroduisait les hommes et les dieux ; il faisait œuvre de précurseur
des tendances historiques contemporaines qui portent toute leur attention au fait
religieux, indissociable dans l’Antiquité de la vie politique, économique et cultu-
relle. Une nouvelle voie s’ouvrait grâce à une exégèse des traditions dont le but était
12 La royauté et la République
de découvrir le sens caché du mythe transmis par la tradition. Cette orientation
permettait, contrairement à l’hypercritique, de sauver certains faits relatés dans les
légendes et de retrouver l’Histoire. Parmi ces historiens de la Rome archaïque dont
l’œuvre a eu un impact sur la recherche, on trouve Andreas Alföldi (1965), très
sceptique sur la part de vérité contenue dans les récits légendaires, qui affirma que
toute la tradition sur la fondation de Rome et les premiers siècles de la cité n’était
qu’invention dont l’auteur était Fabius Pictor. En fait, l’histoire archaïque de Rome
risquait de replonger dans le scepticisme de Pais.
Les théories de G. Dumézil. une autre méthode, basée sur une étude compa-
rée des mythes et sur la linguistique permit de sortir de l’impasse et de redonner
vigueur aux recherches et aux discussions. Dans une série de livres (Jupiter, Mars,
Quirinus, Paris 1941, L’héritage indo-européen à Rome, 1949, Mythe et Épopée, i 1968,
puis ii et iii et son texte majeur La religion romaine archaïque, paru en 1966, republié
en 1974), il souhaita comprendre le mode de fabrication des récits des origines et,
en conséquence, résoudre les mystères des origines de rome. il partait d’un postu-
lat, « les romains préhistoriques concevaient leur société et sans doute le monde
dans le même cadre tripartite que les autres indo-européens, Celtes, Germains,
iraniens ou indiens védiques » (Jupiter, 188). il inventa l’idéologie des trois fonc-
tions car « la vie sous toutes ses formes divine et humaine, sociale et cosmique,
sans doute physique et psychique, était commandée par le jeu harmonieux de trois
fonctions fondamentales et de trois seulement qu’on peut étiqueter sous les noms
de souveraineté, de Force et de Fécondité, la première assurant la direction aussi
bien magique que juridique des choses, la seconde pourvoyant à la défense et à
l’attaque, la troisième susceptible de spécifications nombreuses qui concernent
aussi bien la reproduction des êtres que leur santé ou leur guérison et leur nourri
ture que leur enrichissement » (Dumézil 1949, 65 et 178). la société archaïque
romaine, pour Dumézil, dans ses premiers écrits, se divisait en trois classes, les
prêtres (y compris le roi), les guerriers et les producteurs ou agriculteurs. Ces
classes correspondaient à la souveraineté religieuse, à la force militaire et à la fer-
tilité. les trois tribus de la rome primitive auraient répondu parfaitement à cette
classification, la tribu des Ramnes correspondait aux prêtres, celle des Luceres aux
guerriers et celle des Tities aux producteurs. on retrouvait dans la religion ces trois
fonctions avec Jupiter, Mars et Quirinus. Chez les rois, numa Pompilius représen-
tant la souveraineté, tullus hostilius, la guerre et ancus Marcius, la production,
romulus réunissant les trois fonctions. Pour Dumézil, la tripartition fonction-
nelle expliquait tout, aussi la totalité des récits pseudo-historiques des origines de
rome n’était-elle que des transpositions de mythes complexes, communs à plu-
sieurs sociétés indo-européennes. selon Dumézil, on ne pouvait trouver dans ces
légendes aucune vérité historique car « structurées, significatives, développant un
schéma antérieur à rome, ces légendes ne sont pas sorties des faits et ne sauraient
révéler des faits » (Dumézil 1985, 313). en fait, Dumézil rejoignait l’hypercritique
la plus radicale du xixe s. et supposait que ce n’est qu’aux ive-iiie s. que rome,
de manière consciente, s’était forgé un passé officiel. C’est surtout en France
que ses thèses ont eu le plus d’écho et d’adhésion. son livre, La religion r omaine
archaïque, influença plusieurs générations d’historiens français. Dans l’œuvre
Romulus et ses successeurs immédiats 13
de Dumézil, c’est essentiellement la théorie trifonctionnelle qui a été retenue et
érigée en système, sans tenir compte qu’il n’avait avancé cette hypothèse qu’avec
prudence et qu’ensuite il avait abandonné la traduction sociale de sa théorie
(Dumézil 1968, Préface, 15) mais sans renoncer à son profond scepticisme sur le
caractère historique des récits des premiers siècles de rome.
Ses détracteurs. les thèses de Dumézil ont provoqué des levées de boucliers et
des controverses virulentes se développèrent tournant à la querelle de personne.
ainsi avec arnaldo Momigliano, qui, en 1962, dans un article du JRS, écrivait que
non seulement les preuves avancées par Dumézil étaient faibles, mais ses théories
inutiles. si l’impact dumézilien est encore profond parmi les historiens français
de la religion, en revanche, à l’étranger, on se contente souvent d’ignorer, comme
la Storia di Roma, dirigée par a. Momigliano et a. schiavone, vol. i, Roma in italia,
paru en 1988. Cornell 1995, 73-79 a fait une synthèse équilibrée des théories
de Dumézil et résumé les critiques qui les rendent en partie caduques. en fait,
l’apport récent des données archéologiques représente pour les plus farouches
détracteurs un c inglant démenti à Dumézil et, pour les autres, du moins redimen-
sionne-t-il la vision dumézilienne de la rome archaïque.
Leur intérêt. il faut reconnaître que l’œuvre de Dumézil n’a pu, certes, permettre
d’élucider tous les mystères de la naissance de rome, mais elle a obligé les histo-
riens de la rome archaïque à une relecture des sources, à faire usage de tous les
instruments à disposition des savants, de la linguistique à la mythologie compa-
rée, et à replacer la religion et les mythes de fondation dans un ensemble orga-
nique. il est désormais prouvé que la compréhension de ces temps obscurs ne
pouvait se faire que par une lecture non naïve des textes, avec recours à toutes les
médiations possibles. ■
L’archeologie : apports et interprétations
Histoire d’un siècle de fouilles
Depuis des siècles, des découvertes sporadiques abondaient sur le site de Rome,
mais c’est Giuseppe Boni qui, à partir de 1902, mena des fouilles d’une telle pré-
cision et avec un tel soin qu’on peut encore utiliser les résultats qu’il a obtenus.
Ses conclusions n’ont pas été à la hauteur de la qualité de son œuvre sur le terrain
car lui faisait défaut une problématique historique qui aurait permis de les inter-
préter. Un certain nombre de découvertes fondamentales jalonnent cette époque
comme la lapis niger en 1899, des tombes à puits cylindriques contenant des urnes
en forme de cabanes en terre cuite sombre (impasto), encore remplies des restes
de la crémation des morts et parfois de quelques objets personnels du défunt que
les fouilles menées par G. Boni à partir de 1902 portèrent au jour sur le Forum.
D’autres découvertes firent grand bruit, comme les fonds de cabanes retrouvés sur
le Palatin, le Germal, le Quirinal et le Celius, datés des débuts du e s. (v. catalogue
de l’exposition Civiltà del Lazio Primitivo, Rome, 1976, 99-149). Les preuves d’une
occupation du site au néolithique (IVe millénaire) et au chalcolithique (2400/1900)
ont été trouvées en 1870 sur l’Esquilin qui connut une occupation précoce. En
14 La royauté et la République
revanche, on ignore d’où provenaient les terres cuites du Forum Boarium, datées
de l’Âge du Bronze (vers 1500 av. J.-C.), mêlées à de la terre rapportée. Elles prove-
naient sans doute des collines voisines, le Palatin ou le Capitole. On est incapable
à ce jour de comprendre les séquences qui ont conduit aux établissements de l’Âge
du Fer. On ne sait même pas si le site a été ou non occupé sans hiatus. Les fouilles
du printemps 2000 sur le Capitole ont prouvé que, dès 1400, il y existait une occu-
pation romaine avec la mise au jour de fragments de céramique et de trous pour
des poteaux.
Le premier Âge du Fer dans le Latium (1re moitié du ixe s.) est une phase de
transition au cours de laquelle se dessinent des caractères distinctifs de c haque
zone qui aboutit à une évolution propre et personnalisée. C’est alors sans doute
que se forme la diversification entre la civilisation qui se développe en étrurie,
villanovien étrusque avec le développement de gros villages et un phénomène de
synœcisme, et celle du latium « Fossakultur », non absente des zones villano
viennes, Cerveteri, ou en Campanie, tout comme les ossuaires et leurs cou
vercles typiques des villanoviens existent à rome, Préneste ou dans divers sites
des collines albaines. C’est un moment fondamental car les caractéristiques
acquises perdureront, mais on ne saurait négliger les interactions et il faut dres-
ser un tableau nuancé. Cependant, il est sûr que la « révolution » villanovienne
toucha d’abord l’étrurie vers 900 et qu’elle est à la base de la formation des
grandes agglomérations villanoviennes étrusques, souvent installées sur des
sites vierges, aux dépens de nombreux villages « protovillanoviens » abandonnés.
en revanche, au cours du ixe s. le latium, en ton mineur, s’adaptera, mais davan-
tage sur le plan matériel et culturel que sur un plan « politique », en laissant
survivre une structure de villages indépendants qui ne paraissent pas avoir été
touchés par les tendances au synœcisme de type villanovien. il s’agit dans ce cas-
ci de croissance de sites déjà existants et non de créations, r. Peroni dans SR1,
7-37. rome, dans ce cadre, n’était qu’un simple village ou plutôt des villages
installés sur des collines distinctes qu’unissaient peut-être à un certain moment
de l’année des fêtes communes. C’est sans doute à cette date qu’il faut situer le
septimontium, avec des collines parmi lesquelles le Palatin n’a aucune primauté
et dont les habitants célébraient ensemble la clôture des semailles, fête qui exis-
tait encore à l’époque historique, Columelle ii 10, 8. elle n’apparaît même pas
dans la liste des. les nombreuses nuances à l’intérieur même de chaque région
ne permettent pas de généralisations hâtives, ainsi, il semble que les régions
albaines furent moins novatrices que celles centrées sur les collines de rome. on
ne saurait non plus utiliser les rites funéraires comme signes distinctifs et oppo-
ser crémation et inhumation, des ambivalences sont fréquentes. on trouve plu-
tôt le rite d’inhumation dans la « Fossakultur » latiale, mais il n’est pas absent
chez les populi Albani dans la liste donnée par Pline NH iii 69. le latium dans son
ensemble est encore au viiie s. dans une phase pré-urbaine. Dans la littérature
archéologique, on doit mentionner l’œuvre monumentale de e. Gjerstad – Early
Rome, 1953-1963 ‑ dont la chronologie pour la civilisation latiale est contestée
mais qui reste une base incontournable car sont consignés avec scrupule tous
les résultats des fouilles. ■
Romulus et ses successeurs immédiats 15
Les récentes fouilles du Palatin
Les fouilles menées depuis 1985 par Andrea Carandini ont permis de mettre au
jour des murs au pied du Palatin, dénommés par les inventeurs « murs romu-
léens », car datés du troisième quart du e s. On a retrouvé un fossé, une
route externe à la muraille, des bastions, une porte identifiée par Carandini à la
porte Mugonia qu’Ovide, Fastes VI 794, définissait comme « ante Palatini… ora
iugi », ainsi que des cabanes pour les vigies. Sous son seuil la porte contenait un
dépôt funéraire avec les restes d’une jeune fille. Il n’est pas impossible qu’il faille
penser à un rite de fondation avec sacrifice humain destiné aux Lares et à leur
mère ; plus tard on substituera des chiens aux humains. Cette muraille longeait
le bas de la colline, les fouilleurs ont mis au jour de grosses pierres jetées dans
la fosse de fondation. Carandini a interprété de manière rituelle ces lapides
qui auraient eu pour rôle de marquer le tracé du mur. En fait, c’est la tradition
littéraire qui lui permet d’interpréter cette enceinte car la colline ainsi protégée
n’est autre que le Palatin. À l’intérieur des murs s’étend une zone ample au sol
d’argile nu qui ne présente aucune trace d’habitat ou de nécropole et qu’il a
identifié au pomerium. Il s’agit de découvertes auxquelles la presse a donné un
très large écho.
Réexamen des données archéologiques d’autres fouilles
Cette exceptionnelle découverte a amené les archéologues à faire une révision
des matériels mis au jour antérieurement et à les étudier dans une autre optique.
Ainsi des fouilles inédites de M. Floriani Squarciapino au comitium ont mis au
jour les strates les plus anciennes qui remontent à la fin du e s. C’est là où
se réunissaient les représentants des curies au pied de l’arx. Sur le Capitole, un
dépôt votif, daté du milieu du e s., a été relié au culte de Jupiter Feretrius
fondé par Romulus qui aurait déposé les dépouilles du roi vaincu de Caenina,
les dépouilles opimes, dans ce qui serait le premier temple de la cité. Le fond du
Vélabre, marécageux, sans habitat jusqu’à Tarquin l’Ancien, commença à être
recouvert et pavé pour devenir une place dans la 1re moitié du e s. Les plus
anciens témoignages sur le Cermalus associables au culte de Vesta qui conser-
vait les feux de la cité, ont été retrouvés dans deux puits de l’aire sacrée. Il faut
dater les témoignages les plus archaïques de la fin du e et des débuts du
e s. Ce qui a été fouillé de l’aire de la Regia, la maison du roi, attribuée à
Numa, est resté inédit ; on y a trouvé des trous de piquets datés au Carbone 14
vers 679, mais rien n’autorise à aller au-delà de cette constatation. Des données
datables du e s. correspondent au lieu-dit des curiae veteres, c’est-à-dire à
l’endroit où, selon la tradition, Romulus installa les curies et où se déroulaient
les repas communautaires. Dans la « Vigna dei Barberini », au nord du Palatin,
les fouilleurs de l’École Française de Rome ont atteint un niveau daté entre le
e et le e s. et mis au jour une citerne d’époque archaïque. Les bouleverse-
ments infligés à la zone lorsqu’on construisit, à l’époque impériale, des murs de
soutènement rendent difficiles les investigations et les interprétations devraient
rester empreintes de prudence.
16 La royauté et la République
« Raison garder » des historiens pour interpréter
La plupart des spécialistes de la période royale la plus archaïque continuent à déclarer
que les conditions pour parler de civitas, c’est-à-dire d’une authentique cité-état, ne
seront remplies à Rome qu’à partir du milieu du e s. Nombreux sont les historiens
aussi bien italiens (entre autres Gabba 2001 ; Fraschetti 2007) qu’étrangers (Cornell
1995 ; Poucet 2000 ; Wiseman 2007) qui refusent les interprétations audacieuses pro-
posées par Carandini et souhaitent un constat des données des fouilles, mais sans
en induire des conclusions périlleuses pour une vraie connaissance de la naissance
de Rome. Le « battage » médiatique organisé autour des découvertes du Palatin n’a
pas été propice à un examen lucide et respectueux de la critique historique ; certes
on constate que les fouilles d’Andrea Carandini ont permis la mise à disposition
de données très riches et un nouvel éclairage sur des découvertesanciennes mais
sans donner un fondement concret à la geste de Romulus. On trouve une analyse
des hypothèses de Carandini dans Cornell 1995, 72 s. qui appelle à la prudence.
Jacques Poucet 2000, 165-189, avec une synthèse, argumentée et nuancée, souligne
combien les nouvelles découvertes sont importantes mais dénonce une utilisation
abusive de la tradition érudite (170-172) et remarque qu’en aucune façon on peut
affirmer que l’archéologie a rejoint la légende, car l’interprétation « romuléenne »
et « pomériale » de la découverte archéologique est beaucoup trop aléatoire. Il est
indispensable de consulter l’article qu’Augusto Fraschetti (Fraschetti 2007) a consa-
cré au compte-rendu de la publication de Carandini (2006) ; point par point, à par-
tir d’une excellente connaissance des sources et traditions, Fraschetti démonte des
affirmations historiquement indéfendables.
Que retenir ?
La vision classique d’une Rome née d’un synœcisme dont on trouve une expression
très élaborée dans E. Gjerstad, n’est pas confirmée par les faits, même si encore
récemment c’est une théorie qui prévaut dans la plupart des ouvrages consacrés
à Rome. Pourtant, l’idée d’une union de villages sur ce site n’est pas très crédible,
car la nature de lieux ne favorisait pas la formation d’un grand ensemble unitaire.
Le sol regorgeait de petits cours d’eau et les zones basses du Forum et du comi-
tium, très marécageuses, inondables et dangereuses, n’étaient pas du tout un lieu
idéal d’échange entre les différentes collines. En fait, ce sont les Tarquins qui réso-
lurent le problème avec la cloaca maxima. Quant au Septimontium, c’est-à-dire les
sept collines ou flancs de collines (dont nous possédons à l’époque historique une
liste de huit noms fournie par Antistius Labeo : Palatin, Velia, Fagutal, Suburra,
Germal, Oppius, Caelius et Cispius), il ne peut être considéré comme une partie
de Rome, mais plutôt comme une sorte de fédération de villages entre lesquels
certains (Palatin-Velia) avaient peut-être un rôle plus important. Lors des fêtes du
Septimontium, le 11 décembre, un sacrifice particulier était offert et pourrait être
la réminiscence d’une certaine prééminence du Palatin, prouvée par l’antique rite
des Lupercalia, fête d’origine très ancienne au cours de laquelle des jeunes gens
nus dits luperci tournaient autour du Palatin. Pour les e et e s., on parle d’une
situation fluctuante, proto-urbaine ou pré-urbaine, à mi-chemin entre le village
Romulus et ses successeurs immédiats 17
et la ville. Il est difficile d’aller au-delà et la sagesse veut qu’on enregistre toutes
les découvertes archéologiques, qu’on conserve en mémoire toutes les institutions
fossiles connues aux époques historiques, les récits légendaires transmis par la tra-
dition. Il faut ne pas perdre de vue que la chronologie, la liste des rois sont des
constructions érudites et postérieures qui contiennent des parts de vérité, mais
aussi beaucoup de zones d’ombre. Par ailleurs, il faut replacer Rome dans l’Italie,
ne pas négliger de prendre en compte les évolutions qui s’opéraient dans le reste
du Latium, en Toscane et en Ombrie où la « révolution villanovienne » avait amené
certaines communautés à se doter d’un pomerium. En conclusion, on ne doit pas
chercher à faire dire à l’archéologie plus qu’elle ne peut apporter, au risque d’appau-
vrir son message et de dévaloriser ses acquis.
Chapitre 2
Rome après Romulus
L e successeur de Romulus, Numa Pompilius, est présenté par la tradition comme
le roi pieux. Originaire de Sabine, il institua les grandes fêtes, les sacerdoces et
le calendrier. Tullus Hostilius est, pour la tradition, le guerrier, vainqueur d’Albe.
Ancus Marcius, petit-fils de Numa, reste dans la mémoire romaine associé à la
première fondation de la colonie d’Ostie. Il y a consensus pour dire que la « deu-
xième » partie de l’époque royale (opposée à la Rome primordiale), ne pose pas les
mêmes problèmes d’historicité, car la situation des sources est moins défavorable
avec quelques inscriptions, des traditions grecques et étrusques et une documenta-
tion archéologique beaucoup plus explicite (v. Poucet 2000, 191 s). À partir de 616,
les rois de Rome sont des Étrusques avec les deux Tarquins entre lesquels s’insère
Servius Tullius, défini comme « insertus » dans le discours de Claude au sénat de
Rome, la Table de Lyon (CIL XIII 1668 = ILS, 212).
Les Étrusques à Rome
C’est sans doute pour assurer la sécurité de leurs passages vers la Campanie que
les Étrusques s’établirent sur le site de Rome. Ils devaient contrôler la route, qui, de
l’Étrurie méridionale, longeait la côte en passant par le gué du Tibre, pratiquement
au pied du Palatin. L’autre voie traversait le Tibre à Fidènes et rejoignait Préneste
en contournant Rome. Il s’est sûrement agi d’une conquête, donc nécessairement
d’une défaite des habitants du site, épisode peu glorieux, escamoté par la tradition.
Encore récemment, les modernes faisaient coïncider les débuts authentiques de
Rome avec les rois étrusques, les époques antérieures se perdant dans des temps
légendaires, en dépit de tous les témoignages littéraires et de découvertes archéo-
logiques récentes qui n’ont pas réussi à redonner corps au récit traditionnel. En
effet, la situation de nos connaissances sur les premiers rois de Rome est loin d’être
limpide et d’innombrables problèmes persistent (v. Martinez-Pinna 2009, 16-17).
On suppose que des envahisseurs, guidés par des « condottieri », réussirent à
prendre le pouvoir (v. A.-M. Adam, « Des “condottieri” en Étrurie et dans le Latium
à l’époque archaïque ? », Latomus, 60, 2001, p. 877-889). Le chiffre de trois rois
étrusques transmis par l’annalistique est peut-être artificiel, il n’est pas impossible
qu’en réalité d’autres princes étrusques, de manière très temporaire, aient pris le
pouvoir à Rome. Heurgon 1993, 241 a souligné que la succession des rois étrusques
Rome après Romulus 19
proposée par l’annalistique est conforme à l’évolution des forces politiques en
Étrurie. Le premier Tarquin, d’origine corinthien, fils de Démarate, venait de
Tarquinies, métropole dont la puissance et le rayonnement précoces furent ensuite
contestés par Vulci, au début du e s. ; or c’est de Vulci qu’est parti Servius Tullius.
Tarquinies reprit le dessus sur Vulci et à Rome un Tarquin s’empara du pouvoir. Il
est difficile de penser à de simples coïncidences car, lorsque Chiusi s’imposa dans
l’Étrurie intérieure avec Porsenna, Rome, avec des épisodes rapportés de manière
très obscure par la tradition, dut repousser ce nouvel envahisseur, qui, au moins
durant quelques années, la domina. Il est aussi possible que Caeré qui, on le sait,
faisait payer un tribut aux Rutules d’Ardée, très intéressée par la route qui traversait
Rome, l’ait conquise de manière éphémère.
Les rois étrusques à Rome
les dates proposées pour ces règnes sont plus indicatives que précises, lucius
tarquinius Priscus, tarquin l’ancien, 616-579, servius tullius, 578-535, lucius
tarquinius superbus, tarquin le superbe, 534-510. Pour les détails sur ces rois
étrusques de rome, Martin 1982, 263 s. Particulièrement intéressante est l’étude
de o. de Cazanove, MEFRA, 1988, 615-648. on trouve en notes une partie de la
bibliographie, l’auteur réexamine les traditions étrusque et romaine à propos de
ces trois rois, en prenant comme point de repère la chronologie des bacchiades.
on s’accorde pour dire que le père de tarquin l’ancien était un émigré corinthien,
qui a fui la tyrannie de Cypsélos dont la prise de pouvoir est datée de 657 av.
J.-C. Pour o. de Cazanove, le règne de servius tullius ne fut qu’un « entracte »
dont la durée aurait été inversement proportionnelle à la densité et à l’impor-
tance des réformes menées à terme par ce roi. l’article de F. Zevi (Zevi 1995) sur
Démarate ouvre des horizons intéressants car il réintègre Démarate et ses descen-
dants dans le milieu économique et social qui était le leur, la classe des aristocrates
des cités grecques, pratiquant la prexis à travers la Méditerranée v. Mele 1979.
l’importance des richesses personnelles des tarquins, leur appartenance à une
culture grecque expliquent en partie la splendeur de leur règne et toutes les que-
relles qui suivirent la mort de tarquin le superbe pour des questions d’héritage. si
on peut légitimement cultiver l’incertitude sur la durée de ces règnes, en revanche,
on ne peut douter de leur authenticité. ■
La grande Rome des Tarquins
Les doutes de l’hypercritique sur la splendeur de la Rome étrusque ont été balayés
lors de l’exposition « La grande Roma dei Tarquini », en 1990 (v. une mise à jour
des connaissances dans Atti del XVI Convegno di Studi sulla Storia dell’Etruria.
« Gli Etruschi e Roma. Fasi monarchica e altorepubblicana », Rome 2009). Les rois
étrusques ont transformé Rome en une ville et une cité-état. À la fin du règne de
Tarquin le Superbe, Rome est entrée dans un monde « international », fortement
empreint d’hellénisme, mais rien ne la destine encore à un futur de caput mundi.
Le règne de Tarquin l’Ancien est un moment-charnière car il va permettre à Rome
de structurer l’organisation politique de la Ville et de s’ouvrir à un monde neuf,
20 La royauté et la République
plus cosmopolite, grâce à la médiation de ce fils d’un émigré grec et d’une noble
étrusque. Les bouleversements les plus évidents dont l’archéologie conserve le
témoignage ont transformé Rome.
L’organisation urbaine
Le début de la construction de l’enceinte de Rome se situe sous le règne du premier
roi étrusque et Servius Tullius la compléta (encore incontournable Säflund 1932 ;
Roma medio-repubblicana 1973, 7-14). Son tracé correspondait au contour du
pomerium. Tarquin l’Ancien commença à faire assécher le Forum avec l’installation
d’un réseau de petits égouts, ce qui permit une meilleure communication entre les
différentes collines. La cloaca maxima de Tarquin le Superbe, en réseau souterrain,
unifia tous les égouts, bénéficiant, selon Tite-Live, de la maîtrise des techniques
hydrauliques apportées par les « ingénieurs » étrusques. L’archéologie prouve que
c’est à ce moment-là que le Forum fut pavé et servit désormais exclusivement pour
des fonctions politiques, religieuses et sociales. L’espace tout autour du Forum
fut concédé pour des boutiques destinées à des denrées non-alimentaires et il n’y
avait plus sur le Forum de sépultures ou d’habitations sporadiques. C’est bien en
plein Forum que se fera le « coup d’État » de Tarquin le Superbe contre Servius
Tullius. Même si la tradition voulait que dès Romulus et Titus Tatius, le Forum et
le Capitole aient eu un rôle politique, en fait ce n’est que sous les Tarquins que la
structure moderne de la Ville se dessina. Le Forum Boarium fut, plus que jamais,
spécialisé comme marché aux bestiaux (Coarelli 1988) et un espace fut réservé
pour les jeux, le circus maximus.
Les sanctuaires
C’est sur le plan religieux, avec l’édification de temples, que la symbolique d’une
nouvelle organisation de Rome est la plus forte, même si les Tarquins furent atten-
tifs à ne pas intervenir de manière intempestive dans le champ d’une religiosité très
conservatrice. Sur le Capitole est construit le temple à Jupiter Optimus Maximus,
à Junon et à Minerve qui supplantent les vieux cultes et l’archaïque triade Jupiter,
Mars et Quirinus. Les sources permettent de connaître ce temple dont la construc-
tion fut décidée par Tarquin l’Ancien, à la fin de son règne et réalisée par Tarquin le
Superbe qui aurait ainsi dépensé le butin pris lors du sac de Pometia. La consécra-
tion définitive eut lieu en 509, après la chute de la royauté. L’histoire de la colline
et des constructions qui le recouvraient est tumultueuse, depuis le grand incen-
die de 83 av. J.-C. jusqu’à l’époque moderne durant laquelle le Capitole fut spolié
et servit de carrière, alors que la forme même de cette colline se transformait au
cours des siècles. Il reste peu de matériel qui date de l’époque étrusque, sinon cer-
tains éléments architectoniques de terre cuite, sporadiques, de la seconde moitié
du e s. (La grande Roma dei Tarquini, 68 s.), mais on sait que sa décoration archi
tectonique était fastueuse avec un quadrige de Jupiter dont la réalisation fut confiée
à l’atelier d’un artiste célèbre de Véies, Vulca. D’autres temples sont rattachés par
les sources aux rois étrusques parmi lesquels les temples mis au jour au Forum
Boarium sous l’église de S. Omobono prennent une importance particulière. Sous
Rome après Romulus 21
le règne de Servius, un sanctuaire fut dédié à l’antique culte de Mater Matuta, divi-
nité liée à l’emporium sur les rives du Tibre et associée à Fortuna. On n’est pas en
mesure de dire si, comme à l’époque postérieure, il y eut deux temples ou un seul.
Après sa destruction totale lors des troubles à la fin de l’époque royale, les décora-
tions architectoniques furent arrachées, déposées sur le côté et le tout recouvert
de 30 000 m3 de terre prélevée sur les pentes du Capitole. Dès le début du e s., on
reconstruisit au même endroit, mais sur un haut podium artificiel, deux temples
dédiés à Mater Matuta et à Fortuna (v. Champeaux 1982). La bibliographie sur
les découvertes réalisées à partir de 1937 dans ce qu’on appelle « l’area sacra di
S. Omobono » est considérable car les explorations ont continué sur le site à une
profondeur de 6 mètres afin de retrouver les structures du temple archaïque et
de mettre au jour et comprendre la prodigieuse décoration du temple. Tout aussi
extraordinaire que celle du temple du Capitole, elle comportait une composition à
sujet mythique avec plusieurs personnages représentés aux trois-quarts de la taille
normale. Toute la production plastique du temple de S. Omobono est en syntonie
parfaite avec la production de tradition grecque et gréco-orientale contemporaine.
Il est probable que les artistes de très haut niveau venus de Grèce et d’Orient pour
travailler en Étrurie à Tarquinia, Vulci, Caeré ont été appelés à Rome pour embellir
la ville. L’archéologie confirme ce qu’écrivait Tite-Live pour le temple du Capitole
(I 56, 1), « dans son désir d’achever le temple, Tarquin… fit venir des ouvriers de
toute l’Étrurie » et on en voit aujourd’hui les restes dans le musée du Capitole.
Chapitre 3
Société et institutions.
Début de la conquête
du Latium
La société
Les gentes
Le fondement de la société de la Rome d’époque royale est constitué par les
gentes. La gens est une cellule de base d’organisation archaïque des commu-
nautés villageoises, elle correspond à un agrégat de familles qu’unit un ancêtre
commun qui a donné son nom à cette gens, c’est le gentilice que portent tous
les membres qui la composent. À la tête de chaque famille dont l’assemblage
forme la gens, on trouve le pater familias. Tous, dans la famille, sont soumis
à son pouvoir absolu, la patria potestas qui, dès l’origine sans doute, incluait
le droit de vie et de mort (vitae necisque potestas) dans le cadre de la famille.
La gens avait un culte et une sépulture en commun, mais, en revanche, elle ne
possédait pas de terre commune. La propriété privée, dès le début, semble avoir
été un fait acquis et la tradition nous montre Romulus qui distribue v iritim (par
homme) les terres conquises. En revanche, plus tard, comme on le constate
dans la Loi des XII Tables, la familia et non la gens est devenue la base de la
société. À côté des membres de la famille, on trouve les clientes (clients). Les
juristes débattent depuis longtemps sur l’origine de la clientèle (Gabba 1991
et Rouland 1979, 33 bibliographie et discussions sur les chapitres de Denys,
II 9-10, qui énumèrent les devoirs des patrons et des clients dans le contexte
de la constitution de Romulus). Les clients se situaient dans une position
de dépendance par rapport à leurs patrons auxquels les liait un engagement
moral garanti par la Fides (bonne foi). Les clients devaient l’obéissance, mais
en échange leurs patrons leur assuraient une totale protection. Des rapports
analogues à ceux d’un père avec son fils seront formalisés plus tard dans la Loi
des XII Tables ; De Martino 1979, 681-682 a souligné l’archaïsme du phéno-
mène et montré que ce groupe subordonné était rattaché à la gens car il rele-
vait de la sphère familiale et domestique. À une époque postérieure, les clients
Société et institutions. Début de la conquête du Latium 23
augmenteront essentiellement par le biais d’affranchissement d’esclaves. Les
clients dans les temps les plus anciens étaient peut-être de petits paysans aux-
quels les chefs de familles avaient attribué des lopins de terre. Cette tradition
a été préservée dans Festus (Pauli excerpta 289, I-2 Lindsay) qui confirme que
les senatores (patriciens) assignèrent des lots de terre aux « tenuioribus (petites
gens) ac si liberis propiis », et reçurent le nom de patres. Pour l’époque royale
aucun chiffre ne permet de mesurer l’importance numérique de cette clientèle.
De Martino 1979, 702 relativise le nombre d’individus touchés par ce statut et
ne pense pas qu’il faille prendre au pied de la lettre les chiffres avancés par la
tradition qui voudrait que le Sabin Atta Clausus (ancêtre de la gens Claudia)
soit venu s’établir à Rome avec 5 000 clients. On leur aurait attribué au-delà de
la rivière Aniene deux jugères de terre par tête et leur chef en reçut 25 (v. Cels
Saint-Hilaire 1995, 59-63). Le chiffre de 5 000 est sans doute suspect et pour-
rait signifier « beaucoup » car on retrouve un nombre analogue (4 000) pour le
nombre de clients que les Fabii pouvaient aligner dans une guerre privée contre
Véies.
Patriciat et plèbe
Il est difficile de comprendre comment s’est formée la distinction en deux groupes,
patriciat et plèbe, mais la démarcation entre les deux n’est pas aussi ancienne que
Rome. Elle n’est pas raciale et n’est pas née de l’opposition entre des habitants d’ori-
gine du terroir et des conquérants.
La plèbe
À l’origine, elle était exclue de l’organisation gentilice, certains ont supposé qu’elle
était une multitude qui pourrait avoir son origine dans des individus installés à
Rome grâce à l’asylum (refuge) accordé par Romulus. Sans doute est-il prudent
de conclure que le recrutement des membres de la plèbe a été multiple, œuvre du
temps face à un patriciat qui se fermait en caste et se définissait de manière de plus
en plus rigide.
Le patriciat
D’innombrables thèses ont été élaborées pour comprendre sa constitu-
tion mais le patriciat s’est sans doute constitué peu à peu en tant que classe.
A. Momigliano (An interim Report on the Origins of Rome, JRS, 53, 1963, 95-121
= Terzo contributo alla storia degli studi classici e del mondo antico, Rome 1966,
641-64) a souligné que l’émergence de certaines gentes se fit « en monopolisant
graduellement des droits religieux et politiques, jusqu’à ce que la crise de la
monarchie leur fournît l’occasion de prendre complètement en mains les rênes
du gouvernement ». Cette clé de lecture permet d’éclairer la crise des débuts de
la République, mais aussi la persistance de certaines coutumes après l’abolition
de la royauté. Certaines survécurent pendant toute l’époque républicaine ; ainsi
était réservé aux seuls patriciens le droit de nommer un interrex, d’appartenir
à la confrérie des saliens, de revêtir les fonctions de rex sacrorum et de curio
maximus.
24 La royauté et la République
Les institutions
L’organisation des citoyens
Les tribus
De multiples hypothèses, dès l’Antiquité, ont voulu rendre compte de la division
en tribus et de leurs noms : Tities (ou Titienses), Ramnes (ou Ramneses), Luceres.
Les Romains croyaient à un partage ethnique entre Latins, Sabins et Étrusques
fondus dans le synœcisme de Romulus. On a aussi avancé l’hypothèse d’une divi-
sion topographique (Palatin, Esquilin, Caelius). Leurs noms sont la transcription
étruscisée de noms latins préexistants ; elles furent donc créées avant l’arrivée des
rois étrusques. Une importante réforme des tribus est attribuée à Servius Tullius.
Les tribus étaient divisées en curies.
Les curies
Chaque tribu en comportait dix, mais seuls huit noms nous sont connus. À la tête
de la curie, il y avait un curio, sorte de président. Des cultes et des sacrifices prati-
qués en commun unissaient tous les membres d’une même curie. Toutes les curies
honoraient ensemble Juno Quiritis, la déesse des curies, et leur vie religieuse était
coordonnée par un curio maximus, toujours patricien. À une date qu’on ne saurait
préciser, tous les sièges des curies furent regroupés à l’est du Palatin. Ces curies
servaient sans doute pour la répartition des charges militaires.
Les comices curiates
Ils étaient l’assemblée populaire convoquée et présidée par le roi. Il est pratique-
ment impossible de connaître leur composition et les modernes ont échafaudé
maintes hypothèses, souvent antinomiques, les uns supposant que tout citoyen
pouvait prendre place dans les comices curiates alors que pour d’autres les curies
n’étaient pas ouvertes aux familles non-patriciennes.
Le sénat
La tradition veut qu’il s’agisse d’une création de Romulus. Cette assemblée aurait
compris à l’origine cent membres, nombre qui augmenta avec l’extension du ter-
ritoire de Rome pour parvenir à trois cents sénateurs. Le sénat rassemblait les
patres des familles les plus influentes, mais il est difficile de savoir quels étaient,
à l’origine, leurs pouvoirs réels. Cependant, quelques éléments sont certains : leur
rôle au moment de l’interregnum, car lorsqu’il fallait nommer un successeur, les
auspices à la mort du roi revenaient au sénat. On disait « res ad interregnum redit »
ou « auspicia ad patres redeunt ». Le sénat, dépositaire durant cette vacance royale
des auspicia, assurait la continuité. Les patres possédaient l’auctoritas, notion liée à
l’idéologie archaïque et inséparable de l’interregnum. Ce pouvoir concernait davan-
tage la sphère religieuse que la capacité d’intervention dans le domaine politique qui
restait entièrement dans les mains du roi qui décidait seul, aussi bien pour les décla-
rations de guerre que pour les traités. Le sénat n’avait que des fonctions consulta
tives, c’était un consilium regum. Il n’était pas obligatoire pour le roi de le consulter,
mais ne pas lui demander conseil c’était, tel Tarquin le Superbe, agir en tyran.
Société et institutions. Début de la conquête du Latium 25
Le roi
Les mécanismes d’accession à la royauté
La monarchie n’était pas héréditaire, mais la tradition transmise par les Annalistes
d’un roi élu par l’assemblée du peuple, choix ratifié par le sénat, est peu crédible.
La procédure d’investiture du nouveau roi par les comices centuriates, telle que la
tradition l’a transmise reste suspecte. Il est tout de même intéressant de constater
que pour les Romains d’époque républicaine le pouvoir du roi émanait du peuple
(Martin 1982, 45 s. Certains faits sont incontestables, l’origine de l’interregnum
remonte sûrement à l’époque royale et il survécut jusque sous la République. On
y avait recours dans le cas où les deux consuls mouraient ou abdiquaient en cours
d’année. À la mort du roi, les patres sélectionnaient dix d’entre eux qui avaient
pour mission de chercher un candidat apte à subir les auspices.)
L’origine et l’étendue des pouvoirs du roi. la vision traditionnelle voudrait un roi
contractuel flanqué d’un sénat dépositaire de la souveraineté, mais, aujourd’hui,
la plupart des historiens et des juristes pensent que le roi possédait un pouvoir
absolu. le roi était doté de l’imperium, notion impossible à traduire sinon par
une périphrase, il avait une puissance absolue, sans partage, discrétionnaire dans
les sphères civile et militaire. l’imperium lui était conféré par effet conjugué de
deux actes, l’inauguratio (c’est-à-dire l’opération augurale) et l’auspicatio (la prise
des auspices) v. a. Magdelain, Recherches sur l’« imperium », Paris, 1968. l’augur, le
prêtre qui incarnait la force naturelle et la communiquait par le toucher, apposait
sa main droite sur la tête du roi. la volonté des dieux se manifestait par l’auspicium
qui consistait en une observation des vols des oiseaux et autres signes par lesquels
Jupiter faisait savoir si le roi présomptif était apte à régner. Plus les structures gen-
tilices s’affaiblirent, plus le roi put s’imposer et les rois étrusques, tels les tyrans
grecs, leurs contemporains, s’appuyèrent sur le peuple aux dépens des grandes
familles nobles. les pouvoirs religieux étaient fondamentaux, les historiens
insistent sur les éléments magiques de ce pouvoir religieux qui ne fut pas transmis
aux consuls après l’abolition de la royauté mais passa au rex sacrorum, nommé à
vie, qui devait être consacré par inauguratio. la signification religieuse de la fonc-
tion royale était encore accentuée par des attributs qui matérialisaient l’imperium.
Douze licteurs armés de la hache le précédaient, la chaise d’ivoire (sella curulis), la
toge de pourpre (toga picta), le sceptre orné d’un aigle et la couronne d’or étaient
autant de symboles prégnants. le roi, prêtre suprême, avait pour tâche de fixer le
calendrier de l’année. on attribue à numa la création d’un calendrier de douze
mois qui remplaçait celui de dix mois créé par romulus (v. a. storchi Marino, Numa
e Pitagora-Sapientia constituendae civitatis, naples 1999). le roi, après que les pontifes
mineurs lui avaient annoncé l’apparition de la nouvelle lune, faisait un sacrifice
à Junon et la reine à la déesse de la regia, la maison du roi. ensuite, il réunissait
le peuple et un pontife mineur annonçait combien de jours manquaient avant de
parvenir aux nones (le 5 ou le 7). le jour des nones, le roi lui-même prescrivait
les fêtes à célébrer dans le mois, quels jours seraient fastes (F) ou n éfastes (n).
le roi décidait seul des jours qui seraient adéquats pour traiter des affaires
publiques. le 24 février était celui du regifugium, la fuite du roi, rite très archaïque
26 La royauté et la République
de signification magique correspondant à la fin de l’année. indissociables de ses
pouvoirs religieux, le roi avait des pouvoirs judiciaires. il disait le droit en tant que
prêtre, mais sans interférer dans la famille où le pater familias conservait tous ses
pouvoirs sur les membres de la famille. le roi pouvait sans doute s’arroger le droit
d’évoquer devant son tribunal les affaires qui auraient pu troubler l’ordre public.
C’est dans cette perspective qu’on peut replacer à l’époque du roi numa l’affaire
de la gens Horatia. Des leges regiae écrites existaient sans doute comme le prouve un
texte épigraphique mis au jour en 1899, sous la Pierre noire (Lapis Niger) qui se
trouve encore sur le Forum, document essentiel pour mesurer le caractère religieux
de la royauté romaine. il s’agit d’une loi sacrée, gravée sur un cippe, datée de la fin
du vie s., qui indique des prescriptions rituelles et les précautions à p rendre pour
éviter des auspices défavorables lors des activités du roi sur le comitium. le cippe,
retrouvé in situ, vraie relique, appartenait à un ensemble monumental reconstruit
plusieurs fois. le texte CiL i2 iv 1, à une époque de très faible alphabétisation,
n’avait sûrement pas un rôle d’information pour d’éventuels lecteurs, mais plu-
tôt une charge magique, il appartenait à un petit sanctuaire à l’air libre, dédié à
vulcain, culte fondé selon la tradition par romulus (v. heurgon 1993, 205 s.,
G. Dumézil, « sur l’inscription du lapis niger », in Mélanges J. Lebreton, Recherches
Religieuses, 32, 1952, 17-29 = REL 36, 1958, 109-111. M. lejeune, « note sur la
stèle archaïque du Forum », in Hommages Grenier, bruxelles-berchem 1962, 1030-
1039. Coarelli 1983, 178-188). ■
Les réformes de Servius Tullius
Le personnage et le contexte
La Tombe François. un document iconographique exceptionnel, daté du
ive s. a.C., la peinture murale de la tombe François de vulci, confirme la vulgate
romaine v. heurgon 1961, 64-66, 306-309 ; F. Coarelli, Dial. Arch. 1983, 43-69 ;
D. briquel, Regard des autres. Les origines de Rome vues par ses ennemis (début ive siècle
/ début du ier siècle), besançon 1997, en part. 57-116 ; Poucet 2000, 193-309 :
essentiel de la bibliographie et des diverses interprétations de ces fresques. les
inscriptions sont rassemblées in CiE 5247-5257. sur une des parois de la tombe
on voit un certain Cn. tarquin de rome (Cneve Tarchu Rumach) assassiné par des
vulciens, les frères vipenna, alliés de Mastarna (= servius tullius). l’épisode dont
les images sont transmises par la tombe François est confirmé par le récit de l’em-
pereur Claude selon lequel Mastarna était le nom étrusque de servius tullius (CiL
xiii 1668) réélaboré par tacite, Ann. xi 23-5, cf. un fragment de Festus 486 l. les
frères vibenna avaient des liens particuliers avec servius tullius. selon Claude qui
avait accès au ier s. à des sources étrusques qui ont disparu, servius tullius aurait
été sodalis fidelissimus de Caelius vibenna, à une date incertaine selon tacite, Ann. iv
65. sur une autre paroi du tablinum de la tombe François, on reconnaît, grâce aux
inscriptions, Macstrna (= Mastarna) qui délivre un certain Caile vipinas (Caelius
vibenna) dont le frère aule vipenas (= aulus vibenna) est en plein combat. un
tesson de bucchero daté du vie s., trouvé à vulci, fut dédié par aulus vibenna,
Société et institutions. Début de la conquête du Latium 27
identifié à l’ami de servius tullius. une coupe à figures rouges de fabrication de
vulci portait aussi le nom de aulus vibenna. Malgré la différence de prénom, on
identifie Cn. tarquinius à tarquin l’ancien, à moins que, comme le pense Paul
M. Martin, plusieurs tarquins et non deux aient régné sur rome. en fait, on a
bien affaire à des personnages réels, dont le souvenir a été transmis par plusieurs
traditions, l’une romaine et l’autre étrusque, ce qui expliquerait les points obscurs
que nombre de commentateurs ont relevés. ■
Le roi Servius est un personnage mystérieux, un apatride parfois considéré comme
un ex-esclave, un servus, mot dont dériverait son nom. Heurgon 1993, 244-247
propose une synthèse des hypothèses émises à propos de ce roi. Présenté comme
un véritable « condottiere », il conçut de grandes réformes car, par son origine,
il n’était pas sensible au poids des coutumes romaines. Son règne est considéré
comme très positif par la tradition qui en fait la source d’institutions qui vont
être la base de l’état romain. Plusieurs motifs peuvent être invoqués pour jus-
tifier le besoin de réformes à l’arrivée au pouvoir de Servius ; le contexte histo
rique rendait indispensable un recensement des hommes libres car les besoins en
hommes mobilisables étaient d’autant plus importants que, partout, les méthodes
de combats évoluaient en armée des hoplites. On prête à Servius l’intention
de briser le carcan de la vieille organisation, curies et comices curiates, encore
dans les mains des gentes. L’antique classification de la population dans les tri-
bus romuléennes et les curies gentilices ne répondaient plus aux nécessités du
temps et d’une société en pleine mutation. L’idée innovante aurait été de créer
de nouvelles tribus qui recensaient les hommes libres et leur fortune en fonction
du domicile et non plus de leur appartenance familiale. Ainsi, on augmentait le
nombre de citoyens mobilisables et on intégrait dans la cité tous ceux que l’ex
pansion économique avait attirés à Rome.
Les réformes attribuées à Servius Tullius
Pour faire le point sur l’ensemble de ces réformes et les discussions qu’elles sus-
citent, v. Martinez-Pinna 2009, 78 s.
La réforme de l’armée
Dès le début du viie s. en Grèce, les méthodes de guerre se transformèrent de
manière radicale et ces changements ont atteint l’italie du sud dès 625 et l’étrurie
au vie s., sans doute de manière graduelle (v. M. torelli, L’introduzione della tattica
oplitica, DialArch. viii, 1974-1975, 13-17). Dès 600, on connaît des représentations
de la phalange et malgré les réticences des historiens à faire de servius tullius le
créateur de la légion d’hoplites, cf. détail de ces théories dans heurgon 1993, 248
et 254-255 et toynbee 1965, 506-511, il est difficile de récuser le témoignage des
sources antiques, essentiellement Diodore de sicile xxiii 2 et l’ineditum vaticanum 3,
publié par h. von arim dans Hermes 27, 1892, 121, qui créditent les étrusques de la
28 La royauté et la République
transformation des modes de combats des romains. les étrusques leur auraient
appris à utiliser les armes de bronze et à former des phalanges, v. C. saulnier,
L’armée et la guerre dans le monde étrusco-romain, Paris 1980. l’archéologie apporte
une confirmation puisque les monuments figurés et les objets mis au jour lors de
fouilles à rome et dans sa région prouvent que ce type d’équipement des armées
était courant vers 500. vers le milieu du vie s., les romains ont adopté une nouvelle
stratégie avec une infanterie (les hoplites) qui était dotée d’un armement lourd et
allait au combat en rangs serrés. il était désormais impossible de faire la guerre à
la manière homérique avec un noble juché sur son char, entouré de ses fantassins,
même si le char conserva une valeur idéologique, symbolique, comme le prouvent
les trouvailles d’éléments de chars dans des tombes aristocratiques de l’étrurie
jusqu’à la fin du vie s. ■
Seul un souci de clarté dans l’exposition amène à distinguer les aspects poli
tiques et militaires des réformes serviennes. Une authentique modernisation et
une « mise aux normes » de l’armée romaine étaient indispensables et c’est sans
doute Servius Tullius qui a décidé l’usage systématique de l’équipement hopli
tique, connu de Rome depuis le début du e s. La tradition le crédite aussi d’une
réforme de la cavalerie, il augmenta le nombre des centuries, mais ne put trans-
former de manière radicale le mode de recrutement car les nobles conservaient
le privilège du combat à cheval. Servius tenta aussi de rompre les liens entre les
chefs patriciens et leurs bandes armées et constitua un collège d’officiers, les tri-
buns militaires, qui commandaient à tour de rôle la légion. Toute la population
libre devait être enregistrée en catégories que différenciait la fortune terrienne ;
en dérivait une classification à des fins militaires dans laquelle chaque citoyen
contribuait à la défense de la cité en fonction de sa richesse (v. Lo Cascio 2001,
576 s.). L’idée n’était pas neuve et déjà à Athènes, en 590, Solon avait instauré un
système timocratique. Servius divisa le peuple romain en cinq classes censitaires
avec un système qui permettait non seulement une division selon la richesse,
mais aussi par âge, puisqu’il y avait un nombre égal de centuries de iuniores (de
17 à 45 ans) et de seniores (de 46 à 60 ans). Au-delà de la précision des chiffres
et de leurs transformations en monnaie de comptes (Rome, à cette date, évaluait
les fortunes en arpents de terre et en têtes de bétail Heurgon 1993, 251), on peut
supposer que le rapport entre les patrimoines des différentes classes est exact
La première classe réunissait tous ceux qui possédaient au moins 100 000 as,
la deuxième, 75 000, la troisième, 50 000, la quatrième, 25 000 et la cinquième,
10 000. Chaque citoyen s’équipait à ses frais en fonction de son patrimoine, quant
à ceux qui n’avaient rien à déclarer, les capite censi, ils étaient dispensés de ser-
vice militaire et versés dans une centurie unique sur un total de 193 centuries,
chiffre qui ne correspond pas nécessairement au nombre de centuries créées à
l’époque de Servius. Certains historiens pensent que la réforme de Servius ne
comportait qu’une division en deux groupes de citoyens : la classis, c’est-à-dire
la minorité qui avait les moyens de financer un équipement complet d’hoplite et
l’infra classem qui regroupait tous les autres (hors les capite censi) qui n’avaient
qu’un équipement léger.
Société et institutions. Début de la conquête du Latium 29
Les comices centuriates
La réunion de ces centuries en assemblée centuriate représentait l’aspect politique
de la réforme ; convoqués au son des trompettes, toujours tenus hors de la cité
et du pomerium, au Champ de Mars, ils continuèrent à symboliser la « nation en
armes ». En réformant l’armée, Servius avait installé un système censitaire p
uisque
les membres des différentes centuries n’avaient pas les mêmes droits politiques.
Chaque centurie représentait une voix lors des votes et tous les capite censi
étaient inscrits dans une seule centurie et ne pesaient qu’une unique voix alors
qu’ils étaient les plus nombreux. Si certains historiens doutent qu’il faille attri-
buer à Servius ce système censitaire, il est cependant probable que la tradition est
crédible même s’il est évident que l’organisation complexe décrite par les Annales
est postérieure. Ce n’est qu’en 443 qu’un magistrat ad hoc, le censeur, accomplit
les opérations du cens.
La création des tribus territoriales
C’est l’autre grande réforme attribuée à Servius. Le terme « tribu » existait, mais,
depuis Romulus, il avait une signification génétique. Servius, en décidant d’une
nouvelle base de répartition basée sur le domicile et non plus sur l’appartenance
à une gens, ébranlait les cadres traditionnels. Fabius Pictor (frg. 9 P) affirmait
qu’il créa les quatre tribus urbaines (Palatina, Suburana, Esquilina, Collina),
d’autres le créditent de plusieurs tribus rurales, dix-neuf tribus rurales pour-
raient avoir existé dès l’époque royale (Martinez-Pinna 2009, 79-85). Le pro-
blème des tribus et de leur rapport avec les centuries est très complexe (Cornell
1995, 173-197).
De nombreuses autres initiatives
Maintes réformes ont été attribuées à Servius comme la distribution de terres à
des citoyens pauvres, récupérées sur des territoires récemment acquis. Certaines
institutions religieuses lui sont rattachées comme les compitalia, les paganalia
(Cels-Saint-Hilaire 1995, 88, 120), ainsi que la construction de temples (Fortuna
et Diane sur l’Aventin). Lui que certaines légendes faisaient naître de Vulcain
aurait introduit à Rome le culte de Vulcain. Le règne de Servius représente une
phase essentielle dans l’évolution qui a conduit à la chute de l’État monarchique et
à l’instauration d’un régime détaché des contraintes ancestrales. Ses r éformes ont
porté des coups rudes à l’organisation gentilice de la société archaïque romaine.
Son action est en phase parfaite avec le contexte contemporain d’autres cités, en
particulier étrusques, dans lesquelles des rois sont remplacés par des m agistrats.
Population, territoire, conquête du Latium
Les chiffres de la population à la fin de l’époque royale
Les chiffres transmis par les sources sont très divergents par rapport aux calculs
réalisés par les historiens sur diverses bases (Cornell 1993, 205 s).
30 La royauté et la République
Chiffres du census d’après les sources aux vie et ve siècles
Règne de Servius 80 000 Fabius Pictor apud T.L. I 44,2
84 700 Denys iv 22,2
83 000 eutrope i 7
508 130 000 Denys v 20
498 150 700 Denys v 75
493 110 000 Denys vi 96
474 103 000 Denys ix 36
465 104 714 t.l. iii 3
459 117 319 t.l. iii 24. eutrope i 16
Si, pour l’époque du roi Servius, les chiffres avancés par Fabius Pictor devaient
servir de base, 80 000 citoyens auraient été mobilisables, estimation inacceptable
car elle supposerait une population d’au moins 250 000 habitants. Les chiffres pro-
posés par C. Ampolo, DialArch, 1980, 27-30 sont conformes aux hypothèses de
Beloch 1926, 217 s. à partir de méthodes d’enquête différentes et il est raisonnable
de penser que la Rome du e s. avait une population de 20 000 à 30 000 habitants,
résultat compatible avec ce que l’on connaît pour d’autres cités. Cependant, il ne
faut jamais perdre de vue que tout calcul démographique pour l’antiquité reste
hypothétique et les pages de Heurgon 1961, 176-180 consacrées à Caeré repré
sentent une leçon méthodologique exemplaire.
Le territoire
La dimension des principales cités du Latium
Un certain consensus chez les historiens modernes s’est établi sur les chiffres pro-
posés par Beloch 1926, 169 s. pour évaluer l’extension du territoire romain à la
fin du e s. (822 km2), mais F. Coarelli in SR1, 321 juge ces chiffres inacceptables
et propose pour l’ager romanus archaïque 2 000 km2. La représentation graphique
comparative entre Rome et les principales cités du Latium qu’a réalisée Cornell est
très parlante et montre qu’à la fin de l’époque royale, Rome est la cité qui contrôle le
territoire le plus vaste, soit les deux tiers du Latium Vetus. Rome a vu son extension
multipliée par sept entre le début de l’époque royale et la fin du e s.
La croissance de Rome, légende et réalité
Récits légendaires et faits historiques. il est difficile dans les Annales de trier les
fausses et les vraies victoires qui se mélangeaient lorsque, dans les banquets, on
chantait des hymnes à la gloire des ancêtres (carmina convivalia), sorte de chansons
de geste qui perpétuaient dans la mémoire collective des exploits enjolivés par
les ans. Cette coutume avait disparu depuis des lustres, mais Cicéron (Brut. 75)
comme Caton l’ancien, le regrettait. Comment accepter sans critique les portraits
de romulus, tullus hostilius, rois belliqueux et conquérants selon la tradition.
nombre d’historiens doutent de l’historicité de ces récits. Quel crédit accorder