Un Bouleversant Rendez-Vous.
Un Bouleversant Rendez-Vous.
CATHERINE BENAZERAF
© 2010, Cathy Williams. © 2012, Traduction française :
Harlequin S.A.
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© 2010, Cathy Williams. © 2012, Traduction française : Harlequin S.A.
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1.
— Non, non et non ! Il est hors de question que je supporte cette femme. Elle a de la moustache !
Confortablement calé dans son fauteuil roulant, que l’on avait poussé près d’une baie vitrée
d’où il pouvait admirer une partie de son vaste domaine, James gratifia son filleul d’une
expression horrifiée.
— Ce dragon serait plus à sa place dans un centre de redressement pour adolescents, reprit-il.
On dirait un lutteur de sumo. Qui plus est, elle est dotée d’une voix de stentor. Je ne comprends pas
que tu aies envisagé, ne serait-ce qu’une seconde, de me confier à ses soins !
A soixante-douze ans, il n’allait pas commencer à s’en laisser conter par qui que ce soit ! Fût-ce
par Andreas ! Son filleul adoré était négligemment appuyé au chambranle de la porte, les mains
enfoncées dans les poches de son jean, et recevait sa diatribe avec une apparente patience.
Celui-ci poussa pourtant un profond soupir et traversa la pièce pour venir se planter à côté de
son parrain, devant la fenêtre.
Aux douces lueurs du soleil couchant, les paisibles vallons qui s’étendaient à perte de vue sous
ses yeux prenaient la perfection d’un paysage de carte postale.
La somptueuse maison, l’immense domaine, tout cela et bien plus encore, Andreas savait qu’il
devait à la générosité du vieil homme de pouvoir en profiter. Jamais son propre père n’aurait pu
lui offrir un tel mode de vie.
Ce dernier avait été le chauffeur attitré, et homme de confiance, de James Greystone, qui l’avait
embauché à une époque où il n’était guère facile pour un immigrant de trouver du travail en
Angleterre.
Lorsque, deux années plus tard, la mère d’Andreas était venue rejoindre son mari, l’homme
d’affaires britannique lui avait également trouvé un emploi. N’ayant pas d’enfants, il avait toujours
considéré Andreas comme son propre fils.
Ce dernier se souvenait parfaitement que très tôt, James leur avait affirmé, à ses parents et à lui,
qu’il avait des qualités précoces et des dons hors du commun. En conséquence, il avait tenu à
inscrire Andreas dans les meilleures écoles afin qu’il ait la possibilité de développer ses talents.
L’essentiel de ce qu’il était, et de ce qu’il possédait, Andreas le devait à celui qui était devenu
son parrain. Cependant, leur relation n’était nullement fondée sur la seule reconnaissance. Andreas
éprouvait un amour profond et sincère pour le vieil original au caractère souvent ombrageux, et
celui-ci lui rendait bien son affection.
Malgré tout, il arrivait parfois — comme en ce moment — que ce dernier se montre
particulièrement difficile.
— C’est la vingt-deuxième postulante, James !
Son parrain s’enferma dans un silence boudeur pendant qu’un verre de porto — auquel il n’avait
théoriquement pas droit — lui était servi par Maria, sa fidèle gouvernante, à son service depuis
plus de quinze ans.
— Je sais, finit-il par rétorquer. De nos jours, il est quasi impossible de trouver du bon
personnel.
Andreas s’efforça d’ignorer le sens de l’humour du vieil homme. Il n’était pas question de lui
prêter une oreille complaisante, et de le laisser tourner en dérision la recherche de celle qui aurait
pour mission de l’aider dans ses tâches administratives, de superviser ses exercices physiques, de
le conduire à ses divers rendez-vous.
De toute manière, James détestait l’idée même d’être dépendant de quiconque. Tout comme il lui
était parfaitement intolérable de s’entendre dicter sa conduite, ou imposer des règles alimentaires.
En fait, il ne parvenait pas à se faire à l’idée que la crise cardiaque qui l’avait terrassé peu de
temps auparavant était à prendre au sérieux, et qu’il devait obéir aux médecins qui insistaient pour
le confiner chez lui.
Quoi qu’il en soit, Andreas commençait à être las de cette situation, qui l’obligeait à faire la
navette en hélicoptère entre la City de Londres, où le réclamaient ses affaires, et le manoir de
James, dans le Somerset. Même si les moyens modernes de communication lui permettaient de
rester en contact avec le monde entier depuis la campagne anglaise — au demeurant fort belle,
Andreas l’admettait volontiers. Mais tout cela s’avérait bien peu pratique.
— Ma compagnie te lasse, Andreas ? questionna le malade.
— Ce qui me lasse, répondit-il, c’est l’obstination que tu mets à rejeter toutes les candidates que
nous avons reçues. Sous les prétextes les plus futiles, d’ailleurs. Je dois dire que l’argument de la
moustache est nouveau ! Cette Mme Pearsons me semblait convenir à la perfection. Et il ne nous
reste que quatre postulantes à recevoir demain.
Andreas se demanda une nouvelle fois ce qu’il pourrait bien inventer si l’agence de placement
finissait par déclarer forfait. Ce qui ne manquerait d’arriver sous peu, vu les exigences de son
parrain. Au cours des deux semaines précédentes, il lui avait consacré la quasi-totalité de son
temps. Jamais il ne s’était absenté aussi longtemps de son bureau. Même pour des vacances.
Ainsi qu’il l’avait dit précédemment à James, un empire avait besoin d’être dirigé.
Celui qu’Andreas avait construit, au fil d’années de dur labeur, avait des ramifications dans
tellement de domaines qu’il lui fallait s’investir sans relâche pour parvenir à en contrôler la
totalité. Et cela signifiait une masse de travail considérable — ce qui par ailleurs ne le dérangeait
nullement.
Après de brillantes études, Andreas avait choisi de quitter l’université pour faire ses premières
armes dans le monde de la haute finance. Sans jamais accepter l’aide que son parrain lui proposait,
il était devenu un magnat des affaires, à la tête de diverses entreprises qu’il avait su rendre
florissantes malgré la crise économique.
Il s’était forgé la réputation d’être pratiquement insubmersible — réputation qui le satisfaisait
pleinement.
Andreas n’avait jamais oublié que le mode de vie privilégié dont il avait joui depuis son plus
jeune âge, il le devait à un autre que lui. Il n’avait donc eu de cesse qu’il parvienne par son travail
à un statut social qui lui garantisse les mêmes avantages.
Dans sa vie, tout passait après son travail. Y compris les femmes. D’ailleurs Amanda, sa
compagne du moment, commençait à trouver la situation pesante. Peut-être serait-il temps de mettre
un terme à une relation qui n’avait que trop duré ? Il décida de réfléchir à cela après le dîner,
durant lequel il allait de nouveau tenter de convaincre James de se montrer raisonnable.
***
— Tu ferais mieux d’en rabattre sur tes exigences, déclara Andreas tandis que l’on desservait
leur table. La perfection n’est pas de ce monde.
— Absolument d’accord sur ce point ! Et si nous en sommes à échanger des conseils, je pourrais
te retourner le tien. Quand donc te décideras-tu à trouver une femme qui te convienne ?
— J’ai ce qu’il me faut en ce moment.
— Cette bombe sexuelle sans cervelle ?
Andreas ne répondit pas immédiatement et prit le temps de réfléchir. Après tout, mieux valait
abandonner pour le moment l’épineux sujet de la recherche d’une aide à domicile. Les médecins ne
l’avaient-ils pas soigneusement mis en garde sur le fait que toute contrariété devait être évitée à
James, afin de ménager son cœur fatigué ? Il choisit donc de rester dans un registre léger et sourit
largement :
— Qui donc a besoin qu’une femme soit dotée d’une cervelle ? Après une dure journée au
bureau, le seul mot que j’aie envie d’entendre est « oui »…
Son parrain se renfrogna, puis se lança avec véhémence dans l’un de ses sermons habituels qui
commandaient à Andreas de s’assagir et de devenir un peu adulte. Il était loin d’en avoir épuisé
toutes les subtilités lorsqu’il fut interrompu par le carillon de la porte d’entrée, qui résonna à
travers la demeure comme un bourdon d’église.
***
Elizabeth sursauta en entendant le timbre tonitruant qui annonçait son arrivée — un carillon tout
à fait en accord avec la majesté de la demeure, songea-t-elle.
Le taxi qui venait de la déposer devant l’impressionnante porte d’entrée avait disparu à l’autre
extrémité de la vaste cour. Tout ce qu’il lui restait à espérer, c’était que la maison ne soit pas vide
de tout habitant. Il aurait peut-être mieux valu s’en assurer avant de venir…
Mais ce n’était là qu’un des nombreux points dont elle aurait dû se soucier plus tôt.
Tant d’angoissantes questions se bousculaient dans son esprit qu’elle n’eut d’autre solution, pour
calmer ses nerfs, que de recourir à la technique éprouvée qui consistait à inspirer et expirer
profondément à plusieurs reprises.
Elle était en train de lentement remplir ses poumons lorsque la porte fut entrebâillée par une
petite femme d’une soixantaine d’années, aux cheveux noirs tirés en un strict chignon sur la nuque
et au regard perçant.
— Oui ?
Elizabeth ravala son appréhension.
C’était avec le plus grand soin qu’elle avait choisi la tenue la plus appropriée à cette visite.
Pourtant, elle avait beau se savoir tout à fait présentable dans sa robe légère, à l’imprimé fleuri,
son cardigan rose pâle et ses sandales plates, elle avait beau avoir réussi à discipliner son
indomptable chevelure d’un roux flamboyant en une longue tresse qui lui descendait presque à la
taille, elle ne parvenait pas à se sentir détendue.
Même si elle avait pris la décision de cette démarche, deux mois auparavant, elle ne pouvait
maîtriser sa fébrilité.
— Euh… pourrais-je voir M. Greystone ?
— Vous avez rendez-vous ?
— Non, je suis désolée. Si vous préférez, je peux revenir…
Elizabeth avait remarqué un arrêt d’autobus, à deux ou trois kilomètres. Certes, cela faisait une
bonne marche, mais elle n’avait pas les moyens de gaspiller davantage d’argent dans un taxi. Elle
tripota nerveusement la bandoulière de son sac à main.
— C’est l’agence qui vous envoie ?
Elle tâcha de maîtriser son incompréhension, teintée d’un début d’affolement. Une agence ?
Quelle agence ? Et l’envoyer pour quoi ? Mon Dieu, elle aurait quand même pu se renseigner un
peu mieux au sujet de James Greystone.
Le peu qu’elle savait de lui, elle l’avait glané sur internet. Elle y avait vu son portrait, appris
son âge et l’importance de sa fortune, découvert qu’il était veuf et sans enfants… Tout ce que ses
recherches lui avaient indiqué de plus était qu’il avait fait largement prospérer l’entreprise de
construction héritée de son grand-père, et qu’il avait fini par prendre sa retraite quelques années
plus tôt pour vivre quasiment en ermite dans ce somptueux manoir. Elle avait trouvé étonnant qu’un
personnage aussi important ne fasse pas l’objet d’une plus abondante littérature. C’était
probablement la marque d’une volonté de discrétion solidement ancrée.
Rien dans ce qu’Elizabeth avait trouvé sur le compte de James Greystone ne laissait supposer le
recours à quelque « agence » que ce soit.
— Euh…, se contenta-t-elle de balbutier d’une voix hésitante.
Apparemment cela suffit, car la porte s’ouvrit en grand. Elle pénétra dans un hall dont l’aspect
lui coupa le souffle. Pendant quelques instants, Elizabeth ne put que demeurer silencieuse, à
contempler les lieux avec des yeux écarquillés.
Sur un dallage de pierre aux impressionnantes proportions s’étendait un tapis aux tons fanés, qui
donnait une idée du nombre de générations qui l’avaient foulé. A l’autre extrémité de l’immense
entrée, un majestueux escalier montait à l’assaut du premier étage, jusqu’à un palier où il se
séparait en deux volées de marches partant l’une sur la droite, l’autre sur la gauche. Aux murs
étaient accrochés des tableaux représentant des scènes de la vie rurale, dans de lourds cadres
dorés. Ils paraissaient aussi anciens que la bâtisse elle-même.
Fallait-il qu’elle soit folle pour venir affronter James Greystone en chair et en os ? N’importe
quelle personne un tant soit peu sensée aurait choisi la voix raisonnable qui consistait à prendre
contact par courrier.
Elle revint brusquement à la réalité pour constater que la gouvernante, la main sur la poignée
d’une porte, la regardait d’un air interrogateur.
— M. Greystone prend son café dans la salle à manger. Attendez ici, je vais vous annoncer.
Votre nom ?
Elizabeth se racla la gorge.
— Mlle Jones. Elizabeth Jones.
Dans l’espoir de contrôler ses nerfs, Elizabeth fixa son attention sur la trotteuse de sa montre.
Elle sut donc qu’elle n’avait patienté que trois minutes et quarante-cinq secondes avant que la
femme ne reparaisse pour la conduire jusqu’à la salle à manger.
A quoi pouvait-elle s’attendre ? Elle n’en avait aucune idée ! Elle suivit son guide à travers une
enfilade de pièces innombrables, jusqu’à être introduite dans la salle à manger. Une haute
silhouette était tournée vers l’une des gigantesques portes-fenêtres donnant sur le jardin. Lorsque
l’homme fit lentement demi-tour pour lui faire face, elle eut l’impression que son cœur s’arrêtait
de battre.
Pendant quelques secondes, elle demeura comme hypnotisée, oubliant jusqu’au but même de sa
visite, s’apercevant à peine que James Greystone était assis à quelques pas.
L’impressionnante stature de l’inconnu se découpait dans la chaude lumière du soleil qui
descendait à l’horizon. Grand et mince, vêtu d’un pantalon à l’élégance décontractée et d’un polo à
l’encolure largement ouverte sur une peau mate, il ne semblait pas anglais. Son teint sombre, ses
yeux noirs et sa chevelure de jais laissaient deviner quelque ascendance méditerranéenne ou
tropicale. Il se dégageait de son visage, aux traits bien dessinés, à la beauté de statue grecque, un
magnétisme étrange et fascinant.
Il fallut quelques secondes à Elizabeth pour se rendre compte qu’il la jaugeait du regard avec la
même intensité qu’elle mettait à le dévisager.
Quant à James Greystone, elle s’aperçut en se tournant vers lui qu’il observait leur silencieux
manège avec le plus extrême intérêt.
Comme hébétée, elle eut toutes les peines du monde à reprendre ses esprits lorsqu’il s’adressa à
elle.
— Mademoiselle Jones… Je ne suis pas certain que votre nom soit sur la liste que nous a
fournie l’agence. Leur incompétence m’étonnera toujours !
Avec ses yeux d’un bleu profond, sa masse de cheveux gris acier, cette aisance inimitable que
donne la fortune, le vieil homme était un personnage saisissant.
Mais pourquoi était-il dans un fauteuil roulant ?
Et pourquoi lui aussi mentionnait-il une agence ?
Sous le regard suspicieux du bel inconnu, Elizabeth se sentait incapable de la moindre pensée
cohérente. Quant à s’exprimer clairement, cela lui paraissait d’une complexité insurmontable !
Bouche ouverte, elle devait ressembler à un poisson rouge hors de son bocal — ce qui n’était
pourtant pas franchement l’impression qu’elle aurait souhaité donner lors de cette première
rencontre.
***
Andreas leva les yeux au ciel. Cette nouvelle candidate avait tout d’une parfaite idiote.
Incapable d’aligner deux mots, rouge comme une pivoine, elle se cramponnait à son sac à main
comme un noyé à une bouée de sauvetage.
— Puis-je voir votre CV ? lança-t-il d’un ton rogue.
— Ne bouscule pas ainsi cette pauvre enfant, Andreas ! Mademoiselle, vous êtes tout à fait en
droit d’ignorer ce malotru, qui se trouve être mon filleul.
Elizabeth faillit sourire. Comment aurait-elle pu ignorer l’arrogance de ce mâle dominant ?
Autant conseiller à un baigneur de ne pas tenir compte des requins tournant autour de lui ! Malgré
tout, elle parvint à désaimanter son regard de cet homme et à se diriger, d’une démarche hésitante
toutefois, vers le fauteuil roulant.
— Je suis désolée, bredouilla-t-elle. Je n’ai pas pensé à prendre un exemplaire de mon CV.
Elle s’accroupit auprès du vieillard et leva les yeux vers un visage dont les rides ne diminuaient
en rien l’autoritaire noblesse.
— Que vous est-il arrivé ? interrogea-t-elle d’une voix anxieuse. Pourquoi êtes-vous dans ce
fauteuil ?
Après quelques secondes d’un silence médusé, James Greystone éclata d’un rire franc, tout en la
jaugeant du regard.
— Eh bien vous au moins, on peut dire que vous allez droit au but, jeune fille ! Relevez-vous !
— Je vous demande pardon, murmura Elizabeth. Vous devez me trouver terriblement impolie.
C’est juste que ma mère a été très handicapée par la maladie au cours des deux dernières années
de sa vie, et je sais à quel point elle a détesté cela…
Incapable de surmonter son émotion, Elizabeth sentit sa voix se briser.
— Je suis navré d’interrompre cette touchante conversation…
Derrière elle, la voix du filleul avait résonné avec une froideur péremptoire, sans qu’il eût
besoin de hausser le ton. Il alla se placer derrière le vieil homme et promena sur Elizabeth un
regard suspicieux.
— Je ne peux que m’étonner que vous n’ayez pas de CV, reprit-il. Vous semblez totalement
déconcertée de voir mon parrain dans un fauteuil roulant : puis-je savoir ce que l’on vous avait dit
à l’agence, mademoiselle… ?
— Jones…
Bien qu’elle soit d’un naturel plutôt conciliant, Elizabeth commençait à trouver agaçantes les
manières de cet antipathique Andreas. Il semblait couver son parrain d’une attention jalouse, et
mettait la plus grande morgue à signifier qu’il n’appréciait nullement la présence d’une intruse
dans leur relation.
— Ce… ce n’est pas l’agence qui m’envoie, avoua-t-elle.
— Ainsi, vous avez entendu parler de cet emploi par hasard et vous avez décidé de vous
présenter, sans vous compliquer la vie à prendre rendez-vous, comme la politesse l’aurait exigé,
ou à amener un CV, comme l’intelligence l’aurait recommandé. C’est bien cela ?
Andreas fusillait la jeune femme d’un regard désapprobateur. Elle pouvait rougir tant qu’elle
voulait et piaffer intérieurement de colère, il n’allait pas se laisser impressionner par cette
apparence de simplicité candide. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession, certes ; mais
James était suffisamment fortuné pour attirer les croqueuses de diamants.
Les postulantes envoyées par le bureau de placement arrivaient au moins avec de solides
références, dont Andreas avait exigé qu’elles soient vérifiées avec le plus grand soin. D’où sortait
donc cette fille qui semblait avoir décidé de tenter sa chance sur un coup de dés ? Il était hors de
question de lui faire aveuglément confiance !
Ses grands yeux verts écarquillés, mordillant nerveusement sa lèvre inférieure, Elizabeth Jones
demeurait muette.
— Andreas ! Cesse donc de martyriser cette malheureuse !
Il étouffa une exclamation de découragement. Cela ressemblait bien à son parrain de repousser
des postulantes sérieuses et de se laisser avoir par une parfaite inconnue.
— Je ne la martyrise pas, répliqua-t-il. J’essaie simplement de savoir quelles références elle
peut fournir.
— Au diable ses références ! Au moins celle-ci n’a pas de moustache !
Elizabeth ne put s’empêcher de pouffer, avant de baisser la tête sous le regard glacial que lui
décocha le filleul.
— Par ailleurs, enchaîna James, elle semble avoir le sens de l’humour. Ce qui, manifestement,
n’est pas ton cas. Cette jeune femme me plaît. Bien plus qu’aucune des candidates précédentes.
— Enfin, James ! Sois raisonnable.
— Je commence à être fatigué. N’oublie pas que les médecins m’ont interdit toute contrariété,
Andreas. Et ton obstination à ne pas accepter mon choix me contrarie terriblement. Il est temps que
j’aille me coucher.
James Greystone tourna son fauteuil vers Elizabeth, et s’adressa à elle avec un petit sourire.
— Je serais très heureux que vous acceptiez de travailler pour moi, mon enfant. Depuis que cette
maudite crise cardiaque m’a terrassé, nous cherchons désespérément quelqu’un pour s’occuper de
moi. Il est temps que je soulage mon filleul de tout le mal que je lui donne.
— C’est… c’est d’accord, murmura timidement Elizabeth.
Le soulagement se peignit sur les traits du vieil homme.
— Eh bien, c’est parfait ! conclut-il. Mon filleul réglera tous les détails avec vous. Votre
décision met du baume au cœur d’un vieillard malade, mon enfant.
Avec dextérité, il manœuvra pour quitter la pièce, puis Elizabeth l’entendit appeler : « Maria »
d’une voix de stentor, et des pas précipités répondirent à son ordre.
***
Pendant toute la conversation avec James Greystone, Elizabeth était parvenue, tant bien que mal,
à ne pas tenir compte de la présence réprobatrice de son filleul. Mais elle n’avait d’autre choix,
désormais, que de lui faire face. A son grand désespoir, elle fut bien forcée de constater qu’il lui
faisait toujours autant d’effet.
— Eh bien, félicitations, déclara-t-il. Vous voilà embauchée.
Et à la grande gêne d’Elizabeth, il se mit à tourner lentement autour d’elle, comme un prédateur
encerclant sa proie avant de fondre sur elle ! Il se déplaçait avec l’élégance du tigre qui progresse
à pas furtifs dans la jungle, et Elizabeth faillit laisser échapper un petit cri lorsqu’il vint
s’immobiliser juste en face d’elle.
— Je vais avoir quelques questions à vous poser, poursuivit-il. Mon parrain se laisse peut-être
manipuler facilement, mais tel n’est pas mon cas. Suivez-moi.
Il s’éloigna sans même se préoccuper de savoir si elle obéissait à son injonction.
Comment aurait-elle pu faire autrement ?
Ce fut seulement lorsqu’ils eurent pénétré dans un vaste salon, aux murs tendus de draperies,
qu’il se tourna de nouveau vers elle.
— Asseyez-vous.
— Pourriez-vous cesser de me donner des ordres, monsieur… monsieur ?
— Andreas. Tâchez de vous en souvenir.
— Je n’ai aucune objection à répondre à vos questions. Ma présence ici n’a nullement pour but
de causer quelque problème que ce soit.
— C’est parfait. Nous devrions donc nous entendre sans difficulté. Cependant, sachez que si
vous essayez de dissimuler quoi que ce soit vous concernant, je m’assurerai personnellement que
vous n’ayez plus aucune perspective d’avenir.
— Ce que vous dites est absolument odieux.
— Que vous me jugiez odieux ne me dérange en rien.
— Est-ce ainsi que vous avez procédé avec toutes les personnes qui ont postulé pour cet
emploi ? En les menaçant ?
— Toutes ces personnes nous avaient été envoyées par le bureau de placement après que leurs
antécédents ont été passés au crible. Elles présentaient toutes les références nécessaires. Pour
votre part, vous avez été renseignée par je ne sais trop qui, vous n’avez pas de CV, et je suppose
que vous n’avez guère de recommandation solide. Je me trompe ?
Elizabeth se rembrunit davantage. Décidément, elle n’avait jamais rencontré un homme tel que
celui-ci.
Physiquement, il était éblouissant. Tout en lui captivait le regard, de la perfection de son allure à
la beauté de son visage aux traits sévères. Sa présence dans une assemblée ne devait jamais passer
inaperçue.
Etait-ce la cause de son arrogance ?
Habitué, comme il l’était certainement, à ce que tout le monde lui obéisse au doigt et à l’œil,
Andreas n’avait nul besoin de s’embarrasser des règles élémentaires de la politesse. Oui, cet
homme était détestable !
Pour l’instant, il l’observait avec attention.
Cependant, elle refusait de se laisser impressionner. Trouver le courage de se présenter à la
porte de James Greystone n’avait pas été une mince affaire. Se voir inopinément proposer de
travailler pour lui était une occasion incroyable, qu’elle ne pouvait refuser.
— Eh bien ? reprit Andreas. Pourrais-je savoir quelles sont vos qualifications ?
L’ombre de sa haute stature oppressait Elizabeth. Mais ce ne fut guère un soulagement de le voir
prendre place à ses côtés sur le canapé après l’avoir priée de s’asseoir.
— Je suis diplômée en secrétariat, commença-t-elle après s’être éclairci la voix. Mon
employeur vous donnera toutes les références nécessaires à mon sujet.
— Où se trouve votre entreprise ?
— Dans la banlieue ouest de Londres.
— Quel est son nom ?
Nerveusement, Elizabeth se mit à décliner toutes les caractéristiques de l’étude notariale qui
l’employait. D’une main autoritaire, Andreas l’interrompit au milieu de son exposé.
— Je ne vous demande pas un compte rendu détaillé des activités de la firme Riggs et Associés.
Ce qui m’étonne, c’est que vous envisagiez de quitter un emploi de bureau pour vous mettre au
service d’un vieil homme malade.
C’était la question que craignait par-dessus tout Elizabeth. Effectivement, c’était un peu difficile
à justifier. Comment expliquer son choix à cet homme hostile ?
Elle se contenta de marmonner quelques paroles confuses sur son besoin de changement.
— Parlez plus fort, ordonna Andreas. Je ne vous entends pas.
— C’est parce que vous me rendez nerveuse.
— Parfait. C’est en général le sentiment que je cherche à inspirer. Maintenant exprimez-vous
clairement, et dites-moi ce qui vous incite à briguer ce poste.
Elizabeth leva vers Andreas un regard craintif. Il ne put s’empêcher d’être frappé par la candeur
de ses grands yeux d’un vert limpide.
— Je… je me suis occupée de ma mère pendant les deux années qui ont précédé sa mort et… je
me suis rendu compte que c’est une activité qui me convient. J’aime me sentir utile. De plus, il me
semble normal de prendre soin des personnes âgées lorsqu’elles sont souffrantes.
— Pourquoi ne pas avoir choisi la profession d’infirmière, alors ?
Sous le regard pénétrant d’Andreas, Elizabeth se troubla. Consciente de ne pas faire bonne
impression, elle sentit le rouge lui monter aux joues.
— Dites-moi, mademoiselle Jones, s’impatienta Andreas, que dois-je penser en vous voyant
ainsi incapable de répondre à quelques banales questions ? Mon parrain a beau être dans un
fauteuil d’invalide, son intelligence fonctionne à merveille. Serez-vous en mesure de lui tenir tête
lorsqu’il refusera les contraintes que son état lui impose ? Il a certainement perçu combien il lui
serait facile de manipuler quelqu’un d’aussi timoré que vous. C’est probablement la raison pour
laquelle il tient tant à vous embaucher.
La colère monta subitement en elle. C’en était trop ! Qu’est-ce qui donnait le droit à cet homme
de l’insulter de la sorte ? Que savait-il d’elle ?
— Qui plus est, poursuivit Andreas, vous avez peut-être réussi à embobiner James avec vos
battements de cils et votre numéro d’oie blanche, mais ça ne prend pas avec moi. A mon avis, vous
avez tous les attributs de l’aventurière débutante.
— Vous n’avez pas le droit de me traiter de…
— J’ai tous les droits ! C’est moi qui suis chargé de défendre les intérêts de mon parrain. Je me
vois mal le confier aux soins d’une personne qui se présente sans la moindre recommandation, et
ne semble avoir d’autre qualité que de savoir rougir au moment opportun.
Rassemblant tout son courage, Elizabeth bondit sur ses pieds, en regrettant que sa petite taille
l’empêche de toiser cet Andreas de malheur.
— Je… je ne…, bredouilla-t-elle, offusquée, je n’ai pas à supporter vos accusations ! La
fortune de votre parrain m’importe peu. Vous avez certainement vu passer des quantités de
candidates pourvues des meilleures qualifications mais si M. Greystone a choisi de me donner ma
chance, vous devriez en faire autant.
— Et pour quelle raison ?
Comment répondre à cette question, proférée d’un ton aussi menaçant ? Après le récent décès de
sa mère, on lui avait octroyé un congé de longue durée. Elle avait mis à profit ce temps libre pour
organiser sa visite dans le Somerset, afin d’y rencontrer James Greystone. Comment aurait-elle pu
imaginer que le vieil homme était en quête d’une garde-malade ? Mais maintenant que lui avait été
offerte la possibilité de travailler pour lui, elle ne pouvait tolérer d’en être privée.
— Je ne sais pas, dut-elle admettre au comble du désarroi.
L’abattement lui fit incliner la tête. Nul doute que, en son for intérieur, Andreas devait ajouter à
l’adjectif « timorée » les qualificatifs « insignifiante » et « mal fagotée ».
— De quoi est morte votre mère ? Elle devait être jeune.
Le brusque changement de sujet désarçonna Elizabeth, qui leva un regard perplexe vers son
interlocuteur.
— Je ne cherche pas à vous piéger, Elizabeth, ajouta-t-il d’un ton cassant. Répondez-moi
franchement au lieu d’avoir l’air de vous demander où diable je veux en venir.
Avec la sensation d’être un insecte placé sous la lentille d’un microscope, Elizabeth s’efforça de
fournir les renseignements demandés.
Pendant deux longues années, sa mère avait lutté contre un cancer, découvert à un stade
incurable parce qu’elle avait craint d’aller faire des analyses, malgré les symptômes qui
l’assaillaient alors. Elle avait chèrement payé sa négligence et sa peur d’affronter la réalité.
A la fin de son histoire, Elizabeth avait les larmes aux yeux. Elle fouillait dans son sac à la
recherche d’un mouchoir quand on en mit un de force entre ses mains tremblantes.
— Je suis désolée, marmonna-t-elle. J’étais très proche de ma mère. Je suis fille unique, comme
elle-même l’était. D’ailleurs, maman avait été adoptée, par conséquent…
Andreas fit brusquement demi-tour et alla se planter devant la baie vitrée, interrompant en lui
tournant le dos les explications d’Elizabeth. Abandonnée au milieu du salon, elle luttait pour
contenir ses larmes.
Qu’Andreas n’ait fait aucun commentaire sur le récit de la maladie de sa mère était plutôt un
soulagement. La pitié embarrassée de tous ceux qu’elle avait rencontrés depuis son décès lui était
devenue insupportable.
— D’accord, décréta finalement Andreas d’une voix acerbe. Vous êtes embauchée à l’essai.
N’oubliez surtout pas que je vous aurai particulièrement à l’œil. Vous me rendrez compte deux fois
par semaine de l’état de mon parrain. Par ailleurs, James a entrepris la rédaction de ses mémoires.
Vos compétences de secrétaire lui seront donc utiles.
Elizabeth hocha la tête avec reconnaissance, fascinée malgré elle par l’extraordinaire charisme
du filleul de James Greystone. Il avait beau être froid, hautain, doté d’un sens de l’humour teinté de
mépris — quand il ne s’avérait pas tout bonnement offensant —, il émanait néanmoins de lui un
charme absolument envoûtant.
Comme hypnotisée, elle ne reprit pied dans la réalité qu’au moment où il s’approcha d’elle et fit
claquer ses doigts.
— Hello ! Il y a quelqu’un ? Vous m’entendez ?
— Oui, parfaitement !
— Très bien. Je vous ferai parvenir un contrat dès demain. Il comportera une période probatoire
d’un mois. Au terme de cet essai, c’est moi qui déciderai si vous êtes définitivement embauchée,
non mon parrain. Si vous ne convenez pas, vous partirez sans poser de question. Compris ?
— Compris.
— Quand pouvez-vous commencer ?
— Immédiatement. Enfin, il me faudra aller chercher mes affaires dans la chambre meublée que
j’habite à Londres.
— Vous vivez dans un meublé ?
— Oui. Ce sont des choses qui arrivent. Cela ne me prendra pas longtemps d’aller…
— Donnez-moi votre adresse, coupa-t-il. J’enverrai quelqu’un se charger de cela. Et régler le
loyer de votre… logement.
— Vous êtes sûr ?
— Ne posez plus jamais une telle question. Je suis toujours sûr de ce que j’avance. Présentez-
vous au manoir demain matin. A 10 heures précises. Des questions ? Non ? Très bien. Je vais dire
à Maria de vous appeler un taxi.
Sur ces mots, il pivota sur ses talons et quitta la pièce.
Lorsque la porte se referma sur lui, Elizabeth dut s’asseoir pour surmonter une émotion qui la
mettait au bord du malaise.
Jamais, même dans ses rêves les plus fous, elle n’aurait imaginé pareille bonne fortune.
Qu’Andreas joue les empêcheurs de tourner en rond n’était qu’un détail secondaire.
Elle allait enfin apprendre à connaître ce père dont elle venait à peine de découvrir l’existence.
2.
Jusqu’au décès de sa mère, Elizabeth avait ignoré l’identité de son géniteur. Dès sa prime
enfance, elle avait compris que toute question sur ce sujet était taboue. Lorsque à l’école ses
camarades l’interrogeaient, elle se contentait de hausser les épaules et de passer à autre chose.
Si seulement elle avait eu des parents divorcés, comme la plupart des autres enfants — dont les
familles recomposées étaient parfois d’une complexité incroyable —, la situation aurait été plus
simple. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’elle avait dû hériter ses cheveux auburn de ce père
inconnu car sa mère était d’une blondeur éthérée.
Cependant, après la mort de cette dernière, toutes ses interrogations avaient trouvé réponse, au
fond d’une boîte en carton contenant des souvenirs précieusement gardés tout au long d’une vie :
quelques lettres, des photos jaunies et surtout, un nom…
Sur internet, il lui avait suffi d’une demi-heure pour découvrir que son père était en vie, et qu’il
demeurait dans le Somerset, où il s’était installé depuis la perte de son épouse de nombreuses
années auparavant.
La lecture des lettres avait également apporté à Elizabeth les éclaircissements nécessaires sur le
passé de sa mère. Agée alors de trente-deux ans, Phyllis était venue s’ajouter, après une brève
liaison, aux statistiques des mères célibataires. Il n’avait pas été difficile à Elizabeth de l’imaginer
en butte aux commérages et sarcasmes des voisins, trop satisfaits de voir rattrapée par la dure
réalité cette beauté blonde, issue d’un milieu modeste, qui avait eu l’audace de viser au-dessus de
sa condition sociale.
Elizabeth avait donc éprouvé le besoin de mettre en place les pièces du puzzle, et de combler
les blancs dans l’histoire de Phyllis. Après mûre réflexion, elle avait pris la décision de faire
connaissance avec James Greystone.
Par ailleurs, elle avait pensé que quitter Londres pour quelques jours lui ferait le plus grand
bien. Ces deux années consacrées à soigner sa mère — sans cesser de travailler pour assurer leur
subsistance à toutes deux — l’avaient vidée de toute énergie.
Quant à savoir comment entrer en contact avec son père, c’était longtemps resté flou dans son
esprit, même si elle avait été certaine dès le début de ne pas vouloir faire irruption dans sa vie en
se présentant de but en blanc comme sa fille.
Cette résolution n’avait été que renforcée lorsqu’elle avait découvert le vieil homme invalide :
le choc ressenti en apprenant qui elle était aurait pu avoir pour lui des conséquences funestes. Pour
l’instant, donc, la liasse de lettres compromettantes demeurait soigneusement dissimulée sous la
pile de ses sous-vêtements, dans le tiroir de la commode de sa chambre. Telle une bombe à
retardement.
***
Les premières semaines passées au manoir avaient progressivement permis à Elizabeth de mieux
connaître son père. Bien qu’ils aient des personnalités extrêmement différentes, un lien très fort
s’était créé entre eux, ce dont elle se réjouissait.
James avait beau être d’un tempérament irascible, elle savait l’apaiser par sa douceur. Les mois
passés à soigner sa mère lui avaient par ailleurs appris à faire face aux exigences et caprices d’un
malade qui refuse son état. L’insatiable curiosité qu’elle montrait pour tous les épisodes de la vie
du vieil homme l’avait aussi aidée à l’amadouer. Elle tâchait de faire preuve de patience à son
égard, et cela semblait pour lui une source inépuisable de satisfaction.
Mais quand donc trouverait-elle le moment opportun pour lui révéler sa véritable identité ? Les
conditions ne semblaient jamais être réunies. Et comment réagirait-il ? Le choc ne risquait-il pas
de le tuer ?
Elizabeth s’était bien efforcée de demander au médecin de James quels pourraient être, sur
celui-ci, les effets d’un événement inattendu, mais elle s’y était prise avec de telles précautions
oratoires que le praticien n’avait pas compris où elle voulait en venir.
Et puis même si James supportait le choc, peut-être ne voudrait-il plus d’elle à ses côtés ? Peut-
être se sentirait-il trahi, et déçu ?
Toutes ces interrogations tournaient dans l’esprit d’Elizabeth, ne lui laissant guère de repos. Elle
se dirigea vers la fenêtre de sa chambre et laissa son regard errer dans le parc. Le mieux qu’elle
pouvait faire pour l’instant était d’attendre une occasion favorable. Elle ne doutait pas qu’elle
trouverait alors le courage nécessaire.
Elle se concentra sur le paysage et, émerveillée, contempla la perspective de pelouses et de
champs qui s’étendait à perte de vue. C’était d’une beauté à couper le souffle. Pour quelqu’un qui,
comme elle, avait grandi dans un environnement citadin, où de modestes demeures s’entassaient
les unes contre les autres, cette vision avait quelque chose de paradisiaque.
Malheureusement, il y avait plus d’une ombre au tableau.
En effet, la culpabilité qu’elle ressentait à garder son secret caché au fond de son cœur n’était
rien en comparaison du malaise qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle avait affaire à Andreas.
Même à distance, il continuait à la terrifier.
Il avait regagné son bureau londonien et finalement décidé qu’Elizabeth serait tenue de lui
adresser par courriel un compte rendu quotidien de l’état de son parrain. A cela s’ajoutaient des
entretiens téléphoniques réguliers, au cours desquels il la soumettait à un feu roulant de questions,
truffées de chausse-trappes dans lesquelles elle devait prendre garde de ne pas tomber.
De plus, il ne manquait jamais de lui laisser entendre qu’il conservait toujours la plus extrême
méfiance à son égard. Quant à ses remarques, elles étaient inévitablement blessantes.
Elizabeth fronça les sourcils et se dirigea vers la salle de bains attenante à sa chambre. C’était
l’heure à laquelle James faisait sa sieste. Habituellement, elle en profitait pour prendre un long
bain, faire le tour du jardin ou lire un peu, quand elle ne répondait pas à quelques messages.
Dès sa prise de fonction, Andreas l’avait dotée d’un ordinateur portable.
— C’est le moyen de communication le plus rapide et le plus pratique, avait-il dit sur ce ton
belliqueux qui lui était coutumier. Ainsi, vous ne pourrez pas prétendre avoir oublié de m’informer
sur l’état de mon parrain. Je tiens à ce que vous le fassiez tous les jours.
Elizabeth n’osait penser à ce qu’il arriverait si elle ne se pliait pas à cette injonction avec la
régularité exigée. « Qu’on lui coupe la tête ! » La phrase préférée de la terrible reine dans Alice au
pays des merveilles lui revint à l’esprit.
Mais Andreas ne se contentait pas de la tyranniser à distance : il rendait régulièrement visite à
son parrain, la plupart du temps de façon inopinée. Chacun de ses séjours la laissait anéantie.
Il avait le chic pour rendre sa présence à la fois discrète et obsédante. Quant à savoir comment
il se débrouillait pour toujours poser exactement la question qui allait lui faire perdre contenance,
cela restait pour Elizabeth un mystère insondable. Avec cette façon de planter dans le sien ce
regard sombre, à l’intensité diabolique, il était passé maître dans l’art de la réduire à l’état de
pauvre chose, tremblante et décontenancée.
Aussi avait-elle développé diverses tactiques pour l’éviter. Comme, par exemple, se précipiter
en ville pour faire du shopping chaque fois qu’il apparaissait — activité qui était pourtant loin de
la séduire. Quand elle rentrait au manoir, c’était le plus souvent pour s’isoler dans son bain.
Lorsqu’elle rejoignait Andreas et James pour dîner, elle se faisait aussi effacée que possible.
Les louanges dont James ne tarissait pas à son sujet lui donnaient envie de rentrer sous terre, et elle
poussait un soupir de soulagement lorsqu’elle pouvait enfin prendre congé.
Mais l’image d’Andreas ne cessait de la hanter. Malgré elle, le souvenir de son visage sombre
aux traits saisissants, de ses yeux perçants, de sa grande bouche sensuelle, occupait son esprit quoi
qu’elle fasse.
Elle émergea de la salle de bains, juste enveloppée dans son peignoir. Soudain elle se figea,
frappée de stupeur : nonchalamment appuyé au chambranle de la porte de sa chambre, Andreas
l’attendait.
***
Sous le coup, elle cligna plusieurs fois des yeux. Rêvait-elle ? Etait-ce un effet de son esprit
troublé ?
Non, hélas ! Il ne s’agissait pas d’une illusion.
— J’ai frappé, affirma-t-il.
Ecarlate, Elizabeth restait sans réaction, les yeux écarquillés. Lorsque Andreas avança d’un pas
dans la chambre, refermant à moitié la porte derrière lui, elle sentit l’appréhension nouer son
estomac.
— Que faites-vous ici ? lança-t-elle d’une voix haut perchée, les nerfs à vif.
Andreas était bien la dernière personne qu’elle se serait attendue à voir puisqu’il avait annoncé
sa venue pour le lendemain. Alors le retrouver dans sa chambre…
Andreas laissa un demi-sourire se dessiner sur ses lèvres. Le désarroi qu’il lisait sur les traits
d’Elizabeth était à la fois pour lui source d’amusement et d’irritation. Au moins, les choses étaient
claires : il était évident qu’elle n’appréciait nullement sa compagnie. Pour tout dire, si elle avait
été dotée d’une baguette magique, elle n’aurait pas hésité un instant à le faire disparaître.
Comme il le lui avait affirmé, il avait bel et bien frappé à la porte ; ce n’était qu’en l’absence de
réponse qu’il s’était autorisé à entrer. Ce n’était pas une visite de courtoisie qu’il était venu rendre
à la garde-malade de son parrain. Andreas avait soigneusement choisi le moment pour se présenter
à la porte d’Elizabeth. Les deux heures de repos que James s’octroyait chaque après-midi lui
avaient paru être adéquates pour un entretien en tête à tête avec la jeune femme.
— Je suis venu spécialement pour vous voir, expliqua-t-il. Vous devriez être flattée.
— Que me voulez-vous ?
Au comble de la confusion, Elizabeth serra craintivement les bras autour de sa taille. Si, au
moins, elle n’était pas nue sous son peignoir !
— Comment vous sentez-vous ici ? questionna Andreas, en s’asseyant à moitié sur le rebord de
la fenêtre ouverte.
Il étendit ses longues jambes, qu’il croisa négligemment.
— C’est vrai, enchaîna-t-il, nous avons des discussions régulières sur l’état de James mais nous
n’avons jamais parlé de vous.
— Vous avez fait irruption dans ma chambre uniquement pour me demander si j’appréciais mon
emploi ?
Elizabeth sentit la rage enflammer chacune de ses terminaisons nerveuses. Cet homme
considérait-il qu’elle n’avait pas droit à la moindre intimité ? Ne lui suffisait-il pas de lui mener la
vie dure ? Fallait-il, par-dessus le marché, qu’elle se plie à tous ses caprices ?
— Je n’ai pas « fait irruption », comme vous le dites. J’ai frappé, et ne suis rentré que parce que
vous ne répondiez pas. Si vous êtes aussi à cheval sur votre besoin de solitude, pourquoi ne
fermez-vous pas votre porte à clé ?
— C’est ce que j’aurais fait si j’avais pu imaginer que vous étiez en train de rôder dans les
parages !
— Quoi qu’il en soit, pour être franc, je n’ai pas fait tout ce chemin simplement pour savoir si la
place vous plaisait.
— Ah bon ? Pourquoi alors ?
Elizabeth ne doutait pas que, quel que soit le sujet abordé par Andreas, il s’avérerait source de
problèmes pour elle. Le simple fait qu’il se soit arrangé pour arriver au moment où James se
reposait était, en soi, matière à inquiétude.
— Rien n’empêche que nous poursuivions cette conversation ici, fit Andreas au lieu de
répondre. Mais peut-être préféreriez-vous que nous nous retrouvions dans le bureau de James, dès
que vous aurez enfilé quelque chose…
Rappelée à la réalité, Elizabeth serra nerveusement la ceinture de son peignoir. Elle opina
vivement de la tête.
— N’en profitez cependant pas pour attendre que James se réveille, enchaîna Andreas. J’ai très
bien compris que vous m’évitiez soigneusement ; à croire que ma compagnie vous est difficilement
supportable. Mais cette impression est peut-être le fruit de mon imagination cynique.
— Vous êtes effectivement très cynique, acquiesça Elizabeth dans un souffle. Je suppose que
personne n’a jamais eu le courage de vous le dire, mais c’est la pure vérité. Ce n’est pas un trait de
caractère particulièrement sympathique.
Malgré elle, Elizabeth n’avait pu s’empêcher de prêter une oreille attentive aux confidences de
James, qui lui décrivait son filleul comme un bourreau des cœurs. A l’entendre, ce dernier faisait
preuve dans sa vie sentimentale de la même dureté que dans ses affaires. Il ne poursuivait jamais
assez longtemps une relation avec celles que son parrain appelait ses « ravissantes idiotes » pour
laisser à ces malheureuses la possibilité de se faire des illusions. Si ce n’était pas un
comportement du plus parfait cynisme !
Elizabeth n’avait connu qu’un foyer monoparental, et constaté de ses propres yeux l’échec de
bien des mariages ; cependant, elle n’en croyait pas moins obstinément à l’amour.
— Pas un trait de caractère particulièrement sympathique ? répéta Andreas d’un ton incrédule.
Il avait beau être habitué au manque de diplomatie d’Elizabeth, cette remarque le heurtait. A
plus forte raison, proférée de cette voix douce. Il avait découvert que, dans certaines
circonstances, la jeune fille timide et rougissante n’hésitait pas à s’opposer à lui avec
détermination. Ce qui n’empêchait pas que, par ailleurs, elle affiche toujours la même attitude
gênée et mal à l’aise en sa présence. Ce comportement énigmatique tracassait Andreas bien plus
qu’il ne l’aurait voulu.
— Je vous attends en bas dans un quart d’heure, conclut-il en quittant la pièce.
***
Il n’aurait guère été étonné qu’Elizabeth traîne dans sa chambre au lieu de le rejoindre mais
quinze minutes exactement après qu’il se fut installé devant un café fumant, il entendit frapper
discrètement à la porte du bureau.
Elle avait passé l’une de ces robes à fleurs informes qu’elle affectionnait. Bien que certainement
très agréables à porter par de chaudes journées d’été, elles n’en étaient pas moins fort peu
seyantes. Par-dessus, elle avait enfilé un fin cardigan qui lui descendait jusque sous les hanches.
— J’ai imprimé mon rapport, annonça-t-elle en avançant d’un pas hésitant vers la table de
travail.
— Pourquoi devrais-je lire ce que vous pouvez parfaitement me dire ? déclara Andreas en
faisant le geste de refuser les deux feuillets qu’elle lui tendait.
De la main il lui indiqua un fauteuil. Elle obtempéra.
— Très bien, dit-elle. Hier, James et moi nous sommes rendus en ville. Il y a un charmant salon
de thé qu’il apprécie particulièrement. Evidemment, j’ai pris garde à ce qu’il ne fasse pas d’écart
de régime.
Elizabeth s’interrompit, certaine qu’Andreas allait comme à son habitude faire une remarque
incisive sur la nécessité d’observer à la lettre les consignes des médecins. Mais non, rien ne vint.
Il se contentait de la dévisager, dans un silence de plus en plus déstabilisant.
— Il… il… songe à adhérer au club de bridge local, poursuivit-elle d’une voix mal assurée. Un
de ses amis en est membre. Quelqu’un de tout à fait charmant et…
— C’est de vous que je souhaitais que nous parlions, l’interrompit Andreas d’une voix douce.
Cela fait déjà plusieurs semaines que vous travaillez ici, et j’aimerais connaître vos impressions.
Mon parrain ne tarit pas d’éloges sur votre compte. Apparemment, vous vous entendez comme
larrons en foire.
Elizabeth afficha un sourire épanoui. Pendant une fraction de seconde, Andreas fut frappé de
voir à quel point son visage s’éclairait, ce qui transformait la jeune femme au physique plutôt
ordinaire en…
Non ! Inutile d’aller plus loin ! Il ne voulait pas penser à Elizabeth Jones autrement que comme
l’aide à domicile de son parrain. Il fronça les sourcils, et se concentra de nouveau.
— Eh bien, déclara Elizabeth, vivre aux côtés de M. Greystone… James, est une expérience
formidable. C’est un homme fantastique. Alors, si vous voulez savoir si j’apprécie mon travail, je
peux vous assurer, en toute sincérité, que je l’adore.
Andreas leva une main impérieuse.
— Je vois.
Il marqua une pause et joignit ses doigts devant lui. Une expression méditative se peignit sur son
visage.
— Pour ne rien vous cacher, reprit-il, j’étais persuadé que vous ne tiendriez pas un mois. James
est doté d’une intelligence diabolique, et il est capable de faire preuve d’un entêtement redoutable.
De plus, la situation de dépendance à laquelle il est contraint ne fait qu’exacerber son mauvais
caractère. Je pensais que vous rendriez les armes sans attendre.
— Pourtant tout se déroule pour le mieux !
In petto, Elizabeth se demanda ce que voulait dire cette conversation. Où diable Andreas
voulait-il en venir ?
— J’en suis ravi pour vous, rétorqua-t-il. D’ailleurs, votre ancien employeur, M. Riggs, l’était
aussi lorsque je l’en ai tenu informé. Vous vous souvenez de lui, n’est-ce pas ?
Andreas se recula dans son fauteuil. Le regard braqué sur Elizabeth, il la vit cligner des yeux
puis abaisser les paupières.
— Bien évidemment ! Mais pourquoi avoir éprouvé le besoin de le contacter ? Je vous avais
remis la lettre de recommandation qu’il m’avait écrite à votre demande.
— C’est exact. Elle était des plus élogieuses. Je me demande comment le cabinet Riggs et
Associés parvient à se passer de vos extraordinaires qualités !
Il se saisit d’un feuillet posé sur le bureau. Lorsqu’il se mit à en lire certaines phrases, Elizabeth
comprit que c’était le document fourni par son ancien employeur. Effectivement, elle y était
dépeinte comme un modèle d’efficacité, et un élément clé du bon fonctionnement du cabinet Riggs.
— Le plus curieux, enchaîna Andreas, c’est que je n’avais fait que survoler ceci quand vous me
l’avez fait parvenir. Vous étiez déjà installée, et James semblait vous apprécier. Tenez : lisez, et
dites-moi ce qui vous frappe.
Elizabeth obéit et parcourut la lettre qu’Andreas lui avait tendue. Les sourcils froncés, elle se
demandait bien où ce dernier voulait en venir.
— Je suis très reconnaissante à M. Riggs pour la gentillesse de ses appréciations, finit-elle par
déclarer d’un air dubitatif.
— C’est tout ?
— Que dire de plus ? Si vous pouviez cesser de jouer au chat et à la souris avec moi… Venez-
en au fait ! Je sais que vous ne me tenez pas en haute estime. Ce n’est pas une raison pour me
maltraiter de la sorte !
Andreas dut faire un violent effort sur lui-même pour ne pas céder à l’irritation que faisaient
naître en lui les remarques d’Elizabeth. Il n’avait pas non plus l’intention de se laisser distraire par
la lueur accusatrice qui assombrissait ces immenses yeux verts braqués sur lui.
— A lire M. Riggs, il semble évident qu’il vous recommande pour un emploi de bureau. Il
insiste sur vos compétences en dactylographie, votre capacité à gérer des problèmes juridiques,
votre efficacité à assurer la liaison avec les clients… C’est comme s’il n’avait pas su que l’emploi
que vous briguiez consistait à prendre soin d’un malade. Cela m’a paru étrange, et j’ai pensé
qu’une petite conversation avec ce monsieur s’imposait. Je l’ai donc appelé.
Elizabeth ne réagit pas. Encore une fois, ce qui avait débuté comme une conversation banale
avec Andreas se révélait être un affrontement truffé de pièges.
— Eh bien, reprit-il après un instant de silence, il s’avère que votre employeur n’avait pas la
moindre idée des raisons réelles de votre déplacement dans le Somerset. A l’entendre, vous lui
aviez déclaré avoir quelque chose à faire dans la région, et vouloir profiter du congé qui vous était
accordé. Jamais il ne s’était douté que vous y partiez en quête d’un nouvel emploi. D’ailleurs, il
avait pensé que vous aviez plutôt quelqu’un à voir…
Le souffle court, Elizabeth se demanda si le moment n’était pas venu de révéler les véritables
raisons de sa présence. Ne pouvait-elle avouer son désir de faire la connaissance de son père, et
son incapacité à résister à l’occasion qui lui avait été offerte de l’assouvir au quotidien ? Quel
soulagement ce serait de tout confesser !
Cependant, elle redoutait bien trop la réaction d’Andreas. Peu porté aux demi-mesures, il avait
le plus souvent des positions sans nuances. Elle ne pouvait donc espérer qu’il comprenne ce qui
l’avait poussée à dissimuler la vérité.
Ce qu’il considérerait comme un mensonge inacceptable lui vaudrait certainement un renvoi
immédiat et sans appel. Comment accepter le risque d’être chassée de la vie de James ? Cette
seule idée lui était intolérable.
Jamais elle n’aurait cru pouvoir nouer une relation aussi étroite avec celui qui n’avait été qu’un
fantasme tout au long de sa vie. Jamais elle n’avait osé espérer que leurs caractères s’accordent
aussi parfaitement.
Perdue dans ses pensées, elle s’absorba dans un silence soucieux. Il fut rompu par Andreas, qui
s’adressa à elle avec une inquiétante suavité :
— Comment diable, alors que vous étiez à Londres, avez-vous su que mon parrain cherchait une
dame de compagnie ? Et pourquoi ne pas avoir confié à votre patron que vous envisagiez de
changer d’emploi ?
— Je… vous… vous me troublez.
— Parlez franchement. Qu’est-ce qui vous a amenée ici ?
Elizabeth prit une profonde inspiration, puis cacha son visage dans ses mains.
— Je… je… Oui, j’avais besoin de changement. Et si je suis venue jusqu’ici, c’était bien dans
l’espoir de rencontrer votre parrain. J’avais effectivement entendu parler de lui…
Elle s’interrompit un instant.
Rien de ce qu’elle disait n’était faux. Pourtant, il lui était terriblement douloureux de travestir la
vérité comme elle était forcée de le faire.
— Par ailleurs, poursuivit-elle, je ne pouvais pas prendre le risque d’avouer mes projets à
M. Riggs. Rien ne prouvait qu’il ne me faudrait pas faire machine arrière et reprendre mon poste.
Ensuite, lorsque j’ai appelé au bureau pour obtenir une lettre de recommandation, ce n’est pas à lui
que j’ai parlé mais à sa secrétaire. Je n’ai pas jugé bon de préciser pour quel emploi je postulais.
— Curieusement, vos explications ne me semblent pas très convaincantes. J’ai l’impression que
vous êtes en train d’omettre quelque chose d’essentiel. Je me demande bien pourquoi…
— Tout simplement parce que vous êtes d’une nature méfiante. Jamais vous n’accordez à qui que
ce soit le bénéfice du doute.
Le cœur battant la chamade, Elizabeth fut tentée d’y poser la main pour l’apaiser. Au lieu de
quoi, elle noua ses doigts sur ses genoux et attendit, tête baissée, que le couperet tombe. La
perspective de se voir brutalement mise à la porte la terrifiait. Comme était au-dessus de ses
forces l’éventualité de devoir tout révéler à James.
Elle serra les paupières et se mordilla la lèvre inférieure, dans un effort désespéré pour ne pas
craquer. Pour rien au monde elle n’aurait voulu qu’Andreas la prenne pour une mauviette. Le
connaissant, elle se doutait qu’il ne devait guère avoir de sympathie pour les faibles. Le simple fait
de lui laisser percevoir les émotions qui la submergeaient pouvait suffire à la faire renvoyer.
Malheureusement, sa détresse était telle qu’Elizabeth ne put plus longtemps contenir les larmes
qui lui montaient aux yeux. Malgré sa volonté, elles ne tardèrent pas à rouler sur ses joues
enflammées.
— Je suis désolée, marmonna-t-elle d’une voix étouffée.
Devant le spectacle de ce désarroi, Andreas fronça les sourcils. Comment devait-il interpréter
cela ?
Certes, son instinct, qui ne l’avait jamais trahi, lui disait que quelque chose ne collait pas dans
les explications fournies par Elizabeth. Pourtant, il était tout à fait capable de percevoir ce qu’il y
avait de sincère dans ses larmes. Il avait vu suffisamment de femmes pleurer pour ne pas s’y
tromper.
Il se leva et posa une fesse sur le bord du bureau, en face d’elle. Il lui tendit un mouchoir,
qu’elle prit sans le regarder. Le front plissé, Andreas contempla sa tête obstinément baissée.
— Je ne suis pas un monstre, finit-il par déclarer. Il m’arrive, comme à chacun, de faire
confiance à autrui.
Sauf qu’il avait beau s’interroger, il ne parvenait pas à se rappeler la dernière fois que cela lui
était arrivé…
Elizabeth leva vers lui un regard plein d’espoir.
— Je ne ferai jamais rien qui puisse être préjudiciable à James, lança-t-elle avec ferveur. Mon
intention n’est pas d’abuser un vieil homme. Croyez-moi, je ne cours pas après sa fortune. L’argent
m’importe peu.
— Même s’il vous a toujours fait défaut ?
— Je sais bien que c’est un cliché, mais l’argent ne fait pas le bonheur.
Andreas se leva d’un bond souple. Le regard innocent de ces grands yeux verts allait finir par
avoir raison de son sang-froid légendaire.
— Très bien, déclara-t-il. Je suis prêt à vous laisser le bénéfice du doute. De toute façon, James
s’est entiché de vous et il supporterait difficilement que je vous renvoie. Quant à vous trouver une
remplaçante, ce serait une source de tracas supplémentaire.
Elizabeth osa un sourire craintif. Spontanément, elle s’empara de la main d’Andreas, qu’elle
relâcha aussitôt en voyant se peindre sur son visage une expression de surprise mêlée de
contrariété.
— Vous n’aurez pas à regretter votre décision, affirma-t-elle.
— J’y compte bien. D’ailleurs je vais faire ce qu’il faut pour cela.
Andreas avait mûrement et longuement réfléchi. Elizabeth aurait-elle nourri de coupables
desseins qu’elle ne les aurait jamais avoués, il n’en doutait pas. La seule solution était donc
d’exercer sur elle une surveillance étroite.
Rien ne lui garantissait en effet qu’elle ne fouinait pas en cachette dans les documents de James,
ou n’explorait pas ses ordinateurs, à la recherche de coordonnées bancaires par exemple. Une
petite voix au fond de lui affirmait qu’il s’agissait là d’une éventualité fort improbable. Cependant,
il n’allait pas prendre le risque de se laisser berner par les ruses d’une femme. Il en savait assez
sur l’espèce humaine pour ne pas commettre la stupidité de prendre pour argent comptant ce qu’on
lui racontait.
D’un pas mesuré, il vint se placer devant Elizabeth, puis abaissa un regard scrutateur sur ce
visage ovale à l’expression anxieuse, ces lèvres entrouvertes, ces grands yeux candides encore
mouillés de larmes.
— Je m’installe ici, déclara-t-il.
3.
Abasourdie, Elizabeth fixait Andreas sans comprendre. Que voulait-il dire ? Sa résidence
principale était pourtant bien à Londres ?…
— Vous voulez dire que vous revenez vivre à la campagne ?
Andreas avait repris place dans son fauteuil, et il s’y adossa nonchalamment, le regard brillant
d’une lueur satisfaite. Curieusement, il se sentait soulagé d’avoir pris cette décision. Au lieu de n’y
voir que les complications liées à l’éloignement de son lieu de travail, il y trouvait un étrange
apaisement.
— Cela semble vous perturber…
— Vous revenez vous installer dans le Somerset dans le seul but de surveiller mes faits et
gestes, c’est cela ? Et vous prétendez m’accorder le bénéfice du doute ?
— Tout à fait. Sinon vous seriez déjà en train de faire vos bagages !
Elizabeth leva vers Andreas un regard de reproche, tout en tortillant entre ses mains le mouchoir
humide de ses pleurs.
— Vous êtes prêt à mettre en péril votre équilibre professionnel, juste parce que vous entretenez
je ne sais quels soupçons à mon égard ?
— Rassurez-vous ! Grâce aux technologies modernes, mes affaires n’auront pas à pâtir de ma
décision. Nombre de mes employés sont déjà adeptes du télétravail. Quant à moi, j’ai déjà
travaillé depuis le manoir après la crise cardiaque de James. La maison est suffisamment
spacieuse pour permettre cela.
Elizabeth réprima un soupir. Comment allait-elle supporter de croiser Andreas à chaque coin de
couloir ? Devrait-elle s’attendre à le trouver à l’affût de ses moindres mouvements, comme un
chasseur surveillant sa proie ? La suivrait-il pour l’espionner lorsqu’elle se rendrait en ville ?
Chercherait-il à surprendre ses conversations téléphoniques ?
Perdue dans ses pensées, elle frissonna en prenant conscience qu’il venait de lui parler.
— Vous disiez ? marmonna-t-elle.
— Cela aussi, il va falloir que ça change. Et sans tarder !
— De quoi parlez-vous ?
— De cette déplorable tendance à ne jamais écouter lorsque je m’adresse à vous. C’est
horripilant !
Elizabeth cligna des yeux. A vrai dire, l’agacement d’Andreas n’avait rien de surprenant. Dans
le monde qui était le sien, il devait lui suffire de claquer des doigts pour que tous se mettent au
garde-à-vous.
— Je vous écoute, répliqua-t-elle. Simplement, j’étais en train de me dire que cela n’allait pas
être facile de vous avoir constamment sur mes talons, à épier le moindre de mes mouvements…
Le beau visage sombre d’Andreas prit une expression incrédule.
— Quelle idée saugrenue ! s’exclama-t-il. J’ai juste dit que j’avais l’intention de transférer mon
lieu de travail ici. Au moins pour les semaines à venir. Pas que je souhaitais me retirer des affaires
pour vous surveiller !
Au moins pour les semaines à venir ! Que diable entendait-il par là ?
— Mais enfin, vous ne pouvez pas vous fixer ici ! protesta Elizabeth. Ne dirigez-vous pas un
véritable empire, qui nécessite d’avoir un chef à sa tête ?
— Allons, voyons, je ne suis pas capitaine d’un navire pirate, et il n’y aura pas de mutinerie à
bord si l’on ne me voit pas tous les jours à la barre. Cela étant, ma chère, vos réticences ne
plaident pas en votre faveur : vous semblez horrifiée par ce que je vous annonce.
— Certes, je suis horrifiée, laissa échapper Elizabeth sans plus de ménagements. Je n’éprouve
aucune sympathie à votre égard. Vous me mettez mal à l’aise. Dans ces conditions, je ne vois pas
pourquoi je me réjouirais à la perspective de vous côtoyer tous les jours.
Andreas serra les dents, guère accoutumé à un tel degré de franchise.
— Il m’importe peu que l’on m’apprécie ou pas. Je m’accommode fort bien de l’antipathie que
je vous inspire. Cela va d’ailleurs tout à fait dans le sens de mes projets vous concernant.
Cependant, si vous devez faire un bond chaque fois que je vous adresse la parole, cela ne va pas
faciliter les choses.
Elizabeth ne répondit pas, tracassée. Comment pouvait-on ne pas se soucier des sentiments que
l’on inspirait à autrui ? Etre aimé de son prochain n’était-il pas l’objectif poursuivi par la plupart
des individus ? Mais Andreas avait-il quelque chose de commun avec le reste de l’humanité ?
Et que voulait-il dire en parlant des projets qu’il formait la concernant ?
Elle le fixa d’un air interdit. Qu’allait-il encore lui annoncer ?
— Ah, enfin ! s’exclama Andreas. Je me demandais à quel moment vous alliez réagir.
Il poussa un soupir pénétré et joua un moment avec un stylo qu’il avait pris sur le bureau. Puis, il
reporta son regard sur le visage perplexe d’Elizabeth.
— Les miracles de la technique sont ce qu’ils sont, enchaîna-t-il, cependant rien ne remplace les
compétences d’une bonne secrétaire. J’ai besoin de quelqu’un qui sache archiver les dossiers,
filtrer les appels téléphoniques, prendre des notes, aller me chercher un café… Et c’est là que vous
entrez en scène.
— Non !
— Oh, si !
Andreas laissa tomber le stylo sur la table et darda sur la jeune femme un regard intrigué.
Quelles pouvaient bien être les véritables motivations de la jeune femme ? se demanda-t-il une
nouvelle fois.
L’entretien qu’il avait eu avec son précédent employeur lui avait mis la puce à l’oreille. Or, sa
méfiance n’était que renforcée par l’inquiétude manifeste qu’elle laissait paraître à l’idée de le
voir revenir au manoir. Cependant, n’aurait-elle pas mieux dissimulé ses sentiments si elle avait eu
quelque chose à cacher ?
Si, comme il le redoutait, Elizabeth avait fait le voyage jusque dans le Somerset avec pour seul
objectif de s’insinuer dans l’entourage de James, n’aurait-elle pas affiché une plus grande
décontraction pour mieux tromper son monde ?
Une croqueuse de diamants pouvait opérer de diverses manières. Mais, habituellement, ce genre
de femme n’était guère capable de patience à l’égard d’un septuagénaire plutôt revêche. Elizabeth,
pour sa part, pouvait par exemple passer des heures en sa compagnie à courir les brocanteurs —
activité dont il était friand.
De même ne cadrait pas avec le profil de l’arriviste cupide la façon dont elle refusait que soit
confiée aux meilleurs traiteurs la confection des repas. Elle s’en chargeait elle-même, en
s’inspirant des vieux ouvrages trouvés dans les placards de la cuisine du manoir.
Quant à ses loisirs, ils étaient consacrés soit à la lecture, soit à de longues discussions avec le
jardinier en chef du domaine.
S’il s’agissait là de manœuvres destinées à endormir la vigilance de James, ou la sienne, c’était
pousser la ruse à des sommets rarement atteints. Malgré tout, garder un œil vigilant sur la situation
était la plus élémentaire précaution. Andreas savait trop qu’il ne faut jamais présumer de rien,
surtout en matière de relations humaines.
— Je ne peux pas travailler pour vous, finit-elle par déclarer, interrompant ses réflexions. C’est
M. Greystone qui m’emploie. Quand bien même vous me demandez un compte rendu quotidien…
— C’est un fait. Et je suis au courant des trésors de patience dont vous faites preuve avec lui. Il
m’a raconté l’incident dans le salon de thé l’autre jour.
Un instant, Elizabeth sentit sa nervosité s’envoler. Andreas se vit gratifier de l’un de ses
sourires radieux qui transformaient son visage du tout au tout.
— Oh, ça ! s’exclama-t-elle. C’est vrai qu’il a fait un peu de tapage parce qu’ils n’avaient plus
ses scones préférés. Il a même menacé de ne plus venir chez eux ! Je suis certaine qu’il ne l’aurait
pas fait : James me semble être sous le charme de Dot Evans, la propriétaire…
— Allons donc ! Qu’insinuez-vous ? Il connaît cette femme depuis plus de dix ans. S’il y avait
quelque chose entre eux, ne croyez-vous pas que je m’en serais rendu compte ?
Elizabeth préféra faire machine arrière.
— Bien sûr, bien sûr, marmonna-t-elle en détournant le regard. Vous avez certainement raison.
— Pas si vite. Je me rends parfaitement compte que vous éludez tout sujet qui vous semble un
tant soit peu embarrassant. Que vous a dit mon parrain concernant Dot Evans ?
Andreas fronça les sourcils. Depuis des années, cette femme faisait plus ou moins partie de
l’entourage de James. Il lui avait même prêté de l’argent pour monter son salon de thé. De là à
imaginer qu’il y ait quoi que ce soit entre eux…
A moins que cela ne lui ait complètement échappé !
Malgré tous ses efforts pour rendre visite à son parrain aussi régulièrement que possible,
Andreas avait dû composer avec un rythme de vie effréné. Ce qui laissait largement la place à des
zones d’ombre dans la vie du vieil homme.
— Il ne m’a rien confié, se défendit Elizabeth. C’est juste une impression de ma part.
— Pourquoi ne m’en avoir jamais parlé ? Cela ne nécessite pas que vous gardiez le secret
absolu, je suppose.
Elizabeth eut un instant d’hésitation, même si effectivement James ne lui avait jamais rien livré
sous le sceau du secret. Cependant, et bien qu’il soit volontiers querelleur, ainsi que peu enclin à
dissimuler des opinions souvent très arrêtées, il savait aussi faire preuve de diplomatie. Ce qui
était certainement la raison pour laquelle il n’avait pas fait état de ses rapports avec Dot devant
son filleul. En effet, tous deux avaient des opinions bien différentes concernant la gent féminine.
Pendant quelques secondes Elizabeth laissa son esprit vagabonder.
A travers les confidences de James, elle avait compris que s’il avait eu une liaison avec Phyllis,
c’était parce qu’il n’était pas heureux en ménage — bien qu’il n’ait jamais laissé entendre avoir
été infidèle à son épouse. Malgré tout, Elizabeth ne pouvait s’empêcher de jouer avec l’idée qu’il
aurait peut-être fait le choix de la quitter un jour ou l’autre. Les choses auraient peut-être été bien
différentes si sa mère ne s’était pas évaporée en découvrant que son amant était marié, emportant
avec elle le secret de sa grossesse.
Oui, la vie aurait été différente si son père avait été un homme libre, et s’il avait épousé
Phyllis !
Perdue dans sa rêverie, elle sursauta lorsque Andreas fit claquer ses doigts.
— Cela va peut-être vous surprendre, maugréa-t-il avec une moue sévère, mais rares sont les
femmes qui s’évadent dans leur monde lorsque j’ai une conversation avec elles.
— Je suis désolée.
— Pour en revenir à ce que nous disions, je ne comprends pas pourquoi James me cacherait ses
sentiments pour Dot Evans, si tant est qu’il en ait. Serait-ce qu’il a honte d’elle ?
Elizabeth bondit.
— Pas du tout ! Dot est une femme délicieuse. Simplement, il pense que vous ne…
Les mots avaient franchi ses lèvres avant même qu’elle n’en ait conscience. Mortifiée, elle vit
Andreas lui décocher un regard flamboyant.
— Poursuivez, dit-il. Je suis curieux de savoir le fin mot de l’affaire. J’avoue que vous avez un
talent certain pour me faire perdre le fil de mon discours.
— Je… je crois que James n’est pas très enthousiasmé par les femmes que vous fréquentez, et…
— Et comme nous n’avons pas les mêmes goûts en la matière, il ne juge pas utile de me mettre
au courant de son penchant pour cette dame. C’est cela ?
La plupart du temps, Andreas ne faisait aucun cas de l’opinion d’autrui. Seul James faisait
exception à la règle. Or, il ne pouvait nier que ce dernier marquait un point en portant un regard
critique sur les jeunes beautés qui se succédaient dans son lit.
Comme Amanda, par exemple.
Avec laquelle il aurait dû rompre depuis longtemps.
Mannequin aux jambes interminables, elle n’avait pas beaucoup de cervelle, mais un corps de
rêve qui faisait se retourner tous les hommes sur son passage. Elle n’était que la dernière en date
d’un défilé de ses semblables, qui convenaient parfaitement à Andreas mais que James avait du
mal à accepter.
— Cela dit, reprit Elizabeth, chacun fait comme il l’entend.
— Est-ce l’un de vos préceptes, ou l’expression du point de vue de James ?
— James ne comprend tout simplement pas pourquoi vous sortez avec ce genre de femmes…
Elizabeth se mordit la lèvre. Non, mais quelle mouche la piquait ? Voilà qu’elle aggravait son
cas !
Les dents serrées, Andreas se dit qu’il était grand temps de ramener la conversation sur le sujet
dont elle n’aurait jamais dû dévier.
— Je ne suis pas venu jusqu’ici pour avoir avec vous une discussion à cœur ouvert à propos de
ma vie privée. Il est grand temps que nous mettions au point les détails de ce que j’attends de vous
en tant que secrétaire. Inutile de vous lamenter, je n’ai aucune intention de vous empêcher de
prendre soin de mon parrain. Quoi qu’il en soit, il m’apparaît que son état s’améliore de jour en
jour.
Elizabeth opina du chef, résignée à son sort.
— De plus, vous disposez habituellement de vos après-midi pendant qu’il fait la sieste, n’est-ce
pas ?
De nouveau Elizabeth acquiesça d’un signe de tête. L’angoisse la taraudait à présent. Comment
pourrait-elle se résoudre à travailler pour Andreas ?
Nul doute qu’il était un patron impitoyable, un véritable tyran ! Et ce d’autant plus qu’il ne
voyait en elle qu’une intrigante aventurière.
Soudain, elle prit conscience qu’elle avait laissé son esprit s’égarer une nouvelle fois. Avec un
effort, elle recentra son attention sur son interlocuteur.
Mal lui en prit, car ce qu’elle vit la troubla au plus haut point. La décontraction qu’il affichait
n’aurait jamais laissé soupçonner les longues heures qu’il venait de passer au volant de son bolide
racé, d’un noir brillant. Sa chemise bleu ciel mettait en valeur le hâle de son teint naturellement
mat. Les deux derniers boutons en étaient ouverts, laissant entrevoir son torse musclé. Il avait
remonté ses manches jusqu’au coude, et Elizabeth ne put s’empêcher d’être fascinée par le duvet
sombre qui recouvrait ses avant-bras puissants, sur lequel se détachait le bracelet en or d’une
montre de prix.
Ce qui la ramena à la raison de leur entretien.
Cela la rendait malade de penser qu’Andreas la jugeait suffisamment louche pour vouloir
prémunir James contre elle. Elle tenta de protester.
— J’ai besoin de disposer d’une partie de mes après-midi. Cela me permet de rester en contact
par e-mail avec mes amis.
— Et avec votre petit ami, peut-être ? Vous en avez un ?
Elizabeth devint écarlate.
— Non. Mais je ne vois pas en quoi cela vous concerne.
— Tout me concerne, si nous devons collaborer. Tâchez de ne pas l’oublier.
Malgré son envie, Andreas se garda de poser plus de questions sur sa vie sentimentale. Car
n’était-il pas étrange qu’il n’y ait pas d’homme dans la vie de la jeune femme ? Quand bien même
elle s’obstinait à dissimuler ses formes sous des tenues peu seyantes, il était difficile d’ignorer les
douces rondeurs de sa poitrine.
Il détourna les yeux et s’empressa de chasser de son esprit toute pensée déplacée.
— Donc, reprit-il, vous consacrerez vos matinées à James, et vous travaillerez pour moi
l’après-midi. Jusqu’à 17 heures. Parfois plus tard. Votre ancien patron m’a dit que vous ne
rechigniez pas à faire des heures supplémentaires.
— J’ai droit à du temps libre.
— Effectivement. Vous disposerez de vos week-ends.
Andreas s’inclina vers Elizabeth, les coudes en appui sur le bureau.
— Je ne sais toujours pas les raisons qui vous ont poussée à venir ici, enchaîna-t-il. Pour
l’instant, cela reste une énigme que je ne peux résoudre. Cependant, je n’ignore pas que votre
salaire est presque le double de celui qui était le vôtre à Londres. Et pour un travail nettement
moins prenant. C’est une sinécure ! Cela dit, j’augmenterai vos appointements dès que vous serez
aussi à mon service.
Le chiffre qu’il mentionna laissa Elizabeth stupéfaite.
— C’est… c’est impossible, bredouilla-t-elle. C’est beaucoup trop !
Andreas plissa le front et lança un regard méfiant sur le visage cramoisi de son interlocutrice.
Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Pouvait-on vraiment refuser d’être trop payé ? De plus, voir
Elizabeth refuser une augmentation ne cadrait pas avec l’idée qu’il s’était faite du personnage.
Elle levait vers lui des yeux où se lisait une telle candeur qu’il lui fallut un effort pour se
rappeler la plus élémentaire prudence. Il ne permettrait pas que la vaste fortune de James tombe
entre de mauvaises mains. Quand bien même cet argent ne lui reviendrait jamais — il avait
expressément tenu à ne pas figurer sur le testament de son parrain —, veiller à cela lui incombait
tout particulièrement.
— Vous refuseriez d’être augmentée ? questionna-t-il. C’est insensé !
— Je continuerais à prendre soin de James dussé-je ne pas être payée.
Elizabeth déposait l’essentiel de ses émoluments sur un compte en banque ouvert spécialement
dès sa prise de fonction au manoir. Elle ne pouvait se débarrasser d’un sentiment de culpabilité à
l’idée d’être payée pour s’occuper de son père. N’utiliser qu’une infime partie de cet argent
apaisait un tant soit peu ses scrupules.
Le jour où elle lui révélerait sa véritable identité, elle pourrait ainsi lui rendre la majeure partie
de ce qu’il lui avait donné. C’était, en tout cas, le projet qu’elle formait.
Mais, au fil des jours, il lui devenait de plus en plus difficile d’envisager ce moment. Comment
James réagirait-il ?
— Je vous en prie, reprit-elle maladroitement, ne me donnez rien de plus. Qu’en ferais-je ? Je
n’ai aucun goût pour la toilette, ou les bijoux…
— C’est impossible, l’interrompit Andreas. Toutes les femmes aiment ça.
Il marqua une pause, pendant laquelle il examina Elizabeth des pieds à la tête.
— Oui, enfin, peut-être pas toutes…, enchaîna-t-il. Mais, alors, que faites-vous de votre
argent ? Vous étiez plutôt bien payée chez Riggs. Vous devez avoir un joli petit magot si vous
n’avez rien dépensé !
Pendant un court instant, Elizabeth fut tentée de rétorquer que cela ne le regardait nullement. Elle
se ravisa. Cultiver le mystère ne ferait qu’amplifier les soupçons qu’Andreas entretenait à son
égard.
— J’ai quelques maigres économies, expliqua-t-elle en pesant ses mots. Maman avait cessé de
travailler lorsqu’elle est tombée malade, et elle était trop fière pour demander des aides sociales.
Nous vivions donc sur mon seul salaire. Le peu qu’il en restait lorsque j’avais payé l’essentiel
était consacré à lui faire quelques petits plaisirs. Maman a toujours été très coquette. Je suis sûre
qu’elle était un peu déçue de voir que j’étais plutôt un rat de bibliothèque mal fagoté. Si je l’avais
pu, j’aurais aimé poursuivre des études…
Elle s’interrompit, gênée. Pourquoi diable se lançait-elle dans ce genre de confidences ?
— Ainsi, préféra-t-elle conclure, je n’ai guère eu la possibilité de garder une poire pour la soif,
comme on dit.
Elizabeth aurait pu ajouter qu’après avoir payé les obsèques, il lui était resté trop peu pour
continuer à louer la petite maison qu’elle occupait avec sa mère.
— Et quelles études auriez-vous souhaité entreprendre ? demanda Andreas ex abrupto.
— Des études de droit, répondit Elizabeth décontenancée. Cela dit, je ne sais pas si j’aurais eu
les capacités nécessaires.
— Il ne sert à rien de vous rabaisser ! Nous sommes tous capables de réussir si nous nous en
donnons la peine. Ce qui vaut mieux que de pleurnicher et se lamenter sur son sort, en rendant les
autres responsables de nos échecs.
— Ce n’est pas dans mes habitudes !
— Ai-je parlé de vous ? C’était une généralité.
Une nouvelle fois, Elizabeth fut tentée de protester : cela lui allait bien, dans toute son arrogante
perfection, de critiquer ceux qui avaient la mauvaise idée de manquer de chance, ou n’avaient pas
les moyens intellectuels de s’élever.
Mais mieux valait ne pas le contrarier davantage, d’autant qu’ils allaient désormais se côtoyer
plusieurs heures par jour, au moins pour les semaines à venir.
A la dérobée, Elizabeth jeta un coup d’œil en direction du visage à la beauté sévère et sombre
d’Andreas. S’il y avait bien un domaine dans lequel cet homme était la perfection incarnée, c’était
le physique. Il avait beau être froid et impitoyable, il n’en était pas moins sublime.
Admettre cela de manière aussi abrupte eut sur Elizabeth un effet foudroyant. Son corps réagit
instantanément, avec une violence qui la déconcerta. Elle sentit ses tétons durcis tendre l’étoffe de
son soutien-gorge. Une sourde chaleur naquit au creux de son bas-ventre, avant d’exploser en elle
comme une myriade d’étincelles venant enflammer chacune de ses terminaisons nerveuses.
— James pourrait s’opposer à ces dispositions, lança-t-elle tout à trac, désireuse de faire
diversion.
Andreas foula au pied ce fragile espoir :
— Vous serez certainement ravie d’apprendre que je lui ai soumis l’idée, et qu’il n’y voit rien à
redire. Au contraire, il semble soulagé de savoir que vous ne serez plus inactive pendant ces
longues heures où vous n’avez rien d’autre à faire que vous délasser.
Les yeux baissés, Elizabeth se rembrunit : Andreas était imbattable dans l’art de manier l’ironie
mordante.
Le silence fut rompu lorsque ce dernier repoussa nerveusement son fauteuil pour se diriger vers
la porte.
— Venez, dit-il. Mes employés ne vont pas tarder à arriver avec tout le matériel nécessaire pour
installer notre lieu de travail. Je tiens à ce que vous donniez votre avis sur l’agencement de la
pièce.
***
Tandis qu’Elizabeth suivait avec difficulté ses longues enjambées dans les couloirs du manoir,
Andreas la soumit à un feu roulant d’informations diverses, autant que de questions sur ses
connaissances en bureautique.
— Je n’ai jamais travaillé que dans une étude notariale aux dimensions familiales, déclara-t-elle
avec inquiétude, tout en manquant buter contre lui lorsqu’il s’immobilisa brutalement.
— Ce qui signifie ? interrogea-t-il d’un ton dur en lui faisant face.
— Simplement que je ne suis pas certaine d’être à la hauteur de la tâche…
— Et voilà ! Vous êtes encore en train de vous mésestimer.
— Pas du tout. Je suis juste réaliste.
Sans plus de commentaire, Andreas se remit en marche, et elle n’eut d’autre choix que de lui
emboîter le pas.
Pourtant, Elizabeth aurait bien voulu en savoir plus sur les raisons pour lesquelles James avait
donné sa bénédiction à ce curieux accommodement. Peut-être jugeait-il qu’elle profitait indûment
des heures de tranquillité que lui garantissaient les longs moments pendant lesquels il se reposait ?
Ce fut dans un état d’extrême tension qu’elle pénétra dans le salon qu’Andreas avait choisi pour
être leur lieu de travail. Situé à l’extrémité de l’une des ailes du manoir, il était ouvert par deux
côtés sur le jardin, et jouissait donc d’une situation exceptionnelle.
A peine y étaient-ils entrés qu’un groupe d’hommes en combinaison blanche furent introduits.
Avec diligence et dextérité ils entreprirent de transformer la pièce en un bureau doté de tous les
équipements technologiques modernes. Après avoir donné ses instructions à celui qui semblait être
le chef d’équipe, Andreas entraîna Elizabeth dans une petite pièce contiguë et la fit asseoir devant
un ordinateur portable, qu’il ouvrit.
— Vous recevrez automatiquement tous les e-mails qui parviennent à mes trois adresses
professionnelles, dit-il en le mettant en marche.
Tout en le regardant faire, Elizabeth se demanda comment elle allait parvenir à suivre son
rythme de travail.
— Que vous a dit James ? interrogea-t-elle à brûle-pourpoint. Est-ce qu’il pense que je profite
de la situation, et que je me « prélasse », comme vous dites, quand il se repose ? Je travaille à son
livre, pourtant. Et je consacre une partie de ce temps à lui préparer des petits plats.
— Pourquoi accordez-vous tant d’importance à l’opinion que James peut avoir de vous ? Vous
êtes grassement payée, que voulez-vous de plus ?
— Je vous l’ai déjà dit : ce que je gagne ici m’importe bien moins que ce qu’il peut penser de
moi.
— Eh bien, si vous voulez le savoir, il ne vous prend pas pour une tire-au-flanc. Rassurée ?
Prête à vous mettre à l’ouvrage ?
Sans plus attendre, Andreas lui montra comment accéder à ses différentes boîtes de courrier
électronique et se lança dans des explications détaillées sur ce qu’il attendait d’elle, tandis qu’elle
prenait des notes aussi vite qu’elle le pouvait. De temps à autre, il s’interrompait pour demander si
elle avait des questions, mais sur un ton qui ne laissait planer aucun doute sur son niveau
d’exigence. Lorsqu’il finit par se lever et s’étirer, Elizabeth était éreintée.
— Je dois vous prévenir que je n’ai aucune patience avec les gens qui ne parviennent pas à
suivre ma cadence.
Elizabeth fit lentement tourner son poignet pour essayer de soulager la tension de ses muscles
endoloris.
— Curieusement, cela ne m’étonne guère, répliqua-t-elle en ramassant ses notes, qu’elle
prévoyait de relire le soir même dans son lit. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi peu
patient que vous. Cela dit, il n’était pas prévu que je sois obligée de me soumettre à vos exigences
lorsque j’ai accepté de travailler pour James. Il vous faudra donc y mettre un frein.
— Y mettre un frein ?
— Parfaitement !
Elle releva fièrement le menton, bien déterminée à ne pas se laisser impressionner par
l’incrédulité qu’elle voyait se peindre sur son visage. A n’en pas douter, Andreas était tout à fait
capable de la réduire en esclavage. Aussi conciliante qu’elle soit de nature, Elizabeth était
fermement décidée à ne pas lui laisser gâcher le temps précieux qu’elle passait avec son père.
Mais peut-être Andreas avait-il pour objectif de la contraindre à donner sa démission en faisant
de sa vie un enfer ?… Si tel était le cas, mieux valait lui montrer sans tarder qu’il aurait affaire à
forte partie.
— Qui plus est, reprit-elle bravement, je travaillerai pour vous seulement pendant les moments
de repos de James. Il est hors de question que je fasse des heures à n’en plus finir, pour la simple
raison que vous êtes un bourreau de travail. Je n’hésiterai pas à fermer l’ordinateur au beau milieu
d’une phrase lorsque ce sera l’heure.
— Quelle belle conscience professionnelle ! s’exclama Andreas, à la fois surpris par cette
attitude contestataire et intrigué par sa propre capacité à y faire face sans sortir de ses gonds.
— J’ai toute la conscience professionnelle qu’il faut lorsqu’il s’agit de l’attention que je
prodigue à James, se défendit Elizabeth. Concernant ma collaboration avec vous, je saurai
également en faire preuve si vous n’essayez pas d’abuser de moi.
Andreas ne put s’empêcher de penser qu’Elizabeth aurait pu mieux choisir ses termes : les idées
que cette phrase faisait surgir à son esprit étaient des plus mal venues.
— Eh bien, dit-il d’un air songeur, voilà que l’agneau se transforme en loup. Je suis sûr que ce
pauvre James ne se doute pas que, sous une apparence de douceur, se cache une main de fer qui
sait comment mener le jeu. Mais tenez-le-vous pour dit : cela ne marche pas avec moi.
4.
Elizabeth observa son reflet dans le miroir avec une pointe d’étonnement. Comment diable en
était-elle venue à modifier aussi radicalement sa manière de s’habiller ?
Au cours des trois semaines qui s’étaient écoulées depuis qu’elle avait commencé à travailler
avec Andreas, elle avait progressivement abandonné les vêtements confortables qu’elle
affectionnait pour adopter la tenue de la parfaite secrétaire de direction.
Pourtant, rien ne l’y avait obligée. Ce n’était pas comme si elle exerçait son activité au siège
social d’une entreprise, recevant des clients qui auraient pu être rebutés par trop de décontraction
vestimentaire. Cependant, installée à sa table de travail, voisine de celle d’Andreas, elle avait très
vite éprouvé un certain malaise à ne porter que survêtements et baskets. Ainsi, dès le troisième
jour, elle avait opté pour une jupe stricte, des chaussures noires à petit talon, et un T-shirt
immaculé.
Andreas n’avait pas fait le moindre commentaire, mais elle avait vu s’allumer dans ses
prunelles une lueur qui, pour éphémère qu’elle ait été, avait fait naître en elle un trouble certain.
Elle s’était, par la suite, surprise à étudier sa tenue avec plus de soin. Cette superficialité était
critiquable, elle n’en disconvenait pas, mais elle ne pouvait s’en empêcher.
Il n’était pas jusqu’à James qui ne l’ait raillée pour ce soudain intérêt pour la toilette. Lorsqu’il
l’avait croisée sur le palier, la veille, alors qu’elle se préparait à descendre rejoindre Andreas, il
avait gloussé, et déploré à grands cris l’apparente disparition de celle qu’il appelait sa « douce
petite garde-malade ». Elizabeth portait alors un pantalon vert olive, dont elle avait fait récemment
l’acquisition, et un chemisier vert pâle qui rehaussait le jade de ses yeux.
Ce matin, elle avait de nouveau fait le choix d’une jupe, mais grise cette fois, qu’elle avait
accompagnée d’un polo bleu ciel — autre nouveauté dans sa garde-robe.
Tout cela n’avait pour but que de lui donner l’allure professionnelle indispensable pour se sentir
à sa place face à Andreas et à ses exigences si déstabilisantes. Porter la tenue adéquate lui
permettait de redevenir la secrétaire modèle qu’elle avait été par le passé, avant que la proximité
d’Andreas ne la réduise à l’état de pauvre petite chose, bredouillante et désorientée. Ses
expéditions dans les boutiques de la ville voisine n’avaient donc d’autre objectif que de dénicher
les toilettes qui lui serviraient à la fois d’uniforme et de masque. Et non de chercher ce qui lui
permettrait d’attirer l’attention d’Andreas. Du moins tâchait-elle de s’en persuader…
De toute façon, il ne lui manifestait jamais le moindre intérêt.
Il n’y avait pas que son apparence physique qui avait changé. En dépit de sa détermination
initiale à ne pas dépasser le cadre horaire qu’elle avait fixé avec Andreas, Elizabeth se rendait
compte qu’elle consacrait de plus en plus de temps à son travail avec lui. Et ce sans protester, ni
que cela lui pèse. C’était le cas en particulier les deux après-midi de la semaine où James
rejoignait désormais, à 17 heures, quelques amis — dont Dot Evans — pour une partie de bridge.
Sans même s’en rendre compte, elle s’était accoutumée à cette montée d’adrénaline que
provoquait en elle le rythme effréné de travail qu’imposait Andreas. Lorsqu’il finissait par se
reculer sur son siège, et annonçait de sa voix nonchalante qu’il n’avait plus besoin d’elle,
Elizabeth avait l’étrange sensation d’atterrir brutalement sur le plancher des vaches après
l’exaltation de plusieurs heures de voltige à haute altitude.
Quoi qu’il en soit, elle n’aurait avoué à personne les sentiments étranges que faisait naître en
elle la présence d’Andreas. C’était un secret scellé au fond de son cœur.
***
Il était 14 heures précises lorsqu’elle frappa à la porte du bureau. Une voix dictatoriale lui
intima d’entrer.
Ce que fit Elizabeth, découvrant Andreas en pantalon de treillis et T-shirt aux tons délavés.
Comment parvenait-il à demeurer l’archétype du chef d’entreprise quels que soient ses vêtements ?
Son exaspération avait dû se lire sur ses traits, car il éclata de rire.
— Quelque chose ne va pas dans ma tenue ? demanda-t-il.
Elizabeth s’assit à son bureau et pivota sur sa chaise pour lui faire face. La meilleure manière de
répondre à ses sarcasmes n’était-elle pas de les ignorer ?
— Libre à vous de vous vêtir comme vous le souhaitez. Après tout, c’est vous le patron.
— C’est un nouveau chemisier ? questionna Andreas en faisant mine de l’observer avec
attention. Jolie couleur. Mais je préférais le vert.
La manière qu’avait Elizabeth de traiter par le mépris les traits d’humour dont il la gratifiait
l’amusait au plus haut point. Même si voir ses propos ostensiblement ignorés ne lui était pas
coutumier. Pour la première fois de sa vie, il en venait à penser qu’il ne serait pas désagréable de
s’intéresser à un genre de femme à l’opposé de celles dont il avait l’habitude. En tout cas,
l’attitude de son assistante était assez distrayante comparée aux coups de fil plaintifs au cours
desquels Amanda le harcelait et le couvrait de reproches.
— Comment se portait James ce matin ?
Elizabeth leva vers lui un visage radieux.
— Très bien. Il marche de mieux en mieux. Son dernier projet est de faire installer une piscine
dans le manoir, car son médecin lui recommande l’aquagym.
— Pourquoi pas ? Cela ne poserait pas de problème majeur, à part le désordre qu’entraîneraient
les travaux. J’en parlerai avec lui.
— Comment s’est passée votre téléconférence, hier soir ?
— Tout à fait fructueuse. Mais fatigante.
Andreas appuya les coudes sur son bureau et se frotta les yeux. Elizabeth se pinça presque pour
y croire : c’était totalement inattendu de l’entendre confesser qu’il pouvait succomber à quelque
chose d’aussi ordinairement humain que la fatigue !
— Vous semblez épuisé, se risqua-t-elle à avancer. Jusqu’à quelle heure cet entretien s’est-il
prolongé ? C’est important de dormir suffisamment, vous savez.
— J’ai horreur de me faire materner !
L’étau d’une migraine croissante enserrait ses tempes, et il lança un regard furibond à Elizabeth,
comme si elle en était responsable. Jamais il ne se sentait physiquement diminué. D’aussi loin
qu’il se souvienne, il avait toujours joui de la plus insolente santé.
— Je ne crois pas qu’il existe sur terre une femme assez intrépide pour s’y risquer.
— C’est pourtant ce que vous venez de faire.
— Je ne vous ai pas « materné ». C’était une simple constatation. Si vous voulez vous tuer à la
tâche, cela vous regarde.
— D’où vous vient une telle impertinence ?
Mieux valait éviter de répondre : Elizabeth savait pertinemment qu’elle n’avait aucune chance
d’avoir le dernier mot.
La voir baisser la tête en silence agaça Andreas, même s’il n’aurait su dire pourquoi. Il se mit à
lui dicter une série de données chiffrées, à décourager même les informaticiens les plus
compétents. C’était une secrétaire hors pair. Elle semblait douter de sa capacité à poursuivre des
études juridiques, pourtant il sautait aux yeux qu’elle était dotée d’un esprit pénétrant, et d’une
extraordinaire capacité d’apprentissage. Si Andreas avait redouté d’avoir affaire à la nervosité
d’une maladroite rougissante, Elizabeth l’avait rapidement détrompé, se révélant une
collaboratrice des plus efficaces. A tel point qu’il ne pouvait que se féliciter de sa décision
d’avoir transféré le siège opérationnel de ses affaires au manoir.
Mais pour l’instant, la sollicitude dont faisait preuve son assistante dévouée l’énervait au plus
haut point. Et pour ne rien arranger, ses maux de tête ne cessaient de s’amplifier. Andreas aurait
volontiers sombré dans un profond sommeil, sans même prendre la peine de quitter son siège.
***
— Vous vous sentez bien ? demanda Elizabeth, alors qu’il achevait péniblement la lecture d’un
volumineux rapport d’activité.
L’expression soucieuse de la jeune femme lui arracha un grognement.
— Evidemment que je me sens bien ! rétorqua-t-il d’un ton sec. Je n’ai jamais été malade de ma
vie.
— Vous avez de la chance ! Eh bien, si vous n’avez plus besoin de moi, je vais aller retrouver
James. J’ai promis de faire une partie d’échecs avec lui avant le dîner.
— Quelle perspective excitante !
Comme son téléphone portable vibrait, il y jeta un coup d’œil. C’était encore Amanda. Depuis
qu’il lui avait annoncé son intention de rompre, quelques jours auparavant, elle ne cessait de
l’importuner avec des appels répétés. Et s’il n’était pas assez mufle pour couper toute relation
avec elle, lui répondre était pour l’instant au-dessus de ses forces.
— Je ne suis pas très douée pour ce jeu, mais j’y prends du plaisir, surtout avec les conseils de
James, déclara-t-elle comme si elle avait lu dans ses pensées — ce qui troubla profondément
Andreas.
Il reporta son regard sur Elizabeth, qui rangeait promptement les documents sur son bureau.
Apparemment, elle était pressée de rejoindre James. Une partie d’échecs à 18 h 30, un vendredi
soir : cette femme venait-elle d’une autre planète ?
— N’est-ce pas une occupation un peu triste pour une jeune femme, un vendredi soir ? s’enquit-
il.
— Je n’ai pas beaucoup de goût pour les sorties en boîte de nuit.
— Heureusement ! On ne peut pas dire qu’il y en ait beaucoup dans les environs. Mais vous
pourriez avoir un petit ami au village. A moins que vous n’ayez pas beaucoup de goût pour les
hommes non plus ?
Andreas jaugea Elizabeth du regard. Assurément, ses nouvelles tenues mettaient sa silhouette en
valeur. Plus les jours passaient, plus il prenait plaisir à contempler l’échancrure de son corsage ou
ses jambes, qu’elle dissimulait auparavant si bien.
— Je ne pense pas être obligée de répondre à ce genre de question.
Elizabeth s’en voulait de rougir de la sorte. L’armure qu’elle essayait de se constituer en
arborant l’uniforme de son emploi n’était pas d’un aussi grand secours qu’elle l’espérait, ce qui la
désolait. En tout cas, Andreas n’avait guère de mal à la déstabiliser. Et il était évident qu’il prenait
grand plaisir à cela.
— Vous m’avez contrainte à travailler avec vous, ajouta-t-elle. Cependant cela ne signifie
nullement que j’aie obligation de répondre à des questions personnelles.
— J’essaie simplement de m’intéresser à vous et à votre vie ici. James serait contrarié si vous
nous quittiez parce que vous finissez par vous ennuyer.
— Eh bien, ce n’est pas le cas. Et il y a fort peu de risques que cela arrive.
Andreas repoussa son fauteuil du bureau pour étendre ses longues jambes.
— Voyez-vous, fit-il d’une voix indolente, j’ai longtemps pensé que vous aviez accepté cet
emploi auprès de James parce qu’il vous apparaissait comme le « papa gâteau » idéal…
— Je sais. Mais je ne vois pas quel intérêt il y a à reprendre cette discussion puisque vous ne
me croyez pas.
Le regard perdu dans le vague, Andreas demeura silencieux quelques secondes. Après tout,
pourquoi ne passerait-il pas la soirée à jouer aux échecs lui aussi, avec son parrain et sa jeune
garde-malade ? Ne serait-ce pas plus reposant que de retrouver Amanda à Londres, et de devoir
supporter ses récriminations ? Par ailleurs, cela aurait peut-être également pour conséquence de
contrarier les manigances d’Elizabeth.
— En définitive, reprit-il, j’ai pensé que vous pouviez avoir une autre raison pour venir vous
enterrer ici. Peut-être cherchez-vous à fuir quelque chose ? Ou quelqu’un ? Aviez-vous besoin de
vous remettre d’une histoire d’amour malheureuse ?
— J’avais besoin de me remettre de la mort de ma mère. De plus, sa maladie ne m’a guère
laissé le temps d’avoir une relation avec quiconque, homme ou femme. Cela dit, ma vie privée ne
vous regarde pas !
— Certes, mais je me disais que ce serait une bonne chose si nous nous connaissions mieux tous
les deux.
— Je crois que je vous connais assez bien. Merci !
Elizabeth avait soufflé cela à voix basse et Andreas n’avait pu l’entendre. Cependant, il lui
suffisait du regard qu’elle lui avait lancé pour saisir la nature de ses propos.
— J’ai pour habitude d’inviter mon assistante à dîner une fois par mois. Cela lui donne
l’occasion de s’exprimer librement sur les problèmes qu’elle pourrait avoir. Et puis, cela lui
donne le sentiment d’être appréciée à sa juste valeur.
— Je comprends, mais vous vous situez là dans le cadre d’une relation de travail traditionnelle.
Ces personnes n’ont pas été contraintes, sous la menace, à travailler pour vous.
— Ne me dites pas que vous n’aimez pas ce que vous faites avec moi, Elizabeth. Vous y prenez
grand plaisir.
— Je ne prends aucun plaisir à vous voir attendre que je fasse une erreur ! Mais cette
conversation n’a qu’assez duré. Je monte me changer pour la soirée. Vous aurez mes comptes
rendus sur les dossiers que vous m’avez confiés dès lundi matin, à votre retour de Londres.
Andreas se leva, et ce fut comme si la migraine qui le taraudait explosait dans sa tête, avec la
violence d’une grenade dégoupillée. Il chancela et dut s’appuyer contre le bureau.
Pendant quelques secondes, Elizabeth fut submergée par une panique aveugle. Avant même
qu’Andreas ait repris ses esprits, elle était près de lui. Il repoussa d’un geste agacé ses questions
angoissées.
— Je vais parfaitement bien, siffla-t-il entre ses dents.
— Ce n’est pas vrai. Vous êtes livide. Laissez-moi faire !
Sans se soucier de l’étonnement qu’elle vit se peindre sur ses traits, Elizabeth prit Andreas par
la taille pour le soutenir.
— Qu’est-ce que vous faites ? lâcha-t-il d’une voix oppressée.
— Je vous accompagne jusqu’à votre chambre.
Lorsqu’il se décida à mettre le bras sur ses épaules, Elizabeth eut l’impression qu’un fer rouge
s’y posait. Jamais jusqu’à cet instant elle n’avait eu à ce point conscience de son propre corps. Sa
poitrine n’était qu’à quelques centimètres de cette large main, et elle sentit ses tétons durcir
impétueusement. Les dents serrées, elle fit un effort pour ne penser qu’à aider Andreas à gravir les
marches.
Manifestement, il n’acceptait son aide qu’avec réticence, bien qu’il semblât en avoir grand
besoin tant son pas était hésitant et sa respiration haletante.
— Vous devez avoir de la fièvre.
— Cela m’étonnerait. Je vous l’ai dit : je ne suis jamais malade.
— Peut-être avez-vous trop présumé de vos forces ?
Sans même qu’Andreas s’en rende compte, ils avaient fini par atteindre la porte de sa chambre.
Malgré sa frustration et sa colère, il ne put s’empêcher d’apprécier la présence d’Elizabeth auprès
de lui, et la dextérité pleine de grâce qu’elle mettait à préparer son lit pour qu’il s’y allonge.
— Je sais, dit-il en déboutonnant sa chemise d’une main tremblante. Vous m’avez déjà sermonné
sur la nécessité de se coucher de bonne heure.
Comme elle lui tournait le dos, Elizabeth ne comprit qu’il était en train d’ôter ses vêtements
qu’au bruit que fit la ceinture de son pantalon lorsqu’il la retira. Aussitôt elle fit volte-face, les
yeux écarquillés.
— Vous… vous allez vous déshabiller ?
— Oui. C’est en général ce que je fais avant de me mettre au lit. C’est plus confortable. Si vous
n’y voyez pas d’inconvénient, bien sûr…
Maintenant qu’il était face à ce lit accueillant, Andreas se sentait à bout de forces. Il porta la
main à la fermeture Eclair de son pantalon, sans remarquer qu’Elizabeth s’était timidement
réfugiée vers la porte.
— Je… je… reviendrai vous apporter de l’aspirine, murmura-t-elle, fascinée par la vision de
ses longues jambes aux muscles fuselés, de son caleçon taille basse, et de son torse athlétique.
— Merci, dit-il en lui faisant face.
Avec soulagement, Elizabeth parvint à reporter son regard sur le visage de celui en qui elle
s’efforça de ne voir que son employeur.
Le laissant se glisser sous les couvertures, elle dévala l’escalier pour tomber nez à nez avec
James. Ahuri, celui-ci l’écouta raconter ce qui arrivait à Andreas.
— Ce garçon n’est jamais malade, tonna-t-il. Ce doit être sérieux. Je vais appeler le médecin
moi-même. Il me doit bien de venir séance tenante : sans mon aide, son dispensaire ne serait pas
sorti de terre aussi vite. Je lui téléphone immédiatement !
Pendant qu’il s’exécutait, Elizabeth alla chercher un verre d’eau et les comprimés promis à
Andreas.
Contrairement à ce qu’elle avait imaginé, connaissant l’aversion d’Andreas pour toute forme de
faiblesse, elle ne le trouva pas debout et prêt à se remettre au travail lorsqu’elle franchit de
nouveau la porte de sa chambre.
— Vous devriez au moins avaler ça, dit-elle en voyant qu’il gardait les yeux obstinément fermés.
James vient d’appeler le médecin, bien que je lui aie dit que vous n’aviez certainement rien de
grave.
Andreas se redressa dans le lit en repoussant les couvertures.
— Comment savez-vous que ce n’est pas grave ? grommela-t-il. Vous n’êtes pas docteur, que je
sache. Je me sens épouvantablement mal.
— Certes. Mais c’est probablement le résultat du surmenage, auquel s’ajoute le manque de
sommeil. Et l’effet de quelque virus, qui sait ?
— Il faudrait peut-être que je mange quelque chose ? Préparez-moi ça, voulez-vous ? Rien de
trop lourd. Et apportez-moi mon portable. J’aurai quelques coups de fil à passer pour annuler mes
rendez-vous du week-end. Je ne vais pas aller à Londres alors que je suis à l’article de la mort !
Elizabeth se retint de pouffer et lui demanda ce qu’il souhaitait manger.
— Je ne sais pas. A vous de voir ! Laissez-moi, maintenant. J’aimerais dormir un peu.
Il lui opposa un large dos hâlé, et Elizabeth comprit qu’il était temps qu’elle disparaisse.
***
Elle rejoignit James, confortablement installé dans son fauteuil préféré, face à la baie vitrée,
dans la petite salle à manger jouxtant la cuisine.
— Andreas fait tout un drame de ce qui lui arrive ! soupira-t-elle. Je suis certaine que le
médecin ne lui trouvera rien de bien sérieux.
— C’est bien la première fois que je le vois malade.
— Cela ne m’étonne guère. Quel microbe aurait la témérité de s’approcher de lui ?
James leva un regard soucieux vers les joues empourprées d’Elizabeth.
— Vous êtes bien rouge, mon enfant. J’espère que vous n’avez pas attrapé la même saleté que
lui. Allez donc prendre un bain. Et vous changer. Je ne comprends pas pourquoi vous vous croyez
obligée de vous déguiser de la sorte pour prendre les quelques notes que vous dicte mon filleul !
— Je ne suis pas déguisée, protesta Elizabeth. Mais, d’accord, je vais me changer. Je n’en ai
pas pour longtemps.
Spontanément, elle déposa un rapide baiser sur la joue du vieil homme, qui maugréa. Elle
s’imagina que c’était pour dissimuler le plaisir qu’il prenait à cette marque d’affection.
— Et n’oubliez pas notre partie d’échecs ! s’écria-t-il d’un ton bourru tandis qu’elle s’enfuyait.
Bien que je comprendrais parfaitement que vous préfériez aller tenir compagnie au beau garçon qui
dort à l’étage. Ne croyez pas que je me fais des illusions sur la place que j’occupe !
Si seulement James savait quelle place il occupait véritablement dans sa vie ! songea Elizabeth
en prenant une douche rapide. Elle en venait même à se demander s’il ne serait pas plus sage de ne
jamais lui révéler son identité. Après tout, serait-ce un tel crime de brûler les lettres qu’elle
détenait ?
Tout ce qui lui importait, c’était de ne pas mettre en péril la merveilleuse relation qui s’était
créée entre cet homme et elle, ce père dont elle ignorait tout encore quelques mois auparavant. Et
quel soulagement ce serait de ne plus vivre dans la crainte de sa réaction lorsqu’il apprendrait la
vérité ! Fallait-il vraiment qu’elle prenne le risque de le voir perdre toute confiance en elle ? Ou
d’ébranler sa santé encore chancelante ?
Elle enfila un blue-jean et un T-shirt en coton. A quoi bon ressasser ces angoissantes
interrogations ? Pour le moment, elle entendait bien profiter de sa partie d’échecs avec James.
Il lui apprit que le médecin venait de partir. Andreas était victime de l’épidémie de grippe qui
sévissait dans la région.
— Que vous avais-je dit ? s’exclama Elizabeth. Il n’y a vraiment pas à s’inquiéter.
Sur ces mots, elle entreprit de préparer des œufs brouillés et des toasts, une collation légère qui
conviendrait parfaitement au malade.
— Vous êtes aux petits soins pour notre alité, semble-t-il, railla James.
— Je ne fais qu’obéir aux ordres. Le Grand Chef avait exprimé le désir qu’on lui apporte à
manger.
— Pourquoi ne pas laisser faire Maria ? Vos devoirs de secrétaire ne vont pas jusque-là.
— Cela ne me dérange pas. Et puis Maria va être occupée à préparer votre dîner.
Elizabeth haussa les épaules et essaya de faire taire la petite voix, au tréfonds d’elle-même, qui
lui disait qu’elle n’aurait jamais laissé personne d’autre se charger de cette tâche. Ce fut en évitant
le regard perçant de James qu’elle prépara un plateau, mais elle ne put échapper à ses moqueries
lorsqu’elle quitta la cuisine, portant son précieux chargement.
***
— Apparemment vous n’êtes pas à l’article de la mort, déclara-t-elle une fois poussée la porte
de la chambre d’Andreas. Mais pourquoi diable a-t-on tiré les rideaux ? C’est lugubre ici !
Elle posa son plateau sur une commode et traversa la pièce pour aller les ouvrir, laissant entrer
une pâle clarté. En cette fin d’été britannique, les averses succédaient aux éclaircies, et les
pelouses étaient luisantes d’humidité malgré le soleil revenu.
— Qu’est-il advenu de la douce jeune femme rougissante qui travaillait ici ? questionna
Andreas en clignant des yeux face à la lumière. Pourquoi a-t-elle été remplacée par une sorcière
acariâtre ?
— Je vous apporte votre repas. Comme vous l’aviez ordonné.
— Demandé, rectifia Andreas.
A force de travailler à ses côtés, c’était comme si l’image d’Elizabeth s’était imprimée sur sa
rétine. Il n’avait même pas besoin de la regarder pour voir sa poitrine, étonnamment pleine pour
quelqu’un de sa taille — Amanda était bien plus grande, pourtant son buste était nettement plus
menu. Tout comme il connaissait par cœur ses grands yeux d’un vert lumineux, et savait qu’il ne
courrait pas le risque de la voir battre des paupières pour attirer son attention, comme le faisaient
la plupart des femmes.
Quant à ses cheveux… Elle avait beau les nouer en chignon dans l’espoir de les discipliner, il
s’en échappait toujours quelques boucles rebelles, promesses d’une luxuriante opulence. Andreas
ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’il retirait l’attirail de pinces retenant cette crinière cuivrée
pour passer librement ses doigts dans son épaisseur soyeuse.
Il se redressa pour s’asseoir dans son lit, afin qu’Elizabeth puisse poser le plateau en travers de
ses genoux. Mais au lieu de la laisser repartir, comme elle s’apprêtait à le faire, il tapota le lit
pour qu’elle vienne s’y asseoir.
— Je ne me sens pas très bien, déclara-t-il d’un ton qui se voulait plaintif. J’aurais besoin d’un
peu de compagnie.
Au lieu de s’asseoir à l’endroit qu’il désignait, près de lui, Elizabeth se posa à l’extrémité du
lit.
— Vous n’avez jamais qu’une légère grippe, déclara-t-elle. Pas de quoi se faire du souci.
— Oh, c’est certainement plus grave que cela, corrigea Andreas.
— En tout cas, cela ne semble pas affecter votre bel appétit.
Tout en continuant à dévorer ses œufs, il lui décocha un regard en coin.
— Reconstituer mes forces est primordial. Cela dit, je vous aurais crue plus compatissante.
N’avez-vous pas fait le choix de devenir garde-malade ?
Elizabeth ne répondit pas. Etre assise si près de lui alors qu’il était presque totalement dévêtu
dans un lit lui nouait l’estomac. Or, ce n’était pas la façon dont il la regardait, à travers ses
paupières à demi closes, qui pouvait apaiser sa nervosité.
— J’aurais pensé que vous étiez la dernière personne sur terre susceptible de s’apitoyer ainsi
sur son sort à cause d’une si bénigne affection. Cependant, comme vous ne faites jamais les choses
à moitié, je suppose que lorsque vous êtes malade, vous l’êtes obligatoirement davantage que qui
que ce soit d’autre.
Andreas fit mine de réfléchir.
— Eh bien, conclut-il dans un murmure, on dirait que vous me connaissez mieux que je ne me
connais moi-même.
Au fond, se faire choyer comme un grand malade n’était pas si désagréable que cela. Et il
commençait à prendre goût à l’oisiveté. Depuis quand ne s’était-il pas octroyé un moment de
repos ? Ou simplement le droit de ralentir un peu le rythme fou de sa vie ?
A en croire le médecin, c’était son mode de vie débridé qui avait ouvert la porte à cette attaque
virale. Pour rien au monde il n’aurait répété ces propos à son parrain. Ce dernier le sermonnait
bien assez souvent au sujet de ses déplorables habitudes.
— Peut-être avez-vous raison ? poursuivit-il avec un sourire carnassier. Je suis un très mauvais
malade. Mais ne restez pas assise ainsi au bout du lit. Vous finirez par tomber. Je ne mords pas,
vous savez !
Le léger frisson qu’elle fut incapable de réprimer n’échappa nullement à Andreas. Quand bien
même elle se serait certainement fait hacher menu plutôt que de l’admettre, il n’ignorait pas l’effet
qu’il avait sur elle.
Le calme et l’assurance qu’elle mettait à accomplir au mieux ses fonctions de secrétaire
n’étaient qu’un paravent derrière lequel elle dissimulait la nervosité qu’il lui inspirait. Mais
lorsqu’il lui était impossible de se réfugier derrière ce rôle — comme en cet instant —, elle
réagissait avec une sensibilité toute féminine.
A ce jour les raisons qui avaient poussé cette jeune femme à venir se perdre dans ce coin de
campagne anglaise restaient toujours aussi mystérieuses. Par ailleurs, il faudrait bien qu’Andreas
finisse par retrouver son bureau londonien — même si la vie de la capitale lui paraissait avoir
bien moins d’attraits que par le passé. Viendrait donc un moment où il devrait s’avouer vaincu, et
cesser d’essayer de la percer à jour.
Peut-être lui faudrait-il admettre, à regret, qu’un homme était incapable de comprendre les
mécanismes mentaux qui faisaient agir une femme ? Comment pouvait-on être à la fois transparent
et opaque ? Comment était-il possible de combiner sens pratique et frivolité ? De travailler sous
pression avec le plus grand sang-froid et de perdre ses moyens dans un environnement dépourvu de
toute tension, comme en ce moment même ?
Son regard s’attarda sur Elizabeth, notant chaque détail de sa posture : la raideur avec laquelle
elle se tenait assise au bord du lit, le léger tremblement de ses doigts, la veine qui palpitait
fébrilement à la base de son cou.
Il était las de guetter le moment où elle ferait une gaffe qui lui révélerait ses intentions secrètes.
D’autres moyens de savoir à quoi s’en tenir s’offraient certainement à lui.
Il était grand temps d’y avoir recours.
5.
Dans son rêve, Elizabeth entendait le vent d’orage se déchaîner à l’extérieur, et les branches
d’un arbre cognaient contre sa fenêtre, comme des doigts décharnés cherchant désespérément à
attirer son attention. Mais c’était en vain que les éléments essayaient de la détourner de l’homme
dont les membres musculeux, à la teinte cuivrée, la tenaient étroitement serrée. L’une de ses larges
mains était nouée dans sa chevelure étalée sur l’oreiller, l’autre allait et venait sur son corps offert,
lui prodiguant des caresses sous lesquelles elle se tordait de désir en gémissant. Etait-ce vraiment
elle, cette créature sensuelle, dépourvue de toute inhibition ? Même au plus fort de son rêve, une
part d’elle-même avait peine à y croire.
Il lui fallut un long moment pour émerger de ce songe. Quelqu’un frappait à sa porte. Lorsqu’elle
finit par s’asseoir péniblement dans son lit, un coup d’œil au petit réveil posé sur la table de nuit
lui apprit qu’il n’était que 3 heures du matin.
Tout en s’efforçant de chasser de son esprit embrumé les images d’un érotisme torride qui s’y
attardaient malgré elle, Elizabeth prit conscience que ce réveil inopiné ne pouvait annoncer que de
mauvaises nouvelles.
Etait-il arrivé quelque chose à James au cours de la nuit ?
Pourtant, il se portait comme un charme lorsqu’il lui avait dit bonsoir la veille. Mais deux
années passées à soigner sa mère lui avaient appris que l’état d’un malade pouvait parfois
s’aggraver avec une rapidité foudroyante.
Elle enfila à la hâte sa robe de chambre et, tout en se préparant au pire, alla ouvrir.
Contrairement à ce qu’elle avait redouté, son visiteur de la nuit n’était ni James ni Maria. De
surprise, elle faillit tomber à la renverse en découvrant Andreas.
Son peignoir de bain noir — dont il n’avait pas pris la peine de nouer la ceinture — était
entrouvert, et laissait voir qu’il ne portait rien d’autre en dessous qu’un caleçon. Grâce au ciel, son
regard de braise, qui semblait vouloir la transpercer, ne pouvait lire dans son esprit les fantasmes
qui y subsistaient.
— Que voulez-vous ? questionna-t-elle lorsqu’elle eut retrouvé la parole.
— Cela fait vingt minutes que je fouille tous les tiroirs pour trouver de l’aspirine ? Où diable
l’avez-vous rangée ?
— Vous me réveillez pour ça, à 3 heures du matin !
— Je suis malade. Trop malade pour continuer à chercher tout seul.
Andreas détailla la jeune femme qui se tenait devant lui. Elle n’avait plus rien de la secrétaire
compétente à laquelle il avait pris l’habitude de s’adresser, ni même de la jeune femme gauche et
empruntée aux grands yeux verts terrifiés de leur première rencontre.
Encore tout ensommeillée, ses longs cheveux cuivrés tombant sur ses épaules en une cascade de
boucles emmêlées, Elizabeth Jones était l’incarnation même de la féminité. Sous la robe de
chambre étroitement serrée, il devinait sans mal son corps menu et sensuel à la fois.
— C’est ridicule ! marmonna-t-elle à voix basse en passant devant lui.
Malgré elle, Elizabeth n’avait pu faire autrement que frôler Andreas, dans l’encadrement étroit
de la porte. Cela avait suffi pour qu’elle sente tout son corps parcouru d’une décharge électrique.
Dans la pénombre, elle s’engagea prudemment dans l’escalier, Andreas sur ses talons.
Arrivée au rez-de-chaussée, elle alluma la lampe posée sur un guéridon puis fit volte-face ; il la
suivait de si près qu’ils faillirent se heurter.
Andreas avait une connaissance suffisante des femmes pour savoir pertinemment ce que
signifiait le sursaut affolé avec lequel elle se recula. Comme il s’y attendait, elle resserra encore
plus étroitement la ceinture de sa robe de chambre. Ne pas pouvoir se réfugier derrière l’écran de
sa tenue de travail devait la mettre terriblement mal à l’aise.
Ce fut d’un pas vif qu’elle traversa la cuisine pour gagner le cellier attenant. Après s’être
emparée d’un escabeau, elle se hissa jusqu’à une étagère où étaient posées deux boîtes en
plastique contenant les médicaments.
— Je suppose que vous n’avez pas eu l’idée de venir regarder ici, dit-elle d’un ton acerbe.
Elizabeth nota que pour la première fois, elle le dominait de quelques centimètres. Elle en
profita pour lui décocher un regard accusateur, dont elle espérait bien qu’il signifiait clairement
que ceci ne faisait nullement partie de ses devoirs de secrétaire.
— Croyez-vous que je vous aurais dérangée dans ce cas ?
— Je n’en sais rien. Vous semblez tirer le plus grand parti d’un simple rhume.
Andreas ne dit mot mais noua ses mains autour de la taille d’Elizabeth, qu’il souleva de
l’escabeau.
— Qu’est-ce que vous faites ? s’écria-t-elle, les joues en feu.
A peine l’avait-il déposée à terre qu’elle fit un bond en arrière et le gratifia d’un regard
furibond.
— C’était simplement pour vous rendre service. J’ai cru que vous apprécieriez.
Tandis qu’il l’observait d’un air amusé, Elizabeth fit mine de s’épousseter, comme si ce faisant
elle avait pu calmer la sensation de brûlure qu’avait laissée sur sa peau le contact des mains
d’Andreas. C’était bien la première fois qu’il osait la toucher, alors qu’ils travaillaient côte à côte
depuis des semaines !
Elle resserra nerveusement les pans de son vêtement, qui s’étaient écartés au moment où il avait
eu ce geste ridicule de prétendue galanterie.
— Tenez ! dit-elle en lui mettant la boîte de comprimés dans la main. Je suppose que vous êtes
quand même capable de trouver un verre.
Andreas promena sur elle un regard narquois.
— C’est curieux comme chaque fois que je vous rends nerveuse, soit vous vous troublez, soit
vous m’attaquez.
— Vous ne me rendez jamais nerveuse !
Et c’était la vérité. Elle n’éprouvait plus, comme au début, le sentiment de se liquéfier en sa
présence. La redoutable intelligence d’Andreas ainsi que son tempérament imprévisible lui étaient
devenus familiers et ne lui faisaient plus peur.
Non, c’était une tout autre forme d’agitation qu’il faisait désormais naître en elle…
Si, au moins, il avait pu s’écarter de la porte du cellier. Il était en travers de son chemin, et elle
ne se sentait pas le courage de passer près de lui.
— Je suis heureux de savoir que ce n’est plus le cas, déclara-t-il avec un sourire frondeur. Cela
montre que nous commençons à nous connaître ; à être plus à l’aise l’un avec l’autre. Vous n’êtes
pas de cet avis ?
Il s’appuya négligemment à l’encadrement de la porte, manifestement décidé à ne pas bouger.
— Je suppose que j’ai fini par m’habituer à vos sautes d’humeur.
— Comment ça ? Je ne suis pas quelqu’un de lunatique.
— Je ne suis pas certaine que tous vos interlocuteurs partageraient cette opinion. Quoi qu’il en
soit, Andreas, il est tard. J’aimerais retourner me coucher si vous le permettez…
Elizabeth étouffa un bâillement et passa la main dans sa longue chevelure, dont Andreas voyait
l’opulence désordonnée pour la première fois. C’était comme s’il pénétrait un peu son intimité, et
cela la gênait.
L’air contrit, il s’écarta cependant obligeamment.
— Bien sûr. Excusez-moi.
Il avait pris grand plaisir à ce court tête-à-tête dans l’espace restreint du cellier. Voir Elizabeth
gravir les quelques marches de l’escabeau, en ondulant des hanches, était un spectacle des plus
attrayants. Soudain, il prit conscience que ce n’était pas la première fois qu’il se laisser aller à
jeter des coups d’œil à la dérobée sur son charmant fessier… Comme ce n’était pas la première
fois qu’il rêvait de glisser les doigts dans l’épaisseur de cette chevelure soyeuse, aussi luxuriante
qu’il l’avait imaginé.
Un instant, il s’était même vu le faire pour attirer Elizabeth à lui, jusqu’à poser ses lèvres sur les
siennes et la réduire à sa merci.
Il sentit son sexe durci tendre le coton de son caleçon. Son instinct de chasseur s’éveilla. A quel
moment avait-il commencé à éprouver de l’attirance pour Elizabeth ? Depuis quand était-il
tourmenté par le désir de la séduire ?
Il fallait qu’il cesse de se leurrer en essayant de se persuader que ce serait avant tout le meilleur
moyen de s’insinuer dans ses pensées, pour y découvrir les inavouables secrets qu’elle y cachait
peut-être. Non. Tout ce qu’il voulait, c’était explorer ce corps gracile, entendre la jeune femme
crier son nom, et ses yeux félins, aux reflets d’aigue-marine, darder sur lui un regard consumé de
désir. En fait, la liste des choses qu’il avait envie de partager avec Elizabeth ne cessait de
s’allonger de minute en minute.
***
Andreas la vit se diriger vers la porte de la cuisine du pas décidé d’une infirmière qui vient de
souhaiter bonne nuit à un malade difficile.
— Hé, attendez un instant ! lança-t-il.
Elizabeth fit volte-face, tandis qu’Andreas avalait ses comprimés tout en la dévorant des yeux,
avant de déposer son verre sur l’égouttoir.
— Qu’y a-t-il ? questionna-t-elle.
— Vous ne raccompagnez pas le patient jusqu’à son lit ? Qui vous dit que je ne risque pas un
malaise en gravissant l’escalier ?
— Vous n’êtes pas un patient. Et je ne suis pas médecin.
— Non. Vous êtes ma secrétaire.
— Est-ce à dire que cela ferait partie de mes obligations professionnelles ?
Les traits parfaits d’Andreas se figèrent en un rictus froidement moqueur. Aussitôt, Elizabeth se
reprocha d’avoir réagi avec une telle sécheresse. Certes, elle n’avait fait, une nouvelle fois, que
préciser les limites dont elle avait tant de peine à ne pas s’écarter elle-même. Pourtant, elle n’en
était pas fière. Bien au contraire. Elle se sentait presque indignée par son comportement. Comment
pouvait-on se montrer d’une aussi mesquine hypocrisie ? A croire qu’elle était incapable de
générosité — et surtout, totalement dépourvue du moindre sens de l’humour…
Pourquoi fallait-il qu’elle ait repoussé avec une telle pruderie les taquineries innocentes
d’Andreas ?
— Pardonnez-moi, lâcha-t-elle en baissant les yeux d’un air contrit. Je suis fatiguée, c’est tout.
— Si c’est une question d’argent, je peux très bien vous rétribuer en heures supplémentaires
pour ce surcroît de travail.
Le ton glacial d’Andreas traduisait parfaitement la colère froide qui l’habitait. Il n’était guère
habitué à se voir repoussé comme il venait de l’être brutalement, par une Elizabeth visiblement
horrifiée à la seule idée de l’aider à gravir une volée de marches. Se pouvait-il qu’elle éprouve
une telle aversion à son égard ?
La décontraction qu’elle semblait avoir acquise en sa présence n’était peut-être que de façade
— il aurait été difficile pour elle de poursuivre leur collaboration en restant tendue comme un arc.
Peut-être avait-elle décidé qu’elle n’avait d’autre choix que de supporter sa présence ?
Cependant, le courroux dans lequel le plongeait son attitude n’apaisait en rien le désir qu’il
avait d’elle…
L’imaginer en train de murmurer son nom dans les transes de la passion, le suppliant de la faire
sienne, était encore plus excitant au vu de la réserve qu’elle affichait.
— C’est vrai, déclara-t-il abruptement en se dirigeant vers elle, vous êtes fatiguée. Mes
remarques étaient stupides et déplacées. Je vous prie de m’en excuser.
— Vraiment ?
— Oui, je suis désolé. Et je n’aurais pas dû vous réveiller juste pour m’aider à chercher ces
cachets.
Elizabeth sourit, satisfaite de sentir que la tension entre eux s’était dissipée.
— Vous ne pouviez savoir où on les range.
Elle éteignit le plafonnier de la cuisine, et tous deux traversèrent en silence le vaste hall dallé de
pierre.
— Il n’y a pas un jour où je ne m’émerveille de la beauté de cette maison, reprit-elle, de
nouveau en confiance avec Andreas après son repentir — qui lui avait paru sincère.
— J’éprouve le même sentiment, acquiesça-t-il, acceptant pour une fois de s’aventurer sur le
territoire pour lui tabou de la confession personnelle.
— Ah bon ? Pourtant vous devez y être habitué depuis le temps.
— J’ai grandi ici, certes, admit Andreas, mais mes parents n’étaient que les employés de James.
J’imagine que vous ne le saviez pas…
Dans la pénombre, Elizabeth esquissa un signe de dénégation de la tête, tout en ralentissant le
pas. Il était tellement rare d’entendre Andreas s’épancher qu’elle aurait fait l’impossible pour que
cet instant se prolonge indéfiniment. Pour un peu, elle aurait cessé de respirer.
— Non, confirma-t-elle à voix basse.
— Par conséquent, même si nous n’habitions pas une petite maison d’ouvrier, j’ai toujours eu
conscience que tel aurait dû être mon destin. Si James ne m’avait pas pris sous son aile, je n’aurais
jamais atteint la situation qui est la mienne aujourd’hui.
Avec un petit rire troublé, Andreas prit conscience d’être en train d’entrebâiller une porte qu’il
avait toujours laissée obstinément close aux regards indiscrets — surtout à ceux de la gent
féminine !
— Est-ce que… est-ce que la femme de James ne voyait pas d’un mauvais œil qu’il vous traite
comme le fils qu’ils n’avaient pas ?
— Portia ne s’intéressait qu’à elle-même. Et à ce que la fortune de James lui permettait
d’acquérir. C’était une parfaite hôtesse, mais Dieu seul sait ce qu’il serait advenu de leur couple si
James n’avait pas réussi dans les affaires. Il n’aurait pas duré longtemps, à mon avis. En tout cas,
elle ne se gênait pas pour nous faire savoir que si son mari jouait les philanthropes, elle ne
cesserait jamais de nous considérer comme des domestiques.
Lorsqu’ils atteignirent sa chambre, Andreas se rendit compte qu’il transpirait légèrement, sans
trop savoir si cela était dû à la fièvre, ou à son expédition au rez-de-chaussée.
— Cela devait être affreux pour vous, compatit Elizabeth.
— C’est la vie, tout simplement. Vous sentez-vous vraiment trop fatiguée pour rendre service à
un pauvre invalide ou accepteriez-vous de remettre mon lit en état ?
Dans la douce clarté de la lampe de chevet, Elizabeth sentit son cœur battre la chamade.
L’atmosphère s’était soudain chargée de quelque chose d’indéfinissable.
— Me revoilà promue au rang d’infirmière ! fit-elle avec un petit rire, sans oser toutefois faire
face à Andreas.
— N’est-ce pas un peu votre rôle auprès de James ? Et je dois dire que vous réussissez fort
bien : il fait des progrès de jour en jour. Bientôt il n’aura plus besoin de vous. Y songez-vous
parfois ?
Elizabeth pivota sur ses talons et le fixa avec désarroi. Comment n’y aurait-elle pas pensé ?
Pourtant, elle s’était efforcée de chasser cette perspective de son esprit, au même titre que
l’éventuelle révélation de sa filiation.
— James vous a-t-il dit quelque chose à ce sujet ? demanda-t-elle d’une voix angoissée.
Andreas plissa les yeux. L’évidente panique qui s’était emparée d’Elizabeth, et qu’elle ne
pouvait dissimuler, fit renaître chez lui une furieuse envie de découvrir ce que tout cela cachait.
Mais soudain, en voyant le tremblement de sa bouche sensuelle, il ne put résister et la caressa d’un
doigt léger.
Elizabeth se pétrifia. Pendant un court instant, elle eut l’impression que son esprit se vidait de
toute pensée. La respiration lui manqua. Elle posa trois doigts hésitants sur ses lèvres, là où
Andreas l’avait effleurée, et fut surprise de ne pas les trouver brûlantes. Son corps était devenu un
véritable brasier ; l’excitation qui la submergeait avait une intensité sauvage qui la suffoquait.
Peu à peu, la tempête dans laquelle elle était prise s’apaisa, et elle finit par remettre un peu
d’ordre dans son esprit. Ce geste désinvolte ne signifiait certainement rien pour Andreas. Ils
avaient simplement échangé quelques confidences, et cela avait suffi pour que ce dernier laisse
libre cours à un sentiment de compassion — dont elle l’aurait d’ailleurs bien cru incapable.
Malgré son arrogance et sa froide intelligence, cet homme avait donc quelque chose d’humain.
Pour aussi incroyable que cela paraisse, il avait perçu sa détresse et lui avait offert un peu de
commisération.
Elizabeth se rapprocha de la porte le plus naturellement possible. Mieux valait regagner sa
chambre sans plus attendre ! Peut-être parviendrait-elle ainsi à maîtriser le tourbillon d’émotions
qui la submergeait ? Et puis l’un comme l’autre avaient bien besoin de prendre un peu de repos.
— Je pense que quelques heures de sommeil vous permettront de récupérer, déclara-t-elle d’un
ton qu’elle espérait ferme. Vous devriez être sur pied demain matin.
— Les comprimés m’ont déjà fait beaucoup de bien. Inutile de recommencer à me materner !
C’est curieux, cette manie que vous avez.
— Je ne vous « materne » pas !
Plantée à la porte, Elizabeth déglutit avec difficulté. Son esprit lui intimait l’ordre de fuir aussi
vite qu’elle le pouvait. Mais son corps était incapable d’obéir à cette injonction.
Il ne fallut que quelques secondes à Andreas pour percevoir le conflit qui se jouait en elle et
concevoir une stratégie qui lui permettrait d’en profiter.
Il avait fini par se persuader que le désir inextinguible, obsédant, qu’il avait de la mettre dans
son lit n’avait qu’une seule origine : la curiosité. Car rares étaient les sujets de curiosité dans
l’univers où il évoluait. Il fallait donc en jouir aussi longuement qu’il était possible.
— Cela faisait longtemps que je rêvais de voir vos cheveux dénoués, dit-il. Vous les portez
toujours attachés.
Tout en parlant, il avait gagné son lit et quitté son peignoir, ne gardant que son caleçon.
Il avait lancé ces quelques mots sans regarder Elizabeth. Il n’avait nul besoin de l’observer pour
savoir exactement ce que cachait son silence. Il visualisait sans peine son visage en feu, sa
respiration haletante, la nervosité avec laquelle elle mordillait sa lèvre inférieure… Comme il
était excitant de simplement imaginer tout cela !
Il s’allongea et glissa ses jambes sous les couvertures, laissant son torse dénudé. Les bras
croisés derrière la tête, il s’appuya à la tête de lit.
— Je me suis souvent figuré que j’enlevais moi-même les épingles qui les retenaient, pour les
laisser tomber librement sur vos épaules, enchaîna-t-il. Comme je les vois ce soir.
C’était bien la première fois de sa vie qu’il jouait au jeu de la séduction avec ce détachement,
tout en gardant une distance respectueuse avec celle qu’il courtisait. Jamais elle n’aurait pu
deviner qu’il mourait d’envie de l’attirer à lui et de prendre à pleines mains cette crinière rebelle
de boucles cuivrées !
D’ailleurs, un tel flamboiement sur quelqu’un d’aussi sage qu’Elizabeth dépassait
l’entendement. Fallait-il y voir le signe que, sous son apparence raisonnable, couvait un brasier
incandescent ? Cachait-elle un tempérament aussi impétueux que le laissait supposer l’image de
cette chevelure indomptée ?
Horriblement mal à l’aise, dansant nerveusement d’un pied sur l’autre, Elizabeth porta les mains
à ses cheveux, dans un vain effort pour y mettre de l’ordre. Puis elle renonça. Dans sa poitrine, son
cœur battait à tout rompre. Elle ne pouvait plus se leurrer sur ce qu’elle ressentait. Cette exaltation
trouvait ses racines dans la plus primitive des émotions humaines : le désir.
— Euh… c’est plus pratique de les garder attachés quand je travaille. Je… j’aurais dû les faire
couper il y a une éternité. Mais je n’en ai pas eu le temps. Ma vie a été tellement bousculée ces
derniers mois…
Andreas n’allait-il pas cesser de la dévisager avec cette intensité qui lui faisait perdre tous ses
moyens ? Il était l’archétype de la séduction virile. Il était d’une beauté renversante, à laquelle
nulle femme ne pouvait résister. Comment elle-même, qui le côtoyait chaque jour, aurait-elle pu ne
pas succomber à son incroyable magnétisme ?
Rien ne l’avait obligée à l’accompagner dans la cuisine pour l’aider à trouver l’aspirine : elle
aurait pu tout aussi bien se contenter de lui donner les explications nécessaires. Pourtant, comme
chaque fois qu’il lui demandait quelque chose qui sortait de ses obligations, elle s’était exécutée ;
alors qu’elle ne cessait de se répéter combien Andreas était dangereux, et qu’elle devait faire
preuve avec lui de la plus grande circonspection. N’était-il pas fermement décidé à découvrir le
secret qu’elle cachait ?
Comme chaque fois qu’elle sentait son charme agir sur elle, Elizabeth dressa mentalement la
longue liste de tous les défauts qu’elle lui connaissait. Mais son corps la trahissait.
— Je suis heureux que vous ne les ayez pas coupés, déclara-t-il.
— Vraiment ?
Avec l’instinct aiguisé du prédateur, Andreas sentait le parfum enivrant de la reddition
imminente de sa proie. Jamais il n’en avait éprouvé pareille exaltation.
— Je me trompe peut-être, dit-il en souriant, mais la plupart des femmes arborent le même style
de coiffure aujourd’hui. C’est rafraîchissant de rencontrer quelqu’un qui ne se soucie pas
exagérément de son apparence.
— Ce n’est pas très flatteur !
— Vous avez tort. De ma part, c’est le plus beau compliment qui soit. Je n’en peux plus de ces
créatures filiformes, outrageusement maquillées, aux cheveux raides comme des baguettes…
Andreas s’interrompit en prenant conscience que sa description correspondait exactement à
Amanda. Mais qu’importait puisqu’il s’était finalement décidé à rompre, las de ses jérémiades
perpétuelles ?
Elizabeth secoua presque imperceptiblement la tête. Andreas était-il vraiment sincère ? Quelle
que soit la réponse, elle ferait mieux de quitter cette chambre au plus vite.
Pourtant, lorsque Andreas tapota le lit pour lui faire signe de venir s’asseoir près de lui, elle se
vit obéir comme dans un état second.
— Eh bien, dit-il lorsqu’elle s’assit, n’allez-vous pas me laisser assouvir ma curiosité ?
Il avait gardé les bras croisés derrière la tête, même conscient que, malgré la couverture, la
preuve de son désir devenait difficile à ignorer.
Plongée dans des abîmes de perplexité où la crainte le disputait à l’excitation, Elizabeth se
demandait ce qu’il pouvait bien entendre lorsqu’il parlait « d’assouvir sa curiosité ». Cette
remarque était certes dépourvue de la moindre parcelle de romantisme, mais elle trahissait une
impatience brutale qui lui donnait la chair de poule.
Jamais Elizabeth ne s’était trouvée sous le feu d’un regard aussi intense. C’était grisant,
puissant, et toute idée de prudence s’effaça de son esprit. Le sourire langoureux dont il la gratifia
ne fit qu’ébranler davantage ses défenses déjà très affaiblies. Le souffle court, elle s’entendit faire
une dernière et piètre tentative pour reprendre la situation en main :
— Vous devriez vraiment dormir maintenant…
Elle ne put aller plus loin, soudain frappée par l’évidence de ce qui n’allait manquer d’arriver.
L’imminence excitante du danger la suffoqua. Tous les sens en éveil, elle eut l’impression que le
temps s’arrêtait.
***
Andreas avança la main vers elle et enroula négligemment une mèche de ses cheveux autour de
son doigt. Puis, doucement, il l’attira à lui. Lorsqu’elle tenta de retenir les pans de son peignoir,
qui s’étaient écartés, il agrippa fermement sa main.
— Cela va probablement te surprendre, mais il y a longtemps que j’ai envie de faire ça,
murmura-t-il.
Puis il posa ses lèvres sur les siennes.
Elizabeth crut défaillir sous l’effet du vertige.
Andreas explora tout d’abord sa bouche avec douceur, mais cette délicatesse se mua très vite en
une faim sauvage, et il la fit basculer sur le lit.
Tous les arguments auxquels elle s’était cramponnée pour ne pas céder à l’attraction qu’il
exerçait sur elle volèrent instantanément en éclats. Elle noua les bras autour de son cou, emportée
par une irrépressible fièvre. Laissant échapper une plainte sourde, elle offrit sa bouche à la langue
qui s’y glissait avec une voluptueuse insistance.
Sans parvenir à réprimer le tremblement de ses mains, elle les laissa errer sur le corps
d’Andreas, comme une aveugle, découvrant, émerveillée, la musculature athlétique de son amant.
— Je savais que tu éprouvais la même chose, souffla-t-il tout contre sa bouche.
Elizabeth lui répondit d’un signe de tête et d’un gémissement.
— Sens à quel point tu m’as fait fantasmer, enchaîna-t-il d’une voix rauque, tout en se
débarrassant de son caleçon d’un geste habile.
Il lui prit la main et la guida jusqu’à son sexe, aussi dur que l’acier. Elizabeth referma ses doigts
dessus pour le caresser, lui arrachant un gémissement rauque. Très vite, il dut lui intimer d’un geste
d’arrêter son mouvement de va-et-vient : il risquait de perdre le contrôle de lui-même — ce qui
pourtant ne lui était jamais arrivé auparavant.
Elizabeth avait cru défaillir devant la splendeur du sexe dressé d’Andreas, émergeant de son nid
de boucles brunes. Elle l’avait empoigné respectueusement mais avec gourmandise. Lorsque, après
lui avoir fait signe d’arrêter sa caresse, Andreas vint se placer à califourchon sur elle, il la plaqua
sur le lit de ses deux mains posées sur les siennes.
Le peignoir qu’il portait encore enveloppait ses épaules comme une cape sombre, mais il eut tôt
fait de s’en dévêtir, laissant à Elizabeth tout loisir de contempler la puissance de sa virilité.
— Ne bouge pas, lui ordonna-t-il, avant de défaire d’une main experte la ceinture de sa robe de
chambre, dont il écarta les pans.
Il reçut un choc. Comme elle était belle ! Incroyablement belle ! Les bras levés au-dessus de la
tête, les poings serrés, paupières closes, Elizabeth était d’une beauté qui dépassait tout ce qu’il
avait jamais imaginé.
Du bout des doigts, Andreas caressa lentement son cou ; puis il prit sa bouche avec douceur,
pour bien lui signifier qu’il n’entendait pas se presser. Son malaise de la veille lui paraissait bien
loin : jamais il ne s’était senti déborder à ce point de vigueur.
Sans hâte, il laissa ses lèvres errer le long de son épaule, puis descendre vers ses seins
généreux, aux sombres aréoles où se dressaient, comme pour mieux l’attirer, ses mamelons roses.
Lorsqu’il en dessina le contour de la pointe de la langue, Elizabeth fut secouée de frissons.
N’y tenant plus, elle enfouit les doigts dans sa chevelure pour le retenir contre sa poitrine, afin
qu’il capture dans sa bouche ses tétons durcis à en être douloureux. Comme hébétée par sa propre
audace, elle ne pouvait détacher les yeux de ses mains qui enserraient la tête de son amant, lui
signifiant son désir de le voir prolonger cette exquise torture.
Une plainte gutturale monta de la gorge d’Andreas tandis qu’il aspirait, l’une après l’autre, la
pointe de ses seins, tout en les agaçant de sa langue.
Elizabeth ondulait sous lui ; une chaleur intense se propageait dans ses veines. Soudain, il
l’immobilisa en posant une main sur son bas-ventre. Elle savait qu’à travers la fine étoffe de sa
culotte, une douce moiteur révélerait à Andreas combien elle était prête à le recevoir. Elle releva
le bassin pour mieux se plaquer contre ses doigts, en une invite implicite.
Mais, à sa grande surprise, il s’écarta, posant sur elle un regard désapprobateur.
— Pas question, dit-il. Ce n’est pas ainsi que je veux te faire jouir.
De la langue, il reprit ses savantes arabesques sur son ventre, avant de la débarrasser de sa
culotte d’une main agile.
En une profonde inspiration, Andreas s’imprégna du parfum délicieux de la féminité
d’Elizabeth. Puis il lui écarta délicatement les jambes et donna de petits coups de langue au creux
des plis si doux, ému de les voir humides d’un désir égal au sien. Il la sentit vibrer de toute sa
chair ; elle se couvrit le visage de son bras replié.
Comment aurait-elle pu le regarder ?
S’y fût-elle risquée qu’Elizabeth n’aurait pu s’empêcher de basculer instantanément dans un
abîme de plaisir, tant était enivrante la vision de la tête brune d’Andreas lovée entre ses jambes,
lui prodiguant des caresses qu’elle n’avait jamais reçues, et qui la menaient sur le chemin de
l’extase.
A son grand étonnement, son corps semblait échapper complètement à sa volonté : elle ne
maîtrisait pas les mouvements de son bassin qui accompagnaient chaque coup de langue sur son
clitoris palpitant.
Bientôt, elle ne fut plus animée que d’un seul désir, obsédant : sentir Andreas se glisser en elle.
Mais, tel un maestro usant de son instrument avec la plus parfaite dextérité, ce dernier savait faire
durer les choses, leur évitant à tous deux de perdre pied trop tôt.
Il ne lui fallut qu’un très bref instant pour se munir de l’indispensable préservatif. Enfin, avec
une exclamation étouffée qui le surprit lui-même, il pénétra Elizabeth, de plus en plus
profondément, intensifiant la puissance de ses assauts jusqu’à la sentir jouir entre ses bras.
Alors, il la rejoignit dans un spasme d’une intensité inégalée.
6.
— Tu as vu l’heure ?
Disant cela, Andreas lança un regard appuyé à sa montre. Elizabeth venait de passer la porte du
bureau, avec trois quarts d’heure de retard.
Dans des circonstances normales, cela ne lui aurait pas posé le moindre problème. Avec
l’efficacité dont elle était coutumière, elle s’était assurée que tout ce dont il avait besoin pour faire
face à ses obligations professionnelles serait prêt avant même qu’il n’ouvre son ordinateur.
Manifestement, elle avait passé sa soirée à lui adresser tous les documents nécessaires par
courrier électronique, allant jusqu’à prendre en compte le plus infime détail logistique.
Malheureusement, Andreas était loin d’être en mesure de faire preuve de sa légendaire capacité
de concentration. Cela faisait une semaine qu’ils étaient amants, et la notion de « circonstances
normales » n’avait plus cours pour lui. Ce qui n’était pas sans effets dévastateurs sur ses facultés
d’attention.
Il avait beau lui assurer qu’il ne voyait pas la moindre objection à, pour une fois, mêler plaisir
et travail, Elizabeth se refusait obstinément à tolérer la moindre situation ambiguë pendant qu’ils
collaboraient. Toutes ses allusions à une utilisation détournée du mobilier de bureau se heurtaient à
une fin de non-recevoir catégorique de la part d’une Elizabeth rougissante mais déterminée.
— Tu ne te rends pas compte, avait-il dit un jour, que tu es la première à qui je suggère ce genre
de choses. J’ai toujours considéré comme une règle intangible de ne pas mélanger les sphères
professionnelle et personnelle. Envisager d’y déroger est un compliment que je te fais !
La seule réponse qu’Andreas avait obtenue était le léger ronronnement de l’ordinateur
qu’Elizabeth mettait en marche, tout en hochant la tête d’un air réprobateur et en croisant les
jambes avec cette affectation de pruderie qui le mettait en transe.
Cette frustration lui faisait perdre la tête. Comment s’étonner, alors, qu’il soit incapable d’être
attentif à ce qu’il faisait ! Jamais auparavant Andreas n’avait ainsi fait passer le travail au second
plan de ses préoccupations.
Avec une obstination qu’il n’aurait pas soupçonnée, Elizabeth se cramponnait à ce principe
ridicule qui transformait leur lieu de travail en sanctuaire. Quel jeu jouait-elle ? Etait-ce une ruse
destinée à le mener par le bout du nez ? En croqueuse de diamants avertie, avait-elle revu sa
stratégie, et s’était-elle détournée du parrain pour jeter son dévolu sur le filleul ?
A vrai dire, il s’en moquait éperdument. Et il devait bien admettre que les plans qu’il avait
fomentés pour parvenir à la percer à jour s’étaient retournés contre lui. Tout ce à quoi ils avaient
abouti était de le soumettre à ce désir, incontrôlable et forcené, qui le taraudait sans cesse.
Et voilà qu’aujourd’hui, elle se permettait de le rejoindre avec presque une heure de retard !
N’aurait-elle pas dû être dévorée d’impatience à l’idée de le retrouver ?
— Je suis désolée, s’excusa Elizabeth, avec un sourire contrit.
En voyant la mine renfrognée avec laquelle Andreas l’accueillait, elle se demanda si elle
parviendrait longtemps à faire cohabiter en elle la maîtresse qui se donnait toutes les nuits sans la
moindre inhibition et la collaboratrice rigoureuse. Cela lui devenait de plus en plus difficile.
Tenir Andreas à distance pendant leurs heures de travail se révélait être une véritable gageure
tant il faisait preuve de tous les ressorts de son imagination pour lui suggérer des idées libertines.
Le regard concupiscent avec lequel il la couvait tout en lui dictant des lettres ou en lui donnant des
instructions était déjà un véritable défi lancé à ses bonnes résolutions. Il la désirait, et attendait
qu’elle réponde à ce désir sur un claquement de doigts.
Elizabeth n’ignorait pas ce que cette situation pouvait avoir de malsain et dangereux. Garder ses
distances avec Andreas était une nécessité vitale.
Fort heureusement, elle était parvenue, par ailleurs, à une décision qui allégeait un peu le poids
qui pesait sur ses épaules depuis qu’elle était entrée au service de James : il lui paraissait
préférable de garder secret le lien de sang qui les unissait.
Car rien ne lui disait que James n’adopterait pas à son sujet le même point de vue qu’Andreas. Il
était fort probable qu’il ne verrait en elle qu’une aventurière sans scrupules, soucieuse de tirer
profit de ses bonnes grâces. Peut-être lui reprocherait-il, tout simplement, de ne pas avoir écrit
pour exposer les raisons de sa visite ? Il aurait eu, de la sorte, le libre choix d’accepter ou de
refuser. Elle ne pouvait prendre le risque que leur amitié et l’affection qu’il éprouvait pour elle,
soient indéniablement affectées par ces révélations. Pour rien au monde elle n’aurait mis cela en
péril — dût-elle y sacrifier la vérité.
Un jour viendrait où il s’avérerait préférable qu’elle cherche un autre emploi. Elle le ferait en
évitant de trop s’éloigner du manoir, de manière à pouvoir rendre régulièrement visite à James.
Ainsi, il ne sortirait pas de sa vie. Elle demeurerait sa fille, aimante et attentionnée, même si elle
ne devait jamais porter son nom.
De plus, comment ne pas se taire maintenant que s’était échafaudée entre Andreas et elle cette
relation incertaine et confuse ? En effet, plus elle cherchait à en comprendre le sens, plus elle se
sentait perdue, désorientée. Chaque fois qu’elle s’y essayait, le labyrinthe de ses réflexions lui
paraissait de plus en plus inextricable.
Sa seule certitude était qu’elle se devait de maintenir une barrière infranchissable entre leur
relation professionnelle et leur liaison. Tenir Andreas en respect était la seule manière qu’elle ait
trouvée de garder un tant soit peu le contrôle de la situation. Si elle déviait de ce principe, il aurait
tôt fait de la réduire à sa merci. Puis, à la seconde où il commencerait à s’ennuyer, il n’hésiterait
pas à se débarrasser d’elle. Alors plus dure serait la chute !
Il était vital qu’elle se protège contre ce moment-là.
Laisser Andreas percevoir à quel point elle était éprise était tout bonnement inenvisageable. Ce
serait s’exposer d’une manière qui la mettait trop en danger.
Soudain, un changement dans l’espace la fit émerger de ses pensées. Andreas avait quitté son
bureau et était venu s’asseoir au bord du sien, la dominant de toute la hauteur de sa saisissante
présence.
***
— Puisque tu tiens tant à compartimenter nos vies, lança-t-il, je suppose que tu ne t’offenseras
pas si je te dis qu’il n’est pas très professionnel de prendre ainsi tes aises. Ce n’est pas ce pour
quoi je te paie. Puis-je savoir la raison de ce retard ?
— Je discutais avec la nutritionniste de James. Elle cherche ce qui pourrait lui donner un peu
plus d’appétit.
Si seulement elle parvenait à éradiquer de son esprit l’image d’Andreas tel qu’il lui était apparu
la nuit précédente ! Elle revoyait tous les contours de son corps superbe, baignés par la clarté
d’argent de la lune, tandis qu’il les menait tous deux à un paroxysme de plaisir qui l’avait laissée
pratiquement en sanglots. Ce simple souvenir faisait se hérisser les cheveux sur sa nuque.
— Passionnant… Et c’est ce qui t’a mise en retard ?
— De quelques minutes seulement ! Et j’avais pris soin de t’adresser tous les éléments
nécessaires pour ne pas te retarder dans ton travail.
Andreas se leva et regagna son fauteuil tout en lui décochant un sourire carnassier.
— C’est vrai. Je me demande d’ailleurs où tu as trouvé l’énergie nécessaire à cela. Quand je
t’ai laissée, tu ne me semblais pas en état de te pencher sur des listes de chiffres et de données !
— Je… je ne parvenais pas à dormir, confessa-t-elle à regret.
Trouver le sommeil lui avait été impossible. Son esprit était trop tourmenté par la certitude
qu’elle n’aurait jamais dû se laisser aller à éprouver pour Andreas des sentiments aussi lourds de
conséquences pour elle. S’absorber dans ses tâches professionnelles lui avait paru le seul remède
possible.
— C’est pour cela que tu as décidé de travailler ? J’espère que je ne suis pas en train de
déteindre sur toi ! Tu m’as assez dit à quel point tu avais horreur des bourreaux de travail.
Par-dessus son ordinateur, Elizabeth le fusilla du regard.
Ce fut un grand sourire qu’Andreas lui adressa en retour. Sa mauvaise humeur s’était
complètement envolée : savoir qu’il obsédait Elizabeth au point de troubler son sommeil le
remplissait d’aise.
— Il y a quelque chose dont je souhaite t’entretenir, poursuivit-il.
— Ah bon ? A quel sujet ?
— Du travail, évidemment ! N’est-ce pas le seul que tu acceptes d’aborder dans l’espace sacro-
saint de ce bureau ? Si tu voulais bien approcher ton fauteuil, que je n’aie pas besoin de hurler
pour me faire entendre…
Elizabeth le gratifia d’une moue dubitative mais obtempéra. Elle s’installa bien en face de sa
table.
Andreas se félicita intérieurement : il pouvait, de la sorte, plonger le regard dans le décolleté de
sa maîtresse. Il se demanda cependant comment il parvenait à ne pas verrouiller la porte du bureau
pour redécouvrir tranquillement ce corps si délicieusement familier, dissimulé sous une cuirasse
d’austérité professionnelle ?
Quelle ironie de penser qu’il était prêt à passer outre les règles de conduite qu’il s’était toujours
imposées ! Par le passé, c’était lui qui avait sévèrement fixé les limites infranchissables dans
toutes ses liaisons. Jamais une femme n’avait partagé son lit autrement que pour y faire l’amour. Et,
si le travail l’exigeait, il n’avait aucun scrupule à reléguer au second plan sa compagne du moment.
Dire qu’aujourd’hui, c’était lui qui grinçait des dents en quittant le lit de son amante et en
s’entendant dire qu’il était temps de regagner sa chambre !
Dire qu’il se surprenait à griffonner un prénom féminin sur une feuille, puis à la chiffonner pour
l’expédier dans la corbeille à papier avec un sentiment confus de culpabilité agacée !
Par conséquent, il en était venu à concevoir le seul plan susceptible de fournir la solution à ce
qui était devenu le problème majeur de sa vie.
— Est-ce que tu as déjà des projets concernant ce que tu vas faire… ensuite… dans ta vie ?
Il s’était levé et se dirigea vers la baie vitrée, d’où la vue se perdait sur la campagne, par-delà
les jardins parfaitement entretenus.
— Tu ne vas pas t’enterrer ici éternellement, poursuivit-il. De plus, James pourra se
débrouiller seul d’ici peu. Il n’aura plus besoin que de Maria et tu deviendras superflue.
Tête baissée pour dissimuler les larmes qui lui montaient aux yeux, Elizabeth se répéta ce mot
avec répulsion : « superflue » — voilà ce qu’elle allait devenir !
Son absence de réaction fit se tourner Andreas. Il fronça les sourcils en voyant ses épaules
voûtées et sa mine défaite.
— J’ai une proposition à te faire : accompagne-moi à Londres !
Sous le choc, Elizabeth se redressa et décocha à Andreas un regard incrédule.
— T’accompagner à Londres ?
— Parfaitement. Il n’y a plus de raison que je m’éternise ici. Et je tiens à t’emmener avec moi.
— Mais… tu as déjà une secrétaire à Londres. Tu ne peux pas la licencier de la sorte !
— Qui te parle de licencier qui que ce soit ? Ce n’est pas en tant que secrétaire que je souhaite
t’avoir auprès de moi.
— Tu veux dire que je serais…
D’un pas nonchalant, Andreas s’approcha d’Elizabeth, puis il se pencha vers elle et posa les
mains sur les accoudoirs de son fauteuil, l’emprisonnant entre ses bras solidement plantés.
— Ma compagne !
Etourdie par le parfum viril qui émanait de lui autant que par ses mots, Elizabeth eut besoin de
quelques secondes avant que son esprit ne lui offre une vue claire de la situation. Lorsqu’elle eut
saisi toute la portée de la proposition d’Andreas, elle ouvrit des yeux horrifiés. Elle le repoussa de
ses deux mains posées sur son torse.
— Tu veux que je laisse tout tomber ici pour devenir ta maîtresse ?
— Pourquoi ce terme ? Tout ce que je veux, c’est continuer à partager de bons moments avec toi.
A travers ses paupières mi-closes, Andreas soupesa la réaction d’Elizabeth. Certes, romantique
comme elle l’était, elle ne pouvait qu’être choquée par la brutalité de sa requête. Mais il n’avait
jamais été très doué pour la poésie.
— Il est hors de question que je vienne vivre avec toi, Andreas.
Pourtant, en son for intérieur, Elizabeth ne pouvait s’empêcher d’être attirée par cette
perspective. Quand bien même elle savait que c’était non seulement inenvisageable, mais surtout
terriblement dangereux. Où était donc passé son bon sens proverbial ? Il semblait qu’il avait laissé
place à une témérité insensée !
— Mais pourquoi ? insista Andreas. Tu aurais tout ce que tu peux désirer, et je n’aurais plus
besoin d’attendre que tout le monde soit endormi pour me glisser dans ta chambre comme un
adolescent.
— Et à quoi passerais-je mes journées pendant que tu seras occupé par tes affaires ? A attendre
ton retour ?
— Cesse de chercher la petite bête ! Tu sais bien que lorsque nous faisons l’amour, c’est
magique. J’ai tout simplement envie que cela dure.
— Qu’arrivera-t-il quand tu te lasseras de cet arrangement ?
— Faut-il vraiment se créer ce genre de faux problème ? Profitons de l’instant !
— Je suis faite de telle sorte que j’ai besoin de savoir où je vais. Tant pis si tu me trouves
assommante !
— Pourquoi prends-tu les choses aussi mal ? Ne me dis pas que je ne t’attire pas !
— Tu sais bien ce qu’il en est !
— Oui.
Cet aveu seul suffisait à Andreas. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui refuse ce qu’il désirait. Et il
désirait Elizabeth. Ne pas parvenir à ses fins était hors de question !
Elle était immobile sur son fauteuil, comme pétrifiée. Andreas resta planté devant elle, jusqu’à
l’obliger à lever le regard pour rencontrer le sien. Ce qu’il vit alors briller dans ses prunelles vert
d’eau fit naître en lui une satisfaction primitive qui enflamma ses sens. Elizabeth avait beau s’en
défendre, elle le désirait autant qu’il la désirait. Il laissa un doigt glisser sur sa joue et s’accroupit
devant elle, de manière à mettre ses yeux affolés à hauteur des siens.
— Je ne suis pas très doué pour dire les choses de manière élégante, confia-t-il. Te proposer de
partager mon espace vital, de t’endormir et de te réveiller auprès de moi, c’est déjà énorme.
L’honnêteté de cette confession émut profondément Elizabeth. Le voir aussi vulnérable était
tellement inattendu ! Aussi ne chercha-t-elle-même pas à écarter sa main lorsqu’il suivit du bout du
doigt le contour de ses lèvres, puis descendit jusqu’au creux à la base de son cou. C’est à peine si
elle se rendit compte de ce qu’il faisait, quand il dénoua l’épaisse natte cuivrée qui tombait entre
ses épaules, puis passa la main dans ses cheveux pour les ébouriffer tout en lui soufflant que c’était
beaucoup mieux ainsi.
Lorsqu’il se leva pour aller verrouiller la porte — mettant à mal les limites qu’elle avait eu tant
de mal à imposer — elle tenta de protester :
— Que… que fais-tu ? Nous étions d’accord pour…
— Je n’étais d’accord pour rien !
Le bruit de la clé dans la serrure fit courir un frémissement d’excitation mêlée de crainte le long
du dos d’Elizabeth. Comment avait-elle pu être assez naïve pour imaginer qu’un homme tel
qu’Andreas — ardent, passionné, et habitué à toujours obtenir satisfaction — accepterait sans coup
férir les règles qu’elle lui imposait ?
Quoi qu’il en soit, elle devait lui rappeler qu’en ce lieu, elle était son employée et rien d’autre !
Malheureusement, pour aussi résolue qu’elle soit, aucun son ne franchit ses lèvres. Hébétée, elle le
regarda tirer les doubles rideaux, plongeant la pièce dans la semi-pénombre.
D’un pas nonchalant, Andreas s’avança vers elle, tel un tigre s’apprêtant à fondre sur sa proie.
— Nous devrions nous mettre au travail…, dit-elle d’une voix haletante.
— Je sais. Mais vois-tu, je n’hésite pas à enfreindre toutes les règles auxquelles je me suis
toujours plié. Pour toi.
Dans ses magnifiques yeux couleur d’encre, Elizabeth vit briller un désir incandescent ; elle
sentit une onde de chaleur la traverser. Pareille à un papillon attiré par la flamme, ensorcelée par
ce que lui disait ce regard, elle se leva et fit un pas vers lui. Elle tendit la main, qu’il prit pour
l’attirer dans ses bras.
A l’instant même où il s’emparait de sa bouche, Andreas fut submergé par le besoin
incontrôlable de posséder cette femme. La voir céder après avoir aussi fermement repoussé son
projet de l’installer chez lui était une satisfaction inouïe.
Sans cesser de l’embrasser, il la dirigea vers le bureau tout proche. Puis, sans effort, il la
souleva pour l’y asseoir.
— Ça a toujours été l’un de mes fantasmes, dit-il d’une voix rauque. Mais tu es bien la première
avec laquelle j’ai éprouvé l’envie de le réaliser — et ce depuis le tout début de notre
collaboration.
En disant cela, il avait déboutonné son chemisier immaculé d’une main tremblante. Puis, il
entreprit de lui ôter son soutien-gorge. La vision de ses seins magnifiques, libérés de leur fragile
écrin de dentelle, lui coupa le souffle.
Il avait beau connaître par cœur chaque parcelle de son corps, chaque fois qu’il contemplait
Elizabeth dans toute la splendeur de sa nudité, il en restait émerveillé. Jamais il n’en était rassasié.
Peut-être était-ce parce qu’il avait fini par se lasser de ces longues créatures, aussi blondes que
diaphanes, qui constituaient son ordinaire ? Les courbes sensuelles que lui offrait Elizabeth
paraissaient irrésistibles en comparaison.
Le désir qu’elle lui inspirait était si intense qu’il en devenait presque douloureux. Lorsqu’elle
fut nue jusqu’à la taille, il l’obligea très délicatement à s’allonger sur la table, en laissant pendre
ses jambes. Puis il resta immobile un instant, la dévorant d’un regard avide.
***
Jamais auparavant Elizabeth n’avait éprouvé la griserie de tenir ainsi un homme en son pouvoir.
C’était un plaisir enivrant que de sentir sur elle le regard brûlant de désir d’Andreas. Il lui donnait
l’impression d’être à la fois la plus sublime des femmes et la plus délicate des créatures. Avec lui,
elle pouvait être aussi bien maîtresse qu’esclave.
A cet instant, il la retenait captive, explorant sa poitrine de ses mains et de sa bouche. Etre ainsi
allongée sur son bureau, à demi nue, tandis qu’il s’était contenté de simplement remonter les
manches de sa chemise jusqu’au coude, lui procurait une excitation sans bornes.
— Je t’en prie, Andreas, gémit-elle, tandis qu’il passait la langue sur son mamelon, puis le
prenait entre ses lèvres. Je t’en prie, déshabille-toi…
— Lorsque je serai prêt, répondit-il en la maintenant par les poignets.
Elizabeth se cambra alors, pour mieux tendre sa poitrine vers la bouche insatiable d’Andreas et
l’inviter à poursuivre ses affolantes caresses, qui l’entraînaient dans une spirale de sensations
bouleversantes.
Lorsqu’il vit qu’elle n’en pourrait supporter plus, Andreas lui ôta sa culotte de dentelle d’un
geste vif. Il glissa deux doigts dans les profondeurs de sa féminité, lui arrachant un gémissement de
plaisir.
Sans quitter des yeux le corps souple d’Elizabeth, il s’écarta, le temps de se débarrasser de ses
vêtements. Il lui avait appris à être fière de ses courbes voluptueuses, et il aimait l’impudeur avec
laquelle elle s’offrait à son regard consumé de désir. Tout en elle lui faisait le même effet que le
plus puissant des aphrodisiaques. Jusqu’à la façon dont elle laissa échapper un soupir émerveillé
au moment où il apparut nu devant elle, son membre durci presque douloureusement.
Plus tard, et ailleurs, elle le prendrait dans sa bouche. Cette seule idée suffisait à le conduire au
bord d’un précipice où il se refusait à basculer trop vite.
S’agenouillant devant sa maîtresse, il lui écarta religieusement les jambes, pour enfin faire ce
dont il n’avait cessé de rêver tandis qu’elle prenait des notes, ignorante du cours de ses pensées.
Il entendit sa respiration s’accélérer, puis elle retint son souffle avant qu’un cri involontaire de
ravissement ne franchisse ses lèvres, quand sa langue trouva le point exact où la plus légère
pression suffisait à faire monter le vertige.
Lorsque enfin, en une seule poussée, Andreas s’enfonça profondément en elle, Elizabeth était à
ce point éperdue de désir qu’il ne lui fallut que quelques instants avant d’exploser en un orgasme
foudroyant.
Tout son corps encore parcouru d’irrépressibles frissons, pantelante, elle reprit pied dans la
réalité en voyant Andreas se redresser tout sourire.
— Voilà un fantasme enfin satisfait, dit-il en ramassant autour de lui ses vêtements épars. Et,
pour une fois, la réalité dépassait largement tout ce que promettait l’imagination. Je n’aurais jamais
pensé qu’un bureau puisse offrir autant de plaisir…
Un sentiment confus de panique submergea Elizabeth tandis qu’elle se relevait et se rajustait
d’une main tremblante. Que diable lui avait-il pris de céder ainsi à Andreas ? Il n’avait fait que
donner libre cours à un de ses fantasmes, comme il le reconnaissait sans vergogne. De son côté,
elle avait totalement perdu le contrôle d’elle-même, et avait laissé la passion l’emporter loin de
toute raison. Qu’allait-il advenir d’elle maintenant ? Etait-elle promise à n’être plus qu’un objet
sexuel pour Andreas ?
S’il lui en prenait l’envie, il pouvait fort bien détruire tout ce qu’elle avait construit avec James.
Or, elle s’était imprudemment mise sous sa coupe. Et elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même !
Quand, enfin, elle eut fini de remettre de l’ordre dans sa tenue, elle regagna sa place derrière
son bureau. Il lui fut alors impossible de lever les yeux vers Andreas.
— Eh bien, c’est la preuve parfaite que mon idée de t’emmener avec moi à Londres est
excellente ! décréta-t-il en s’appuyant sur le bord du bureau, la mine réjouie. Je n’aurais jamais
imaginé faire un tel aveu un jour mais je dois reconnaître que, quel que soit le sort que tu m’as jeté,
je n’ai aucune envie de le dissiper…
En son for intérieur, Elizabeth compléta cette déclaration de principe. « Jusqu’à ce que je me
lasse de toi », aurait-il dû ajouter… Et ce jour-là, il lui faudrait également disparaître
définitivement de la vie de James.
— Tu n’as pas compris, Andreas, rectifia-t-elle, je n’ai aucune intention de te suivre à Londres.
Je sais que d’ici quelques semaines, ton parrain n’aura plus besoin de mes services. A ce moment-
là, je chercherai un emploi dans les environs. J’ai découvert que je me plaisais à la campagne.
Londres n’a plus aucun attrait pour moi.
Andreas contint difficilement la fureur qui l’avait gagné à ces mots. Comment pouvait-elle
refuser son offre avec une telle obstination ? Alors même qu’ils venaient de faire l’amour avec
cette passion débridée ! Alors que personne ne lui ferait jamais une proposition aussi tentante !
Il n’était guère accoutumé à être rejeté de la sorte. En faire l’amère expérience était une atteinte
à son orgueil, un affront qu’il ne saurait tolérer. Il ne s’abaisserait pas à essayer de la faire revenir
sur sa décision, aussi farouche que stupide. Supplier n’était pas dans ses habitudes.
Tout sourire avait déjà quitté son visage ; il planta dans les prunelles d’Elizabeth un regard
glacial.
— Comme tu voudras, lança-t-il en haussant les épaules, avant d’aller se rasseoir à son bureau.
Qu’il ne proteste pas davantage et n’essaie pas de la faire plier eut pour effet de déstabiliser
Elizabeth au plus haut point. Quelle place occuperait-elle désormais dans la vie d’Andreas ?
L’idée que la réponse soit « aucune » la terrifia.
— Je… j’espère que cela ne nous empêchera pas de continuer à travailler ensemble, bredouilla-
t-elle.
— Il n’y a aucune raison, répliqua-t-il, de marbre. Tu es très compétente, et notre liaison n’était
qu’un bonus.
Un bonus ! Elizabeth ouvrit la bouche pour protester mais elle n’en eut pas le temps. Le
téléphone portable d’Andreas sonna, et il répondit avec un froncement de sourcils.
Elizabeth le vit écouter les propos de son interlocuteur, absorbé, en lui tournant le dos. Il la
tenait clairement à l’écart de cette conversation. Comme pour confirmer cette impression, il posa
la main sur le téléphone et lui désigna la porte d’un signe de tête.
— C’est personnel. Pourquoi ne prends-tu pas ton après-midi ? Si j’ai besoin de toi, je te le
ferai savoir.
Sur ces mots, il fit pivoter son fauteuil.
Elizabeth quitta la pièce sans plus de cérémonie qu’elle y était entrée quelques semaines
auparavant.
7.
Le reste de la journée se déroula sans qu’elle revoie Andreas.
Au fond d’elle, Elizabeth ne doutait pas de la fin définitive de son rôle de secrétaire. Cela
laissait un tel vide en elle qu’elle en était bouleversée. C’était presque aussi douloureux que le
chagrin d’avoir perdu celui qu’elle avait fini par aimer de toute son âme.
Au dîner, elle informa James qu’elle ne travaillerait certainement plus pour son filleul.
— C’est bien dommage ! commenta le vieillard en fixant sur elle son regard bleu acier. Cela va
certainement vous manquer. Vous me paraissiez plus légère depuis quelques semaines. Et puis,
vous aviez appris à tenir tête à ce sacripant d’une façon fort réjouissante !
Elizabeth ne parvint pas à masquer sa confusion sans doute car James changea de sujet de
manière ostensible. Pour la première fois depuis qu’elle avait pris son poste au manoir, le dîner se
déroula dans une ambiance lourde. Andreas n’y parut pas, et elle ne put s’empêcher de se
demander où diable il avait bien pu passer.
Puisqu’il lui avait été suggéré de prendre un peu de temps libre, mieux valait qu’elle s’y résigne,
songea-t-elle le lendemain matin. Ce serait préférable à errer comme une âme en peine dans le
manoir, sans savoir si Andreas y était encore ou s’il était déjà reparti.
Elle conduisit James dans le salon de thé, où Dot Evans lui proposa de raccompagner elle-même
« ce vieux grincheux » chez lui. Elizabeth accepta et décida d’aller explorer un peu les environs,
ce qu’elle n’avait pas pris le temps de faire à ce jour. Malheureusement, elle ne retira aucun plaisir
de cette promenade : son esprit était bien trop encombré par les incertitudes concernant son avenir,
ainsi que par tous les reproches qu’elle se faisait.
Et puis, surtout, elle ne cessait de s’interroger sur la façon dont les choses se passeraient
lorsqu’elle se retrouverait face à Andreas. Le simple fait d’imaginer cette rencontre la plongeait
dans le plus complet désarroi.
Il était près de 5 heures de l’après-midi lorsqu’elle jugea qu’elle avait suffisamment prolongé
son excursion, et qu’elle pouvait regagner le manoir.
A la seconde où sa petite voiture entrait dans la majestueuse cour d’honneur, elle repéra
l’élément inattendu dans le décor : négligemment garée devant le perron trônait une voiture de
sport rouge vif.
Prudente, Elizabeth choisit d’entrer par la cuisine. D’un pas pressé, elle traversa une enfilade de
pièces dans l’espoir de trouver refuge au plus tôt dans sa chambre. Elle était près d’avoir traversé
le hall quand une voix pointue l’interpella :
— Hé, vous !
L’accent était distingué mais le ton avait la dureté de l’acier, et débordait de fiel.
Très lentement, Elizabeth pivota sur ses talons. Le regard bleu qui croisa le sien était glacial.
Entre les paupières mi-closes sourdait une hostilité palpable. La femme qui lui faisait face était
une élégante beauté aux cheveux d’or. Vêtue d’un tailleur-pantalon gris pâle, elle portait des
chaussures dont les talons lui faisaient gagner plusieurs centimètres.
Ebouriffée, sans maquillage, fatiguée par ses longues heures de promenade, Elizabeth sentit le
peu d’assurance qu’il lui restait s’évanouir instantanément.
— Moi ? demanda-t-elle, en se sentant stupide puisqu’il n’y avait qu’elle dans le vaste
vestibule.
Elle toussota pour s’éclaircir la voix, tout en continuant à détailler la belle inconnue. Dotée d’un
corps de gazelle, sa chevelure blonde encadrant harmonieusement un visage fin, elle aurait eu tout
d’une apparition angélique sans l’expression hargneuse qui déformait ses traits.
— Je suis parfaitement au courant de ce qui se passe ici ! lança l’ange blond. Andreas m’a tout
dit !
— Mais… qui êtes-vous ? demanda Elizabeth, en reculant d’un pas tant l’éventualité de prendre
un coup lui semblait à ne pas être exclue.
— Je suis la compagne d’Andreas. Ou plutôt, je l’étais. Jusqu’à ce qu’il lui prenne l’idée
saugrenue de coucher avec le personnel.
Elizabeth se sentit pâlir, tandis qu’au plus profond d’elle-même fermentait une colère sourde,
mêlée de honte et de culpabilité.
— Sa compagne ? répéta-t-elle, horrifiée.
Ainsi, Andreas avait entamé une relation avec elle alors qu’il était déjà lié à cette beauté tout
droit sortie des pages glacées des magazines de mode ! Comment ne pas en conclure qu’il n’avait
couché avec elle que par désœuvrement ? La complicité qu’ils avaient partagée pendant les
longues heures où ils collaboraient n’avait en rien contribué à les rapprocher humainement. A
Londres, il avait pour maîtresse une figure de mode ; au milieu de nulle part, il se rabattait sur
Mlle Tout-le-Monde pour tromper l’ennui par quelques moments de détente.
Jamais de sa vie Elizabeth ne s’était sentie aussi humiliée. Elle aurait souhaité que le sol
s’ouvre sous ses pas et l’engloutisse.
— Vous voulez dire qu’il a rompu avec vous à cause de moi ? lança-t-elle, incrédule.
— Non, bien sûr ! Il a rompu avec moi parce qu’il était perdu ici et que vous étiez à portée de
main, c’est tout !
Elizabeth fit volte-face sans un mot et entreprit de gravir péniblement l’escalier.
Bien des fois Andreas lui avait confié en riant à quel point il lui trouvait quelque chose de tout à
fait unique. Maintenant, elle trouvait une tonalité toute particulière à ce terme : ne pouvait-on dire
d’un monstre qu’il est unique ? A dire vrai, il avait dû trouver très distrayant de mettre dans son lit
une femme sur laquelle il n’aurait jamais porté le moindre regard en temps normal. C’était
certainement pour lui une nouveauté amusante.
Dire qu’il lui était arrivé de rêver qu’elle pourrait peut-être partager un jour sa vie ! En
particulier lorsqu’il quittait sa chambre au petit jour, en laissant derrière lui la marque de son
corps sur le lit défait, l’odeur mâle de sa peau sur les draps. Fallait-il qu’elle soit stupide !
La main posée sur la poignée de la porte de sa chambre, elle se rendit compte que l’inconnue
l’avait suivie et se tenait sur ses talons.
— Je suppose que vous pensez avoir gagné ! lança cette dernière d’un ton acerbe.
— Disons plutôt que nous avons toutes les deux perdu.
— Vous n’imaginez quand même pas pouvoir nous mettre dans le même sac. Mais regardez-
vous ! Vous ne ressemblez à rien !
Soudain, un calme absolu envahit Elizabeth. Elle redressa la tête pour planter son regard dans
celui de la beauté blonde.
— Je ne ressemble peut-être à rien, dit-elle d’une voix posée, mais il ne me viendrait jamais à
l’idée de poursuivre de mes assiduités un homme qui m’aurait quittée. Est-ce qu’Andreas sait que
vous êtes là ?
— Bien sûr ! Je l’ai appelé hier. Il n’y a pas à douter que, dès qu’il me verra, il comprendra ce
qu’il a perdu. Vous avez eu votre chance avec lui parce qu’il était coincé ici. Mais Andreas
retourne à la civilisation ; et croyez-moi, ma petite, vous ne partez pas avec lui !
— Je le sais. Et lui aussi. Je le lui ai déjà dit.
— Comment cela ?
— Andreas m’a demandé de m’installer chez lui, à Londres, et j’ai refusé.
Elizabeth eut un rire amer.
— C’est certainement la meilleure chose que j’aie jamais faite de ma vie, reprit-elle. Donc, je
vous le laisse volontiers ! En vous souhaitant bonne chance à tous les deux. Vous êtes faits l’un
pour l’autre.
Elle ouvrit la porte de sa chambre mais, avant qu’elle n’ait le temps d’y entrer, une longue main
aux ongles parfaitement manucurés retint la porte.
— Andreas vous a proposé de vous installer chez lui ?
— Je n’ai pas envie de parler de ça. Laissez-moi tranquille.
Les yeux bleus qui se fixèrent sur Elizabeth lançaient des éclairs.
— Andreas m’a parlé de vous. Il m’a raconté comment vous avez tout à coup surgi au manoir…
Mais il ne peut pas vous avoir offert de partager sa vie. C’est impossible !
Elle fit demi-tour et s’éloigna à grandes enjambées dans le couloir. Le regard rivé sur la
silhouette guindée de la jeune femme, Elizabeth eut l’impression d’avoir été soudain transportée
dans quelque film d’horreur où tout le monde savait son texte, sauf elle.
Où donc la belle blonde était-elle partie ? Rejoindre Andreas dans sa chambre ? Mais était-il
encore au manoir ?
En tout cas, cette femme avait raison : quelle attirance Andreas pouvait-il ressentir pour
quelqu’un d’aussi terne qu’elle ?
***
Elizabeth se contraignit à prendre un long bain, puis à se sécher les cheveux, dans l’espoir
qu’Andreas et sa ravissante sorcière auraient quitté les lieux avant qu’elle ne redescende dîner.
Quelle ne fut pas sa surprise de trouver Andreas et James assis dans le salon ! Tous deux se
faisaient face dans un silence glacial.
— Il semble que nous ayons de la compagnie, grogna James. Une vermine malfaisante a réussi à
s’introduire sous mon toit.
— Vous voulez parler de la jeune femme blonde ? Je sais. Nous avons fait connaissance. Ne va-
t-elle pas partager notre repas ? Apparemment, c’est la compagne d’Andreas.
Au lieu d’être bouleversée en se retrouvant en présence de ce dernier, comme elle l’avait
redouté, Elizabeth se sentait parfaitement maîtresse d’elle-même. Le voir rougir ne fut pas une
petite satisfaction. En quête de soutien moral, elle alla se placer derrière le fauteuil de James et
posa ses mains sur les épaules du vieil homme.
— Amanda repart pour Londres, lança Andreas en se resservant un verre de vin.
— Quel dommage ! Je suis certaine qu’il y aurait eu suffisamment à manger pour une invitée…
— Ça suffit ! J’ai assez parlé d’Amanda avec James. Dis-moi plutôt à quoi tu as passé ton
après-midi ?
— Je me suis promenée.
— Ce n’est pas pour cela que je te paie !
— J’avais terminé mon travail ; c’est toi-même qui m’avais congédiée. Et prendre un peu l’air
m’était nécessaire.
D’une pression de la main sur celle d’Elizabeth, James lui signifia son soutien. Ce geste
n’échappa nullement à Andreas, qui la fusilla du regard. Pourtant, si quelqu’un avait dû être
furieux, ce n’était pas lui !
— Ecoutez les enfants, intervint James, je suis bien trop vieux pour supporter vos chamailleries.
Et j’ai aussi passé l’âge de voir tes poules débarquer ici, Andreas.
— Amanda n’est pas ma poule ! Et il y a un moment que j’ai rompu avec elle.
Elizabeth tiqua. Cette rupture expliquait certainement son besoin de changement ! La jalousie qui
la submergeait était telle qu’elle aurait volontiers pris ce qui lui tombait sous la main pour le
lancer à la tête de son amant. Heureusement, la présence de James l’en empêchait.
Jamais elle ne s’était sentie aussi déstabilisée.
Où était donc passée l’Elizabeth accommodante et douce, toujours soucieuse de garder son
calme, qui évitait comme la peste les sautes d’humeur ? Au contact d’Andreas, elle était devenue
une vraie furie. C’était peu de dire qu’elle n’était pas satisfaite de cette évolution !
Elle prit soudain conscience d’être cramponnée de toutes ses forces à l’épaule de James et lâcha
prise pour aller s’asseoir, tout en se demandant si Amanda avait déjà repris la route.
La réponse à cette question ne se fit pas attendre. A peine Elizabeth s’était-elle installée que la
porte s’ouvrit à la volée sur une Amanda qui avait toute l’attitude d’un ange exterminateur. Cette
fois, elle ne portait plus de tailleur-pantalon mais une robe rouge qui moulait son corps à la
perfection. Elle brandit une liasse de papiers sous le nez de James et Andreas, pétrifiés.
Tout à coup, Elizabeth eut l’impression que la pièce se mettait à tourner autour d’elle. Dans un
effort désespéré elle tâcha de se mettre debout. Elle fit quelques pas mais s’effondra aussitôt sur le
canapé.
Entre les doigts fins d’Amanda, les enveloppes d’un bleu délavé étaient facilement
reconnaissables…
— Vous devriez jeter un coup d’œil à tout ça, lança cette dernière à l’adresse de James.
— Vous n’avez pas le droit…, protesta Elizabeth.
— Oh, je pense que personne ne me reprochera de révéler votre véritable identité. Je me
demande d’ailleurs pourquoi vous ne l’avez pas fait plus tôt. Vous pensiez peut-être qu’il valait
mieux amadouer le vieil homme avant de revendiquer vos droits ?
D’un air particulièrement satisfait, Amanda pivota, avec une aisance qui mit en valeur la ligne
parfaite de son corps souple. Puis elle quitta la pièce, sans même un regard pour Andreas.
Les yeux rivés sur le paquet de lettres jeté sur la table d’acajou, Elizabeth était partagée entre
l’envie de reprendre son bien avant de fuir à toutes jambes et la résignation. Mais après tout,
pourquoi lutter contre l’inéluctable ? Ne disait-on pas que ce qui doit arriver arrive ?
Andreas fut le premier à rompre le lourd silence qui s’était installé après la sortie théâtrale
d’Amanda.
— Tu pourrais nous expliquer ce que tout cela signifie ? questionna-t-il en montrant la table d’un
signe de tête.
— J’aimerais m’entretenir en tête à tête avec James, risqua Elizabeth.
L’incrédulité désarçonna Andreas. Mademoiselle Sainte-Nitouche allait enfin être obligée
d’afficher ses secrets au grand jour, et elle avait le culot de demander qu’il quitte la pièce ? Il n’en
était pas question ! Il se reprit et la toisa d’un air de défi.
Comprenant qu’elle n’aurait pas gain de cause, Elizabeth se résigna à se lever pour prendre les
lettres, qu’elle tendit à James.
— Eh bien, dans ce cas…, commença-t-elle. Est-ce que vous vous souvenez d’une jeune femme
prénommée Phyllis, James ? Vous l’avez rencontrée voici un peu plus de vingt-cinq ans. A
l’époque, elle en avait trente-deux, et vous n’étiez pas loin d’en avoir cinquante. Elle était folle de
vous. Seulement, elle ne vous savait pas marié…
D’une main tremblante, James prit le paquet qu’Elizabeth lui offrait. Il ne lui avait pas fallu
longtemps pour que les pièces du puzzle se mettent en place dans son esprit.
— Si je me la rappelle ? fit-il d’une voix douce. Je l’appelais mon rayon de soleil, à cause de la
couleur de ses cheveux, et du bonheur qu’elle avait apporté dans ma vie.
Il s’interrompit pour effacer les larmes qui avaient embué son regard.
— Son nez ressemblait au vôtre, mon enfant. Je crains de n’avoir pas le courage de lire tout ceci
pour l’instant. Puis-je les garder quelque temps ?
Elizabeth vint s’agenouiller près de lui.
— J’aurais dû vous parler plus tôt, confessa-t-elle en baissant la tête. Quand j’ai compris que
vous étiez malade, je n’ai pas osé vous causer un tel choc. Et puis je n’ai cessé de différer le
moment. Tout cela paraissait tellement énorme que j’étais terrifiée.
Lorsque la main de James se posa sur sa tête, Elizabeth laissa échapper un soupir de
soulagement. Toute la tension accumulée au cours de ces longs mois d’incertitude fut emportée par
un torrent de larmes qu’elle n’essaya même pas d’endiguer.
Dans son dos, elle pouvait deviner le regard d’Andreas fixé sur elle. Mais ce qu’il pensait
d’elle lui était complètement indifférent. Tout ce qui comptait, c’était de savoir que son père ne la
rejetait pas.
— Je suis désolée, murmura-t-elle, en reniflant.
— Moi aussi, mon enfant. Mais il ne sert à rien d’avoir des regrets. Andreas, mon garçon, je
souhaiterais que tu nous laisses seuls, Elizabeth et moi. Nous avons tant de choses à nous dire.
***
Elizabeth quitta le salon seulement deux heures plus tard. Son père n’avait toujours pas trouvé le
courage de lire les lettres, mais elle ne doutait pas qu’il s’y résolve quand il serait seul dans sa
chambre, où il s’était retiré avec l’aide de Maria. Pour sa part, elle était épuisée ; mais ne s’était
jamais autant sentie en paix avec elle-même.
Elle se dirigea vers la cuisine en songeant à l’ironie du sort : le coup d’éclat fomenté par
Amanda s’était finalement révélé bénéfique !
A peine le seuil franchi, elle se figea. Debout au milieu de la pièce, un verre à la main, Andreas
semblait l’attendre. Peut-être avait-il supposé qu’après toutes ces émotions, elle éprouverait le
besoin de se faire un bon café ? Cependant, son expression froide ne laissait deviner aucune
compassion.
Le cœur battant la chamade, Elizabeth comprit qu’elle avait redouté cette confrontation pendant
toute la durée de son entretien avec James. Pourtant, avait-elle essayé de se convaincre, que lui
importait l’opinion d’un homme capable d’avoir aussi peu de considération pour les malheureuses
qu’il épinglait à son tableau de chasse ?
Bien qu’elle n’ait aucun goût pour les situations conflictuelles, il lui apparut qu’il serait peut-
être adroit de s’en tenir au vieil adage qui voulait que la meilleure défense soit l’attaque.
— Tu ne m’avais jamais dit que tu avais une petite amie, lança-t-elle, au lieu de se confondre en
excuses comme son tempérament l’y poussait.
L’amertume et la colère étaient deux alliées de choix : très vite, elle retrouva tout le ressentiment
qu’elle avait éprouvé en rencontrant Amanda.
— Quand je pense que tu couchais avec moi, alors même qu’une femme t’attendait à Londres !
reprit-elle, agressive. Et si j’avais accepté ta proposition, qu’aurais-tu fait d’Amanda ? Aurais-tu
continué à te partager entre nous deux ?
— Non mais dites-moi que je rêve ! Je n’en crois pas mes oreilles !
— Tu traites tes semblables comme s’ils étaient dépourvus de tout sentiment, mais c’est parce
que tu as toi-même un cœur de pierre, Andreas.
— Comment oses-tu me faire de tels reproches ? Dois-je te rappeler que tu n’es qu’une
menteuse, probablement doublée d’une aventurière avide et intéressée ?
Jamais Andreas n’avait été aussi furieux de s’être laissé manipuler. N’avait-il pas, dès le début,
soupçonné Elizabeth de dissimuler quelque chose de louche ? Et pourtant, il s’était laissé dominer
par une émotion qu’il avait toujours su contrôler : le désir ! Si Elizabeth croyait parvenir à le
déstabiliser avec ses questions incongrues, elle se trompait lourdement !
— Est-ce que tu couchais encore avec Amanda lorsque tu m’as séduite ? insista-t-elle pourtant.
Andreas ne put s’empêcher de rougir. Il s’était pris lui-même à son propre jeu, ce qui le mettait
hors de lui ; ce qui n’était au début que libertinage s’était transformé en une véritable attirance
pour Elizabeth.
— Je ne vois pas pourquoi je devrais répondre à cette question, lâcha-t-il entre ses dents
serrées.
— Tu attends bien que moi, je réponde à tes questions !
Avait-il vraiment affaire à la même jeune femme que celle qui s’était si timidement introduite
dans la vie de James ? En voyant Elizabeth lui tenir tête, les bras croisés, on ne l’aurait jamais
soupçonné. La timidité affectée faisait certainement partie des armes maîtresses de sa panoplie de
séductrice sans scrupules.
— Après t’être fait passer pour une garde-malade dévouée dans le seul but de t’introduire ici, tu
oses refuser de me fournir les explications auxquelles j’ai droit ? Qu’est-ce qui me prouve que tu
ne nous racontes pas de salades avec ton histoire de lettres ?
— Je dis la vérité. Les détails que j’ai donnés à James concernant ma mère, moi seule pouvait
les connaître. Et je suis sincèrement désolée d’avoir tant attendu pour révéler mon lien de parenté
avec lui.
Malgré toutes ses réticences, Andreas ne doutait plus de l’honnêteté d’Elizabeth. Elle disait
manifestement la vérité. Pourtant, il avait encore du mal à la comprendre.
— Je vois mal ce qui t’a fait hésiter à ce point, sachant que cela te mettait en situation d’hériter
d’une immense fortune…
Elizabeth blêmit et recula d’un pas, comme si on l’avait frappée. Andreas n’avait pas élevé la
voix, mais sa haine n’en était pas moins perceptible. Dans son univers, il n’existait pas de demi-
mesure. Elle l’avait déçu et, ce faisant, avait commis l’irréparable à ses yeux.
— L’appât du gain n’a jamais été ma motivation. C’est épouvantable que tu penses cela. Mais à
vrai dire, je n’en suis pas étonnée.
Andreas vrilla Elizabeth du regard. Ses grands yeux verts exprimaient une telle désillusion qu’il
ne put s’empêcher d’en être troublé.
— Que veux-tu dire ?
— Tout simplement que tu es incapable d’accorder ta confiance à quiconque. Tu m’as
soupçonnée du pire à peine avais-je passé la porte du manoir. J’avais bêtement espéré que tu
reviendrais sur ton opinion lorsque tu me connaîtrais un peu mieux, mais tu ne m’as jamais accordé
le bénéfice du doute.
— Oh, je t’en prie, épargne-moi les trémolos ! Et n’essaie pas de te faire passer pour une oie
blanche. Tu as menti, un point c’est tout ! Cela ne t’autorise pas vraiment à délivrer des sermons.
— Ça te va bien de dire ça ! marmonna Elizabeth à mi-voix.
Andreas préféra faire comme s’il n’avait pas entendu.
— Que comptes-tu faire maintenant ? demanda-t-il avec froideur.
L’éclat de son regard menaçant était plus qu’Elizabeth n’en pouvait supporter. Elle détourna les
yeux.
Peu à peu, le fragile lien qui s’était tissé entre eux s’effilochait inexorablement, elle en était bien
consciente. Malheureusement, les sentiments qu’elle éprouvait pour Andreas n’avaient cessé de
croître. Le prix à payer pour ce naufrage n’en était que plus cher !
— Je n’avais pas l’intention de mettre James au courant, lâcha-t-elle brusquement. Tout ce qui
m’importait, c’était de faire la connaissance de mon père. Je n’aurais rien dit.
— Tu imagines que je vais te croire ?
— Non.
Cet aveu avait été prononcé avec un calme qui déconcerta Andreas. Cependant, il ne tarda pas à
se reprendre.
— Comme tu me connais bien ! déclara-t-il avec une moue ironique. Quoi qu’il en soit, tu n’as
pas répondu à ma question.
Elizabeth haussa les épaules.
— Je sais que James… mon père, n’a plus vraiment besoin de mes services. Il insiste pour que
je reste malgré tout, mais je préfère chercher du travail dans la région. Peut-être en trouvant
quelque chose à louer au village.
— Quelles nobles intentions ! Es-tu certaine de persister dans ce dessein en sachant que tu
pourrais être hébergée gratuitement au manoir ?
Avec un regard furieux, Elizabeth releva le menton.
— Je crois que j’ai assez répondu à tes questions pour aujourd’hui.
— Tout à fait. Cependant sois bien persuadée d’une chose : je n’ai rien de commun avec mon
parrain, fit-il d’un ton aussi menaçant que l’éclat de ses prunelles. On ne me roule pas dans la
farine aussi facilement que lui. Je prévois de regagner Londres d’ici deux jours, mais j’ai un accès
en ligne à tous les comptes de James. Si j’y repère la moindre anomalie, tu n’auras plus que tes
yeux pour pleurer !
En effet, rien ne lui garantissait que cette femme n’était pas une vulgaire voleuse. Après tout,
n’avait-elle pas menti effrontément ? Ne s’était-elle pas fait passer pour ce qu’elle n’était pas ? Et,
par-dessus le marché, elle avait eu le culot de le repousser ! Certes, sachant ce qu’il savait
désormais sur elle, il lui apparaissait clairement qu’il l’avait échappé belle. Néanmoins, il en
concevait toujours un profond dépit.
La seule réponse qu’Elizabeth se sentit capable d’apporter à cette diatribe fut un hochement de
tête. A quoi bon essayer une nouvelle fois de convaincre Andreas de son honnêteté ?
De plus, son esprit ne parvenait à se concentrer sur rien d’autre que son départ imminent pour
Londres. Quand bien même avait-elle toujours su que leur relation serait éphémère, elle pouvait
déjà sentir le vide terrible que son absence laisserait dans sa vie.
— Il est inutile de préciser, enchaîna Andreas, que je n’ai plus besoin de tes services.
Elizabeth baissa la tête. C’était le coup de grâce : il la congédiait comme une employée lambda.
Mais n’était-ce pas ce qu’elle avait toujours été pour lui — comme Amanda le lui avait fait
remarquer ?
Elle se détourna pour cacher les larmes qui embuaient ses yeux. Sans trouver le courage
d’affronter le regard d’Andreas, elle quitta la cuisine, le visage caché derrière le rideau de ses
cheveux défaits.
***
En gravissant péniblement l’escalier qui menait à sa chambre, elle prit conscience de ce qui
l’attendait : l’avenir la remettrait inévitablement en présence d’Andreas, à cause de James. Certes,
ce ne serait qu’en de rares occasions. Cependant, il était hors de question qu’elle s’effondre
chaque fois : sa santé mentale n’y résisterait pas. Il était donc impératif qu’elle emploie toute son
énergie à oublier cet homme.
Maintenant que la vérité avait éclaté au grand jour, il lui serait plus facile de profiter de la
présence de son père. Ce qui l’aiderait certainement à prendre de la distance par rapport à cette
lamentable histoire. Avec le temps, ses blessures finiraient par cicatriser. Peut-être jusqu’à ne plus
laisser de trace visible, même pour un œil averti ?
Sans doute parviendrait-elle, à la longue, à émerger du vide de son existence pour commencer à
vivre réellement ? A s’intéresser à d’autres hommes qu’Andreas. Il n’était certainement pas aussi
irremplaçable qu’elle l’imaginait. D’ailleurs, comment un être aussi arrogant, aussi impitoyable,
dépourvu de toute sensibilité, pourrait-il être irremplaçable ? Il était temps qu’elle retrouve le bon
sens qui avait toujours été l’une de ses forces. Les choses reprendraient alors leur cours normal, et
elle retrouverait son équilibre.
Pourtant, malgré ses excellentes résolutions, Elizabeth ne parvenait pas à extirper de son esprit
l’idée que ce ne serait peut-être pas si facile qu’elle voulait l’espérer…
8.
Les pales de l’hélicoptère empêchaient toute discussion au téléphone et Andreas n’eut d’autre
choix que de réfléchir aux événements de la semaine passée.
Le rythme de travail auquel il s’était soumis depuis son retour à Londres avait largement
dépassé tout ce qu’il avait connu jusque-là. Sa malheureuse secrétaire avait d’ailleurs failli
déclarer forfait !
La raison majeure de cette humeur maussade et massacrante qui l’avait poussé à se perdre dans
le travail était son incapacité à oublier Elizabeth. Aux moments les plus inopportuns, son image
surgissait dans son esprit : alors qu’il s’acharnait à rédiger un rapport ardu ; au milieu de réunions
décisives avec ses collaborateurs ; lors de son rendez-vous avec une nouvelle beauté blonde aux
jambes interminables ; pendant une partie de squash — qu’il avait du coup perdue.
Jamais par le passé son sommeil n’avait été à ce point troublé par une femme.
Que lui arrivait-il ? Quel sort lui avait-elle jeté ?
Dans son univers, les sortilèges n’avaient pourtant pas droit de cité. Et aucune femme ne méritait
qu’on se mette martel en tête à ce point. Sauf qu’il avait beau faire, Elizabeth avait pris possession
de son esprit.
Il s’absorba dans la contemplation du paysage qui défilait à toute allure sous le ventre de
l’appareil. Le souvenir de la détestable conversation qu’il avait eue avec son parrain lui revint
brutalement à l’esprit.
Depuis le coup de théâtre provoqué par Amanda, James était au septième ciel. Il devenait
lassant de l’entendre répéter combien il avait l’impression de renaître à la vie. Andreas aurait dû
se douter qu’il ne tarderait pas à vouloir proclamer son tout nouveau bonheur à la face du monde.
Malgré tout, il n’en avait pas cru ses oreilles lorsque le vieil homme lui avait annoncé son
intention d’organiser une grande fête pour présenter sa fille à toutes ses connaissances — et elles
étaient diablement nombreuses !
— Je croyais que tu détestais ce genre de réceptions, n’avait pu s’empêcher de remarquer
Andreas. Tu as toujours prétendu que les invités n’étaient en général qu’un ramassis d’hypocrites,
et que tu ne les fréquentais que pour faire plaisir à Portia.
— Comment ne serais-je pas impatient d’introduire dans le beau monde ma ravissante fille ?
avait-il fanfaronné, exultant de joie. J’espère, d’ailleurs, que tu nous feras l’honneur de ta
présence. Vous sembliez si bien vous entendre, Elizabeth et toi, que j’ai du mal à comprendre
pourquoi tu ne nous as pas rendu visite depuis ton retour à Londres.
Andreas s’était justifié en alléguant la charge de travail qu’il avait dû affronter en retrouvant ses
bureaux ; ce qui lui avait également fourni un argument pour refuser l’invitation.
Et pourtant, il se trouvait bel et bien dans cet hélicoptère, vêtu de son plus élégant smoking, un
poids presque douloureux sur la poitrine à l’idée de se retrouver face à Elizabeth…
— Nous nous posons dans cinq minutes, monsieur, annonça le pilote.
Andreas grommela un assentiment indistinct.
Au moment où il arriverait au manoir, la fête battrait son plein autour d’une Elizabeth
certainement ravie. Après tout, n’avait-elle pas gagné le gros lot, elle qui avait toute sa vie vécu
modestement ? Il y avait fort à parier qu’elle appréciait le changement. Ainsi, probablement, que
l’excitation de se frotter aux membres de la haute société. Qui sait si James ne lui avait pas déjà
destiné quelque beau parti ? C’était, en tout cas, ce qu’il avait laissé entendre, d’une voix
pétillante de malice, à la fin de leur conversation :
— Tu n’imagines pas, avait-il confié, à quel point tout le monde est soucieux de proposer des
distractions à la fille du vieil ermite que je suis. Je n’aurais jamais cru m’amuser autant sur mes
vieux jours !
Malgré lui, Andreas avait été troublé par l’image d’Elizabeth dans les bras d’un autre homme.
Une réaction primitive de jalousie lui avait instantanément noué l’estomac.
Il se souvint des jeunes gens bien sous tous rapports qui se pressaient aux soirées données au
manoir par Portia. Ils se divisaient en deux catégories : d’un côté les héritiers effacés et
insignifiants de la vieille aristocratie ; de l’autre, les jeunes entrepreneurs aux dents longues.
Connaissant Elizabeth, il y avait peu de chances qu’elle soit attirée par les uns ou les autres.
Cependant, elle pouvait aussi vouloir ne pas mécontenter son père et accepter l’un d’eux comme
chevalier servant.
Installé à l’arrière de la limousine venue l’attendre au bord du petit terrain d’aviation où s’était
posé l’hélicoptère, Andreas s’efforçait d’oublier ces désagréables divagations en faisant défiler la
liste de ses contacts sur son téléphone portable. Un instant son doigt s’arrêta sur le numéro d’Anita,
la dernière en date de ses conquêtes. Il se retint de l’appeler. Que pourrait donc durablement lui
apporter cette très décorative tête de linotte, à la conversation anémique ? La fin de leur relation
était déjà programmée à l’instant même où elle débutait…
Ah, si seulement il avait pu se retrouver comme par magie au temps où son travail suffisait à
remplir sa vie ! A cette époque bénie où il n’attendait de ses relations féminines qu’un peu de
délassement !
La vision subite du manoir illuminé, décoré de gigantesques vases de fleurs, ne fit qu’accroître
sa mauvaise humeur. La foule bigarrée qui grouillait sur les terrasses lui rappela les soirées
mondaines dont Portia raffolait, et auxquelles, lui le fils de domestiques, il n’était invité que sur
l’insistance de James.
— Laissez-moi là, ordonna-t-il à son chauffeur, et ramenez la voiture à Londres. Je me
débrouillerai pour rentrer.
En sortant de la limousine, il se reprocha amèrement de ne pas avoir obéi à sa raison, qui lui
dictait de laisser Elizabeth et James à leurs petits jeux de société…
***
Après seulement une heure et demie passée à supporter la curiosité de tous, dans le bruit et la
cohue, Elizabeth se sentait prête à jeter l’éponge. Malgré son éclatante robe rouge, ses talons
aiguilles, ses cheveux artistiquement arrangés par un coiffeur des environs, elle essayait
désespérément de passer aussi inaperçue que possible.
Elle avait tout tenté pour dissuader son père d’organiser cette réception qu’elle redoutait tant.
Malheureusement, elle n’avait pas trouvé le courage de décevoir le vieil homme. De toute
évidence, il avait bien plus souffert qu’il ne voulait le dire de n’avoir pu donner un enfant à Portia.
Et il entendait bien prendre sa revanche sur tous les commérages qui avaient agité leur petit monde
à l’époque.
Lorsque James lui avait annoncé, d’un air navré, qu’Andreas ne pourrait se joindre à la fête,
Elizabeth s’était contentée de hausser les épaules pour bien montrer que cela ne l’affectait pas le
moins du monde. A son grand regret, elle n’avait pu s’empêcher d’ajouter sur un ton acerbe qu’il
devait préférer l’excitation de la vie londonienne au calme de la campagne. James ne s’y était pas
trompé, qui l’avait gentiment moquée sur l’amertume de son propos.
Refusant de s’enfermer dans une aigreur mélancolique, elle partit à sa recherche. Pour quelqu’un
qui avait vécu aussi longtemps en reclus, il semblait avoir un nombre incalculable d’amis et de
connaissances, et prendre un plaisir manifeste à renouer avec eux. Impossible de le retrouver pour
le moment au milieu de la masse des invités.
Un serveur lui tendit un plateau ; Elizabeth prit une flûte de champagne et un canapé. Elle ne put
retenir un soupir de résignation en voyant Toby Gilbert se frayer un chemin vers elle à travers
l’assemblée. Aurait-elle jamais rencontré quelqu’un comme lui si elle n’avait été admise au sein
de cette élite, en tant que fille prodigue du très fortuné James Greystone ? Certainement pas !
Toby Gilbert était un brillant avocat d’affaires, qui gravitait dans un milieu tellement éloigné de
celui dont elle était issue. D’une courtoisie affectée, charmant, très élégant… et indéniablement
snob !
— Vous ne semblez pas beaucoup vous divertir ! lui lança-t-il avec un regard amusé. Je ne vous
le reproche pas, remarquez bien : ce doit être épouvantablement rasoir d’être exhibée ainsi comme
une curiosité.
Il repoussa négligemment l’épaisse mèche blonde qui lui barrait le front, et Elizabeth songea
qu’il devait plaire aux femmes. Quel dommage que quelqu’un d’autre occupe ses pensées, au point
qu’elle ne trouve qu’un intérêt des plus limités à la conversation du jeune homme !
La vision d’Andreas appuyé au chambranle de la porte, les yeux rivés sur elle depuis l’autre
extrémité du salon bondé, ne la fit même pas sursauter. Ce ne pouvait être qu’une élucubration de
son esprit. Mais cligner des yeux dans l’espoir de faire disparaître cette hallucination ne fut
d’aucun effet.
Ce fut le souffle coupé par la surprise qu’elle vit celui qui était bel et bien Andreas, en chair et
en os, reporter son attention sur l’essaim de femmes qui s’était agglutiné autour de lui.
Une indicible tristesse la submergea soudain, et elle dut faire un effort pour écouter ce que disait
Toby. Après tout, celui-ci méritait certainement plus d’attention que l’ignoble individu, là-bas, près
de la porte. Quant à l’intérêt que le jeune avocat lui portait, elle ne pouvait nier que c’était un
baume réparateur pour son estime d’elle-même.
Pourquoi, alors, ne parvenait-elle pas à ignorer Andreas, et le suivait-elle du coin de l’œil ?
Dieu qu’il était beau ! Sa chevelure aile de corbeau, rejetée en arrière, dégageait son visage à la
séduction ténébreuse. Sa chemise blanche et son smoking sur mesure mettaient particulièrement en
valeur sa carrure d’athlète.
Elle détourna les yeux. De toute façon, à n’en pas douter, Andreas ferait tout pour l’éviter.
N’avait-il pas clairement exprimé l’aversion qu’elle lui inspirait ? Toutefois, c’était une bonne
chose qu’il ait décidé de venir. James s’était efforcé de ne pas le montrer, mais elle savait qu’il
avait été blessé par son refus d’assister à la soirée.
Soudain, avant même de le voir, elle sentit la présence d’Andreas derrière elle.
— Bonsoir, Toby.
La voix rauque, aux intonations traînantes, fit courir un frisson le long de son dos. Lentement
Elizabeth fit demi-tour.
Si Andreas était venu vers elle, ce n’était certainement pas pour le plaisir de bavarder. Peut-être
avait-il mis à profit la semaine écoulée pour trouver plus ample matière à la critiquer ?
— Cela fait un moment que je ne vous ai pas vu, enchaîna Andreas à l’adresse de Toby Gilbert.
Toujours en poste chez Taylor Merchants ? On dit qu’ils ne sont pas tendres avec leurs cadres.
Quoi qu’il en soit, il faut bien vivre, n’est-ce pas ? Ce n’est pas toi qui me contrediras,
Elizabeth…
Andreas n’avait jamais apprécié Toby Gilbert, et le voir en train de faire ostensiblement sa cour
à Elizabeth l’avait mis en rage. Cela n’avait fait qu’accentuer la mauvaise humeur que lui avait
inspirée la tenue qu’elle portait. Il y avait de quoi faire perdre la tête à tous les jeunes gens qui se
pressaient à la réception. James ne plaisantait donc pas : l’objectif recherché était bel et bien de
trouver le futur époux idéal pour sa fille !
Toby s’était raidi sous l’insulte, mais sans doute le respect et la crainte qu’inspirait
naturellement Andreas étaient-ils suffisants pour qu’il préfère ne pas riposter.
— Pour l’instant, j’arrive à survivre, plaisanta-t-il. Quant à Elizabeth, je ne doute pas qu’avec
ou sans l’aide de James, elle ne soit capable de faire tourner bien des têtes…
Avec un regard furibond en direction d’Andreas, Elizabeth posa doucement la main sur le bras
de Toby.
— Merci, lui dit-elle. Ce compliment me va droit au cœur.
La vision de la main d’Elizabeth sur le bras de ce bellâtre mettait Andreas au supplice. Il fit
cependant l’effort de maîtriser sa voix.
— Soyez sympa, mon vieux. Elizabeth et moi avons à débattre de questions importantes.
Accordez-nous quelques instants, voulez-vous ?
Toby s’exécuta sans protester, et elle se retrouva face à Andreas, comme isolée avec lui du reste
des invités — dont les conversations n’étaient plus qu’un brouhaha indistinct autour d’eux.
Le pouvoir qu’il exerçait encore sur elle était tel qu’il lui suffisait de lever le regard sur son
beau visage pour être prise de vertige. Dans l’espoir d’échapper à cet envoûtement, elle chercha
son père des yeux. En vain. Il semblait avoir disparu…
— Je ne pensais pas que tu viendrais, dit-elle d’un ton cassant.
A côté d’Andreas, tous les hommes de l’assistance paraissaient ternes et falots. Elizabeth s’en
irrita : cela réduisait à néant tous les efforts qu’elle faisait depuis une semaine pour l’oublier.
— Je n’ai pas pu résister à l’envie de voir comment tu t’installais dans ton nouveau rôle.
Apparemment sans problème. Tu as même… changé d’apparence.
Lorsqu’il tendit la main pour enrouler une des longues mèches d’Elizabeth autour de son index,
elle se recula vivement. Ce simple contact avait suffi à enflammer ses sens.
— Tu veux dire que je ne ressemble plus à la godiche mal fagotée qui avait fait irruption ici
voilà quelques mois ? Ce n’est pas parce que je porte une robe de couturier que j’ai changé, tu
sais.
— Je me demande comment tu parviens à concilier tout ce luxe et ton goût d’une vie simple. A
moins que tu n’aies abandonné ces aspirations au moment où tu as laissé tomber le masque ?
— Rien ne m’oblige à écouter de telles méchancetés, protesta Elizabeth.
Malgré tout, elle avait conscience d’être parfaitement incapable de s’éloigner d’Andreas,
pareille à un papillon pris dans la clarté d’une lampe. Il était si près qu’il aurait suffi à Elizabeth
de tendre la main pour le toucher, et cela mettait toutes ses terminaisons nerveuses en alerte. Elle
serra les poings pour résister à la tentation. Il ne lui fallait surtout pas oublier que cet homme
s’était servi d’elle, puis l’avait rejetée comme une pestiférée.
— Je serais curieux de savoir si tu avais aussi manigancé tout cela à l’avance…
Andreas savait qu’une telle conversation ne mènerait nulle part. Pourtant, il ne pouvait se
résoudre à se taire. Voir Elizabeth dans une tenue aussi aguichante, constater à quel point Toby
Gilbert la dévorait des yeux, tout cela avait fait naître dans son esprit des images intolérables.
— Que veux-tu dire ?
— Eh bien, tu as parfaitement réussi à embobiner James. Qui me dit que tu n’avais pas
également prévu de partir en chasse d’un riche parti ?
— En quoi est-ce que cela te concerne ? A la guerre comme à la guerre, non ? De plus, tu es mal
placé pour me donner des leçons de moralité, je te le rappelle.
Face à ces yeux verts qui le fixaient d’un air de défi, Andreas trouva la force de mettre un terme
à cet échange sans issue.
— Quoi qu’il en soit, ce n’est pas de cela que je souhaitais t’entretenir, annonça-t-il. Maintenant
que tu fais définitivement partie de la vie de mon parrain, nous allons être amenés à nous côtoyer
occasionnellement. J’espère que tu as conscience que cela sera pénible pour tous les deux si tu ne
parviens pas à surmonter ton hostilité à mon égard. Par conséquent, je voulais que tu saches que je
n’ai jamais cherché à simplement me distraire avec toi, sous prétexte que ma compagne était restée
à Londres. Que cela te plaise ou non, nous avons vraiment partagé quelque chose, toi et moi. C’est
d’ailleurs pour cela que je voudrais te donner un conseil…
— Je n’ai pas besoin de conseil ! coupa-t-elle, troublée.
Nous avons vraiment partagé quelque chose… Etait-ce ainsi qu’il résumait une relation qui
l’avait de son côté bouleversée jusqu’au tréfonds d’elle-même ? Suite à cette expérience, elle ne
serait plus jamais la même.
— C’est là que tu te trompes, insista-t-il. Malgré ta robe de femme fatale, tu es encore bien
naïve. Par conséquent, laisse-moi te dire que si tu as l’intention de jeter ton dévolu sur l’un des
jeunes gens présents ici ce soir, tu ferais mieux d’y réfléchir à deux fois. Ton ami Toby Gilbert, par
exemple : tu ne t’en doutes pas mais tout ce qu’il cherche, c’est une aventure sans lendemain, pas
la bague au doigt. Je connais plusieurs de ses anciennes petites amies qui pourraient en témoigner.
Or, tu n’es pas du genre à accepter d’être utilisée comme un jouet, n’est-ce pas ?
Sous le regard scrutateur d’Andreas, Elizabeth se troubla de nouveau. Il s’en aperçut et marqua
une pause.
— Ne me dis pas que tu aurais voulu que je te propose le mariage ? reprit-il, l’air incrédule. Je
reconnais que faire l’amour avec toi était… Comment dire ? Une expérience inouïe. Mais le
mariage…
— Tu pourrais bien être le dernier homme sur terre que je n’envisagerais pas de t’épouser, lâcha
Elizabeth à voix basse. Mais je te remercie : grâce à toi, j’ai découvert que j’avais moi aussi envie
de prendre un peu de bon temps. Et Toby pourrait tout à fait être le genre d’homme qu’il me faut
pour cela. Il est sympathique, beau garçon, et tout à fait charmant…
9.
Après avoir chanté les louanges de Toby avant de sèchement prendre congé d’Andreas,
Elizabeth n’avait d’autre choix que de se mettre en quête du jeune homme. Elle le trouva assis sur
l’un des bancs du jardin, en train de fumer. Il lui décocha un large sourire et lui fit signe de venir
s’asseoir à ses côtés.
— Votre tête-à-tête avec le génie des affaires est terminé ? Il n’avait pas l’air de très bonne
humeur. Cela dit, c’est rare qu’il le soit. Andreas n’a pas la réputation d’un homme qui sait prendre
la vie du bon côté.
Elizabeth ouvrit la bouche pour prendre la défense de son ancien amant mais se ravisa. S’il y
avait un enseignement à tirer de cette soirée, c’était bien que cet homme n’était défendable en rien.
Il était grand temps qu’elle tourne la page.
Certes, elle n’avait pas l’intention de se précipiter dans le lit du premier venu, mais elle n’allait
pas non plus entrer au couvent. Toby n’était certainement pas l’homme de ses rêves, mais rien ne
lui interdisait d’accepter un brin de cour de sa part.
Quant à son prince charmant, elle ne doutait pas qu’il lui faudrait certainement des semaines ou
des mois, voire des années, avant de le trouver. Mais elle y parviendrait.
Lorsque Toby l’entraîna vers la maison, elle eut à peine conscience qu’il posait son bras sur ses
épaules. Par contre, chaque parcelle de son corps se mit en alerte à l’instant où elle repéra
Andreas en grande conversation avec James, à l’autre extrémité du salon de réception…
Avant même qu’Elizabeth n’apparaisse dans son champ de vision, Andreas avait perçu son
entrée. Il se figea à la vue du bras langoureux de Toby passé autour de ses épaules. Pendant
quelques secondes, il eut la fort désagréable impression que son cerveau n’était plus en état de
fonctionner. Puis il se reprit. Après tout, peu lui importait qu’Elizabeth manque de jugeote au point
de s’intéresser aux jolis garçons insipides que James avait invités. Ou même à l’un d’entre eux en
particulier.
Il la vit rougir jusqu’à la racine des cheveux sous son regard perçant. Elle se pencha alors vers
son cavalier pour lui murmurer quelque chose, puis se dirigea vers James et lui.
Pour échapper à l’attention oppressante d’Andreas, Elizabeth se tourna résolument vers son père
et entama avec lui une conversation animée sur le déroulement de la soirée. Quiconque aurait été
ainsi exclu de leur échange aurait aisément compris qu’il était de trop. Pas Andreas. Ce fut donc
avec soulagement qu’elle conclut l’entretien par un baiser sur la joue de James avant de s’éloigner.
Peu à peu, les invités se rapprochaient du somptueux buffet ; elle les imita.
Son assiette à la main, elle se dirigeait vers une table, lorsqu’on lui tapota l’épaule. Sans même
avoir besoin de se tourner pour voir qui osait envahir son espace d’une manière aussi cavalière,
elle sut qu’il s’agissait d’Andreas. Qui d’autre aurait pu le faire avec une telle impudence ?
— Allons, allons, ne devrais-tu pas tenir compagnie à ton chevalier servant ? railla-t-il. Tu
ferais mieux de ne pas abandonner Toby trop longtemps, sinon il serait capable de te trouver une
remplaçante !
A son grand déplaisir, Andreas prit conscience qu’il se comportait en très mauvais perdant.
N’était-il pas en train de poursuivre de ses assiduités une femme qui l’avait clairement envoyé
balader ? Sans compter que sa raison lui disait qu’il n’aurait pas dû agir de la sorte. Mais il était
en proie à une confusion des sentiments qui le laissait d’autant plus désorienté qu’il n’avait jamais
rien connu de tel.
Furieuse, Elizabeth décida qu’il était hors de question qu’elle se laisse importuner ainsi.
— Toby n’est pas mon chevalier servant ! martela-t-elle. Qui plus est, je trouve tout à fait
insultant de t’entendre dire que je n’ai aucune chance de garder un homme si je ne l’enferme pas
dans une pièce dont je jetterais la clé.
Un instant, Andreas ne put s’empêcher d’imaginer ce qu’il ferait s’il pouvait enfermer Elizabeth
dans une pièce dont il jetterait la clé. Puis il chassa de son esprit cette pensée fort importune. De
même que la question qui lui brûlait les lèvres : avait-elle l’intention de sortir avec Gilbert ?
— De toute façon, reprit Elizabeth, il faut que je me mêle aux invités. Je ne veux pas que James
pense que je ne passe pas une bonne soirée.
Elle décocha à Andreas un coup d’œil glacial avant de se diriger vers l’une des tables dressées
sous une immense marquise. Mais à peine était-elle installée qu’elle vit son regard d’aigle la
chercher. Il la repéra, puis vint la rejoindre à l’extrémité de la tente où elle s’était réfugiée dans
l’espoir de profiter d’un moment de calme.
— Je tenais à m’excuser, déclara-t-il tout en plantant sa fourchette dans l’assiette qu’il venait de
poser devant lui.
C’était tellement inattendu qu’Elizabeth demeura un instant interdite.
— Tu fais fuir les invités, murmura-t-elle, en voyant que ceux des convives qui venaient
s’asseoir évitaient, par discrétion, d’approcher de leur table.
Elle était bien décidée à lui faire sentir à quel point sa présence auprès d’elle était tout sauf
bienvenue. Même si son corps lui disait autre chose. Voir ses longs doigts tenir les couverts, la
toison brune de ses avant-bras sous le bracelet d’argent de sa montre, suffisait à faire courir dans
ses veines une onde de chaleur.
— C’est parfait ! J’ai horreur de m’excuser publiquement.
— Parce que cela t’est déjà arrivé ?
— Non, c’est vrai. Raison de plus pour ne pas commencer.
Elizabeth fit un effort désespéré pour se concentrer et tâcher de maîtriser la tension qui
l’habitait. Peine perdue… La bouche sèche, le cœur battant la chamade, elle sentit sa poitrine
gonfler indécemment le corsage de sa robe. De plus, entendre Andreas avouer son intention de lui
présenter des excuses l’avait privée de toute faculté de réflexion.
Avec un haussement d’épaules négligent, Andreas repoussa son assiette et orienta sa chaise de
manière à lui faire face.
Sa façon de fixer entièrement son attention sur la personne à laquelle il s’adressait était l’un des
éléments de son pouvoir de séduction. Mais, pour l’instant, Elizabeth trouvait cela particulièrement
déstabilisant.
— Quoi qu’il en soit, reprit Andreas, je tiens à m’excuser de t’avoir crue capable du pire.
Il prit sa main entre les siennes, et Elizabeth sentit son sang se glacer. Pour essayer de retrouver
un peu son calme, elle s’exhorta à ne pas se faire la moindre illusion. S’il se permettait ce geste,
c’était parce qu’il n’avait justement aucun sentiment pour elle. Qu’il pouvait la toucher sans en être
bouleversé. Ce qui n’était pas son cas.
La tension qui habitait Elizabeth était presque palpable. Andreas en éprouvait un indicible
plaisir — tout autant que du contact de sa main, si douce dans la sienne.
Le souvenir du velouté de sa peau lui revint instantanément à la mémoire. Et, avec lui, le désir
impérieux de la posséder de nouveau. Tenir sa main ne lui suffisait pas. Il avait envie de la guider
pour qu’elle se pose là où il sentait sa virilité s’éveiller. Il avait envie d’explorer de ses doigts
l’endroit le plus secret de sa féminité, pour la voir arquer lascivement son corps contre lui en
battant des paupières, tandis que le plaisir montait en elle par vagues, et qu’elle se délectait de
voir l’excitation qu’elle faisait naître en lui.
Les dents serrées, Andreas prit conscience qu’il n’était tout simplement pas prêt à renoncer à
Elizabeth. Pour tout dire, il en était tout bonnement incapable. Le désir qu’elle lui inspirait
dépassait en intensité tout ce qu’il avait jamais connu. Sinon, pourquoi aurait-il décidé de venir ce
soir ? N’avait-il pas suffisamment à faire à Londres ? La seule raison de sa présence était bel et
bien son incapacité à se passer d’Elizabeth.
Cette prise de conscience l’agaça. Comment pouvait-il en être ainsi ? N’avait-elle pas continué
à lui dissimuler la vérité alors même qu’ils étaient amants ? N’avait-elle pas offensé sa fierté en
refusant de devenir sa maîtresse attitrée ? Or, au lieu d’être soulagé à l’idée qu’il serait
définitivement débarrassé d’elle si les plans de James pour la marier réussissaient, il n’avait cessé
de ruminer de sombres pensées pendant tout le trajet en hélicoptère.
Décidément, sa légendaire maîtrise de lui-même était bien mise à mal par ce besoin inassouvi
qui l’assaillait en sa présence. Et par d’autres émotions, qu’il préférait ne pas chercher à
analyser…
Il relâcha la main d’Elizabeth, en se réjouissant de constater qu’elle était aussi sensible que lui à
ce contact. Le tremblement nerveux de ses doigts, tout comme la légère rougeur qui enflammait son
visage, le lui disait assez.
— Je ne te cache pas que j’ai été furieux de découvrir que tu nous avais dupés tous les deux,
reprit Andreas. Mais j’ai fini par admettre que tu avais pensé agir au mieux. Et par comprendre
qu’à un certain moment, faire machine arrière t’était devenu pratiquement impossible.
Elizabeth laissa échapper un discret soupir de soulagement et ferma les paupières.
— Tu n’imagines pas à quel point c’est important pour moi de t’entendre dire cela, confessa-t-
elle, en ouvrant de nouveau les yeux.
Connaissant sa suprême arrogance, elle ne doutait pas que cet aveu lui avait terriblement coûté.
Pourtant il l’avait fait.
— Je ne veux pas que tu te sentes mal à l’aise en ma présence, murmura-t-il.
Sous ce regard de braise, il s’en fallait de peu qu’elle tombe en pâmoison, comme une héroïne
romantique. Pourtant ce n’était pas du réconfort fraternel d’Andreas qu’elle avait besoin.
— Je ne me sens nullement mal à l’aise, affirma-t-elle, affectant un calme que démentaient les
battements désordonnés de son cœur. Mais je suis très heureuse que tu en viennes à me croire. Tu
sais, je n’aurais jamais révélé mon identité si ta petite amie…
— Mon ex-petite amie. Nous avions rompu avant que je n’entame cette liaison avec toi.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit quand j’ai découvert son existence ?
Andreas haussa les épaules, avec un sourire qui la fit fondre.
— Je n’ai pas pour habitude de me justifier. Mais aujourd’hui, il me semble important de
m’expliquer. Je ne voudrais pas que tu restes sur l’impression que je suis le genre d’homme à
coucher avec plusieurs femmes en même temps. J’accorde trop d’importance à l’acte d’amour pour
cela. Tant que j’en suis aux aveux, je dois te dire que je n’avais jamais rencontré une femme qui me
donne autant de plaisir que toi. Et je n’oublie rien de ce que nous avons vécu…
C’était vrai. Le reconnaître fit monter en lui une poussée d’adrénaline. Il se recula sur son siège,
et laissa son regard errer sur les invités qui avaient peu à peu envahi la vaste tente.
Les tables commençaient à être toutes occupées ; bientôt, ils ne seraient plus seuls à la leur.
Andreas le déplorait. Il aurait aimé poursuivre la discussion avec Elizabeth, et finir par lui faire
admettre qu’elle n’avait rien à faire avec quelqu’un comme Toby.
C’était à lui qu’elle appartenait. C’était lui, et lui seul, qui continuerait à lui donner du plaisir.
Jusqu’à ce que cette ardente et incontrôlable envie physique qui le taraudait soit rassasiée et qu’il
n’ait plus besoin d’elle. Car cela finirait par arriver, inévitablement.
Mais maintenant qu’il avait surmonté les doutes qui l’avaient submergé en voyant qu’elle se
laissait courtiser par Toby Gilbert, rien ne pressait.
Il prenait même plaisir à la voir à présent aller de table en table, bavardant avec les uns et les
autres.
Ce fut son parrain qui l’arracha à sa rêverie. Au bras de Dot Evans, qui le couvait avec un soin
jaloux — ce dont il ne semblait pas se plaindre… —, James prit le temps de saluer tous ceux qui
prenaient congé et tenaient à le remercier. Personne ne passerait la nuit au manoir. Dot avait jugé
que ce serait un surcroît de fatigue inutile pour son vieil ami.
***
A 1 heure du matin James avait gagné son lit. Il ne restait plus dans la demeure qu’une poignée
d’extra s’affairant à tout remettre en ordre.
Elizabeth n’avait pu se résigner à ne pas mettre la main à la pâte. Andreas savait qu’elle ne
s’habituerait jamais à se faire servir, et c’était l’une des petites choses qui la lui rendaient chère.
Lorsqu’elle revint de la cuisine, il se mit en travers de son chemin et l’obligea à poser sur une
table le plateau qu’elle tenait.
Elizabeth avait l’impression d’être Cendrillon après que les derniers coups de minuit eurent
retenti. De plus, sentir Andreas si proche d’elle la mettait sur des charbons ardents. Malgré son
nœud de cravate défait et ses manches retroussées, il ne semblait pas le moins du monde affecté
par l’heure tardive.
— Prends donc un verre avec moi, proposa-t-il.
— Tu n’y penses pas ! Il est déjà 1 h 30 du matin. La journée a été longue.
— Et tu es heureuse qu’elle soit derrière toi, non ?
— Tout à fait. Je n’ai pas l’habitude de tout cela.
— Il va pourtant falloir que tu t’y fasses. James est bien décidé à te trouver des distractions. De
plus, tu es devenue un excellent parti. Je craindrais même que tu ne risques d’être la proie des
coureurs de dot si je n’étais pas décidé à y mettre bon ordre.
— Je te remercie mais je n’ai pas besoin d’ange gardien !
A vrai dire, Andreas savait parfaitement que, sous son apparente souplesse de caractère,
Elizabeth avait suffisamment la tête sur les épaules pour ne pas se laisser abuser par qui que ce
soit. Simplement, il prenait plaisir à voir son expression lorsqu’il la taquinait ainsi.
Qui aurait cru qu’il puisse à ce point avoir une femme dans la peau ? Certainement pas lui. La
vie était pleine de surprises étonnantes !
— De plus, enchaîna Elizabeth, tu n’as aucun souci à te faire. J’ai déjà prévenu James que je ne
voulais pas un centime d’héritage. D’ailleurs, je vais d’ici peu chercher du travail. Il paraît qu’il
est assez facile d’en trouver dans les environs, si l’on n’est pas trop exigeant.
— Ce sont de nobles intentions, mais je ne suis pas certain que James te laissera faire. Il est
tellement heureux de découvrir qu’il a une fille ! De plus, il s’était attaché à toi avant même de
savoir ce qu’il en était. Il va vouloir te gâter un peu. Et trouver quelques jeunes gens, ici, qui
pourront empêcher que tu ne sois tentée de regagner la grande ville. Tu m’as bien dit que tu ne
détesterais pas prendre un peu de bon temps avec quelqu’un comme Toby, non ?…
— Cela ne signifie pas que je n’ai pas aimé ce qu’il y a eu entre nous.
Prendre conscience de ce qu’elle venait de reconnaître fit perdre contenance à Elizabeth, et elle
baissa la tête pour cacher sa gêne.
Devant ce rideau de cheveux aux reflets fauves, Andreas dut lutter une nouvelle fois contre
l’envie de la prendre dans ses bras pour capturer ses lèvres sensuelles avec passion. Il éprouvait
un terrible sentiment de frustration à se rendre compte qu’il perdait pied, malgré lui, chaque fois
qu’il pensait avoir le contrôle de la situation. La soirée avait apporté son lot d’émotions, qui le
laissaient ébranlé — en particulier la certitude qu’il avait toujours besoin d’Elizabeth.
Quant à savoir où cela le mènerait… Certainement pas jusqu’à nouer avec elle un lien
indéfectible. Il n’était pas ce genre d’homme.
— Je ne voulais tout simplement pas aller m’installer chez toi à Londres, tenta d’expliquer
Elizabeth.
— Je sais. Mais tu ne te rends pas compte du coup fatal que tu as porté à mon amour-propre.
Il laissa échapper un rire lourd de sous-entendus, et croisa les bras avec ce sourire dont il était
coutumier, et qui donnait à Elizabeth l’impression d’avoir les jambes en coton. Elle se remémora
le bonheur qu’elle avait eu à travailler auprès de lui, et la passion débridée qu’ils avaient partagée
lorsqu’ils faisaient l’amour. Elle ne se serait jamais crue capable de s’abandonner ainsi. Comme
un bloc de métal sous le chalumeau du sculpteur, elle avait senti chaque parcelle de son corps
fondre sous sa caresse.
— Allons, protesta-t-elle faiblement, tu voudrais me faire croire que j’ai bien plus de pouvoir
que je ne l’imagine ?…
Car quelle était la femme qui pourrait se vanter d’avoir mis à mal l’amour-propre d’Andreas ?
— Je n’exagère pas, détrompe-toi.
Sa voix avait pris des intonations de velours pour susurrer cela d’un air gourmand. Elizabeth
sentit sa respiration s’accélérer. La veine qui palpitait à la base de son cou devait trahir le trouble
qui l’envahissait, ce qui n’échappait probablement pas au regard exercé d’Andreas. Sans qu’elle
comprenne quel démon l’habitait, elle s’inclina vers lui. C’était malgré sa volonté, mais elle ne put
s’empêcher d’agripper le col de sa chemise pour l’attirer à elle. Comme affamée après une trop
longue frustration, elle entrouvrit les lèvres et l’embrassa avec une frénésie proche de l’ivresse.
Elle n’avait plus aucune maîtrise de son corps qui se cambra pour venir se plaquer contre
Andreas. Percevoir l’évidence de son désir à travers l’étoffe de son pantalon la mit au supplice.
Même conscient que n’importe qui pouvait les surprendre, Andreas ne put résister à l’envie de
remonter la robe sur les cuisses d’Elizabeth, pour que ses doigts se fraient un passage vers la
douceur humide de sa fleur secrète. Lorsqu’il trouva le tendre bouton qui s’y cachait, il exerça
dessus une douce pression, jusqu’à ce qu’Elizabeth soit parcourue de violents frissons et que le
souffle lui manque. Alors, il retira sa main à regret et remit sa robe en place.
— Pas ici, dit-il d’une voix rauque.
Ces deux mots suffirent à arracher Elizabeth à la transe qui l’avait emportée. Avec horreur, elle
se recula brusquement, tandis que les conséquences de son emportement lui apparaissaient dans
toute leur crudité. Fallait-il qu’elle soit folle pour se jeter ainsi à la tête d’un homme qui était
incapable d’aimer, de s’engager ? Un homme qui ne voyait les relations avec les femmes que sous
l’angle du sexe, et rompait dès qu’il se lassait d’elles.
Le cœur au bord des lèvres, elle se détourna.
— J’ai perdu la tête, dit-elle dans un souffle, en dégageant d’un geste brusque son bras
qu’Andreas essayait de retenir.
— Tu disais que tu voulais prendre un peu de bon temps !
Elizabeth lui fit face et planta son regard dans le sien, tremblant de tous ses membres.
— J’ai menti. Je veux le grand amour. Par conséquent, coucher occasionnellement avec toi ne
fait pas partie de mes projets.
— Si tu attends que je te propose le mariage, tu perds ton temps. Ce n’est pas mon genre !
Car personne, jamais personne n’aurait le pouvoir de l’enchaîner.
10.
Assise devant sa coiffeuse, Elizabeth lissait ses longs cheveux.
Pensive, elle songeait à ce qu’elle avait dit à James, dix jours plus tôt, pour satisfaire son
insatiable curiosité. Il avait été étonné par le départ précipité d’Andreas. Après avoir avoué une
discussion un peu vive entre eux deux, Elizabeth avait conclu qu’il avait vraiment un caractère
impossible. Puis, elle avait changé de sujet.
Elle avait trouvé un emploi d’intérimaire dans le service administratif de l’école du village. Ses
employeurs lui avaient laissé entendre que son contrat pourrait être renouvelé.
Son père avait cessé de se lamenter à l’idée qu’elle finirait par s’ennuyer dans le Somerset, et
retourner à Londres. Mais il continuait à affirmer que la meilleure des choses serait qu’elle
rencontre un gentil garçon demeurant dans les environs. A moins, ajoutait-il d’un air espiègle,
qu’elle se réconcilie avec son filleul. Bien sûr, ce serait une telle satisfaction pour lui si sa chère
fille et Andreas…
Mais Elizabeth avait décidé qu’il était grand temps pour elle de cesser de se bercer d’illusions
au sujet de son ancien amant. Leurs besoins et leurs désirs respectifs étaient irréconciliables. De
plus, ne lui avait-il pas fait savoir, en termes suffisamment clairs, que s’il se fixait un jour, ce ne
serait pas avec elle ?
Elle avait vécu ce soir-là le moment le plus humiliant de sa vie. Et cela l’avait obligée à
affronter certaines vérités. Avant tout, la certitude qu’Andreas ne l’aurait jamais regardée s’ils ne
s’étaient pas rencontrés dans des circonstances bien particulières. Elizabeth n’ignorait pas qu’elle
n’était pas son type de femme.
Il s’avérait donc absolument nécessaire qu’elle reporte son attention sur un autre homme.
Malheureusement, ceux qui lui avaient été présentés le soir de la réception n’étaient vraiment pas à
son goût. Le lendemain, Toby l’avait appelée, et le ton évasif avec lequel elle lui avait répondu
avait suffi à le décourager. La vérité, c’était qu’au fond d’elle-même, elle n’avait pas changé : elle
n’avait rien de commun avec tous ces jeunes gens distingués et creux.
Elle observa son visage dans la glace et décida de tresser ses cheveux en une longue natte. Ce
n’était pas la plus sexy des coiffures, mais elle-même n’avait rien de sexy. Mieux valait oublier
qu’Andreas avait failli la persuader du contraire…
Ce qu’elle attendait dans la vie, c’était de la gentillesse, du respect, et un homme qui ne
refuserait pas une relation platonique pendant quelques mois, jusqu’à ce qu’ils se connaissent
suffisamment.
Tom Lloyd, l’un des instituteurs de son école, avec qui elle avait accepté de prendre un café,
serait peut-être celui-là ? En tout cas, il était jeune, aimable, et semblait tout à fait inoffensif. Il
avait eu suffisamment d’audace pour l’aborder lorsqu’elle avait pris ses fonctions à l’école. Pas
assez cependant pour oser l’inviter immédiatement à dîner — ce qui plaidait en sa faveur. Il lui
avait posé des questions sur sa vie, sans paraître exagérément impressionné par les liens familiaux
qu’elle s’était récemment découverts. Autre bon point. En fait, ils avaient passé plus d’une heure à
bavarder. Et, aujourd’hui, ils avaient rendez-vous pour déjeuner.
Après Andreas, Tom aurait peut-être des vertus apaisantes qui lui permettraient de panser ses
blessures.
Evidemment, James n’avait pas fait mystère de sa désapprobation.
— Il m’a tout l’air d’être une vraie chiffe molle ! avait-il aboyé.
Elizabeth avait eu beau faire remarquer que le jeune homme demeurait dans les environs, cela ne
lui avait pas épargné les qualificatifs de « rasoir », « mollasson » et « fadasse » ; ni le soupçon
qu’il soit affligé de tout un tas de complexes et problèmes divers.
James avait terminé en lui posant la question fatale :
— Est-ce qu’il te plaît, ma fille ?
Incapable de fournir une réponse convaincante, Elizabeth s’était contentée de rougir jusqu’aux
oreilles, ce qui avait plongé son père dans la plus complète jubilation. Et lorsqu’elle avait
péniblement essayé d’expliquer que les liens d’ordre spirituel étaient ce qui comptait le plus, il
était parti d’un grand rire.
D’un geste nerveux, elle passa ses doigts dans la natte pour la défaire, et redonner à sa
chevelure le désordre habituel de sa cascade de boucles aux reflets de cuivre. Après un dernier
coup d’œil rapide dans le miroir, elle attrapa son sac et passa saluer son père.
— Tu fais une épouvantable bêtise ! cria-t-il, tandis qu’elle dévalait l’escalier.
Ce fut avec un grand sourire qu’elle quitta le manoir, car chacune de ces mises en garde était une
preuve supplémentaire de l’attachement que James avait pour elle — ce qui la comblait au-delà de
tout.
Tom l’attendait au restaurant. Elizabeth se força à sourire chaleureusement. N’avait-il pas tout
ce qu’il fallait pour lui plaire ? Plutôt grand, blond, doté d’yeux bruns au regard très doux, le front
légèrement dégarni, c’était le genre de garçon sur lequel les femmes ne se retournaient pas. Cela
tombait très bien, puisqu’elle-même ne faisait pas se retourner les hommes sur son passage.
Enfin elle reprenait pied sur le plancher des vaches ! Là où on ne nourrissait pas de projets
insensés sur des hommes qui n’appartenaient pas au même monde que soi…
***
Avec une indignation croissante, Andreas observa Elizabeth s’installer en face de son
partenaire, puis se pencher vers lui par-dessus la table. Apparemment, elle avait sagement gardé
les mains sur ses genoux, mais rien ne garantissait que, d’ici peu, elle ne les poserait pas sur la
table pour qu’il les prenne dans les siennes.
Son parrain n’avait donc pas eu tort de se précipiter sur le téléphone pour l’avertir qu’Elizabeth
avait rendez-vous avec un jeune blanc-bec, et que cette fois cela semblait sérieux.
— Qu’est-ce que tu attends de moi ? avait-il demandé à James.
— Je ne voudrais pas que ma pauvre petite fille tombe entre les mains d’un coureur de dot, tu
comprends ?
— Tu as des soupçons ?
— Rien de précis, mais le monde est plein de malfaisants. Qui me dit que ma petite chérie n’est
pas entre de mauvaises mains ? Cela me rassurerait que tu mettes ton nez là-dedans. Je te donne le
nom du restaurant. Vois ce que tu peux faire. Je te laisse : toute cette histoire me fait faire un tel
sang d’encre que je ne me sens pas bien…
Andreas connaissait suffisamment son parrain pour ne pas se laisser prendre au ton plaintif de sa
voix. Cependant, les prétendues préoccupations de celui-ci lui offraient une occasion en or de faire
ce dont il rêvait depuis longtemps. Il avait donc pris la route une nouvelle fois pour le Somerset.
Après avoir négligemment jeté sur sa table les quelques billets qui lui paraissaient largement
suffisants pour régler la note, il se leva de derrière l’énorme plante en pot qui le dissimulait. De là
où il était, il ne pouvait pas voir le visage d’Elizabeth, assise dos à la salle. C’était tout à fait
dommage, car il lui suffisait en général de plonger son regard dans le sien pour savoir exactement
quels étaient ses sentiments.
Lorsque Andreas vint se planter à côté de leur table, le jeune homme s’interrompit dans ce qu’il
disait et leva vers lui un regard interrogatif.
— Je peux vous aider ? demanda-t-il.
— Je pense que oui, répondit Andreas d’un ton traînant, tout en faisant le tour de la table pour se
placer en face d’Elizabeth.
Pétrifiée, celle-ci écarquilla les yeux et demeura bouche ouverte, comme si elle n’était plus
capable d’émettre un seul son. C’était exactement ce qu’Andreas avait voulu : profiter de l’effet de
surprise.
— Si cela ne vous dérange pas, reprit-il en s’inclinant vers le jeune homme, j’ai à parler à votre
amie…
Elizabeth ne fut pas longue à se reprendre et à saisir le fin mot de l’affaire : James avait
certainement prévenu Andreas, qui avait aussitôt sauté sur l’occasion. Peut-être jugeait-il que,
puisqu’elle avait eu le culot de l’éconduire une deuxième fois, il était autorisé à faire échouer
toutes les tentatives qu’elle faisait pour lui échapper ?
Sa colère était telle qu’elle avait l’impression d’avoir un voile rouge devant les yeux. Pourtant,
elle ne céderait pas à l’envie de faire une scène qui permettrait à Andreas de s’en donner à cœur
joie, et ferait fuir ce malheureux Tom.
— C’est moi que cela dérange, dit-elle calmement, avant de se tourner vers son compagnon avec
un sourire rassurant. Tom, je te présente Andreas, le filleul de James Greystone. J’ai hérité de lui,
en quelque sorte, au moment où j’ai fait la connaissance de mon père.
Au lieu de mordre à l’hameçon, Andreas se contenta de prendre une chaise pour s’asseoir à la
table des deux jeunes gens.
— Qu’est-ce que tu veux, Andreas ? s’empressa de questionner Elizabeth. Au cas où tu ne
l’aurais pas remarqué, je suis ici avec un ami. Quoi que tu aies à me dire, cela peut certainement
attendre que je sois libre. Or, tu le vois, je ne le suis pas pour l’instant.
Ses protestations furent vaines, car il se tourna vers Tom.
— Excusez-moi, Tom, insista-t-il, mais j’ai vraiment besoin de m’entretenir seul à seul avec
Elizabeth. Je… je vous en prie…
Alors même qu’elle était prête à exploser, sentir cette hésitation dans la voix d’Andreas eut sur
Elizabeth l’effet d’une douche glacée. Cela lui ressemblait tellement peu !
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle d’un ton pressant dès que Tom eut très obligeamment
quitté la table. Il y a quelque chose de grave ? Je ne t’ai jamais vu aussi…
— Aussi quoi ?
— Aussi hésitant. On dirait que tu as quelque chose à me dire mais que tu ne sais pas comment
faire. Il s’agit de James, n’est-ce pas ?
Spontanément, elle tendit la main en travers de la table et noua ses doigts à ceux d’Andreas.
Lorsqu’il en sentit la chaleur, il eut l’impression d’être un noyé qui se cramponne à une bouée de
sauvetage.
— Ce n’est pas ici que j’aurais souhaité avoir cette discussion, dit-il.
— Réponds-moi, insista Elizabeth. Est-il arrivé quelque chose à mon père ?
— Non, ce n’est pas cela. Mais c’est lui qui m’a demandé de venir. Il craignait que tu ne sois
victime d’un coureur de dot, et…
L’inquiétude d’Elizabeth fit instantanément place à la colère, et elle batailla pour arracher sa
main à Andreas — qui resserra son emprise.
— C’est ridicule ! siffla-t-elle entre ses dents. Tu m’as fait peur. J’ai cru qu’il était arrivé
quelque chose de grave !
Elle parvint finalement à retirer sa main de celle d’Andreas et ramassa son sac avant de se
lever. Tom et elle n’avaient même pas eu le temps d’examiner le menu ! Rouge de confusion, elle
traversa la salle sous les yeux intrigués des autres clients.
En quelques enjambées, Andreas la rejoignit au moment où elle sortait du restaurant et se
dirigeait vers le parking.
— Qui était ce type ? demanda-t-il, avec le sentiment que la situation était en train de lui
échapper.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Ne me dis pas que tu es venu jusqu’ici uniquement pour me
mettre une nouvelle fois en garde contre tous les hommes qui m’approchent ! En tout cas, si tu veux
le savoir, ce « type », comme tu dis, est un homme qui n’a pas peur de s’engager dans une relation
sérieuse, lui !
Tout à coup, Andreas fut submergé par la terreur d’avoir bel et bien perdu Elizabeth à jamais. Se
pouvait-il que quelques instants passés en compagnie d’un gringalet visiblement dépourvu de toute
personnalité aient suffi à la détourner de lui ?
Ce qui avait peut-être causé sa perte, c’était que les gringalets de ce genre n’avaient pas peur de
faire des projets d’avenir, eux. Quand bien même il ne s’agissait que de planifier les prochaines
vacances ou d’organiser un week-end.
— Je suis fou de jalousie.
Elizabeth s’arrêta net.
— Tu es jaloux, toi ?
Dans le regard d’Andreas, elle vit briller une lueur de défi.
— Tu peux rire ! lança-t-il. Je n’ai pas honte.
— Mais pourquoi serais-tu jaloux ?
— Ce n’est pas le lieu pour ce genre de conversation.
D’un pas décidé, Andreas se dirigea vers sa voiture ; Elizabeth n’eut d’autre choix que de le
suivre.
— Pourquoi serais-tu jaloux ? répéta-t-elle, à peine furent-ils installés dans l’habitacle.
Andreas avait l’impression de se trouver au bord d’un précipice. Pire : il prenait tout à coup
conscience qu’il ne voulait pas avoir d’autre choix que de se jeter dans le vide.
— Je ne supporte pas de t’imaginer avec un autre homme, déclara-t-il avec la plus totale
franchise.
Sans fournir plus d’explication, il mit le moteur en marche et prit la direction du manoir.
Le cœur battant à tout rompre, Elizabeth sentit une douce chaleur envahir tout son être.
Non ! Il ne fallait pas qu’elle se laisse prendre à ce sentiment trompeur. C’était le désir qui
faisait parler Andreas. Pas l’amour. S’il ne supportait pas de l’imaginer dans les bras d’un autre,
c’était tout simplement parce qu’il la désirait encore. Mais un jour, ce serait terminé. Et ce jour-là,
il lui serait éperdument égal de savoir avec qui elle était. Et bon sang, Andreas n’était pas le seul
homme sur terre !
— Où allons-nous ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas. Pas au manoir, en tout cas. Je n’ai pas envie d’affronter James et ses questions
indiscrètes.
La voiture s’engagea sur une aire de stationnement en bordure de la route et Andreas coupa le
moteur.
***
Lorsqu’il tourna son grand corps vers elle, Elizabeth se raidit. Le lourd silence qui s’installa
entre eux était aussi oppressant que le regard qu’il fixait sur elle.
— Je suis désolé d’avoir fichu en l’air ton rendez-vous, reconnut Andreas. Mais ce type n’est
pas pour toi, tu t’en rends bien compte ?
— Qu’est-ce que tu en sais ? Pourquoi te permets-tu de me dicter ce que je dois faire ?
— Parce que tu m’appartiens !
Un éclat de rire incrédule s’échappa de la gorge d’Elizabeth.
— Dis-moi que je rêve ! Tu n’as pas dit une énormité pareille ? Pour qui te prends-tu ?
— Je… je…
Andreas se passa la main dans les cheveux. Tout ce qu’il voulait, en cet instant, c’était prendre
Elizabeth dans ses bras et ne plus jamais la laisser s’échapper. Rien que l’imaginer en compagnie
d’un autre que lui le rendait fou de douleur.
— Je t’ai menti, reprit-il, et je me suis menti à moi-même. Mais il ne faut pas m’en vouloir. Je
ne savais pas ce que c’était que tomber amoureux. Ni que cela faisait aussi mal.
Tomber amoureux ?
Une onde de chaleur irradia Elizabeth, et elle sentit un large sourire s’épanouir sur ses lèvres.
— Je n’aurais jamais cru t’entendre dire une chose pareille.
Andreas osa faire ce dont il avait envie depuis un moment : tendre la main pour caresser la joue
veloutée d’Elizabeth.
— Moi non plus, je ne me serais jamais cru capable de prononcer une telle phrase un jour. Mais
la vie est pleine de surprises. Je ne veux plus jamais avoir peur de te perdre. C’est pour ça que je
veux t’épouser. A une seule petite condition, bien sûr…
Un instant Elizabeth sentit la crainte l’assaillir ; cependant, un coup d’œil au visage serein
d’Andreas suffit à la rassurer. Dans son sourire, elle vit des trésors d’amour et de tendresse, en
plus d’une étonnante vulnérabilité qui éclipsait son arrogance naturelle.
— Je veux que tu me dises que tu m’aimes autant que je t’aime, reprit-il d’un air malicieux.
— Tu le sais bien.
Elle se pencha vers lui et, lorsque la bouche d’Andreas se posa sur la sienne, elle laissa
échapper un petit gémissement de plaisir.
Il l’attira contre lui.
— Je n’ai jamais fait l’amour le long d’une route de campagne, mais je crois que je vais réparer
ce manque.
Le petit rire de gorge qui accueillit sa remarque s’interrompit brusquement lorsque Elizabeth
sentit qu’il passait la main sous sa jupe pour la glisser entre ses cuisses brûlantes.
— Comment crois-tu que James va prendre cette nouvelle ? demanda-t-elle dans un souffle.
— Oh, je suis persuadé que ce vieux renard va se vanter de l’avoir toujours su, et d’être
parvenu à ses fins.