Parcours 1 : Émancipations créatrices
Lecture linéaire n°4 : extrait de « Ophélie », Les Cahiers de Douai
II
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège1
T'avaient parlé tout bas de l'âpre2 liberté ;
5 C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits,
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;
C'est que la voix des mers folles, immense râle3,
10 Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou4, s'assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
15 Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara5 ton œil bleu !
III
- Et le Poète6 dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis7 ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
20 La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
1. Erreur probable de Rimbaud : l’action d’Hamlet ne se déroule pas en Norvège, mais dans le château d’Elseneur au Danemark.
– 2. Âpre : rude, difficile à assumer. – 3. Râle : bruit rauque d’une personne à l’agonie. – 4. Un pauvre fou : Hamlet lui-même,
qui feignit la folie pour échapper à la mort, et qui a délaissé Ophélie. – 5. Effara : effraya. – 6. Le Poète : Shakespeare lui-même.
– 7. Dans Hamlet, Ophélie cueille des fleurs et les tresse en une couronne qu’elle attache à un saule avant de se suicider.