ART DES VERS
L'art des vers (parfois nommé de manière plus ambiguë art de la poésie) correspond aux
données techniques concernant l'expression poétique traditionnelle qui obéit à des usages
(différents selon les langues) réglant la pratique du vers, le regroupement en strophes, le jeu des
rythmes et des sonorités comme les types formels de poèmes ou les genres poétiques
déterminés par leur contenu. « Art des vers », au contenu purement technique, se distingue de
« art poétique » qui renvoie à des conceptions esthétiques revendiquées par une personne ou
un groupe.
Il s'agit ici d'une présentation générale de ces données techniques, on trouvera des
développements détaillés dans les articles spécifiques comme métrique, vers, enjambement.
I - LA METRIQUE
1-Le décompte des syllabes
L'unité de mesure du vers français est la syllabe. Le mètre est le nombre de syllabes comptées
dans un vers, ce qui détermine le type du vers.(Parler de "pied", par analogie avec le latin, est
officiellement banni depuis 1961...). Des règles particulières s'appliquent dans certains cas :
! Le "e" : A la fin du vers (-e, -es, -ent), il ne compte pas (il est muet) comme à l'intérieur du
vers, à la fin d'un mot, si le mot suivant commence par une voyelle, (il y a élision).
En revanche, si le mot suivant commence par une consonne, le "e" compte (il n'est pas muet).
Ex. : « J'ai/ rê/vé/ dans/ la/ gro/tt(e) où/ na/ge/ la/ si/rèn(e) » Nerval
Par convention, le "e" s'élide dans les fins de mots en -ie, -ée, -ue même si le mot suivant
commence par une consonne (« Ce monde dřharmoni(e)qui vit dřéternité »); il en va de même
avec les marques du pluriel verbales (ex. « chantaient ») ou nominales (ex. « vies »). La même
convention s'applique au "e" entre une voyelle et une consonne à l'intérieur d'un mot (ex. « Je
ne t'envi(e)rai pas ce beau titre d'honneur » Corneille). Cependant il en allait différemment au
Moyen Age et au XVI° siècle, ex. « Pi/es, corbeaux, nous ont les yeux cavés » (Villon) ou « Ma/ri/
e/ qui voudrait votre nom retourner »(Ronsard)
! Diérèse et synérèse :
Pour produire un effet particulier ou pour respecter le mètre, le poète est parfois amené à
dissocier deux
sons qui sont habituellement prononcés groupés, c'est la diérèse. Quand on ne compte qu'un
seul son, il s'agit d'une synérèse. Classiquement la diérèse n'était admise que si l'étymon latin
possédait deux syllabes comme pour " ciel " (caelum " ou " dieu " (deus) mais elle était
impossible pour " lieu " (locus) ou " fier " (ferus).
Ex. : « Que des palais romains le front au/da/ci/eux » (Du Bellay)
« Je mis, au lieu (synérèse) de moi, Chimène en ses li/ens (diérèse) » Le Cid vers 103
2-Les différents types de vers réguliers :
La poésie française privilégie les vers pairs, c'est à dire ayant un nombre pair de syllabes.
! l'alexandrin (12 syllabes) qui doit son nom à sa première apparition dans Le Roman
d'Alexandre, poème narratif anonyme du XIIe siècle. C'est le mètre le plus utilisé dans la langue
française, dans tous les types d'expression poétique comme les textes du théâtre classique.
L'usage traditionnel impose une coupe centrale (la césure) qui divise le vers en deux hémistiches
(6/6). Ex. : « Dans la nuit éternelle / emportés sans retour » (Lamartine) ou « Je tisserai le ciel /
avec le vers français » (Aragon).
! le décasyllabe (10 syllabes) dont l'emploi est dominant au Moyen Age mais plus rare ensuite
comporte une coupe traditionnelle 4/6 qui définit des sous-parties paires. Ex.: « Frères humains/
qui après nous vivez » (Villon), mais on rencontre aussi la structure 5/5 avec une effet de
balancement. Ex. « Nous aurons des lits / pleins d'odeurs légères » (Baudelaire)
! l'octosyllabe (8 syllabes) sans coupe régulière se caractérise par la légèreté. Ex. : « Autant en
emporte le vent ! » (Villon). Il est assez souvent employé en association avec d'autres mètres
plus longs ou plus courts
Ex. « Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ? » (Verlaine)
! l'hexamètre ou hexasyllabe (6 syllabes) qui se rencontre seul mais qui est souvent utilisé en
association
avec l'alexandrin pour rompre la monotonie et la majesté. Ex. : « Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ». (Verlaine)
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M. CHERIF OUSMANE AÏDARA, -LSLL- et OUSSEYNOU WADE –LYMODAK-
« Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L 'espace d'un matin ». (Malherbe)
! les vers impairs recherchent l'écart et la souplesse :
Ex. La Fontaine : « La cigale ayant chanté (7 syllabes)
Tout l'été » (3 syllabes)...
Ou Verlaine (Art poétique):
« De la musique avant toute chose (9 syllabes)
Et pour cela préfère l'impair
Plus vague et plus soluble dans I 'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose ». (Art poétique)
La mise en cause des mètres traditionnels que constitue l'utilisation des vers impairs apparaît
comme une
étape vers leur rejet et le vers libre qui marquera la fin du XX° siècle où se rencontre aussi le
verset.
Remarque : on parle de "vers blancs" quand le rythme particulier d'une phrase en prose se
rapproche d'un mètre traditionnel, tout particulièrement au théâtre (ex. Dom Juan "La naissance
n'est rien où la vertu n'est
pas !") ou dans la prose poétique.)
II - LE RYTHME
1 - Les coupes
Fondé sur le jeu des accents pour obtenir un effet expressif le rythme repose sur des coupes
secondaires ou principales qui suivent les accents toniques placés sur la dernière syllabe
accentuée d'un mot ou d'un groupe de mots formant une unité grammaticale et donc un groupe
rythmique.
On repère en particulier les rythmes binaires constitués par 2 mesures à peu prés égales dans un
vers, séparées une coupe forte appelée césure quand elle est centrale et divise le vers en deux
hémistiches. L'alexandrin classique obéit à ce schéma (ex. « Dans la nuit éternelle //emportés
sans retour » Lamartine) mais peut comporter des coupes secondaires (ex. « Je partirai./ Vois-
tu,// je sais que tu m'attends » Hugo) créant parfois des tétramètres au rythme régulier de
groupes rythmiques (Ex. : «Waterloo !/ Waterloo !/ Waterloo !/ morne plaine !» (Hugo))
On rencontre aussi des rythmes ternaires comportant 3 mesures, d'où l'effacement au moins
partiel de la césure dans l'alexandrin, particulièrement apparent dans le trimètre romantique.
Ex. : « Je marcherai / les yeux fixés / sur mes pensées » (Hugo).
Parfois la césure disparaît totalement ex Rimbaud Le bateau ivre, vers 11 et 12 :
« Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohus-bohus plus triomphants »
Selon la place des accents, on parle de rythme régulier, symétrique, croissant, décroissant,
accumulatif,
brisé comme dans le vers 972 de Ruy Blas : « Je... / Non./ Mais... / Partez ! / Si... / Je vous
embrasserai ! ». L'enjambement
Il apparaît quand il y a discordance entre la structure grammaticale et la structure rythmique des
vers (= débordement). Exemple avec séparation du sujet et du verbe :
« Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie ». (Nerval - El Desdichado)
L'enjambement est parfois accompagné de procédés de mise en relief que sont le rejet quand
l'élément
décalé au début du deuxième vers est bref,( ex « L 'empereur se tourna vers Dieu; I 'homme de
gloire // Trembla ; » (Hugo Ŕ L'Expiation) ou le contre-rejet quand un élément bref est mis en
valeur à la fin du premier vers (ex. « Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche //Un bateau frêle
comme un papillon de mai » (Rimbaud - Le Bateau ivre).
Article détaillé : enjambement (poésie).
2 - Le travail sur les sonorités
a - La rime
C'est le retour de sonorités identiques à la fin d'au moins deux vers avec pour base la dernière
voyelle
tonique. Différente de l'assonance médiévale, la rime impose l'homophonie des sons
consonantiques qui suivent la dernière voyelle prononcée s'ils existent. Elle peut être enrichie
par la reprise de sons complémentaires qui précèdent la voyelle.
! La disposition :
Rimes suivies ou plates : AABB (chanté/été/dépourvue/venue), croisées : ABAB (pensées/bruit/
croisées/nuit), embrassées ABBA (chandelle/filant/s'émerveillant/belle) ou mêlées (sans ordre):
! Le genre des rimes :
Principe de l'alternance entre rimes masculines (= qui ne comportent pas de "e" final [ou -es,
-ent] et rimes féminines (= qui comportent ce -e final qui ne compte pas dans les syllabes)).
L'alternance est d'usage depuis le XVI° siècle et de règle depuis Malherbe.
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! La richesse des rimes (on dit parfois de manière plus ambiguë la qualité) : elle est déterminée
par le nombre de sons communs.
! rime pauvre = 1 son commun (dernière voyelle tonique seule). Ex. : aussi / lit = masculine
pauvre - vie / remplie = féminine pauvre
! rime suffisante = 2 sons communs (la dernière voyelle tonique + une consonne prononcée
derrière ou devant ou + une autre voyelle devant). Ex. animal/chacal - horizon/maison - nuées/
huées...
! rime riche = 3 sons communs (rime suffisante + un autre son devant). Ex. cancre/ancre -
prêteuse/emprunteuse...
Au-delà on parle de rimes très riches (ex. arbres / marbres).
Il existe aussi des jeux de reprise plus subtils comme la rime équivoquée qui joue sur plusieurs
mots (ex. : la rose / l'arrose) ou le parallélisme entre deux vers entiers = holorime (« Galamment
de l'arène à la Tour Magne à Nîmes / Gal amant de la reine à l'atour magnanime » Hugo), ou
l'emploi de rimes intérieures (reprise à l'hémistiche ou rime entre les hémistiches...)
REMARQUE:
- en principe la rime ne prend en compte que les sons, pas les lettres ni les syllabes, mais on fait
cependant rimer une "apparence" de singulier avec une "apparence" de singulier et une
apparence de pluriel avec une apparence de pluriel : c'est la "rime pour l'œil" (ex. ailleurs/fleurs -
attends/longtemps)
- on évite les rimes faciles qui utilisent le même mot (voir/revoir) ou le même suffixe (neigera/
marchera - capable/périssable...)
b - Les reprises de sonorités
Elles peuvent fonctionner sur un ou plusieurs vers.
! L'assonance : reprise du même son vocalique. Ex. le son [an] : « Je fais souvent ce rêve
étrange et pénétrant » (Verlaine).
! L'allitération : reprise d'un son consonantique. Ex. le son «r» : « Tandis que les crachats
rouges de la mitraille » (Rimbaud).
! L'harmonie imitative : association soulignée du son et du sens. Ex. le son «s» : « Pour qui sont
ces serpents qui sifflent sur nos têtes... » (Racine).
III - LA STROPHE
C'est un groupement régulier de vers avec (le plus souvent) un système complet de rimes et de
mètres (mais pas dans le tercet par exemple). La dénomination est liée au nombre de vers :
distique, tercet, quatrain, quintil, sizain, septain, huitain, neuvain, dizain (sauf la laisse médiévale,
strophe de longueur variable utilisant la même assonance,i.e. l'identité acoustique de fin de vers
ne prenant en compte que la dernière voyelle prononcée). On distingue les strophes
isométriques (mêmes vers) et les strophes hétérométriques (vers différents) comme la stance.
IV - LES TYPES DE POEMES
Ils obéissent à des règles plus ou moins complexes et plus ou moins rigides qui concernent les
types de vers, les types de strophes, leur agencement ou leur nombre.
1- Formes médiévales :
! la ballade genre majeur au Moyen Age, remis partiellement à l'honneur au XIXe siècle comme
avec
Hugo Odes et Ballades) : elle comporte trois strophes et demie dont le dernier vers constitue un
refrain ; la demi- strophe finale constitue l'envoi (dédicace du poème à Dieu, au roi, à une
dame...). Il y a autant de vers dans la strophe que de syllabes dans le vers (8 ou 10 en général).
Exemple : Villon : Ballade des dames du temps jadis.
! le rondeau : 15 vers courts sur deux rimes avec un effet de refrain Ex. : Charles d'Orléans " Le
temps a laissé son manteau... "
+ la pastourelle, l'odelette, le rotrouenge, le lai, le virelai, la complainte.
2-Formes modernes :
! l'ode : imitée de l'Antiquité, mais assouplie par Ronsard avec 2 strophes égales + 1 strophe
plus courte. ! le sonnet : hérité de Pétrarque et imposé peu à peu au XVIe s, très vivant au XIXe
s. (Nerval,
Baudelaire, Verlaine, Hérédia...), il se compose de 2 quatrains aux rimes embrassées et répétées
(ABBA) et 2 tercets sur 2 ou 3 rimes à disposition variable (CCD I EDE ou CCD I EED) avec
opposition des quatrains et des tercets et la mise en valeur du dernier vers appelé la chute du
sonnet.Ex. Parfum exotique Baudelaire.
! le pantoum : d'origine orientale (Malaisie), introduit en France au XIXe siècle, utilisé par Hugo
dans Les Orientales : "Les papillons jouent à l 'envi..." et par Baudelaire dans Harmonie du soir,
mais de façon irrégulière dans les deux cas. Le principe est la reprise décalée des vers d'une
strophe sur l'autre (les vers l et 3 deviennent les vers 2 et 4 et ainsi de suite).