La Fraternité, Projet Éthique
La Fraternité, Projet Éthique
André Wénin
Université catholique de Louvain
1
Une première version de ce texte est parue en italien sous le titre « La difficile ma pos
sibile fraternità nei racconti della Genesi », C. TORCIVIA (ed.), Il kerygma cristiano e i
legami affettivi, Trapani, Il Pozzo di Giacobbe, coll. « Formazione e teologia » 4, 2009,
p. 53-72, qui, en particulier pour les points I et II, emprunte parfois littéralement des
éléments de «La fraternité, “projet éthique” dans les récits de la Genèse », Foi et Vie.
Cahier biblique 44, 2005, p. 24-35. Je n’utiliserai pas les guillemets pour éviter d’alour
dir montexte.
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significatif. La Genèse compte plus d’un quart des usages du mot «frère »
(’ah) de toute la Bible hébraïque2. Le mot «frère» est d’ailleurs de plus en
plus présent à mesure que le récit progresse. La thématique prend donc tou
jours plus d’ampleur dans le récit, pour culminer dans l’histoire de Joseph
où, avec exactement 100 emplois du mot, elle devient carrément centrale 3.
Parmi les écrits qui ont le plus influencé ma lecture, il me faut citer J. S. ACKERMAN,
« Joseph, Judah, and Jacob », K.R.R. GROS LOUIS, J. S. ACKERMAN (ed.), Literary In
terpretations of Biblical Narratives II, Nashville, Abington, 1982, p. 85-113; L. Alonso
SCHÖKEL, Dov’è tuo fratello ? Pagine di fraternità nel libro della Genesi, Brescia, Que
riniana, 1987; J.-M. AUWERS, Joseph ou la fraternité perdue et retrouvée, Bruxelles,
Connaître la Bible, 1991; M. BALMARY, La Divine origine. Dieu n’a pas créé l’homme,
Paris, Grasset, 1993 (surtout p. 184-218); P. BEAUCHAMP, «Joseph et ses frères: of
fense, pardon, réconciliation », Sémiotique et Bible 105, 2002, p. 3-13 ; D. CLERC, e.a.,
Jacob. Les aléas d’une bénédiction, Genève, Labor et fides, coll. « Essais bi
bliques» 20, 1992; G. FISCHER, « Die Josefsgeschichte als Modell für Versöhnung »,
A. Wénin (éd.), Studies in the Book of Genesis. Literature, redaction and history, Leu
ven, Peeters, coll. « Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium » 155,
2001, p. 243-295; B. GREEN, «What Profit for Us ? » Remembering the Story of Jo
seph, Lanham – New York – London, University Press of America, 1996;
T. L. HETTEMA, Reading for Good. Narrative Theology and Ethics in the Joseph Story,
Kampen, Kok Pharos, coll. « Studies in Philosophical Theology », 1996;
L. NGANGURA MANYANYA, La fraternité de Jacob et d’Ésaü (Gn 25 – 36). Quel frère
aîné pour Jacob ?, Genève, Labor et fides, 2009; A. SCHENKER, Chemins bibliques de
la non-violence, Chambéry, C.L.D., 1987, p. 13-40; A.-L. ZWILLING, Frères et sœurs
dans la Bible. Les relations fraternelles dans l’Ancien et le Nouveau Testament, Paris,
Éd. du Cerf, coll. « Lectio divina » 238, 2010.
La lecture de Gn proposée dans ces pages est développée et argumentée dans plusieurs
écrits de l’auteur de cet article, en particulier « Des chemins de réconciliation. Récits du
premier Testament», Irénikon 68, 1995, p. 307-324; «La question de l’humain et
l’unité du livre de la Genèse », ID., Studies in the Book of Genesis. Literature, redaction
and history, Leuven, Peeters, coll. « Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lova
niensium » 155, 2001, p. 3-34; « Des pères et des fils. En traversant le livre de la Ge
nèse », Revue d’éthique et de théologie morale 225, 2003, p. 11-34; « L’homme et Dieu
face à la violence dans la Bible », Projets 281, juillet 2004, p. 58-64; Joseph ou l’in
vention de la fraternité, Bruxelles, Lessius, coll. «Le livre et le rouleau » 21, 2005;
D’Adam à Abraham, ou les errances de l’humain. Lecture de Genèse 1, 1 – 12, 4, Paris,
Éd. du Cerf, coll. «Lire la Bible» 148, 2007; Abraham ou l’apprentissage du dépouil
lement. Lecture de Genèse 11, 27–25, 18, Paris, Éd. du Cerf, coll. «Lire la Bible » 190),
2016 ; La Bible ou la violence surmontée, Paris, Desclée de Brouwer, 2008.
2 Sur 638 emplois du mot « frère », 178 se trouvent dans la Genèse, soit 28% ; pour le
mot «sœur», la Genèse compte 24 des 119 usages de l’AT, soit 20%.
3 En Gn 1–11 (les « origines »), 13 fois; en 11, 27–25, 11 (Abraham), 23 fois ; en
25, 12–36, 43 (Jacob), 42 fois; en 37–50 (Joseph), 100 fois.
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Il faut bien commencer par le début : l’histoire de Caïn. Entre frères, les
choses commencent plutôt mal dans la Genèse : Caïn, le premier humain
à avoir un frère, ne sera jamais un frère. En effet, si, dans le récit, Abel est
d’emblée présenté comme « son frère » (Gn 4, 2) — et il le sera à sept re
prises —, Caïn n’est jamais dit « frère d’Abel ». Et l’unique fois qu’il parle
de « mon frère », c’est pour décliner toute responsabilité par rapport à
l’homme qu’il vient de supprimer (4, 9 : « Suis-je le gardien de mon
frère ? »). Caïn, c’est donc un homme qui ne devient jamais frère. Le pre
mier récit sur la fraternité campe donc celle-ci dès le départ comme
quelque chose qui n’est pas acquis, une réalité potentiellement conflic
tuelle. Aussi P. Ricœur a-t-il raison d’écrire que « le meurtre d’Abel […]
fait de la fraternité elle-même un projet éthique et non plus une simple
donnée de la nature 4 ».
Reprenons le récit. La fraternité y apparaît lors de la naissance du se
cond fils d’Adam et Ève : « elle continua à enfanter son frère Abel »
(Gn 4, 2). Cette relation nouvelle est donc imposée au premier fils, Caïn.
Mais ici (comme peut-être dans la réalité), le fait d’avoir un frère apparaît
comme une situation propice à l’envie, à la jalousie et à la violence. Ainsi,
lorsque les frères apportent en hommage à YHWH les fruits de leur travail,
Caïn se voit privé du regard favorable que la divinité réserve à Abel. Inca
pable de se réjouir du bonheur de son frère et de le partager, il sombre dans
une envie qui le ronge et le fait souffrir. Et même si YHWH lui accorde
ensuite toute son attention et dialogue avec lui pour tenter de l’arracher à
sa jalousie, cela ne change pas grand-chose : Caïn laisse l’envie dégénérer
en violence meurtrière.
Mais si Caïn laisse ainsi la jalousie l’empêcher de devenir frère, il a des
circonstances atténuantes. Car la situation n’est pas simple pour lui,
5 Cette lecture est dûment argumentée dans A. WÉNIN, D’Adam à Abraham, p. 138-143.
6 En 4, 2a, le récit de la naissance d’Abel épouse le point de vue de la mère : c’est elle
qui perçoit son second fils comme le prolongement du premier et le tient pour quantité
négligeable.
La fraternité, projet éthique. Histoires de frères dans la Genèse 193
réalité, il lui pose des questions : il cherche donc à le faire parler de ce qu’il
vit et à le faire réfléchir à une manière adéquate d’en sortir, de « rendre
bonne » la situation difficile où il est plongé. Certes, ses mots ne sont pas
très explicites ni très clairs — s’ils l’étaient, ils risqueraient de priver Caïn
de sa responsabilité. Pour faire bref, ce que YHWH propose à Caïn, c’est
d’accepter un manque de façon à pouvoir s’ouvrir à l’altérité du frère dont
il lui a fait voir la présence en considérant son offrande (alors qu’avant
Caïn était enfermé dans la bulle où sa mère l’avait emprisonné). Caïn ne
répondra rien à YHWH, et ne parlera pas non plus à Abel. C’est en tuant, au
contraire, qu’il s’exprimera, scellant ainsi l’échec de la fraternité à laquelle
une parole vraie aurait pu donner ses chances.
Dans ce premier récit mettant en scène des frères, plusieurs éléments
apparaissent. La fraternité est un lien imposé qui peut être compromis par
des difficultés tenant aux rapports plus ou moins adéquats des parents entre
eux et avec les fils dont ils fondent la relation de frères. Potentiellement,
elle est source de jalousie : cela la rend conflictuelle et la place sous la
menace de la violence, mais cela en fait aussi un lieu possible de croissance
humaine. Dans ce contexte, la parole peut jouer un rôle décisif si du moins
elle réussit à ouvrir un espace où il est possible de donner une tournure
positive à une situation rendue difficile par l’existence encombrante d’un
frère. On verra que la suite du récit de la Genèse reprend ces constantes
dans les nombreux récits où il est question de relation fraternelle. C’est ce
que je vais illustrer, en explorant d’abord brièvement l’histoire de Jacob
pour y repérer les variations dont ces constantes font l’objet.
1.— Les rétroactes du côté des parents sont souvent déterminants dans
les problèmes que rencontre la fraternité. En effet, les frères ont à assumer
un passé qui s’est joué sans eux et qui, parfois, constitue pour eux un lourd
passif. Ainsi, si les deux fils d’Abraham, Isaac et Ismaël, n’ont pas eu la
chance de connaître l’aventure de la fraternité, c’est à cause du conflit entre
leurs mères Sara et Hagar, conflit qui les a séparés dès le sevrage d’Isaac
(16, 1-6 et 21, 8-14)7. De même, la relation entre Ésaü et Jacob est comme
envenimée par les préférences de leurs parents. Si Isaac en effet jette son
dévolu sur Ésaü, son fils aîné qui ressemble tant à Ismaël, le frère aîné dont
il a été privé, Rébecca préfère Jacob (25, 27-28, voir 21, 20). C’est donc
lui qu’elle va pousser à dérober à Ésaü la bénédiction qu’Isaac voulait lui
donner, même si, pour cela, Jacob doit tromper son vieux père aveugle. Et
quand Rébecca apprend que, frustré de la bénédiction promise, Ésaü s’ap
prête à tuer son frère, elle s’arrange pour éloigner son préféré jusqu’à ce
que son aîné se calme (27, 1-45). Quant aux deux filles de Laban, les sœurs
Léa et Rachel, elles vont connaître elles aussi un conflit allumé par la ja
lousie, chacune voulant pour elle ce dont elle est frustrée et dont elle voit
l’autre comblée : des enfants pour Rachel et l’amour du mari pour Léa.
Mais seraient-elles passées par là si leur père Laban n’avait pas fait d’elles
des rivales en les donnant toutes les deux pour épouses à Jacob (29, 21–
30, 24)8 ? Il y a là un nouvel exemple de responsabilité parentale dans le
conflit entre frères — entre sœurs, en l’occurrence.
2.— Ainsi déterminé par le passé et l’attitude des parents, l’itinéraire
des frères connaît des moments de tension où la violence se manifeste sous
des formes variées. Certes, cette violence n’assume jamais plus la forme
radicale qu’elle a prise chez Caïn, l’élimination du frère. Ce n’est pourtant
pas le désir qui manque à Ésaü de voir son vieux père mourir pour qu’il
puisse tuer Jacob, gardant ce qu’il faut de respect envers Isaac pour vouloir
lui éviter la souffrance de perdre un fils (27, 41). Et c’est bien la vengeance
meurtrière de son frère que Jacob craint lorsque, à son retour au pays, ses
gens lui annoncent qu’Ésaü arrive à sa rencontre avec quatre cents hommes
(32, 7-9).
Mais si elle est indéniablement la plus criante, la violence physique est
loin d’occuper tout l’espace. Dans les récits de la Genèse, elle apparaît
même toujours comme la conséquence visible d’une violence cachée que
celui qui veut tuer a subie auparavant. Ainsi, la ruse que Rébecca imagine
pour faire en sorte que la bénédiction paternelle soit donnée à Jacob fait
violence au vieil Isaac et à son fils aîné, frustré de ce qui lui a été promis.
Les réactions déchirantes du père et du fils lorsqu’ils découvrent le piège
où Jacob les a fait tomber montrent très bien comment les manœuvres de
8 Il faut admettre que YHWH intervient parfois comme s’il voulait rendre plus complexe
une situation qui l’est déjà beaucoup : il ordonne à Abraham d’obéir à l’ordre de Sarah
de renvoyer Hagar et Ismaël (21, 12-13), il accorde un oracle à Rébecca (en 25, 23)
qui, bien qu’il soit peu clair, avantage celle-ci, et il intervient dans le conflit des
femmes de Jacob (29, 31 ; 30, 17 et 22). Voir déjà avec Caïn et Abel, en 4, 4b-5a.
La fraternité, projet éthique. Histoires de frères dans la Genèse 195
10 Au verset 11, Jacob dit littéralement à son frère : « Accepte, je te prie, ma bénédiction
qui t’est offerte… ».
11 Pour une étude détaillée de cette thématique, voir A. WÉNIN, Joseph ou l’invention de
la fraternité. Les pages qui suivent synthétisent l’essentiel de ce livre auquel on vou
dra bien se rapporter pour la bibliographie.
La fraternité, projet éthique. Histoires de frères dans la Genèse 197
que c’est lui qu’aimait leur père plus que tous ses frères, et ils le haïrent et ils
ne pouvaient lui parler en paix (37, 2-4).
En décrivant ainsi les termes d’un conflit latent, le narrateur signale
clairement que les antécédents familiaux perturbent d’emblée les relations.
Dans la fratrie, le jeune Joseph, le fils de Rachel, semble relégué au rang
de serviteur des fils des servantes Bilha et Zilpa. Mais aux yeux de son
père Jacob, il est « le fils de sa vieillesse ». L’expression fait allusion au
passé familial. Joseph n’est-il pas le fils longtemps espéré de Rachel,
l’épouse aimée mais stérile, tragiquement morte en couches quelques an
nées plus tard lors de la naissance de Benjamin ? C’est ainsi que Joseph
est devenu l’objet de la préférence de son père, un amour ostensible qui
déclenche la haine des frères. Ainsi, en deux ou trois touches, le narrateur
enracine la tension familiale dans le passé des mariages de Jacob et des
naissances de ses fils, des épisodes où la jalousie, la ruse et la violence sont
sans cesse présentes sous des formes plus ou moins déclarées.
La nouvelle tension dans la fratrie est constituée des mêmes éléments que
les conflits antérieurs. Il y a d’abord le favoritisme du père, amplifié par une
sorte de complicité entre lui et son jeune fils qui cherche à se rapprocher de
lui en lui racontant des calomnies à propos des autres. L’amour patenté du
père pour le jeune fils que ses frères marginalisent attise la haine de ceux qui
se voient ainsi délaissés 12. La source de cette haine, c’est donc le sentiment
d’être victimes d’une injustice, sentiment qui devient jalousie lorsque
Joseph raconte à tous des rêves où ils perçoivent le signe de sa volonté de
puissance et de domination (37, 5-11). Cette jalousie haineuse provoque
d’abord une rupture dans la famille quand les frères s’en vont ailleurs pour
faire paître le bétail de leur père (37, 12). Elle engendre ensuite la violence.
Quand Joseph arrive, porteur d’un message de paix et désireux de trouver
des frères, ceux-ci s’en prennent à lui : la tunique dont il est revêtu leur rap
pelle en effet les rêves de grandeur du préféré du père (37, 13-24). Aussi lui
arrachent-ils cette tunique avant de le jeter dans une citerne vide pour l’y
laisser mourir. Et il serait mort de soif si l’arrivée de marchands n’avait
donné à Juda l’idée de tirer profit du frère en le vendant comme esclave
(37, 25-26). La même haine les anime lorsqu’ils décident ensuite d’informer
Jacob de la disparition de Joseph en lui renvoyant le signe de sa préférence,
12 Au v. 4, l’objet de la haine des frères n’est pas clairement désigné : il peut être aussi
bien Joseph que Jacob. La suite montrera qu’en effet, cette haine rendra les frères
violents vis-à-vis de l’un et de l’autre.
198 André Wénin
la tunique, mais ensanglantée, de sorte qu’il croie que Joseph a été déchiré
par un fauve (37, 32-33). Sans doute espèrent-ils qu’après qu’ils auront réglé
leurs comptes avec ceux qui les ont fait souffrir, une vie familiale normale
pourra enfin se concrétiser (37, 35).
Partout dans ce conflit, la parole est contaminée par la haine. Joseph rap
porte à Jacob des calomnies sur ses frères (37, 2), et la haine que suscite en
eux l’amour du père pour leur petit frère les rend incapables de parler avec
lui en vue d’en arriver au shalôm, à des relations équilibrées (37, 4). Ensuite,
lorsque Joseph s’ouvre à ses frères pour leur raconter ses rêves, ses paroles
ne font qu’attiser toujours plus leur haine et leur envie (37, 5-11). Puis le
narrateur fait entendre les paroles de leur complot contre Joseph en vue de
le faire mourir puis de le vendre (37, 19-20.26-27) ; il relate le demi-men
songe qui va plonger le vieux père dans une cruelle incertitude quant au sort
de son fils bien-aimé (37, 32). Mises au service de la haine, ces paroles sont
incapables de permettre des relations qui, s’écartant de la violence, prennent
la direction de l’authentique fraternité. Et faute de mots adéquats, l’incom
préhension qui domine dans cette famille y sème la violence et la souffrance.
Prenons un peu de recul pour observer ce qui se passe. En réalité, cha
cun est comme enfermé en lui-même, sans s’apercevoir que sa façon de
chercher à sortir de son problème est précisément ce qui fait mal à l’autre.
Ainsi, c’est sans doute pour se consoler de la mort de Rachel que Jacob a
reporté sur Joseph la préférence qu’il avait pour sa mère. Mais réalise-t-il
que c’est cela qui attire sur son préféré la haine des autres ? Quant à Joseph,
on comprend que, marginalisé dans la fratrie, il cherche à se rapprocher de
celui qui l’aime, et que, devant la haine que cet amour provoque, il tente
un peu naïvement de renouer avec ses frères en leur ouvrant en quelque
sorte son intimité en racontant ses rêves. Pourtant, ses récits sont perçus
comme de la provocation ; et l’insensibilité du jeune homme face à la souf
france qu’il provoque ainsi chez ses frères qui se sentent mal aimés est de
nature à les éloigner plus encore. Aussi, en voulant se débarrasser de lui,
les frères croiront-ils éliminer la source de leur souffrance. En réalité, ils
ne feront qu’y ajouter du malheur supplémentaire pour leur jeune frère,
pour leur père, mais aussi pour eux. En effet, Jacob refusera de se consoler
et de reprendre une vie familiale normale après avoir fait le deuil de son
fils (37, 35). Bref, centré sur son propre mal-être, chacun fait du mal aux
autres en croyant se défaire du mal qu’il subit. Il reproduit ainsi le com
portement de Caïn qui, en tuant Abel, croit éliminer celui qui, à ses yeux,
le prive du bien qu’il désire (à savoir l’attention de YHWH).
La fraternité, projet éthique. Histoires de frères dans la Genèse 199
13 En tout cas, le récit ne fait état d’aucune réaction de Joseph, pas même plus loin lors
que, prisonnier, il évoque le motif pour lequel il a été incarcéré. L’interprétation de
son silence s’appuie sur le fait que c’est la seconde fois que Joseph reste sans réaction
face à la violence qui s’acharne sur lui, puisque, lorsque ses frères s’en sont pris à lui,
il a subi leur agression de façon totalement passive (37, 23-24). Sur ce point, voir
A. WÉNIN, Joseph ou l’invention de la fraternité, p. 115-119.
200 André Wénin
s’entête à ne pas laisser partir son préféré, tandis que les autres fils, devant
ce refus catégorique, se résignent à abandonner Siméon à son triste sort. Jo
seph a donc visé juste : il faudra que Jacob renonce à vouloir compenser la
perte de Rachel et de Joseph en s’attachant Benjamin, pour que d’autres re
lations deviennent possibles au sein de la famille (42, 29-38). Cela dit, tant
qu’il y a à manger, la situation est paralysée. Mais ce que ces gens ignorent,
c’est que la famine durera longtemps. En réalité, le lecteur le sait : c’est là
une chance qui va permettre de parcourir le long chemin permettant d’aller
vers la fraternité. Du reste, les choses ont changé, car entre le père et les fils,
la parole a fait des progrès : Jacob a dit clairement ce qu’il pensait de ses
fils, tandis qu’eux ont cessé de chercher à le tromper.
Une fois épuisés les vivres rapportés d’Égypte, Jacob est contraint d’y
renvoyer ses fils (43, 1-14). C’est alors que Juda intervient. Lui aussi a vécu
dans sa propre famille, avec ses fils et sa belle-fille, des moments difficiles
qui lui ont appris que vouloir se cramponner à tout prix à la vie paralyse
celle-ci et provoque la mort ; il a d’ailleurs perdu lui-même deux fils
(chap. 38). Comprenant le drame que son père doit vivre, il s’adresse à lui
de manière claire, posée et respectueuse. Il lui fait comprendre que, s’il s’en
tête à vouloir garder Benjamin avec lui par peur de le perdre, il vouera tout
son clan à une mort certaine. Car s’ils n’amènent pas leur jeune frère au
maître égyptien, les fils n’obtiendront plus rien de lui. Aussi Juda se fait-il
garant de son frère, s’engageant solennellement à le ramener à son père.
Alors, la mort dans l’âme, Jacob cède. Il laisse partir Benjamin, acceptant
de le confier à ses frères et s’en remettant à Dieu pour qu’ils aient pitié de
son préféré. Le verrou a donc sauté de ce côté. C’est désormais aux frères
de jouer en prouvant qu’ils ont changé à la faveur des événements qui les
ont ramenés vingt ans en arrière et les ont obligés à se confronter à un passé
qu’ils croyaient définitivement révolu.
La nouvelle rencontre en Égypte est très émouvante pour Joseph qui
doit s’efforcer de cacher ses larmes à la vue de son petit frère, Benjamin,
et assez rassurante pour les frères, invités à manger avec le maître égyptien
après qu’on leur a rendu Siméon. Au cours du repas, Joseph laisse plu
sieurs signes qui devraient permettre aux frères de deviner qui il est, mais
ces efforts restent sans succès (43, 15-34). Aussi, le lendemain, Joseph les
renvoie-t-il, non sans avoir imaginé un stratagème pour que Benjamin soit
accusé du vol de sa coupe avant même qu’ils se soient éloignés de la ville
(44, 1-14). Il isole ainsi le fils de Rachel du groupe des frères, donnant à
ceux-ci l’occasion de se défaire du préféré du père, de faire avec Benjamin
La fraternité, projet éthique. Histoires de frères dans la Genèse 203
ce qu’ils ont fait autrefois avec lui. Mais cette fois, on ne pourra rien leur
reprocher, puisque leur jeune frère aura été pris la main dans le sac.
Benjamin une fois démasqué, les frères ne le laissent pas tomber, mais
font bloc autour de lui et reviennent tous ensemble devant Joseph, alors
qu’on leur permettait de s’en aller. Poursuivant son jeu, Joseph insiste : il
veut garder le coupable comme esclave ; que les dix autres rentrent tran
quillement chez leur père ! C’est alors que Juda s’interpose, honorant son
engagement vis-à-vis de son père (44, 15-34). Il propose de rester en
Égypte comme esclave à la place de son petit frère, c’est-à-dire de subir le
sort autrefois imposé par tous à Joseph sur proposition de Juda. Et pour
convaincre le maître égyptien, dans un long plaidoyer, il évoque la préfé
rence que leur vieux père a pour le plus jeune de ses fils, et de la mort qui
le frappera si Benjamin ne revient pas. En entendant Juda parler, on voit
combien il a changé. L’amour de Jacob pour le fils de Rachel le pousse à
se sacrifier lui-même alors que, vingt ans auparavant, ce même amour avait
provoqué la haine des frères et les avait poussés à éliminer Joseph puis à
le vendre comme esclave (44, 18-34).
On le voit : non seulement ces hommes sont solidaires de leur frère, non
seulement ils respectent à présent leur vieux père qu’ils acceptent tel qu’il
est, mais l’un d’entre eux s’offre pour subir le sort jadis infligé à leur vic
time, de façon à protéger la relation privilégiée qui, autrefois, les avait fait
souffrir au point de susciter leur jalousie et leur méchanceté. Plus aucune
haine ni jalousie ne les habitent. Ce qui a empêché la fraternité de grandir
entre eux est désormais guéri. Joseph éclate alors en sanglots, se fait con
naître de ses frères, leur parle longuement pour les inviter à venir s’installer
avec leur père près de lui pour survivre à la famine. Puis le narrateur note :
« Et il tomba au cou de Benjamin son frère et il pleura tandis que Benjamin
pleura à son cou. Et il embrassa tous ses frères et il pleura sur eux et ensuite
ses frères parlèrent avec lui » (45, 1-15). Impossible au début de l’histoire
(voir 37, 4), la parole circule à nouveau entre ceux que la haine avait séparés.
Voilà qui souligne clairement le rôle de la parole dans cette histoire : à partir
des mots durs qu’il adresse à ses frères au début, reprenant la relation au
point où elle en était vingt ans avant, Joseph joue sans cesse avec la parole
pour amener ses frères à revisiter le passé et à tisser des liens nouveaux entre
eux, avec leur père et avec leur jeune frère. Au terme, Joseph parle à ses
frères à visage découvert, les amenant à parler aussi avec lui.
On pourrait croire l’histoire finie. En réalité, elle ne l’est pas. Même si
la parole est à présent possible entre les frères, deux problèmes restent en
204 André Wénin
˘
Selon ce que la Genèse raconte avec constance, nul ne naît frère. Au
départ, il y a seulement des fils et des filles de mêmes parents, des êtres
liés bon gré mal gré par cette origine commune. Cette relation imposée est
potentiellement génératrice de conflits car elle est exposée, plus que
d’autres sans doute, au risque de l’envie et de la jalousie, avatars de la
convoitise qui est d’emblée dénoncée par la Genèse comme porteuse de
violence et de mort (Gn 2–4). Cette situation déjà difficile est souvent
compliquée encore par les choix inadéquats des parents dont les fils ont à
porter les conséquences. Elle est pourtant présentée aussi dès le début de
l’histoire d’Abraham (chap. 13) comme une exigence de dépassement des
conflits à travers des choix respectueux de l’autre (13, 8). Du reste, elle
peut être source de solidarité pour le meilleur (14, 14-16) ou le pire
(19, 30-38 ; 34). Elle apparaît ainsi comme un défi, celui de devenir frère
(ou sœur) en déjouant les pièges que l’histoire antécédente a semés sur le
chemin, en traversant la difficile épreuve de la convoitise et de la violence
multiforme qu’elle secrète, en apprenant aussi le parler vrai qui seul peut
offrir une base solide à la confiance mutuelle, ciment de la fraternité.
Cela dit, on peut se demander si la famille dont la Genèse raconte l’his
toire sur quatre générations n’est pas affectée d’une pathologie relation
nelle particulière. Chacun jugera sur la base de sa propre expérience. Mais
à mes yeux, il est clair que la saga des patriarches raconte des situations,
des passages, des crises et des conflits auxquels toute fratrie (toute famille)
est exposée, qu’elle le veuille ou non, qu’elle le reconnaisse ou non, que
ses membres en soient conscients ou non. C’est d’ailleurs peut-être là une
des vertus majeures de la Genèse : offrir au lecteur une sorte de miroir qui
réfléchit l’expérience de tout être humain pour donner à chacun la possi
bilité de s’y réfléchir et d’y apprendre la lucidité sur ce qui fait sa vie. Car,
malgré la distance historique et culturelle, ce récit est suffisamment proche
de l’expérience humaine commune pour refléter le réel humain ; mais
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