Comptabilité publique : construction et déconstruction
Comptabilité publique : construction et déconstruction
Sébastien Kott
Dans Revue française d'administration publique 2022/3 (N° 183), pages 653 à 666
Éditions Institut national du service public
ISSN 0152-7401
DOI 10.3917/rfap.183.0012
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Sébastien KOTT
Professeur de droit public, université de Poitiers,
Institut de droit public (UR 14145)
Résumé
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La comptabilité est une construction humaine, il en va de même dans le secteur public. Néanmoins,
la comptabilité publique fut longtemps comprise et pensée sous un angle juridique ce qui a conduit
à une grande confusion. Le décret GBCP de 2012 propose enfin une définition fonctionnelle de
la comptabilité correspondant à ce qu’elle est plus qu’à son régime juridique. Cela permet de
déconstruire la notion pour la mettre en perspective avec deux notions proches : comptes publics
et comptabilité des entités publiques.
Mots clés
Comptabilité publique, histoire de la comptabilité, budget, comptes publics, compatibilité des
entités publiques
Abstract
— Construction-Deconstruction of public sector accounting – Accounting is a human construct,
and the same is true in the public sector. Nevertheless, government accounting was for a long time
understood and thought of from a legal point of view, which led to great confusion. The GBCP
decree of 2012 finally proposes a functional definition of accounting corresponding to what it is
rather than to its legal regime. This makes it possible to deconstruct the concept and put it into
perspective with two similar concepts: government accounts and accounting for public entities.
Keywords
Government accounting, accounting history, budget, government accounts, accounting for public
entities
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Dès lors, la compréhension de l’objet comptabilité publique n’est pas aussi aisée qu’il
peut sembler tant le terme est en fait devenu polysémique et ses manifestations concrètes
protéiformes. Pour le saisir, on propose l’exploration des deux termes qui servent à la
désigner : comptabilité d’une part et publique d’autre part. Il s’agit de toucher à la fois
la matérialité et le périmètre de l’objet. Or, pour ces deux termes, les utilisations par les
universitaires ou par les acteurs sont piégeuses et des clarifications s’imposent. Il faut
d’abord souligner que, s’agissant d’une représentation chiffrée, la comptabilité est bien
une construction. Ensuite, il faut interroger l’adjectif publique. Il peut renvoyer au mode
de construction de la comptabilité : par des personnes publiques. Mais le terme peut
aussi bien renvoyer à sa destination : pour des personnes publiques. Sur ce point encore,
une observation de la comptabilité publique sur le temps long donne à voir de nombreux
changements de perspectives.
Dresser une fresque historique est donc doublement important. Cela permet de
comprendre la polysémie du terme dans les contextes qui l’accompagnent, mais aussi de
relativiser la distinction entre comptabilité privée et comptabilité publique, c’est-à-dire de
déconstruire la comptabilité publique afin de comprendre pourquoi elle est aujourd’hui
définie comme un système d’organisation de l’information financière.
On observera ainsi dans un premier temps deux processus de construction de la
comptabilité publique. Comment elle fut façonnée par les hommes, en distinguant des
perspectives juridiques et de gestion publique (I). Dans un second temps on en proposera
une déconstruction, afin de la penser autrement à l’aune des débats qui l’animent. On
appréhendera alors deux notions proches – comptes publics et comptabilité des entités
publiques – qui permettront d’en préciser les contours afin de restituer sa complexité (II).
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sement, c’est quand même très souvent le cas. Concrètement, le financement de l’action
publique consiste à mettre en relation un besoin de financement (des dépenses) avec une
capacité de financement (des recettes). Si l’on doit le réduire à sa plus simple expression,
il se résume donc à deux types d’opérations : il faut d’une part assurer des encaissements
et des décaissements, et d’autre part assurer le mouvement des fonds entre les différentes
caisses présentes sur un territoire.
C’est ce que l’on observe sous l’Ancien Régime. Au fur et à mesure que se développe
son royaume, la monarchie doit étendre son appareil administratif et donc le réseau de
gestion de ses finances : le Trésor royal (Burckel et De Crémier, 1997). L’administration
royale organise donc le mouvement des fonds afin de permettre à chaque caisse d’être
approvisionnée en temps et en heure et de régler les créanciers. Cet ensemble, la caisse et
le mouvement des fonds, constitue l’ossature de l’administration des finances depuis des
siècles. Il justifie aussi le développement d’un système d’écritures permettant l’efficacité
à la fois du contrôle des flux financiers et de la gestion des fonds, comme en témoigne la
réforme du trésor de l’Épargne de 1523 (Hamon, 1994).
Le développement des caisses (et donc des caissiers) sur le territoire national a entraîné
la multiplication des contrôles tant la fraude et le secret structurent les finances de l’Ancien
Régime (Legay, 2010, p. 222 et p. 376). Lutter contre les détournements, les prévarications
ou la concussion conduit à aborder la comptabilité, c’est-à-dire la transcription des diffé-
rents flux dans les caisses, comme un moyen de preuve dans un schéma de pensée de type
juridique. Car ces administrateurs qui font office de caissiers devaient rendre compte de leur
action. Ils en étaient comptables, au sens strict comme le rappelle Olivier Mattéoni : « Tous
les officiers (…) ou leurs procureurs devaient rendre compte de leur gestion devant des
gens de comptes » (Mattéoni, 1998, p. VII). C’est bien parce qu’ils étaient matériellement
des caissiers chargés du contrôle de leurs caisses, qu’ils en ont été désignés comptables :
en raison de leur responsabilité. Manipulant des deniers qui deviennent publics, ils sont
devenus progressivement des comptables publics (Neurisse, 2004).
Aussi curieux que cela puisse paraître, les comptables publics ne sont donc pas comp-
tables au même titre que les comptables privés. Ces derniers sont des teneurs de livres ou
des analystes 1 alors que les premiers sont des caissiers responsables des maniements qu’ils
assument pour le compte du Trésor public, comme en témoignent de nombreux acteurs
(Jumeau, 2001). C’est une approche juridique de la réalité financière qui guide l’appréhension
de la comptabilité publique dans l’administration, au détriment d’une approche comptable.
Ce phénomène est renforcé au xixe siècle. Alors que l’administration était largement
soumise au pouvoir politique, l’uniformisation de l’action administrative débute par son
aspect le plus prosaïque : le maniement des deniers publics. Parmi toutes les procédures
administratives qu’il fallait formaliser, essentiellement pour les standardiser, on s’attèle à
celles qui concernent le maniement des deniers publics. L’article 18 de l’ordonnance du
14 septembre 1822 relative à l’exécution des dépenses publiques en témoigne puisqu’il
prescrit que : « nos ministres établiront leur comptabilité respective d’après les mêmes
principes, les mêmes procédés et les mêmes formes ». Rapidement après, le ministère
des Finances établit la première instruction comptable (Ministère des Finances, 1826)
accompagnée des modèles de formulaires que les agents doivent recopier. Ensuite, ce sont
des normes juridiques relatives à la comptabilité publique qui établissent une véritable
codification du droit de l’action publique : les deux grands règlements généraux relatifs
à la comptabilité publique ou RGCP de 1838 et 1862 (Kott, 2013). Ils contiennent des
dispositifs concernant l’obligation comptable de l’État, autant que la responsabilité des
acteurs, voire le droit de l’action publique en général. Assez curieusement, il existe bien
au xixe siècle un droit de l’action publique appréhendé sous son prisme financier, qui plus
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est un droit écrit et codifié. Mais dans la mesure où il est camouflé derrière l’appellation
comptabilité publique, il est aujourd’hui complètement ignoré. Bravo Murillo saisit pour-
tant très bien, à la même époque, que « ce qu’on connaît et appelle ici [en Espagne] et
en France Comptabilité publique n’est rien d’autre qu’une série de règles et de préceptes
administratifs visant à donner de la régularité, de l’ordre, de la méthode et de l’exactitude
au maniement des fonds publics » (Legay, 2010, p. 139).
Le contrôle opéré sur les caissiers est, de longue date, juridictionnalisé : il s’opérait au sein
des chambres des comptes instituées depuis l’ordonnance du Vivier-en-Brie de février 1320
(Lalou, 1998). Cette perception juridictionnelle du contrôle des comptes est donc ancrée
dans notre lecture du rendre compte depuis très longtemps quand elle est renforcée par la
loi du 16 septembre 1807 créant une Cour des comptes à Paris (Cour des comptes, 1984).
À aucun moment la loi n’évoque la comptabilité publique, elle se concentre sur le contrôle
de la régularité des procédures administratives de recettes et de dépenses. Mais elle renforce
ainsi le lien entre un personnage, le comptable, et la spécificité de son régime juridique. Elle
insiste encore sur la distinction entre ordonnateur et comptable. Dès lors, elle confirme le
développement d’une vision juridictionnalisée du contrôle des comptes qui repose sur deux
piliers : la séparation entre l’ordonnateur et le comptable d’une part, la spécificité de leurs res-
ponsabilités d’autre part. Et cette vision, portée par une juridiction (Kurek, 2010), sera baptisée
droit de la comptabilité publique alors qu’elle constitue un droit administratif spécial relatif
à l’exécution des opérations financières publiques : un droit de l’action publique financière.
1. L’anglais distingue ainsi book keeper et accountant. Réservant le mot comptable aux analystes.
Il s’agit d’une manifestation de ce travers de l’étude du droit public par les juristes, qui
insiste sur le rôle du juge. Aussi nécessaire qu’il soit pour déterminer l’interprétation de la
norme, le juge ne dispose pas du monopole de son usage. Ce regard biaisé, qui observe le
droit au prisme de la jurisprudence, a engendré une grande confusion dans la compréhension
de la notion de comptabilité publique (et certainement du droit de l’action publique). Car
il est devenu impossible de décrire la comptabilité pour ce qu’elle est : de l’information
financière. Elle n’est plus décrite qu’à travers une restriction de son régime juridique, forgée
sur la jurisprudence de la Cour des comptes puis du Conseil d’État. Oubliant d’observer le
volet financier de l’action publique – l’obligation comptable – pourtant soumis lui aussi
à un droit – le droit des comptes publics (Kott et Milot, 2019) – les juristes ne décrivent
souvent qu’un régime juridique séculaire : le jugement des comptes. Les ouvrages relatifs
à la comptabilité publique et surtout à son droit sont souvent caricaturaux sur ce point.
Lino Di Qual, dans son Droit de la comptabilité publique, distingue ainsi deux parties :
les agents de la comptabilité publique et la responsabilité des agents de la comptabilité
publique (Di Qual, 1971).
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publique, y concourt également. Or, la comptabilité en tant que mode de représentation
financière de l’action publique ou instrument des politiques publiques, s’inscrit dans cette
perspective. Une observation sur le temps long de la relation entre la gestion publique et
la comptabilité éclaire différemment la réalité de la comptabilité publique.
La quête d’une information financière sur les entités ne change pas de nature avec le
xixe siècle. Dans le monde marchand, le développement de l’industrie pose cependant de
nouvelles questions. Le besoin de capital augmente et la représentation comptable s’adapte
à cette nouvelle demande. C’est en ce sens que la comptabilité marchande, puis industrielle,
devient capitaliste : elle se concentre sur la pérennité du capital (Edward, 1989). Au niveau
des comptes publics, le questionnement diverge logiquement, à l’image de celui sur la
dépense en 1822 (Kott, 2010). D’abord acceptée comme un décaissement, la dépense est
dissociée en étapes (liquidation, ordonnancement, paiement) attestant de la compréhension
de sa complexité (Masson, 1822). Puis la réception des préoccupations liées aux besoins de
financement va amener à élargir la notion de dépense au-delà des opérations budgétaires
vers les opérations de trésorerie, et donc à utiliser le terme de charge. On l’observe bien
dans le décret du 19 juin 1956 qui distingue les opérations budgétaires et les opérations
de trésorerie. Parallèlement, la recette est elle aussi dissociée (liquidation, encaissement)
et devient une ressource pour intégrer les flux de trésorerie.
Cette dissociation des préoccupations de l’État et de l’industrie illustre le fait que chaque
entité œuvre au développement de sa comptabilité tout en s’appropriant éventuellement les
avancées observées par ailleurs. La différence ne tient pas au mode de gestion (public ou
privé) mais aux finalités de l’information financière (suivi de la consommation des crédits
d’un côté, pérennité du capital de l’autre). Néanmoins, ces divergences conjoncturelles ne
doivent pas dissimuler une convergence structurelle.
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La notion de contrôle de la dépense publique
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comptabilité. Notre droit positif n’aligne pas la définition de la comptabilité publique sur
celle des entreprises, il propose une définition de la comptabilité publique qui correspond à
ce qu’elle est et non plus à son régime juridique !
La comptabilité s’adresse à des destinataires, elle n’est pas produite uniquement pour
la satisfaction des teneurs de livres. Ces destinataires expriment, plus ou moins clairement,
des attentes qui sont reçues par les normalisateurs comptables. On observe ainsi plusieurs
modes de production des comptes dans le secteur public, traduisant une multiplication des
demandes de redevabilité par les différents destinataires de l’information financière publique.
La comptabilité permet de produire des synthèses, que l’on appelle aussi des états
financiers. Dans le secteur public ces états financiers, adressés par l’administration aux
décideurs politiques, servent de base à des autorisations et à des vérifications : c’est-à-dire
au contrôle au sens large. Il peut s’agir d’états financiers de prévision, comme les budgets,
où d’états financiers de restitution. On trouve ainsi des budgets au niveau de l’État, des
collectivités territoriales, des établissements publics. On les nomme parfois « états pré-
visionnels des dépenses ». Mais dans tous les cas ce sont bien des comptes prévisionnels
bâtis selon des techniques et des méthodes propres à chaque type d’entité. On trouve
encore des comptes de restitution qui peuvent être appelés « compte de gestion », « compte
administratif », « compte général de l’État ». Aujourd’hui, ces états de synthèse reposent
sur une technique commune : une information financière en droits constatés. Mais il n’en
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a pas toujours été ainsi.
Au xixe siècle il n’existait qu’une administration, chargée de tenir et produire des
comptes. Elle était abritée au sein du ministère des Finances et s’appelait direction de la
comptabilité générale des finances. Sa mission était de centraliser les opérations financières
afin de contrôler leur exécution. Elle était aussi responsable de la production des comptes
prévus aux articles 135 et suivants de l’ordonnance du 31 mai 1838 sous la dénomination
de compte général de l’administration des finances, à savoir, les comptes des contributions
et revenus publics, le compte des dépenses publiques, le compte de trésorerie, les comptes
des budgets et les comptes des divers services publics. Cette administration financière
proposait différents comptes qui pouvaient être présentés ou rendus selon le type de rede-
vabilité recherché. Car présenter un compte n’est pas l’équivalent de rendre un compte.
Dans le premier cas, on insiste sur l’information et dans le second sur la responsabilité.
Alors que le parlementarisme s’affirme dans un contexte de restauration de la monarchie,
la nuance était d’importance : les ministres présentaient leurs comptes au Parlement mais
rendaient des comptes au pouvoir royal.
Le désordre consécutif à la Grande Guerre ne permet plus à l’administration de pro-
poser une comptabilité sérieuse. Or, le Parlement n’est pas prêt à renoncer à son pouvoir
en matière financière et cela conduit à opérer une partition entre deux administrations
afin de proposer au Parlement un budget à voter. Il s’agit d’un véritable schisme au sein
de l’administration financière puisque le bureau du budget de la direction de la compta-
bilité publique est devenu une direction du budget et du contrôle financier (Kott, 2004).
Cette dissociation des administrations permet celle des états financiers, mais elle entraîne
corollairement celle des fonctions : le suivi des engagements à la direction du budget et le
suivi de la caisse à la direction de la comptabilité publique. Dès lors le débat politique s’est
focalisé sur l’état financier de prévision (le budget), et les questions relatives aux comptes
de restitution furent reléguées au rang de débats techniques concernant le maniement des
fonds par des agents administratifs.
Dans les offices, qui préfigurent les établissements publics, la question de l’information
financière est tout aussi importante. C’est principalement la notion de coût 2 qui prévaut
et le déploiement de la comptabilité générale ne s’y opère pas par hasard. À peine le plan
comptable général adopté en septembre 1947 3, il se répand dès le mois d’octobre 1947
au sein des établissements publics industriels et commerciaux ainsi que dans les sociétés
d’économie mixte 4, puis dans les établissements publics administratifs en décembre 1953 5,
dans les établissements d’enseignement agricole en septembre 1954 6 et finalement au sein
de l’État par le décret du 29 décembre 1962 7. Établir le coût d’une nuitée dans un internat
agricole permet notamment d’arbitrer entre le financement par les familles et le finance-
ment par la subvention et donc l’impôt. Cela permet accessoirement de ne pas demander
aux familles une redevance supérieure au coût réel de la prestation.
On observe alors, au niveau de l’État, une dissociation entre deux types d’états
financiers bâtis selon deux méthodes comptables différentes : la caisse améliorée pour le
budget, les droits constatés pour la comptabilité générale. Ce double mode de redevabilité
était efficace dans un contexte purement national puisqu’il permettait à la fois de suivre
l’autorisation budgétaire et les mouvements financiers, mais il est devenu complétement
inopérant dans une perspective de comparaison internationale : quelle méthode choisir ?
Dans la deuxième moitié du xxe siècle, chaque État tenait ses comptes selon des
normes qui lui étaient propres. Il s’agissait même, pour certains auteurs, d’une marque de
souveraineté (Biondi, 2014). Lorsque la construction européenne a envisagé la création
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d’une monnaie unique, la question du pilotage financier des finances des États a justifié
l’utilisation d’une information financière commune. Or, la seule qui était disponible était
la comptabilité nationale. Elle n’avait pas été bâtie dans une perspective de pilotage des
politiques budgétaires mais, moyennant quelques adaptations, c’est elle qui servit de réfé-
rentiel aux engagements internationaux inscrits dans les traités. Le traité de Maastricht et
ses successeurs tentent ainsi d’encadrer les déficits, la dette des administrations publiques
et le taux d’inflation au sein des États membres à l’aide d’une statistique financière que
l’on appelle la comptabilité maastrichtienne (ou système européen de comptabilité SEC),
bâtie sur la comptabilité nationale (Boudet, 2019).
Au niveau local, les états de synthèse des collectivités territoriales sont structurés par
la notion d’équilibre réel inscrite à l’article 8 de la loi no 82-213 du 2 mars 1982, codifié
depuis à l’article L. 1612-4 du code général des collectivités territoriales. Leur système
comptable repose sur une méthode hybride qui intègre des éléments de droits constatés dans
les états financiers prévisionnels (Hernu, 2012). Il s’agit de la formalisation, par le droit
2. En anglais, on évoque accrual accounting comme la traduction des droits constatés. Mais il ne s’agit
pas de la même philosophie. Accrual, s’attache à établir des coûts par accumulation de dépenses. Le résultat est
assez proche des droits constatés, mais pas identique.
3. Arrêté du 18 septembre 1947 d’approbation du projet de plan comptable général élaboré par la com-
mission de normalisation des comptabilités.
4. Décret no 47-2051 du 22 octobre 1947 tendant à l’application du plan comptable général dans les éta-
blissements publics à caractère industriel et commercial et dans les sociétés d’économie mixte.
5. Décret du 10 décembre 1953 sur la comptabilité des établissements publics administratifs.
6. Décret no 54-908 du 2 septembre 1954.
7. L’article 52 du décret du 29 décembre 1962 précise « la comptabilité générale est tenue selon la méthode
de la partie double. La nomenclature des comptes ouverts en comptabilité générale définit les modalités de
fonctionnement des comptes. Cette nomenclature s’inspire du plan comptable général approuvé par arrêté du
ministre des finances. »
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La comptabilité des entités publiques, les droits constatés et le secteur public
C’est bien la méthode des droits constatés qui se diffuse au sein du secteur public avec
la comptabilité générale. Or, cette comptabilité se trouve être celle qui se développe depuis
quelques siècles au sein du secteur marchand. Faut-il pour autant redouter le déploiement des
logiques de profit, voire du capitalisme au cœur de l’État ? Ou faut-il juste comprendre que la
comptabilité en droits constatés est devenue la norme qui se déploie dans le secteur public ?
conditions pousser la constatation des droits et obligations au-delà d’une information sur le
service fait ? Une partie de l’administration remet le sujet sur la table dans les années 1980
et 1990. C’est le cas de la mission comptabilité patrimoniale animée par Jean-Jacques
François 8. Un rapport du sénateur Philippe Marini 9 qui brocarde le mensonge budgétaire
le suit de quelques mois. La cible est toute trouvée : la comptabilité de caisse. S’il n’est pas
question de modifier le type d’autorisation émise par le Parlement, il devient néanmoins
possible de lui proposer une autre information financière, qui dépasse la caisse : les droits
constatés. Les partisans de la montée en puissance de l’information financière publique
utilisent cette fenêtre politique et soulignent le caractère légitime de la revendication
politique. Cette demande permet à la direction générale de la comptabilité publique de
développer un instrument de redevabilité financière enrichie : une comptabilité patrimoniale.
Ce déploiement est finalisé par la LOLF qui inscrit l’aboutissement du déploiement
d’une comptabilité de type patrimonial au cœur de l’État. Mais le développement de cette
technique comptable, au sein de la DGCP, s’opère toujours en marge des questions budgé-
taires. Cela nuit à la perception de l’unité de l’objet comptabilité : les différentes façons de
compter (les méthodes comptables) sont parfois perçues comme autant de comptabilités. On
peut d’ailleurs le lire à l’article 27 de la LOLF qui distingue deux comptabilités alors qu’il
s’agit en fait de deux méthodes comptables : « L’État tient une comptabilité des recettes et
des dépenses budgétaires et une comptabilité générale de l’ensemble de ses opérations. »
Une formulation plus heureuse eut été d’écrire : « La comptabilité publique permet à
l’État de produire ses comptes selon deux méthodes comptables, la caisse améliorée pour
le suivi budgétaire, les droits constatés pour le suivi financier. » Il faut attendre le décret
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du 7 novembre 2012, dont on rappelle encore une fois l’objet, la gestion budgétaire et
comptable publique, pour que l’administration des finances parvienne – enfin – à introduire
une définition claire de la comptabilité publique.
Dès lors, il existe bien en France un système organisé d’information financière, mais
on ne le sait plus, on ne le voit plus parce qu’il est porté par des administrations différentes,
dans des perspectives de redevabilité différentes. Ce système repose sur deux genres de
comptabilité distincts selon qu’ils concernent l’autorisation ou le suivi des opérations.
Le premier est de nature politique, il établit des crédits budgétaires et prend corps dans
un compte prévisionnel : le budget. Ce compte prévisionnel fait l’objet d’un suivi (recti-
fication puis règlement du budget) selon une méthode comptable spécifique (la compta-
bilité budgétaire qui s’intéresse avant tout à la question des engagements et au suivi des
consommation de crédits). Le second est de nature financière et traduit des opérations et
événements affectant le patrimoine. Il prend corps dans des comptes de restitution, aussi
nommés comptes de gestion des comptables. Ensemble, ces données et méthodes forment
un système d’organisation de l’information financière de l’État : la comptabilité publique.
On décèle parfois, dans les regards portés sur la comptabilité publique, une logique
dégradée qui repose sur un syllogisme dissimulé. Schématiquement, il consiste à partir
8. J.-J. François, Le Système financier de l’État en question. Situation d’urgence ? 16 projets pour avancer
ensemble, rapport au ministre des Finances, juin 1998, 77 p. et cinq annexes représentant plusieurs centaines
de pages. Non publié.
9. Ph. Marini, En finir avec le mensonge budgétaire, Les rapports du Sénat, no 485, 1999-2000, tome 1
rapport, tome 2 auditions.
de la proposition vraie selon laquelle la comptabilité s’est construite dans une perspective
marchande puis stabilisée au xxe siècle pour assurer la viabilité du capital des entre-
prises, qui constitue la majeure. Il poursuit par la mineure, selon laquelle la comptabilité
des entreprises repose sur les droits constatés, pour en conclure que les droits constatés
sont au service du capitalisme. Dès lors, le déploiement d’une comptabilité en droits
constatés, qui plus est basée sur celle des entreprises comme c’est écrit à l’article 30 de la
LOLF, introduirait le capitalisme au cœur de l’État. La diffusion de cette idée est souvent
appuyée par deux travaux importants, alors que ni l’un ni l’autre ne tirent cette conclusion.
L’ouvrage de Corine Eyraud Le Capitalisme au cœur de l’État (Eyraud, 2013) est bien
plus nuancé que son titre pourrait le laisser entendre. La sociologue y dissèque ce qu’est
le déploiement d’une comptabilité en droits constatés dans le secteur public et les limites
de cette comptabilité au regard de l’absence de capital. Il s’agit d’ailleurs d’une limite
importante de la transposition de cette comptabilité au secteur public. Car la comptabilité
des entreprises s’est bien développée dans une perspective capitalistique selon deux axes
clairement identifiés : assurer la pérennité du capital de l’entité et éviter la distribution de
dividendes fictifs. Dès lors, on pourrait presque s’étonner de lire que la transposition de
cette comptabilité à l’État traduirait une forme de néolibéralisme puisque l’État ne dispose
pas de capital et ne distribue pas plus de dividendes. L’article d’Eve Chiapello « Les normes
comptables comme institution du capitalisme » est aussi souvent cité hors de son contexte
pourtant précisé dans un second temps : « une analyse du passage aux IFRS en Europe
à partir de 2005 ». Sociologue elle aussi, elle ne confond pas le champ d’application des
IFRS (les entreprises multinationales) avec celui de la comptabilité publique. Il ne s’agit
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pas de prétendre que la normalisation comptable serait cloisonnée de manière étanche. Les
normalisateurs comptables des secteurs privés et publics communiquent et échangent…
mais ce n’est pas une nouveauté, et il ne faut pas penser qu’une technique portée par un
intérêt financier dans un contexte implique les mêmes tendances dans un autre contexte.
Il semble donc nécessaire de reprendre les différentes propositions et de les contex-
tualiser. Les droits constatés sont avant tout une technique d’inscription d’événements en
comptabilité, qui permet de dépasser la caisse et ouvre donc de nouvelles possibilités. Pour
l’écrire très simplement : ils permettent au marchand d’inscrire une créance sur un client
et de dissocier cette étape de celle de l’encaissement qui vient solder la créance client. Ils
apportent à une personne publique le même enrichissement de l’information, puisqu’ils
permettent d’inscrire en comptabilité une créance fiscale avant son apurement par le contri-
buable. Mais cela ne transforme pas pour autant le contribuable en client ! À ce stade, on
comprend qu’il ne s’agit bien que d’enrichir l’information financière, avec par exemple
des restes à recouvrer. Par ailleurs, cette comptabilité permet aussi, via d’autres techniques
comme l’amortissement ou la provision, de tendre vers une approche dite patrimoniale
nécessaire à l’établissement de coûts de production d’un bien… ou d’une prestation de
service. On reste bien loin du capitalisme. Les techniques comptables ne permettent donc
pas réellement de distinguer les secteurs publics et privés. Il en va ainsi notamment de la
notion de juste valeur. Promue dans un cadre de financiarisation du capitalisme, elle peut
trouver son utilité dans le secteur public non marchand. Un conservateur de musée, par
exemple, pourrait témoigner de l’intérêt d’une évaluation de type fair value (Académie,
2010) de son patrimoine pour obtenir une hausse des crédits d’équipement de sécurité
auprès d’une collectivité de rattachement mieux à même d’apprécier la situation.
C’est dans cette perspective qu’on propose la notion de comptabilité des entités
publiques. Elle permet de signaler qu’il existe bien une base commune, la comptabilité
en droits constatés, mais qu’elle est appliquée de manière spécifique par les différentes
entités du secteur public. Parce que si la méthode comptable est la même, la comptabilité
en droits constatés, en revanche les normes comptables applicables diffèrent selon qu’il
s’agit de l’État, des collectivités territoriales ou des établissements publics. Le Conseil de
normalisation des comptes publics réunit ainsi les différentes normes comptables adoptées
par arrêté du ministre des Comptes publics dans différents recueils : recueil des normes
comptables de l’État ; recueil des normes comptables pour les établissements publics, recueil
des normes comptables pour les entités publiques locales, recueil des normes comptables
pour les organismes de sécurité sociale. Chacun précise le champ d’application des diffé-
rentes techniques d’inscription ou d’évaluation selon le type d’entité.
Finalement et au regard de la différence des recueils des normes ainsi que des états
de restitution, on comprend que la comptabilité des communes est plus éloignée de celle
de l’État que ne l’est celle des entreprises. Cela renforce encore le sentiment de perte de
sens de la distinction entre comptabilité publique et comptabilité privée, ce que l’on a pu
appeler la banalisation de la comptabilité (Kott, 2016).
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© Institut national du service public | Téléchargé le 05/07/2024 sur www.cairn.info (IP: 154.72.187.214)
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