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MOI NTSAME,

LA FILLE DES MAPANES


Sona Nkoro-Nguéma

MOI NTSAME,
LA FILLE DES MAPANES

L’Harmattan
© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

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[Link]@[Link]
harmattan1@[Link]

ISBN : 978-2-296-96633-8
EAN : 9782296966338
Mes remerciements

Aux éditions l'harmattan qui me font l'honneur de me proposer de


me publier, j’adresse tous mes remerciements.

A mon très cher frère Olivier, pour son amitié, sa confiance, ses conseils
de tous les jours et à Apis pour ses encouragements, merci. Pour finir,
un grand merci à Aurélie B., à ma famille, à mes amis qui m’ont
toujours soutenu au cours de cette belle aventure ...

Sona Nkoro-Nguéma
Dédicace

A mes parents Eugène et feue Nicole Nguéma, ainsi qu’à toutes les
Ntsame du Gabon et d'Afrique.
Chapitre 1
Arrivée à Libreville

Je sentis son sperme chaud couler le long de mes cuisses, par


une de ces chaleurs écrasantes. Allongée sur une natte dans
l’arrière-boutique. Je fixai les tôles en guise de plafond, de
cette insalubre bâtisse de planches rongée par les mites, et
pourrie par l’érosion due aux fortes pluies. L’on pouvait voir
vadrouiller des rats et des cafards entre les différentes
marchandises. Je venais de me prostituer, auprès de Diallo le
Malien1, pour quelques denrées alimentaires…
Dans le mapane2 la prostitution est un moyen pour toute
jeune fille, mariée ou pas, de nourrir sa famille, car de ce côté
de Libreville la misère sévit. Cependant, il y a aussi de bons
moments. Des moments remplis de joie et d’amour; pas
souvent qu’il y en avait… « Je parle, je parle, mais tout
d’abord laissez-moi me présenter. Je m’appelle Ntsame
Aubame J’ai seize ans, et je vis dans un quartier populaire de
Libreville, la capitale du Gabon. Mes parents étant
originaires du nord du Gabon, de la province du Woleu
Ntem, je n’ai pas toujours habité Libreville. Ma mère nous
emportant dans ses bagages mon petit frère et moi, était
venue à Libreville, rejoindre mon père qui y vivait depuis
quelques années. Ce n’était certes pas le grand luxe, (ça ne
l’était toujours pas à notre arrivée, vers la fin des années 90 à
Kinguélé, ce grand quartier populaire de la capitale), mais
mon petit frère et moi étions émerveillés à la vue de cette
1Le malien : sorte de petite épicerie de quartier, aux conditions
d’hygiène très souvent des plus inexistantes, tenue généralement par un
commerçant originaire de l’Afrique de l’Ouest.
2 Le mapane: équivalent des favelas (Brésil), mais plus saumâtres ici…

9
ville gorgée de milliers de personnes, de véhicules roulants
sur autant de bitume (même s’il était dans un état
désastreux). Pour nous, la capitale était magique. On voyait
souvent sur les routes, des voitures de grand luxe, identiques
à celles que l’on voyait à la télévision, dans les films
américains lorsqu’on allait chez notre tante regarder la
télévision. Klaxons suivis de coups de frein brusques,
fumées, pots d’échappement. ô Vacarme mélodieux, ponctué
de nombreuses injures entre automobilistes...
Dans notre euphorie, nous trouvions même belle la
maison de notre père, construite avec de maigres matériaux.
Le loyer était au prix du marché (c’est à dire au prix moyen).
Les premiers mois furent à la fois très excitants et très
éprouvants pour mon frère et moi. Nous allions de
découvertes en découvertes, il nous fallait apprendre à vivre
dans cette grande ville…
En revanche, pour notre mère l’acclimatation fut plus
difficile. Mon père avait en effet refait sa vie. Il semblait
amèrement regretter de nous avoir laissés le rejoindre à
Libreville. Toutes ses préoccupations étaient tournées vers sa
toute jeune et nouvelle femme Obone. Et malgré la
grossesse (des jumeaux) de notre mère, il se comportait en
véritable tyran envers elle l’accablant d’injures et la battant
souvent. Un matin, il finit par nous abandonner sans
ressources. Notre mère enceinte se retrouva seule, avec à sa
charge un loyer et deux enfants dans une ville qu’elle
connaissait à peine. Je me rappelle que cette époque ne fut
que tristesse et préoccupations. Ma mère songea même à
rentrer au village. Mais les remontrances de sa mère Niha
Meuzourah ainsi que la honte de rentrer furent plus fortes
que la misère. Niha Meuzourah en effet, petite femme
volubile au caractère bien trempé avait toujours détesté mon
père et avait été la première à s’opposer au départ pour la
capitale. Aussi ma mère pressentant les moqueries et autres
humiliations dont elle serait victime, jugea plus propice de
rester à Libreville et se mit à la recherche d’un emploi,

10
malgré son état. Heureusement, elle trouva assez rapidement
un poste de ménagère. Mon frère et moi, trop jeunes pour
avoir conscience de la situation désastreuse dans laquelle
notre père nous avait laissés, jugions presque normal cet état
de fait. Il fallait faire avec et survivre. Il faut savoir qu’au
Gabon cela est monnaie courante, qu’un père abandonne sa
famille pour une femme plus jeune. Ou qu’il soit tout
simplement polygame. À trois, nous nous organisions tant
bien que mal.

11
Chapitre 2
La naissance des jumeaux

Mon frère allait dans une école publique, gratuite. Triste était
de constater qu’il y avait cependant quelques contradictions
entre la gratuité à laquelle se devaient d’avoir accès les
enfants entrant à l’école publique et la réalité à laquelle les
parents se trouvaient confrontés… En ce qui me concerne,
j’étais dans un lycée coté avec une bonne réputation. C’était
là un autre univers me permettant, je l’avoue, de m’évader de
mon triste quotidien. S’y retrouvaient pêle-mêle, aussi bien
des enfants issus de la classe aisée, (je me rappelle qu’il y
avait dans ma classe la fille d’un grand ministre de la
République), que d’enfants issus de la classe moyenne. Mais
surtout des enfants pauvres comme moi formaient la
majeure partie de ce panel. Les cours, quant à eux, me
passionnaient. C’était d’ailleurs la seule chose qui me
réussissait dans la vie. Je bénéficiais d’une faculté me
permettant de mémoriser les différents cours et ce dès mon
plus jeune âge. Cela m’avait valu l’estime et la considération
de mon entourage. Cette sorte d’intelligence me valut
l’admiration de ces jeunes citadins, toujours habillés à la
mode. Ils connaissaient les derniers sons et s’échangeaient
leurs impressions sur tel ou tel nouveau chanteur faisant un
carton aux États-Unis. Cet autre monde bariolé, musical, des
derniers potins de stars tranchait avec ma vie monotone.
Malheureusement au lycée le temps passait si rapidement, et
il me fallait rentrer au plus vite seconder ma mère dans les
tâches ménagères. Elle travaillait, en effet, comme femme de
ménage chez des gens assez aisés et tolérants. Bien qu’ils le
sachent, (peut-être par gêne, par pitié ou politesse), ils ne lui

13
parlèrent jamais de sa grossesse. Elle commençait tôt le
matin et rentrait vers dix-neuf heures, aux dernières lueurs
du soir. C’était à moi qu’incombaient les tâches ménagères et
le rôle de petite maman. Je devais laver, habiller et faire le
petit-déjeuner pour mon frère. Ce maigre petit-déjeuner qui
consistait en un bol d’eau chaude, trois morceaux de sucre et
un bout de pain. Ensuite, je l’accompagnais à l’école, puis
j’arrivais à mon lycée souvent en retard. Personne ne se
doutait que ma journée avait commencé aux premières
lueurs du jour. J’étais souvent punie pour mes retards, mais
peu importe !
La vie au lycée était si excitante, mes nouveaux amis si
gentils envers moi, que j’en oubliais mes soucis. Il y avait
tout d’abord Ndjéle (la fille du grand ministre), plus
intéressée par les garçons, la mode et les sorties que par les
cours, Ogandaga dit « Ogans », le fils d’un homme d’affaires
très affilié au système, très charmeur et très séduisant, Pecco,
fille d’un couple de petits fonctionnaires (j’ai rarement vu
une fille aussi belle et consciente de sa beauté).Puis
Tchikahya, dont le père était chauffeur et la mère était
infirmière dans le secteur public,(un garçon très brillant, et
introverti). Et enfin Samkey (Téssa de son vrai prénom),
dont je ne connaissais ni les parents ni leur métier. Il avait
quelques années de plus que nous tous, et n’était pas du
genre à causer. Nous habitions tous deux le même quartier.
Ce qui motivait ce grand escogriffe à venir tous les jours au
lycée était tous les petits trafics qu’il faisait et qui lui
rapportaient de petites sommes. Il avait vraiment une tête de
brigand. Âgé de vingt-deux ans, il en paraissait déjà trente.
Grand barbu avec de petits yeux malicieux, c’était le genre de
gars avec qui il fallait éviter d’avoir des ennuis… Voilà tous
mes amis du lycée.
La situation à la maison était devenue de plus en plus
précaire et l’arrivée imminente des jumeaux n’arrangeait rien.
Ma mère, souvent malade, était très fatiguée. Allogo, lui,
réclamait notre père de plus en plus souvent. Nous étions

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astreints à un maigre repas par jour (hormis le petit-déjeuner
pour mon petit frère). Les retards de loyer s’accumulaient et
comble de malchance, les jumeaux arrivèrent en avance. Par
une nuit chaude, Monsieur Mbadinga, un voisin du quartier
qui était motorisé, conduisit ma pauvre mère à l’hôpital. Je
ne pus les accompagner, devant m’occuper de mon frère. Le
lendemain matin, nous nous rendîmes à l’hôpital général,
jadis fleuron des infrastructures sanitaires du Gabon. Dieu
merci, Nzore et Zime, les jumeaux, ainsi que notre mère se
portaient à merveille malgré les complications survenues
pendant l’accouchement, qui avait nécessité une césarienne.
Dans ce système, il y avait belle lurette que la sécurité
sociale. Ainsi pour les gens comme nous (ici on nous appelle
les indigents) c’était la croix et la bannière pour avoir accès
aux soins, même les plus élémentaires…
Donc, l’on pouvait facilement imaginer quelles étaient les
conditions d’une césarienne… Ma mère m’envoya chez mon
père afin de lui annoncer la naissance des jumeaux et surtout
pour lui expliquer la désastreuse situation financière dans
laquelle on se trouvait. À mon arrivée au nouveau foyer de
mon père, je fus accueillie par sa nouvelle compagne, la
jeune Obone, avec qui il venait d’avoir un enfant prénommé
Nang. Père étant absent. Obone me pria donc de m’asseoir
afin de me présenter son fils, mon petit frère (chez nous il
faut savoir que les termes « demi-frère ou demi-sœur »
n’existent pas), un beau bébé de neuf mois. De retour chez
lui, mon père fut surpris de me voir tenir mon frère entre
mes bras. Gêné, il me salua, mais très vite sa stupeur fit place
à la colère. « Eh non il n’avait pas d’argent, c’est que le petit
Nang avait coûté cher avec tous ses nombreux problèmes de
santé. Décidément il ne pouvait pas nous aider ». À mon
retour à l’hôpital, je répétai ces paroles à ma mère… qui ne
fut qu’à moitié étonnée.

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Chapitre 3
Mon bien cher oncle

La seule et dernière solution s’appelait « Monsieur le ministre


d’État Minko mi Mba Philibert ». En effet, ma mère
comptait parmi les membres de sa famille un de ses frères,
cousin en réalité. (Il faut savoir que chez nous le terme
« cousin » n’existe pas non plus). Il était au cœur du système
et qui dit « au cœur du système politique », dit « pas de
problème d’argent et beaucoup de pouvoirs ». Ma mère
n’avait jamais fait appel à son ministre de frère pour de
bonnes raisons. Tout le monde sait bien que ces hauts
dignitaires proches du « soleil » n’ont très souvent d’humain
que l’apparence.
En effet, ils étaient plus obnubilés par les fourberies, les
jongleries et autres sacrifices humains qu’ils devaient sans
cesse renouveler afin de pouvoir espérer une longévité au
sein de ce système. Tellement occupaient à toutes ces
pratiques, qu’ils en oublièrent de servir l’état et non de se
servir de l’état… Un impressionnant portail, aux initiales en
or massif m’accueillit. Deux militaires en armes campaient
devant le portail. Je me présentais et expliquais le but de ma
visite. Ils me répondirent d’un ton méprisant que Monsieur
le ministre ne recevait pas ! Je suppliais les deux hommes de
me laisser entrer, en leur racontant l’extrême gravité de la
situation dans laquelle je me trouvais… Ayant pitié de moi,
l’un des militaires me fit patienter et envoya son collègue
prévenir mon oncle.
Durant vingt longues minutes, je subis les avances
obscènes de celui qui avait eu pitié de moi. Le retour de son
collègue fut pour moi une délivrance. Quelle qu’aurait été la

17
réponse, je n’avais qu’une hâte : celle de ne plus devoir
supporter les regards pervers de cet être abject, puant le
bouc, pressant contre mon oreille ses lèvres chaudes et
moites, d’où se dégageait une haleine fétide pouvant réveiller
un mort. En d’autres circonstances, j’en étais sûre, il m’aurait
tout simplement violée ! Son collègue m’annonça que le
ministre daignait bien me recevoir. On me fit pénétrer dans
la cuisine où l’on me servit de quoi manger. Durant les
premières minutes ; impressionnée par tant de luxe et
d’opulence, je n’arrivais pas à manger. Cette villa était
perchée sur les hauteurs du quartier le plus chic de Libreville,
offrant une magnifique vue sur la mer. La cuisine à elle seule
représentait une superficie bien plus grande que la majeure
partie des habitations de mon quartier. En fin de compte me
dis-je, comme quoi, il y avait bien Libreville et Libreville !
Entendez par là la distinction entre le fastueux
« Libreville des gens bien» et le « Libreville des gens…
comme nous ». Dans ce quartier, même l’air qu’on respirait
était différent, rien à voir avec l’air pollué, chargé de
monoxyde de carbone, de fritures qu’on respirait dans mon
quartier. Je m’impatientais car cela faisait bien deux heures
que j’attendais.
Au moment, où je commençais à désespérer, un
monsieur, vêtu de gants blancs, me pria de bien vouloir le
suivre, car « Monsieur le Ministre » allait me recevoir. Nous
traversâmes tout d’abord trois ou quatre salons tous plus
beaux les uns que les autres (je n’avais jamais rêvé d’un tel
luxe), avant de déboucher dans un vaste couloir orné de
somptueux objets. Ce couloir donnait sur une seule porte qui
ouvrait directement sur le bureau privé de « Monsieur le
Ministre ». Le majordome m’annonça avec grandiloquence et
exagération, puis me fit entrer. Il se retira tout en refermant
la gigantesque porte. Monsieur le ministre, le frère de ma
mère, était assis derrière son gigantesque bureau style Louis
XVI. Majestueusement installé dans un fauteuil où même un
roi aurait eu gêne à trôner, tant il était fastueux, il paraphait

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je ne sais quel document. Enfin il se leva, me serra dans ses
bras en exprimant son bonheur de me revoir et me dit que
la dernière fois que je t’ai vue, tu portais encore des
couches . Il exprima aussi son étonnement et son plaisir de
voir quel joli brin de jeune fille j’étais devenue. Cette
dernière phrase, cependant me glaça. Retournant s’asseoir, il
me pria d’en faire autant. Sur le mur derrière lui, était
placardée une série de diplômes tous plus impressionnants
les uns que les autres. On le surnommait « Minko la
science ». Il faut dire que mon oncle fut un brillant étudiant
en son temps, toujours major de ses promotions. Il partit du
Gabon juste après avoir passé son bac et obtenu assez
facilement une bourse. À l’époque, l’attribution des bourses
se faisait au mérite. Depuis, cela a bien changé… et pour
vous donner une idée, même Ndjélé se vantait d’en avoir
déjà une de réservée… Et pourtant, nous n’étions qu’en
seconde ! Vers la fin de ses études en Europe, mon oncle fut
membre actif d’une association de jeunes étudiants
contestataires du système politique d’ailleurs toujours en
place aujourd’hui.
À son retour au pays, privations et brimades furent son
lot quotidien, car à l’époque seul le parti au pouvoir était
autorisé, c’était le principe démocratique du parti unique ;
être un opposant politique constituait un acte de rébellion et
était passible de prison et pire dans certains cas... Aussi,
après avoir refusé à plusieurs reprises de se joindre au parti,
il finit par être rattrapé par la matrice, lâchant tous ses
compagnons de lutte clandestine. Peu à peu, il gravit divers
échelons du système jusqu’à en devenir l’un des piliers. Mon
oncle se tenait là, face à moi, immobile, silencieux, me
scrutant de ses petits yeux. Il referma le dossier posé sur son
bureau, et me demanda le but de ma visite. Je lui racontai
tout. Il s’indigna du comportement de mon père et du fait
que ma mère n’ait fait appel à lui plus tôt. Cela me fit chaud
au cœur, et je me sentis réconfortée : enfin quelqu’un nous
comprenait. Il m’assura pouvoir régler ce petit problème,

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ouvrit l’un des tiroirs du bureau et sortit une forte somme
d’argent qu’il déposa à côté d’un dossier. Je n’avais jamais vu
autant d’argent. J’étais toute excitée à l’idée du soulagement
que pourrait nous apporter cette somme. Cela faisait deux
fois que mon oncle me surprenait par sa générosité et je ne
comprenais pas toutes les critiques, méfiances, et
méchancetés que l’on racontait sur son compte. Lui,
quelqu’un d’aussi proche du « soleil », n’était-il pas celui qui
venait par deux fois de faire preuve de tant de gentillesse et
de générosité ?

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Chapitre 4
La fellation familiale…

Ainsi perdue dans ma réflexion et toute émue par sa


compréhension, je n’avais pas entendu les deux dernières
phrases ni même remarqué qu’il s’était levé. Et soudain, je
sentis son souffle chaud sur ma nuque et avant même que je
ne réagisse, il posa ses deux mains sur mes seins ! Je me
levais avec violence tout en me débattant. Lui toujours
derrière moi, me plaqua les mains sur son bureau. Je ne
comprenais pas ce qui se passait. Était-ce le même homme
avec qui je parlais joyeusement cinq minutes auparavant ?
Lui si gentil ? Je tremblais et ne pus retenir mes larmes. Il me
murmura à l’oreille d’une voix calme de bien regarder cette
somme d’argent et d’imaginer tout le bien qu’il nous
procurerait. Et là, avant même que je ne dise un mot, je me
retrouvai à genoux avec son énorme sexe dans la bouche. Il
m’ordonna de lui faire une fellation ! Acculée par le poids
des réalités (l’abandon de notre père, les frais
d’hospitalisation de ma mère et des jumeaux), je m’exécutais,
moi qui n’avais aucune expérience sexuelle.
À chaque mouvement de ma bouche, sa verge gonflait à en
devenir impressionnante. Il laissa échapper un râle,
certainement de plaisir. À mon grand soulagement, la fellation
familiale ne dura pas plus de cinq ou six minutes, mais en
revanche, il m’ordonna d’avaler tout son foutre, et ce jusqu’à
la dernière goutte… Cela avait un goût écœurant. Il
m’ordonna de cesser de pleurer, alla jusqu’au fameux tiroir et
en sortit encore une ou deux liasses puis revint s’asseoir, nu
sur le canapé à côté de son bureau. Tout en se caressant le
sexe, il m’ordonna à nouveau, toujours avec une voix calme et

21
sereine, de me déshabiller tout doucement, et tout en scrutant
de ses petits yeux porcins la fraîcheur et la fermeté de mon
corps de gamine de seize ans, me demanda si j’étais encore
vierge. Ma réponse le surprit quelques secondes, mais ses yeux
brillaient d’une lueur dangereuse. Enfin il mit fin à ce pseudo
strip-tease et je me rhabillai. J’avais l’impression que depuis
qu’il savait que j’étais vierge, quelque chose en lui s’était
produit. Il me tendit une grande enveloppe et me dit d’y
mettre tout mon argent afin de la remettre à ma mère à
l’hôpital. Il y avait ajouté deux cent mille francs CFA en me
disant de les garder pour moi. Puis il m’expliqua que si je
parlais à quelqu’un, personne ne me croirait et surtout, il n’y
aurait plus personne pour nous venir en aide. Il m’expliqua
que le lendemain, il devait prendre l’avion pour rejoindre sa
femme qui se trouvait en vacances à Paris avec leurs enfants,
mais qu’à son retour, il prendrait contact avec moi. Puis
toujours nu, il me prit tendrement dans ses bras et me promit
de me ramener un cadeau de son voyage et surtout qu’il me
donnerait bien plus d’argent la prochaine fois… Il fit appeler
son chauffeur personnel, à qui il manda de se rappeler
précisément l’endroit exact où l’on habitait et de me conduire
à l’hôpital. Mais juste avant que je quitte son bureau, il me
prévint : « Si à mon retour tu n’es plus vierge vous perdez
tout, en revanche si tu l’es toujours vous gagnez tout ! ».
Sur le chemin du retour, je demeurai complètement
abasourdie. Je n’ouvrais la bouche que pour indiquer la
direction au chauffeur de mon oncle. Je ne faisais que revoir
toute la scène en boucle : le goût de son liquide séminal me
soulevait le cœur. Je n’y croyais pas ! Était-ce bien moi qui
venais de faire une fellation à mon oncle, contre une somme
d’argent ? La culpabilité m’envahissait. Je ne savais pas s’il
fallait raconter à ma mère le prix à payer pour obtenir l’argent
auprès de son frère. Je repensais alors aux menaces de mon
oncle et tout de suite ma décision fut prise. Mais c’était si
horrible et je me sentais si sale ! Le regard appuyé du
chauffeur, qui avait bien l’âge de mon père, n’arrangeait rien à

22
mon mal-être. Cela faisait des années qu’il était au service de
mon oncle ; il devait sans nul doute connaître les petites
habitudes de son patron ! Il fallait que je nettoie ma bouche.
Pour ne pas trop faire attendre le chauffeur, je me hâtais et
dans ma précipitation, je ne remarquais pas que tous les
badauds du quartier avaient les yeux rivés sur le véhicule de
luxe dont j’étais descendue. Il faut dire qu’il était rare que de
telles voitures roulent et se garent dans le mapane. Je me
brossai les dents puis cachais mes deux cent mille francs sous
mon matelas. Puis je me rendis à l’hôpital. Au moment de
franchir le pas de la porte de la chambre d’hôpital de ma
mère, un mélange de honte et de culpabilité m’envahirent ;
mais en même temps n’étais-je pas avant tout qu’une victime ?
Je cognais à la porte puis entrais. Je remarquais tout de
suite, à son expression qu’elle était stressée. Qui ne le serait
pas dans une telle situation financière ? Mais dès qu’elle vit
mon visage souriant, seul moyen de la rassurer, elle se
détendit peu à peu et me demanda si j’avais l’argent. Je louais
la générosité de mon oncle tout en lui tendant d’une main
tremblante l’enveloppe. Je commençais mon récit de
manière enthousiaste : sa femme, et ses enfants, présents,
m’avaient chaleureusement accueillie puis nous avions
mangé tous ensemble un copieux repas. Pour qu’elle ne se
doute de rien, je lui donnai bon nombre de détails issus de
mon imagination éveillée et me surpris moi-même de
l’aisance avec laquelle je racontais des histoires. Mais ça me
plaisait bien d’embellir ainsi la réalité .
A la fin du repas, mon oncle accompagné de sa femme me
pria de les suivre dans le bureau privé, où ils me remirent de
l’argent. Pour eux la famille était importante et devait passer
avant tout. « Je ne dois pas hésiter à faire appel à eux si
l’occasion se présente à nouveau » ponctuais-je les yeux
grands ouverts. Je voyais bien que ma mère était surprise de
cette soudaine générosité. Peut-être en avais-je trop fait ?
Malgré tout elle ne m’en demanda pas plus et garda le silence.

23
Chapitre 5
L’état de grâce

Après nous être acquittés des différents frais hospitaliers,


nous rentrâmes au quartier. À notre arrivée, tous les voisins
étaient présents ou presque. Ma mère rendit tout d’abord
visite à M. Mbadinga, qui avait eu la gentillesse de
l’accompagner à l’hôpital. Elle le remercia chaleureusement
et lui annonça que, bientôt, elle donnerait une petite fête en
l’honneur de l’arrivée des jumeaux. Il faut savoir qu’en
Afrique, la naissance de jumeaux nécessite une cérémonie
rituelle. Cette célébration se ferait dès que ma mère serait
moins fatiguée. Et surtout la présence de mon père était
nécessaire. Nous étions comme en état de grâce ; il restait à
ma mère un peu plus de la moitié de la somme d’argent que
mon oncle lui avait donnée. Cela nous permit d’acheter tout
ce qui manquait à la maison : deux ventilateurs, un fer à
repasser, une télévision et même un frigidaire, le tout bien
entendu, d’occasion. Nous avions à présent trois repas par
jour ; c’était vraiment le grand luxe ! Mon petit frère était très
heureux de l’arrivée des jumeaux. Il était impatient qu’ils
grandissent afin de pouvoir jouer avec eux. Lorsqu’il
disparaissait, on le trouvait généralement près de ses petits
frères. Nous étions au milieu des vacances durant la période
de la grande saison sèche. Pendant la journée, le temps était
couvert, mais il ne pleuvait pas. Le soir, la température
baissait et il faisait assez frais pour un pays qui, d’ordinaire,
avoisinait les 40 C. La grisaille de la journée nous ennuyait, le
temps passait lentement, très lentement. Les pouvoirs
publics ne s’étant jamais préoccupés de la jeunesse, il n’y
avait pas de structures.

25
Une semaine s’était écoulée depuis la sortie de l’hôpital de
ma mère et des jumeaux. Celle-ci avait déjà repris le travail,
repartant tôt le matin et ne rentrant pas avant 19 h 30. Mes
journées tournaient autour de biberons et de couches, de
surveillance et de ménage. Qu’est-ce que je pouvais
m’ennuyer. Je trouvais les journées interminables. Le soir
venu, ma mère se préoccupait uniquement des jumeaux et de
mon petit frère. Moi j’étais « la grande sœur ». Les nuits
étaient douces, il faisait même parfois froid grâce au
ventilateur. C’était tellement plaisant d’en avoir un.
Nous étions, je crois, un mardi (j’étais déconnectée des
jours de la semaine à cause de la monotonie des vacances).
Ma petite famille et moi étions devant la maison : Allogo
jouait comme tous les enfants de son âge et les jumeaux
quant à eux dormaient, comme à l’accoutumée. Quant à moi,
j’écoutais de la musique sur la radio. Soudain, un gros 4x4,
sur fond de musique rap entraînant un nuage de poussière,
déboula en trombe et se gara devant chez nous. À ma grande
surprise, je vis en descendre toute ma bande du lycée
conduite par Samkey (qui était le seul à savoir où j’habitais),
Ndjélé dont le 4x4 était à son père, Pecco, Ogans et
Tchikahya. Sur le moment, je fus heureuse mais très vite
gênée quand je réalisais que ma maison était misérable.
Ndjélé après m’avoir embrassée, retourna vers le véhicule et
demanda à son chauffeur de descendre le paquet qui se
trouvait dans le coffre. Quelques instants plus tard, elle me
tendit un paquet dans lequel se trouvaient des vêtements
pour les jumeaux et une enveloppe pour ma mère. Leur
visite me fit le plus grand bien, et le sentiment de gêne que
j’avais éprouvé quelques instants plus tôt disparut grâce à
l’extrême gentillesse que me témoignaient mes amis. Nous
passâmes en revue les différents événements de l’année
scolaire précédente. Avec les deux cent mille francs CFA de
mon oncle qui me restait, je voulais malgré tout remercier et
surtout impressionner mes amis en les invitant quelque part
à Libreville, dans un de ces coins branchés de la capitale,

26
dont j’avais si souvent entendu parler. Mais que faire de ma
petite famille ? Je décidais donc d’aller trouver Mme
Mbadinga, afin de lui demander si elle voulait bien s’occuper
de mes frères en mon absence. Ce n’était qu’une formalité,
car elle était la gentillesse incarnée. Ainsi, après avoir déposé
mes frères et récupéré une partie de mon argent caché sous
le matelas, je proposais à ma bande d’aller en ville prendre
un verre. Ils acceptèrent ma proposition et nous prîmes le
4x4 en direction de la ville. Dans la voiture, Samkey me
demanda si j’avais une idée de l’endroit où nous irions
prendre ce fameux verre. Comme je ne connaissais pas les
lieux branchés de Libreville, Samkey, anticipa ma gêne
devant les autres, me proposa le Moka d’or et tout le monde
approuva ; moi également. Dès notre arrivée, j’eus un
sentiment d’orgueil, car pour la première fois c’était MOI qui
allais inviter tous mes amis ! Cela me faisait une drôle
d’impression de me retrouver dans un lieu si beau, fréquenté
par des gens branchés qui semblaient heureux. J’avais
l’impression que toutes les filles présentes étaient toutes plus
belles les unes que les autres, habillées à la dernière mode, les
effluves de leur parfum (certainement de grandes marques),
emplissaient la salle d’une odeur enivrante. Les garçons
quant à eux étaient presque tous habillés en « Gang Star » : le
cou orné de grosses chaînes en or aux pendentifs à leurs
initiales, le pantalon tombant à mi-hauteur des fesses et
laissant volontairement percevoir le caleçon de marque.
C’était pour moi un monde nouveau : Moi Ntsame la fille
des mapanes1, j’en faisais partie et le plus surprenant, c’est
que je commençais à y prendre goût. J’adorais le moindre
détail de cet univers. Nous étions en pleine discussion,
quand un garçon fit irruption à notre table : c’était le cousin
de Ndjélé. Qu’est-ce qu’il était beau ! Il s’appelait Kédja et il
dégageait un charme fou ! Qu’est-ce qu’il me plaisait ! Mais il
n’avait d’yeux que pour Pecco, je le compris à la manière
dont il la dévorait des yeux. Comme je vous l’avais dit plus
tôt, en matière de beauté…elle n’était la dernière. Consciente

27
de son pouvoir de séduction et de sa féminité, elle gérait
ainsi quatre copains à la fois et aucun d’eux ne se doutait de
la supercherie. Ils l’adoraient et la couvraient de cadeaux. À
ce petit jeu, c’était une experte. Kédja serait-il le cinquième ?
Lui aussi, étant un enfant issu de bonne famille aurait toutes
ses chances auprès d’elle s’il savait bien sûr faire preuve de
générosité à son égard. Après s’être présenté, il paradait sur
une longue diatribe sur ses dernières vacances en France et
aux États-Unis. Un autre garçon apparemment lui aussi de
bonne famille l’interrompit, en appelant Samkey (qui bâillait
à force de s’ennuyer) certainement pour un « deal ». Il partit
avec ce dernier, car il détestait ces ambiances un peu trop
bourgeoises pour lui. Il préférait nettement faire la fête dans
les bars populaires sur fond de musique zaïroise, appelée
ndombolo. C’était un vrai gars du quartier : il en connaissait
tous les coins et recoins, les pratiques et manœuvres, en
somme tous les secrets inavouables. Il fréquentait aussi très
bien ces enfants de bonne famille puisque très tôt il leur
servit de dealer : filles, drogues, garde du corps, expéditions
punitives, ventes téléphones portables tombés du camion,
etc.
Samkey adorait vraiment ce genre de relations
dangereuses et comme il le disait c'étaient des relations cash
de « mano à mano ». Sacré Samkey ! J’étais suspendue aux
lèvres de Kédja, je trouvais ses histoires passionnantes.
Pecco, elle, n’écoutait que d’une oreille, car elle était trop
occupée à répondre aux sms de ses différents petits copains,
Ogans était au téléphone avec sa copine qui avait l’air de se
plaindre de n’avoir pas été conviée à se joindre à nous. La
vérité était qu’Ogans avait donné un rendez-vous à une autre
de ses nouvelles conquêtes (chez nous, la polygamie
commençait déjà très tôt). Tchikahya, tout en écoutant le
long récit de Kédja, parcourait un journal qui se trouvait déjà
sur la table à notre arrivée. C’était fascinant de voir à quel
point ce garçon avait soif de culture : il était tout le temps à
la recherche d’informations nouvelles et ce n’était pas le

28
premier de la classe pour rien. C’était un jeune homme
brillant. Nous passions, (surtout moi), un agréable moment.
Mais tout comme Cendrillon, il fallait rentrer avant une
certaine heure : celle du retour à la maison de ma mère. Je
m’en voulais un peu d’avoir laissé mes petits frères chez
Mme Mbadinga et j’espérais que rien n’était arrivé aux
jumeaux pendant mon absence. J’avais passé un très bon
moment en compagnie de mes amis et cela m’avait fait le
plus grand bien, même si le prix à payer pour cette virée
dans Libreville m’avait coûté 60 000 F CFA ! De retour à la
maison, je m’empressais d’aller récupérer mes frères. Tout en
donnant le bain du soir à mes frères, je ne cessai de penser à
Kédja… J’avoue qu’il m’avait fait une forte impression, mais,
consciente de ma condition déplorable, je sentais qu’un
garçon comme lui ne pouvait s’intéresser à moi !

29
Chapitre 6
L’annonce à mon père

À 19 heures 30 précise, ma mère rentra, très fatiguée. En la


voyant, je culpabilisai encore plus de ma petite escapade de
l’après-midi. Je lui remis les vêtements et la petite enveloppe
en lui expliquant que c’était de la part de Ndjélé et qu’elle
était passée avec tous mes autres amis du lycée. Cela lui fit
très plaisir et elle me mandata auprès d’elle pour la remercier
de sa gentillesse, et aussi pour la convier elle, ainsi que mes
amis à la fête des jumeaux. À ce sujet, elle me demanda
d’aller dès le lendemain chez mon père pour le prévenir de
cette manifestation, afin qu’il s’entretienne avec elle de la
marche à suivre. J’allai me coucher plus tôt que d’habitude et
ce, sans même dîner. Je savais que ma mère prendrait très
volontiers le relais, malgré son état de fatigue. J’avais besoin
de me retrouver seule face à moi-même, à me ressasser sans
fin les événements de cet après-midi, et bien sûr surtout
m’endormir avec l’image de Kédja. Ma mère me réveilla plus
tôt que d’habitude, car je devais me rendre chez mon père
avant qu’il ne parte travailler. Elle s’occupa de mes petits
frères avant de les déposer chez Mme Mbadinga et de se
rendre au travail. Dans le taxi qui m’emmenait chez mon
père, il y avait une telle odeur de fumée, qu’elle me piquait
les yeux. Nous étions en surcharge dans ce véhicule, serrés
les uns contre les autres ; la portière arrière gauche était
soudée au chalumeau et tous les occupants du taxi se
plaignaient de cette fumée de plus en plus insupportable.
Pour seule réponse, le chauffeur nous priant de prendre un
autre taxi si nous n’étions pas contents ; mais vu la pénurie
de taxis et l’inexistence de transports en communs, nous

31
étions bien obligés de supporter ce calvaire. Arrivée à la
destination souhaitée, il fallait remercier Dieu ! Arrivée chez
mon père en retard à cause du taxi, je pensais ne plus le
trouver à son domicile. Mais à ma grande surprise, je le
trouvais assis sur une chaise devant la porte d’entrée, vêtu
d’un pagne. Il fut mal à l’aise que je le voie devant la porte
en « petite tenue ». Après les salutations et tout en me priant
de m’asseoir, il m’expliqua que cela faisait cinq mois qu’il
avait été licencié de sa boîte. Il travaillait en effet comme
chauffeur dans une banque qui, du jour au lendemain, avait
mis la clef sous la porte. Après m’être désolée de sa situation,
je lui expliquais le but de ma visite. Il rentra dans une colère
noire, m’insultant de tous les maux, pensant certainement
que je n’avais rien compris à sa situation ! Mais dès que je
prononçais le nom de Minko mi Mba il se calma aussi vite
qu’il s’était énervé car ce nom était synonyme d’argent. Je lui
expliquais l’enveloppe d’argent qui avait largement contribué
à couvrir les frais hospitaliers et qui contribuerait aussi à
fêter la cérémonie des jumeaux. Dès cet instant, mon père
devint grave, conscient de l’importance de sa présence à la
cérémonie. Il m’expliqua que ce n’était pas à ma mère
d’organiser l’événement, mais plutôt à l’homme, le chef de
famille de décider. Il me chargea de dire à ma mère qu’il
passerait dès qu’il trouverait un moment. À mon retour à la
maison, je récupérais mes frères chez Mme Mbadinga ; puis
la journée se déroula comme de coutume. Allogo était
occupé à jouer autour du berceau des jumeaux qui dormaient
et moi j’écoutais ma musique tout en pensant à… Kédja.
En début d’après-midi, Samkey passa. Il habitait un peu
plus bas dans le mapane, à côté de la pompe publique.
Chaque fois qu’Allogo le voyait, il était toujours
impressionné par son physique de plantigrade ! Samkey me
remercia à nouveau pour l’invitation de la dernière fois, puis
nous nous mîmes à causer longuement. Mais mon esprit était
ailleurs, tourné principalement vers Kédja. Je ne tardais pas à
en parler avec Samkey. C’est vrai qu’il avait pour moi

32
beaucoup d’affection, même s’il ne le montrait pas : c’était
comme un grand frère. Il me mit en garde contre ceux qu’il
appelait « ces enfants de bonne famille » ; il avait remarqué
que Kédja me plaisait, mais il m’expliqua qu’un garçon
comme lui ne pourrait s’intéresser à moi, que s’il couchait
avec moi et que « le lendemain, il ne s’en souviendrait même
pas » ajouta-t-il avec dégoût. Ces propos mirent fin à tous
mes espoirs, fussent-ils infimes. Qu’est-ce que ça me faisait
mal ! J’en voulais un peu à Samkey de m’avoir fait revenir sur
terre aussi violemment. Avec ces quelques phrases, il avait
réussi à détruire mes rêves. Cela ne durerait pas, car je savais
bien qu’il avait raison. Puis nous changeâmes de sujet.
À son retour, je fis part à ma mère de tout ce qu’avait dit
mon père. Elle était si fatiguée et si déçue par la vie, qu’elle
ne laissait paraître aucune émotion. Mais dès qu’elle comprit
que mon père passerait, elle sourit légèrement de
contentement. Il faut dire que malgré tout ce que mon père
lui faisait subir, la malheureuse ne cesserait jamais de l’aimer.
Il est vrai qu’une relation de plus de vingt ans malgré les
déceptions, ne s’efface pas d’un trait.

33
Chapitre 7
Le Pangolin

Nous étions le dimanche matin. J’étais assise sur un banc


devant la maison, quand je vis mon père apparaître devant
moi. Allogo qui prenait son petit-déjeuner, à la vue de notre
père, se leva, renversant même au passage sa tasse de lait
dans sa précipitation, puis se jeta dans les bras de son père.
Allogo débordait de joie et d’admiration envers ce père
indigne. J’étais heureuse pour lui car je savais bien que la
présence de celui-ci lui manquait. Après avoir salué mon
père et lui avoir présenté les jumeaux, j’allais prévenir ma
mère. Quelle fut ma surprise de la voir se maquiller… elle
avait du entendre sa voix. Son mari était là ! Elle sortit, l’air
surpris de voir notre père. Elle était plus rayonnante que
jamais ; mon père qui semblait avoir oublié que ma mère
était une belle femme, resta sans voix à sa vue et baragouina
une sorte de bonjour. Il est vrai qu’elle était belle. Cela faisait
si longtemps que je ne l’avais vue si gracieuse. Ma mère
connaissant bien son mari, fut consciente de l’impact qu’elle
venait d’avoir sur lui. On pouvait lire son contentement sur
son joli visage. Père eut l’air de reprendre ses esprits et se mit
à la réprimander, prétextant telle ou telle raison pour justifier
son attitude exécrable envers nous, comme si nous étions les
véritables responsables de cette situation. C’était pour moi
impressionnant de voir quelqu’un, en l’occurrence mon père,
avoir tant de mauvaise foi ! Ce n’est qu’après dix bonnes
minutes de monologue qu’il se décida enfin à parler de
l’organisation de la cérémonie des jumeaux. Il commença par
lui demander sur un ton mielleux, de quel budget elle
disposait. Celle-ci lui expliqua qu’il lui restait à peu près

35
230 000 F CFA. Le montant de cette somme fut comme un
coup de fouet pour mon père qui n’avait plus de travail. À
partir de cet instant, il se mit à être très gentil comme quand
il venait nous voir au village. Puis ils se mirent à discuter
tous les deux à voix basse de l’organisation de la cérémonie.
Quant à moi j’attaquais le ménage de la maison, mais
m’arrêtai lorsque ma mère ma mère me remit de l’argent
pour aller faire le marché. Son « mari » en effet avait faim et
mangerait ici. Elle me précisa de bien choisir les morceaux
les plus beaux, entre autres le Pangolin, viande préférée de
mon père. Il est vrai que, préparé avec une sauce Odika
(chocolat indigène) c’était un réel délice ! Serrée telle une
sardine en compagnie de d’autres voyageurs dans le taxi, je
me rendis au marché. Cela me mit dans une rage folle. Je ne
comprenais pas comment ma mère avait pu aussi facilement
oublier le comportement de notre père ! Elle l’avait accueilli
comme si de rien n’était. « Avais-je rêvé ? »Me demandai-je.
Ne nous avait-il pas abandonnés quand ma mère s’était
retrouvée à l’hôpital ? Et surtout, n’est-ce pas moi, qui avais
dû faire une fellation à mon oncle pour pouvoir faire face
aux problèmes ? Je bouillonnais intérieurement ! Mais
paradoxalement, je la comprenais. Elle aussi avait droit à un
peu de bonheur, d’affection et d’amour. Elle avait traversé
des moments si durs, surtout pour une femme.
Le marché était un endroit insolite : badauds et
commerçants formaient une véritable marée noire. Malgré le
bruit des voitures, les klaxons et la cacophonie ambiante on
pouvait entendre les différents vendeurs et vendeuses qui
hurlaient et vantaient leurs produits. Ils avaient une
approche du client plutôt agressive. Mais bon, c’était le
grand marché. Pour trouver la viande préférée de mon père,
je devais le traverser. Malgré le désordre apparent, il y
résidait une sorte d'organisation. Je dus subir les sollicitations
des vendeurs pour me frayer un chemin dans cette foule. Le
grand marché différait des autres marchés par sa taille, sa
diversité, la variété de ses produits et sa marée humaine. On

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y croisait toutes sortes de nationalités : du Gabonais au
Camerounais, en passant par le Béninois, les Equatos
Guinéens, les Nigérians, les Sénégalais, les Libanais, et même
les Occidentaux. Tout ce monde n’avait qu’un but : vendre
ou acheter. Mais il y avait aussi les redoutables pickpockets.
Tout en traversant les différents étals, je m’arrêtais devant
une robe sublimissime. Avant même de regarder le prix, le
vendeur me la tendit afin que je l’essaie. Je m’exécutais et me
dirigeais dans le fond de son étal où se trouvait une sorte de
rideaux en pagne qui faisait office de cabine d’essayage. Je
ressortis de la cabine me contempler dans un miroir
poussiéreux. Dans un Français approximatif, le commerçant
me complimentait, s’approchait de moi en réajustant la robe
et me caressait l’épaule. Je sentis alors l’insistance de ses
mains sur mes fesses. Je protestais tout en repartant vers la
cabine afin de me changer et quitter sa boutique ! Il s’excusa,
me demandant de ne pas me fâcher et m’expliqua qu’ici,
c’était une habitude: une jeune fille ou même une femme, si
elle savait être gentille, pouvait obtenir de jolies choses. Cette
explication me fit penser à la fellation chez mon oncle. Tout
en prenant la direction des étals de viandes, ce sentiment de
culpabilité et de dégoût ressurgit en moi.
À mon retour du marché, j’étais beaucoup plus détendue
car je venais de vivre une scène des plus quotidiennes à
Libreville, et qui, je l’avoue me fait toujours rire aux éclats.
Cette scène était appelée Abana : Elle consistait à prendre un
taxi et à l’arrivée, prendre ses jambes à son cou, sans payer !
Mais il y avait plusieurs styles d’Abana : du gamin de huit à
dix ans aux adultes aussi bien femmes qu'hommes. Les plus
drôles étaient les bandits ou autres grands bagarreurs, que la
réputation précédait. Ceux-ci descendaient du taxi d’un pas
assuré, se retournant juste afin de croiser le regard du
taximan : Un regard à vous glacer le sang ; le chauffeur
comprenant ce regard, ne pipait mot. Il y avait aussi ceux qui
avant même de descendre, prenaient la recette et
dépouillaient les autres clients. Et pour finir, certains enfants

37
de bonne famille le faisaient juste pour le fun. Mais pour la
grande majorité des gens, ils étaient conditionnés par la
misère dans laquelle ils survivaient. A mon arrivée à la
maison, je m’empressai de relater la scène. Cette fois-ci, il
s’agissait d’une maman avec son bébé sous le bras. Mais en
mon for intérieur, j’étais consciente que cela reflétait une
misère des plus extrêmes. Mon père quant à lui jugeait ces
actes avec la plus grande des sévérités, car pour lui, seuls
bandits et criminels commettaient ce genre de larcin ; lui
étant une référence en matière de moralité ! Ma mère
s’activait en cuisine afin de préparer le fameux pangolin. Le
repas se déroula dans une bonne ambiance, comme par le
passé, comme si mon père avait toujours été présent.
J’avouerai même que cela me fit le plus grand bien. Eh oui,
cela faisait partie des bons moments dans le mapane. Nous
venions de finir de manger, quand mon père se mit à
reparler de la cérémonie à venir. Dans le souci de bien faire,
il demanda à notre mère de lui remettre la somme prévue
pour l’organisation, expliquant que c’était lui le chef de
famille et que par conséquent, il devait se charger de cette
lourde tâche. Je compris enfin que notre père se jouerait
encore de nous. Mais comment dire cela à ma mère ?
Comment le lui expliquer ? Elle la femme de mon père, qui
n’avait cessé d’aimer son mari malgré tout. Elle lui remit
ladite somme. Puis, comme un malheur n’arrive jamais seul,
c'était à moi qu’incombait la tache de prévenir mon oncle.
Torturée à l’idée de le revoir, je passais une mauvaise nuit.

38
Chapitre 8
Retour chez mon oncle

La nuit s’écoula rapidement comme pour me rapprocher de


cette fameuse échéance. Après m’être occupé de mes petits
frères, je les confiai à Madame Mbadinga. Après deux ou
trois changements de taxi j’arrivai chez mon oncle. Je
m’apprêtais à sonner sur le bouton de l’interphone quand le
portail automatique s’ouvrit. Trois véhicules se suivirent : le
premier était un énorme 4x4 avec à son bord quatre
hommes en armes, Le second véhicule une grosse Mercedes
noire aux vitres opaques, enfin le troisième était un énorme
4x4 avec autant d’hommes armés que le premier. La
Mercedes s’arrêta à ma hauteur et la vitre arrière droite se
baissa très légèrement. Je n’arrivais même pas à distinguer
mon interlocuteur tant l’opacité de l’habitacle était forte.
Mais je n’eus aucun mal à reconnaître la voix de mon oncle.
Celui-ci d’un ton nerveux, me demanda ce que je faisais là.
Un peu surprise d’un tel accueil, je m’empressais de lui faire
part de l’invitation de mes parents à la cérémonie des
jumeaux. Mon oncle parut se détendre et demanda des
nouvelles la famille. Puis il baissa un peu plus la vitre et me
fit signe de m’approcher. D’un ton encore plus doux, il me
demanda si je n’avais pas oublié ce qu’il m’avait demandé au
sujet de ma virginité. Très confuse, je balbutiais un « non
tonton ». Les yeux de mon oncle se mirent une nouvelle fois
à briller de pétillance. Juste avant de remonter la vitre de sa
grosse Mercedes, il demanda à son aide de camp de lui
donner l’enveloppe qui se trouvait dans sa mallette. Il en
retira une première somme d’argent, me la tendit en me
disant que c’était sa participation à la cérémonie, puis me

39
remit une seconde somme et me susurra tel un serpent : « ça,
c’est pour toi, tu as vu comment je suis gentil avec toi ? » Je
lui bégayais un « oui tonton, merci tonton ». Puis la vitre se
referma lentement et le cortège démarra en trombe, en
direction du ministère de mon oncle. Je restais là debout au
bord de la route, un peu hébétée. Il fallait reconnaître qu’il
avait le chic pour surprendre les gens : tantôt méprisant,
tantôt affectueux. Cette attitude qui lui était connue était
déstabilisante pour ses interlocuteurs et cela semblait
beaucoup l’amuser. Il comptait parmi ses diplômes, un
doctorat en psychologie. Sur le chemin du retour, je me
demandais s’il fallait donner cet argent à ma mère, au risque
qu’elle le remette à notre père. À mon retour à la maison, je
décidais de ne rien lui dire au sujet de l’argent, ce qui me
laisserait le temps de voir comment mon père agirait avec la
première somme.
Les jours passèrent, et plus de nouvelles de celui-ci. Mais
cela n’avait pas l’air d’inquiéter ma mère, submergée de
fatigue et occupée aux préparatifs de la cérémonie. Elle s’en
occupait dès qu’elle rentrait du boulot. Nous étions à une
semaine des réjouissances. Durant les jours précédents,
j’avais fait le tour de toute la famille présente à Libreville,
aussi bien du côté paternel que maternel. Il était même
question que notre grand-mère maternelle, Niha Meuzourah
arrive et reste quelque temps avec nous. Ce ne fut que trois
jours avant la fête que ma mère réalisa que notre père n’avait
toujours pas donné signe de vie. Un sentiment de panique
s’empara d’elle. C’était un jeudi vers 17 heures, notre mère
s’accablant sur son sort, maudissait notre père et tous les
autres hommes de la terre. À ce moment-là, un véhicule se
gara sur le bas-côté de la route qui surplombait le mapane.
Mon père en descendit accompagné de son grand frère Pa
Allogo. Mon oncle paternel était un instituteur fraîchement
retraité, vivant de sa pension, (quand elle lui était versée) et
de différentes petites activités informelles qui lui
permettaient aider son foyer, composé de deux épouses et de

40
quatorze enfants. La voiture de Pa Allogo n’était plus très
jeune, mais il en avait une, et c’était déjà bien vu dans ce
pays. Mon père sortit du coffre de la voiture un grand sac de
riz, quelques caisses de boissons, un carton d’ailes de dindon
et un de poissons de premiers prix. Samkey étant présent : il
se chargea de tout ramener à la maison. À la vue des courses
effectuées par notre père, ma mère bouillonna
intérieurement. Mais la présence du grand frère de notre
père l’obligea à refréner sa colère. En effet selon la tradition,
elle lui devait beaucoup de respect, et notre père le savait.
Moi je me contentais de l’observer d’un air de dégoût. Notre
père essaya de donner le change face à son grand frère, car le
malaise était plus que palpable. Il joua au père attentionné
auprès des jumeaux et d’Allogo, essayant même de leur
raconter des blagues. Mais je restais stoïque ; s’il y avait bien
quelqu'un qui savait tout ce que mon père avait fait subir à
notre mère, c’était bien moi ! Samkey sentant que l’ambiance
était électrique et dans un souci de discrétion, s’éclipsa.
Notre oncle avait l’air de n’être au courant de rien ; pour
détendre l’atmosphère, il posa des questions à ma mère sur
l’organisation. Brusquement, la sonnerie d’un téléphone
portable vint couper la discussion entre ma mère et son
beau-frère. Les yeux étaient tous braqués sur notre oncle car
personne d’entre nous n’avait de portable. Notre oncle ne
réagit pas car ce n’était pas le sien qui sonnait. Et là, plus
désorienté que jamais, faisant maladroitement tomber les
clefs de sa main, mon père sortit de l’une de ses poches son
nouveau portable. En d’autres circonstances, la scène aurait
été des plus hilarantes. Mais là, ce fut la goutte d’eau qui fit
déborder le vase : ma mère si forte et courageuse éclata en
larmes. Mon oncle ne comprenant rien somma ma mère de
lui expliquer cette réaction. Elle s’exécuta d’une voix
larmoyante : plus elle parlait, plus notre oncle semblait
tomber des nues. Le récit dura environ une bonne heure,
durant laquelle notre père ne se prononça, fixant le sol sous
ses pieds. Mon oncle non plus n’interrompit pas notre mère,

41
car il semblait choqué de tout ce qu’il entendait. On avait
l’impression qu’il découvrait une facette de son frère qu’il ne
connaissait pas. Quand notre mère eut fini, Pa Allogo prit la
parole et nous confirma qu’il n’était pas au courant d’une
telle situation. Il expliqua même qu’il avait remis cent vingt
mille francs CFA à son frère pour la naissance des jumeaux
car celui-ci ne travaillait plus et qu’il lui fallait régler au plus
vite une grosse partie des frais hospitaliers. De plus il faisait
des courses tous les mois afin que nous ne souffrions pas de
la faim. C’était à présent nous qui tombions des nues. Mon
oncle proposa alors à notre mère d’organiser ultérieurement
une réunion de famille afin dit-il, de prendre une décision. Il
revint ensuite sur l’organisation de la cérémonie et se rendit à
l’évidence qu’il était impossible de l’organiser avec si peu de
boisson et de nourriture. Après un bref calcul, nous nous
aperçûmes que notre père avait utilisé à peine ¼ de l’argent
donné par ma mère pour faire les courses. Mon oncle se
retourna vers notre père et le toisa longuement. Celui-ci ne
demanda pas son reste et prit le petit chemin qui remontait
jusqu’à la route. Adossé à la voiture, les bras croisés, il
semblait être très mal à l’aise. Mon oncle dit à notre mère
qu’il essaierait de trouver de l’argent pour faire d’autres
courses…

42
Chapitre 9
Mon petit moment de gloire

J’allai rapidement dans ma chambre et j’en ressortis


triomphante, avec la participation de mon autre oncle tonton
Minko mi Mba. Tous furent très étonnés ; je m’empressai de
leur expliquer d’où provenait l’argent et pourquoi j’avais tant
tardé à le montrer. Je me doutais bien de la malhonnêteté de
mon père. Aussi j’avais préféré ne rien dire et garder cet
argent car je doutais de la sincérité de mon père. Ils restèrent
quelques secondes sans réagir, puis mon oncle Pa Allogo, me
félicita d’avoir eu autant de maturité, pour mon âge. Quant à
notre mère, elle me regarda longuement sans rien dire. On
pouvait sentir la joie qui peu à peu la gagnait. Puis
soudainement, elle me prit dans ses bras et me serra très fort
contre elle me disant à quel point elle était fière de moi,
qu’elle m’aimait et qu’heureusement j’étais là ; elle était
consciente de tout ce que je faisais et elle savait bien que ce
n’était pas évident pour moi. Cela faisait si longtemps que je
n’avais pas eu de telle marque d’affection de sa part, que
l’émotion m’envahit rapidement. Ce fut la première fois
depuis très longtemps que j’eus l’impression qu’elle faisait
attention à moi. Ne pouvant retenir mes larmes plus
longtemps, je me mis à sangloter. Tout le stress et la
pression qui depuis plusieurs mois étaient mon quotidien
semblèrent s’envoler, se briser en éclats. Pa Allogo nous
apaisa et je laissai notre mère régler quelques détails avec lui.
Ensuite j’allai me coucher. Après ce que je venais de vivre,
j’avais besoin de me retrouver seule, face à moi.
La nuit fut douce et reposante et cela faisait bien des mois
que je n’avais pas aussi bien dormi. Il fallait remonter à nos

43
premiers débuts à Libreville pour me souvenir d’avoir passé
une nuit sans stress. L’aube me trouva éveillée, revigorée par
une telle nuit. Je repensais aux événements de la veille,
essayant de me persuader que le pire était derrière nous, que
la réunion familiale organisée par Pa Allogo arrangerait la
situation et qu’enfin, notre vie allait être moins dense3.
Brusquement, j’entendis cogner à ma fenêtre. Vu l’heure
matinale, ça ne pouvait être que Samkey. Il n’y avait que lui
dans le quartier pour être debout si tôt ou pas encore couché
il devait certainement renter d’un bar, ivre mort, venant
comme à son habitude me relater ses exploits de la veille.
Ordinairement je ne répondais pas, mais vu l’instance de
Samkey, j’eus peur qu’il réveille toute la maisonnée. Et dans
une maison faite de planches et de tôles, le moindre bruit
traverse la bâtisse de part en part. Quelle fut ma surprise en
ouvrant la porte d’entrée : aux côtés de Samkey, se tenait là
debout devant moi, Niha Meuzourah ! Quelle agréable
surprise de revoir notre grand-mère. Après l’avoir
longuement serrée dans mes bras j’allais réveiller toute la
maison. La joie que l’arrivée de notre grand-mère nous
procurait faisait aussi partie de ces bons moments dans le
mapane. Cela faisait longtemps que nous n’avions été aussi
heureux dans cette maison. Était-ce là un signe de renouveau
pour notre famille ? Ma mère n’ayant pu avoir un petit congé
auprès de ses patrons. Ce fut donc à moi qu’incomba la
majeure partie de l’organisation, aidée bien entendu par Niha
Meuzourah, Madame Mbadinga et Tessa (Samkey). Après
avoir fait la gigantesque liste de courses dictée par ces dames,
Tessa et moi embarquions dans un taxi en direction de chez
Pa Allogo afin comme convenu qu’il nous accompagne faire
les différentes courses. À notre arrivée chez lui, il était
passablement énervé. Son véhicule était en panne. Là, je

3Dense : signifie quelque chose ou quelqu’un de négatif, argot ou langue


verte inventée au milieu des années 90 par un contemporain gabonais,
plus connu sous le pseudo de R-tigueur ou Jean Tig et parlé par une
bonne partie de la jeunesse gabonaise.

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commençai à paniquer. Désarçonné il se confondait en
excuses. Je me disais bien que c’était trop beau et, que la
journée avait trop bien commencé pour que ça dure. La
panique m’avait totalement envahie. Mais j’oubliais la
présence du grand Tessa. Aussi, après m’avoir rassurée, il me
proposa d’appeler Ndjélé. C’était une bonne idée, mais bien
qu’ayant téléphoneé il n’avait jamais d’unités. Alors, nous
partîmes à la recherche d’un call box. C’étaient des petits
commerces disséminés un peu partout dans les quartiers où
l’on pouvait téléphoner à un certain coût, car cela faisait
belle lurette que les cabines publiques n’existaient plus dans
tout le pays. Après avoir eu Ndjélé au téléphone, Tessa et
moi embarquâmes à nouveau dans un taxi, en direction de
chez Ndjélé. À notre arrivée, on nous fit entrer sans aucun
problème, c’était tout de même chez un ministre de la
république. Mais Ndjélé avait dû donner des consignes aux
gardes à l’entrée. Elle habitait dans une superbe résidence au
luxe un peu tapageur. Mais bon, ici, on était ministre ou on
ne l’était pas ! Quelques minutes après avoir été installées par
un domestique, un autre arriva et nous servit un
rafraîchissement. Puis trente bonnes minutes, que notre amie
arriva, son téléphone portable vissé à l’oreille. Après de
brèves salutations et échanges de politesses, nous partîmes
tous ensemble, accompagnés par son chauffeur. Les courses
à travers Libreville avaient duré toute la journée. Le coffre
du gros 4x4 était rempli à craquer. Juste avant que Ndjélé ne
nous dépose, et ce, afin de souffler un peu, mais surtout
pour la remercier, je lui proposai d’aller prendre un verre
quelque part. Elle accepta bien volontiers, car il faut dire que
Ndjélé ne manquait pas une occasion d’aller dans un coin
branché. Cette foi-ci, ce fut au Cactus café, un de ces
endroits pour gens classes que je ne connaissais pas…Et…
la cerise sur le gâteau, c’est qu’on y trouva Kédja. Attablé en
terrasse avec deux ou trois de ses copains, il nous fit signe de
venir le rejoindre. Je trouvais que parmi tous les garçons
présents sur cette terrasse, il était le plus beau. Il se souvenait

45
même de mon prénom. Il était, comme la précédente fois, en
train de raconter une de ses histoires. Et moi, j’étais à
nouveau suspendue à ses lèvres, mais cette fois-ci je ne
l’écoutais qu’à moitié. Je m’imaginais dans ses bras, à lui
répéter des « je t’aime ». Soudain, je croisai le regard
moqueur de Samkey, me faisant rapidement revenir à la
réalité et à notre discussion passée. Il ne parla presque pas,
fatigué, de ne pas avoir dormi la veille. Pauvre Samkey ;
c’était lui qui avait insisté pour m’accompagner. C’était un
ami sur lequel je pouvais toujours compter. Quant à Ndjélé,
en revanche, c’était un vrai moulin à paroles. Elle avait la
faculté, en plus de bavarder au téléphone, de suivre et de
participer aux différentes conversations. Voyant que Samkey
commençait à somnoler, ce fut avec le cœur lourd que je
demandais à Ndjélé de nous déposer. Durant le chemin du
retour, coincé entre Samkey qui dormait et Ndjélé au
téléphone, j’eus tout le loisir de penser à Kedja. À notre
retour, ma mère était déjà rentrée. Elle était en plein
kongossa4 avec Niha Meuzourah. Ndjélé descendit saluer ma
mère mais surtout les jumeaux, qu’elle adorait. J’en profitais
pour la présenter à notre grand-mère, à qui cela faisait
énormément plaisir de rencontrer une de mes amis. En
raccompagnant Ndjélé, je la remerciai pour sa gentillesse
ainsi que son chauffeur, à qui je remis, le plus discrètement
possible, trois billets de mille francs, en guise de gratitude.
Samkey prit rapidement congé, car il était vraiment exténué
et je le remerciai du fond du cœur. Malgré la liste de courses
complète, ma mère était stressée, sachant qu’elle-même ne
serait pas présente pour l’organisation finale. Ma grand-mère,
étant à présent au courant de tout ce que nous avions vécu et
me félicita à son tour. Niha Meuzourah nous avait préparé le
plat que nous adorions tous, à savoir me-ndza 5 à l’ébé-
owone5 accompagné d’ékoane 5 et de ngoane, feuilles de

4 Kongossa : expression africaine signifiant l’action de faire des


commérages.
5 me-ndza à l’ébé-owone : Mots issus de la langue Fang

46
manioc pillées, préparées dans de la pâte d’arachide, et
accompagnées de bananes Plantain et d’amandes pillées.
Nous passâmes bien entendu une bonne soirée, tout en
dégustant l’excellent repas de Niha Meuzourah. Enfin nous
nous couchâmes relativement tôt car la cérémonie était pour
le lendemain. Je m’endormis en pensant une énième fois à
Kédja.

47
Chapitre 10
La cérémonie

Croyant être debout la première, je tombais nez à nez avec


ma grand-mère en sortant de ma chambre. Elle était réveillée
depuis un bon moment et avait déjà pris sa douche. Elle était
habillée et en pleine discussion avec Samkey, déjà présent. Je
me rendis à l’extérieur de la maison pour faire chauffer un
seau d’eau dans la cuisine et aller à la douche, faite de tôles
rouillées. Puis, la journée se déroula avec toute la pression
imaginable en telles circonstances. Heureusement pour nous,
ma mère était au travail sinon cela aurait été insupportable.
Niha Meuzourah et Madame Mbadinga, accompagnée d’une
de ses petites sœurs, étaient aux commandes. C’étaient-elles
qui organisaient et cuisinaient. Samkey et moi étions leurs
commis. Dès qu’il manquait un petit ingrédient, ces dames
ne manquaient pas de nous chambrer quant à la qualité des
courses que nous avions faites. De ce fait, je dus effectuer
durant la journée plus de dix allers-retours chez le Malien1 et
subir ses avances et harcèlements incessants. En fin de
matinée le reste de la bande arriva : Ndjélé, Pecco,
Tchikahya, et Ogans. Ils nous donnèrent un bon coup de
main. Les premiers invités étaient attendus vers seize heures
trente. Aux alentours de treize heures et demie, tout était
presque prêt. Puisque que mon cher oncle de ministre était
attendu, Madame Mbadinga nous prêta son salon qu’Ogans,
Tchikahya et Samkey disposèrent à une extrémité de la cour,
de façon à ce que cela ressemble à coin vip. Tout était fin
prêt hormis une ou deux marmites, qui encore mijotaient.
Pendant ce temps, et vu que les estomacs commençaient à
crier famine, je proposai à tout le monde de faire un petit en-

49
cas à base de coupés-coupés6. Qui n’aimait pas les coupés-
coupés dans ce pays ? C’est ainsi que nous fîmes tous une
pause le temps de se délecter de ce mets populaire, sur fond
de kongossa. Ensuite, Ndjélé fit un dernier bisou aux
jumeaux qui semblaient la reconnaître, et, accompagnée de
Pecco, partit se préparer. Nous également à tour de rôle,
allâmes nous préparer. Les invités attendus pour 16 heures
30, n’arrivèrent qu’à partir de 17 heures. Tout d’abord, les
voisins du quartier, ensuite mon oncle Pa Allogo,
accompagné de grande famille. Il s’offusqua de l’absence de
notre père et s’empressa de l’appeler sur son portable. Pa
Allogo comptait parmi ses quatorze enfants cinq filles en âge
de nous donner un coup de main. Fort heureusement car les
invités surgirent en cascade. Quant à moi j’étais chargée
d’accueillir les hôtes en l’absence de mes parents. À chaque
arrivée la même question récurrente : « Où sont tes
parents ?» Et à chaque fois l’effarement visible sur le visage
nos invités je lisais quant à l’absence non justifiée de notre
père. Soudain, celui-ci arriva, l’air de rien. Personnellement je
n’avais pas du tout envie de discuter avec lui. Je le saluai le
plus froidement possible. Entre deux discussions avec des
invités, Allogo arriva vers moi et me dit à l’oreille que notre
mère m’appelait. L’ombre d’un instant, je fus étonnée, car je
ne l’avais pas vu arriver. Mais je compris qu’elle avait dû
prendre une autre piste du mapane 2, pour arriver par
l’arrière de la maison. Certainement celle qui passe par la
pompe publique. Elle était stressée et toute excitée à la fois
et elle me demanda si tout se déroulait bien.
Dès qu’elle fut prête, elle alla saluer les invités et s’excuser
de son retard, chose que notre père ne fit pas. Lorsque celui-
ci vint l’interrompre afin de lui signifier que son frère, M. le
ministre, était là, un sentiment de panique et de fierté
s’empara de ma mère. Puis après de longues embrassades et

6coupés-coupés : Mets populaires généralement à base de viande bovine


cuite au feu de bois, sur une sorte d’ancien grillage en guise de barbecue,
accompagné de manioc ou de pain.

50
remerciements, ma mère l’installa dans le « carré vip » sous
les yeux ébahis des autres convives, rarement habitués à voir
de si près un haut ministre de la république. Pour ma part,
cela relevait d’un supplice de saluer ce tyran devant mes
parents. Mais bon, là encore, je me surprenais à adopter le
masque du mensonge et la fourberie. Tout au long de la
cérémonie, je sentais son regard pesant et me rappelant, nos
deux entrevues passées. Il me sembla même qu’à un moment
ma mère remarqua ce regard pervers. Mais, malgré cela, les
gens semblaient bien s’amuser et la fête se dérouler à
merveille. Ma mère était contente et fière et c’était cela le
plus important. Notre père pavoisait ci et là, récoltant les
lauriers auprès des invités. Grâce à l’aide qu’apportaient mes
cousines, mes amis et moi pûmes prendre un peu de temps
pour nous reposer. Mais je continuais à ressentir la présence
de mon oncle. C’était une sensation tellement désagréable.
Samkey était déjà bien imbibé d’alcool. Quant aux autres, ils
semblaient ne pas trop s’ennuyer, hormis Ndjélé car elle
connaissait mon oncle qui était un collègue et un ami de son
père. Aussi fut obligée d’aller le saluer et il ne la laissa
repartir qu’au bout de trois quarts d’heure. La fête avançait
dans la nuit et l’ambiance battait toujours son plein, sur fond
de musique locale. Niha Meuzourah était assise en retrait
avec les jumeaux dans les bras ; elle paraissait fatiguée mais
contente. Allogo, malgré l’heure avancée, jouait avec les
autres enfants de son âge encore présents. C’était un de ces
bons moments qu’il nous arrivait de vivre dans le mapane.
Ils étaient tout simples, composés de chaleur humaine, de
rires, de musique, de chant, de boisson. Toutes les personnes
présentes savaient qu’aujourd’hui elles mangeraient à leur
faim. Dans ces moments-là, l’on décompressait et l’on
oubliait la misère du quotidien. La fête s’interrompit deux
heures après le départ de mon oncle maternel, par petits
groupes les invités s’éclipsèrent. Vu l’heure très tardive,
Ndjélé avait renvoyé son chauffeur. Elle avait prévu que ce
soit Kédja qui vienne la chercher. Celui-ci ne possédait pas

51
de permis mais avait tout de même l’autorisation de ses
parents tant qu’il prenait l’un des véhicules administratifs de
son père. J’étais un peu embarrassé qu’il découvre les
conditions dans lesquelles je vivais. Néanmoins j’étais très
contente de pouvoir le revoir.
Alors que nous finissions de ranger, le téléphone portable
de Ndjélé sonna. C’était Kédja, il s’était garé un peu plus
haut, vers le transformateur, à la fin du goudron. En effet,
notre maison n’étant pas au bord de la route, mais un peu
plus bas dans le mapane 1, les véhicules n’y avaient pas
accès. Ndjélé avait également prévu d’aller en boîte de nuit.
Ainsi, nous l’avons rejoint sur la route et après quelques
échanges de politesses entre Kédja et moi je remerciai mes
amis et je les regardais monter en voiture. Même Samkey
partit avec eux, en espérant qu’aux aurores il ne vienne pas
comme à son habitude me réveiller. Ce fut le cœur un peu
triste, que je regardais la berline s’éloigner, faute de pouvoir
les accompagner. À mon retour à la maison, je trouvai Niha
Meuzourah et ma mère en plein kongossa. Cette fois-ci,
celui-ci était principalement axé sur la cérémonie. Ma grand-
mère n’arrêtait pas de se moquer de notre père, le singeant
grossièrement en faisant des grimaces. Ma mère riait un peu
gênée, mais moi je riais aux éclats. Puis, après quarante
bonnes minutes de ce fameux kongossa 4, nous sommes
partîmes nous coucher…

52
Chapitre 11
Quelque temps après la cérémonie

La vie avait repris son cours suivit de son cortège de réalités.


Notre état de grâce tirait à sa fin. L’argent de mon oncle
s’était consumé, Niha Meuzourah était repartie au village,
notre père avait à nouveau disparu et notre mère était encore
plus occupée que jamais par son travail.. Dans une oisiveté,
faite de rigueur, en attendant la reprise des cours, les
journées me semblaient interminables.
Hormis Samkey, cela faisait un bon mois que je n’avais
revu mes autres amis. Ndjélé était, comme chaque été, entre
l’Afrique du Sud, la France et les États-Unis, Pecco sa ville
natale, à Tchibanga, chef-lieu de la province de la Nyanga,
dans le sud du Gabon, Ogans avait été envoyé à Londres
afin de parfaire son anglais, Tchikaya était à Mouila, chef-lieu
de la province de la Ngounié, dans le centre-sud du Gabon
et Samkey et moi étions dans le mapane 2, chef-lieu de la
misère. Je m’ennuyais tellement que j’appréciais presque que
Samkey me réveille aux aurores, avec récits de soirées. Par
ennuies j’en arrivais même à m’amuser, des avances plus que
répétées de Diallo.
Nous étions un mardi ou un mercredi soir, à trois
semaines de la rentrée scolaire, quand notre mère rentra de
son travail complètement désemparée. Elle venait d’être
licenciée de son travail, sans même avoir été payée pour ses
jours travaillés. Officiellement, elle avait été accusée de vol
par son patron. Mais en réalité elle avait refusé de coucher
avec lui. Dans ce pays, il n’y avait pas d’allocations chômage,
ou d’aides pour une mère isolée. Aussi, nous revenions à la
case départ mais cette fois-ci, cela nous semblait beaucoup

53
plus difficile. La première fois, quand notre père nous avait
abandonnés, c’était différent : nous venions à peine de
débarquer à Libreville et nous étions encore sous le charme
de cette grande ville. Entre-temps nous nous étions
« embourgeoisés ». Comment allions-nous survivre à ces
réalités des plus austères qui nous tendaient les bras ? La
rentrée scolaire, le loyer, l’électricité, les bons crédits chez le
Malien1, ou tout simplement, manger au quotidien ?
Le lendemain matin et pressée par la date imminente de la
rentrée scolaire, je décidai sans trop y croire, d’aller trouver
notre père afin de lui faire part de notre nouvelle situation et
de le mettre face à ses responsabilités. La seule et unique
réponse de mon père se résuma en une phrase : « Je n’ai pas
d’argent et je n’en fabrique pas… Tu es une femme…
débrouille-toi comme femme ». Aussi bizarre que cela puisse
paraître, je n’en attendais pas moins de cet homme. À mon
retour à la maison, je retrouvais ma mère à qui je fis part des
propos de notre père. Elle était tellement déçue par la vie
qu’elle ne fit aucun commentaire. Afin de ne plus trop
penser à nos problèmes, ma mère et moi nous jetâmes dans
trente-six mille tâches ménagères. La journée s’acheva ainsi
qu’elle avait commencé ; dans la tourmente. Tous les matins,
que Dieu faisait, ma mère partait aux aurores sillonner les
beaux quartiers de la capitale afin d’y trouver un travail de
femme de ménage. Mais à chacune des portes qu’elle tapait,
elle essuyait un refus. Quant à moi, mon stress était plus que
visible ; j’étais devenue très irritable même envers mes petits
frères. Trop de questions me taraudaient : « allais-je devoir
arrêter mes études et me mettre à chercher un travail comme
celui de ma mère ? Aurais-je le même avenir qu’elle » ?
Toutes ces questions tourbillonnaient dans ma tête, jour et
nuit. Les jours se succédèrent sans rien nous laisser percevoir
de positif. Et c’est ainsi, qu’un jeudi après-midi vers
16 heures, Samkey arriva avec une nouvelle, l’air content et
empressé il m’annonçait que le chauffeur de mon oncle était
là, garé à la fin du goudron et me demandait.

54
Grande fut ma surprise à l’annonce de Samkey. Soudain,
je fus successivement habitée par différents sentiments : Le
premier fut un sentiment de joie, qui très rapidement fit
place à une sensation de crainte et d’effroi. Je me dirigeai
vers la route à la rencontre du chauffeur de mon oncle, en
ayant pris soin de confier mes frères à Samkey. À mon
arrivée, le chauffeur fit descendre la vitre. Après quelques
échanges cordiaux, il me tendit une petite enveloppe en me
disant qu’il passerait demain en fin d’après-midi vers
17 heures, pour m’amener rejoindre mon oncle. « Mais pas
ici, plus loin vers le petit marché »précisa-t-il. C’était à
environ 700 mètres de la maison. Il me signifia également
que : « Monsieur le ministre avait bien précisé que personne
ne devait être au courant du rendez-vous ». Tout en le
regardant s’éloigner, je me mis à cogiter : « Que me voulait-
il ? Pourquoi personne ne devait être au courant » ? Et
comme une évidence la phrase de mon oncle retentit : « Si à
mon retour, tu n’es plus vierge, vous perdez tout, mais si tu
l’es toujours, tu gagnes tout ». En regagnant la maison,
j’ouvris l’enveloppe qui contenait trois billets de 10 000 F
CFA. J’avais été habituée à beaucoup plus de la part de mon
oncle. Malgré tout, cela me permettait de faire face aux trois
quarts de l’ardoise chez Diallo. La grande question était à
présent de savoir comment j’allais faire pour justifier mon
absence aux yeux de ma mère. C’est ainsi que je sentis le
besoin d’en parler avec Samkey. Sentant et comprenant mon
embarras et ma honte, celui-ci ne me fit aucun reproche.
Lui-même n’était pas une référence en matière de moralité. Il
m’expliqua que vu notre situation je n’avais pas d’autre choix
que celui-ci : à savoir honorer le rendez-vous de mon oncle
quelques soient les risques. Ma décision fut prise : j’allais m’y
rendre. Qui plus est, Samkey m’avait trouvé l’alibi imparable:
Ndjélé. Eh oui, j’allais me servir de ma copine non sans
flétrissure moral. Car consciente de l’estime que ma mère
portait envers elle ; en lui prétextant que Ndjélé était rentrée
de ses vacances et que cela coïncidait avec son anniversaire.

55
Cela devrait suffire à en dormir les éventuels soupçons de
ma mère. Je guettai donc le retour de ma mère afin de lui
faire part de l’anniversaire de Ndjélé. Celle-ci accepta tout
naturellement que je dorme chez ma copine. Après un long
briefing avec Samkey, j’allais me coucher, plus stressée que
jamais. Ce ne fut que vers trois heures du matin que
Morphée me prit dans ses bras…

56
Chapitre 12
Cette nuit où …

Une angoisse certaine m’accompagnait tout au cours de la


journée. Malgré la présence de Samkey venu me soutenir,
j’appréhendais terriblement. Ce n’était pas dans ces
conditions que je pensais perdre mon innocence. Mais n’y
étais-je pas obligée ? Vers 16 heures, j’allais trouver ma mère
afin de lui dire qu’il était l’heure de mon départ chez Ndjélé.
Toute la journée, je n’avais osé croiser son regard, mais
proche du départ je me sentie obligée de la serrer
longuement dans mes bras, en lui disant que je l’aimais. Peu
habituée à ces marques de tendresse, Elle me regarda avec
des grands yeux étonnés. Ah ! Si elle s’en doutait ! Pour elle,
je n’allais que passer une nuit chez une copine. Peut-être
qu’inconsciemment, j’espérais qu’elle me retienne,
m’empêchant de suivre mon destin tragique. Et là, je me pris
à rêver qu’elle me dise que tout allait s’arranger, que
finalement nous allions rentrer au village, auprès de Niha
Meuzourah. Mais non ; ce fut Samkey qui me ramena très
rapidement à la réalité en toussant de manière significative.
Après avoir embrassé les miens, nous nous dirigeâmes vers
le petit marché, lieu du rendez-vous. Samkey, essaya tant
bien que mal de me remonter le moral en m’expliquant que
pour les gens de notre condition, c’était quelque chose de
banal, dans ce pays. Il me donna les noms de plusieurs
jeunes filles et femmes qu’il connaissait et qui, grâce à cela,
possédaient de somptueuses villas dans de beaux quartiers et
disposaient de véhicules de luxe. Néanmoins, tout ce qu’il
me disait ne réussissait pas à me rassurer. Je ne le faisais pas
pour construire une maison, je le faisais tout simplement

57
pour que ma mère et mes frères puissions manger à notre
faim. Après plus d’une heure d’attente, et un bref au revoir
de la part de Tessa je m’engouffrai dans le véhicule aux vitres
teintées. D’emblée, le chauffeur de mon oncle me pria de
monter à l’arrière de l’automobile, comme s’il voulait mettre
de la distance entre lui et la mission qu’il effectuait pour son
ministre patron. Puis nous prîmes la route, traversant tout
Libreville jusqu’à une sortie. Nous arrivâmes vers Kango,
ville se situant à environ cent km de la capitale. Je n’osais pas
demander au chauffeur la destination exacte. Toutefois, le
fait de savoir que nous avions quitté Libreville ne me
rassurait en rien. Nous nous engageâmes sur une piste à
l’entrée du village d’Ahahakok. La piste était catastrophique
et le 4*4 eut du mal à s’y engouffrer. Déjà que le goudron,
utilisé jusque-là, n’était plus d’une prime jeunesse. La piste,
qui malgré le fait qu’elle se trouvait à quelques kilomètres de
la capitale, hélas rappelait que trop bien certaines de ses
artères. Le véhicule s’immobilisa sur ce qui semblait être la
fin de la piste. Très rapidement, la portière de l’automobile
s’ouvrit, laissant se propager un bruit de tam-tam. Un groupe
de trois ou quatre femmes se tenait devant moi, m’invitèrent
à descendre et à les suivre. Mon cœur cognait contre ma
poitrine : le sentiment de peur. Ces femmes, que je ne
connaissais pas, étaient toutes habillées en tenues
traditionnelles, le visage et le corps maquillés de kaolin. Elles
tenaient dans la main gauche une torche indigène, qui
parfumait l’air de ses effluves de bois et de résine. Malgré le
son des tam-tams, on pouvait très distinctement percevoir
les chants et les cris des animaux de la forêt. Encadrée par
ces femmes, on me fit prendre un sentier dans la brousse.
Plus l’on avançait, plus l’on entendait de plus en plus le bruit
les tam-tams, des chants et autres cithares. Au bout d’une
trentaine de minutes de marche, j’aperçus en contre bas de
cette petite colline, une clairière. Il devait y avoir une bonne
cinquantaine de torches traditionnelles qui illuminaient de
mille feux cet endroit. Dans un autre contexte, les chants

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accompagnés d’instruments traditionnels, les différents
bruits de la forêt, le tout sur fond de pleine lune auraient été
un spectacle des plus agréablement envoûtants. Mais ce
moment précis, ce n’était pas le cas. On me laissa quelques
secondes seule, le temps que celle qui semblait être la plus
âgée des femmes, entre dans une case située au sommet de la
colline où nous nous trouvions. Quelques instants après son
retour, les autres femmes revinrent vers moi et me firent
entrer dans cette case. Un homme d’une trentaine d’années,
le visage maculé de kaolin et habillé d’une peau de panthère,
présenta devant moi comme étant « Pa Ro-nzébé ». Il me dit
qu’il était le chef de cette communauté spirituelle. Voyant
que je commençais paniquer, Pa Ro-nzébé essaya tant bien
que mal de me rassurer. Mais cette hutte n’inspirait en rien
ma confiance. A sa vue, un sentiment de crainte et de peur
parait s’emparer de n’importe qui : des différents masques
traditionnels et autres statuettes étaient disposés de part et
autre de la case. Au fond d’elle il y avait une sorte d’autel,
surplombé d’un totem, où l’on pouvait aisément confondre
cire fondue imprégnée de sang et plumes incarnées de
volatiles, ayant certainement servis en sacrifices, cela vous
filaient la chair de poule. À l’arrière-plan de l’autel se dressait
un rideau de raphia paré de signes et de représentations
occultes. Pa Ro-nzébé me tendit une assiette, et fit signe de
m’asseoir sur une natte disposée au centre de la hutte. Je
tentai de refuser, quand soudainement, une voix grave et
autoritaire sortit de derrière le rideau de raphia. Je reconnus
sans mal cette voix ; c’était bien celle de mon oncle. J’étais à
la fois rassurée d’entendre une voix familière et tétanisée de
peur. Aussi je m’exécutais machinalement. Dans cette
assiette, une mixture pâteuse ressemblant à de la bouillie
pour bébé. Le goût était des plus amers. J’étais encouragée
par ces femmes à vider mon assiette. Dès que je la terminais
elles la remplissaient à nouveau. C’était un vrai supplice. Je
me rappelle ne pas avoir vu mon oncle de toute cette soirée.
Tout ce dont je me souvins, c’est que toutes les demi-heures

59
Pa Ro-nzébé venait près de moi et me piquait le bras à l’aide
d’une aiguille. Plus on avançait dans le temps, moins je
ressentais la douleur de l’aiguille. Peut-être aussi, étais-je
transportée par le joueur de cithare, venu prendre place dans
l’alvéole, à côté de moi. À présent, allongée sur cette natte, je
n’étais plus maître de mon corps j’étais paralysée, mon corps
ne répondait plus. C’était très angoissant car je n’arrivais
même plus à parler et à réfléchir. Très progressivement, je
vis s’abattre sur moi, un voile ténébreux : Voici, tout ce dont
je me souvins de cette sinistre soirée.

60
Chapitre 13
Retour à la maison

Comme privée d’air, je m’éveillai en suffoquant, le corps


couvert de transpiration. Après avoir repris mon souffle, je
ne reconnus pas tout de suite le lieu où je me trouvais.
Soudain la porte s’ouvrit sur ma mère qui se tenait là,
debout, l’air visiblement très inquiet et en colère. Je
l’entendais crier, mais je ne comprenais presque rien : dans
mon esprit régnait la plus grande des confusions. Je n’avais
pas encore retrouvé toute ma lucidité. Au bout de quelques
minutes, elle sortit de la pièce en vociférant. Je me redressai
tant bien que mal. À présent assise sur le lit, je commençai à
réaliser que j’étais chez moi. Avais-je rêvé ? Mais les douleurs
musculaires que je ressentais plus particulièrement sur la
nuque et entre mes jambes me prouvaient. Afin de me
débarrasser de cette forte odeur de plantes et d’écorces qui
couvraient tout mon corps, j’allais prendre une douche. Dès
que je vis mon corps nu, je faillis pousser un cri d’angoisse.
Il n’y avait plus de place pour le moindre doute : il s’était
bien passé quelque chose. Sur certaines parties de mon
anatomie, en effet certaines traces de kaolin résidaient
négligemment essuyées. Mais le plus flagrant était au niveau
de mon intimité. Dans une douleur supportable mais
certaine j’en retirai autour et à l’intérieur de légères croûtes
de sang mélangées à ce qui semblait être du kaolin. Stupeur
et désarroi : j’étais au plus mal. Que s’était-il réellement
passé ? En sortant de ma douche, la maisonnette était
déserte. Je ne savais même plus quel jour nous étions. Mais
vu le calme relatif pour un quartier populaire, j’en déduisis
que nous étions dimanche. Ma mère accompagnée des

61
garçons, avait dû aller à l’une de ses réunions de prières, dans
son église éveillée. Je me sentais déshydratée. Malgré la gêne
que je ressentais en marchant, j’allai à nouveau faire
augmenter l’ardoise chez Diallo. À mon arrivée, je trouvai le
petit Nzigou ; c’était un voisin et camarade de jeu d’Allogo.
Je lui mandatais d’aller chercher Samkey. Puis, entrant et
saluant Diallo dans la boutique, je lui demandai de me faire
crédit d’un grand soda et un demi-pain au beurre. Tout en
s’exécutant, il recommença encore à me faire des avances. Et
comme si cela ne suffisait pas, en me remettant ma boisson
et mon pain, par la petite lucarne par laquelle il servait ses
clients, il passa son bras et m’attrapa le sein. Habituellement
cela me faisait rire, mais là je n’étais vraiment pas d’humeur.
Le regard que je lui adressai était sans équivoque. Un peu
frustré et étonné de ma réaction inhabituelle, il marmonna
dans sa barbe des menaces, me rappelant que je lui devais
encore 7 000 f CFA Mais je n’en avais cure. Je n’eus pas le
temps de boire deux gorgées que Samkey arriva d’un pas
pressé, avec un sachet noir à la main. Me trouvant assise
devant la maison, il marqua un temps de pause, avant de me
demander comment je me sentais. Comme seule réponse, je
me jetai dans ses bras, pleurant à chaudes larmes, l’inondant
de questions : comment m’étais-je retrouvée dans ma
chambre ? Est-ce que ma mère était au courant du véritable
endroit où j’étais allée ? Dans quel état étais-je rentrée, et qui
m’avait déposée ? Je savais pertinemment qu’il était la seule
personne qui pouvait me répondre. Il me pria de me calmer
et de lui raconter ce dont je me souvenais. Après avoir fini
mon récit, il me raconta le sien. Dans la matinée de samedi,
étant dans sa chambre à écouter du rap, un des petits du
quartier frappa à sa porte, lui expliquant que des femmes à
bord d’un véhicule, lui demandaient de les rejoindre le plus
rapidement possible. « Espérant qu’il ne te soit rien arrivé, je
rejoignis ces femmes. Je ne les connaissais pas, mais elles
savaient que je m’appelais Tessa ! J’avoue avoir été effrayé.
Mais bon, j’étais tellement inquiet pour toi. Tu avais

62
beaucoup de mal à marcher, c’était comme si tu étais ivre.
C’est comme ça que je t’ai fait passer devant ta mère, qui vu
ta difficulté à te déplacer, commença à paniquer, croyant que
tu avais eu un accident ou autre chose. Mais très vite je l’ai
rassurée en lui expliquant qu’à l’anniversaire de Ndjélé, tu
avais bu de l’alcool. Après m’avoir aidé à te mettre au lit, ta
mère s’en est pris à moi, me disant que j’étais ton grand
frère, qu’elle ne comprenait pas comment j’avais pu te laisser
boire de l’alcool » ; Après ce long récit de Samkey, et ce
malgré mon malheur, j’étais tout de même soulagée que ma
mère ne sache rien. Je réalisais que j’avais dormi pendant
plus de 24 heures, je compris mieux la colère de ma mère qui
certainement n’était pas terminée. Samkey me tendit le
sachet noir qu’il tenait à la main, m’expliquant que c’était une
des femmes dans le véhicule qui le lui avait remis pour moi.
Il y avait à l’intérieur une forte somme d’argent. Avant que je
ne commence à compter, Samkey me qu’il y avait là un
million de francs cfa, avant de rajouter, d’une voix un peu
gênée, qu’il y manquait vingt mille francs, qu’il avait
sûrement utilisés pour boire. Mais bon, je ne pouvais pas le
lui en vouloir, il en faisait tellement pour moi. Je lui remis
encore 100 000 F cfa qu’il refusa dans un premier temps,
m’expliquant que nous en aurions plus besoin que lui. C’était
tout à son honneur, même si je tenais tant à le remercier
pour son aide et son soutien de toujours. Après avoir caché
l’argent dans ma chambre, j’attendis avec appréhension le
retour de ma mère qu’il me fallait encore affronter. J’essayais
avec l’aide de Samkey, de me souvenir. Néanmoins trop de
questions restaient en suspens. Que s’était-il réellement passé
là-bas, dans cette forêt ? Était-ce vraiment mon oncle qui
m’avait dépucelée ? Ou était-ce Pa Ro-nzébé ? Ou encore le
joueur de cithare ? Ou peut-être tous en même temps ? Je
m’en voulais tellement, j’avais honte, très honte, je me
sentais sale, je n’arrivais pas à expliquer mon geste ? Samkey
tentait de me consoler, mais tout ce qu’il me disait me faisait
encore plus de peine. Je m’étais cette fois-ci bien prostituée

63
et ce, indépendamment de ma volonté. Pourtant Samkey
revint à la charge, m’ordonnant d’arrêter de culpabiliser,
m’exhortant à penser à ma famille, à la rentrée scolaire, (qui
était dans une semaine), me rappelant notre situation critique
à savoir les loyers impayés, l’entretient des jumeaux. Nous
étions en pleine discussion, quand le moment tant redouté
arriva : l’arrivée de ma mère. Elle passa tout d’abord à côté
de moi et m’ignora, se dirigeant à l’intérieur de la maison où
elle y installa les jumeaux. Je m’étais assise sur un banc afin
de mieux pouvoir embrasser Allogo, à qui j’avais
certainement manqué. Soudain ma mère ressortit de la
maison. Tout doucement mais de manière autoritaire, elle
prit Allogo par le bras et le dégagea des miens. Ce fut si
véloce, que je n’eus même pas le temps de réaliser qu’elle
venait de m’assener d’une gifle et de me menacer de me
mettre à la porte de chez elle ; si un jour elle me revoyait en
état ébriété. Sur l’instant, je pris ça comme étant très injuste.
Au même moment ou je reçus la gifle, j’échangeai un regard
avec Samkey. Il semblait du regard m’inviter à ne rien
répondre. Il ne fallait pas qu’elle sache.

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Chapitre 14
Le temps qui passe ne revient plus…

Quelques jours s’étaient écoulés depuis la nuit où je perdis


ma virginité les différentes douleurs physiques s’étant plus
ou moins estompées. Afin de justifier des six cent mille
francs que la veille j’avais remis à ma mère, je m’étais servie
d’une brillante idée de Samkey. Cela consistait dans un
premier temps à ne pas lui remettre la totalité de la somme
par souci de crédibilité, puis deuxièmement, à lui faire croire
que mon « cher » oncle, avait fait rapporter cet argent par
son chauffeur, pour l’aider pour la rentrée scolaire. Elle n’eut
aucune difficulté à y croire. La seule chose, que j’eus à
supporter, ce furent les trois quarts d’heure durant lesquels,
elle loua les bienfaits de son ministre de frère. Ainsi, grâce à
mon oncle, nous allions attaquer beaucoup plus sereinement
l’année scolaire. Notre mère, elle aussi était plus détendue,
même si elle n’avait toujours pas retrouvé de travail.
L’ambiance à la maison était redevenue agréable, les jumeaux
s’épanouissaient auprès de leur grand frère. Malgré ce petit
moment de trêve entre la misère et nous, je ne parvenais pas
à me souvenir de ce qui s’était passé ce fameux soir dans la
forêt. Alors, pour éviter de trop y penser, je sortais
beaucoup. Il m’était même arrivé de faire le mur pour aller
en boîte de nuit, avec Samkey bien sûr. Ce fut ma première
véritable sortie nocturne et ça m’avait beaucoup plu, malgré
l’obstacle que consistait Samkey : en effet il empêchait tous
les garçons de m’approcher.
Nous étions à la veille de la rentrée des classes, jour que
j’avais tant redouté. Dorénavant il n’y avait plus de raisons
de l’être et à présent j’étais impatiente de débuter les cours et

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surtout de revoir le reste de ma bande. Finalement, le jour J
arriva. Après avoir déposé Allogo à son école, moins
enthousiaste que moi, je sautai dans le bus. Après les
bruyants retrouvailles et effusions de joie avec ma bande, le
reste de la journée se passa sereinement. Nous avions
certains nouveaux professeurs et avions conservé d’autres
aussi de l’année passée dont Monsieur Aveme, notre
professeur d’Espagnol, surnommé « monsieur moyenne
plus ». Effectivement monsieur Aveme, en l’échange de
quelques faveurs, augmentait la moyenne de certaines filles
qui savaient être gentilles… Le reste des cours quant à eux,
me passionnaient. Ce n’était pas le cas pour quelques-unes
de ma bande. Ndjélé avait rencontré durant son passage à
Paris (France), un garçon avec qui elle sortait à présent. On
savait tout de lui : il s’appelait Djack mais son petit nom était
Titito. Il était grand, musclé, intelligent, cultivé etc...
Lorsqu’elle nous montra les photos, la réalité était toute
autre : pour sûr, il était grand, n’empêche qu’il était au
demeurant plus grassouillet que musclé. Intelligent, il n’en
avait pas l’air. C’était là un peu l’avis de toute de la bande. Et
tout le monde sait bien ce qu’on dit quant au fameux adage
sur l’amour et la cécité. Mais notre copine en était
éperdument amoureuse et ça c’était le plus important. Pecco
ne s’étala pas sur ses vacances ennuyeuses à Tchibanga,
justifiant le fait qu’elle ait réussi dans une ville aussi petite
que Tchibanga à sortir avec deux personnes en même temps,
dont l’un était un des notables de la ville, et ce malgré les
trois autres avec qui elle sortait déjà sur Libreville. C’était là,
du Pecco bien craché.
Ogans nous raconta son séjour à Londres, entre les
petites Anglaises, les pubs et ses cours de langue qui lui
avaient été très profitables. Tchikaya nous avait révélé en
partie ses expériences : en effet il avait profité de ses mois de
vacances pour s’initier aux pratiques mystiques en passant la
majeure partie de son temps dans une forêt non loin de
Mouila auprès de Pygmées, qui lui avaient enseigné

66
énormément de choses, sur les capacités mystiques de l’être
humain. Il prétendait maîtriser à présent le voyage astral.
Puis en continuant son récit, l’ombre d’un instant, il
m’adressa un regard où je crus percevoir de la compassion
cela me fit froid dans le dos et me ramena à la fameuse nuit
dans la forêt et aux cauchemars que je faisais de plus en plus.
Quant aux autres cela les fit plus rire qu’autre chose. Samkey
et moi ne nous étalâmes pas non plus sur nos vacances. Si ce
n’est la fois où nous avions été en boîte. Les jours firent
place aux mois. À la maison il faisait bon vivre. Depuis
quelques mois en effet mon père avait plus ou moins
réapparu ; telle une hyène pour la charogne, il avait dû sentir
l’odeur de l’argent. Ainsi, et pour le plus grand bonheur de
ma mère et mes frères, il leur faisait l’honneur de temps à
autre de dormir à la maison. Bien entendu, à chacun de ses
départs chez son autre femme ma mère lui remettait toujours
un petit billet, car il ne travaillait toujours pas. Ma relation
avec cet homme s’arrêtait au respect pas plus, en raison de la
culture Africaine je me devais de le respecter. Mais cette fois-
ci, l’argent que j’avais gardé pour plus tard, et vu que notre
Mario7 de père était présent, je décidai de le garder pour moi.
Au fil des mois je me mis à le dépenser. C’était simple : tout
ce que je ramenais à la maison à savoir vêtements,
maquillage et autres accessoires étaient à nouveau justifiés
par ma relation avec « Ndjélé ». Les quelques sorties que
nous faisions étaient très souvent, pour ne pas dire tout le
temps, financées par Ogans et elle.
Le temps qui passe ne revient plus. Certains que nous
sommes à présent à deux mois de la fin des cours.
Personnellement, je savais pertinemment que mon passage
en classe supérieure n’était qu’une formalité. C’était
également le cas pour Tchikaya et Ogans. Ndjélé quant à
elle, était tout de même la fille de son père. Pecco savait
comment passer en classe supérieure. Ce n’était pas moi qui
7Mario : Expression congolaise (RDC), tirée de la chanson’ Mario’ du
défunt artiste franco, qui signifie être un gigolo.

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allais me permettre de la critiquer et encore moins la juger.
La seule personne pour qui c’était trop tard était
évidemment Samkey. Cela faisait un bon moment qu’il avait
décroché. Mais c’était également l’unique personne pour
laquelle je ne me faisais aucun souci. Il avait tellement de
ressources.
L’instant d’une virée en boîte avec ma bande, d’une prise
de tête avec ma mère et de réaliser que les jumeaux
marchaient, de revoir la galère et son cortège de problèmes
pointer son nez, c’était la fin de l’année scolaire et mes
prédictions se révélèrent exactes. Le temps qui passe ne
revient plus. Samkey s’en moquait, malgré nos conseils de
repartir l’année prochaine sur de nouvelles bases. Il avait
décidé d’arrêter l’école, et personne ne pouvait faire changer
d’avis un garçon comme Tessa.

68
Chapitre 15
Mes vacances

En conséquence, qui dit fin d’année scolaire dit départ en


vacances. Ainsi ceux qui avaient l’habitude de voyager,
voyagèrent et ceux qui avaient l’habitude de rester à
Libreville restèrent. Entre-temps ma mère mes frères et moi
fumes contraints de déménager, non pas pour une autre
maison plus grande mais pour descendre un peu plus bas
dans le mapane 2. Jusqu’ici, nous avions pu tant bien que
mal rester dans la maison de nos premiers temps à la
capitale. Mais là, notre situation était redevenue
extrêmement précaire. Nous en étions réduits à nous
entasser dans une pièce. Elle devait mesurer pas loin de sept
mètres carrés, faite de planches, de tôles premier prix, à la
vétusté de rigueur dans le mapane 2. À l’intérieur, un fil
électrique recouvert de graisse et de poussière passait entre
les chevrons du plafond de tôle, donnant sur une ampoule.
Plus bas, deux fils reliés à une prise tenaient grâce à la
rigidité de l’un et de l’autre, le sol quant à lui, était en terre
battue. Pour le mapane, c’était une grande chambre. Mais
tout aussi grande qu’elle pouvait l’être nous étions cinq à la
partager. Par ici cela était très banal ; on appelait ça les
réalités du pays. J’avais pourtant bien essayé de voir mon
oncle, mais toutes mes tentatives restèrent vaines. Un jour
lassé de me voir faire le pied de grue à son domicile ou à son
bureau, il me reçut dans son bureau Ce fut bref et sans
équivoque. Sans me regarder, il me tendit cent mille francs et
m’ordonna de ne plus jamais mettre les pieds à son bureau ni
à son domicile ! Effarée, je restais sans voix. Qu’allions-nous
devenir ? Que m’avait-il fait dans cette forêt au point de ne

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plus oser me regarder ? Les cauchemars que je faisais étaient-
ils liés à lui ? La tête emplie de questions, je quittai son
bureau. Ce fut également la dernière fois que je le vis. De
retour à la maison, je remis intégralement la somme à ma
mère. Il n’y avait cette fois-ci aucun risque qu’elle n’en
donne à notre père car il avait à nouveau disparu. Avec la
majeure partie de l’argent elle paya plusieurs mois de loyer
d’avance. En effet, le loyer de la chambre était de 15 000 F
par mois, eau et charges comprises. Un mois plus tard, elle
décida de se rendre au village où elle possédait un petit
terrain que son père lui avait laissé avant de décéder. Le
terrain se situait aux abords du grand marché d’Akoakam,
dans la ville d’Oyem. Pour la vente de ce terrain, l’accord de
Niha Meuzourah ne devrait pas être difficile à obtenir, vu la
situation qu’on vivait ici. La seule chose qui faisait douter ma
mère était la relation qu’elle avait avec son petit frère Pa
Nicongué. En effet, notre mère avait un frère et une sœur,
nés de la deuxième femme de notre grand-père. Ils ne
s’entendaient pas. Le petit frère de notre mère, brillant
étudiant diplômé, avait effectué dès l’obtention de son bac,
des études à l’étranger, payées par notre grand-père, grâce à
ses plantations d’arachides et les différents petits loyers qu’il
percevait à Oyem. Mais à son retour au pays, Pa Nicongué
ne chercha pas de travail. Il rentra plutôt dans une
dilapidation et appropriations des peu de biens que leur père
avait laissé, au détriment des autres membres de la famille,
bien aidé il faut le dire, par sa sœur Ma Meutcha, une adepte
des Ngangas8 et autres jeteurs de sorts. Déjà durant le vivant
de leur père, elle faisait appel à leurs pouvoirs afin de
mystiquement dominer leur père et la famille. Le jour du
départ pour Oyem arriva et ma mère accompagnée de ses
fils, prit la route à bord du véhicule de Pa Allogo. Juste avant
de partir, elle me remit vingt mille francs au cas où je
manquerais de quelque chose. J’aurai tant aimé voyager avec
8 Nganga : Appellation Gabonaise et Africaine pour définir un marabout,
tradipraticien, sorciers.

70
eux, revoir le village et surtout ma grand-mère, mais il n’y
avait plus assez de place dans le véhicule. Alors je restai seule
au quartier et heureusement avec Tessa. Nous passions nos
journées dans l’oisiveté la plus totale, à faire des kongossas 4,
à écouter la musique et à rire. Entre-temps, j’avais eu ma
mère au téléphone, sur le portable de Madame Mbadinga.
Comme elle s’en était doutée, son frère et sa sœur avaient
vendu son terrain. Aussi, Niha Meuzourah ayant de petites
économies, lui avait promit de l’aider mais à condition que
les garçons et elle restent un petit mois. C’était là un petit
chantage affectif car notre grand-mère nous aimait plus que
tout. Enfin une bonne nouvelle. L’autre excellente nouvelle
c’était que ma grand-mère allait me faire parvenir un peu
d’argent par l’intermédiaire de Pa Allogo. Après de si bonnes
nouvelles, j’étais d’humeur fêtarde et je décidai le soir même
d’accompagner Samkey dans une de ses sorties. J’avoue que
j’ai été un peu choquée de constater à quel point les jeunes
buvaient. Pour leur décharge, il n’y avait pas grand-chose à
faire quand on était jeune dans ce pays. Il est vrai que parmis
les boissons les moins chères, il y avait la bière locale qui
s’appelait : « Regab », ou communément appelée « Regardez
les Gabonais Boire ». Cette fois-ci, j’étais bien contente et
rassurée que Tessa fasse le mur (entre les garçons et moi) car
il m’avait emmenée dans deux ou trois bars où il avait
vraisemblablement ses habitudes et il y était très respecté.
J’avais l’impression que tous les voyous de la place s’y étaient
donnés rendez-vous. Ces lieux se ressemblaient tous : ils
étaient souvent très exigus avec un faible éclairage. Une très
forte odeur de transpiration venait vous accueillir dès que
vous y franchissiez l’entrée. Puis, lorsque le vent réussissait à
pénétrer dans cet enfer, c’était fréquemment accompagné
des effluves environnants : odeurs de joints et d’urine
fermetés à vous réveiller un mort. Le véritable constat que je
pus faire, c’était que les trois quarts des personnes qui étaient
présentes dans ces lieux, n’étaient pas des voyous mais tout
simplement des jeunes délaissés et méprisés par le système.

71
Ne dit-on pas que la plus grande richesse d’un pays, c’est sa
jeunesse ? Quel gâchis... Malgré tout, on passa une bonne
soirée. Il y avait de l’ambiance dans ces bars, entre les
bagarres, les discussions sous l’emprise de l’alcool, les défis
de danse, etc., on n’avait pas le temps de s’ennuyer.
Les jours passèrent et je n’avais toujours pas de nouvelles
de Pa Allogo, encore moins de ma mère. Les vingt mille
francs qu’elle m’avait laissé en partant n’avaient pas duré
bien longtemps. Cela faisait une semaine que je mangeais
chez madame Mbadinga. J’aurais bien pu continuer à le faire
mais elle quitta Libreville avec toute sa petite famille
quittèrent Libreville. Afin de se rendre dans sa province
d’origine, comme le faisait la majeure partie des citadins
durant la grande saison sèche, en été. Heureusement il restait
Tessa était mais il était autant que moi dans la galère. Je ne
pouvais plus faire de crédit chez Diallo, car en partant, ma
mère avait considérablement augmenté notre dette chez lui.
Il y avait bien un moyen de pouvoir prendre encore chez lui
de quoi manger et par la même occasion effacer la dette.
Mais, jusqu’à présent, je m’y étais refusée. Pourtant celui-ci
n’attendait que ça. Cela faisait presque une semaine que la
famille Mbadinga était partie et Samkey s’était absenté de
Libreville pour trois jours pour se faire un peu d’argent en
accompagnant l’un de ses cousins ; livrer de la marchandise
en province. Et toujours pas de nouvelles de Pa Allogo.

72
Chapitre 16
Mes visions

Ventre affamé n’a point d’oreilles. C’est ainsi, qu’après avoir


passé deux jours sans rien avaler à part un verre d’eau, qu’un
vendredi matin vers 11 heures, la mort dans l’âme et le
ventre vide j’allai trouver Diallo et acceptai la proposition.
Sans dire un mot mais l’air surpris et terriblement excité, il
referma la porte et les fenêtres de sa boutique. Il m’entraîna
à l’arrière du bazar et toujours sans dire mot, me déshabilla.
J’essayai d’exiger de lui de mettre un préservatif, mais il était
comme dans un état second. J’avais l’impression qu’il ne
m’entendait pas, je remarquai alors, que ses yeux étaient
devenus complètement rouges, certainement dû à son
excitation et ses frustrations passées. Son regard était attaché
à ma nudité. Alors je refusai et tentai de me rhabiller mais je
n’eus pas le temps de réaliser qu’il était nu. Sans autre forme
de procès, il me prit avec bestialité et mépris. Quand il eut
fini, je sentis son sperme chaud couler le long de mes
cuisses. Par une de ces chaleurs, allongée sur une natte pour
tout confort, dans l’arrière-boutique, fixant les tôles en guise
de plafond de cette insalubre bâtisse de planches rongées par
les mites et l’érosion due aux fortes pluies, où l’on pouvait
voir vadrouiller rats et cafards entre les différentes
marchandises. Je venais de me prostituer pour quelques
denrées alimentaires. Et j’en étais peu fière...
Le lendemain vers 10 heures du matin Tessa arriva, me
trouvant complètement groggy, assise devant notre masure.
Toute la nuit j’avais été en prise à de violents cauchemars. Et
cette fois-ci, je m’en souvenais. Je me rappelais par bribes ce
qui s’était réellement passé dans cette forêt. Ces visions

73
m’avaient semblé si réelles qu’elles ne pouvaient être que
véridiques. Paniquée, je racontai à Tessa ce dont je me
souvenais. C’était sortes de flashs dans lesquels, je vis tout
d’abord quatre femmes me déshabiller. La plus âgée examina
mon intimité, puis se retourna vers Pa Ro-nzébé à qui elle fit
un signe positif de la tête. Ensuite, les trois autres femmes
me lavèrent le corps d’un mélange d’eau, de plantes et
d’écorces d’arbres pris dans une bassine. Ensuite, elles me
recouvrirent de kaolin. J’entendais le joueur de cithare, qui
pendant ce temps-là, jouait de plus belle. Je ne ressentais
plus rien ; je n’arrivais même plus à parler. Précédée du
joueur de cithare et portée par ces femmes, on me conduisit
dans une plaine où se trouvait une multitude de personnes.
Elles semblaient toutes pareilles, vêtues de pagnes blancs
floqués de signes rouges et le corps maculé de kaolin. Une
partie de ces gens formait une sorte de haie, qui conduisait
sur un bandjà 9. À son entrée, un feu brillait de mille
flammes où venaient danser, à tour de rôle ou par petits
groupes, hommes et femmes, dont certains étaient en transe.
À l’intérieur du bandjà9, une assemblée de personnes, qui
semblaient être les doyens de leur confrérie, était assise sur
deux bancs parallèlement disposés dans le prolongement de
la longueur. En son centre, un grand espace donnait sur
l’autre extrémité, sur une sorte de trône à deux places où se
tenait mon oncle, accompagné de Pa Ro-nzébé. À leurs
pieds, se trouvait le totem que j’avais précédemment vu dans
la première case. Tout autour du totem, étaient disposées
différentes offrandes. Au centre même, une natte y était
installée, un pentagramme de sang avait été désigné sur le sol
de terre, entre le totem et la natte. Ensuite, c’était flou, les
flashs étant de moins en moins clairs. Mais la dernière vision
que j’eus me montrait allongée, nue sur la natte. Des rideaux
de raphia avaient été disposés de manière à ce que le reste de
l’assemblée ne puisse me voir. Il y avait juste la partie
9Bandjà : Temple traditionnel où se déroule initiation mystique ou autre
communion avec les esprits.

74
donnant sur le trône qui était ouverte. Et là, mon oncle vint
me rejoindre sur ma couche, il était à présent nu. Il
marmonnait quelques mots qui ressemblaient à des
incantations, et dès qu’il eut fini, un silence retentit. Puis,
sous le seul regard de Pa Ro-nzébé, il m’écarta les jambes et
me déflora. À chacun de ses va-et-vient, l’expression de son
visage changeait, jusqu’au moment où je ne distinguais plus
que le blanc de ses yeux. Je compris alors qu’il était rentré en
transe. À ce moment-là, je le vis se déchaîner sur mon corps,
me prenant par tous mes orifices. Soudain, je l’entendis
pousser un violent cri et je ressentis simultanément une
énorme déchirure au niveau de ma nuque. Puis, j’entendis à
nouveau la foule se déchaîner, accompagnée des tam-tams,
cithares et autres instruments. Voici de quoi été faites mes
visions cauchemardesques. Samkey resta sans voix l’air
inquiet me fit encore plus paniquer. Puis afin d’y voir plus
clair, il me proposa de m’emmener consulter une dame.
Cette femme était une tradipraticienne (Nganga 8), qu’il
connaissait et en qui il avait toute confiance pour avoir déjà
fait appel à ses services. Pour l’instant encore sous le choc de
mes visions. Je refusai et demandai à Tessa que l’on change
de sujet, espérant que plus jamais nous ne reparlions de cette
fameuse nuit. Ce soir-là, il comprit et n’insista pas. Les jours
qui suivirent, se déroulèrent dans une bonne ambiance.
J’avais pu faire quelques courses, chez Diallo (enfin, de quoi
tenir une petite semaine). Le petit voyage de Tessa lui avait
rapporté quarante mille francs. Cette somme nous permis de
sortir un peu du quartier. Malgré cela, l’ennui était
omniprésent dans notre mapane, et mes nuits étaient
inlassablement rythmées par de violents cauchemars avec
toujours les mêmes images. Alors qu’un matin je dormais
encore, Tessa débarqua pour m’annoncer que Pa Allogo me
demandait. Grande fut ma joie en remontant jusqu’à la
route, car je connaissais le but de sa visite. En plus il me
donnerait des nouvelles de ma mère, de mes frères et ma
grand-mère. Après les salutations d’usage, mon oncle ne

75
s’éternisa pas car il repartait le soir même à Oyem. Ma
grand-mère m’avait fait parvenir 30 mille francs. Je n’allais
pas tenir bien longtemps avec, mais c’était gentil de penser à
moi. Je sais bien que si elle avait pu faire plus, elle l’aurait
probablement fait. Quant aux nouvelles du reste de ma
famille, Pa Allogo m’annonça qu’ils allaient tous très bien
mais n’étaient pas prêts de rentrer. Et ce fut le cœur triste
que je regardai le véhicule de mon oncle s’éloigner, car
l’absence de ma petite famille commençait à me peser. Dieu
merci, Tessa était là. Toujours disponible pour moi, et
également très protecteur. C’était vraiment un grand frère.

76
Chapitre 17
Le départ de Ndjélé

Au cours de la journée une autre bonne nouvelle arriva : en


effet, Ndjélé avait appelé sur le portable de Tessa lui
annonçant son retour de vacance, et nous donnant rendez-
vous chez elle dans la soirée. Le soir venu nous nous
rendîmes, chez notre copine. Après quelques bavardages,
Ndjélé nous annonça qu’elle était rentrée, il y avait 3 trois
jours de cela mais qu’elle repartait le lendemain soir pour
Montpellier (France). Elle avait réussi, au vu de tous les
mouvements sociaux, et du malaise grandissant de la
population qui rythmaient l’ensemble du pays, à convaincre
ses parents de partir à cause du bruit plus qu’insistant qu’une
année blanche, se profilait Elle n’eut aucun mal à convaincre
ses parents du bien-fondé d’aller poursuivre ses études là-
bas. Elle nous avoua sans peine que sa véritable motivation,
était son Djack… Pour ma part, la déclaration de ma copine
me mit un coup au cœur. Elle le ressentait aussi car elle avait
également pour moi, une grande amitié. Nous nous prîmes
dans les bras et pleurâmes comme des madeleines, jusqu’à
l’intervention de Tessa. Très souvent, Tessa savait trouver
les mots qui apaisaient. Et, pour changer de sujet, afin de
nous remettre de nos émotions, elle prit un sac à côté d’elle
d’où elle sortit deux boîtes : c’étaient des téléphones
portables. Elle nous les avait ramenés de son voyage. Le
mien, était accompagné d’une puce, pour qu’elle puisse me
joindre dès son arrivée en France. C’était une sorte de
cadeau d’adieu. Je me remis instantanément à pleurer. Ndjélé
était si gentille. Tessa quant à lui, en avait déjà un, (même
vieux), et était plus content de la somme qu’il pourrait en

77
tirer. Aussi Ndjélé pour fêter son départ, nous invita au
restaurant et en boîte de nuit. La bonne nouvelle, c’était que
la personne qui allait nous accompagner tout au long de la
soirée, n’était autre que Kédja. La soirée se déroula dans une
très bonne ambiance. Kédja, était venu accompagné d’un
ami à lui, qui se prénommait Makang dit Titi et qui vivait à
Lyon. Il était très souvent, en vacance au pays, et habitait
chez Kédja. C’était un garçon qui, malgré son air de garçon
sympathique, poli et bien éduqué, avait des yeux qui
reflétaient le vice, à titre de preuve, j’appris un peu plus tard
dans la soirée qu’à Lyon, il tenait avec un autre de ses amis,
« un certain Joff », un sex-shop. Pour ma part, j’avoue qu’il
me faisait un peu peur. Mais Tessa, lui au contraire, était très
intéressée par l’activité de Makang, enfin surtout par ses
différents produits. Puis, après le resto, nous allâmes dans
l’un des coins les plus branchés de la place. C’était un pub,
« Le Nok » : la décoration, l’agencement, les salons… tout
dans cet endroit était beau. La seule fausse note, c’était le
patron; apparemment, c’était un ami de Ndjélé, Kédja,
Makang, et même Tessa, (enfin pour ici, c’était « le grand
Samkey »). En effet, le patron du Nok, s’appelait Tang. Petit
et grassouillet, il se croyait irrésistible. Le genre d’individu,
qui ne devait avoir les faveurs d’une fille qu’à cause
seulement de son statut. L’alcool coulait à flot : C’était la
première fois, que je buvais du champagne, et j’aimais ça !
Tout au long de la soirée, Makang n’arrêta pas de me
draguer. En vain car je n’avais d’yeux que pour Kédja. Quant
à lui : il ne me calculait pas même pas. Mais plus tard il me
proposa de nous (Tessa et moi), accompagner à l’aéroport le
lendemain afin de faire une surprise à Ndjélé. Proposition
que j’acceptai avec joie et pour ce faire, je lui remis mon
numéro de portable. Je n’en parlai pas de suite à Tessa, car il
était trop soul. J’avoue que moi aussi, ma tête commençait à
tourner. C’était comme si les bulles de champagne
frémissaient dans ma tête… ou était-ce l’effet Kédja. Après
s’être bien amusé, et avoir dansé et bu, la soirée prit fin.

78
Lorsque Kédja nous déposa au quartier, cela donna encore
lieu à une scène de larmes entre mon amie et moi. Tessa
quant à lui durant le chemin entre le pub et le quartier
retrouva un second souffle. Comme s’il n’avait pas bu de la
soirée, et nous exhorta tout au long du chemin, à continuer
la fête. Ainsi, il profita du retour en ville des autres, pour
continuer la soirée. Pour ma part, je trouvai le sommeil assez
rapidement certainement grâce à l’alcool. Mais, avec un
sentiment partagé de grande tristesse, dû au départ de ma
grande copine Ndjélé, et de grande excitation en sachant que
dans quelques heures j’allais revoir Kédja. La nuit fut courte
et 13 heures arriva vite, très vite. Il est vrai que je m’étais
couchée à cinq heures du matin, croisant les premiers
travailleurs, qui eux commençaient leur journée. Ma nuit
avait été bonne, sans cauchemars pour une fois, peut-être
grâce à l’alcool. Je passai dans un premier temps chez Tessa
sans pour autant réussir à le réveiller. Un petit du quartier
m’avait déjà prévenu que le grand Samkey était rentré au
petit matin et ce dans un état d’ébriété très avancé. Comme
je m’ennuyais, je passai le reste de l’après-midi à découvrir
mon portable. J’en avais enfin un. Mais, malgré la joie et le
plaisir que j’avais à le découvrir, un sentiment de tristesse
m’habitait car mon amie partait dans quelques heures.
L’avion de Ndjélé était prévu pour 20 heures, mais il nous
fallait arriver bien avant si nous voulions lui dire au revoir,
avant qu’elle n’embarque. Il était à présent 17 heures, et
Kédja ne m’avait toujours pas appelée. Peut-être que lui aussi
dormait, tout comme Tessa ? Plus les minutes passaient,
moins j’avais d’espoir d’entendre mon portable sonner pour
la première fois.
Et le temps passait toujours, ne me laissant rien percevoir
de bon… Quand soudain, il se mit à sonner ! Ce n’était pas
Kédja, mais Makang ! Il me demanda de lui indiquer le
chemin pour venir me prendre. Car m’expliqua-t-il, Kédja
dormait encore et nous rejoindrait directement à l’aéroport.
Puis après plusieurs appels pour le guider, il arriva enfin.

79
J’avais essayé une nouvelles fois de réveiller Tessa, mais sans
succès. Alors, j’embarquai à bord du véhicule conduit par
Makang. À notre arrivée, Ndjélé était déjà là. Elle fut très
étonnée de me voir, surtout en compagnie de Makang. Elle
était accompagnée de ses parents à qui elle me présenta pour
la première fois, ils connaissaient déjà bien Makang et ce
depuis fort longtemps. J’étais très impressionnée de les
rencontrer. À ma grande surprise ses parents me saluèrent
avec beaucoup de chaleur. Cela me déstabilisa et me gêna un
peu. Je ne m’attendais pas à une telle sympathie, de la part de
ce haut dignitaire et de son épouse, surtout, envers une fille
des mapanes 2 comme moi. Mais Ndjélé leur avait
certainement dit que j’étais sa grande amie. Cet accueil me
réchauffa le cœur malgré la tristesse de la voir partir. Puis
une bonne heure après, Kédja arriva. Il faillit rater Ndjélé au
moment de l’embarquement. Il eut à peine le temps de saluer
son oncle et sa tante, (c’était le cousin de Ndjélé), que le dur
instant des adieux s’imposa. Après d’éternels pleurs entre
mon amie te moi, ce fut le cœur lourd que je la regardai
s’éloigner…

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Chapitre 18
Si tu continues sur le chemin
de : « je m’en fous », tu vas te retrouver
au village de : « si je savais »

Après avoir pris congé des parents de Ndjélé, nous


repartîmes en direction de la ville. Nous roulions depuis dix
bonnes minutes, quand soudain Kédja me proposa de faire
un tour chez lui, afin d’y prendre un verre. J’acceptai avec
joie sa proposition, je n’arrivais pas à y croire. Kédja
m’invitait à prendre un verre… nous roulâmes et arrivâmes
dans une somptueuse villa. Les parents de Kédja n’étaient
pas présents à Libreville. C’était donc lui le maître des lieux,
gérant d’une main de fer, ses petits frères et sœurs dont il
avait la responsabilité. Après m’avoir présenté à ses frères,
sœurs, cousins et cousines, (il y avait bien là une dizaine
d’enfants) qui à peine faisaient attention à nous, car trop
occupés à jouer. Nous atterrîmes dans magnifique salon, en
sol de marbre. Une forte odeur de cigare noue accueillit et
deux autres cousins de Kédja regardaient des clips défiler sur
l’écran, tout en discutant. En dessous de ce magnifique
écran, il y avait également un billard, donnant sur un énorme
canapé d’angle en cuir de buffle. Cela donnait à la pièce une
ambiance un peu cosy, avec son faible éclairage. Kédja me
présenta ses cousins, Tony et Kemp. Ils me semblèrent déjà
un peu éméchés par la bouteille de Chivas, qui leur faisait
face, ou était-ce par le joint que Kemp tenait dans sa main ?
Les premières minutes, j’eus un peu de mal à me faire à toute
cette fumée. Mais, après les deux ou trois verres de Martini
blanc, je m’y accommodais rapidement. Qui plus est, ils

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s’étaient tous mis à présent, à fumer joints sur joints,
m’invitant au passage à essayer chaque nouveau joint roulé.
L’ambiance était sympathique mais je regrettais un peu que
Tessa ne soit pas présent. Lui qui aimait tant les joints et
l’alcool, aurait été ici au paradis. Cela faisait trois bonnes
heures que nous étions en train de boire et, j’avoue que le
Martini m’avait bien enivrée. Puis, un ou deux verres plus
tard, je demandai à Kédja de bien vouloir me montrer les
toilettes. Il s’exécuta et me guida. Nous étions à présent dans
un vaste et long couloir. Quand soudain, sous l’effet de
l’alcool je me retournai avec fougue pris sa tête entre mes
mains et l’embrassai. Il me rendit mon baiser et ce fut pour
moi un moment magique. Il me proposa ensuite de passer la
nuit avec lui… Tout se bousculait dans ma tête. J’avais du
mal à réfléchir, l’alcool m’embrouillant le cerveau. Était-il lui
aussi amoureux de moi, ou voulait-il simplement coucher
avec moi comme m’avait prévenu Tessa ? Mais je n’avais pas
le cœur à la réflexion. J’étais si éprise de lui. J’avais tellement
rêvé de ce moment. Et n’avais-je pas droit moi aussi, à un
peu de bonheur ? De ce fait, je décidai de n’écouter que mon
cœur, guidée par mes sentiments pour Kédja.
Après un dernier baiser, Kédja me laissa devant la porte
des toilettes et alla rejoindre les autres. Puis, quelques
minutes plus tard, j’allai à mon tour rejoindre les garçons.
Les regards et autres petits sourires en coin me gênèrent un
peu. Mais dès que je croisais le regard de mon bien aimé, cela
n’avait plus d’importance. J’étais à présent assise à côté de
Kédja, posant ma tête sur son épaule. Je vivais là un véritable
moment de bonheur, collée à lui, me laissant bercer par la
musique des clips et son odeur du parfum. Entre-temps,
Makang avait remis son sujet favori sur la table : à savoir le
sexe. Chacun y allait de ses commentaires ; c’était assez
salace. Puis une bonne heure après, grand Tony (ici tout le
monde l’appelait ainsi, ou ya Tony), succombant à la
douceur de ce cuir de buffle s’endormit. Kemp quant à lui,
semblait être perdu dans ses pensées bien alimentées par le

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Chivas et les joints. Makang quant à lui, était allé jouer aux
jeux vidéo avec les petits. Pendant ce temps, Kédja et moi
entre deux gorgées (pour moi) et deux bouffées de joint
pour lui, passions notre temps à nous bécoter. Il avait même
réussi à me faire fumer un peu moins de la moitié d’un de
ses joints. Je crois, qu’à cet instant-là. Je me sentais vraiment
bien dans ses bras. Si j’avais dû choisir le moment de ma
mort, ç’aurait été celui-ci, tant je me sentais aimée. Ensuite il
me demanda de le suivre dans sa chambre… J’eus un peu de
mal à marcher jusqu’à sa chambre mais tel un prince
charmant il me porta jusqu’à elle. Après m’avoir
délicatement posée sur son vaste lit, il mit de la musique et je
crus reconnaître la voix du grand Barry White. C’était
vraiment magique ; il était si doux, si prévenant, si
attentionné : il me déshabilla avec douceur et sensualité.
Puis, à son tour se dévêtit. Ensuite nu il alluma un joint et
tout en fumant, il contempla ma nudité. Déposant ici et là,
quelques caresses buccales et manuelles, qui me touchaient
au plus profond de mon être. À ce moment précis, je me
sentis fondre… L’humidité envahit pour la première fois
mon entrejambe je laissai libre cours à tous mes sens. Et
dans le plaisir le plus parfait, Kédja me prit avec la plus
grande des délicatesses à tel point qu’au bout de quelques
minutes, j’atteignis pour la toute première fois l’orgasme…
Cette sensation déchira mon être de plaisir, suivie de très
peu, par la jouissance virile de Kédja. J’aurais tant aimé qu’il
jouisse en moi ; mais arrivé au point de non-retour, il se
retira et éjaculant sur mon ventre. Étant encore sous l’effet
de l’onde de choc qui venait de me traverser, je ressentis un
léger vertige. Puis à cet instant, je voulus me réfugier dans les
bras de Kédja. Mais sa réaction fut brutale et
incompréhensible : il me repoussa avec violence. Puis, il se
redressa changea de CD et mit du rap, tout en se roulant un
nouveau joint. À cet instant, la porte de la chambre s’ouvrit.
Dans l’encadrement je reconnus sans peine, le crâne dégarni
de grand Tony. Il était suivi des deux autres (Makang et

83
Kemp). Par réflexe, je couvris ma nudité avec le drap, mais
Kédja me l’arracha avec vigueur. J’étais effrayée, incapable
de réfléchir. Puis, en moins de temps qu’il ne faut pour le
dire, ils étaient tous nus, leur verge pointant dans ma
direction et passant ici et là leurs mains sur ma nudité. Je
hurlai et tentai sans succès de me dégager. À ce moment
précis, Kédja augmenta le volume de la musique, pour
couvrir mes cris. Mais voyant que je ne me calmais pas,
Makang me mit deux violentes gifles tout en me menaçant
du pire.
N’opposant plus aucune résistance, je me résignai, ne
criant plus. La seule chose que je n’arrivais pas à contrôler,
c’étaient les larmes qui intarissablement coulaient le long de
mes joues. C’est dans cet état misérable qu’ils me violèrent
dans un premier temps collectivement, puis ensuite entre
deux joints, chacun à tour de rôle, ou par groupes de deux :
de ma bouche à mon entrejambe, en passant par ma poitrine
et mon rectum. J’avais le corps couvert de leurs différents
spermes, dégageant une forte odeur me soulevant le cœur. Je
n’avais à présent qu’une seule envie : celle de mourir…
Cela avait duré une bonne partie de la nuit au moins
jusqu’à cinq heures du matin. Rassasié par l’orgie, Kédja
m’ordonna de me rhabiller et me conduisit jusqu’à l’entrée
principale de la maison. Puis toujours sans m’adresser la
parole, il mit dans ma poche, telle une prostituée, un billet de
5 000 F et ordonna à son veilleur de nuit de me mettre dans
un taxi. Dans la voiture qui me ramenait chez moi, mes
larmes ne cessèrent de couler. Comment avais-je pu être si
naïve ? Et là, les mises en garde passées de Tessa
résonnèrent comme une sorte de cloche à mes oreilles.
Comment avais-je pu croire qu’un garçon comme Kédja
pouvait s’intéresser à une fille des mapanes comme moi ?
Devrais-je en parler à Tessa ou même à Ndjélé ? Mais à cette
dernière question, la réponse s’imposa à moi. À mon arrivée
au quartier, Tessa se trouvait là, assit devant l’entrée de notre
masure m’attendant de pied ferme. Me voyant les cheveux

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ébouriffés et les joues ruisselantes, il comprit de suite qu’il
m’était arrivé quelque chose. Pris de panique, il s’avança vers
moi m’auscultant du regard, afin de déceler sur mon corps
une quelconque blessure. Puis, il m’exhorta à lui raconter ce
qui m’était arrivé. C’est ainsi que, tout en m’effondrant en
pleurs dans ses bras, je lui racontai tout. De l’instant où
Kédja me proposa de venir nous chercher. Jusqu’à la
fameuse orgie… Tessa essaya comme à son habitude de
trouver les mots pour me réconforter. Mais il n’y parvint
pas, lui-même étant très affecté par ce qui venait de
m’arriver. Dans sa voix, je percevais un sentiment de colère
envers moi, pour ne pas l’avoir écouté et de rage contre
Kédja et sa bande. Bien entendu il devait culpabiliser de
n’avoir pu se réveiller. Kédja étant un fils de bonne famille,
dont les parents avaient le bras long, il était intouchable ou
du moins, par de petites gens comme nous... Et cela faisait
également partie des réalités du pays…

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Chapitre 19
L’année de mon bac

Les jours firent place aux semaines, ne me laissant rien


percevoir de meilleur pour mon avenir. Même le retour de
ma petite famille n’arrangea rien à mon désarroi. Comme ma
mère me l’avait tantôt annoncé, il y avait belle lurette que
son petit frère Pa Nicongué, avait vendu son petit bout de
terrain. Heureusement pour nous, notre grand-mère lui avait
donné quatre cent mille francs, toutes ses économies. Cela
nous permit d’assurer encore plusieurs mois de loyer et de
faire face à la rentrée scolaire et autres charges. La rentrée se
déroula presque comme les autres années. Mais cette année,
il n’y avait plus Ndjélé et Samkey. Même Ogans avait été
envoyé en France, suite à cette rumeur d’année blanche. Et
nous étions dans l’année du bac. Tous ceux dont les parents
avaient les moyens, avaient quitté le pays. Pecco quant à elle
était bien là, mais au fil des semaines elle se détacha de ce qui
restait de notre bande. Elle avait rejoint un autre groupe de
fille, avec qui le courant n’était jamais passé. Donc il ne
restait plus que Tchikaya et moi. Nous nous serrions
d’avantage les coudes puisque seuls. Malgré le mal-être qui
depuis quelque temps m’habitait, c’était pour moi un vrai
bonheur d’être avec lui. C’était un garçon très intelligent, et
cultivé. Il ressentait une grande soif de connaissances et
c’était impressionnant. Je pense que si on lui laissait sa
chance en lui donnant des moyens de réussir il irait loin.
Notre solidarité aidant, nous étions devenus très proches.
Ces amitiés, (Tessa et lui), me permirent quelquefois de me
sentir mieux. J’en arrivais même à vouloir me confier
également à Tchikaya, mais je n’en fis rien. Au lycée j’avais

87
Tchikaya et à la maison, Tessa. Ce dernier vivait de ses petits
deals par ci, par-là, parlant toujours du nouveau deal du
siècle sur lequel il était. Tchikaya venait très régulièrement
passer du temps avec nous au quartier. On avait également
assez souvent Ndjélé au téléphone, et tout se passait bien
pour elle, dans le meilleur des mondes. Elle semblait être
heureuse avec son Djack, donc, je l’étais pour elle, même si
je l’avoue, elle me manquait beaucoup. Plus l’on avançait
dans l’année, plus les cours étaient de plus en plus durs. Mais
j’étais très souvent malade et avais perdu un peu de poids.
Aussi, je mis cela sur le compte du stress qui m’habitait.
Durant les vacances de noël, j’essayai de me reposer un
maximum, afin d’attaquer la nouvelle année, en pleine
forme. À la maison, mes frères se portaient bien ; Allogo
était très content de ses nouveaux amis de l’école. Notre
mère n’ayant toujours pas trouvé de travail, accepta la
proposition de Madame Mbadinga de faire du commerce.
C’est ainsi qu’elle prit le reste de son argent, et commença à
vendre fruits et légumes au petit marché tout comme son
amie. C’était assez pratique pour elle, car situé à moins d’un
kilomètre de la maison. Aussi tous les matins aux aurores,
elle rejoignait Madame Mbadinga, et elles cheminaient
ensemble. Heureusement pour elle, elle pouvait laisser les
jumeaux chez les Mbadinga car parmi ses enfants encore
présents chez eux, il y avait une de leur fille, Olivette. À
peine âgée de quinze ans, elle fut contrainte d’arrêter les
cours car elle était tombée enceinte et avait accouché durant
les vacances au village. Étant à la charge de ses parents, le
père du petit n’étant qu’un lycéen. Qui avait disparu dans les
méandres Librevilloises, elle avait prénommé son magnifique
garçon Rhasse, prénom ordinairement attribué aux filles.
Espérant, que cela n’influe pas sur ses préférences futures.
Ainsi étant, ma mère n’avait pas à se trimbaler les jumeaux
jusqu’au marché comme étaient contraintes certaines mères,
à faire passer à leurs enfants toute une journée au marché,
souvent à même l’asphalte, subissant pollutions et autres

88
différents changements climatiques, étant à la merci d’abris
précaires. Voilà ce que ma mère avait évité aux jumeaux,
grâce à Olivette. Cela faisait partie des bonnes choses dans le
mapane 2, il y avait une sorte de solidarité.
Puis début janvier, l’année scolaire reprit ses droits,
accompagnée des sempiternels vœux de bonne année. Les
cours quant à eux devenaient de plus en plus durs, malgré
l’année blanche qui était à présent aux portes de tous les
établissements d’enseignement du pays. Même Tchikaya,
d’ordinaire si calme et maître de lui, commençait à montrer
quelques signes d’inquiétude. Il est vrai que pour les gens
comme nous, c’était la seule issue pour prétendre à une
meilleure vie. Et un garçon comme lui, méritant mieux que
personne de réussir. Nos dirigeants ne pouvaient vraiment
pas réaliser les dommages collatéraux qu’entraînerait une
année blanche leurs enfants étant partis à l’étranger. Et
c’était bien là, une belle illustration des paradoxes et
injustices dont le peuple était très souvent la victime
désignée.
C’est ainsi que quelques semaines plus tard, après
plusieurs tentatives infructueuses auprès du gouvernement,
de la part des syndicats pour sortir de la crise, on décréta
année blanche. Cette décision tomba dans les chaumières tel
un couperet entraînant ici et là différentes manifestations à
travers tout le pays, bientôt rejointes par l’ensemble des
corps de métier cela reflétait un malaise profond de
population. L’on put assister durant presque deux mois à
d’impressionnants mouvements de contestation. Mais, c’était
sans compter sur l’aveuglement et l’entêtement du régime.
Aussi, fort de ses quelques décennies d’expériences, dont le
zèle de ses forces dites de l’ordre et quelques corruptions
plus tard, les mouvements sociaux, s’estompèrent aussi vite
qu’ils étaient apparus. Hormis un ou deux, dont celui de
l’enseignement. En conséquence pour nous, les carottes
étaient cuites, notre année resta bien blanche.

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À cette nouvelle Tchikaya sombra dans une déprime
considérable. Lui qui avait mis tant d’efforts dans l’obtention
de son bac, avait l’impression que tous ses sacrifices avaient
été balayés d’un trait. Quant à moi, je n’avais ni l’ambition ni
les mêmes espoirs de mon ami. Il est vrai ; qu’avec tout ce
qui m’était arrivé ces dernières années… Il m’était difficile
de me projeter dans l’avenir. J’étais déjà bien préoccupée
quant à savoir de quoi demain serait fait…

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Chapitre 20
Les aveux à ma mère

Obligée de n’être que cantonnée au quartier, mes journées se


limitaient aux tâches domestiques et à la surveillance de mes
petits frères. Quant à mes nuits, elles étaient ponctuées de
cauchemars. La seule chose qui me réjouissait un peu était de
voir Tessa plus souvent que d’habitude, car depuis quelque
temps déjà, il n’habitait plus seul. Il partageait en effet sa
chambre avec un de ses frères (cousins), venu tenter sa
chance en ville. Fraîchement débarqué du village, il se
prénommait Apis. Il me rappelait beaucoup moi, débarquant
pour la première fois à la capitale, émerveillée par toutes les
nouvelles choses. Du coup, dès le matin, tel un explorateur,
il arpentait les rues de Libreville. Le soir venu, il nous faisait
part des lieux qu’il avait découverts. Il était vraiment fort
sympathique, très respectueux et d’une bonté inégalable.
Au fur et à mesure des semaines passées ensemble, nous
formions une sorte de bande, composée de Tchikaya, Tessa,
son frère Apis et moi. Nous passions nos soirées à nous
amuser et à rire, remplis d’allégresse. Pour ma mère,
l’excitation des premiers jours de marché avait rapidement
fait place aux réalités. Elle se rendit vite compte en effet, que
la vie de marchande de fruits et légumes ne rapportait
presque rien. Par conséquent je recourrais de plus en plus à
la « solution Diallo » Le pire était que je le faisais à présent,
sans aucun état d’âme... Un peu comme un boulot…
jusqu’au jour, où ma mère se rendit compte que cela faisait
un petit moment qu’elle n’avait pas fait les courses. Vers
22 heures, un soir que nous étions assises elle et moi devant
notre masure, elle me demanda d’un ton inquiet de lui

91
expliquer comment j’arrivais à rapporter ces provisions qui
jamais ne diminuaient. Je tentais tout d’abord de lui faire
croire que j’avais conservé quelques économies, de l’époque
de la cérémonie des jumeaux. Mais elle n’en crut rien.
L’événement étant trop ancien, je n’avais pu selon elle,
garder un centime. J’essayai ensuite de lui faire croire que
c’était Ndjélé qui, de temps à autre m’envoyait un peu
d’argent. J’avais presque réussi à la convaincre, quand
soudain elle me demanda, de lui montrer les reçus des
différents Western Union que je prétendais avoir reçus.
Tremblant qu’elle ne découvrît le pot aux roses, je rentrai
dans la chambre et fis semblant de les chercher. Mais elle
n’était pas dupe, sentant le poids de mensonge sur mes
maigres épaules. De manière incompréhensible, elle se mit à
me frapper avec une brutalité dont jamais elle n’avait fait
preuve auparavant. Rageant, pleurant, elle m’inonda
d'insultes plus méprisantes les unes que les autres. La
violence de ses coups et de ses injures, mélangée à mes
hurlements de douleur, ameutèrent bientôt tout le voisinage.
Tessa ayant déjà essayé sans succès, de calmer ma mère, était
allé réveiller Madame Mbadinga, seule personne qui pouvait
lui faire entendre raison. Mais cette dernière avait eu du mal
à maîtriser ma mère tant sa colère était forte. Après l’avoir
calmée, Madame Mbadinga la ramena chez elle. Vingt
minutes après, ce fut au tour d’Olivette de venir me
chercher. Celle-ci pria Tessa de garder mes frères, qui
s’étaient réveillés, affolés par les cris de ma mère. Dès que je
franchis le pas de ma porte, ma mère réessaya de me battre.
Mais cette fois-ci, ce fut Monsieur Mbadinga qui lui-même
s’interposa. Imposant à ma mère de se calmer une nouvelle
fois d’un ton rude, Mme Mbadinga nous pria de nous
asseoir. Ils connaissaient déjà la version de ma mère, et me
demandèrent d’expliquer la mienne.
Je n’osai parler ; tout d’un coup le bruit du vol des
moustiques sifflant l’air et fouettant mes oreilles eut l’air
tellement imperceptible, le silence tellement oppressant, les

92
regards tellement insistants, autoritaires que je me mis à tout
raconter d’une seule traite. Ce jour tant redouté depuis
l’hôpital où j’avais su que je n’avais pas tout à fait convaincu
ma mère était enfin arrivée.
Malgré les sombres révélations, je ressentais un vif
sentiment de libération ; cela faisait trop longtemps que cela
me rongeait. Il était à présent vingt-trois heures quand, sous
mon intarissable flot de larmes, je me mis à tout narrer.
Aucune des personnes présentes n’osait interrompre mon
récit tellement il était poignant. Petit à petit, je me sentis
légère comme un papillon. Dans ma précipitation à vouloir
tout dire, je ne leur épargnai rien de tout ce que j’avais subi :
de la fellation faite à mon oncle, en passant par ma fameuse
nuit en forêt, de mes cauchemars, de la première fois où je
fus obligée de coucher avec Diallo. La seule chose que je
leur dissimulai fut le viol collectif dont j’avais été victime.
J’avais peur que cela ne retombe sur Ndjélé, censé me
protéger. Ce n’est que vers une heure du matin que j’achevai
mon sombre récit, autour de trois paires d’yeux totalement
incrédules.
Pendant dix longues minutes qui me parurent
interminables, un silence pesant avait envahi la pièce. Je
n’avais même pas remarqué qu’au fil de mon histoire, ma
mère et Madame Mbadinga s’étaient mises à pleurer. Quant à
moi, exténuée, complètement vidée, j’étais soulagée de
m’être débarrassée de ce lourd et terrible fardeau. Ma mère
se leva et me prit dans ses bras. Elle me demanda pardon
pour tout le mal que j’avais subi. Elle se sentait si coupable
de ne s’être rendu compte de rien durant si longtemps. Puis
ce fut au tour de Mme Mbadinga de sangloter dans mes bras.
La seule personne qui n’en fit rien, ce fut Olivette à qui je
semblais à présent faire peur. Ma mère décida alors que dès
le lendemain matin, elle et moi, nous nous rendrions chez
son frère pour qu’il s’explique. C’était là, pour moi, une
épreuve que je ne pourrais supporter. Je suppliai ma mère de
m’épargner cet entretien. Dans un premier temps, elle refusa.

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N’eut été l’intervention prodigieuse et intelligente de
Monsieur Mbadinga, lui expliquant que ce genre de sinistre
personnage ne reconnaîtrait jamais les faits. Il proposa plutôt
à ma mère, de chercher un bon nganga 8 à fin de réellement
savoir ce qu’il avait bien pu me faire dans cette forêt. À cet
instant précis, ma mère sembla totalement perdue, ne
sachant plus quoi faire. C’est alors que Madame Mbadinga,
adepte des églises éveillées, forte de la vérité vraie de sa
religion judéo-chrétienne, proposa à ma mère de m’emmener
dès le lendemain dans l’église où elle avait ses habitudes, afin
qu’avec l’aide du pasteur, des frères et sœurs en Christ, l’on
puisse trouver une solution divine à ces maux. Tout le
monde finit par approuver et voter la résolution céleste,
hormis monsieur Mbadinga qui, partageant mon opinion,
n’accordait aucun crédit à ce genre d’église que l’on pouvait
décrire ici et là comme étant des indicateurs de misères,
habilement pilotées par de soi-disant pasteurs
autoproclamés. Ainsi le rendez-vous fut fixé pour le culte du
lendemain soir à 18 heures.
Exténuée, je n’eus aucun mal à m’endormir et cette nuit-
là, je pus réellement jouir du sommeil du juste.

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Chapitre 21
L’église éveillée

Comme à son habitude ma mère se leva aux aurores. Puis,


juste avant de partir, elle me serra très longuement dans ses
bras et sans dire un mot, franchit le seuil de la chambre. La
journée se déroula bien malgré l’angoisse que j’éprouvai face
à la fameuse visite chez le pasteur. Qu’allait-il en découler ?
Ce n’est que vers dix heures que Tessa débarqua telle un fou
furieux. Il s’excusa tout d’abord de ne pas s’être réveillé plus
tôt, puis rentra très vite dans le vif du sujet me harcelant de
questions. Le fait qu’il soit accompagné de son frère me
gêna. Mais bon, il devait certainement bien être au courant
pensai-je. Qui plus est, si Tessa s’était permis de venir avec
lui c’était qu’il avait confiance en lui. Aussi relatai-je tout ce
qui s’était passé chez les Mbadinga et le rendez-vous à
l’église.
Ma mère et Madame Mbadinga rentrèrent plus tôt du
marché que d’habitude, ce qui ranima mon inquiétude. Trois
quarts d’heure plus tard nous nous retrouvions devant les
portes du temple. Elles me prièrent d’attendre devant l’église
en attendant de parler au pasteur ; puis, une trentaine de
minutes après, elles revinrent précédées de celui-ci. Nous
commençâmes la cérémonie à l’intérieur de l’église : en très
peu de temps, je fus vite entourée d’une petite dizaine de
frères et de sœurs en christ. Tel un mouvement de vague je
me retrouvai dans le prieuré, mais cette fois-ci, entourée de
plus d’une trentaine de personnes. C’est alors que le pasteur
annonça à l’assemblée, les maux qui m’avaient conduite ici.
Ensuite, l’on m’emmena dans une petite pièce adjacente à la
principale. À l’intérieur, ça ressemblait plus à un petit

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débarras : on y trouvait aussi bien des piles de livres (bibles
et autres), que des instruments de musique. Des bidons
d’eau, des vêtements blancs et quelques vieilles chaises
jonchaient le sol Puis, l’on me pria de me dévêtir afin de
passer une de ces tenues blanche Tout en m’exécutant, je
trouvai cela un peu bizarre, mais je savais que je n’avais rien
à craindre. Ma mère était là ainsi que Madame Mbadinga et
surtout, n’étais-je pas dans la maison du seigneur ?
À mon retour, le pasteur me demanda de raconter devant
toute l’assemblée, ce qui m’était arrivé. Malgré la honte et la
gêne, je dus à nouveau relater tous les faits devant cette
bande d’inconnus qui ponctuait chaque fin de mes phrases
par des onomatopées.
C’est alors que le pasteur demanda à ses fidèles d’entamer
une série de prières qui selon lui, devaient lui permettre de
vaincre le ou les démons, qui toujours selon lui, m’habitaient.
Après une bonne heure de prière, il posa sa main droite sur
mon front et se mit à voix haute à exhorter les démons à
sortir de mon corps, au nom de Jésus Christ notre sauveur.
Sous la pression de cette main si forte et de cette voix si
passionnée et puissante, je commençai à ressentir une vive
douleur dans mon crâne. J’avais l’impression d’avoir la tête
dans un étau, tant elle me faisait mal. Aussi, plus il pressait sa
main brûlante sur mon front, plus j’avais mal, et pliais sous le
poids de ma douleur. Lui devait interpréter ce dégagement
comme un point positif dans son combat contre le mal. Cela
dura une bonne partie de la soirée. Vers 21 heures, il mit fin
à mon supplice. Toutefois, et ce afin de mieux asseoir la
protection divine, il nous remit deux petits livrets de prières
que lui-même avait écrits en nous expliquant comment nous
devions en faire usage. Il indiqua leur prix à ma mère. Puis
après nous être acquittés de cette dépense, ma mère et
Madame Mbadinga se confondirent en remerciements. À
notre arrivée au quartier, nous retrouvâmes Samkey et Apis
qui gardaient mes petits frères. Samkey quant à lui, était en
pleine dispute avec un couple voisin. C’était les Meng : lui se

96
prénommait Hypo et sa femme Ma-ané-crite. Hypo, lui disait
à qui voulait l’entendre, qu’il avait travaillé dans la
compagnie aérienne nationale AIR GABON, mais rien
n’était moins sûr. Sa femme, quant à elle, ne travaillait pas, et
passait toute la journée à jaser et à rechercher tous les
kongossas 4 du quartier, afin non seulement de pouvoir
parler le soir avec son mari et surtout le week-end avec ses
sœurs venant lui rendre visite. C’est pourquoi, personne ne
les fréquentait dans le quartier leur réputation les précédant.
Ils aimaient tellement critiquer les gens, que dans le quartier,
le bruit courait qu’on les avait même surpris à dire du mal de
leurs propres enfants. Et c’était bien là le sujet de leur
dispute : Ma-ané-crite était venue voir Samkey afin d’avoir
des informations sur mon problème. Celui-ci l’avait
rembarré avec sa « gromologie » escortée d’injures. Le mari
de Ma-ané-crite étant venu prendre le parti de sa femme, cela
avait vite dégénéré. Après avoir calmé tout ce petit monde,
l’on rentra. Quant à moi, après avoir raconté à Samkey et à
Apis la séance à l’église j’allai me coucher sans manger, car
j’avais trop mal au crâne et au dos à force de m’être autant
contorsionnée. J’avoue, que je n’avais accordé aucune
crédibilité à ce pasteur autoproclamé et à toutes ses
invocations et affabulations. Mais au fil des jours et des nuits
qui suivirent, je reconnus que je me portais mieux et surtout
que je ne faisais plus de cauchemars. Ensuite la vie reprit son
cours : notre mère toujours dans son marché, et moi à la
maison avec mes frères, Tessa et Apis. À l’occasion,
Tchikaya passait de temps à autre, toujours autant déçu
d’avoir perdu une année scolaire.

97
Chapitre 22
La plage

Cela faisait bien cinq mois qu’Apis était arrivé à la capitale.


Mais malgré ses innombrables expéditions à travers la ville, il
n’avait jamais osé aller à la plage, se baigner. En effet, après
avoir demandé sans succès pendant des semaines à son frère
Tessa de l’y conduire, il débarqua un matin, et me supplia de
l’y accompagner. Apis était si gentil et sympathique, que je
ne pus lui dire non. C’est alors que j’allai trouver Olivette et
son petit Rhasse pour m’aider à garder mes petits frères.
Pauvre Olivette, je ne pouvais m’empêcher d’avoir de la
peine pour elle ; elle était si gentille et si jeune.
Comme d’habitude, ce ne fut facile de laisser mes frères à
sa garde. Ainsi, Apis et moi partions pour la plage, et grande
était son excitation. La journée s’annonçait bien, le soleil
petit à petit, se dirigeait vers son zénith sans rencontrer
aucun nuage sur sa route. Apis avait même préparé de quoi
faire un petit pique-nique ; il était vraiment charmant comme
garçon. À notre arrivée, il n’osa pas aller dans l’eau, car il
découvrait pleinement ce nouveau paysage qui l’entourait.
C’était un garçon qui, malgré un physique assez
impressionnant de muscles et de vitalité, qui dégageait
beaucoup de sensibilité. Pour ma part, n’ayant pas de maillot
de bain, je me baignai avec ma culotte et un long t-shirt. La
température de l’eau était très agréable, les vagues n’étaient
pas trop fortes, mais suffisantes pour vous porter et
délicatement vous reposer. Enfin au bout d’une bonne
heure, Apis se baigna, un peu hésitant, tel un enfant qui fait
ses premiers pas. Il passa les quarante premières minutes,
agrippé à mon bras ; c’était assez marrant. Puis, au fil des

99
vagues, il prit plus d’assurance, mais restait tout de même à
proximité de moi. On passait là un très bon moment, nous
permettant de décompresser et oublier nos soucis du
quotidien. Ce n’est qu’une heure plus tard que nous sortîmes
de l’eau, les yeux rougis par le sel de mer. Nous nous
allongeâmes sur le sable chaud, laissant libre cours aux
rayons du soleil de parcourir nos corps mouillés. C’est alors,
que je remarquai au détour d’un regard volé d’Apis, que mon
T-shirt blanc dessinait aisément mes formes et plus
particulièrement mes seins. Sur le moment une petite gêne
s’installa entre nous car Apis avait remarqué que j’avais
surpris son regard. Afin de ne pas laisser cette gêne
s’installer, et gâcher notre si belle journée, Apis s’excusa,
provoquant chez nous deux, un fou rire complice. Puis tous
deux allongés sur le sable, les yeux fermés, bercés par le bruit
des vagues, nous restâmes silencieux, chacun dans nos
pensées, profitant de l’instant présent. Durant trente minutes
aucun mot ne vint troubler ce moment de calme. Quand
soudain, le gloussement de mon ventre nous fit à nouveau
éclater de rire, nous rappelant qu’il était plus de midi. C’est
alors, qu’Apis se redressa et sortit de son sac de quoi nous
sustenter. Puis, sans attendre une quelconque digestion, nous
retournâmes à l’eau, reprenant nos jeux aquatiques, dans une
ambiance bon enfant. Puis les jeux aidant à la proximité de
nos deux corps, je me retrouvai dans les bras d’Apis, nos
visages face à face… Et là, il déposa un baiser sur mes
lèvres, qu’avec le plus grand des naturels, je lui rendis. Puis
les choses se précipitèrent très rapidement : portés par les
vagues nous nous embrassions et nous caressions avec
fougue. J’avais à présent les jambes enroulées autour de ses
hanches, et je sentais nettement sa virilité frotter mon
entrejambe, au gré de la houle. Puis, tel un retour à l’ordre,
une puissante vague nous sépara, me faisant réaliser que
nous nous étions laissé emporter. Apis quant à lui, voulut me
reprendre dans ses bras, mais je le repoussai, lui expliquant
que jamais Tessa ne l’accepterait et que l’amitié qui me liait à

100
lui était plus forte que tout. Lisant la culpabilité sur mon
visage, Apis me présenta ses excuses. Puis essaya ensuite de
me faire part de ses sentiments, mais je ne le laissai pas
poursuivre, lui faisant promettre de ne rien dire à Tessa. Sur
ce, nous rentrâmes au quartier. Malgré les tentatives d’Apis
pour détendre l’atmosphère, je restai de marbre, ressassant
ce moment. Et n’arrangeant rien à mon état d’âme, à notre
arrivée au quartier, Tessa était là. Je dus encore dû faire appel
à mes petits talents d’actrice, pour ne rien laisser paraître de
mon état d’âme. Les jours suivants, je m’employai à éviter
Apis. Et c’était dur car je crois bien que j’en étais amoureuse
ou du moins, je ressentais quelque chose pour lui. Les jours
passèrent et firent place aux semaines qui elles, se
transformaient en mois me faisant clairement réaliser, que
j’étais amoureuse de lui. Soudain un matin, Apis débarqua et
me fit part de la réciprocité de ses sentiments. Il m’avoua
que depuis l’épisode de la plage, il n’avait eu de cesse de
penser à moi qu’il m’aimait qu’il était prêt à affronter la
colère de Tessa et qu’il se fichait de mon passé. Il voyait en
moi sa future femme et la mère de ses enfants. C’était là une
véritable déclaration d’amour digne des romans, qui me
toucha au plus profond de mon être. Et je ne vis qu’une
seule manière de lui répondre : je l’embrassai avec toute la
passion et l’amour possibles et imaginables. À une telle
démonstration de sentiments, la seule personne qu’on
entendit fut Allogo, qui, avec des rires et des moqueries
scandait continuellement : « elle est amoureuse, elle est
amoureuse ». Très vite, il fallut le calmer de peur que tout le
quartier ne soit ameuté, particulièrement Ma-ané-crite, à qui
cela aurait fait un bon sujet de kongossa. J’avais le cœur
soulagé. Enfin un peu de bonheur dans ma vie. Malgré tout
ce que j’avais vécu, je faisais entièrement confiance à Apis.
Mais, mon moment de bonheur s’estompa assez rapidement,
car je venais de me rappeler que le problème majeur de notre
relation n’était toujours pas réglé : comment l’annoncer à
Tessa et surtout, comment le prendrait-il ? Mais face à mes

101
craintes, Apis me rassura en me promettant d’assumer les
conséquences auprès de son frère, et de lui parler en le
convainquant de la sincérité de ses sentiments. Puis, comme
portée sur un nuage, le reste de la journée se passa bien. Il y
avait bien longtemps, que je ne m’étais pas sentie aussi bien.
Au fil des semaines et de ces moments volés, j’étais
complètement transformée. Je me surpris même à avoir de
nouveau, des projets, des ambitions, de l’espoir. Tous les
malheurs et autres déceptions que j’avais alors vécus jusqu’à
présent, me semblaient loin, très loin. Apis avait apporté à
ma vie un sens, et pas des moindres; avec lui je me sentais
aimée, comprise, protégée… tout simplement vivante.
Notre première dispute eut lieu car Apis n’avait toujours
pas parlé à Tessa. C’est alors, que je décidai, afin de lui
mettre la pression, de ne plus le revoir tant qu’il ne se serait
pas acquitté de cette tâche. Aussi durant trois jours, je n’eus
pas de ses nouvelles, bien que nous fussions voisins. Je
commençai déjà à douter de sa sincérité quand le quatrième
jour en milieu de matinée, il débarqua et m’annonça qu’il
avait enfin tout avoué à Tessa, et que de ce fait celui-ci tenait
à nous parler chez lui et tout de suite. Et là, un sentiment de
crainte m’envahit ; je demandai à Apis comment Tessa avait
pris la nouvelle. Mais il resta muet, augmentant par son
silence un peu plus mon appréhension.
C’est le cœur chargé d’angoisse que j’arrivai chez Tessa. Il se
tenait là, assis sur un vétuste banc de bois d’okoumé10, à ses
pieds se trouvait une bouteille de meuhyor melaine11 déjà
bien entamée. Il avait la mine sérieuse, à la limite de la colère.
Mon sentiment de crainte était à son paroxysme. Je lui
bafouillai un bonjour, auquel il ne répondit pas. Puis, tel un
patriarche, il nous pria de nous asseoir, sur les deux ébans12
qui se trouvaient face à lui. Apis et moi, nous nous

10 Okoumé : Principale essence de bois du Gabon.


11 Meuhyor melaine : De la langue fang, alcool extrait de la fermentation
du cœur de palmier.
12 Eban : petit tabouret en bois

102
exécutâmes sans dire un mot. C’est alors que Tessa laissa un
petit silence s’installer entre nous, puis au bout de cinq
minutes, après s’être servi une rasade de meuhyor melaine, il
s’adressa à Apis. Il lui dit qu’il avait bien compris tout ce
qu’il lui avait tantôt annoncé. Puis soudainement, il
s’interrompit. Apis et moi ne comprîmes pas de suite son
attitude. Mais en suivant son regard, on comprit aisément.
Ma-ané-crite se trouvait non loin de nous au niveau de la
pompe publique, feignant d’inspecter son seau, afin de
mieux nous écouter, à la recherche perpétuelle de kongossa.
Voyant qu’elle était découverte, elle ne demanda pas son
reste, surtout après avoir croisé le regard de Tessa. Celui-ci
reprit enfin la parole tout en m’adressant un regard vide
dénué de toute expression; il me demanda si j’étais certaine
de mon choix et si j’étais consciente qu’Apis était son frère.
Il me parla longuement des éventuelles conséquences que
cette situation, (que cela se passe bien ou pas), pourrait
engendrer sur nous tous. Pour ma part j’étais plus surprise
par son attitude calme et empreinte d’une telle maturité.
J’avoue également, que dans d’autres circonstances j’aurais
été plus tentée d’en rire. En effet, Tessa prenait tellement à
cœur cette attitude patriarcale que cela était amusant. Il
semblait même y prendre un certain plaisir. Il me rappelait là
Marlon Brando dans le parrain…
Enfin il me donna la parole afin que je puisse répondre à
ses différentes questions. La seule réponse qui me vint, fut
de lui dire que j’aimais réellement et sincèrement Apis, et
qu’il n’était pas question que cela change quoi que ce soit
dans ma relation avec lui (Tessa). Ma plaidoirie auprès du
« sage » fut relativement courte, mais ma sincérité l’avait
semble-t-il touché. Ainsi « le parrain » décida de lever la
séance, approuvant finalement notre relation amoureuse.
J’avais là, en la personne de Tessa un véritable grand frère.

103
Chapitre 23
Fin de la protection céleste…

Ce fut dans le bonheur le plus parfait que les semaines


passèrent le relais aux mois. Apis était toujours aussi
prévenant et attentionné qu’à nos débuts. Je l’aimais et il me
le rendait si bien, que j’avais même officialisé notre idylle
auprès de ma mère qui l’avait bien prise, d’autant plus qu’elle
était au courant depuis un petit moment déjà.
Tchikaya, entre deux allées et retours à Mouila, avait
également bien accepté ma relation, et était même très
content pour moi. Tessa, se faisait un peu rare dans le
quartier, car il avait trouvé un travail, nous laissant à Apis et
moi, le temps de nous aimer. En effet, il avait, par
l’intermédiaire d’un de ses amis, eu une place de docker au
port Moel de Libreville. On ne le voyait presque plus et au fil
des mois on vit l’effet dévastateur de ce travail sur lui. Le
pauvre Tessa déchargeait marchandises et autres caisses de
poisons, à longueur de journées et parfois même dans la
nuit, subissant les agressions du soleil ou les fortes pluies.
C’était un dur labeur, très dur et plus que mal payé, aux
risques d’accidents très élevés. Ainsi, sans aucun contrat et
autre couverture médicale, en cas d’accident, il ne restait à
l’employé que ses yeux pour pleurer. Mais il fallait bien
travailler pour survivre dans ce pays empli de contrastes.
C’était là encore, une des réalités du pays…
Mes frères, les jumeaux, avaient bien grandi, maîtrisant à
présent la parole et la marche. Ils étaient adorables et très
affectueux. Parfois, ils se battaient entre eux ou tentaient en
vain, de s’attaquer à leur grand frère Allogo, envers qui
pourtant ils avaient le plus grand respect. Certainement, il

105
devait représenter à leurs yeux l’image du père, malgré son
jeune âge. Il est vrai que ni ma mère ; qu’ils considéraient
plus comme étant leur amie tant elle en était gaga ; ni moi,
n’arrivions parfois à les maitriser. Ainsi, très souvent, nous
devions faire appel à Allogo qui savait ne pas transiger avec
eux. Allogo quant à lui, entre les jeux avec ses frères et les
voisins de son âge, s’était beaucoup rapproché d’Apis. Il est
vrai, que cela faisait bien huit ou neuf mois qu’il n’avait vu
son père.
Le temps qui passe ne revient plus…
Cela faisait également bien des mois, que je n’avais plus
été empreinte à de violents cauchemars. Mais une nuit où ma
mère était allée veiller Madame Mbadinga à l’hôpital, qui
avait subi une ablation de l’appendice intestinal. Je fus en
proie à de violents cauchemars. Malgré un si long répit, telle
une armée qui se savait victorieuse, ils étaient réapparus, me
tourmentant de mille feux cette nuit-là, et toutes les nuits
suivantes… La protection céleste était-elle arrivée à
expiration ? Ce n’était pas faute d’avoir quotidiennement et
scrupuleusement pratiqué les différentes prières si
divinement composées par le grand pasteur. Malgré cela je
n’osai en parler à ma mère, de peur qu’avec le concours de
Madame Mbadinga, elle me ramena dans leur église éveillée,
à laquelle, et ce malgré l’accalmie dont j’avais bénéficié, je
n’accordais aucune crédibilité. J’avoue que j’étais malgré tout
plus partisane d’une solution, comme celle que Monsieur
Mbadinga avait préconisée tantôt. C’est alors, que je décidai
d’en parler à mes gens… Ainsi Tessa organisa une pseudo-
réunion pour le lendemain, à laquelle Apis naturellement,
mon grand frère Tessa, ainsi que Tchikaya à qui j’avais
décidé de tout raconter. Il est vrai, que de par ses
expériences mystiques, devenues de plus en plus nombreuses
au fil du temps, Tchikaya s’avérait être le plus à même de me
guider dans ce labyrinthe mystique.
Après avoir donc au préalable demandé à Tchikaya de
venir, nous nous sommes réunis (Apis, Tessa Tchikaya et

106
moi), chez Tessa. Après avoir tout et ce en détail, raconté à
Tchikaya, dont la réaction surprit tout le monde, on avait
vraiment l’impression qu’il était au courant de tout… Mon
premier réflexe, fut de jeter un regard accusateur sur Tessa,
qui me répondit par un regard interrogateur et surpris. Alors
là, je compris qu’il n’y était pour rien. Et très rapidement,
une image me revint. En effet, lors d’une rentrée scolaire
passée, ou Tchikaya nous avait fait part de ses nouvelles
expériences. Il m’avait subrepticement lancé, un regard qui
m’avait fait froid dans le dos. Tchikaya nous avoua, que déjà
à l’époque il avait malgré son faible niveau mystique, senti
qu’il m’était arrivé quelque chose durant ces vacances. Mais il
n’avait osé de m’en faire part de peur de gâcher nos rapports
à cette période et aussi parce qu’il débutait en matière de
mysticisme. C’est alors qu’il nous proposa d’attendre
quelques jours, afin de se renseigner auprès de sa famille
(mystique) pour savoir qui pourrait nous aider à Libreville.
Aussi, vu notre impatience Tessa me proposa plutôt de me
conduire chez la tradipraticienne qu’il connaissait. Apis ne
savait que dire toutes ces choses étaient inconnues pour lui.
Tchikaya quant à lui, était un peu réticent car il ignorait la
polarité13 de cette dame. À cela, Tessa s’offusqua prétextant
qu’il avait une entière confiance en elle et répondu
sèchement à Tchikaya en lui demandant si lui-même était sûr
de la polarité de sa propre famille mystique… C’est alors
qu’une dispute commença entre Tessa et Tchikaya. Sur les
deux courants mystiques, qui devaient être « le » bon
courant, nous faisant perdre le but essentiel de cette réunion.
Avec autorité, Apis ordonna le silence et en rappelant aux
deux antagonistes le but premier de notre assemblée et
surtout ma détresse. Ainsi, après une ou deux minutes de
silence, les deux compères se confondirent en excuses.
Après cet interlude, Apis revint à la charge leur demandant

13Polarité : L’univers mystique étant dirigé par deux grande forces, la


force positive ou magie blanche (Dieu) et la force négative ou magie
noire (l’esprit malin)

107
de prendre une décision quant à la marche à suivre. Et la
bonne…
Les différentes interventions d’Apis me firent encore plus
réaliser, à moi, la petite Ntsame, à quel point il m’aimait, moi
qui avais connu tant de mésaventures. Même si quelques
sombres personnes pouvaient douter de son amour, moi,
Ntsame, j’en étais plus que convaincue.
Tchikaya et Tessa finirent par tomber d’accord sur un
délai de deux jours, permettant à Tchikaya de se renseigner
auprès de ses gens et à Tessa, par anticipation, de prendre
rendez-vous chez sa tradipraticienne.
Puis nous passâmes le reste de l’après-midi, à nous
soumettre plusieurs hypothèses sur ce que nous révélerait le
nganga 8. Après mille et une suppositions, nous nous
séparâmes et chacun rentra chez lui.

108
Chapitre 24
Ma-Akiba-sono…

La nuit précédant notre visite chez la tradipraticienne de


Tessa, Tchikaya n’ayant trouvé personne de confiance sur
Libreville. Je fus ravagée de vomissements et de coliques. Je
passai la journée du lendemain alitée. J’ai dus à mon grand
regret annuler notre expédition mystique. J’étais si faible et
encore très malmenée par mes coliques, qui semblaient
m’avoir complètement vidée. Durant trois jours entiers, je
restai sans presque sortir de notre masure. Ni ma mère, et
encore moins moi, n’avions de quoi nous rendre à l’hôpital.
Mais ici dans le mapane 2, faute de moyens l’on ne se rendait
à l’hôpital qu’en cas de force majeure.
Les visites de mes amis me firent le plus grand bien
(surtout celles, très fréquentes de mon Apis). Je ne sais trop
ce que j’avais bien pu attraper comme microbe. Mais ma
maladie m’avait en un temps record fait perdre beaucoup de
poids, aux dires de mes proches. Peut-être était-ce le poisson
que nous avions mangé le soir précédant mes vomissements
et mes coliques. Mais aussi étrange que cela puisse paraitre,
j’étais la seule à avoir été victime de cette intoxication
alimentaire. Pauvre de moi, moi depuis ma tendre enfance
n’étais jamais (ou si peu) souffrante. Il me fallait reconnaître
que depuis quelque temps, j’étais très souvent malade. C’était
certainement psychosomatique, avec tout ce qu’on vivait ma
mère mes frères et moi.
L’esprit souffre et le corps le montre…
Puis, quelques jours plus tard, je fus partiellement
rétablie. C’est alors que Tessa me proposa de prendre à
nouveau rendez-vous chez la tradipraticienne. Bien

109
qu’encore un peu fébrile, j’acceptai avec vigueur car j’étais
très curieuse de savoir, si bien sûr il y avait quelque chose à
savoir. C’est alors, que trois jours plus tard accompagnée de
mes amis, nous arrivâmes chez la fameuse tradipraticienne.
J’avoue que ce fut un peu stressée, que je m’y rendis.
Qu’allait-elle m’apprendre ? Ou simplement, avait-elle
quelque chose à m’apprendre ? Apis ressentant mon anxiété,
me rassura en me rappelant ses sentiments et me promettant
que quoi qu’elle m’annoncerait, ses engagements
sentimentaux envers moi ne sauraient changer.
À notre arrivée, un monsieur (qui avait l’air aisé) finissait
sa consultation. Et croisant son regard plutôt fuyant, on
comprit sans mal sa gêne. En effet, presque tout le monde
fréquentait ce genre d’endroit. Mais personne ne s’en vantait
et encore moins n’aimait s’y faire surprendre. Victimes
inconscientes du matraquage et autres lobotomisations des
esprits par les colonisateurs bien veillant, venus imposer par
force le christianisme et autres religions d’importation.
Réussissant même à faire oublier leurs pratiques ancestrales
et croyances, aux enfants du berceau de l’humanité.
Ainsi après quelques minutes, la dame nous reçut. Elle
s’appelait Ma-Akiba-sono, c’était une femme d’une
soixantaine d’années qui semblait avoir un caractère bien
trempé malgré sa gentillesse et son débordement de
sensibilité.
Elle nous pria de nous asseoir et commença
immédiatement sa consultation, sans vraiment savoir qui
était réellement la personne venue consulter. Elle se tenait
assise, sur une sorte de siège surélevé, face à nous. Elle tenait
dans sa main droite, un petit miroir avec lequel elle semblait
communiquer. À ses pieds, se trouvaient une assiette remplie
d’offrandes et quelques restes de bougies, dont une toujours
incandescente, ainsi que différentes fioles contenants des
substances inconnues, le tout, délimité par trois imposantes

110
statuettes. Elle parlait langue le Myènè14, qu’aucun d’entre
nous ne comprenait. Mais à chacune de ce qui semblait être
une réponse de son miroir, elle jeta un regard en ma
direction. Et plus elle avançait dans son entretien mystique,
son regard envers moi était empreint de tristesse et
d’impuissance, provoquant chez nous tous, les pires
interrogations…
Au bout de vingt longues et interminables minutes, elle
déposa son miroir sur le côté de son siège, puis s’adressa
directement à moi, le visage dévasté par ses visions. Ma-
Akiba-Sono, m’annonça très clairement qu’elle ne pouvait,
hélas rien faire pour moi. Tous les maux qui m’habitaient
selon elle, étaient définitivement ancrés en moi… Sans
savoir de quoi il en retournait, je sentis mon monde
s’effondrer, tant son air était grave. C’est alors qu’elle nous
pria de prendre congé, en insistant pour ne pas qu’on la paie.
À cette dernière demande, Tessa paniqua. Apis, qui tout en
enrayant le vent de panique qui s’était propagé, exhorta la
tradipraticienne à nous révéler ses visions, la menaçant
même de notre siège, si nous n’avions pas gain de cause.
Voyant qu’elle restait imperméable face à ses menaces, il la
supplia à nouveau. Même Tchikaya insista auprès de Ma-
Akiba-sono, lui dévoilant en détail, son degré
d’apprentissage, afin de lui faire comprendre, que, même
étant novice en mysticisme il avait et ce depuis bien
longtemps, senti que j’avais été victime de quelque chose de
terrible.
Après les différentes plaidoiries de mes compagnons, un
long silence envahit la le rôle de celui-ci et son but, tenu par
les femmes, qui m’avaient accueillie et préparée. Ensuite, elle
m’expliqua, que ce que l’on m’avait fait manger et qui
ressemblait à de la bouillie au goût très amer, n’était autre

14 Myènè : Langue du Gabon du groupe ethnique du même nom.

111
que de l’Iboga15, censé me préparer à rentrer dans l’univers
mystique. Enfin, elle me parla de la bassine d’eau composée
d’écorces et de plantes, sorte de rituel de lavement du corps,
servant à enlever toutes les impuretés cosmiques.
Mais elle insista plus longuement, sur l’implication tenue
par la doyenne, celle qui s’était assurée de mon innocence.
En effet, cette femme d’une soixantaine d’années, s’avérait
être l’intermédiaire entre Pa-Ro-nzébé et moi, lui-même,
étant l’interface entre la doyenne et mon oncle. Ma-Akiba-
sono plus désemparée que jamais marqua un léger temps de
pause, essayant de contenir ses émotions, afin de ne rien
rajouter à mon malheur. Son attitude me toucha au plus haut
point. Pour ma part, je ne comprenais pas tous ses discours,
tant mon esprit était en pleine confusion. Les termes et les
détails employés par elle, restaient confus pour les incultes
que nous étions. Seul Tchikaya, grâce à son niveau spirituel
semblait la comprendre.
C’est alors que Ma-Akiba-sono reprit ses éclaircissements.
À présent, elle nous parla de cette sinistre assemblée,
composée de personnes ayant peu à peu rejoint la polarité
négative, au gré de leurs diverses infortunes, pour les uns.
Mais pour les autres, (plus en symbiose avec Pa-Ro-nzébé),
c’était beaucoup plus complexe. En effet, une infime partie
de leur confrérie, était composée de personnes avides de
puissance mystique. Mais ils avaient tous un point commun,
celui d’avoir choisi le chemin le plus court. Celui du temps
des hommes
Ma-Akiba-sono s’attaqua à présent à ce qui s’était passé
dans le Bandjà 9. Elle nous expliqua qu’à ce moment précis
mon esprit n’était plus en osmose avec mon corps. Ainsi,
toute personne ayant un bon degré mystique pouvait me
diriger, aussi bien du côté positif que du côté négatif. Et en
l’occurrence, c’était du mauvais côté. Dans mon cas, j’avais

15Iboga : Racine (hallucinogènes) râpée issues de l’arbuste Iboga qu’on ne


trouve qu’au Gabon et qu’on appelle aussi l’arbre de la connaissance, du
bien ou du mal.

112
été happée par la malsaine puissance mystique de Pa-Ro-
nzébé, me livrant ainsi, au dessin macabre de mon oncle.
En effet Ma-Akiba-sono m’expliqua que pièce, chassant
les quelques rayons de soleil qui, jusqu’ici avaient tenté
d’éclairer la masure, les minutes semblaient happés.
Sensibilisée par les diverses interventions des miens, Ma-
Akiba-sono émue, luttait à présent pour ne pas pleurer.
Finalement, elle laissa échapper une furtive larme, décrivant
son désarroi. Et c’est alors qu’à nouveau, elle s’adressa
directement à moi… D’un air apitoyé, elle commença par
me raconter tout ce qui s’était réellement passé dans cette
forêt. Plus elle avançait dans son récit, plus cela me faisait
peur et laissait entrevoir une explication des plus effroyables,
tant ses visions étaient identiques aux miennes, et avec
encore plus de détails. Après son funeste récit, elle rentra
dans les explications…
Elle expliqua que cette fameuse nuit, en un processus
macabre mon oncle m’avait à jamais condamnée. Elle me
décrivit d’abord mon oncle souffrait d’un puissant mal
qu’elle-même n’arrivait pas avec certitude à cerner. Aussi,
mon oncle pensait de par toute cette cérémonie, s’en
débarrasser par effet de vases communicants : moi, étant le
dernier récipient. Ma-Akiba-sono me raconta également
l’importance et le symbole dans le domaine mystique, de la
virginité. Dans ce monde parallèle, l’innocence (virginité) se
trouvait être un puissant vivier d’énergie. En effet, encadré
par un certain rituel, la personne qui déflorait une vierge,
avait accès à toutes ses richesses cosmiques avec lesquelles,
on pouvait de manière négative, emmagasiner de la
puissance mystique ou alors se purifier mystiquement. Mais
le tout, aux dépens du porteur de la virginité.
De la manière positive, on pouvait grâce aux grandes
énergies du porteur, l’aider à se servir de son potentiel
cosmique afin que cette personne puisse développer sa force
mystique, et ainsi atteindre en un temps record un haut
degré mystique. Ma-Akiba-sono nous expliqua également,

113
que chaque être humain naissait avec une sorte d’étoile, qui
au fil des années et des actions de cette entité, brillait selon
les bienfaits. Ou alors, s’assombrissait des méfaits pratiqués
par cette personne, (ou que l’on lui avait fait commettre,
consciemment ou par ignorance). C’est alors que la voix
emplie de tristesse et d’impuissance. Ma-Akiba-sono
m’annonça que mon étoile n’était pratiquement plus visible.
Recouverte d’une indélébile couche de crasse, composée
d’impuretés diverses et autres malchances. À cela, elle ne
pouvait hélas rien faire pour moi, tant l’acharnement de mon
oncle et de ses acolytes, avait été funestement efficace.
Puis, après un long silence de part et d’autre, nous prîmes
congé de Ma-Akiba-sono, en la remerciant pour ses
explications et sa grande compassion.
Dans le taxi qui nous ramenait au quartier, un lourd et
pénible silence pesait malgré les commentaires du chauffeur
qui portaient sur l’actualité du jour. En effet, un ancien haut
responsable du système venait d’être mis en prison pour
détournement de fonds. Mais à ces pirouettes, le peuple n’en
était plus dupe. Dans ce genre de cas, il s’agissait d’une petite
punition du « soleil » ou encore un faux-semblant du système
envers les différents bailleurs de fonds internationaux (FMI,
BM, UE…)

114
Chapitre 25
Le temps des hommes
n’est pas celui de Dieu…

Les jours suivant notre expédition chez Ma-Akiba-sono, je


m’étais voulu discrète dans le quartier. Surtout auprès de mes
amis ; même Apis en faisait les frais, malgré le besoin que
j’avais de l’avoir auprès de moi. J’avoue que je préférais
rester seule face à moi-même, à me ressasser sans cesse, les
révélations et autres propos de Ma-Akiba-sono qui je
l’avoue, m’avaient laissé dans le plus grand des désarrois. Le
temps qui passe, ne revient plus… nous étions à présent en
plein milieu des grandes vacances (la grande saison sèche).
J’avais pleinement repris ma relation avec mes amis. Surtout
avec Apis, qui malgré toutes ces révélations, ne s’était pas
détaché de moi, bien au contraire. En effet, sa présence
m’aidait énormément, et je culpabilisais beaucoup de l’avoir
si longtemps écarté de ma vie. Il avait toujours été si présent
pour moi, avec son cortège d’attentions et d’amour. Aussi,
avec le reste de ma bande, je conclus en accord. Il consistait
à oublier l’épisode Ma-Akiba-sono et de vivre comme si rien
ne s’était passé. Malgré les quelques tentatives des miens, de
me proposer une autre consultation chez un de leurs
nouveaux tradipraticiens.
Ainsi, les dernières semaines de vacances, se déroulèrent
dans une ambiance des plus exaltantes, au vu de la situation.
En effet, les différents syndicats de l’enseignement avaient
décidé la reprise des cours et ce, dès la rentrée scolaire
officielle. Nous avions même eu l’énorme surprise, de revoir
Ndjélé qui était venue quelques jours en vacances au pays.
Ce fut court, mais tellement plaisant de la revoir. Malgré le

115
fait qu’elle ne sortait plus avec son Djack, qui au fil des mois,
s’était avéré être un parfait gigolo adorant que Ndjélé, forte
de la manne financière due à son statut de fille de ministre
lui offre toutes sortes de chics cadeaux, l’habille de la marque
qu’il aimait, Ralph Lauren et j’en passe… Je pris grand soin
de ne pas raconter à ma copine mes différentes péripéties, (le
viol de son cousin et sa bande, mais également Ma-Akiba-
sono). Malgré sa grosse déception amoureuse, Ndjélé sortait
à présent avec un jeune Gabonais, (hé oui, ça aussi c’était du
Ndjélé). Ayant une calvitie déjà bien construite, son nouveau
copain était plus jeune que son Djack, au vu des photos
qu’elle nous avait montrées. En effet, son nouveau copain
s’appelait Ced. Mais au vu des descriptions de notre copine,
toute la bande comprit que la seule différence entre son
Djack et son nouveau copain n’était autre que l’âge. A ceci
près que Ced préférait la marque Versace à Ralph Lauren.
C’était la loi de la nature, un jeune et beau lion, avait fait
perdre son territoire au vieux lion fatigué, n’ayant à présent
comme seuls repères, ses gloires passées de l’époque où lui
aussi était jeune et vigoureux…
Moi aussi, je ne manquai pas de présenter mon Apis à ma
copine, qu’elle apprécia de suite. Nous passâmes de très
bons moments à nous ressasser les bons vieux souvenirs,
sauf la fois où nous avions rencontré Kédja et ses cousins,
grand Tony et Kemp, en boîte de nuit et où j’avais dû
m’employer à calmer Tessa et surtout Apis, à ne pas laisser
libre cours à leurs pulsions.
Puis Ndjélé repartit, mais cette fois-ci à Lyon (France), où
elle comptait poursuivre son idylle avec son Ced nous
laissant à nos réalités Librevilloises…
Mes frères et ma mère se portaient bien. Notre mère
réussissait tant bien que mal, à assurer nos pitances et nos
loyers, malgré ses maigres revenus du marché. Mes journées
s’organisaient entre la charge de mes petits frères, et les
moments passés avec Apis. Quand le besoin ou l’envie de
nous retrouver seuls nous titillait, je confiais mes petits frères

116
à Olivette toujours disponible pour nous. Et Tessa étant des
aurores à la tombée de la nuit, au port, cela nous laissait une
large latitude pour nous aimer.
Ainsi… Le temps qui passe ne revint plus.
Nous étions à présent à trois semaines de ladite rentrée,
qui entre-temps avait bien été confirmée par monsieur le
ministre de l’éducation nationale et de l’enseignement
supérieur, et des eaux et forêts, chargé des relations du
gouvernement auprès du parlement en la personne de
Monsieur Dahou Moudmox. C’était là une excellente
nouvelle, pour tous ceux qui avaient été pénalisés par l’année
blanche. Mais pour nous autres, habitants du mapane 2, une
rentrée scolaire était souvent synonyme de problèmes
supplémentaires dus aux différents frais que celle-ci
entraînait (fournitures scolaires, nouvelles tenues et autres
carte scolaire et j’en passe).
Bien que Tessa m’eût promis de nous aider à faire face à
ces dépenses, la situation ne paraissait pas gagnée d’avance.
Surtout que cette année-là, les jumeaux devraient, eux aussi
commencer leur scolarité. Même Apis s’était mis en tête de
trouver un travail au plus vite, afin également de nous aider.
Un tel élan de solidarité et de générosité, ça aussi c’était le
mapane 2.
Puis, à deux jours de la reprise des cours, je sentis les
symptômes inquiétants du paludisme : en effet, un froid
m’envahit dès la fin d’après-midi. J’avais également quelques
courbatures. Mes nuits quant à elles, étaient ponctuées de
fortes toux. Et la fièvre me laissant en nage, parcourrait
l’ensemble de mon corps. Tout au long des journées, je me
sentais très fébrile. C’était bien là, une toux carabinée et un
paludisme qui s’étaient emparés de moi, voulant me faire
rater le premier jour de la rentrée tant attendue. N’ayant pas
toujours les moyens par ici d’aller à l’hôpital, dans le mapane
2, on s’auto médicamentait, avec quelques toxines que l’on
pouvait se procurer en vente libre, auprès de vendeurs en
tous genres, à des prix défiants toute concurrence,

117
certainement dus à la composition peu ressemblante aux
produits trouvés en pharmacie ; Mais qui semblaient soigner
son homme. C’était là encore, une des réalités du mapane
2…
Alors que nous étions, Apis mes frères et moi, devant
notre masure, à jouer pour mes frères, et à faire du kongossa
4 pour Apis et moi, je fus soudainement sujette à une
violente toux, me faisant cracher du sang, accompagnée peu
après de terribles vomissements. Puis très rapidement, je
ressentis une impressionnante poussée de fièvre, suivie de
quelques convulsions, qui me firent perdre connaissance.
C’était là une sensation étrange. En effet, je ne ressentais
plus mes maux, si ce n’était un froid glacial qui parcourait
mon être. Je n’arrivais également plus à ouvrir les yeux ni
même à parler. Mais paradoxalement, je réussissais à
entendre tout ou presque, de ce que disaient Apis et mes
frères. Mes pauvres frères, quant à eux, étaient paniqués.
Seul Apis, tenta de garder son sang-froid, en essayant de me
réveiller. Même les gifles de plus en plus violentes, ne
parvenaient à me sortir de ma léthargie. En effet, plus les
coups qu’il m’administrait étaient forts, plus je percevais
dans sa voix, la panique l’envahir. C’est alors, que je
l’entendis ordonner à Allogo, d’aller immédiatement prévenir
notre mère à son marché. Puis, quelques instants plus tard,
j’entendis la voix de Tessa, qui très rapidement prit le relais
d’Apis, qui le pauvre, était complètement submergé par la
panique. Tessa gronda Apis, afin qu’il se reprenne et surtout,
qu’il aille voir si Monsieur Mbadinga était présent pour nous
conduire à l’hôpital. Puis, lui aussi tenta sans succès, de me
réveiller.
C’est alors qu’Apis revint, suivi de ma mère et Madame
Mbadinga, toutes deux dans un état d’affolement. Apis
annonça que Monsieur Mbadinga n’était pas encore rentré.
Puis tel un éclair, il repartit en direction de la route, afin de
trouver un moyen de se rendre à l’hôpital. Il revint quelques
minutes plus tard, accompagné de Monsieur Meng, le mari

118
de Ma-ané-crite, qui bien qu’étant dans un état d’alcoolémie
comme à son habitude, accepta de nous conduire à l’hôpital,
avec le véhicule qu’un de ses grands frères, l’avait tantôt
mandé de lui récupérer chez un garagiste. Ils me
transportèrent, toujours inconsciente, à l’hôpital général. Je
ne sais trop combien de temps nous patientâmes, mais il
m’avait semblé (malgré urgence), que cela avait duré un
certain temps avant d’être prise en charge. Ainsi, plus le
personnel médical, s’affairait sur moi, moi je ne percevais ce
qui se disait autour de moi. La seule et dernière chose dont je
me souvins, fut la longue et non moins impressionnante
ordonnance, qui fut dictée par le jeune interne à une des
infirmières. Et tout en me demandant, comment ma mère
allait faire pour trouver l’argent (pour l’ordonnance), je me
sentis lentement mais sûrement, plonger dans un lourd et
apaisant sommeil…

119
Chapitre 26
Le dernier vase

Les premiers doux rayons de soleil, achevant leur folle


course en caressant mon visage, me donnèrent l’impression
de respirer à pleins poumons, tel un apnéiste revenant des
grandes profondeurs. En effet, à présent je voyais très
clairement tout ce qui m’entourait et entendais également
tout, malgré toute l’agitation qui régnait dans la pièce. Aussi,
je fus surprise par autant d’effervescence autour de mon lit,
de la part du personnel hospitalier. Je me sentais en superbe
forme, toute requinquée des événements de la veille comme
si je n’avais jamais été malade.
Je ne comprenais toujours pas, ce que semblait faire ce
jeune interne sur mon corps, quand soudainement, je vis le
médecin exercer de brutales pressions physiques, au niveau
de ma poitrine.
Cela ressemblait à un massage cardiaque… Mais
pourquoi ? J’étais complètement rétablie ! Je l’exhortai à
arrêter son massage, de peur qu’il n’ait l’effet inverse, tant il
le pratiquait avec vigueur. Mais le médecin ne semblait pas
m’entendre. C’était si confus dans ma tête, que je ne
remarquai pas de suite, que je ne ressentais rien à ses
impositions sur ma poitrine. Un terrible sentiment de frayeur
m’envahit…
Ce fut seulement quand, parmi les différentes personnes
qui se trouvaient dans la chambre, je reconnus la voix en
pleurs de ma mère. Maudissant la vie, elle était à même le sol
vidant son corps de toutes ses larmes. Apis quant à lui, était
assis sur un lit vide voisin du mien. Dans un silence des plus
pesants, laissant au gré d’elles-mêmes, ruisseler sur son

121
visage les larmes de sa tristesse. Seul Tessa ne pleurait pas. Il
avait néanmoins les yeux assombris par les larmes refrénées.
Mais tout comme ma mère et Apis, son visage était marqué
comme au fer rouge, par la douleur.
J’essayai une dernière fois, de parler à mes proches,
tentant de les rassurer. Mais, hélas, eux paraissaient ne pas
m’entendre.
Puis, quand je vis les infirmières retirer de mon corps,
perfusions et autres tuyaux de respiration, là, je compris que
le temps des hommes n’était pas celui de Dieu…
C’est alors, que j’entendis le docteur expliquer à mes proches
la cause de mon décès. En effet, après de basiques et froides
condoléances, (vu la banalité du décès et du cas habituel), le
jeune médecin expliqua que mon trépas était dû à une
foudroyante pneumonie et non à une crise neuropaludisme,
comme aurait pu nous laisser penser la majeure partie des
symptômes. En effet, au vu des différents examens qu’ils
avaient pratiqués, il s’était avéré, que c’était un manque de
défenses immunitaires (VIH), qui avait laissé le champ libre à
mon infection pulmonaire. Très affaiblie il est vrai, par la
crise de paludisme qui s’était jointe à mon infection
pulmonaire.
Dès lors, je compris aussi clairement tous les propos et
autres paraboles de Ma-Akiba-Sono. Ainsi donc, le mal dont
souffrait mon oncle, et que par ses pratiques mystiques, la
fameuse nuit dans la foret, il avait cru se débarrasser par
effet de vases communicants. La seule chose dont j’étais
sûre, c’était que cette nuit-là, j’avais été l’un des vases… Au
même titre, que Diallo, Kédja, Makang, grand Tony, et
Kemp. Mais surtout mon tendre et cher amour Apis… Lui
plus qu’un autre avait-il mérité un aussi macabre
châtiment…

122
Table des matières

Chapitre 1
Arrivée à Libreville.......................................................................9

Chapitre 2
La naissance des jumeaux. ....................................................... 13

Chapitre 3
Mon bien cher oncle................................................................. 17

Chapitre 4
La fellation familiale… ............................................................. 21

Chapitre 5
L’état de grâce............................................................................ 25

Chapitre 6
L’annonce à mon père.............................................................. 31

Chapitre 7
Le Pangolin ................................................................................ 35

Chapitre 8
Retour chez mon oncle ............................................................ 39

Chapitre 9
Mon petit moment de gloire.................................................... 43

Chapitre 10
La cérémonie.............................................................................. 49

123
Chapitre 11
Quelque temps après la cérémonie......................................... 53

Chapitre 12
Cette nuit où …......................................................................... 57

Chapitre 13
Retour à la maison .................................................................... 61

Chapitre 14
Le temps qui passe ne revient plus… .................................... 65

Chapitre 15
Mes vacances ............................................................................. 69

Chapitre 16
Mes visions................................................................................. 73

Chapitre 17
Le départ de Ndjélé................................................................... 77

Chapitre 18
Si tu continues sur le chemin de : « je m’en fous »,
tu vas te retrouver au village de : « si je savais ».................... 81

Chapitre 19
L’année de mon bac.................................................................. 87

Chapitre 20
Les aveux à ma mère................................................................. 91

Chapitre 21
L’église éveillée .......................................................................... 95

Chapitre 22
La plage....................................................................................... 99

124
Chapitre 23
Fin de la protection céleste…................................................ 105

Chapitre 24
Ma-Akiba-sono… ................................................................... 109

Chapitre 25
Le temps des hommes n’est pas celui de Dieu…............... 115

Chapitre 26
Le dernier vase......................................................................... 121

125
L'HARMATTAN, ITALIA
Via Degli Artisti 15; 10124 Torino

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