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HISTOIRE DE L Algerie Contemporaine Ageron

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HISTOIRE DE

L'ALGÉRIE
CONTEMPORAINE
II
DU MÊME AUTEUR

Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), 2 vol., Paris, Presses


Universitaires de France, 1968.
Gambetta et la reprise de l'expansion coloniale, Paris, Librairie Orientaliste,
1972.
Politiques coloniales au Maghreb, Paris, Presses Universitaires de France,
1973.
L'anticolonialisme en France de 1871 à 1914, Paris, Presses Universitaires
de France, 1973.
Histoire del'Algérie contemporaine(1830-1976), coll. « Que sais-je ?», 6e éd.,
Paris, Presses Universitaires de France, 1977.
France coloniale ouparti colonial?, Paris, Presses Universitaires de France,
1978.
HISTOIRE DE
L'ALGÉRIE
CONTEMPORAINE
De l'insurrection de 1871
au déclenchement de la guerre
de libération (1954)

CHARLES-ROBERT AGERON
PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ FRANÇOIS - RABELAIS

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


« Je n'ai craint, je le confesse, de blesser per-
sonne, ni individus, ni classes, ni opinions, ni sou-
venirs, quelque respectables qu'ils puissent être. Je
l'ai souvent fait avec regret, mais toujours sans
remords. Queceux auxquelsj'ai pu déplaire mepar-
donnent en considération du but désintéressé et honnête
queje poursuis. »
Alexis de TOCQUEVILLE.

ISBN 2 13 035644 3
1 édition : 3 trimestre 1979
© Presses Universitaires de France, 1979
108, Bd Saint-Germain, 75006 Paris
PREMIÈRE PARTIE

L'Algérie
de 1871 à 1919
INTRODUCTION

L'ALGÉRIE
APRÈS L'INSURRECTION DE 1871
L
Adéfaite des insurgés de 1871 fut pour l'histoire de l'Algérie un événement de
plus grande importance que l'insurrection elle-même. Elle marqua en effet
le prélude d'une longue période qui mériterait presque seule le nom d'Algérie
« coloniale ». Pendant toutes les années de conquête, l'Algérie était demeurée en
effet aux mains des militaires français; désormais elle devint le bien presque exclusif
des colons installés dans le pays. Jusque dans les années 1930, au moins, la domi-
nation politique des colons fut indiscutable parce que quasi indiscutée. La direction
par les autorités de la France métropolitaine se fit de plus en plus lointaine pour
se borner finalement à un « droit de regard » assez platonique. Quant à la popu-
lation musulmane, si elle manifesta encore ses sentiments par quelques petites
révoltes locales, son opposition annihilée devint dérisoire : l'Algérie vaincue fut
considérée comme soumise, donc mûre pour une colonisation de peuplement.
Aux incertitudes des régimes précédents concernant le destin de l'Algérie
succéda sous la III République une politique continue, fermement appliquée,
qui donne tout son sens à la période proprement coloniale de l'histoire de l'Algérie
française. L'Algérie assimilée à la France devait devenir son simple prolon-
gement outre-Méditerranée : une Algérie constituée de trois départements français,
peuplée de citoyens français franciserait àjamais les territoires du Maghreb central.
Par cette assimilation administrative et politique qui intégrerait définitivement
le pays au sein de la République une et indivisible, en entendait rejeter toute
éventualité de retour en arrière, toute possibilité de « Royaume arabe », de
protectorat ou de comptoirs coloniaux. On voulait signifier aussi que la Régence
d'Alger avait à jamais cessé d'exister et que les « indigènes d'Algérie », selon
l'expression du temps, n'étaient plus désormais que les sujets de la France.
Cette politique fut inaugurée dès octobre 1870 par les républicains français
qui croyaient ainsi délivrer l'Algérie du « régime du sabre » et instaurer un régime
civil conforme aux vœux des colons. Ceux-ci l'avaient par là même emporté sur
les militaires, devenus depuis la fin de la conquête les protecteurs habituels des
intérêts et de la société indigènes. On sait que ce succès ne fut pas étranger à la
genèse de l'insurrection d'El Moqrani, mais l'écrasement de celle-ci renforça
encore le triomphe des colons. Ce furent eux qui imposèrent désormais une poli-
tique étroitement conforme à leurs vues.
Leprogramme des colons Au premier plan de leur programme figuraient le recouvrement
de leurs droits politiques, l'extension du territoire civil et la
suppression des attributions administratives des militaires. Le Gouvernement de
la Défense nationale s'empressa de donner satisfaction à ces vœux. Le décret
du 4 octobre 1870 rendait aux Français d'Algérie le droit à une représentation
au Parlement et leur accordait même six députés, alors qu'ils n'en avaient eu que
quatre en 1848. Le décret du 8 octobre 1870 fit passer sous l'autorité civile toutes
les tribus comprises dans la zone de colonisation telle qu'elle avait été définie en
mai 1866, puis le décret du 10 novembre plaça les territoires militaires sous l'auto-
rité des préfets. Un troisième décret, signé le 24 décembre, aurait étendu davantage
encore le domaine civil en y incluant les territoires des tribus jouxtant la zone de
colonisation, mais il demeura lettre morte, faute de crédits et du fait de la résistance
passive des officiers administrateurs. Ceux-ci faisaient remarquer qu'il n'y avait
pas dans les régions concernées d'agglomérations européennes capables de servir
de centres administratifs. Enfin, le décret du 24 octobre relatif à l'organisation
politique de l'Algérie créait un « gouverneur général civil des trois dépar-
tements » habilité à correspondre directement avec les ministres français et
responsable devant la Chambre.
Ces mesures furent suivies de la nomination d'un premier gouverneur général
qui fut pourtant un militaire, le vice-amiral de Gueydon, ancien gouverneur de
la Martinique et préfet maritime. Celui-ci se proclama tout disposé à accomplir
le programme des colons. N'écrivait-il pas au maire de Constantine en août 1871 :
«Je n'ai qu'un but, substituer le gouvernement au commandement afin de réaliser
les légitimes aspirations des colons »? et n'annonçait-il pas officiellement que « les
Arabes révoltés seraient traités en rebelles et non en belligérants »? Il professait
encore que « les indigènes sont des vaincus qui doivent subir notre loi », que
leurs représentants devaient être exclus des conseils généraux et municipaux, d'accord
en tout cela avec l'opinion coloniale. « Le programme de M. de Gueydon est
irréprochable au point de vue des intérêts algériens », reconnut la presse radicale
d'Algérie.
Ces décisions, les colons les avaient longuement attendues sous le Second
Empire en se raccrochant à la revendication fondamentale de l'assimilation. Au
cours des campagnes de presse des années 1860 qui eurent pour effet de constituer
une opinion publique presque unanime dans la colonie, un vœu essentiel avait été
formulé : l'assimilation de l'Algérie. « Si demain, pouvait-on lire dans le journal
L'Algérie nouvelle, le Gouvernement consulte les Algériens, sur tous les bulletins il
trouvera inscrits les mots : assimilation politique, gouvernement civil, vente des
terres, cantonnement des Arabes. »
Par assimilation et gouvernement civil, les Français d'Algérie entendaient
la plénitude des droits politiques de citoyens, leur représentation exclusive au
Parlement et dans les assemblées locales et le rattachement des administrations
algériennes aux ministères français. Certains allaient même jusqu'à souhaiter la
suppression du Gouvernement général, d'autres au moins son effacement. Tous
entendaient voir subordonner étroitement l'autorité militaire au pouvoir civil.
Cette assimilation applicable aux Français vivant en Algérie pouvait comporter
des aménagements. Les colons l'avaient longuement expliqué à la commission
d'enquête du comte Le Hon en 1868. On ne saurait mieux la résumer que ne l'avait
fait le D Vital écrivant avec justesse et humour : « Les patrons de l'assimilation
veulent cette assimilation absolue, sauf les impôts, sauf la conscription, sauf la
nécessité légale de compter 35 000 électeurs par député, sauf tout ce qui est charge. »
La population indigène devait être tenue à l'écart de cette assimilation.
Comme le précisait bien l'un des hommes politiques les plus écoutés de la colonie,
le D Warnier, il fallait prendre grand soin de « ne pas octroyer à une société
voisine encore d'un état relativement barbare les mêmes droits qu'aux citoyens
d'un peuple qui marche en tête de la civilisation ». Pour éviter que les Français
de France ne fussent un jour tentés d'assimiler les Arabes en les faisant les égaux
des citoyens français, il parlait d' « assimilation absolue et immédiate » pour les
colons et d'une assimilation sagement progressive pour les Indigènes. Mais il
aurait préféré substituer à ce vocable ambigu le terme d'annexion à la France
« parce que l'annexion comporte des tempéraments que refuse l'assimilation ».
« L'assimilation, mais uniquement pour les Français. Les Musulmans ne
veulent rien et n'ont besoin de rien. Les Français ne veulent pas partager leurs
prérogatives avec des races dont l'intérêt est notre anéantissement », avait expliqué
en 1869 un journal d'Alger, L'Akhbar. Néanmoins, on entendait bien appliquer
les lois françaises à l'ensemble des populations, spécialement peut-être celles qui
permettraient le mieux de fragmenter les communautés tribales, de rendre leurs
terres libres à l'achat et de constituer le régime de la propriété individuelle. Les
objectifs n'étaient point fardés : « La France doit dissoudre les tribus, détruire
l'aristocratie arabe, affranchir les masses par la constitution de la propriété indi-
viduelle et par la création de la commune arabe, avec un maire français. » Les
Cahiers algériens, qui résumaient les vœux des colons, proposaient en 1870 de
transformer les tribus en communes françaises, administrées par des maires et
adjoints français nommés et placés sous la surveillance des préfets. L'indivision des
terres musulmanes devait être supprimée, le cantonnement des tribus poursuivi.
Le « cantonnement », en principe l'échange de droits d'usage en droit de pro-
priété n'affectant qu'une partie des terres, était une autre revendication déjà
ancienne des colons et c'est surtout parce que les militaires s'étaient opposés à la
généralisation de cette pratique qu'ils avaient encouru leur courroux. Les colons
s'efforçaient de justifier leurs points de vue en expliquant que les Arabes n'étaient
pas propriétaires mais usufruitiers des terres tribales ou 'arch. L'Etat, propriétaire
éminent, pouvait « resserrer un peu, pour faire place aux immigrants, les Arabes
qui promènent à travers une immense étendue de terres incultes leur paresse de
peuple pasteur et nomade ». A quoi les militaires répondaient par la voix du
général Lapasset : « Ayant été plus de cinq ans commandant supérieur du cercle
de Philippeville, y ayant terminé le cantonnement, je sais mieux que personne ce
qui s'est passé et le tout peut se résumer en ces mots : vol et spoliation. » Les
seize tribus cantonnées de 1857 à 1863 avaient vu leurs territoires réduits
de 343 387 à 282 024 ha.
Conçue de cette manière, la politique d'assimilation assortie de ses consé-
quences se révélait le programme commun de tous les « Algériens », aussi bien
des colons ruraux intéressés surtout par la mobilisation des terres que des popu-
lations des villes plus férues de politique et soucieuses de dominer la société
indigène. Comme l'avait proclamé en juin 1858 le ministre de l'Algérie : « Nous
sommes en présence d'une nationalité armée et vivace qu'il faut éteindre par
l'assimilation. »
On jugera de la popularité de ce programme, présenté d'abord par les colons
républicains, au fait que la hiérarchie catholique avait cru devoir le faire sien.
Mgr Lavigerie, animé par son zèle missionnaire, rêvait non certes de convertir
brusquement les Musulmans, mais de « ramener les Berbères à notre civilisation
[chrétienne] qui était celle de leurs pères » (l'Afrique n'avait-elle pas été chré-
tienne au temps de Tertullien et de saint Augustin?). C'est pourquoi il était
prêt à donner son concours à toute politique qui désagrégerait l'organisation
tribale et les formes traditionnelles de la société indigène. Celui qu'Alger avait
surnommé « le premier colon de l'Algérie » recommandait notamment « la dispa-
rition de l'indivision forcée ou pour mieux dire du communisme de la tribu et de
la famille », sous prétexte de relever les Indigènes « de leur paresse et de leur
fatalisme ». Ancien évêque de Nancy, l'archevêque d'Alger fut aussi l'un des
premiers, avec Warnier, à offrir aux « Alsaciens et aux Lorrains exilés » de venir
s'installer comme colons en Algérie. La presse catholique et les journaux répu-
blicains reprirent à l'unisson son appel dès mars 1871. L'opportuniste prélat,
qui courtisait les républicains avant de se découvrir royaliste jusqu'en 1879,
accueillit avec faveur le pieux amiral de Gueydon dont il espérait obtenir l'appui
pour sa politique missionnaire. On voit que l'accord était total dans la colonie sur
la politique que devait suivre le gouverneur civil de l'Algérie. Celui-ci avait si
bien compris qu'il écrivait au ministre de l'Intérieur le 6 janvier 1872 : « Il ne
faut pas se le dissimuler : ce que veulent les politiciens et avec eux la grande
majorité des colons, c'est la souveraineté des élus de la population française et
l'écrasement, j'ose dire le servage, de la population indigène. »
Toutefois, l'insurrection de Kabylie, inattendue de la plupart des colons,
offrait aux désirs de domination des colons de nouvelles perspectives. La presse
coloniale qui avait rendu les officiers responsables du soulèvement pour les mieux
discréditer comprit aussi assez vite que « l'insurrection fournissait une occasion
providentielle de reprendre possession de ce sol dont les tribus ne savent pas tirer
profit et qui est indispensable pour asseoir une forte domination européenne »
(La Vérité algérienne, 1 juin 1871); « la France a intérêt à poursuivre une répression
exemplaire de l'insurrection et à reconstituer le domaine de la colonisation »
(L'Algérie française, 27 juin). L'Est algérien (8 juin) réclamait même « le refou-
lement devenu une nécessité. Toutes les tribus qui ont fait acte d'insubordination
ou n'ont pas prêté leur concours à la France doivent d'abord être désarmées et
ensuite impitoyablement repoussées vers le Sahara ». Peu importaient les moyens :
« Que les tribus indigènes lui cèdent la place [à l'élément européen] soit par voie
de cantonnement, soit par voie de refoulement. La loi de la colonisation l'exige, loi
fatale si l'on veut! » (L'Algériefrançaise, 22 mars 1872).
En France où la défaite et la Commune retenaient seules
L'opinion
des milieux politiques attention de l'opinion, l'insurrection kabyle de 1871 et l'avenir
l'
français du peuple musulman d'Algérie ne soulevaient que bien peu
d'intérêt. Seuls les républicains avaient un programme qui
n'était autre que celui des colons. L'opinion attendait seulement de la colonie
qu'elle fût un refuge pour les Alsaciens et Lorrains qui, ayant opté pour la
nationalité française, souhaiteraient retrouver des terres et fonder de nouveaux
villages dans « la France trans-méditerranéenne ». Lorsque l'Assemblée nationale
eut adopté le 21 juin 1871 la proposition de concéder 100000 ha de terres aux
Alsaciens et Lorrains qui voudraient s'y établir, les milieux politiques estimèrent
qu'il appartenait désormais aux autorités locales de trouver ces terres. Pour le
reste, la classe politique pensait avec Prévost-Paradol « qu'il fallait établir des
lois conçues uniquement en vue de l'extension de la colonie française et laisser
ensuite les Arabes se tirer comme ils le pourront, à armes égales, de la bataille
de la vie ».
Rares furent ceux qui, généralement d'opinion bonapartiste ou royaliste,
essayèrent de montrer que les Français d'Algérie quand ils réclamaient l'assimi-
lation avaient surtout l'intention « de faire des indigènes des sujets » sur lesquels
ils pourraient « exercer une part d'influence absolue et directe ». Plus rares encore
ceux qui tentaient de regarder au-delà de l'idée d'une nécessaire extension de la
colonisation et qui parlaient encore des devoirs de « civilisation » à la manière
saint-simonienne. I. Urbain, qui critiquait l'assimilation et aurait voulu rappeler
dans Le Journal des Débats que « la question algérienne était essentiellement
affaire de gouvernement et non de colonisation », se vit prier de « s'en tenir à un
terrain intermédiaire » et de parler plus longuement des colons alsaciens et lorrains.
Ceux-ci monopolisèrent en effet l'intérêt de la presse française pour l'Algérie.
En 1871, on y déplora en général, surtout dans les journaux républicains, que
« les infortunés émigrants n'aient pas reçu les terres promises » et qu'ils aient été
mal reçus. La presse algérienne faisait chorus pour montrer le manque de moyens
de la colonisation. En juin 1872, 1403 émigrants seulement avaient été installés
dont 43 disposant d'un capital personnel.
Bien loin de décourager les partisans de la colonisation officielle, ce premier
échec stimula leur zèle et celui de l'Administration. C'est d'une colonisation
massive que l'on attendait en effet le succès. L'heure, disait-on, était propice.
On croyait à une diminution inéluctable des populations indigènes frappées par le
choc d'une civilisation supérieure. Ainsi en avait-il été en Amérique lors de
l'arrivée des Européens et d'aucuns, en Algérie surtout, prophétisaient « la dispa-
rition fatale de la race indigène » : « La société arabe n'est pas viable, une société
dont le système organique est le fatalisme ne peut que dépérir. » La désagrégation
du système économique traditionnel, la disparition des silos collectifs avaient pro-
voqué, lors de la famine de 1867, d'immenses pertes humaines que le recensement
démographique de 1872 sembla confirmer : à en croire ce recensement bâclé,
près de 600000 Musulmans auraient disparu depuis 1861. On parla dès lors avec
naturel de « la loi qui fait disparaître les peuples arriérés » et l'on demanda à la
France, pays sous-peuplé et traditionnellement pauvre en émigrants, de fournir
à l'Algérie des millions de colons, chiffre qu'un auteur sérieux ramenait curieu-
sement à « 1600 000 au maximum ». Cette vague d'immigration définitive per-
mettait d'absorber le peuplement indigène : « Quand un peuple du nord s'implante
dans un pays, c'est pour y rester », tranchait le premier président Ménerville qui
ajoutait : « Les Arabes peuvent se révolter mais ils seront absorbés. »
Cette Algérie que l'on rêvait densément peuplée de Français, alors même
qu'elle comprenait seulement, en 1872, 129 600 citoyens français d'origine et
34 600 Juifs naturalisés, un mythe patriotique républicain entendait en faire le
prolongement de la France, trois des « quatre-vingt-douze départements de la
République », comme l'avait annoncé un décret du 24 octobre 1870. Cet idéal
patriotique allait durablement animer les constructeurs de la nouvelle Algérie
française, l'Algérie assimilée.
situation La répression de l'insurrection kabyle fut sans communemesure
de l'Algérie musulmane avec l'ampleur de la révolte et d'une série d'opérations
qui n'exigèrent pas plus de 22 000 hommes et firent moins
de 2000 morts : « Elle a plutôt ressemblé à un acte de vengeance implacable,
convenait le colonel Robin, qu'à l'application d'un châtiment proportionné aux
méfaits commis. » Les colons entendaient pacifier la Kabylie en l'appauvrissant et
tirer profit des « trésors accumulés par les Kabyles dans leurs montagnes ». Ils
espéraient aussi « restituer au Domaine de l'Etat quatre à cinq cent mille hectares
de bonnes terres de colonisation ». De Gueydon en fut d'accord : d'une part,
298 collectivités indigènes furent frappées d'une contribution de guerre de
36 582 298 F que les tribus mirent environ huit ans à payer (34 906 887 F
furent perçus). D'autre part, les terres des insurgés furent frappées de séquestre
collectif ou individuel.
Le séquestre collectif devait « permettre d'annexer de suite les terres dont
nous avons besoin ». Les modalités juridiques de ce prélèvement complexe
importent moins que la volonté politique qu'elles ne dissimulent guère. Le séquestre
collectif pouvait être l'occasion d'un gigantesque refoulement des populations
indigènes puisqu'il touchait 313 collectivités, 2639600 ha, c'est-à-dire une super-
ficie de plus de cinq départements français. Mais on permit aux Indigènes de
racheter les terres séquestrées qui se révéleraient sans intérêt pour la coloni-
sation : ils pouvaient les racheter en argent ou en terres. Le taux était fixé au
cinquième de la valeur des terres, celle-ci étant appréciée selon un barème
unique : 50 F l'hectare pour les terres de culture, 10 F l'hectare pour les terres
de parcours. Le rachat pouvait consister soit dans l'abandon d'une partie des
terres (système recommandé dans la zone prévue pour la colonisation), soit
dans le versement d'une somme d'argent. En cas de refus des transactions de
rachat, les commissions avaient recours à l'expropriation avec prise de possession
d'urgence.
D'après la liquidation de 1878, sept collectivités eurent leur territoire entier
réuni aux Domaines, soit 309 614 ha de terres de parcours; 306 autres se virent
enlever 301 516 ha, surtout de terres de culture, valant plus de 12 millions de
francs, et versèrent en argent une soulte de rachat de 8307 236 F. L'Etat rendit
224 074 ha de terres de parcours aux collectivités dépossédées au-delà de leur
part.
Quant au séquestre nominatif, il frappa individuellement 1778 propriétaires
dont les terres furent réunies aux Domaines, soit 54 461 ha de vergers et de cultures.
Leurs biens meubles et leurs créances fournirent 643 509 F. Par ailleurs, 391 proprié-
taires obtinrent mainlevée du séquestre moyennant le rachat de leurs biens
pour 509 939 F.
Au total, les prélèvements de terres se montèrent à 446 406 ha (dont
301 516 ha de terres de culture, 54461 ha de vergers et de bonnes terres et
90429 ha de terres de parcours) valant 18696093 F. Les prélèvements financiers
atteignirent 10881 443 F. Plus de la moitié de cette somme servit à acheter des
terres au profit de la colonisation, surtout dans l'Oranie.
Pour les collectivités qui s'étaient insurgées —800 000 individus environ —
le coût de la guerre se montait au total à 64 739 075 F, soit environ 81 F-or par
tête. Sur une fortune immobilière évaluée à 92 millions, cela représente 70 % du
capital des tribus insurgées. Elles ne purent d'ailleurs s'acquitter de leurs énormes
dettes que progressivement en vendant leur bétail et leurs communaux, leurs
forêts et leurs récoltes. Les derniers paiements ne furent accomplis qu'en 1890.
Pour la plupart d'entre elles, ce fut la ruine : « Les Indigènes ne travaillent plus
que pour le fisc et l'usure », déclarait un administrateur et d'anonymes chansons
populaires le répétèrent à la postérité :
1871fut la' nnéedenotreruine
Elle nousbrisa lesreins..
Et lepaystombadansla désolation
1871fut la' nnéemaudite
Laterrelaplusfertile a étévendueà vilprix
sonpropriétaire nela verraplus..
Noussommestousréduitsàmendier
Duricheils ontfait unindigent.
Et le poète kabyle Smaïl Azzikiou se lamentait :
ToncœurôFranceest implacable
Depuisquenousavonsfailli, tufrappes sur nous.
Au conseil général d'Alger en 1877, Si Ben 'Ali Chérif, dont les biens
n'avaient pas été séquestrés, se déclara « effrayé de la manière dont on procédait
et des haines et des vengeances qui couvaient ». Le général Lapasset jugeait lui
aussi que « l'abîme créé entre colons et indigènes serait un jour ou l'autre comblé
par des cadavres ». « On a semé la haine dans les villages, constatait comme en écho
une complainte kabyle. Nous la cachons sous terre et il en reste toujours. C'est comme
l'abondante récolte d'un champ défriché... » Le gouverneur général Gueydon convenait
au début de 1873 que « pendant les années 1871 et 1872, les Indigènes ont été
maintenus dans l'obéissance par la terreur : exécutions sommaires des gens pris
les armes à la main, arrestation d'un grand nombre de suspects et d'otages; dans
la province de Constantine seule plus de deux mille individus ont été désignés
comme otages répondant de l'exécution des conditions de pardon des tribus
insurgées ».
Certes les djemâ 'a se résignaient en apparence : « Nous sommes vaincus, vous
êtes les maîtres », mais les administrateurs n'étaient pas dupes. « L'indigène
dépossédé de la grande partie de ses terrains de culture, écrivait le sous-préfet
de Tizi-Ouzou en 1879, chassé des plaines fertiles de la vallée du Sebaou et refoulé
dans la montagne, est réduit à une situation si misérable qu'elle en devient
dangereuse... Chaque habitant indigène ne peut pas disposer de 0 ha 80 ares
alors qu'on a affecté 9 ha 48 ares par tête au peuplement européen. » Un autre
redoutait que « le volcan éteint ne vienne à se réveiller ».
Les colons crurent cependant toucher à la réalisation de leurs rêves. Mais
la révolte d'El Amri en 1876, le soulèvement de l'Aurès en 1879, l'insurrection du
Sud oranais en 1881, l'insécurité dans les campagnes du Tell et la reprise de
l'accroissement démographique de la population autochtone leur répondirent que,
malgré les coups reçus, la société indigène n'était ni soumise, ni prête à se laisser
absorber.
LIVRE PREMIER

L'ÉVOLUTION ADMINISTRATIVE
ET POLITIQUE
DE 1871 A 1902
CHAPITRE PREMIER

L'ALGÉRIE ASSIMILÉE A LA FRANCE

L devint progressivement de 1871 à 1891 une « petite République


française » où seuls comptaient les intérêts des colons. Comme osèrent
l'écrire avec lucidité quelques libéraux français, un petit peuple de quelque
200000 Français ou naturalisés régnait sur 3 millions de sujets; 30000 à
40 000 électeurs exerçaient le pouvoir en Algérie, cependant que six députés et
trois sénateurs conduisaient la politique algérienne de la France. Les colons algé-
riens se voulaient des républicains avancés, mais la carte d'électeur était devenue
le titre de noblesse d'une nouvelle féodalité. Que ces jugements ne soient pas
polémiques, on s'en convaincra à la démonstration qui va suivre. Mais peut-on
oublier ce que Jules Ferry avait reconnu lui-même devant le Sénat le 6 mars 1891 :
« Sous l'Empire on a gouverné pour les Arabes. Après la chute de l'Empire,
depuis 1871 jusqu'en 1883, c'est assurément dans le sens de la colonisation
française qu'on a administré et gouverné l'Algérie (...) C'était essentiellement la
colonisation par la dépossession de l'Arabe. »
Les réformes administratives
Pour rendre l'Algérie semblable à la France il fallait d'abord
de 1871 à 1881 dans l'optique coloniale étendre les territoires où s'appli-
querait une administration civile confiée, comme dans les
départements métropolitains, à des maires, des sous-préfets et des préfets. Les
régimes précédents avaient déjà créé, sur une superficie il est vrai restreinte
(12 343 km peuplés de 478 342 habitants en 1869), un régime communal avec des
conseils élus et des maires nommés dans 96 communes dites « de plein exercice ».
Ils avaient mis sur pied une organisation départementale avec des conseils généraux
et des préfets.
En territoire militaire même avaient été créées en 1868 des « communes
subdivisionnaires » et des « communes mixtes ». Les premières — une par subdi-
vision militaire — n'étaient que des circonscriptions, des agglomérations de douârs
dont on entendait faire des communes dotées d'assemblées municipales indigènes
ou djemâ' a. Elles étaient gérées par un conseil d'officiers et de notables musulmans
nommés, à raison d'un par cercle, sous la direction d'un officier supérieur. A
l'intérieur de ces 15 immenses circonscriptions, les douârs déjà constitués en
communes formaient des sections administrées par un caïd et un nombre de
notables variant de 8 à 12. Les impôts provenant du douâr devaient être dépensés
à son profit. Malheureusement pour les populations les sommes furent thésaurisées
et furent pour l'essentiel, après 1872, virées au budget des conseils généraux. Le
général de division Osmont s'honora en protestant publiquement contre « cette
mesure injuste ».
Les communes mixtes, qu'on constitua dans des régions déjà partiellement tou-
chées par la colonisation, étaient au contraire d'assez petites communes admi-
nistrées par les commandants de cercles assistés par des commissions municipales
mixtes composées d'adjoints de section français et indigènes (caïds) et de
5 conseillers européens musulmans et israélites. On en comptait 17 en 1869.
Ce système d'administration qui se souciait d'associer les Musulmans à la
gestion de leurs douârs pour créer un embryon de vie municipale et de futures
communes arabes fut bien accueilli par eux. Il fut au contraire combattu par les
colons qui obtinrent sa suppression définitive en 1874. Les généraux firent vainement
valoir qu'on « s'aliénait ainsi les populations indigènes par des mesures qui blessent
leurs intérêts. Ils sont trop intelligents pour ne pas comprendre l'esprit qui nous
anime ».
Mais déjà on avait étendu le territoire civil sur 31 520 km et multiplié le
nombre des communes de plein exercice dans des localités où les Français ne
représentaient pourtant qu'un dixième au plus de la population. Pour rendre la
commune financièrement viable, on décida même de lui annexer des douârs
contigus. Dès lors quelques dizaines d'électeurs devenaient les maîtres de quelques
centaines, parfois de quelques milliers d'administrés indigènes. Le gouverneur
Gueydon refusa pourtant de généraliser ce système pour ne pas confier le gouver-
nement de tous les Indigènes, « ces mineurs politiques, à de petites oligarchies
d'électeurs » et à des maires incapables. Il créa donc dans les territoires civils et
militaires de vastes «circonscriptions cantonales » confiées à des officiers de Bureaux
arabes, rebaptisés administrateurs civils ou commissaires. Toutefois il n'eut pas le
temps de préciser ni de généraliser cette réforme.
Son successeur le général Chanzy, ancien officier de Bureaux arabes devenu
« général républicain » et député du Centre gauche, entendait « n'organiser civile-
ment que ce que nous pouvons organiser complètement ». En fait, il fut contraint
par la pression coloniale d'étendre plus vite qu'il n'eût souhaité le territoire d'admi-
nistration civile progressivement porté à 53 496 km à la fin de 1879. Il dut aussi
laisser se multiplier les communes de plein exercice qui passèrent de 126 en 1873
à 176 en 1879.
Ces communes, qui se disaient à l'image des communes de la France, devenaient
en réalité bien différentes. Ala fin de 1879, le tiers d'entre elles (56 sur 178) s'éten-
daient sur une superficie de 10000 ha, alors qu'elles étaient en moyenne de 1643 ha
en France. Des douârs entiers, parfois toute une tribu, leur étaient en effet rattachés ;
ceux-ci apportaient leurs terres communales de parcours, leurs forêts et la masse
même de leurs habitants comme nouveaux contribuables. Ainsi les budgets
communaux se trouvaient d'autant plus facilement à l'aise que rien n'était
dépensé au profit des douârs. Le gouverneur général Chanzy n'avait pourtant
aucune illusion sur les capacités administratives des maires élus (certains étaient
encore nommés dans les villes chefs-lieux de départements, d'arrondissements et de
cantons) : « Le plus souvent, disait-il, un maire n'a ni les aptitudes voulues, ni
le temps pour se transporter au milieu des douârs. »
Contre la volonté des colons, il reprit et développa le système des grandes
« circonscriptions cantonales », rebaptisées du nom ancien de «communes mixtes ».
Cette institution, qui devait se révéler l'une des plus durables de l'histoire admi-
nistrative algérienne, fut en partie improvisée en juillet 1874. Dès l'année 1874,
161 douârs ou tribus furent constitués en dix communes mixtes. En 1879 elles
étaient au nombre de 44.
Les communes mixtes étaient dirigées par des administrateurs civils auxquels
on rendit vite un uniforme et un sabre pour en imposer aux populations indigènes.
Ces civils à épaulettes étaient censés bien connaître l'arabe algérien ou un dialecte
berbère et pouvoir diriger leur immense circonscription avec l'aide d'un adjoint,
d'un secrétaire et de quelques caïds ou « adjoints de commune mixte ». Une
commission municipale composée de délégués français et des adjoints de commune
mixte siégeait à leurs côtés comme dans les petites communes mixtes de 1868.
Le recrutement des premiers administrateurs fut en partie improvisé et ne
retint que des candidats « algériens », ce qui constitua un redoutable précédent.
Furent essentiellement choisis de jeunes employés des préfectures algériennes qui
n'avaient aucune expérience du bled. Il fallut les « quelques abus qui ont pu se
produire dans les nouvelles communes mixtes », reconnus par le gouverneur, pour
qu'on se décidât à instituer un contrôle remis aux sous-préfets.
En territoire militaire, Chanzy réussit à maintenir l'administration des
« officiers des affaires indigènes » comme on appela désormais les ex-officiers de
Bureaux arabes. Mais il tenta vainement de les faire aider par des « adjoints
civils »; les officiers firent comprendre qu'ils entendaient rester les maîtres dans
leur commandement et l'expérience échoua.
Parce qu'il avait essayé de rendre confiance aux militaires et de modérer les
exigences des civils, le gouverneur général Chanzy, malgré toutes les satisfactions
accordées aux colons, partit cependant en février 1879 honni des Européens. Les
parlementaires d'Algérie ne l'avaient pas jugé assez souple et regrettaient qu'en
matière d'assimilation il s'en fût tenu « à des demi-mesures ». Ils attendaient tout
d'Albert Grévy, son successeur nommé le 15 mars 1879, le premier gouverneur
civil qui fut un civil. Cet avocat républicain, frère du Président de la République,
proclama aussitôt qu'il voulait « donner à l'Algérie un régime civil où les Français
puissent se retrouver chez eux ».
D'un trait de plume il décida l'extension du territoire civil au Tell tout
entier, c'est-à-dire à pratiquement toutes les régions cultivables de l'Algérie. Le
territoire de commandement fut réduit à 500 000 habitants environ, l'adminis-
tration militaire supprimée pour l'essentiel. A la fin de 1881, les territoires civils
s'étendaient sur 104 830 km peuplés de 2 135 000 habitants. On y avait constitué
en grande hâte de nouvelles communes, soit au total 196 communes de plein
exercice et 77 communes mixtes.
La commune mixte se présentait alors comme une circonscription comptant
en moyenne 20 642 habitants dont 294 Européens et s'étendant sur une superficie
moyenne de 113641 ha. Mais les chiffres réels variaient du simple au décuple :
telle commune mixte, celle de Djurdjura, ne comptait que 49 Européens et
58 843 Kabyles, celle d'El Milia 94 Européens et 36 275 Musulmans, celles des
Bibân 74 et 30 537. Pourtant dans la commission municipale qui votait le budget
communal, les Européens étaient aussi nombreux que les caïds ou « adjoints
civils » représentant les Musulmans.
Les communes mixtes ne représentaient plus désormais dans la doctrine
coloniale qu'un organisme de type transitoire. Elles avaient pour but de préparer
la colonisation en assurant aux moindres frais la domination française sur les
masses indigènes. Mais elles devaient progressivement disparaître pour faire place
aux communes de plein exercice. Le droit commun municipal de la France demeu-
rait le but à atteindre, comme le répétaient sans trêve les conseillers généraux et les
maires « algériens ».
La multiplication des communes de plein exercice devait donc se poursuivre
quelles que fussent les réticences de certains hauts fonctionnaires qui savaient ce
qu'était la réalité de la vie communale. Les maires laissés sans surveillance taxaient
alors presque à leur guise leurs contribuables indigènes et disposaient du budget
communal en faveur des seuls Européens. Comme ils oubliaient même de rétribuer
les adjoints indigènes responsables des douârs, beaucoup de ceux-ci cessèrent
d'exercer leurs fonctions. Les maires ne pouvaient dès lors surveiller leurs admi-
nistrés indigènes, ce qui alarmait l'administration supérieure et explique ses
critiques. « Je ne vois pas pourquoi les indigènes des douârs seraient exploités au
profit de la commune », protestait un préfet d'Oran, Pétrelle. On lui répondit que
« le concours financier des douârs était une contribution au développement de la
colonisation qui doit leur apporter les inestimables bienfaits de la civilisation ».
Le député algérien Thomson fit même valoir noblement devant la Chambre qu'on
poursuivait ainsi « l'amélioration du sort de nombreuses populations indigènes
livrées trop longtemps à un système arbitraire, celui de l'administration militaire ».
Plus rhéteur encore, le député Gastu osa parler des libres élections qui désignaient
les conseillers municipaux indigènes et pourraient bientôt choisir les représentants
des commissions municipales de communes mixtes. Après quoi, il prévint le gouver-
neur qui télégraphia au ministre qu'il s'opposait à cette « mesure prématurée pleine
de difficultés et de périls ».
En fait, en communes de plein exercice, une caricature de représentation élue
accordait le pouvoir à une poignée d'électeurs français ou naturalisés; par exemple,
en 1881, les 52 électeurs de la commune de Lourmel disposaient du budget
communal alimenté par 2890 Musulmans et les 236 électeurs de Tizi-Ouzou,
des contributions de 22 537 Kabyles. Certes, les Musulmans et les étrangers
avaient encore droit à cette date, grâce à un décret du 26 décembre 1866, à une
représentation élue, égale en principe au tiers du Conseil; ce qui d'ailleurs exaspérait
les colons qui demandaient la suppression de cet incommode « décret impérial ».
Mais en réalité cette représentation assurée par quelques mal-élus se bornait le
plus souvent à une figuration muette. De plus, on avait cessé de consulter les
djemâ 'a de douârs dont l'existence n'est plus attestée administrativement après 1879.
Bref, si, sur le papier, 38466 électeurs musulmans et 7071 électeurs étrangers
jouissaient encore en mars 1881 du droit de vote pour désigner quelques conseillers
municipaux, en fait leurs suffrages ne pesaient pour rien face aux volontés des
42 284 électeurs français ou naturalisés. L'idée-force d'assimilation permettait
aux 174000 Français et Juifs algériens habitant les communes de plein exercice
d'imposer le plus légalement du monde leur domination à 379 000 Musulmans
sous le couvert des franchises municipales.
Quand ils eurent ainsi reçu pleine satisfaction dans le domaine
Premières entorses de l'administration des Musulmans, les colons comprirent vite
à la politique
d'assimilation que leurs succès pourraient se retourner contre eux, si l'insécurité
devait se développer à la faveur du nouveau système. Or, préci-
sément, surtout à partir des années 1877-1878, la sécurité des colons « presque
aussi grande qu'en France en 1875 selon le président de la cour d'appel d'Alger,
paraissait remise en cause. La presse locale dénonçait le « banditisme indigène »
et réclamait des mesures exceptionnelles. Parmi celles-ci revenait surtout la reven-
dication de pouvoirs spéciaux.
L'avènement du droit commun aurait pu signifier en effet par la générali-
sation du système judiciaire français la fin de ces pouvoirs discrétionnaires que
l'on avait conférés aux officiers pendant la conquête. En dépit de quelques réorga-
nisations et adoucissements, ceux-ci étaient encore en vigueur en 1871, selon des
modalités définies en 1860 (commissions disciplinaires de subdivisions et de cercles)
et en 1868 (adjonction d'un juge de paix dans chacune de ces commissions
militaires).
L'extension du territoire civil aux dépens de la zone contrôlée par les mili-
taires avait pour conséquence logique la disparition de ces pouvoirs disciplinaires
conférés aux seuls officiers des Bureaux arabes. Les commissaires civils et les
maires qui leur succédèrent souhaitaient donc, pour avoir la même autorité que
les militaires, exercer une juridiction semblable, mais le droit leur en fut refusé.
Il était toutefois de notoriété publique que, nonobstant la loi, les nouveaux
administrateurs civils en usaient, et pas toujours avec retenue, puisque le gou-
verneur Gueydon avouait : « S'ils avaient su se maintenir dans la mesure,
j'aurais continué à fermer les yeux. » Ce dernier souhaitait la création d'un Code
de police spécial à l'Indigène algérien et fit préparer un inutile projet de Code
de l'indigénat, destiné à énumérer les faits qui, « délictueux en Algérie, ne le
sont pas en France et ceux qui acquièrent en Algérie une gravité qu'ils n'ont pas
en France ».
Son successeur fit accepter au Gouvernement le principe d'une dérogation
légale au droit commun, mais ces infractions spéciales seraient soumises à des
juges de paix. Restait à les déterminer : on en découvrit 27, depuis « les
actes irrespectueux ou propos offensants vis-à-vis d'un agent de l'autorité même
en dehors de ses fonctions »jusqu'au départ de la commune sans autorisation, en
passant par la négligence dans le paiement des soultes du rachat du séquestre.
Cette juridiction répressive exorbitante du droit commun fut bien vite jugée
insuffisante quand la sécurité parut de nouveau compromise. « En pays kabyle,
jugeait un administrateur, l'Indigène n'a plus rien à perdre et la misère est la
cause active de la criminalité. » La presse réclamait le droit à la responsabilité
collective des tribus, même en cas de délits individuels, l'internement ou la
déportation des récidivistes dans des pénitenciers, le droit pour les adminis-
trateurs de communes mixtes et les maires de réprimer directement les infractions
spéciales à l'indigénat. Le gouverneur Grévy se fit l'interprète de ces vœux et,
lui qui avait critiqué vertement la « justice à la turque » des militaires, tenait
désormais pour dépassé le droit commun. Non seulement il faisait interner dans les
quatre pénitenciers militaires les récidivistes qui « faute de preuves ne pouvaient
être traduits devant un tribunal », mais il fit préparer trois projets de décrets
édictant la responsabilité collective, l'exécution de la peine de réclusion hors de
l'Algérie, et le droit pour les administrateurs de frapper des peines de l'indigénat.
L'appareil de justice ordinaire n'était pas nécessaire, disait le gouverneur, « pour
des faits qui ne s'appliquent qu'aux seuls Indigènes ».
Finalement, à l'appel des députés « algériens », le Parlement vota « à titre
exceptionnel et provisoire pour une période de sept ans » la loi du 28 juin 1881
qui permettait aux administrateurs d'appliquer les peines de simple police aux
infractions de l'indigénat. Le nombre de celles-ci fut porté peu après de 27 à 33.
On ne peut dégager aucune idée générale de ce Code de l'indigénat, si ce n'est la
volonté de contrôler étroitement toutes les activités de la vie des Musulmans et
de leur imposer une stricte obéissance. Le Conseil de Gouvernement expliquait
clairement : « Il importe que les Indigènes soient absolument dans la main de
l'administration. » Dès lors, l'indigénat fut tout à la fois un code de civilité puéril
(punissant les propos offensants ou les actes irrespectueux vis-à-vis d'un représentant
ou d'un agent de l'autorité...), un instrument de servitude (les transgressions
d'ordres étaient frappées au même titre que les propos tenus en public contre la
France et son Gouvernement ou le défaut d'un permis de voyage pour tout
déplacement), parfois un règlement policier tatillon et mesquin (autorisation
nécessaire aux pèlerinages, aux repas publics, aux coups de feu à blanc accompa-
gnant les fêtes familiales), parfois un code fiscal (dissimulation de la manière
imposable) ou unmédiocredoubletduCodepénal (l'omissiondanslesdéclarations des
naissances ou décès était déjà réprimée par ce Code).
Les Musulmans se voyaient punis s'ils refusaient les services de patrouille ou
de garde de nuit, les moyens de transport ou les travaux exigés sur réquisition par
des agents de l'Etat, les renseignements demandés par des fonctionnaires de l'ordre
administratif ou judiciaire. Tout cet arsenal pour des faits insuffisamment définis
mettaient aux mains des administrateurs des pouvoirs souvent tyranniques. Un
refus de faire les travaux ou le service dont on avait été requis pouvait être puni
de cinq jours de prison et de 15 F d'amende. En communes de plein exercice,
les infractions à l'indigénat demeuraient de la juridiction des juges de paix.
L'application de la loi de 1881 fut sévère dans les premières années :
30837 condamnations en communes mixtes en 1883, soit près de 17condamnations
pour 1000 habitants; le montant des amendes atteignit 213023 F, le total des
journées d'emprisonnement 82 402, soit 44,3 journées pour 1000 habitants. Elle
s'adoucit ensuite, du moins à en croire les statistiques : 23 312 condamnations en 1886
mais 27 335 en 1887. Or, l'administration n'oubliait pas que les«pouvoirs spéciaux »
n'avaient été consentis que pour sept années et qu'elle allait devoir plaider une
cause difficile devant le Parlement. « Les petits pachas de communes mixtes dont
l'action arbitraire n'était soumise à aucun contrôle » étaient dénoncés jusque dans
certainsjournaux d'Algérie.
Le 29 mai 1888, la Chambre vota pourtant la prorogation de la loi pour sept
années, mais au Sénat le vieux Schoelcher protesta véhémentement contre le
permis de voyage : « C'est le régime de l'esclavage; les esclaves ne voyagent pas
sans un billet de circulation. » Et la loi ne fut prorogée que pour deux ans; les
pouvoirs spéciaux n'étaient consentis que pour 21 infractions seulement, les autres
relèveraient des juges de paix. Mais deux ans plus tard, sous réserve qu'un droit
d'appel fût accordé aux contrevenants, les pouvoirs spéciaux furent reconduits
pour sept années supplémentaires.
L'Algérie qui parlait toujours de droit commun s'installait durablement dans
un régime d'exception. Cependant bien d'autres entorses à la politique d'assimi-
lation avaient été plus discrètement réalisées. On se bornera à en citer pour
commencer deux autres, parmi les plus profitables aux colons.
Au nom des intérêts spéciaux de la colonie, les parlementaires algériens
avaient obtenu que la loi française ne s'appliquât point automatiquement à
l'Algérie. Les impôts directs français, à l'exception de la patente, ne furent donc pas
introduits, du moins pendant cette période. C'est seulement en 1891 que fut établie
la contribution foncière sur les propriétés bâties, mais les colons surent faire
repousser jusqu'en 1918 la contribution foncière sur les propriétés non bâties : la
terre coloniale ne devait pas être assujettie à l'impôt d'Etat. Si l'assimilation fiscale
n'existait pas pour les Européens, elle pouvait en revanche s'appliquer aux
Musulmans : ceux-ci durent ainsi acquitter les mêmes impôts que les Français
d'Algérie, tout en payant aussi leurs impôts spéciaux dits « impôts arabes ».
« Ces impôts, notait le juriste Larcher, qui incombent exclusivement aux Indi-
gènes, constituent en quelque sorte le prix de la défaite. »
Jusqu'en 1875 les Français domiciliés en Algérie étaient exempts du service
militaire. La loi du 6 novembre 1875 les y astreignit, mais les parlementaires algé-
riens obtinrent que la durée du service légal fixée à cinq ans fût ramenée à un an
pour les « Algériens ». Ce privilège devait être maintenu par la loi du 15juillet 1889 :
les jeunes « Algériens » ne passaient que dix mois effectifs sous les drapeaux, les
autres Français trois ans. Mais les principes étaient saufs, puisque la loi proclamait
que « le service militaire est égal pour tous ». L'égalité fut pourtant réalisée mais
seulement en 1905 lorsque la députation algérienne eut échoué à convaincre la
Chambre de la nécessité d'accorder encore un régime spécial aux Français et
naturalisés résidant en Algérie.
Ces entorses profitables à la sacro-sainte assimilation n'empêchaient nullement la
politique d'assimilation administrative d'étendre encore ses effets. Elle reçut un
nouvel encouragement avec les décrets dits des « rattachements ».
Ce système qui visait à intégrer totalement l'Algérie à la
Le système
des rattachements
France en rattachant toutes les affaires administratives aux
au temps ministères parisiens était l'une des plus vieilles revendications
du gouverneur Tirman des colons républicains. Les partisans des rattachements trou-
vèrent une oreille attentive dans le groupe des amis de Gambetta
et le gouverneur Albert Grévy crut devoir demander au Gouvernement que satis-
faction leur fût partiellement accordée. Une commission extra-parlementaire, où
les 3 députés et les 3 sénateurs algériens étaient presque les seuls à disposer d'une
expérience suffisante, se prononça en 1881 pour un système qui aboutissait en
fait à annihiler tous les pouvoirs du gouverneur général, les ministres conservant
la latitude de consentir des délégations de pouvoir en ce qui concernait les
services qui n'avaient pas leurs similaires en France. Unsimple décret du 26août 1881
rattacha les services essentiels à Paris; le gouverneur général, devenu simple
organe de transmission, n'obtenait délégation que pour la colonisation, la police,
la justice et l'instruction publique des Musulmans. Le gouverneur n'était
plus, selon le mot de Jules Ferry, « qu'un inspecteur de la colonisation dans le
palais d'un roi fainéant ». Albert Grévy, déçu, démissionna.
Les vrais profiteurs du système étaient les parlementaires algériens qui avaient
obtenu, quelques jours avant les décrets de rattachements, que le nombre de
députés fût à nouveau porté de 3 à 6. Même ceux qui se disaient autonomistes,
pour signifier qu'ils étaient favorables à des franchises coloniales, comprirent vite
le parti qu'ils pouvaient tirer de ce régime : ils étaient les seuls à pouvoir agir
auprès des fonctionnaires parisiens ignorant des réalités algériennes. Si l'on ajoute
que par un usage constant, auquel on ne dérogea qu'à partir de 1889, les rappor-
teurs du budget de l'Algérie restèrent depuis 1876 choisis parmi les seuls députés
algériens, on voit que la Chambre des députés s'interdisait elle aussi toute
possibilité d'agir sur la politique algérienne et toute tentative sérieuse de la
contrôler.
Le 26 novembre 1881, Gambetta désigna comme gouverneur de l'Algérie un
conseiller d'Etat connu pour ses sentiments républicains avancés, Louis Tirman.
Celui-ci exprima sa volonté de tenter « l'essai loyal » des rattachements. En fait,
ce terne fonctionnaire se soumit sans mot dire aux parlementaires d'Algérie. Dix
années durant, au nom d'une bonne entente nécessaire, il laissa les députés algériens
gouverner la colonie au seul profit des colons, dans l'oubli total des intérêts poli-
tiques de la France. Le système des rattachements n'en fut pas le seul responsable,
puisque son successeur Jules Cambon sut tirer parti du même régime pour imposer
l'arbitrage métropolitain.
L'extension du territoire civil fut poursuivie par l'annexion des régions fronta-
lières algéro-tunisiennes et de vastes étendues de territoires prédésertiques; en 1891
le territoire civil s'étendait sur 128 550 km Le nombre des communes de plein
exercice passa en dix ans de 196 à 249, tandis que celui des communes mixtes dimi-
nuait au total après diverses transformations de 77 à 73. Par mesure d'économies,
le personnel administratif des communes mixtes fut même réduit, des communes
mixtes fusionnèrent et la superficie moyenne d'une commune mixte fut portée à
143 000 ha, taille moyenne d'un arrondissement français.
Dans les communes de plein exercice qui continuaient à naître à raison de six
ou sept chaque année, les adjoints indigènes n'étaient plus autorisés à siéger
depuis 1882, saufs'ils étaient élus. La loi municipale française de 1884 fut appliquée
dans la colonie, mais avec quelques modifications profitables; les maires algériens,
par exemple, pouvaient être rémunérés. Surtout, un décret du 7 avril 1884 dicté
par les parlementaires d'Algérie modifia la représentation des Musulmans. Tandis
que le nombre des conseillers municipaux français, qui était au maximum de 16,
pouvait désormais atteindre 36, celui des conseillers indigènes qui pouvait aller
jusqu'au tiers du conseil fut ramené de 8 à 6 au maximum ou au quart du conseil.
D'autre part, les conseillers indigènes ne pouvaient plus participer à l'élection du
maire et des adjoints. Enfin, le corps électoral déjà fort étroit fut encore restreint par
l'élimination des commerçants patentés. Cette discrimination visait à éliminer
quelques bourgeois musulmanstrop indépendants. Constantine, qui comptait quelque
2000 électeurs musulmans avant la loi, n'en eut plus que 500 après, sur une popu-
lation de 23 000 citadins.
L'application de la loi française du 5 avril 1884, subtilement déformée par
le décret du 7avril, renforçait les privilèges des colons et, selon le mot du comman-
dant Rinn. ancien directeur du service des Affaires indigènes, « empêchait la
représentation musulmane d'être effective ». Pour le département d'Oran par
exemple, dans les 76 communes de plein exercice, 17 709 électeurs français avaient
à élire 1007 conseillers municipaux, cependant que 12 300 électeurs musulmans
n'en pouvaient désigner que 163. Les conseillers municipaux musulmans protes-
tèrent à juste titre contre « cette loi d'exception », « ce nouveau pas en arrière »
dont Leroy-Beaulieu osa dire dans Le Journal des Débats qu'elle était « une des
mesures les plus inintelligentes et les plus imprévoyantes prises depuis vingt-
cinq ans. »
En transmettant à Paris les demandes de création de nouvelles communes
ou d'annexion de nouveaux douârs, le gouverneur général ne manquait pourtant
pas de célébrer les avantages qu'y trouveraient les populations française et indi-
gène : « L'annexion aux communes de plein exercice permettra à la population de
jouir de toutes les franchises du régime municipal. »
A la place du gouverneur défaillant, son ancien chef de cabinet Jonnart,
devenu directeur du service de l'Algérie au ministère de l'Intérieur, osa, en la
faisant signer par le ministre Sarrien, adresser en 1886 une lettre de réprobation :
« Trop souvent il arrive que les Conseils généraux en Algérie sacrifient l'intérêt
des Indigènes aux nécessités budgétaires des communes de plein exercice. Ils ne
proposent de rattacher ces territoires indigènes à ces communes que pour grossir
leurs revenus. Il s'ensuit que les Indigènes qui habitent ces territoires sont délaissés;
les municipalités par un penchant bien naturel se montrent plus disposées à
dépenser l'argent de la commune au profit des Européens dont elles tiennent leur
mandat qu'à celui des Indigènes qui occupent dans le corps électoral une place
des plus restreintes, bien qu'ils fournissent à la commune dont ils dépendent la
majeure partie de ses ressources. Ce sont là des tendances que l'administration
supérieure ne saurait encourager. » Malgré ce rappel à l'ordre, 15 nouvelles
communes furent créées de 1887 à 1890 et 24 communes existantes obtinrent de
s'agrandir.
L'administration des maires Le « gouvernement des maires », comme disaient les
et celle des administrateurs Musulmans, leur était particulièrement dommageable. Les
impôts municipaux etaient plus lourds qu en communes
mixtes, plus vexatoires aussi : les populations indigènes devaient acquitter patente,
journées de prestation et centimes additionnels aux impôts arabes, mais aussi
diverses taxes municipales sur les chiens, les bœufs de labour (déjà imposés par la
zakat), l'impôt sur les loyers, les droits d'abattage, de stationnement de marchés.
L'impôt communal qui rapportait le plus, les prestations, était pour 80 à 86 % à
la charge des Indigènes. En 1889, selon le rapport Burdeau, les recettes communales
perçues par voie de rôles se montaient à 11 769 016 F. Les Musulmans en acquit-
taient 8 826 036 F, soit 75 %. Chaque Musulman rattaché à une commune de plein
exercice lui rapportait alors annuellement 3,13 F. De plus les biens communaux,
patrimoine essentiel des douârs, étaient souvent mis en adjudication au profit du
budget communal et les forêts communales subissaient parfois des coupes abusives.
« La commune de plein exercice, devait écrire Jules Ferry lorsqu'il eut enquêté sur
place, c'est l'exploitation de l'Indigène à ciel ouvert. » Et tel poète kabyle chantait
dans sa complainte :
Nousvoussupplionsôministredela Guere
Denousrendrela' dministration militaire
... C'est depuisquo' na innovélegouvernementdumaire
Quenousnoustrouvonsréduitsàlaplusgrandemisère.
Il nousasucésetavalésà l'instar duserpent..
Bref, selon l'expression locale, les communes françaises vivaient « en mangeant
de l'indigène ». Elles vivaient bien : « Il n'est si petite commune en Algérie,
écrivait Jonnart en 1892, qui ne prétende jouir de squares, de rues plantées
d'arbres et garnies de trottoirs, d'eau potable, de lavoir, de marché, d'abattoir,
c'est-à-dire de commodités et d'un luxe que se refusent par mesures d'économies
tant de communes de France. » Les inspecteurs des Finances remarquaient aussi
« la générosité des administrations municipales, leur goût pour la musique à en
juger par la place importante qu'elle tient dans leurs budgets ». Les maires
algériens s'octroyaient des indemnités pouvant atteindre 3000 à 4 000 F dans
des communes de 4000 à 5000 habitants et 10000 F dans des villes de
20000 habitants. Les frais généraux des mairies qui atteignaient en 1880 de 15
à 20 % des dépenses communales se montaient en moyenne à 25 % ou 30 %
en 1890. En revanche, les communes, qui se plaignaient pourtant de l'insécurité,
ne consacraient que 7,45 % de leur budget à la police; elles déploraient l'état de la
voirie et des chemins vicinaux, mais n'y consacraient que 35,4 % en moyenne
contre 64 % dans les communes mixtes.
La tutelle des administrateurs de communes mixtes paraissait tout compte
fait encore préférable aux Musulmans : « Quand nous avons à nous plaindre, nous
allons trouver l'administrateur et il arrange l'affaire, tandis qu'en commune de
plein exercice on ne sait jamais à qui s'adresser. » Les plaignants venus parfois
de 50 à 60 km devaient attendre un jour ou deux avant d'être reçus par le hakem.
Celui-ci savait parfois l'arabe (18 sur 199 administrateurs percevaient en 1888 la
prime afférente à la connaissance de l'arabe ou du kabyle), tenait en principe une
chikâyâ hebdomadaire et faisait des tournées à cheval. Il devait surveiller les écoles,
le culte musulman, l'état des forêts, veiller à l'hygiène, répandre la vaccine. C'était
beaucoup certes, mais les administrateurs improvisés de ce temps n'avaient pas la
valeur des officiers de Bureaux arabes auxquels ils succédèrent. Là encore les
Arabes regrettaient « le temps des militaires » (sâ'at el minitir). Les adminis-
trateurs civils pratiquaient tout autant la manière forte mais, moins paterna-
listes, ils ne surent pas se faire aimer. Aussi se firent-ils craindre. Sans parler des
punitions régulières infligées en vertu du Code de l'Indigénat, chacun convenait
qu'il y avait « beaucoup de coups de bâton donnés pour faire rentrer l'impôt,
des emprisonnements de cinq jours qui durent cinq semaines, des expulsions
arbitraires... »
Les administrateurs étaient aidés dans leur tâche par des adjoints indigènes
ou caïds (en Kabylie on disait des présidents de douâr) qui avaient bien perdu
de leur prestige et de leur influence d'antan. Tenus de renseigner l'autorité locale,
d'assister les agents du Trésor et de la commune, de prêter leur concours aux
fonctionnaires chargés du recouvrement, ils ne pouvaient plus dresser de procès-
verbaux exécutoires. Du moins recevaient-ils, à titre de traitement irrégulier, le
dixième de l'impôt arabe perçu dans leur douâr, ce qui, paraît-il, stimulait leur zèle.
Eux-mêmes devaient d'ailleurs se faire assister par un khodja chargé de la corres-
pondance administrative et de l'enregistrement des déclarations d'état civil, et
par un garde-champêtre, agent de la police rurale et cheville ouvrière du douâr.
Le caïd pouvait aussi compter sur les « chefs de fraction », lesquels portaient
diverses dénominations locales toutes officielles : on parlait de Kebir, de cheikh chez
les nomades, d'oukkaf, de mezouar ou Kaddech chez les sédentaires, d'amîn en pays
kabyle. Ces chefs de fraction n'étaient pas rétribués. Tout au plus à cette époque
les administrateurs leur accordaient quelques faveurs. Or, ils étaient pourtant
responsables de la surveillance de leurs fractions et se faisaient aider d'assâs à leur
service.
L'administrateur de commune mixte, même s'il consacrait l'essentiel de son
temps aux affaires indigènes, ne pouvait ignorer qu'il devait avant tout aide et
assistance aux colons français. Selon la doctrine officielle, ceux-ci devaient être
pour les Musulmans les initiateurs, les stimulateurs; leurs intérêts devaient donc
toujours l'emporter. Les tribus se plaignaient dès lors à juste raison de ce qu'elles
fussent sacrifiées aux Européens des centres voisins. Ales en croire, ceux-ci accapa-
raient leseauxd'arrosage, prenaient en adjudication lesterrains alfatiers, interdisaient
ou réglementaient la jouissance des communaux. Les Musulmans eussent été égale-
ment fondés à protester et contre la répartition des crédits dans le budget de la
commune mixte — les centres européens bénéficiant de la majeure partie des
dépenses — et contre l'inégalité de la représentation au sein de la commission
municipale. Mais ces doléances, si elles furent jamais formulées, ne nous sont pas
parvenues.
Il est vrai qu'inversement les colons reprochaient souvent aux administrateurs
d'être trop préoccupés par la défense des intérêts indigènes, voire hostiles à la colo-
nisation. Ils les disaient arabophiles ou liés à la Sociétéprotectrice des Indigènes. Et la
presse répandait l'idée que celle-ci empêchait le gouverneur de multiplier les
communes de plein exercice : « C'est grâce aux efforts de la société dite protectrice
des Indigènes que ceux-ci sont maintenus sous la férule des administrateurs préfec-
toraux, tandis que leurs vœux concordent pour être admis au bénéfice de l'admi-
nistration paternelle des mairies » (Vigie algérienne, 20 février 1885).
Faut-il voir dans ces accusations contradictoires la preuve de l'indépendance
des administrateurs? Disons plutôt que leur difficile fonction appelait l'arbitrage,
mais que, vu l'absence de direction, tout dépendait des individus : tant valait
l'homme, tant valait la fonction.
Au total, que ce fût en communes de plein exercice dont l'administration se
caractérisait, selon Jules Ferry, par «la mise en coupe réglée des douârs indigènes »
ou en communes mixtes dont le régime était seulement un peu moins injuste, la
situation des Musulmans s'était incontestablement détériorée sous le régime de
l'assimilation-panacée. « En vérité, vis-à-vis du régime civil les Indigènes musul-
mans sont de véritables raïas mis en présence des citoyens français » (I. Urbain).
L'assimilation avait encore permis la suppression de tout inter-
Représentation politique médiaire qualifié de la société musulmane. Sous prétexte que
et naturalisation
des Musulmans algériens « l'admission des Indigènes non naturalisés dans nos conseils
était prématurée » (Warnier) ou choquante, les colons n eurent
de cesse de les éliminer. On a vu comment ils y parvinrent presque complètement,
en annihilant les prérogatives des conseillers municipaux et en diminuant leur
nombre. Les Cahiers algériens de 1870 entendaient aussi supprimer les conseillers
généraux musulmans, parce qu'ils étaient nommés par l'Administration et donc
tenus pour ses créatures dociles. Pourtant, lorsque le décret du 11 juin 1870 eut
décidé de faire élire les conseillers en territoire civil, des protestations violentes
eurent lieu en Algérie contre « ce décret inconstitutionnel ». La délégation de
Bordeaux l'abrogea le 28 décembre 1870 et déclara dissous les conseils élus en
août. Désormais les conseils généraux ne seraient composés que de membres
français, auxquels on adjoindrait seulement 6 assesseurs musulmans nommés par
le ministre de l'Intérieur.
Ces assesseurs désignés pour six ans par le gouverneur furent aussitôt contestés
par les conseillers généraux français qui leur refusèrent tout droit de participer aux
votes. Le Gouvernement trancha en accordant voix délibérative aux assesseurs, ce
qui fut confirmé par une loi. Le conseil général d'Alger protesta contre « cette
atteinte au suffrage universel et à la dignité des citoyens français » et la loi fut
éludée. Un décret présidentiel du 23 septembre 1875 stipula à nouveau que les
assesseurs musulmans siégeraient au même titre que les membres élus et qu'ils
devaient obligatoirement faire partie de toutes les commissions. Ce décret que les
« Algériens » espéraient provisoire se révélant définitif, les conseillers français
entreprirent de discréditer ces assesseurs qu'on accusait tantôt « d'abuser de leur
présence pour jeter le trouble dans les délibérations », tantôt d'être des « Mameluks
sourds et muets » votant sur ordres du préfet. Tous n'étaient point muets et répon-
daient à l'occasion qu'ils étaient « nécessaires pour représenter les intérêts de plus
de trois millions d'êtres dont personne ne prenait souci ». Au conseil général de
Constantine, Ben Bâdis s'écria en 1881 : « Nous sommes dix fois plus nombreux
que vous, nous payons la majeure partie des impôts [82 % du budget dépar-
temental à cette date], non seulement nous devons avoir des représentants dans les
conseils généraux — avec voix délibérative — mais nous devrions même avoir
des représentants à la Chambre et au Sénat! »
Le conseil général de Constantine resta bien entendu sourd à cet appel et
se refusa à envisager toute suggestion de représentation élue des conseillers musul-
mans, même lorsque celle-ci eut été retenue par le conseil général d'Alger en 1888
sur proposition d'un assimilateur sincère, le D Trolard. Tirman ne sut pas tirer
parti de cette situation et finalement le statu quo persista. Les conseillers du
gouverneur général lui affirmèrent que, si l'on entrait dans la voie des élec-
tions pour les conseillers généraux, il faudrait agir de même pour toutes les
communes et « ce jour-là ce serait l'expulsion légale de tous les Européens qui
serait prononcée ». L'assimilation ne pouvait décidémentjouer pour les Musulmans,
comme le proclamait avec cynisme L'Indépendant, Echo de Constantine : « Il serait
d'un bon exemple de cesser d'assimiler les vaincus aux vainqueurs et de rappeler
à ceux-là que nous sommes décidément les maîtres, que nous voulons nous occuper
de nos affaires et même de leurs intérêts sans qu'ils aient droit au contrôle. »
Que devenaient dans ces conditions les vœux imprudents des Cahiers algériens
qui s'étaient déclarés favorables à la naturalisation des Musulmans? On sait que
les Musulmans algériens n'étaient pas tenus pour des étrangers, mais considérés
comme Français : « L'Indigène musulman est Français; néanmoins il continuera
d'être régi par la loi musulmane. Il peut sur sa demande être admis à jouir des
droits de citoyen français; dans ce cas il est régi par les lois civiles et politiques de
la France. » Cette claire déclaration de nationalité du sénatus-consulte de 1865
précisait qu'il fallait cependant pour accéder à la citoyenneté renoncer au statut
personnel musulman. Cette renonciation qu'on appela inexactement une « natura-
lisation » était rendue assez facile. Mais bien peu de Musulmans profitèrent de
« l'honneur qu'on veut leur faire de les affilier à notre nation ». Pour les Croyants,
ç'eût été apostasier, s'exclure de la communauté, en attendant les tourments
éternels du feu dans la Géhenne. Pour des vaincus, ç'eût été reconnaître leur défaite
définitive; or les Algériens musulmans ne désespéraient pas de l'avenir : « Nous
appartenons à une race qui sait attendre », répétaient-ils, et de se redire entre
eux ce que les Hâchem avaient dit à Bugeaud en 1841 : « Ce continent est le pays
des Arabes, vous n'y êtes que des hôtes passagers. Y resteriez-vous trois cents ans
comme les Turcs, il faudra que vous en sortiez! »
La naturalisation n'était pas exigée des candidats indigènes aux emplois
publics; ce qui choquait les colons qui exigèrent la fin de ce « privilège abusif ».
Ils obtinrent satisfaction par un décret du 24 octobre 1870 qui ne fut toutefois pas
appliqué. Mais fallait-il demeurer partisan de la naturalisation? Le risque existait,
croyait-on, de naturalisation en masse : « Voilà qu'aujourd'hui, écrivait Gueydon
en 1872, les arabophobes m'affirment qu'ils le feront, que nous allons arriver à la
République arabe après avoir échappé aux étreintes du Royaume arabe. »
Le mieux était donc de s'abstenir et La Vigie algérienne d'avouer en 1879 :
« Loin de pousser à la naturalisation des Indigènes, il faudrait qu'une loi
l'interdise absolument, sauf dans des cas exceptionnels. Voilà la vérité. » Le Répu-
blicain de Constantine confirmait en 1881 que, parmi les dangers qui risquaient de
faire disparaître l'Algérie et les « Algériens », « le plus grave était l'assimilation
des indigènes ». Pour l'heure on se rassurait en constatant que, de 1865 à 1878,
435 naturalisations seulement avaient été accordées à des Musulmans algériens.
Mais le danger demeurait que quelques députés métropolitains aillent faire décider
par le Parlement une naturalisation collective, un nouveau décret Crémieux. Le
Petit Oranais prophétisait en 1882 que « ce jour-là vous auriez la plus sanglante
des insurrections que nous ayons eue depuis la conquête et qui ne s'éteindrait
certainement que par l'extermination des Arabes d'Afrique ou par l'abandon de
notre colonie ».
En 1887, deux députés d'Extrême-Gauche, membres du premier « groupe
ouvrier » de la Chambre, proposèrent précisément une naturalisation collective
de tous les Indigènes algériens auxquels on laisserait leur statut personnel. Ils
devraient dès lors accepter le service militaire obligatoire et les anciens soldats
seraient seuls électeurs. La presse algérienne s'affola et finit par avouer crûment
ses raisons : « Nous autres Algériens, nous ne pouvons pas admettre que les
Indigènes soient des Français comme nous. » Fort heureusement pour les colons,
les Musulmans protestèrent à l'unisson contre ce projet au nom de la défense de
leur foi et en 1890 devant une proposition nouvelle due au député Martineau, les
Tlemçani signèrent une pétition hautaine que l'administration algérienne répercuta
avec satisfaction. Le député Burdeau, dans son rapport sur « L'Algérie en 1891 »,
où il constatait qu'en 1890 783 Musulmans algériens seulement avaient obtenu
la citoyenneté française, en concluait que la naturalisation ne pouvait être que le
terme d'une longue évolution.
L'assimilation Si l'assimilation civique des Musulmans était ainsi remise à
de la justice musulmaneun futur lointain, il est un domaine où la volonté d'assimilation
se révéla imperative dans l' immédiat : celui de la justice.
Là encore la volonté assimilatrice cachait mal une intention combative : « La
justice est un des attributs de la souveraineté, expliquait le gouverneur général
Gueydon en 1874; le juge musulman doit s'effacer devant le juge français. Nous
sommes les conquérants, sachons vouloir. »
Depuis longtemps, la France était à la recherche d'une politique en cette
matière délicate. Elle souhaitait introduire dans la colonie son droit qu'elle jugeait
supérieur et toutes ses institutions judiciaires. Après l'avoir très largement fait, elle
mesura dès 1848 la nécessité de conserver une justice musulmane, étant entendu
que les cadis perdaient toute juridiction répressive. Un décret de 1854 avait même
créé une nouvelle justice musulmane modernisée avec des medjlès comme tribunaux
d'appel. Elle fut rejetée par les Français en 1859. La justice musulmane fut à
nouveau réorganisée en 1866, des chambres spéciales mixtes franco-musulmanes
suppléèrent en appel les medjlèsconsultatifs. Un conseil supérieur de droit musulman
fut institué : composé de cinq 'ulamâ, il avait vocation à trancher des questions
intéressant directement l'interprétation de la Loi coranique. Le système instauré
par le « décret arabophile » de 1866 fut condamné par les colons « assimilistes »
et Warnier protesta en 1870, s'étonnant hypocritement qu'on n'eût pas encore
su comprendre les doléances des Musulmans en faveur « d'une meilleure justice ».
Avec plus d'impartialité, le sénateur Isaac reconnaissait vingt-cinq ans plus tard
les mérites de ce décret qui tenait « suffisamment compte des exigences de notre
domination et c'est pour le seul principe d'assimilation qu'on a décidé de substituer
dans la plus grande partie des affaires la loi et la juridiction françaises à la loi
et justice musulmanes ».
Le Gouvernement de la Défense nationale s'y engagea dès le décret du
28 octobre 1870 qui instaurait en Algérie des jurys dans les cours d'assises.
Jusque-là il avait été reconnu impossible de faire juger au criminel des Musulmans
par des jurés colons, étant donné la violence des préjugés raciaux. Désormais,
une réunion dejuges accidentels choisis parmi des Français ou des Juifs naturalisés
disposait du sort des prévenus musulmans. On s'aperçut vite des inconvénients
d'un système que le gouverneur Gueydon jugeait avec sévérité : « Les Musulmans
justiciables du jury sans être admis commejurés ne sont pas jugés par leurs pairs.
L'institution est faussée pour eux d'une façon d'autant plus dangereuse que les
Israélites sont aujourd'huijurés. »Le gouverneur s'effrayait du nombre des condam-
nations à mort « venant frapper à chaque session d'assises les accusés arabes »;
en 1872, sur 620 Indigènes traduits devant les cours d'assises, 71 étaient condamnés
à mort pour avoir provoqué des incendies de forêt. « Ils condamnent les Indigènes
quelle que soit leur innocence », confirmait en 1874 le gouverneur Chanzy.
Le système permettait aussi aux colons d'acquitter systématiquement tous
ceux qui diffamaient les militaires et les chefs indigènes. Ayant à juger les insurgés
de 1871, les jurys de Constantine et d'Alger acquittèrent ceux qui accablèrent les
officiers (on parla du procès des « témoins militaires » ou du procès du Royaume
arabe) et condamnèrent ceux qui étaient connus comme clients des Bureaux
arabes. Boumezraq el Moqrani, l'un des chefs reconnus des insurgés, fut innocenté
sur le chef d'insurrection, cependant qu'un agent français comme Ben 'Ali Chérif
était condamné à cinq ans de réclusion. Le premier fut condamné pour crimes de
droit commun, ce qui était inique, le second gracié par le Président de la
République.
Chanzy demanda la suppression dujury et obtint du Gouvernement un projet
de loi dont l'exposé des motifs soulignait que « les jurys algériens s'étaient montrés
impuissants à se dégager des préjugés de race (...) ils n'avaient pas su comprendre
que les populations indigènes ont droit à l'impartialité française ». Mais, aux yeux
des députés, ce projet parut une revanche des Bureaux arabes et une atteinte aux
libertés de la presse (les procès de presse étaient jugés en assises) : les républicains
le firent échouer en commission. Les colons algériens se montraient très désireux
de conserver les jurys qui matérialisaient aux yeux des Musulmans leur souve-
raineté : « Il est salutaire, déclarait un élu, que l'indigène sache que le colon peut
devenir son juge à un moment donné. » Et le conseil général de Constantine
répétait avec force en 1885 : « Nous voulons conserver le droit de juger indistinc-
tement et nos concitoyens et nos hôtes et nos sujets. »
On pourrait croire que le souci d'assurer leur sécurité inspirait seul aux colons
cette volonté de disposer de la justice criminelle; en réalité c'est toute la justice
française qu'ils entendaient imposer pour supprimer toute juridiction musulmane.
Entretenir des juges indigènes, c'était perpétuer la nationalité arabe. Il fallait
donc par tous les moyens discréditer, affaiblir les cadis avant d'obtenir leur
disparition. Des campagnes périodiques de dénigrements, des accusations de
participation à des complots, une publicité inhabituelle faite aux dénonciations
de cadis prévaricateurs permettaient de multiplier les révocations de ces hommes
qui, parce qu'ils étaient instruits et influents, passaient pour les moins résignés au
régime colonial. La presse fustigeait « ces soi-disant magistrats, refuge de l'esprit
de résistance et de fanatisme ».
Cette guerre faite aux cadis était bien entendu présentée comme l'une des
mesures les meilleures qu'on pût prendre pour délivrer les Musulmans d'une
« justice ignorante et vénale ». « Entrons franchement dans la voie du progrès,
écrivait Ernest Mercier, et supprimons tout d'abord les cadis dans le Tell. » On
commença par un décret du 29 août 1874 qui fit dujuge de paix algérien (à compé-
tence plus étendue que le juge de paix français) le seul juge musulman en
Kabylie. Simultanément le conseil supérieur d'Alger votait la réduction du nombre
des cadis de 184 à 80. L'Assemblée nationale se borna à créer 24 justices de paix
à la place de 24 postes de cadis.
Le gouverneur Chanzy s'efforça bien de freiner le mouvement, car la sup-
pression des mahakma de cadis aboutissait en fait essentiellement à agrandir
démesurément le ressort de celles qui étaient maintenues. Mais le rapporteur du
budget algérien, le député d'Alger A. Lambert, obtint que le nombre des cadis
fût réduit en 1876 à 145 et la commission de la Chambre renouvela « l'expression
du désir qu'elle éprouve de voir la magistrature française se substituer progressi-
vement à la magistrature indigène ».
Or, les Musulmans se refusaient à aller porter leurs différends devant les juges
de paix français (420 seulement le firent en 1878, 120 en 1879 et en 1880).
Les cadis usaient d'une procédure expéditive efficace et peu coûteuse, ils se trans-
portaient sur les marchés à dates fixes. Enfin et surtout, ils jugeaient au nom du
droit musulman, autant de raisons qui les faisaient préférer aux juges des Chré-
tiens. Les cadis faisaient aussi office de notaires, opérant séance tenante et à bon
marché. Les cadis ne soumettaient à l'enregistrement qu'une petite partie de
leurs actes; encore ceux-ci étaient-ils au nombre de 5 000 à 6000 par an contre
2000 à peine que les notaires français rédigeaient pour le compte des Musulmans.
Puisque la juridiction française ne faisait aucun progrès, le gouverneur
Albert Grévy se déclara prêt à supprimer tous les cadis. L'Administration prétendit
que les cadis ne rendaient pas plus de 22 000 jugements (?), cependant qu'ils rédi-
geaient comme notaires 137000 actes civils. Seules les difficultés de recrutement
du personnel judiciaire français retardèrent la décision de supprimer tous les cadis-
juges. Un projet de décret fort radical proposa néanmoins en 1883 de faire des
justices de paix le tribunal de droit commun en matière musulmane et de retirer
aux cadis la liquidation de toutes les successions musulmanes; ceux-ci deviendraient
les « adjoints indigènes » du juge de paix.
Les notables musulmans du Constantinois protestèrent et le 5 mars 1885
on assista même à Alger à une sorte de meeting musulman devant le palais du
Gouvernement; ceux qui l'avaient organisé obtinrent que leurs doléances fussent
transmises à Paris. La presse française mise au courant souligna le caractère
insolite de cette protestation et demanda qu'on examinât de nouveau le projet.
Le décret fut modifié, mais demeura encore fort destructeur : les mahakma encore
existantes furent maintenues, mais les cadis perdaient leurs compétences pour les
contestations civiles ou commerciales entre Musulmans, ne conservant que des
attributions en matière de statut personnel et de succession. En tant que notaires,
ils ne pouvaient plus liquider que les successions mobilières; toute succession
comportant des immeubles devait passer par les mains des notaires français.
Enfin, les assesseurs musulmans qui existaient encore dans les tribunaux de
première instance et à la cour d'appel furent maintenus, mais il était précisé qu'ils
ne seraient pas remplacés et qu'en cas d'absence «il serait passé outre aux débats ».
On ne pouvait mieux dire qu'on les tenait pour inutiles.
Ce décret du 10 septembre 1886 fut vigoureusement condamné par diverses
pétitions de notables musulmans, démentant ainsi les assurances du député d'Oranie,
Eugène Etienne, qui avait annoncé :«Cetteréforme si importante sera favorablement
accueillie par les Musulmans qui depuis de longues années se plaignaient de
leurs magistrats. »
Les juges de paix, de jeunes métropolitains débutant dans leurs fonctions,
ignorant l'arabe et le droit musulman, étaient désormais chargés d'appliquer la
charî'a : or, au bout de trois ou quatre ans, ils devenaient juges de première
instance et ne restaient généralement pas plus d'un an dans le même prétoire.
Comment parvenaient-ils à rendre des arrêts en matière musulmane? Souvent
ils commettaient un magistrat musulman à titre d'expert. Plus souvent encore, à
en croire le procureur général Flandin, « ils faisaient de l'arbitraire contre le
Droit lorsqu'ils voulaient statuer en équité, de l'injustice contre la coutume quand
ils voulaient statuer en Droit ». En 1881, le premier président de la cour d'appel
d'Alger avouait : « Il est malheureusement démontré que les juges de paix n'ont
pas rendu les services que l'on attendait d'eux. Trop jeunes, trop inexpérimentés,
trop dédaigneux de l'étude de la législation musulmane, ils ont fait regretter les
cadis qu'ils avaient remplacés. » La presse algérienne était plus dure encore dans
ses appréciations : « On semble avoir recherché avec soin tous les déclassés, les
non-valeurs d'un placement impossible en France... Grand est le nombre de ceux
qui ont discrédité la Justice par leur moralité... », écrivait par exemple L'Akhbar
(9juin 1890). Quant aux Musulmans, qui se moquaient du djoujdebbi flanqué de son
inévitable interprète israélite, ils déploraient surtout la lenteur et le coût de ses
jugements : « Auxjugements des juges de paix, disaient-ils, les riches perdent leur
argent sans gagner leurs droits et les pauvres perdent leurs droits faute d'argent. »
Les notaires français, désormais seuls compétents pour le règlement des
liquidations et des partages d'immeubles régis par la loi coranique, refusaient en
fait de s'intéresser aux successions dont la valeur n'aurait pas été suffisante pour
couvrir les frais. Les cadis n'osaient intervenir craignant une révocation et les
mineurs étaient dans ces conditions les victimes désignées. Si la succession était
importante, elle était au contraire rabattue par des courtiers aux gages des
notaires sur les études de leurs patrons. Ceux-ci devaient en pratique reconnaître
les actes des cadis comme actes sous seing privé, parce que les Musulmans conti-
nuaient à s'adresser à eux par ignorance de la loi. Seuls les riches qui laissaient des
biens meubles pouvaient légalement s'adresser au ministère des cadis; on devine
les conclusions que pouvaient tirer les Musulmans de cet imbroglio juridique.
Une des grandes ambitions desjuristes français pendant les années 1871 à 1891
fut de faire évoluer le droit musulman afin de faciliter aux populations indigènes
l'assimilation du droit et desjuridictions françaises. « Il y a lieu, disait un procureur
général, d'arriver par une sorte de droit prétorien à transformer la loi musulmane
à l'aide des principes supérieurs du droit naturel. » Pratiquement, la jurisprudence
française s'attaqua seulement à quelques dispositions du fiqh et de la coutume
kabyle. C'est surtout le djebr qui servit de cible aux juges français. Ce droit de
contrainte matrimoniale choquait la sensibilité occidentale : on s'efforça donc
de dire par jugements que « le père ne peut en user pour marier sa fille sans
son consentement » ou que « le mariage ne peut jamais être imposé à une fille
qui n'est plus vierge ». Mais cette jurisprudence ne pouvait avoir qu'une action
limitée. Le droit de répudiation fut également remis en question par les tribunaux
français sans beaucoup plus de succès. Dès lors, si la politique d'assimilation judi-
ciaire renonçait à ce qui aurait pu être sa justification morale, le progrès des
mœurs et de la justice envers la femme et l'enfant, que lui restait-il? Ni la fusion des
codes, ni l'unité de juridiction n'étaient réalisables. Dès lors, il ne demeurait plus
que la volonté d'implanter des institutions françaises et de se débarrasser des
juges musulmans.
En 1890 encore, un décret supprimait treize mahakma principales de cadis;
leur nombre se trouvait ainsi ramené à 61 seulement. En fait, les anciens cadis
pouvaient continuer à y exercer leurs fonctions, mais sans être désormais rétribués
par le budget. Au titre d''adoul ou de bâch 'adoul ils vivaient uniquement d'émo-
luments versés par la caisse de la mahakma principale à laquelle ils étaient
rattachés. Les droits dejustice perçus sur les Musulmans alimentaient seuls désormais
le personnel de cette justice musulmane, frappé à la fois dans ses droits, son prestige
et son niveau de vie. Etait-il habile, du simple point de vue de la domination,
d'interdire ainsi progressivement toute fonction libérale aux Musulmans? Leroy-
Beaulieu répondait avec netteté en 1887 : « Si nous ne savons pas offrir des
débouchés et des situations à la classe moyenne arabe, les difficultés de notre
domination en Algérie iront en augmentant. »
Le bilan de l'assimilation judiciaire apparut assez vite à certains responsables
français comme parfaitement négatif, mais les remèdes envisagés ou même décrétés,
comme la conciliation par comparution volontaire des parties devant le juge de
paix, n'étaient pas à la mesure des maux. « La réforme de la justice musulmane,
écrivait le député modéré Jonnart en 1892, c'est l'Arabe broyé dans notre procé-
dure. » Mais son jugement s'étendait en fait à presque tous les aspects de la
politique d'assimilation et d'abord à ceux que nous avons esquissés à grands traits
comme l'assimilation administrative. (« Le rattachement du douar à la commune
de plein exercice, c'est l'Arabe appauvri et bientôt réduit au brigandage »,
écrivait-il) ; comme l'assimilation fiscale, c'est-à-dire le double système d'impôts,
ceux qu'on attribuait à la tradition coranique sous le nom d'impôts arabes et
ceux qu'on avait instaurés en Algérie, ce qui faisait dire à Jonnart que : « Pour
l'Arabe le progrès c'est l'impôt et l'amende. » Mais Jonnart condamnait aussi les
effets de la politique d'assimilation dans le domaine foncier : « L'application de nos
lois à la propriété indigène, c'est l'Arabe livré à l'usure et à la spéculation. »
Au total, il regrettait les lois assimilatrices et l'absence d'une politique indigène.
Ce jugement d'un administrateur et d'un politique peut être retenu comme la
version la plus modérée du verdict de l'Histoire.
CHAPITRE II

L'INTERVENTION DE LA MÉTROPOLE
ET LA CRISE DE L'ALGÉRIE

D E eurent
1871 àtendance
1891, les gouvernements français
à laisser l'Algérie successifs
régler pris par
ses affaires d'autres problèmes
elle-même : ou bien
l'administration algérienne imposait assez facilement ses décisions au ministère
de l'Intérieur, ou bien les services rattachés aux ministères français recevaient
passivement les indications ou les ordres des parlementaires algériens. La liaison
politique assurée par ces derniers avec les grands républicains de Gouvernement
et en premier lieu avec Gambetta, qui patronna en même temps Eugène Etienne,
Thomson et le gouverneur Tirman, explique sans la justifier l'attitude des gouver-
nements. L'Algérie, fief républicain, n'avait pas à être contrôlée de près.
Le Parlement qui aurait pu pallier la carence gouvernementale ne se préoccupa
guère jusqu'en 1891 de ce qui se faisait au nom de la France en Algérie. Puisque
les colons français et l'Administration se déclaraient partisans d'une politique
d'assimilation, les parlementaires républicains les laissaient agir. Ainsi la métropole
renonçait-elle à son rôle naturel d'arbitre et de modérateur entre les intérêts
des colons et ceux des Musulmans.
Dans les années 1890 à 1892 un retournement complet se produisit. Une
sorte de crise de conscience secoua le Parlement qui décida brusquement de
s'intéresser à la politique indigène pratiquée en Algérie et faillit renverser totalement
la politique algérienne de la France. La métropole intervenait à nouveau, le
Sénat enquêtait, critiquait et proposait une série de réformes dont un petit nombre
seulement devait aboutir. L'Algérie européenne stupéfaite, puis irritée de cette
intrusion métropolitaine, ne tarda pas à manifester sa mauvaise humeur, bientôt
sa colère. Lorsqu'on l'eut confiée à un gouverneur qui se disait décidé à faire
appliquer les volontés du Parlement français et que ce gouverneur, Jules Cambon,
se vit rendre par les décrets de « dérattachements » des pouvoirs réels, les
Européens d'Algérie n'eurent de cesse d'obtenir son rappel. Cambon parti, la
crise politique ne fit qu'empirer jusqu'à cette tentative révolutionnaire des
années 1898-1901 méconnue sous le nom de crise antijuive et par laquelle
l'Algérie des Européens entendit obtenir son autonomie.
Cette révolution manquée, certes, n'a pas toujours été aperçue par les histo-
riens. Pourtant ceux qui la préparèrent et s'efforcèrent de la diriger, théoriciens de
L'Algérie libre ou leaders antijuifs, n'ont pas fait mystère de leurs intentions. Max
Régis Milano, le leader antijuif devenu maire d'Alger, n'avouait-il pas le
24 décembre 1898 devant la Ligue antisémitique : «Je voulais me mettre à la tête
de ce mouvement d'indépendance de l'Algérie », et n'annonçait-il pas le
8 avril 1899 dans un meeting tenu à Alger : « Il arrivera un jour qui n'est
peut-être pas loin où il faudra liquider cette situation intolérable; ce jour-là les
fusils partiront tout seuls, car une révolution se prépare... »
D'habiles concessions métropolitaines et la révolte des Musulmans du village
de Margueritte suffirent pourtant à faire avorter le mouvement. A défaut de
l'autonomie politique souhaitée par quelques extrémistes, « l'Algérie française,
synthèse des races latines », se contenta de l'autonomie financière, de la création
d'une assemblée coloniale et de la promesse non écrite qu'il serait mis fin aux
ingérences métropolitaines.
Après 1871 bien rares furent donc les parlementaires français
Le Parlement et l'opinion qui osèrent rappeler qu'il appartenait à la France de définir
devant la question indigène
(1871-1890) sa politique algérienne et notamment la politique indigène
qu'elle entendait voir appliquer. Il fut bien question en 1874
de faire désigner par la Chambre une commission de 20 membres « pour faire
une enquête sur la situation de l'Algérie et préparer un projet de loi sur le régime
de cette colonie ». La députation algérienne en invoquant le principe d'assimi-
lation fit échouer le projet, mais lors des débats certains députés n'avaient pas
caché leurs sentiments. Le comte d'Harcourt avait osé demander la transformation
de la loi de 1873, en disant qu'elle était une « loi de spoliation de la propriété
indigène », tandis que le député Clapier, se présentant en « défenseur des pauvres
Arabes », refusait de laisser à « Messieurs les Algériens » le soin de décider seuls
souverainement de l'Algérie.
En d'autres occasions les députés favorables aux Musulmans — c'étaient
tous des hommes de Droite adversaires des républicains d'Algérie —manifestèrent
leurs opinions. Ils imposèrent notamment la loi qui réaffirmait que les assesseurs
musulmans avaient voix délibérative dans les conseils généraux. Mais après la
victoire républicaine les parlementaires algériens les réduisirent au silence.
En septembre et octobre 1879, les députés d'Algérie organisèrent aux frais
du gouvernement général une excursion publicitaire pour quelque 25 parlemen-
taires. L'émotion patriotique l'emporta à la vue de l'Afrique française, bien que
les propos des colons aient parfois effrayé les honorables parlementaires : « Tant
de haine entre des races qu'on croyait réconciliées fit une pénible impression »,
notait un témoin. Lorsqu'en 1880 une commission chargée d'étudier la réorga-
nisation administrative de la colonie fut mise sur pied, elle comprenait 11 des
voyageurs de « la caravane de 1879 ». Cette commission se prononça en faveur
des vœux des parlementaires algériens partisans des rattachements administratifs.
Dès lors les députés et sénateurs d'Algérie accaparèrent la direction de
l'administration algérienne et se virent confier chaque année par le Parlement
les postes de rapporteurs du budget. Le Parlement était ainsi presque complètement
dessaisi. Quelques sénateurs osèrent bien protester à l'occasion contre la politique
qui se pratiquait en Algérie, quelques publicistes conservateurs ou libéraux n'hési-
tèrent pas à écrire que la France laissait se préparer en Algérie « une nouvelle
Irlande » (P. Leroy-Beaulieu), mais cette opposition éclairée à la politique des
colons était impuissante.
En juillet 1881, Victor Schoelcher et Leroy-Beaulieu constituèrent une Société
française pour la protection des indigènes des colonies qui entendait faire « de nos popu-
lations musulmanes des auxiliaires et des amis au lieu de les maintenir à l'état
d'irréconciliables ». Elle se montra fort active et put se féliciter d'avoir fait
échouer le 28 décembre 1883 le projet de loi dit des 50 millions qui visait à
exproprier 300 000 ha de terres indigènes pour fonder 175 villages de colonisation.
Eugène Etienne, qui déplora les critiques «dictées par un sentimentalisme exagéré »,
s'en prit avec vivacité aux « détracteurs des Français d'Algérie » et la Société
protectrice des colons, présidée par Paul Bert, injuria « les philanthropes imbéciles de
la société cléricafarde ». En revanche, la société de Leroy-Beaulieu fut impuissante
à empêcher le décret du 7 avril 1884 qui mutilait encore la faible représentation
des Musulmans d'Algérie ou à sauver la première feuille franco-arabe El Mountakheb,
qui sombra après neuf mois de parution hebdomadaire (1882-1883).
Dans l'espoir de faire revenir les parlementaires sur leurs votes hostiles au
projet des 50 millions, Eugène Etienne organisa en avril 1887 un voyage de propa-
gande en Algérie auquel participèrent trois ministres, une centaine de parlemen-
taires et de hauts fonctionnairse. Encore que « la grande caravane parlementaire »
ait été assaillie de pétitions et de réclamations, notamment de la part des Kabyles,
la manœuvre d'Etienne se révéla à long terme payante. Le Parlement se montrait
à la fois sourd aux rares protestations des indigénophiles (« On n'est pas un bon
Républicain quand on dit un mot en faveur des indigènes », avait jugé I. Urbain)
et docile aux réclamations les plus exagérées des colons. Pour ne prendre qu'un
exemple, lors des invasions de sauterelles des années 1888-1889, les députés algériens
obtinrent immédiatement une aide de 500 000 F, un emprunt de 5 millions de
francs auprès du Crédit foncier de France et le vote d'une loi d'urgence autorisant
la réquisition des Musulmans pour aller combattre les criquets. Aucun département
français n'avait jamais obtenu de pareilles faveurs, comme le firent remarquer les
défenseurs de la paysannerie.
La Droite monarchiste appela à plusieurs reprises l'attention de la Chambre sur
« les privilèges » des Français d'Algérie. Ces « supercitoyens » se servaient des
Musulmans pour régler leurs dépenses sans se croire tenus de leur rien accorder en
échange, mais jugeaient licite de leur retirer des droits acquis. Les « pauvres
Arabes » étaient de plus victimes « des proconsuls républicains » qui les avaient
livrés aux Juifs. « Les conseillers généraux indigènes, expliquait avec humour
en 1888 le marquis de La Ferronays, sont nommés par le gouverneur qui refuse
aux Arabes le bénéfice du suffrage universel dont ils entendent vanter les bienfaits
par ceux-là même qui les en privent (...) Les conseillers municipaux qui jusqu'alors
avaient eu des droits égaux sont privés de celui de participer à l'élection des
maires. » Propos d'opposants à la « politique républicaine »? Sans doute; mais
tel monarchiste, qui se disait « moraliste chrétien », avait-il tort de faire honte à la
République qui couvrait le racisme et les préjugés coloniaux : « Honorons tous
nos frères algériens! Désavouons hautement —l'honneur français le commande —
toutes les théories insensées, inhumaines, d'extermination, de refoulement, de
proscription, de mépris pour l'inviolabilité de la propriété indigène et pour les titres
indiscutables des Musulmans et des Israélites à la jouissance des bénéfices du
droit commun » (G. Bardy).
Les républicains gambettistes devaient susciter bien des critiques par leurs
complaisances vis-à-vis du régime algérien. Un économiste libéral, Yves Guyot,
adversaire comme la plupart de ses confrères du régime colonial, traçait du
« colon féodal d'Algérie » un portrait vengeur : « Il est républicain, plus
avancé que qui que ce soit. Il est partisan du suffrage universel, à la condition
que lui et ses 194000 concitoyens accaparent tous les votes et que les 2800 000 indi-
gènes n'aient que le droit d'obéir, de payer et de se taire. Il est partisan de la liberté
mais il faut une main de fer pour tenir les Arabes. Il est partisan de l'égalité, mais
à la condition que les indigènes paient seuls l'impôt, soient soumis à des lois excep-
tionnelles, qu'il puisse les exproprier pour ses convenances personnelles (...) Les
Spartiates aussi étaient républicains. Les Ilotes avaient-ils à se féliciter de leur
douceur? »
« Faire cesser l'hilotisme actuel des indigènes », tel était aussi le vœu d'un
publiciste, Paul Bourde, partisan de la politique coloniale au point d'avoir été
surnommé « l'Eminence grise du parti colonial »? Mais cet écrivain colonial était
politiquement et par tempérament un libéral. Il plaidait dans les colonnes du
Temps pour qu'on rendît aux Arabes le droit à la parole et qu'on fît cesser leur
régime de sujétion. Et il n'était point le seul journaliste à l'écrire dans ce journal
puisque la presse d'Alger, tout en se disant « habituée aux plaisanteries humani-
taires du Temps », ne cessait de le fustiger : « Entre les colons français opprimés
par le banditisme et le fanatisme musulmans et les indigènes voleurs et assassins, le
Temps prend parti pour ces derniers. Cette attitude n'excite plus que du mépris
parmi les Algériens. »
Dans Le Journal des Débats, l'autre grand quotidien du libéralisme français,
Ismaël Urbain publiait régulièrement de 1879 à 1883 des Lettres algériennes, dont
le directeur assurait qu' « elles étaient très appréciées de la clientèle politique du
journal ». Or, Urbain y menait campagne contre la politique d'assimilation :
« Cette assimilation qui laisse en dehors toute la masse des tribus arabes condamnées
à vivre au service des colons n'est que faux-semblant. » Et Urbain en arrivait à
retrouver les accents d'un Robespierre dénonçant les colons du club Massiac :
« La République française n'acceptera jamais ce genre d'assimilation. Elle ne
laissera pas les intérêts des colons dominer les intérêts de la Mère-Patrie. » Pour
lui, la question fondamentale c'était d'associer les Musulmans à l'œuvre française,
de « les faire participer à l'administration du pays, au contrôle sur la gestion des
affaires qui les touchent. (...) Si on ne compte que sur la force et sur la sévérité
de la répression pour garantir la sécurité, on peut prédire que la situation ira en
s'aggravant de plus en plus ». Urbain mourut désespéré; évoquant « les Musulmans
qui s'éloignent de plus en plus de nous et attendent avec la résignation des
fatalistes l'heure de la vengeance », il écrivait à son ami d'Eichtal : « Nous
payerons cher tôt ou tard les fautes que nous commettons et celles qui suivront
forcément... »
En 1884 Emile Masqueray, universitaire arabisant et berbérisant, prit la
succession d'Urbain comme correspondant des Débats. Lui aussi se montra, vivant à
Alger, un courageux défenseur des Musulmans. Moins influent sans doute que
Paul Leroy-Beaulieu, Masqueray sut pourtant convaincre Jules Ferry et Rambaud
qu'il convenait de modifier la politique indigène de la France. Leroy-Beaulieu,
conscient que l'effort des indigénophiles avait touché une partie de la classe
politique, écrivait, avec quelque exagération, dans Les Débats du 10 août 1890 :
« Les choses d'Algérie sont parmi celles qui à l'heure présente intéressent le plus
la France; chacun est d'avis qu'il convient de modifier le train des choses là-bas. »
Ce fut en tout cas l'avis d'une majorité de parlementaires après les débats de 1891.
Depuis la fin des années 1880, l'Administration et la presse
Lesdébatsparlementaires en
de 1801 Algérie suggéraient la constitution d'un budget autonome
de la colonie qui permettrait à celle-ci, en se libérant d'une
large partie des dépenses, de dégager pour elle des « excédents vite importants ».
En 1886, le total des recettes s'élevait en Algérie à 47 millions environ, les
dépenses à 126 millions; en 1889, les chiffres étaient respectivement de 45 millions
et de 128 millions. Le projet de budget autonome consistait à libérer l'Algérie des
dépenses extraordinaires (75 à 80 millions) qui seraient acquittées par le budget
français et à garder les recettes ordinaires. L'Algérie dotée simultanément de la
personnalité civile pourrait se procurer par des emprunts les moyens de mettre
en œuvre ses ressources.
Cette volte-face intéressée des assimilateurs algériens, qui demandaient désor-
mais l'autonomie financière, déplut aux parlementaires français. Le rapporteur
du Sénat, Pauliat, refusa d'abandonner à l'Algérie la confection et le vote de
son budget pour des raisons de haute politique : « Ce serait, disait-il, placer nos
trois départements dans la main du Conseil supérieur, abandonner aussi le
gouvernement de trois millions d'indigènes à la discrétion des représentants des
colons. »
Le gouverneur Tirman voulut faire appel de ce refus devant le Sénat. Mal
lui en prit. Le sénateur Pauliat fit entendre le 26 février 1891 un réquisitoire fort
documenté contre « la politique arabophobe suivie par Monsieur le gouverneur
général Tirman ». Ce dernier, accablé par la presse, lâché par son ministre, se
défendit faiblement et donna sa démission devant le Sénat. C'est alors que Jules
Ferry, auquel des correspondances privées avaient ouvert les yeux sur la situation
de l'Algérie, vint regretter qu'on eût pratiqué « la colonisation par la dépossession
de l'Arabe » et négligé « l'œuvre quotidienne d'une grande nation », « l'œuvre
civilisatrice qui consiste à relever l'indigène, à lui tendre la main ». En conclusion,
Jules Ferry invitait le Sénat à constituer une grande commission d'enquête et à
donner à la politique algérienne une direction nouvelle. Ainsi fut désignée le
16 mars une commission extraordinaire de 18 membres à l'effet de proposer toute
modification législative ou administrative.
Le Sénat, décidément à l'heure algérienne, eut encore à se prononcer sur de
nouvelles affaires. Le Gouvernement présenta successivement deux demandes de
crédits exceptionnels de 600 000 F en mars et de 1500 000 F enjuillet, pour dédom-
mager à nouveau les colons victimes des criquets. Encore que Pauliat eût assuré
que « la mesure était vraiment dépassée par nos concitoyens d'Algérie quéman-
deurs de nature », le Sénat accepta de suivre le Gouvernement. En réalité le
Sénat avait été dupé, car les récoltes de 1891 furent supérieures à la moyenne.
Il ne l'oublia pas. Jonnart devait écrire en 1892 que « les doléances excessives,
qui ont le don parfois d'émouvoir les pouvoirs publics, ont le grave tort de jeter
la défaveur sur ce pays ».
En novembre 1891 le Sénat décida de se saisir d'une affaire individuelle
fort révélatrice. Un cadi de Miliana, qui avait refusé de céder au maire de la ville
un terrain appartenant à un mineur dont il avait la garde avait été l'objet,
de 1882 à 1891, d'une incroyable persécution. Accusé de menées antifrançaises,
de malversations, de boulangisme (!), il fut à chaque fois innocenté, mais déplacé
et même interné administrativement. Le rapporteur du Sénat conclut à l'innocence
du cadi et se montra sévère pour « l'administration algérienne tout entière à la
dévotion des élus ». La presse française fit largement écho à cette triste affaire
et titra sur « Les scandales algériens ». Jusqu'en 1896, il fut question du maire de
Miliana, révoqué en 1884 pour malversations, réélu, puis cassé pour manœuvres
frauduleuses en 1893, condamné enfin en appel pour dénonciation calomnieuse
du cadi le 13 avril 1896.
Les parlementaires d'Algérie, pour contrecarrer les initiatives du Sénat, firent
confier le rapport sur le budget de l'Algérie au député Burdeau, ancien chef de
cabinet de Paul Bert, le président de la Société de protection des colons. Burdeau
vint dire à la Chambre comme rapporteur, le 4 décembre 1891, qu'il fallait
envisager la question algérienne d'abord sous l'angle de la colonisation : « L'établis-
sement de la race française sur le sol algérien : voilà la question dominante. »
Mais il ne répondit pas aux accusations portées au Sénat et rejeta le budget
autonome. Le Rapport Burdeau, qui fut édité en volume à la gloire de la colonisation
algérienne, contenait en vérité bien des pages sévères et desjugements qui donnaient
pleine satisfaction aux indigénophiles. Ne parlait-il pas du « système hypocrite de
la commune de plein exercice », de « l'exploitation des douars », de « l'œuvre
malfaisante » qu'avait été la constitution de la propriété individuelle ? Ne
concluait-il pas au rejet de la politique d'assimilation ou d'asservissement pour
recommander une « éducation » progressive prenant pour base les mœurs, l'état
social intellectuel et religieux du peuple musulman ? Les parlementaires algériens
qui avaient recommandé la candidature de Burdeau comme gouverneur général
furent doublement déçus. Jules Ferry fit nommer Jules Cambon pour remplacer
Tirman et le Président de la République Carnot confia au nouveau gouverneur une
double tâche : « Vous avez d'abord à prouver aux indigènes la sollicitude de la
France et à leur rappeler que nous les aimons. Vous avez ensuite à reconquérir
l'indépendance de notre administration ».
Cependant la Commission sénatoriale des 18 que présidait
dela Commissionsénatoriale Jules Ferry avait publié un questionnaire où il était beau-
coup question de la situation des Musulmans et décidé
d'entendre tous les avis. Les premières dépositions dues à de hauts fonctionnaires
ou à des publicistes métropolitains, mais aussi à cinq personnalités d'Algérie dont
deux Musulmans, M'hammed ben Rahal et le D Ben Larbey, furent aussitôt
publiées. La condamnation de la politique pratiquée depuis vingt ans était le
seul trait commun à ces dépositions. Les élus algériens y virent un véritable acte
d'accusation et deux conseils généraux sur trois décidèrent de s'abstenir de
répondre. Un grand journal républicain opportuniste, La Vigie algérienne, écrivit :
« L'Algérie se moque de M. Ferry; nous avons connu d'autres fléaux et nous
en avons eu raison. »
Inversement, la seule perspective de l'enquête « avait répandu, selon le mufti
d'Alger, une odeur de justice en Algérie ». C'est pourquoi sans doute des rapports
et pétitions rédigés par des Musulmans affluèrent. Des conseillers municipaux de
Oued Seguin, Guettar el Aïch et Ain Smara signèrent des Cahiers arabes de ton très
moderne, presque nationaliste. Ils y dénonçaient avec vivacité les impôts lourds
et inégaux, les procédés du fisc, les lois qui visaient à humilier comme le code
de l'indigénat : « Nous sommes frappés, humiliés, maltraités devant nos femmes...
Les autorités locales sont dures et, quand nous nous plaignons, on nous répond par
un emprisonnement ou une amende. Nos terres sont séquestrées, expropriées...
nos frères sont jugés par des hommes intéressés à leur extermination. » Ils reven-
diquaient une représentation libre issue d'un suffrage universel et « proportionnelle
à nos intérêts », une transformation desjurys, la restitution aux cadis de leurs anciens
pouvoirs et un enseignement en arabe, « car la résistance de nos coreligionnaires
[à l'école française] tient à des sentiments grands, élevés, dignes d'un peuple qui
veut rester fidèle à son origine et qui ne peuvent choquer l'esprit français le plus
libéral de toute l'Europe et le mieux fixé sur la notion de nationalité ».
Un caïd des environs de Sétif envoya une réponse en arabe dont les revendi-
cations étaient peu différentes, malgré une forme traditionnelle. Lui aussi demandait
le retour à la justice des cadis, à l'enseignement de l'arabe et du « Coran sublime ».
Lui aussi revendiquait une représentation musulmane au Conseil supérieur d'Alger
et au Parlement, mais il rejetait le principe de l'élection qui «fait naître la discorde,
occasionne des troubles à la faveur desquels les mauvais sujets se font élire ». Une
pétition, dite « des indigènes de Constantine », rédigée par le D Morsly, repré-
senterait une troisième tendance : celle des bourgeois déjà francisés préoccupés d'une
représentation des intérêts. Elle proposait habilement l'entrée de quelques Musul-
mans au Conseil de Gouvernement et la création de 15 délégués élus siégeant avec
voix délibérative auprès d'une Commission sénatoriale permanente de 18 membres.
Ces témoignages malgré leur intérêt ne pouvaient suffire à éclairer Jules Ferry
et ses collègues. La Commission sénatoriale décida que sept sénateurs conduits par
Jules Ferry iraient enquêter sur place. Le voyage d'enquête dura cinquante-trois
jours : dans 102 centres différents les sénateurs recueillirent les avis et les doléances
des Européens et des Musulmans. « Accueillis comme les envoyés de la Provi-
dence », les sénateurs furent impressionnés par l'unanimité des dépositions musul-
manes et la protestation muette des miséreux. Jules Ferry écrira : « Nous les avons
vues ces tribus lamentables que la colonisation refoule, que le séquestre écrase, que
le régime forestier pourchasse et appauvrit... Il nous a semblé qu'il se passait là
quelque chose qui n'est pas digne de la France qui n'est ni de bonne justice,
ni de politique prévoyante. »
Jules Ferry se crut dès lors autorisé à dégager devant ses collègues de la
commission ses conclusions et « les grandes lignes d'une politique » nouvelle.
Avant tout il fallait restaurer les pouvoirs du gouverneur général de manière à
en faire le garant des intérêts du peuple indigène « planant au-dessus des passions
locales ». Mais il fallait aussi transformer le régime de la commune de plein
exercice, agrandir le corps électoral et la représentation indigènes, augmenter le
nombre des conseillers généraux musulmans qui pourraient être élus. En matière
de justice Jules Ferry voulait que les prévenus musulmans ne puissent plus être
traduits devant unjury européen en cours d'assises et que les cadis se voient restituer
une partie de leurs attributions.
Dans son rapport imprimé intitulé Le gouvernement de l'Algérie, Jules Ferry
insista seulement sur la nécessité de renoncer aux rattachements pour revenir
comme en 1860 à un régime de décentralisation administrative avec un gouverneur
armé de pouvoirs forts. Certes, en des pages ardentes souvent citées, il fustigeait
l'état d'esprit du colon algérien (« Il est difficile de faire entendre au colon
européen qu'il existe d'autres droits que les siens en pays arabe et que l'indigène
n'est pas une race taillable et corvéable à merci (...) Les colons n'ont pas de vue
générale sur la conduite à tenir envers les indigènes. Ils ne comprennent guère
vis-à-vis de ces trois millions d'hommes d'autre politique que la compression... »).
Mais son programme de politique indigène ne fut pas rendu public et resta de ce
fait à peu près inconnu.
L'accueil réservé au rapport de Jules Ferry se devine : dans l'ensemble, la
presse parisienne l'approuva; en Algérie la réaction fut d'indignation perspicace :
ce retour au décret de 1860 ne présageait-il pas la reprise d'une politique indigéno-
phile ? « Le Sénat républicain ne vaut pas plus cher que le Sénat impérial de 1863
octroyant toutes les terres aux Arabes », s'emportait F. Dessoliers. Le mot d'ordre
de protestation fut : « Pas de sénatus-consulte! » Eugène Etienne s'employa à
dresser la Chambre contre le Sénat arabophile et obtint qu'aucune des réformes
que demanderait le Sénat ne puisse être prise par décret, sans l'avis préalable
de la Chambre.
Celle-ci reçut à la rentrée de 1892 un remarquable rapport du député
Jonnart, lequel avait dirigé de 1885 à 1889 le service de l'Algérie au ministère
de l'Intérieur après avoir été à Alger le chef de cabinet de Tirman. Or, Jonnart
se prononçait lui aussi pour « un traitement plus équitable et plus bienveillant de
la population vaincue ». Pratiquement, il suggérait de stopper les lois assimilatrices
et d'organiser un strict contrôle del'Administration. Il recommandait aussila création
à Paris d'un office de l'Algérie « pour donner à la politique algérienne une
impulsion conforme aux vues et aux exigences de la politique nationale ». Face aux
députés de l'Algérie, Jonnart répéta sans faiblir à la Chambre ses critiques contre
les assemblées locales qui considèrent l'Indigène comme un être inférieur, le
négligent et ne font rien pour lui : « Remettre entre les mains des colons ou de leurs
élus le sort des populations indigènes, c'est exposer ces dernières à un déni de
justice, à une exploitation qui pour s'abriter derrière des textes de lois n'en est
pas moins immorale. »
Alger réagit le 16 février par une manifestation publique imposante « contre
MM. Jonnart et Ferry et contre la commission sénatoriale ». Les vieux politiciens
évoquaient le souvenir de la résistance au sénatus-consulte de 1863. Pour le conseil
général d'Alger les « rapports de Messieurs Ferry et Jonnart ont pour prétexte la
protection des indigènes contre les colons, mais pour but non dissimulé la destruc-
tion de nos libertés communales et départementales... C'est le retour au Royaume
arabe ».
La mort deJules Ferry le 17mars 1893, remplacé par l'ancien ministre Constans,
faillit remettre en cause tout le travail de la Commission sénatoriale d'études
algériennes. Si le rapport Combes sur l'enseignement primaire des Indigènes avait
déjà été approuvé par le Sénat, le rapport Ferry n'avait pas encore été discuté.
L'ancien gouverneur Tirman, devenu sénateur, essaya de le faire enterrer, mais
la manœuvre fut déjouée et la discussion du 25 au 30 mai 1893 permit aux
membres de la commission sénatoriale de rappeler que l'essentiel du débat n'était
pas le renforcement des pouvoirs du gouverneur, mais « la question indigène,
laquelle est presque toute la question algérienne ».
Les réformes algériennes
Les réformes algériennes demeurèrent donc à l'ordre du jour
et le Parlement du Parlement, du Sénat essentiellement, de 1893 à 1896. Mais
la Commission sénatoriale des 18 relâcha peu à peu son zèle
et son ardeur réformatrice sous la présidence du sceptique et parfois cynique
Constans.
Pourtant plusieurs rapports importants furent présentés et discutés au Sénat.
Celui de Jules Guichard sur le régime forestier fut débattu le I juin 1893. Il
demandait la rédaction d'un code forestier algérien adapté aux nécessités du pays
et réservant aux communautés indigènes le droit au pacage, « ce droit à la vie ».
Sur ce point Cambon promit satisfaction puisqu'une commission avait été créée à
Alger pour élaborer un projet de loi forestière. Il ne pouvait prévoir que le projet
n'aboutirait que dix ans après avec la loi forestière du 21 février 1903!
Le rapport Clamageran sur le régime fiscal de l'Algérie était au contraire
fort timide. Essentiellement technique, il ne recommandait pas la suppression des
impôts arabes, mais seulement quelques améliorations. Le projet de décret préparé
à la suite de son adoption subit plusieurs navettes entre Alger et Paris et s'enlisa
définitivement au ministère des Finances.
Les rapports Franck-Chauveau sur la propriété foncière en Algérie témoi-
gnaient au contraire d'une volonté réformatrice affirmée, mais les projets de loi
qui s'en inspirèrent devaient aboutir à une loi foncière du 16 février 1897 assez
ambiguë. Bien que conçue dans une pensée de protection de la propriété indigène,
cette loi, en instaurant un nouveau type d'enquêtes partielles, devait surtout favo-
riser la colonisation.
Les deux rapports du sénateur Combes sur l'instruction publique (enseignement
primaire des Musulmans et réorganisation des médersas) avaient au contraire abouti
assez vite dans le sens voulu par leur auteur. Le décret relatif à l'enseignement
primaire reprit dès octobre 1892 toutes les conclusions du rapport Combes; celui sur
les médersas signé le 23 juillet 1895 fut seulement une version atténuée des propo-
sitions maximalistes de Combes.
Le rapport du sénateur Isaac sur la justice déposé en février 1895 ne
fut jamais discuté en séance publique. Déjà en 1893, la proposition du sénateur
de la Guadeloupe en faveur d'une représentation des Musulmans dans un Conseil
de l'Algérie siégeant à Paris avait été repoussée en commission. Cette fois encore
le rapport Isaac, dépassé par un rapport Flandin à la Chambre, fut ajourné.
Il est intéressant pourtant de voir que le sénateur Isaac était d'accord avec
l'ex-procureur Flandin pour supprimer les jurys européens et créer des tribunaux
I. LABOUR A L'ARAIRE TIRÉ PAR DES FEMMES DANS LA RÉGION DE BISKRA
2. NOMADES DU SUD ALGÉRIEN; L'HEURE DE LA PRÉPARATION DU« KOUSKOUSO
criminels jugeant avec l'assistance de quatre assesseurs, deux Français et deux
Musulmans. Mais Isaac allait plus loin en demandant par exemple la suppression
des peines spéciales à l'indigénat dans les communes de plein exercice. Et le
député Flandin ne fut guère plus heureux lorsqu'il proposa d'accorder l'inamovi-
bilité aux juges d'Algérie et de les mieux préparer à leur tâche. Enfin sur une
question annexe, celle des officiers ministériels, le sénateur Dupuy, rapporteur
de la Commission des 18, ne parvint pas à convaincre le Sénat. Les officiers
ministériels en Algérie n'achetaient pas leurs charges comme en France; ils jouis-
saient de la liberté de leurs tarifs et ne payaient pas d'impôts. Ils étaient généra-
lement les agents électoraux des parlementaires qui leur avaient fait attribuer
ces prébendes. Trop d'intérêts politiciens étaient en jeu pour qu'on arrivât à
une solution de justice.
En revanche, la grande réforme administrative demandée par Jules Ferry
et que ne cessait de réclamer Jules Cambon allait sortir de la dénonciation par le
sénateur Pauliat d'un nouveau scandale. L'affaire des phosphates de Tébessa
éclaboussa tout le monde politique algérien en révélant que les frères Bertagna,
conseillers généraux du Constantinois et véritables maîtres de Bougie et de Bône,
avaient pu obtenir par faveur du préfet de Constantine d'importantes concessions
de phosphates de chaux qu'ils avaient revendues à une société anglaise. Or cette
vente était en fait antérieure à la concession des gisements et supposait un réseau
de complicités très large. Cambon expliqua au Sénat que ces scandales n'étaient
possibles que parce que l'Administration n'était pas assez indépendante des élus
locaux, le gouverneur n'ayant pas l'autorité nécessaire. Comme l'écrivait La Dépêche
de Toulouse, «le gouverneur n'a que l'apparence du pouvoir. L'Algérie est gouvernée
par une bande de petits tyranneaux qui mettent le pays à rançon et remboursent
en services électoraux les exactions qu'ils se permettent ».
A l'idée de devoir subir « un gouverneur omnipotent », les élus d'Algérie et
même un député socialiste de Paris, enfant de Sidi-Bel-Abbès, R. Viviani, protes-
tèrent avec habileté en réclamant un Conseil colonial élu qui éviterait « le
pachalik sans contrôle ». La Chambre invita en novembre 1896 le Gouvernement à
réorganiser la haute administration de la colonie, à organiser le contrôle de
l'Administration et à réformer la composition et le rôle du Conseil supérieur.
Le Gouvernement, par le décret du 31 décembre 1896, supprima en principe les
décrets de rattachements. Une page était tournée.
Au total, le Parlement vécut bien en matière algérienne pendant ces
années 1891 à 1896 sur l'impulsion donnée par Jules Ferry et continuée par les
travaux de la Commission sénatoriale. Toutefois, après la grande flambée d'intérêt
des années 1891-1892, la presse et l'opinion ralliées à l'expansion coloniale se
désintéressèrent de l'Algérie, sauf à revenir sur quelques scandales anciens ou
nouveaux. L'intérêt parlementaire faiblit simultanément et l'orientation indigé-
nophile déclina. Cela facilita considérablement l'action des députés algériens,
tout-puissants à la Chambre grâce au parti colonial dirigé par le député d'Oran,
Eugène Etienne. La disparition prématurée de Jules Ferry empêcha aussi la
réalisation de la politique nouvelle qu'il s'était tracée et que lui seul eût peut-être
pu imposer. Un homme toutefois s'était donné pour mission de travailler à ce
« programme généreux qui passionna pendant les dernières années de sa vie la
grande âme de Jules Ferry » et que le Parlement tout entier, assurait-il, devrait
faire sien; cet homme, c'était Jules Cambon.
Jules Cambon avait été choisi par Jules Ferry non seulement
Lapolitique indigène parce qu'il était depuis longtemps un de ses hommes de confiance,
de Jules Cambon
mais parce qu'il avait déjà une expérience de quatre années
d'administration algérienne, notamment comme préfet de Constantine. Nommé
gouverneur général, Cambon définit très vite sa politique et sa grande force fut
de n'en point changer.
Ayant vécu à Alger le conflit entre les principes de l'ancienne administration
militaire et ceux des assimilateurs civils, il manifesta une grande méfiance quant
aux vertus de l'assimilation administrative qui « contredit les mœurs, les nécessités
et les traditions locales ». Les rattachements aux ministères parisiens lui paraissaient
une erreur. Pour lui l'Algérie ne pouvait être administrée que d'Alger par un gouver-
neur représentant la politique de la France et non les intérêts particuliers des colons
ou des Musulmans. Inversement, ce gouverneur impartial serait aussi à Paris le repré-
sentant et le défenseur des deux populations de l'Algérie : « Colons et Indigènes
sont également intéressés au maintien de l'action souveraine et impartiale de la
métropole. » Il jugeait prématurée la naturalisation des Juifs et utopique l'assimi-
lation des Arabes; pour lui « le gouvernement de la population musulmane devait
être la préoccupation essentielle et constante de l'administration française ». C'est
pourquoi il reconstitua, discrètement, le service des affaires indigènes des terri-
toires militaires, non seulement pour contrôler et diriger la centaine d'officiers
administrateurs, mais aussi pour préparer sa politique de pénétration saharienne.
D'autre part, un service spécial rattaché au cabinet du gouverneur s'occupa des
affaires indigènes en territoire civil.
Ses premières décisions manifestèrent sa volonté de réformer les impôts arabes,
l'administration des communes de plein exercice, le régime forestier et de construire
des écoles indigènes. Les parlementaires algériens grisés par dix années de toute-
puissance ouvrirent aussitôt les hostilités contre ce gêneur. Mais Cambon se sentait
soutenu par le Sénat et annonçait publiquement la volonté de la France de tenir
compte des intérêts de la population musulmane. Il tint parole.
Toute une série de mesures pratiques furent prises : crédits affectés à l'aména-
gement des rdir et citernes ou destinés à pallier la destruction des récoltes, lutte
contre l'usure (un décret décida que l'intérêt conventionnel en matière civile ne
pouvait excéder 10 %), ouverture des forêts défensables aux troupeaux indigènes.
Mais les réformes fondamentales étaient plus difficiles à imposer. Cambon ne réussit
pas à faire préparer rapidement une nouvelle loi forestière qui eût concilié,
comme il le souhaitait, « l'intérêt des forêts avec l'état d'esprit et les besoins des
Indigènes ». Le service des Eaux et Forêts demeura le souverain maître des popu-
lations indigènes forestières, c'est-à-dire de quelque 500 000 Musulmans. Rattaché au
ministère de l'Agriculture, ce service n'avait pas d'ordres à recevoir du gouverneur
ou des préfets. Multipliant le nombre des procès-verbaux (de 12388 en 1893
à 17 181 en 1898) et le volume des amendes (de 188 000 F en moyenne 1890-1892
à 317 565 F en 1898), les Eaux et Forêts ne travaillaient qu'à augmenter le capital
forestier de l'Etat et le bien-être des gardes et préposés. Ceux-ci disposaient d'une
main-d'œuvre gratuite pour l'entretien des maisons forestières, la plantation de
vignes, l'établissement de jardins.
Cambon aurait voulu qu'on reconstituât les djemâ a de douâr pour qu'elles
puissent défendre les intérêts matériels et moraux des Musulmans au besoin contre
les conseils municipaux des communes auxquels les douârs étaient annexés. Un
projet de décret fut préparé pour rendre vie dans les communes de plein exercice
à ces djemâ 'a que la loi municipale de 1884 ignorait. Elles auraient été désignées
par l'élection et auraient eu pour fonctions essentielles l'administration des biens
communaux ou des terrains 'arch ou sabega. Mais le service de l'Algérie au ministère
de l'Intérieur fit la sourde oreille, sans doute à la demande du député Thomson,
vigilant adversaire de Cambon. Ce dernier put seulement par arrêté du II sep-
tembre 1895 remettre en vigueur la législation tombée en désuétude sur les djemâ a'
de communes mixtes et de communes indigènes. Celles-ci devinrent compétentes
pour une foule d'affaires concernant la répartition des terres collectives, les droits
d'usage en forêt, les biens communaux. Les administrateurs apprécièrent peu qu'on
voulût rendre vie à cette représentation qui risquait d'amoindrir leur autorité et
ne désignèrent qu'un petit nombre d'hommes sûrs ou complaisants.
Les maires revendiquaient eux aussi un pouvoir absolu sur leurs administrés
indigènes. Etait-il possible dès lors de transformer le régime de la commune de
plein exercice, sans revenir sur cette « conquête du régime civil » essentielle aux
yeux des colons ? Tous les réformateurs métropolitains souhaitaient le détachement
des douârs arbitrairement réunis aux communes et la haute administration algé-
rienne faisait valoir qu'en fait les maires n'exerçaient aucune surveillance réelle sur
les quelque 600 000 Musulmans qui leur étaient soumis. Encore eût-il fallu mul-
tiplier les administrateurs et amoindrir les pouvoirs des maires.
Cambon comprit vite aux premières réactions des élus locaux qu'il ne pourrait
avoir gain de cause. Il se borna donc, en invoquant la sécurité, à créer dans
certains arrondissements un service de surveillance des douârs rattachés aux
communes de plein exercice, lequel fut confié à un administrateur. Puis il demanda
au gouvernement que les maires ne fussent plus autorisés à déférer aux juges de
paix les contrevenants au Code de l'indigénat. Les administrateurs du service de
surveillance en auraient seuls été chargés. Les parlementaires algériens surent faire
écarter ces propositions en commission de la Chambre des députés. Eugène Etienne
et ses amis plaidèrent hypocritement qu'on ne pouvait songer à enlever aux
Indigènes « le bénéfice et les avantages du droit commun dont ils jouissent ».
Une fois de plus le gouverneur était tenu en échec.
Cambon s'était, il est vrai, fait détester des élus algériens en procédant à une
véritable épuration des mairies. Pour reprendre le jugement d'un écrivain très
favorable aux colons algériens, Hugues Le Roux, « on écrirait un volume avec les
seules aventures des maires algériens qu'on a pris la main dans le sac, la concussion
étant la moindre des peccadilles. On demeure stupéfait à la lecture des réquisitoires
des abus terrifiants de pouvoir que ces personnages ont osés ».
Le maire d'Aumale, Sapor, conseiller général d'étiquette opportuniste, était
boucher de son état. « Au lieu d'acheter les animaux dont il avait besoin,
disait le rapport du procureur général, Sapor inculpait de vol les Musulmans qui
les conduisaient au marché et ne leur rendait la liberté qu'après les avoir amenés
à composition. Le nombre des concussions et des arrestations arbitraires qu'il a
commises (pendant dix années) est effarant. » Lorsqu'on parvint à enquêter sur sa
gestion municipale, malgré la protection du sénateur Mauguin et du député
Letellier, on put l'inculper de vols de bestiaux, détournement de fonds publics,
fournitures fictives payées à l'imprimeur Mauguin, usages de faux, arrestations
arbitraires. Le jury d'assises lui accorda pourtant le bénéfice des circonstances
atténuantes. Quant au sénateur Mauguin, président du conseil général d'Alger
et maire de Blida, patron de presse qui contrôlait quatre journaux importants, il
ne put être inquiété.
Un autre agent électoral de Mauguin, le maire Pourailly, flétri publiquement
au Sénat comme tortionnaire du cadi de Miliana, eut l'audace d'injurier la Haute
Assemblée en réunions publiques et de susciter des manifestations hostiles au
passage de la Commission sénatoriale. Cambon le fit à trois reprises révoquer pour
détournements de fonds publics, mais il fut toujours réélu; son frère et complice
receveur des Domaines fut seul condamné, à vingt ans de travaux forcés. Le maire
d'Orléansville, l'avoué Fourrier, dénoncé lui aussi au Sénat pour ses licitations
frauduleuses, fut suspendu, mais ne put être poursuivi. Le maire de la commune
de l'Hillil, usurier notoire, « abusait sans cesse de ses fonctions pour pressurer les
indigènes », saisissait arbitrairement leurs chevaux qu'il revendait ensuite à l'Etat.
Laissé en liberté provisoire, il menaça les Musulmans qui retirèrent leurs plaintes.
La justice prononça un non-lieu et Cambon ne put obtenir sa révocation.
En revanche, neuf suspensions ou révocations furent prononcées en un an
sous un nouveau ministre. Mais il était difficile dans un pays aussi politicien de
nettover les écuries d'Augias. Pour un maire envoyé en cour d'assises, tel Susini,
maire d'Aïn Tinn, qui appointait toute sa famille sur le budget municipal et
pressurait les Musulmans, la plupart échappaient à de justes châtiments. Le maire
de Sidi Moussa, inculpé pour sévices graves sur son personnel indigène, châtiments
corporels et séquestrations prolongées, s'en tira avec une peine de principe. Les
frères Bertagna obtinrent une série de non-lieux suspects : Jérôme Bertagna, maire
de Bône et président du conseil général de Constantine, multiplia impunément les
indélicatesses et les arrêtés illégaux; son frère, inculpé de viol d'une fillette, fut
acquitté. Les deux complices, bien que convaincus dans l'affaire des phosphates
de trafic d'influence, furent blanchis par les magistrats de Bône.
Cambon avait poursuivi sans faiblir sa tâche d'épuration parce qu'il pensait,
écrivait-il au ministre, « qu'en Algérie plus encore qu'en France nous avons intérêt
à maintenir le bon renom de l'autorité ». Pour lui l'Administration, commela femme
de César, devait être au-dessus de tout soupçon. Mais la moralisation des mœurs
administratives pouvait-elle être espérée sans une réforme politique?
Jules Cambon ne le pensait pas; pour lui les Musulmans devaient pouvoir
faire valoir leurs intérêts dans toutes les assemblées de la colonie. Ils devaient notam-
ment être représentés dans le Conseil supérieur de l'Algérie. Le 24 novembre 1896
il proposa au Gouvernement de faire figurer dans ce Conseil 9 conseillers indigènes
dont 6, représentant les populations du territoire civil, seraient élus. Le nombre
des conseillers français passerait de 18 à 24 et ils seraient désormais élus au suffrage
universel direct. Le Gouvernement lui demanda de préférer un mode de suffrage
indirect, mais le projet de loi qui en sortit ne vint jamais en discussion à la
Chambre. Finalement, un décret du 23 août 1898 décida que le Conseil supérieur
comprendrait 27 élus français et 7délégués et notables indigènes nommés à côté des
21 fonctionnaires représentant les services publics de l'Algérie.
Les autres projets de réforme politique de Cambon n'eurent pas un sort meilleur.
Le projet qui concernait la représentation des Musulmans dans les conseils muni-
cipaux entendait élever celle-ci au tiers de l'effectif du conseil, les conseillers
indigènes prenant part à l'élection des maires et adjoints. Ce projet ambitieux ne
devait aboutir qu'en 1919. Il en fut de même pour la seconde proposition de
Cambon : elle prévoyait l'élection des assesseurs musulmans dans la proportion du
quart de l'effectif total de chaque conseil général.
Ainsi pratiquement toutes les réformes importantes proposées par le gou-
verneur Cambon avaient échoué. Les élus algériens entendaient bien refuser toute
forme de droits politiques aux Musulmans.
Comme il le déclara à la Chambre, Jules Cambon n'en tint pas moins à
reprendre « pour les indigènes trop oubliés la tradition de générosité de la France ».
Cette population musulmane d'Algérie, il la sentait « vivre, peiner, s'agiter »; il
la savait « fière, orgueilleuse de son histoire, de son passé, résistant à nos sollici-
tations, à nos exemples, à notre système d'éducation », mais vivant et vibrant tou-
jours à l'unisson du Dâr al Islâm : « DeJava à Tanger on peut dire que toutes les
injures qui sont faites à un musulman sont ressenties par tout le monde musulman. »
Bref, ce « peuple qui vivait d'une existence propre, d'une civilisation qu'il considère
comme supérieure à la nôtre », c'était sentimentalement comme « une partie
de l'Orient (méditerranéen) » et il fallait le traiter comme tel. Cette connais-
sance, alors rare chez un administrateur de l'Algérie, inspira à Cambon une
attitude générale et une série de mesures qu'on peut appeler une politique
des égards.
Cambon témoigna d'égards jugés alors insolites vis-à-vis de la religion et de
la société musulmanes. Il déplorait que la politique française eût consisté « à
détruire les grandes familles (...) Il en est résulté qu'aujourd'hui nous avons en face
de nous une sorte de poussière d'hommes sur laquelle nous n'avons pas d'influence...
Nous n'avons plus d'intermédiaires autorisés entre la population indigène et
nous ». Cette disparition des « grandes tentes » frappa Cambon qui essaya de
sauver de la misère quelques chefs indigènes ou de reconstituer « pour répondre
aux besoins d'honneur » quelques postes d'aghas honoraires. Mais prenant acte
de la ruine de l'aristocratie, il s'efforça de « recruter une nouvelle élite ». C'était
pour lui un devoir de Gouvernement de donner aux Musulmans cette instruction
qu'ils ne réclamaient pas encore et il s'y employa avec ténacité malgré les vives
résistances de l'Algérie coloniale.
« Donnez-leur des hôpitaux et des écoles, c'est par là que les indigènes vien-
dront à nous », lui avait dit en 1874 Mgr Lavigerie. Cambon se souvint du conseil
où il voyait aussi un devoir de justice. L'assistance publique était alimentée à peu
près exclusivement par le montant de 6 centimes additionnels aux impôts arabes.
Chaque année les Musulmans versaient ainsi près de 3 millions de francs pour
l'entretien d'hôpitaux dont ils ne profitaient guère. D'autre part, l'Etat percevait
les revenus du Beit el Mâl, curateur musulman aux successions vacantes, et les dépar-
tements avaient reçu une partie des biens habous, à charge pour eux d'assurer le
service de l'assistance. Ils s'en acquittaient au plus juste dans les deux seules villes
d'Alger et de Constantine.
Cambon était fondé à demander que les Musulmans aient une part plus
sérieuse sur les fonds considérables de l'assistance publique. C'est sur ces fonds
que furent prélevées les sommes nécessaires à l'édification de nouveaux hôpitaux
indigènes. En 1893 fut ouvert un hôpital de 150 lits à Ouarzen, chez les Beni
Menguellet; en août 1895, un second hôpital fut installé à Arris dans l'Aurès et
deux hospices furent créés en 1896, l'un à Biskra, l'autre à Ghardaïa. Trois autres
étaient prévus. Contrairement aux craintes des officiels, les humbles se pressèrent
en foule aux consultations des médecins attachés aux nouveaux hôpitaux. Une
femme médecin eut un pareil succès et des missions permanentes furent alors confiées
à des sages-femmes. Cambon échoua en revanche en voulant créer un corps
d'officiers de santé musulmans et dut se borner à distribuer quelques bourses à
des étudiants.
Cette œuvre d'assistance, pour fragmentaire qu'elle fût, méritait mieux que
les sarcasmes dont elle fut gratifiée par la presse algérienne et même par quelques
journaux métropolitains. Il est vrai que Cambon était tenu dès son arrivée pour
l'ennemi public de l'Algérie, puisqu'il avait été nommé contre les candidats de la
représentation algérienne. Peu de gouverneurs suscitèrent autant de haines.
La presse opportuniste d'Algérie le dénonça comme un radical-socialiste
adversaire des gouvernements modérés et cria sans trêve à « la terreur radical-
socialiste de Cambon le petit ». Mais la presse radicale n'était pas plus tendre.
Le Radical algérien le présentait comme un « fourbe grotesque et autoritaire... Un
Jésuite dont l'entourage est composé de réactionnaires, un charlatan qui calomnie
notre pays ». Les modérés le dénonçaient comme « le chef du parti anti-algérien »,
« le gouverneur Crampon » qui refusait de partir; ils l'accusaient de susciter
l'antisémitisme, ce qui provoquait l'ironie des « lignes radicales et socialistes anti-
juives » pour lesquelles Cambon était « l'ami et le protecteur du Juif Kanoui ».
En France, le lobby algérien le disait l'allié des radicaux et des socialistes et le
promoteur de l'antijudaïsme.
Le ministre de l'Intérieur Barthou, en révoquant brusquement le préfet de
Constantine, Humbert, qui aurait appuyé en 1896 les radicaux antijuifs, sembla
donner consistance à ces calomnies. Jules Cambon était détesté en tant qu'homme
de caractère et comme partisan des « pouvoirs forts ». Lorsqu'il eut obtenu en
décembre 1896 l'augmentation des pouvoirs des gouverneurs, encore que bien
des services aient continué à leur échapper (douanes, forêts, écoles), la presse
algérienne affolée cria au « pachalik » de l' « autocrate de toutes les Algéries ».
«Jusques à quand, Français d'Algérie, s'écriait dans Le Radical algérien le conseiller
général Mario Vivarez, supporterez-vous pareille tyrannie ! » « Cet homme est
l'incarnation du mal », affirmait le conseiller général opportuniste Allain dans
La Vigie algérienne le 29janvier 1897, et le lendemain Cambon échappait dejustesse
à un attentat commis par un certain Susini.
Mais ce fut surtout en dénonçant sa politique indigène « arabophile » que les
politiciens locaux arrivèrent à susciter contre lui « l'exécration unanime de tous
les Algériens ». Tous les sarcasmes de la presse algérienne tournaient autour de
« la passion contre nature » de Jules Cambon « pour l'Arabe » et de la « religion
cambonienne, cette branche de l'islamisme ». « D'accord avec son frère il a fait de la
politique musulmanophile à outrance », écrivait L'Aïn Sefra de Mostaganem. Sous
prétexte de politique arabe « il a déserté les intérêts des colons, intérêts qui doivent
tout primer. Qu'il soit honteusement chassé du Temple et cloué au pilori ».
En France, la presse du parti colonial fit à partir d'août 1896 campagne
pour le remplacement de Cambon qui avait provoqué « la suspicion de l'élément
français ». La Dépêche coloniale d'Eugène Etienne lui porta le coup de grâce en
l'accusant du crime de lèse-colonisation : « Du jour même de son arrivée, les
Arabes, si timides sous son prédécesseur, ont tellement perdu le respect du pouvoir
et la crainte de l'autorité que tous les colons restent stupéfaits de l'excès de leur
insolence et très effrayés de la nouveauté de leurs audaces. »
E. Morinaud devait révéler dans ses Mémoires que « Cambon fut privé de son
gouvernement sur les démarches répétées de Thomson et d'Etienne ». La furieuse
campagne de la presse algérienne convainquit moins le Gouvernement que
l'accusation « d'avoir organisé la guerre civile sèche en Algérie » en permettant
l'agitation antijuive. Au nom des modérés qui saluèrent « le déplacement du
malfaiteur Cambon », Thomson se déclara « très heureux de la solution donnée
à la crise de l'Algérie ». De quelle crise s'agissait-il?
Lacrisedel' Algérie. depuis
La « crise de l'Aannées
plusieurs lgérie et»?leLe mot
resta étaita dans
jusqu la fintoutes
de 1901lesaubouches
moins.
Toutefois, ce mot de crise était appliqué à bien des aspects de la vie politique et
économique du pays : il fut beaucoup question de « crise de la colonisation » et
de « crise de la sécurité ». On parla moins de crise économique, mais on dénonçait,
ce qui revenait au même, la mévente des blés ou des vins et la baisse des prix
agricoles. La «crise politique » servait à désigner, soit la politique «arabophile »de
Cambon, soit la montée de l'agitation antijuive. Lorsqu'on en vint aux troubles
dans la rue, la France prit conscience de la violence de la « crise antijuive », puis
elle s'inquiéta des velléités d'autonomie de la population coloniale et de la prise
de conscience d'un « peuple algérien » souvent stigmatisée en Algérie même sous
le vocable de « péril étranger ».
Ces diverses crises ou divers symptômes d'une crise générale se trouvèrent
assez rapidement liquidés. C'est pourquoi les historiens de l'Algérie française ont
eu tendance à minimiser l'ampleur de ces divers phénomènes jusqu'à parler de
simple crise de croissance. Il paraît difficile d'appeler ainsi ce qui fut à notre sens
l'effet d'une révolution manquée.

Dans les années 1893 à 1895 les journaux d'Algérie ne cessèrent de parler de
la crise de la colonisation, voire de la « faillite » de celle-ci. La dépression des prix
mondiaux et l'arrivée sur le marché des blés produits par les pays neufs avaient
provoqué l'effondrement des exportations de céréales algériennes. En 1893, la valeur
de celles-ci était tombée de moitié et les exportations vers la France de blé tendre
produit par les colons avaient pratiquement cessé. Après la reprise des années 1895
et 1896, la crise avait à nouveau frappé les céréaliculteurs européens en 1897. Les
viticulteurs furent atteints dans ces mêmes années 1893 et 1894, ce qui contribua à
l'ampleur de « la crise agricole et commerciale qui pèse sur la colonie ».
La répercussion psychologique de cette crise passagère fut d'autant plus
vive qu'elle se doubla d'une crise d'insécurité. Les populations musulmane et
européenne furent unanimes à dénoncer l'accroissement des vols : « Le dévelop-
pement depuis quelques années de la piraterie agricole est une véritable calamité
publique. » A en croire les statistiques annuelles, les attentats commis par les
Indigènes contre les propriétés des Européens, voisins de 3000 de 1889 à 1891,
doublèrent en 1893-1894. En 1897-1898, une nouvelle crise d'insécurité se mani-
festa, moins étendue toutefois que dans l'année judiciaire 1893-1894 qui resta
dans les annales de la justice comme « l'année terrible ». Pour la mémoire
collective des Musulmans, 1893 fut une année de famine et de morts et dans
l'hiver 1897 on parla beaucoup, jusque dans la presse, de la misère des Indi-
gènes. Cette insécurité liée à l'extrême disette et renforcée par le banditisme
exaspérait les colons qui réclamaient « une répression dure et prompte ». Les
donneurs de conseils énuméraient les prétendus remèdes que les conseils généraux
ou le I Congrès des Agriculteurs reprirent à leur compte : commissions discipli-
naires en territoire civil, juridictions criminelles expéditives, police secrète spéciale,
primes pour délations, renforcement du système pénitentiaire pour « lutter contre
l'oisiveté paresseuse », « suppression des grâces présidentielles et des interventions
intempestives des parlementaires français ».
Rares furent ceux qui invoquèrent à l'origine de l'insécurité une misère
accrue et surent indiquer des remèdes économiques ou sociaux. Paul Bourde,
dans Le Temps, après avoir évoqué « la sourde insurrection de la faim qui se traduit
chaque année par des milliers de vols » et la poussée démographique indigène,
réclamait une révolution technique de l'agriculture algérienne, indigène et euro-
péenne; faute de quoi on irait à la catastrophe économique et humaine. Dans
l'immédiat, un préfet d'Oran expliquait avec lucidité au gouvernement Laferrière
qui lui annonçait la création de dix nouvelles brigades de gendarmerie montée :
« Pour améliorer la sécurité ce qu'il faut avant même une répression plus rapide
des crimes ou des délits, ce sont des mesures de prévoyance ou d'assistance. »
Ce langage différait de celui des démagogues qui dans la presse multipliaient les
plaintes contre les autorités incapables de maintenir l'ordre ou de faire monter
les prix agricoles.
On en venait dans ces feuilles locales à incriminer avec constance les respon-
sabilités métropolitaines. La France, à les en croire, gênait systématiquement le
développement de la colonie et paralysait son commerce. Les Français, « jaloux
du succès des produits algériens dans la métropole, s'efforcent d'entraver l'écou-
lement de nos vins et de nos moutons ». « Les patriotes français importent plus
de la moitié de leurs vins d'Italie ou d'Espagne », ce qui était vrai, mais le même
journal ajoutait que pour mieux disqualifier les vins algériens, les commerçants
français auraient vendu desvinsde figue, des vinsartificiels oudescomposéschimiques
sous la qualité usurpée de vins d'Algérie. On dénonçait le vasselage économique de
l'Algérie, le pacte colonial : « On a tué les fabriques d'alcool... on a cherché à
empêcher la construction de briquetteries... Oui, on veut nous maintenir en tutelle
comme producteurs. »
Plus encore qu'exploités, les Européens d'Algérie se disaient et se sentaient
méconnus, calomniés, humiliés par la métropole. A les croire, tous les Français
auraient présenté les hommes d'Algérie comme des politiciens de café, des buveurs
d'absinthe, des mercantis ou des esclavagistes. « Nos détracteurs de la métropole!
Ces petits crevés qui promènent leur ennui sur les boulevards de la capitale, ces
écrivains en chambre qui professent doctrinalement sur une colonie où ils n'ont
jamais mis les pieds, cette masse d'inconscients, d'ignorants qui parlent comme un
aveugle le ferait des couleurs, émettent la prétention de nous juger » (L. Rouyer).
Or, les Français de France auraient méconnu les qualités exceptionnelles d'hommes
d'action et d'agriculteurs d'élite propres au « peuple nouveau des Algériens ».
« Il faut le reconnaître, écrivait un journaliste de Blida en 1895, de la fusion des
races qui s'amalgament sur le sol algérien surgit une race plus belle, plus intelligente,
plus robuste que toutes celles qui l'ont formée. »
Ainsi s'affirmait chez les Européens d'Algérie ce durable complexe d'infé-
riorité vis-à-vis de la métropole dont la manifestation compensatoire la plus nette
était l'affirmation outrancière de la supériorité des choses et des hommes d'Algérie.
Au lieu d'en sourire, certains métropolitains se déclaraient choqués de « l'infa-
tuation algérienne ». Le gouverneur Cambon notait : « Les nouvelles générations
de ce pays sont à l'égard de notre patrie d'une ignorance qui fausse leurs idées et
leur donne un absurde sentiment de supériorité. » Plus historien, P. Leroy-
Beaulieu savait que « cette arrogance, cet orgueil dont rien n'approche sont le lot
des colonies adolescentes qui cherchent à affirmer leur personnalité ».
Telle était précisément la volonté de l'Algérie qui souhaitait être débarrassée
du contrôle métropolitain, administrer elle-même ses finances, régler sa fiscalité
sans courir le risque d'être unjour alignée sur les taux métropolitains. Mais surtout
peut-être, l'Algérie entendait être mise à l'abri de « lois maladroites et impoli-
tiques » qui remettraient en cause toute l'œuvre de la colonisation. On y vivait
dans l'inquiétude de voir le Parlement français céder à l' « arabophilie ». Un
conseiller général, Jobez, expliquait : « Les indigènes sont bien trop enclins à se
plaindre à tort et à travers et vos collègues du Parlement trop bien disposés à croire
aux doléances des indigènes... Le Français a la glande lacrymale très développée
pour tout ce qui sort du cadre français et tombe en pâmoison devant un burnous. »
Ces récriminations et ces craintes des « Algériens » pouvaient alimenter un
véritable séparatisme. Déjà en 1895 avait paru un livre dont le titre seul était un
drapeau : L'Algérie libre; l'ouvrage se donnait comme un manifeste proposé à ce
«parti algérien auquel l'avenir appartient ». Pour l'auteur, F. Dessoliers, professeur
de droit et ancien député opportuniste, l'économie algérienne semourait de sa dépen-
dance vis-à-vis de la France. Cet économiste naïf croyait que la baisse des prix
agricoles tenait à la sujétion de l'Algérie. Celle-ci devenue libre pourrait les reva-
loriser; elle pourrait aussi édifier à l'abri d'une protection douanière une industrie,
fabriquer elle-même ses tissus et son papier, alléger les charges fiscales qui alour-
dissaient (?) son agriculture et s'élancer à la conquête des marchés de l'Europe
du Nord. Sans oser réclamer l'indépendance complète, Dessoliers expliquait que
l'Algérie devrait « s'emparer de son avenir », obtenir la liberté de s'administrer
« sans le luxe des fonctionnaires métropolitains » et fixer elle-même ses impôts et
ses droits de douane. « A l'Algérie il faudrait nécessairement donner une consti-
tution » que le juriste Dessoliers ne précisait pas nettement. Mais dans un ouvrage
paru en 1894, L'organisation politique de l'Algérie, il avait déjà pris à parti « le
Parlement imbu d'arabophilisme » et les gouvernements français « sans position en
matière algérienne ». Il proposait seulement de doter l'Algérie d'un conseil colonial
de 48 membres « dont quatre membres indigènes, proportion largement suffisante
pour une population qui n'a aucune notion du régime représentatif ». En réalité,
Dessoliers, qui croyait à « la fusion des races européennes en Algérie » par les
mariages croisés et à la naissance d'une « race supérieure par l'intelligence et
l'énergie à la race française », rêvait d'une Algérie latine indépendante de la France.
L'audience du livre du P Dessoliers, peut-être limitée au départ au milieu
des étudiants en droit et des jeunes avocats parmi lesquels Firmin Faure, Sumien,
Daniel Saurin, Max Régis, tous autonomistes, s'étendit vite, car on retrouve ses
formules dans la presse tout entière. Le jeune avocat Daniel Saurin, premier leader
du socialisme en Algérie, déclarait en 1895 au III Congrès socialiste d'Algérie
ne pas « se laisser hypnotiser stupidement par la prétendue et maladroite unité
nationale ». Il écrivait dans L'Akhbar : « L'Algérie n'est pas la France, mais les
Algériens sont encore des Français (...) Demain ou après-demain, l'Algérie sera
simplement algérienne. La métropole qui nous accable sans pitié hâtera peut-être
et malheureusement la redoutable échéance. Puisqu'un jour l'Algérie ne doit plus
être la France, qu'au moins elle ne soit pas l'ennemie de la France. » Une feuille
de Batna, L'Echo du Sahara, expliquait elle aussi en 1895 : « La patrie sera
l'Algérie (...) Comme on aura le sang très chaud, la tête ardente et la résolution
prompte, un rien mettra le feu aux poudres et un beau jour on coupera le câble
qui unit la France et l'Algérie. » Faut-il citer encore tel article du Télégramme qui,
en octobre 1896, constatait une « résolution virile qui va jusqu'à l'autonomie
coloniale, que certains traduiront par l'expression encore plus énergique : sépa-
ration »? L'auteur s'interrogeait déjà sur « les responsabilités de la sécession » et
incriminait « les procédés déplorables de la métropole à l'égard de sa pupille ».
Ces sentiments eurent leur écho jusqu'à la Chambre des députés le 7 novem-
bre 1896, lorsque le député radical Forcioli évoqua « l'insurrection de la Répu-
blique américaine provoquée par la fiscalité d'une métropole » et ajouta sans
transitions : « Je ne dis pas que l'Algérie se désaffectionnera de la France dès la pre-
mière ou la seconde génération. Non! il y a encore trop de liens entre elle et notre
colonie. » Le propos suscita un tollé général : « Encore est de trop », lui cria-t-on.
Ainsi s'affirmait à partir de 1895 cette première génération « algérianiste »,
comme on devait dire plus tard, la première qui rompait sentimentalement avec la
métropole et clamait théâtralement son identité prétendument algérienne : « Nous,
Algériens! » Beaucoup de Français métropolitains eurent dès lors le sentiment
qu'allait naître en Algérie une nationalité nouvelle, cependant que se formait dans
la colonie un « parti français » vivement opposé au « parti algérien », dans lequel
il affectait de ne voir que le rassemblement des étrangers et des néo-Français. Or,
ces divisions de l'opinion recoupaient un autre conflit, plus ancien en Algérie :
celui qui opposait aux Juifs une large partie de la population européenne. La crise
antijuive allait être le détonateur d'une situation presque révolutionnaire.
La [Link]
. [Link] L'antijudaïsme algérien — on ne parlait pas d'antisémitisme —
fut des le début une affaire de politique électorale. La première
« ligue antijuive » fut fondée en juillet 1871 pour écarter des urnes les Juifs,
nouveaux électeurs en situation d'arbitrer les conflits politiques. Depuis cette date,
à chaque élection, tous les partis, tous les candidats s'efforcèrent de capter les voix
juives. Ceux qui étaient battus ne manquaient pas de dénoncer le « parti juif ».
Les Juifs constituaient en effet une force électorale décisive. Dociles et
sans formation politique, ils votaient selon les indications de leurs consistoires.
Or, ceux-ci furent parfois présidés par quelques personnalités aussi discutées que
le fut Simon Kanoui, « le Rothschild d'Oran », grand électeur de l'Oranie
de 1871 à 1897, grand pourvoyeur aussi de manne électorale pour ses fidèles. Les
Juifs représentaient environ 15 % du corps électoral en Oranie, parfois plus dans
certaines villes comme Tlemcen ou Aflou. Le président du consistoire d'Oran était
donc le maître des élections et vendait ses voix au plus offrant, généralement aux
opportunistes qui lui durent leurs solides majorités. Mais les radicaux, qui flattaient
les Juifs en période électorale, durcissaient après leurs échecs leurs dénonciations
contre « les Français Crémieux » ou « les électeurs cachirs votant en troupeau ».
Les socialistes leur emboîtaient le pas et Jaurès lui-même venu en Algérie affirma
que « l'opportunisme était, si l'on peut dire, la forme politique de l'esprit juif ».
Il lui paraissait alors légitime que « les Algériens abattent les influences politiques
funestes qui avec l'appui de la juiverie suppriment ici toute équité ».
Les premières violences antijuives se produisirent lors des élections législatives
de 1881 à Tlemcen : elles durèrent trois jours. Pendant les élections municipales
d'Alger en 1884, on assista aussi à des pillages de magasins israélites et à des
manifestations du 29juin au 2juillet. Une ligue antijuive s'y manifesta à nouveau
en 1885, provoquant quelques violences. Elles n'empêchèrent pas l'échec des
radicaux.
En 1892, une troisième ligue antijuive apparut, qui vivait encore en 1898.
Fondée par un socialiste anarchisant, Fernand Grégoire, auteur de La juiverie
algérienne, cette ligue « radicale, socialiste, anti-juive » n'eut pas, semble-t-il, une
grosse influence hors d'Alger. Morinaud disait en 1892 : « Les opportunistes
voudraient nous voir partir en guerre contre les Juifs. Nous ne tomberons pas dans
ce piège. »
Mais l'antijudaïsme électoral progressa au fur et à mesure que s'affaiblissait
la position dominante des opportunistes, ce que les radicaux appelaient le «système
judéo-opportuniste ». Dans la mesure où le gouverneur Cambon épurait les muni-
cipalités, alors le plus souvent aux mains des opportunistes, les radicaux antijuifs
se crurent et se dirent parfois soutenus par l'Administration. L'opinionjugea que les
antijuifs approchaient du pouvoir et la vague antisémitique grossit brusquement.
Des ligues antijuives naquirent à Constantine en 1895, à Oran en 1896, rassemblant
dans un « parti français » les électeurs de Gauche. Aux élections municipales de
mai 1896 les radicaux antijuifs l'emportèrent à Constantine, puis à Oran en 1897.
Mais on ne saurait voir sans abus dans ces succès une poussée de l'antisémitisme
métropolitain, lequel était à composantes religieuse, sociale et patriotique. Le
grand rabbin d'Oran, Moïse Netter, métropolitain adversaire de Kanoui, reconnais-
sait au contraire, devant la commission d'enquête parlementaire, que tout était né
en Algérie de « la trop grande influence que nos coreligionnaires ont prise comme
corps confessionnel dans les luttes électorales ».
L'antijudaïsme algérien participait pourtant aussi de tous les préjugés tradi-
tionnels des populations chrétiennes contre la « race déicide ». La vieille haine
hispanique contre la «race maudite »—plus raciale que confessionnelle puisqu'elle
avait toujours poursuivi aussi bien les conversos que les Judios publicos —devait en
particulier colorer l'antijudaïsme oranais jusque dans son vocabulaire. Alors que
les politiciens recommandaient le slogan : «Abas lesJuifs » (prononcé en Algérie :
«En bas lesJuifs! »), les Espagnols criaient : «Amort lesJuifs. »Pour les Espagnols,
la solution du problème ne résidait pas dans l'abrogation du décret Crémieux, mais
dans l'expulsion massive des Juifs et des judaïzantes (crypto-Juifs).
L'argumentation antijuive affirmait bien sûr que la lutte contre les Juifs n'était
ni une guerre de race, ni une guerre religieuse, mais une lutte sociale. Les Juifs
étaient traités d'accapareurs, de spéculateurs, de capitalistes. Les socialistes dénon-
çaient dans le Juif une incarnation du capitalisme oppresseur et spoliateur et
affirmaient que « la meilleure forme du combat social, c'est l'antijudaïsme ». Lutter
contre lesJuifs, c'était lutter contre le capital. Les radicaux qui prétendaient d'abord
lutter contre le « cléricalisme juif » adoptèrent eux aussi ce vocabulaire. On repro-
chait aux commerçants juifs « qui n'avaient pas de besoins » de pratiquer une
concurrence déloyale, parce qu'ils offraient leurs marchandises à des prix inférieurs
et consentaient plus facilement du crédit. Simultanément, ils auraient réalisé des
faillites frauduleuses ou obtenu des concordats de complaisance. Les hommes
d'affaires juifs auraient pratiqué l'usure à des fins d'expropriation de la propriété
française ou arabe. Ces accusations traditionnelles étaient engrande partie infondées.
La société juive n'était pas composée pour l'essentiel de grandes fortunes :
à Alger sur 12 000Juifs, 8000 émargeaient au budget de bienfaisance de la commu-
nauté; à Constantine, sur 1024 électeurs juifs on recensait seulement 20 « proprié-
taires » et 31 membres des professions libérales (dont 19 rabbins), mais 39 clercs
de judicature, 15 petits fonctionnaires, 151 commerçants et 194 employés de
commerce, enfin 566 ouvriers, artisans ou colporteurs (55 % du total). Les fortunes
terriennes réalisées par expropriations étaient rares. Toutefois, selon le procureur
général, de 1894 à 1899, sur 8 361 créanciers ayant procédé à des expropriations,
on comptait I 827 Européens (soit 5,17 %de la population européenne) et 418 Israé-
lites (soit 8,9 % de la population juive). Quant aux faillites de commerçants juifs
(347 faillites pour 5385 patentés, soit 6,44 %), le pourcentage en était très supé-
rieur à celui des Européens (948faillites pour 25 743patentés européens, soit 3,68 %),
ce qui ne veut pas dire qu'elles fussent frauduleuses.
En période de difficultés économiques il fut toutefois facile à la propagande
antijuive de désigner le Juif comme bouc émissaire : « Chaque fois que la fortune
du pays baisse, celle du Juif algérien monte », s'écriait Morinaud à la Chambre.
Toutefois, l'explication traditionnelle selon laquelle la crise antijuive aurait été
provoquée par « la mévente des vins qui appauvrit brusquement la population
algérienne » (E. F. Gautier) n'est pas sérieuse : les années montantes de l'agitation
antijuive (de 1895 à 1899) sont des années de grande prospérité pour la viticulture.
L'exportation des vins algériens augmenta constamment de 1893 à 1900 exclu,
rapportant en chiffres ronds 100 millions en 1896, 136 en 1897, 116 en 1898 et 131
en 1899.
Les colons souffrirent essentiellement d'une crise de crédit, car les banques et
comptoirs d'escompte avaient raréfié leurs avances. Dans ces conditions bien des
petits colons, qui songeaient plus à investir qu'à rembourser, s'adressèrent à de
modestes prêteurs, y compris à l'usurier juif du village, personnage discret habitué à
consentir des avances sur récoltes aux Musulmans. Selon la commission d'enquête,
des prêts de 5000 F étaient remboursables à 6000 F; ces pratiques usuraires ne
pouvaient qu'aviver les sentiments antijuifs des ruraux habitués à s'emporter contre
le monde de l'argent. On n'oubliera pas toutefois que le mouvement antijuif fut
essentiellement un phénomène citadin et que les premières violences furent liées à
des heurts entre factions politiques, puis à des revendications politiques.
Ce qu'il est convenu d'appeler la crise antijuive interféra en effet largement
avec les revendications autonomistes. « Le tréfonds du mouvement (antijuif),
diagnostiqua E. F. Gautier, c'était l'affirmation d'une Algérie individualisée qui
revendiquait la gestion de ses propres affaires. » Certes, le lien entre les exigences
des antijuifs et celles des autonomistes n'est guère logique apriori. Il s'établit pourtant
de lui-même dans la colère et l'indignation : l'Algérie coloniale entendait obtenir
satisfaction pour ses «justes revendications ». Les concessions tactiques des gouver-
nements français encouragèrent les extrémistes; les refus fondamentaux firent croire
à beaucoup d' « Algériens » que les griefs des antijuifs n'étaient pas dénués de
raisons valables. Ainsi s'établit le dangereux processus qui fit du mouvement antijuif
le porte-parole amplificateur des revendications autonomistes.
Après la concession maladroite que représentait la révision des listes électorales
pour en rayer les Juifs étrangers, les antijuifs avaient aussitôt réclamé l'abrogation
de décret Crémieux. Mais la Cour de cassation avait annulé les 2313 radiations
électorales et provoqué par réaction quelques victoires électorales des antijuils.
Les violences impunies des nouvelles municipalités antijuives créèrent le climat
d'où sortirent les troubles de l'Oranie en mai 1897 : pillage du quartier juif de
Mostaganem et des magasins d'Oran durant trois jours : agitation sporadique dans
divers centres du département. La police ayant paru complice des troubles à Oran,
Cambon révoqua tous les commissaires de police. Devant la surexcitation des esprits,
il dut ensuite rapporter cette mesure d'autorité. Son rappel diversement interprété
encouragea alors l'action des extrémistes.
Dans les derniers mois de 1897 la presse algérienne adopta un vocabulaire
proprement révolutionnaire : on yparlait d'états généraux, de cahiers de doléances :
« Il faut dire du colon ce que l'abbé Siéyès disait du Tiers Etat : il n'était rien,
devait être tout et voulait être quelque chose. » Spontanément, les conseils généraux
voulurent provoquer une réunion interdépartementale. Le programme annoncé
était tel qu'elle fut interdite. Mais en novembre 1897 les colons décidèrent de tenir
un congrès pour rédiger des Cahiers algériens. Ce I Congrès des Colons fut salué
par la presse comme « lefarà da se de notre colonisation » et les propos qu'on y tint
contre la métropole furent vifs.
Les antijuifs soufflaient de leur mieux sur l'incendie qui s'allumait, organisant
des pétitions, multipliant les journaux de combat. Le nouveau président de la
Ligue antijuive d'Alger, un étudiant de 25 ans, Maximilien Régis Milano, dit Max
Régis, lançait son brûlot L'Antijuif, lequel s'en prenait d'abord au gouverneur
Lépine. A l'appel de ce journal, les étudiants d'Alger organisaient du 18 au
20 janvier 1898 des monômes qui tournèrent à la manifestation populaire avec
pillage de magasins. Max Régis annonça alors que « l'heure de la Révolution avait
sonné » et l'émeute se déchaîna aux cris de : «Abas lesJuifs! Abas le gouverneur!
Abas le préfet! »
Du 20 au 25janvier la foule algéroise fut maîtresse de la rue; quelques milliers
de manifestants allumèrent des incendies dans la ville, pillèrent les boutiques et
lynchèrent quelques Juifs. La police vite débordée eut 47 blessés et fut remplacée
par l'armée. Mais en pleine affaire Dreyfus, les officiers et les zouaves, recrutés parmi
les « Algériens », montrèrent leur répugnance à participer à la répression qui ne
fit qu'un mort et 9 blessés. Les Juifs déplorèrent de très nombreux blessés et l'un
d'eux fut déchiqueté par la foule européenne. Le gouverneur Lépine télégraphiait
le 25 : « Passion si violente que malgré les pertes considérables subies par Alger du
fait des troubles, la seule chose que la majorité de la population regrette, c'est que les
Juifs et les représentants de l'autorité n'aient pas souffert davantage. »
La Chambre des députés fut quasi unanime en février 1898 pour répondre à
deux députés algériens que le décret Crémieux ne serait pas abrogé et que le gou-
verneur Lépine serait maintenu. Devant cette fin de non-recevoir, la presse radicale
et antijuive d'Algérie se déchaîna. Un journal d'Oran, Le Réveil algérien, écrivait :
«L'Algérie est décidée à se révolter... L'Algérie serait bien capable de demander ou
de prendre son émancipation afin desedébarrasser elle-même de la société dangereuse
que lui impose sa mère. Nous sommes décidés à tout. » Et Max Régis renchérissait :
« Nous arroserons, s'il le faut, de sang juif l'arbre de notre liberté. » Poursuivi et
emprisonné, Max Régis fut acquitté par le tribunal correctionnel, puis par la cour
d'appel. Sa popularité y gagna. « Le misérable Lépine », bourreau du « martyr »,
fut plus que jamais l'homme à abattre.
Les élections législatives de mai 1898 prirent l'allure d'une protestation de
l'Algérie et assurèrent la victoire des antijuifs les plus extrémistes; « les quatre
mousquetaires gris », Firmin Faure, Drumont, Marchai et Morinaud, l'emportèrent
facilement, tandis que Thomson était difficilement réélu, Eugène Etienne seul
conservant son électorat. La presse antijuive avertissait la France qu'elle devrait
céder : « Quand la métropole cesse d'être la mère pour devenir la marâtre de ses
colonies, elle est bien près de les perdre. Que nos gouvernants considèrent ce qui
se produit à Cuba. » La guerre d'indépendance de Cuba faisait en effet rêver bien
des « Algériens ». Le député de Blida, Marchal, menaçait : « Il n'y a pas encore
de séparatisme s'il y a des autonomistes en Algérie, mais il ne faudrait pas beaucoup
de Lépine pour en faire pousser. » Même le métropolitain Drumont, choisi par Max
Régis et plébiscité par la plèbe algéroise, faisait chorus : « Lorsqu'on saura en
Algérie que la France ne veut décidément pas abroger le décret Crémieux, l'heure
du séparatisme aura sonné. » Fallait-il, comme le suggérait le gouverneur Lépine,
comme le demandait le procureur général Dubuc, maintenir fermement l'autorité
«dans un pays où les idées séparatistes se fontjour »? Barthou qui venait d'accepter
la réforme du Conseil supérieur de l'Algérie envisageait, semble-t-il, d'aller plus
loin dans la voie des concessions, en créant un conseil colonial pour gérer le budget
spécial de la colonie. Max Régis fut libéré et gracié.
Le nouveau Gouvernement, présidé par le radical Brisson, poursuivit une
véritable politique d'apaisement, celle-là même que les loges maçonniques d'Algérie
avaient recommandée en mars 1898. La France accorderait l'autonomie financière
à l'Algérie en confiant la gestion à un conseil élu, mais les néo-Français et les Juifs
seraient plus ou moins exclus du corps électoral. Cette politique de conciliation,
qui ne faisait plus l'unanimité des francs-maçons algériens et français, devait entre
les mains du gouverneur Laferrière et du ministre de l'Intérieur Léon Bourgeois,
tous deux dignitaires de la franc-maçonnerie, se révéler d'une grande habileté poli-
tique. Elle devait diviser le front antijuif, les radicaux et le «parti français »se sépa-
rant des autonomistes antijuifs. Sur l'heure toutefois, le rappel simultané du gou-
verneur Lépine, du procureur général et des préfets d'Alger et de Constantine
encouragea les « Algérianistes ».
L'arrivée du gouverneur Laferrière, le 31 août 1898, donna lieu à une certaine
effervescence accompagnée de quelques violences. Les antijuifs écrivirent que
« ce légiste ranci devenu incapable de diriger le Conseil d'Etat était jugé assez bon
pour gouverner l'Algérie ». Pourtant il apportait comme don de bienvenue les
quatre décrets du 25 août qui donnaient largement satisfaction aux vœux des
3. « L'ALGERIE AUX ALGÉRIENS » (1903).
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1979 — N° 26 555
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