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LES FRASQUES D’ÉBINTO

Amadou Koné

(roman)

PREMIÈRE PARTIE

PRÉLUDE À LA VIE

CHAPITRE 1

On était en octobre. Les pluies diluviennes s’étaient arrêtées et


la bonne ville de Grand-Bassam retrouvait un aspect plus gai.
Le quartier France, situé entre l’Atlantique et la lagune Ébrié,
n’était plus inondé à l’embouchure de ces deux eaux et ses
habitants pouvaient dormir tranquilles en attendant la prochaine
saison des pluies. Il avait repris son air orgueilleux de prince
restauré. Du pont qui enjambait la lagune, on apercevait les
vieilles maisons de style colonial aux toits couverts de tuiles et
aux fenêtres vitrées, merveilleux vestiges d’une ère à la fois
brillante et pénible. Le quartier France, c’était le Bassam
d’autrefois, capitale de la Côte-d’Ivoire, wharf très important,
ville au commerce florissant et qui connut l’opulence et la
célébrité avant d’être éclipsée par les villes nouvelles de Port-
Bouët et d’Abidjan.
À défaut d’être capitale, Bassam conservait un air dédaigneux
qui caractérisait sa dignité froissée. De l’autre coté de la lagune,
comme pour témoigner de la gloire passée, le vieux phare éteint
dressait son front audacieux au-dessus des quartiers Impérial et
Congo qui formaient la ville africaine avec des cases en briques
couvertes de tôles ou des paillottes en bambou. Impérial et Congo
n’étaient plus particulièrement sales. On ne voyait ni les flaques
d’eau stagnante ni les tas d’ordures pourries au bord des rues mal
bitumées. On était en octobre et le soleil, asséchant rapidement
les saletés, rendait la ville plus souriante.

La voiture qui m’avait transporté depuis Adiaké s’immobilisa.


J’étais arrivé à Bassam. Je mis pied à terre et récupérai ma valise.
La gare routière de Grand-Bassam, située en plein centre de la
ville, en était sans doute l’endroit le plus animé. Les chauffeurs,
dans leur jargon, se querellaient ou taquinaient quelque vendeuse
d’oranges. Les passagers, toujours impatients, se plaignaient dans
les taxis en partance pour Abidjan, Aboisso ou Adiaké. C’étaient,
pour la plupart, des élèves qui rentraient de chez leur famille pour
reprendre les classes. Ils se reconnaissaient à vue d’œil, ces
élèves, rien qu’à leur habit coquet et à leur démarche fière. Ils
portaient des chemisettes aux couleurs vives, des pantalons
souvent bleus et marchaient les mains dans les poches.
J’étais de ces jeunes gens-là, c’est-à-dire que j’étais un élève.
Pourtant, ma chemisette était gris pâle et je ne marchais pas les
mains dans les poches. Ce n’était pas par souci d’originalité que
je me distinguais par mes vêtements et mes manières discrètes. La
simplicité était un attribut de mon caractère et peut-être venait-
elle de mes origines modestes.
J’étais le premier fils d’un pêcheur du village d’Akounougbé.
Après moi, ma mère avait donné une fille et un autre garçonnet à
mon père. Quand j’en eus l’âge, on m’inscrivit à l’école française
et je me mis à travailler ardemment, peut-être parce que cela
m’amusait. Je perdis mn père quelques jours avant de passer mes
deux premiers examens scolaires. Cette mort me peina beaucoup
mais je passais avec succès le certificat d’études primaires et je
fus reçu à l’entrée en sixième, premier du centre d’Adiaké.
Malgré notre pauvreté, ma mère décida de me laisser entrer au
collège. Moi, j’aurais volontiers accepté d’être un pêcheur et de
sillonner la lagune Aby sur ma pirogue, lancer l’épervier pour
capturer les sardines, les carpes et les brochets… J’étais donc
entré au Collège Moderne de Grand-Bassam. Trois années
s’étaient déjà écoulées et je venais faire ma quatrième année,
c’est-à-dire la classe de troisième.
Ma valise n’était pas bien lourde. Je la soulevai et me mis à
marcher vers la concession de mon tuteur. Des gamins tout nus se
vautraient ou s’amusaient dans le sable. Le Maure, assis devant sa
petite boutique, prenait son thé habituel. Dans les rues, les
passants étaient peu nombreux. La circulation automobile était
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peu dense. Bassam vivait dans son calme continuel, bercé par le
bruit des vagues qui se brisaient sur la grève. J’arrivai enfin chez
M. Dramane, mon tuteur. Sa concession était pauvre. Quelques
cases en bambou couvertes de papos entouraient une petite cour
sableuse où se dressait un jeune manguier près d’un puits. Les
enfants de mon tuteur se ruèrent vers moi pour m’accueillir. Ils
m’aimaient bien, ces adorables bambins, toujours sales et toujours
gais. Je leur distribuai des goyaves que j’avais cueillies au village.
Je saluai les femmes assises devant la cuisine enfumée. Après
avoir donné à mes tutrices les nouvelles de chez moi et appris les
nouvelles de la ville, ce qui était une formalité, je regagnai ma
case qui se trouvait dans la concession voisine de celle de M.
Dramane. Celui-ci avait une famille nombreuse et ne disposait
pas d’assez de chambres. Il m’en avait donc cherché une chez
l’un de ses amis.
Ma case n’avait qu’une pièce unique. Je la balayai
soigneusement, mis un drap propre sur ma paillasse posée à
même le sol. Après quoi, je sortis mes livres et mes cahiers d’une
caisse où je les avais laissés et les disposai sur ma table. Mon
tabouret était toujours à sa place. J’avais mis de l’ordre partout. Je
fis ma toilette et sortis pour prendre un peu l’air. Le soir tombait
et les hommes rentraient du travail. Je retrouvai avec plaisir
Moussa et Ousmane, les apprentis mécaniciens, Siaka, l’apprenti
chauffeur. Nous habitions tous la même cour et étions des amis.
– Alors, Ébinto, tu as bien pêché pendant ces vacances ? me
demanda Moussa en clignant de l’œil.
– Est-ce qu’il sait tenir un épervier ? fit Siaka en guise de
réponse.
– Dites donc, protestai-je, qu’est-ce que vous croyez ? Je sais
mieux jeter l’épervier que certains pêcheurs de mon village.
– Petit prétentieux ! s’exclama Ousmane. Entre nous, les
Blancs vous ont gâtés. Pendant neuf mois vous vous reposez
tranquillement et quelquefois vous osez dire que l’école est
difficile.
Et tous ces jeunes gens riaient en cœur, me tapotant
amicalement sur l’épaule. Cela ne m’amusait pas du tout. Leur
obstination à ne pas me croire et à ironiser blessait mon amour-
propre. J’étais fait ainsi. Ma trop grande sensibilité faisait que la

moindre chose me blessait. Je me mettais cependant rarement en


colère car je savais me dominer. Quand je ne pouvais pas me faire
comprendre de quelqu’un, je me taisais et je souriais : un sourire
très fier et amer, accompagné d’un soupir.
– Tu es en colère, Ébinto ? me demanda Moussa. Nous
sommes si heureux de te revoir…
– Je n’aime pas qu’on se moque de moi.
– Voyons, Ébinto, tu prends tout au sérieux, toi. C’est ce qui
n’est pas gai chez toi.
Je voulais rétorquer que c’était mon caractère quand une voix
douce me dit :
– Bonsoir, Ébin !
Je tournai la tête. Derrière moi se tenait Monique. Elle était la
fille du propriétaire de la concession où j’habitais. Trois ans plus
tôt, elle était une fillette de douze ans. Nous avions souvent joué
ensemble comme un frère et une sœur. Et à vrai dire, je ne l’avais
jamais regardée comme une fille sue l’on puisse désirer. Mais ce
jour-là, je découvris Monique dans la splendeur de ses quinze ans.
Ses formes arrondies, sa voix devenue comme plus sonore me
fascinèrent.
– Bonsoir, Monique, répondis-je à son salut. Mon Dieu,
comme tu es belle !
Monique baissa les yeux et moi je ne me rendis pas compte
que j’entrais dans le tourbillon qu’est la vie. L’année précédente,
je n’aurais pas eu la hardiesse de faire un tel compliment à
Monique.
Je me rendis ensuite chez M. Dramane. C’était un brave
chauffeur, un vieil ami de ma famille.
– Comment va ta mère ? me demanda-t-il ?
– Très bien, elle vous dit bien des choses.
– Ton frère et ta sœur ?
– Mon frère va bien. Ma sœur était un peu malade mais elle se
– Mon frère va bien. Ma sœur était un peu malade mais elle se
rétablit rapidement.
– Alors, quelles sont les nouvelles ?
– Euh ! On était en vacances et comme c’est demain la rentrée,
je suis venu pour reprendre le travail.
– « Anitché » (merci), me dit-il. Ici aussi rien de mal. Depuis
ton départ, on est là à se débrouiller un peu. Mais ça marche

jamais bien. Ma voiture est vieille et il faut qu’elle passe chaque


semaine au garage. Ah ! mon petit Ébinto, la vie est bien difficile.
M. Dramane parlait. Je l’écoutais et je me disais que ma vie
serait ce que je voudrais qu’elle soit. J’aimais rêver et la réalité
n’avait pas une grande importance pour moi car je ne pensais
pouvoir un jour transformer ce qui était en ce qui n’avait jamais
été.
Mon tuteur continuait cependant à disserter.
– C’est comme ça que l’autre jour je me suis fait prendre deux
mille francs pour rien. J’avais prêté ma teinture d’iode et mon
sparadrap à un de mes amis. Et sans les récupérer, je suis parti en
voyage avec des passagers. Le malheur a voulu que je crève un
pneu en cours de route. Bon, je le changeais quand des
gendarmes motorisés sont arrivés. Ils m’ont reproché que mes
pneus étaient trop usés et ils ont demandé à voir ma boîte à
pharmacie. Hélas ! il manquait le sparadrap et la teinture d’iode.
Alors, deux mille francs tout ronds. Alors, il y a les mécaniciens,
il y a les gendarmes et les policiers et puis il n’y a pas assez de
voyageurs. Même quelquefois certains refusent de monter dans
mon tacot parce qu’il est « trop vieux et sale ». Comment vivre
dans cette situation ?
« C’est comme je te dis, hein. La vie est de plus en plus dure.
Carte grise, assurance, essence et tout ça c’est de l’argent. Quelle
vie est celle de notre temps ! Tout est l’argent. Je me demande
comment on va vivre dans dix ans… »
Ce que serait la vie dans dix ans ? Ce que serait ma vie dans
dix ans ?... J’y avais souvent pensé. J’étais presque certain de
mener, grâce à mon travail, une vie future brillante. Pourtant, je
croyais pouvoir vivre n’importe quelle vie ; c’est que je croyais
justement être capable de vivre dignement même dans une
situation médiocre.
Très tard seulement, je regagnai ma chambre et me couchai. Je
ne dormis pas aussitôt. Je n’avais pas sommeil et je ne sais
pourquoi les souvenirs du premier jour de mon entrée au collège
affluèrent dans ma mémoire.
C’était le premier octobre 196… De bonne heure, j’étais parti
au collège situé en dehors de la ville sur la route d’Abidjan. Sur le
petit pont qu’on franchit avant d’arriver à l’établissement, j’avais

trouvé deux autres élèves dans leur complet kaki impeccablement


repassé.
– Bonjour, amis, leur dis-je. À quelle heure entre-t-on en classe
ici ?
Je fus stupéfait par la réponse des deux élèves :
– Ah ! tu es un taureau ?
– Quelle idée, m’exclamai-je, surpris. Vous êtes donc des
bergers ?
Les deux garçons se mirent à rire.
– Bon sang ! fit l’un. Quel « gbossro » ! Il ne comprend rien.
– Qu’est-ce que je dois comprendre, alors ?
– Tu es un « nouveau » ?
– Tu viens en sixième ? compléta l’autre.
– Oui, répondis-je calmement.
– Eh bien ! mon vieux, tu es bien costaud. Qu’est-ce que tu
attendais pour venir au collège ?
Décidément, ces deux garçons cherchaient à m’humilier. Et
cette phrase dioula me vint fort à propose à l’esprit : « Ni ité fin
gnini, fin lo bè ignininan. » Ce qui voulait dire à peu près : « Si tu
ne cherches pas quelque chose, c’est quelque chose qui te
cherche. » Dignement, je voulus continuer ma route, mais les
deux compères m’interpellèrent.
– Comme tu es idiot ! Tu ne sais pas qu’aujourd’hui les
« tacots » comme toi seront « secoués » ? Ce sont les brimades,
mon vieux, et si tu n’as personne pour te protéger, ton compte est
mon vieux, et si tu n’as personne pour te protéger, ton compte est
bon. Comme tu nous parais gentil, nous allons te protéger.
Celui qui parlait jeta un clin d’œil à l’autre qui sourit.
Cependant, je leur fis confiance. Je leur fis confiance poussé par
je ne sais quel besoin de croire en l’homme tout en m’attendant à
sa trahison.
À sept heures et demie, la cour du collège était pleine d’élèves.
Il y régnait un tumulte confus où se décelaient des rires, des cris
sauvages, des pleurs même. Les anciens collégiens, les élèves de
classes de cinquième, quatrième et troisième, ceux qu’on appelait
« lazes », je ne sais pourquoi, tourmentaient les nouveaux de
sixième.
On me dit qu’il était temps de partir. Humblement, je marchais
encore entre es deux protecteurs. Moi qui à l’école primaire me

croyais déjà grand, moi qui prenais la place du maître quand il


était absent, j’étais devenu un « veau » qu’il fallait protéger. Je
sentis toute ma dignité froissée. Les « lazes » s’empressaient
autour de moi comme une meute de chiens autour d’une biche. Ils
demandaient : « Alors, c’est un tacot ? Il est bien grand. » Et ils
essayaient de me tirer les oreilles ou de me donner quelques
coups de poing sur la tête, mais mes deux amis providentiels me
protégeaient. Nous étions maintenant au beau milieu de la cour.
La multitude hurlante et mouvante nous entourait.
Et puis je ne sais comment cela se fit. Mes deux protecteurs
avaient disparu et je compris trop tard qu’ils m’avaient
délibérément conduit en enfer. En un instant, j’eus toute la meute
des « lazes » déchaînés sur moi. Les uns me frappaient du poing
sur la tête, le dos ; certains me frottaient les oreilles avec de
vieilles brosses à poils rigides ; d’autres me jetaient du sable sur
la tête, la figure. Faiblement, j’essayais de me débattre, mais ces
abeilles bourdonnantes me piquaient de tous les côtés. Partout
alentour, c’étaient les mêmes vociférations, les mêmes sons se
terminant toujours par « o » : gbossro, tacot, veau, taro, capot,
zéro.
Mon Dieu, ma situation m’était tout d’abord humiliante avant
d’être douloureuse. Je bouillais de rage et je crois que si j’avais
disposé alors d’une arme, j’aurais fait un malheur. Tout
silencieux, je pris Dieu à témoin de cette injustice dont j’étais
victime. Enfin, un élève de troisième vint à mon secours et
m’enleva des mains de mes bourreaux.
Cependant, j’eus à subir d’autres supplices mais moins graves ;
cette fois-ci je devais me mettre à genoux quand un « laze » me
disait de « piquer ». Je devais aussi répéter cette phrase idiote :
« La gbossronomie est une maladie qui attaque les élèves de
sixième durant le premier trimestre de l’année scolaire. »
Il fallait défiler ainsi, tout seul, en chantant :

« Je suis un tacot
ma valeur est zéro
les lazes sont en diamant
et moi je suis en fumier. »

Après la marche, c’était la danse et les « lazes » se convertirent


sur-le-champ en chanteur et danseur.

« La lièvre et le tortue
y sont pariés
demain nous verra
celui qui gagneront. »

Oui, c’était le lot du « gbossro » de se plier aux caprices du


« laze » comme c’et le lot du faible de se plier aux volontés d’un
plus fort. Le « gbossro » c’était le nouveau venu, celui qu’il fallait
humilier pour mettre en évidence sa nullité. Comme tous les gens
humbles, je détestais l’humiliation. J’avais trop de respect pour
autrui pour tolérer qu’on s’amusât à m’humilier.
Les supplices prirent fin quand le premier coup de gong sonna
et que le principal du collège arriva.
Je souriais dans mon lit en pensant à cette rentrée-là. Trois
années s’étaient déjà écoulées et je n’avais jamais payé ma dette.
Je n’avais jamais participé aux brimades. J’avais au contraire
protégé chaque fois les élèves de sixième. Je m’endormis sur ces
souvenirs.
Le lendemain matin, je me réveillai de bonne heure. Le matin
était frais et le léger brouillard au ras du sol laissait prévoir une
journée ensoleillée. Après avoir déjeuné, je partis chez mes deux
camarades Koula et Bazié. Je passai d’abord chez Koula. Il était
prêt pour aller à l’école. Il n’avait pas changé avec ses gestes
toujours mesurés, la voix toujours pesée et le verbe aisé. Nous
fûmes très heureux de nous revoir. Nous nous rendîmes chez
Bazié.
– C’est certain que notre ami n’a pas encore fini de faire sa
toilette, dis-je.
– Je dirai même plus. Il n’a pas encore…
Je me mis à rire. Koula avait la manie d’être un grand
imitateur. Il était un composé de sérieux et de gaieté. Cette
complexité de son caractère faisait de lui un être original. Et
quand il parlait, il employait volontiers des citations de Tintin
aussi bien que celles de Hugo.

Nous trouvâmes en effet Bazié en train de faire sa toilette.


C’était son propre d’être toujours en retard. Ce manque de
ponctualité était chez Bazié le seul trait de caractère qui
m’exaspérait. Quand il eut fini, nous prîmes le chemin du collège
en bavardant joyeusement.
Nous retrouvâmes cette école que nous aimions tant.
L’établissement se composait de plusieurs bâtiments dont le plus
important constituait les salles de classe. Celui-là était très élégant
avec ses murs peints en blanc, ses volets nouvellement vernis en
jaune et son toit de tuiles grises. Derrière la bâtisse principale se
trouvait la seule classe détachée, la salle des sciences naturelles
près de laquelle on avait construit une petite bicoque pour les
gardiens de l’établissement. Non loin, de l’autre côté, il y avait les
cuisines et le réfectoire derrière lequel se dressaient les bureaux
du principal et des surveillants. Au-delà, c’était le terrain de sport.
La cour du collège était sableuse et avait de belles pelouses
plantées de grands manguiers feuillus et de cocotiers toujours
bien taillés.
Le collège souriait aux rayons dorés du soleil matinal et
semblait se moquer des « gbossros » qui frémissaient une fois de
plus sous le joug des « lazes ». Partout, les élèves étaient très
excités ; les « lazes » se montraient impitoyables et maltraitaient
même les jeunes filles.
– C’est intolérable, s’écria Koula. Défendons au moins les
filles.
Et nous voilà partis, débarrassant les demoiselles des
garnements qui les accablaient de grossièretés. Nous étions bien
célèbres et partout notre présence imposait l’ordre. Tout à coup
j’entendis des clameurs plus fortes sous un cocotier. Je me
dirigeai vers cet endroit. Là, je vis une jeune fille dignement
arrêtée que les « lazes » maltraitaient. Elle ne disait rien quand on
lui tirait les tresses. On l’eût dit insensible sans la petite moue
dédaigneuse qu’elle faisait à ses bourreaux. Je m’approchai et les
élèves de cinquième et de quatrième cessèrent leurs brutalités.
Tranquillement je pris la main de la jeune fille et lui dis :
– Viens, je vais te protéger.
D’un coup brusque, elle arracha son poignet de ma main et
j’eus tout juste le temps d’éviter la gifle qu’elle m’envoyait sur la

joue. Cette curieuse réaction m’étonna et je me dis que cette fille-


là était trop orgueilleuse. Or, le but des brimades était d’apprendre
aux nouveaux élèves à respecter les anciens et surtout à contenir
leur propre orgueil. Alors, je pris la résolution soudaine de faire
ce que je n’avais jamais osé. Je voulus participer aux brimades en
humiliant cette fille.
– Pique, la vache, dis-je d’un ton qui se voulait autoritaire.
Elle ne bougea pas.
– Veux-tu piquer, oui ? criai-je.
Elle était là, comme sourde. Ses yeux clairs me jetaient des
dards de mépris et je me sentais ridicule.
– Est-ce que tu vas piquer, espèce de vache ? repris-je avec
– Est-ce que tu vas piquer, espèce de vache ? repris-je avec
rage.
Les élèves autour de nous s’étaient tus et observaient la scène
avec intérêt. Et je me sentais humilié par la dignité de cette fille si
sûre d’elle. Et comme elle ne bougeait toujours pas, je la saisis
par les épaules et voulus l’obliger à s’agenouiller. Mais elle se
débattait comme une furie.
Ce fut sur ses entrefaites que Bazié arriva.
– Le principal arrive. Eh ! mais que fais-tu, Ébin ?
Je lâchai la jeune fille. Et avant de tourner les talons, je lui jetai
un coup d’œil qui était un défi. J’ai rencontré son regard calme. Je
crois que ce fut seulement à cet instant que j’ai remarqué sa
grande beauté.

CHAPITRE II

On était en novembre et on avait commencé les classes. Petit à


petit on oubliait les congés et on se replongeait dans les études.
Qu’est-ce que le travail représentait au juste pour moi ?
Beaucoup. À un certain moment j’en fis même le but de mon
existence. Mes parents m’avaient toujours dit que le travail,
même s’il n’arrive pas à sortir l’homme de la misère, lui garantit
sa dignité. Et depuis mon plus jeune âge, consciencieusement je

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