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Voix de l'anticolonialisme
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L'Emir
Abd-el-Kader,
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Préface%
du Dr Abdelaziz Khaldi
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Editions ANEP Ê>
Voix de l'anticolonialisme
L'Emir Abd-el-Kader, chevalier de la foi
«Il aura fallu attendre Mohamed-Chérif Sahli pour que la
pleine lumière soit projetée sur l'Emir, en langue
française, par l'un de ses compatriotes les plus qualifiés.
Son livre, Abd-el-Koder, chevalier de la foi, paru à Alger en
1946, a connu immédiatement un succès mérité. Réédité
deux fois, il est maintenant épuisé. Le moment est venu
de le mettre à nouveau à la disposition du public.
Philosophe et historien, Mohamed-Chérif Sahli s'est très
largement documenté. Il n'a pas voulu insister sur les
campagnes militaires de l'Emir pour présenter plutôt
l'homme de culture et de foi, comme l'indique le titre de
l'ouvrage.»
Extrait de l'avant-propos •
© Editions ANEP
ISBN: 978-9947-21-342-1
Dépôt légal: 1884-2007
Mohamed-Chérif Sahli
L’Emir Abd-el-Kader
chevalier de la foi
Préface du Dr. A. Khaldi
Editions ANEP
Dans la collection
VOIX DE L’A N TICO LO N IALISM E
• Portrait du colonisateur, Albert Memmi
• La Gloire du sabre, Paul Vigné d’Octon
• Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire
• Notre guerre, Francis Jeanson
• Le colonialisme en procès, Jacques Vergés
• La révolution algérienne par les textes, André Mandouze
• La question, Henri Alleg
• La tragédie algérienne, Raymond Aron
• L’Algérie en prison, Jacques Charby
• L’An V de la Révolution algérienne, Frantz Fanon
• Le problème algérien devant la conscience démocratique,
Abdelaziz Khaldi
• Les Damnés de la terre, Frantz Fanon
• Positions anticolonialistes, Jean-Paul Sartre
• Penser, c’est servir, José Marti
• J ’ai labouré la mer..., Simon Bolivar
• Décoloniser l’histoire, Mohamed-Chérif Sahli
• Histoire d’un parjure, Michel Habart
© Editions ANEP
ISBN: 978-9947-21-342-1
Dépôt légal : 1884-2007
AVANT-PROPOS
L'Emir Abd-el-Kader ben Mohieddine est l'une des plus
illustres figures de notre histoire contemporaine. Il est le
symbole de notre résistance opiniâtre contre une armée colo
niale, raison pour laquelle son nom est célèbre et sa mémoire
honorée dans notre pays comme à l'extérieur. Curieusement,
il est plus connu à l'étranger, si l'on considère le nombre d'ar
ticles et d'ouvrages qui lui ont été consacrés par des historiens
et chercheurs occidentaux et particulièrement français, alors
que peu de ses compatriotes se sont efforcés de le présenter
au public par des études approfondies dignes d'intérêt. Cela
tient sans doute à la difficulté de se procurer ses écrits, plus
ou moins rares et épuisés, d'une part, et à la rareté des tra
ductions réservées à son œuvre, d'autre part.
Le plus souvent, les spécialistes étrangers qui se sont occu
pés du personnage ne lui ont pas accordé la place qu'il méri
te. Pour les uns, c'est un ennemi redouté ou un homme fana
tique, tandis que pour les autres, peu nombreux, c'est un per
sonnage remarquable qu'il convient de faire connaître. A titre
d'exemple, on peut citer, pour les premiers, le colonel français
Paul Azan et, pour les seconds, l'historien anglais Charles-
Henry Churchill. Il aura fallu attendre Mohamed-Chérif Sahli
pour que la pleine lumière soit projetée sur l'Emir, en langue
française, par l'un de ses compatriotes les plus qualifiés. Son
livre, Abdelkader, chevalier de la foi, paru à Alger en 1946, a
- 5-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
connu immédiatement un succès mérité. Réédité deux fois, il
est maintenant épuisé. Le moment est venu de le mettre à
nouveau à la disposition du public.
Philosophe et historien, Mohamed-Chérif Sahli s'est très
largement documenté. Il n'a pas voulu insister sur les campa
gnes militaires de l'Emir pour présenter plutôt l'homme de
culture et de foi, comme l'indique le titre de l'ouvrage. Il esti
me que les qualités humaines de l'Emir et sa pensée profonde
ont plus d'importance, d'autant qu'elles ont été souvent
méconnues ou déformées par les passions partisanes. Il se
propose de lui rendre justice, en scrutant sa personnalité à
partir de sources crédibles.
Le jeune Abdelkader reçoit une solide éducation au sein de
sa famille et poursuit sa formation auprès de maîtres émi
nents. Il est initié à la langue et à l'écriture, aux préceptes de
l'Islam et plus tard à l'histoire, à la littérature, à la philoso
phie, à la médecine et aux sciences. Il ne s'agit pas là d'une
éducation rudimentaire, comme l'indique l'historien Marcel
Emerit que Sahli critique au passage. Pour s'en convaincre, il
suffit de consulter Dhikrâ al-âqil. Accomplissant le pèlerina
ge à La Mecque avec son père, Abdelkader découvre l'Orient
musulman et élargit son expérience.
Dans la résistance, Abdelkader prend part aux combats et
fait montre d'intrépidité devant l'ennemi. Après avoir été pro
clamé Emir, il ne néglige cependant pas l'étude aussitôt qu'il
trouve quelques moments de loisir.
Un grand respect lui est voué pour sa culture et sa piété. On
sait quelle peine il éprouva à la suite de la perte de sa biblio
thèque, lors de la prise de la Smala. Sa pensée se nourrit de la
lecture de maîtres comme Al-Ghazâlî, Ibn Rochd, Ibn
Khaldoun... Pour se tenir informé de l'actualité, il se fait tra
duire la presse étrangère.
Il recherche la perfection morale dans' sa vie comme dans
ses actes. Il croit au progrès moderne et à la fraternité humai
-6-
AVANT-PROPOS
ne, comme cela ressort de ses relations avec les chrétiens ; il
se montre bienveillant à l'égard des prisonniers et porte
secours aux Maronites persécutés à Damas.
Dans le sillage des philosophes musulmans et à leur tête
Ibn Rochd, l'Emir concilie la raison et la foi, considérant qu'il
n'y a aucune contradiction entre elles, voire même qu'elles se
complètent. Sa pratique du soufisme lui permet d'approfon
dir sa foi et de comprendre autrui. On peut lire aujourd'hui
son maître-ouvrage, Al-Mawâqif, traduit il y a quelques
années et plusieurs fois réédité. Deux témoins cités par
Mohamed-Chérif Sahli confirment sa conduite : «Sincère,
esclave de sa parole ; la perfidie et le mensonge ont seuls le
pouvoir d'exciter sa colère.»
En revanche, le colonel Paul Azan accuse l'Emir de fanatis
me comme il l'écrit en sous-titre de son livre Abd-el-Kader
1808-1883, du fanatisme musulman au patriotisme fran
çais. C'est là une accusation parfaitement absurde que rejette
à juste titre Mohamed-Chérif Sahli, tant sont connus la lar
geur d'esprit et l'humanisme de l'Emir, qualités qui lui ont
valu l'admiration de ses adversaires eux-mêmes et le prestige
dont il fut auréolé.
L'hommage que rend Mohamed-Chérif Sahli à l'Emir est
empreint du sens du discernement et de la mesure. Il mérite
d'être lu et médité tout autant que le second ouvrage qu'il a
publié sur l'Emir en 1988, sous le titre L'Emir Abd-el-Kader -
Mythes français et réalités algériennes.
Alger, le 28 janvier 2007
DrBouamrane Chikh,
Professeur d'Université,
Président du Haut Conseil islamique.
- 7-
Préface
Un pays peut, au cours de son histoire, entrer dans un
temps mort où tout semble figé, définitif, révolu ; le moindre
changement paraît alors si téméraire que personne n'ose plus
y penser; y penser devient même risible. La logique de la
situation veut alors que chacun s'installe comme il peut dans
son irrémédiable destin.
Mais il y aura toujours des êtres qui porteront en eux, avec
le refus de cette logique, la promesse d'une résurrection.
Anatole France a dépeint l'un d'entre eux dans Les dieux ont
soif : «Il était, dit-il, de ceux qui, enthousiastes et patients
après chaque défaite, préparaient le triomphe impossible et
certain».
Ces term es dépeignent parfaitem ent la situation en
Algérie, au lendemain de ce 8 Mai 1945 qui fut effroyable
ment tragique ; tout semblait définitif pour tout le monde : le
colonialisme pensait avoir réglé le problème algérien par un
bain de sang et beaucoup d'Algériens le crurent aussi.
Il y en eut cependant qui refusèrent cette fatalité et, parmi
eux, quelques intellectuels qui répliquèrent fièrement au défi
colonialiste ; c'est dans ces circonstances que les Editions En-
Nahda virent le jour en 1946. C'était une entreprise matériel
lement et moralement aussi téméraire que celle du personna
ge d'Anatole France qui grattait le salpêtre, dans sa cave
humide, pour préparer «le triomphe impossible et certain»
de la Révolution de 1789.
- 9-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
L'écrit faisait, avec les Editions En-Nahda, son entrée dans
l'histoire algérienne. «De l'Evangile au Contrat social, c'est
toujours le livre qui a préparé les Révolutions», disait de
Bonald. Abd-el-Kader, chevalier de la fo i vit le jour à cette
époque. Il était inéluctable que ce soit l'auteur de Décoloniser
l'histoire, Mohamed-Chérif Sahli, qui l'écrive.
En effet, c'est une volonté systématique chez lui de faire
prendre à sa génération conscience du poids de l'histoire dans
ses destinées. Son Message de Jugurtha, publié à la même
époque, porte également l'intention de ranimer l'histoire, de
rappeler les grandes ombres du passé.
Rééditer Abd-el-Kader, chevalier de la fo i après vingt ans,
c'est parler à la génération post-révolutionnaire. Le peuple
algérien avait besoin, il y a vingt ans, du plus haut exemple de
foi et d'héroïsme pour surmonter sa détresse. Il a encore
besoin aujourd'hui de la même foi et du même héroïsme pour
sauvegarder les valeurs nationales pour lesquelles il a mené
son glorieux combat libérateur.
Car c'est cela le sens de son nouveau combat, devant une
invasion de slogans importés qui menacent son unité morale
et son authenticité historique. Mohamed-Chérif Sahli nous
donne l'occasion de méditer à nouveau son livre, mais il nous
donne en même temps le bel exemple de l'intellectuel algérien
qui peut demeurer fidèle à son passé. C'est un exemple qui a
sa signification à un moment où nous voyons d'autres renier
et enfouir leur passé.
Alger, le 10 mai 1967
Docteur A. KhalcLi
- 10 -
INTRODUCTION
Chacun sait que, durant quinze ans, Abd-el-Kader fut l'écla
tant symbole et l'animateur génial de la résistance algérienne à
la conquête française.
Son épopée a fait couler beaucoup d'encre : on parle de
plus d'un millier d'écrits. Il ne semble pas que l'attention des
hommes soit près de se détacher de sa prodigieuse histoire.
Hier encore, un écrivain anglais évoquait sa figure dans un
livre intitulé Le Faucon du déserté.
En dépit de tant de recherches et de jugements, nous som
mes loin d'avoir une vision juste et adéquate d'une œuvre et
d'une destinée que les passions partisanes se sont plu à obs
curcir et sur lesquelles on semble avoir mis les scellés de la
raison d'Etat. L'homme était si grand qu'il s'imposa à l'admi
ration de ses adversaires, et les Français furent nombreux à
lui rendre un hommage enthousiaste et à le défendre durant
une captivité aussi douloureuse qu'imméritée.
La France entière, charmée et conquise, fit la cour au noble
vaincu, s'efforça de conquérir son amitié, applaudissant à la
courtoisie innée d'une âme chevaleresque et pure. Et dans
l'impatience de leur désir, certains auteurs ont parlé de
conversion.
C'est dire que l'œuvre d'Abd-el-Kader attend qu'une histoi
re plus sereine, la délivrant des craintes des uns et des espé
rances des autres, lui rende justice.
1) - W. Blunt : The Desert Hawks , Londres.
-11 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Ce pourrait être l'objet d'une étude ultérieure. Mais la pré
sente étude vise à faire connaître des aspects insoupçonnés ou
peu connus de la personnalité d'Abd-el-Kader.
*
* *
En exaltant l'homme d'action, on paraît oublier que le pen
seur et l'homme tout court ne sont pas moins dignes d'intérêt.
Que le geste traduise la pensée et souligne le caractère, cela
est particulièrement vrai d'Abd-el-Kader, dont l'âme harmo
nieuse, bloc sans fissure, était tout entière dans la moindre de
ses démarches.
Intellectuel né, l'Emir avait une passion pour l'étude : rêve
de jeunesse, délassement du chef, réconfort de l'exilé.
Quand on a lu ses poésies si artistement ciselées et si plei
nes d'émotion fine et de sentiments délicats, on s'étonne de le
voir s'élever au sommet de la spéculation philosophique,
témoignant d'une ampleur de vue et d'une générosité d'inspi
ration qui eussent fait de lui un penseur de la grande lignée,
si les circonstances lui avaient permis d'étoffer son informa
tion et de se livrer en toute tranquillité à la méditation et à la
composition.
Voilà ce qu'atteste son Avis à l'indifférent, Rappel à
l'intelligent, ouvrage écrit hâtivement en captivité, au milieu
de souffrances morales intolérables et de lourdes responsabi
lités quotidiennes.
Rarement homme reçut un tel tribut d'admiration, dans le
malheur comme dans le succès. Mais les compliments ne le
grisaient pas. Durant son premier séjour à Paris, après sa
mise en liberté, des centaines de visiteurs défilaient chaque
jour chez lui, chantant unanimement sa louange. L'Emir eut
un mot dont la sincérité doublait le prix : «Depuis que je suis
- 12 -
INTRODUCTION
ici, je n'entends que des gens qui vantent les qualités que le
ciel m'a données. Je n'ai pas trouvé encore un seul véritable
ami qui me parle de mes défauts, bien plus nombreux.»
Ses talents de stratège et d'homme d'Etat l'ont fait sur
nommer le «Napoléon du Désert».
Passons sur cette imagerie d'Epinal qui enchaîne l'Orient
au désert. Enfant des Hauts-Plateaux et bâtisseur de villes,
Abd-el-Kader avait si peu à faire avec le désert ! Mais bien que
ce rapprochement se veuille flatteur pour lui, toutes choses
égales, la comparaison devrait tourner à l'avantage d'Abd-el-
Kader. Le génie de Bonaparte disposait d'un champ d'action
plus vaste et des ressources inépuisables de la première
nation d'Europe. Qu'eût-il fait à la place de l'Emir, luttant
avec des moyens modestes, dans des conditions difficiles
contre la plus forte armée de l'époque ?
Et puis, quoi de commun entre le conquérant immolant les
peuples à son ambition et le patriote algérien dont la modes
tie et l'abnégation étaient proverbiales et dont l'effort achar
né, pour sauver son pays, s'abstint scrupuleusement de toute
violence inutile, de toute cruauté ? La guerre n'était pour
Abd-el-Kader qu'une nécessite fâcheuse à laquelle il s'efforça
de donner un visage humain en se montrant toujours bon et
généreux envers ses ennemis.
Une cause juste, croyait-il, se soutient par la droiture des
moyens qu'elle met en œuvre. Rien ne lui répugnait autant
que l'immoralisme politique. Rien n'était plus éloigné de sa
nature que le mépris des hommes professé par certains
grands hommes.
Ayant appris dans Machiavel l'art de gouverner, Napoléon
pouvait s'écrier après avoir rédigé une proclamation : «Ceci
est un peu charlatan. Mais ma politique est de gouverner les
hommes comme le grand nombre veut l'être.»
- 13 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Aux yeux de l'Emir, au contraire, rien ne pouvait légitimer
ni excuser le mensonge. Dans sa ferveur de croyant, il y voyait
une sorte d'impiété. On raconte qu'au temps de sa puissance,
il aimait à se faire lire la presse étrangère. Les journaux fran
çais ne manquaient pas de nouvelles sensationnelles : tantôt
on le disait malade, tantôt mort ou prisonnier.
Un jour, il appela un Français qui était dans son camp et lui
demanda : «Les Français croient-ils en Dieu ?» Sur la répon
se affirmative du Français, il s'écria : «Mais alors, comment
vos journaux peuvent-ils mentir ?»
Nul, ayant connu le pouvoir suprême, n'a stigmatisé, avec
autant de netteté qu'Abd-el-Kader, les conquérants, les
despotes, les oppresseurs :
«Dieu a créé les hommes pour se faire des serviteurs à lui,
non aux autres, mais je vois malheureusement qu'à l'époque
où nous sommes, ceux qui sont chargés de les gouverner en
font des esclaves à eux. Au lieu de porter secours au pauvre et
de protéger la veuve et l'orphelin, ils s'emparent de leurs
biens et ils s'en servent pour satisfaire leurs caprices.»(1)
A qui comparer l'Emir ? A Marc-Aurèle, empereur philoso
phe, guerrier malgré lui ? Mais l'enthousiasme généreux
d'Abd-el-Kader s'oppose à la sagesse résignée, au coin du feu,
du serviteur de l'ordre romain.
Je dirai plus volontiers d'Abd-el-Kader qu'il fut le Socrate
algérien. De Socrate il avait, en effet, la douceur, la bonté, la
patience, la parfaite maîtrise de soi et la grande élévation
morale. «Saint Socrate, priez pour nous !» s'écriait un grand
chrétien, se refusant à impliquer Socrate dans la condamna
tion en bloc de tous les païens. «Abd-el-Kader, sois notre
ami», disaient beaucoup de Français, regrettant qu'un tel
1) Lettre à Eynard (1865).
-14-
INTRODUCTION
homme eût été l'ennemi de la France, et répugnant à admett
re qu'il le demeurât même par la pensée.
Mais en dépit de sa fin sublime, Socrate fut loin de connaî
tre les épreuves et les lourdes responsabilités que le destin
devait réserver à Abd-el-Kader.
Il est naturel que ma qualité d'Algérien me porte à évoquer
avec piété la mémoire d'Abd-el-Kader. On aurait tort de croi
re qu'elle puisse me pousser à l'exagération.
En vérité, de quelque point de vue que l'on considère
l'Emir, on ne découvre rien de mesquin, ni de médiocre en sa
personne.
Idées, sentiments, gestes et actions, tout en lui porte le
signe privilégié de la noblesse et de la grandeur.
Il est de ces êtres rares qui, de siècle en siècle, de millénai
re en millénaire, offrent au genre humain une idée de la per
fection, un modèle exemplaire.
Par sa vie, son caractère et ses œuvres, Abd-el-Kader hono
re son pays, sa foi et l'humanité tout entière.
-15-
Chapitre Premier
LA FORMATION D’ABD-EL-KADER
On s'imagine souvent que l'Algérie, à l'époque d'Abd-el-
Kader, n'était qu'un pays de barbares et d'illettrés.
Pourtant rien ne permet de mettre en doute l'impartialité
du professeur M. Emerit, lorsqu'il écrivait récemment : «En
1830, l'Algérie est pauvre, mais pleine de forces morales. La
ferveur religieuse a procuré au culte et à l'enseignement des
ressources abondantes. L'instruction n'est pas un service
public, mais les biens de mainmorte (habous) ont pris une
grande extension. Leur revenu est destiné à des œuvres de
piété et de charité et surtout à l'entretien des écoles.
«Presque tous les garçons de 6 à 12 ans fréquentent l'école
primaire où des instituteurs, entretenus par les parents des
élèves, leur apprennent un peu d'arabe classique, la lecture et
l'écriture et les préceptes de la religion. Walsin Esterhazy et
Urbain vont jusqu'à dire que la proportion des illettrés était
alors moins forte qu'en France où elle dépassait 40 %.»
Mais en qualifiant de «rudimentaire» l'enseignement
supérieur dispensé par les médersas et les zaouïas, M. Emerit
formule, semble-t-il, un jugement trop sommaire et très dis
cutable.
À l'entendre, le taleb, sortant d'une médersa ou d'une zaouïa
«n'a pas appris grand-chose, même en théologie, mais il connaît
le bon ton, la morale individuelle et familiale du Prophète, et
revient chez lui avec ces principes. Il a le goût de la poésie».
-17-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Cela reviendrait à dire que nous sommes en présence d'un
embryon de culture, émergeant à peine de la barbarie.
J'aimerais savoir sur quoi on fonde des affirmations aussi
tranchantes.
En vérité, l'enseignement était inégal, variable de niveau et
de substance d'une zaouïa à l'autre. Bien plus, certaines
zaouïas n'étaient que des séminaires d'instituteurs. Et l'insti
tuteur, ne l'oublions pas, était en même temps ministre du
Culte. Mais certaines médersas, certaines zaouïas, renom
mées dans toute l'Algérie, étaient d'authentiques établisse
ments d'enseignement supérieur.
Il est vrai que cet enseignement n'était pas moderne : il
ignorait le grand courant intellectuel, qui, surgi de la
Renaissance, devait renouveler les sciences de la nature et les
sciences de l'homme. Etouffée par un système économique
décadent, la culture arabe immobile depuis des siècles, vivait
repliée sur elle-même, toujours tributaire des grands clas
siques grecs et arabes.
N'en déplaise à M. Emerit, on enseignait beaucoup de
théologie dans les médersas et les zaouïas. Peut-être un peu
trop, car on n'épargnait pas à l'étudiant toutes les subtilités
d'une dialectique héritée de Platon et perfectionnée par les
grands penseurs de l'islam.
La philosophie, les mathématiques, l'astronomie, les scien
ces de la nature et l'histoire n'étaient pas ignorées, bien que
puisées toujours dans les œuvres maîtresses de la civilisation
arabe.
Les noms de Platon, d'Aristote, d'Euclide, de Ptolémée,
d'Al Kindi, de Razi, de Ghazali, d'Ibn Sina, d'Ibn Rochd, d'Ibn
Khaldoun devaient retentir souvent sous les toits de médersas
et de zaouïa.
Enseignement scolastique, il est vrai, et qui, faute d'esprit
critique, avait cessé momentanément de remplir sa fonction
- 18 -
LA FORMATION D’ABD-EL-KADER
fondamentale de moteur du progrès humain. Mais par le culte
du raisonnement et des idées générales, il gardait une valeur
certaine pour la formation des esprits et des caractères.
M. Emerit lui reconnaît, d'ailleurs, le mérite d'avoir contri
bué à maintenir et à renforcer l'unité intellectuelle et morale
du peuple algérien.
L'erreur de M. Emerit nous paraît d'autant plus malheu
reuse qu'il a choisi pour illustrer son opinion l'exemple
d'Abd-el-Kader. D'après lui, «l'Emir Abd-el-Kader a laissé
des poèmes qui ne manquent pas d'intérêt, il y célèbre ses
exploits guerriers, mais il se montre aussi très fier d'être un
lettré, un homme qui connaît les traditions prophétiques, la
grammaire et le droit coranique. Profondément ignorant en
sciences, et même en histoire, il sait trouver des mots tou
chants pour exprimer les sentiments d'amitié et la poésie du
désert. »(1)
Comment juger du savoir de l'Emir d'après ses poésies ?
Eût-il été pertinent d'étaler son érudition en des poèmes
destinés à célébrer le prix de l'amitié et la beauté du désert ou
à stimuler la résistance nationale ?
On conviendra que ce n'était ni le lieu ni le moment.
M. Emerit semble ignorer ou méconnaître les autres œuvres
d'Abd-el-Kader, notamment un essai théologique, philoso
phique et historique traduit sous le titre Avis à l'Indifférent,
Rappel à l'intelligent.
Bonnes ou mauvaises, les connaissances scientifiques et
historiques d'Abd-el-Kader ne sauraient être identifiées au
néant. Elles auraient dû lui épargner l'injuste qualificatif de
«profondément ignorant».
Ses contemporains ne s'y trompaient guère, si l'on en juge
par le témoignage de Poujoulat dans ses Etudes africaines :
1) M. Emerit : L'Algérie à l'époque d’Abd-el-Kader, Ed. Larose, Paris, 1951.
- 19 -
L'EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
«La poésie arabe nous répète que l'esprit de l'Emir est plus
vaste que la mer, qu'il est le plus savant des savants, le savant
des marabouts, et que les plus grands tolbas s'inclinent
devant son génie ; qu'une lettre qu'on lui adresse ne reste
jamais une heure sans réponse, et qu’il emploie toujours les
plus belles, les plus pures expressions.
«Et cependant, ses amis nous apprennent que quand il
monte son coursier noir, il paraît modeste comme un petit
enfant et se couvre la moitié de la figure.
«Les vers d'Abd-el-Kader sont dans toutes les bouches,
sous les tentes et les gourbis d’Afrique ; ils charment les
ennuis du cavalier dans ces longues courses où souvent l'on
fait des lieues sans rencontrer un buisson».
Son prestige politique suffisait-il à lui attirer ces éloges
hyperboliques ? En fait, possédant toute la quintessence de la
culture arabe classique, doué d'une intelligence exceptionnel
le, toujours en éveil et en quête, l'Emir s'appliqua toute sa vie
durant, malgré ses occupations, à enrichir et perfectionner
son esprit.
Abd-el-Kader naquit dans un milieu d'étude et de piété.
Ses parents furent ses premiers maîtres. Sa mère, Lalla Zohra,
qu'il devait tant vénérer plus tard, était une femme d'une cer
taine instruction et d'une grande noblesse d'âme. Chef de la
confrérie des Quadriya, son père, Si Mahieddin, dirigeait une
zaouïa et jouissait d'une grande réputation de sainteté.
C'est dans le Coran que le petit Abd-el-Kader apprit à lire
et à écrire.
Etonné par sa précocité, son père le confia dès l'âge de sept
ans à Si Ahmed ben Tahar, cadi d'Arzew. Cet homme, un éru
dit au courant des affaires de l'Europe, initia le jeune garçon
aux mathématiques, à l'astronomie, à la géographie, lui apprit
l'histoire à travers Masoudi et Ibn Khaldoun et dut exercer
sur lui une influence décisive.
- 20 -
LA FORMATION D’ABD-EL-KADER
Abd-el-Kader se révéla un brillant élève et acquit ainsi les
bases d'une culture sérieuse.
Lorsqu'il eut quatorze ans, on jugea utile de l'envoyer dans
une école supérieure d'Oran, fréquentée par les fils des
grands fonctionnaires turcs. Mais le jeune Abd-el-Kader n'y
resta qu'un an et revint à la zaouïa paternelle pour terminer
ses études au milieu des tolbas. Les mœurs licencieuses de ses
condisciples à Oran, leur arrogance envers les gens du peuple
l'avaient profondément choqué.
En 1826, il fit le pèlerinage de La Mecque en compagnie de
son père. Le voyage devait durer 2 ans et produire une pro
fonde impression sur le jeune Abd-el-Kader, par une prise de
contact avec les milieux intellectuels d'Orient.
Son ambition était de devenir un grand savant. Mais les
événements allaient briser son rêve et décider de son destin
dans une autre voie.
Le malheur s'abattit sur son pays, et les Français débar
quèrent sur les côtes algériennes.
Abd-el-Kader fut des premiers à se battre sous les murs
d'Oran. Il y fut blessé et s'y distingua par sa bravoure et un
incroyable mépris de la mort.
L'Ouest algérien était alors en plein désarroi : intrigues,
convoitises et trahisons entretenaient une atmosphère trou
ble. La population cherchait un chef qui pût rétablir l'ordre et
rassembler les énergies en vue d'une lutte résolue et décisive
contre les envahisseurs. On pensa tout d'abord au vénérable
Mahieddin, mais celui-ci déclina l'offre de ses compatriotes. Il
se jugeait trop âgé pour assumer de si lourdes responsabilités.
Alors tous les regards se tournèrent vers le jeune Abd-el-
Kader que son intelligence, son caractère, sa conduite et cer
taines prophéties appelaient à ce rôle historique.
Et ce fut la journée du 22 novembre 1832, dans la plaine
d'Eghris, où tout un peuple rassemblé acclama le chef qui
- 21 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
allait si longtemps étonner le monde, dans les revers comme
dans les succès, dans les malheurs de l'exil comme dans le feu
de la guerre.
Il y avait tant d'énergie dans la proclamation que le jeune
homme adressait à ceux qui venaient de lui confier le pouvoir
suprême ! Il savait ce qu'il voulait et, en quelques mots, il fit
comprendre la manière dont il entendait gouverner. La situa
tion réclamait une politique de justice et de sévérité :
«Je gouvernerai la loi à la main, et si la loi l'ordonne, je
ferai moi-même, de mes deux mains, une saignée derrière le
cou de mon frère».
Grâce à son intelligence peu commune, il mesura d'un
coup d'œil l'ampleur et la complexité des tâches qui l'atten
daient.
Grouper des hommes autour d'un étendard, faire parler la
poudre pendant quelques semaines pour s'évanouir ensuite
dans la nature, c'est ce que firent maints chefs de la résistan
ce algérienne. Mais Abdelkader comprit que, face à un adver
saire redoutable et puissant, la lutte serait longue et difficile.
Si, prêchant d'exemple, il savait qu'il pouvait compter sur
le dévouement sans limite de presque toute la nation, il fut
loin cependant d'avoir toujours auprès de lui des lieutenants
capables de le seconder efficacement et de se hausser au
niveau de son grand dessein.
Il avait donc besoin de toutes les ressources de son esprit
pour remplir sa mission. Il se montra clairvoyant et métho
dique dans l'exécution comme dans la conception.
Il fallait créer, tirer du chaos une Algérie nouvelle.
Vaincre les réticences et l'indifférence, accroître et unifier
les forces nationales, briser les féodaux en mal de trahison,
mettre sur pied un gouvernement, une administration et une
armée régulière, maintenir et renforcer la production et le
commerce, s'assurer des appuis extérieurs. Enfin, tantôt
- 22 -
LA FORMATION D’ABD-EL-KADER
guerroyer, tantôt transiger avec l'adversaire, sans jamais per
dre de vue l'objectif final, que de tâches à remplir dans l'af
frontement d'un destin singulier !
On a dit très justement d'Abd-el-Kader que «sa selle était
son trône». Comment dans une telle existence, se procurer le
loisir propice à l'étude ?
Pourtant, quand il venait de livrer bataille, d'expédier les
affaires de l'Etat ou de parcourir l'Algérie dans tous les sens,
l'Emir aimait à se retrouver parmi ses livres.
L'étude était pour lui plus qu'un délassement : le plaisir par
excellence. On connaît le mot d’Anatole France :
«On se lasse de tout, excepté de comprendre.» N'est-ce pas
la même idée qu'Abd-el-Kader exprimait déjà en ces termes :
«La jouissance de l'esprit ne lasse pas, tandis que la nour
riture rassasie et ennuie. »(I)
Mais l'étude avait, à ses yeux, une signification plus haute.
Elle était le moyen d'enrichir son esprit, d'améliorer son
caractère, de progresser sur le chemin de la perfection indi
viduelle :
«L'homme ayant reçu de Dieu le don de perfectibilité, rien
ne le dépare plus que de négliger son âme et de la dépouiller
de cette faculté. »(2)
Ce désir de perfection s'accordait avec une conscience
aiguë de ses responsabilités d'homme et de chef. Il était
modeste, scrupuleux, sévère envers lui-même. Son ambition :
devenir toujours meilleur, afin d'être plus apte à faire en tou
tes circonstances son devoir, tout son devoir. Rien n'est plus
significatif à cet égard que ce qu'il écrivait à Mgr Dupuch, au
lendemain de sa reddition :
1) Ouvrage déjà cité.
2) Avis à l'Indifférent, Rappel à l'intelligent, p. 24.
- 23-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
«Depuis trois ans déjà, je ne combattais plus dans l'espoir
de voir finir heureusement pour moi et les miens la lutte opi
niâtre qui n'avait pas cessé de nous tenir en haleine depuis le
mois de novembre 1839.
«Mais je croyais n'avoir pas encore suffisamment acquitté
ma dette envers mon pays, et je redoutais jusqu'à l'apparence
d'un reproche de la part de mes compatriotes et de tous ceux
qui, au commencement de cette guerre sainte et nationale,
avaient mis en moi leur confiance et m'avaient à leur tour juré
de ne pas m'abandonner.»
Sa vie nous offre mille traits du culte qu'il professait pour
la science et les livres.
Il rêvait de constituer une bibliothèque nationale à
Tagdempt, ville de jadis, qu'il avait tirée de l'oubli pour
renouer avec un passé glorieux. Dans ce but, il avait organisé,
à travers l'Algérie, la chasse aux manuscrits. Quiconque lui
apportait un livre était assuré d'une bonne récompense. Mais
le fait de dégrader un livre était sévèrement puni.
La prise de la Smala par les Français lui fut d'autant plus
pénible qu'il y perdit sa bibliothèque.
Lorsqu'il eut appris le désastre, il suivit la trace des colon
nes françaises, le regard douloureusement fixé sur les feuilles
détachées qui parsemaient la route, triste fin d'un grand rêve.
Il aimait aussi la compagnie des lettrés. Ses entretiens se
transformaient vite en débats d'idées portant sur des sujets
variés : théologie, philosophie, histoire, géographie, politique,
poésie.
Sa curiosité était loin d'être tournée vers le passé comme le
laisserait supposer son éducation première.
Il était avide de nouveauté, de modernité. Un de ses interlo
cuteurs avait dû l'entretenir une fois de la théorie toute récente
de Fresnel sur la nature de la lumière. Il est intéressant de rele
ver dans son Avis à l'Indifférent une tentative pour réfuter
-24-
LA FORMATION D’ABD-EL-KADER
Fresnel, moins d'ailleurs par un appel à l'expérience que par un
effort dialectique. Quelle qu'en soit la valeur, cette tentative
témoigne de son penchant pour la spéculation intellectuelle.
Ses historiens prétendent même retrouver une influence
kantienne dans son analyse de l'esprit humain, influence qu'il
aurait subie par l'interm édiaire d'un Allem and nommé
Berndt qui avait séjourné dans son camp.
L'hypothèse nous paraît douteuse, car elle repose sur une
analogie superficielle, un rapprochement forcé. La fidélité du
traducteur n'est pas prouvée, ni l'exactitude de sa terminolo
gie. D'ailleurs, ce que l'on sait de la probité d'Abd-el-Kader ne
permet pas de penser qu'il pût s'approprier sans mot dire les
idées d'autrui. Il est regrettable que nous n'ayons pas un cata
logue de sa bibliothèque. Il nous aurait aidé à préciser les ori
gines de sa pensée.
Et lorsque la fortune l'abandonna et qu'il dut déposer les
armes, combien les livres furent chers à son cœur d'exilé !
L'épreuve de la défaite était dure, mais il l'acceptait sans mur
murer, croyant y voir la main de la Providence. Mais com
ment supporter une injuste captivité, imposée par les autori
tés parjures ? C'est dans la lecture, la méditation et la prière
qu'il puisa la force de taire son indignation, de tenir bon et de
soutenir le courage de ses compagnons démoralisés.
Et devant l'importance que la pensée tint dans la vie de cet
homme d'action, on comprend le mot magnifique qu'il eut un
jour à Paris, après sa mise en liberté. On lui fit visiter le même
jour le musée de l'Artillerie et l'Imprimerie nationale :
«Ce matin, j'ai vu les foudres de l'artillerie : maintenant,
voici devant moi les canons de la pensée.» Et ils sont plus
impressionnants, semblait-il ajouter.
L'expérience et la réflexion le convainquirent de plus en
plus que la suprématie des hommes et des nations repose sur
la science. Il aimait à répéter le mot d'un poète arabe :
-25-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
«Le kalam (la plume), depuis qu'il a été taillé, a pour escla
ve le sabre depuis qu'il a été affilé.»
Ses historiens disent qu'après la défaite, il devint l'ami des
Français. Le mot n'est pas exact.
Certes, il eut quelques amis français : Napoléon III, son
libérateur, et surtout M8r Dupuch.
«Le premier Français qui m ’ait compris, le seul qui m'ait
toujours compris», disait-il.
Mais l'incompréhension et la défiance que les autorités
françaises lui témoignèrent durant la guerre et la captivité
firent sur son esprit une impression douloureuse et difficile à
effacer. Croyant fervent, il avait le sentiment que les Français
manquaient de religion.
La vie française surtout le heurtait : esprit, habitudes, tout
lui paraissait étranger, opposé à ce qui lui était cher et fami
lier. Aussi, malgré les offres les plus flatteuses, les sollicita
tions les plus pressantes, refusa-t-il de résider en France.
Mais l'intellectuel qu'il était admirait beaucoup le génie
français qui, depuis soixante ans, disait-il, avait produit tant
de chefs-d'œuvre dans les arts, les lettres et les sciences.
Et en acceptant, après la libération, d'apprendre la langue
française, il entendait rendre hommage à la culture française.
La société asiatique l'ayant admis en son sein, il ressentit
vivement cet honneur et crut devoir lui apporter sa contribu
tion sous la forme d'un mémoire rédigé à la hâte, d'après des
notes jetées sur le papier au temps de sa captivité.
L'ouvrage ne ressemble pas à l'étude fignolée et systéma
tique d'un théoricien, s'appuyant sur des années de recherche
et de réflexion.
Il s'agit plutôt d'un bref aperçu et d'un inventaire rapide
faits par un homme absorbé par l'action et à qui avaient tant
manqué le loisir et la connaissance des langues européennes !
Traduit en 1858 par un orientaliste, M. Dugat, l'ouvrage est
de valeur inégale.
- 26 -
LA FORMATION D’ABD-EL-KADER
Il se compose de deux parties. La deuxième n'offre pas un
grand intérêt pour l'étude de la pensée d'Abd-el-Kader. Elle
:raite du caractère et de l'histoire des différents peuples ayant
:ontribué au développement de la civilisation. Elle témoigne
i une érudition limitée dans l'espace et le temps. Ignorant des
ingues étrangères, Abd-el-Kader n'avait d'autres sources que
les vieux historiens arabes, notamment lbn Khaldoun.
Mais la première partie, intitulée «Philosophie et religion»
retiendra justement notre attention.
Abd-el-Kader y révèle son penchant pour le raisonne
ment et la libre discussion, son habileté à manier les idées
générales.
Il ne se contente pas d'être brillant, car rien n'est plus éloi
gné de sa sérieuse nature que le stérile jeu des ombres chi
noises pratiqué par certains raisonneurs. Sa pensée s'est
nourrie d'une méditation continue, d'une extraordinaire vie
intérieure et d'une large expérience d'homme d'Etat.
Cet homme, sorti d'un milieu médiéval, rappelle à la fois le
dix-huitième et le dix-neuvième siècles, la philosophie des
Lumières et le culte de la science. Sa foi ardente, portée à voir
en Dieu le principe et la fin de tout ce qui est, se concilie par
faitement avec un rationalisme profond.
Voir en lui simplement un homme du Coran, comme le fait
M. Emerit, c'est là une vue trop sommaire.
Ses idées morales ne sont pas le simple reflet d'une loi
divine. Même lorsqu'il admet l'excellence de certains com
mandements religieux, il tient à la justifier au regard de la rai
son. Esprit libéral, ouvert aux idées neuves, il est animé d'une
foi enthousiaste dans l'avenir et le progrès indéfini de l'hu
manité.
L'erreur devient injustice lorsque l'historien précité, se
fiant au jugement d'un enseigne de vaisseau, affirme qu'Abd-
el-Kader n'avait rien d'un réformateur.
-2 7-
I L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Violemment hostile aux Algériens et visiblement ignorant
de leurs coutumes et de leur langue, ce tout jeune officier
nous livre ses impressions de captivité01. D'une captivité de
cinq mois, donc trop courte pour lui permettre de se faire une
opinion sérieuse et motivée sur les hommes et les institutions.
Son récit est d'ailleurs plein d'erreurs et d'invraisemblan
ces, sur lesquelles il serait difficile de nous étendre sans
déborder le cadre du sujet.
Mais l'anecdote qui sert de toile de fond à son jugement sur
Abd-el-Kader révèle une médiocrité et une étroitesse d'esprit
qui se passent de tout commentaire.
Parfois, un de ses camarades poussait une romance de
Bruguière ou une chanson de Béranger. A l'indignation de
notre auteur, les auditeurs arabes paraissaient insensibles au
charme de la musique française. Ils préféraient évidemment
«leurs notes gutturales et tramantes, les phrases rudes et
grossières de leurs chansons. »1(2)
Et l'enseigne de vaisseau d'enchaîner avec ce réquisitoire
inattendu :
«Cet éloignement pour tout ce qui vient des Européens,
sous quelque forme que ce soit, ne tire pas seulement sa sour
ce de l'horreur que leur inspire notre foi religieuse, mais enco
re de cet instinct qui fait reculer l'homme inculte et barbare
devant toutes les modifications, tous les changements que le
contact d'une nation civilisée doit apporter dans ses habitu
des, ses mœurs, son genre de vie.»
Et Abd-el-Kader lui-même ne trouve pas grâce devant ce
jeune inquisiteur si sûr de lui-même :
«Et qu'on ne prenne pas le change sur la valeur personnel
le d'Abd-el-Kader et sur les intentions, les projets de ce chef.
1) A. de France, Les prisonniers d'Abd el-Kader.
2) Ibid, p. 205.
- 2 8 -
LA FORMATION D’ABD-EL-KADER
«Le Sultan n'est pas un réformateur. Il ne cherche pas à
refondre les institutions du Prophète, à changer les mœurs
des Arabes... Il est redevable de son élévation aux malheurs
de son pays.
«On lui prête les qualités d'homme supérieur.
«Dans son camp, Abd-el-Kader se fait distinguer des aut
res Arabes par sa bonté, sa confiance en lui-même, son auda
ce et son adresse, mais placez ce héros parmi nous, et vous le
trouverez ignorant, despote et imprévoyant. »(1)
Pour souligner l'étrange signification que le mot «réfor
me» prend à travers la fatuité de notre auteur, on peut esti
mer qu'Abd-el-Kader méritait mieux qu'un tel témoignage et
qu'un pareil témoin. On ne peut que s'étonner de voir puiser
à une source aussi trouble M. Emerit dont on a admiré l'esprit
critique à propos de la légende de Léon Roches.
Une œuvre constructive, menée au milieu des exigences et
des périls de la guerre, attestait clairement le génie réforma
teur d'Abd-el-Kader.
Quels fruits aurait donnés sa grandiose expérience, si elle
avait pu se dérouler dans les loisirs de la paix et si le destin ne
l'avait brutalement arrêtée ?
Les écrits d'Abd-el-Kader nous restituent sur ce point une
perspective estompée par le cours de l'histoire.
Avec sa défaite, le peuple algérien perdait une occasion
rare de marcher résolument vers l'aurore, dans une évolution
conforme à sa tradition nationale et à son génie propre.
1) Ibid., p. 208.
-29-
Chapitre II
UN ESPRIT MODERNE
La présente étude ne vise pas à épuiser ni à approfondir la
pensée d'Abd-el-Kader. Elle écarte délibérément la plus grande
partie d'une œuvre écrite digne d'intérêt. Elle ne retient de cette
pensée que l'orientation générale et les lignes essentielles.
Simple préface à l'étude de l'homme.
Ce qui domine la pensée d'Abd-el-Kader, à la fois comme
postulat et comme principe directeur, c'est l'affirmation isla
mique de la perfectibilité indéfinie de la nature humaine.
D'une manière générale, les théologiens musulmans ne
voient dans ce postulat qu'un argument théorique.
L'indéfinitude est, pour eux, une notion incomplète à laquelle la
logique assigne un terme, une conclusion dans une vie supra-
terrestre permettant à l'homme de réaliser la plénitude de son
être. Ainsi raisonnent certains penseurs modernes, liant la
croyance à l'au-delà au postulat d'une justice immanente.
Dans la pensée d'Abd-el-Kader, le postulat de la perfectibi
lité indéfinie de l'homme devient plus qu'un argument : un
principe d'action : «L'homme ayant reçu de Dieu le don de
perfectibilité, rien ne le dépare plus que de négliger son âme
de la dépouiller de cette faculté.»
Ainsi placée au cœur de l'action, l'indéfinitude acquiert une
signification positive et s'identifie à l'effort de l'homme pour
se dépasser. La philosophie d'Abd-el-Kader s'oppose à la
conception statique du souverain bien. Il aurait volontiers fait
- 31 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
sienne la célèbre formule de Malebranche : «L'homme a tou
jours du mouvement pour aller plus loin.» Avec Emile
Boutroux, il aurait dit : «L'absolu n'est que la fatigue de
l'esprit humain à suivre la vie dans son effort éternel.»
Ce culte de l'effort, si bien illustré par la vie d'Abd-el-
Kader, exclut le fatalisme et l'attentisme. Et pour reprendre
une expression à la mode, il requiert de l'homme, face à la vie,
un engagement. En exaltant l'effort, Abd-el-Kader ne songe
point à en faire une entité comme l'élan vital ou la volonté de
puissance de la philosophie contemporaine. Il y voit simple
ment le moyen qui ouvre à l'homme le chemin de la perfec
tion. En cela, il reste fidèle à l'esprit originel de l'islam dont le
cheikh Abdou a pu dire :
«Il prépara, pour l'homme arrivé à sa maturité, l'émanci
pation de l'esprit, l'indépendance de la raison dans ses
recherches, et comme conséquence de cette indépendance,
l'épanouissement de ses facultés naturelles, le réveil de sa
volonté, son élan sur la voie de l'effort. »{1)
Ainsi, ce culte de l'effort s'inscrit clans le cadre d'une phi
losophie du progrès. Progrès moral, intellectuel et matériel.
Le progrès doit être le schéma moteur de toute évolution
humaine, qu'il s'agisse de l'individu ou de l'espèce.
Fidèle à l'esprit du Coran, Abd-el-Kader proclame la supé
riorité des modernes sur les anciens. Vérité ancienne, certes,
mais nouveauté hardie lorsqu'elle s'adresse à une société
décadente en proie à la nostalgie du passé. Il voit, dans la ten
dance à dénigrer les contemporains, la manifestation d'un
sentiment mesquin : la jalousie. Il rappelle, à ce sujet, le mot
d'un poète arabe : «A celui qui dédaigne le contemporain et
pense que le pas est dû aux anciens, dis : Cet ancien a été nou
veau et ce nouveau deviendra ancien.» l)
l) Rissalat at-Tawhid, trad. Michel et Mustapha Abdel Razik, p. 122.
- 32 -
UN ESPRIT MODERNE
Chose remarquable, il semble concevoir cette évolution
progressive de l'humanité sous la forme d'un élan réfléchi et
contrôlé. Sa modernité s'affirme dans le fait qu'il apprécie
hautement l'esprit critique et le défend contre le principe
d'autorité. Il dénonce les êtres sommaires et tranchants qui
pourchassent chez les autres l'esprit critique dont ils sont,
eux-mêmes, totalement dépourvus : «Renonçant à l'esprit
d'examen, ils invitent les hommes à les suivre aveuglément.
Mais l'aveugle est-il fait pour guider les aveugles?»10
Qu'il esquisse une morale individuelle, qu'il brosse à
grands traits une histoire religieuse de l'humanité ou qu'il
détermine la place de la science dans l'activité humaine, la
notion du progrès dirige et soutient sa pensée constamment.
Il croit que le devoir de l'homme est de développer son être,
de tendre sans cesse à la réaliser en plénitude, en perfection
et en beauté.
Et cette croyance illumine sa vie pour devenir une foi
enthousiaste et agissante dans le destin de l'humanité.1
1) Avis à l'Indifférent, Rappel à l'intelligent, préface, p. 10.
Chapitre III
UNE MORALE DE LA PERFECTION
Si le devoir de l'homme est de devenir toujours meilleur,
quelles voies et quels moyens s'offrent à lui dans cette recher
che de la perfection ?
Associant l'inspiration islamique aux grands thèmes des
morales antiques, Abd-el-Kader ébauche une théorie des plai
sirs et des vertus.
Tous les animaux tendent vers le plaisir. Comme tel, le
plaisir ne peut donc constituer une fin morale, car toute fin
morale doit remplir une double condition : répondre à la
nature spécifique de l'homme et assurer sa promotion indé
finie sur le chemin de la perfection.
Seule la science est susceptible d'offrir à l'homme une
jouissance de cette nature. Elle met en jeu sa faculté la plus
haute et la plus caractéristique : la pensée. Elle signifie pour
son âme un enrichissement sans limites et un plaisir qui ne
lasse jamais.
Lorsque l'âme est saine, elle incline naturellement vers la
science. Mais les perversions altèrent son sentiment et la détour
nent de la voie droite : «L'esprit sain ne trouve de la jouissance
que dans la science, mais lorsque l'esprit est devenu malade, il
prend du plaisir à des choses étranges. Le malade qui ne sent pas
la douceur du miel, le trouve amer.»(1)
i)Avis à l'indifférent, Rappel à l'intelligent, p. 25.
- 35 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
L'esprit malade se détourne de la perfection pour tomber
dans l'animalité et s'épuise dans la recherche de plaisirs qui ont
pour terme la satiété et l'ennui. Opposant le plaisir moral au
plaisir physique, Abd-el-Kader écrit : «La jouissance de l'esprit
ne lasse pas tandis que la nourriture rassasie et ennuie. »“
D'accord avec la doctrine platonicienne, il souligne le
caractère négatif du plaisir physique :
«Le plaisir de manger fait cesser la douleur de la faim.»
Ces considérations expliquent la sévérité avec laquelle il
condamne la recherche des plaisirs corporels :
«La jouissance que l'homme partage avec tous les ani
maux, c'est celle du ventre et de l'acte sexuel : ces plaisirs sont
ceux dont on jouit le plus habituellement et ce sont les plus
vils : tout ce qui rampe et se meut sur la terre, jusqu'aux
cirons et aux vermisseaux y participe».1(2)
A ces plaisirs, il en associe curieusement un autre :
«La jouissance dans laquelle l'homme participe de certains
animaux, comme le plaisir du pouvoir, de la domination et de
la supériorité, se trouve chez le lion, le tigre et quelques aut
res animaux.»
Ce jugement peut paraître superficiel, si on le considère
comme expliquant la domination de l'homme par l'homme. Il
est évident que si l'homme cherche à subjuguer ses sembla
bles, ce n'est pas pour le simple plaisir de se sentir le maître,
mais en vue d'avantages plus tangibles. Comme on l'a dit fort
justement, Robinson n'a asservi Vendredi que pour le faire
travailler à son profit. Mais du point de vue moral, le juge
ment d'Abd-el-Kader honore sa pensée et prouve son souci de
n'admettre aucune atteinte à la personne humaine.
*
* *
1) Ibid., p. 24.
2) Ibid., pp. 25.26.
-36-
UNE MORALE DE LA PERFECTION
L'homme ne peut se maintenir ni progresser dans la voie
droite sans la possession et la pratique de certaines vertus.
Abd-el-Kader distingue quatre vertus fondamentales : la
prudence, la justice, le courage et la tempérance. La termino
logie du traducteur ne semble pas heureuse d'inspiration
cicéronienne, elle manque de rigueur et de précision.
La prudence, c'est «la faculté de l'âme qui discerne la diffé
rence entre la droite voie et l'erreur».
La justice, c'est «l'état de l'âme dans lequel on domine la
colère, la passion ; on se calme et l'on se retient suivant les
inspirations de la prudence.»
Le courage, c'est «l'impétuosité, l'élan de la faculté irasci
ble soumise à l'esprit».
Enfin, la tempérance, c'est «la faculté concupiscible discipli
née par l'enseignement de la raison et de la foi religieuse.»'0
Ces vertus se rattachent visiblement aux fonctions fonda
mentales de l'esprit humain : intelligence, volonté et sensibilité.
La prudence se distingue par la justesse des desseins et la
«fine appréciation des choses». Elle est à la fois esprit de géo
métrie et esprit de finesse, raison et expérience. Elle rappelle
le bon sens cartésien. Dénaturée, elle dégénère en extrava
gance ou en folie.
Justice et courage soulignent les deux aspects essentiels de
la volonté, tantôt frein, tantôt moteur. Dans une âme saine,
ces vertus s'expriment par l'esprit de sacrifice, la grandeur
d'âme, la constance dans les épreuves et la résignation devant
l'inévitable. Dans cette conception aux accents cornéliens, on
retrouve l'esprit du soufisme. Lorsque la volonté est dépra
vée, la justice et le courage font place à l'orgueil, au mépris, à
la crainte, à l'inertie ou à l'avilissement.
1) Ibid., p. 41.
- 37 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Enfin, la tempérance, c'est l'ensemble des tendances et des
désirs que l'intelligence enrichit et que la volonté contrôle.
Elle s'exprime notamment par la pudeur et la patience. Elle
exclut la servilité et l'ambition, négation de la personne
humaine en soi-même et en autrui. L'intempérance, c'est la
sensibilité demeurée spontanéité aveugle, c'est l'âme livrée à
une avidité sans borne.
La tempérance est donc la plus importante des vertus. Elle
couronne les autres et conditionne l'existence d'une vie mora
le authentique.
La coexistence harmonieuse de ces quatre vertus ouvre à
l'homme, d'une manière sûre, le chemin de la perfection.
Mais leur absence totale lui enlève la qualité d'homme et l'ex
clut de la communauté des personnes : «Celui qui est destitué
de ces quatre qualités à la fois et qui a les défauts contraires
est indigne de rester parmi les serviteurs de Dieu, il doit être
banni du pays».10
*
* *
Malgré les apparences, l'éthique d'Abd-el-Kader n'est pas
uniquement une morale individuelle. Si elle concentre son
intérêt sur l'individu, c'est pour le préparer à la vie sociale,
pour le rendre plus apte à y remplir ses obligations. Rien n'est
plus éloigné de l'idéal du sage antique s'évertuant, en sa soli
tude, à égaler les dieux. L'homme ne s'élève qu'en soulevant
la communauté dont il est membre.
Un autre témoignage des préoccupations sociales d'Abd-
el-Kader, c'est son souci de justifier le principe islamique
réprouvant l'utilisation de l'or et de l'argent à d'autres fins
i) Ibid., p. 44.
- 38-
UNE MORALE DE LA PERFECTION
que celle de signe monétaire. Ce qui lui impose cette démons
tration, c'est le fait de constater autour de lui que de nomb
reux musulmans continuent de violer un principe si vénéra
ble et si utile : «Dieu, dit-il, n'a pas créé l'or et l'argent pour
Zeid ou Amrou, mais seulement pour qu'ils circulent de main
en main, et servent d'arbitres entre les hommes. »(I)
Il condamne la thésaurisation de l'or et de l'argent, mais
plus encore leur utilisation dans la fabrication d'ustensiles
destinés au boire et au manger : «Nous disons à celui qui
emploie l'or et l'argent en vases pour boire et manger qu'il est
injuste et pire que celui qui les enfouit et les thésaurise ; il res
semble à l'homme qui institue juge du pays un poseur de ven
touses, un passementier ou un boucher, fonctions qu'exécu
tent les gens les plus infimes ; car le cuivre, le plomb, la terre
remplacent économiquement l'or et l'argent pour comestibles
et boissons. Les vases ne doivent servir qu'à contenir les liqui
des. Ne suffit-il pas de la terre, du fer, du plomb ou du cuivre
pour atteindre le but de l'or et de l'argent ?»(2)
Ainsi, la morale d'Abd-el-Kader est remarquable par son
élévation et son austérité. Et si elle a quelque chose de puri
tain, elle échappe pourtant à la sécheresse et à l'étroitesse du
puritanisme parce qu'elle mobilise toutes les ressources de
l'âme et qu'elle ouvre à l'homme un champ d'action illimité.
1) Ibid., p. 7 5 -
2) Ibid., pp. 75 -1 99 -
- 39-
Chapitre IV
DE LA RELIGION
L'antagonisme séculaire des musulmans et des chrétiens a
toujours préoccupé les grands esprits du monde islamique.
Ils se sont demandés s'il y avait quelque fondement reli
gieux à cette opposition. Mais une étude comparée des dog
mes leur a révélé, sous une apparente diversité, l'unité pro
fonde des religions monothéistes.
Que ce problème retienne l'attention d'Abd-el-Kader, cela
n'est pas surprenant après sa lutte longue et acharnée contre
les Français.
Abd-el-Kader ramène l'essence de la religion à cinq princi
pes :
i° Un Dieu Unique ;
2° Créateur du monde ;
3° Auteur de tous les êtres ;
4° Sans cause ;
5° Omnipotent.
Ces principes sont communs au judaïsme, au christianisme
et à l'islamisme. D'où viennent donc les divergences qui sépa
rent ces religions ? L'explication d'Abd-el-Kader est assez
curieuse pour mériter une reproduction intégrale :
«Il est impossible d'abroger les cinq principes généraux.
L'abrogation n'est permise que pour les prescriptions régle
mentaires qui n'ont pas besoin d'être consacrées par la loi
divine ; elle ne l'est point pour les principes tels que la croyan-
-41 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
ce à l'unité de Dieu et les autres que nous avons mentionnées.
La raison est d'accord avec la loi divine sur la nécessité de les
conserver. Le dissentiment entre les prophètes est dans la
manière de garder ces lois et dans l'institution des règles qui
doivent en assurer la perpétuité.
«Il y a sagesse et utilité dans l'abrogation quand il s'agit de
décrets divins qui se rapportent aux commodités des hommes
et à leur bien-être. Il y a des aliments qui peuvent avoir des
utilités diverses, et alors les prescriptions qui s'y rapportent
diffèrent également. Ainsi le traitement du médecin qui
ordonne de boire, dans un certain moment, une potion parti
culière dont l'utilité, à ce moment-là, justifie la prescription,
doit être supprimé dans une autre circonstance, parce que sa
suppression répond à un besoin qui se produit lorsque l'autre
a disparu.
«Mais, dans l'hypothèse de décrets divins fondés seule
ment sur la pure volonté de Dieu, et sans rapport à une utili
té particulière, il n'y a aucune difficulté, car Dieu est le juge
souverain, qui agit quand il lui plaît ; il peut établir un décret
et en abroger un autre de peu de valeur ou sans but. Il n'y a
pas de contradiction qu'une chose nécessite, dans un certain
moment, la présence d'un accident et qu'elle en nécessite,
dans un autre moment, la disparition.
«Il n'y a non plus aucune contradiction entre permettre
une chose dans un certain temps et la défendre dans un autre.
«La durée d'un accident et sa fin, quoique ignorées de
nous, sont fixées dans les décrets de Dieu. Ainsi, la durée de
tout décret et l'époque de sa transformation sont déterminées
dans la science de Dieu, quoique ignorées de ceux qui profes
sent les religions antérieures».10
i) Ibid , pp. 97- 98-
-4 2 -
DE LA RELIGION
Un commentaire approfondi de ce texte déborderait le
:adre de la présente étude. Qu'il suffise d'en souligner l'am
pleur de vue, le caractère à la fois libéral et révolutionnaire.
Certains Européens soutiennent que le Coran est responsable
de la décadence musulmane. Ils croient que le Livre saint régle
mente toute la vie des fidèles et empêche, de ce fait, toute évolu
tion progressiste. Il n'est pas douteux que le comportement de
nombreux musulmans justifie cette interprétation.
Les grands réformateurs de l'islam ont toujours reconnu et
déploré ce fait, mais ils soulignent que de tels musulmans ne
sont musulmans que de nom. Ils sont convaincus que le
Coran ne cesse pas d'être un moteur de progrès, pour ceux qui
savent opérer une distinction correcte entre la religion et le
monde profane, entre l'essence éternelle de la religion et ses
modalités transitoires. Ils se plaisent à rappeler le célèbre
hadith relatif à la découverte de la fécondation artificielle du
palmier-dattier. Le prophète, ayant douté de la réussite du
nouveau procédé, s'inclina devant les résultats de l'expérien
ce, en disant : «Vous êtes plus savants que moi dans les cho
ses de ce monde.»
Par sa distinction de la loi divine intangible et des décrets
d'application susceptibles d'abrogation, Abd-el-Kader affirme
la nécessité d'une évolution progressive de l'humanité. Loin
de s'opposer dans le principe, les trois religions monothéistes
se corrigent et se complètent :
«L'abrogation n'est pas une annulation, c'est plutôt un per
fectionnement.
«Le Messie a dit : «Je ne suis pas venu pour annuler la
Bible, mais pour la compléter.» L'auteur du Pentateuque a
dit : «Ame pour âme, œil pour œil, nez pour nez, les blessures
seront punies par la loi du talion.» Moi, je dis : lorsque ton
frère te donnera un soufflet sur la joue droite, présente-lui la
gauche.»
- 43-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
La réponse des chrétiens aux juifs est celle des musulmans
aux chrétiens. Ce que le Messie a dit, Mohammed l'a dit :
«Je ne suis pas venu pour abolir l'Evangile ni la Bible, mais
seulement pour les compléter ; dans la Bible, il y a des décrets
touchant les prescriptions extérieures générales ; dans
l'Evangile, il y a des décrets sur les prescriptions intérieures
particulières. Moi, j'admets les unes et les autres : «J'ai pres
crit le talion, dans le talion est votre vie.» (Ceci en vue des
dispositions extérieures générales). Je recommande le par
don, et si vous pardonnez, vous faites l'acte le plus voisin de
la piété : préférez-vous le pardon, ordonnez de faire le bien et
évitez les ignorants. (Ceci regarde le gouvernement intérieur
particulier.) Voilà la preuve que Mohammed est le sceau des
prophètes ; car la prophétie est une règle, et cette règle peut
être pratique ou théorique (matérielle ou spirituelle) ou les
deux ensemble. La règle de Moïse était pratique, parce qu'el
le imposait des prescriptions gênantes et des observances
pénibles. La règle de Jésus était spirituelle, elle prescrivait le
renoncement aux choses matérielles, l'amour et la contem
plation des choses célestes. La règle de Mohammed réunit les
deux espèces de prescriptions. Il ne viendra après lui que le
Messie qui descendra une deuxième fois sur terre : car si celui
qui viendrait après Mohammed apportait une règle pratique,
il serait moïsique ; une règle spirituelle, il serait messihique
(sic) et une règle qui réunirait les deux, il serait mahomé-
tique. La prophétie a donc été scellée par Mohammed. »w
Cette démonstration est conforme à la plus pure ortho
doxie islamique. Elle exprime l'histoire religieuse de l'huma
nité sous la forme d'un mouvement dialectique qui, de pro
phète en prophète, s'achève par la synthèse musulmane. Elle
sera reprise par le Cheikh Abdou :
1) Ibid., pp. 103-104.
- 44 “
DE LA RELIGION
«Les prophètes sont comme des jalons posés par Dieu le
long de la voie que doit parcourir l'humanité pour arriver à
son but.»(1)2
Abd-el-Kader en tire une leçon de tolérance et de fraternité,
dans un passage qu'on a souvent cité après l'avoir tronqué :
«Ce serait toujours une faute de les (les prophètes) regar
der tous ou l'un d'eux comme menteurs ou d'ajouter foi seu
lement à un seul. Si les musulmans et les chrétiens me prê
taient l'oreille, je ferais cesser leurs divergences, et ils devien
draient frères à l'extérieur et à l'intérieur; mais ils ne m'écou
teront pas, parce qu'il est préétabli, dans la science de Dieu,
qu'ils ne se réuniront pas dans une même pensée. Le Messie
seul fera disparaître leur antagonisme lorsqu'il descendra. Il
ne les réunira pas au moyen de la parole seule, quoiqu'il res
suscite les morts et guérisse les aveugles et les lépreux, il les
réunira par le sabre et le combat. »(2>
Tout en demeurant fidèle à la tradition classique, Abd-el-
Kader manifeste une originalité certaine. Sa conviction pro
fonde est que les divergences entre les chrétiens et les musul
mans n'ont aucun fondement religieux : elles naissent d'op
positions économiques, sociales et politiques dont la violence
a été, par le passé, l'unique arbitre.
Mais ce qu'il convient de souligner par-dessus tout, c'est le
souci constant d'Abd-el-Kader d'élargir, par une évolution
progressive, la communauté des hommes.
1) Rissalat at-Tawhid, p. 87.
2) Avis à l'Indifférent, Rappel à l'intelligent, p. 106.
“ 45“
Chapitre V
SCIENCE ET RELIGION
Les rapports de la raison et de la foi, de la science et de la
religion n'ont jamais cessé de préoccuper les penseurs de
l'Islam depuis le début de la décadence musulmane.
D'aucuns, souffrant d'un complexe d'infériorité vis-a-vis
du monde occidental, utilisent le Coran à d'étranges fins. Au
lieu de reconnaître les faits et d'inviter les hommes à l'effort
salutaire, ils prétendent que le Coran contient toute la scien
ce passée, présente et future. D'autres affirment même que le
Livre saint a prévu toutes les découvertes et toutes les inven
tions. Et de citer, à l'appui, tel ou tel verset.
Cette conception est fausse et dangereuse. Elle est contrai
re à la lettre et à l'esprit du Coran ainsi qu'à la grande tradi
tion islamique. Elle perpétue la mentalité scolastique et ses
illusions, elle maintient les esprits dans une véritable léthar
gie. Elle est donc la négation même du progrès.
Déjà, Ghazali avait sévèrement condamné la tendance
moutazélite à mêler science et religion, à justifier l'une par
l'autre.
On comprend que les réformateurs, comme Abd-el-Kader,
se montrent soucieux de séparer les deux manifestations de
l'esprit humain et d'assurer la liberté de la science, instru
ment par excellence des progrès de l'humanité.
Abd-el-Kader ne limite l'autonomie de la science que par la
nécessité de croire à l'existence d'un Dieu créateur :
- 47-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
«Les prophètes ne sont pas venus pour controverser avec
les philosophes, ni pour annuler les sciences de la médecine,
de l'astronomie ou de la géométrie. Ils sont venus pour hono
rer ces sciences, pourvu que la croyance à l'unité de Dieu n'y
soit pas contredite et qu'on rapporte à Sa puissance et à Sa
volonté tout ce qui se produit dans le monde. Ils ne sont pas
venus pour controverser avec ceux qui disent que le corps est
composé de quatre éléments, que la Terre est de forme sphé
rique, ni avec ceux qui disent que l'éclipse de la Lune a lieu à
l'interposition de la Terre entre elle et le Soleil, et que l'éclip
se du Soleil a lieu par l'interposition de la Lune entre le Soleil
et les spectateurs. Ces connaissances ne sont pas contraires à
ce que les prophètes ont révélé. Leur science a pour objet l'é
ternité ou la création du monde. Mais dès que la création est
reconnue, que la Terre soit sphérique ou plane, que le ciel et
ce qu'il y a sous lui soient composés de treize couches, plus ou
moins, la chose essentielle, c'est que l'existence du monde
vienne de Dieu. Celui qui dit que ces opinions scientifiques
sont opposées à la religion pèche contre la religion.
«Le mal, commis contre les lois divines, vient plus de celui
qui veut défendre la religion, par un moyen qui n'est pas le
sien, que de celui qui l'attaque. »(I)
La position d'Abd-el-Kader rappelle celle de Ghazali. Mais
la critique de Ghazali et de ses successeurs avait pu nuire à
une science arabe qui faisait encore bonne figure. Celle
d'Abd-el-Kader tend, au contraire, à stimuler la recherche et
l'effort intellectuel, à un moment où la culture arabe ne vit
plus que de souvenirs.
Il est remarquable de constater, d'ailleurs, que Cheikh
Abdou reprendra la thèse d'Abd-el-Kader, presque dans les
mêmes termes :
i) Op. cit., p. 83.
-48 -
SCIENCE ET RELIGION
«Le rôle des prophètes n'est pas celui de professeurs ni de
maîtres ès arts appliqués ; ainsi ils ne nous ont pas apporté
l’enseignem ent de l'histoire, ni l'application de ce que
contiennent les étoiles ou de leurs mouvements, ils ne nous
ont pas montré les couches de la Terre qui nous sont
cachées...»
Et Cheikh Abdou ajoute que la religion, loin d'entraver la
recherche scientifique, doit l'encourager et la stimuler.
Peut-être leur accord provient-il d'une identité d'inspira
tion même fidélité à l'esprit originel de l'Islam et à la pensée
arabe de la grande époque, même volonté de définir les condi
tions d'une rénovation musulmane.
On notera, à cet égard, que l'attitude de l'Islam, vis-à-vis de
la science, est infiniment plus libérale que celle du christia
nisme.
On chercherait en vain dans l'histoire musulmane quelque
chose de semblable à la mésaventure de Galilée.
Le lecteur ne sera pas étonné de la longueur des citations
empruntées à l'œuvre dAbd-el-kader. J'ai tenu à le mettre en
contact direct avec une pensée si digne d'intérêt et si mécon
nue.
Esprit moderne, toujours désireux d'aller de l'avant et de
travailler à l'amélioration de la condition humaine, Abd-el-
Kader témoigne dans ses écrits de la même ampleur de vue et
de la même générosité d'inspiration que dans sa prodigieuse
épopée.
C'est réparer une injustice que de reconnaître en lui le pré
curseur génial des grands réformateurs dont se réclame
aujourd'hui l'opinion éclairée du monde musulman.
-4 9 -
Chapitre VI
LE RAYONNEMENT D'ABD-EL-KADER
Pour un homme qui, dans des circonstances difficiles,
assume une mission nationale, entraîner les siens dans la voie
du sacrifice, porter des coups durs à l'ennemi, c'est s'exposer
au déchaînement des vives passions.
Contre lui se dressent les intérêts particuliers sous le visa
ge de l'incompréhension, de la jalousie, de l'ambition person
nelle. Et l'ennemi le juge d'autant plus dangereux qu'il ne
peut, dans le secret de son cœur, refuser son estime à un com
portement loyal et chevaleresque.
Comment, dans ces conditions, se flatter de pouvoir échap
per au dénigrement et à la calomnie ?
Pourtant, certains hommes possédaient le don d'éveiller
avant tout, chez leurs semblables, de nobles sentiments de
vénération, d'enthousiasme ou d'admiration.
Abd-el-Kader fut de ceux-là.
Au regard d'un incroyable dévouement populaire, l'opposi
tion d'une poignée de féodaux et de fanatiques ne compte
guère dans son histoire.
Et que reste-t-il des inventions mensongères qu'une certai
ne presse française débitait sur lui durant les années de lutte ?
Peu d'hommes en vérité furent loués et admirés autant que lui
par leurs adversaires.
De Desmichels à Bugeaud, tous ceux qui le combattirent se
plaisaient à reconnaître son génie et sa grandeur d'âme. Et
-51 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
lorsqu'au lendemain du traité de la Tafna, plus heureux que
ses prédécesseurs, Bugeaud réussit à obtenir de lui une entre
vue, il soulignait ainsi en quelle haute estime il le tenait. Est-
il nécessaire de rappeler les éloges dithyrambiques que lui
prodiguèrent, après sa libération, tant de voix françaises, pri
vées ou officielles ?
Mais rien, à cet égard, n'est plus éloquent et plus émouvant
que l'attitude de ses anciens prisonniers :
«Appelez, les uns après les autres, les prisonniers d 'A b d-
el-Kader, depuis les plus obscurs jusqu'aux plus célèbres, leur
réponse sera unanime d'enthousiasme et d'admiration. »(1)
Qu'on lise, en effet, les récits du colonel de Mirandol, de
l'intendant Morisot et du capitaine Massot : pas une note dis
cordante dans le concert des témoignages. Lors d'un échange
de prisonniers, les autorités françaises n'ayant pas tenu leur
parole, le colonel de Mirandol écrivait que c'était pour lui un
devoir d'honneur et de reconnaissance de rendre hommage à
l'Emir et de proclamer : «Nous avons été rendus sans rançon
et sans conditions.»
Un autre témoin, le colonel Géry, citant devant MgrDupuch,
quelques traits de la magnanimité d'Abl-el-Kader, ajoutait ces
paroles significatives :
«Nous sommes obligés de cacher, autant que nous le pou
vons, ces choses à nos soldats : car s'ils les soupçonnaient,
jamais ils ne se battraient avec autant d'acharnement».
Et lorsque, pour justifier ou excuser une injuste captivité,
certains osèrent mettre en doute la bonne foi d'Abd-el-Kader,
ses anciens prisonniers furent les premiers à le défendre :
«Il en est, dit le comte de Civry, qui se sont offerts sponta
nément pour caution de sa parole et de sa liberté.»
1) E. de Civry, Napoléon et Abd-el-Kader.
- 52-
LE RAYONNEMENT D'ABD-EL-KADER
Ils furent les premiers aussi à lui rendre visite durant sa
captivité, à le féliciter lors de sa libération. L'un d'eux, nommé
Michel, l'assurant de ses bons sentiments, s'offrit même de le
servir et de l'accompagner jusqu'à Brousse.
S'il sut conquérir l'affection de ses ennemis, quelle place ne
devait-il pas tenir dans le cœur de ses compatriotes ?
C'était une chose prodigieuse que la foudroyante conquê
te morale de l'Algérie tout entière par un jeune homme
inconnu, surgi des confins de l'Ouest. Son ascension au pou
voir suprême n'était pas le fait de la naissance ni de la vio
lence. Il répondait à l'attente d'un peuple douloureusement
stupéfié, par l'écroulem ent subit de la puissance turque. Et
les poètes de l'époque, exprimant l'espoir général, souhai
taient l'avènem ent d'un chérif capable de mobiliser toutes
les énergies nationales, pour une lutte victorieuse contre les
envahisseurs.
Les candidats ne manquaient pas, mais seul le jeune Adb-
el-Kader méritait le titre de chef national.
Sa popularité croissait et s’étendait de jour en jour, grâce à
sa supériorité écrasante dans tous les domaines, à sa perfec
tion morale, à l'efficacité de son action, au rayonnement de sa
personnalité.
A son apogée, les deux tiers de l'Algérie obéissaient à ses
lois. Même dans les régions que leur éloignement ou leur par
ticularisme tenait à l'écart de la lutte, il avait ses partisans.
Partout il était aimé et admiré.
Pour son entourage comme pour le reste des Algériens, il
n'était pas le sultan, ni l'émir, titres ternis par le souvenir des
despotes passés. Pour tous il était le «Hadj», titre commun
accordé aux musulmans ayant fait le pèlerinage de La
Mecque, mais qui, appliqué à un tel chef, était doublement
saint et traduisait l'affection et la vénération d'un peuple.
Et l'on a pu dire avec raison :
- 53-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
«Parmi les innombrables tribus soumises à ce sceptre
guerrier, l'obéissance avait presque toujours la chaleur du
dévouement.»1’
Eloquent tribun et pèlerin passionné de la cause nationale, il
parcourait l'Algérie dans tous les sens. Il n'avait qu'à paraître : le
peuple se donnait à lui, acceptant les chefs investis par lui.
Durant son proconsulat, le maréchal Clauzel se méprenait
beaucoup sur les raisons du succès politique d'Abd-el-Kader.
Là où il y avait adhésion chaleureuse et spontanée, il voyait le
simple effet de démonstrations de force faciles à imiter. Il
organisa donc des corps expéditionnaires qui procédaient à
l'installation de beys fantoches et se repliaient ensuite sur
leurs bases de départ.
On raconte qu'il fit dresser des cartes à grande échelle,
divisant l'Algérie en beyliks attribués à de fictifs beys franco
philes. Mais ses tentatives pour passer aux actes tournèrent à
la farce et le rendirent ridicule aux yeux de son armée. Un bey
de Tittery, escorté de 2 000 soldats français jusqu'à Boufarik,
fut, dès le départ des Français, chassé de la ville et dut, pour
sauver sa peau, se cacher dans le silo de son beau-père.
Il fallut embarquer de force à Alger un certain Ben Omar,
choisi pour le beylik de Cherchell, malgré ses protestations véhé
mentes. Pour composer sa suite, on avait recruté une centaine
de mendiants rétribués largement, sur la base d'un franc par
jour et par tête. Fâcheux présage, le ciel était menaçant et la mer
orageuse, lorsque le pauvre Ben Omar, bey malgré lui, arriva
dans le port de Cherchell. La population l'informa aussitôt que
s'il mettait le pied à terre, il serait exécuté. Son chaperon, le capi
taine de Raneé comprit que le coup était manqué et qu'il valait
mieux rebrousser chemin. Ramené à Alger, Ben Omar fut
nommé bey honoraire et pourvu d'une confortable pension.
(1) De Civry.
- 54-
LE RAYONNEMENT D'ABD-EL-KADER
On comprend que cette emprise morale d'Abd-el-Kader
pût s'épanouir autour de lui en une floraison de vénération,
d'enthousiasme, de fidélité profonde et de dévouement sans
limite.
Un grand seigneur, las et honteux de sa vie de riche oisif,
abandonna luxe et plaisir pour rejoindre Abd-el-Kader et
devenir ensuite l'un de ses meilleurs lieutenants : Sidi
Embarek ben Allai.
Et si les troupes assiégeant Ain Mahdi, capitale des
Tidjaniya comptaient dans leurs rangs des membres de cette
confrérie, ce n'était pas un cas d'enrôlement forcé, mais un
exemple de l'irrésistible séduction morale d’Abd-el-Kader, de
son don à élever les hommes au-dessus d'eux-mêmes.
Les Algériens, soumis de bonne heure aux Français, n'é
taient pas les moins ardents dans le culte voué au chef de la
résistance nationale.
Les habitants de Mostaganem, par exemple, paraissaient
tout à fait soumis et résignés à leur nouvelle condition.
Mais qu'un jour on leur signale la présence dans les haras
d'un cheval ayant appartenu à l'émir, les voici qui font de ces
écuries un lieu de pèlerinage, se prosternent devant le cour
sier à la robe d'ébène, lui embrassent les genoux et répètent
sans pouvoir se détacher de lui : «Il l'a porté ! Il l'a porté !»
Dans un des moments les plus sombres de sa carrière,
alors que tout semblait désespéré, l'émir reçut la visite d'un
des plus riches habitants de l'Oranie. Cet homme, ayant réali
sé son immense fortune, déposa plusieurs centaines de mille
francs aux pieds d'Abd-el-Kader et lui dit :
«Je t'offre tout ce que je possède, dès aujourd'hui c'est ton
bien. Si tu triomphes, et que la patrie n'ait plus besoin de cet
argent, il sera toujours temps de me le rendre. Si tu succom
bes, je n'aurai pas à regretter d'avoir sacrifié ma fortune à une
cause à laquelle tu te sacrifies tout entier.»
- 55 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Et tel, qui s'en allait vers lui avec une intention malveillan
te, se laissait désarmer par sa seule apparition.
Sur le seuil de sa tente, un jour, un pauvre nègre, soudoyé
on ne sait par qui, se dressa, prêt à frapper. Mais il fut médu
sé par la vue d'Abd-el-Kader, présidant un conseil, imposant
dans sa dignité tranquille et sa simplicité naturelle.
Brusquement empoigné par le remords, l'assassin brisa
son poignard et se jeta aux pieds de l'émir :
«J'allais te frapper, dit-il, mais ton aspect m'a désarmé, car
j'ai cru voir autour de ta tête l'auréole du prophète.»
Abd-el-Kader, impassible et grave, se leva, puis posa la
main sur le front du malheureux :
«Tu es entré ici meurtrier. Allah, qui fait grâce au repentir,
veut que tu en sortes honnête homme.»
L'histoire ne nous dit pas ce qui advint ensuite au pauvre
diable.
Mais il est permis de l'im aginer fanatiquem ent fidèle
désormais à l'hom m e qui avait su à la fois lui pardonner et
le réhabiliter.
La fidélité à Abd-el-Kader ne se démentit jamais, même et
surtout dans la défaite. Combien ne demandaient qu'à le sui
vre sur le chemin de l'exil ! Mais il y eut peu d'élus. L'un d'eux
ne réussit d'ailleurs qu'au prix d'un stratagème. A la faveur de
son teint bronzé, Kara Mohammed, ancien général de la cava
lerie, se fît passer, en effet, pour un des serviteurs de l'émir.
Pendant la captivité, on soumit à toutes sortes de pressions
les 63 compagnons d'Abd-el-Kader, dans l'espoir de les ame
ner à quitter leur chef. On leur offrit leur liberté :
«Non, non, répondirent-ils. Tant qu'il sera captif, nul d'en
tre nous ne séparera son sort du sien !»
Lors du transfert au château d'Amboise, qu'on disait plus
petit que celui de Pau, on offrit de nouveau la liberté aux com
pagnons. On menaça, faute de place, de les enterrer pêle-mêle
s'ils refusaient. Mais eux, toujours inflexibles, répliquèrent :
-56-
LE RAYONNEMENT D'ABD-EL-KADER
«Qu'importe ! Nous aimons mieux souffrir davantage
encore, s'il le faut, mais le quitter dans le malheur, jam ais !»
Rien n’altéra la ferveur populaire, ni le malheur, ni l'éloi
gnement, ni le temps. Ce fut une curieuse et émouvante ren
contre que celle qui eut lieu, fin 1852, dans le port de
Marseille. Un bateau s'apprêtait à partir d'un jour à l'autre,
ayant à son bord Abd-el-Kader et ses compagnons. Un autre
venait d'arriver en pleine nuit, ramenant de Djedda 150 pèle
rins algériens. Dès que ceux-ci eurent appris la présence de
l'Emir, ils demandèrent la permission de le saluer de suite. Et
oubliant les fatigues d'un long voyage, à minuit et demi, ils
montèrent à bord. En apercevant Abd-el-Kader, ils se précipi
tèrent vers lui, comme de grands enfants, avec des cris et des
larmes où l'amertume de la défaite se mêlait à la joie de revoir
le chef bien-aimé. Au dire d'un témoin, le Suisse Eynard, la
scène avait quelque chose de bouleversant. Mais son émotion
intérieure allait apparaître à travers les adieux qu'il fit à ceux
qui étaient pour lui la dernière apparition d'une patrie à
laquelle il avait tant donné et qu'il ne reverrait plus jamais.
Ces adieux furent très longs, car il tint à embrasser et à
bénir tous les pèlerins, l'un après l'autre.
Plus tard, en 1865, si certains pensèrent à lui pour une
vice-royauté en Algérie, c'est qu'ils savaient son influence
intacte et son souvenir vivace au cœur des Algériens. La sug
gestion n'eut d'ailleurs aucune suite, car c'était méconnaître
Abd-el-Kader que de compter sur son acceptation.
On raconte qu'en 1871, à la demande des autorités françai
ses, il aurait écrit aux insurgés algériens pour leur conseiller
de déposer les armes. Mais ses compatriotes n'accordèrent
aucun crédit à une lettre qu'ils jugeaient apocryphe et dont le
texte, d'ailleurs, n'a jamais été publié. En quoi ils avaient pro
bablement raison. En effet, si Abd-el-Kader avait définitive
ment renoncé à la lutte, il veilla toujours scrupuleusement à
- 57-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
ne rien faire, à ne rien dire qui pût contredire ou ternir un
passé dans lequel il avait mis le meilleur de lui-même, au ser
vice de son pays et de sa foi.
*
* *
Le secret de son admirable réussite, de son émouvante
séduction morale, il faut le demander à la qualité de son âme,
à ses dispositions exceptionnelles, harmonieusement combi
nées et équilibrées pour donner le maximum d'efficience et de
charme à sa personnalité.
On pense à la formule qui lui convenait si bien : «Bouche
d'or, cœur d'or, volonté de fer, corps d'acier.»
Mais sa merveilleuse nature n'aurait pu s'épanouir, si elle
n’avait trouvé ce milieu d'élection que devait constituer pour
elle l'une des plus hautes traditions de l'islam : le soufisme.
-58-
Chapitre VII
LE SOUFISME
Si l'on excepte une m inorité réduite, le monde occiden
tal vit, pour tout ce qui regarde l'Islam, sur une somme de
préjugés nés de l'ignorance et de la passion religieuse ou
politique.
Déjà, au siècle dernier, Ernest Renan s'en étonnait et rele
vait que pour le Moyen Age, «Mahomet fut à la fois un sorcier,
un infâme débauché, un voleur de chameaux, un cardinal qui,
n'ayant pu réussir à se faire nommer pape, inventa une nou
velle religion pour se venger de ses collègues. Sa biographie
devint le répertoire de tous les crimes imaginaires à tel point
que les histoires de Mahomet furent, comme celles de Ponce
Pilate, un thème d'anecdotes graveleuses».
On peut sourire de la naïveté du Moyen Age chrétien, tom
bant dans une imagerie digne du Grand Guignol.
Ce qui ne laisse pas de surprendre, c'est que l'esprit qui
inspire ces légendes persiste à travers les siècles, malgré les
progrès de la pensée libre et de la science positive.
Quelle véhémence dans la ridicule apostrophe d'un théolo
gien du XVIIIe siècle :
«Pourquoi est-ce ô Mahomet ! que tu n'écris pas ta loi ou
ton Alcoran en latin, grec ou hébreu, vu que ce sont des lan
gues connues par tout l'empire romain et par les doctes ? Il
répond, mais assez froidement et à la manière des Huguenots,
que son Alcoran n'est pas pour les Romains ni les doctes, à
- 59-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
cause qu'ils ne se contenteraient pas ainsi, parce qu'il était une
beste et ne savait rien en hébreu, grec ou latin !»
Aujourd'hui, on aimerait pouvoir dire que l'œuvre de tant
d'éminents savants armés d'une bonne critique historique a
fait justice de ces légendes aussi fausses qu'injustes.
Il n'est qu'un égoïste endurci comme Fontenelle pour juger
nécessaire de fermer la main sur les vérités nouvelles. Nous
savons que la vérité a du mal à se frayer un chemin à travers
la toile d'araignée des intérêts, des passions et des habitudes.
Et la passion politique, relayant une passion religieuse en
déclin, n'hésite pas à piller la panoplie des ancêtres pour
guerroyer contre le monde islamique. Pour les hommes poli
tiques, et les journalistes, toute situation, tendue ou trouble
est l'occasion de brandir le spectre du fanatisme musulman.
Vieux clichés qui font sourire les gens informés, mais que
l'homme de la rue gobe toujours sans sourciller.
Pourtant la tolérance est un trait typiquement islamique.
La doctrine l'affirme et l'histoire l'atteste. Les actes d'into
lérance furent rares contre les non-musulmans : réactions de
défense ou violences publiques déguisées.
Fait curieux, mais conforme à la psychologie générale des
hommes, le fanatisme religieux se manifesta parfois entre les
musulmans : dans la lutte opposant des sectes rivales, entre
orthodoxes et schismatiques, par exemple.
II va de soi que le soufisme n'échappe pas à cette carence
de l'esprit critique du monde occidental. De ce mouvement
mystique, les profanes ne retiennent que les exagérations et
les déviations de certains de ses adeptes.
Pour l'opinion commune, le soufi est un derviche tourneur
ou du moins un être original, proche parent de l'anachorète
chrétien et du cynique grec. De tels types d'homme pouvaient
se rencontrer parmi les soufis, ils n'étaient que l'exception
étrangère à la tendance fondamentale du mouvement.
- 60 -
LE SOUFISME
Parmi les auteurs dont les écrits ont accrédité cette légen
de, il faut citer le comte de Gobineau. Pour lui, le soufisme est
une expression du fanatisme musulman.
Le despotisme politique aurait incité certaines âmes à s'é
vader d'une réalité étouffante pour se livrer aux extases mys
tiques et même aux illusions du hachisch.
Que l'horreur d'une société pervertie conduise des esprits à se
réfugier dans un monde imaginaire, cela est vraisemblable, sans
être pour autant une attitude typiquement soufie. Bien plus, rien
n'est plus étranger au soufisme que la misanthropie et ce qu'on
appelle aujourd'hui d'un terme caractéristique : le bovarysme.
L'un des grands réformateurs de l'islam contemporain, le
Cheikh Abdou, nous apporte, à cet égard, une expérience
significative.
Il avait seize ans lorsqu'il rencontra un soufi, le Cheikh
Darwiche, dont l'influence allait être décisive sur sa formation et
. orientation de sa vie. Le Cheikh le mit en garde contre certaines
déviations dans lesquelles venaient facilement les néophytes :
«Je lui confessais, dit le Cheikh Abdou, mon dégoût pour le
monde, mon horreur de me trouver dans la compagnie des
hommes, mon chagrin chaque fois que je constatais combien ils
s'éloignaient de la Vérité. Il me dit : «C'est la principale raison
pour suivre la voie que je t'ai indiquée, car si tous les hommes
étaient justes et suivaient le chemin de la vérité, ils n'auraient
pas besoin de toi.» Puis il se mit à me conduire dans les réuni
ons où l'on discutait les questions les plus diverses, il m'adressa
plus spécialement la parole afin que je réponde et que je sois
engagé dans la discussion, et il ne cessa de se conduire ainsi vis-
à-vis de moi jusqu'à ce qu'il sentît naître en moi un certain sen
timent de sociabilité et un penchant pour les réunions.»
Aussi, loin d'enfermer l'homme dans le rêve et l'extase
mystique, le soufisme l'engage à se mêler aux autres hom
mes, à intervenir dans la vie sociale. C'est dire que, pour un
- 61 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
vrai soufi, la vie intérieure n'est pas une fin, mais une pré
paration à l'action.
Ce qu'il y a de remarquable dans la doctrine soufïe, ce n'est
pas son originalité, mais son effort grandiose pour réconcilier
dans une synthèse musulmane tant de philosophies diverses :
néoplatonisme, gnosticisme, bouddhisme et christianisme.
Ce syncrétisme traduit la volonté d'atteindre une universa
lité que la plupart des religions semblent avoir manquée.
Lorsque M. Merleau-Ponty dénonce l'impuissance du
christianisme à créer, ici-bas, une «communauté des sujets»,
lorsqu'il critique cet «effort fantastique de l'homme pour
rejoindre les autres hommes dans un autre monde», il est
d'accord tacitement avec l'esprit soufi, qui concilie la perfec
tibilité indéfinie de l'homme avec sa présence au monde.
Cette présence au monde se reconnaît au fait qu'en règle
générale, le soufi assume des responsabilités sociales, exerce
un métier, gardant ainsi un contact étroit et quotidien avec
ses semblables. Son influence se fait sentir d'une manière
lente et continue, par l'exemple et le précepte.
Dur pour lui-même, il se soumet à un régime sévère, pro
fesse un ascétisme allant parfois jusqu'aux mortifications afin
de faire de son être l'instrument docile et idoine de sa grande
mission.
Sa sociabilité s'ouvre en une bienveillance générale à l'égard
du genre humain. Pour arracher les esprits à leurs erreurs, pour
trouver le chemin des cœurs, il s'abstiendra de toute violence,
car la violence rebute et éloigne. Il sera tolérant, compréhensif,
doux et très patient. Inlassablement mais calmement, le Cheikh
Darwiche revient à la charge auprès du jeune Abdou jusqu'au
jour où celui-ci découvre, à lire et à écouter son maître, des joies
qui le détournent des jeux de son âge.
*
* *
- 62 ~
LE SOUFISME
Cette analyse sommaire du soufisme n'est pas inutile : elle
doit nous aider à comprendre la personnalité d'Abd-el-Kader.
Abd-el-Kader est-il un soufi ? Etudia-t-il cette mystique ?
Eut-il l'occasion de connaître un soufi qui l'aurait influencé ?
Nous n'avons, à cet égard, aucune précision de nature à nous
éclairer et à autoriser un jugement péremptoire.
Mais il est permis d'affirmer qu'il y eut des soufis à toute
époque dans le monde musulman, que leur influence fut par
ticulièrement décisive pendant les périodes de perversion et
de décadence.
L'exemple de Cheikh Darwiche ne devait pas être une
exception au cours du XIXe siècle, alors que la société musul
mane prenait peu à peu conscience de ses défauts au contact
d'un Occident conquérant.
Il est à présumer qu'une renaissance soufie, agissant plus
par l'exemple que par le précepte ou l'écrit, préluda au mou
vement réformiste dont Djemal Eddin Afghani et Cheikh
Abdou devaient être les promoteurs.
Entre l'attitude soufie et l'esprit d'Abd-el-Kader, il existe
des analogies si profondes que ce chapitre m'a paru nécessai
re comme une toile de fond à l'étude de la personnalité de
l'Emir.
- 63 -
Chapitre VIII
LE CHEVALIER DE LA FOI
Certains caractères ont tout de l'œuvre d'art réussie. Je
veux dire cette unité dans la diversité, qui signifie équilibre et
harmonie, mais encore concours des parties pour atteindre au
maximum d'efficience.
Œuvre d'art aussi, en ce sens que de tels caractères ne sont
pas un simple don de la nature, mais le fruit d'un travail
incessant sur soi-même, d'une volonté qui s'applique à façon
ner l'être, à le corriger, en tenant compte des leçons de l'ex
périence quotidienne. Cela est vrai d'Abd-el-Kader comme
des soufis.
*
* *
Le trait dominant de la personnalité d'Abd-el-Kader, c'est la
foi. Je n'entends pas la foi religieuse qui, chez un tel homme,
était d'une intensité et d'une élévation rares. C'est la conviction
profonde que la vie est une chose sérieuse, c'est l'élan généreux
qui fait sortir l'être de lui-même, à la recherche de cette répu
blique des personnes dont rêvent les philosophes. Pensées et
action, parole et geste, tout est indissolublement lié, conférant
à l'âme la netteté et la transparence du cristal.
De tels êtres pensent et agissent avec sincérité et enthou
siasme.
- 65-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Abd-el-Kader était incapable d'admettre ou même de
concevoir le mensonge. J'ai déjà évoqué sa réaction devant
certains bobards de la presse française.
Selon le mot de Manucci et Lacroix, qui furent ses prisonniers
pendant deux ans, il était «sincère, esclave de sa parole; la per
fidie et le mensonge ont seuls le pouvoir d'exciter sa colère».
La fidélité à sa parole était le corollaire même de sa sincé
rité.
On s'accordait généralement à louer le scrupule avec lequel
il respectait ses engagements.
Mais au lendemain de sa reddition, d'aucuns, cherchant à
cacher le vaincu, parlèrent de «sa» perfidie :
«Une seule fois, Abd-el-Kader capitula avec nous ; ce fut à
la Tafna dont il ne signa le traité que pour forfaire à sa paro
le et se jouer du maréchal Bugeaud.»(1)
L'histoire a fait justice de cette calomnie.
S'il y eut perfidie, ce ne fut pas de la part d'Abd-el-Kader. On
a voulu ergoter sur l'interprétation du traité de la Tafna. On a
jugé équivoque la clause définissant la frontière orientale des
possessions françaises : «Jusqu'à l'oued Kaddara et au-delà.»
Le professeur Emerit(2) a tranché définitivement la ques
tion, en démontrant qu'une seule interprétation était possible
et recevable : celle d'Abd-el-Kader : «Jusqu'à l'oued Kaddara
et au-delà» signifiait jusqu'à l'oued Kaddara sur la totalité de
son cours. Cette précision était nécessaire, parce que l'oued
portait plus spécialement le nom de Kaddara sur une partie
de son cours.
Le traité de la Tafna fut violé par les Français qui placèrent
Abd-el-Kader devant cette alternative : accepter leurs empiè
tements croissants ou déclarer la guerre. Malgré l'insistance
1) Le Temps, 20 avril 1848.
2) L'Algérie à l'époque d'Abd-el-Kader.
— 66 -
LE CHEVALIER DE LA FOI
de l'Emir, ils se refusaient à exécuter les clauses secrètes
(fournitures d'armes, etc.) et proposaient des modifications
inadmissibles au traité. Et le passage des «Portes de Fer», en
territoire soumis à Abd-el-Kader, ne laissait plus aucun doute
sur leurs intentions agressives.
La bonne foi d'Abd-el-Kader s'élevait parfois à un niveau,
où l'engagement d'honneur se muait en acte de magnanimité.
Pendant la trêve de deux ans (1837-1839), Abd-el-Kader avait
pris à son service, au salaire forfaitaire de 3 000 francs par tête,
des ouvriers français, qui devaient effectuer d'importants tra
vaux dans les villes nouvelles (Tagdempt, Baghar...). Mais à l'ou
verture des hostilités, ces ouvriers délaissant leurs travaux
inachevés, demandèrent leur rapatriement.
Selon le droit des gens, l'Emir pouvait les faire interner
comme sujets d'un pays ennemi. Or, non seulement il accéda
à leur désir, en les faisant reconduire sous la protection d'une
escorte jusqu'aux avant-postes français, mais encore, il leur
fit verser intégralement leur paie, comme s'ils avaient exécu
té leur contrat.
On se rappelle aussi son attitude, lorsqu'en 1841 il consen
tit sur la demande de Mgr Dupuch, à un échange de prison
niers. Les premiers prisonniers français avaient été relâchés,
lorsqu'on apprit le refus des autorités françaises de ratifier la
convention et de libérer les prisonniers algériens.
Que fit Abd-el-Kader devant cette dérobade ? Il donna l'or
dre de continuer à libérer, jusqu'au dernier, les prisonniers
français qui étaient encore entre ses mains.
Ainsi Abd-el-Kader s'efforçait toujours d'élever les débats.
A la notion juridique du contrat vulnérable au jeu des cir
constances ou de la mauvaise foi, il opposait la notion mora
le d'engagement d'honneur inconditionnel et intangible.
On sait qu'il n'avait déposé les armes qu'après avoir eu la
promesse solennelle de Lamoricière de le faire conduire dans
-67-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
un port du Proche-Orient. Devenu captif, il eut à subir un
véritable siège de la part du colonel Daumas. Celui-ci cher
chait, sur ordre de son gouvernement, à l'amener à rester en
France. En vain, multiplia-t-il les promesses et les argu
ments : Abd-el-Kader demeura inflexible :
«Ne me connais-tu donc pas ? C'est toi qui me parles ainsi !
Tes talents diplomatiques pourront être un jour, je le sais, fort
utiles à la France, mais je te prie, n'en fais pas avec moi une
dépense inutile.»
Puis se penchant à la fenêtre, un pan de son burnous entre
les mains, il ajouta :
«Si tu m'apportais de la part de ton roi, en millions et en
diamants, toutes les richesses de la France, si elles pouvaient
tenir dans le pan de mon burnous, et que tu les y misses pour
racheter de moi la parole qui m'a été donnée, je les jetterais à
l'instant dans cette mer qui baigne les murs de ma prison et je
garderais, pour l'emporter avec moi, dans ma tombe, la paro
le que j'ai payée de mon cheval de bataille.»
Lorsque Lamoricière devint ministre de la Guerre, Abd-el-
Kader estima que sa libération ne saurait tarder. Comment
Lamoricière au pouvoir refuserait-il de remplir un engage
ment signé de sa main ? Aussi Abd-el-Kader lui rappela-t-il sa
promesse, en des termes durs qui ne lui étaient pas habituels :
«Cette parole, les populations de l'Orient et de l'Occident,
de la terre et des îles la reconnaissent. Il faut donc que tu me
tires de l'oubli où je suis plongé, car je suis l'homme que l'on
a jeté à la mer !
« ...Dis-leur (aux Français) encore que j'ai entre les mains
ton écrit constatant que les Français acceptaient toutes mes
conditions, que tu as engagé la parole de la France...
« ...Dieu t'a donné la puissance, et il n'est personne qui
puisse admettre une excuse de ta part, si tu ne me rends pas
la liberté.
-68-
LE CHEVALIER DE LA FOI
«Si tu ne le fais pas, que la honte en retombe sur toi, qu'au
cun homme n'ajoute plus foi à ta parole, que grand ou petit,
personne n'ait plus pour toi aucune considération ! »
Lamoricière n'était pas homme à comprendre ce qu'il y avait
d'amertume et de révolte légitime dans le langage du prisonnier.
Au lieu de hâter la mise en liberté, il donna des ordres pour ren
forcer la surveillance et multiplier les brimades.
Si Abd-el-Kader conçut une véritable amitié pour
Napoléon III, c'est qu'il lui savait gré de l'avoir libéré, mais sur
tout d'avoir cru en sa parole : «Vous avez cru en moi, vous n'a
vez pas ajouté foi aux paroles de ceux qui doutaient de moi.»
En se rendant, il avait donné sa parole de ne plus reprend
re les armes, de ne plus retourner en Algérie. Que cette paro
le, sacrée pour lui, fût mise en doute par d'autres, cela lui
paraissait intolérable. Il s'était même élevé avec vigueur cont
re la supposition qu'il y aurait eu un marchandage à la base de
sa mise en liberté. Un tel marchandage eût été indigne de lui
et, croyait-il, de Napoléon III.
Pousser à ce degré la sincérité et le respect de la parole
donnée, c'est se hisser à un niveau de perfection où l'homme
réalise au maximum sa présence au monde et où la logique et
la morale se rejoignent dans l'unité de la personne.
Quoi de plus inattendu et de plus conséquent à la fois que
l'attitude d'Abd-el-Kader vis-à-vis de la langue française ?
Pendant sa captivité, on avait insisté auprès de lui pour
qu'il apprît le français. Il se refusa avec indignation. Mais le
6 novembre 1852, lors d'une visite à l'Imprimerie nationale,
on lui fit cadeau d'une grammaire française qu'il accepta
volontiers, remerciant en ses termes :
«Tant que j'ai été prisonnier, je n'ai pas voulu m'initier à
une langue dont on avait déshonoré à mes yeux les plus bel
les expressions et trahi à mon égard les paroles les plus
sacrées. Mais aujourd'hui que je suis l'hôte de la France et
- 69-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE U FOI
qu'elle me traite avec tant d'égards, je tiendrais à l'honneur de
connaître une langue qui a produit tant de chefs-d'œuvre et
qui sert d'interprète à de si nobles sentiments, et je ne saurais
trouver ailleurs que dans les cadeaux que vous m'offrez une
plus précieuse occasion de commencer cette belle étude.»
-70 -
Chapitre IX
LE PURITAIN
Etre dur pour lui-même, mais indulgent pour les autres,
telle fut la règle constante d'Abd-el-Kader.
Comme j'ai eu l'occasion de le dire, l'exemple de son père
et ses dispositions naturelles l'inclinaient à l'austérité morale.
Il fut un enfant chétif dont la complexion paraissait peu faite
pour une vie ascétique. Pourtant, le régime sévère, auquel il se
soumit, devait faire de lui l'homme le plus résistant et le meilleur
cavalier de toute l'Algérie. Il vivait à cheval et on le disait capa
ble de rester en selle quarante-huit heures et davantage.
La nourriture était le moindre de ses soucis. Il avait coutu
me de dire «Moins on mange, mieux on se porte.» Une
bouillie d'orge ou de blé, un peu de lait et quelques dattes, il
n'en demandait pas davantage.
La gourmandise était, à ses yeux, une inconvenance, je
dirais même un péché contre l'esprit. Lors d'un voyage à
Paris, on lui imposa, à sa table, la présence de deux gros cadis
venus spécialement d'Algérie, choisis pour leur «loyalisme»
et qui aimaient tellement le melon qu'ils en eurent une indi
gestion. Abd-el-Kader, choqué, ne réagit jamais avec violence,
mais, pour ne plus tenter ces honorables émissaires, il fit
supprimer le melon sur sa table.
Il veillait à maintenir cette nécessité physiologique dans
ses limites naturelles et sous le contrôle constant d'une mora
le élevée.
- 71-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Un jour, après une dure bataille, il accomplit avec ses régu
liers une longue marche. Les provisions ayant été épuisées
depuis quelque temps, tout le monde avait faim. Or, des sol
dats aperçurent dans un champ un mouton égaré. Le tuer et
le mettre en broche fut l'affaire d'un instant. Avec quelle fier
té les soldats présentèrent à leur chef un superbe méchoui !
Mais Abd-el-Kader, avec cette maîtrise de lui-même qui ne se
démentit jamais, posa aussitôt cette question : «Est-ce que
tout le monde a eu sa part ?» Sur une réponse évidement
négative, et devant l'impossibilité d'assurer autrement l'équi
té, il ordonna de jeter cette viande aussi loin que possible.
Entre tous, il se faisait remarquer par la sobriété, la simplici
té de sa tenue. Voici comment il apparut à Bugeaud, lors de l'en
trevue de la Tafna : «Avant d'entrer en conversation, je considé
rai un instant sa physionomie et son costume qui ne présen
taient aucune différence avec les Arabes les plus vulgaires... tous
ses vêtements étaient sales, grossiers et aux trois quarts usés ; on
voit qu'il affecte le rigorisme de la simplicité.»
Soldat et gentilhomme terrien, Bugeaud voyait les choses
d'une manière étroite et sommaire. C'était mal connaître
Abd-el-Kader que de voir de l'affectation dans ce qui n'était
que le rayonnement d'une conviction ardente. Sa sincérité
absolue le mettait à l'abri de tout soupçon d'hypocrisie ou de
démagogie.
Au début de sa carrière, il crut, conformément à l'opinion
commune, qu'un certain décorum était inséparable de l'auto
rité souveraine. Mais les pénibles scènes, qui suivirent la prise
de Mascara par les Français, le firent profondément réfléchir
et l'amenèrent à modifier complètement son train de vie.
Lorsque l'homme, qui lui avait arraché avec violence son
parasol royal, le lui rapporta, il refusa de le prendre, en
disant :
«Garde-le, tu seras peut-être sultan un jour.»
- 72-
LE PURITAIN
Un de ses beaux-frères, devenu khalifa, crut devoir se dis
tinguer par un luxe extraordinaire. Désirant lui donner une
bonne leçon, Abd-el-Kader le convoqua et lui dit :
«Prends exemple sur moi. Ne suis-je point plus riche et
plus puissant que toi ? Vois cependant comme je suis vêtu. Je
ne peux même plus conserver ces misérables glands d'or que
tu vois à mon burnous.»
Et joignant le geste à la parole, il les coupa avec son yatagan.
Au retour de la longue expédition d'Aïn-Madhi, il retrouva
sa femme richement parée, qui l'attendait sur le seuil de sa
tente meublée de beaux tapis de Smyrne, de divans de velours
et de coussins de soie. Il éclata aussitôt en vifs reproches :
«Est-ce là ma femme ? Est-ce là ma tente ? Non, ma femme
porte des vêtements de laine qu'elle a tissés de ses propres
mains. Mon père et moi, n'avons jamais porté du velours ni de
la soie ! »
Il fit remplacer sur-le-champ toutes ces choses luxueuses
par de simples nattes et des coussins de cuir brut. Pendant ce
temps, sa femme s'était retirée pour revenir vêtue comme une
simple bédouine. Et cafetan richement brodé, tapis de
Smyrne, coussins de soie et divans de velours furent vendus
au profit du Trésor public.
Le costume habituel d'Abd-el-Kader se composait d'une
gandoura de coton recouverte d'une gandoura de laine, d'un
haïk tenu par une cordelette en poil de chameau, et de deux
burnous dont l'un était généralement noir.
II est curieux de remarquer qu'à l'opinion publique fran
çaise, modelée par une presse tendancieuse, l'Emir apparais
sait sous les traits d'un mulâtre dégénéré et affublé du costu
me de cérémonie d'un radjah indien. Même après la guerre,
on retrouve cette m éconnaissance dans des milieux,
d'ailleurs, impénétrables à la notion même de l'ascétisme.
Après une représentation à l'Opéra de Paris, Abd-el-Kader fut
- 73-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
invité à visiter les coulisses. Invitation dont il se fit expliquer
la portée et qu'il repoussa avec fermeté.
L'ascétisme d'Abd-el-Kader avait des racines profondes
dans la psychologie du peuple algérien, qui exigea toujours de
ses chefs une pureté morale exemplaire.
Le donatisme et le kharédjisme l'attestèrent avec éclat.
Il était aussi conforme à la plus haute tradition islamique
dont la vie du Prophète était la source même.
Abd-el-Kader n'était pas un dilettante à la recherche de la
perfection individuelle. Il avait pleinement conscience de la
portée sociale de son exemple. Quand on est le phare lumi
neux qui guide le peuple, on se doit d'être le meilleur de tous,
afin que chacun fasse tout son possible pour se hausser au
niveau du destin.
Le colonel Daumas, entrant un jour de février dans sa pri
son, le trouva grelottant de froid :
- «Pourquoi ne chauffes-tu pas ? lui dit-il.
- J'ai épuisé ma ration de charbon.
- Mais tes compagnons en ont encore. Pourquoi ne leur en
demandes-tu pas ?
- Moi, prendre sur la part de mes compagnons ? Tu me
connais mal. S'il m'en restait, je leur en donnerais plutôt.
- Tu n'es donc pas comme les autres chefs ?
- Si j'étais comme eux, crois-tu que les Arabes m'auraient
suivi pendant quinze ans, sacrifiant tout, sécurité, biens et
vies ?»
Le peuple, en effet, l'avait suivi dans cette voie où l'enthou
siasme et la foi allégeaient tous les sacrifices.
Quant aux perversités, inévitables dans une société qui
avait connu l'oppression turque, elles trouvèrent un ennemi
implacable dans la personne de l'Emir.
La prostitution était interdite et les prostituées tenues de
se marier pour avoir un juge et un répondant de leurs actes.
- 74-
LE PURITAIN
Il avait proscrit et punissait sévèrement l'usage du kif ou
des boissons alcooliques et le jeu de cartes. Le tabac même
n échappait pas à sa rigueur : s'il n'était pas contraire à la loi
religieuse, il entraînait des dépenses fâcheuses pour le bien-
être des soldats et de leurs familles. Mais la rigueur extrême
était réservée aux pédérastes et aux traîtres. Les premiers
étaient punis de la peine de mort. Les seconds bénéficiaient
d'une échelle de peines appropriées au degré de culpabilité :
«Celui qu aide l'ennemi avec son bien, doit son bien, celui
qui l'aide avec son bras, doit sa tête.»
Ce faisant, il appliquait d'ailleurs la loi coranique.
Approuvée par l'opinion publique, la sévérité d'Abd-el-
Kader répondait aux exigences d'une conjoncture difficile.
Croisade de la pureté et guerre nationale étaient intimement
dées dans un même combat pour une même cause.
Un désintéressement absolu et une simplicité largement
accueillante achevèrent de dessiner la figure de ce grand puri
tain.
Tant qu'il pût disposer de ses propriétés personnelles,
amais il ne préleva un centime sur le Trésor public. Quand
’es Français les eurent prises, il consentit à recevoir une sub
vention dont la modicité était à l'image de ses besoins d'ascè
te. Lorsqu'en 1839 la paix fut de nouveau rompue, l'Emir ven
dit publiquement à Mascara tous les bijoux de sa famille, en
vue de constituer un fonds spécial, nécessaire à la poursuite
de la guerre. Et ceux-là mêmes, qui se plaignaient de la lour
deur des impôts, s'empressèrent de suivre son exemple.
Aucun grand de la terre n'était aussi facilement abordable
qu'Abd-el-Kader. Son ascétisme ne l'éloignait pas des masses
populaires. Souvent, il aimait prêcher à la mosquée, exaltant
l'esprit de résistance, expliquant les difficultés de la guerre et
la nécessité des sacrifices. Sachant combien il lui était malai
sé de contrôler de loin l'administration et la gestion de ses
- 75-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
subordonnés, il s'efforçait de provoquer les réclamations,
envoyant sur les marchés des crieurs publics chargés de dire
la proclamation suivante :
«Vous entendez, ô malheureux ! Que celui qui a lieu de se
plaindre de son khalifa, de son cheikh ou de son cadi, vienne
à moi ! Je lui rendrai justice. S'il ne le fait pas, le blâme retom
bera sur lui. Quant à moi, Dieu n'aura rien à me demander au
jour du jugement.»
Cette sim plicité démocratique du grand chef devait,
d'ailleurs, amener la défection d'un féodal notoire : Mustapha
ben Ismael. Celui-ci, rendant un jour visite à l'Emir, le trouva
en conversation avec des fellahs. Il crut qu'Abd-el-Kader
allait interrompre son entretien pour le recevoir. Mais l'Emir
continua tranquillement la conversation sans s'occuper du
nouveau venu. Mustapha ben Ismael, indigné qu'on lui eût
préféré de simples bergers, s'en alla pour prendre le chemin
de la trahison.
Il n'est pas douteux que, dans cette scène, le naturel d'Abd-
el-Kader rejoignait sciemment l'exemple du Prophète.
-76
C h a p itre X
L’INTREPIDE
L'imagerie courante voit dans l'ascète un être timoré,
domptant la crainte physique à force de volonté.
Chez Abd-el-Kader le courage avait toutes les apparences
de la témérité. Mais, loin d'être une impulsion aveugle, igno
rante du danger, c'était un naturel audacieux allié à une
volonté réfléchie et raisonnable.
Au cours de nombreuses batailles, il eut cinq chevaux tués
sous lui et fut blessé trois fois. Il était toujours aux endroits les
plus exposés, bravant la mort, excitant l'admiration des soldats
français qui, parfois, s'arrêtaient de tirer. Dans les débuts, au
siège d'Oran, on le vit se lancer à cheval sur les obus qui rico
chaient. Il ne s'agissait pas d'un jeu téméraire, mais d'un acte
délibéré, visant à raffermir le courage de ses combattants.
L'artillerie produisait alors un effet démoralisant sur la plupart
de nos campagnards qui n'y étaient pas habitués.
On ne sait ce qu'il faut admirer le plus de son impétuosité
ou de son sang-froid, lors du grave accident survenu à la for
teresse de Tagdempt.
Dix ouvriers algériens et dix prisonniers français prépa
raient des cartouches dans un atelier situé au-dessus d'une
cave servant de magasin de poudre. Au-dessus de cet atelier,
c'était la salle du Conseil d'Abd-el-Kader.
Un matin, on entendit une forte détonation suivie de cris :
«Sauve qui peut ! La forteresse va sauter.» De la forteresse
- 77 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
enveloppée par la fumée, surgissaient des hommes hagards.
Les uns étaient transformés en véritables torches. Ils appri
rent, à ceux qui leur donnèrent les premiers soins, que l'ate
lier venait de sauter. Mais tout le monde hésitait à entrer dans
la forteresse, car on savait que dans la matinée même, cent
kilogrammes de poudre avaient été déposés dans la cave.
Pendant ces tergiversations, voici, au grand galop, l'Emir.
Il ne s'arrête pas pour questionner ou examiner les blessés, il
fonce vers la forteresse et disparaît derrière le rideau de
fumée.
Honteux de leur premier mouvement, les fuyards et les
témoins se ressaisirent : ils entrèrent à la suite de l'Emir pour
assister à une scène extraordinaire. Un grand tumulte où se
mêlaient les râles des mourants, les cris des blessés et les
vociférations d'Algériens s'en prenant aux Français qu'ils
accusaient d'avoir voulu attenter à la vie de leur chef. Et
dominant toute cette agitation, la haute figure de l'Emir, tou
jours admirable de sang-froid et de sérénité. Abd-el-Kader fit
appeler son médecin et procéda à une rapide enquête.
La maladresse d'un prisonnier français fut à l'origine de
cette catastrophe, mais Abd-el-Kader n'accusa personne.
Bien plus, il tint à rassurer les Français, se pencha avec solli
citude sur tous les blessés sans distinction. Il ne quitta la for
teresse qu'après avoir vu son médecin au travail.
Mépris du danger et sang-froid étaient loin d'épuiser la
substance du courage chez un homme tel qu'Abd-el-Kader. Sa
volonté de fer devait montrer qu'elle pouvait résister à toutes
les épreuves du destin. Sa fermeté devant le malheur et sa
patience devant l'inévitable fléchissement de natures moins
fortes, tout cela, en lui, touchait au sublime.
-78 -
C h a p itre XI
L’INFLEXIBLE
«Soyez patient dans l'adversité, c'est elle qui fait connaître
les hommes forts», écrivait l'Emir à l'un de ses khalifas. Et
dans une lettre au roi Louis-Philippe, il se plaisait à louer chez
certains chrétiens, «leur intelligence supérieure qui leur per
met de dominer l'événement qui les frappe.»
A la lumière de ces deux citations, sa conception du cou
rage moral apparaît plus riche qu'on n’aurait pu le suppo
ser. Le courage moral, c'est d'abord cette volonté de fer
capable de tenir bon et de résister à tous les coups du sort.
Mais, réduit à cette notion, il ne serait qu'une attitude néga
tive, s'achevant en obstination malheureuse ou en résigna
tion fataliste. Pour Abd-el-Kader, la volonté ne sort de cet
état brut qu'avec le concours de l'intelligence. Celle-ci éclai
re la route, explique l'événement, le situe dans l'enchaîne
ment des faits, le neutralise et fournit les moyens de le
contrôler et de le dominer.
Nul n'illustra ces vertus mieux que lui au cours d'une vie si
mouvementée. Sa carrière ne fut pas une suite de succès s'é
puisant dans la défaite finale. Il connut la redoutable alterna
tive où l'homme doit se défendre tour à tour contre la griserie
de la victoire et l'amertume de l'échec. Il vit parfois sa puis
sance réduite à néant, mais il ne touchait le sol que pour
reprendre des forces nouvelles et se redresser dans un élan
prodigieux.
-7 9 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
En 1835, avec la prise de Mascara par les Français, l'Emir
subit un revers militaire et surtout un désastre moral sans
précédent.
Les Français avaient soigneusement préparé une puissan
te expédition, dans l'espoir, par un coup spectaculaire, d'effa
cer le souvenir de la pénible défaite de la Macta.
Le plan d'Abd-el-Kader était de barrer la route de Mascara
aux troupes françaises, fortes de onze mille hommes. Il essaya
d'abord de les attirer, mais en vain, dans la montagne, où le
terrain lui était plus favorable. Alors il monta soigneusement,
savamment, une grande embuscade dans les gorges de Sidi
Embarek, camouflant de nombreux soldats dans le ravin et
sur les pentes boisées. Quelques pièces d'artillerie, bien pla
cées et dissimulées, complétaient le dispositif, tandis qu'une
importante cavalerie attendait plus loin le moment d'interve
nir. Le succès de l'opération exigeait une surprise complète de
l'ennemi.
Il dépendait donc de la discipline des exécutants.
Malheureusement les troupes de l'Emir manquaient de bons
cadres subalternes.
Cédant à un naturel impatient, soldats et artilleurs tirèrent
trop tôt, avant même que les Français fussent tombés dans le
piège.
Sans cette faute grave, les forces de Clauzel et du duc
d'Orléans auraient connu un désastre comparable à celui de
la Macta. Avertis par ces coups prématurés, les Français ren
versèrent aussitôt la situation à leur profit, grâce à l'appui
d'une forte artillerie.
Ce fut pour l'Emir la défaite, suivie en quelques jours de la
désagrégation de son armée. Il y eut même des désertions :
l'agha El-Mezari changea de camp avec son contingent de
cavalerie.
- 80 -
L'INFLEXIBLE
Ce qui explique cette fragilité morale, c'est la situation sin
gulière de la ville de Mascara. De nombreux habitants étaient
étrangers à la cité, où ils n'étaient retenus que par leurs pro
priétés.
La moitié des immeubles appartenaient, en effet, à des
notables des tribus Douair et Smela qui, après avoir servi de
police aux Turcs, s'étaient ralliés aux Français.
El-Mezari était l'un d'eux. C'est dire qu'ennemis secrets de
l'Emir, ils attendaient l'occasion de changer de camp. Dans
l'affaire de Sidi Embarek, dans la débandade qui s'ensuivit,
leur rôle n'est pas douteux. C'est un point d'histoire qui reste
à éclaircir, de savoir si la manœuvre prématurée des soldats
d'Abd-el-Kader était due à une impatience naturelle ou à
quelque intrigue secrète. Il y avait, en effet, quelque chose de
curieux : la présence simultanée de Douairs et de Smelas dans
les deux camps.
La route de M ascara était m aintenant ouverte aux
Français. Les devançant, les tribus environnantes descendi
rent dans la cité pour enlever les richesses et détruire ou ren
dre inutilisable ce qui ne pouvait être emporté.
A eux se joignirent bientôt les troupes irrégulières de
l'Emir, insensibles aux adjurations pathétiques de leur chef.
Puis ce fut le tour des goums français des Douairs et Smelas,
toujours plus ardents au pillage qu'au combat. Mascara vécut
alors plusieurs jours de confusion, de désordre et de violence
sur les biens et les personnes. Les Français trouvèrent une
cité morte. Ils y restèrent du 5 au 8 décembre 1835, le temps
de raser la casbah, l'arsenal, la fabrique d'armes, le tribunal,
les magasins et la Monnaie.
Seul, abandonné de tous, Abd-el-Kader s'en alla vers
Cacherou, au sud de Mascara où il comptait rejoindre sa
famille. De douloureuses surprises l'y attendaient. Des élé
ments douteux avaient, dans leur fureur, volé son parasol
- 8 1 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
royal, mis en pièces sa tente, chassé sa famille, après avoir
arraché à sa femme ses bijoux et ses boucles d'oreille. Il se vit,
lui-même, sur la place du Marché, entouré d'une foule hosti
le, qui ne lui épargna pas les insultes dont la plus bénigne
était «sultan de la brousse !» A cette meute déchaînée, il
opposa son calme habituel.
Et chassé à son tour, il prit gravement le chemin de Sfiseff
où s'était réfugiée sa famille.
Les larmes et le désespoir des siens ne firent qu'accroître sa
peine. Mais il était homme à se ressaisir très vite. Et lorsque
son adm irable mère lui adressa quelques paroles de
réconfort, il avait déjà retrouvé sa volonté de fer, il lui répon
dit avec douceur : «Les femmes, mère, ont besoin de pitié, pas
les hommes !»
Devant les coups de la fortune et l'inconstance humaine, il
songeait déjà à se retirer au Maroc. Mais une nouvelle allait
bouleverser ses plans : l'évacuation de Mascara par les trou
pes françaises.
Le jour suivant, par un temps froid et pluvieux, deux hom
mes avaient dressé, aux abords de Mascara en ruines, une
petite tente déchirée. Un petit trou entouré de pierres leur
servait de foyer pour la cuisson de quelques poignées de blé.
L'un d'eux, insensible aux intempéries, était figé dans la
contemplation de la cité encore fumante.
Sa présence ne tarda pas à s'ébruiter. Et de tous les envi
rons, les hommes accoururent. Confus et repentants, ils s'as
semblèrent autour de lui, sollicitant la faveur d'être, de nou
veau, gouvernés par lui.
Mais Abd-el-Kader se montra d'abord inflexible.
«J'ai choisi, dit-il, l'exil. Je n'entends plus diriger un peu
ple qui a montré un tel mépris de l'ordre et de la discipline.»
Alors ils se jetèrent à ses pieds, embrassèrent sa main et le
pan de son burnous. Les plus coupables, naguère, se révélè
- 82-
L'INFLEXIBLE
rent les plus empressés. L'agha des Hachem, El Aouri, rame
nant le parasol royal, supplia l'Emir de le reprendre. Mais
Abd-el-Kader le repoussa et dit avec ironie : «Garde-le pour
toi, tu seras, peut-être, sultan un jour.»
Les assistants ne se découragèrent pas, dans le froid et
sous la pluie, ils continuèrent d'insister avec un acharnement
où il y avait de l'enthousiasme. Sensible à la sincérité de leurs
prières, Abd-el-Kader finit par céder et dit alors sur un ton
grave et ferme :
«La volonté de Dieu sera faite, mais souvenez-vous ! Je
jure de ne jam ais rentrer à Mascara, sinon pour me rendre à
la mosquée, tant que vous n'aurez pas vengé votre ignomi
nieuse défaite. Je vois des traîtres parmi vous. Marner est l'un
d'eux. Qu'il soit pendu ! »
Cette modération dans la vengeance était une preuve écla
tante de sa haute conception de la justice et de son génie poli
tique.
En dépit de tout, la terrible épreuve avait raffermi les
convictions, purifié et rapproché les cœurs. Même les hési
tants et les rétifs rejoignaient le camp d'Abd-el-Kader dont les
Etats s'étendaient chaque jour avec les vagues de l'enthou
siasme.
Moins de deux ans après le désastre de Mascara, le traité
de la Tafna consacrait sa puissance et son autorité de chef
incontesté des deux tiers de l'Algérie. Tous les espoirs lui
étaient permis.
Des plans grandioses s'ébauchaient dans son esprit. Il
rêvait, avec l'aide des techniciens étrangers, notamment fran
çais, de jeter les fondements d'une civilisation nouvelle.
Déjà surgissaient du sol des villes, des arsenaux, des manu
factures et même un haut fourneau.
Mais tout ce bel essor fut brutalement interrompu par la
reprise de la guerre en 1839.
-8 3 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Et la lutte fut acharnée et implacable. L'Emir perdit toutes
ses villes une à une. Réduit à n'avoir ni toit ni siège, il acquit
une mobilité déconcertante pour ses ennemis.
On le voyait partout, il frappait et disparaissait sans laisser
à l'adversaire le temps de réagir. Cette situation nouvelle avait
exigé la concentration de ses arsenaux, de ses approvisionne
ments et de ses richesses dans une cité itinérante : la Smala.
Groupant des milliers d'habitants, la Smala se déplaçait
sous la protection d'une escorte. En 1843, un jour que l'Emir
était loin, elle fut surprise et enlevée par des forces françaises.
Le coup était grave pour la puissance militaire d'Abd-el-
Kader.
Comment réagit-il ? En homme accoutumé, selon son
expression, à dominer l'événement qui le frappe, la difficulté
le stimule, le malheur l'exalte. Quelle grandeur pathétique
dans sa réaction !
«Louange à Dieu ! Tous ces objets si chers à mon cœur me
donnaient beaucoup d'inquiétude, entravaient mes mouve
ments et me détournaient de la voie droite. Je n'en serai que
plus libre, à l'avenir, pour combattre mes ennemis !»
Et pour prouver qu'il ne fait pas fi des morts, il ajoute :
«De quoi nous plaindrions-nous ? Tous ces êtres que nous
aimons ne sont-ils pas en possession du Paradis ?»
Et que cette attitude ne soit pas une griserie passagère, il le
prouve en écrivant le lendemain à ses khalifas, sur un ton
calme et froid :
«Les Français ont fait une razzia sur ma Smala, mais nous
n'en sommes pas découragés : cela nous rendra plus légers,
plus dispos pour la guerre.»
Une seule fois il connut la faiblesse. Faiblesse si humaine
et si utile à ses nerfs tendus depuis tant d'années. Il venait de
déposer ses armes, d'ôter sa cuirasse. Il passa une nuit blan
che dans les larmes de la vision obsédante d'un passé glorieux
-8 4 -
L’INFLEXIBLE
mais révolu. A trente-neuf ans, il voyait son grand rêve brisé
et sa vie finie. Comment un être jeune et dynamique aurait-il
pu accepter sans révolte intérieure cette perspective désolan
te ? Mais cette réaction ne dura chez Abd-el-Kader que l'espa
ce d'une nuit.
Et le lendemain matin, lors de la cérémonie de la reddition,
il était redevenu lui-même, impassible et digne.
Lorsqu'il fut débarqué à Toulon, un témoin notait'0 : «Ses
yeux ont le regard dur et impérieux... tous les individus qui,
jusque-là, avaient vu, de visu, l'Emir, s'étaient accordés à
reconnaître qu'il avait le regard doux et caressant. Il se peut
que les derniers événements aient allumé dans ses yeux une
sorte d'inflexibilité qui voile le désespoir de son âme.»
Il ne savait pas encore que l'ère des souffrances n'était pas
close pour lui. Mais quelle humiliante épreuve de toucher le
sol de ses vainqueurs sous les murmures ironiques et les cris
hostiles d'une foule dressée par une mauvaise propagande.
On imagine le choc que lui et ses compagnons reçurent,
lorsqu'ils apprirent que ce qu'ils regardaient, sur la foi d'un
engagement solennel, comme une étape sur le chemin de la
liberté, allait devenir leur prison. Il fallait bien une force
morale peu commune pour tenir bon dans une situation sans
espoir, sinon sans issue.
Pour Abd-el-Kader, le malheur était un adversaire familier.
Mais il avait une lourde responsabilité : veiller sur le moral
de ses compagnons. Ceux-ci passaient par des alternatives de
révolte et de désespoir, à l'idée qu'ils finiraient, peut-être,
leurs jours en prison. Une jeune femme, sur son ht de mort,
ne cessait de répéter :
«Liberté, liberté !», et l'ascendant d'Abd-el-Kader n'était
pas inutile pour empêcher le pire. Il s'en fallut de peu, un jour,1
1) Feuilleton de la Presse, 27 janvier 1848.
- 8 5 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
que les compagnons missent à exécution leur projet de suicide
collectif. Ils voulaient se jeter sur les baïonnettes des gardes.
Toulon, Pau et Amboise : trois étapes d'un long calvaire. Une
captivité qui, pour Abd-el-Kader, signifiait une pression morale
quotidienne pour l'amener à rendre sa parole à la France.
Damas, Boissonnet et Bugeaud lui-même s'évertuèrent à le
persuader de l'avantage qu'il y aurait pour lui à rester en
France : vie de château, propriétés, chasses, chevaux de cour
se, éducation soignée pour ses enfants.
En vain, d'ailleurs, car il ne songeait, lui, qu'à se retirer
dans un pays d'Orient.
Des promesses, les autorités françaises passèrent aux
rigueurs, surtout après la lettre d'Abd-el-Kader à
Lamoricière, ministre de la Guerre.
Pendant quatre ans, à Amboise, l'isolement des captifs fut
presque total.
On réduisit le nombre des issues sur le jardin. Et pour ne
pas multiplier le nombre des fonctionnaires dont la vue irri
tait les détenus, on mura des portes et on fit des cloisons.
Une note administrative du commandant du château,
datée du 24 juillet 1849, atteste la sévérité du régime imposé
à Abd-el-Kader et ses compagnons :
«Chacun de ces messieurs (Rousseau, interprète ; Boullad,
interprète auxiliaire, et Millier, secrétaire archiviste de la place)
n'entrera en rapports directs avec l'Emir qu'après en avoir pris
chaque fois l'agrément préalable du Commandant, et compren
dra que ces rapports doivent être rares et exceptionnels.
«Le Commandant, étant seul responsable vis-à-vis du gou
vernement, et dépositaire de ses instructions, doit être l'a
boutissant de tous les rapports de ces messieurs avec les
Arabes. Il doit être informé de tout ce qui parvient à leur
connaissance, de nature à l'intéresser, même dans les moind
res détails...
- 86-
L'INFLEXIBLE
«Généralement, toute lettre, émanant des Arabes ou à eux
adressée, doit forcément passer au visa du Commandant ;
appel est fait au zèle de ces messieurs pour concourir de tout
leur pouvoir à rendre la surveillance à cet égard aussi com
plète que possible.
«Mmes Rousseau et Boullad pourront entrer chez les Arabes,
mais seulement après que le Commandant du château en
aura été avisé, et elles lui rendront compte chaque fois de ce
qui aura été dit ou fait dans ces visites...»
L'isolement des prisonniers était tel qu'aucune personne
étrangère à l'administration de la guerre ne pouvait leur ren
dre visite. C'est ainsi qu'un des défenseurs les plus sincères de
l'Emir, Emile Ollivier, ne réussit pas à le voir. Il arriva, mais
rarement, que l'Em ir vit certains de ses amis chez le
Commandant, qui les avait invités personnellement.
Quels que fussent ses sentiments intimes, le capitaine
Boissonnet ne pouvait d'ailleurs oublier la mission dont l'a
vait chargé son ministre, comme le rappelait la note confi
dentielle du 19 août 1848 :
«Le ministre a déjà désigné deux officiers pour surveiller les
dispositions morales d'Abd-el-Kader et agir sur son esprit par
des entretiens fréquents, ce sont les capitaines Boissonnet et
Fournier. Le commandement militaire est entièrement distinct
de la mission politique que remplissent ces officiers. Ils doivent
être logés dans le château, tout à fait à proximité de l'Emir.»
Il s'agissait, bien entendu, d'arabisants connaissant gens et
choses d'islam.
Dans quel sens s’exerçait leur pression morale ? On le
devine à la lecture d'une lettre qu'Abd-el-Kader adressait à
Mgr Dupuch :
«Ce pays-ci est pour nous le pays étranger : nous ne pou
vons pas nous accoutumer à y vivre ; ce climat est très contrai
re à nos habitudes, et il semble qu'il veut nous arracher avec
-8 7 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE U FOI
elles jusqu'aux derniers restes de notre existence passée. Que
deviendrons-nous, si Dieu lui-même ne nous soutient pas de
son bras puissant ? Nous ne cessons de l'implorer.
«Nous n'aurions dû trouver, dans ce qui nous a été dit
depuis le début de notre captivité, que de la justice et de la
sincérité. Mais hélas ! l'ambition n'aveugle que trop souvent
le cœur des hommes, ce qu'elle entraîne avec elle les rend par
fois injustes, elle les empêche de croire à la franchise des aut
res... Il y a des gens qui craignent que nous ne fassions du
mal, une fois devenu libre. Ah ! nous, au contraire, nous
savons bien avec quelle fidélité nous garderions la paix...»
Une main française, on ne sait qui, ajoutait en post-scrip
tum, ces quelques lignes :
«Seule la majesté du malheur soutient encore Abd-el-
Kader au château d'Amboise, mais il concentre sa douleur à
un tel point qu'elle en devient effrayante. Qui oserait prévoir,
qui pourrait calculer ce qui adviendrait, si enfin son courage
venait à défaillir ?»
Ces citations attestent l'échec total de la mission confiée au
capitaine Boissonnet. Résistant aux rigueurs de la captivité et
au travail psychologique, Abd-el-Kader demeurait inflexible
dans sa volonté d'obtenir sa liberté, par l'exécution de l'enga
gement solennel pris envers lui.
Mais quel était l'objet de cette mission ?
Il est visible que l'affaire Abd-el-Kader était un cas de cons
cience pour les gouvernants français. Tous avaient pour lui
une admiration secrète. Certains la disaient même publique
ment. Mais la reddition conditionnelle de l'Emir leur appa
raissait comme une hypothèque morale sur les conquêtes
françaises. Il fallait, à tout prix, obtenir d'Abd-el-Kader une
sorte de capitulation totale. En acceptant de rester en France
et d'y mener une vie de seigneur oisif, comme Boumaza, par
exemple, il aurait fait un double geste : un hommage à la
- 8 8 -
L'INFLEXIBLE
France et un désaveu de son passé. Mais Abd-el-Kader, vivant
libre à l'étranger, demeurait, aux yeux des Algériens et du
monde entier, l'homme d'une glorieuse épopée et le symbole
lumineux du patriotisme algérien. N'est-il pas curieux de ren
contrer chez un auteur de l'époque, le comte de Civry, l'ex
pression : «Le désaveu de la nationalité arabe ?»
Le 16 octobre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte libérait
l'Emir et ses compagnons.
Ainsi, au terme d'une captivité de près de cinq ans et d'une
lutte quotidienne, Abd-el-Kader avait remporté une victoire
plus dure et plus appréciable que tous les succès militaires.
Louis-Napoléon Bonaparte avait compris que la seule
manière de le conquérir moralement, et, peut-être, de gagner
son amitié, était de le remettre en liberté.
On a souvent présenté le geste du prince-président comme
un acte de générosité, que n'entachait aucun calcul politique.
On le disait préoccupé, dès son accession au pouvoir, de mett
re fin au calvaire de l'Emir. Mais l'opposition de ses ministres
aurait retardé l'exécution de son dessein. En fait, il y a lieu de
noter que son geste aurait pu venir bien plus tôt, puisque le
coup d'Etat du 2 décembre 1851 faisait de lui un maître absolu.
L'ancien conspirateur n'était pas l'homme des gestes spon
tanés ou gratuits. Sa décision se plaçait à quelques semaines
du plébiscite impérial. Comment ne pas y déceler un souci de
propagande électorale ? Il espérait créer ainsi chez le peuple
français la légende du prince magnanime. Il comptait sur un
Abd-el-Kader reconnaissant pour appuyer sa candidature. Il
aimait à envelopper ses projets d'un mystère impénétrable. Il
agissait par surprise, par coup de théâtre. Il croyait aux vertus
de la mise en scène et du choc psychologique. Jusqu'au der
nier moment, l'Emir ne savait rien. Et le 16 octobre 1852,
Boissonnet le conduisit dans la grande salle du château, où
l'attendait le prince-président entouré de ses ministres.
- 89 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Sans lui laisser le temps de revenir de sa surprise, Louis-
Napoléon s'adressait à l'Emir en des termes fort habiles :
«Je viens vous annoncer votre mise en liberté. Vous serez
conduit à Brousse, dans les Etats du Sultan, dès que les pré
paratifs nécessaires seront faits, et vous y recevrez du gouver
nement français un traitement digne de votre ancien rang.
«Depuis longtemps, vous le savez, votre captivité me cau
sait une peine véritable, car elle me rappelait sans cesse que
le gouvernement qui m'avait précédé n'avait pas tenu les
engagements envers un ennemi malheureux, et rien à mes
yeux de plus humiliant pour le gouvernement d'une grande
nation que de méconnaître sa force au point de manquer à sa
promesse ; la générosité est toujours la meilleure conseillère,
et je suis convaincu que votre séjour en Turquie ne nuira pas
à la tranquillité de nos possessions en Afrique.
«Votre religion, comme la nôtre, apprend à se soumettre
aux décrets de la Providence. Or, si la France est maîtresse de
l'Algérie, c'est que Dieu l'a voulu, et la nation ne renoncera
jamais à cette conquête.
«Vous avez été l'ennemi de la France, mais je n'en rends pas
moins justice à votre courage, à votre caractère, à votre résigna
tion dans le malheur. C'est pourquoi je tiens à l’honneur de faire
cesser votre captivité, ayant pleine foi dans votre parole.»
Si l'on excepte l'avant-dernier paragraphe dont le ton et
l'argumentation étaient superflus en cette circonstance, le
discours était de nature à séduire le noble Emir. Reconnaître
les fautes de ses prédécesseurs, proclamer sa foi dans la paro
le d'Abd-el-Kader, quelle voie plus sûre pour conquérir un
cœur farouche et délicat ?
Abd-el-Kader n'avait saisi du discours de Louis-Napoléon
qu'un seul mot, qu'il connaissait pour l'avoir souvent répété
durant sa captivité : «Liberté». On lui attribue la réflexion
suivante :
-9 0 -
L'INFLEXIBLE
«D'autres ont pu me terrasser, d'autres ont pu m'enchaî
ner, mais Louis-Napoléon est le seul qui m'ait vaincu.»
Entre sa mise en liberté et son départ pour le Proche-
Orient, durant quelques semaines, l'Emir fit la navette entre
Amboise et Paris. Jamais, il est vrai, chef vaincu ne fut plus
honoré, plus adulé, plus choyé. Louis-Napoléon le traita en
véritable ami, le recevant plusieurs fois au château de Saint-
Cloud, lui faisant de magnifiques présents. On s'efforça de lui
montrer les principales manifestations du génie culturel, de la
puissance technique et militaire de la France. Visites, récep
tions, spectacles, revues militaires, rien ne fut épargné pour
charmer et éblouir l'Emir.
Contre cet évident effort de séduction, Abd-el-Kader ne se
défendit point par la raideur ni la défiance. Qu'il fût sensible
aux égards dont on le comblait, cela n'est pas douteux.
L'image des brimades subies en captivité n'était pas morte en
lui. Mais dominant de fâcheux souvenirs et inaccessible à la
rancune, il se réjouissait de la nouvelle attitude de ses anciens
ennemis, et montra dans ses rapports avec tous, une aisance,
une sociabilité et une bienveillance qui conquirent tous ses
visiteurs.
Il eut souvent d'heureux propos que ses auditeurs se
hâtaient de colporter et qu'une certaine propagande politique
prenait soin de déformer ou d'amplifier. On ne saurait dire ce
qu'il y avait d'authentique dans les mots qu'on lui attribuait :
son ancien geôlier, Boissonnet, était toujours à ses côtés,
donnant une traduction officielle à ses paroles et à ses gestes.
Un journal anglais, le Morning Herald, exprime son éton
nement devant la facilité avec laquelle Abd-el-Kader évoluait
au milieu de cette société parisienne si éloignée de ses habi
tudes et de ses aspirations :
«Tout ce que nous lisons sur la conduite d'Abd-el-Kader à
Paris a véritablement un attrait qui plaît et qui charme. Il y a
-91-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
dans la conduite de cet homme une grâce, une dignité, une
piété qui portent jusqu'ici l'admiration, la sympathie que l'in
fortuné a jusqu'ici inspirées au monde.
«Est-ce à cause du profond sentiment de bonheur qu'il
éprouve à se voir sorti d'une captivité trop longtemps prolon
gée et qu'il s'est dépouillé de cette stoïque réserve et de cette
orgueilleuse impassibilité de l'Arabe, en présence des mer
veilles de la civilisation chrétienne, ou bien notre propre
manière de voir nous a-t-elle trompés ?
«Toujours est-il certain que l'Emir montre une expansion
de surprise, une disposition à s'ouvrir aux impressions agréa
bles, qui forment un contraste frappant, avec l'attitude des
chefs de sa race, qui jusqu'à présent ont figuré dans la capita
le de leurs vainqueurs.»
La présence d'Abd-el-Kader à Paris avait éveillé une curio
sité telle qu'un autre journal anglais pouvait écrire :
«La politique s'est tue devant l'immense intérêt qu'excite la
présence d'Abd-el-Kader à Paris. On sait qu'il va ce soir(1) à
l'Opéra et les places se vendent à des prix fabuleux.»
L'accueil de la foule parisienne avait, certes, la chaleur de
la spontanéité. Mais la manière, dont toutes ces manifesta
tions étaient orchestrées, révélait les mobiles politiques des
gouvernants. On relève, dans, le Moniteur du 12 décembre
1852, un passage symptomatique :
«Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il (l'Emir) s'est montré sen
sible aux égards qu'on lui a témoignés et que des hommes
choisis avec soin par le gouvernement ont su concilier avec le
religieux accomplissement de leur mission...»
Les égards prodigués à l'Emir n'avaient pas seulement pour
but d'effacer à ses yeux et aux yeux du monde entier l'image
d'une injuste captivité.
1) 27 octobre 1852.
-Q 2 -
L'INFLEXIBLE
Les hommes «choisis avec soin par le gouvernement»
avaient pour mission d'agir sur le moral de l'Emir. Ils
devaient, semble-t-il, montrer à Abd-el-Kader qu'il était dans
l'erreur et que l'avenir, pour lui, était dans l'oubli de son passé
et l'attachement à la France.
En dépit d'une atmosphère plus favorable que celle du châ
teau d'Amboise, il est difficile de croire au succès de leurs ten
tatives. L'Emir, si fin et si racé, fut souvent choqué par leurs
allures de pédagogues, leur lourdeur et leur manque de déli
catesse. Qu'il fût applaudi par la foule de l'Opéra et aux
Arènes, aussitôt on lui faisait la leçon : «Voilà ce peuple à l'é
gard duquel tu t'étais fait une idée fausse...» On ne cessait de
souligner, à ses yeux, ce qu'il y avait de généreux dans la
mesure prise en sa faveur et on le pressait de manifester sa
reconnaissance par un engagement solennel de ne plus
retourner en Algérie et de ne plus combattre la France. Cette
insistance choquait doublem ent l'Em ir. Pourquoi cette
défiance obstinée à son égard ? Il s'était déjà engagé, dès
1848, à Toulon, en des termes définitifs : «Je vous donne ma
parole sacrée et qui n'admet pas le doute». Au moment de sa
libération, il jugeait superflu de répéter ce serment et, sur
tout, il lui répugnait de passer pour quelqu'un «qui rachète
rait sa liberté moyennant un morceau de papier». Mais telle
était sa patience avec les hommes qu'il réitéra son serment le
30 octobre 1852. Il voulait seulement avoir le sentiment de
s'engager sans contrainte, spontanément.
Parfois le zèle des officiels confinait au manque de tact. La
visite des Invalides dut faire une pénible impression sur
l'Emir. Mais il sut se tirer avec bonheur d'une situation déli
cate. On n'avait même pas pensé à retirer ses étendards pla
cés parmi les trophées de guerre. En les apercevant, l'Emir se
détourna vivement, en proie à une émotion visible. On pous
sa l'innocence jusqu'à lui faire visiter l'infirmerie où étaient
- 93-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
soignés les soldats blessés en Algérie. Conscient de cette
situation scabreuse, Abd-el-Kader s'en tira admirablement et
prit la parole en des termes heureux et choisis :
«C'est un grave chagrin pour moi de penser que quelques-
uns des braves qui se trouvent ici ont été blessés par mes
armes. Mais je défendais mon pays, et les Français si coura
geux et si bons ne me garderont pas rancune, s'ils se souvien
nent que j'ai été un ennemi loyal et digne d'eux».
Malgré sa répugnance pour la vie mondaine, Abd-el-Kader
évoluait avec aisance au milieu de toutes les festivités. Il
tenait à faire plaisir à tout le monde, surtout à ceux qui lui
avaient témoigné de l'amitié. «Les bienfaits, disait-il, sont un
lien passé au cou des gens de cœur». Mais l'exploitation poli
tique des plus nobles sentiments personnels l'affectait dou
loureusement. Il ne formulait aucun grief contre une person
ne déterminée. Etranger à la mesquinerie et à la médisance, il
se bornait à regretter que l'ambition génératrice de mille
défauts se mêlât souvent aux inspirations les plus généreuses.
Devenu simple particulier, il se considérait et voulait être
considéré comme tel pour tous. S'il était encore l'Emir, aux
yeux du monde, pour lui, émir n'était plus un titre honori
fique, mais une mission confiée par son peuple et terminée
avec sa reddition. Quelle grandeur émouvante dans le modes
te patronyme qui pouvait se lire au bas de ses lettres : Abd-el-
Kader ibn Mahieddin !
S'il avait renoncé à une politique chère à son cœur, ce n'é
tait pas pour céder aux séductions et aux pressions d'une poli
tique étrangère à sa conception de la vie et contraire à tout
son passé. Quand Louis-Napoléon s'adressait à lui, il n'ou
bliait jam ais de parler de la France. Abd-el-Kader lui répon
dait en soulignant leur amitié personnelle. Quand le prince-
président lui remit un sabre d'honneur et lui dit : «J'espère
que vous ne le tirerez jamais contre la France», Abd-el-Kader,
94-
L'INFLEXIBLE
se plaçant sur un tout autre plan, lui répondit simplement :
«Vous savez bien que je ne suis plus désormais de ceux qui
tirent le sabre». A ceux qui l'invitaient à faire quelque chose
en faveur de la France, il répétait son désir d'être utile à tout
le monde, s'élevant ainsi jusqu'à un humanisme qui honore
l'homme sans faire le jeu de ses passions particulières.
L'Emir, avec sa grande noblesse d'âme et sa pureté morale,
demeurait inaccessible à l'entendement des politiciens fran
çais de l'époque. Il échappait à leurs catégories habituelles.
On voulait retrouver en lui l'image familière du chef féodal,
passant d'une haine farouche à un loyalisme éprouvé. On
s'obstinait à provoquer chez lui une conversion politique, à
tirer de son universelle bienveillance, une amitié, une prédi
lection pour la France. Et cet effort de transfiguration devait
s'achever sous la plume du général Azan, faisant de l'Emir un
patriote français. On ne saurait, en vérité, prendre plus de
liberté avec les faits et les textes. Si honorable que soit cette
volonté d'annexer l'Emir, elle ne trouve pas l'ombre d'un
appui dans le caractère et la conduite d'Abd-el-Kader.
Jamais, même au plus fort de la lutte, l'Emir n'éprouva le
moindre ressentiment contre la France. Suivant le mot de
Daumas, il excusait ses ennemis et ne souffrait pas qu'«on en
dise du mal en sa présence». Mais la France était pour lui,
selon ses propres termes, un pays étranger. Pays étranger
dont tout le séparait : l'histoire, le mode de vie et la philoso
phie, ainsi que le caractère. Ses liens avec la France se limi
taient donc à ses rapports personnels avec certains Français
et aussi à une admiration d'intellectuel pour l'un des plus
grands génies culturels de l'Europe. Rien de plus.
S'obstinant dans une grossière erreur psychologique, cer
tains allèrent jusqu'à proposer, en 1865, qu'on lui confiât une
vice-royauté algérienne. On sait qu'il ne fit rien pour entrer
dans ce jeu, et que le projet de royaume arabe n'eut aucune
- 95-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
suite. Le général Azan prétend expliquer le refus de l'Emir par
le fait qu'ayant beaucoup évolué, il se jugeait hors d'état de
gouverner des populations fanatiques. La vérité est plus sim
ple et moins fantaisiste. Abd-el-Kader estimait qu'en dépo
sant les armes, il avait terminé son rôle. Rien au monde ne le
ferait revenir sur sa parole de ne plus retourner en Algérie. A
l'un de ses correspondants, l'interprète Gateau, il écrivait pré
cisément : «J'ai fini, j'ai fait tout ce que j'ai pu. J'ai promis, je
tiendrai toujours ma parole... L'Empereur ne saurait, vois-tu,
me contraindre à jouer ce rôle dont tu sais les conséquences.»
Un de ses amis, le Suisse Eynard, l'amena à préciser sa
position en lui posant, entre autres, la question suivante : «Si
toute résistance est désormais inutile à tes yeux, n'est-ce
point une obligation pour toi de donner des conseils aux
Algériens, de les engager à accepter la domination française
sans opposition et sans lutte et à lui rester fidèle ?»
L'Emir répondit en ces termes à la fois nets et mesurés : «Ce
que je pouvais faire, à cet égard, je l'ai fait : ma conduite a parlé
clairement comme ma bouche. Quand les Arabes ont vu que je
me soumettais aux Français après une lutte de quinze ans ou
plus, ils ont dit que je ne leur faisais soumission qu'en obéissant
à Dieu et par acceptation de ses arrêts, et je leur ai dit moi-
même : Faites ce que j'ai fait et acceptez les arrêts de Dieu !
Aujourd'hui, si tu penses que j'ai encore quelque chose à faire,
je le ferai, car tu ne me demanderas rien que de convenable et
que ce qui peut s'accorder avec le passé.»
Il est visible que se refusant à sortir de sa réserve, l'Emir se
souciait avant tout de ne rien entreprendre qui pût ternir le
souvenir de cette glorieuse épopée, dans laquelle il avait dit et
fait tout ce qu'il avait à dire et à faire en ce monde.
* *
- 96 -
L'INFLEXIBLE
Ainsi il fut donné à Abd-el-Kader d'affronter l'épreuve aux
visages les plus divers : hargneuse ou souriante, hostile ou
perfide. Contre les assauts d'une gentillesse dont il n'ignorait
pas les tenants et les aboutissants, il résista avec succès, mais
sans raideur. Son inflexible volonté, riche en nuances, était
aussi douceur et patience.
Alors même que, détenteur du pouvoir suprême, il pouvait,
sur un signe, envoyer un homme à la mort, il évitait toute vio
lence dans ses actes et ses paroles. Il n'aimait pas à trancher les
difficultés, à la manière d'Alexandre le Grand. Née d'une fai
blesse intérieure, la brutalité ne pouvait à ses yeux que multi
plier le désordre au dehors. Rien de plus typique, à cet égard,
que la façon dont il redressa la conduite de l'un de ses officiers.
Un jour, il remarqua, au fort de Tagdempt, un prisonnier
portant pour tout vêtement une chemise en lambeaux. Il en fit
la remarque à l'officier chargé de l'entretien des prisonniers,
lequel promit d'habiller de pied en cap le malheureux. Mais
revenant au fort, deux jours après, l'Emir retrouva le prison
nier dans le même état. Que faire ? Punir d'une façon exem
plaire la négligence de l'officier ? C'était un moyen de tran
cher la difficulté, mais l'officier n'aurait rien compris et n'au
rait gardé de l'histoire qu'une certaine rancune contre son
chef. L'Emir procéda d'une façon plus habile et plus heureu
se. Il murmura quelques mots à l'oreille d'un aide de camp,
qui, se dirigeant vers le prisonnier, lui arracha la chemise, le
mit complètement à nu. S'adressant alors à l'officier coupa
ble, l'Emir lui dit : «J'espère maintenant que tu vas te décider
à l'habiller sur-le-champ». Ce geste avait montré à l'officier
toutes les conséquences fâcheuses de sa négligence, et le
nécessaire fut fait sans murmure et sans délai. Abd-el-Kader
savait se faire comprendre et obéir.
Cette anecdote témoigne aussi d'une admirable patience,
patience qui était le réflexe d'une intelligence supérieure et
-97-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
d'une volonté inébranlable. Ses officiers portaient à l'épaulet
te une devise significative : «La patience, dans le commande
ment, est la clé de la faveur divine». Et, dans ses instructions
aux khalifas, il ne cessait de répéter : «Soyez patients dans
l'adversité, c'est elle qui fait connaître les hommes forts.
Maintenez vos administrés, aidez-les, secourez-les et mettez-
vous toujours à la portée de leur intelligence.»
Son intelligence ne savait pas seulement dominer les évé
nements. Les dépouillant de leurs apparences spectaculaires,
elle les replaçait dans l'enchaînement général des faits. En
vain cherchait-on à l'impressionner et à l'éblouir par un éta
lage de richesses ou un déploiement de puissance. Il s'élevait
naturellement à des hauteurs d'où l'on aperçoit la fragilité des
empires et la contingence de la vie humaine.
Que restait-il des efforts de Louis-Napoléon pour le circon
venir ? Après avoir visité l'intérieur de la Sicile, il écrivait au
capitaine d'armes de ce pays :
«Nous avons rencontré partout dans votre pays les traces
des peuples divers qui ont successivement habité votre île, et
nous nous sommes une fois de plus convaincus que Dieu est
le Maître de l'univers et qu'il donne la propriété à qui bon Lui
semble...»
Et devant les ruines de Taormine, l'air songeur, il avait
murmuré, à plusieurs reprises :
«L'enfant naît pour mourir, la maison s'élève pour tom
ber.»
-9 8 -
C h a p itre Xli
LE TOLERANT
Le livre du général Azan sur Abd-el-Kader porte en sous-
titre : «Du fanatisme musulman au patriotisme français».
J'ai déjà dit ce qu'il y avait lieu de penser du patriotisme
français de l'Emir. A supposer que, contrairement au dogme
et à l'histoire de l'islam, l'expression «fanatisme musulman»
ait un sens, est-il possible de retrouver chez Abd-el-Kader la
moindre trace d'intolérance religieuse ?
Sans doute Abd-el-Kader était un grand croyant et la reli
gion était pour lui une source d'inspiration constante. Mais
n'en va-t-il pas de même de tous les vrais croyants, chrétiens
aussi bien que musulmans ? La guerre qu'il menait était,
selon ses propres termes, une guerre sainte et nationale. Est-
ce une raison pour parler de fanatisme ?
Les ministres de Charles X déclarant la guerre à la Régence
d'Alger proclamaient leur volonté de mener une nouvelle
croisade, d'assurer le triomphe de la Chrétienté sur l'islam.
Personne n'a songé à les accuser de fanatisme, parce qu'on
n'a vu dans ces déclarations que des clauses de style. Et que
l'Emir mobilisât les ressources morales de sa foi pour soute
nir la cause nationale en péril, on le comprend sans peine.
Quand un pays est en danger, il s'accroche à chaque pouce de
son territoire et à chaque parcelle de son patrimoine spirituel.
Réflexe de conservation et de défense plutôt qu'affïrmation
dogmatique. Dans l'histoire récente de l'Europe, il serait aisé
- 99
L'EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
de citer des exemples semblables qui rendent inutile la pour
suite d'un tel débat.
Il est vrai que, selon la thèse du général Azan, Abd-el-
Kader aurait, au contact des Français, évolué peu à peu vers
la tolérance. Raisonner ainsi, c'est méconnaître l’essence de
la foi islamique, son large souffle de tolérance et de sympathie
humaine. Et puis, où sont les faits qui autorisent l'affirmation
hasardeuse du général Azan ?
Le témoignage de l'histoire est d'une tout autre significa
tion. Durant quinze années de lutte, le preux Abd-el-Kader
opposa sans relâche une foi sans fanatisme au fanatisme sans
foi des hommes du roi banquier. Il s'efforça inlassablement
d'humaniser la guerre et d'alléger les souffrances des prison
niers. Mais il se heurta presque toujours à une hostilité butée.
Il se réjouissait certes de voir des chrétiens se faire musul
mans. Et il jugeait plus utile et plus flatteur de convertir des
chrétiens que de les battre sur le champ de bataille.
Mais, se conformant à l'enseignement du Coran, il n'ad
mettait, en cette matière, que l'adhésion spontanée. Il réprou
vait la violence, la contrainte ou la simple sollicitation.
Un jour, un prisonnier disait, devant lui, sa volonté de res
ter fidèle à la foi de ses pères. Abd-el-Kader l'approuva cha
leureusement, ajoutant : «J'honore plus encore le courage
dans la foi que le courage dans la guerre.»
Une autre fois, deux prisonniers se présentèrent à lui,
manifestant leur intention de se faire musulmans. L'Emir ne
pouvait que s'en réjouir, mais il tint avant tout à connaître les
motifs de leur décision et à leur montrer toutes les consé
quences de leur acte. Il ne voulait qu'une adhésion libre et
réfléchie : «Si c'est de bonne foi, leur dit-il, c'est bien ! Si c'est
par une frayeur exagérée de votre nouvelle position, c'est mal,
ne le faites point. Ne craignez point, d'ailleurs, qu'il tombe par
mes ordres, ou moi le sachant, un seul cheveu de votre tête,
- îoo -
LE TOLERANT
parce que vous êtes et resterez chrétiens. Considérez plutôt ce
qui vous arriverait si jamais vous retourniez vers les Français,
si vous veniez à tomber entre leurs mains après avoir renié
votre foi. Ne seriez-vous pas traités, s'ils le savaient, comme
de coupables déserteurs ? Et si quelque échange de prison
niers avait lieu, pourriez-vous espérer d'en faire partie et de
revoir jamais vos frères ?»(1)
L'Emir ne se contentait pas de respecter les convictions
religieuses des prisonniers. Il souhaitait pouvoir leur faciliter
l'exercice du culte et leur assurer la présence réconfortante
d'un aumônier catholique.
En 1841, lors de l'échange de prisonniers interrompu par
les autorités françaises, il demanda à Mgr Dupuch de lui
envoyer un de ses prêtres : «Il ne manquerait de rien auprès
de moi, j'aurais soin qu'il fût honoré et respecté de tous parmi
nous, comme il conviendrait à son double caractère d'homme
consacré à Dieu et de votre représentant. Il prierait chaque
jour avec les prisonniers, il les consolerait, il pourrait cor
respondre avec leurs familles et, par ce moyen, leur procurer
de l'argent, des vêtements, des livres, en un mot, tout ce qu'ils
pourraient désirer qui adoucît pour eux les rigueurs de la cap
tivité. Seulement, en arrivant, et une fois pour toutes, il pro
mettrait de ne jamais révéler dans ses lettres ni mes campe
ments ni le reste de mes opérations de guerre».(2)
Est-il besoin d'ajouter que les gouvernants français, une
fois de plus, repoussèrent une offre généreuse ?
A ceux qui pouvaient encore douter de son esprit de toléran
ce, Abd-el-Kader devait donner plus tard un démenti éclatant.
Après sa mise en liberté, lors de sa première visite à Paris, il
tint, dès le lendemain de son arrivée, à se rendre à l'église de la
Madeleine.
x) C o m te de C ivry, pp. 196-197.
2) C om te de V icry, pp. 215-216.
- 101 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Voici comment un témoin oculaire raconte la scènew :
«L'immense foule qui encombrait les abords de l'église et
qui la remplissait éprouva une saisissante impression quand
elle vit ce glorieux chef des musulmans franchir avec respect
le seuil d'un temple catholique, en donnant le bras à un prêt
re. Cette impression devint de l'émotion quand on vit l'Emir,
arrivé au pied de l'autel, demeurer tout à coup dans une pieu
se immobilité et prier pendant quelques instants avec un indi
cible recueillement.»
Dans son étonnement admiratif, la foule française ne savait
que penser. Voyait-elle, dans ce geste, un acte de courtoisie ou
l'ébauche d'une conversion au catholicisme ? Elle n'était pas pré
parée à saisir ce qu'il y avait de typiquement musulman dans
cette attitude : la reconnaissance du Dieu unique, commun aux
religions hébraïque, chrétienne et islamique.
Il semble même qu'à l'exemple de certains grands penseurs
de l'islam, élargissant l'orthodoxie, Abd-el-Kader s'éleva jus
qu'à la notion d'une tolérance universelle. N'est-ce pas ainsi
qu'il convient d'interpréter certain passage d'une lettre au
Suisse Eynard :
«Je vous dirai que, si peu de chose que ce soit, je possède
un grand zèle et une tolérance portée à un très haut degré, ce
qui fait que j'ai de la considération pour tous les hommes, de
quelque croyance et de quelque religion qu'ils soient..»
1) C om te de C icry, pp. 356-357.
- 102 -
C h a p itre XIII
LE MAGNANIME
«Je gouvernerai selon la Loi», avait dit le jeune Emir en
prenant le pouvoir.
Ces paroles annonçaient-elles un gouvernement autoritai
re et impitoyable ? En juger ainsi serait se méprendre sur
l'esprit de la Loi et sur le caractère de l'Emir.
Nulle religion, peut-être, ne s'est efforcée, autant que
l'islam, de comprendre la nature humaine, d'en mesurer les
possibilités et les limites. Mais une fausse légende a pu naî
tre du comportement de certains despotes musulmans.
Ceux-ci, se réclamant, bien à tort, de la loi coranique, ont
pratiqué une justice sommaire, fondée sur la responsabilité
objective, faisant fi du degré de culpabilité, des intentions
bonnes ou mauvaises. En d'autres pays, on s'est abrité der
rière l'idée de salut public. Cet amoralisme politique, com
mun à tous les régimes despotiques, pourrait se résumer
dans le célèbre mot de Goethe : «Il vaut mieux l'injustice que
le désordre.»
Nous avons vu combien la justice d'Abd-el-Kader s'éloignait
de cette justice répressive qui parodie la vraie justice. Son idéal
n'était pas de punir, mais d'aider le coupable à reprendre,
grâce au repentir, sa place normale dans la communauté
humaine. Il n'ignorait pas que certains êtres font le mal sciem
ment et demeurent inaccessibles au repentir. Il réservait toute
sa rigueur aux grands coupables incorrigibles, mais il était si
-103 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
indulgent, si bon envers les petits délinquants, égarés, victi
mes de leur ignorance ou de la dureté de leur condition.
Après la grave affaire de Mascara, pouvait-il s'abstenir de
frapper sans offrir une prime à de nouvelles trahisons ? Mais
au lieu de rechercher et de punir tous les coupables, de pro
céder à une répression qui laisse toujours derrière elle malai
se et rancœur, il choisit d'abattre la tête de la trahison.
Châtiment singulier qui, édifiant tout le monde, invitait les
autres coupables épargnés à se racheter par une conduite
meilleure. L'Emir le disait clairement en s'engageant à ne plus
rentrer à Mascara, sinon pour se rendre à la Mosquée, avant
que le honteux souvenir fût effacé par des actes éclatants.
Après le siège d'Aïn-Madhi, il fit raser les fortifications de
la cité, mais il respecta les personnes.
Les chefs de la confrérie, bien qu'ayant refusé de se joind
re à lui, n'avaient pas trahi. Pas encore, du moins. Mais il se
montra plus sévère avec les Zouatna, Koulouglis, installés en
Kabylie et ralliés aux Français. Ce qui aggravait le cas de cette
tribu, c'est que, sourde à tous les appels de la raison, elle per
sistait dans la voie de la trahison en résistant à l'Emir, les
armes à la main. Mais le glaive ne s'abattit que sur les
meneurs, dont un fut sauvé, d'ailleurs, sur l'intervention in
extremis de quelques enfants. Scène touchante où la rigueur
du chef cédait devant l'innocence de ces petits êtres.
Sa compassion pour les humbles contrastait avec sa sévéri
té envers les grands.
«Laissez-les aller, ils s'en repentiront d'eux-mêmes un jour»,
répondit l'Emir à ceux qui, l'informant de la désertion de trois
soldats, suggéraient de lancer quelques cavaliers à leur poursui
te. Il se trouvait alors sur une hauteur dominant la plaine de la
Mitidja, et fouillait de ses jumelles les abords d'Alger, avant de
mettre au point le plan d'une attaque. Sa bonté s'alliait, en l'oc
currence, à une profonde pénétration psychologique. Ce qui
— 104 -
LE MAGNANIME
comptait, à ses yeux, ce n'était pas l'incident même, mais sa
répercussion sur le moral de l'armée. Rattraper et châtier les
déserteurs, solution paresseuse qui aurait conféré une impor
tance exagérée à un fait divers. Mais la bonté de l'Emir ne pou
vait qu’exalter la foi des combattants puisant dans l'événement
de nouvelles raisons d'aimer et d'admirer leur chef.
Et lorsqu'à l'heure des revers, les combattants du Tittery,
laissant la plaine sans défense, se réfugièrent dans les monta
gnes kabyles, il devait se montrer plus sensible à leurs souf
frances qu'à leur défaillance. Dans les instructions qu'il
adressait à Ben Salem, khalifa de Kabylie, on ne relève pas
l'ombre d'un reproche ni la moindre trace d'amertume :
«Je rends grâce à Dieu de ce que j'ai, dans chaque provin
ce, un flambeau lumineux autour duquel viennent se rallier
les fidèles. Vous avez reçu des troupes qui ont déserté le kha
lifa de Tittery. Ne leur en témoignez aucun mécontentement.
Les temps sont difficiles. Entourez-les, au contraire, des plus
grands soins. Tâchez de les préserver de la faim et de la nudi
té, et de les dédommager de tout ce qu'eux-mêmes et leurs
familles ont pu souffrir. »(1)
Son ardent amour de l'humanité se concentrait sur les mal
heureux, les déshérités, les faibles.
Des êtres à secourir, non à juger. Ces disgrâces du sort ou
de la nature ont, croyait-il, pouvoir d'absolution.
Sa charité était légendaire. Une charité où l'intelligence
n'intervenait que pour prolonger l'élan du cœur. Dans les
années pénibles de l'exil, il consacrait quatre mille francs par
mois aux aumônes, somme considérable à l'époque. Et, dans
cette somme, n'étaient pas comprises les distributions qu'il
faisait au gré des rencontres et des événements. Il ne calculait
guère, et son budget en était si souvent déséquilibré que sa
1) C o m te d e C icry, p. 152.
- 105 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
mère et sa femme, en 1855, durent vendre leurs bijoux pour
faire face aux frais de leur pèlerinage à La Mecque. Et avec
quelle grandeur simple il renouvelait, sans le savoir, le geste
légendaire d'un saint chrétien ! Chevauchant, un jour, dans
l'Ouarsenis enneigé, il rencontra un pauvre hère grelottant de
froid. Sans s'arrêter, il détacha un de ses deux burnous et le
lança au malheureux.
Sa sollicitude, au large souffle humain, ne connaissait ni
limites ni frontières. Elle s'étendait même à ses ennemis. Les
prisonniers de guerre n'étaient pas, pour lui, des adversaires
désarmés dont le sort relevait des conventions internationa
les ou des lois de la réciprocité. C'étaient des hôtes malheu
reux, ayant droit à toute compassion.
Les débuts de la guerre franco-algérienne furent marqués
par la reprise d'anciennes pratiques barbares. On ne faisait
pas de prisonniers et les têtes coupées étaient regardées
comme des trophées de guerre. Qui avait commencé ce jeu
inhumain ? Je ne saurais le dire. Mais personne ne conteste
que, consacrant le caractère impitoyable de cette lutte, un
règlem ent de l'arm ée française, aboli seulem ent sous
Napoléon III, accordait une prime de 10 francs par paire d'o
reilles. Il va de soi que les fraudes n'étaient guère rares dans
ce trafic macabre : tel sergent, refusant toute récompense,
jetait fièrement aux pieds du duc d'Orléans une tête détachée
d'un cadavre. Mais les atrocités de ce jeu sanglant ont fait
l'objet d'un livre au titre suggestif0. Qu'il suffise de rappeler
que, d'après le général Azan1-1, un féodal saharien rallié aux
Français, Ben Gana, reçut en 1840 la somme de 50 000 francs
et la Légion d'honneur pour avoir envoyé 500 paires d'oreilles
arabes au général de Galbois.12
1) Cl. Hérisson, La chasse à l'homme.
2) Abd-el-Kader, p. 167.
- 106 -
LE MAGNANIME
L'Histoire retient, à l'honneur de l'Emir, que, dès la prise
du pouvoir, il s'éleva contre cette coutume barbare. Mais qui
aurait songé à en envisager l'abolition autrement que par un
accord des adversaires ? Il fallait la grandeur d'âme, le coura
ge et l'autorité d'Abd-el-Kader pour concevoir et imposer aux
siens une mesure unilatérale.
Cette décision révolutionnaire suscita, dans toute l'Algérie,
un mécontentement général. Elle heurtait le préjugé commun
et paraissait devoir placer les Algériens dans une position
d'infériorité vis-à-vis de leurs ennemis. Abd-el-Kader dut
réunir en conseil les khalifas et les principaux dirigeants.
Dans une harangue enflammée, il leur expliqua le sens et la
portée de sa décision. Puis il fît publier dans l'Algérie entière
le décret suivant :
«Tout Arabe qui amènera vivant un soldat français recevra
pour récompense la somme de huit douros...
«Tout Arabe qui aura un Français en sa possession sera
tenu de le bien traiter et de le conduire le plus promptement
possible, soit devant le khalifa, soit devant l'Emir lui-même.
«Dans le cas où le prisonnier aurait à se plaindre de mauvais
traitements, l'Arabe n'aura droit à aucune récompense.»'0
Rien de plus caractéristique, à cet égard, que la réponse
qu'il fit à l'un de ses soldats, qui l'interrogeait sur la significa
tion de ce décret :
- Quelle récompense pour un prisonnier vivant ? lui
demanda le soldat.
- Huit douros.
- Et pour une tête coupée ? ajouta le soldat.
- Vingt-cinq coups de bâton sur la plante des pieds, repar
tit Abd-el-Kader.
1) C o m te de C icry, p. 191.
- 107 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
L'Emir n'exagérait nullement lorsqu'il écrivait au roi
Louis-Philippe :
«...Nous n'avions établi aucune différence entre les prison
niers et nos troupes, en ce qui concerne la nourriture et le
couchage ; bien plus, ils avaient le privilège d'avoir de la vian
de, du café et autres choses de faveur...»
Il aurait pu ajouter qu'il leur faisait même distribuer un
peu d'argent, à l'insu de ses soldats soumis à un régime plus
dur.
L'Emir avait su communiquer sa générosité à son entoura
ge et à ses collaborateurs. Rien de plus probant, à cet égard,
que le témoignage des prisonniers eux-mêmes.
Les prisonniers arrivaient dans les camps de l'Emir, la tête
bourrée de légendes sur la cruauté algérienne. Quelle surpri
se d'être accueillis avec douceur et beaucoup d'égards !
Certains avaient du mal à revenir de leur étonnement : ils se
demandaient s'ils ne rêvaient pas. Blessé dans un combat, le
capitaine Morisot nous confie ses premières impressions de
captivité :
«Quelques heures après, je me réveillai au camp de Sidi-
Embarek-ben-Allal. J'avais peine à me rendre compte de ce
qui m'était arrivé, j'avais encore mes épaulettes, ma croix
d'honneur, on ne m'avait rien pris, j'étais à l'abri d'une tente,
sur une espèce de matelas, entre deux burnous disposés en
guise de draps, un tapis à côté de moi, avec une gargoulette
pleine d'eau, des citrons et du sucre.
«Je demandai le khalifa ; il vint aussitôt et s'empressa de
me consoler de son mieux : «Ne craignez point, me dit-il avec
bonté, il ne vous sera fait ici aucun mal. Votre cheval n'est pas
mort non plus ; on en prendra soin et il vous sera rendu. Dès
que vous serez en état de vous tenir sur une mule, vous choi
sirez celle de toutes les nôtres dont l'allure vous paraîtra la
moins fatigante, et, à petites journées, nous vous achemine
-10 8 -
LE MAGNANIME
rons vers l'intérieur, suivant les ordres du Sultan ; vous y
serez moins mal qu'ici.»
«C'est ainsi que, à lentes journées, je m'acheminai vers le
lieu assigné pour ma résidence ; j'y reçus un accueil non
moins surprenant de la part d'un ennemi généreux et trop
peu connu.»
Bou Hamidi, l'un des meilleurs lieutenants de l'Emir, était
aimé de ses prisonniers qu'il traitait avec une douceur rare.
N'allait-il pas jusqu'à gracier les prisonniers coupables d'une
tentative d'évasion ? On eût dit que, pour lui, la nécessité de
punir s'effaçait devant sa compassion pour des hommes dont
il comprenait et excusait le désir de reprendre le chemin de la
liberté. Cela explique la reconnaissance que lui vouaient ses
anciens captifs. Certains se proposaient même, dans une pen
sée touchante, de lui envoyer une paire de pistolets lorsque le
gouvernement de Louis-Philippe eut la mesquinerie de s'y
opposer.
Il serait injuste d'oublier le rôle joué par la mère de l'Emir.
Femme d'un grand caractère, fervente patriote, elle souf
frait de voir son pays livré aux horreurs de la guerre. En
accueillant les prisonniers de Sidi-Brahim, elle leur tint un
langage très digne, où des paroles de réconfort tempéraient
ses reproches :
«Qu'êtes-vous venus faire dans notre pays ? Il reposait
calme et prospère, et vous y avez jeté les orages et la désola
tion de la guerre ! C'est la volonté de Dieu qui s'accomplit,
mais Dieu est Tout-Puissant et Ses desseins sont impénétra
bles... Peut-être vous rendra-t-Il, en un jour de pardon, à
votre pays et à vos familles.»
Et le capitaine Schmitz, qui rapporte ces traits, ajoute :
«Ses dernières paroles furent toutes de consolation et
d'espérance, elles produisirent sur les captifs une vive
impression. Ce langage, à la fois digne, austère et passionné,
-109
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
révélait la mère du chef aimé des musulmans. L'espoir entra
dans leur âme. Tout dans la mère d'Abd-el-Kader comman
dait le respect. Sa voix avait un accent sympathique qui rap
procha d'elle les cœurs déchirés par la douleur.»
Lalla Zohra avait, d'ailleurs, une autre mission dont elle s'ac
quittait avec bonheur : veiller sur les prisonnières. Chaque fois
qu'une nouvelle prisonnière arrivait, l'Emir s'en montrait sin
cèrement désolé. Il voyait dans les femmes d'innocentes victi
mes de la guerre. Lorsqu'un jour des cavaliers lui amenèrent
quatre captives, il ne put s'empêcher de dire avec dédain :
«II y a des lions qui font leur proie d'animaux faibles ; il en
est d'autres qui s'attaquent à des animaux redoutables.»
Lacroix et Manucci relèvent fort justement le tact et la déli
catesse de Lalla Zohra, la sollicitude constante dont elle
entourait ses prisonnières10 :
«Quant aux prisonnières, elles habitent une tente particu
lière tout auprès de la mère de l'Emir.
«Deux nègres esclaves veillent à l'entrée, et personne n'y
peut pénétrer sans son ordre.
«Sa bonté pour les prisonnières la fait regarder par elles
comme leur mère. C'est une chose vraiment admirable que
l'attention et la prévenance dont elle les entoure.
«Celles-ci, à leur tour, témoignent, autant qu'elles le peu
vent, leur reconnaissance pour tant de bienfaits, par ces petits
services qu'une femme seule peut rendre : la plupart mettent
à la disposition de leur bienfaitrice leur talent pour la coutu
re ; elle accepte presque toujours, mais ce n'est que pour dis
simuler un nouveau bienfait sous l'apparence d'un salaire.»
L'Emir ne se contentait pas de recommander aux siens
d'être toujours bienveillants envers les prisonniers. Il jo i
gnait l'exemple au précepte. On lui attribue nombre de ges-1
1) Relation d'un séjour au camp de l'Emir.
- 110 -
LE MAGNANIME
tes où sa bonté s'accompagne d'une noblesse chevaleresque,
où sa magnanimité est poussée jusqu'au sublime.
Au lendemain de l'échange de prisonniers, dont j'ai déjà
parlé, l'Emir eut une pensée qui témoignait de la grande déli
catesse de son cœur. Au lieu d'adresser à Mgr Dupuch de
somptueux présents, comme c'était la coutume, il lui envoya
un troupeau de chèvres maltaises accompagnées de leurs
petits.
«Je t’envoie, écrivait-il, un troupeau de chèvres avec leurs
petits qui tètent encore leurs mamelles pendantes ; avec elles,
tu pourras nourrir les petits enfants que tu as adoptés et qui
n'ont plus de mère. Daigne excuser ce présent, car il est bien
petit.»
Il s'agissait de petits Français, orphelins de guerre.
Son attitude si chevaleresque à l'égard du trompette
Escoffier a été souvent racontée par ses biographes. Escoffier
fut fait prisonnier sur le champ de bataille dans des condi
tions qui témoignaient de sa bravoure et de son esprit de
sacrifice. Voyant son capitaine blessé sur le point d'être pris,
il lui offre son propre cheval, risquant ainsi délibérément sa
liberté. Le gouvernement français, ayant appris sa conduite,
le fit chevalier de la Légion d'honneur. Mis au courant de cette
distinction, l'Emir tint à décorer lui-même le brave Escoffier,
devant ses troupes au garde-à-vous. Il serait peu charitable de
comparer cette attitude de l'Emir à celle du gouvernement de
Louis-Philippe, s'opposant à un geste de reconnaissance de la
part des anciens prisonniers d’Abd-el-Kader.
Un épisode peu connu nous montre l'Emir s'élevant plus
haut encore dans l'admiration des hommes.
Un jour, sur le champ de bataille, on recueillit un soldat
français, mortellement blessé. On le reconnut et l'on fit part
de la découverte à l'Emir, qui donna aussitôt l'ordre de le por
ter dans sa propre tente et de l'étendre sur sa propre couche.
-111 -
LE MAGNANIME
La Deïra traînait les prisonniers de guerre en territoire
marocain au milieu de difficultés inouïes : manque de vivres,
hostilité des populations locales, rumeurs alarmantes propa
gées par des agents français. Il avait, d'abord, été question de
libérer les prisonniers, en les conduisant aux avant-postes
français. Mais le bruit ayant couru que les Français se propo
saient de les enlever de vive force, on ne sait comment le chef
de la Deïra en vint à ordonner le massacre.
Dans cette déplorable affaire, la culpabilité du khalifa Ben
Thami étant admise, il serait contraire à l'équité de s'y tenir,
sans rechercher les responsabilités lointaines.
Le général Azan passe pudiquement sous silence les excès
commis par les troupes françaises depuis la reprise des hosti
lités en 1839. C'est qu'il ne s'agissait plus d'excès individuels,
mais d'actes de violence faisant partie d'un plan froidement
exécuté.
Pour briser la longue résistance algérienne, Bugeaud avait
repris à son compte la méthode terroriste de Marius luttant
contre Yugurtha : détruire, brûler et tuer sans ménagement.
La correspondance de Saint-Arnaud ne laisse aucun doute
à ce sujet. Le 18 janvier 1844, il écrivait :
«Je ne laisserai pas un seul arbre debout dans leurs ver
gers, ni une tête sur les épaules de ces misérables Arabes... Ce
sont les ordres que j'ai reçus du général Changarnier, et ils
seront ponctuellement exécutés. Je brûlerai tout, je les tuerai
tous.»
L'année 1845 fut marquée par la double enfumade des
grottes du Dahra. Dans la première, en juin 1845, près de
mille personnes, hommes, femmes et enfants, périrent
asphyxiées ou carbonisées. Seule une poignée d'individus
put s'échapper. A la fin de cette sinistre opération, une
vision dantesque s'offrait aux soldats français qui pénétrè
rent dans la grotte. Lorsque la nouvelle parvint à Alger,
- 113 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Durant plusieurs jours et jusqu'à son dernier soupir, le soldat
fut veillé et soigné avec une sollicitude particulière. Qui était
ce jeune Français ou qu'avait-il fait pour être l'objet de tant
d'égards ? Un homme obscur, mais qui, au cours de batailles
précédentes, avait blessé l'Emir trois fois. Abd-el-Kader s'ef
forçant d'arracher à la mort celui qui avait attenté à sa vie
trois fois, c'était là une scène digne d'émouvoir les cœurs les
plus endurcis. Mais voir, comme certains auteurs, dans ce
pardon des offenses, une attitude chrétienne, c'est ignorer ce
qu'il y a de généreux et de chevaleresque dans l'inspiration
islamique.
Aucun historien français ne songerait aujourd'hui à attri
buer à l'Emir la moindre responsabilité dans la malheureuse
affaire des prisonniers de Sidi-Brahim. On sait maintenant
que l'incident s'était produit en son absence et à son insu.
«Il est certain, écrit le général Azan, que, lui présent, le
massacre n'aurait pas eu lieu.»
Le massacre des prisonniers eut lieu en territoire maro
cain, alors que l'Emir se trouvait en Algérie. On était en 1846,
à un an de la reddition, dans une période critique. Lorsque
l'Emir apprit la nouvelle, «cela lui fit beaucoup de peine et le
plongea dans la douleur. Il blâma son khalifa de la Deïra,
Hadj Mustapha ben Thami.»
Quelques années plus tard, interrogé par le général Courby
de Cognord, il répondait :
«Le massacre eut lieu contre mes ordres et mes désirs.
J'étais loin alors.»
Et lorsqu'on lui demandait pourquoi il n'avait pas puni les
coupables, il répliquait :
«Je ne pouvais pas. Mes chefs étaient en révolte et ne m'o
béissaient plus. Mes soldats, ulcérés par les défaites, n'avaient
plus qu'une poignée d'orge pour vivre. Ne m'en demandez pas
plus : je ne désire accuser personne.»
- 112 -
LE MAGNANIME
La Deïra traînait les prisonniers de guerre en territoire
marocain au milieu de difficultés inouïes : manque de vivres,
hostilité des populations locales, rumeurs alarmantes propa
gées par des agents français. Il avait, d'abord, été question de
libérer les prisonniers, en les conduisant aux avant-postes
français. Mais le bruit ayant couru que les Français se propo
saient de les enlever de vive force, on ne sait comment le chef
de la Deïra en vint à ordonner le massacre.
Dans cette déplorable affaire, la culpabilité du khalifa Ben
Thami étant admise, il serait contraire à l'équité de s'y tenir,
sans rechercher les responsabilités lointaines.
Le général Azan passe pudiquement sous silence les excès
commis par les troupes françaises depuis la reprise des hosti
lités en 1839. C'est qu'il ne s'agissait plus d'excès individuels,
mais d'actes de violence faisant partie d'un plan froidement
exécuté.
Pour briser la longue résistance algérienne, Bugeaud avait
repris à son compte la méthode terroriste de Marius luttant
contre Yugurtha : détruire, brûler et tuer sans ménagement.
La correspondance de Saint-Arnaud ne laisse aucun doute
à ce sujet. Le 18 janvier 1844, il écrivait :
«Je ne laisserai pas un seul arbre debout dans leurs ver
gers, ni une tête sur les épaules de ces misérables Arabes... Ce
sont les ordres que j'ai reçus du général Changarnier, et ils
seront ponctuellement exécutés. Je brûlerai tout, je les tuerai
tous.»
L'année 1845 fut marquée par la double enfumade des
grottes du Dahra. Dans la première, en juin 1845, près de
mille personnes, hommes, femmes et enfants, périrent
asphyxiées ou carbonisées. Seule une poignée d'individus
put s'échapper. A la fin de cette sinistre opération, une
vision dantesque s'offrait aux soldats français qui pénétrè
rent dans la grotte. Lorsque la nouvelle parvint à Alger,
- 1 1 3 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Bugeaud s'efforça, en vain, d'imposer le silence à la presse
locale. Alors il soutint hardiment Pélissier qui, disait-il,
avait agi dans l'esprit des ordres reçus.
Mais le scandale rebondit en France, où des esprits géné
reux dénoncèrent avec vigueur ce massacre d'ennemis sans
défense.
A la Chambre des Pairs, le prince de la Moskowa et
Montalembert se firent les interprètes d'une réprobation
générale. Le m aréchal Soult, président du Conseil, fut
presque le seul à excuser la conduite de Pélissier, en des ter
mes d'ailleurs assez singuliers :
«Je déplore ce qui s'est passé. En Europe, un tel acte serait
horrible et détestable. En Afrique, c'est la guerre même.»
Cette absolution du chef apparut aux généraux d'Afrique
comme l'équivalent d'une carte blanche. Loin de renoncer à
leurs méthodes terroristes, ils les perfectionnèrent, agissant
en sorte qu'il ne subsistât aucune trace de leurs crimes.
Quelques mois après l'exploit de Pélissier, Saint-Arnaud
devait faire mieux dans le genre. Toujours dans le Dahra, il fît
enfumer et périr mille cinq cents Algériens. Il avait pris ses
précautions pour qu'aucune victime ne pût s'échapper et pour
que la scène n'eût aucun témoin gênant.
Dans son rapport confidentiel au maréchal Bugeaud, il disait :
«Personne n'entra dans la grotte, pas une âme, sinon moi.»
Il convient de rappeler aussi que la plupart des prisonniers
français, massacrés sur l'ordre de Ben Thami, faisaient partie,
avant leur capture, d'une colonne commandée par le colonel
de Montagnac. Celui-ci, célèbre par sa cruauté, préconisait, à
l'égard des Algériens, une politique fort simple : «dévaster le
pays, massacrer les habitants, ou, à défaut, les transporter
aux îles Marquises.»
Devant la tournure donnée aux hostilités par ses enne
mis, l'Em ir s'était rendu compte qu'il lui serait de plus en
-114-
LE MAGNANIME
plus difficile d'assurer convenablement la subsistance et la
protection des prisonniers. C'est pourquoi il écrivit plu
sieurs fois au roi Louis-Philippe pour proposer un échange
de prisonniers.
Mais, toujours aussi discourtois à son égard et dédaignant
ses offres, les dirigeants français ne répondirent pas à ses let
tres et allèrent même jusqu'à emprisonner ses messagers.
A son effort inlassable pour humaniser la guerre, ils répli
quaient par leur résolution de se maintenir dans la perspecti
ve d'une guerre totale.
On comprend l'irritation de l'Emir à voir certains Français
méconnaître cet ensemble de faits regrettables.
Lorsqu'en 1844 Léon Roches, au nom de Bugeaud, lui écri
vit dans des termes cauteleux, l'Emir ne put s'empêcher de
répondre sur un ton indigné :
«Tu m'engages encore à cesser une guerre qui, dis-tu, est
réprouvée par ma religion et par les lois de l'humanité.
«Ma religion, je sais ce qu'elle m'ordonne et ce qu'elle me
défend, ce n'est pas un chrétien qui enseignera à un musul
man le sens du Coran. Quant à l'humanité, tu ferais bien de
dire aux Français de suivre d'abord les conseils qu'ils me don
nent. Qui, je te le demande, transgresse le plus les lois de l'hu
manité, ceux dont les armées ont envahi le pays des Arabes
qui ne les avaient jamais offensés et apportent au milieu de
leurs foyers la ruine et la désolation, ou celui qui combat pour
repousser cette injuste agression et pour délivrer son pays du
joug des conquérants... ?»
On comprend aussi bien sa légère impatience devant
Courby de Cognard, lui reprochant de n'avoir pas puni les
coupables :
«Ne m'en demande pas plus : je ne désire accuser personne.»
S'il lui fallait se transform er en accusateur, où s'arrête
rait-il ? La faute de Ben Tham i ne l'em pêchait pas d'aper
- 1 1 5 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
cevoir clairem ent les responsabilités françaises, à l'origine
et dans le développem ent de cette regrettable affaire.
En ces heures critiques, où il savait sa cause déjà perdue,
que pouvait-il faire d'autre que blâmer et déplorer ? User de
rigueur contre ses derniers fidèles eût été à la fois inutile et
injuste. Il n'ignorait pas que le geste isolé de son lieutenant se
situait dans une atmosphère de guerre d'extermination vou
lue par ses ennemis.
Dur pour lui-même, indulgent envers autrui, il savait être,
pour les inévitables défaillances de la nature humaine, moins
un juge qu'une âme compatissante, soucieuse d'aider au
redressement et au salut de ses semblables.
Si ses contemporains essayèrent d'exploiter contre lui le
geste déplorable d'un de ses lieutenants, l'histoire ne retran
che rien à sa figure de héros sans tâche, magnanime, s'effor
çant d'imposer à la guerre les plus nobles inspirations de
l'esprit humain.
-116 -
Chapitre XIV
L’APOTHEOSE
Au lendemain de sa reddition, Abd-el-Kader se considérait
comme un homme mort : il avait terminé son rôle, fini sa vie.
Désormais simple particulier, il consacrait son temps à la
méditation, à la prière, à la charité et à ses obligations envers
sa famille et ses compagnons.
Comment prévoir que le Destin allait de nouveau frapper à
sa porte et le convier à écrire un nouveau chapitre d'histoire,
prodigieuse et éblouissante conclusion d'une vie si riche en
actes et en traits de lumière ?
Damas 1860.
La question d'Orient continue d'être soigneusement entre
tenue comme une plaie. Les puissances européennes mènent
la danse du scalp autour de «l'homme malade». L'incapacité
du régime turc abandonne les populations du Levant aux
intrigues et aux agissements de l'étranger.
Entre la France et l'Angleterre, la compétition est vive.
L'une soutient les Druses, l'autre protège les Maronites.
Druses et Maronites dressés les uns contre les autres, c'est
l'espoir des troubles sanglants justifiant une intervention
armée. En fait, les ambitions anglo-françaises devront atten
dre pour se réaliser la fin de la Première Guerre mondiale et
la défaite turque.
A Damas, où il vit depuis quelques années, Abd-el-Kader
est l'idole de la colonie algérienne et de toute la population
-117 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
arabe. Prenant ombrage de sa haute autorité morale et de sa
renommée à travers le monde arabe, les dirigeants turcs
affectent de l'ignorer. Cédant au vœu et aux sollicitations du
peuple damasquin, Abd-el-Kader professe à la Grande
Mosquée. Il donne un enseignement original et brillant.
D'une inspiration neuve et audacieuse, il n'hésite pas, com
mentant le Coran, à citer Platon et Aristote.
Selon la version occidentale, les massacres de chrétiens
vont avoir lieu sur l'ordre du gouverneur turc de Damas, le
pacha Ahmed. Quelles manœuvres obscures vont précéder les
troubles ? L'histoire occidentale, pour des raisons que l'on
soupçonne, est muette sur ce chapitre.
En mai 1860, Abd-el-Kader est mis au courant du complot
qui se prépare. Des Druses notamment viennent le trouver à
la mosquée, l'informent, sollicitent son approbation et son
concours.
La sagacité politique d'Abd-el-Kader a vite fait d'apercevoir
et de démonter le ressort de la machination. Il s'efforce d'ex
pliquer à ses interlocuteurs l'absurdité d'un projet gros de
conséquences redoutables pour l'avenir du Proche-Orient. Il
ne leur laisse aucun doute sur son attitude : il les combattrait,
s'ils mettaient à exécution leur monstrueuse idée :
«Je ne saurais être avec vous, bien au contraire. Les chré
tiens sont soumis à l'autorité, ils paient l'impôt, ils doivent
être tolérés et protégés. Vous me trouverez contre vous si
vous venez à Damas. Je les protégerai. Ensuite, croyez bien
que vous n'aurez pas sitôt commis cette iniquité que les vais
seaux de l'Europe seront à Beyrouth. Voyez, moi qui suis
devant vous, j'avais des troupes, j'avais des canons, j'étais
organisé. Et me voici. A présent, réfléchissez !»(1)
(1) D'après la lettre de Gabeau à Marguerite d'Aire (23 janvier 1897).
- 118-
L'APOTHEOSE
En vain a-t-il parlé : les gens passionnés sont sourds aux
avertissements de la raison.
Abd-el-Kader intervient alors auprès du corps consulaire
pour faire pression sur le pacha Ahmed qui passe pour être
l'âme du complot. Le pacha rassure tout le monde et diffère
l'exécution de son plan. Abd-el-Kader n'ignore pas que, diffé
rée, la menace subsiste toujours. Il renouvelle en juin son
avertissement, mais il se heurte à l'incrédulité générale. Alors,
ne comptant plus sur les puissances établies, il retrouve son
âme de chef et met sur pied toute une organisation pour
empêcher le pogrom.
Va-t-il faire face seul à cette gigantesque tâche ? Non, car
le concours des Algériens, fixés en Syrie, lui est acquis. Tous
sont d'anciens combattants ou sympathisants de la résistance
nationale, ayant préféré l'exil à la domination française. Abd-
el-Kader procède à une véritable mobilisation : il convoque à
Damas ceux qui vivent dans les environs de la cité. Puis il
choisit, parmi ses anciens compagnons, des émissaires qui
vont, de café en café, de boutique en boutique, prêcher la
concorde et la paix. Il prend lui-même contact avec les imams
et le mufti, dans le but de les faire participer à cette œuvre d'a
paisement. Mais il se heurte à une réserve hostile, d'où la
jalousie personnelle n'est pas absente. Il est donc trop tard
pour arrêter le cours des événements.
Le 8 juillet 1860, de petits garçons tracent des croix sur les
pavés. Amusement spontané ou inspiré ? L'affaire se corse
lorsque des musulmans, souillant ces croix, obligent les chré
tiens à marcher dessus. Les auteurs de ces brimades sont
arrêtés sur l'ordre du pacha. Comment cet acte normal d'au
torité a-t-il pu apparaître comme un parti pris en faveur des
chrétiens et un défi aux musulmans ? L'énigme demeure
entière. Et le 9 juillet, des musulmans se répandent dans la
ville, au cri de «Mort aux chrétiens!»
-119 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Dans la cité assoupie par la canicule, les massacres ont
commencé. Abd-el-Kader se rend aussitôt chez le mufti pour
essayer d'obtenir son concours. Mais le mufti est invisible. Il
fait la sieste pendant que le sang coule. De nombreux chré
tiens pourchassés se réfugient dans les consulats européens,
qui vont devenir les objectifs des émeutiers.
Abd-el-Kader se rend compte qu'il n'aura pas assez de
monde pour défendre tous ces consulats, dont les possibilités
de résistance sont d'ailleurs limitées. Son plan est de rassem
bler le plus de chrétiens possible dans sa maison et celles de ses
compagnons. Parmi les premiers à accepter ce refuge se trou
vent les consuls américain, russe et grec. Mais le consul de
France hésite à abandonner sa demeure déjà entourée par les
émeutiers. Pour le décider, Abd-el-Kader lui tient, dit-on, ce
langage : «Maintenant, écoute et pèse bien mes paroles : moi
vivant, un seul de mes Maghrébins vivant, on ne touchera pas à
ta personne, car je suis responsable de toi vis-à-vis de celui qui
m'a fait libre. Le danger grandit, je dois donc agrandir tes
moyens de défense. Si tu persistes à demeurer ici, tu m'obliges
à diviser les forces dont je dispose ; si tu consens, au contraire,
à devenir mon hôte, je puis appliquer à secourir les chrétiens,
les soldats que j'emploierais à te protéger. Tu m'as dit toi-
même : «Là où est le drapeau de la France, là est la France.» Eh
bien ! emporte avec toi ton drapeau, plante-le sur ma demeure,
et que la demeure d'Abd-el-Kader devienne la France. »(1)
Rien ne peut nous assurer que les paroles d'Abd-el-Kader
ont été fidèlement rapportées.
Dans tous les cas, il est absurde de voir dans les dernières
lignes de ce passage l'affirmation du patriotisme français
d'Abd-el-Kader. Le sens en est clair et strict, dans la perspec
tive réaliste et pragmatique du contexte. Homme d'action,
1) M. d'Aire, p. 209.
- 120 -
L'APOTHEOSE
Abd-el-Kader a horreur du byzantinisme. Il a conscience des
périls et des exigences de l'heure. Il ne s'agit pas pour lui,
dans un moment aussi grave, d'affirmer des sentiments pro
français ou antifrançais, mais de sauver des vies humaines. Il
laisse le consul libre de se livrer aux opérations symboliques
d'un prestige pointilleux, mais il lui demande, en retour, de le
suivre, pour ne pas accroître les difficultés de sa tâche.
Escortés par des Algériens, le consul de France et les chré
tiens réfugiés chez lui gagnent aussitôt la maison d'Abd-el-
Kader.
Une foule hostile commence à se rassembler autour de la
maison. Abd-el-Kader ne s'en émeut pas. Il songe plutôt aux
nombreux chrétiens dont la vie est encore menacée. Laissant
sur place une garde suffisante, il se dirige avec trois cents bra
ves vers les quartiers touchés par l'émeute. Bientôt, sa voix
grave retentit dans les rues étroites : «Chrétiens, venez à moi !
Je suis Abd-el-Kader Ibn Mahieddin. Venez à moi ! Je vous
protégerai.»
Méfiants, les chrétiens hésitent, d'abord, à quitter leurs
cachettes. Mais ils surgissent, peu à peu, de partout. Du
consulat grec et du couvent des Cœurs de la Grâce, plus de
sept cents personnes se confient à Abd-el-Kader. Des volon
taires algériens les rassemblent par petits groupes et les
escortent jusqu'à la demeure de leur chef.
Dans la ville de Damas, la sensation est considérable, lors
qu'on apprend que la maison d'Abd-el-Kader est devenue le
refuge de plusieurs centaines de chrétiens. Pleins de rage, les
animateurs de l'émeute exploitent la nouvelle contre l'ancien
Emir qu'ils accusent de trahison contre l'islam.
Le lendemain matin, dès l'aube, une foule immense entou
re la demeure d'Abd-el-Kader. Elle pousse des cris hostiles,
profère des injures et demande qu'on lui livre les réfugiés
chrétiens.
121 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Levé depuis un moment pour faire les premières prières du
jour, Abd-el-Kader est déjà prêt à affronter l'orage. Seul, sans
armes, grave et impassible, il se dresse devant la foule mena
çante et l'apostrophe en ces termes :
«Mes frères, ce que vous faites est une folie. N'est-il pas
écrit dans le Coran : «Pas de contrainte en matière de reli
gion... Celui qui tue un homme n'ayant pas commis de meur
tre ni semé du désordre dans le pays sera tenu pour coupable
de meurtre ?»
- Nous n'avons pas besoin de ton avis, ô soldat du Djihad !
s'écrie, avec une lourde ironie, un provocateur perdu dans la
foule.
- Ô fous ! réplique Abd-el-Kader. Vous êtes comme des
bêtes qui ne comprennent rien en dehors de l'herbe et de
l'eau.
- Les chrétiens ! Nous voulons les chrétiens ! hurle la foule
en délire.»
Constatant l'échec de ses efforts de persuasion, Abd-el-
Kader se redresse dans une attitude de suprême défi :
«Les chrétiens ? Aussi longtemps qu'un seul de mes braves
soldats sera encore vivant, vous ne les aurez pas. Les chré
tiens sont mes hôtes. Assassins de femmes et d'enfants ! Fils
de l'iniquité ! Venez, essayez de les prendre, et vous verrez
comment les soldats d'Abd-el-Kader savent se battre !»
Se tournant ensuite vers ses hommes, il s'écrie :
«Je jure devant Dieu que nous allons combattre pour une
cause aussi sacrée que celle pour laquelle nous avons combattu
autrefois. Kara Mohammed, mon cheval et mes armes !»(1)
L'allure décidée du glorieux chef, l'allusion à son épopée
légendaire, l'enthousiasme de ses soldats, tout cela impres
sionne la foule qui se disperse rapidement. Il semble que,
1) D'après W. Blunt in The Desert Hawks.
- 122 -
L'APOTHEOSE
subitement dégrisée, la foule s'est enfuie, honteuse d'avoir,
dans un moment d'égarement, douté d'Abd-el-Kader.
Puis les Algériens reprennent, à travers la ville, la recherche
des chrétiens. Au troisième jour de l'émeute, plus de quatre
mille chrétiens s'entassent dans la maison d'Abd-el-Kader.
L'espace et la nourriture manquent de plus en plus, et la situa
tion menace de devenir tragique. Il envoie une délégation
auprès du pacha pour réclamer son aide. Le pacha accepte d'hé-
berger des chrétiens dans la citadelle à condition qu'une impor
tante garde d'Algériens se charge de les protéger éventuelle
ment contre la fureur des troupes turques. Mais les chrétiens
sont effrayés à l'idée de quitter la maison d'Abd-el Kader. Ils se
jettent à ses pieds, le supplient de les garder :
«Ô Abd-el-Kader ! Pour l'amour de Dieu, ne nous livre pas
aux Turcs ! Par ta mère, ton épouse et tes enfants ! Sauve-
nous des Turcs ! Tue-nous, tue-nous toi-même, qui nous as
donné refuge !»
Très ému, Abd-el-Kader ne peut revenir sur une décision
nécessaire.
Il rassure les chrétiens, et pour leur inspirer confiance, il
les fait accompagner par deux consuls.
Mais il reste encore beaucoup d'autres chrétiens à sauver.
Abd-el-Kader se rend compte des limites de son action et ses
braves soldats ne peuvent être partout. Alors il fait publier à tra
vers toute la ville l'avis suivant : quiconque lui amènera un chré
tien vivant est assuré de toucher une prime de cinquante piast
res. La mesure est d'une efficacité immédiate, et les réfugiés ne
cessent d'affluer auprès d'Abd-el-Kader, qui se montre trop heu
reux de vider sa bourse pour le salut de ses semblables. Et au
terme de ces tragiques journées, l'histoire dira que l'illustre
Algérien a sauvé plus de douze mille vies humaines.
Ainsi, après treize ans de silence, le modeste Abd-el-Kader
s'est signalé par un coup de tonnerre. Coup de tonnerre qui
-123 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
arrache au monde entier un cri d'admiration et de reconnais
sance. Souverains et chefs d'Etat rivalisent dans l'envoi de
cadeaux et de distinctions honorifiques. L'Angleterre et les
Etats-Unis lui adressent de riches présents. La Turquie, la
France, la Russie, la Prusse et la Grèce le décorent. Le sultan
de Turquie fait même placer son portrait à côté de ceux des
anciens osmanlis. Se hâtant de croire à la déliquescence
turque, des personnalités européennes lancent l'idée d'un
empire arabe, dont la couronne serait offerte à l'ancien Emir.
Mais l'hommage le plus sensible au cœur d'Abd-el-Kader,
c'est celui d'un exilé, d'un ancien combattant de la liberté, le
patriote caucasien Shamly. Celui-ci s'exprime en des termes
émouvants, notamment à la fin de sa lettre :
«...Quand j'ai appris que tu avais étendu les ailes de la
miséricorde et de la bonté pour en couvrir les chrétiens,
quand j'ai entendu dire que tu avais arrêté ceux qui violaient
les lois divines, je n'ai pas été étonné que tu aies remporté la
victoire dans l'arène des louanges ! J'ai été content de toi !
Puisse Dieu l'être aussi au jour suprême où ni argent ni
enfants ne te serviront de rien. Tu as fait revivre les paroles du
Prophète envoyé aux humains, par la miséricorde de Dieu, et
tu as mis le frein à ceux qui violent Ses décrets. Que Dieu nous
garde de celui qui franchit les limites qu'il a tracées !
«C'est pourquoi je t'exprime ma joie et mon contentement
dans cette lettre, bouquet de fleurs pris dans le jardin du pau
vre prisonnier chez les infidèles, par le décret du Dieu fort. -
SHAMLY l'exilé.»
La réponse d'Abd-el-Kader mérite d'être citée presque en
entier :
«Gloire à Dieu ! Louange et salut au Prophète Mohammed !
et à tous les prophètes !
«Le pauvre devant le riche, Abd-el-Kader ibn Mahieddin el
Hussein au frère en Dieu et cher uléma Shamly. Que Dieu
-124 -
L'APOTHEOSE
nous protège, lui et moi, au temps du repos et au temps du
départ ! Que la paix et la miséricorde divines nous soient don
nées !
«J'ai reçu ta lettre et tes aimables louanges. Ce que nous
avons fait pour les chrétiens a été un devoir religieux et un
devoir d'humanité. Notre foi est la perfection des bonnes qua
lités. Elle renferme tout ce qui doit être loué et tout ce qui doit
être fait. Toutes ces bonnes choses doivent être avec nous
comme un collier au cou. L'injustice est blâmée chez toutes
les nations, et sa demeure est souillée.
«Le poète a dit : «Quand vient le tour de la tentation,
l'homme perd tellement la tête qu'il trouve beau ce qui est
laid.»
«Nous venons de Dieu, et nous retournons à Dieu. Nous
vivons dans un temps où peu de fidèles font triompher chez
eux la justice. Alors les simples ont cru que la grossièreté, la
cruauté, l'injustice, l'intolérance étaient dans l'islamisme.
«Que le Dieu que nous invoquons nous accorde assez de
patience !...»
Comme les premiers musulmans, Abd-el-Kader ne se lais
se pas griser par la gloire. Plus les événements l'élèvent, plus
il cherche à s'humilier. Il ne s'attribue d'autre mérite que d'a
voir été l'instrument docile de la volonté divine. Fuyant le
monde, ses flatteries et ses vanités, il s'enferme pendant deux
mois dans la Grande Mosquée de Damas, afin de se purifier
par la prière et la méditation.
Trait touchant, il n'oubliera pas de demander, plus tard, au
sultan, la grâce de certains émeutiers, victimes de leur
manque de discernement.
Le Prix Nobel de la Paix récompense aujourd'hui des
efforts méritoires plutôt que des résultats tangibles. Que dire
de l'exploit d'une poignée d'hommes sauvant, sans recourir à
la violence, des milliers de vies humaines ?
-12 5 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Les vétérans de la résistance algérienne n'auraient pu sou
haiter une plus belle récompense : assurer avec éclat le
respect des croyances, face à l'égarement populaire, à la
carence des autorités et aux intrigues étrangères.
Ce n'est pas sans émotion qu'un Algérien lira et relira cette
page d'histoire. Ce n'est pas sans fierté qu'il évoquera les figu
res de l'illustre chef et de ses compagnons qui, au service de
l'humanité, affirmèrent la même fougue et la même foi que
jadis, lorsqu'ils défendaient la liberté de leur patrie.
-126 -
CONCLUSION
UN PRECURSEUR
Sans vouloir se livrer au petit jeu qui consiste à refaire
l'Histoire, il est intéressant de se demander ce qu'aurait
donné l'expérience Abd-el-Kader si la défaite ne l'avait pas
interrompue.
Nous avons déjà vu le professeur Emerit, contre l'évidence
des textes et des actes et sur la foi d'un témoignage douteux,
dénier à l'Emir tout génie réformateur. S'il lui concède les
qualités de grand patriote et d'éminent homme de guerre,
c'est pour le ramener, par ailleurs, à l'échelle d'un simple
marabout aux idées rétrogrades.
Voilà un jugement bien téméraire, encore que M. Emerit se
plaise à déclarer que «le travail de l'Histoire n'est pas de
juger»! Travailler à la libération de son pays est une tâche
assez noble et assez importante pour absorber toutes les res
sources et toute la pensée d'un homme. Comment lui repro
cher de s'y tenir, si l'on ne veut pas céder à un certain pen
chant pour le dénigrement ? Dans tous les cas, Abd-el-Kader
était trop intelligent pour ignorer que cet objectif fondamen
tal primait et conditionnait tous les autres.
Ce fut précisément son originalité d'avoir toujours cherché
à élargir sa perspective, à multiplier ses objectifs, à travailler
en même temps pour la paix et pour la guerre. Homme d'Etat
né, il joignait à un idéalisme fervent une conscience vive des
réalités.
-127 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Connaissant le potentiel humain, économique et industriel
des Français, il savait que la lutte serait longue et difficile. Il
était sans marine et pratiquement sans artillerie. Pouvait-il
espérer, dans un temps court, rejeter à la mer les envahis
seurs ? Sur ce point, il n'avait aucune illusion. Le rapport des
forces lui imposait donc un compromis provisoire.
Cette nécessité de composer avec l'adversaire s'inscrivait
dans un plan d'action aux lignes simples : repousser progressi
vement les Français vers les ports. Cela signifiait pour lui, au
gré des circonstances, se battre ou négocier. Face à un ennemi
trop puissant, il entendait ne pas négliger les ressources d'une
diplomatie habile. La convention Desmichels et le traité de la
Tafna devaient illustrer et justifier cette tactique. Il avait même
besoin d'une trêve pour consolider et organiser ses Etats, pour
tirer parti de la présence forcée des Français. Pendant les deux
années que dura la trêve (1837-1839), il fit des prodiges. Et le
comte de Civiy pouvait écrire sans exagération :
«Les ateliers, les magasins, les entrepôts, les fabriques, les
industries de la paix et de la guerre, les forteresses, les mar
chés, les villes surgissaient comme par enchantement sous sa
main et sous ses pas. Pendant qu'il bâtissait Tagdempt, Saïda,
Boghar, Sebdou, Thaza, il établissait des khalifas sur tous les
points de son vaste territoire, réglait l'administration, faisait
naître et prospérer le commerce et créait tout à la fois des
régiments et des lois.»(1)
Conscient de la supériorité technique des Français, il dési
rait s'instruire à leur école afin de moderniser son pays. Dans
une lettre à la reine Amélie, il déplorait l'état de guerre et
avouait combien il aurait mieux aimé, plutôt que des soldats,
voir en son pays des techniciens français capables de l'assis
ter dans son œuvre de rénovation nationale :
1) Op. cité, p. 115.
-128 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
bassin occidental de la Méditerranée, c'était l'Angleterre. On
se rappelle son opposition de principe à la conquête d'Alger.
Il faut aussi souligner le fait que son consul à Alger demeura
accrédité auprès du Dey jusqu'à la reddition d'Abd-el-Kader
en 1847. Mais les tentatives de l'Emir pour nouer avec elles
des relations diplomatiques se heurtèrent à une réserve
excessive, dictée en partie par la politique d'entente cordiale
chère à Louis-Philippe.
Si l'effort d'Abd-el-Kader pour créer une industrie nationa
le échoua, il n'en garde pas moins, au regard de l'Histoire,
toute sa grandeur. Il s'y rattache un épisode émouvant : la
création du premier haut-fourneau algérien.
Ayant dû quitter la France pour des raisons personnelles,
un membre du Barreau de Paris se rendit au Maroc, où il s'in
téressa vivement aux recherches minières. Il mit en exploita
tion deux mines de soufre. Content des résultats, le sultan
l'engagea à offrir ses services à l'Emir. Arrivé auprès d'Abd-el-
Kader, l'ancien avocat se fît musulman. On lui conseilla de
commencer ses exploitations minéralogiques dans les monts
du Zaccar, où il ne tarda pas à trouver du minerai en abon
dance. Il réussit, après plusieurs essais, à monter une usine
avec haut-fourneau. On avait fait venir d'Espagne une roue
hydraulique, et une chute d'eau servit de force motrice.
Abd-el-Kader était impatient de voir son haut-fourneau en
action. Il promit à l'avocat de lui payer au poids de l'or sa pre
mière barre de fer et d'honorer l'opération de sa présence. Au
jour fixé, Abd-el-Kader se rendit à la fonderie de Miliana,
escorté de nombreux chefs militaires et politiques. La scène
nous est racontée par Marguerite d'Aire(1).
«Un immense brasier, excité par les soufflets de forge,
brillait dans les fourneaux. La matière était en fusion.
1) Op. cité, pp. 104-105.
-130 -
UN PRECURSEUR
L'enclume et les marteaux étaient préparés. X... (l'avocat)
dirigeait ses ouvriers en les excitant du geste et de la voix.
«Les Arabes remplirent l'atelier. El-Hadj (Abd-el-Kader)
s'arrêta au premier rang.
«Lorsque la matière réduite en fusion se précipita dans le
moule, il se fit un grand silence parmi les assistants. Le
moment était solennel. Le renégat (X...) qui, jusqu'à cette
heure, avait montré une grande confiance, se mit à pâlir.
«Une affreuse anxiété le dévorait. Calme et serein, l'Emir
lui adressait des paroles d'encouragement. Les marabouts et
les aghas épiaient les incertitudes qui déchiraient le fondeur...
«La matière en fusion cessa bientôt de couler. Alors X... se
précipita sur le moule. D'un coup de marteau, il le brisa, un
cri de joie s'échappa de ses lèvres : la barre de fer est coulée.
«El Hadj l'embrasse devant les Arabes, le félicite de son
succès. Dès que le fer est refroidi, il le prend dans ses mains,
l'examine sur toutes ses faces et le fait admirer à ses parti
sans...»
Ce culte du progrès apparentait Abd-el-Kader aux pre
miers musulmans, dont l'enthousiasme, élevant les hommes
au-dessus d'eux-mêmes, avait su sauver et vivifier l'héritage
antique, dans le cadre d'une civilisation universelle. Mais une
objection peut venir à l'esprit du lecteur : cette tendance
réformatrice dans le domaine technique n'allait-elle pas de
pair avec un certain conservatisme dans le domaine culturel,
social et politique ?
On conçoit aisément que, dans cet ordre de choses, l'état de
guerre interdisait à l'Emir toute réforme sérieuse. Mais ce
qu'il ne cessa jamais d'affirmer à travers toutes les difficultés,
c'était sa volonté de maintenir un contact étroit avec son peu
ple et de le doter d'institutions démocratiques. Ce fut à une
assemblée élargie d'hommes représentatifs que l'Emir s'a
dressa en 1839 pour trancher un différend avec ses khalifas.
-13 1-
L'EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Ceux-ci étaient d'accord pour accepter une grave modifica
tion au traité de la Tafna, proposée par les Français et para
phée par Miloud Ben Arrach, contrairement aux instructions
d'Abd-el-Kader. L'assemblée se rangea d'ailleurs à l'avis du
chef suprême.
Mais il existe un texte qui traduit mieux que tout autre ce
que le général Azan appelle le testament politique d'Abd-el-
Kader. Il s'agit de la lettre écrite par l'ancien Emir au Suisse
Eynard, au lendemain des événements de Damas :
«Quant à ce que vous me dites, cher ami, de ce que les jour
naux ont appris de moi, je vous dirai que si peu de chose que
ce soit, je possède un grand zèle et une tolérance portée à un
très haut degré, ce qui fait que j'ai de la considération pour
tous les hommes de quelque croyance et de quelque religion
qu'ils soient. Je vais même jusqu'à protéger les animaux et je
ne cherche à faire de mal à qui que ce soit, mais je désire, au
contraire, leur faire du bien. Dieu a créé les hommes pour en
faire des serviteurs à lui et non aux autres, mais je vois mal
heureusement qu'à l'époque où nous sommes, ceux qui sont
chargés de les gouverner en font des esclaves à eux. Au lieu de
porter secours au pauvre et de protéger la veuve et l'orphelin,
ils s'emparent de leurs biens et ils s'en servent pour satisfaire
leurs caprices.»
Cette lettre révèle les trois aspects fondamentaux de la
pensée politique d'Abd-el-Kader : liberté de pensée et de
conscience, démocratie et justice sociale.
Elargissant l'orthodoxie musulmane, il formule un idéal de
tolérance positive à l'égard non seulement du monothéisme
judaïque ou chrétien, mais de toutes les croyances. Sans
aboutir nécessairement à la laïcité, il proclame l'égalité poli
tique de toutes les confessions. Peut-être a-t-il en vue un régi
me comparable à celui de certains pays protestants. Sa posi
tion exclut toute tendance théocratique. Tout en appréciant la
-132 -
UN PRECURSEUR
conscience des hommes de religion, il déplore leur incapacité
politique. Lettré et homme de gouvernement, il se rappelle
sans doute un hadith célèbre faisant un départ net entre les
affaires de la foi et les affaires de ce monde.
Nous avons déjà cité un texte montrant sa haine de l'op
pression politique. Cela revient chez lui comme un leitmotiv.
La décadence des Etats musulmans paraît liée, dans sa pen
sée, au despotisme de leurs souverains. Dans une lettre au
journal L'Aigle de Paris, après avoir énuméré les principales
qualités qu'il loue chez les chrétiens, il écrit :
«J'ajouterai, pour moi qu'à tous ces dons, ils enjoignent un
plus grand encore, c'est de savoir se soustraire, quand il le
faut, à l'injustice et à l'oppression de leurs rois.»
Ces paroles ne rappellent-elles pas tel article de la
Constitution révolutionnaire de 1793, justifiant la résistance
armée à l'oppression ? On conviendra que la pensée d'Abd-el-
Kader est d'une hardiesse remarquable et s'éloigne singuliè
rement de toute théocratie au pouvoir de droit divin.
Sa conception de la justice sociale s'appuie sur le dogme
islamique. En substituant la solidarité sociale à la charité
individuelle, ce dogme offre la base d’un socialisme authen
tique. Il est vrai qu'à cet égard, nombre de réformateurs
musulmans ont fait preuve d'une grande timidité lorsqu'il s'a
gissait de toucher aux fondements de la société. Seuls les
puritains, comme Abd-el-Kader, savent aller jusqu'au bout de
leur pensée, sans négliger, pour autant, la leçon des réalités.
L'Histoire retiendra qu'Abd-el-Kader fut un grand pion
nier le cette renaissance islamique qui, ébauchée au XIXe siè
cle, se poursuit encore. S'il avait pu continuer, dans la paix, sa
grandiose expérience, il aurait placé l'Algérie à l'avant-garde
des peuples musulmans.
«Si Dieu le veut, je ferai le bonheur des Arabes», disait-il à
Bugeaud, lors de l'entrevue de la Tafna. On lui rendra cette
-133-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
justice que nul n a mis autant de foi, de génie et de ténacité
que lui, à poursuivre cette fin au milieu d'incroyables difficul
tés. Scrupuleux à l'excès, il craignait toujours de n'avoir pas
fait tout son devoir :
«Je croyais n'avoir pas suffisamment acquitté ma dette
envers mon pays.»
N'est-il pas réconfortant qu'un tel homme, brisant les bar
rières de la haine, puisse réunir les siens et ses anciens enne
mis dans le culte commun des valeurs universelles ?
- 134 -
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
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-135-
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Le chevalier de la fo i, selon une fresque de l’époque, galvanisant ses troupes
à la veille d ’une bataille.
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Les armes qui ont appartenu à l’Emir. Deux livres précieux
parm i lesquels on croit deviner un Coran.
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
La réinhumation au carré des héros à El-Alia
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER D£ LA FOI
L ’E m ir Abd-el-Kader était constamment à la tête de ses troupes et aimait à se rendre
sur le terrain pour mieux dominer les opérations de guerre.
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE U FOI
I
I-»
0
1
Une peinture d ’époque qui nous fa it rappeler que les combats étaient sans merci, se terminant
presque toujours à l’arme blanche et au corps à corps.
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
La tente où vécut l’Emir. Tout y était simple. Pas de tapis riches ou de divans en velours et de
coussins de soie. Cette tente est actuellement exposée dans un musée des environs de Paris.
L’EMIR ABD-EL-KADER, CHEVALIER DE LA FOI
Des chaussures et cantines ayant appartenu à l’Emir.
Il règne ici une grande simplicité en rapport
avec l’esprit d’ascète d ’A bd-el-Kader.
- 14 2 -
Table des matières
A vant-propos........................................................................... 5
P réface....................................................................................... 9
Introduction............................................................................ i l
Chap. I - La formation d'Abd-el-Kader..........................17
Chap. Il - Un esprit m oderne........................................... 31
Chap. Ill - Une morale de la perfection........................... 35
Chap. IV - De la religion..................................................... 41
Chap. V - Science et religion ............................................ 47
Chap. VI - Le rayonnement de l'E m ir...............................51
Chap. VII - Le soufism e....................................................... 59
Chap. VIII - Le chevalier de la f o i........................................ 65
Chap. IX - Le puritain........................................................71
Chap. X - L'intrépide....................................................... 77
Chap. XI - L'inflexible....................................................... 79
Chap.XII - Le tolérant.......................................................99
Chap. XIII- Le m agnanim e................................................ 103
Chap. XIV - L'apothéose...................................................... 117
Conclusion - Un précurseur.................................................127
Im p r e s s io n A N E P fiouiba 20 07