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Le chapitre final de la saga Crossfire
En se révélant leurs plus noirs secrets, Eva et Gideon
ont brisé l’ultime barrière qui les empêchait d’être
ensemble.
Mais si le couple qu’ils forment désormais n’a cessé
de résister à ceux qui œuvraient en coulisses pour les
séparer, le bonheur auquel ils aspirent l’un et l’autre
se dérobe encore. Car, au cœur de la toile serrée que
constitue leur passé, des histoires improbables et mor-
tifères se sont tissées, qui pourraient mettre un terme
définitif à leur amour.
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SYLVIA DAY
Exalte-moi
La série Crossfire
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Agathe Nabet
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Du même auteur
aux Éditions J’ai lu
La série Crossfire
1 – Dévoile-moi
N° 11369
2 – Regarde-moi
N° 11370
3 – Enlace-moi
N° 11508
4 – Fascine-moi
N° 11509
La série Georgian
1 – Si vous le demandez
N° 10629
2 – Si vous aimez jouer
N° 11408
3 – Si vous m’embrassez
N° 11495
4 – Si vous me provoquez
N° 11539
Sept ans de désir
N° 11145
Les anges renégats
0.5 – Sombre baiser (Numérique)
1 – Une note de pourpre
N° 10888
2 – Désir sauvage
N° 10930
La marque des ténèbres
1 – L’ange ou le démon
N° 11308
2 – De la trêve au combat
N° 11480
Les Shadow Stalkers
1 – Absolument toi (Numérique)
2 – Pas sans toi (Numérique)
3 – Toi ou rien (Numérique)
4 – Juste pour toi (Numérique)
Rejoins-moi à Vegas (Numérique)
Anthologies
Incitations au plaisir
N° 11156
Avec ou sans uniforme…
N° 11186
Avec ou sans escort…
N° 11470
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SYLVIA DAY
Exalte-moi
La série Crossfire
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Agathe Nabet
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Retrouvez l’univers de la série Crossfire sur
[Link]/devoilemoi
et [Link], le blog officiel de la série
Titre original
ONE WITH YOU
Éditeur original
St. Martin’s Press, New York
© Sylvia Day, LLC, 2016
Pour la traduction française
© Éditions J’ai lu, 2016
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Celui-ci est dédié à Hilary Sares,
qui s’est trouvée prise avec moi dans le feu croisé
de la série Crossfire
de la première à la dernière ligne.
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New York. La ville qui ne dort jamais, qui n’a même
jamais sommeil. Mon appartement de l’Upper West
Side bénéficiait du niveau d’insonorisation qu’on attend
d’une propriété aussi coûteuse, mais les bruits de la
ville filtraient malgré tout – chuchotements des pneus
sur l’asphalte, crissements de protestation des freins et
concert incessant des Klaxons des taxis.
Alors que je sortais de ce café de Broadway, l’énergie
de la ville m’enveloppa d’un coup. Comment avais-je
pu vivre sans la cacophonie de Manhattan ?
Comment avais-je pu vivre sans lui ?
Gideon Cross.
J’encadrais son visage de mes mains et j’eus l’impres-
sion qu’il se lovait entre elles. Cet aveu de vulnérabi-
lité me transperça comme une lame. Voilà seulement
quelques heures, je pensais qu’il ne changerait jamais
et que partager sa vie m’imposait d’accepter beaucoup
trop de compromis. À présent, son courage me faisait
douter du mien.
Avais-je exigé davantage de lui que de moi-même ?
L’idée que j’aie pu l’inciter à évoluer pendant que je
m’entêtais à rester la même me fit honte.
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Il était là, devant moi, si grand et si fort. En jean et
T-shirt, une casquette de base-ball au ras des yeux, il
ne ressemblait en rien au magnat que le monde croyait
connaître, et cependant, cet irrésistible pouvoir d’at-
traction qui le caractérisait demeurait. Pour preuve, la
façon dont les gens lui jetaient un coup d’œil en passant
près de nous, puis se retournaient pour le regarder de
nouveau.
Qu’il porte une tenue décontractée ou un costume
trois-pièces, la puissance de son corps musclé était
indéniable. La façon dont il se tenait, l’autorité qui
émanait de lui l’empêchaient de se fondre dans le
décor.
Si New York absorbait toutes les énergies, Gideon
tenait la ville au bout d’une laisse dorée.
Et il m’appartenait. Il avait beau avoir mon alliance
au doigt, j’avais encore parfois du mal à le croire.
Il ne serait jamais un homme ordinaire. Il incarnait
la férocité teintée d’élégance, la perfection veinée de
défauts. Il était le point de fusion de mon univers,
de tout l’univers.
Il venait pourtant de prouver qu’il était capable de
s’incliner, de plier jusqu’au point de rupture afin d’être
avec moi. Ma détermination à prouver que je méritais
un tel effort avait fini par payer.
Autour de nous, les rideaux de fer des boutiques
commençaient à se lever. La circulation s’intensifiait,
voitures noires et taxis jaunes slalomant sur la chaussée
inégale. Les riverains prenaient possession des trottoirs
pour promener leur chien ou aller faire un jogging à
Central Park, grappillant ce qu’ils pouvaient sur la jour-
née de travail qui s’annonçait.
La Mercedes se gara le long du trottoir. L’imposante
silhouette de Raúl se découpait derrière le volant.
Angus rangea la Bentley derrière elle. Deux voitures,
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pour nous conduire en deux endroits différents. En
quoi ceci était-il un mariage ?
Le fait est que c’en était un, c’était notre mariage,
même si nous ne voulions ni l’un ni l’autre qu’il en
soit ainsi. J’avais dû établir une limite quand Gideon
avait voulu souffler mon patron à l’agence de pub pour
laquelle je travaillais.
Je comprenais que mon mari ait envie que je rejoigne
Cross Industries mais, qu’il tente de me forcer la main
en agissant dans mon dos, je ne pouvais le permettre,
surtout pas à un homme tel que lui. Soit nous étions
ensemble – et nous prenions les décisions ensemble –,
soit nous étions trop éloignés l’un de l’autre pour que
notre relation fonctionne.
Je levai les yeux pour contempler son beau visage.
J’y vis du remords et du soulagement. Et de l’amour.
Tellement d’amour.
Avec ses yeux de la couleur de la mer des Caraïbes
et son épaisse chevelure brune, il était à couper le
souffle. La main qui avait sculpté son visage avait
réussi à atteindre un tel degré de perfection que c’en
était fascinant. J’avais été captivée par son visage au
premier regard, et je le demeurais, au point que j’avais
parfois du mal à réfléchir rationnellement en sa pré-
sence. Gideon m’éblouissait, tout simplement.
C’était surtout l’homme, sa personnalité, son énergie
indomptable, sa force, son intelligence aiguë associée
à un cœur qui pouvait se révéler si tendre qui provo-
quaient cet éblouissement.
— Merci, dis-je.
Je lui effleurai le front du bout des doigts et ressentis un
picotement, comme chaque fois que je touchais sa peau.
— De m’avoir appelée. De m’avoir parlé de ton rêve.
D’être venu me rejoindre ici.
— Je te rejoindrais n’importe où.
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Il avait prononcé ces mots d’un ton fervent, comme
s’il s’agissait d’un serment.
Chacun a ses démons. Ceux de Gideon étaient
maintenus en cage par sa volonté de fer quand il était
réveillé. En revanche, dès qu’il s’endormait, ils reve-
naient le tourmenter sous la forme de violents cau-
chemars qu’il avait longtemps refusé de partager avec
moi. Nous avions tant en commun, mais les abus dont
nous avions été victimes constituaient un traumatisme
qui nous rapprochait et nous éloignait tout à la fois.
Ce qui m’incitait à me battre davantage pour Gideon
et ce que nous avions ensemble. Nos agresseurs nous
avaient déjà trop pris.
— Eva… Tu es la seule force sur terre capable de
m’éloigner de toi.
— Merci pour ça aussi, murmurai-je, le cœur serré
– notre récente séparation avait été violente pour l’un
comme pour l’autre. Je sais que ce n’était pas facile
pour toi de me laisser respirer, mais nous en avions
besoin. Et je sais que j’ai exercé une forte pression
sur toi…
— Trop forte.
Le mordant de sa réplique m’arracha un sourire.
Gideon n’était pas homme à se laisser refuser ce qu’il
désirait. S’il avait détesté être privé de moi, cette pri-
vation lui avait cependant permis d’avancer.
— Je sais, soufflai- je. Et tu m’as laissé faire par
amour.
— C’est plus que de l’amour.
Ses mains me saisirent les poignets avec cette auto-
rité qui ne manquait jamais de susciter en moi l’envie
de capituler.
J’acquiesçai. Je n’avais plus peur d’admettre que nous
avions besoin l’un de l’autre à un degré que certains
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auraient trouvé malsain. C’était notre identité, notre
bien commun. Un bien précieux.
— Nous irons ensemble chez le Dr Petersen.
Cela sonnait comme un ordre, mais son regard fouilla
le mien comme s’il s’agissait d’une question.
— Toujours aussi autoritaire, le taquinai-je.
Je voulais que nous nous quittions sur une note
joyeuse. Une note d’espoir. Quelques heures à peine
nous séparaient de notre rendez-vous hebdomadaire
avec le Dr Petersen, qui tombait à point nommé. Nous
venions de franchir un cap et son aide nous serait utile
pour réfléchir à la direction qu’il nous faudrait prendre
à partir de maintenant.
— Tu adores cela, répondit-il en me prenant par la
taille.
— C’est toi que j’adore.
— Eva.
Son souffle tremblant me caressa le cou. Manhattan
nous entourait sans parvenir à s’immiscer entre nous.
Quand nous étions ensemble, plus rien d’autre n’exis-
tait.
Un gémissement étouffé m’échappa. Gideon m’avait
tellement manqué que le sentir de nouveau contre
moi me tira un frisson de délices. J’inhalai son odeur
avec bonheur tout en caressant son dos musclé. J’étais
accro à cet homme – cœur, corps et âme –, il était ma
drogue, et les jours que je venais de traverser sans lui
m’avaient laissée tremblante et désorientée, incapable
de fonctionner normalement.
Son corps était tellement plus imposant que le mien
qu’il m’enveloppait toute. Je me sentais en sécurité
dans ses bras, aimée et protégée. Rien ne pouvait plus
m’atteindre ni me faire de mal. Je voulais que lui aussi
se sente en sécurité avec moi. Qu’il sache qu’il pouvait
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baisser la garde et respirer, parce que j’étais capable
de nous protéger tous les deux.
J’allais devoir me montrer plus forte, plus rusée,
plus effrayante. Nous avions des ennemis, et Gideon
les affrontait seul. Il était naturellement protecteur,
c’était un de ses traits de caractère que j’admirais pro-
fondément. J’allais toutefois devoir montrer au monde
que je pouvais être un adversaire aussi redoutable que
mon mari.
Plus important, c’était à Gideon que j’allais devoir
le prouver.
Je m’appuyai contre lui et absorbai sa chaleur. Son
amour.
— Je te retrouve à 5 heures, champion.
— Pas une minute de plus, ordonna-t‑il d’un ton
bourru.
Je ne pus m’empêcher de rire – j’aimais toutes ses
facettes, y compris les moins policées.
— Sinon quoi ?
Il s’écarta et me gratifia d’un regard qui me fit recro-
queviller les orteils.
— Sinon je viens te chercher.
L’heure matinale – à peine plus de 6 heures – aurait
dû m’inciter à pénétrer chez mon beau-père sur la
pointe des pieds. Mais j’avais l’esprit si occupé par tous
les changements que j’allais devoir opérer que j’entrai
d’un pas décidé.
J’avais tout juste le temps de prendre une douche,
pourtant je décidai de m’en passer. Cela faisait si long-
temps que Gideon ne m’avait pas touchée. Je ne voulais
pas effacer le souvenir de son contact. Cela me donne-
rait la force de faire ce qui devait être fait.
Le cliquetis d’un interrupteur brisa le silence.
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— Eva ?
Je sursautai, poussai un cri, me retournai vivement et
découvris ma mère assise sur l’un des canapés du salon.
— Tu m’as fait une de ces peurs ! lançai-je d’un ton
accusateur en portant la main à mon cœur.
Elle se leva, sa longue robe de satin ivoire tourbillon-
nant autour de ses jambes. J’étais son unique enfant, et
cependant nous donnions l’impression d’être des sœurs.
Monica Tramell Barker Mitchell Stanton était obsédée
par son physique. Elle avait réussi dans la vie grâce à
des mariages avantageux. Sa beauté juvénile constituait
son patrimoine le plus précieux.
— Oui, je sais que nous devons parler du mariage,
enchaînai-je. Mais je dois me préparer pour aller tra-
vailler et faire mes bagages pour rentrer à la maison
ce soir…
— Tu as une liaison ?
Sa question claqua comme un coup de fouet et me
choqua davantage que son embuscade.
— Quoi ? Non !
Ses épaules se détendirent.
— Dieu merci ! Veux-tu m’expliquer ce qui se passe ?
Cette dispute avec Gideon, c’était sérieux ?
Très sérieux. Pendant un moment, j’avais même cru
que ses décisions avaient mis un terme à notre histoire.
— C’est en train de s’arranger, maman. Un simple
incident de parcours.
— Un incident de parcours qui t’a poussée à l’éviter
pendant des jours ? Ce n’est pas ainsi qu’on règle ses
problèmes, Eva.
— C’est une longue histoire…
— Je ne suis pas pressée, déclara-t‑elle en croisant
les bras.
— Moi, si. Il se trouve que je travaille.
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Visiblement, ma réplique la blessa. Je me sentis aus-
sitôt coupable.
À une époque, j’avais souhaité ressembler à ma mère.
Je passais des heures à essayer ses vêtements, titubais
sur ses stilettos et me tartinais le visage avec ses pro-
duits de beauté et de maquillage. J’essayais d’imiter sa
voix haletante et ses manières sensuelles, persuadée
que ma mère était la plus belle et la plus parfaite des
femmes. Sa façon de se comporter avec les hommes, les
regards dont ils la couvaient, la rapidité avec laquelle
ils répondaient à ses besoins… oui, je rêvais d’être aussi
ensorcelante qu’elle.
J’avais fini par devenir son portrait craché, à l’excep-
tion de la couleur des yeux et du style de coiffure.
Notre ressemblance s’arrêtait cependant là. Du point
de vue de la personnalité, nous n’aurions pu être plus
différentes, et j’en tirais une certaine fierté. J’avais cessé
de lui demander conseil, sauf en matière de mode ou
de décoration.
Cela allait changer. Dès maintenant.
Au fil de ma relation avec Gideon, j’avais testé toutes
sortes de tactiques, mais je m’étais toujours abstenue
de me tourner vers la seule personne qui savait mieux
que quiconque ce que c’était que d’être mariée à un
homme puissant et influent.
— J’ai besoin d’un conseil, maman.
Mes paroles demeurèrent un instant suspendues
entre nous, puis ma mère écarquilla les yeux de surprise
et se laissa choir sur le canapé, les jambes coupées. Sa
réaction fut un choc car elle me disait à quel point je
l’avais exclue de ma vie.
Meurtrie, je m’assis en face d’elle. J’avais appris à
être prudente quand je partageais des informations avec
elle, gardant pour moi celles qui risquaient de déclen-
cher une discussion qui me rendrait folle.
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Cela n’avait pas toujours été ainsi. En me privant de
mon innocence, Nathan, le fils de mon ex-beau-père,
m’avait également privée de la relation tendre et com-
plice que j’avais avec ma mère. Après avoir découvert
que j’avais été abusée sexuellement, elle était devenue
protectrice à l’excès, au point de m’étouffer. Elle était
très sûre d’elle dans tous les domaines, sauf lorsqu’il
s’agissait de moi. Avec sa fille, elle se montrait anxieuse
et indiscrète, et son comportement frisait parfois l’hys-
térie. Au fil du temps, je m’étais bien trop souvent effor-
cée d’esquiver la vérité, de dissimuler des secrets à ceux
que j’aimais juste pour avoir la paix.
— Je ne sais pas comment être la femme dont Gideon
a besoin, avouai-je.
Elle se redressa aussitôt, l’air outré.
— C’est lui qui a une liaison ?
— Non ! Personne n’a de liaison, ajoutai-je avec un
rire contraint. Nous ne nous infligerions jamais cela.
Nous ne le pourrions pas. Arrête de t’inquiéter à ce
sujet.
Je ne pus m’empêcher de me demander si la récente
infidélité de ma mère avec mon père n’était pas la véri-
table source de ses inquiétudes. Cela lui pesait-il sur
la conscience ? S’interrogeait-elle sur son union avec
Stanton ? Je ne savais que penser de tout cela. Si j’ado-
rais mon père, j’étais convaincue que mon beau-père
était le mari idéal pour ma mère.
— Eva…
— Gideon et moi nous sommes mariés en secret il
y a quelques semaines.
Cet aveu me fit instantanément un bien fou.
Ma mère battit des cils. Une fois. Deux fois.
— Quoi ?
— Je ne l’ai pas encore dit à papa, continuai-je. Je
compte l’appeler aujourd’hui.
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Ses yeux s’embuèrent.
— Pourquoi ? Mon Dieu, Eva ! Comment avons-nous
pu nous éloigner à ce point ?
— Ne pleure pas, dis- je en me levant pour aller
m’asseoir près d’elle.
Je voulus lui prendre les mains, mais elle m’attira
dans ses bras. Respirant son parfum familier, j’éprouvai
ce sentiment de paix qu’on ne peut trouver qu’entre
les bras d’une mère. L’espace d’un instant, en tout cas.
— Ce n’était pas prévu, maman. On était en week-
end et Gideon me l’a proposé, il s’est occupé de tout…
C’était spontané. L’impulsion du moment.
Elle s’écarta de moi. Son visage était sillonné de
larmes et son regard, étincelant.
— Il t’a épousée sans contrat de mariage ?
Je ris, forcément. La première chose à laquelle elle
pensait concernait l’aspect financier. L’argent était
depuis si longtemps le moteur de sa vie.
— Il y a un contrat.
— Eva Lauren ! L’as-tu fait relire par un avocat ? Ou
cela a-t‑il été aussi spontané que le reste ?
— J’en ai lu chaque mot.
— Tu n’es pas juriste ! Eva, je t’ai quand même
appris à être un peu plus maligne que cela !
— Un enfant de six ans en aurait compris les termes,
répliquai-je, agacée. Tu n’as aucun souci à te faire.
Le vrai problème dans mon mariage, c’était que
Gideon et moi étions entourés de gens qui se mêlaient
de notre relation, si bien que nous n’avions plus le
temps d’aborder les questions qui étaient essentielles.
— Tu aurais dû demander à Richard de le lire. Je
ne comprends pas que tu ne l’aies pas fait. C’est irres-
ponsable. Je ne vois pas com…
— Je l’ai lu, Monica.
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Nous tournâmes la tête d’un même mouvement.
Stanton entra dans la pièce, sanglé dans un costume
bleu marine et cravaté de jaune, prêt à affronter sa
journée d’homme d’affaires. J’avais dans l’idée que
Gideon aurait cette allure au même âge : dynamique
et distingué, la quintessence du mâle alpha.
— Vraiment ? m’étonnai-je.
— Cross me l’avait fait parvenir, il y a quelques
semaines, répondit Stanton en s’approchant de ma
mère. Je n’aurais pu exiger de meilleures conditions,
assura-t‑il en lui prenant la main.
— Il y en a toujours de meilleures, Richard ! répliqua-
t‑elle sèchement.
— Il prévoit des cadeaux pour toutes les dates anni-
versaires, y compris celles des enfants, et n’impose
aucune contrainte à Eva en dehors du recours éven-
tuel à un conseiller conjugal. En cas de dissolution, le
partage des biens serait plus qu’équitable. J’ai été tenté
de demander à Cross s’il avait pris la peine de le faire
relire par ses avocats. J’imagine qu’ils n’étaient pas du
tout favorables à ce contrat.
Ma mère garda le silence le temps d’assimiler l’infor-
mation, puis se leva, frémissante d’indignation.
— Tu savais qu’ils allaient se marier ? Tu le savais
et tu ne m’as rien dit ?
— Je l’ignorais, bien sûr, dit-il d’un ton cajoleur
en l’attirant dans ses bras. J’ai pensé qu’il prenait les
devants. Tu sais bien que ces choses-là demandent sou-
vent des mois de négociations. Quoique, en l’occur-
rence, je n’ai strictement rien trouvé à redire.
Je me levai à mon tour. J’allais devoir me dépêcher
si je voulais être à l’heure au travail. Aujourd’hui plus
que n’importe quel jour, je ne tenais pas à arriver en
retard.
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— Où vas-tu ? s’enquit ma mère en s’écartant de
Stanton. Nous n’avons pas fini cette conversation. Tu
ne peux pas lâcher une telle bombe et te sauver !
Je me retournai et lui répondis en quittant la pièce
à reculons :
— Il faut vraiment que je me prépare. On peut déjeu-
ner ensemble, si tu veux ?
— Tu plaisantes, je sup…
— Corinne Giroux, l’interrompis-je.
Ma mère arrondit les yeux, puis les étrécit. Un simple
nom. Je n’eus pas à en dire davantage.
L’ex de Gideon était un problème qui ne requérait
aucune explication supplémentaire.
On découvre rarement Manhattan sans éprouver une
impression de déjà-vu. Ses gratte-ciel ont été immor-
talisés dans tant de films et de séries télévisées que
l’histoire d’amour qui unit New York à ses habitants
s’est répandue dans le monde entier.
Je ne faisais pas exception à la règle.
J’adorais l’élégance Art déco du Chrysler Building.
J’avais appris à situer l’endroit où je me trouvais par
rapport à la position de l’Empire State Building. La
hauteur vertigineuse de la Freedom Tower qui dominait
à présent le centre-ville me laissait toujours bouche bée.
Mais le Crossfire Building constituait une classe à part.
J’avais pensé cela avant même de tomber amoureuse
de l’homme dont la vision avait présidé à sa création.
Une fois que Raúl se fut garé le long du trottoir,
j’admirai l’écrin de verre bleu saphir dans lequel était
enchâssé le gigantesque obélisque. Je levai la tête et mon
regard glissa jusqu’à son sommet, cet espace baigné
de lumière qui abritait les locaux de Cross Industries.
Autour de moi, le trottoir grouillait d’hommes et de
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femmes d’affaires qui se rendaient au travail, une
sacoche dans une main, un gobelet de café dans l’autre.
Je sentis la présence de Gideon avant même de le
voir, mon corps entier vibrant de bonheur alors qu’il
sortait de la Bentley qui venait de se ranger derrière la
Mercedes. L’air autour de moi se chargea d’électricité,
de cette énergie crépitante qui annonçait l’orage.
J’étais l’une des rares personnes à savoir que c’était
l’âme tourmentée de Gideon jamais en repos qui ali-
mentait l’orage.
Je me tournai vers lui et souris. Ce n’était pas une
coïncidence que nous soyons arrivés en même temps. Je
le devinai avant même que son regard me le confirme.
Il portait un costume anthracite, une chemise blanche
et une cravate de serge gris-argent. Des mèches d’un
noir d’encre frôlaient son col et ses mâchoires avec une
désinvolture très sexy. Il me regardait toujours avec
cette férocité empreinte d’un désir charnel qui m’avait
littéralement brûlée lorsque nous nous étions rencon-
trés. À présent, il y avait de la tendresse dans ses yeux
et une franchise qui comptait davantage pour moi que
tout ce qu’il me donnerait jamais.
Je fis un pas vers lui comme il s’approchait.
— Bonjour, monsieur Noir Danger, le saluai-je.
Un sourire ironique se dessina sur ses lèvres, et son
regard amusé se réchauffa.
— Bonjour, madame Cross.
Je tendis la main et je me sentis bien dans ma peau
quand il s’en empara.
— Ce matin, j’ai annoncé à ma mère que nous étions
mariés.
Il arqua un sourcil surpris, puis son sourire se fit
victorieux.
— Bien.
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Je ris de sa possessivité éhontée et lui donnai une
petite tape sur l’épaule. Vif comme l’éclair, il m’attira
à lui et déposa un baiser au coin de mes lèvres qui
souriaient déjà.
Sa joie était contagieuse. Je la sentis pétiller en moi,
éclairer les zones qui avaient été si sombres ces der-
niers jours.
— J’appellerai mon père pendant ma pause du matin
pour le lui dire.
Il retrouva son sérieux.
— Pourquoi maintenant et pas avant ?
Il parlait bas, de façon à n’être entendu que de moi.
Les passants nous prêtaient à peine attention, j’hésitai
pourtant à lui répondre, me sentant trop exposée.
La vérité jaillit pourtant plus aisément que jamais.
J’avais caché tant de choses à ceux que j’aimais. De
petites choses et d’autres plus graves. Pour tenter de
maintenir le statu quo et tout en espérant un change-
ment.
— J’avais peur.
— Et maintenant, tu n’as plus peur, murmura-t‑il.
— Non.
— Tu me diras pourquoi ce soir.
J’acquiesçai.
Sa main se referma sur ma nuque, tendre et pos-
sessive. Son visage impassible ne révélait rien, mais
ses yeux – ces yeux d’un bleu si intense – brillaient
d’émotion.
— On va y arriver, mon ange.
L’amour s’insinua en moi et m’échauffa le sang
comme la première gorgée d’un bon vin.
— Aucun doute, murmurai-je.
22
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J’étais encore la seule à savoir que je comptais quit-
ter la prestigieuse agence de publicité d’ici très peu
de temps. Aussi franchir les portes de Waters, Field &
Leaman me fit-il un drôle d’effet. Megumi Kaba agita
la main depuis le comptoir d’accueil, puis tapota son
oreillette pour m’indiquer qu’elle était en ligne et ne
pouvait me parler. Je lui rendis son salut et gagnai mon
bureau d’un pas décidé. J’avais du pain sur la planche,
un nouveau départ à organiser.
Pourtant avant, il y avait plus important. Je laissai
tomber mon sac à main et ma sacoche dans le tiroir du
bas de mon bureau, m’assis devant mon écran et me
rendis sur le site de mon fleuriste préféré. Je savais ce
que je voulais. Deux douzaines de roses blanches dans
un grand vase de cristal rouge.
Blanc, symbole de pureté, d’amitié, d’amour éternel.
Blanc comme le drapeau de la reddition. En impo-
sant une séparation à Gideon, j’avais tracé une ligne
de front, et finalement j’avais gagné. Mais je ne voulais
pas être en guerre contre mon mari.
Contrairement à mon habitude, je n’essayai même
pas d’écrire un message astucieux pour accompagner
les fleurs. Je laissai mon cœur parler.
Tu es un miracle, monsieur Cross.
Je te chéris et t’aime tellement.
Mme Cross
Je validai ma commande, puis tentai d’imaginer
ce que Gideon penserait de mon cadeau. J’aurais
aimé être témoin de sa réaction quand il le recevrait.
Sourirait-il quand Scott, son secrétaire, les lui appor-
terait ? Interromprait-il sa réunion quelle qu’elle soit
pour lire mon message ? Ou attendrait-il d’être seul
pour en prendre connaissance ?
23
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Je souris tandis que j’envisageais ces différentes pos-
sibilités. J’adorais offrir des cadeaux à Gideon.
Et j’allais bientôt disposer de davantage de temps
pour les choisir.
— Tu démissionnes ?
Mark Garrity détacha les yeux de la lettre que je
venais de lui remettre et leva vers moi un regard incré-
dule. Mon estomac se noua.
— Oui. Je suis désolée de ne pouvoir te donner un
préavis plus long.
— Demain sera ton dernier jour ? ajouta- t‑il en
s’adossant à son fauteuil, ses yeux d’un brun chaud
reflétant un mélange de surprise et de déception.
Pourquoi, Eva ?
Je soupirai et calai les coudes sur mes genoux.
Pourtant, une fois de plus, je pris le parti de la fran-
chise.
— J’ai conscience que ce n’est pas du tout profession-
nel d’agir ainsi, mais je vais devoir revoir mes priorités
et je sais que je ne pourrai pas accorder ma pleine et
entière attention à mon travail, Mark. Je suis navrée.
Il soupira et passa la main dans ses boucles courtes.
— Ma foi… Que veux-tu que je te dise ?
— Que tu me pardonnes et que tu ne m’en veux
pas ? C’est beaucoup demander, je sais, ajoutai-je avec
un rire sans joie.
Il se força à sourire.
— Je déteste l’idée de te perdre, Eva. Je ne suis pas
certain de t’avoir dit à quel point ton aide m’était pré-
cieuse. Je travaille vraiment mieux avec toi.
— Merci, Mark. Je suis touchée.
Ses compliments ne me facilitaient pas la tâche,
même si je savais que c’était la meilleure et la seule
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décision possible. Mon regard dériva jusqu’à la fenêtre
qui se trouvait derrière lui. N’étant que chef de projet
junior, il avait un petit bureau et l’immeuble qui se
trouvait de l’autre côté de la rue lui bloquait la vue,
mais il symbolisait autant New York que l’immense
espace de travail de Gideon Cross, au dernier étage.
De bien des façons, cette division pyramidale reflétait
la manière dont j’avais tenté de définir ma relation avec
Gideon. Je savais qui il était. Je savais surtout ce qu’il
était : un homme qui incarnait à lui seul le niveau le
plus élevé. Cela me plaisait, et je ne voulais pas qu’il
change ; je souhaitais juste m’élever à son niveau par
mes propres moyens. Ce que je n’avais pas envisagé,
c’était qu’en refusant obstinément d’accepter que notre
mariage modifie ce projet, c’était moi qui le tirais vers
le bas.
Je ne pouvais plus espérer faire carrière dans mon
domaine grâce à mes seuls mérites. Aux yeux de cer-
tains, mes succès ne seraient jamais dus qu’à mon
mariage. Et j’allais devoir faire avec.
— Alors, quels sont tes projets ? s’enquit Mark.
— Franchement… cela reste encore à déterminer.
Tout ce dont je suis sûre, c’est que je ne peux pas rester.
Mon mariage ne survivrait pas à une telle pression.
Je l’avais déjà amené au bord du précipice en cher-
chant à créer une distance. À faire passer mes désirs
au premier plan.
Gideon Cross était comme un océan, vaste et pro-
fond, et j’avais redouté de me noyer en lui au premier
regard. Je ne pouvais plus me permettre d’avoir peur.
Pas après avoir réalisé que ce qui m’effrayait le plus,
c’était de le perdre.
En m’efforçant de rester neutre, je m’étais retrouvée
ballottée en tous sens. Tout cela parce que je n’avais
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pas pris le temps de comprendre que, si je voulais le
pouvoir, il me suffisait de le prendre.
— À cause du budget LanCorp ? hasarda Mark.
— En partie.
Je lissai ma jupe et chassai de mes pensées le vague
ressentiment que je ressentais encore vis- à-
vis de
Gideon pour avoir cherché à débaucher Mark. LanCorp
avait été le catalyseur de l’affaire. Ils avaient approché
Waters, Field & Leaman en réclamant nommément
Mark – et donc moi –, manœuvre que Gideon avait
vue d’un très mauvais œil. L’escroquerie dont Geoffrey
Cross s’était rendu coupable avait porté un coup fatal à
la fortune de la famille Landon. Depuis, Ryan Landon
et Gideon avaient reconquis chacun de son côté ce que
leurs pères avaient perdu, toutefois Landon avait tou-
jours soif de revanche.
— Essentiellement pour raisons personnelles,
ajoutai-je.
Mark se redressa, posa les coudes sur son bureau et
se pencha vers moi.
— Ce ne sont pas mes affaires et je ne te poserai
pas de questions, sache juste que Steven, Shawna et
moi sommes là pour toi si tu as besoin. Tu comptes
beaucoup pour nous.
Sa gentillesse m’émut aux larmes. Son fiancé, Steven
Ellison, et la sœur de celui- ci, Shawna, m’étaient
devenus très chers depuis que j’étais à New York. Ils
faisaient partie du petit réseau d’amis que je m’étais
construit en même temps que ma nouvelle vie. Quoi
qu’il advienne, je ne voulais pas les perdre.
— Je sais, répondis-je en souriant malgré ma peine.
Si j’ai besoin de vous, j’appellerai, promis. Tout va bien
se passer. Pour nous tous.
Mark se détendit et me rendit mon sourire.
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— Steven va flipper. Je devrais peut-être t’obliger à
le lui annoncer toi-même.
Le simple fait de penser à son fiancé, un costaud
toujours jovial, chassa ma tristesse. Steven me passe-
rait certainement un savon quand il apprendrait que
je lâchais Mark. Cependant il le ferait avec humour.
— Tu ne vas quand même pas me faire ça ! répliquai-
je sur le ton de la plaisanterie. C’était déjà suffisamment
dur de te l’annoncer à toi.
— Je ne suis pas contre une certaine dureté.
Je ris. Mark et mon job allaient sacrément me man-
quer.
Quand vint l’heure de ma première pause, je me
dis qu’il était encore très tôt en Californie et choisis
d’envoyer un texto à mon père plutôt que de l’appeler.
Préviens-moi quand tu es levé, OK ? J’ai un truc à te
dire. Et comme je savais que le fait d’être à la fois flic
et père faisait de Victor Reyes un homme prompt à
s’inquiéter, j’ajoutai en guise de post-scriptum : Rien
de grave, juste des nouvelles.
J’avais à peine posé mon portable pour me préparer
un café qu’il se mit à sonner. Le beau visage de mon
père illumina l’écran.
La panique me saisit et ma main tremblait quand je
m’emparai du téléphone. J’aimais mes deux parents,
mais j’avais toujours pensé que mon père ressentait les
choses plus profondément que ma mère, qui n’hésitait
pas à me conseiller sur la façon d’atténuer mes défauts
quand mon père ne semblait pas penser que j’en avais.
L’idée de le décevoir, de le blesser, me terrorisait sou-
dain.
— Salut, papa. Comment vas-tu ?
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— C’est à moi de te poser cette question, ma chérie.
Moi, je vais comme d’habitude. Et toi ? Que se passe-
t‑il ?
Je m’approchai de la table la plus proche et m’assis.
— Rien de grave, je te l’ai dit. Je ne t’ai pas réveillé,
j’espère ?
— C’est mon job de m’inquiéter, répliqua-t‑il, amusé.
Je m’apprêtais à aller courir un peu avant de partir
au boulot, donc, non, tu ne m’as pas réveillé. Quelle
nouvelle as-tu à m’annoncer ?
— Heu… commençai-je avant d’avaler ma salive.
Mince, c’est plus difficile que je ne le pensais. J’ai dit
à Gideon que j’appréhendais de prévenir maman, mais
que toi tu prendrais ça bien, et voilà que j’essaie de…
— Eva !
Je pris une profonde inspiration.
— Gideon et moi nous sommes mariés en secret.
Un silence irréel suivit.
— Papa ?
— Quand ? s’enquit-il, et sa voix enrouée me fit mal.
— Il y a quelques semaines.
— Avant que tu viennes me voir ?
Je me raclai la gorge.
— Oui.
Nouveau silence.
Mon Dieu, c’était si brutal ! Cela faisait seulement
quelques semaines que je lui avais avoué avoir été abu-
sée sexuellement par Nathan et cela l’avait brisé. Et
maintenant cela…
— Papa, tu me fais peur. On était sur une île et c’était
si merveilleux. La résidence où on était organise tout
le temps des mariages, les formalités sont simplifiées…
comme à Las Vegas. Il y a un officiant à plein temps
et un employé qui délivre les certificats. C’était l’instant
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rêvé, en somme. L’occasion idéale. Papa, ajoutai-je, ma
voix se brisant soudain, dis quelque chose, s’il te plaît.
— Je… je ne sais pas quoi dire.
Une larme brûlante roula sur ma joue. Ma mère
avait préféré l’argent à l’amour, et Gideon incarnait
à la perfection le genre d’hommes qu’elle avait pré-
férés à mon père. Je savais que mon père n’avait pas
réussi à surmonter ce trait de caractère de ma mère.
Maintenant, c’était un véritable obstacle qui se dressait
entre nous.
— Nous avons toujours l’intention de faire un
mariage avec nos amis et nos familles…
— C’était ce à quoi je m’attendais, Eva, explosa-t‑il.
Bon sang, c’est comme si Cross venait de me voler
quelque chose ! Je suis censé te remettre à lui, j’étais en
train de m’y préparer et, pendant ce temps-là, il t’enlève
et te prend ? Tu étais chez moi et tu ne m’as rien dit ?
Ça fait mal, Eva. Ça fait vraiment mal.
Je fus incapable de retenir mes larmes. Elles jaillirent
en un flot brûlant qui m’aveugla et me noua la gorge.
Je sursautai quand Will Granger ouvrit la porte.
— Elle doit être là, dit mon collègue. Eh bien, oui,
la voi…
Il s’interrompit en voyant mon visage et son regard
s’assombrit derrière ses lunettes rectangulaires.
Un bras l’écarta.
Gideon. Il s’encadra sur le seuil, son regard se riva
sur moi et devint glacial. Il m’apparut alors tel un ange
vengeur, aussi compétent que dangereux dans son élé-
gant costume, ses traits durcis semblables à un masque.
Je m’efforçai de comprendre la raison de sa présence.
Avant que j’y sois parvenue, il m’avait rejointe et jeta
un coup d’œil à l’écran de mon téléphone avant de
l’approcher de son oreille.
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— Victor, dit-il d’un ton d’avertissement, apparem-
ment vous avez bouleversé Eva, c’est donc à moi que
vous allez parler.
Will battit en retraite et referma la porte derrière lui.
La voix de Gideon était cassante, mais ses doigts
m’effleurèrent la joue avec une infinie douceur. Son
regard était fixé sur moi, le bleu de ses yeux reflétant
une rage froide qui m’arracha presque un frisson.
Il était bel et bien furieux. Et mon père aussi. Je
l’entendais crier.
J’attrapai Gideon par le poignet et secouai la tête,
soudain affolée à l’idée que les deux hommes que j’ai-
mais le plus au monde se fâchent, voire se détestent.
— Ça va, murmurai-je. Je t’assure.
Il plissa les yeux et articula en silence : « Non, ça
ne va pas. »
Quand il s’adressa de nouveau à mon père, sa voix
était ferme et maîtrisée – ce qui la rendait d’autant
plus terrifiante.
— Je comprends que vous soyez en colère et blessé,
mais je ne veux pas que ma femme se mette dans tous
ses états à cause de ça… Non, n’ayant pas d’enfant, je
ne peux évidemment pas l’imaginer.
Je tendis l’oreille ; le fait que mon père ait baissé la
voix signifiait qu’il se calmait, espérai-je.
Gideon se raidit soudain et sa main s’écarta de mon
visage.
— Non, je ne serais pas content si ma sœur avait
fait la même chose. En l’occurrence, ce n’est pas d’elle
qu’il s’agit…
Je tressaillis. Mon père et Gideon avaient en com-
mun d’être incroyablement protecteurs avec ceux qu’ils
aimaient.
— Je suis disponible à tout instant, Victor. Je peux
même venir vous voir, si vous le désirez. En épousant
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votre fille, j’ai accepté la pleine et entière responsabilité
de son bonheur. Affronter les conséquences ne me pose
aucun problème.
Il écouta avec attention la réponse de mon père,
s’assit en face de moi, posa le téléphone sur la table
et alluma le haut-parleur.
— Eva ? fit la voix de mon père.
Je pris une profonde inspiration et étreignis la main
que Gideon me tendit.
— Je suis là, papa.
— Ma chérie, dit-il, ne te mets pas dans tous tes
états, d’accord ? C’est juste que… il va me falloir un peu
de temps pour encaisser. Je ne m’attendais pas à ça et…
il faut que ça fasse son chemin dans ma tête. Est-ce
qu’on peut se rappeler ce soir ? Après mon service ?
— Oui, bien sûr.
— Bien.
— Je t’aime, papa.
J’avais encore des larmes dans la voix. Gideon rap-
procha sa chaise de moi, ses cuisses enserrant les
miennes. Cette force que je puisais en lui ne laissait
de m’étonner, c’était un soulagement de pouvoir m’ap-
puyer sur lui. Le soutien que Cary m’apportait était
différent. Mon meilleur ami faisait office de boute-en-
train et de contrepoids. Il me secouait les puces quand
il le fallait. Gideon, lui, formait un rempart contre le
reste du monde.
Je devais désormais être assez forte pour admettre
que ce rempart m’était parfois nécessaire.
— Je t’aime aussi, ma puce, répondit mon père avec
un accent douloureux qui me brisa le cœur. Je te rap-
pelle plus tard.
— D’accord. Je…
Que dire d’autre ? Je ne voyais pas comment arranger
les choses.
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— À plus tard.
Gideon coupa l’appel et s’empara de mes mains trem-
blantes. Son regard glacial fondit sous la chaleur de
sa tendresse.
— Tu n’as aucune honte à avoir, Eva. C’est clair ?
— Je n’ai pas honte.
Il prit mon visage entre ses mains et essuya mes
larmes.
— Je ne supporte pas de te voir pleurer, mon ange.
Je ravalai mon chagrin en me promettant de m’en
occuper plus tard.
— Que fais-tu là ? Comment savais-tu… ?
— J’étais venu te remercier pour les fleurs, murmura-
t‑il.
Je réussis à sourire.
— Ah ! Elles t’ont plu ? Je voulais que tu penses à
moi.
— J’y pense tout le temps. Chaque minute.
Il m’attrapa aux hanches.
— Tu aurais pu te contenter de m’envoyer un mes-
sage, observai-je.
Le petit sourire qui naquit sur ses lèvres me fit battre
le cœur.
— C’est vrai, mais ça m’aurait privé de cela, dit-il en
m’attirant sur ses genoux pour m’embrasser à perdre
haleine.
On se retrouve toujours à la maison, ce soir ? me
textota Cary à midi alors que j’attendais l’ascenseur.
Ma mère était déjà en bas et je tâchais de remettre
de l’ordre dans mes pensées. Nous avions beaucoup
à faire.
J’espérais qu’elle pourrait m’aider à m’en sortir.
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C’est l’idée, répondis-je à mon bien-aimé (et parfois
casse-bonbons) colocataire en pénétrant dans l’ascen-
seur. Mais j’ai un RV après le boulot et je dois dîner avec
Gideon. Risque d’être tard.
Dîner ? Va falloir que tu me briefes.
Je souris. Promis.
Trey a appelé.
J’exhalai abruptement, comme si j’avais retenu mon
souffle. Ce qui était sans doute le cas.
Je ne pouvais pas reprocher au petit ami intermittent
de Cary d’avoir pris ses distances en apprenant que la
copine occasionnelle de Cary était enceinte. Trey avait
déjà eu du mal à encaisser l’annonce de la bisexualité
de Cary, et ce bébé signifiait qu’il y aurait toujours un
tiers dans leur relation.
Certes, Cary aurait dû être honnête avec Trey plu-
tôt que de se ménager des portes de sortie, cela dit
je comprenais la peur à l’origine de ses actes. Je ne
connaissais que trop les pensées qui vous traversent
l’esprit quand vous avez survécu à ce que Cary et moi
avions enduré et que vous vous retrouvez soudain face
à une personne merveilleuse qui vous aime vraiment.
Quand c’est trop beau pour être vrai, comment cela
peut-il être réel ?
Je compatissais aussi avec Trey et, s’il décidait de
rompre avec Cary, je respecterais sa décision tout en
trouvant que c’est dommage – Trey était ce qui était
arrivé de mieux à Cary depuis longtemps.
Qu’est-ce qu’il a dit ?
Je te raconterai.
Cary ! C’est cruel.
J’eus le temps de traverser le hall d’accueil avant
qu’il me réponde.
Ouais, j’en sais quelque chose.
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Mon cœur se serra, car il était difficile d’interpréter
ce message comme l’annonce d’une bonne nouvelle. Je
m’éloignai des portiques de sécurité que je venais de
franchir avant de taper ma réponse.
Je t’aime follement, Cary Taylor.
Moi aussi, baby girl.
— Eva !
Ma mère venait vers moi. Juchée sur de fines san-
dales à talons, elle attirait tous les regards. De petite
taille, Monica Stanton aurait dû disparaître dans cet
océan d’employés en costumes, mais elle était trop
exceptionnelle pour passer inaperçue.
Charisme. Sensualité. Fragilité. Ce cocktail explosif
qui avait fait de Marilyn Monroe une star, ma mère l’il-
lustrait à la perfection. Dans sa combinaison-pantalon
sans manches bleu marine, elle semblait à la fois plus
jeune qu’elle ne l’était et plus sûre d’elle, tandis que
les panthères Cartier qui étincelaient à son cou et à
ses poignets se chargeaient de faire savoir au monde
qu’elle était un produit de luxe.
Elle fondit sur moi et m’enveloppa d’une étreinte qui
me prit de court.
— Maman !
Elle s’écarta pour me scruter.
— Tu vas bien ?
— Oui. Pourquoi ?
— Ton père a appelé.
— Ah ! soufflai-je en la couvant d’un regard méfiant.
Il n’a pas très bien pris la nouvelle.
— En effet, confirma-t‑elle en glissant son bras sous
le mien pour m’entraîner vers la sortie. Ne te fais pas
de souci, il s’en remettra. Disons qu’il n’était pas tout
à fait prêt à te laisser partir.
— Parce que je te ressemble.
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Pour mon père, ma mère était celle qui l’avait quitté.
Il l’aimait toujours alors qu’ils étaient séparés depuis
plus de vingt ans.
— C’est absurde, Eva. Il y a peut-être une ressem-
blance, cependant tu es bien plus intéressante que moi.
Je ne pus m’empêcher de rire.
— Gideon aussi me trouve intéressante.
— Évidemment, répondit-elle avec un sourire étince-
lant qui fit trébucher l’homme que nous croisions. C’est
un fin connaisseur en matière de femmes. Si ravissante
sois-tu, ce n’est pas ta seule beauté qui l’aurait incité
à t’épouser.
Je fis halte près de la porte à tambour pour la laisser
passer. Un flot de chaleur moite s’abattit sur moi quand
je la rejoignis sur le trottoir, et un voile de sueur me cou-
vrit instantanément la peau. Je doutais parfois de réussir
un jour à m’habituer à cette humidité, mais c’était l’un
des prix à payer pour vivre dans cette ville que j’aimais
tant. Le printemps avait été sublime et l’automne le serait
aussi. Le moment idéal pour renouveler mes vœux avec
l’homme à qui j’avais donné mon cœur et mon âme.
J’étais en train de remercier mentalement l’inventeur
de l’air conditionné quand j’aperçus Benjamin Clancy,
le chef de la sécurité de Stanton, qui patientait près
d’une voiture noire.
Il me salua d’un hochement de tête. Malgré son atti-
tude toujours très professionnelle, j’éprouvais pour lui
tant de gratitude que je dus me retenir de l’embrasser.
Gideon avait tué Nathan pour me protéger. Et Clancy
s’était assuré que Gideon n’aurait jamais à payer pour
cela.
— Bonjour, lui dis-je, mon sourire se reflétant dans
ses lunettes d’aviateur.
— Eva, c’est un plaisir de vous revoir.
— Un plaisir partagé, croyez-moi.
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S’il s’abstint de sourire ouvertement – ce n’était pas
son genre –, ce fut tout comme.
Ma mère se glissa sur la banquette arrière et je la
suivis. Avant même que Clancy se fût installé au volant,
elle pivota vers moi et s’empara de ma main.
— Ne t’inquiète pas au sujet de ton père. Il s’emporte
facilement, mais cela ne dure jamais longtemps. Tout
ce qu’il souhaite, c’est que tu sois heureuse.
— Je sais, dis-je en lui pressant les doigts. C’est tel-
lement important pour moi que papa et Gideon s’en-
tendent bien.
— Ils sont tous deux obstinés, ma chérie. Il y aura
forcément des heurts de temps à autre.
Elle n’avait pas tort. J’aurais adoré qu’ils soient com-
plices, comme ces hommes qui nouent une relation
autour d’une passion commune, à grand renfort de
tapes dans le dos. Hélas, j’allais devoir me contenter
de la réalité, quelle qu’elle soit.
— Tu as raison, concédai-je. Ce sont de grands gar-
çons. Ils se débrouilleront.
Du moins l’espérais-je.
— Bien sûr.
Je jetai un coup d’œil par la fenêtre en soupirant.
— Je crois avoir trouvé une solution pour neutraliser
Corinne Giroux.
Un silence, puis :
— Eva, tu dois chasser cette femme de ton esprit.
Le simple fait de penser à elle lui confère un pouvoir
qu’elle ne mérite pas.
— C’est parce que nous avons cherché à nous cacher
qu’elle est devenue un problème, répliquai-je. Le public
est friand d’informations dès qu’il s’agit de Gideon. Il
est beau, riche, sexy et brillant. Les gens veulent tout
savoir de lui, et il a tellement protégé sa vie privée qu’ils
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ne savent quasiment rien. Ce qui a permis à Corinne
d’écrire sa biographie sur leur histoire.
— Et que comptes-tu faire ? demanda ma mère d’un
air méfiant.
Je sortis une petite tablette de mon sac à main.
— Ce qu’il nous faut, c’est encore plus de ceci.
Je retournai l’écran pour lui montrer une photo de
Gideon et de moi prise quelques heures plus tôt, devant
le Crossfire. Sa façon de me tenir la nuque était à la fois
tendre et possessive, et le regard que je levais vers lui
reflétait l’amour qu’il m’inspirait. Savoir que le monde
entier serait témoin d’un instant aussi intime me répu-
gnait, j’allais toutefois devoir m’y faire.
— Gideon et moi devons cesser de nous cacher,
expliquai-je. Il faut qu’on nous voie. Nous sommes trop
secrets. Le public veut voir le playboy milliardaire qui
s’est finalement révélé être le prince charmant. Il veut
des contes de fées, maman, des histoires qui finissent
bien. Je dois donner aux gens ce qui les fait rêver
pour qu’en comparaison Corinne et son livre aient l’air
pathétiques.
Ma mère redressa les épaules.
— C’est une idée épouvantable.
— Pas du tout.
— C’est épouvantable, Eva ! Une vie privée chère-
ment acquise ne s’échange contre rien. Si tu nourris le
public, leur faim ira croissant. Pour l’amour du ciel, tu
ne veux quand même pas devenir une figure familière
de la presse à scandale !
— Tu caricatures.
— Pourquoi prendre un tel risque ? s’entêta-t‑elle, sa
voix grimpant dans les aigus. À cause de Corinne Giroux ?
Son livre sera oublié le lendemain de sa parution, alors
que tu ne pourras jamais te débarrasser de l’attention
que tu auras suscitée !
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— Je ne comprends pas ton raisonnement. Comment
veux-tu que je me marie avec Gideon Cross sans attirer
l’attention ? Je préfère prendre les devants et organiser
moi-même la mise en scène.
— Il y a une différence entre être une personnalité
en vue et faire la une de la presse de caniveau !
Je soupirai intérieurement.
— Je pense sincèrement que tu dramatises.
Elle secoua la tête.
— Ce n’est pas la bonne façon de gérer la situation,
crois-moi. En as-tu discuté avec Gideon ? Je l’imagine
mal être d’accord avec toi.
Je l’observai, sidérée par sa réaction. J’avais cru
qu’elle serait enthousiaste, elle qui ne jurait que par
les « beaux mariages » et ce qui allait avec.
C’est alors que je remarquai la peur qui lui crispait
la bouche et lui assombrissait le regard.
Je me giflai intérieurement pour ne pas avoir com-
pris plus tôt que nous n’avons plus à nous soucier de
Nathan.
— Maman !
— Non, acquiesça-t‑elle du bout des lèvres. Mais voir
tout ce que tu fais, tout ce que tu dis, disséqué à seule
fin de divertir le monde pourrait se révéler également
cauchemardesque.
— Je refuse de laisser à d’autres que moi le soin de
décider comment mon mariage et moi-même seront
perçus !
J’en avais assez d’être une victime. Je voulais être la
battante, celle qui passait à l’offensive.
— Eva, tu ne réal…
— Propose-moi une solution qui ne consiste pas à
rester les bras croisés en attendant que ça passe, ou
laisse tomber, maman, répliquai-je avant de tourner la
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tête. Je ne changerai pas d’avis tant que je ne disposerai
pas d’une autre stratégie.
Contrariée, elle soupira mais s’en tint là.
Cela me démangeait d’envoyer un texto à Gideon
pour soulager ma colère. Il m’avait dit un jour que
j’excellerais dans le domaine de la gestion de crise. Il
m’avait même proposé de m’embaucher à ce titre chez
Cross Industries.
Pourquoi ne pas commencer par quelque chose de
plus intime et de plus important ?
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— Encore des fleurs ? persifla Arash Madani en fran-
chissant la porte vitrée de mon bureau.
Mon conseiller juridique s’avança jusqu’à l’espace
détente où trônaient les roses blanches d’Eva. J’avais
demandé qu’on les pose sur la table basse qui se trou-
vait directement dans ma ligne de mire. Résultat, elles
avaient réussi à détourner mon attention des annonces
des places boursières qui défilaient sur le mur d’écrans
plats qui se trouvait derrière.
La carte qui accompagnait les fleurs reposait sur le
plateau en verre fumé de mon bureau. Je l’effleurai du
bout des doigts et la relus pour la centième fois.
Arash sortit une rose et la huma.
— Quel est le secret pour recevoir un bouquet de
ce genre ?
Je m’adossai à mon fauteuil et notai vaguement que
sa cravate émeraude était assortie aux carafes qui déco-
raient le bar. Jusqu’à son arrivée, ces carafes de cou-
leurs vives et le vase rouge d’Eva avaient été les seules
taches de couleur dans le vaste espace monochrome
qui abritait mon bureau.
— Trouver la femme de sa vie.
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Il remit la fleur dans le vase.
— Vas-y, Cross, appuie là où ça fait mal.
— Je préfère jubiler tranquillement. Tu as quelque
chose pour moi ?
Il s’approcha de mon bureau avec un sourire qui ne
disait que trop qu’il adorait son job – ce dont je n’avais
jamais douté. Côté instinct prédateur, nous étions pra-
tiquement à égalité.
— Le contrat Morgan se met gentiment en place,
annonça-t‑il en pinçant le pli de son pantalon pour
s’asseoir dans un des fauteuils qui me faisaient face.
On a réglé les points essentiels. Il reste encore quelques
clauses à finaliser, mais on devrait être prêts la semaine
prochaine.
— Parfait.
— Tu n’es guère causant. Que dirais-tu d’une petite
réunion, ce week-end ? ajouta-t‑il d’un ton faussement
désinvolte.
Je secouai la tête.
— Eva voudra peut-être sortir, auquel cas je m’appli-
querai à la faire changer d’avis.
Arash s’esclaffa.
— J’avoue que je m’attendais à ce que tu te cases
– on en passe tous par là un jour ou l’autre –, je pensais
cependant que j’aurais le temps de voir venir.
— Moi aussi.
Ce n’était pas tout à fait vrai. Jamais je n’avais pensé
partager ma vie avec qui que ce soit. Mon passé pro-
jetait une ombre sur ma vie, c’est pourquoi je n’avais
jamais éprouvé le besoin de partager mon histoire avant
de connaître Eva. Puisqu’on ne peut pas changer le
passé, à quoi bon le remâcher ?
Je me levai, m’approchai d’une des baies vitrées qui
encadraient mon bureau et promenai les yeux sur la
splendeur urbaine qui s’étendait à perte de vue.
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Avant de rencontrer Eva, je n’imaginais pas qu’il
puisse exister de par le monde une femme comme elle,
capable d’accepter et d’aimer chacune de mes facettes.
Je n’aurais pas même osé en rêver.
Comment avais-je pu la rencontrer ici, à Manhattan,
dans l’immeuble même que j’avais fait construire en
prenant un risque énorme et alors que tout le monde
me le déconseillait ? Trop cher, m’avait-on dit, et inu-
tile. Seulement, je voulais que le monde se souvienne
du nom Cross pour de bonnes raisons. Mon père l’avait
traîné dans la boue ; je l’avais élevé au sommet d’une
des plus grandes villes du monde.
— Tu n’avais jamais manifesté la moindre intention
de te ranger, reprit Arash. Si je me souviens bien, tu
as emballé deux filles quand on a fêté le Cinco de
Mayo et, à peine quelques semaines plus tard, tu me
demandais de rédiger ce contrat de mariage insensé.
Je contemplai la ville, prenant pour une fois le
temps d’apprécier le point de vue unique qu’offrait
la situation privilégiée de mon bureau au sommet du
Crossfire Building.
— M’as-tu jamais vu repousser la signature d’un
contrat ?
— Accroître son portefeuille d’actions, c’est une
chose, démarrer une nouvelle vie du jour au lende-
main, c’en est une tout autre, gloussa-t‑il. Alors, quels
sont tes projets ? Étrenner ta nouvelle maison sur la
plage ?
— Excellente idée.
J’avais prévu d’emmener ma femme dans les Outer
Banks. L’avoir rien qu’à moi avait été paradisiaque.
J’étais plus heureux quand j’étais seul avec elle. Elle
me redynamisait, me poussait à imaginer une vie que
je n’avais encore jamais eue.
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J’avais bâti mon empire en ayant en tête le passé.
Désormais, grâce à elle, je continuerais à construire
en vue de notre avenir.
Comme je regagnais mon bureau, le voyant lumi-
neux de mon téléphone clignota. C’était Scott, sur la 1.
J’enfonçai la touche, et sa voix s’éleva du haut-parleur.
— Corinne Giroux est à l’accueil. Elle demande juste
un instant pour déposer quelque chose qu’elle tient à
vous remettre en main propre.
— Évidemment, ironisa Arash. Peut-être d’autres
fleurs.
Je lui jetai un coup d’œil.
— Corinne est une erreur de parcours.
— J’aimerais bien que mes erreurs de parcours lui
ressemblent.
— Garde cela en tête pendant que tu vas à l’ac-
cueil récupérer ce qu’elle tient tant à me remettre,
rétorquai-je.
Il haussa les sourcils.
— Sérieux ?
— Si elle veut parler, autant qu’elle parle à mon avocat.
— Compris, patron.
Il se leva et sortit.
Je jetai un coup d’œil à la pendule. 16 h 45.
— Vous avez sans doute entendu, Scott. Afin que ce
soit clair, Madani va s’en charger.
— Bien, monsieur Cross.
À travers le mur vitré de mon bureau, je regardai
Arash se diriger vers l’accueil, puis chassai l’incident
de mon esprit. Eva serait bientôt là, la seule chose que
j’aie attendue toute la journée.
Bien sûr, cela ne pouvait pas se passer aussi sim-
plement.
Un instant plus tard, un éclat écarlate attira mon
regard. De l’autre côté de la vitre, je vis Corinne se
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diriger vers mon bureau d’un pas décidé, Arash sur
ses talons. Elle releva le menton quand nos regards
se croisèrent. Son petit sourire crispé s’épanouit, et la
belle femme qu’elle était se transforma en une créature
éblouissante. Je pouvais l’admirer comme j’admirais
tout à l’exception d’Eva – objectivement, sans passion.
Maintenant que j’étais marié, et heureux de l’être,
je prenais la mesure de l’affreuse erreur que j’aurais
commise en épousant Corinne. Malheureusement pour
tout le monde, celle-ci refusait de l’admettre.
Je me levai et contournai mon bureau. Du regard,
j’ordonnai à Arash et à Scott de ne pas intervenir. Si
Corinne tenait à me parler en personne, j’allais lui offrir
une dernière occasion de faire les choses convena
blement.
Elle entra dans mon bureau sur ses stilettos rouges.
Sa robe bustier, assortie à ses chaussures, mettait en
valeur ses longues jambes et la pâleur de sa peau. Ses
cheveux n’étaient pas attachés, et des mèches brunes
flottaient sur ses épaules nues. Elle était le contraire de
mon épouse et la copie conforme de toutes les autres
femmes qui avaient traversé ma vie.
— Gideon, tu as sûrement quelques minutes à accor-
der à une vieille amie ?
Je pris appui contre mon bureau et croisai les bras.
— J’étendrai même la courtoisie à ne pas appeler la
sécurité. Sois brève, Corinne.
Elle sourit, mais ses yeux d’aigue- marine étaient
tristes.
Une petite boîte rouge était coincée sous son bras.
Elle s’arrêta devant moi et me la tendit.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je sans la prendre.
— Ce sont les photos qui figureront dans le livre.
Je haussai les sourcils. Mû par la curiosité, je décroi-
sai les bras et acceptai la boîte. Cela ne faisait pas si
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longtemps que nous avions été ensemble, pourtant je
me souvenais à peine des détails. Tout ce qui subsistait,
c’étaient des impressions, quelques événements mar-
quants, et des regrets.
Corinne posa son sac sur mon bureau en s’arrangeant
pour que son bras frôle le mien. Méfiant, j’appuyai sur
le bouton qui opacifiait la paroi vitrée de mon bureau.
Si elle comptait se donner en spectacle, je ferais en
sorte de la priver de public.
Soulevant le couvercle de la boîte, je découvris une
photo de Corinne et moi, enlacés devant un feu de
cheminée. Sa tête était nichée au creux de mon épaule,
son visage levé vers moi pour m’inciter à l’embrasser.
Le souvenir de cet instant me revint aussitôt. Nous
avions passé la journée chez un ami dans les Hamptons.
Il faisait froid, c’était à la toute fin de l’automne.
La photo donnait l’impression que nous étions heu-
reux et amoureux, et, d’une certaine façon, je suppose
que nous l’étions. J’avais refusé l’invitation de mon ami
à passer la nuit chez lui, et Corinne avait été visible-
ment déçue. Mes cauchemars m’interdisaient de dormir
avec elle, et je ne pouvais pas non plus faire l’amour
avec elle car la chambre d’hôtel que je réservai à cet
effet se trouvait à des kilomètres de là.
Il y avait eu tellement de rebuffades de ce genre, de
mensonges et de faux-fuyants.
Je pris une longue inspiration et oubliai le passé.
— Je me suis marié avec Eva le mois dernier.
Elle se raidit.
Je reposai la boîte sur le bureau, attrapai mon télé-
phone et lui montrai la photo qui figurait en fond
d’écran : Eva et moi échangeant le baiser qui scellait
nos vœux.
Corinne détourna les yeux. Puis elle fouilla dans la
boîte et sortit une autre photo. Nous deux à la plage.
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J’étais dans l’eau jusqu’à la ceinture. Corinne était
cramponnée à moi, les jambes enroulées autour de ma
taille, les mains enfouies dans mes cheveux. Elle riait,
la tête rejetée en arrière, et sa joie irradiait. Je l’agrip-
pais farouchement et la contemplais. Il y avait de la
gratitude et de l’émerveillement dans mon expression,
de l’affection, du désir. La plupart des gens y verraient
de l’amour.
C’était ce que Corinne voulait. Je niais avoir jamais
aimé quiconque avant Eva, ce qui était la stricte vérité.
Mais Corinne avait décidé de me prouver le contraire
de la façon la plus évidente.
Elle se pencha pour regarder la photo, puis tourna
les yeux vers moi. Son attente était palpable, comme si
elle s’attendait à ce que je sois frappé par une soudaine
révélation. Ses doigts jouaient avec son collier et je me
rendis compte qu’il s’agissait d’un pendentif que je lui
avais offert, un petit cœur en or au bout d’une chaîne.
Je ne savais même plus qui avait pris cette photo ni
où nous nous trouvions ce jour-là et je m’en contre-
foutais.
— Qu’espères-tu prouver avec ces photos, Corinne ?
Nous sommes sortis ensemble. Nous avons rompu. Tu
t’es mariée et moi aussi. Il n’y a plus rien.
— Dans ce cas pourquoi réagis-tu ainsi ? Tu n’es pas
indifférent, Gideon.
— Non, je suis agacé. Ces photos me permettent
juste d’apprécier davantage ce que je partage avec Eva.
Savoir qu’elles vont la blesser ne m’incite certainement
pas à la nostalgie. Il est temps de nous dire définiti-
vement adieu, Corinne, déclarai-je en soutenant son
regard sans ciller. Si tu t’avises à revenir ici, la sécurité
te refusera l’accès.
— Je ne reviendrai pas. Il faudra que tu…
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Elle fut interrompue par la sonnerie de l’interphone.
Je décrochai.
— Mlle Tramell est arrivée, monsieur.
J’actionnai l’ouverture de la porte. Un instant plus
tard, Eva entrait.
Le jour viendrait-il où je pourrais la voir apparaître sans
avoir l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds ?
Elle s’arrêta abruptement, m’offrant le plaisir de la
contempler à loisir. Sa blondeur naturelle accentuait
le gris orageux de ses yeux dans lesquels je pouvais
me perdre des heures durant – ce que je ne me pri-
vais d’ailleurs pas de faire. Elle était petite et possédait
des rondeurs affriolantes, un corps d’une douceur déli-
cieuse qui inciterait à se rouler dans un lit.
J’aurais pu être tenté de qualifier sa beauté d’angé-
lique si sa sensualité à fleur de peau ne m’avait inspiré
des pensées lascives et l’envie de les mettre aussitôt à
exécution.
Sans prévenir, mon esprit s’emplit du souvenir de
son parfum et du contact de sa chair sous mes mains.
Le rire de gorge qui faisait ma joie et le tempérament
vif et ardent qui me bouleversait appartenaient quant
à eux viscéralement à ma mémoire. Mon être entier se
mit à vibrer, animé d’un sursaut d’énergie qu’elle seule
avait le pouvoir de faire naître.
Corinne parla la première.
— Bonjour, Eva.
Je me hérissai. Le besoin vital de protéger ce que
j’avais de plus précieux au monde supplanta toute autre
considération.
Je m’avançai vers ma femme. Elle était habillée
sobrement comparée à Corinne. Une petite jupe noire
à fines rayures et un chemisier de soie sans manches
aussi chatoyant qu’une perle. Le flot de chaleur qui
m’avait envahi était la seule preuve dont j’avais besoin
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pour savoir laquelle de ces deux femmes m’attirait le
plus.
Eva. Maintenant et pour toujours.
Mon ange.
Je ne prononçai pas ces mots à voix haute ; je ne vou-
lais pas que Corinne les entende. Quant à Eva, elle les
devina, je le vis. Je lui pris la main, ressentis un frisson
de reconnaissance qui me fit resserrer mon étreinte.
Elle s’écarta pour regarder derrière moi et salua celle
qui n’était pas une rivale.
— Corinne.
Je ne pris pas la peine de me retourner.
— Je dois me sauver, dit Corinne. Gideon, ces copies
sont pour toi.
— Emporte-les. Je n’en veux pas, lançai-je par-dessus
mon épaule, incapable de détacher les yeux d’Eva.
— Tu devrais finir de les passer en revue, suggéra-
t‑elle en s’approchant.
Je lui décochai un coup d’œil agacé quand elle s’ar-
rêta près de nous
— Pourquoi ? répliquai-je. Si j’ai intérêt à les voir,
je pourrai toujours feuilleter ton bouquin.
Son sourire se figea.
— Au revoir, Eva. Gideon.
Alors qu’elle sortait, j’abolis la distance qui me
séparait encore de ma femme d’un pas, m’emparai
de son autre main et m’inclinai vers elle pour respirer
son parfum. Un grand calme m’envahit.
— Je suis content que tu sois là, murmurai-je contre
son front. Tu m’as tellement manqué.
Elle se laissa aller contre moi avec un soupir.
Je perçus la tension qui s’attardait en elle et lui étrei-
gnis les mains.
— Ça va ?
— Oui, ça va. Je ne m’attendais pas à la voir.
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— Moi non plus.
Je détestais devoir m’écarter d’elle, et je détestais
encore plus ces photos. Je regagnai mon bureau, remis
le couvercle sur la boîte et la jetai dans la poubelle.
— Je quitte mon job, lâcha-t‑elle. Je termine demain
soir.
J’avais souhaité qu’elle prenne cette décision.
J’estimais que c’était le mieux et le plus sage qu’elle
pût faire. Je me doutais cependant que s’y résoudre
n’avait pas dû être facile. Eva aimait son travail et les
gens avec qui elle travaillait.
Sachant qu’elle lisait en moi à livre ouvert, je m’appli-
quai à garder un ton neutre.
— Tu as vraiment fait cela ?
— Eh oui.
— Et quels sont tes projets, dans l’immédiat ?
— J’ai un mariage à organiser.
— Ah.
Je ne pus réprimer un sourire. Après avoir passé des
jours à redouter qu’elle ne revienne sur sa décision et
ne mette fin à notre mariage, l’entendre dire qu’il n’en
était rien fut un soulagement.
— Content de l’apprendre.
Je lui fis signe d’approcher.
— Seulement si tu fais la moitié du chemin, répliqua-
t‑elle, une lueur de défi dans le regard.
Comment lui résister ? Nous nous rejoignîmes au
milieu de la pièce.
C’était pour cela que nous réussirions à franchir tous
les obstacles qui se dresseraient devant nous : parce que
nous nous retrouverions toujours à mi-chemin.
Eva ne serait jamais l’épouse docile que mon ami
Arnoldo Ricci avait souhaitée pour moi. Elle était
trop indépendante, trop entière. Aussi jalouse qu’une
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Composition
NORD COMPO
Achevé d’imprimer en Espagne
Par CPI BOOKS IBERICA
Le 6 juin 2016.
Dépôt légal : juin 2016.
EAN 9782290102671
OTP L21EDDN000643N001
ÉDITIONS J’AI LU
87, quai Panhard-et-Levassor, 75013 Paris
Diffusion France et étranger : Flammarion