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Mythe Et Raison

Cours sur le mythe et la raison

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La pensée mythique et la naissance de la rationalité

LA PENSEE MYTHIQUE ET LA NAISSANCE DE LA


RATIONALITE AU VIIEME SIECLE AVANT JESUS-CHRIST

D’après le début du livre de Georges Gusdorf, Mythe et métaphysique

On qualifie de mythe les récits cosmogoniques des peuples comme ceux qui sont à l'origine de notre
histoire (L'Odyssée, Les travaux et les jours, certains textes bibliques...) ou ceux des peuples que notre
ethnocentrisme a rejeté jadis à tort dans la primitivité. L'idée selon laquelle le mythe est le produit d'une
humanité peu intelligente, arriérée, incapable d'organiser sa propre cohérence témoigne d'une méconnaissance
du mythe et d'une lecture scientiste de celui-ci. Les récits mythologiques ne sont pas du tout des rêves, des
fables, des illusions ou des erreurs. Non seulement ils expriment les croyances de l'homme lié intimement à la
nature environnante, mais ils structurent aussi et organisent toute la vie des peuples qui y adhèrent. Il convient
donc de reconnaître dans le mythe une expression intelligente de l'humanité s'appropriant le monde à travers
des catégories qui ne sont pas celles de la pensée rationnelle.
Cette dernière apparaît en Grèce, en réaction au mythe, vers le VIIème siècle avant J-C. Les catégories
rationnelles répondent à des besoins nouveaux quand le mythe ne suffit plus à organiser la vie. Il faut d'emblée
constater que c'est seulement en occident que ce recours systématique à la raison comme norme de la vérité
s'est opéré (on parle de raison normative). L'occident a tenté d'imposer son modèle au monde à travers le
politique et l'économique, expression de sa culture. La théologie elle-même est née de l'exigence de tenir un
discours cohérent rationnellement sur Dieu et n'existe nulle part ailleurs qu'en occident. L'avènement de la
pensée rationnelle est donc un événement étonnant, qui ne va pas de soi et qui permettra à l'homme, petit à
petit, de devenir « maître et possesseur de la nature » (expression de Descartes dans le Discours de la méthode
en 1637). Le rapport de l'homme à la nature n'est donc pas le même pour le mythe et pour la raison. Pour le
mythe, l'homme s'inscrit dans la nature et doit vivre en harmonie avec elle. Pour la raison, l'homme transcende
son milieu naturel, l'étudie et le transforme par son activité.
Enfin, il est à noter que malgré tous ses efforts pour triompher du mythe, la raison ne parvient pas
complètement à s'en débarrasser. Et cela en deux sens : tantôt parce qu'elle ne parvient pas à épuiser la richesse
du mythe (c'est le cas de certains récits bibliques qui, bien que non dénué de ce merveilleux que la raison
rejette, donnent infiniment à penser à la fois Dieu et la situation de l'homme dans le monde et dans son rapport
à la Transcendance, et ce d'une façon que la science et la technique ne peuvent pas appréhender); tantôt, parce
qu'elle est débordée par de nouveaux « mythes » modernes, qui sont, eux, de pures fabulations que l'homme
occidental tient pour vraies : mythe scientiste d'une science toute-puissante ; mythe du tout économique ; mythe
d'un progrès indéfini de l'espèce humaine... C’est d’ailleurs probablement manquer de respect à la pensée
mythique que d’appeler ces « fantasmes » ou ces « hubris de la pensée rationnelle » des « mythes » (même si
l’on y met les guillemets). Le mythe n’est pas une mystification : il témoigne d’un premier effort de la pensée.

I. LA PENSEE MYTHIQUE
A. La conscience mythique comme structure de l'être dans le monde.

Le temps des mythes constitue la préhistoire de la philosophie. Le mythe y règne sans partage. Pour
l'homme de l'âge du mythe, le mythe n'est pas un mythe, c'est la vérité même. Pour le primitif, le mythe est la
structure de la connaissance du monde.
Par la pensée, l'homme donne un sens au monde. La conscience mythique répond à une question vitale
: il s'agit d'enraciner l'homme dans la nature, de garantir son existence, exposée à l'insécurité, à la souffrance
et à la mort. L'acte de naissance de l'humanité correspond à une rupture avec l'horizon immédiat. Le mythe
gardera toujours le sens d'une visée vers l'intégrité perdue. Pour survivre, il faut régulariser le lien avec la
nature (saison, équilibre fragile...). Le mythe s'affirme comme une conduite de retour à l'ordre.
Les structures mythiques expriment un premier état des valeurs. D'où l'erreur des interprétations
traditionnelles qui considèrent le mythe comme une sorte de légende, un récit d'événements fabuleux, recelant
en soi une doctrine plus ou moins rudimentaire. Mais le mythe-récit, apparenté au conte ou à la légende,
élément pour les mythologies, ne représente plus qu'une forme tardive et dégénérée, comme fossilisée, du
mythe vivant et efficace. Le progrès, dans la compréhension de la pensée primitive, a consisté à passer de la

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La pensée mythique et la naissance de la rationalité

conception du mythe comme contenu, comme narration, à celle du mythe comme forme, comme structure
d'existence.
Il y a une persistance de cette lecture mythique du monde dans certains termes de notre langage.
Exemple : le vocabulaire montagnard (tête, couronne, dent, gorge, mamelon, flanc, côte, dos...). Nous avons
cessé de voir les montagnes comme autant de géants. Mais nos mots contiennent inconsciemment les épaves
fossilisées d'une vision du monde disparue, devenue simplement allégorique. Au primitif, la montagne apparaît
sans allégorie, comme un vivant. Une vision d'unité impose la forme humaine à la totalité de l'univers. Le
primitif reconnaît à l'environnement la même réalité qu'il s'accorde à lui-même (c’est le temps de
l’indifférenciation ; la raison installe l’effort de différenciation en particulier la différenciation des ordres du
savoir, des ordres de vérité, et des attitudes distinctes de la conscience en chacun de ces ordres). On le verra
dans le chapitre sur la vérité en étudiant un tableau représentant ces méthodes de connaissance, ces ordres
distincts de vérité.
L'univers possède une puissance impersonnelle qui anime pierres, plantes, étoiles et animaux
(animisme). La magie est destinée à capter et incliner favorablement ces forces éparses.
L'ontologie vécue dans le mythe est préalable à toute dissociation. L'homme moderne évolué est
l'héritier d'une longue tradition qui a désintégré pour connaître. Si le mythe correspond à une catégorie, la
seule qui lui convienne serait celle de la totalité concrète, ou encore celle de l'identité radicale, de l'unité
ontologique.

B. L'expérience mythique comme liturgie de la répétition.

Le mythe ne constitue pas un abandon pur et simple à une pensée fabulatrice et gratuite, analogue à
celle du rêve ou de la poésie. Le mythe ne se situe pas en dehors du réel puisqu'il se présente comme une forme
d'établissement dans le réel. Il formule un ensemble de règles précises pour la pensée et pour l'action. La
philosophie s'efforce de redoubler le monde. Elle constitue un monde en idée. Le mythe demeure à fleur
d'existence. Il est par essence une pensée non déprise des choses, encore à demi-incarnée.
La reprise du mythe par l'intelligence, sa transcription réfléchie laisse donc échapper l'essentiel dans
la mesure où elle détache le mythe de la situation, lui conférant ainsi une autonomie en pensée qui le dénature.
La pensée mythique suscite une pensée engagée, qu'on ne peut dégager sans la fausser. Par un renversement
de la perspective trop souvent admise, on pourrait donc dire que la pensée réfléchie est, elle, déréistique,
alors que la pensée mythique est par excellence une pensée incarnée. Même, on peut estimer que notre
civilisation souffre d'une sorte de délire technique, les développements de la science rompant de plus en plus
avec les réalités et les possibilités naturelles. Il y a un décalage grandissant entre la condition de l'homme et sa
puissance technique. Cette puissance finit par nous exiler d'un monde désormais trop restreint.
Le mythe se distingue du simple récit ou de la légende en ce qu'il est lié à une action religieuse, à un
rite. Le rite est une manière de raconter une histoire avec le corps et les mains, de s'incorporer en elle et
ensemble de la réincarner sur la terre des hommes. Le signe de la croix prolonge et actualise pour le fidèle
l'histoire et le sacrifice du Christ.
L'action rituelle réalise donc dans l'immédiat une transcendance vécue. Mais si l'homme d'à présent
reconnaît implicitement la différence entre le monde quotidien désacralisé et la surréalité religieuse, au
contraire, la conscience mythique se situe avant le dédoublement, elle réalise sans cesse l'unité. La conduite
du primitif, tout entière soumise au contrôle du mythe, apparaît ainsi comme un enchaînement de rites. Tout
ce qui se passe est mythique.
Il y a là un caractère essentiel de la conscience mythique. Le comportement catégorial du civilisé lui
permet de distribuer le réel global dans des cadres qui le dissocient et le rendent ainsi plus maniable. Cette
mise en forme assure la spécialisation de l'existence, qui distingue entre le passé, le futur et le présent, entre le
proche et le lointain, entre le sacré et le profane, entre le réel et le désirable... Il en va autrement pour le primitif
qui se situe au cœur d'une réalité à peu près indissociable. Il doit sans cesse agir en fonction de la totalité, de
l'infini donné, que faute de structures abstraites appropriées, il est incapable de tenir à distance et d'aborder au
détail.
C'est la notion même de réalité qui oppose l'expérience du primitif à la nôtre. Le mythe désigne un
régime de l'existence caractérisé par le fait que ses structures ont une validité permanente, non pas historique,
pourrait-on dire, mais ontologique. Il ne suffit donc pas de dire que les mythes perpétuent le souvenir
d'événements anciens, qui se perdent au besoin dans la nuit des temps. Situer le mythe dans le temps, ce serait
le dépouiller de sa réalité existentielle.
Le fait capital pour la compréhension de la conscience mythique semble être que le mythe, comme
structure ontologique, perpétue une réalité donnée. L'essentiel est déjà là. Il n'y a pas besoin de l'inventer.

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La pensée mythique et la naissance de la rationalité

Il suffit de le reprendre à son compte. Un mythe est un fait qui doit se répéter. Mircea Eliade écrit : « Un objet
ou un acte ne devient réel que dans la mesure où il imite ou répète un archétype. Ainsi, la réalité s'acquiert
exclusivement par répétition ou participation ; tout ce qui n'a pas un modèle exemplaire est dénué de sens,
c'est-à-dire manque de réalité ».
Le mythe seul est principe de réalité. Le mythe a formulé une fois pour toutes le modèle parfait de tout
être dans le monde. En sorte que la tâche de l'homme consiste à rejouer le comportement exemplaire des héros
mythiques. Les mythes prescrivent des types de conduites efficaces non seulement pour la navigation, mais
aussi bien pour la pêche, pour la guerre ou pour l'amour. On peut dire que la vie de la communauté dans son
ensemble constitue comme une mise en scène du mythe primordial qui a fixé une fois pour toutes les voies et
les moyens d'un fonctionnement social bien réglé.
On voit ici en quel sens les mythes sont bien des principes de réalité pour la vie humaine. L'âge
mythique de l'humanité, au moment où il règne sans partage, apparaît comme l'âge de la répétition (et non
pas donc âge historique).

C. Les implications ontologiques de la répétition.

La conduite primitive se réalise donc comme un vaste enchaînement de rites actualisant les mythes
primordiaux. L'attitude spontanée du primitif suppose de ce fait un certain nombre d'implications
métaphysiques. Le monde de la répétition est le monde de la création continuée. La répétition assure la
réintégration du temps humain dans le temps primordial. C'est-à-dire que le temps actuel est toujours le premier
temps. L'homme primitif est contemporain de la cosmogonie.
Le primitif ne peut rien ajouter de son cru à la création mythique. Le monde est complet. Les
techniques mêmes sont un don des dieux et ne laissent pas de place à des inventions nouvelles. On ne peut que
refaire ce qui a été fait une fois, définitivement par les êtres mythiques. Mais cette passivité totale s'accompagne
toutefois d'une efficacité réelle. L'homme se trouve associé, par une participation nécessaire, à la liturgie
cosmique. Si les rites ne sont pas accomplis correctement, la lune ne se lèvera pas, il n'y aura pas de printemps,
la récolte sera gâtée, la chasse infructueuse, la famine, la maladie feront mourir, les hommes et les femmes
seront stériles. Le primitif ne peut rien, commencer. Mais pour lui, tout est toujours à recommencer. Il
partage vraiment le poids de la responsabilité cosmique.
Une société qui vit dans le Grand Espace et le Grand Temps est une société étrangère à l'histoire dans
la mesure où elle fixe son attention non sur l'événement, la nouveauté, l'inédit mais ce qui se répète toujours.
Au contraire, l'intérêt pour les différences dans les hommes ou les événements est le signe de l'esprit historique,
dimension propre de la culture, de l'humanité, par opposition à la nature.
Grâce au mythe, l'insolite est ramené au coutumier : il se passe toujours la même chose, c'est-à-dire
qu'il ne se passe rien. En tous les sens du mot, le mythe est un principe de conservation pour le groupe
humain, qui ramène toute l'expérience possible à un gigantesque phénomène de déjà-vu. Il assure la
prépondérance du Même ontologique sur l'Autre historique.
La science et l'histoire se développent peu à peu au détriment du mythe, et permettront un nouveau
mode d'installation de l'homme dans l'univers. Mais le mythe avait déjà fourni une première solution valable
puisqu'elle a permis à l'espèce humaine de subsister pendant des millénaires. Le mythe est une justification de
l'existence. Il fonde le temporel sur l'intemporel et constitue un principe d'intelligibilité satisfaisant. Si on pose
nos catégories comme un absolu, on ne peut que prendre sans cesse en défaut la mentalité primitive. Pour les
primitifs, les mythes sont pris pour des histoires vraies. L'expérience du primitif, pour se produire, présuppose
un ensemble de croyances traditionnelles qui vivent en lui.
L'interprétation mythique est toujours vérifiée par l'événement (Histoire d'un îlot du Pacifique en proie
à une épidémie : on découvre un jour que le mal vient d'une vieille pirogue échouée sur un rocher pointu,
irritant ainsi la dent d'un Dieu. La pirogue retirée, l'épidémie cesse). A l'intérieur du système mythique
considéré, les rites sont efficaces. La violation des tabous entraîne effectivement la mort du transgresseur.
Aussi bien devons-nous croire que les processions des Rogations ne sont pas sans résultat « objectif »
pour les campagnes frappées de sécheresse, puisqu'il s'en fait encore de nos jours.
La conscience mythique fournit un domaine d'intelligibilité plus radicale que celle dont bénéficie
l'homme d'aujourd'hui. Si radicale même, que sa réussite trop complète empêche le progrès de l'intelligence.
Le mythe répond à toute question avant même qu'elle ne se pose. Il empêche la question de se poser. La
coutume bénéficiant de l'assurance en valeur procurée par le mythe se trouve immobilisée à jamais. Ainsi
prévaut une structure fixiste de l'existence. Cet immobilisme métaphysique explique sans doute la
stagnation de la civilisation primitive livrée à elle-même.
L'équilibre du monde primitif se fonde sur le fait que toutes les activités humaines obéissent à une

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La pensée mythique et la naissance de la rationalité

même régulation, mise au point une fois pour toutes, alors que le monde moderne pourrait être caractérisé par
l'émancipation de chaque fonction spécialisée, échappant à tout contrôle et se développant pour sa part au
risque de déséquilibrer l'ensemble. L'immobilisme du mythe fournit véritablement une sorte de carapace
protectrice à l'existence du groupe, qui parvient même à triompher des angoisses de la mort.
Le genre de vie se présente ainsi comme le conservatoire des traditions dont il assure l'unité. D'où
l'ankylose caractéristique de la civilisation mythique. La tradition représente pour l'homme, jusqu'à
l'avènement de l'outillage intellectuel, logique puis scientifique, toutes les sauvegardes et les premiers
rudiments de l'intelligibilité.
Le concept d'ontologie désigne une affirmation première de l'être, en fonction de laquelle se constitue
et s'articule l'existence même de l'homme. Avant l'ontologie consciente, il est une ontologie vécue.
Le primitif doit se trouver propriétaire d'une métaphysique originale, qui fait la cohérence de son
univers et l'unité de sa conduite. La conscience primitive ne connaît pas la distinction entre le moi, le monde
et Dieu.
La conscience primitive est essentiellement conscience d'unité. Notre connaissance est articulée. Le
même homme peut apercevoir le réel positivement, en tant que savant, ou religieusement, en tant que croyant.
Le primitif ne dispose que d'une visée unique.
Le réel n'est pas donné à l'homme préhistorique comme un tableau en face de lui, dont les éléments
figureraient les uns à côté des autres dans un état de dispersion. Le monde primitif se compose d'êtres
participant les uns aux autres, d'êtres s'interpénétrant. La première vision du monde présente un caractère
totalitaire de mutuelle implication.

II. LA PENSEE RATIONNELLE


A. Certitude du mythe et incertitudes de la raison.

L'homme du mythe adhère au discours mythique et vit dans le monde de la certitude, non dans celui
de l'interrogation. Il n'a pas d'exigence interne d'universalité et ne se sent donc pas contesté par l'existence, à
côté de lui, d'autres mythes auxquels adhèrent d'autres hommes. Les univers mythiques sont des univers clos,
juxtaposés comme des monologues. La raison au contraire ne cesse d'être travaillée par le souci de faire la
preuve de son dire, c'est-à-dire le souci de sa propre légitimation. La raison, parce qu'elle pose que tous les
hommes sont des êtres de raison et qu'elle en conclut que tous doivent pouvoir reconnaître la vérité du discours
raisonnable, ne peut coexister avec l'erreur ni être sourde aux autres discours. Il s'agit pour elle de façon
impérieuse de les discuter et de les réfuter. La vérité est une.
La propre exigence interne à la raison l'amène à une incertitude sur elle-même. C'est la raison qui,
s'interrogeant, se demande, dans la crainte, si elle n'est pas une forme qui s'ignorerait de la croyance (le
propre de la croyance mythique est de n'offrir aucune place à cette interrogation perverse sur soi).

B. Naissance de la rationalité philosophique.

Nous apprenons que nous allons mourir et nous pensons alors que nous allons manquer à nous-mêmes.
Alors apparaissent l'angoisse et la réflexion. Que réponse soit donnée, définitivement, à l'interrogation ainsi
ouverte et la réflexion laisse place à la torpeur naturelle de l'esprit. C'est le rôle de la culture que de répondre
aux questions avant même qu'elles apparaissent, de coder le monde de l'homme pour que tout reçoive une
signification, pour qu'à tout désir corresponde un objet désigné, que le réseau des normes et des interdits ne
laisse aucune place au manque.
Quand les hommes vivent dans une culture, le code est pour eux comme une nature et tant que ce code
est comme une nature, il n'y a pas de philosophie. Celle-ci apparaît quand la matrice des significations est
cassée, quand il y a, en quelque sorte, manque de code. C'est ce qui se produit en Grèce au VIIème siècle avant
J-C, engendrant à la fois la tragédie et le dialogue socratique en réponse à une angoisse nouvelle. La quête de
la vérité est le symptôme qu'un monde, celui de la certitude, a pris fin, mais aussi qu'une tentative est faite
d'inventer un nouvel ordre -l'ordre du vrai- qui occulterait l'abîme ouvert.
Donc, la philosophie naît de l'effondrement des communautés archaïques sans histoire, sans faille. Ces
communautés ont-elles réellement vécu dans un état imperméable au doute et au questionnement ? Le monde
de la certitude a-t-il jamais existé tel que la raison philosophique l'affirme pour s'en séparer ? L'essentiel n'est
pas là. Il est dans ce besoin où se trouve la raison de le croire et de le dire pour pouvoir penser son propre
commencement. Il faut que la philosophie postule un « avant la raison » afin qu'elle apparaisse comme acte de
séparation d'une inconscience première et mouvement vers la sagesse.

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La pensée mythique et la naissance de la rationalité

Alors que dans la plupart des régions se maintenait la division en communautés plus ou moins
étendues, étrangères ou indifférentes les unes aux autres, refusant le devenir, en Attique naît une forme
originale : la Cité. D'après Thucydide et Aristote, celle-ci se forme parce que des familles décident de mettre
en commun leurs ressources et leurs forces et de se réunir dans un ensemble organique nouveau. Mais chaque
famille, profondément attachée à ses croyances, est persuadée que ses dieux sont les meilleurs. L'opinion n'est
plus seule mais confrontée à d'autres opinions, toutes aussi sûres d'elles-mêmes.
La Cité, qui a besoin d'un système symbolique commun, de dieux et de croyances identiques pour tous,
bref, d'un consensus, est prise dans la tourmente de ses conflits « idéologiques ». Or, il faut trancher entre des
« vérités » contradictoires. Et il n'est que deux voies de salut : la voie de la violence et la voie de la discussion
« démocratique ».
La violence n'est pas une solution lorsqu'elle est violence interne, violence civile. Comment le glaive
peut-il assurer la légitimité de son porteur et faire reconnaître comme vérité commune l'opinion du plus fort ?
On n'est jamais assez fort pour être toujours le plus fort. La violence ne peut réaliser l'accord des esprits et
l'unité de la Cité.
Ce que la démocratie invente, c'est la nécessité de laisser l'épée au fourreau et de faire de la parole la
seule arme de la confrontation. Le « miracle grec », c'est cet espace ouvert au débat politique.
Mais la règle démocratique de la majorité peut-elle instituer la vérité ou simplement, décréter comme
vrai le dénominateur commun des opinions et des intérêts, un dénominateur qui permet toutes les démagogies,
comme le montre la pratique des sophistes ? La démocratie donne la direction des affaires publiques à
l'incompétence, alors que partout ailleurs sont exigés des talents reconnus ! C'est que la démocratie est le règne
de la majorité et que « les plus nombreux » sont nécessairement ceux qui ne savent pas (grâce à l'éducation,
les Lumières essaieront de faire que les plus nombreux soient ceux qui savent).
Les sophistes ont vu dans un « bon usage » du langage une technique de la volonté de puissance. Si le
discours qui sait séduire et persuader la foule est l'arme absolue dans l'arène politique, pourquoi ne pas en faire
un art qui s'enseignerait ? L'art d'éclairer d'un jour nouveau un lieu commun, de chicaner le sens des mots, de
feindre une compétence encyclopédique ne devait pas avoir de secret pour leurs élèves.
Mais la perversion d'un discours qui n'a plus de référence et n'exprime que l'intérêt de qui sait l'utiliser
aboutit à la décomposition du tissu social. Les valeurs se révèlent instables et relatives. La sophistique, c'est-
à-dire la démagogie, vide la démocratie de tout fondement. C'est de cet échec de la démocratie que naît
l'entreprise la plus spécifique de l'Occident et la plus significative de son esprit : l'entreprise philosophique,
avec son ambition de construire un discours qui, énonçant le vrai, mettrait définitivement les hommes d'accord.
Mais le philosophe est dans le dénuement. Il ne sait qu'une chose : les discours tenus par les hommes ne tendent
qu'à justifier leur conduite et à faire prévaloir leur intérêt. Mais de ce constat d'une extrême pauvreté, le
philosophe fera sa richesse. Il s'interrogera sur le sens de cette nécessité interne où les hommes sont de parler,
sur ce que cela indique de leur véritable nature et de leur véritable demande.

C. Le dialogue.

Si l'homme parle, s'il est obligé de s'adresser à un autre homme, c'est qu'il en attend une légitimation.
Soumis à ses passions il affirme, par ce besoin où il est de les dire, une exigence de justification. Ainsi n'est-il
pas seulement assujetti à ses appétits et en appelle-t-il à un autre ordre, à une autre juridiction : l'ordre et la
juridiction du discours.
Et on ne peut ruser avec le discours. Celui qui parle, tout prisonnier qu'il soit de ses certitudes, ne peut
échapper à l'exigence de la non-contradiction, c'est-à-dire de la cohérence. Déséquilibré par la rencontre avec
le questionnement d'un autre, l'homme est obligé de construire un discours qui réponde à toutes les questions
fondamentales et qui soit reconnu comme tel par tout homme de bonne foi, c'est-à-dire tout homme
raisonnable.
Ce discours de la vérité ne sera pas le discours d'une subjectivité mais d'un sujet universel. Et il ne
portera pas sur le monde sensible -monde des apparences et du devenir- mais sur les essences qui sont « sous »
les existants et qui forment un ordre intelligible. Ainsi s'instaure une grande division entre la subjectivité et le
sujet de raison.
L'Allégorie de la caverne (Platon) exprime ce cheminement de l'homme qui s'arrache aux illusions
sensibles. C'est en refusant l'adhésion à ses propres convictions -reflets de ses passions et de ses intérêts
contingents- qu'il prend le chemin de la sagesse.
Ayant découvert la raison, le philosophe redescend dans la Cité et comme Socrate, s'efforce de faire
tomber les chaînes des hommes rivés à l'opinion. Mais les hommes refusent cette conversion et préfèrent leur
passion à la rationalité qui leur est proposée, n'hésitant pas à recourir à la violence pour éviter de devenir sages.

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La pensée mythique et la naissance de la rationalité

Le sophiste affirme de son côté que le philosophe n'est qu'un sophiste qui se masque et qui ne fait qu'utiliser
l'art de parler.
La philosophie a besoin de faire la preuve de la vérité de son dire. Elle ne peut le faire qu'en
construisant le discours qui dise tout le vrai et le vrai sur tout, et qui le dise de telle sorte qu'aucun discours ne
puisse valablement lui être opposé. C'est ainsi qu'est inventée la métaphysique, construction d'un système qui
rende compte de tout -de l'être, de l'homme, de la Cité, des valeurs...- et qui rende intelligible le destin de
l'humanité entière, indépendamment des espaces et des temps.
Le malheur de la métaphysique est dans la multiplicité des systèmes, clos et parfaits, mais s’opposant
les uns les autres. Comment ne pas conclure que le monde de la philosophie laisse l'homme dans le désarroi
que le monde de l'opinion ?
Quelle différence peut-on faire dès lors entre opinion et savoir ? Ce dernier, à l'origine, tirait son crédit
du fait qu'il opposait son unité à la diversité contradictoire des opinions ; et la raison faisait valoir son ordre
par contraste avec la multiplicité des passions. Mais maintenant, comment empêcher le sceptique de conclure
que la philosophie est une ruse et la métaphysique une opinion sublimée ?
Ce qui est au fond de l'entreprise philosophico-métaphysique, c'est la notion de l'unité. Il nous faut
comprendre que ce mouvement est le cheminement même de la rationalité dans son indépassable inachèvement
et sa constante illusion du contraire. Condamnée à une interminable remise de son travail, la rationalité affronte
consciemment l'historicité, même si elle rêve de l'annuler, et la pluralité, même si elle espère la dépasser.
La volonté de raison va, au cours de son histoire, instituer, à côté de la raison spéculative, une autre
forme de rationalité : la rationalité scientifique qui naîtra au XVIème siècle.

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