L'approche Sémio-Pragmatique Peircienne: Pour Une Nouvelle Compréhension Des Interactions en Ligne
L'approche Sémio-Pragmatique Peircienne: Pour Une Nouvelle Compréhension Des Interactions en Ligne
RESUME :
De tendance épistémologique compréhensive, cette étude s’appuie sur le paradigme
sémiopragmatique initié par le philosophe et logicien américain C.S. Peirce. Elle vise à
analyser les interactions en ligne dans quatre formations universitaires multimodales, hybrides
et à distance à l’université Mohammed premier à Oujda (Maroc).
Le corpus d’analyse est constitué de 955 messages (77190 mots) collectés sur les
services de communication de la plateforme Moodle. Deux dimensions d’analyse ont été
retenues: (a) Les pratiques de co-construction du sens et (b) le rapport entre les expériences
collatérales et l’objet d’apprentissage.
Le cadre général, triadique et pragmatique adopté est à vocation systémique permettant
d’éclairer sous un jour nouveau, les situations de communication en ligne, de couvrir les
différents types de signes (linguistiques, graphiques, textuels, visuels, iconiques, indiciels…)
et d’examiner les phénomènes dans leur contexte naturel réunissant ainsi trois univers : Celui
des possibles (La priméité), des existants (la secondéité) et des nécessités (la tiercéité).
Introduction
Cet article s’inscrit dans le cadre du "Colloque annuel de l'Association francophone des
humanités numériques" organisé en ligne pour des mesures de distanciation physique prises
dans les circonstances de la pandémie COVID-19.
S’il est évident dans la logique de l’école de Palo Alto qu’on ne peut pas ne pas
communiquer (Watzlawick, Beavin, & Jackson, 1972), la communication humaine demeure
une activité symbolique impliquant des recours permanents aux signes. Partant de cette
réalité, la communication en ligne est le lieu par excellence où se rencontrent (à distance) des
expériences préalables des intervenants autour des objets d’apprentissage. Le défi qui se pose
est la capacité de ces collaborateurs à co-construire du sens à ces objets en s’outillant d’un
ensemble de pratiques ancrées dans ces nouveaux modes de formation s’inscrivant dans un
contexte de plus en plus immersif qui changent notre perception du monde. Dans ce sens,
Georges (2005) stipule que si l’utilisateur doit agir et se manifester pour exister en ligne sur
ces environnements, les signes qui le manifestent sont des traces de sa présence.
Etant donné les rapports dialectiques au sein de ces dispositifs de formation, proposons
à l’étude deux questions:
Dans un contexte de formation universitaire multimodale et appuyée par des dispositifs
technologiques, comment se manifestent les pratiques qui guident le processus de co-
construction du sens commun des objets d’apprentissages par les étudiants ?
Quel lien existe-il entre les expériences collatérales des interactants et l’objet
d’apprentissage médiatisé par les technologies?
Nous postulons que les contextes situationnels qui cadrent les usages numériques
conditionnent le processus d’énonciation, de réception, de production et d’interprétation des
signes et par conséquent, ils déterminent des pratiques de co-construction du sens commun.
Du côté de l’expérience, nous examinerons la deuxième hypothèse qui stipule que
1
l’expérience humaine englobe des aspects affectifs, pratiques et intellectuels qui s’établissent
implicitement et explicitement en ligne à la fois entre les acteurs pédagogiques et l’objet
d’apprentissage médiatisé par les technologies.
1. Le cadre conceptuel
1.1. Interaction et interactions en ligne
Si l’emploi du terme d’interaction est fréquent aujourd’hui dans des contextes d’usage
variés, pour renvoyer généralement à la rencontre ou l’influence réciproque et mutuelle,
l’examen de cette notion montre que la tentative de s’entendre sur une définition précise et
consensuelle reste discutée.
Au plan terminologique, les définitions de l’interaction surabondent, se ressemblent et
se différencient. Les dictionnaires Larousse (1996) et Le Grand Robert (2001), par exemple
prêtent à l’interaction l’aspect d’influence réciproque1 entre deux phénomènes, ou de deux
personnes. Le dictionnaire des sciences cognitives (Houdé, Kayser, Koenig, Proust, & Rastier,
2003), souligne cependant la nécessité d'accorder une attention particulière à la dimension
pragma-linguistique et cognitive de l’interaction humaine.
Quant à Ablali & Ducard (2009), ils considèrent que l’interaction provient de la
sociologie constructiviste qui aborde la société comme le résultat des actions réciproques. Ils
ajoutent, à ce que nous avons déjà évoqué dans les définitions précédentes, une dimension qui
englobe les aspects socio-affectifs, les processus d’interprétation et de construction de sens
dans l’interaction. Dans le dictionnaire d’analyse du discours, Jacques Cosnier, cité par
Charaudeau et Maingueneau (2002), considère l’interaction comme le lieu où s’exerce un jeu
d’actions et de réactions. Une interaction, « c’est une rencontre, c’est-à-dire l’ensemble des
événements qui composent un échange». (Charaudeau & Maingueneau, 2002).
Avec le numérique qui a envahi toues les facettes de la vie personnelle et
professionnelle, nous vivons dans un écosystème numérique, qui impose des changements
significatifs à l’exemple de « la coéducation, le partage inter-créatif et la personnalisation »
(Rosnay, 2016).
Dans ce sens, le deuxième point a pour but de spécifier le contexte de notre recherche
ainsi que son champ d’investigation, à savoir l’analyse des interactions en ligne (Mangenot,
2007). Notons que ce genre d’interactions introduit à la fois une multicanalité de la
communication (Brossard & Cosnier, 2004) et une multimodalité de l’action (Scallon, 2004 ;
Mondada, 2004).
La communication médiée par ordinateur est un champ qui décrit les pratiques
d’interaction et de communication en relation avec les outils « qui les instrumentent »
(Mangenot, 2007). Il en ressort une spécialité dédiée à la communication pédagogique
médiatisée par ordinateur (CPMO). Ce champ traite les interactions pédagogiques en ligne
ainsi que les modalités de médiation et de médiatisation.
La question des processus interactionnels a été traitée sous différentes plumes : la
philosophie, les sciences sociales, l’anthropologie, l’interactionnisme symbolique,
l’ethnométhodologie, les sciences humaines, les sciences de l’éducation, les sciences du
langage, la psychologie de l’apprentissage, l’anthropologie culturelle en plus des travaux qui
s’inscrivent dans l’analyse du discours et l’analyse conversationnelle.
1
(« [ɛ̃tɛʀaksjɔ̃] n.f. -1876, in Littré, Suppl. ; de inter-, et action ; p-ê. Par l’ang. Interaction (1832).
Réaction réciproque de deux ou plusieurs phénomènes. Interdépendance. Deux corps en interaction
Action, réaction. Interactions de gravitation, nucléaires. » (Le Grand Robert, 2001)
2
Les analyses qui visent les interactions sont donc plurielles et développent de plus en
plus des méthodes d’analyse qui transforment des données brutes à l’entrée en des analyses et
des interprétations des phénomènes étudiés à la sortie du processus.
2
Nous allons retenir dans ce travail le terme utilisé par Peirce qui privilégiait l’orthographe grecque pour le mot
sémiotique en utilisant habituellement le terme séméiotique.
3
Savan (1980) explique de manière caricaturale la relation entre les trois catégories et nous explique
« "N'importe quoi peut être isolé comme premier terme d'une série. [...)]Être premier, c'est être un nouveau
commencement, une origine. Rien ne prédétermine ce qui est premier. Supposons par exemple que '5' soit
premier. Qu'est-ce qui sera second ? Le second n'est pas encore déterminé, ce pourra être '6' ou '4' ou bien
'10'... Ou bien encore ce que vous voudrez. Le premier est libre et indéterminé. La catégorie de la Priméité est
3
Inconcevables l’une sans l’autre, les trois catégories phanéroscopiques4 de C.S. Peirce
se présentent comme trois univers:
- L’univers des possibles (La priméité),
- L’univers des existants (la secondéité)
- Et l’univers des nécessités (la tiercéité)
« [Le premier est] présent, immédiat, frais, nouveau, initial, originel,
spontané, libre, conscient et évanescent. Seulement rappelez-vous que
toute description que nous en faisons ne peut que lui être infidèle. […]
le second est précisément ce qui ne peut être sans le premier. Il se
rencontre dans des faits comme l’Altérité, la Relation, la Contrainte,
l’Effet, la Dépendance, l’Indépendance, la Négation, l’Occurrence, la
Réalité, le Résultat. […]. Nous rencontrons la secondéité dans
l’occurrence, parce qu’une occurrence est quelque chose dont
l’existence consiste en ce que nous nous heurtons à elle » (Peirce, 1998)
La séméiotique peircienne ne peut se comprendre loin de la logique. C’est cet
attachement à la logique qui « distingue la méthode de Peirce de celle de Saussure»
(Deledalle, 1978). La sémiotique de Peirce se situe donc loin de la perspective dualiste
saussurienne, de l’analyse idéaliste de Berkeley, ou du modèle formel d’Ockham. Elle
suppose une réflexion systématique sur les signes et s’inscrit dans une perspective logique.
4
Formation Total Dont femmes
DTE 17 12
IFTE 20 8
IFTEC 26 5
IFTIC 28 5
TOTAL 91 30
Tableau1 : Répartition du public des quatre formations analysées
Ces formations visent à doter les étudiants de compétences liées à la conception des
dispositifs de formations hybrides et à distance, ainsi qu’aux nouveaux dispositifs (MOOC,
Apprentissage mobile, ludification, etc.) dans une perspective communicative.
Elles visent aussi de préparer les étudiants aux rôles de : concepteurs pédagogiques,
concepteurs et réalisateurs de produits multimédias, gestionnaires de dispositifs de formation
médiatisés, tuteur en enseignement présentiel et à distance et en conseiller en communication.
Elles tentent de former aux activités d’ingénieur et de consultant en formation capables de
concevoir des dispositifs de formation au profit des entreprises privées et des établissements
publics. Elles développent ainsi chez les étudiants une réflexion sur les modalités
d’intégration et des usages des technologies de l’information et de communication dans les
différents cycles de formation.
5
Deuxièmement, il s’agit des analyses statistiques et inférentielles via le logiciel d’analyse
QDA Miner, destiné à analyser un nombre important de messages, issus des quatre formations
selon deux visions complémentaires : interne, propre à chaque formation puis globale,
comparative et compréhensive examinant l’ensemble des interactions. Finalement, l’analyse
de contenu se basant sur les entrevues de groupe en vue de dégager les thématiques à
analyser.
3. Résultats
La section actuelle examine les mécanismes qui s’enclenchent à l’échelle des
interactions en ligne entre étudiants en situation d’apprentissage. Nous cherchons à
comprendre comment ces interactants font sens de cette rencontre et comment ils agissent
(naturellement) dans le but d’apprendre et en réaction aux différents éléments du système de
formation. La signification échappe donc à tout déterminisme et aux usages préalables, elle ne
consiste pas en une élaboration d’une ossature constituée de séries de signes qui vont mener
en fin de compte à un argument. Ce processus s’inscrit dans son contexte.
6
A un deuxième niveau de vulgarisation, les étudiants essaient de sortir du l’état premier
vers la recherche des rapports avec quelque chose d’autre (des seconds.) en s’inspirant de
leurs expériences dans la vie pratique.
Etudiant 3 « le concept de la qualité est présent partout et dans tous les domaines. »
Etudiant 4 « Ce qui donne de la valeur à un produit, à une réalisation, à un organisme
c'est la qualité. »
Ce genre d’orientations et d’invitation à réfléchir, a déclenché un processus de
symbolisation du premier niveau Marty (1990) et Gilles (1998,2000), avec un penchant vers
la logique, les lois et les règles qui vont assurer la médiation entre premier (Management de la
qualité) et second (définitions, domaines, techniques , champ d’application…). Les étudiants
font « référence » aux origines du mot, aux normes de la qualité ISO….)
Etudiant 5 « Le MANAGEMENT (de l'italien « maneggiare », contrôler) est un
ensemble de techniques d'organisation mises en œuvre pour l'administration d'un système »
Etudiant 6 « Le MANAGEMENT de la qualité, ou gestion de la qualité, désigne les
techniques d'organisation concourant à rendre conforme à un standard la production de
biens ou de services »
Et c’est ainsi que la trame symbolique continue de façon plus répondue et plus
profonde.
Etudiant 7« ISO 9001:2008 – établit les exigences relatives à système de
MANAGEMENT de la qualité »
Etudiant 8 « ISO 9004:2009 – montre comment augmenter l'efficience et l'efficacité
d'un système de MANAGEMENT de la qualité »
Une fois l’objet discuté suffisamment avec un nombre important d’illustrations et
d’exemple, le processus touche au niveau de la formalisation et l’argumentation.
Pourtant, dans la deuxième formation le processus de co- construction de l’objet
d’apprentissage a mis du temps pour s’installer (25 paragraphes) avant de cerner les éléments
nécessaires de l’objet d’apprentissage (11 paragraphes), où les concepts de base semblent
s’installer (interprétants finals).
Ce qui est remarquable pour la troisième formation est le grand nombre de messages
qu’on pourrait introduire dans la case des connaissances formelles. Les apprenants ont
consacré un nombre important d’interactions autour des concepts liés aux savoirs escomptés,
en rappelant et respectant les règles de formulation des objectifs. Les étudiants de cette
formation ont consacré la majorité des interactions sur les forums aux questions profondes, en
relation avec la formulation des objectifs, les types de compétences et les théories traitant de
la motivation.
Les objets d’apprentissage de la quatrième formation touchent le domaine de la recherche
documentaire sur internet. Les outils et les techniques de travail s’imposent dans ce genre de
modules à caractère utilitaire. Sur des sessions de clavardage qui essaient de structurer des
concepts étudiés, les étudiants n’ont pas pu développer des réflexions organisées autour des
concepts clés. Pratiquement, des sujets ont resté isolés, sans lien entre eux. Si la pensée est
une tiercéité qui implique des seconds qui impliquent des premiers, ce processus semble être
coupé entravant ainsi des constructions scientifiques bien fondées.
Le problème qui se pose dans les sessions de communication synchrone touche aux
rapports de temporalité (lecture/ écriture) qui ne sont pas les mêmes que sur les forums. En
Analysant notre corpus, nous pouvons dire que les pratiques de co-construction du savoir au
sein d’un groupe restreint passent d’abord par un moment de préparation entre les
participants. Cette étape si importante (mais pas toujours installée), est suivie d’une prise de
contact et de découverte des membres et des règles de travail (constituées, si non installées au
7
préalable). En fonction des choix effectués, le travail suit ou non un plan de rédaction qui se
situe en amont de la collaboration et du partage inter-groupal.
3.1.2. L’attention individuelle et collective allouée
Au cours du point précédent, nous avons vu que la présence en ligne ne peut garantir
des processus interprétatifs autour des objets d’apprentissage. Nous traitons à présent la
variable de l’attention individuelle et collective allouée à l’échelle des formations analysées.
Pour le faire, nous avons calculé le pourcentage de participation de chaque étudiant :
Cas 1-MQ : Cas 2-IF :
Pourcentage le plus élevé : 34,23% Pourcentage le plus élevé : 14,88%
Pourcentage le moins élevé : 1,19% Pourcentage le moins élevé : 1,65%
Ecart Type : 8.45 Ecart Type : 4.03
Cas 3-MOC : Cas 4-RD :
Pourcentage le plus élevé : 29,08% Pourcentage le plus élevé : 21,53%
Pourcentage le moins élevé : 0,24% Pourcentage le moins élevé : 2,08%
Ecart Type : 7.67 Ecart Type : 4.95
Tableau 4 : Dispersion des participations effectives d'utilisateurs
Malgré que l’ensemble des écarts types calculés par rapport à la moyenne soit inférieur
à 10, on peut remarquer que les données relatives au nombre de messages postés dans deux
formations sont trop resserrées <5 il s’agit des cas (Cas 2-IF &Cas 4-RD), tandis que dans
les deux autres formations, les données recueillies sont plus dispersées >5 (Cas 1-MQ &Cas
3-MOC).
140
120
100
80
60
40
20
0
-20 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32
8
possibilité d’interagir à leurs rythmes, la liberté de choisir la forme et le contenu pour
communiquer et collaborer avec les siens.
Les communautés d’apprentissage développent avec le temps une certaine identité
collective du groupe, qui s’installe sur des bases d’entendement mutuel et qui adopte en
parallèle des normes et des pratiques dynamiques. Ces manifestations des représentations du
monde, des expériences d’apprentissage et des pré-requis permettent de développer la co-
construction des savoirs.
3.1.4. Les pratiques collaboratives récurrentes
Les pratiques de co-construction du sens se trouvent au sein d’une communication poly
focalisée (Goffman, 1974) qui permet d’instituer à la fois des négociations de contenus en
plus des relations. Les tours d’écriture dépendent de cette dynamique. C’est ce qui peut
expliquer soit la familiarité, soit la distance des relations établies et ritualisées à travers les
écarts entre le t0 d’initiation d’un sujet et le fil de discussion qui en découle selon la
temporalité [ t+1, t+2 ; …t+n].
Pour les formules d’adresse, nous avons constaté que le vouvoiement reste la formule
dominante dans toutes les interactions.
Formation Formation Formation Formation
Formations Total
1 2 3 4
vouvoiement 91 21 77 38 227
Tutoiement 10 1 14 5 30
Tableau 5 : Formules d’adresses dans les interactions analysées
Le tutoiement est un signe de proximité de toute relation humaine. Le caractère formel
des CPMO analysées explique l’établissement de ce genre de rapports de (proximité/
distance) entre des étudiants qui n’entretiennent aucune relation hiérarchique (verticale). En
quête d’une interaction harmonieuse, les interactants cherchent à se ménager les uns les autres
et garder une « face » (Goffman,1974) convenable durant la formation. En recherchant la
corrélation entre distance et politesse, nous avons trouvé que les interactants cherchent à
maintenir une image de respect mutuel qui évite les menaces potentielles et préserve les
territoires (cognitif, affectif, spatial, privé…) ainsi que l’intégrité personnelle.
Pour les aspects distrayants, et dans le cadre d’un tel contexte marqué par ce genre de
relations, les aspects distrayants ne figurent pas significativement sur les messages. Les
constructions néologiques relevant des registres informels sont aussi peu utilisées
(hhhhhhhh, j’aiiiiiiiiiimmmmmme, merciiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ; etc….).
Pour couvrir la dimension affective, les étudiants utilisent des émoticônes et des
pictogrammes qui jouent le rôle d’adoucisseurs. La relation et le contenu interagissent et
gèrent le protocole de co-construction des savoirs. La ritualisation des pratiques valorisant la
relation aide à leur routinisation. Nous avons pu relever que les formules d’ouverture, de
clôture des interactions existent de manière régulière dans l’ensemble des formations
analysées
Au fil des apprentissages, les étudiants ont recours aux références pour donner une certaine
(légitimité et autorité) à leurs propos en fonction du processus de construction établi.
Finalement en ce qui concerne les syllogismes de raisonnement adoptés nous avons signalé
une forte présence du syllogisme déductif chez les étudiants des quatre formations
9
Figure 2 : Exemples du syllogisme déductif récurent
Il est donc primordial de prévoir, dans le cadre de toute formation médiatisée, un scénario
d’encadrement accompagné d’un scénario de communication qui aide à réglementer les
usages et les modalités d’interaction. Plus ces outils de gestion sont utilisés par les
concepteurs de dispositifs d’apprentissage, plus les étudiants sont plus sensibles à la
dimension interactionnelle dans les plates-formes.
3.2. Place de l’expérience collatérale
Les étudiants de toutes les formations analysées interviennent généralement pour
demander de l’aide ou des informations, présenter de l’aide ou des conseils, participer à un
débat ou un échange. Au moment du contact via un dispositif techno-pédagogique, le sujet a
derrière lui un parcours d’interprétation assez long reliant les connaissances issues de
l’environnement avec son expérience (culture, prérequis, vécu, savoir antérieur…).
3.2.1. Les manifestations de l’expérience des apprenants
Sur un message du forum par exemple, le lecteur émet d’abord des hypothèses sur son
contenu. Ces hypothèses vont influencer la lecture du message. Par rapport à ses attentes,
l’engagement dans la construction du sens peut être facile ou non. La première étape de
sémiotisation (Rutten, 1980) permet de capter les signifiants par le regard, de les traiter
comme signes. Une deuxième étape de sémantisation va permettre à ses signes de faire
premier sens d’abord sur la base des connaissances et la culture qui deviennent manifestes, ce
qui va permettre l’accès ou non au stade de la compréhension :
Formation IF
S.F.
« ce que je n’ai pas compris, c'est est ce que on doit faire une sorte de synthèse pour les
documents, ou bien un compte rendu ou quoi?»
Formation M.O.C
M.A.
« j'ai pas bien compris la relation entre les niveaux cognitifs et les types de connaissances »
La construction du sens à partir d’un message est, comme l’expliquent Fayol et
Mouchon (1994), le produit d’une interaction entre un texte composé d’informations et un
lecteur doté de connaissances conceptuelles et linguistiques. L’incompréhension qui figure sur
la collection ci-haut marque un dysfonctionnement entre les informations reçues et
l’activation des modèles, des schémas et de clichage7 (Dufays, 1994) lors de ces situations
atypiques.
7
Le clichage aide à orienter l’interprétation dans un sens et non dans l’autre.
10
Un autre facteur est celui des stéréotypes ou les prêt-à – porter de l’esprit (Amossy,
1991). Dans ce sens, la personne retient généralement ce qui peut renforcer ses stéréotypes au
détriment du reste.
Formation IF
M.B.
« On nous a transmis un savoir, qu'on devait retransmettre, tel un relais ou une antenne. »
Ce genre de stéréotypes a un caractère synthétique, de fréquence d’emploi remarquable.
Ils revêtent un aspect socioculturel prégnant dans la mémoire collective.
3.2.2. L’expression de l’expérience en ligne
L’expérience circule dans les interactions en ligne de façon implicite, comme elle peut
surgir explicitement sous l’impulsion des tuteurs (Traiter un savoir-faire par exemple,
expliquer ses démarches, présenter une procédure…) ou volontairement par des étudiants.
Nous avons répertorié les messages exprimant le partage d’expériences. Les cas 1 et 3 ont
marqué un taux remarquables de partage d’expériences entre les étudiants.
11
10
9
Titre de l'axe
8
7
6
5
4
3 La priméité (la vie
2
1 émotionnelle, le sensible)
0
fil fil fil fil fil fil fil fil fil La secondéité (la vie
de de de de de de de de de pratique et expérientielle)
disc disc disc disc disc disc disc disc disc
1 2 3 4 5 6 7 8 9 La tiercéité (la vie
intellectuelle)
Novembre décembre janvier février
Titre de l'axe
4. Discussion
L’ensemble des actions entreprises pour la vérification de la première hypothèse8 dans
le cadre du paradigme sémiopragmatique adopté nous a permis de dégager les conclusions
suivantes qui se rapportent à la première hypothèse :
- L’interactivité n’est pas un indice d’interaction : cela a été vérifié aux travers de la
comparaison entre le taux d’interactivité et les interactions en ligne.
- L’interaction en ligne ne garantit pas à elle seule la co-construction du sens.
Autrement dit, interagir en ligne n’est pas l’unique condition pour co-construire des
objets d’apprentissage. Les signes échangés ne sont que des convoyeurs de
signification (Conne, 2008). Ils ne sont pas responsables de mettre en relation les
8
L’évolution du processus de co-construction des objets d’apprentissage, l’attention individuelle et collective
allouée, l’interdépendance et les pratiques collaboratives récurrentes.
12
objets. Cela est vérifié à travers la corrélation qu’on peut mettre entre l’interactivité et
les processus véhiculés autour des objets d’apprentissages dans les cas analysés.
- La granularité des tâches organisées autour des objets permet une bonne visibilité des
liens existants entre les concepts. Dans les cas ou certains points de détails n’étaient
pas réglés (organisation des forums, nature des tâches, objectifs des activités,
contraintes…), les possibilités d’interagir dans un sens évolutif de co-construction du
sens se heurtent au débordement des fils de discussions. (Cas 4 par exemple)
- Le contexte riche en compétences professionnelles (Cas 1-2-3-4) semble favoriser des
opportunités pour le développement des connaissances.
- Les processus de signification se rapportent à la relation entre le signe et l’interprétant,
et non entre le signe et l’objet. L’établissement du sens passe par un processus allant
des interprétants immédiats liés à la perception aux interprétants liés à la réaction
dans des systèmes interprétatifs incluant des expériences, finalement aux interprétants
finals qui structurent le processus, en exposant les éléments à la logique. L’habitude
générale est acquise par expérience collective dans un groupe donné à un moment
donné, tandis que l’habitude spécialisée est expérimentalement contrôlée. (le cas 1
illustre ce cheminement.
- Il n’y a pas de corrélation significative entre l’engagement des étudiants et la structure
des messages sur les fils de discussion
- Les pratiques enseignantes adoptant une conception structurée de l’apprentissage,
axée sur un paradigme référentiel socioconstructiviste, favorisent un agir sur le
processus (conception profonde de recherche de sens) et non seulement sur le produit
(conception reproductrice de surface). Les apprenants sont donc conscients de leurs
propres expériences et aussi des expériences différentes. Dans ce genre de dispositifs,
la perception que développent les étudiants autour de la formation et des efforts
entrepris est partagée avec les équipes de conception et d’encadrement. Dans ce genre
de contexte, la collaboration, la réflexivité, l’affectivité positive et l’esprit d’équipe se
développent au sein des communautés d’apprentissage.
- La surcharge des travaux affecte sensiblement l’adoption d’une posture centrée sur
l’interaction. Les étudiants cherchent seulement à rendre les travaux demandés dans
les délais prescrits sans pour autant consacrer le temps aux travaux de réflexion. Les
interactions en ligne se limitent dans ce cas à l’organisation du travail.
- Les objets d’apprentissage suscitant le développement de certaines capacités
intellectuelles et/ ou pratiques chez les apprenants, impliquent des négociations de
sens, ou des reformulations dans le cadre des relations (a)symétriques. Au sein de la
même formation, les interactions sont différentes d’un objet à l’autre.
- L’expérience d’usage des artefacts au sein de l’environnement techno-pédagogique,
une fois couplée à une expérience de pratiques réflexives, structurelles et
référentielles, développent de manière harmonieuse des schèmes d’utilisation de
l’artefact, assurant instrumentation et instrumentalisation.
- Nous avons vu que plusieurs interactions sont inscrites parfois avantageusement dans
l’un des trois mondes. Celui des émotions, des pratiques et des faits et finalement celui
de la vie intellectuelle. Nous pensons que dans l’esprit de la sémiopragmatique
peircienne, toute action réussie doit réunir les trois éléments (qualité, faits et lois).
En relation avec cette première hypothèse, les contextes situationnels liés aux usages
numériques, aux pratiques et aux interactions en ligne ne peuvent remplir l’ensemble des
conditions requises pour co-construire du sens aux objets d’apprentissage. Nous avons
soulevé dans la synthèse ci-haut d’autres éléments qui sont aussi indispensables.
La vérification des variables de la deuxième hypothèse nous a permis de dégager les
conclusions suivantes :
13
- Les expériences individuelles ont jaillit de façon composite entre les formations analysés.
Deux formations ont connu un taux important d’expériences véhiculées dans les
messages (1-MQ et 3-MOC) Par ailleurs, les expériences ont été exprimées
significativement dans :
Les formations riches en compétences humaines et professionnelles relatives aux
domaines d’apprentissage
Les objets motivants permettant le développement d’une conscience simultanée et
progressivement profonde des phénomènes examinés au sein des situations et
contextes
Les situations d’apprentissage incarnées dans un contexte favorable d’apprentissage.
Nous avons remarqué qu’un nombre important d’expériences circulent en mode
implicite, sans pour autant pouvoir sortir de cet univers silencieux vers la présentation
explicite. A cet effet, l’expérience humaine couvre les trois aspects affectifs, pratiques et
intellectuels, et doit bénéficier des conditions optimales pour croiser les regards autour des
objets d’apprentissage.
Conclusion
Cette recherche a tenté de comprendre comment les individus en interaction en ligne
cherchent à faire sens de leur rencontre. Comment ces interactions qui véhiculent des
expériences préalables des interactants, permettent de donner un sens aux objets
d’apprentissage. Pour atteindre ce but, nous avons adopté un cadre d’interprétation
sémiopragmatique d’inspiration peircienne, qui se veut une logique des relations permettant
le traitement des conditions logiques de l’émergence du sens.
L’apport de la séméiotique peircienne pour notre recherche est capital, du fait qu’elle
nous a permis d’apporter à l’analyse des interactions en ligne un outil d’analyse systémique
couvrant tout type de signes (linguistique, graphique, textuel, visuel, iconique, indiciel…), au
niveau de leurs formes, styles et organisation, compte tenu de leur articulation relationnelle
dans les contextes de production et de réception.
Le lien social (en ligne) qui est une des manifestations de la coprésence à distance, est
un paramètre à maintenir dans toute formation qui se veut fédératrice des compétences mais
aussi des identités. L’examen des pratiques de co-construction des objets d’apprentissage
récurrentes, induit à la nécessité de mettre en place une approche praxéologique permettant le
développement harmonieux des habitudes et des valeurs au sein des communautés
d’apprentissage en ligne. L’’importance de la dimension praxéologique est qu’elle permet
d’optimiser les actions des étudiants et leurs perceptions du monde.
Le domaine des expériences collatérales des étudiants avec ses différentes sources et
manifestations évoquées dans ce travail, est une mesure très intéressante. C’est le domaine des
relations au sein des groupes restreints. L’expérience doit trouver toutes ses possibilités pour
exister effectivement dans les interactions à travers une circulation implicite et explicite
(expression de l’expérience) capable de conscientiser les actes et les actions, de voir ce que
font les autres différemment pour pouvoir vivre ensemble en ligne en accueillant positivement
les différences.
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Bibliographie
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