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Diderot Neveu

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Denis Diderot

Le neveu de Rameau

BeQ
Denis Diderot
(1713-1784)

Le neveu de Rameau

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 236 : version 1.01

2
Du même auteur, à la Bibliothèque :

Les deux amis de Bourbonne

3
Le neveu de Rameau

4
Satire 2de

Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis


(Horat., Lib. II, Satyr. VII)

Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon


habitude d’aller sur les cinq heures du soir me
promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit,
toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je
m’entretiens avec moi-même de politique,
d’amour, de goût ou de philosophie. J’abandonne
mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse
maître de suivre la première idée sage ou folle
qui se présente, comme on voit dans l’allée de
Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une
courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’oeil
vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une
autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à
aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. Si le
temps est trop froid, ou trop pluvieux, je me

5
réfugie au café de la Régence ; là je m’amuse à
voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du
monde, et le café de la Régence est l’endroit de
Paris où l’on joue le mieux à ce jeu. C’est chez
Rey que font assaut Legal le profond, Philidor le
subtil, le solide Mayot, qu’on voit les coups les
plus surprenants, et qu’on entend les plus
mauvais propos ; car si l’on peut être homme
d’esprit et grand joueur d’échecs, comme Legal ;
on peut être aussi un grand joueur d’échecs, et un
sot, comme Foubert et Mayot. Un après-dîner,
j’étais là, regardant beaucoup, parlant peu, et
écoutant le moins que je pouvais ; lorsque je fus
abordé par un des plus bizarres personnages de ce
pays où Dieu n’en a pas laissé manquer. C’est un
composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et
de déraison. Il faut que les notions de l’honnête et
du déshonnête soient bien étrangement brouillées
dans sa tête ; car il montre ce que la nature lui a
donné de bonnes qualités, sans ostentation, et ce
qu’il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au
reste il est doué d’une organisation forte, d’une
chaleur d’imagination singulière, et d’une
vigueur de poumons peu commune. Si vous le

6
rencontrez jamais et que son originalité ne vous
arrête pas ; ou vous mettrez vos doigts dans vos
oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels
terribles poumons. Rien ne dissemble plus de lui
que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve,
comme un malade au dernier degré de la
consomption ; on compterait ses dents à travers
ses joues. On dirait qu’il a passé plusieurs jours
sans manger, ou qu’il sort de la Trappe. Le mois
suivant, il est gras et replet, comme s’il n’avait
pas quitté la table d’un financier, ou qu’il eût été
renfermé dans un couvent de Bernardins.
Aujourd’hui, en linge sale, en culotte déchirée,
couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va
la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de
l’appeler, pour lui donner l’aumône. Demain,
poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête
haute, il se montre et vous le prendriez au peu
près pour un honnête homme. Il vit au jour la
journée. Triste ou gai, selon les circonstances.
Son premier soin, le matin, quand il est levé, est
de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il
ira souper. La nuit amène aussi son inquiétude.
Ou il regagne, à pied, un petit grenier qu’il

7
habite, à moins que l’hôtesse ennuyée d’attendre
son loyer, ne lui en ait redemandé la clef ; ou il se
rabat dans une taverne du faubourg où il attend le
jour, entre un morceau de pain et un pot de bière.
Quand il n’a pas six sols dans sa poche, ce qui lui
arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de
ses amis, soit au cocher d’un grand seigneur qui
lui donne un lit sur de la paille, à côté de ses
chevaux. Le matin, il a encore une partie de son
matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce,
il arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-
Élysées. Il reparaît avec le jour, à la ville, habillé
de la veille pour le lendemain, et du lendemain
quelquefois pour le reste de la semaine. Je
n’estime pas ces originaux-là. D’autres en font
leurs connaissances familières, même leurs amis.
Ils m’arrêtent une fois l’an, quand je les
rencontre, parce que leur caractère tranche avec
celui des autres, et qu’ils rompent cette
fastidieuse uniformité que notre éducation, nos
conventions de société, nos bienséances d’usage
ont introduite. S’il en paraît un dans une
compagnie, c’est un grain de levain qui fermente
et qui restitue à chacun une portion de son

8
individualité naturelle. Il secoue, il agite ; il fait
approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité ; il
fait connaître les gens de bien ; il démasque les
coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens
écoute, et démêle son monde.
Je connaissais celui-ci de longue main. Il
fréquentait dans une maison dont son talent lui
avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique. Il
jurait au père et à la mère qu’il épouserait leur
fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au
nez, lui disaient qu’il était fou, et je vis le
moment que la chose était faite. Il m’empruntait
quelques écus que je lui donnais. Il s’était
introduit, je ne sais comment, dans quelques
maisons honnêtes, où il avait son couvert, mais à
la condition qu’il ne parlerait pas, sans en avoir
obtenu la permission. Il se taisait, et mangeait de
rage. Il était excellent à voir dans cette contrainte.
S’il lui prenait envie de manquer au traité, et qu’il
ouvrît la bouche ; au premier mot, tous les
convives s’écriaient, ô Rameau ! Alors la fureur
étincelait dans ses yeux, et il se remettait à
manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de
savoir le nom de l’homme, et vous le savez. C’est

9
le neveu de ce musicien célèbre qui nous a
délivrés du plain-chant de Lulli que nous
psalmodiions depuis plus de cent ans ; qui a tant
écrit de visions inintelligibles et de vérités
apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni
lui ni personne n’entendit jamais rien, et de qui
nous avons un certain nombre d’opéras où il y a
de l’harmonie, des bouts de chants, des idées
décousues, du fracas, des vols, des triomphes, des
lances, des gloires, des murmures, des victoires à
perte d’haleine ; des airs de danse qui dureront
éternellement, et qui, après avoir enterré le
Florentin sera enterré par les virtuoses italiens, ce
qu’il pressentait et le rendait sombre, triste,
hargneux ; car personne n’a autant d’humeur, pas
même une jolie femme qui se lève avec un
bouton sur le nez, qu’un auteur menacé de
survivre à sa réputation : témoins Marivaux et
Crébillon le fils.
Il m’aborde... Ah, ah, vous voilà, M. le
philosophe ; et que faites-vous ici parmi ce tas de
fainéants ? Est-ce que vous perdez aussi votre
temps à pousser le bois ? C’est ainsi qu’on
appelle par mépris jouer aux échecs ou aux

10
dames.

MOI
Non, mais quand je n’ai rien de mieux à faire,
je m’amuse à regarder un instant, ceux qui le
poussent bien.

LUI
En ce cas, vous vous amusez rarement ;
excepté Legal et Philidor, le reste n’y entend rien.

MOI
Et M. de Bissy donc ?

LUI
Celui-là est en joueur d’échecs, ce que
Mademoiselle Clairon est en acteur. Ils savent de
ces jeux, l’un et l’autre, tout ce qu’on en peut
apprendre.

MOI
Vous êtes difficile, et je vois que vous ne
faites grâce qu’aux hommes sublimes.

11
LUI
Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en
éloquence, en musique, et autres fadaises comme
cela. À quoi bon la médiocrité dans ces genres.

MOI
À peu de chose, j’en conviens. Mais c’est qu’il
faut qu’il y ait un grand nombre d’hommes qui
s’y appliquent, pour faire sortir l’homme de
génie. Il est un dans la multitude. Mais laissons
cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne
pense guère à vous, quand je ne vous vois pas.
Mais vous me plaisez toujours à revoir. Qu’avez-
vous fait ?

LUI
Ce que vous, moi et tous les autres font ; du
bien, du mal et rien. Et puis j’ai eu faim, et j’ai
mangé, quand l’occasion s’en est présentée ;
après avoir mangé, j’ai eu soif, et j’ai bu
quelquefois. Cependant la barbe me venait ; et
quand elle a été venue, je l’ai fait raser.

12
MOI
Vous avez mal fait. C’est la seule chose qui
vous manque, pour être un sage

LUI
Oui-da. J’ai le front grand et ridé ; l’oeil
ardent ; le nez saillant ; les joues larges ; le
sourcil noir et fourni ; la bouche bien fendue ; la
lèvre rebordée ; et la face carrée. Si ce vaste
menton était couvert d’une longue barbe, savez-
vous que cela figurerait très bien en bronze ou en
marbre.

MOI
À côté d’un César, d’un Marc-Aurèle, d’un
Socrate.

LUI
Non, je serais mieux entre Diogène et Phryné.
Je suis effronté comme l’un, et je fréquente
volontiers chez les autres.

13
MOI
Vous portez-vous toujours bien ?

LUI
Oui, ordinairement ; mais pas
merveilleusement aujourd’hui.

MOI
Comment ? Vous voilà avec un ventre de
Silène ; et un visage...

LUI
Un visage qu’on prendrait pour son
antagoniste. C’est que l’humeur qui fait sécher
mon cher oncle engraisse apparemment son cher
neveu.

MOI
À propos de cet oncle, le voyez-vous
quelquefois ?

LUI
Oui, passer dans la rue.

14
MOI
Est-ce qu’il ne vous fait aucun bien ?

LUI
S’il en fait à quelqu’un, c’est sans s’en douter.
C’est un philosophe dans son espèce. Il ne pense
qu’à lui ; le reste de l’univers lui est comme d’un
clou à soufflet. Sa fille et sa femme n’ont qu’à
mourir, quand elles voudront ; pourvu que les
cloches de la paroisse, qu’on sonnera pour elles,
continuent de résonner la douzième et la dix-
septième tout sera bien. Cela est heureux pour lui.
Et c’est ce que je prise particulièrement dans les
gens de génie. Ils ne sont bons qu’à une chose.
Passé cela, rien. Ils ne savent ce que c’est d’être
citoyens, pères, mères, frères, parents, amis.
Entre nous, il faut leur ressembler de tout point ;
mais ne pas désirer que la graine en soit
commune. Il faut des hommes ; mais pour des
hommes de génie ; point. Non, ma foi, il n’en
faut point. Ce sont eux qui changent la face du
globe ; et dans les plus petites choses, la sottise
est si commune et si puissante qu’on ne la

15
réforme pas sans charivari. Il s’établit partie de ce
qu’ils ont imaginé. Partie reste comme il était ; de
là deux évangiles ; un habit d’Arlequin. La
sagesse du moine de Rabelais, est la vraie
sagesse, pour son repos et pour celui des autres :
faire son devoir, tellement quellement ; toujours
dire du bien de monsieur le prieur ; et laisser aller
le monde à sa fantaisie. Il va bien, puisque la
multitude en est contente. Si je savais l’histoire,
je vous montrerais que le mal est toujours venu
ici-bas, par quelque homme de génie. Mais je ne
sais pas l’histoire, parce que je ne sais rien. Le
diable m’emporte, si j’ai jamais rien appris ; et si
pour n’avoir rien appris, je m’en trouve plus mal.
J’étais un jour à la table d’un ministre du roi de
France qui a de l’esprit comme quatre ; eh bien, il
nous démontra clair comme un et un font deux,
que rien n’était plus utile aux peuples que le
mensonge ; rien de plus nuisible que la vérité. Je
ne me rappelle pas bien ses preuves ; mais il
s’ensuivait évidemment que les gens de génie
sont détestables, et que si un enfant apportait en
naissant, sur son front, la caractéristique de ce
dangereux présent de la nature, il faudrait ou

16
l’étouffer, ou le jeter au Cagniard.

MOI
Cependant ces personnages-là, si ennemis du
génie, prétendent tous en avoir.

LUI
Je crois bien qu’ils le pensent au-dedans
d’eux-mêmes ; mais je ne crois pas qu’ils
osassent l’avouer.

MOI
C’est par modestie. Vous conçûtes donc là,
une terrible haine contre le génie.

LUI
À n’en jamais revenir.

MOI
Mais j’ai vu un temps que vous vous
désespériez de n’être qu’un homme commun.
Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le
contre vous afflige également. Il faudrait prendre

17
son parti, et y demeurer attaché. Tout en
convenant avec vous que les hommes de génie
sont communément singuliers ou comme dit le
proverbe, qu’il n’y a point de grands esprits sans
un grain de folie, on n’en reviendra pas. On
méprisera les siècles qui n’en auront pas produit.
Ils feront l’honneur des peuples chez lesquels ils
auront existé ; tôt ou tard, on leur élève des
statues, et on les regarde comme les bienfaiteurs
du genre humain. N’en déplaise au ministre
sublime que vous m’avez cité, je crois que si le
mensonge peut servir un moment, il est
nécessairement nuisible à la longue ; et qu’au
contraire, la vérité sert nécessairement à la
longue ; bien qu’il puisse arriver qu’elle nuise
dans le moment. D’où je serais tenté de conclure
que l’homme de génie qui décrie une erreur
générale, ou qui accrédite une grande vérité, est
toujours un être digne de notre vénération. Il peut
arriver que cet être soit la victime du préjugé et
des lois ; mais il y a deux sortes de lois, les unes
d’une équité, d’une généralité absolues ; d’autres
bizarres qui ne doivent leur sanction qu’à
l’aveuglement ou la nécessité des circonstances.

18
Celles-ci ne couvrent le coupable qui les enfreint
que d’une ignominie passagère ; ignominie que le
temps reverse sur les juges et sur les nations, pour
y rester à jamais. De Socrate, ou du magistrat qui
lui fit boire la ciguë, quel est aujourd’hui le
déshonoré ?

LUI
Le voilà bien avancé ! en a-t-il été moins
condamné ? en a-t-il moins été mis à mort ? en a-
t-il moins été un citoyen turbulent ? par le mépris
d’une mauvaise loi, en a-t-il moins encouragé les
fous au mépris des bonnes ? en a-t-il moins été un
particulier audacieux et bizarre ? Vous n’étiez
pas éloigné tout à l’heure d’un aveu peu
favorable aux hommes de génie.

MOI
Écoutez-moi, cher homme. Une société ne
devrait point avoir de mauvaises lois ; et si elle
n’en avait que de bonnes, elle ne serait jamais
dans le cas de persécuter un homme de génie. Je
ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement
attaché à la méchanceté, ni la méchanceté au

19
génie. Un sot sera plus souvent un méchant qu’un
homme d’esprit. Quand un homme de génie serait
communément d’un commerce dur, difficile,
épineux, insupportable, quand même ce serait un
méchant, qu’en concluriez-vous ?

LUI
Qu’il est bon à noyer.

MOI
Doucement, cher homme. Çà, dites-moi ; je ne
prendrai pas votre oncle pour exemple ; c’est un
homme dur ; c’est un brutal ; il est sans
humanité ; il est avare. Il est mauvais père,
mauvais époux ; mauvais oncle ; mais il n’est pas
assez décidé que ce soit un homme de génie ;
qu’il ait poussé son art fort loin, et qu’il soit
question de ses ouvrages dans dix ans. Mais
Racine ? Celui-là certes avait du génie, et ne
passait pas pour un trop bon homme. Mais de
Voltaire ?

20
LUI
Ne me pressez pas ; car je suis conséquent.

MOI
Lequel des deux préféreriez-vous ? ou qu’il
eût été un bon homme, identifié avec son
comptoir comme Briasson, ou avec son aune,
comme Barbier, faisant régulièrement tous les
ans un enfant légitime à sa femme, bon mari ;
bon père, bon oncle, bon voisin, honnête
commerçant, mais rien de plus ; ou qu’il eût été
fourbe, traître, ambitieux, envieux, méchant ;
mais auteur d’Andromaque, de Britannicus,
d’Iphigénie, de Phèdre, d’Athalie.

LUI
Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux
hommes, il eût mieux valu qu’il eût été le
premier.

MOI
Cela est même infiniment plus vrai que vous
ne le sentez.

21
LUI
Oh ! vous voilà, vous autres ! Si nous disons
quelque chose de bien, c’est comme des fous, ou
des inspirés ; par hasard. Il n’y a que vous autres
qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe.
Je m’entends ; et je m’entends ainsi que vous
vous entendez.

MOI
Voyons ; eh bien, pourquoi pour lui ?

LUI
C’est que toutes ces belles choses-là qu’il a
faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs ; et
que s’il eût été un bon marchand en soie de la rue
Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon épicier en
gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé
une fortune immense, et qu’en l’amassant, il n’y
aurait eu sorte de plaisirs dont il n’eût joui ; qu’il
aurait donné de temps en temps la pistole à un
pauvre diable de bouffon comme moi qui l’aurait
fait rire, qui lui aurait procuré dans l’occasion
une jeune fille qui l’aurait désennuyé de

22
l’éternelle cohabitation avec sa femme ; que nous
aurions fait d’excellents repas chez lui, joué gros
jeu ; bu d’excellents vins, d’excellentes liqueurs,
d’excellents cafés, fait des parties de campagne ;
et vous voyez que je m’entendais. Vous riez.
Mais laissez-moi dire. Il eût été mieux pour ses
entours.

MOI
Sans contredit ; pourvu qu’il n’eût pas
employé d’une façon déshonnête l’opulence qu’il
aurait acquise par un commerce légitime ; qu’il
eût éloigné de sa maison tous ces joueurs ; tous
ces parasites ; tous ces fades complaisants ; tous
ces fainéants, tous ces pervers inutiles ; et qu’il
eût fait assommer à coups de bâtons, par ses
garçons de boutique, l’homme officieux qui
soulage, par la variété, les maris, du dégoût d’une
cohabitation habituelle avec leurs femmes.

LUI
Assommer ! monsieur, assommer ! on
n’assomme personne dans une ville bien policée.
C’est un état honnête. Beaucoup de gens, même

23
titrés, s’en mêlent. Et à quoi diable, voulez-vous
donc qu’on emploie son argent, si ce n’est à avoir
bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles
femmes, plaisirs de toutes les couleurs,
amusements de toutes les espèces. J’aimerais
autant être gueux que de posséder une grande
fortune, sans aucune de ces jouissances. Mais
revenons à Racine. Cet homme n’a été bon que
pour des inconnus, et que pour le temps où il
n’était plus.

MOI
D’accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans
mille ans d’ici, il fera verser des larmes ; il sera
l’admiration des hommes. Dans toutes les
contrées de la terre il inspirera l’humanité, la
commisération, la tendresse ; on demandera qui il
était, de quel pays, et on l’enviera à la France. Il a
fait souffrir quelques êtres qui ne sont plus ;
auxquels nous ne prenons presque aucun intérêt ;
nous n’avons rien à redouter ni de ses vices ni de
ses défauts. Il eût été mieux sans doute qu’il eût
reçu de la nature les vertus d’un homme de bien,
avec les talents d’un grand homme. C’est un

24
arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés
dans son voisinage ; qui a étouffé les plantes qui
croissaient à ses pieds ; mais il a porté sa cime
jusque dans la nue ; ses branches se sont étendues
au loin ; il a prêté son ombre à ceux qui venaient,
qui viennent et qui viendront se reposer autour de
son tronc majestueux ; il a produit des fruits d’un
goût exquis et qui se renouvellent sans cesse. Il
serait à souhaiter que de Voltaire eût encore la
douceur de Duclos, l’ingénuité de l’abbé Trublet,
la droiture de l’abbé d’Olivet ; mais puisque cela
ne se peut ; regardons la chose du côté vraiment
intéressant ; oublions pour un moment le point
que nous occupons dans l’espace et dans la
durée ; et étendons notre vue sur les siècles à
venir, les régions les plus éloignées, et les
peuples à naître. Songeons au bien de notre
espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux ;
pardonnons au moins à la nature d’avoir été plus
sage que nous. Si vous jetez de l’eau froide sur la
tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent
avec sa vanité. Si vous rendez de Voltaire moins
sensible à la critique, il ne saura plus descendre
dans l’âme de Mérope. Il ne vous touchera plus.

25
LUI
Mais si la nature était aussi puissante que
sage, pourquoi ne les a-t-elle pas faits aussi bons
qu’elle les a faits grands ?

MOI
Mais ne voyez-vous pas qu’avec un pareil
raisonnement vous renversez l’ordre général, et
que si tout ici-bas était excellent, il n’y aurait rien
d’excellent.

LUI
Vous avez raison. Le point important est que
vous et moi nous soyons, et que nous soyons
vous et moi. Que tout aille d’ailleurs comme il
pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon avis,
est celui où j’en devais être ; et foin du plus
parfait des mondes, si je n’en suis pas. J’aime
mieux être, et même être impertinent raisonneur
que de n’être pas.

MOI
Il n’y a personne qui ne pense comme vous, et

26
qui ne fasse le procès à l’ordre qui est ; sans
s’apercevoir qu’il renonce à sa propre existence.

LUI
Il est vrai.

MOI
Acceptons donc les choses comme elles sont.
Voyons ce qu’elles nous coûtent et ce qu’elles
nous rendent ; et laissons là le tout que nous ne
connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer ;
et qui n’est peut-être ni bien ni mal ; s’il est
nécessaire, comme beaucoup d’honnêtes gens
l’imaginent.

LUI
Je n’entends pas grand-chose à tout ce que
vous me débitez là. C’est apparemment de la
philosophie ; je vous préviens que je ne m’en
mêle pas. Tout ce que je sais, c’est que je
voudrais bien être un autre, au hasard d’être un
homme de génie, un grand homme. Oui, il faut
que j’en convienne, il y a là quelque chose qui

27
me le dit. Je n’en ai jamais entendu louer un seul
que son éloge ne m’ait fait secrètement enrager.
Je suis envieux. Lorsque j’apprends de leur vie
privée quelque trait qui les dégrade, je l’écoute
avec plaisir. Cela nous rapproche. J’en supporte
plus aisément ma médiocrité. Je me dis, certes tu
n’aurais jamais fait Mahomet ; mais ni l’éloge du
Maupeou. J’ai donc été, je suis donc fâché d’être
médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je
n’ai jamais entendu jouer l’ouverture des Indes
galantes ; jamais entendu chanter, Profonds
Abîmes du Ténare, Nuit, éternelle Nuit, sans me
dire avec douleur : voilà ce que tu ne feras
jamais. J’étais donc jaloux de mon oncle ; et s’il
y avait eu à sa mort, quelques belles pièces de
clavecin, dans son portefeuille, je n’aurais pas
balancé à rester moi, et à être lui.

MOI
S’il n’y a que cela qui vous chagrine, cela n’en
vaut pas trop la peine.

LUI
Ce n’est rien. Ce sont des moments qui

28
passent.
(Puis il se remettait à chanter l’ouverture des
Indes galantes, et l’air Profonds Abîmes ; et il
ajoutait) :
Le quelque chose qui est là et qui me parle, me
dit : Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux
morceaux-là ; si tu avais fait ces deux morceaux-
là, tu en ferais bien deux autres ; et quand tu en
aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te
chanterait partout ; quand tu marcherais, tu aurais
la tête droite ; la conscience te rendrait
témoignage à toi-même de ton propre mérite ; les
autres te désigneraient du doigt. On dirait : c’est
lui qui a fait les jolies gavottes (et il chantait les
gavottes ; puis avec l’air d’un homme touché, qui
nage dans la joie, et qui en a les yeux humides, il
ajoutait, en se frottant les mains), tu aurais une
bonne maison (et il en mesurait l’étendue avec
ses bras), un bon lit (et il s’y étendait
nonchalamment), de bons vins (qu’il goûtait en
faisant claquer sa langue contre son palais), un
bon équipage (et il levait le pied pour y monter),
de jolies femmes à qui il prenait déjà la gorge et

29
qu’il regardait voluptueusement) ; cent faquins
me viendraient encenser tous les jours (et il
croyait les voir autour de lui ; il voyait Palissot,
Poinsinet, les Fréron père et fils, La Porte ; il les
entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur
souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait,
les rappelait ; puis il continuait) : et c’est ainsi
que l’on te dirait le matin que tu es un grand
homme ; tu lirais dans l’histoire des Trois Siècles
que tu es un grand homme ; tu serais convaincu le
soir que tu es un grand homme ; et le grand
homme, Rameau le neveu, s’endormirait au doux
murmure de l’éloge qui retentirait dans son
oreille ; même en dormant, il aurait l’air satisfait ;
sa poitrine se dilaterait, s’élèverait, s’abaisserait
avec aisance ; il ronflerait, comme un grand
homme ; et en parlant ainsi il se laissait aller
mollement sur une banquette ; il fermait les yeux,
et il imitait le sommeil heureux qu’il imaginait.
Après avoir goûté quelques instants la douceur de
ce repos, il se réveillait, étendait ses bras, bâillait,
se frottait les yeux, et cherchait encore autour de
lui ses adulateurs insipides.

30
MOI
Vous croyez donc que l’homme heureux a son
sommeil ?

LUI
Si je le crois ! Moi, pauvre hère, lorsque le
soir j’ai regagné mon grenier et que je me suis
fourré dans mon grabat, je suis ratatiné sous ma
couverture ; j’ai la poitrine étroite et la respiration
gênée ; c’est une espèce de plainte faible qu’on
entend à peine ; au lieu qu’un financier fait
retentir son appartement, et étonne toute sa rue.
Mais ce qui m’afflige aujourd’hui, ce n’est pas de
ronfler et de dormir mesquinement, comme un
misérable.

MOI
Cela est pourtant triste.

LUI
Ce qui m’est arrivé l’est bien davantage.

31
MOI
Qu’est-ce donc ?

LUI
Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi,
parce que je suis un bon diable que vous
méprisez dans le fond, mais qui vous amuse.

MOI
C’est la vérité.

LUI
Et je vais vous le dire.
Avant que de commencer, il pousse un
profond soupir et porte ses deux mains à son
front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et me
dit :
Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un
fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos
Bourguignons appellent un fieffé truand, un
escroc, un gourmand...

32
MOI
Quel panégyrique !

LUI
Il est vrai de tout point. Il n’y en a pas un mot
à rabattre. Point de contestation là-dessus, s’il
vous plaît. Personne ne me connaît mieux que
moi ; et je ne dis pas tout.

MOI
Je ne veux point vous fâcher ; et je
conviendrai de tout.

LUI
Hé bien, je vivais avec des gens qui m’avaient
pris en gré, précisément parce que j’étais doué, à
un rare degré, de toutes ces qualités.

MOI
Cela est singulier. Jusqu’à présent, j’avais cru
ou qu’on se les cachait à soi-même, ou qu’on se
les pardonnait, et qu’on les méprisait dans les
autres.

33
LUI
Se les cacher, est-ce qu’on le peut ? Soyez sûr
que, quand Palissot est seul et qu’il revient sur
lui-même, il se dit bien d’autres choses. Soyez
sûr qu’en tête à tête avec son collègue, ils
s’avouent franchement qu’ils ne sont que deux
insignes maroufles. Les mépriser dans les autres !
Mes gens étaient plus équitables, et leur caractère
me réussissait merveilleusement auprès d’eux.
J’étais comme un coq en pâte. On me fêtait. On
ne me perdait pas un moment sans me regretter.
J’étais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur
Rameau le fou, l’impertinent, l’ignorant, le
paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse
bête. Il n’y avait pas une de ces épithètes
familières qui ne me valût un sourire, une
caresse, un petit coup sur l’épaule, un soufflet, un
coup de pied, à table un bon morceau qu’on me
jetait sur mon assiette, hors de table une liberté
que je prenais sans conséquence ; car moi, je suis
sans conséquence. On fait de moi, avec moi,
devant moi, tout ce qu’on veut, sans que je m’en
formalise ; et les petits présents qui me
pleuvaient ? Le grand chien que je suis ; j’ai tout

34
perdu ! J’ai tout perdu pour avoir eu le sens
commun, une fois, une seule fois en ma vie ; ah,
si cela m’arrive jamais !

MOI
De quoi s’agissait-il donc ?

LUI
C’est une sottise incomparable,
incompréhensible, irrémissible.

MOI
Quelle sottise encore ?

LUI
Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour
cela ! La sottise d’avoir eu un peu de goût, un peu
d’esprit, un peu de raison. Rameau, mon ami,
cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit
et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi
l’on vous a pris par les épaules, on vous a conduit
à la porte ; on vous a dit, faquin, tirez ; ne
reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de la

35
raison, je crois ! Tirez. Nous avons de ces
qualités-là, de reste. Vous vous en êtes allé en
vous mordant les doigts ; c’est votre langue
maudite qu’il fallait mordre auparavant. Pour ne
vous en être pas avisé, vous voilà sur le pavé,
sans le sol, et ne sachant où donner de la tête.
Vous étiez nourri à bouche que veux-tu, et vous
retournerez au regrat ; bien logé, et vous serez
trop heureux si l’on vous rend votre grenier ; bien
couché, et la paille vous attend entre le cocher de
M. de Soubise et l’ami Robé. Au lieu d’un
sommeil doux et tranquille, comme vous l’aviez,
vous entendrez d’une oreille le hennissement et le
piétinement des chevaux, de l’autre, le bruit mille
fois plus insupportable des vers secs, durs et
barbares. Malheureux, malavisé, possédé d’un
million de Diables !

MOI
Mais n’y aurait-il pas moyen de se rapatrier ?
La faute que vous avez commise est-elle si
impardonnable ? À votre place, j’irais retrouver
mes gens. Vous leur êtes plus nécessaire que
vous ne croyez.

36
LUI
Ho, je suis sûr qu’à présent qu’ils ne m’ont
pas, pour les faire rire, ils s’ennuient comme des
chiens.

MOI
J’irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais
pas le temps de se passer de moi, de se tourner
vers quelque amusement honnête : car qui sait ce
qui peut arriver ?

LUI
Ce n’est pas là ce que je crains. Cela
n’arrivera pas.

MOI
Quelque sublime que vous soyez, un autre
peut vous remplacer.

LUI
Difficilement.

37
MOI
D’accord. Cependant j’irais avec ce visage
défait, ces yeux égarés, ce col débraillé, ces
cheveux ébouriffés, dans l’état vraiment tragique
où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la
divinité. Je me collerais la face contre terre, et
sans me relever, je lui dirais d’une voix basse et
sanglotante : Pardon, madame ! pardon ! je suis
un indigne, un infâme. Ce fut un malheureux
instant ; car vous savez que je ne suis pas sujet à
avoir du sens commun, et je vous promets de
n’en avoir de ma vie.
Ce qu’il y a de plaisant, c’est que, tandis que
je lui tenais ce discours, il en exécutait la
pantomime. Il s’était prosterné ; il avait collé son
visage contre terre ; il paraissait tenir entre ses
deux mains le bout d’une pantoufle ; il pleurait ;
il sanglotait ; il disait, oui, ma petite reine ; oui, je
le promets ; je n’en aurai de ma vie, de ma vie.
Puis se relevant brusquement, il ajouta d’un ton
sérieux et réfléchi :

38
LUI
Oui, vous avez raison. Je crois que c’est le
mieux. Elle est bonne. M. Viellard dit qu’elle est
si bonne. Moi, je sais un peu qu’elle l’est. Mais
cependant aller s’humilier devant une guenon !
Crier miséricorde aux pieds d’une misérable
petite histrionne que les sifflets du parterre ne
cessent de poursuivre ! Moi, Rameau ! fils de M.
Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme
de bien et qui n’a jamais fléchi le genou devant
qui que ce soit ! Moi, Rameau, le neveu de celui
qu’on appelle le grand Rameau, qu’on voit se
promener droit et les bras en l’air, au Palais-
Royal, depuis que M. Carmontel l’a dessiné
courbé, et les mains sous les basques de son
habit ! Moi qui ai composé des pièces de
clavecins que personne ne joue, mais qui seront
peut-être les seules qui passeront à la postérité
qui les jouera ; moi ! moi enfin ! J’irais !... Tenez,
monsieur, cela ne se peut.
(Et mettant sa main droite sur sa poitrine, il
ajoutait :) Je me sens là quelque chose qui
s’élève et qui me dit, Rameau, tu n’en feras rien.

39
Il faut qu’il y ait une certaine dignité attachée à la
nature de l’homme, que rien ne peut étouffer.
Cela se réveille à propos de bottes. Oui, à propos
de bottes ; car il y a d’autres jours où il ne m’en
coûterait rien pour être vil tant qu’on voudrait ;
ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la
petite Hus.

MOI
Hé, mais, l’ami ; elle est blanche, jolie, jeune,
douce, potelée ; et c’est un acte d’humilité auquel
un plus délicat que vous pourrait quelquefois
s’abaisser.

LUI
Entendons-nous ; c’est qu’il y a baiser le cul
au simple, et baiser le cul au figuré. Demandez au
gros Bergier qui baise le cul de madame de la
Marque au simple et au figuré ; et ma foi, le
simple et le figuré me déplairaient également là.

MOI
Si l’expédient que je vous suggère ne vous

40
convient pas ; ayez donc le courage d’être gueux.

LUI
Il est dur d’être gueux, tandis qu’il y a tant de
sots opulents aux dépens desquels on peut vivre.
Et puis le mépris de soi ; il est insupportable.

MOI
Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là ?

LUI
Si je le connais ; combien de fois, je me suis
dit : Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes
tables à Paris, à quinze ou vingt couverts
chacune ; et de ces couverts-là, il n’y en a pas un
pour toi ! Il y a des bourses pleines d’or qui se
versent de droite et de gauche, et il n’en tombe
pas une pièce sur toi ! Mille petits beaux esprits,
sans talent, sans mérite ; mille petites créatures,
sans charmes ; mille plats intrigants sont bien
vêtus, et tu irais tout nu ? Et tu serais imbécile à
ce point ? est-ce que tu ne saurais pas mentir,
jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer

41
comme un autre ? est-ce que tu ne saurais pas te
mettre à quatre pattes, comme un autre ? est-ce
que tu ne saurais pas favoriser l’intrigue de
Madame, et porter le billet doux de Monsieur,
comme un autre ? est-ce que tu ne saurais pas
encourager ce jeune homme à parler à
Mademoiselle, et persuader à Mademoiselle de
l’écouter, comme un autre ? est-ce que tu ne
saurais pas faire entendre à la fille d’un de nos
bourgeois, qu’elle est mal mise ; que de belles
boucles d’oreilles, un peu de rouge, des dentelles,
une robe à la polonaise, lui siéraient à ravir ? que
ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher
dans la rue ? qu’il y a un beau monsieur, jeune et
riche, qui a un habit galonné d’or, un superbe
équipage, six grands laquais, qui l’a vue en
passant, qui la trouve charmante ; et que depuis
ce jour-là il en a perdu le boire et le manger ;
qu’il n’en dort plus, et qu’il en mourra ? – Mais
mon papa. – Bon, bon ; votre papa ! il s’en
fâchera d’abord un peu. – Et maman qui me
recommande tant d’être honnête fille ? qui me dit
qu’il n’y a rien dans ce monde que l’honneur ? –
Vieux propos qui ne signifient rien. – Et mon

42
confesseur ? – Vous ne le verrez plus ; ou si vous
persistez dans la fantaisie d’aller lui faire
l’histoire de vos amusements ; il vous en coûtera
quelques livres de sucre et de café. – C’est un
homme sévère qui m’a déjà refusé l’absolution,
pour la chanson, Viens dans ma cellule. – C’est
que vous n’aviez rien à lui donner... Mais quand
vous lui apparaîtrez en dentelles. – J’aurai donc
des dentelles ? – Sans doute et de toutes les
sortes... en belles boucles de diamants. – J’aurai
donc de belles boucles de diamants ? – Oui. –
Comme celles de cette marquise qui vient
quelquefois prendre des gants, dans notre
boutique ? – Précisément. Dans un bel équipage,
avec des chevaux gris pommelés ; deux grands
laquais, un petit nègre, et le coureur en avant, du
rouge, des mouches, la queue portée. – Au bal ? –
Au bal... à l’Opéra, à la Comédie... Déjà le coeur
lui tressaillit de joie. Tu joues avec un papier
entre les doigts... Qu’est cela ? – Ce n’est rien. –
Il me semble que si. – C’est un billet. – Et pour
qui ? – Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. –
Curieuse, je le suis beaucoup. Voyons... Elle le
lit... Une entrevue, cela ne se peut. – En allant à

43
la messe. – Maman m’accompagne toujours ;
mais s’il venait ici, un peu matin ; je me lève la
première ; et je suis au comptoir, avant qu’on soit
levé. – Il vient : il plaît ; un beau jour, à la brune,
la petite disparaît, et l’on me compte mes deux
mille écus... Et quoi tu possèdes ce talent-là ; et
tu manques de pain ! N’as-tu pas honte,
malheureux ? Je me rappelais un tas de coquins,
qui ne m’allaient pas à la cheville et qui
regorgeaient de richesses. J’étais en surtout de
baracan, et ils étaient couverts de velours ; ils
s’appuyaient sur la canne à pomme d’or et en bec
de corbin ; et ils avaient l’Aristote ou le Platon au
doigt. Qu’étaient-ce pourtant ? la plupart de
misérables croque-notes, aujourd’hui ce sont des
espèces de seigneurs. Alors je me sentais du
courage, l’âme élevée ; l’esprit subtil, et capable
de tout. Mais ces heureuses dispositions
apparemment ne duraient pas ; car jusqu’à
présent, je n’ai pu faire un certain chemin. Quoi
qu’il en soit, voilà le texte de mes fréquents
soliloques que vous pouvez paraphraser à votre
fantaisie ; pourvu que vous en concluiez que je
connais le mépris de soi-même, ou ce tourment

44
de la conscience qui naît de l’inutilité des dons
que le Ciel nous a départis ; c’est le plus cruel de
tous. Il vaudrait presque autant que l’homme ne
fût pas né.
Je l’écoutais, et à mesure qu’il faisait la scène
du proxénète et de la jeune fille qu’il séduisait ;
l’âme agitée de deux mouvements opposés, je ne
savais si je m’abandonnerais à l’envie de rire, ou
au transport de l’indignation. Je souffrais. Vingt
fois un éclat de rire empêcha ma colère d’éclater ;
vingt fois la colère qui s’élevait au fond de mon
coeur se termina par un éclat de rire. J’étais
confondu de tant de sagacité, et de tant de
bassesse ; d’idées si justes et alternativement si
fausses ; d’une perversité si générale de
sentiments, d’une turpitude si complète, et d’une
franchise si peu commune. Il s’aperçut du conflit
qui se passait en moi : Qu’avez-vous ? me dit-il.

MOI
Rien.

45
LUI
Vous me paraissez troublé.

MOI
Je le suis aussi.

LUI
Mais enfin que me conseillez-vous ?

MOI
De changer de propos. Ah, malheureux, dans
quel état d’abjection, vous êtes né ou tombé.

LUI
J’en conviens. Mais cependant que mon état
ne vous touche pas trop. Mon projet, en
m’ouvrant à vous, n’était point de vous affliger.
Je me suis fait chez ces gens quelque épargne.
Songez que je n’avais besoin de rien, mais de rien
absolument ; et que l’on m’accordait tant pour
mes menus plaisirs.
Alors il recommença à se frapper le front, avec
un de ses poings, à se mordre la lèvre, et rouler

46
au plafond ses yeux égarés ; ajoutant, mais c’est
une affaire faite. J’ai mis quelque chose de côté.
Le temps s’est écoulé ; et c’est toujours autant
d’amassé.

MOI
Vous voulez dire de perdu.

LUI
Non, non, d’amassé. On s’enrichit à chaque
instant. Un jour de moins à vivre, ou un écu de
plus ; c’est tout un. Le point important est d’aller
aisément, librement, agréablement,
copieusement, tous les soirs à la garde-robe. O
stercus pretiosum ! Voilà le grand résultat de la
vie dans tous les états. Au dernier moment, tous
sont également riches ; et Samuel Bernard qui à
force de vols, de pillages, de banqueroutes laisse
vingt-sept millions en or, et Rameau qui ne
laissera rien ; Rameau à qui la charité fournira la
serpillière dont on l’enveloppera. Le mort
n’entend pas sonner les cloches. C’est en vain
que cent prêtres s’égosillent pour lui : qu’il est
précédé et suivi d’une longue file de torches

47
ardentes ; son âme ne marche pas à côté du
maître des cérémonies. Pourrir sous du marbre,
pourrir sous de la terre, c’est toujours pourrir.
Avoir autour de son cercueil les enfants rouges,
et les enfants bleus, ou n’avoir personne, qu’est-
ce que cela fait. Et puis vous voyez bien ce
poignet ; il était roide comme un diable. Ces dix
doigts, c’étaient autant de bâtons fichés dans un
métacarpe de bois ; et ces tendons, c’étaient de
vieilles cordes à boyau plus sèches, plus roides,
plus inflexibles que celles qui ont servi à la roue
d’un tourneur. Mais je vous les ai tant
tourmentées, tant brisées, tant rompues. Tu ne
veux pas aller ; et moi, mordieu, je dis que tu
iras ; et cela sera.
Et tout en disant cela, de la main droite, il
s’était saisi les doigts et le poignet de la main
gauche ; et il les renversait en dessus ; en
dessous ; l’extrémité des doigts touchait au bras ;
les jointures en craquaient ; je craignais que les
os n’en demeurassent disloqués.

48
MOI
Prenez garde, lui dis-je ; vous allez vous
estropier.

LUI
Ne craignez rien. Ils y sont faits ; depuis dix
ans, je leur en ai bien donné d’une autre façon.
Malgré qu’ils en eussent, il a bien fallu que les
bougres s’y accoutumassent, et qu’ils apprissent à
se placer sur les touches et à voltiger sur les
cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va.
En même temps, il se met dans l’attitude d’un
joueur de violon ; il fredonne de la voix un
allegro de Locatelli, son bras droit imite le
mouvement de l’archet ; sa main gauche et ses
doigts semblent se promener sur la longueur du
manche ; s’il fait un ton faux, il s’arrête ; il
remonte ou baisse la corde ; il la pince de l’ongle,
pour s’assurer qu’elle est juste ; il reprend le
morceau où il l’a laissé ; il bat la mesure du pied ;
il se démène de la tête, des pieds, des mains, des
bras, du corps. Comme vous avez vu quelquefois
au concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou

49
quelque autre virtuose, dans les mêmes
convulsions, m’offrant l’image du même
supplice, et me causant à peu près la même
peine ; car n’est-ce pas une chose pénible à voir
que le tourment, dans celui qui s’occupe à me
peindre le plaisir ; tirez entre cet homme et moi,
un rideau qui me le cache, s’il faut qu’il me
montre un patient appliqué à la question. Au
milieu de ses agitations et de ses cris, s’il se
présentait une tenue, un de ces endroits
harmonieux où l’archet se meut lentement sur
plusieurs cordes à la fois, son visage prenait l’air
de l’extase ; sa voix s’adoucissait, il s’écoutait
avec ravissement. Il est sûr que les accords
résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes.
Puis, remettant son instrument sous son bras
gauche, de la même main dont il le tenait, et
laissant tomber sa main droite, avec son archet.
Hé bien, me disait-il, qu’en pensez-vous ?

MOI
À merveille.

50
LUI
Cela va, ce me semble ; cela résonne à peu
près comme les autres.
Et aussitôt, il s’accroupit, comme un musicien
qui se met au clavecin. Je vous demande grâce,
pour vous et pour moi, lui dis-je.

LUI
Non, non ; puisque je vous tiens, vous
m’entendrez. Je ne veux point d’un suffrage
qu’on m’accorde sans savoir pourquoi. Vous me
louerez d’un ton plus assuré, et cela me vaudra
quelque écolier.

MOI
Je suis si peu répandu ; et vous allez vous
fatiguer en pure perte.

LUI
Je ne me fatigue jamais.
Comme je vis que je voudrais inutilement
avoir pitié de mon homme, car la sonate sur le
violon l’avait mis tout en eau, je pris le parti de le

51
laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin ; les
jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond où
l’on eût dit qu’il voyait une partition notée,
chantant, préludant, exécutant une pièce
d’Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des
deux. Sa voix allait comme le vent, et ses doigts
voltigeaient sur les touches ; tantôt laissant le
dessus, pour prendre la basse ; tantôt quittant la
partie d’accompagnement, pour revenir au-
dessus. Les passions se succédaient sur son
visage. On y distinguait la tendresse, la colère, le
plaisir, la douleur. On sentait les piano, les forte.
Et je suis sûr qu’un plus habile que moi aurait
reconnu le morceau, au mouvement, au caractère,
à ses mines et à quelques traits de chant qui lui
échappaient par intervalle. Mais ce qu’il y avait
de bizarre ; c’est que de temps en temps, il
tâtonnait ; se reprenait ; comme s’il eût manqué
et se dépitait de n’avoir plus la pièce dans les
doigts.
Enfin, vous voyez, dit-il, en se redressant et en
essuyant les gouttes de sueur qui descendaient le
long de ses joues, que nous savons aussi placer
un triton, une quinte superflue, et que

52
l’enchaînement des dominantes nous est familier.
Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a
fait tant de train, ce n’est pas la mer à boire, nous
nous en tirons.

MOI
Vous vous êtes donné bien de la peine, pour
me montrer que vous étiez fort habile ; j’étais
homme à vous croire sur votre parole.

LUI
Fort habile ? ho non ! pour mon métier, je le
sais à peu près, et c’est plus qu’il ne faut. Car
dans ce pays-ci est-ce qu’on est obligé de savoir
ce qu’on montre ?

MOI
Pas plus que de savoir ce qu’on apprend.

LUI
Cela est juste, morbleu, et très juste. Là,
monsieur le philosophe, la main sur la
conscience, parlez net. Il y eut un temps où vous

53
n’étiez pas cossu comme aujourd’hui.

MOI
Je ne le suis pas encore trop.

LUI
Mais vous n’iriez plus au Luxembourg, en été,
vous vous en souvenez...

MOI
Laissons cela ; oui, je m en souviens.

LUI
En redingote de peluche grise.

MOI
Oui, oui.

LUI
Éreintée par un des côtés ; avec la manchette
déchirée, et les bas de laine, noirs et recousus par
derrière avec du fil blanc.

54
MOI
Et oui, oui, tout comme il vous plaira.

LUI
Que faisiez-vous alors dans l’allée des
Soupirs ?

MOI
Une assez triste figure.

LUI
Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.

MOI
D’accord.

LUI
Vous donniez des leçons de mathématiques.

MOI
Sans en savoir un mot : n’est-ce pas là que
vous en vouliez venir ?

55
LUI
Justement.

MOI
J’apprenais en montrant aux autres, et j’ai fait
quelques bons écoliers.

LUI
Cela se peut, mais il n’en est pas de la
musique comme de l’algèbre ou de la géométrie.
Aujourd’hui que vous êtes un gros monsieur...

MOI
Pas si gros.

LUI
Que vous avez du foin dans vos bottes...

MOI
Très peu.

LUI
Vous donnez des maîtres à votre fille.

56
MOI
Pas encore. C’est sa mère qui se mêle de son
éducation ; car il faut avoir la paix chez soi.

LUI
La paix chez soi ? morbleu, on ne l’a que
quand on est le serviteur ou le maître ; et c’est le
maître qu’il faut être. J’ai eu une femme. Dieu
veuille avoir son âme ; mais quand il lui arrivait
quelquefois de se rebéquer, je m’élevais sur mes
ergots ; je déployais mon tonnerre ; je disais,
comme Dieu, que la lumière se fasse et la lumière
était faite. Aussi en quatre années de temps, nous
n’avons pas eu dix fois un mot, l’un plus haut que
l’autre. Quel âge a votre enfant ?

MOI
Cela ne fait rien à l’affaire.

LUI
Quel âge a votre enfant ?

57
MOI
Et que diable, laissons là mon enfant et son
âge ; et revenons aux maîtres qu’elle aura.

LUI
Pardieu, je ne sache rien de si têtu qu’un
philosophe. En vous suppliant très humblement,
ne pourrait-on savoir de monsieur le philosophe,
quel âge à peu près peut avoir mademoiselle sa
fille.

MOI
Supposez-lui huit ans.

LUI
Huit ans ! il y a quatre ans que cela devrait
avoir les doigts sur les touches.

MOI
Mais peut-être ne me souciai-je pas trop de
faire entrer dans le plan de son éducation, une
étude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.

58
LUI
Et que lui apprendrez-vous donc, s’il vous
plaît ?

MOI
À raisonner juste, si je puis ; chose si peu
commune parmi les hommes, et plus rare encore
parmi les femmes.

LUI
Et laissez-la déraisonner, tant qu’elle voudra.
Pourvu qu’elle soit jolie, amusante et coquette.

MOI
Puisque la nature a été assez ingrate envers
elle pour lui donner une organisation délicate,
avec une âme sensible, et l’exposer aux mêmes
peines de la vie que si elle avait une organisation
forte, et un coeur de bronze, je lui apprendrai, si
je puis, à les supporter avec courage.

LUI
Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir

59
des nerfs agacés, comme les autres ; pourvu
qu’elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi,
point de danse ?

MOI
Pas plus qu’il n’en faut pour faire une
révérence, avoir un maintien décent, se bien
présenter, et savoir marcher.

LUI
Point de chant ?

MOI
Pas plus qu’il n’en faut, pour bien prononcer.

LUI
Point de musique ?

MOI
S’il y avait un bon maître d’harmonie, je la lui
confierais volontiers, deux heures par jour,
pendant un ou deux ans ; pas davantage.

60
LUI
Et à la place des choses essentielles que vous
supprimez...

MOI
Je mets de la grammaire, de la fable, de
l’histoire, de la géographie, un peu de dessin, et
beaucoup de morale.

LUI
Combien il me serait facile de vous prouver
l’inutilité de toutes ces connaissances-là, dans un
monde tel que le nôtre ; que dis-je, l’inutilité,
peut-être le danger. Mais je m’en tiendrai pour ce
moment à une question : ne lui faudrait-il pas un
ou deux maîtres ?

MOI
Sans doute.

LUI
Ah, nous y revoilà. Et ces maîtres, vous
espérez qu’ils sauront la grammaire, la fable,

61
l’histoire, la géographie, la morale dont ils lui
donneront des leçons ? Chansons, mon cher
maître, chansons. S’ils possédaient ces choses
assez pour les montrer, ils ne les montreraient
pas.

MOI
Et pourquoi ?

LUI
C’est qu’ils auraient passé leur vie à les
étudier. Il faut être profond dans l’art ou dans la
science, pour en bien posséder les éléments. Les
ouvrages classiques ne peuvent être bien faits,
que par ceux qui ont blanchi sous le harnais.
C’est le milieu et la fin qui éclaircissent les
ténèbres du commencement. Demandez à votre
ami, M. d’Alembert, le coryphée de la science
mathématique, s’il serait trop bon pour en faire
des éléments. Ce n’est qu’après trente à quarante
ans d’exercice que mon oncle a entrevu les
premières lueurs de la théorie musicale.

62
MOI
Ô fou, archifou, m’écriai-je, comment se fait-il
que dans ta mauvaise tête, il se trouve des idées si
justes, pêle-mêle, avec tant d’extravagances.

LUI
Qui diable sait cela ? C’est le hasard qui vous
les jette, et elles demeurent. Tant y a, que, quand
on ne sait pas tout, on ne sait rien de bien. On
ignore où une chose va ; d’où une autre vient ; où
celle-ci ou celle-la veulent être placées ; laquelle
doit passer la première, où sera mieux la seconde.
Montre-t-on bien sans la méthode ? Et la
méthode, d’où naît-elle ? Tenez, mon philosophe,
j’ai dans la tête que la physique sera toujours une
pauvre science ; une goutte d’eau prise avec la
pointe d’une aiguille dans le vaste océan ; un
grain détaché de la chaîne des Alpes ; et les
raisons des phénomènes ? en vérité, il vaudrait
autant ignorer que de savoir si peu et si mal ; et
c’était précisément où j’en étais, lorsque je me fis
maître d’accompagnement et de composition. À
quoi rêvez-vous ?

63
MOI
Je rêve que tout ce que vous venez de dire, est
plus spécieux que solide. Mais laissons cela.
Vous avez montré, dites-vous, l’accompagnement
et la composition ?

LUI
Oui.

MOI
Et vous n’en saviez rien du tout ?

LUI
Non, ma foi ; et c’est pour cela qu’il y en avait
de pires que moi : ceux qui croyaient savoir
quelque chose. Au moins je ne gâtais ni le
jugement ni les mains des enfants. En passant de
moi, à un bon maître, comme ils n’avaient rien
appris, du moins ils n’avaient rien à
désapprendre ; et c’était toujours autant d’argent
et de temps épargnés.

64
MOI
Comment faisiez-vous ?

LUI
Comme ils font tous. J’arrivais. Je me jetais
dans une chaise : que le temps est mauvais ! que
le pavé est fatigant ! Je bavardais quelques
nouvelles. Mademoiselle Lemière devait faire un
rôle de vestale dans l’opéra nouveau ; mais elle
est grosse pour la seconde fois. On ne sait qui la
doublera. Mademoiselle Arnould vient de quitter
son petit comte. On dit qu’elle est en négociation
avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la
porcelaine de M. de Montami. Il y avait au
dernier concert des amateurs, une Italienne qui a
chanté comme un ange. C’est un rare corps que
ce Préville. Il faut le voir dans le Mercure
galant ; l’endroit de l’énigme est impayable.
Cette pauvre Dumesnil ne sait plus ni ce qu’elle
dit ni ce qu’elle fait. Allons, Mademoiselle ;
prenez votre livre. Tandis que Mademoiselle, qui
ne se presse pas, cherche son livre qu’elle a
égaré : qu’on appelle une femme de chambre :

65
qu’on gronde, je continue, la Clairon est vraiment
incompréhensible. On parle d’un mariage fort
saugrenu. C’est celui de Mlle, comment
l’appelez-vous ? une petite créature qu’il
entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants,
qui avait été entretenue par tant d’autres. –
Allons, Rameau ; cela ne se peut, vous radotez. –
Je ne radote point. On dit même que la chose est
faite. Le bruit court que de Voltaire est mort.
Tant mieux. – Et pourquoi tant mieux ? – C’est
qu’il va nous donner quelque bonne folie. C’est
son usage que de mourir une quinzaine
auparavant. Que vous dirai-je encore ? Je disais
quelques polissonneries, que je rapportais des
maisons où j’avais été ; car nous sommes tous,
grands colporteurs. Je faisais le fou. On
m’écoutait. On riait. On s’écriait, il est toujours
charmant. Cependant, le livre de Mademoiselle
s’était enfin retrouvé sous un fauteuil où il avait
été traîné, mâchonné, déchiré, par un jeune
doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son
clavecin. D’abord elle y faisait du bruit, toute
seule. Ensuite, je m’approchais, après avoir fait à
la mère un signe d’approbation. La mère : Cela

66
ne va pas mal ; on n’aurait qu’à vouloir ; mais on
ne veut pas. On aime mieux perdre son temps à
jaser, à chiffonner, à courir, à je ne sais quoi.
Vous n’êtes pas sitôt parti que le livre est fermé,
pour ne le rouvrir qu’à votre retour. Aussi vous
ne la grondez jamais... Cependant comme il
fallait faire quelque chose, je lui prenais les
mains que je lui plaçais autrement. Je me
dépitais. Je criais sol, sol, sol ; mademoiselle,
c’est un sol. La mère : Mademoiselle, est-ce que
vous n’avez point d’oreille ? Moi qui ne suis pas
au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je
sens qu’il faut un sol. Vous donnez une peine
infinie à Monsieur. Je ne conçois pas sa patience.
Vous ne retenez rien de ce qu’il vous dit. Vous
n’avancez point... Alors je rabattais un peu les
coups, et hochant de la tête, je disais, pardonnez-
moi, madame, pardonnez-moi. Cela pourrait aller
mieux, si mademoiselle voulait ; si elle étudiait
un peu ; mais cela ne va pas mal. La mère : À
votre place, je la tiendrais un an sur la même
pièce. – Ho pour cela, elle n’en sortira pas qu’elle
ne soit au-dessus de toutes les difficultés ; et cela
ne sera pas si long que madame le croit. – La

67
mère : Monsieur Rameau, vous la flattez ; vous
êtes trop bon. Voilà de sa leçon la seule chose
qu’elle retiendra et qu’elle saura bien me répéter
dans l’occasion. – L’heure se passait. Mon
écolière me présentait le petit cachet, avec la
grâce du bras et la révérence qu’elle avait apprise
du maître à danser. Je le mettais dans ma poche,
pendant que la mère disait : Fort bien,
mademoiselle. Si Javillier était là, il vous
applaudirait. Je bavardais encore un moment par
bienséance ; je disparaissais ensuite, et voilà ce
qu’on appelait alors une leçon
d’accompagnement.

MOI
Et aujourd’hui, c’est donc autre chose.

LUI
Vertudieu, je le crois. J’arrive. Je suis grave.
Je me hâte d’ôter mon manchon. J’ouvre le
clavecin. J’essaie les touches. Je suis toujours
pressé : si l’on me fait attendre un moment, je
crie comme si l’on me volait un écu. Dans une
heure d’ici, il faut que je sois là ; dans deux

68
heures, chez madame la duchesse une telle. Je
suis attendu à dîner chez une belle marquise ; et
au sortir de là, c’est un concert chez M. le baron
de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.

MOI
Et cependant vous n’êtes attendu nulle part ?

LUI
Il est vrai.

MOI
Et pourquoi employer toutes ces petites viles
ruses-là ?

LUI
Viles ! et pourquoi, s’il vous plaît ? Elles sont
d’usage dans mon état. Je ne m’avilis point en
faisant comme tout le monde. Ce n’est pas moi
qui les ai inventées. Et je serais bizarre et
maladroit de ne pas m’y conformer. Vraiment, je
sais bien que si vous allez appliquer à cela
certains principes généraux de je ne sais quelle

69
morale qu’ils ont tous à la bouche, et qu’aucun
d’eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est
blanc sera noir, et que ce qui est noir sera blanc.
Mais, monsieur le philosophe, il y a une
conscience générale, comme il y une grammaire
générale, et puis des exceptions dans chaque
langue que vous appelez, je crois, vous autres
savants, des... aidez-moi donc... des...

MOI
Idiotismes.

LUI
Tout juste. Eh bien, chaque état a ses
exceptions à la conscience générale auxquelles je
donnerais volontiers le nom d’idiotismes de
métier.

MOI
J’entends. Fontenelle parle bien, écrit bien
quoique son style fourmille d’idiotismes français.

70
LUI
Et le souverain, le ministre, le financier, le
magistrat, le militaire, l’homme de lettres,
l’avocat, le procureur, le commerçant, le
banquier, l’artisan, le maître à chanter, le maître à
danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur
conduite s’écarte en plusieurs points de la
conscience générale, et soit remplie d’idiotismes
moraux. Plus l’institution des choses est
ancienne, plus il y a d’idiotismes ; plus les temps
sont malheureux, plus les idiotismes se
multiplient. Tant vaut l’homme, tant vaut le
métier ; et réciproquement, à la fin, tant vaut le
métier, tant vaut l’homme. On fait donc valoir le
métier tant qu’on peut.

MOI
Ce que je conçois clairement à tout cet
entortillage, c’est qu’il y a peu de métiers
honnêtement exercés, ou peu d’honnêtes gens
dans leurs métiers.

71
LUI
Bon, il n’y en a point ; mais en revanche, il y a
peu de fripons hors de leur boutique ; et tout irait
assez bien, sans un certain nombre de gens qu’on
appelle assidus, exacts, remplissant
rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui
revient au même toujours dans leurs boutiques, et
faisant leur métier depuis le matin jusqu’au soir,
et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui
deviennent opulents et qui soient estimés.

MOI
À force d’idiotismes.

LUI
C’est cela. Je vois que vous m’avez compris.
Or donc un idiotisme de presque tous les états,
car il y en a de communs à tous les pays, à tous
les temps, comme il y a des sottises communes ;
un idiotisme commun est de se procurer le plus
de pratiques que l’on peut ; une sottise commune
est de croire que le plus habile est celui qui en a
le plus. Voilà deux exceptions à la conscience

72
générale auxquelles il faut se plier. C’est une
espèce de crédit. Ce n’est rien en soi ; mais cela
vaut par l’opinion. On a dit que bonne renommée
valait mieux que ceinture dorée. Cependant qui a
bonne renommée n’a pas ceinture dorée ; et je
vois qu’aujourd’hui qui a ceinture dorée ne
manque guère de renommée. Il faut, autant qu’il
est possible, avoir le renom et la ceinture. Et c’est
mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que
vous qualifiez d’adresses viles, d’indignes petites
ruses. Je donne ma leçon, et je la donne bien ;
voilà la règle générale. Je fais croire que j’en ai
plus à donner que la journée n’a d’heures, voilà
l’idiotisme.

MOI
Et la leçon, vous la donnez bien.

LUI
Oui, pas mal, passablement. La basse
fondamentale du cher oncle a bien simplifié tout
cela. Autrefois je volais l’argent de mon écolier ;
oui, je le volais ; cela est sûr. Aujourd’hui, je le
gagne, du moins comme les autres.

73
MOI
Et le voliez-vous, sans remords ?

LUI
Ho, sans remords. On dit que si un voleur vole
l’autre, le diable s’en rit. Les parents
regorgeaient d’une fortune acquise, Dieu sait
comment ; c’étaient des gens de cour, des
financiers, de gros commerçants, des banquiers,
des gens d’affaires. Je les aidais à restituer, moi,
et une foule d’autres qu’ils employaient comme
moi. Dans la nature, toutes les espèces se
dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans
la société. Nous faisons justice les uns des autres,
sans que la loi s’en mêle. La Deschamps,
autrefois, aujourd’hui la Guimard venge le prince
du financier ; et c’est la marchande de modes, le
bijoutier, le tapissier, la lingère, l’escroc, la
femme de chambre, le cuisinier, le bourrelier, qui
vengent le financier de la Deschamps. Au milieu
de tout cela, il n’y a que l’imbécile ou l’oisif qui
soit lésé, sans avoir vexé personne ; et c’est fort
bien fait. D’où vous voyez que ces exceptions à

74
la conscience générale, ou ces idiotismes moraux
dont on fait tant de bruit, sous la dénomination de
Tours du bâton, ne sont rien, et qu’à tout, il n’y a
que le coup d’oeil qu’il faut avoir juste.

MOI
J’admire le vôtre.

LUI
Et puis la misère. La voix de la conscience et
de l’honneur, est bien faible, lorsque les boyaux
crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il
faudra bien que je restitue, et que je suis bien
résolu à restituer de toutes les manières possibles,
par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.

MOI
Mais j’ai peur que vous ne deveniez jamais
riche.

LUI
Moi, j’en ai le soupçon.

75
MOI
S’il en arrivait autrement, que feriez-vous ?

LUI
Je ferais comme tous les gueux revêtus ; je
serais le plus insolent maroufle qu’on eût encore
vu. C’est alors que je me rappellerais tout ce
qu’ils m’ont fait souffrir ; et je leur rendrais bien
les avanies qu’ils m’ont faites. J’aime à
commander, et je commanderai. J’aime qu’on me
loue et l’on me louera. J’aurai à mes gages toute
la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme
on me l’a dit, Allons, faquins, qu’on m’amuse, et
l’on m’amusera ; qu’on me déchire les honnêtes
gens, et on les déchirera, si l’on en trouve
encore ; et puis nous aurons des filles, nous nous
tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous
enivrerons ; nous ferons des contes ; nous aurons
toutes sortes de travers et de vices. Cela sera
délicieux. Nous prouverons que de Voltaire est
sans génie ; que Buffon toujours guindé sur des
échasses, n’est qu’un déclamateur ampoulé ; que
Montesquieu n’est qu’un bel esprit ; nous

76
reléguerons d’Alembert dans ses mathématiques,
nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces
petits Catons, comme vous, qui nous méprisent
par envie ; dont la modestie est le manteau de
l’orgueil, et dont la sobriété la loi du besoin. Et
de la musique ? C’est alors que nous en ferons.

MOI
Au digne emploi que vous feriez de la
richesse, je vois combien c’est grand dommage
que vous soyez gueux. Vous vivriez là d’une
manière bien honorable pour l’espèce humaine,
bien utile à vos concitoyens ; bien glorieuse pour
vous.

LUI
Mais je crois que vous vous moquez de moi ;
monsieur le philosophe, vous ne savez pas à qui
vous vous jouez ; vous ne vous doutez pas que
dans ce moment je représente la partie la plus
importante de la ville et de la cour. Nos opulents
dans tous les états ou se sont dit à eux-mêmes ou
ne sont pas dit les mêmes choses que je vous ai
confiées ; mais le fait est que la vie que je

77
mènerais à leur place est exactement la leur.
Voilà où vous en êtes, vous autres. Vous croyez
que le même bonheur est fait pour tous. Quelle
étrange vision ! Le vôtre suppose un certain tour
d’esprit romanesque que nous n’avons pas ; une
âme singulière, un goût particulier. Vous décorez
cette bizarrerie du nom de vertu ; vous l’appelez
philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-
elles faites pour tout le monde ? En a qui peut. En
conserve qui peut. Imaginez l’univers sage et
philosophe ; convenez qu’il serait diablement
triste. Tenez, vive la philosophie ; vive la sagesse
de Salomon : boire de bon vin, se gorger de mets
délicats, se rouler sur de jolies femmes ; se
reposer dans des lits bien mollets. Excepté cela,
le reste n’est que vanité.

MOI
Quoi, défendre sa patrie ?

LUI
Vanité. Il n’y a plus de patrie. Je ne vois d’un
pôle à l’autre que des tyrans et des esclaves.

78
MOI
Servir ses amis ?

LUI
Vanité. Est-ce qu’on a des amis ? Quand on en
aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? Regardez-
y bien, et vous verrez que c’est presque toujours
là ce qu’on recueille des services rendus. La
reconnaissance est un fardeau ; et tout fardeau est
fait pour être secoué.

MOI
Avoir un état dans la société et en remplir les
devoirs ?

LUI
Vanité. Qu’importe qu’on ait un état, ou non ;
pourvu qu’on soit riche ; puisqu’on ne prend un
état que pour le devenir. Remplir ses devoirs, à
quoi cela mène-t-il ? À la jalousie, au trouble, à la
persécution. Est-ce ainsi qu’on s’avance ? Faire
sa cour, morbleu ; faire sa cour ; voir les grands ;
étudier leurs goûts ; se prêter à leurs fantaisies ;

79
servir leurs vices ; approuver leurs injustices.
Voilà le secret.

MOI
Veiller à l’éducation de ses enfants ?

LUI
Vanité. C’est l’affaire d’un précepteur.

MOI
Mais si ce précepteur, pénétré de vos
principes, néglige ses devoirs ; qui est-ce qui en
sera châtié ?

LUI
Ma foi, ce ne sera pas moi ; mais peut-être un
jour, le mari de ma fille, ou la femme de mon fils.

MOI
Mais si l’un et l’autre se précipitent dans la
débauche et les vices ?

80
LUI
Cela est de leur état.

MOI
S’ils se déshonorent ?

LUI
Quoi qu’on fasse, on ne peut se déshonorer,
quand on est riche.

MOI
S’ils se ruinent ?

LUI
Tant pis pour eux.

MOI
Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à
la conduite de votre femme, de vos enfants, de
vos domestiques, vous pourriez aisément négliger
vos affaires.

81
LUI
Pardonnez-moi ; il est quelquefois difficile de
trouver de l’argent ; et il est prudent de s’y
prendre de loin.

MOI
Vous donnerez peu de soin à votre femme.

LUI
Aucun, s’il vous plaît. Le meilleur procédé, je
crois, qu’on puisse avoir avec sa chère moitié,
c’est de faire ce qui lui convient. À votre avis, la
société ne serait-elle pas fort amusante, si chacun
y était à sa chose ?

MOI
Pourquoi pas ? La soirée n’est jamais plus
belle pour moi que quand je suis content de ma
matinée.

LUI
Et pour moi aussi.

82
MOI
Ce qui rend les gens du monde si délicats sur
leurs amusements, c’est leur profonde oisiveté.

LUI
Ne croyez pas cela. Ils s’agitent beaucoup.

MOI
Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se
délassent jamais.

LUI
Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse
excédés.

MOI
Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et
jamais un besoin.

LUI
Tant mieux, le besoin est toujours une peine.

83
MOI
Ils usent tout. Leur âme s’hébète. L’ennui s’en
empare. Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de
leur abondance accablante, les servirait. C’est
qu’ils ne connaissent du bonheur que la partie qui
s’émousse le plus vite. Je ne méprise pas les
plaisirs des sens. J’ai un palais aussi, et il est
flatté d’un mets délicat, ou d’un vin délicieux.
J’ai un coeur et des yeux ; et j’aime à voir une
jolie femme. J’aime à sentir sous ma main la
fermeté et la rondeur de sa gorge ; à presser ses
lèvres des miennes ; à puiser la volupté dans ses
regards, et à en expirer entre ses bras.
Quelquefois avec mes amis, une partie de
débauche, même un peu tumultueuse, ne me
déplaît pas. Mais je ne vous dissimulerai pas, il
m’est infiniment plus doux encore d’avoir
secouru le malheureux, d’avoir terminé une
affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait
une lecture agréable ; une promenade avec un
homme ou une femme chère à mon coeur ; passé
quelques heures instructives avec mes enfants,
écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon
état ; dit à celle que j’aime quelques choses

84
tendres et douces qui amènent ses bras autour de
mon col. Je connais telle action que je voudrais
avoir faite pour tout ce que je possède. C’est un
sublime ouvrage que Mahomet ; j’aimerais mieux
avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme
de ma connaissance s’était réfugié à Carthagène.
C’était un cadet de famille, dans un pays où la
coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il
apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir
dépouillé son père et sa mère, trop faciles, de tout
ce qu’ils possédaient, les avait expulsés de leur
château, et que les bons vieillards languissaient
indigents, dans une petite ville de la province.
Que fait alors ce cadet qui, traité durement par
ses parents, était allé tenter la fortune au loin ; il
leur envoie des secours ; il se hâte d’arranger ses
affaires. Il revient opulent. Il ramène son père et
sa mère dans leur domicile. Il marie ses soeurs.
Ah, mon cher Rameau, cet homme regardait cet
intervalle, comme le plus heureux de sa vie. C’est
les larmes aux yeux qu’il m’en parlait ; et moi, je
sens en vous faisant ce récit, mon coeur se
troubler de joie, et le plaisir me couper la parole.

85
LUI
Vous êtes des êtres bien singuliers !

MOI
Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous
n’imaginez pas qu’on s’est élevé au-dessus du
sort, et qu’il est impossible d’être malheureux, à
l’abri de deux belles actions, telles que celle-ci.

LUI
Voilà une espèce de félicité avec laquelle
j’aurai de la peine à me familiariser, car on la
rencontre rarement. Mais à votre compte, il
faudrait donc être d’honnêtes gens ?

MOI
Pour être heureux ? Assurément.

LUI
Cependant, je vois une infinité d’honnêtes
gens qui ne sont pas heureux ; et une infinité de
gens qui sont heureux sans être honnêtes.

86
MOI
Il vous semble.

LUI
Et n’est-ce pas pour avoir eu du sens commun
et de la franchise un moment, que je ne sais où
aller souper ce soir ?

MOI
Hé non, c’est pour n’en avoir pas toujours eu.
C’est pour n’avoir pas senti de bonne heure qu’il
fallait d’abord se faire une ressource
indépendante de la servitude.

LUI
Indépendante ou non, celle que je me suis faite
est au moins la plus aisée.

MOI
Et la moins sûre, et la moins honnête.

LUI
Mais la plus conforme à mon caractère de

87
fainéant, de sot, de vaurien.

MOI
D’accord.

LUI
Et que puisque je puis faire mon bonheur par
des vices qui me sont naturels, que j’ai acquis
sans travail, que je conserve sans effort, qui
cadrent avec les moeurs de ma nation ; qui sont
du goût de ceux qui me protègent, et plus
analogues à leurs petits besoins particuliers que
des vertus qui les gêneraient, en les accusant
depuis le matin jusqu’au soir ; il serait bien
singulier que j’allasse me tourmenter comme une
âme damnée, pour me bistourner et me faire autre
que je ne suis ; pour me donner un caractère
étranger au mien ; des qualités très estimables, j’y
consens, pour ne pas disputer ; mais qui me
coûteraient beaucoup à acquérir, à pratiquer, ne
me mèneraient à rien, peut-être à pis que rien, par
la satire continuelle des riches auprès desquels les
gueux comme moi ont à chercher leur vie. On
loue la vertu ; mais on la hait ; mais on la fuit ;

88
mais elle gèle de froid, et dans ce monde, il faut
avoir les pieds chauds. Et puis cela me donnerait
de l’humeur, infailliblement ; car pourquoi
voyons-nous si fréquemment les dévots si durs, si
fâcheux, si insociables ? C’est qu’ils se sont
imposés une tâche qui ne leur est pas naturelle.
Ils souffrent, et quand on souffre, on fait souffrir
les autres. Ce n’est pas là mon compte, ni celui de
mes protecteurs ; il faut que je sois gai, souple,
plaisant, bouffon, drôle. La vertu se fait
respecter ; et le respect est incommode. La vertu
se fait admirer, et l’admiration n’est pas
amusante. J’ai affaire à des gens qui s’ennuient et
il faut que je les fasse rire ; il faut donc que je
sois ridicule et fou ; et quand la nature ne
m’aurait pas fait tel, le plus court serait de le
paraître. Heureusement, je n’ai pas besoin d’être
hypocrite ; il y en a déjà tant de toutes les
couleurs, sans compter ceux qui le sont avec eux-
mêmes. Ce chevalier de la Morlière qui retape
son chapeau sur son oreille, qui porte la tête au
vent, qui vous regarde le passant par-dessus
l’épaule, qui fait battre une longue épée sur la
cuisse, qui a l’insulte toute prête pour celui qui

89
n’en porte point, et qui semble adresser un défi à
tout venant, que fait-il ? Tout ce qu’il peut pour
se persuader qu’il est un homme de coeur ; mais
il est lâche. Offrez-lui une croquignole sur le bout
du nez, et il la recevra avec douceur. Voulez-vous
lui faire baisser le ton, élevez-le. Montrez-lui
votre canne, ou appliquez votre pied entre ses
fesses ; tout étonné de se trouver un lâche, il vous
demandera qui est-ce qui vous l’a appris ? d’où
vous le savez ? Lui-même l’ignorait le moment
précédent ; une longue et habituelle singerie de
bravoure lui en avait imposé. Il avait tant fait les
mines qu’il se croyait la chose. Et cette femme
qui se mortifie, qui visite les prisons, qui assiste à
toutes les assemblées de charité, qui marche les
yeux baissés, qui n’oserait regarder un homme en
face, sans cesse en garde contre la séducation de
ses sens ; tout cela empêche-t-il que son coeur ne
brûle, que des soupirs ne lui échappent ; que son
tempérament ne s’allume ; que les désirs ne
l’obsèdent, et que son imagination ne lui retrace
la nuit et le jour, les scènes du Portier des
Chartreux, les Postures de l’Arétin ? Alors que
devient-elle ? Qu’en pense sa femme de chambre

90
lorsqu’elle se lève en chemise, et qu’elle vole au
secours de sa maîtresse qui se meurt ? Justine,
allez vous recoucher. Ce n’est pas vous que votre
maîtresse appelle dans son délire. Et l’ami
Rameau, s’il se mettait un jour à marquer du
mépris pour la fortune, les femmes, la bonne
chère, l’oisiveté, à catoniser, que serait-il ? un
hypocrite. Il faut que Rameau soit ce qu’il est :
un brigand heureux avec des brigands opulents ;
et non un fanfaron de vertu ou même un homme
vertueux, rongeant sa croûte de pain, seul, ou à
côté des gueux. Et pour le trancher net, je ne
m’accommode point de votre félicité, ni du
bonheur de quelques visionnaires, comme vous.

MOI
Je vois, mon cher, que vous ignorez ce que
c’est, et que vous n’êtes pas même fait pour
l’apprendre.

LUI
Tant mieux, mordieu ! tant mieux. Cela me
ferait crever de faim, d’ennui, et de remords peut-
être.

91
MOI
D’après cela, le seul conseil que j’aie à vous
donner, c’est de rentrer bien vite dans la maison
d’où vous vous êtes imprudemment fait chasser.

LUI
Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas
au simple, et ce qui vous répugne un peu au
figuré ?

MOI
C’est mon avis.

LUI
Indépendamment de cette métaphore qui me
déplaît dans ce moment, et qui ne me déplaira pas
dans un autre.

MOI
Quelle singularité !

LUI
Il n’y a rien de singulier à cela. Je veux bien

92
être abject, mais je veux que ce soit sans
contrainte. Je veux bien descendre de ma
dignité... Vous riez ?

MOI
Oui, votre dignité me fait rire.

LUI
Chacun a la sienne ; je veux bien oublier la
mienne, mais à ma discrétion, et non à l’ordre
d’autrui. Faut-il qu’on puisse me dire : rampe, et
que je sois obligé de ramper ? C’est l’allure du
ver ; c’est mon allure ; nous la suivons l’un et
l’autre, quand on nous laisse aller ; mais nous
nous redressons, quand on nous marche sur la
queue. On m’a marché sur la queue, et je me
redresserai. Et puis vous n’avez pas d’idée de la
pétaudière dont il s’agit. Imaginez un
mélancolique et maussade personnage, dévoré de
vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de
robe de chambre ; qui se plaît à lui-même, à qui
tout déplaît ; qu’on fait à peine sourire, en se
disloquant le corps et l’esprit, en cent manières
diverses ; qui considère froidement les grimaces

93
plaisantes de mon visage, et celles de mon
jugement qui sont plus plaisantes encore ; car
entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin si
renommé pour les grimaces ; malgré ses succès à
la Cour, n’est, sans me vanter ni lui non plus, à
comparaison de moi, qu’un polichinelle de bois.
J’ai beau me tourmenter pour atteindre au
sublime des Petites-Maisons, rien n’y fait. Rira-t-
il ? ne rira-t-il pas ? Voilà ce que je suis forcé de
me dire au milieu de mes contorsions ; et vous
pouvez juger combien cette incertitude nuit au
talent. Mon hypocondre, la tête renfoncée dans
un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l’air
d’une pagode immobile à laquelle on aurait
attaché un fil au menton, d’où il descendrait
jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se
tire, et il ne se tire point ; ou s’il arrive que la
mâchoire s’entrouvre, c’est pour articuler un mot
désolant, un mot qui vous apprend que vous
n’avez point été aperçu, et que toutes vos
singeries sont perdues ; ce mot est la réponse à
une question que vous lui aurez faite il y a quatre
jours ; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend et
la mâchoire se referme...

94
Puis il se mit à contrefaire son homme ; il
s’était placé dans une chaise, la tête fixe, le
chapeau jusque sur ses paupières, les yeux à
demi-clos, les bras pendants, remuant sa
mâchoire, comme un automate, et disant :
« Oui, vous avez raison, nademoiselle. Il faut
mettre de la finesse là. » C’est que cela décide ;
que cela décide toujours, et sans appel, le soir, le
matin, à la toilette, à dîner, au café ; au jeu, au
théâtre, à souper, au lit, et Dieu me le pardonne,
je crois entre les bras de sa maîtresse. Je ne suis
pas à portée d’entendre ces dernières décisions-
ci ; mais je suis diablement las des autres. Triste,
obscur, et tranché, comme le destin ; tel est notre
patron.
Vis-à-vis, c’est une bégueule qui joue
l’importance ; à qui l’on se résoudrait à dire
qu’elle est jolie, parce qu’elle l’est encore ;
quoiqu’elle ait sur le visage quelques gales, par-ci
par-là, et qu’elle courre après le volume de
madame Bouvillon. J’aime les chairs, quand elles
sont belles ; mais aussi trop est trop ; et le
mouvement est si essentiel à la matière ! Item,

95
elle est plus méchante, plus fière et plus bête
qu’une oie. Item, elle veut avoir de l’esprit. Item,
il faut lui persuader qu’on lui en croit comme à
personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide
aussi. Item, il faut applaudir à ces décisions, des
pieds et des mains, sauter d’aise, se transir
d’admiration : que cela est beau, délicat, bien dit,
finement vu, singulièrement senti. Où les femmes
prennent-elles cela ? Sans étude, par la seule
force de l’instinct, par la seule lumière naturelle :
cela tient du prodige. Et puis qu’on vienne nous
dire que l’expérience, l’étude, la réflexion,
l’éducation y font quelque chose, et autres
pareilles sottises ; et pleurer de joie. Dix fois dans
la journée, se courber, un genou fléchi en devant,
l’autre jambe tirée en arrière. Les bras étendus
vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux,
rester suspendu à sa lèvre, attendre son ordre et
partir comme un éclair. Qui est-ce qui peut
s’assujettir à un rôle pareil, si ce n’est le
misérable qui trouve là, deux ou trois fois la
semaine, de quoi calmer la tribulation de ses
intestins ? Que penser des autres, tels que
Palissot, le Fréron, les Poinsinet, le Baculard, qui

96
ont quelque chose, et dont les bassesses ne
peuvent s’excuser par le borborygme d’un
estomac qui souffre ?

MOI
Je ne vous aurais jamais cru si difficile.

LUI
Je ne le suis pas. Au commencement je voyais
faire les autres, et je faisais comme eux, même un
peu mieux ; parce que je suis plus franchement
impudent, meilleur comédien, plus affamé, fourni
de meilleurs poumons. Je descends apparemment
en droite ligne du fameux Stentor.
Et pour me donner une juste idée de la force
de ce viscère, il se mit à tousser d’une violence à
ébranler les vitres du café, et à suspendre
l’attention des joueurs d’échecs.

MOI
Mais à quoi bon ce talent ?

97
LUI
Vous ne le devinez pas ?

MOI
Non. Je suis un peu borné.

LUI
Supposez la dispute engagée et la victoire
incertaine : Je me lève, et déployant mon
tonnerre, je dis : Cela est comme mademoiselle
l’assure. C’est là ce qui s’appelle juger. Je le
donne en cent à tous nos beaux esprits.
L’expression est de génie. Mais il ne faut pas
toujours approuver de la même manière. On
serait monotone. On aurait l’air faux. On
deviendrait insipide. On ne se sauve de là que par
du jugement, de la fécondité ; il faut savoir
préparer et placer ces tons majeurs et
péremptoires, saisir l’occasion et le moment ; lors
par exemple, qu’il y a partage entre les
sentiments ; que la dispute s’est élevée à son
dernier degré de violence ; qu’on ne s’entend
plus ; que tous parlent à la fois ; il faut être placé

98
à l’écart, dans l’angle de l’appartement le plus
éloigné du champ de bataille, avoir préparé son
explosion par un long silence, et tomber
subitement comme une comminge, au milieu des
contendants. Personne n’a eu cet art comme moi.
Mais où je suis surprenant, c’est dans l’opposé ;
j’ai des petits tons que j’accompagne d’un
sourire ; une variété infinie de mines
approbatives ; là, le nez, la bouche, les yeux, le
front entrent en jeu ; j’ai une souplesse de reins ;
une manière de contourner l’épine du dos, de
hausser ou de baisser les épaules, d’étendre les
doigts, d’incliner la tête, de fermer les yeux, et
d’être stupéfait, comme si j’avais entendu
descendre du ciel une voix angélique et divine.
C’est là ce qui flatte. Je ne sais si vous saisissez
bien toute l’énergie de cette dernière attitude-là.
Je ne l’ai point inventée, mais personne ne m’a
surpassé dans l’exécution. Voyez. Voyez.

MOI
Il est vrai que cela est unique.

99
LUI
Croyez-vous qu’il y ait cervelle de femme un
peu vaine qui tienne à cela ?

MOI
Non. Il faut convenir que vous avez porté le
talent de faire des fous, et de s’avilir, aussi loin
qu’il est possible.

LUI
Ils auront beau faire, tous tant qu’ils sont ; ils
n’en viendront jamais là. Le meilleur d’entre eux,
Palissot, par exemple, ne sera jamais qu’un bon
écolier. Mais si ce rôle amuse d’abord, et si l’on
goûte quelque plaisir à se moquer en dedans, de
la bêtise de ceux qu’on enivre ; à la longue cela
ne pique plus ; et puis après un certain nombre de
découvertes, on est forcé de se répéter. L’esprit et
l’art ont leurs limites. Il n’y a que Dieu ou
quelques génies rares pour qui la carrière s’étend,
à mesure qu’ils y avancent. Bouret en est un peut-
être. Il y a de celui-ci des traits qui m’en donnent,
à moi, oui à moi-même, la plus sublime idée. Le

100
petit chien, le Livre de la Félicité, les flambeaux
sur la route de Versailles sont de ces choses qui
me confondent et m’humilient. Ce serait capable
de dégoûter du métier.

MOI
Que voulez-vous dire avec votre petit chien ?

LUI
D’où venez-vous donc ? Quoi, sérieusement
vous ignorez comment cet homme rare s’y prit
pour détacher de lui et attacher au garde des
sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci ?

MOI
Je l’ignore, je le confesse.

LUI
Tant mieux. C’est une des plus belles choses
qu’on ait imaginées ; toute l’Europe en a été
émerveillée, et il n’y a pas un courtisan dont elle
n’ait excité l’envie. Vous qui ne manquez pas de
sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris

101
à sa place. Songez que Bouret était aimé de son
chien. Songez que le vêtement bizarre du ministre
effrayait le petit animal. Songez qu’il n’avait que
huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut
connaître toutes les conditions du problème, pour
bien sentir le mérite de la solution. Hé bien ?

MOI
Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce
genre, les choses les plus faciles
m’embarrasseraient.

LUI
Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit
coup sur l’épaule, car il est familier ; écoutez et
admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble
au garde des sceaux ; il emprunte d’un valet de
chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le
visage du masque. Il endosse la simarre. Il
appelle son chien ; il le caresse. Il lui donne la
gimblette. Puis tout à coup, changeant de
décoration, ce n’est plus le garde des sceaux ;
c’est Bouret qui appelle son chien et qui le
fouette. En moins de deux ou trois jours de cet

102
exercice continué du matin au soir, le chien sait
fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret
le garde des sceaux. Mais je suis trop bon. Vous
êtes un profane qui ne méritez pas d’être instruit
des miracles qui s’opèrent à côté de vous.

MOI
Malgré cela, je vous prie, le livre, les
flambeaux ?

LUI
Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous
diront ces choses-là ; et profitez de la
circonstance qui nous a rapprochés, pour
apprendre des choses que personne ne sait que
moi.

MOI
Vous avez raison.

LUI
Emprunter la robe et la perruque, j’avais
oublié la perruque, du garde des sceaux ! Se faire

103
un masque qui lui ressemble ! Le masque surtout
me tourne la tête. Aussi cet homme jouit-il de la
plus haute considération. Aussi possède-t-il des
millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n’ont
pas de pain ; aussi pourquoi courir après la croix,
au hasard de se faire échiner, et ne pas se tourner
vers un état sans péril qui ne manque jamais sa
récompense ? Voilà ce qui s’appelle aller au
grand. Ces modèles-là sont décourageants. On a
pitié de soi ; et l’on s’ennuie. Le masque ! le
masque ! Je donnerais un de mes doigts pour
avoir trouvé le masque.

MOI
Mais avec cet enthousiasme pour les belles
choses, et cette fertilité de génie que vous
possédez, est-ce que vous n’avez rien inventé ?

LUI
Pardonnez-moi ; par exemple, l’attitude
admirative du dos dont je vous ai parlé ; je la
regarde comme mienne, quoiqu’elle puisse peut-
être m’être contestée par des envieux. Je crois
bien qu’on l’a employée auparavant ; mais qui

104
est-ce qui a senti combien elle était commode
pour rire en dessous de l’impertinent qu’on
admirait ? J’ai plus de cent façons d’entamer la
séduction d’une jeune fille, à côté de sa mère,
sans que celle-ci s’en aperçoive, et même de la
rendre complice. À peine entrais-je dans la
carrière que je dédaignai toutes les manières
vulgaires de glisser un billet doux. J’ai dix
moyens de me le faire arracher, et parmi ces
moyens, j’ose me flatter qu’il y en a de
nouveaux. Je possède surtout le talent
d’encourager un jeune homme timide, j’en ai fait
réussir qui n’avaient ni esprit ni figure. Si cela
était écrit je crois qu’on m’accorderait quelque
génie.

MOI
Vous ferait un honneur singulier ?

LUI
Je n’en doute pas.

105
MOI
À votre place, je jetterais ces choses-là sur le
papier. Ce serait dommage qu’elles se perdissent.

LUI
Il est vrai ; mais vous ne soupçonnez pas
combien je fais peu de cas de la méthode et des
préceptes. Celui qui a besoin d’un protocole n’ira
jamais loin. Les génies lisent peu, pratiquent
beaucoup, et se font d’eux-mêmes. Voyez César,
Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son
frère le cardinal, et le secrétaire de celui-ci,
l’abbé Trublet. Et Bouret ? qui est-ce qui a donné
des leçons à Bouret ? personne. C’est la nature
qui forme ces hommes rares-là. Croyez-vous que
l’histoire du chien et du masque soit écrite
quelque part ?

MOI
Mais à vos heures perdues ; lorsque l’angoisse
de votre estomac vide ou la fatigue de votre
estomac surchargé éloigne le sommeil...

106
LUI
J’y penserai ; il vaut mieux écrire de grandes
choses que d’en exécuter de petites. Alors l’âme
s’élève ; l’imagination s’échauffe, s’enflamme et
s’étend ; au lieu qu’elle se rétrécit à s’étonner
auprès de la petite Hus des applaudissements que
ce sot Public s’obstine à prodiguer à cette
minaudière de Dangeville, qui joue si platement,
qui marche presque courbée en deux sur la scène,
qui a l’affectation de regarder sans cesse dans les
yeux de celui à qui elle parle, et de jouer en
dessous, et qui prend elle-même ses grimaces
pour de la finesse, son petit trotter pour de la
grâce ; à cette emphatique Clairon qui est plus
maigre, plus apprêtée, plus étudiée, plus empesée
qu’on ne saurait dire. Cet imbécile parterre les
claque à tout rompre, et ne s’aperçoit pas que
nous sommes un peloton d’agréments ; il est vrai
que le peloton grossit un peu ; mais qu’importe ?
que nous avons la plus belle peau ; les plus beaux
yeux, le plus joli bec ; peu d’entrailles à la vérité ;
une démarche qui n’est pas légère, mais qui n’est
pas non plus aussi gauche qu’on le dit. Pour le
sentiment, en revanche, il n’y en a aucune à qui

107
nous ne damions le pion.

MOI
Comment dites-vous tout cela ? Est-ce ironie,
ou vérité ?

LUI
Le mal est que ce diable de sentiment est tout
en dedans, et qu’il n’en transpire pas une lueur
au-dehors. Mais moi qui vous parle, je sais et je
sais bien qu’elle en a. Si ce n’est pas cela
précisément, c’est quelque chose comme cela. Il
faut voir, quand l’humeur nous prend, comme
nous traitons les valets, comme les femmes de
chambres sont souffletées, comme nous menons à
grands coups de pied les Parties Casuelles, pour
peu qu’elles s’écartent du respect qui nous est dû.
C’est un petit diable, vous dis-je, tout plein de
sentiment et de dignité... Oh, ça ; vous ne savez
où vous en êtes, n’est-ce pas ?

MOI
J’avoue que je ne saurais démêler si c’est de

108
bonne foi ou méchamment que vous parlez. Je
suis un bon homme ; ayez la bonté d’en user avec
moi plus rondement ; et de laisser là votre art.

LUI
Cela, c’est ce que nous débitons à la petite
Hus, de la Dangeville et de la Clairon, mêlé par-
ci par-là de quelques mots qui vous donnassent
l’éveil. Je consens que vous me preniez pour un
vaurien ; mais non pour un sot ; et il n’y aurait
qu’un sot ou un homme perdu d’amour qui pût
dire sérieusement tant d’impertinences.

MOI
Mais comment se résout-on à les dire ?

LUI
Cela ne se fait pas tout d’un coup ; mais petit à
petit, on y vient. Ingenii largitor venter.

MOI
Il faut être pressé d’une cruelle faim.

109
LUI
Cela se peut. Cependant, quelques fortes
qu’elles vous paraissent, croyez que ceux à qui
elles s’adressent sont plutôt accoutumés à les
entendre que nous à les hasarder.

MOI
Est-ce qu’il y a là quelqu’un qui ait le courage
d’être de votre avis ?

LUI
Qu’appelez-vous quelqu’un ? C’est le
sentiment et le langage de toute la société.

MOI
Ceux d’entre vous qui ne sont pas de grands
vauriens, doivent être de grands sots.

LUI
Des sots là ? Je vous jure qu’il n’y en a qu’un ;
c’est celui qui nous fête, pour lui en imposer.

110
MOI
Mais comment s’en laisse-t-on si
grossièrement imposer ? car enfin la supériorité
des talents de la Dangeville et de la Clairon est
décidée.

LUI
On avale à pleine gorgée le mensonge qui
nous flatte ; et l’on boit goutte à goutte une vérité
qui nous est amère. Et puis nous avons l’air si
pénétré, si vrai !

MOI
Il faut cependant que vous ayez péché une fois
contre les principes de l’art et qu’il vous soit
échappé par mégarde quelques-unes de ces
vérités amères qui blessent ; car en dépit du rôle
misérable, abject, vil, abominable que vous faites,
je crois qu’au fond, vous avez l’âme délicate.

LUI
Moi, point du tout. Que le diable m’emporte si
je sais au fond ce que je suis. En général, j’ai

111
l’esprit rond comme une boule, et le caractère
franc comme l’osier ; jamais faux, pour peu que
j’aie intérêt d’être vrai ; jamais vrai pour peu que
j’aie intérêt d’être faux. Je dis les choses comme
elles me viennent, sensées, tant mieux ;
impertinentes, on n’y prend pas garde. J’use en
plein de mon franc-parler. Je n’ai pensé de ma vie
ni avant que de dire, ni en disant, ni après avoir
dit. Aussi je n’offense personne.

MOI
Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes
gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour
vous tant de bontés.

LUI
Que voulez-vous ? C’est un malheur ; un
mauvais moment, comme il y en a dans la vie.
Point de félicité continue ; j’étais trop bien. Cela
ne pouvait durer. Nous avons, comme vous
savez, la compagnie la plus nombreuse et la
mieux choisie. C’est une école d’humanité, le
renouvellement de l’antique hospitalité. Tous les
poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous

112
eûmes Palissot après sa Zara ; Bret, après le Faux
généreux ; tous les musiciens décriés ; tous les
auteurs qu’on ne lit point ; toutes les actrices
sifflées ; tous les acteurs hués ; un tas de pauvres
honteux, plats parasites à la tête desquels j’ai
l’honneur d’être, brave chef d’une troupe timide.
C’est moi qui les exhorte à manger la première
fois qu’ils viennent ; c’est moi qui demande à
boire pour eux. Ils tiennent si peu de place !
quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent
où donner de la tête, mais qui ont de la figure,
d’autres scélérats qui cajolent le patron et qui
l’endorment, afin de glaner après lui sur la
patronne. Nous paraissons gais ; mais au fond
nous avons tous de l’humeur et grand appétit.
Des loups ne sont pas plus affamés ; des tigres ne
sont pas plus cruels. Nous dévorons comme des
loups, lorsque la terre a été longtemps couverte
de neige ; nous déchirons comme des tigres tout
ce qui réussit. Quelquefois, les cohues Bertin,
Monsauge et Vilmorien se réunissent ; c’est alors
qu’il se fait un beau bruit dans la ménagerie.
Jamais on ne vit ensemble tant de bêtes tristes,
acariâtres, malfaisantes et courroucées. On

113
n’entend que les noms de Buffon, de Duclos, de
Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de
d’Alembert, de Diderot, et Dieu sait de quelles
épithètes ils sont accompagnés. Nul n’aura de
l’esprit, s’il n’est aussi sot que nous. C’est là que
le plan de la comédie des Philosophes a été
conçu, la scène du colporteur, c’est moi qui l’ai
fournie, d’après la Théologie en Quenouille,
Vous n’êtes pas épargné là plus qu’un autre.

MOI
Tant mieux. Peut-être me fait-on plus
d’honneur que je n’en mérite. Je serais humilié, si
ceux qui disent du mal de tant d’habiles et
honnêtes gens, s’avisaient de dire du bien de moi.

LUI
Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun
paye son écot. Après le sacrifice des grands
animaux, nous immolons les autres.

MOI
Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà

114
du pain bien cher.

LUI
Je vous l’ai déjà dit, nous sommes sans
conséquence. Nous injurions tout le monde et
nous n’affligeons personne. Nous avons
quelquefois le pesant abbé d’Olivet, le gros abbé
Leblanc, l’hypocrite Batteux. Le gros abbé n’est
méchant qu’avant dîner. Son café pris il se jette
dans un fauteuil, les pieds appuyés contre la
tablette de la cheminée, et s’endort comme un
vieux perroquet sur son bâton. Si le vacarme
devient violent, il bâille ; il étend ses bras ; il
frotte ses yeux, et dit : Hé bien, qu’est-ce ?
Qu’est-ce ? – Il s’agit de savoir si Piron a plus
d’esprit que de Voltaire. – Entendons-nous. C’est
de l’esprit que vous dites ? Il ne s’agit pas de
goût ; car du goût, votre Piron ne s’en doute pas.
– Ne s’en doute pas ? – Non. – Et puis nous voilà
embarqués dans une dissertation sur le goût.
Alors le patron fait signe de la main qu’on
l’écoute ; car c’est surtout de goût qu’il se pique.
Le goût, dit-il,... le goût est une chose... ma foi, je
ne sais quelle chose il disait que c’était ; ni lui,

115
non plus.
Nous avons quelquefois l’ami Robé. Il nous
régale de ses contes cyniques, des miracles des
convulsionnaires dont il a été le témoin oculaire ;
et de quelques chants de son poème sur un sujet
qu’il connaît à fond. Je hais ses vers ; mais j’aime
à l’entendre réciter. Il a l’air d’un énergumène.
Tous s’écrient autour de lui : voilà ce qu’on
appelle un poète. Entre nous, cette poésie-là n’est
qu’un charivari de toutes sortes de bruits confus ;
le ramage barbare des habitants de la Tour de
Babel.
Il nous vient aussi un certain niais qui a l’air
plat et bête, mais qui a de l’esprit comme un
démon et qui est plus malin qu’un vieux singe ;
c’est une de ces figures qui appellent la
plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la
correction des gens qui jugent à la mine, et à qui
leur miroir aurait dû apprendre qu’il est aussi aisé
d’être un homme d’esprit et d’avoir l’air d’un sot
que de cacher un sot sous une physionomie
spirituelle. C’est une lâcheté bien commune que
celle d’immoler un bon homme à l’amusement

116
des autres. On ne manque jamais de s’adresser à
celui-ci. C’est un piège que nous tendons aux
nouveaux venus, et je n’en ai presque pas vu un
seul qui n’y donnât.
J’étais quelquefois surpris de la justesse des
observations de ce fou, sur les hommes et sur les
caractères ; et je le lui témoignai.
C’est, me répondit-il, qu’on tire parti de la
mauvaise compagnie, comme du libertinage. On
est dédommagé de la perte de son innocence, par
celle de ses préjugés. Dans la société des
méchants, où le vice se montre à masque levé, on
apprend à les connaître. Et puis j’ai un peu lu.

MOI
Qu’avez-vous lu ?

LUI
J’ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste,
La Bruyère et Molière.

MOI
Ce sont d’excellents livres.

117
LUI
Ils sont bien meilleurs qu’on ne pense ; mais
qui est-ce qui sait les lire ?

MOI
Tout le monde, selon la mesure de son esprit.

LUI
Presque personne. Pourriez-vous me dire ce
qu’on y cherche ?

MOI
L’amusement et l’instruction.

LUI
Mais quelle instruction ; car c’est là le point ?

MOI
La connaissance de ses devoirs ; l’amour de la
vertu, la haine du vice.

LUI
Moi, j’y recueille tout ce qu’il faut faire, et

118
tout ce qu’il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis
l’Avare ; je me dis : Sois avare, si tu veux ; mais
garde-toi de parler comme l’avare. Quand je lis le
Tartuffe, je me dis : Sois hypocrite, si tu veux ;
mais ne parle pas comme l’hypocrite. Garde des
vices qui te sont utiles ; mais n’en aie ni le ton ni
les apparences qui te rendraient ridicule. Pour se
garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les
connaître. Or, ces auteurs en ont fait des peintures
excellentes. Je suis moi et je reste ce que je suis ;
mais j’agis et je parle comme il convient. Je ne
suis pas de ces gens qui méprisent les moralistes.
Il y a beaucoup à profiter, surtout en ceux qui ont
mis la morale en action. Le vice ne blesse les
hommes que par intervalle. Les caractères
apparents du vice les blessent du matin au soir.
Peut-être vaudrait-il mieux être un insolent que
d’en avoir la physionomie ; l’insolent de
caractère n’insulte que de temps en temps ;
l’insolent de physionomie insulte toujours. Au
reste n’allez pas imaginer que je sois le seul
lecteur de mon espèce. Je n’ai d’autre mérite ici,
que d’avoir fait par système, par justesse d’esprit,
par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart

119
des autres font par instinct. De là vient que leurs
lectures ne les rendent pas meilleurs que moi ;
mais qu’ils restent ridicules, en dépit d’eux, au
lieu que je ne le suis que quand je veux, et que je
les laisse alors loin derrière moi ; car le même art
qui m’apprend à me sauver du ridicule en
certaines occasions, m’apprend aussi dans
d’autres à l’attraper supérieurement. Je me
rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout
ce que j’ai lu, et j’y ajoute tout ce qui sort de mon
fonds qui est en ce genre d’une fécondité
surprenante.

MOI
Vous avez bien fait de me révéler ces
mystères ; sans quoi, je vous aurais cru en
contradiction.

LUI
Je n’y suis point ; car pour une fois où il faut
éviter le ridicule ; heureusement, il y en a cent où
il faut s’en donner. Il n’y a point de meilleur rôle
auprès des grands que celui de fou. Longtemps il
y a eu le fou du roi en titre ; en aucun, il n’y a eu

120
en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin
et de beaucoup d’autres, le vôtre peut-être dans
ce moment ; ou peut-être vous, le mien. Celui qui
serait sage n’aurait point de fou. Celui donc qui a
un fou n’est pas sage ; s’il n’est pas sage, il est
fou, et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au
reste, souvenez-vous que dans un sujet aussi
variable que les moeurs, il n’y a d’absolument,
d’essentiellement, de généralement vrai ou faux,
sinon qu’il faut être ce que l’intérêt veut qu’on
soit ; bon ou mauvais ; sage ou fou, décent ou
ridicule ; honnête ou vicieux. Si par hasard la
vertu avait conduit à la fortune ; ou j’aurais été
vertueux, ou j’aurais simulé la vertu comme un
autre. On m’a voulu ridicule, et je me le suis fait ;
pour vicieux, nature seule en avait fait les frais.
Quand je dis vicieux, c’est pour parler votre
langue ; car si nous venions à nous expliquer, il
pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que
j’appelle vertu, et vertu ce que j’appelle vice.
Nous avons aussi les auteurs de l’Opéra-
Comique, leurs acteurs, et leurs actrices ; et plus
souvent leurs entrepreneurs Corbi, Moette,... tous
gens de ressource et d’un mérite supérieur !

121
Et j’oubliais les grands critiques de la
littérature : l’Avant-Coureur, les Petites Affiches,
l’Année littéraire, l’Observateur littéraire, le
Censeur hebdomadaire, toute la clique des
feuillistes.

MOI
L’Année littéraire ; l’Obervateur littéraire.
Cela ne se peut. Ils se détestent.

LUI
Il est vrai. Mais tous les gueux se réconcilient
à la gamelle. Ce maudit Obervateur littéraire.
Que le diable l’eût emporté, lui et ses feuilles.
C’est ce chien de petit prêtre avare, puant et
usurier qui est la cause de mon désastre. Il parut
sur notre horizon, hier, pour la première fois. Il
arriva à l’heure qui nous chasse tous de nos
repaires, l’heure du dîner. Quand il fait mauvais
temps, heureux celui d’entre nous qui a la pièce
de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s’est
moqué de son confrère qui était arrivé le matin
crotté jusqu’à l’échine et mouillé jusqu’aux os,
qui le soir rentre chez lui dans le même état. Il y

122
en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a
quelques mois, un démêlé violent avec le
Savoyard qui s’est établi à notre porte. Ils étaient
en compte courant ; le créancier voulait que son
débiteur se liquidât, et celui-ci n’était pas en
fonds. On sert ; on fait les honneurs de la table à
l’abbé, on le place au haut bout. J’entre, je
l’aperçois. Comment, l’abbé, lui dis-je, vous
présidez ? voilà qui est fort bien pour
aujourd’hui ; mais demain, vous descendrez, s’il
vous plaît, d’une assiette ; après-demain, d’une
autre assiette ; et ainsi d’assiette en assiette, soit à
droite, soit à gauche, jusqu’à ce que de la place
que j’ai occupée une fois avant vous, Fréron une
fois après moi, Dorat une fois après Fréron,
Palissot une fois après Dorat, vous deveniez
stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre
comme vous, qui siedo sempre come un maestoso
cazzo fra duoi coglioni. L’abbé qui est bon diable
et qui prend tout bien, se mit à rire.
Mademoiselle, pénétrée de la vérité de mon
observation et de la justesse de ma comparaison,
se mit à rire : tous ceux qui siégeaient à droite et
à gauche de l’abbé et qu’il avait reculés d’un

123
cran, se mirent à rire ; tout le monde rit excepté
monsieur qui se fâche et me tient des propos qui
n’auraient rien signifié, si nous avions été seuls :
Rameau vous êtes un impertinent. – Je le sais
bien, et c’est à cette condition que vous m’avez
reçu. – Un faquin. – Comme un autre. – Un
gueux. – Est-ce que je serais ici, sans cela ? – Je
vous ferai chasser. – Après dîner, je m’en irai de
moi-même. – Je vous le conseille. – On dîna ; je
n’en perdis pas un coup de dent. Après avoir bien
mangé, bu largement ; car après tout il n’en aurait
été ni plus ni moins, messer Gaster est un
personnage contre lequel je n’ai jamais boudé ; je
pris mon parti et je me disposais à m’en aller.
J’avais engagé ma parole en présence de tant de
monde qu’il fallait bien la tenir. Je fus un temps
considérable à rôder dans l’appartement,
cherchant ma canne et mon chapeau où ils
n’étaient pas, et comptant toujours que le patron
se répandrait dans un nouveau torrent d’injures,
que quelqu’un s’interposerait, et que nous
finirions par nous raccommoder, à force de nous
fâcher. Je tournais, je tournais ; car moi je n’avais
rien sur le coeur ; mais le patron, lui, plus sombre

124
et plus noir que l’Apollon d’Homère, lorsqu’il
décoche ses traits sur l’armée des Grecs, son
bonnet une fois plus renfoncé que de coutume, se
promenait en long et en large, le poing sous le
menton. Mademoiselle s’approche de moi. –
Mais mademoiselle, qu’est-ce qu’il y a donc
d’extraordinaire ? Ai-je été différent aujourd’hui
de moi-même. – Je veux qu’il sorte. – Je sortirai,
je ne lui ai point manqué. – Pardonnez-moi ; on
invite monsieur l’abbé, et... – C’est lui qui s’est
manqué à lui-même en invitant l’abbé, en me
recevant et avec moi tant d’autres bélîtres tels que
moi. – Allons, mon petit Rameau ; il faut
demander pardon à monsieur l’abbé. – Je n’ai que
faire de son pardon... – Allons ; allons, tout cela
s’apaisera... – On me prend par la main, on
m’entraîne vers le fauteuil de l’abbé ; j’étends les
bras, je contemple l’abbé avec une espèce
d’admiration, car qui est-ce qui a jamais demandé
pardon à l’abbé ? L’abbé, lui dis-je ; l’abbé, tout
ceci est bien ridicule, n’est-il pas vrai ?... Et puis
je me mets à rire, et l’abbé aussi. Me voilà donc
excusé de ce côté-là ; mais il fallait aborder
l’autre, et ce que j’avais à lui dire était une autre

125
paire de manches. Je ne sais plus trop comment je
tournai mon excuse... Monsieur, voilà ce fou. – Il
y a trop longtemps qu’il me fait souffrir ; je n’en
veux plus entendre parler. – Il est fâché. – Oui je
suis très fâché. – Cela ne lui arrivera plus. –
Qu’au premier faquin. Je ne sais s’il était dans un
de ces jours d’humeur où Mademoiselle craint
d’en approcher et n’ose le toucher qu’avec ses
mitaines de velours, ou s’il entendit mal ce que je
disais, ou si je dis mal ; ce fut pis qu’auparavant.
Que diable, est-ce qu’il ne me connaît pas ? Est-
ce qu’il ne sait pas que je suis comme les enfants,
et qu’il y a des circonstances où je laisse tout
aller sous moi ? Et puis, je crois, Dieu me
pardonne, que je n’aurais pas un moment de
relâche. On userait un pantin d’acier à tirer la
ficelle du matin au soir et du soir au matin. Il faut
que je les désennuie ; c’est la condition ; mais il
faut que je m’amuse quelquefois. Au milieu de
cet imbroglio, il me passa par la tête une pensée
funeste, une pensée qui me donna de la morgue,
une pensée qui m’inspira de la fierté et de
l’insolence : c’est qu’on ne pouvait se passer de
moi, que j’étais un homme essentiel.

126
MOI
Oui, je crois que vous leur êtes très utile, mais
qu’ils vous le sont encore davantage. Vous ne
retrouverez pas, quand vous voudrez, une aussi
bonne maison ; mais eux, pour un fou qui leur
manque, ils en retrouveront cent.

LUI
Cent fous comme moi ! Monsieur le
philosophe, ils ne sont pas si communs. Oui, des
plats fous. On est plus difficile en sottise qu’en
talent ou en vertu. Je suis rare dans mon espèce,
oui, très rare. À présent qu’ils ne m’ont plus, que
font-ils ? Ils s’ennuient comme des chiens. Je suis
un sac inépuisable d’impertinences. J’avais à
chaque instant une boutade qui les faisait rire aux
larmes, j’étais pour eux les Petites Maisons tout
entières.

MOI
Aussi vous aviez la table, le lit, l’habit, veste
et culotte, les souliers, et la pistole par mois.

127
LUI
Voilà le beau côté. Voilà le bénéfice ; mais les
charges, vous n’en dites mot. D’abord, s’il était
bruit d’une pièce nouvelle, quelque temps qu’il
fît, il fallait fureter dans tous les greniers de Paris
jusqu’à ce que j’en eusse trouvé l’auteur ; que je
me procurasse la lecture de l’ouvrage, et que
j’insinuasse adroitement qu’il y avait un rôle qui
serait supérieurement rendu par quelqu’un de ma
connaissance. – Et par qui, s’il vous plaît ? – Par
qui ? belle question ! Ce sont les grâces, la
gentillesse, la finesse. – Vous voulez dire,
mademoiselle Dangeville ? Par hasard la
connaîtriez-vous ? – Oui, un peu ; mais ce n’est
pas elle. – Et qui donc ? Je nommais tout bas. –
Elle ! –Oui, elle, répétais-je un peu honteux, car
j’ai quelquefois de la pudeur ; et à ce nom répété,
il fallait voir comme la physionomie du poète
s’allongeait, et d’autres fois comme on m’éclatait
au nez. Cependant, bon gré, mal gré qu’il en eût,
il fallait que j’amenasse mon homme à dîner ; et
lui qui craignait de s’engager, rechignait,
remerciait. Il fallait voir comme j’étais traité,
quand je ne réussissais pas dans ma négociation :

128
j’étais un butor, un sot, un balourd, je n’étais bon
à rien ; je ne valais pas le verre d’eau qu’on me
donnait à boire. C’était bien pis lorsqu’on jouait,
et qu’il fallait aller intrépidement, au milieu des
huées d’un public qui juge bien, quoi qu’on en
dise, faire entendre mes claquements de mains
isolés ; attacher les regards sur moi ; quelquefois
dérober les sifflets à l’actrice ; et ouïr chuchoter à
côté de soi : C’est un des valets déguisés de celui
qui couche ; ce maraud-là se taira-t-il ?... On
ignore ce qui peut déterminer à cela, on croit que
c’est ineptie, tandis que c’est un motif qui excuse
tout.

MOI
Jusqu’à l’infraction des lois civiles.

LUI
À la fin cependant j’étais connu, et l’on disait :
Oh ! c’est Rameau. Ma ressource était de jeter
quelques mots ironiques qui sauvassent du
ridicule mon applaudissement solitaire, qu’on
interprétait à contre sens. Convenez qu’il faut un
puissant intérêt pour braver ainsi le public

129
assemblé, et que chacune de ces corvées valait
mieux qu’un petit écu.

MOI
Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte ?

LUI
Cela m’arrivait aussi, je glanais un peu là-
dessus. Avant que de se rendre au lieu du
supplice, il fallait se charger la mémoire des
endroits brillants, où il importait de donner le ton.
S’il m’arrivait de les oublier et de me méprendre,
j’en avais le tremblement à mon retour ; c’était
un vacarme dont vous n’avez pas d’idée. Et puis
à la maison une meute de chiens à soigner ; il est
vrai que je m’étais sottement imposé cette tâche ;
des chats dont j’avais la surintendance ; j’étais
trop heureux si Micou me favorisait d’un coup de
griffe qui déchirât ma manchette ou ma main.
Criquette est sujette à la colique ; c’est moi qui
lui frotte le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait
des vapeurs ; ce sont aujourd’hui des nerfs. Je ne
parle point d’autres indispositions légères dont on
ne se gêne pas devant moi. Pour ceci, passe ; je

130
n’ai jamais prétendu contraindre. J’ai lu, je ne
sais où, qu’un prince surnommé le grand restait
quelquefois appuyé sur le dossier de la chaise
percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec
ses familiers, et j’en étais ces jours-là, plus que
personne. Je suis l’apôtre de la familiarité et de
l’aisance. Je les prêchais là d’exemple, sans
qu’on s’en formalisât ; il n’y avait qu’à me laisser
aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle
commence à devenir pesante ; il faut entendre les
bons contes qu’ils en font.

MOI
Vous n’êtes pas de ces gens-là ?

LUI
Pourquoi non ?

MOI
C’est qu’il est au moins indécent de donner
des ridicules à ses bienfaiteurs.

131
LUI
Mais n’est-ce pas pis encore de s’autoriser de
ses bienfaits pour avilir son protégé ?

MOI
Mais si le protégé n’était pas vil par lui-même,
rien ne donnerait au protecteur cette autorité.

LUI
Mais si les personnages n’étaient pas ridicules
par eux-mêmes, on n’en ferait pas de bons contes.
Et puis est-ce ma faute s’ils s’encanaillent ? Est-
ce ma faute lorsqu’ils se sont encanaillés, si on
les trahit, si on les bafoue ? Quand on se résout à
vivre avec des gens comme nous, et qu’on a le
sens commun, il y a je ne sais combien de
noirceurs auxquelles il faut s’attendre. Quand on
nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce que
nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et
perfides ? Si l’on nous connaît, tout est bien. Il y
a un pacte tacite qu’on nous fera du bien, et que
tôt ou tard, nous rendrons le mal pour le bien
qu’on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas

132
entre l’homme et son singe ou son perroquet ?
Brun jette les hauts cris que Palissot, son convive
et son ami, ait fait des couplets contre lui.
Palissot a dû faire les couplets et c’est Brun qui a
tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait
mis sur son compte les couplets qu’il avait faits
contre Brun. Palissot a dû mettre sur le compte de
Poinsinet les couplets qu’il avait faits contre
Brun ; et c’est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé
Rey jette les hauts cris de ce que son ami Palissot
lui a soufflé sa maîtresse auprès de laquelle il
l’avait introduit. C’est qu’il ne fallait point
introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se
résoudre à la perdre. Palissot a fait son devoir ; et
c’est l’abbé Rey qui a tort. Le libraire David jette
les hauts cris de ce que son associé Palissot a
couché ou voulu coucher avec sa femme ; la
femme du libraire David jette les hauts cris de ce
que Palissot a laissé croire à qui l’a voulu qu’il
avait couché avec elle ; que Palissot ait couché ou
non avec la femme du libraire, ce qui est difficile
à décider, car la femme a dû nier ce qui était, et
Palissot a pu laisser croire ce qui n’était pas. Quoi
qu’il en soit, Palissot a fait son rôle et c’est David

133
et sa femme qui ont tort. Qu’Helvétius jette les
hauts cris que Palissot le traduise sur la scène
comme un malhonnête homme, lui à qui il doit
encore l’argent qu’il lui prêta pour se faire traiter
de la mauvaise santé, se nourrir et se vêtir. A-t-il
dû se promettre un autre procédé, de la part d’un
homme souillé de toutes sortes d’infamies, qui
par passe-temps fait abjurer la religion à son ami,
qui s’empare du bien de ses associés ; qui n’a ni
foi, ni loi, ni sentiment ; qui court à la fortune,
per fas et nefas ; qui compte ses jours par ses
scélératesses ; et qui s’est traduit lui-même sur la
scène comme un des plus dangereux coquins,
impudence dont je ne crois pas qu’il y ait eu dans
le passé un premier exemple, ni qu’il y en ait un
second dans l’avenir. Non. Ce n’est donc pas
Palissot, mais c’est Helvétius qui a tort. Si l’on
mène un jeune provincial à la ménagerie de
Versailles, et qu’il s’avise par sottise, de passer la
main à travers les barreaux de la loge du tigre ou
de la panthère ; si le jeune homme laisse son bras
dans la gueule de l’animal féroce, qui est-ce qui a
tort ? Tout cela est écrit dans le pacte tacite. Tant
pis pour celui qui l’ignore ou l’oublie. Combien

134
je justifierais par ce pacte universel et sacré, de
gens qu’on accuse de méchanceté ; tandis que
c’est soi qu’on devrait accuser de sottise. Oui,
grosse comtesse, c’est vous qui avez tort, lorsque
vous rassemblez autour de vous, ce qu’on appelle
parmi les gens de votre sorte, des espèces, et que
ces espèces vous font des vilenies, vous en font
faire, et vous exposent au ressentiment des
honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu’ils
doivent ; les espèces aussi ; et c’est vous qui avez
tort de les accueillir. Si Bertinhus vivait
doucement, paisiblement avec sa maîtresse ; si
par l’honnêteté de leurs caractères, ils s’étaient
fait des connaissances honnêtes ; s’ils avaient
appelé autour d’eux des hommes à talents, des
gens connus dans la société par leur vertu ; s’ils
avaient réservé pour une petite compagnie
éclairée et choisie, les heures de distraction qu’ils
auraient dérobées à la douceur d’être ensemble,
de s’aimer, de se le dire, dans le silence de la
retraite ; croyez-vous qu’on en eût fait ni bons ni
mauvais contes. Que leur est-il donc arrivé ? ce
qu’ils méritaient. Ils ont été punis de leur
imprudence ; et c’est nous que la Providence

135
avait destinés de toute éternité à faire justice des
Bertins du jour ; et ce sont nos pareils d’entre nos
neveux qu’elle a destinés à faire justice des
Monsauges et des Bertins à venir. Mais tandis
que nous exécutons ses justes décrets sur la
sottise, vous qui nous peignez tels que nous
sommes, vous exécutez ses justes décrets sur
nous. Que penseriez-vous de nous, si nous
prétendions avec des moeurs honteuses, jouir de
la considération publique ? que nous sommes des
insensés. Et ceux qui s’attendent à des procédés
honnêtes, de la part de gens nés vicieux, de
caractères vils et bas, sont-ils sages ? Tout a son
vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs
généraux, l’un à votre porte qui châtie les délits
contre la société. La nature est l’autre. Celle-ci
connaît de tous les vices qui échappent aux lois.
Vous vous livrez à la débauche des femmes ;
vous serez hydropique. Vous êtes crapuleux ;
vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte
à des marauds, et vous vivez avec eux ; vous
serez trahis, persiflés, méprisés. Le plus court est
de se résigner à l’équité de ces jugements ; et de
se dire à soi-même, c’est bien fait, de secouer ses

136
oreilles, et de s’amender ou de rester ce qu’on
est, mais aux conditions susdites.

MOI
Vous avez raison.

LUI
Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je
n’en invente aucun ; je m’en tiens au rôle de
colporteur. Ils disent qu’il y a quelques jours, sur
les cinq heures du matin, on entendit un vacarme
enragé ; toutes les sonnettes étaient en branle ;
c’étaient les cris interrompus et sourds d’un
homme qui étouffe : « À moi, moi, je suffoque ;
je meurs. » Ces cris partaient de l’appartement du
patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse
créature dont la tête était égarée, qui n’y était
plus, qui ne voyait plus, comme il arrive dans ce
moment, continuait de presser son mouvement,
s’élevait sur ses deux mains, et du plus haut
qu’elle pouvait laissait retomber sur les parties
casuelles un poids de deux à trois cents livres,
animé de toute la vitesse que donne la fureur du
plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de

137
là. Que diable de fantaisie a un petit marteau de
se placer sous une lourde enclume.

MOI
Vous êtes un polisson. Parlons d’autre chose.
Depuis que nous causons, j’ai une question sur la
lèvre.

LUI
Pourquoi l’avoir arrêtée là si longtemps ?

MOI
C’est que j’ai craint qu’elle ne fût indiscrète.

LUI
Après ce que je viens de vous révéler, j’ignore
quel secret je puis avoir pour vous.

MOI
Vous ne doutez pas du jugement que je porte
de votre caractère.

138
LUI
Nullement. Je suis à vos yeux un être très
abject, très méprisable, et je le suis aussi
quelquefois aux miens ; mais rarement. Je me
félicite plus souvent de mes vices que je ne m’en
blâme. Vous êtes plus constant dans votre mépris.

MOI
Il est vrai ; mais pourquoi me montrer toute
votre turpitude.

LUI
D’abord, c’est que vous en connaissiez une
bonne partie, et que je voyais plus à gagner qu’à
perdre, à vous avouer le reste.

MOI
Comment cela, s’il vous plaît.

LUI
S’il importe d’être sublime en quelque genre,
c’est surtout en mal. On crache sur un petit filou ;
mais on ne peut refuser une sorte de

139
considération à un grand criminel. Son courage
vous étonne. Son atrocité vous fait frémir. On
prise en tout l’unité de caractère.

MOI
Mais cette estimable unité de caractère, vous
ne l’avez pas encore. Je vous trouve de temps en
temps vacillant dans vos principes. Il est
incertain, si vous tenez votre méchanceté de la
nature, ou de l’étude ; et si l’étude vous a porté
aussi loin qu’il est possible.

LUI
J’en conviens ; mais j’y ai fait de mon mieux.
N’ai-je pas eu la modestie de reconnaître des
êtres plus parfaits que moi ? Ne vous ai-je pas
parlé de Bouret avec l’admiration la plus
profonde ? Bouret est le premier homme du
monde dans mon esprit.

MOI
Mais immédiatement après Bouret, c’est vous.

140
LUI
Non.

MOI
C’est donc Palissot ?

LUI
C’est Palissot, mais ce n’est pas Palissot seul.

MOI
Et qui peut être digne de partager le second
rang avec lui ?

LUI
Le renégat d’Avignon.

MOI
Je n’ai jamais entendu parler de ce renégat
d’Avignon ; mais ce doit être un homme bien
étonnant.

LUI
Aussi l’est-il.

141
MOI
L’histoire des grands personnages m’a
toujours intéressé.

LUI
Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et
honnête de ces descendants d’Abraham, promis
au père des Croyants, en nombre égal à celui des
étoiles.

MOI
Chez un Juif ?

LUI
Chez un Juif. Il en avait surpris d’abord la
commisération, ensuite la bienveillance, enfin la
confiance la plus entière. Car voilà comme il en
arrive toujours. Nous comptons tellement sur nos
bienfaits, qu’il est rare que nous cachions notre
secret, à celui que nous avons comblé de nos
bontés. Le moyen qu’il n’y ait pas des ingrats ;
quand nous exposons l’homme, à la tentation de
l’être impunément. C’est une réflexion juste que

142
notre Juif ne fit pas. Il confia donc au renégat
qu’il ne pouvait en conscience manger du
cochon. Vous allez voir tout le parti qu’une esprit
fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se
passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla
d’attachement. Quand il crut son Juif bien touché,
bien captivé, bien convaincu par ses soins, qu’il
n’avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus
d’Israël... Admirez la circonspection de cet
homme. Il ne se hâte pas. Il laisse mûrir la poire,
avant que de secouer la branche. Trop d’ardeur
pouvait faire échouer son projet. C’est
qu’ordinairement la grandeur de caractère résulte
de la balance naturelle de plusieurs qualités
opposées.

MOI
Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre
histoire.

LUI
Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que
je réfléchisse. C’est une maladie qu’il faut
abandonner à son cours. Où en étais-je ?

143
MOI
À l’intimité bien établie, entre le Juif et le
renégat.

LUI
Alors la poire était mûre... Mais vous ne
m’écoutez pas. À quoi rêvez-vous ?

MOI
Je rêve à l’inégalité de votre ton ; tantôt haut,
tantôt bas.

LUI
Est-ce que le ton de l’homme vicieux peut être
un ? – Il arrive un soir chez son bon ami, l’air
effaré, la voix entrecoupée, le visage pâle comme
la mort, tremblant de tous ses membres. –
Qu’avez-vous ? – Nous sommes perdus. –
Perdus, et comment ? – Perdus, vous dis-je ;
perdus sans ressource. – Expliquez-vous. – Un
moment, que je me remette de mon effroi. –
Allons, remettez-vous, lui dit le Juif ; au lieu de
lui dire, tu es un fieffé fripon ; je ne sais ce que tu

144
as à m’apprendre, mais tu es un fieffé fripon ; tu
joues la terreur.

MOI
Et pourquoi devait-il lui parler ainsi ?

LUI
C’est qu’il était faux, et qu’il avait passé la
mesure. Cela est clair pour moi, et ne
m’interrompez pas davantage. – Nous sommes
perdus, perdus sans ressource. Est-ce que vous ne
sentez pas l’affectation de ces perdus répétés. Un
traître nous a déférés à la sainte Inquisition, vous
comme Juif, moi comme renégat, comme un
infâme renégat. Voyez comme le traître ne rougit
pas de se servir des expressions les plus odieuses.
Il faut plus de courage qu’on ne pense pour
s’appeler de son nom. Vous ne savez pas ce qu’il
en coûte pour en venir là.

MOI
Non certes. Mais cet infâme renégat...

145
LUI
Est faux ; mais c’est une fausseté bien adroite.
Le Juif s’effraye, il s’arrache la barbe, il se roule
à terre. Il voit les sbires à sa porte ; il se voit
affublé du san-bénito ; il voit son autodafé
préparé. – Mon ami, mon tendre ami, mon unique
ami, quel parti prendre... – Quel parti ? de se
montrer, d’affecter la plus grande sécurité, de se
conduire comme à l’ordinaire. La procédure de ce
tribunal est secrète, mais lente. Il faut user de ses
délais pour tout vendre. J’irai louer ou je ferai
louer un bâtiment par un tiers ; oui, par un tiers,
ce sera le mieux. Nous y déposerons votre
fortune ; car c’est à votre fortune principalement
qu’ils en veulent ; et nous irons, vous et moi,
chercher, sous un autre ciel, la liberté de servir
notre Dieu et de suivre en sûreté la loi
d’Abraham et de notre conscience. Le point
important dans la circonstance périlleuse où nous
nous trouvons, est de ne point faire
d’imprudence. – Fait et dit. Le bâtiment est loué
et pourvu de vivres et de matelots. La fortune du
Juif est à bord. Demain, à la pointe du jour, ils
mettent à la voile. Ils peuvent souper gaiement et

146
dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs
persécuteurs. Pendant la nuit, le renégat se lève,
dépouille le Juif de son portefeuille, de sa bourse
et de ses bijoux ; se rend à bord, et le voilà parti.
Et vous croyez que c’est là tout ? Bon, vous n’y
êtes pas. Lorsqu’on me raconta cette histoire,
moi, je devinai ce que je vous ai tu, pour essayer
votre sagacité. Vous avez bien fait d’être un
honnête homme ; vous n’auriez été qu’un
friponneau. Jusqu’ici le renégat n’est que cela.
C’est un coquin méprisable à qui personne ne
voudrait ressembler. Le sublime de sa
méchanceté, c’est d’avoir été lui-même le
délateur de son bon ami l’israélite, dont la sainte
Inquisition s’empara à son réveil, et dont,
quelques jours après, on fit un beau feu de joie.
Et ce fut ainsi que le renégat devint tranquille
possesseur de la fortune de ce descendant maudit
de ceux qui ont crucifié Notre-Seigneur.

MOI
Je ne sais lequel des deux me fait le plus
d’horreur, ou de la scélératesse de votre renégat,
ou du ton dont vous en parlez.

147
LUI
Et voilà ce que je vous disais. L’atrocité de
l’action vous porte au-delà du mépris ; et c’est la
raison de ma sincérité. J’ai voulu que vous
connussiez jusqu’où j’excellais dans mon art ;
vous arracher l’aveu que j’étais au moins original
dans mon avilissement, me placer dans votre tête
sur la ligne des grands vauriens, et m’écrier
ensuite, Vivat Mascarillus, fourbum Imperator !
Allons, gai, monsieur le philosophe ; chorus.
Vivat Mascarillus, fourbum Imperator !
Et là-dessus, il se mit à faire un chant en
fugue, tout à fait singulier. Tantôt la mélodie était
grave et pleine de majesté ; tantôt légère et
folâtre ; dans un instant il imitait la basse ; dans
un autre, une des parties du dessus ; il
m’indiquait de son bras et de son col allongés, les
endroits des tenues ; et s’exécutait, se composait
à lui-même, un chant de triomphe, où l’on voyait
qu’il s’entendait mieux en bonne musique qu’en
bonnes moeurs.
Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir,
rire ou m’indigner. Je restai, dans le dessein de

148
tourner la conversation sur quelque sujet qui
chassât de mon âme l’horreur dont elle était
remplie. Je commençais à supporter avec peine la
présence d’un homme qui discutait une action
horrible, un exécrable forfait, comme un
connaisseur en peinture ou en poésie, examine les
beautés d’un ouvrage de goût ; ou comme un
moraliste ou un historien relève et fait éclater les
circonstances d’une action héroïque. Je devins
sombre, malgré moi. Il s’en aperçut et me dit :

LUI
Qu’avez-vous ? est-ce que vous vous trouvez
mal ?

MOI
Un peu ; mais cela passera.

LUI
Vous avez l’air soucieux d’un homme tracassé
de quelque idée fâcheuse.

149
MOI
C’est cela.
Après un moment de silence de sa part et de la
mienne, pendant lequel il se promenait en sifflant
et en chantant ; pour le ramener à son talent, je lui
dis :
Que faites-vous à présent ?

LUI
Rien.

MOI
Cela est très fatigant.

LUI
J’étais déjà suffisamment bête. J’ai été
entendre cette musique de Douni et de nos autres
jeunes faiseurs, qui m’a achevé.

MOI
Vous approuvez donc ce genre.

150
LUI
Sans doute.

MOI
Et vous trouvez de la beauté dans ces
nouveaux chants ?

LUI
Si j’y en trouve ; pardieu, je vous en réponds.
Comme cela est déclamé ! Quelle vérité ! quelle
expression !

MOI
Tout art d’imitation a son modèle dans la
nature. Quel est le modèle du musicien, quand il
fait un chant ?

LUI
Pourquoi ne pas prendre la chose de plus
haut ? Qu’est-ce qu’un chant ?

MOI
Je vous avouerai que cette question est au-

151
dessus de mes forces. Voilà comme nous sommes
tous. Nous n’avons dans la mémoire que des
mots que nous croyons entendre, par l’usage
fréquent et l’application même juste que nous en
faisons ; dans l’esprit, que des notions vagues.
Quand je prononce le mot chant, je n’ai pas des
notions plus nettes que vous, et la plupart de vos
semblables, quand ils disent, réputation, blâme,
honneur, vice, vertu, pudeur, décence, honte,
ridicule.

LUI
Le chant est une imitation, par les sons d’une
échelle inventée par l’art ou inspirée par la
nature, comme il vous plaira, ou par la voix ou
par l’instrument, des bruits physiques ou des
accents de la passion ; et vous voyez qu’en
changeant là-dedans, les choses à changer, la
définition conviendrait exactement à la peinture,
à l’éloquence, à la sculpture, et à la poésie.
Maintenant, pour en venir à votre question : quel
est le modèle du musicien ou du chant ? c’est la
déclamation, si le modèle est vivant et pensant ;
c’est le bruit, si le modèle est inanimé. Il faut

152
considérer la déclamation comme une ligne ; et le
chant comme une autre ligne qui serpenterait sur
la première. Plus cette déclamation, type du
chant, sera forte et vraie ; plus le chant qui s’y
conforme la coupera en un plus grand nombre de
points ; plus le chant sera vrai ; et plus il sera
beau. Et c’est ce qu’ont très bien senti nos jeunes
musiciens. Quand on entend, Je suis un pauvre
diable, on croit reconnaître la plainte d’un avare ;
s’il ne chantait pas, c’est sur les mêmes tons qu’il
parlerait à la terre, quand il lui confie son or et
qu’il lui dit, Ô terre, reçois mon trésor. Et cette
petite fille qui sent palpiter son coeur, qui rougit,
qui se trouble et qui supplie monseigneur de la
laisser partir, s’exprimerait-elle autrement. Il y a
dans ces ouvrages, toutes sortes de caractères ;
une variété infinie de déclamations. Cela est
sublime ; c’est moi qui vous le dis. Allez, allez
entendre le morceau où le jeune homme qui se
sent mourir, s’écrie : Mon coeur s’en va. Écoutez
le chant ; écoutez la symphonie, et vous me direz
après quelle différence il y a, entre les vraies
voies d’un moribond et le tour de ce chant. Vous
verrez si la ligne de la mélodie ne coïncide pas

153
tout entière avec la ligne de la déclamation. Je ne
vous parle pas de la mesure qui est encore une
des conditions du chant ; je m’en tiens à
l’expression, et il n’y a rien de plus évident que le
passage suivant que j’ai lu quelque part, Musices
seminarium accentus. L’accent est la pépinière de
la mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de
quelle importance il est de savoir bien faire le
récitatif. Il n’y a point de bel air, dont on ne
puisse faire un beau récitatif, et point de récitatif,
dont un habile homme ne puisse tirer un bel air.
Je ne voudrais pas assurer que celui qui récite
bien, chantera bien ; mais je serais surpris que
celui qui chante bien, ne sût pas bien réciter. Et
croyez tout ce que je vous dis là ; car c’est le vrai.

MOI
Je ne demanderais pas mieux que de vous
croire, si je n’étais arrêté par un petit
inconvénient.

LUI
Et cet inconvénient ?

154
MOI
C’est que, si cette musique est sublime, il faut
que celle du divin Lulli, de Campra, de
Destouches, de Mouret, et même soit dit entre
nous, celle du cher oncle soit un peu plate.

LUI, s’approchant de mon oreille, me répondit :


Je ne voudrais pas être entendu ; car il y a ici
beaucoup de gens qui me connaissent ; c’est
qu’elle l’est aussi. Ce n’est pas que je me soucie
du cher oncle, puisque cher il y a. C’est une
pierre. Il me verrait tirer la langue d’un pied,
qu’il ne me donnerait pas un verre d’eau ; mais il
a beau faire à l’octave, à la septième, hon, hon ;
hin, hin ; tu, tu, tu ; turelututu, avec un charivari
du diable ; ceux qui commencent à s’y connaître,
et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la
musique, ne s’accommoderont jamais de cela. On
devait défendre par une ordonnance de police, à
quelque personne, de quelque qualité ou
condition qu’elle fût, de faire chanter le Stabat du
Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le faire brûler par
la main du bourreau. Ma foi, ces maudits

155
bouffons, avec leur Servante Maîtresse, leur
Tracollo, nous en ont donné rudement dans le
cul. Autrefois, un Trancrède, un Issé, une Europe
galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques,
allaient à quatre, cinq, six mois. On ne voyait
point la fin des représentations d’une Armide. À
présent tout cela vous tombe les uns sur les
autres, comme des capucins de cartes. Aussi
Rebel et Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils
disent que tout est perdu, qu’ils sont ruinés ; et
que si l’on tolère plus longtemps cette canaille
chantante de la foire, la musique nationale est au
diable ; et que l’Académie Royale du cul-de-sac
n’a qu’à fermer boutique. Il y a bien quelque
chose de vrai, là-dedans. Les vieilles perruques
qui viennent là depuis trente à quarante ans tous
les vendredis, au lieu de s’amuser comme ils ont
fait par le passé, s’ennuient et bâillent, sans trop
savoir pourquoi. Ils se le demandent et ne
sauraient se répondre. Que ne s’adressent-ils à
moi ? La prédiction de Douni s’accomplira ; et du
train que cela prend, je veux mourir si, dans
quatre à cinq ans à dater du Peintre amoureux de
son modèle, il y a un chat à fesser dans la célèbre

156
Impasse. Les bonnes gens, ils ont renoncé à leurs
symphonies, pour jouer des symphonies
italiennes. Ils ont cru qu’ils feraient leurs oreilles
à celles-ci, sans conséquence pour leur musique
vocale, comme si la symphonie n’était pas au
chant, à un peu de libertinage près inspiré par
l’étendue de l’instrument et la mobilité des
doigts, ce que le chant est à la déclamation réelle.
Comme si le violon n’était pas le singe du
chanteur, qui deviendra un jour, lorsque le
difficile prendra la place du beau, le singe du
violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l’apôtre
de la nouvelle musique. À d’autres, à d’autres.
On nous accoutumera à l’imitation des accents de
la passion ou des phénomènes de la nature, par le
chant et la voix, par l’instrument, car voilà toute
l’étendue de l’objet de la musique, et nous
conserverons notre goût pour les vols, les lances,
les gloires, les triomphes, les victoires ? Va-t’en
voir s’ils viennent, Jean. Ils ont imaginé qu’ils
pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie
ou de comédie, musiquées ; qu’on porterait à
leurs oreilles, les accents de la fureur, de la haine,
de la jalousie, les vraies plaintes de l’amour, les

157
ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou
français ; et qu’ils resteraient admirateurs de
Ragonde et de Platée. Je t’en réponds : tarare,
ponpon ; qu’ils éprouveraient sans cesse, avec
quelle facilité, quelle flexibilité, quelle mollesse,
l’harmonie, la prosodie, les ellipses, les
inversions de la langue italienne se prêtaient à
l’art, au mouvement, à l’expression, aux tours du
chant, et à la valeur mesurée des sons, et qu’ils
continueraient d’ignorer combien la leur est
raide, sourde, lourde, pesante, pédantesque et
monotone. Eh oui, oui. Ils se sont persuadé
qu’après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d’une
mère qui se désole sur la mort de son fils ; après
avoir frémi de l’ordre d’un tyran qui ordonne un
meurtre ; ils ne s’ennuieraient pas de leur féerie,
de leur insipide mythologie, de leurs petits
madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins
le mauvais goût du poète, que la misère de l’art
qui s’en accommode. Les bonnes gens ! cela
n’est pas et ne peut être. Le vrai, le bon, le beau
ont leurs droits. On les conteste, mais on finit par
admirer. Ce qui n’est pas marqué à ce coin, on
l’admire un temps ; mais on finit par bâiller.

158
Bâillez donc, messieurs ; bâillez à votre aise. Ne
vous gênez pas. L’empire de la nature et de ma
trinité, contre laquelle les portes de l’enfer ne
prévaudront jamais : le vrai qui est le père, et qui
engendre le bon qui est le fils ; d’où procède le
beau qui est le saint-esprit, s’établit tout
doucement. Le dieu étranger se place
humblement sur l’autel à côté de l’idole du pays ;
peu à peu, il s’y affermit ; un beau jour, il pousse
du coude son camarade ; et patatras, voilà l’idole
en bas. C’est comme cela qu’on dit que les
Jésuites ont planté le christianisme à la Chine et
aux Indes. Et ces Jansénistes ont beau dire, cette
méthode politique qui marche à son but, sans
bruit, sans effusion de sang, sans martyr, sans un
toupet de cheveux arraché, me semble la
meilleure.

MOI
Il y a de la raison, à peu près, dans tout ce que
vous venez de dire.

LUI
De la raison ! tant mieux. Je veux que le diable

159
m’emporte, si j’y tâche. Cela va, comme je te
pousse. Je suis comme les musiciens de
l’Impasse, quand mon oncle parut ; si j’adresse à
la bonne heure, c’est qu’un garçon charbonnier
parlera toujours mieux de son métier que toute
une académie, et que tous les Duhamel du
monde.
Et puis le voilà qui se met à se promener, en
murmurant dans son gosier, quelques-uns des airs
de l’Isle des Fous, du Peintre amoureux de son
modèle, du Maréchal ferrant, de la Plaideuse, et
de temps en temps, il s’écriait, en levant les
mains et les yeux au ciel : Si cela est beau,
mordieu ! Si cela est beau ! Comment peut-on
porter à sa tête une paire d’oreilles et faire une
pareille question. Il commençait à entrer en
passion, et à chanter tout bas. Il élevait le ton, à
mesure qu’il se passionnait davantage ; vinrent
ensuite, les gestes, les grimaces du visage et les
contorsions du corps ; et je dis, bon ; voilà la tête
qui se perd, et quelque scène nouvelle qui se
prépare ; en effet, il part d’un éclat de voix, « Je
suis un pauvre misérable... Monseigneur,
monseigneur, laissez-moi partir... Ô terre, reçois

160
mon or ; conserve bien mon trésor... Mon âme,
mon âme, ma vie ! Ô terre !... Le voilà le petit
ami, le voilà le petit ami ! – Aspettare e non
venire... À Zerbina penserete... Sempre in
contrasti con te si sta... » Il entassait et brouillait
ensemble trente airs italiens, français, tragiques,
comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt
avec une voix de basse-taille, il descendait
jusqu’aux enfers ; tantôt s’égosillant et
contrefaisant le fausset, il déchirait le haut des
airs, imitant de la démarche, du maintien, du
geste, les différents personnages chantants ;
successivement furieux, radouci, impérieux,
ricaneur. Ici, c’est une jeune fille qui pleure, et il
en rend toute la minauderie ; là il est prêtre, il est
roi, il est tyran, il menace, il commande, il
s’emporte, il est esclave, il obéit. Il s’apaise, il se
désole, il se plaint, il rit jamais hors de ton, de
mesure, du sens des paroles et du caractère de
l’air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs
échiquiers et s’étaient rassemblés autour de lui.
Les fenêtres du café étaient occupées, en dehors,
par les passants qui s’étaient arrêtés au bruit. On
faisait des éclats de rire à entrouvrir le plafond.

161
Lui n’apercevait rien ; il continuait, saisi d’une
aliénation d’esprit, d’un enthousiasme si voisin
de la folie qu’il est incertain qu’il en revienne ;
s’il ne faudra pas le jeter dans un fiacre et le
mener droit aux Petites Maisons. En chantant un
lambeau des Lamentations d’Ioumelli, il répétait
avec une précision, une vérité et une chaleur
incroyable les plus beaux endroits de chaque
morceau ; ce beau récitatif obligé où le prophète
peint la désolation de Jérusalem, il l’arrosa d’un
torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les
yeux. Tout y était, et la délicatesse du chant, et la
force de l’expression, et la douleur. Il insistait sur
les endroits où le musicien s’était
particulièrement montré un grand maître. S’il
quittait la partie du chant, c’était pour prendre
celle des instruments qu’il laissait subitement
pour revenir à la voix, entrelaçant l’une à l’autre
de manière à conserver les liaisons et l’unité du
tout ; s’emparant de nos âmes et les tenant
suspendues dans la situation la plus singulière
que j’aie jamais éprouvée... Admirais-je ? Oui,
j’admirais ! étais-je touché de pitié ? J’étais
touché de pitié ; mais une teinte de ridicule était

162
fondue dans ces sentiments et les dénaturait.
Mais vous vous seriez échappé en éclats de
rire à la manière dont il contrefaisait les différents
instruments. Avec des joues renflées et bouffies,
et un son rauque et sombre, il rendait les cors et
les bassons ; il prenait un son éclatant et nasillard
pour les hautbois ; précipitant sa voix avec une
rapidité incroyable pour les instruments à corde
dont il cherchait les sons les plus approchés ; il
sifflait les petites flûtes, il recoulait les
traversières, criant, chantant, se démenant comme
un forcené ; faisant lui seul, les danseurs, les
danseuses, les chanteurs, les chanteuses, tout un
orchestre, tout un théâtre lyrique, et se divisant en
vingt rôles divers, courant, s’arrêtant, avec l’air
d’un énergumène, étincelant des yeux, écumant
de la bouche. Il faisait une chaleur à périr ; et la
sueur qui suivait les plis de son front et la
longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de
ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son
habit. Que ne lui vis-je pas faire ? Il pleurait, il
riait, il soupirait, il regardait, ou attendri, ou
tranquille, ou furieux ; c’était une femme qui se
pâme de douleur ; c’était un malheureux livré à

163
tout son désespoir ; un temple qui s’élève ; des
oiseaux qui se taisent au soleil couchant ; des
eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et
frais, ou qui descendent en torrent du haut des
montagnes ; un orage, une tempête, la plainte de
ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des
vents, au fracas du tonnerre ; c’était la nuit, avec
ses ténèbres ; c’était l’ombre et le silence, car le
silence même se peint par des sons. Sa tête était
tout à fait perdue. Épuisé de fatigue, tel qu’un
homme qui sort d’un profond sommeil ou d’une
longue distraction ; il resta immobile, stupide,
étonné. Il tournait ses regards autour de lui,
comme un homme égaré qui cherche à
reconnaître le lieu où il se trouve. Il attendait le
retour de ses forces et de ses esprits ; il essuyait
machinalement son visage. Semblable à celui qui
verrait à son réveil, son lit environné d’un grand
nombre de personnes ; dans un entier oubli ou
dans une profonde ignorance de ce qu’il a fait, il
s’écria dans le premier moment : Hé bien,
messieurs, qu’est-ce qu’il y a ? d’où viennent vos
ris et votre surprise ? qu’est-ce qu’il y a ? Ensuite
il ajouta : Voilà ce qu’on doit appeler de la

164
musique et un musicien. Cependant, messieurs, il
ne faut pas mépriser certains morceaux de Lulli.
Qu’on fasse mieux la scène, Ah ! j’attendrai sans
changer les paroles ; j’en défie. Il ne faut pas
mépriser quelques endroits de Campra, les airs de
violon de mon oncle, ses gavottes ; ses entrées de
soldats, de prêtres, de sacrificateurs... Pâles
flambeaux, nuit plus affreuse que les ténèbres...
Dieux du Tartare, Dieu de l’Oubli. Là, il enflait
sa voix ; il soutenait ses sons ; les voisins se
mettaient aux fenêtres, nous mettions nos doigts
dans nos oreilles. Il ajoutait, c’est ici qu’il faut
des poumons ; un grand organe, un volume d’air.
Mais avant peu, serviteur à l’Assomption ; le
carême et les Rois sont passés. Ils ne savent pas
encore ce qu’il faut mettre en musique, ni par
conséquent ce qui convient au musicien. La
poésie lyrique est encore à naître. Mais ils y
viendront ; à force d’entendre le Pergolèse, le
Saxon, Terradoglias, Trasetta, et les autres, à
force de lire le Métastase, il faudra bien qu’ils y
viennent.

165
MOI
Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte,
Fontenelle n’y ont rien entendu.

LUI
Non pour le nouveau style. Il n’y a pas six
vers de suite dans tous leurs charmants poèmes
qu’on puisse musiquer. Ce sont des sentences
ingénieuses ; des madrigaux légers, tendres et
délicats ; mais pour savoir combien cela est vide
de ressource pour notre art, le plus violent de
tous, sans en excepter celui de Démosthène,
faites-vous réciter ces morceaux, combien ils
vous paraîtront froids, languissants, monotones.
C’est qu’il n’y a rien là qui puisse servir de
modèle au chant. J’aimerais autant avoir à
musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou
les Pensées de Pascal. C’est au cri animal de la
passion, à nous dicter la ligne qui nous convient.
Il faut que ces expressions soient pressées les
unes sur les autres ; il faut que la phrase soit
courte ; que le sens en soit coupé, suspendu ; que
le musicien puisse disposer du tout et de chacune

166
de ses parties ; en omettre un mot, ou le répéter ;
y en ajouter un qui lui manque ; la tourner et
retourner, comme un polype, sans la détruire ; ce
qui rend la poésie lyrique française beaucoup
plus difficile que dans les langues à inversions
qui présentent d’elles-mêmes tous ces
avantages... « Barbare cruel, plonge ton poignard
dans mon sein. Me voilà prête à recevoir le coup
fatal. Frappe. Ose... Ah, je languis, je meurs... Un
feu secret s’allume dans mes sens... Cruel amour,
que veux-tu de moi... Laisse-moi la douce paix
dont j’ai joui... Rends-moi la raison... » Il faut
que les passions soient fortes ; la tendresse du
musicien et du poète lyrique doit être extrême.
L’air est presque toujours la péroraison de la
scène. Il nous faut des exclamations, des
interjections, des suspensions, des interruptions,
des affirmations, des négations ; nous appelons,
nous invoquons, nous crions, nous gémissons,
nous pleurons, nous rions franchement. Point
d’esprit, point d’épigrammes ; point de ces jolies
pensées. Cela est trop loin de la simple nature. Or
n’allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre
et leur déclamation puissent nous servir de

167
modèles. Fi donc. Il nous le faut plus énergique,
moins maniéré, plus vrai. Les discours simples,
les voix communes de la passion, nous sont
d’autant plus nécessaires que la langue sera plus
monotone, aura moins d’accent. Le cri animal ou
de l’homme passionné leur en donne.
Tandis qu’il me parlait ainsi, la foule qui nous
environnait, ou n’entendait rien ou prenant peu
d’intérêt à ce qu’il disait, parce qu’en général
l’enfant comme l’homme, et l’homme comme
l’enfant aime mieux s’amuser que s’instruire,
s’était retirée ; chacun était à son jeu ; et nous
étions restés seuls dans notre coin. Assis sur une
banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras
pendants, les yeux à demi-fermés, il me dit : Je ne
sais ce que j’ai, quand je suis venu ici, j’étais
frais et dispos ; et me voilà roué, brisé, comme si
j’avais fait dix lieues. Cela m’a pris subitement.

MOI
Voulez-vous vous rafraîchir ?

168
LUI
Volontiers. Je me sens enroué. Les forces me
manquent ; et je souffre un peu de la poitrine.
Cela m’arrive presque tous les jours, comme
cela ; sans que je sache pourquoi.

MOI
Que voulez-vous ?

LUI
Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile.
L’indigence m’a appris à m’accommoder de tout.
On nous sert de la bière, de la limonade. Il en
remplit un grand verre qu’il vide deux ou trois
fois de suite. Puis comme un homme ranimé, il
tousse fortement, il se démène, il reprend :
Mais à votre avis, seigneur philosophe, n’est-
ce pas une bizarrerie bien étrange, qu’un
étranger, un Italien, un Douni vienne nous
apprendre à donner de l’accent à notre musique, à
assujettir notre chant à tous les mouvements, à
toutes les mesures, à tous les intervalles, à toutes
les déclamations, sans blesser la prosodie. Ce

169
n’était pourtant pas la mer à boire. Quiconque
avait écouté un gueux lui demander l’aumône
dans la rue, un homme dans le transport de la
colère, une femme jalouse et furieuse, un amant
désespéré, un flatteur, oui un flatteur radoucissant
son ton, traînant ses syllabes, d’une voix
mielleuse, en un mot une passion, n’importe
laquelle, pourvu que par son énergie, elle méritât
de servir de modèle au musicien, aurait dû
s’apercevoir de deux choses : l’une que les
syllabes, longues ou brèves, n’ont aucune durée
fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs
durées ; que la passion dispose de la prosodie,
presque comme il lui plaît ; qu’elle exécute les
plus grands intervalles, et que celui qui s’écrie
dans le fort de sa douleur : Ah, malheureux que je
suis, monte la syllabe d’exclamation au ton le
plus élevé et le plus aigu, et descend les autres
aux tons les plus graves et les plus bas, faisant
l’octave ou même un plus grand intervalle, et
donnant à chaque son la quantité qui convient au
tour de la mélodie, sans que l’oreille soit
offensée, sans que ni la syllabe longue, ni la
syllabe brève aient conservé la longueur ou la

170
brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous
avons fait depuis le temps où nous citions la
parenthèse d’Armide, le vainqueur de Renaud, si
quelqu’un le peut être, l’Obéissons sans
balancer, des Indes galantes, comme des
prodiges de déclamation musicale ! À présent,
ces prodiges-là me font hausser les épaules de
pitié. Du train dont l’art s’avance, je ne sais où il
aboutira. En attendant, buvons un coup.
Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu’il
faisait. Il allait se noyer, comme s’il s’était
épuisé, sans s’en apercevoir, si je n’avais déplacé
la bouteille qu’il cherchait de distraction. Alors je
lui dis :

MOI
Comment se fait-il qu’avec un tact aussi fin,
une si grande sensibilité pour les beautés de l’art
musical, vous soyez aussi aveugle sur les belles
choses en morale, aussi insensible aux charmes
de la vertu ?

171
LUI
C’est apparemment qu’il y a pour les unes un
sens que je n’ai pas ; une fibre qui ne m’a point
été donnée, une fibre lâche qu’on a beau pincer et
qui ne vibre pas ; ou peut-être c’est que j’ai
toujours vécu avec de bons musiciens et de
méchantes gens ; d’où il est arrivé que mon
oreille est devenue très fine, et que mon coeur est
devenu sourd. Et puis c’est qu’il y avait quelque
chose de race. Le sang de mon père et le sang de
mon oncle est le même sang. Mon sang est le
même que celui de mon père. La molécule
paternelle était dure et obtuse ; et cette maudite
molécule première s’est assimilé tout le reste.

MOI
Aimez-vous votre enfant ?

LUI
Si je l’aime, le petit sauvage. J’en suis fou.

MOI
Est-ce que vous ne vous occuperez pas

172
sérieusement d’arrêter en lui l’effet de la maudite
molécule paternelle.

LUI
J’y travaillerais, je crois, bien inutilement. S’il
est destiné à devenir un homme de bien, je n’y
nuirai pas. Mais si la molécule voulait qu’il fût un
vaurien comme son père, les peines que j’aurais
prises pour en faire un homme honnête lui
seraient très nuisibles ; l’éducation croisant sans
cesse la pente de la molécule, il serait tiré comme
par deux forces contraires, et marcherait tout de
guingois, dans le chemin de la vie, comme j’en
vois une infinité, également gauches dans le bien
et dans le mal ; c’est ce que nous appelons des
espèces, de toutes les épithètes la plus redoutable,
parce qu’elle marque la médiocrité, et le dernier
degré du mépris. Un grand vaurien est un grand
vaurien, mais n’est point une espèce. Avant que
la molécule paternelle n’eût repris le dessus et ne
l’eût amené à la parfaite abjection où j’en suis, il
lui faudrait un temps infini ; il perdrait ses plus
belles années. Je n’y fais rien à présent. Je le
laisse venir. Je l’examine. Il est déjà gourmand,

173
patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains bien
qu’il ne chasse de race.

MOI
Et vous en ferez un musicien, afin qu’il ne
manque rien à la ressemblance ?

LUI
Un musicien ! un musicien ! quelquefois je le
regarde, en grinçant les dents ; et je dis : si tu
devais jamais savoir une note, je crois que je te
tordrais le col.

MOI
Et pourquoi cela, s’il vous plaît ?

LUI
Cela ne mène à rien.

MOI
Cela mène à tout.

174
LUI
Oui, quand on excelle ; mais qui est-ce qui
peut se promettre de son enfant qu’il excellera ?
Il y a dix mille à parier contre un qu’il ne serait
qu’un misérable racleur de cordes, comme moi.
Savez-vous qu’il serait peut-être plus aisé de
trouver un enfant propre à gouverner un royaume,
à faire un grand roi qu’un grand violon.

MOI
Il me semble que les talents agréables, même
médiocres, chez un peuple sans moeurs, perdu de
débauche et de luxe, avancent rapidement un
homme dans le chemin de la fortune. Moi qui
vous parle, j’ai entendu la conversation qui suit,
entre une espèce de protecteur et une espèce de
protégé. Celui-ci avait été adressé au premier,
comme à un homme obligeant qui pourrait le
servir. – Monsieur, que savez-vous ? – Je sais
passablement les mathématiques. – Hé bien,
monsieur. montrez les mathématiques ; après
vous être crotté dix à douze ans sur le pavé de
Paris, vous aurez droit à quatre cents livres de

175
rente. – J’ai étudié les lois, et je suis versé dans le
droit. – Si Puffendorf et Grotius revenaient au
monde, ils mourraient de faim, contre une borne.
– Je sais très bien l’histoire et la géographie. –
S’il y avait des parents qui eussent à coeur la
bonne éducation de leurs enfants, votre fortune
serait faite ; mais il n’y en a point. – Je suis assez
bon musicien. – Et que ne disiez-vous cela
d’abord ? Et pour vous faire voir le parti qu’on
peut tirer de ce dernier talent, j’ai une fille. Venez
tous les jours depuis sept heures et demie du soir,
jusqu’à neuf ; vous lui donnerez la leçon, et je
vous donnerai vingt-cinq louis par an. Vous
déjeunerez, dînerez, goûterez, souperez avec
nous. Le reste de votre journée vous appartiendra.
Vous en disposerez à votre profit.

LUI
Et cet homme qu’est-il devenu ?

MOI
S’il eût été sage, il eût fait fortune, la seule
chose que vous ayez en vue.

176
LUI
Sans doute. De l’or, de l’or. L’or est tout ; et le
reste, sans or, n’est rien. Aussi au lieu de lui
farcir la tête de belles maximes qu’il faudrait
qu’il oubliât, sous peine de n’être qu’un gueux ;
lorsque je possède un louis, ce qui ne m’arrive
pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le
louis de ma poche. Je le lui montre avec
admiration. J’élève les yeux au ciel. Je baise le
louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux
encore l’importance de la pièce sacrée, je lui
bégaye de la voix ; je lui désigne du doigt tout ce
qu’on en peut acquérir, un beau fourreau, un beau
toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis
dans ma poche. Je me promène avec fierté ; je
relève la basque de ma veste ; je frappe de la
main sur mon gousset ; et c’est ainsi que je lui
fais concevoir que c’est du louis qui est là, que
naît l’assurance qu’il me voit.

MOI
On ne peut rien de mieux. Mais s’il arrivait
que, profondément pénétré de la valeur du louis,

177
un jour...

LUI
Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-
dessus. Il n’y a point de principe de morale qui
n’ait son inconvénient. Au pis-aller, c’est un
mauvais quart d’heure, et tout est fini.

MOI
Même d’après des vues si courageuses et si
sages, je persiste à croire qu’il serait bon d’en
faire un musicien. Je ne connais pas de moyen
d’approcher plus rapidement des grands, de servir
leurs vices, et de mettre à profit les siens.

LUI
Il est vrai ; mais j’ai des projets d’un succès
plus prompt et plus sûr. Ah ! si c’était aussi bien
une fille ! Mais comme on ne fait pas ce qu’on
veut, il faut prendre ce qui vient ; en tirer le
meilleur parti ; et pour cela, ne pas donner
bêtement, comme la plupart des pères qui ne
feraient rien de pis, quand ils auraient médité le

178
malheur de leurs enfants, l’éducation de
Lacédémone, à un enfant destiné à vivre à Paris.
Si elle est mauvaise, c’est la faute des moeurs de
ma nation, et non la mienne. En répondra qui
pourra. Je veux que mon fils soit heureux ; ou, ce
qui revient au même, honoré, riche et puissant. Je
connais un peu les voies les plus faciles d’arriver
à ce but ; et je les lui enseignerai de bonne heure.
Si vous me blâmez, vous autres sages, la
multitude et le succès m’absoudront. Il aura de
l’or ; c’est moi qui vous le dis. S’il en a
beaucoup, rien ne lui manquera, pas même votre
estime et votre respect.

MOI
Vous pourriez vous tromper.

LUI
Ou il s’en passera, comme bien d’autres.
Il y avait dans cela beaucoup de ces choses
qu’on pense, d’après lesquelles on se conduit ;
mais qu’on ne dit pas. Voilà, en vérité, la
différence la plus marquée entre mon homme et

179
la plupart de nos entours. Il avouait les vices qu’il
avait, que les autres ont ; mais il n’était pas
hypocrite. Il n’était ni plus ni moins abominable
qu’eux ; il était seulement plus franc, et plus
conséquent ; et quelquefois profond dans sa
dépravation. Je tremblais de ce que son enfant
deviendrait sous un pareil maître. Il est certain
que d’après des idées d’institution aussi
strictement calquées sur nos moeurs, il devait
aller loin, à moins qu’il ne fût prématurément
arrêté en chemin.

LUI
Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point
important, le point difficile auquel un bon père
doit surtout s’attacher, ce n’est pas de donner à
son enfant des vices qui l’enrichissent, des
ridicules qui le rendent précieux aux grands ; tout
le monde le fait, sinon de système comme moi,
mais au moins d’exemple et de leçon ; mais de lui
marquer la juste mesure, l’art d’esquiver à la
honte, au déshonneur et aux lois ; ce sont des
dissonances dans l’harmonie sociale qu’il faut
savoir placer, préparer et sauver. Rien de si plat

180
qu’une suite d’accords parfaits. Il faut quelque
chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en
éparpille les rayons.

MOI
Fort bien. Par cette comparaison, vous me
ramenez des moeurs, à la musique dont je m’étais
écarté malgré moi ; et je vous en remercie ; car, à
ne vous rien celer, je vous aime mieux musicien
que moraliste.

LUI
Je suis pourtant bien subalterne en musique, et
bien supérieur en morale.

MOI
J’en doute ; mais quand cela serait, je suis un
bon homme, et vos principes ne sont pas les
miens.

LUI
Tant pis pour vous. Ah ! si j’avais vos talents.

181
MOI
Laissons mes talents et revenons aux vôtres.

LUI
Si je savais m’énoncer comme vous. Mais j’ai
un diable de ramage saugrenu, moitié des gens du
monde et des Lettres, moitié de la Halle.

MOI
Je parle mal. Je ne sais que dire la vérité ; et
cela ne prend pas toujours, comme vous savez.

LUI
Mais ce n’est pas pour dire la vérité ; au
contraire, c’est pour bien dire le mensonge que
j’ambitionne votre talent. Si je savais écrire ;
fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire,
bien enivrer un sot de son mérite ; m’insinuer
auprès des femmes.

MOI
Et tout cela, vous le savez mille fois mieux
que moi. Je ne serais pas même digne d’être votre

182
écolier.

LUI
Combien de grandes qualités perdues, et dont
vous ignorez le prix !

MOI
Je recueille tout celui que j’y mets.

LUI
Si cela était, vous n’auriez pas cet habit
grossier, cette veste d’étamine, ces bas de laine,
ces souliers épais, et cette antique perruque.

MOI
D’accord. Il faut être bien maladroit, quand on
n’est pas riche, et que l’on se permet tout pour le
devenir. Mais c’est qu’il y a des gens comme moi
qui ne regardent pas la richesse, comme la chose
du monde la plus précieuse ; gens bizarres.

LUI
Très bizarres. On ne naît pas avec cette

183
tournure-là. On se la donne ; car elle n’est pas
dans la nature.

MOI
De l’homme ?

LUI
De l’homme. Tout ce qui vit, sans l’en
excepter, cherche son bien-être aux dépens de qui
il appartiendra ; et je suis sûr que, si je laissais
venir le petit sauvage, sans lui parler de rien : il
voudrait être richement vêtu, splendidement
nourri, chéri des hommes, aimé des femmes, et
rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.

MOI
Si le petit sauvage était abandonné à lui-
même ; qu’il conservât toute son imbécillité et
qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au
berceau, la violence des passions de l’homme de
trente ans, il tordrait le col à son père, et
coucherait avec sa mère.

184
LUI
Cela prouve la nécessité d’une bonne
éducation ; et qui est-ce qui la conteste ? et
qu’est-ce qu’une bonne éducation, sinon celle qui
conduit à toutes sortes de jouissances, sans péril,
et sans inconvénient.

MOI
Peu s’en faut que je ne sois de votre avis ;
mais gardons-nous de nous expliquer.

LUI
Pourquoi ?

MOI
C’est que je crains que nous ne soyons
d’accord qu’en apparence ; et que, si nous
entrons une fois dans la discussion des périls et
des inconvénients à éviter, nous ne nous
entendions plus.

LUI
Et qu’est-ce que cela fait ?

185
MOI
Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais là-
dessus, je ne vous l’apprendrais pas ; et vous
m’instruirez plus aisément de ce que j’ignore et
que vous savez en musique. Cher Rameau,
parlons musique, et dites-moi comment il est
arrivé qu’avec la facilité de sentir, de retenir et de
rendre les plus beaux endroits des grands
maîtres ; avec l’enthousiasme qu’ils vous
inspirent et que vous transmettez aux autres, vous
n’avez rien fait qui vaille.
Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de
la tête, et levant le doigt au ciel, il ajouta, et
l’astre ! l’astre ! Quand la nature fit Leo, Vinci,
Pergolèse, Douni, elle sourit. Elle prit un air
imposant et grave, en formant le cher oncle
Rameau qu’on aura appelé pendant une dizaine
d’années le grand Rameau et dont bientôt on ne
parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit
la grimace et puis la grimace, et puis la grimace
encore ; et en disant ces mots, il faisait toutes
sortes de grimaces du visage ; c’était le mépris, le
dédain, l’ironie ; et il semblait pétrir entre ses

186
doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes
ridicules qu’il lui donnait. Cela fait, il jeta la
pagode hétéroclite loin de lui, et il dit : C’est
ainsi qu’elle me fit et qu’elle me jeta, à côté
d’autres pagodes, les unes à gros ventres
ratatinés, à cols courts, à gros yeux hors de la
tête, apoplectiques ; d’autres à cols obliques ; il y
en avait de sèches, à l’oeil vif, au nez crochu :
toutes se mirent à crever de rire, en me voyant : et
moi, de mettre mes deux poings sur mes côtes, et
à crever de rire, en les voyant ; car les sots et les
fous s’amusent les uns des autres ; ils se
cherchent, ils s’attirent.
Si, en arrivant là, je n’avais pas trouvé tout fait
le proverbe qui dit que l’argent des sots est le
patrimoine des gens d’esprit, on me le devrait. Je
sentis que nature avait mis ma légitime dans la
bourse des pagodes, j’inventai mille moyens de
m’en ressaisir.

MOI
Je sais ces moyens ; vous m’en avez parlé, et
je les ai fort admirés. Mais entre tant de

187
ressource, pourquoi n’avoir pas tenté celle d’un
bel ouvrage ?

LUI
Ce propos est celui d’un homme du monde à
l’abbé Leblanc... L’abbé disait, la marquise de
Pompadour me prend sur la main ; me porte
jusque sur le seuil de l’Académie ; là elle retire sa
main. Je tombe, et je me casse les deux jambes.
L’homme du monde lui répondait : Hé bien,
l’abbé, il faut se relever, et enfoncer la porte d’un
coup de tête... L’abbé lui répliquait : C’est ce que
j’ai tenté ; et savez-vous ce qui m’en est revenu,
une bosse au front.
Après cette historiette, mon homme se mit à
marcher la tête baissée, l’air pensif et abattu ; il
soupirait, pleurait, se désolait, levait les mains et
les yeux, se frappait la tête du poing, à se briser le
front ou les doigts, et il ajoutait : Il me semble
qu’il y a pourtant là quelque chose ; mais j’ai
beau frapper, secouer : il ne sort rien. Puis il
recommençait à secouer sa tête et à se frapper le
front de plus belle, et il disait, ou il n’y a

188
personne, ou l’on ne veut pas répondre.
Un instant après, il prenait un air fier, il
relevait sa tête, il s’appliquait la main droite sur
le coeur ; il marchait et disait : Je sens, oui, je
sens. Il contrefaisait l’homme qui s’irrite, qui
s’indigne, qui s’attendrit, qui commande, qui
supplie, et prononçait, sans préparation, des
discours de colère, de commisération, de haine,
d’amour ; il esquissait les caractères des passions
avec une finesse et une vérité surprenantes. Puis
il ajoutait : C’est cela, je crois. Voilà que cela
vient ; voilà ce que c’est que de trouver un
accoucheur qui sait irriter, précipiter les douleurs
et faire sortir l’enfant ; seul, je prends la plume ;
je veux écrire. Je me ronge les ongles ; je m’use
le front. Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent ; je
m’étais persuadé que j’avais du génie ; au bout de
ma ligne, je lis que je suis un sot, un sot, un sot.
Mais le moyen de sentir, de s’élever, de penser,
de peindre fortement, en fréquentant avec des
gens, tels que ceux qu’il faut voir pour vivre ; au
milieu des propos qu’on tient, et de ceux qu’on
entend ; et de ce commérage : Aujourd’hui, le
boulevard était charmant. Avez-vous entendu la

189
petite marmotte ? elle joue à ravir. Monsieur un
tel avait le plus bel attelage gris pommelé qu’il
soit possible d’imaginer. La belle madame celle-
ci commence à passer. Est-ce qu’à l’âge de
quarante-cinq ans, on porte une coiffure comme
celle-là. La jeune une telle est couverte de
diamants qui ne lui coûtent guère. – Vous voulez
dire qui lui coûtent cher ? – Mais non. – Où
l’avez-vous vue ? – À L’Enfant d’Arlequin perdu
et retrouvé. La scène du désespoir a été jouée
comme elle ne l’avait pas encore été. Le
Polichinelle de la Foire a du gosier, mais point de
finesse, point d’âme. Madame une telle est
accouchée de deux enfants à la fois. Chaque père
aura le sien... Et vous croyez que cela dit, redit et
entendu tous les jours, échauffe et conduit aux
grandes choses ?

MOI
Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son
grenier, boire de l’eau, manger du pain sec, et se
chercher soi-même.

190
LUI
Peut-être ; mais je n’en ai pas le courage ; et
puis sacrifier son bonheur à un succès incertain.
Et le nom que je porte donc ? Rameau ! s’appeler
Rameau, cela est gênant. Il n’en est pas des
talents comme de la noblesse qui se transmet et
dont l’illustration s’accroît en passant du grand-
père au père, du père au fils, du fils à son petit-
fils, sans que l’aïeul impose quelque mérite à son
descendant. La vieille souche se ramifie en une
énorme tige de sots ; mais qu’importe ? Il n’en
est pas ainsi du talent. Pour n’obtenir que la
renommée de son père, il faut être plus habile que
lui. Il faut avoir hérité de sa fibre. La fibre m’a
manqué ; mais le poignet s’est dégourdi ; l’archet
marche, et le pot bout. Si ce n’est pas de la
gloire ; c’est du bouillon.

MOI
À votre place, je ne me le tiendrais pas pour
dit ; j’essaierais.

191
LUI
Et vous croyez que je n’ai pas essayé. Je
n’avais pas quinze ans, lorsque je me dis, pour la
première fois : Qu’as-tu, Rameau ? tu rêves. Et à
quoi rêves-tu ? que tu voudrais bien avoir fait ou
faire quelque chose qui excitât l’admiration de
l’univers. Hé, oui ; il n’y a qu’à souffler et
remuer les doigts. Il n’y a qu’à ourler le bec, et ce
sera une cane. Dans un âge plus avancé, j’ai
répété le propos de mon enfance. Aujourd’hui je
le répète encore, et je reste autour de la statue de
Memnon.

MOI
Que voulez-vous dire avec votre statue de
Memnon ?

LUI
Cela s’entend, ce me semble. Autour de la
statue de Memnon, il y en avait une infinité
d’autres également frappées des rayons du soleil ;
mais la sienne était la seule qui résonnât. Un
poète, c’est de Voltaire ; et puis qui encore ? de

192
Voltaire ; et le troisième, de Voltaire ; et le
quatrième, de Voltaire. Un musicien, c’est
Rinaldo da Capoua ; c’est Hasse ; c’est
Pergolèse ; c’est Alberti ; c’est Tartini ; c’est
Locatelli ; c’est Terradoglias ; c’est mon oncle ;
c’est ce petit Douni qui n’a ni mine, ni figure ;
mais qui sent, mordieu, qui a du chant et de
l’expression. Le reste, autour de ce petit nombre
de Memnons, autant de paires d’oreilles fichées
au bout d’un bâton. Aussi sommes-nous gueux, si
gueux que c’est une bénédiction. Ah, monsieur le
philosophe, la misère est une terrible chose. Je la
vois accroupie, la bouche béante, pour recevoir
quelques gouttes de l’eau glacée qui s’échappe du
tonneau des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise
l’esprit du philosophe ; mais elle refroidit
diablement la tête du poète. On ne chante pas
bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui
qui peut s’y placer. J’y étais ; et je n’ai pas su
m’y tenir. J’avais déjà fait cette sottise une fois.
J’ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse,
en Hollande, en Flandre ; au diable, au verd.

193
MOI
Sous le tonneau percé.

LUI
Sous le tonneau percé ; c’était un Juif opulent
et dissipateur qui aimait la musique et mes folies.
Je musiquais, comme il plaît à Dieu ; je faisais le
fou ; je ne manquais de rien. Mon Juif était un
homme qui savait sa loi et qui l’observait raide
comme une barre, quelquefois avec l’ami,
toujours avec l’étranger. Il se fit une mauvaise
affaire qu’il faut que je vous raconte, car elle est
plaisante. Il y avait à Utrecht une courtisane
charmante. Il fut tenté de la chrétienne ; il lui
dépêcha un grison avec une lettre de change assez
forte. La bizarre créature rejeta son offre. Le Juif
en fut désespéré. Le grison lui dit : Pourquoi vous
affliger ainsi ? vous voulez coucher avec une
jolie femme ; rien n’est plus aisé, et même de
coucher avec une plus jolie que celle que vous
poursuivez. C’est la mienne, que je vous céderai
au même prix. Fait et dit. Le grison garde la lettre
de change, et mon Juif couche avec la femme du

194
grison. L’échéance de la lettre de change arrive.
Le Juif la laisse protester et s’inscrit en faux.
Procès. Le Juif disait : Jamais cet homme n’osera
dire à quel titre il possède ma lettre, et je ne la
paierai pas. À l’audience, il interpelle le grison :
– Cette lettre de change, de qui la tenez-vous ? –
De vous. – Est-ce pour de l’argent prêté ? – Non.
– Est-ce pour fourniture de marchandise ? – Non.
– Est-ce pour services rendus ? – Non. Mais il ne
s’agit point de cela. J’en suis possesseur. Vous
l’avez signée, et vous l’acquitterez. – Je ne l’ai
point signée. – Je suis donc un faussaire ? – Vous
ou un autre dont vous êtes l’agent. – Je suis un
lâche, mais vous êtes un coquin. Croyez-moi, ne
me poussez pas à bout. Je dirai tout. Je me
déshonorerai, mais je vous perdrai. Le Juif ne tint
compte de la menace ; et le grison révéla toute
l’affaire, à la séance qui suivit. Ils furent blâmés
tous les deux ; et le Juif condamné à payer la
lettre de change, dont la valeur fut appliquée au
soulagement des pauvres. Alors je me séparai de
lui. Je revins ici. Quoi faire ? car il fallait périr de
misère, ou faire quelque chose. Il me passa toutes
sortes de projets par la tête. Un jour, je partais le

195
lendemain pour me jeter dans une troupe de
province, également bon ou mauvais pour le
théâtre ou pour l’orchestre ; le lendemain, je
songeais à me faire peindre un de ces tableaux
attachés à une perche qu’on plante dans un
carrefour, et où j’aurais crié à tue-tête : Voilà la
ville où il est né ; le voilà qui prend congé de son
père l’apothicaire ; le voilà qui arrive dans la
capitale, cherchant la demeure de son oncle ; le
voilà aux genoux de son oncle qui le chasse ; le
voilà avec un Juif, et caetera et caetera. Le jour
suivant, je me levais bien résolu de m’associer
aux chanteurs des rues ; ce n’est pas ce que
j’aurais fait de plus mal ; nous serions allés
concerter sous les fenêtres du cher oncle qui en
serait crevé de rage. Je pris un autre parti.
Là il s’arrêta, passant successivement de
l’attitude d’un homme qui tient un violon, serrant
les cordes à tour de bras, à celle d’un pauvre
diable exténué de fatigue, à qui les forces
manquent, dont les jambes flageolent, prêt à
expirer, si on ne lui jette un morceau de pain ; il
désignait son extrême besoin, par le geste d’un
doigt dirigé vers sa bouche entrouverte ; puis il

196
ajouta : Cela s’entend. On me jetait le lopin.
Nous nous le disputions à trois ou quatre affamés
que nous étions ; et puis pensez grandement ;
faites de belles choses au milieu d’une pareille
détresse.

MOI
Cela est difficile.

LUI
De cascade en cascade, j’étais tombé là. J’y
étais comme un coq en pâte. J’en suis sorti. Il
faudra derechef scier le boyau, et revenir au geste
du doigt vers la bouche béante. Rien de stable
dans ce monde. Aujourd’hui, au sommet ; demain
au bas de la roue. De maudites circonstances
nous mènent ; et nous mènent fort mal.
Puis buvant un coup qui restait au fond de la
bouteille et s’adressant à son voisin : Monsieur,
par charité, une petite prise. Vous avez là une
belle boîte ? Vous n’êtes pas musicien ? – Non. –
Tant mieux pour vous ; car ce sont de pauvres
bougres bien à plaindre. Le sort a voulu que je le

197
fusse, moi ; tandis qu’il y a, à Montmartre peut-
être, dans un moulin, un meunier, un valet de
meunier qui n’entendra jamais que le bruit du
cliquet, et qui aurait trouvé les plus beaux chants.
Rameau, au moulin ! au moulin, c’est là ta place.

MOI
À quoi que ce soit que l’homme s’applique, la
Nature l’y destinait.

LUI
Elle fait d’étranges bévues. Pour moi je ne
vois pas de cette hauteur où tout se confond,
l’homme qui émonde un arbre avec des ciseaux,
la chenille qui en ronge la feuille, et d’où l’on ne
voit que deux insectes différents, chacun à son
devoir. Perchez-vous sur l’épicycle de Mercure,
et de là, distribuez, si cela vous convient, et à
l’imitation de Réaumur, lui la classe des mouches
en couturières, arpenteuses, faucheuses, vous,
l’espèce des hommes, en hommes menuisiers,
charpentiers, couvreurs, danseurs, chanteurs,
c’est votre affaire. Je ne m’en mêle pas. Je suis
dans ce monde et j’y reste. Mais s’il est dans la

198
nature d’avoir appétit ; car c’est toujours à
l’appétit que j’en reviens, à la sensation qui m’est
toujours présente, je trouve qu’il n’est pas du bon
ordre de n’avoir pas toujours de quoi manger.
Que diable d’économie, des hommes qui
regorgent de tout, tandis que d’autres qui ont un
estomac importun comme eux, et pas de quoi
mettre sous la dent. Le pis, c’est la posture
contrainte où nous tient le besoin. L’homme
nécessiteux ne marche pas comme un autre ; il
saute, il rampe, il se tortille, il se traîne ; il passe
sa vie à prendre et à exécuter des positions.

MOI
Qu’est-ce que des positions ?

LUI
Allez le demander à Noverre. Le monde en
offre bien plus que son art n’en peut imiter.

MOI
Et vous voilà, aussi, pour me servir de votre
expression, ou de celle de Montaigne, perché sur

199
l’épicycle de Mercure, et considérant les
différentes pantomimes de l’espèce humaine.

LUI
Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour
m’élever si haut. J’abandonne aux grues le séjour
des brouillards. Je vais terre à terre. Je regarde
autour de moi ; et je prends mes positions, ou je
m’amuse des positions que je vois prendre aux
autres. Je suis excellent pantomime ; comme vous
en allez juger.
Puis il se met à sourire, à contrefaire l’homme
admirateur, l’homme suppliant, l’homme
complaisant ; il a le pied droit en avant, le gauche
en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le regard
comme attaché sur d’autres yeux, la bouche
entrouverte, les bras portés vers quelque objet ; il
attend un ordre, il le reçoit ; il part comme un
trait ; il revient, il est exécuté ; il en rend compte.
Il est attentif à tout ; il ramasse ce qui tombe ; il
place un oreiller ou un tabouret sous des pieds ; il
tient une soucoupe, il approche une chaise, il
ouvre une porte ; il ferme une fenêtre ; il tire des

200
rideaux ; il observe le maître et la maîtresse ; il
est immobile, les bras pendants ; les jambes
parallèles ; il écoute ; il cherche à lire sur des
visages ; et il ajoute : Voilà ma pantomime, à peu
près la même que celle des flatteurs, des
courtisans, des valets et des gueux.
Les folies de cet homme, les contes de l’abbé
Galiani, les extravagances de Rabelais, m’ont
quelquefois fait rêver profondément. Ce sont trois
magasins où je me suis pourvu de masques
ridicules que je place sur le visage des plus
graves personnages ; et je vois Pantalon dans un
prélat, un satyre dans un président, un pourceau
dans un cénobite, une autruche dans un ministre,
une oie dans son premier commis.

MOI
Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y
a bien des gueux dans ce monde-ci ; et je ne
connais personne qui ne sache quelques pas de
votre danse.

201
LUI
Vous avez raison. Il n’y a dans tout un
royaume qu’un homme qui marche. C’est le
souverain. Tout le reste prend des positions.

MOI
Le souverain ? encore y a-t-il quelque chose à
dire ? Et croyez-vous qu’il ne se trouve pas, de
temps en temps, à côté de lui, un petit pied, un
petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un
peu de la pantomime ? Quiconque a besoin d’un
autre, est indigent et prend une position. Le roi
prend une position devant sa maîtresse et devant
Dieu ; il fait son pas de pantomime. Le ministre
fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de
gueux devant son roi. La foule des ambitieux
danse vos positions, en cent manières plus viles
les unes que les autres, devant le ministre. L’abbé
de condition en rabat, et en manteau long, au
moins une fois la semaine, devant le dépositaire
de la feuille des bénéfices. Ma foi, ce que vous
appelez la pantomime des gueux, est le grand
branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son

202
Bertin.

LUI
Cela me console.
Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à
mourir de rire, les positions des personnages que
je nommais ; par exemple, pour le petit abbé, il
tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire
de la main gauche ; de la droite, il relevait la
queue de son manteau ; il s’avançait la tête un
peu penchée sur l’épaule, les yeux baissés,
imitant si parfaitement l’hypocrite que je crus
voir l’auteur des Réfutations devant l’évêque
d’Orléans. Aux flatteurs, aux ambitieux, il était
ventre à terre. C’était Bouret, au contrôle général.

MOI
Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je.
Mais il y a pourtant un être dispensé de la
pantomime. C’est le philosophe qui n’a rien et
qui ne demande rien.

203
LUI
Et où est cet animal-là ? S’il n’a rien il
souffre ; s’il ne sollicite rien, il n’obtiendra rien,
et il souffrira toujours.

MOI
Non. Diogène se moquait des besoins.

LUI
Mais, il faut être vêtu.

MOI
Non. Il allait tout nu.

LUI
Quelquefois il faisait froid dans Athènes.

MOI
Moins qu’ici.

LUI
On y mangeait.

204
MOI
Sans doute.

LUI
Aux dépens de qui ?

MOI
De la nature. À qui s’adresse le sauvage ? à la
terre, aux animaux, aux poissons, aux arbres, aux
herbes, aux racines, aux ruisseaux.

LUI
Mauvaise table.

MOI
Elle est grande.

LUI
Mais mal servie.

MOI
C’est pourtant celle qu’on dessert, pour
couvrir les nôtres.

205
LUI
Mais vous conviendrez que l’industrie de nos
cuisiniers, pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs,
confiseurs y met un peu du sien. Avec la diète
austère de votre Diogène, il ne devait pas avoir
des organes fort indociles.

MOI
Vous vous trompez. L’habit du cynique était
autrefois, notre habit monastique avec la même
vertu. Les cyniques étaient les Carmes et les
Cordeliers d’Athènes.

LUI
Je vous y prends. Diogène a donc aussi dansé
la pantomime ; si ce n’est devant Périclès, du
moins devant Laïs ou Phryné.

MOI
Vous vous trompez encore. Les autres
achetaient bien cher la courtisane qui se livrait à
lui pour le plaisir.

206
LUI
Mais s’il arrivait que la courtisane fût
occupée, et le cynique pressé ?

MOI
Il rentrait dans son tonneau, et se passait
d’elle.

LUI
Et vous me conseilleriez de l’imiter ?

MOI
Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que
de ramper, de s’avilir, et se prostituer.

LUI
Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un
vêtement chaud en hiver ; un vêtement frais, en
été ; du repos, de l’argent, et beaucoup d’autres
choses, que je préfère de devoir à la
bienveillance, plutôt que de les acquérir par le
travail.

207
MOI
C’est que vous êtes un fainéant, un gourmand,
un lâche, une âme de boue.

LUI
Je crois vous l’avoir dit.

MOI
Les choses de la vie ont un prix sans doute ;
mais vous ignorez celui du sacrifice que vous
faites pour les obtenir. Vous dansez, vous avez
dansé et vous continuerez de danser la vile
pantomime.

LUI
Il est vrai. Mais il m’en a peu coûté, et il ne
m’en coûte plus rien pour cela. Et c’est par cette
raison que je ferais mal de prendre une autre
allure qui me peinerait, et que je ne garderais pas.
Mais, je vois à ce que vous me dites là que ma
pauvre petite femme était une espèce de
philosophe. Elle avait du courage comme un lion.
Quelquefois nous manquions de pain, et nous

208
étions sans le sol. Nous avions vendu presque
toutes nos nippes. Je m’étais jeté sur les pieds de
notre lit, là je me creusais à chercher quelqu’un
qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais pas.
Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son
clavecin, chantait et s’accompagnait. C’était un
gosier de rossignol ; je regrette que vous ne
l’ayez pas entendue. Quand j’étais de quelque
concert, je l’emmenais avec moi. Chemin faisant,
je lui disais : Allons, madame, faites-vous
admirer ; déployez votre talent et vos charmes.
Enlevez. Renversez. Nous arrivions ; elle
chantait, elle enlevait, elle renversait. Hélas, je
l’ai perdue, la pauvre petite. Outre son talent,
c’est qu’elle avait une bouche à recevoir à peine
le petit doigt ; des dents, une rangée de perles ;
des yeux, des pieds, une peau, des joues, des
tétons, des jambes de cerf, des cuisses et des
fesses à modeler. Elle aurait eu, tôt ou tard, le
fermier général, tout au moins. C’était une
démarche, une croupe ! ah Dieu, quelle croupe !
Puis le voilà qui se met à contrefaire la
démarche de sa femme ; il allait à petits pas ; il
portait sa tête au vent ; il jouait de l’éventail ; il

209
se démenait de la croupe ; c’était la charge de nos
petites coquettes la plus plaisante et la plus
ridicule.
Puis, reprenant la suite de son discours, il
ajoutait :
Je la promenais partout, aux Tuileries, au
Palais-Royal, aux Boulevards. Il était impossible
qu’elle me demeurât. Quand elle traversait la rue,
le matin, en cheveux, et en pet-en-l’air ; vous
vous seriez arrêté pour la voir, et vous l’auriez
embrassée entre quatre doigts, sans la serrer.
Ceux qui la suivaient, qui la regardaient trotter
avec ses petits pieds ; et qui mesuraient cette
large croupe dont ses jupons légers dessinaient la
forme, doublaient le pas ; elle les laissait arriver ;
puis elle détournait prestement sur eux, ses deux
grands yeux noirs et brillants qui les arrêtaient
tout court. C’est que l’endroit de la médaille ne
déparait pas le revers. Mais hélas je l’ai perdue ;
et mes espérances de fortune se sont toutes
évanouies avec elle. Je ne l’avais prise que pour
cela, je lui avais confié mes projets ; et elle avait
trop de sagacité pour n’en pas concevoir la

210
certitude, et trop de jugement pour ne les pas
approuver.
Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en
disant :
Non, non, je ne m’en consolerai jamais.
Depuis, j’ai pris le rabat et la calotte.

MOI
De douleur ?

LUI
Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir
mon écuelle sur ma tête... Mais voyez un peu
l’heure qu’il est, car il faut que j’aille à l’Opéra.

MOI
Qu’est-ce qu’on donne ?

LUI
Le Dauvergne. Il y a d’assez belles choses
dans sa musique ; c’est dommage qu’il ne les ait
pas dites le premier. Parmi ces morts, il y en a
toujours quelques-uns qui désolent les vivants.

211
Que voulez-vous ? Quisque suos patimur manes.
Mais il est cinq heures et demie. J’entends la
cloche qui sonne les vêpres de l’abbé de Canaye
et les miennes. Adieu, monsieur le philosophe.
N’est-il pas vrai que je suis toujours le même ?

MOI
Hélas ! oui, malheureusement.

LUI
Que j’aie ce malheur-là seulement encore une
quarantaine d’années. Rira bien qui rira le
dernier.

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213
Cet ouvrage est le 236e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec


est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.

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