L'EGLISE DE FRANCE
DANS SO/V ENVIRONNEMENT
TNSTTTUTTONNEL (*)
PAR
Alain COPIN
Diplômé d'étudesapprofondiesd'administration publique de la faculté de droit
et d.essciencespolitiques et socialesd'Amiens.
L'Eglise de France peut s'observer sous deux angles. D'une part, c'est
une institution et un relais périphérique dans un ensemble institutionnel
plus vaste qui la dépasse et qui l'englobe : l'église catholique romaine,
organisation internationale centralisée d'oùr partent tous les influx spi-
rituels, moraux, politiques. Le Saint siège, pouvoir central d'impulsion et
de régulation, se trouve être le point de convergence de tous les relais
ecclésiaux que constituent les églises nationales ou locales. D'autre part,
l'Eglise de France s'inscrit sur un territoire national, dans un système
d'institutions qui interfèrent et s'interpénètrent : elle fait partie de la
société française et tire de cette appartenance certains comportements,
certains réflexes ; incarnation humaine et matérielle d'une idéologie spi-
rituelle, l'église est aussi connectée aux autres composantes de la société
française. Il s'ensuit un positionnement original de l'Eglise de France
à la charnière de deux milieux distincts qui I'imprègnent fortement et
modèlent à des degrés divers son fonctionnement. Cette position de double
appartenance, source d'attractions et de parasitages, révèle une double
identité u spirituelle et structurelle qu'on s'efforcera de mettre en évi-
"
dence tout au long de cet article. I1 ne faut pas, cependant, négliger I'im-
portance du contexte : cette étude est rédigée à un moment où, d'une
part, l'église romaine est dirigée par un nouveau Pasteur peu enclin,
* Cette étude reprend quelques-uns des développements d'un mémoire pour
le D.E.A. d'administration publique, soutenu à la faculté de droit et des
sciences politiques et sociales d'Amiens (novembre 19?8), devant un jury com-
posé de J. Chevallier (prés.), D. Loschak, G. Soulier.
C.IJ.R.A.P.P.
lt4 VARIATIONS AIJTOUR DE L,IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRAL
semble-t-il, à l'onction ecclésiastique,et où, d'autre part, la société française
connaît une remise en cause des valeurs traditionnelles et une crise
générale des systèmes d'autorité sur chacun des théâtres institutionnels.
Cette double mutation ne peut manquer d'entraîner des infléchissernents
sensibles dans Ie fonctionnement de I'Eglise de France.
Ainsi, comme ensemble organisé, le système ecclésial français pré-
sente une double caractéristique d'appartenance écologique à la société
française et d'identité propre liée au fait qu'il est issu du milieu catho-
lique romain auquel il est attaché par de rnultiples fibres.
I. - T,TDENTITE PROPNE
A. _ LES PARTICTJLARISMESDE L'EGLISE DE FRANCE.
L'Eglise présente un certain nombre de particularismes par rapport
aux autres institutions, qui s'expliquent principalernent par son essence
divine et par sa vocation particulière à diffuser un certain message.
l) Ll voclrroN.
a) Mission spirituelle.
Tout d'abord, l'Eglise n'existe que par la force de son Message d'an-
nonce des valeurs chrétiennes d'amour, de foi, d'espérance. Cet enseigne-
ment s'est propagé grâce à un réseau de dispositifs de communication.
Seulement, cette mission spécifi.que spirituelle et universelle n'est pas
univoque ; elle comporte, d'un côté, des valeurs traditionnelles d'amour,
de paix, de fraternité entre tous les hommes, mais d'un autre côté, elle
recèle des ferments de contestation, de subversion vis-à-vis de lbrdre
établi : elle conduit en effet, à dénoncer les injustices et les exploitations
et à prendre la défense des affligés et des opprimés. Tout au long de
I'Histoire, l'Eglise s'est référée à ce double message pour tantôt s'allier
aux puissants et tantôt se faire le défenseur des faibles.
b) L'apport conciliaire.
Cette spécificité n'est pas synonyme d'immobilisme : I'Eglise a été
amenée, sous la pression des circonstances, à réviser certaines de ses
valeurs traditionnelles. A la faveur du Concile Vatican II, notamment,
un retour au:( sources spirituelles s'est amorcé en réaction par rapport
à une trop longue complicité vis-à-vis du pouvoir temporel. L'Eglise est
avant tout le peuple de Dieu dont les membres sont égaux devant
Dieu, avant d'être un corps hiérarchisé. Le souci d'ouvrir l'église au
monde a favorisé un plus grand engagement politique et social ainsi
qu'une attitude æcuménique à l'égard des autres églises, contribuant par
là même, à libérer des forces prophétiques longtemps réprimées. Cette
L,ÉGLISE DE FRANCE t15
mission d'évangélisation n'a pu, par ailleurs, être exercée que grâce à
des canaux d'inculcation soigneusement entretenus.
Autour des dogmes, des rites, du droit canon, de la théologie s'est cris-
tallisé peu à peu un véritable système institutionnel imprégnant pro-
fondément les esprits, les comportements, les modes de pensée. Cette
institutionnalisation repose sur le concept d'un pouvoir venant de Dieu,
conféré aux evêques et aux prêtres, et qui a été utilisé comme un moyen
de domination et d'assujettissement. La diffusion de l'évangile et de ses
sacrements a nécessité tout un réseau de structures et d'agents : la
pratique catéchétique, la presse catholique, les établissements d'enseigne-
ment catholique constituent des structures de pouvoir qui font de l'église
de France un appareil opérationnel et un instrument puissant d'incul-
cation des valeurs spirituelles.
2) L'or.ceNrslrroN.
a) Structures éclésiales.
L'Eglise de France, complexe et tentaculaire, est structurée sur le
plan territorial en neuf régions apostoliques, 99 diocèses et 36 000 paroisses,
calquant ainsi ses divisions administratives sur celles de I'organisation
territoriale française. La communauté catholique se compose de perma-
nents: 134 évêques,33000prêtres diocésains,i3000 religieux, 90000 reli-
gieuses; et d'une base de français dont 80 0/ose déclarent catholiques, mais
selon des degrés d'appartenances divers.
b) Structures centrales.
La s conférence espicopale française >, organe central autonome de
l'Eglise de France, regroupe dans une u assemblée plénière > (4.P.) an-
nuelle (8 jours à Lourdes) tous les évêques qui décident collégialement
de la pastorale à suivre. Dans I'intervalle, l'A.P. confie ses pouvoirs à un
u conseil permanent (C.P.) élu et composé de 9 représentants des régions
"
apostoliques, du président (Mgr Etchegaray) du vice-président (Mgr Vinet)
et de l'archevêque de Paris. Le C.P. qui se réunit 2 jours par mois, fait
office de comité directeur de l'Eglise de France : il donne les impulsions
centrales au clergé, exécute les décisions de l'A.P., régule et contrôle les
organes ecclésiaux. Il est aidé en cela par un * bureau d'études doctri-
nales de commissions épiscopales>, de comités épiscopaux u, d' n ins-
", " "
tituts de recherches >, et surtout par le u secrétariat général de l'épis-
D
copat qui coiffe à son tour 12 secrétariats nationaux spécialisés. L'évêque,
traditionnellement maître de son diocèse, est intégré à I'Episcopat par
le jeu de la collégialité ; iI est ainsi amené à participer à de nombreuses
commissions épiscopales. Cet appareil centralisé définit la politique géné-
rale de l'Egiise de France et confine parfois les évêques et les prêtres
dans une stricte dépendance qui limite leurs capacités d'initiative et de
création.
Ces structures unitaires centralisées assurent I'unité ecclésiale; leur
autorité est relayée par un réseau dense de canaux ecclésiaux qui jouent
un rôle de charnière entre la base et le sornmet. Tout cet ensemble insti-
tutionnel permet de préserver une certaine harmonie et un ordre ecclésiâl
116 VARIATIONS AUTOUR DE L'IDÉOLOGIE DE L,INTÉRÊT GÉNÉRAL
solidement structuré. Cependant, le principe de la collégialité épiscopale
- sorte de responsabilité collective gouvernée par un unanimisme dans
les décisions - comporte certaines ambiguïtés : en effet, ce procédé tend
à occulter les désaccords latents qui ne demanderaient qu'à être débat-
tus; le principe collégial sert, en fait, de rempart aux évêques en freinant
les audaces et les innovations.
Àinsi, I'Eglise renforce-t-elle son pouvoir de contrôle à I'heure où se
multiplient les expériences communautaires : le centralisme des struè-
tures, la monopolisation de l'information, I'opacité de la communication,
l'unanimisme collégial de décision, le cléricalisme des autorités dirigeantes,
ne semblent pas permettre actuellement une redistribution du pouvoir
ecclésial aux laîcs dont la fonction dans l'église a élé récemment rééva-
luée. Par ailleurs, cet appareil ecclésial français est relié à la cité du
Vatican par divers canaux qu'il est bon de rappeler.
3) Ln rrsN lvnc RouE.
a) Le Vatican : carrefour du catholicisme mondial.
En dehors de la visite des évêques au Pape tous les 5 ans - lors de
la dernière, effectuée en 1979le Pape a stigmatisé un certain complexe
antiromain - la C.E.F. est le canal privilégié de correspondance avec
la Curie romaine, notamment par le biais de directives pastorales.
De plus, le concile a remis en honneur le o Synode des évêques" qui
se rèunit tous les 3 ans autour d'un thème précis. Cet organe essentiel-
lement consultatif pourrait devenir le véritable conseil du Pape avec
un pouvoir réel de décision. Intéressante instance de collaboration au som-
mef qui relie les périphéries locales au centre romain, désormais moins
isolé.
La C.E.F. dépend donc d'un systèrne institutionnel romain quTl
convient d'examiner. La cité du Vatican est le point de convergence de
toutes les églises locales. Ce mini-Etat de 44 ha aux structules très hiérar'
chisées, gouverné par la Curie (Secrétairerie d'Etat, congrégations, dicas-
tères, tribunaux), étend sa puissance spirituelle et morale sur 107 millions
de catholiques. Son message spirituel revêt une nette dimension poli-
tique : la recherche de la paix passe par une politique de conciliation, de
désarmernent et doit aboutir à l'édification de la communauté interna-
tionale dans le respect des droits fondamentaux de la personne dont
Jean Paul II s'est fait I'apôtre. Disposant d'un réseau diplomatique dense
et réputé (100 nonces apostoliques auprès des Etats), cet Etat minus-
cule bénéficie d'une souveraineté de mission incontestable dans le domaine
international.
b) Nature des rapports Saint Siège/Eglise de France.
Les rapports avec les Eglises locales s'inscrivent dans un double mou-
vement comme le rappelait Paul VI (déc.77) : u Au mouvement qui va du
centre vers la périphérie et qui atteint toutes et chacune des Eglises,
doit correspondre un autre mouvement qui va vers le centre, vers le
cceur de l'église ". L'Eglise est une communion d'églises locales dont le
Pape parce que évêque de Rome, demeure le lien d'unité. La collégialité
L,ÉGLISE DE }-RÀNCE tt7
des évêques par I'organe synodal et le Primat du Pontife romain se
complètent et devraient s'harmoniser grâce au principe de la subsidiarité.
Les relations d'échange entre Rome et les conférences épiscopales
nationales passent par le canal des congrégations romaines. Les docu-
ments pastoraux élaborés en France sont envoyés aux congrégations
concernèes pour approbation et qui à leur retour, acquièrent une force
obligatoire dans les diocèses français. Ce sont donc des échanges per-
manents qui n'excluent d'ailleurs pas les admonestations et les reprises
en main (formation des prêtres, sacerdoce, politisation, catéchèse...).
Traditionnellement, I'Eglise de France a toujours manifesté un atta-
chement indéfectible au Saint Siège : centre nerveux des impulsions
missionnaires, des encycliques, des orientations doctrinales et lien d'unité
de Ia communauté catholique. Dans un monde en perpétuelle mutation,
l'Eglise romaine s'est efforcée de rester unie et organisée. De plus,
l'Eglise de France ne peut oublier la relation privilégiée qu'elle établis-
sait avec Rome en tant que u fille aînée de l'église n. L'Eglise romaine
a eu souvent recours a la France et s'est parfois imprégnée de sa culture'
En outre, 1es évêques français, médiateurs dans I'appareil ecclésial fran-
çais, dépendent directement de Rome et reçoivent leur mission du Pape.
Autant de liens originels qui, malgré quelques velléités néo-gallicanes,
rappellent que I'Eglise de France demeure une pièce maîtresse du catho-
licisme mondial et reste fi.dèlement soumise au Pontificat romain.
c) Rééquilibrage Centre RomainlPériphérie française.
Avec l'avènement de Jean Paul II, il est peut être utile d'insister sur
le phénomène de rééquilibrage ( centre romain/périphérie française > qui
semble se produire au sein de l'église. Depuis Vatican II, le Pape demeure
< le Premier d'entre ses pairs >, mais les rapports de travail sont plus
fraternels et plus réguliers. L'autorité, certes, s'exerce bien du haut vers
le bas, mais I'influence idéologique et politique joue du bas vers le haut.
L'autorité et la fermeté du nouveau pape sur la doctrine semblent acqui-
ses, mais il paraît partisan, en la forme, de prendre les avis des évêques
grâce à l'organe synodal et aux conférences épiscopales nationales, qui
ont précisément pour but d'associer l'épiscopat aux responsabilités inter-
diocésaines et internationales. Il s'ensuit un problème d'équilibre entre la
force centripète romaine et les forces centrifuges des Eglises nationales,
qui, au gré des événements intérieurs et extérieurs, oscillent entre une
attitude de repli interne et une attraction ultramontaine. En effet, une
évolution sensible vers un rééquilibrage au profit des églises nationales
semble s'amorcer : la papauté doit avoir une fonction plus de coordi-
nation et d'arbitrage que de gestion directe et autoritaire.
L'Eglise de France paraît s'orienter vers un certain néo-gallicanisme,
d'ailleurs dénoncé par Paul YI en 1977.Son enseignement avant-gardiste,
sa tendance à s'intéresser aux terrains de luttes, certaines expériences et
déclarations audacieuses révèlent une Eglise soucieuse de mieux appré-
hender les réalités quotidiennes (prêtres ouvriers, prêtres chez les mar-
ginaux...). Les militants de base (sy.ndicalistesJ.O.C., A.C.O., M.R.J.C.,
partis politiques, associations d'obédience catholique, presses confession-
nelle et profane) sont favorables à cet intérêt que l'église semble porter
à l'égard des problèmes sociaux (déclarations sur le chômage, I'alcoo-
lisme, la peine de mort...). Ce qui n'a pas manqué de susciter des inquié'
118 VARIATIONS AUTOUR DE L,IDÉOI,OGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRAL
tudes du côté du Saint Siège, davantage préoccupé de l'avenir institu-
tionnel de l'église que de la situation de la base laïque soucieuse de
réhabiliter le message prophétique.
Cette Eglise de France qui puise sa spécificité dans sa référence à
I'Eglise romaine se trouve en même temps, non seulement rattachée au
tissu institutionnel français, mais surtout reliée à l'Etat français avec
lequel elle entretient des rapports complexes.
B. _ LES RAPPORTS AVEC L'ETAT.
1) CoNrnxra HrsroRroun.
L'histoire est là pour rappeler I'importance de ces deux pôles insti-
tutionnels souvent complices pour quadriller I'individu au sein d'un
même contexte géographique et politique. L'Etat et l'Eglise ont eu sou-
vent besoin l'un de l'autre, se sont concurrencés, influencés, alliés puis
déliés, entraînant dans la conscience des sujets une vision bicéphale
>
" Royaume/Eglise dans leurs fonctions civilisatrices et totalisantes. Les
formes de collaboration, d'un gallicanisme hautain à un ultramontanisme
servile, ont alterné selon les périodes. Même la loi de séparation de
1905n'a pu aboutir à une neutralité et à une non-ingérence absolues entre
les deux appareils.
Les interférences sont en effet inévitables : beaucoup de questions
religieuses ont été à I'origine de tensions politiques et l'Etat neutre et
laique, de son côté, se voit encore confronté à des interrogations du
pouvoir spirituel (enseignement du catéchisme, églises occupées...). De
nos jours, une certaine neutralité positive préside aux rapports des deux
institutions, mais on ne peut oublier la période intense de luttes anticlé-
ricales qui a abouti à la loi de séparation Eglises-Etat du 9 décembre 1905
dont il convient d'en décrire les applications essentielles.
2) Nomtlr,rslrroN JURrDreuE.
L'Eglise sur le plan spirituel, et I'Etat sur le plan des rapports entre
citoyens et institutions, ont envahi tous les aspects de l'existence; il
s'agit de deux institutions à préteirtion totalisante qui trouvent en I'indi-
vidu, un objectif commun. Ces deux forces institutionnelles aux mul-
tiples composantes, interfèrent, se rencontrent, et il était nécessaire de
réglementer leur sphère et de délimiter leurs frontières. I-a manière
dont I'Etat français traite sur le plan légal la société catholique est révé-
latrice d'une volonté de non-ingérence et de coexistence pacifique. Cette
normalisation juridique est surtout le résultat de l'expérience. Certes, le
principe de séparation est afiirmé par la loi de 1905; toutefois, des
conflits sont inévitables en raison des interférences qui se produisent
entre les deux lieux institutionnels dont chacun entend sauvegarder sa
propre liberté d'action. Deux régimes d'importance inégale règlent ces
rapports.
L,ÉGLISE DE FRANCE l19
a) Le régime général.
Applicable sur tout le territoire français, à I'exception des trois dépar'
tements de I'Est, ce régime est fondé sur l'égalité des cultes. L'Etat
neutre et laïque garantit le libre exercice des cultes qui sont eux'mêmes
placés sur un même pied d'égalité et soumis aux règles du droit privé.
La liberté des cultes, étroitement liée à la liberté de conscience, permet
d'adhérer à la religion de son choix et de la pratiquer dans les limites
de I'ordre public. Enfin, l'égalité et ta liberté des cultes impliquent la
neutralité de I'Etat : o La République ne reconnaît, ne salarie ni ne
subventionne aucun culte, (art. 2 de la loi de 1905). L'Etat n'a pas à
intervenir dans l'organisation interne des Eglises ni à privifégier l'une
d'entre elles. Cependant, cette neutralité peut être considérée comme
négative si I'on insiste sur I'idéal de la séparation, ou comme positive si
l'on met I'accent sur le respect de la liberté de l'individu. Le principe
distinction "
" d'égalité devant la loi de tous les citoyens sans aucune
s'applique aussi au personnel ecclésiastique qui jouit des mêmes libertés
et des mêmes obligations que les autres français, à l'exception de l'obliga'
tion du secret.
Néanmoins, I'Etat a un droit de regard. D'abord, sur les nominations
épiscopales. Ensuite, si l'église subvient par elle-même à ses besoins
grâce au Denier du culte, aux quêtes, aux offrandes..., les édifices cul'
tuels appartiennent au domaine public : c'est l'Etat qui les met gra-
tuitement à la disposition des cultes et ministres du culte et fidèles
n'ont qu'un droit d'occupation et d'usage. Quant à la propriété des biens,
les associations diocésaines sont limitées dans leurs activités et les congré-
gations religieuses sévèrement réglementées. Des liens résultent encore
de I'exercice du culte dans les services publics, par exemple dans les
hôpitaux, les prisons, les casernes par le relais des aumôneries, et dans
les écoles par le canal de l'enseignement religieux. Enfin, la radio et la
télévision constituent des moyens d'information ouverts aux grands cou-
rants de pensée de sorte que des émissions religieuses sont diffusées
proportionnellement à l'importance des diverses confessions.
Cette normalisation juridique des relations de l'église et de I'Etat
qui reflète une certaine neutralité bienveillante ne s'applique pas en
revanche dans les trois départements de I'Est (Bas-Rhin, Haut-Rhin,
Moselle) qui bénéficient d'un régime particulier dû au contexte historique.
b) Le régime particulier.
Ce régime qui se réfère au Concordat de 1801 a été reconduit par
l'ordonnance du 15 septembre 1944qui soumet les cultes à la compétence
du ministère de I'Intérieur. Ce régime octroie des ressources aux cultes
par la rétribution des ministres du culte assimilés à des fonctionnaires,
ainsi que par le financement des frais de culte en cas d'insuffisance
justifiée des ressources. Par ailleurs, le caractère d' ( Etablissement
public u dont l'objet ne doit être que cultuel, est accordé à différents
organes cultuels : fabriques, menses, chapitres, séminaires... Enfin, I'en-
seignement religieux obligatoire est dispensé dans toutes les écoles. En
revanche, les autorités civiles nomment les évêques en accord avec le
Saint Siège tandis que l'agrément du gouvernement est exigé pour les
prêtres.
Cette étude montre de la part de I'Etat neutre et laTque une volonté
pacificatrice et une attitude générale de bienveillance dont le but est
120 VARIATIONS AUTOUR DE L'IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRÀL
d'éviter un retour aux vieilles querelles anticléricales. Seulement, cette
politique d'apaisement semble se heurter à la méfiance de I'Eglise de
France qui doit, il est vrai, composer avec une base et un clergé divisés
religieusement et politiquement. Au-delà de ces normes juridiques délimi
tant formellement la sphère d'action de chaque institution, il importe
d'analyser leurs rapports réciproques qui se traduisent souvent par des
situations de parasitage ou de collusion.
3) Rlpponrs Eclrsn/Erar.
Face au pouvoir établi, l'Eglise de France, institution globalisante et
totalisante, apparaît comme une société parfaite, souveraine dans son
domaine, indépendante, avec une organisation très forte d'agents per-
manents, nantie de pouvoirs irréductibles d'enseignement, de sacralisation,
de sauvegarde des valeurs humaines et spirituelles. Au fond, la struc-
ture collégiale et centralisatrice de la C.E.F. offre une ligne de résis-
tance vis-à-vis du pouvoir civil dans le domaine des droits de I'homme -
citoyen des deux sociétés. Aujourd'hui, la situation paraît se stabiliser
par la coexistence d'un pouvoir étatique puissant et d'une Eglise qui a
perdu de son prestige temporel mais qui, profondément vivante au niveau
spirituel, veut retrouver une vigueur nouvelle en s'impliquant davantage
dans les problèmes de société.
Ainsi, l'Eglise dispute au pouvoir non seulement < I'homme citoyen "
mais aussi I'homme socio-économique engagé dans les organisations
" "
sociales et politiques. Cette évolution s'explique précisément par la
nature ambivalente du message évangélique qui renferme à I'origine un
aspect prophétique : comme l'indique Mùlhmann, u un élan charisma-
tique, antiétatique, eschatologique puisé dans les racines millénaristes
originelles du message spirituel qui a été dominé par I'action de I'Esprit
et par l'enthousiasme des foules galvanisées par la récente venue du
Christ. Puis, l'effervescence retombée, le mouvement s'est stabilisé et
s'est ordonné pour finalement se f,ger, s'institutionnaliser à l'aide dës
règles et de rites culturellement reçus par tous, de dogmes et d'une ratio-
nalisation des formes qui se sont standardisées très vite. Ainsi, des
modèles collectifs sont apparus peu à peu, (1).
Le caractère plébéien et agressif s'est estompé au profit de formes
d'autorité dictées par les hautes classes paiennes qui adoptèrent un
christianisme édulcoré, hiérarchisé, dogmatique. Il semble qu'actuelle-
ment un certain retour aux sources millénaristes s'effectue avec une
ardeur nouvelle pour retrouver la dimension contestataire face à l'inva-
sion des valeurs matérialistes. Ainsi, I'Eglise a-t-elle su toujours tirer
partie de la nature ambiguë de son message en privilégiant tantôt l'aspect
institutionnel, tantôt I'aspect prophétique, jouant en fait sur les deux
tableaux.
Autrefois puissance conquérante placée aux côtés du pouvoir, l'église
a lentement évolué pour n'être plus aujourd'hui qu'une institution spi-
rituelle qui s'est peu à peu satellisée par rapport au pôle étatique. Cet
<(excentrage > lui a permis d'être davantage en prise directe avec les
structures groupales plus petites, plus proches des hommes (Partis, syn-
dicats, mouvements culturels, clubs, associations...). L'Eglise tend main-
-(l)
Mu""*NN, Messianismesrétolutionnaires du Tiers monde,Gallimard, 1968.
L,ÉGLISE DE FRÂNCE 121
tenant à refuser tout avantage matériel pour elle-même, afin de retrouver
une certaine liberté d'action évangélique perdue depuis les temps millé-
naires.
Néanmoins, les rapports < Eglise/Etat > sont loin d'être clarifiés.
Une certaine collusion institutionnelle demeure, malgré les grandes décla-
rations d'indépendance. On ne gomme pas impunément vingt siècles de
collaboration institutionnelle (cf. La controverse, en août L97l - Elchinger-
Pompidou). Apparemment, l'Etat semble perdre un de ses partenaires qui
pouvait lui garantir la soumission des fidèles ; perte tempérée par le fait
que l'Eglise de France, en unité et en importance, ne représente plus
la même force d'impact qu'autrefois. En effet, elle constitue plus qu'une
minorité, un groupe de pression qui certes est efficace et actif, mais dont
I'influence morale auprès des individus est devenue très variable. Pour-
tant, l'église n'est pas neutre face à l'Etat dans la mesure or) elle
s'efforce, d'une part d'assurer la pérennité de I'institution ecclésiale,
d'autre part de donner le plus grand rayonnement possible à son idéal
missionnaire. A cet effet, elle dispose de moyens d'action non négligeables.
En dehors de la loi de séparation qui lui a permis de recouvrer une
liberté d'action que I'Etat ne saurait limiter, elle influe sur les choix
politiques, à I'aide des moyens d'information dont elle dispose, et en
jouant sur l'appartenance de nombreux français à des mouvemenrs,
associations, groupements de sensibilité catholique. par ailleurs, l,appa-
reil ecclésial de la c.E.F. permet de mener des actions coordonnées et
parfois combatives (déclarations sur la peine de mort, sur l,avorte-
ment...), comme le prouvent les prises de position publiques d,évêques
et de prêtres dans les conflits sociaux. Cette influence s'exerce, non seu-
lement sur I'Etat proprement dit, mais aussi sur les partis, les syndicats
et les autres institutions. Il reste que le poids de l'Eglise est affaibli par
I'existence de divergences sensibles au sein du corps ecclésial, et ces
divergences réduisent singulièrement son potentiel d'action.
Au terme de cette analyse, on peut conclure que l'Etat doit composer
avec une institution qui a certes perdu de son prestige temporel, mais
a gagné en liberté d'action et en force militante. Toutefois, des brèches
sont apparues dans la communauté catholique entre les partisans d'une
orthodoxie ecclésiale et les adeptes d'une Egtise plus pro"h" des préoccu-
pations des hommes, d'une Eglise davantage insérée dans la société
française : le débat sur l'intégration des clercs dans la sécurité sociale
et la polémique à propos du o caractère propre de I'enseignement catho-
"
lique en sont deux illustrations frappantes.
Il semble aussi que I'Eglise de France, en position charnière entre le
système romain et le système français - et donc aux prises avec une
double attraction ultramontaine/gallicane -, ait amorcé un virage vers
un néo-gallicanisme remarquable à plus d'un titre : la mise en place de
structures centralisées (la C.E.F.), qui permet à l'église de parler
d'une seule voix, I'implication plus forte des acteurs religieux dans les
problèmes nationaux, le renforcement de l'autorité des Eglises nationales
par rapport à Rome, sont quelques-uns des signes qui dénotent la volonté
de I'Eglise de France de tenir davantage compte de son environnement
spécifique. Cette tendance aboutit à accentuer les homologies de I'Eglise
de France avec les autres composantes de la société française.
122 VARIATIONS AUTOUR DE L,IDÉOLOGIE DB L,INTÉRÊT GÉNÉRAL
II. - A LA SOCIETE FnANçAISE
T',APPARTEôI.ANCE
L'Eglise de France est insérée dans un ordre institutionnel stnrcturé
plus vaste qui I'englobe et la dépasse : soudées par un même code social,
les institutions se caractérisent par un ensemble de représentations com-
munes, de pratiques similaires. Si chacune d'entre elles a une vocation
propre, une fonction spécifique, elles sont reliées, connectées, et tra'
vaillent à une même entreprise de normalisation des comportements et
d'intériorisation des valeurs dominantes.
Cette constatation conduit à analyser I'Eglise non plus sous son aspect
spéciflque, mais plutôt en cherchant à mettre en évidence les homologies
qu'elle présente avec les autres composantes de la société française.
En se plaçant dans le cadre du modèle classique, I'on s'attachera à
observer les fonctions que l'Eglise exerce dans la société et les valeurs
qu'elle incarne, puis l'étude se poursuivra avec I'analyse organisation-
nelle de l'Eglise de France : appareil complexe qui assure I'unité et la
continuité de l'institution. Enfin. il conviendra de considérer les réactions
et les stratégies de I'institution face aux perspectives de changement, et
aux contestations nouvelles ; d'où l'on mesurera sa particulière faculté
d'adaptation, et de récupération des mouvements extrémistes.
A travers cette étude. il s'agit de mettre en évidence les éléments
révélant l'appartenance de I'Eglise de France au tissu institutionnel fran.
çais.
A. - LE MODELE CLASSIQUE.
L'Eglise de France présente une remarquable harmonie. De tout temps,
elle a maintenu son unité grâce au droit canon et aux dogmes, la pyra-
mide monocratique grâce à l'échelle hiérarchique, la coordination fono
tionnelle grâce aux articulations établies. Ces structures ont permis de
véhiculer, à travers les siècles, des fonctions et des valeurs qui présentent
de sérieuses analogies avec celles que recèlent les autres composantes
de Ia société française.
l) Les roNcrroNs.
L'énumération des fonctions ecclésiales ne doit pas nous faire oublier
qu'il y a, sans aucun doute, transversalité de ces fonctions qui s'inter-
pénètrent, et qu'à côté des fonctions officielles, l'Eglise secrète d'autres
fonctions latentes ou informelles.
a) Fonctions latentes.
L'Eglise remplit des fonctions latentes, informelles, diffuses qui in-
terfèrent; fonctions plus directement politiques que l'église exerce
L,ÉGLISE DE FRANCE t23
parce qu'elle est impliquée dans un environnement temporel émaillé de
rapports de force et de conflits d'intérêts.
Guy Hermet (2) a relevé que l'église avait 2 principales fonctions face
à I'Etat :
- <(une fonction de légitimation du pouvoir établi qui se réalise
par le truchement d'un discours moralisateur, apparemment "
neutre, en
fait protecteur de I'ordre établi - ce qui s'explique à la fois par la
complicité multiséculaire entre l'Eglise et I'Etat et par la dimension
institutionnelle de l'église.
- <(une fonction tribunitienne qui se traduit par un rôle critique
"
face au pouvoir, et par la défense des opprimés et des faibles. L'Eglise
peut remplir ce rôle car elle bénéficie d'un passé prestigieux et d'un impact
très fort dans les mentalités individuelles.
Par rapport aux partis, G. Hermet dénote trois fonctions ( para-
partisanes de I'Eglise :
"
- une fonction de < socialisation > politique, qui résulte de l'encadre-
ment des croyants (offices, catéchisme, écoles, presse, mouvements)
et leur apporte une formation morale, civique et politique ;
- une fonction de sélection, de leaders politiques, qui s'opère par la
"
formation et la promotion de responsables rompus au militantisme
et qui n'auront aucun mal à s'adapter ensuite à I'action politique ;
- une fonction < programmatique > : l'Eglise définit des objectifs, à
partir de I'Evangile et des orientations conciliaires ; et des mouve-
ments comme la J.O.C., la J.E.C., le M.R.J.C., I'A.C.O...défendent
des revendications fort proches de celles des partis politiques.
b) Fonction idéologique.
L'inculcation spirituelle prend la forme d'une violence symbolique.
L'Eglise diffuse auprès de ses membres une série de valeurs, mettant
I'accent sur les solidarités sociales positives : renforcement du senti-
ment communautaire du peuple chrétien, identification des croyants à
la communauté religieuse, et recourt à des thèmes mobilisateurs (cecu-
ménisme, fraternité, amour du prochain, unité de l'église...). Ce discours
est de type intégratif : il gomme les rugosités des conflits sociaux et
privilégie les valeurs d'amour, de paix, de charité. L'imprégnation de ce
discours est facilitée par la dimension charismatique (l'évêque est un
personnage hors du commun et infiniment respectable) et par l'utilisation
du ressort dogmatique : le discours de l'église repose, comme le discours
marxiste, sur des dogmes incontestables, des références sacrées (Evan-
gile, droit canon, ...).
- Par la socialisation, les enfants sont encadrés très tôt par un
arsenal Ce conditionnements chrétiens : baptême, catéchisme, messes,
chorale, mouvements de jeunes, école libre, presse enfantine qui assurent
la transmission des valeurs chrétiennes. Par ces mécanismes et I'acqui-
sition de connaissances, l'enfant ou le jeune intériorise les éléments de
(2) G. Henunt, o Les fonctions politiques des organisations religieuses ",
R.F.S.P., 1973, p. M5.
I24 VARIATIONS AUTOUR DE L'IDÉOLOGIE DE L,INTÉRÊT GÉNÉRAL
la culture religieuse, en acquérant des réflexes, des comportements qui
renforcent les valeurs dominantes et imposent des comportements
conformes.
- L'acculturation vise à affermir la cohésion chrétienne menacée par
l'incroyance et les déviances : tout en provoquant l'intériorisation indivi-
duelle des valeurs chrétiennes, elle en assure la reproduction par I'uti-
lisation de relais multipies. Cette acculturation se manifeste, d'une part
au sein de rnultiples instances - responsables religier-rx,hiérarchie, partis,
mouvements, tendances dans la mouvance chrétienne -, d'autre part
par des rnodes d'expression variés - : discours, écrits, symboles, signes,
pratiques, techniques de participation, propagande, mass media. Grâce à
ce quadrillage très dense, l'Eglise ramène sans cesse ses cornposantes à
l'unité : I'ensemble des moyens organisationnels (services, commissions,
évêchés, cures...) agissent en harmonie et pour préserver la cohésion
d'ensemble. L'analogie est troublante avec des partis tels que le P.C.F.
qui tend, lui aussi, en permanence à renforcer sa cohésion et l'intégration
de ses diverses composantes au moyen d'une organisation fortement
structurée.
Bien que purement spirituelle et mystique, l'autorité ecclésiale exige
cependant des membres obéissance et discipline : la doctrine étant fondée
sur l'opposition du Bien et du Mal, il en résulte tout un code de valeurs
morales à respecter et de tentations mauvaises à fuir, dont la stxucture
mentale des catholiques est imprégnée ; nantis d'un pouvoir spirituel
d'origine divine, les acteurs religieux jonglent avec le permis et le défendu
et exercent un po'rvoir coercitif certain (excommunication, pouvoir de
pardonner les péchés, pouvoir des sacrements). Par ailleurs, comme tout
ensemble social, la société religieuse cherche à amortir des conflits dan-
gereux pour sa cohésion. Ainsi, une régulation continue > s'exerce en
"
permanence, d'une part par des mécanismes de réduction des tensions
nées de I'existence de diverses sensibilités religieuses, d'autre part en
essayant de contenir les antagonismes dans des limites supportables
pour assurer le maintien de l'appareil : les traditionalistes considèrent
Ia religion comme un rempart contre la dégradation morale, et les
progressistes se servent de l'Evangile comme d'un instrument de sub-
version. Ainsi, I'Eglise gouverne au centre (conciliaire) et tente de récu-
pérer les extrémistes, par une présence permanente et réelle à tous les
échelons et dans tous les lieux oir se déploie I'activité humaine, et par
une maîtrise des sources de tension.
Ces fonctions ei ces valeurs sont véhiculées et supportées par une
organisation structurée et hiérarchisée dont les éléments r stnrctures,
relais et acteurs présentent des homologies certaines avec ceux des
alltres composantes de la société française.
2) L'oncaNrsluoN.
L'Eglise de France est organisée de manière fortement hiérarchisée et
centralisée, malgré le principe officiel de la collégialité. En théorie en
effet, l'Eglise de France est dirigée par I'autorité collégiale des évêques,
dont le conseil permanent est l'émanation. Mais, en dehors du fait que
les évêques demeurent reliés au Pape - lien d'unité et d'impulsion -
il est peu convaincant d'affirmer que les évêques gouvernent collégiale-
ment l'Eglise de France alors qu'ils ne se rencontrent que I iours par
L'ÉGLISE DE FRANCE r25
an à Lourdes à l'assemblée plénière. Il se détache forcément une ins-
tance de pouvoir, en I'occurrence le * conseil permanent ), organe réduit
à 12 membres, qui constitue le principe d'ordre, de rationalité, de tota-
lisation de I'institution. Ltnité est renforcée par le déploiement de relais
ecclésiaux qui jouent un rôle de charnière et d'intermédiaire entre la
base de l'église et son sommet. Enfrn, un réseau dense de clercs consa-
crent leur temps à diffuser les valeurs ecclésiales, tout en étant proches
des aspirations de la base. Cet ensemble d'éléments, grâce à des méca-
nismes d'intégration, concourt à préserver une certaine harmonie et un
ordre ecclésial solidement structuré.
a) Les structures centrales.
Pendant longtemps, l'église n'a pas été organisée sur le plan national.
Avant la révolution, l'évêque était le seul maître incontesté de son dio,
cèse. Les évêques nommés par le roi, étaient gallicans et étaient dévoués à
la cause du royaume (même contre le Saint Siège) ; ils étaient agents
du roi et n'avaient aucune conscience de leur force collective, car aucun
organisme central n'existait. Napoléon a poursuivi cette politique de
maintien dans I'isolement. A cette époque, les évêques étaient des sortes
de préfets, choisis et rétribués par Napoléon. De plus, le Pape poussait,
également, à cet isolement, craignant I'apparition d'une force collective
devant lui, de sorte qu'il n'y eut au xrx' siècle que 3 assemblées des
évêques français. Le seul élément commun de tous les diocèses était le
seryice des cultes du ministère de l'Intérieur. Si bien que tout se pas-
sait, en France, comme si l'épiscopat français n'existait pas,
Libérée de la tutelle gouvernementale par la loi de séparation de 1905,
l'Eglise en France va ressentir le besoin de s'administrer elle-même. En
1951,Rome autorise l'ensemble des évêques français à tenir une assem-
blée générale tous les trois ans. <(L'assemblée des cardinaux et arche-
vêques était devenue la première manifestation du < gouvernement
"
ecclésial francais " réglant et harmonisant un certain nombre d'actions
sur des problèmes essentiels (enseignement privé). En 196I, les diocèses
sont regroupés en 9 régions apostoliques. En 1964,à l'assemblée des car-
dinaux et archevêques, on substitue un n conseil permanent de l'épiscopat
français " plus étoffé que le conseil permanent actuel, puisqu'il compre-
nait en plus des 9 évêques de chaque région apostolique et du prési-
dent, les présidents des commissions spécialisées de l'épiscopat. On
s'aperçut bien vite qu'avec 22 membres au total, la direction de l'appareil
ecclésial était trop lourde ; si bien qu'en 1973, le conseil permanent se
sépara des présidents des commissions épiscopales pour revenir à
12 membres : formule plus appropriée pour plus d'efficacité.
- Le conseil permanenl (C.P.) de la conférence épiscopale française
(C.E.F.) dirige effectivement I'ensemble de I'appareil : il prépare et
dirige I'assemblée plénière (A.P.) des évêques de Lourdes (sorté dè parle-
ment de la C.E.F.),'donne les impulsions centrales aux évêques et aux
prêtres, contrôle tous les organes ecclésiaux, assure I'exécution des déci-
sions prises en A.P., traite les questions courantes, provoque la confron-
tation des commissions et assure la coordination de leur travail. Cepen-
dant, le C.P. ne tranche pas directement les problèmes importants
(pour la peine de mort, le C.P. a rédigé une première mouture à partir
des réflexions de l'évêque de Troyes, puis il a renvoyé le dossier devant
126 VARIATIONS AUTOUR DE L,IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRAL
la Commission intéressée). Le C.P. a enfin le pouvoir de nomination des
secrétaires nationaux et des aumôniers nationaux de mouvernents. Il
est composé de 12 membres élus directement par lA.P. (1 par région
apostolique (9) + président et vice-président * l'archevêque de Paris :
membre de droit). Ainsi, le C.P. émane de l'A.P. et peut agir en son
nom. Son pouvoir de régrlation et de contrôle s'exerce à l'encontre des
commissions ou comités épiscopaux, Quand ceux-ci prévoient de rendre
public un document ou une déclaration ayant une réelle importance au
plan doctrinal, pastoral vis-à-vis de I'opinion publique, ils doivent consul-
ter le président de la C.E.F. qui sera juge de l'opportunité d'en saisir le
C.P. ou toute autre instance compétente, En fait, le C.P. est le cornité
directeur de l'Eglise de France et définit, de plus en plus, la politique
ecclésiale générale.
- le C.P. est aidé par un bureau d'études doctrinales et pastorales
chargé d'informer et de documenter le clergé.
- le C.P. secrète un organe indispensable '. Ie secrétaiat général de
l'épiscopat qui est son principal organe d'exécution et qui harmonise le
travail des diverses commissions épiscopales et des secrétariats natio
naux (G. Defois).
- I'assemblée plënière de l'épiscopat regroupant les 130 évêques à
Lourdes en octobre, pendant une semaine, met en action le fameux
principe de collégialité épiscopale. Mais l'A.P. ne fonctionne pas comme
un pailement : une proposition n'est adoptée que si elle fait I'unanimité ;
ce n'est pas la majorité que l'on recherche mais le consensus. Les pre
positions sont négociées, amendées jusqu'à ce que tous les évêques soient
d'accord (on ne peut donner d'exemples de négociation car tous les votes
sont secrets).
Ce mécanisme permet l'échange, mais il n'arrive pas à être efficace car
la tendance à l'unanimisme dans les décisions occulte de nombreux
désaccords latents qui ne demanderaient qu'à être débattus et confrontés.
- Le secrétariat général coiffe une douzaine de secrétariats nationaux
placés sous la responsabilité de la Commission épiscopale correspondante
commissions épiscopales nationales ou régionales (au sein desquelles les
évêques sont élus) qui représentent les grands secteurs d'évangélisation,
de vie, d'action (Mouvements d'action catholique par milieux sociaux :
ouvrier, indépendant rural, scolaire, jeunes, migrations, clergé, Unité des
chrétiens...). Il existe aussi 6 comités épiscopaux chargés de secteurs
particuliers (Mission ouvrière, comité financier, comité de la mer, mis-
sion de France ...) : c'est au niveau de ces commissions et de ces
comités que la hiérarchie entre en relation avec les mouvements de laics,
les bonnes ceuvres... Cependant, les évêques, souvent élus dans les com-
missions épiscopales, n'ont pas le temps de préparer en professionnels
les questions traitées en commissions si bien qu'ils ont tendance à s'en
remettre à leurs secrétaires généraux - sorte de technocrates de l'église
au pouvoir occulte. Enfin, des instituts de recherche et de théologie servent
de laboratoires de réflexion sur les phénomènes religieux.
En conclusion, la communication et l'information constituent la prin-
cipale fonction de la C.E.F. ; mais le pouvoir réel est détenu en son sein
par le C.P., et surtout le secrétariat général, chargés de fonctions de
coordination, impulsion, régulation. Le centralisme des structures, l'una-
nimisme collégial des décisions et le cléricalisme des autorités dirigeantes
L'ÉGLISE DE FRANCE t27
dont la fonction dans l'église a été réévaluée lors du dernier concile.
ne permettent pas une redistribution du pouvoir ecclésial aux laics
Quant à la collégialité pratiquée par la C.E.F., elle sert essentiellement
a bloquer les initiatives des évêques qui auraient pu innover.
b) Les relais ecclésiaux.
Les relais périphériques sont indispensables au fonctionnement de
I'appareil centralisé. c'est à travers eux que I'Eglise peut exercer une
réelle emprise sur la société religieuse. L'appareil prend soin de ne pas
leur accorder une autonomie excessive en les contrôlant au niveau des
dogmes à respecter, et des décisions à prendre.
- Installés à la périphérie du système, le diocèse et la paroisse ser-
vent de points d'ancrage à I'Eglise en assurant son articulation sur le
milieu environnant pour diffuser son message aux hommes.
Le diocèse est la circonscription de l'évêque qui applique les direc-
tives de la c.E.F., selon sa personnalité, aux paroisses diocésaines. cepen-
dant, la taille des diocèses calquée sur les départements se révèle trop
grande pour une mission d'évangélisation. La tendance actuelle est à la
réduction (Paris et versailles ont été reconvertis en 6 diocèses: la seine-
Maritime a été divisée en deux diocèses : Rouen et le Havre).
Base territoriale, cléricale et traditionnelle par excellence, la paroisse
est le foyer dominical. Point de rencontre entre l'institution et la base,
elle dispense I'enseignement et les sacrements. Les centres paroissiaux
surtout en ville sont dirigés en collégialité avec les laïcs qui se sentent
davantage intégrés dans la vie ecclésiale. La paroisse classique a de plus
en plus, un rôle fédérateur et coordinateur des petites communautés de
base de quartier qui se retrouvent de temps en temps pour confronter
leurs expériences dans un cadre plus large. Autour d'elle se satellisent
des activités multiples : catéchèse, chorale, animation, mouvement de
jeunes, activités charitables, action catholique : autant d,activités et de
lieux qui engagent la responsabilité du croyant et l,enserrent dans un
3*1gl!"c9 *iq:Jil5lgll.! "d.ente.
_ _
- En second lieu, I'Eglise dispose d'une panoplie de relais instrum-en-
taux destinés à conduire lrmpulsion centrale au-delà du noyau paroissial,
jusque dans les lieux plus éloignés. C'est essentiellement grâce aux
mouvements d'action catholique que I'appareil ecclésial a pu aller à la
rencontre de divers groupes sociaux jusqu'alors intouchés, ce qui con-
court à assurer une meilleure maîtrise de l'environnement. Ces mouve-
ments constituent d'excellentes passerelles entre la hiérarchie et les
fidèles dont le degré d'appartenance, les engagements sont très variables
et contribuent ainsi à rendre I'Eglise présente au monde moderne. par
leur emprise sur les réalités collectives, les groupements a collent, à la
vie quotidienne jusqu'à épouser les causes politiques. Grâce à l'apostolat
des laics, l'action catholique s'est développée et a secrété de grands
militants politiques et syndicaux... et des évêques, anciens aumôniers.
Lâ.C. est une école de militants laïcs qui reçoivent un enseignement
solide des aumôniers, ce qui permet un ancrage efficace dans chaque
128 VARIATIONS AUTOUR DE L,IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRÀL
milieu. En dépit d'une certaine perte de vitesse, I'A.C. demeure avec ses
22 mouvements et ses 200000 membres, l'armature principale en prise di'
recte avec la base. Les mouvements les plus offensifs (A.C.O.,J.O'C., J.E.C',
A.C.G.F...) ont eu des problèmes avec une hiérarchie dont la stratégie
est volontiers manipulatrice et récupératrice. Ces formes d'apostolat
pénètrent tous les domaines de la vie et représentent une force de qua-
drillage très efficace. Néanmoins, malgré leur autonomie apparente, ces
relais périphériques sont étroitement contrôlés par la hiérarchie qui,
détentrice de I'autorité, s'inquiète de l'émancipation des clercs et des
laïcs et de leurs prises de position politiques parfois extrémistes.
- L'Eglise a su tirer profit des <media> qui exercent une influence
déterminante sur les chrétiens : la presse, la radio, l'édition, la télévision
sont des instruments de propagation et de transmission du message
évangélique ; 10 millions d'adultes chrétiens lisent régulièrement une
publication chrétienne (T.C. - sondage, mai 1978).
La presse chrétienne catholique, essentiellement d'initiative privée,
est une plate-forme par laquelle passent I'information descendante de
la hiérarchie et f information ascendante de la base. La vigueur des
polémiques internes témoigne de la diversité des courants de pensée.
Aucun aspect de la vie des hommes n'est étranger à la réflexion chré-
tienne. Le besoin pour les chrétiens de s'informer sur la vie des églises,
d'avoir un point de vue sur I'actualité et de trouver des éléments de
réflexion sur la foi, conduit ce 4'pouvoir à présenter une image aussi
vivante et éclectique que possible de la vie chrétienne. La presse confes-
sionnelle détient une puissance d'impact importante auprès de tous les
milieux et de toutes les sensibilités religieuses. De plus, les événements
religieux sont volontiers repris par la presse profane avide de conf,dences
sur une société religieuse, par certains côtés archaique et génératrice
d'une certaine nostalgie. Quant aux émissions de T.V. et radio, elles per-
mettent de tisser des liens avec des paroisses et de connaître la vitalité
des communautés. La télévision est un support, un relais entre les chré-
tiens et la globalité ecclésiale. Enfin, l'Eglise s'ouvre timidement aux
techniques de publicité (placards sur les murs, messages à la radio, dans
les journaux) bien que le Pape Paul VI ait encouragé I'utilisation des
moyens modernes de communication. " L'église doit sortir du mutisme "
affirme le Père Berthier (chargé de la communication) . sinon les sectes
satisferont aux besoins religieux des jeunes >. Des relais modernes
de la foi se créent : I'Evangile sur les plages fait partie d'une nouvelle
pastorale du tourisme, des haltes spirituelles s'ouvrent, le catéchisme
s'adapte, les sacrements (baptême, profession de foi, mariage surtout)
sont des signes publicitaires qui satisfont la demande populaire. Enfin, la
Iiturgie utilise l'audiovisuel. Autant de techniques publicitaires qui mani'
festent la présence du spirituel.
c) Les acteurs religieux.
L'institution ecclésiale, en plus de ses structures et de ses relais
périphériques, déploie et diffuse son message par des permanents, lés
clercs (150000), qui consacrent leur vie à répandre les valeurs évangé-
liques : dotés d'un grand esprit de corps et fortement intégrés à I'insti-
tution, ils æuvrent pour assurer sa reproduction.
L,ÉGLISE DE FRANCE r29
1" Tout d'abord, l'éuêque entouré de ses collaborateurs est seul maître
dans son diocèse. Nanti du triple pouvoir de légiférer, d'administrer et
de juger, sa tâche missionnaire est tempérée, d'une part par le principe
de la collégialité épiscopale qui le prive d'une entière liberté d'action et
d'autre part par la pesanteur des contingences locales; cet état de fait
conduit souvent l'évêque à tergiverser entre les principaux intérêts en
présence, au lieu de parler haut et clair.
2' En second lieu, le prêtre, agent par excellence de di.ffusion du
message auprès de la base, se révèle comme un persormage mandaté
par l'institution en même temps qu'un homme de terrain, proche des
réalités : auparavant, < valet de l'institution entièrement consacré à
"
des tâches de curé, de vicaire, d'aumônier, le prêtre investit désormais
peu à peu tous les secteurs de la vie sociale (ouvrier, loubard, assu-
reur, médecin, employé...) ; autant de signes qui révèlent un désir
d'appartenance, d'insertion dans la société. Ce phénomène d'éclatement
du rôle du prêtre contribue à libérer la parole du Christ de la forteresse
institutionnelle afin qu'elle pénètre tous les domaines de la vie sociétale.
Le clerc, professionnel de la foi, doté d'un pouvoir mystérieux, astreint
à une discipline sévère, se sent en porte à faux dans une société qui
ignore tout des valeurs auxquelles il a consacré sa vie. Certes, I'institution
( porte le clerc, le nourrit, le loge, le coopte; cependant, il ressent
"
une crise d'identité et ses tâches traditionnelles de distribution des
sacrements et d'enseignement ne lui suffisent plus. Il désire une plus
grande insertion dans le milieu social avec la possibilité d'un travail
salarié qui le sortirait du < ghetto clérical : homme de prière, anima-
"
teur de communautés, il se veut homme de dialogue plongé au cceur des
réalités collectives; il aspire à rendre l'église présente autour de lhi
et à élargir le champ d'action ecclésial. Le mêrne mouvement se dessine
dans les ordres religieux otr les actifs quittent la sphère traditionnelle
du couvent pour vivre en petites unités au cceur des luttes quotidiennes.
Il est intéressant, à ce niveau, de relever des similitudes avec le P.C.F.
En effet, tout comme I'Eglise, le P.C.F. est, malgré la présence de femmes
en son sein, une institution essentiellement dirigée par des hommes, plus
précisément par des permanents qui se consacrent à la cause commu-
niste : ce véritable sacerdoce implique souvent un abandon de la pro-
fession, une nouvelle vie toute entière au service du communisme. Ce
corps de permanents est une dimension fondamentale du phénomène
communiste : son existence assure la cohésion, I'homogénéité, la conti-
nuité, du parti, qui fonctionne par une sélection sévère des dirigeants et
par un contrôle systématique des instances supérieures sur les instances
inférieures. Dans Le Mal Français, A. Peyrefi.tte (p. 338), va jusqu'à ana-
lyser le P.C.F. comme . le nouveau parti romain > avec ses formes exté-
rieures ecclésiales, ses textes sacrés susceptibles d'une seule interpré-
tation, ses valeurs de discipline collective et de soumission : le P.C.F.
ofire à ses fidèles, rites extérieurs, dogme compact et sécurité intérieure ;
il sait réprimander, mais aussi u assister et entourer >.
Enfin, il faut noter I'existence dans I'Eglise comme dans les autres
institutions, de réseaux informels tissés entre différents acteurs qui
peuvent contribuer à l'établissement de centres de pouvoir parallèles. Sur
le plan religieux, les communautés charismatiques sont nées à la base
sur l'instigation des laics ; ce qui a entraîné une attitude de méfiance
de la part de la hiérarchie face à un phénomène qu'elle n'a pas inspiré
c.u.R.a.P.P. 10
130 \'ÀRIATIONS AUTOUR DE L'IDÉOLOGIE DE L,INTÉRÊT GÉNÉRAL
et qu'elle contrôle mal. De plus il ne faut pas négliger la dimension
charismatique de tel ou tel leader religieux (Mgr Riobé, Frère Roger de
Taizé, Mgr Lefebvre...) qui peut troubler l'ordonnancement du corps
ecclésial et perturber le fonctionnement normal des circuits institution-
nels. Toutefois, il ne faut pas conclure à une puissance décisive de ces
lieux de pouvoir concurrents qui demeurent eux-mêmes liés aux struc-
tures centrales de l'Eglise.
3" La Base. L'appareil ecclésial avec ses points d'ancrage périphériques
s'appuie sur une base laïque de baptisés, aux sensibilités différentes :
ces laïcs veulent retrouver un rôle actif et participer au travail d'évan-
gélisation. 85 o/ode français se déclarent catholiques mais à des niveaux
différents. D'abord, les < catholiques populaires > (frontaliers) (17 o/o),gat'
dent le sens du sacré et des valeurs chrétiennes et acceptent que les
grands moments de Ia vie soient sanctionnés par le passage à l'église
(SOFRES mars 1972); consommateurs occasionnels de la religion, ils sont
proches des < indifférents (21 otol et des u périphériques extérieurs o
"
(38 o/o)tandis que les < intégrés >, (240/0), croyants pratiquants participent
activement à la vie de l'Eglise à travers les structures paroissiales' Il
est aisé, une fois de plus, de retrouver à travers le P.C.F. les mêmes
degrés d'engagement. La grande masse des électeurs communistes cor-
respondrait arrx <(périphériques extérieurs ) ; les adhérents déjà moins
nombreux aux catholiques populaires * frontaliers > ; et les militants,
qui s'engagent fermement, aux croyants " intégrés ,' Enfin les permanents
du P.C.F. constitueraient les clercs de l'église, entièrement consacrés à
leur parti.
Dans cette communauté catholique, des tendances se dessinent. D'un
côté, les < intégristes > de Mgr Lefebvre, hostiles aux réformes conci-
liaires, estiment que le Concile est le signe d'une reddition inconditionnelle
de I'Eglise au monde moderne ; ils sont de ce fait proches des " tradi-
tionnalistes , (P. Debray) qui eux, acceptent le Concile, mais rejettent
ses excès et condamnent une < certaine démission de l'église abandonnée
aux curés rouges >. De I'autre côté, on trouve les " progressistes t et les
prophétiques r qui souhaitent une évolution décisive de l'église et qui
"
à l'aide de nombreux organes (C.P.S.,T.C., Vie nouvelle, Chrétiens dans les
organisations syndicales : C.F.D.T., politiques : P.S.U., P.S., P'C., reli-
gieuses : J.O.C.,J.E.C., A.C.O., M.R.J.C.) impriment une orientation plus
radicale. Restent ceux qui militent en dehors de I'appareil : tels les
marxistes ) et les " chrétiens critiques o qui envisagent une
" chrétiens
révolution charismatique, hors normes et hors de toute institution. Par
ailleurs, les < mouvements charismatiques >, venus des laTcs, essentielle-
ment tournés vers la prière, représentent une force nouvelle, tandis
que beaucoup de u jeunes > ressentent une attirance particulière pour une
foi plus dépouillée et tournée vers de nouvelles valeurs.
Au terme de cette étude sur le modèle d'organisation ecclésiale où les
relais s'articulent les uns aux autres dans une interdépendance réciproque,
on constate de nombreuses similitudes structurales entre l'Eglise et
les autres institutions, et notamment les partis, tant au niveau des fonc-
tions gue des mécanismes d'emprise.
Au-delà des formes visibles du fonctionnement de I'appareil, il con-
vient maintenant de vérifi.er si dans la substance et dans les thèmes, I'Eglise
oftre des analogies vis-à-vis des autres foyers institutionnels. En effet,
l'église parle un certain langage et secrète des formes de pouvoir dont
le rapport < clerc/laTc > fournit I'exemple-type.
L,ÉGLISE DE FRANCE 131
3) Lr nrscouns.
a) Le pouvoir ecclésial :
En premier lieu, ce pouvoir s'incarne dans le savoir légitimé et doublé
par le caractère sacré tant du savoir lui-même que du personnage qui
l'incarne; ce qui explique le sentiment de crainte et de soumission sym-
bolique du laïc à l'égard d'un discours clérical inspiré par Dieu et de
ce fait indiscutable. Malgré la réforme conciliaire, le laic demeure tou-
jours dépourvu des moyens de retrouver une véritable identité dans la
communauté : il continue à se percevoir comme non-clerc et le clerc
persiste à juger de toute réalité à travers le prisme déformant de ses
habitudes mentales. En fait, le pouvoir ecclésial se manifeste surtout
comme un pouvoir sur le Message légitimé par Dieu, dont la diffusion
et les modes d'appropriation par les croyants engendrent une hiérarchie
de participations plus ou moins autorisées et actives. Le P.C.F. procède
de la même analyse : la doctrine marxiste léniniste étant la parole sacrée,
il appartient aux seuls dirigeants du P.C.F. de donner à la base la véri-
table interprétation des < dogmes marxistes. La notion de < centralisme
"
démocratique > présente une analogie évidente avec celle de " collégia-
lité épiscopale > ; toutes deux, elles enserrent leurs membres respectifs
dans une ligne de conduite restrictive : il est bon d'exprimer ses vues,
mais dans une perspective dtnanimité - ce qui a pour effet de couper
court à tout désaccord, les contestataires devant se ranger aux conclusions
de la majorité. Il n'en va pas autrement dans une société religiettse c;'.'i
concentre son pouvoir entre les mains de clercs, fins stratèges et bons
administrateurs, qui font volontiers appel aux thèmes communautaires,
à I'unité du corps ecclésial pour mieux confiner les laics dans une attitude
de soumission et d'exécution.
Ce monopole clérical sur les lieux ecclésiaux persiste d'autant mieux
que les laïcs restent cloisonnés par milieu, par âge, et sont dépourvus de
moyens d'action. En dépit des tentatives d'autogestion dans les petites
communautés, il subsiste une symbolique de I'autorité fondée sur l'unité
communautaire qui gomme les conflits, les rapports de force, afin de
préserver les principes essentiels. Cette politique rappelle celle du P.C.F.
qui sollicite I'unité de ses membres autour de la dialectique manriste,
au-delà des désaccords et des controverses : tous les organes du P.C.F.
s'emboîtent et s'agencent de façon si rigoureuse que la cohérence de
I'ensemble ne peut être que très supérieure aux forces centrifuges qui
s'exercent immanquablement sur toute micro-société ; cette homogénéité
est renforcée par I'utilisation fréquente du secret dans les instances -
mécanisme qui est également appliqué dans l'église oir lors de I'4.P. de
Lourdes, le vote est secret et les débats ont lieu à huis clos.
En outre, à l'église qui encourage I'engagement politique et social,
correspond pour le communiste, le devoir de s'insérer et de prendre des
responsabilités dans un milieu non-communiste : le catholique doit évan-
géliser, le communiste doit parler de ses convictions. Finalement, le
P.C.F.se pose souvent comme un <erzatz" de l'église; il peut être l'église
de ceux qui n'en ont pas avec ses grands ancêtres (Saints) ses héros
(Martyrs) ses assemblées (cérémonies cultuelles) ses défiIés (processions)
ses permanents (prêtres) ses militants (fidèles).
132 VARIATIONS AUTOUR DE L,IDÉOLOGIE DE L,INTÉRÊT GÉNÉRAL
Ainsi apparaît un pouvoir ecclésial très traditionnel, malgré quelques
tentatives réformistes. Une autorité absolue de plus en plus abstraite
et contestée s'ingénie à maintenir I'unité en admonestant les extrémistes
et en arbitrant les conflits les plus graves. L'Eglise se crispe sur les dogmes
traditionnels et méconnaît I'initiative et la créativité des laics, conditions
essentielles de son renouvellement. Ce mode d'exercice du pouvoir ecclé-
siastique n'est que l'application d'une prétention totalisante et englobante
à l'égard de l'Homme; après avoir organisé la société au moment oir
I'Etat était défaillant, la logique ecclésiale consistait à édifier la cité
de Dieu, en couvrant les hommes dans toutes leurs dimensions par une
attitude paternaliste et dirigiste. La culture chrétienne recouvre I'individu
dans tous les aspects de son existence : éducation, famille, loisirs,
politique, travail... Toutes ces activités doivent être accomplies selon
l'esprit évangélique, ce qui a pour effet d'imprégner peu à peu les
comportements et les modes de pensée de I'homme. Les déclarations
régulières de l'épiscopat sur tous les problèmes de la vie sociale confor-
tent cette transversalité du Message divin. Autrefois, imposée par des
moyens, moraux coercitifs, cette emprise de l'Eglise passe aujourd'hui
plutôt par des mécanismes plus raffinés et plus diffus, par une infiltra-
tion à travers des structures nouvelles : les communautés de base, les
sciences humaines... et sur des terrains jusqu'alors interdits aux clercs
(milieux professionnels, sphères marginales). La pénétration spirituelle
s'exerce de façon moins visible, mais plus insidieuse. Jadis, l'Eglise
atteignait l'homme par le relais de ses offices de ses cérémonies et
par tout un éventail de symboles, de rites au sein d'une société très
cléricalisée. A notre époque, elle est plus fortement intégrée à la société
grâce à une diffusion irradiante de sa doctrine sur tout le champ social,
par des prises de positions de pasteurs à la faveur d'événements sociaux,
et plus généralemenl, par un discours qui n'est pas sans rappeler cer-
tains principes discursifs utilisés par les autres institutions.
b) Le contenu du discours.
Traditionnellement accaparé par les clercs, le discours religieux ren-
ferme un fort relent moral et conservateur, sous-tendu par une attitude
multiséculaire de complicité à l'égard du pouvoir établi. Toujours dis-
posé à ne retenir du cadre culturel de la société que ce qui renforce
sa portée, ce discours contribue ainsi à maintenir les rapports sociaux
de domination. Son champ s'étend à la totalité de I'espace social. u La
légitimité linguistique traduit un certain ordre social qu'elle contribue à
maintenir et à reproduire, en refoulant les discours hétérodoxes et en
imposant certains types de significations > (3). La parole est à I'ceuvre
dans chaque relation sociale et investit donc tous les champs d'action.
Ce discours dogmatique, englobant, qui tire sa légitimité de la transcen-
dance divine, ne peut donc être discuté, mais doit être enseigné et
appliqué de manière catégorique, ce qui coupe par là même la commu-
nication avec les fidèles. Gommant les aspérités des conflits à I'aide de
valeurs sécurisantes d'amour, de paix, de charité, il tend à faire admettre
_ (3) J. Cnwrnren, o Le modèle centre/périphérie dans l'analyse politique o,
Centre, périphérie, territoire, P.U.F., 1978, p.-20.
L'EGLISE DE FRANCE 133
la légitimité de I'ordre social existant. Toutefois, à la faveur de l'évo-
lution contemporaine, les laïcs cherchent à libérer la parole du carcan
clérical pour se I'approprier, suivant ainsi une même tendance au désen-
clavement de la parole, rencontrée dans les autres institutions, Les clercs
se voient dépossédéspeu à peu de leur privilège discursif : les lectures
liturgiques sont présentées en français par des laics; les militants,
les communautés de base, les groupes charismatiques s'emparent de la
parole, les médias manipulent la linguistique religieuse, le langage chré-
tien se sécularise, se profanise pour adhérer davantage aux réalités.
L'exemple de l'évolution du discours dans l'action catholique est, à cet
égard, révélateur de ce cheminement verbal. Aux termes combatifs comme
u conquête >, < apostolat > employés fréquemment autrefois, se substituent
aujourd hui, les expressions plus modérées d' u écoute > et de réflexion > ;
il s'agit d'un ton moins conquérant, plus humble. Par ailleurs, "
la subs-
tance du discours évolue également : tout en conservant la trame des
valeurs évangéliques,l'Eglise, sous la pression de la base, tend à rejoindre
davantage les préoccupations de l'homme. Néanmoins, malgré ces diver-
ses tentatives de redistribution du ( pouvoir-message) longtemps confis-
qué par les clercs, l'institution préserve jalousement les pièces-rnaî-
tresses de la dialectique religieuse, tout en feignant de redistribuer Ie
n pouvoir-dire > par I'octroi de quelques parcelles discursives résiduelles.
Dans ce domaine, il est intéressant de rapprocher le discours religieux
du discours politique. On peut constater que la pratique discursive
communiste est de même nature ; les textes de référence (Man<, Engels,
Lénine) repris par les dirigeants, répercutés largement par les médias,
et commentés par les intellectuels contribuent à façonner un mode de
pensée et d'action uniforme.
Cependant, on ne peut occulter la crise que traversent I'ensemble des
discours institutionnels. Dans I'Eglise, elle s'explique par le fait que le
discours religieux s'anesthésie et s'incarne mal dans la réalité. La parole
fonctionne à sens unique : il manque une remontée de I'information de
la base vers le sommet ; seuls, les prêtres, en contact permanent avec
le milieu laic, possèdent I'information indispensable sur le milieu so-
cial. Il en résulte deux discours parallèles coexistants qui ne parvien-
nent jamais à correspondre de sorte que le discours officiel diffuse
un message qui tourne sur lui-même. Il s'ensuit que tous les cadres
intermédiaires subissent ce divorce entre la rhétorique traditionnelle
venant du sommet et les tentatives actuelles d'un nouveau tissu discur-
sif plus proche des réalités humaines. La communauté catholique souffre
d'un déphasageentre des dogmes inflexibles paralysants et la réalité vécue
faite d'engagements et de luttes. Le langage de I'Eglise n'atteint pas les
individus dans leur situation réelle ; et les allocutions du pape tombent
comme des sentences castratrices et non libératrices. Les expressions
religieuses traditionnelles, liées à la culture grécolatine, sont difficile-
ment réutilisables dans le monde moderne. Cette constatation est égale-
ment valable pour les évêques qui usent d'un double langage : l'un,
destiné à rassurer les progressistes, qui insiste sur la valeur de l'en-
gagement ; l'autre, visant à calmer les traditionnalistes, qui met l'accent
sur I'importance de la mission spirituelle d'évangélisation dans un con-
texte de non-interventionisme politique. Ce " Ninisme o ecclésial aboutit
à ce que l'expression religieuse ambiguë et coupée du réel, perd de sa
substance et s'altère.
134 VARIATIONS AUTOUR DE L'IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT CÉUÉNII
La même logique se rencontre dans les pratiques discursives étatiques.
L'Eglise et I'Eial procèdent de la même grammaire théocratique d'oir
soni irsus deux langages juridiques parallèles, fixés I'un et I'autre à des
formes stylisées, différemment modernisées, mais qui, malgré leurs va-
riantes, sônt restés symétriques, sensibles aux mêmes référents symbo
liques. Il en est de même dans les autres composantes institutionnelles :
l'école, l'hôpital, I'armée, la prison... qui détiennent le monopole de l'ac-
tion légitimè sur leur terrain réservé. u Chaque composante s'appuie pour
justifiei sr mission sur un corps de préceptes consignés en des textes
ôonstamment sollicités, toujourJ réinterprétés, souvent réactualisés > (4).
En outre, chaque institution fait appel à un corps hiérarchisé de profession-
nels, qui, pai leur manière d'accomplir leur tâche, répètent, complètent
le disc-ouri ofiiciel, et suscitent, ce faisant, des " habitus ' conformes, ce
qui assure au moindre coût la reproduction de I'institution. Ainsi, le
dircours diffusé par l'Eglise comme par les autres institutions concourt
à légitimer le système de domination sociale et à garantir sa reproduc-
tionJ il provient d'un même modèle culturel, dont la crise tend à se réper-
cuter dùs I'ensemble du tissu institutionnel. Il est intéressant d'examiner
les réactions adoptées par I'institution ecclésiale pour faire face à cette
crise et répondre à la contestation de la base. Ainsi, pourra-t-on mesurer
-d'adaptation
sa faculté et apprécier ses capacités de récupération'
B. - LA CRISE DU MODELE CLASSIQUE.
Mai 68 a révélé I'existence d'une profonde crise institutionnelle : les
institutions solides et hiérarchisées, qui enserraient le corps social
comme autant de u cléricatures > ont été agitées de violents soubre-
sau1,s,de mouvements spasmodiques. Une véritable lame de fond a
déferlé et submergé I'ensemble des cornposantes de la société, parvenant
à déboulonner de leur piédestal les corps organisés; on assiste alors à
une remise en cause généralisée des structures institutionnalisées et
corrélativement à un èffondrement des valeurs traditionnelles. Cette
crise clémontre la faillite des systèmes d'autorité issus d'un modèle césa-
rien et dogmatique fortement ancré dans les différentes institutions :
ces systèmès semblent se vider de leur substance, victimes d'une contes'
globale et d'une lutte contre des pouvoirs théocratiques. Des exi-
tation -nouvelles
gences apparaissent : redistribution des pouvoirs, décentrali-
Iation, participation par des mécanismes démocratiques, autogestion.'.
En septêmbre-1978,1econstat est dressé par la presse : <hécatombe des
maîtrès-penseurs, idéologies déboulonnées, avenir vide de promesses, crise
du modêle culturel u... L;Eglise ne reste pas à l'écart de ce mouvement de
contestation ; et son équilibre ancien est compromis par I'action de groupes
de laics et de prêtres.
l) Ll coNresrATroNDANsr,'Éct.rss.
La crise de l'Eglise de France ne date pas à propremelt p-arler de
1968, mais plutôt du concile vatican II qui, tout en réévaluant le
(4) B. Llcnorx, n Le discours communautaire,, R.F.S.P., 1974, p' 526'
L,ÉGLISE DE FRANCE 135
rôle des laics dans la communauté chrétienne, a été le détonateur d'une
série de contestations nouvelles et le ferment de forces innovatrices
visant à ouvrir davantage l'Eglise au monde extérieur. L'Eglise n'en
était pas, il est vrai, à sa première secousse : montrant de réelles
facultés d'adaptation, elle a, de tout temps, été contrainte de procéder,
en fonction de l'évolution du contexte ambiant, à des révisions parfois
déchirantes. L'Eglise est en fait aux prises avec une double tendance
contradictoire : I'une met l'accent sur la continuité de l'institution et le
maintien de ses principes fondamentaux d'organisation; l'autre tient
compte des pressions de I'environnement. Selon la conjoncture. l'église
privilégie I'une ou I'autre de ces tendances.
Le mouvement de contestation actuel s'ordonne selon troix axes dif-
férents :
a) Les progressistes.
_ Les progressistes dénoncent à la fois la complicité de I'Eglise avec
les classes dirigeantes, l'inadaptation des instruments religieux - le
langage de la foi ne répondent plus aux interrogations d'aujourd'hui - et
la confiscation du pouvoir ecclésial par les clercs : ils réclament une
" déclergification > par la redistribution du pouvoir ecclésial entre clercs
et laïcs; I'actuel type de gouvernement autoritaire et pyramidal ne cor-
respondrait plus à la situation présente d'une Eglise devenue minoritaire
au sein de la société et au mouvement de sécularisation qui entraîne
une inadéquation croissante entre le Croyant-Sujet > et
Citoyen >. Cette inadéquation explique le" blocage de l'institution " l'Homme-
: l,au-
torité du pape et des évêques est remise en cause, les méthodes tradi-
tionnelles de commandement sont décriées, les décisions de l'épiscopat
n'embrayent plus sur les situations réelles. De plus, les laïcs obéissènt
mal aux prêtres, les prêtres obéissent mal aux évêques. Bref, de nou-
veaux rapports : < évêques/prêtres/laics > sont à réinventer. Les pro-
gressistes revendiquent une participation effective aux nominations des
responsables religieux (prêtres, évêques) qui étaient élus, au temps des
premiers chrétiens; en fait, ils veulent reprendre à l,Eglise une partie
du pouvoir qui leur revient de droit, (le concile I'a proclamé) et inventer
unc Eglise qui soit une par convergence et non plus par encadrement,
et admettre différentes formes d'expression de la foi. Tel est le . panel ,
revendicatif des milieux progressistes qui insistent sur I'insuffisant désen-
gagement de l'église face au pouvoir établi. par ailleurs, ils réclament
da'entage de pauvreté, d'authenticité, de convivialité d'une Eglise forte-
ment cléricalisée où la communication passe difficilement. Il faut que
I'Eglise, tout en conservant la substance du Message, prenne d.esrisques
avec et dans le monde afin que sa mission d'évangélisation reprenne
tout son sens. cet objectif implique l'octroi de pouvoirs propres aux com-
munautés de base, un engagement plus net dans les luttes quotidiennes,
et aux côtés des opprimés : cet engagement est, pour etu(, conforme aux
exigencesévangéliques, et ils ne comprennent pas toujours le rejet d'une
incompati'rilité u chrétien-communiste, alors que les uns et les autres
ont en corrrmun un idéal de justice et une foi en I'homme. combattre
la lutte des classes par la libération christique, c'est être sur le chemin de
Dicu, et l'Eglise doit aller jusqu'au bout des conséquences de l'Evangile.
136 VARIÀTIONS AUTOUR DE L,IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRAL
b) Les conservateurs.
A l'opposé, les intégristes et les traditionalistes constatent que l'église
est menacée par la sécularisation et la politisation, phénomènes qui ris-
quent de remplacer les valeurs de I'Evangile. Pour endiguer ce courant
de < subversion manipulé et inspiré par les forces démoniaques >, ils
entament des croisades contre les déviations doctrinales, liturgiques, pas-
torales qui vident la religion de sa substance. Ils dénoncent les pratiques
subversives des progressistes qui parviennent à noyauter I'appareil ecclé-
sial dans ses instances les plus élevées. Ils s'érigent en ardents défen-
seurs d'un retour aux traditions, d'une redécouverte des sacrements,
d'une réhabilitation de I'autorité dans l'Eglise. Dans cette perspective,
les traditionalistes s'attachent à faire de l' < entrisme ,, à s'infiltrer
dans les milieux conciliaires afin d'infléchir la réflexion dans leur sens.
Nantis de moyens substantiels de propagande, leur influence peut devenir
déterminante dans certains milieux d'autant qu'ils disposent d'une < ar-
mée " de militants passionnés et convaincus.
On constate donc, à travers ces revendications contradictoires, qu'à
une communauté chrétienne traditionnellement monolithique et homogène
a succédédepuis le Concile, un ensemble de tendances religieuses éclatées :
les uns redoutent qu'en s'écartant de la théologie et de la pastorale tra-
ditionnelles, I'Eglise ne trahisse sa mission et ne dise plus rien au
monde; les autres redoutent qu'en ne renouvelant pas fondamentalement
son langage et ses mæurs, I'Eglise après avoir perdu la bourgeoisie au
xvrrr' siècle, le monde ouvrier au xrx. siècle, ne perde tout simplement
le monde moderne au xx' siècle en lui proposant un message qui ne
lui dise plus rien. Ainsi, le peuple des laics ne semble pas prêt à une
mobilisation générale allant dans le même sens, pour lutter contre
I'inertie des pesanteurs organisationnelles.
c) Les clercs.
1' Ce dont souffrent actuellement les prêtres, c'est d'une crise d'iden-
tité consécutive au fait que leur mission et leur rôle ne sont plus définis
clairement, et adaptés au monde. Cette crise d'identité, répercutée par
le mouvement contestataire et dialogues> (1972), tient au
"échanges
fait que, dans un monde éclaté et divisé, le prêtre est désorienté, déra-
ciné; il n'arrive plus à se situer. D'une part, il réclame une redéfinition
de son statut et de ses tâches en accord direct avec les besoins des
hommes à évangéliser, une politique pastorale à long terme adaptée
aux réalités collectives. D'autre part, il exige une redistribution du pou-
voir ecclésial qui I'associe aux décisions le concernant directement, rende
une fluidité véritable aux structures ecclésiales. lui accorde une cer-
taine liberté face à une institution trop possessive qui a endogmé, encarté
Dieu, codifié et réglementé I'Evangile. Enfin, son statut de célibataire,
de pauvre et d'homme soumis, contribue à I'empêtrer dans un pouvoir
sacerdotal et dans un esprit de corps étouffant qui ne facilitent pas la
communication, Toutefois, cette contestation s'exerce au sein de llnsti-
tution et ne remet pas réellement en cause son bien-fondé.
2' A l'échelon supérieur, Ies évêques ressentent le même malaise. Le
principe de la collégialité épiscopale est battu en brèche mais l'évêque
en demeure prisonnier : il ne peut rien décider d'important, sans prendre
L'ÉGLISE DE FRANCE r37
I'avis de I'ensemble de l'épiscopat. Cette situation aboutit à la paralysie
de l'imagination et à la stérilisation des personnalités les mieux trempées.
Le climat unanimiste de I'A.P. de Lourdes conduit l'évêque à tenir un
double langage. Seul, il se plaint du manque d'expression; en collégialité'
il tait son désaccord. En outre, le principe collégial encourage l'hyper-
trophie des bureaux, des commissions " hors-terrain " qui développent
une autorité accrue et prennent des décisions que l'évêque n'ose pas
contester. Ce ( caporalisme " des secrétariats nationaux contribue à un
enfermement des chefs de l'église dans leur ghetto. Ce phénomène est
renforcé par le mode actuel de nomination épiscopale difficilement admis-
sible, depuis la loi de séparation, et qui exclut les prélats à forte per-
sonnalité. A l'heure otr la créativité de l'évêque est indispensable, au
moment oùr son discours doit gagner en clarté et en vigueur, il demeure
contraint de maîtriser sa liberté d'expression et d'initiative. Vis-à-vis d'un
épiscopat'régnant anonymement, l'évêque doit s'affirmer comme un chef,
un guide, un pasteur, q'ui se compromet dans les situations conflictuelles,
et qui acceptJde perdré ses moyens de pouvoir pour vivre davantage dans
les communautés. Mais tant qu'il demeurera n fondé de pouvoir o de I'ins-
titution ecclésiale, et qu'à ce titre, il engagera par ses initiatives I'Eglise
institutionnetle, il ne pourra pas gérer I'innovation en posant les ques-
tions essentielles. Le tissu institutionnel présente une texture si dense
que les permanents de l'appareil restent prisonniers,.. de leurs pouvoirs.
Àutant à,exigences cruciales et de redéfinitions du " Leadership " clui
doivent être èxaminées sans masque par l'Eglise, faute de quoi le taris-
sement des vocations et le blocage de I'appareil risqueront de s'accélérer.
- Tout comme I'Eglise affirme qu'il ne peut y avoir désaccord
interne en raison du piincipe de la collégiaÏté, le P.C.F. procède de la
même démarche. G. Marchais affirme que dans le parti, u il n'y a pas
de contestataires, mais des camarades qui discutent : c'est le jeu de
la démocratie > (9 sept. 78) ; Les intellectuels échangent proposent, s'orga-
nisent, mais le parti fonctionne toujours selon un schéma unitaire. On
observe le mêmè mécanisme de récupération de la contestation par Ie
parti : la direction contrôle suffisamment le débat pour le laisser se
développer dans des limites acceptables.
- Au terme de I'analyse des aspirations de la communauté catholique,
et après avoir relevé le climat de malaise qui règne chez les acteurs
religieux, il convient, maintenant, d'examiner les répercussions de ces
nouvelles exigences sur l'appareil ecclésial, et corrolairement d'observer la
façon dont par homéostasie et par phagocytose, I'Eglise régule ses conflits.
A cet efiet, elle utilise différents procédés suivant les circonstances : la
réforme, la négociation, l'arbitrage. Toutefois, c'est la même logique inté-
grative qui domine dans tous les cas.
2) RÉÉvar.uerroNs.
Pour faire face aux contestations, I'Eglise tend à renoncer aux an-
ciennes méthodes de type répressif
-* et préfère jouer le jeu de la sou-
plesse et de l'ouverture.-eile cherche à capter le dynamisme périphé-
iique afin de réduire I'intensité de la pression extérieure et d'améliorer
soi organisation interne. En se montrant réceptive aux sollicitations
138 VARIATIONS AUTOUR DE L'IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRAL
périphériques, elle développe du même coup son efficacité et ses facultés
d'adaptation > (5).
a) Les tendances réformatrices.
Tout d'abord, devant le centralisme excessif de son appareil, I'Eglise,
sous la poussée des exigences démocratiques, a consenti à certaines
réformes de type participatif, en associant davantage les relais et la
base à l'élaboration des décisions; elle répond ainsi au désir des inté-
ressés. Des relations étroites et réversibles d'échanges s'instaurent entre
le centre et la périphérie; et ces relations permettent à la hiérarchie
d'être mieux renseignée sur les aspirations de la base. Cependant, la par-
"
ticipation > n'entraîne pas une transformation radicale du pouvoir ecclé-
sial, car elle ne touche qu'aux manifestations externes de la centrali-
sation hiérarchique ; elle renforce plutôt I'efficacité de l'appareil et l'unité
de l'institution.
Ces orientations réformatrices se manifestent par :
- un certain desserrement du carcan hiérarchique dans la mesure
où le diocèse est reconnu comme une église locale autonome,
nantie d'instances de consultation ;
- une volonté de concilier au niveau diocésain et paroissial I'auto
rité traditionnelle avec de nouvelles relations horizontales de type
collégial (conseil pastoral, conseil presbytéral) et le transfert des
tâches matérielles et financières aux laïcs ;
- un appel à des techniciens pour rationaliser et planifier la ges-
tion financière;
- un phénomène d'éclatement des structures : la paroisse classique
s'atomise en communautés de base, en groupes de quartier par
rapport auxquels la paroisse conserve un rôle fédérateur et inci-
tateur ;
- une réforrne de la formation des prêtres, qui, autrefois dispensée
en vase clos, tend à prendre en compte les sciences humaines et
sociales, pour mieux préparer le clerc à s'intégrer au monde mo-
derne.
Toutes ces réformes doivent être considérées comme de simples ten-
tatives de modernisation dictées par les nécessités de I'adaptâtion au
monde moderne. Il s'agit seulement d'une amorce de déconcenlration du
pouvoir de décision : les nouvelles structures ne sont que consultatives
et il n'y a pas de véritable représentativité clu fait de l'absence d'élection.
Le principe hiérarchique et la constante centralisatrice persistent.
b) La stratégie défensive.
Vis-à-vis de problèmes plus précis, l'Eglise répond avec prudence et
circonspection, tout en tolérant timidement ceràines évolutions.
l" A l'égard des problèmes de société.
Soucieuse d'un lent mais progressif déphasage entre sa propre doc-
trine et l'évolution du monde, l'Eglise s'efforce de ne pas perdre sa base
(5) J. C*rrvarlrBR, op. cit., p. 46.
L'ÉcLrsEDEFRANcE 139
populaire. En ce sens, elle a adopté en 1972,le principe d'un pluralisme
poiitique commode, excluant toutèfois les extrêmes, ce qui lui a permis
à'accrôîtrc ses soutiens et d'élargir sa base. Cependant, plus générale'
ment, I'Eglise se complaît dans une attitude neutre et défensive : elle
gouverne au <(centre conciliaire >, et timidement au < centre-gauche>,
iôrsque les difficultés économiques actuelles la contraignent à prendre
position et à dénoncer les excès du capitalisme. Cette position ecclésiale
s'identif,e remarquablement à celle du milieu politique dominant qui
Iui-même, joue à fond la carte ( centre-gauche>.
L'église cherche au centre une * 3' voie " entre le capitalisme sauvage
et le communisme o intrinsèquement pervers >, qui réponde au dévelop-
pement intégral des personnes et des peuples. Cette ligne politique défen-
due par.Paul VI a été reprise et ampliflée par Jean-Paul II, lors de son
récent voyage au Mexique. En France, cet axe centriste et réformiste est
illustré par diverses prises de positions allant dans le sens d'un plura-
lisme politique confortable et d'une attitude de tolérance conditionnelle
vis-à-vis de certaines évolutions sociales et morales (attitude de réserve,
d'expectative à t'égard des mæurs)... Par ailleurs, la stratégie ecclésiale
consiste souvent à ne déplaire à personne, ce qui conduit I'appareil, de
temps à autre, à réprimer soit à droite (suspension de Mgr Lefebvre) ;
soit à gauche (réduction à l'état laic ou mutation de clercs contesta-
taires). Dans le même esprit, I'appareil adopte, tantôt une politique de
o droite > (en refusant le commrinisme athée, en assurant la protection de
l'enseignement " libre ,, en combattant I'avortement) et tantôt une poli-
tique de " gauche (en dénonçant les atteintes aux libertés fondamentales
"
de lhomme dont le droit au travail fait partie intégrante). Certes, le
royaume du Christ n'est pas de ce monde, mais I'Eglise n'a pas à se
désintéresser de l'ceuvre de Dieu continuée par les hommes. Ce centrisme
de l'Eglise est traduit par le n Ninisme " du discours : " rappel des exi-
gences évangéliclues face aux réalités humaines, mais refils de dicter
une ligne politique " ; " Pluralisme politique tout en sachant que cet
engagement doit être en cohérence avec la parole du Christ " (Etchegaray);
o l'Evangile n'est pas neutre, il n'est pas un projet politique, mais iI
n'est pas sarzs incidence sur la vie , (Marty) " l'épiscopat reste neutre
quand il a pour tâche de rendre une conscience évangélique aux hom-
mes )) ; " le chrétien ne doit pas faire de ses choix politiques un absolu '
(Marty)... Enfin, l'Eglise gouverne au centre en rappelant aux chrétiens les
liens d'unité, d'amour et de charité qui doivent servir de fondement à
touies les conduites - (Etchegaray,La croix, fév.78). " L'Eglise doit être
un lieu de solidarité efiective, les prêtres et les évêques doivent être des
artisans de communion, les chrétiens doivent renoncer à leurs querelles
de chapelles >, et devenir fraternels. La dénonciation des oppressions et
des injustices ne doit pas encourager une violence aveugle' C'est une
ceuvre de longue haleine qui requiert le dialogue.
En partant de ces observations, I'Eglise accotde des réponses variées,
savamment balancées et floues :
1" A propos du refus du marxisme, tout en rappelant un nécessaire
pluralisme, l'épiscopat proclame l'incompatibilité marxisme/foi, en raison
de la conception athée et matérialiste de la doctrine marxiste qui réduit
l'homme à n'être le reflet des rapports de production, et le soumet à un
nouveau groupe social dominant. Réduisant l?romme à un instrument de
production, le marxisme nie radicalement et l'ordre surnaturel et les
I4O vARIATIoNS AUToUR DE L'IDÉoLoGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRAL
droits de la personne. < Le croyant qui cautionne le marxisme, travaille
à sa propre disparition (Déclaration de Mgr Derouet, évêque de sens
- La vie - déc. 1977. "
Ce qui amène l'Eglise à refuser la main tendue de G. Marchais à
Lyon (1976). L'Eglise, certes, reconnaît le conflit entre classes, mais
refuse d'en faire le rêssort unique ou I'explication dernière de l'histoire
humaine. La foi implique le respect des hommes. De plus, I'Eglise pri-
vilégie I'unité positive constituée par la collectivité des croyants, qui
prime la lutte singulière des classes entre elles, bien que le discours
moralisateur et porteur d'idéal du P.C. recèle les mêmes valeurs de jus-
tice, de solidarité présentes dans le christianisme.
Pour la même raison l'Eglise éprouve quelques difficultés avec la J.O.C.
qui rassemble des ouvriers chrétiens désireux de propager l'Evangile dans
le monde ouvrier. Pour celle-ci, la lutte politique en solidarité avec tous
les ouvriers, est un moyen de libération des hommes par Jésus-Christ.
La foi en Jésus-Christ est indissociable d'avec les luttes quotidiennes.
L'option de la J.O.C. pour le programme commun pour sortir de I'alie-
nation et de I'oppression a irrité l'épiscopat qui n'aime pas les positions
extrémistes. Le 50' anniversaire de la J.O.C. en juin 78 a permis à
Mgr Etchegaray de rappeler la spécificité chrétienne de la J.O.C. d'apos,
tolat auprès des jeunes ouvriers, et de lancer cet avertissement < J.O.C.,
prends garde de perdre ton âme ; Eglise prends garde de perdre la J.O.C. !
marque d'un ninisme évident. Et Mgr Marty d'ajouter : L'Evangile ne "
"
se taille pas à la mesure des idées et des analyses d'un groupe spécifique u.
2" Dans le domaine familial, moral, culturel, après avoir violemment
combattu la contraception (Encyclique Humanae Vitae 1968) qui a été
un échec, et l'avortement, I'Eglise semble réviser discrètement sa position
en adoptant une attitude compréhensive vis-à-vis de l'éthique sexuelle,
en acceptent d'ouvrir, par exemple, le dossier de I'homosexualité (Le
Monde - La Croix, 15 juin 78). Aux menaces, aux interdits, aux condarnna-
tions, semble succéder une attitude stricte mais compréhensive des exi-
gences morales. De même en ce qui concerne la peine de mort (Le
Monde, 22 janvier 78). Déclaration de C.E.F.) I'Eglise a fait preuve
de courage politique en se prononçant contre alors que l'opinion publique
et le gouvernement y étaient favorables. Et à diverses reprises, l'église
s'est prononcée contre I'armement nucléaire, le chômage, l'euthanasie,
la spéculation foncière...
A partir de ces exemples, on voit que le discours religieux se régénère
par la récupération de thèmes hétérodoxes, polis et affinés pour être
rendus compatibles avec les valeurs ecclésiales essentielles : le discours,
à la faveur des événements, s'adapte, s'ajuste, se réactualise sans cesse,
L'appareil ecclésial fait la part des exigences, nuance, filtre ce qui est
négociable, et arbitre ou rejette ce qui lui paraît inacceptable ou incom-
patible. L'Eglise s'emploie à domestiquer les rapports de force afin de
nouer des alliances tactiques et de jouer des oppositions.
2" Vis-à-vis des acteurs religieux.
L'appareil utilise les mêmes instruments réformistes et une même
ligne défensive enrobée d'onction ecclésiastique, pour mieux faire digérer
les refus d'accéder aux exigences du personnel religieux.
L'EGLISE DE FRANCE t4l
En réponse aux aspirations des évêques, l'Eglise vante les mérites de
la collégialité : force collective devant les dangers, instrument dtnion,
de coordination, de collaboration. La C.E.F. constitue une strucrure
d'information, un lieu de rencontre, et procure plus d'autorité à l'évêque
vis-à-vis de ses fidèles. Cependant, l'Eglise occulte les vrais problèmes
relatifs au statut de l'évêque qui se révèle inadapté au monde actuel ;
elle persiste à considérer l'évêque comme un pouvoir de
" fondé de
I'institution, avant d'être un homme qui vit spirituellement, "
mais avec
son corps, les situations collectives.
A l'égard des prêtres, l'épiscopat adopte une formation sécularisée,
aménage de nouvelles formes d'apostolat et crée des structures de concer-
tation avec l'évêque. Mais par un instinct de conservation et de repro
duction, l'Eglise refuse de modifier le statut du prêtre et se méfie de
son engagement politique qui risque de diminuer sa liberté au service de
la foi. En effet, le prêtre, en tant que < fondé de pouvoir ), mandaté par
l'institution, est I'homme de tous au sein d'une Eglise ouverte à tous,
sans parti pris, ni restriction : il semble vain d'améliorer les relations
humaines entre évêque et prêtre si le rapport qui les lie, inégalitaire par
essence, ne se modifie pas ; l'évêque demeure le détenteur du pouvoir
vis-à-vis du prêtre soumis.
Par ailleurs, à l'adresse des intégristes, le système ecclésial rappelle
que la démarche de Mgr Lefebvre s'inscrit dans un contexte de rupture
de communion avec l'église ; elle se situe dans une attitude de déso-
béissance formelle au pape, et en désaccord complet avec la C.E.F. :
il < attribue à son petit groupe u I'unité du corps du Christ > qui ne
convient pourtant qu'à l'Eglise catholique universelle.
Enfin en ce qui concerne les leaders progressistes, l'Eglise semble
contrôler de près leurs recherches et leurs initiatives, de façon à ce
que la spécificité du Message soit préservée d'une éventuelle corrosion
ou d'une dilution progressive au sein des pratiques quotidiennes.
Finalement, de I'observation de ces divers mécanismes déployés à
I'encontre des contestataires, on peut conclure que I'Eglise ne peut indé-
finiment et sans discernement, tout accepter et tout supporter au risque
de détruire la cohésion du système ecclésial par un déferlement brutal
d'une multitude de flux agressifs et hétérodoxes.
L'Eglise doit à tout prix se perpétuer. A cet égard, elle doit préserver
sa logique d'organisation et d'action, en refoulant les exigences incom-
patibles avec les normes ecclésiales. En conséquence,Ies tendances réfor-
mistes et les stratégies défensives ne sont pas toujours suffisantes. Des
phénomènes de rejet apparaissent devant certains cas extrêmes de
contestation radicale du pouvoir ecclésial.
c) La répression.
Dans certaines circonstances, l'Eglise refuse d'accepter les exigences
nouvelles et est amenée à prendre des mesures de rétorsion, de répression,
de marginalisation à l'encontre de ceux qui remettent en cause la hié
rarchie ecclésiale.L'église n'accepte pas que ses agents remettent en cause
ses principes fondamentaux d'organisation. Certes, elle est d'abord sou-
cieuse d'éviter toute tension grave, et s'efforce de réduire les tensions en
r42 VARIATIONS AUTOUR DE L,IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRAL
satisfaisant certaines exigences (laics associés à la vie de l'église); elle
s'evertue aussi à tisser des liens suffisamment denses pour permettre
l'insertion de tous les groupes périphériques dans I'espace religieux et
maîtriser ainsi les sources de conflit. Cependant, il y a des extrémités
que I'Eglise ne peut dépasser, des remises en cause trop radicales qu'elle
ne peut accepter. Devant un climat de contestation virulente et débridée,
les autorités ecclésiastiques réagissent par une crispation autoritai,re
caractérisée par la répression des éléments dés-organisateurs et par le
blocage des flux périphériques dévastateurs; il en résulte un phénomène
de rejet, d'exclusion et de marginalisation qui rend ces éléments subver'
sifs, inopérants.
Si l'appel aux valeurs communautaires ne suffit pas, l'appareil ecclésial
utilise une technique de fermeté, - employée notamment en octobre 1976,
lors de l'A.P. de Lourdes au cours de laquelle Mgr Etchegaray a prêché
l'unité et le retour à I'ordre par une soumission stricte des évêques aux
principes de l'église. Ce procédé s'est révélé efficace pour calmer les tra-
ditionalistes, rassurer les conciliaires et attaquer les excès des progres-
sistes. Sur le plan des personnes, il s'ensuit souvent des mesures de
répression à l'encontre des réfractaires et des trublions qui jouissent
d'une audience trop grande. (B. Feillet écarté de la chapelle Saint-Bernard-
Montparnasse. B. Besret expulsé de Boquen pour ses expériences avant'
gardistes).
l" Quelques cas de répression, (tiré de Culture et Foi, Lyon mars 78),
sont à cet égard rértélateurs.
1. - Une première pratique classique est celle des mutations, qui
interviennent sans explication et sans consultation des intéressés; cette
pratique archaÏque et fréquente démontre combien l'évêque dispose d'un
pouvoir exorbitant sur les personnes, qu'il applique d'autant plus faci-
lement que le prêtre ne partage pas ses vues. Faisant fi de I'avis de
la communauté paroissiale, la décision est irrévocable et les aménage-
ments impossibles. En fait, l'évêque redoute I'affrontement et les situa-
tions conflictuelles avec les laïcs de sorte qu'il préfère arrêter une mesure
radicale qui gomme ainsi toute contestation.
2. - De même, dans un autre cas, à l'égard d'un curé qui vit mari-
talement sans se cacher et qui a l'audace de créer un conseil paroissial
laïc, on a vu l'évêque dissoudre unilatéralement ce conseil paroissial
et réduire le curé à l'état laÏc. L'Eglise ici, veut supprimer une situation
irrégulière pour satisfaire les traditionalistes. Elle sanctionne ainsi un
prêtre très estimé, mais qui par sa conduite et ses positions pro-marxi-
santes, a heurté les principes de l'Eglise, ce qui a entraîné un renvoi dans
des conditions indignes qu'aucun patron ne pourrait irhposer à ses
ouvriers, sans enfreindre la loi. Elle a enfin frappé un conseil paroissial
qui représentait une menace pour son autorité.
- En réalité, la politique de I'Eglise présente des ambiguités. Sans leur
donner un aval officiel, l'Eglise tolère les mouvements contestataires et
supporte des tensions du moment qu'ils ne remettent pas en cause les
u principes > de son enseignement et ne bravent pas trop effrontément
son autorité. Mais, quand il s'agit de changer les principes pour les
mettre en accord avec de nouvelles pratiques, alors là, il y a blocage
L,ÉGLISE DE FRANCE t43
et répression. L'axe général est de maintenir les principes quoi qu'il en
soit des pratiques. L'écart entre doctrine et praxis importe peu.
3. - Le 3' exemple peut être trouvé dans le refus de confier tout
ministère à un prêtre militant qui soutient le mouvement C.P.S. à l'île
de la Réunion. L'appareil, dans cette affaire, exerce son pouvoir sur les
sacrements : refuser tout ministère et toute distribution des sacrements
constitue la sanction ultime à l'égard d'un prêtre. L'Eglise, dans ces
circonstances, paraît mépriser la liberté d'opinion et le droit à I'expres-
sion de ses membres.
4. - Enfin, le dernier exemple concerne un professeur de I'université
catholique de Louvain qui a fait I'objet d'une procédure d'exclusion à
cause de ses positions avancées en matière d'éthique sexuelle et d'avor-
tement, En effet, il considérait ces problèmes avant tout comme essentiel-
lement politiques. En I'espèce, il s'agit de la suppression d'un droit ina-
liénable : le droit à la libre expression, ce qui remet en cause la liberté de
la recherche en général, au sein de l'église.
5. - Le même processus de remontrances a été employé à l'encontre du
Père Riobé, quand celui-ci a osé remettre en question le problème du
célibat sacerdotal qui étouffe bien des initiatives et décourage les éven-
tuels intéressés. C'est la même logique qui règne dans I'enseignement
libre et qu'a consacrée la Cour de cassation du 19 mai 1978 : elle donne
en effet raison à une Mère supérieure d'un établissement privé pour
avoir licencié une institutrice au motif qu' <(en se mariant une seconde
fois, après avoir divorcé aux torts exclusifs de son mari, elle s'était
placée dans une situation irrégulière ne rendant plus possible le maintien
de son emploi justifié par la vocation parti-
". Ce congédiement serait
culière de l'établissement employeur et par les engagements pris par
I'enseignante au moment de I'embauche !
De ces diverses situations conflictuelles, il se dégage une même et
seule logique d'ensemble : un autoritarisme qui cache mal une crise
de I'autorité, et qui, de ce fait, s'exerce, soit par des prises de positions
floues et savamment balancées afin de ne déplaire à personne, soit par
des actes répressifs, suivant les circonstances et les groupes en présence,
à l'égard des forces contestataires qui réclament davantage de démocra-
tie, une autorité partagée, des moyens de contrôle et d'information, de
nouvelles formules communautaires autonomes et autogérées.
Ainsi, quelles que soient les stratégies employées face aux exigences
compatibles des uns ou arrogantes des atrtres, I'appareil ecclésial fran-
çais s'efforce de gouverner avec prudence, d'une part en insérant dans
ses structures un réformisme modéré afin de ne pas inquiéter I'immense
marais conciliaire, et d'autre part en rejetant tout ce qui pourrait
remettre en cause radicalement le pouvoir clérical oligarchique multi-
séculaire. Ce pouvoir préside aux destinées de l'Eglise de France et
doit pour cela, se perpétuer par une sorte d'instinct de reproduction
interne : de ce fait, les sollicitations de la base comme le désir de rééva-
luation du rôle laic dans le corps ecclésial, sont prises en compte, mais
ne sont pas réellement traitées ; elles demeurent inadmissibles et margi-
nalisées.
La comparaison esquissée avec d'autres formes institutionnelles qui
présentent les mêmes problèmes d'autorité face aux mouvements hété
rodoxes cle contestation, paraît, à cet égard, édifiante. Au sein des corps
organisés I'on retrouve le même réflexe de réformisme prudent Ainsi,
t44 VARIATIONS AUTOUR DE L'IDÉOLOGIE DE L'INTÉRÊT GÉNÉRÀL
l'école, a1:rès I'explosion de mai 68, a produit des réformes successives
et qui récupèrent en partie, certaines idées nouvelles : on procède par
replâtrage, mais le système d'éducation n'est pas remis en cause. La
justice, également, a bénéficié, à la faveur de remous dans les prisons,
d'améliorations mineures. Un mouvement similaire s'est produit dans
I'armée otr les soldats, après diverses contestations, ont obtenu certains
avantages matériels. Mais en aucun cas, ces institutions n'ont accepté
des exigences autodestructrices. De même, l'intégration des sciences hu-
maines s'est réalisée dans une certaine mesure, dans les institutions théra-
peutiques. Par ailleurs, des stratégies défensives se développent. Il n'est
qu'à rappeler la position du P.C.F. à I'égard des intellectuels : " Ici, il
n'y a pas de contestataires, mais des camarades qui discutent > ; I'appareil
communiste est en butte à la modernité et ressent des difficultés simi-
laires d'adaptation par rapport à une société qui évolue vite. Ainsi, le
P.C.F. paraît-il sortir de son ghetto par des discussions dont certaines
aboutissent à des changements significatifs mais non déterminants pour
I'avenir de I'appareil, comme I'abandon du " dogme > de la dictature du
prolétariat. L'on dénote une stratégie semblable au P.S. oir les dissens-
sions du C.E.R.E.S.,hier avec Mitterrand, et la controverse actuelle entre
la tendance o rocardienne > et le courant majoritaire mitterrandiste n'em-
pêchent pas le 1"" secrétaire de souligner la qualité de I'unité et la bonne
"
entente qui règnent dans le parti " et < le caractère démocratique et
normal de la coexistence de divers courants au sein du P.S.>. La volonté
de préserver la cohésion au sein des structures organisationnelles et le
désir de présenter une bonne image de marque à I'opinion publique, pré-
valent sr.:r la tentation d'appréhender des exigences plus radicales qui
risqueraient d'ébranler l'appareil. Et on le voit par le fait que des
mesures d'exclusion sont prises à l'encontre des éléments qui risque-
raient par leur comportement et leurs déclarations de mettre en cause
l'existence même de I'institution.
Ainsi, un même schéma de régulation bipolaire semble fonctionner à
l'égard de toutes les composantes de la société française. Il se caracté
rise par des u échanges constants et nécessaires entre le pôle central qui
incarne l'ordre, la cohérence, la stabilité et le pôle périphérique ouvert au
désordre extérieur et à la vie,'. ., Ce jeu bipolaire est un principe vital du
fonctionnement des systèmes organisés qui n'échappent à la mort et
ne se reproduisent que par le mouvement, le tournoiement incessant, le
déplacement alternatif d'un pôle à l'autre > (6). Cependant, I'appareil
ecclésial oscille entre deux modèles opposés, I'un centrifuge et l'autre
centripète ; il met I'accent tantôt sur la préservation de I'institution,
tantôt sur l'ouverture à I'environnement social. II convient d'examiner
pour conclure lequel des deux modèles, domine I'autre.
CoNcrustoN.
l" E\éments qui militent en faveur d'un modèle centrifuge.
Ils se caractérisent dans l'église par un retour ardent à une annonce
du Message prophétique dépouillé de son carcan totalisant et centralisé.
(6) J. CswelrrrR, op. cit., p. 106.
L,ÉGLISE DE FRANCE 145
Cette tendance se manifeste à la base par une volonté d'instaurer de
nouvelles formes d'expression de la foi totalement autonomes. Consécu'
tivement, divers courants réclament avec insistance I'aménagement de
nouveaux styles d'apostolats adaptés aux difiérentes sphères d'une société
de plus en plus éclatée et mouvante. Plus généralement, les revendi-
cations continuelles et véhémentes en faveur de réels mécanismes déme
cratiques, participatifs s'inscrivent dans un même mouvement centri-
fuge. Des expériences communautaires autogérées et codirectives attes-
tent de cette volonté de se gouverner soi-même et de réévaluer la fonc-
tion laïque. Néanmoins, ces cellules religieuses conviviales, malgré leur
aspiration à l'émancipation, n'échappent pas à I'emprise du sommet.
De ces considérations, il ressort que le modèle centrifuge reste en poin-
tillés. Manifestement, le corps ecclésial ne présente pas les caractéris-
tiques d'un système ouvert aux sollicitations périphériques. Au contraire,
il semble privilégier l'attraction centripète.
2". Eléments qui militent en faveur d'un modèle centripète.
- Tout d'abord, la C.E.F. se présente comme un centre d'impulsion,
d'orientation et de cohésion de l'Eglise ; et cette prédominance se renforce
par le fait que les composantes dégagent une forte identité d'apparte'
nance au système ecclésial qui est le produit d'un phénomène intensif
d'acculturation et d'intériorisation des normes et des valeurs ecclésiales
diffusées à tous les échelons de I'appareil.
- Assurément, face à des revendications générales décisives et dan-
gereuses, l'appareil ne semble pas faire preuve d'une grande capacité
d'ouverture et répond le plus souvent par le rejet d'exigences cruciales.
Cependant, il demeure attentif à d'autres sollicitations moins hardies qui
contribuent après traitement, à revigorer le corps ecclésial. (Participation
des laïcs à des tâches pastorales secondaires; déconcentration de cer-
taines responsabilités mineures, accord pour des formules communau-
taires plus petites, plus conviviales...).Ces processuspermettent à la fois
d'accroître le degré d'adhésion et d'intégration de ces demandeurs et
de régénérer la texture ecclésiale.
Au terme de cette étude, il est frappant d'observer que l'institution
ecclésiale adopte dans la forme les mêrnes structures bureaucratiques et
remplit les mêmes fonctions que n'importe autre composante institution-
nelle. Affronté au flux périphérique, I'appareil flltre sévèrement un petit
nombre de sollicitations compatibles qui seront intégrées après trai-
tement; mais il se crispe devant d'autres exigencesqui remettent en cause
de près ou de loin sa logique propre et en particulier celles qui visent
directement les instruments de pouvoir cléricaux. Il en résulte, à l'égard
de ces chai:ges subversives, Lrne attitude de rejet global ou de margi-
nalisation radicale.
lVlais le climat de contestation généralisé qui mine discrètement mais
insidieusement le tissu ecclésial actuel ne va-t-il pas subvertir, par des
iaillissements multiples et incontrôlés, I'ensemble du système ecclésial?
En effet, de nombreux éléments désinstitutionnalisants significatifs parais-
sent s'infiltrer dans I'espace religieux et imprégner progressivement les
modes de pensée. L'idéal d'une église-communion pourvu de pouvoirs
autonomes hante les esprits, et le désir de convivialité que l'on retrouve
dans d'autres foyers institutionnels, conduit à multiplier les expériences
comrnunautaires et accélère, par là même, le moment otr le barrage ins-
C.U.R,A.P.P. 1t
146 VARIATIONS AUTOI'R DE L,IDÉOLOGIE DE L,INTÉRÊT GÉNÉRAL
titutionnel craquera sous la pression combinée de charges subversives
virulentes et de flux spirituels ardents. L'Eglise prend-tælle le chemin
d'un < suicide institutionnel >, en se crispant sur son pouvoir et en restant
obstinément sourde aux appels de la communauté catholique ? Il semble
que non, car comme toute institution, elle est mue par un instinct de
conservation qui la conduit à s'adapter et à manipuler le flux périphérique
de manière à se perpétuer. Néanmoins, à trop se préoccuper exclusi-
vement de gérer I'institution, alors que les innovations des groupes de
base harcèlent l'appareil peu enclin à répondre, I'Eglise risque de se désa-
gréger à la suite d'une dévitalisation cette fois-ci, fatale.
A l'heure oir les expressions de foi s'inscrivent et s'épanouissent hors
des appareils comme atrx U.S.A., au moment or) la religion organisée
n'intéresse plus qu'une minorité et semble faire l'objet d'un renfor-
cement institutionnel au niveau de la papauté, l'Eglise risque une
désintégration par blocage ou par étouffement si elle ne prend pas
garde au désir d'un certain nombre de communautés de parvenir à une
église-diaspora par une révolution spirituelle. Etape qui serait décisive
et fatale pour l'appareil, mais c'est sans compter avec les immenses
facultés organisationnelles et la formidable capacité de I'Eglise à s'adap-
ter et à se perpétuer !