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Médias de masse et communication de guerre

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Suma Psicológica

ISSN: 0121-4381
sumapsi@[Link]
Fundación Universitaria Konrad Lorenz
Colombia

Serrano, Yeny
LES MÉDIAS DE MASSE AU SERVICE DE LA COMMUNICATION DE GUERRE
Suma Psicológica, vol. 15, núm. 2, septiembre, 2008, pp. 423-435
Fundación Universitaria Konrad Lorenz
Bogotá, Colombia

Disponible en: [Link]

Comment citer
Numéro complet
Système d'Information Scientifique
Plus d'informations de cet article Réseau de revues scientifiques de l'Amérique latine, les Caraïbes, l'Espagne et le Portugal
Site Web du journal dans [Link] Projet académique sans but lucratif, développé sous l'initiative pour l'accès ouverte
Les médias de masse au service de la communication de guerre 423

Suma Psicológica, Vol. 15 N° 2


Septiembre de 2008, 423-435,
ISSN 0121-4381

LES MÉDIAS DE MASSE AU SERVICE DE LA


COMMUNICATION DE GUERRE
Yeny Serrano1
Université de Genève (Suisse)

ABSTRACT

Cet article propose une réflexion autour de la question Comment les


médias de masse informent-ils les citoyens à propos d’une confrontation
armée et quelles variables interviennent dans la mis-e en discours d’une
guerre par les médias? Nous faisons l’hypothèse que ce travail informatif
est déterminé non seulement par des variables propres aux médias
mais aussi par les contraintes propres à une situation de guerre.
Cette hypothèse, qui semblerait a priori évidente, met l’accent sur le
fait que la production de l’information, en situation de guerre, ne
dépend pas exclusivement des intentions et du travail des
professionnels de l’information. En effet, de nombreuses contraintes
militaires et stratégiques entrent en contradiction avec les principes
de ‘neutralité’, d‘impartialité’, etc. défendus par les médias de masse
et leurs professionnels.

Mots clés: médias de masse, information, communication, guerre.

1 Doctorante en sciences de l’information, de la communication et des médias.


Correpondencia: yenyserrano@[Link]

Suma Psicológica, Vol. 15 N° 2: 423-435, septiembre 2008, Bogotá (Col.)


424 Yeny Serrano

RESUMEN

Este artículo propone una reflexión entorno a la pregunta “¿Cómo los me-
dios de comunicación informan a los ciudadanos acerca de una confronta-
ción armada y cuáles variables intervienen en la puesta en discurso de la
guerra? Planteamos que ese trabajo informativo está determinado no sólo
por variables propias de los medios sino también por las restricciones pro-
pias de una situación de guerra. Esta hipótesis, que parece apriori eviden-
te, enfatiza que la producción de la información en situación de guerra no
depende exclusivamente de las intensiones y del trabajo de los profesiona-
les de la información. En efecto, numerosas imposiciones militares y estra-
tégicas entran en contradicción con los principios de neutralidad,
imparcialidad, defendidos por los medios de comunicación y por los profe-
sionales.

Palabras clave: medios de comunicación; información; guerra.

“ lorsqu’il s’agit des opérations [militaires] sur le terrain, Il faut bien


admettre que les exigences de transparence des médias ne sont pas compatibles
avec le souci d’efficacité des armées Les armées communiquent plutôt
qu’elles informent”.

(Moisy, 2001, p. 202)

INTRODUCTION citoyens il s’agit de prendre des

L
décisions sur des réalités qu’ils
’enjeu du traitement de
connaissent mal, voire pas du tout.
n’importe quelle confrontation
Dans ce cas, les citoyens ont tendance
armée par les médias de masse
à puiser des éléments de jugement
réside, en partie, dans le fait que dans
dans leur contexte le plus immédiat
les sociétés démocratiques à économie
(García & Romero, 2001; Iyengar,
de marché les individus sont sans
1991). En effet, dans les démocraties
cesse appelés à s’exprimer, voire à
occidentales, les médias de masse sont
prendre des décisions sur différents
un des principaux fournisseurs de ces
sujets de société. La question se pose
éléments de jugement.
lorsqu’on sait que pour beaucoup de

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Les médias de masse au service de la communication de guerre 425

Divers travaux (Bougnoux, 1999; généralement par les sources ou


Chalaby, 1998; Charaudeau, 2005; acteurs sociaux qui interprètent en
Iyengar, 1991; Lemieux, 2000; Lochard, premier la réalité. La matière
Boyer, 1998; Serrano, 2006a, 2006b, première des journalistes est le
pour ne citer que quelques uns) discours tenu par les sources
soulignent que les médias de masse (Esquenazi, 2002). Ainsi et sachant
sont des entreprises qui, malgré leur que les intérêts défendus par les uns
souci de rentabilité, s’investissent et les autres ne suivent pas forcément
d’une mission informative à l’égard des la même voie, l’objectif de cet article
citoyens au nom de la démocratie. est de proposer une réflexion à propos
Ainsi, le rôle informatif qu’ils jouent des variables qui interviennent dans
tout en préservant leur santé la production de l’information lorsqu’il
économique, amène les entreprises s’agit d’une guerre.
médiatiques à implémenter différentes
stratégies. Certains accorderont plus LOGIQUE DE GUERRE
d’importance à leur rentabilité alors
Tout d’abord, il faut préciser que par son
que pour les autres la mission
caractère de violence continue et par ses
principale est de fournir un “service
conséquences sur les acteurs sociaux,
public”, autrement dit, les informations
les guerres représentent pour les médias
dont les citoyens ont besoin. Le des réalités particulièrement intére-
résultat, est l’apparition de différents ssantes. Elles offrent des faits suscepti-
types de discours qui sont plus ou bles d’attirer l’attention des audiences
moins descriptifs de la réalité ou plus et fournissent ainsi une matière
ou moins engagés. première idéale pour l’élaboration
Puisqu’il s’agit d’une question d’événements médiatiques. De plus, une
largement travaillée par de nombreux confrontation armée se prête facilement
chercheurs, dont nous avons cités à la simplification des rôles des acteurs
quelques uns, nous préférons centrer sociaux concernés: le bon, le méchant
notre analyse sur le travail informatif ou le héros. En outre, l’évolution des
que les médias accomplissent en guerres fournit aux médias des histoires
situation de guerre. En général, pour toujours en suspens qui retiennent
informer à propos d’une réalité l’attention des citoyens qui restent à
quelconque (une guerre, une l’affût de toute information concernant
catastrophe naturelle, les résultats cette guerre. Toutefois, les règles qui
d’une élection, etc.), les journalistes régissent la stratégie militaire peuvent
doivent entrer en contact avec les aller à l’encontre de la logique
acteurs sociaux impliqués directement médiatique (informer tout en assurant
(témoins, acteurs, victimes, le profit économique de l’entreprise
représentants politiques et militaires, médiatique) ce qui va certainement
etc.). Autrement dit, le premier contact influencer le travail de production
des journalistes avec la réalité passe médiatique. À ce propos, Mathien

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426 Yeny Serrano

(2001) affirme que dans des situations GUERRE ET ARME PSYCHOLOGIQUE


de guerre, les logiques de production
L’arme psychologique fait partie de la
et de diffusion de l’information ne sont
stratégie militaire générale (Géré,
pas les mêmes. Nous allons voir par
1997). Elle est non seulement
la suite en quoi ces logiques peuvent
destinée à l’ennemi mais également
être différentes.
à son propre camp. Les procédés
psychologiques qui visent l’adversaire
LA GUERRE ET SES COMPOSANTES cherchent à ruiner le moral de ses
combattants et à les dissuader de
Depuis toujours, toute guerre comporte participer à une guerre. En ce qui
deux composantes: une composante concerne son propre camp, les
physique à l’intérieur de laquelle les procédés psychologiques s’adressent
actions militaires classiques peuvent d’une part à la population civile et
être regroupées, et une composante d’autre part à ses propres troupes dans
psychologique à l’intérieur de laquelle le but de renforcer et de maintenir
sont regroupées les actions psycholo- leur moral de combat2 . Les actions
giques et la guerre psychologique. Les destinées à la population civile ont
actions psychologiques, comprennent les pour objectif avant tout de justifier la
procédés propres au temps de paix alors guerre, de légitimer sa cause tout en
que la guerre psychologique est propre aux délégitimant l’image et la cause de
temps de guerre. Avant de définir ce qui l’ennemi (Mandron, 1992).
est une arme psychologique, il est Donc, l’utilisation de l’arme
nécessaire de rappeler à quel point les psychologique se révèle considéra-
grands stratèges militaires, tels que blement importante pour les armées,
Sun Zi, Gengis Khan ou Clausewitz, car elle permet de produire des effets
ont signalé la supériorité des procédés non seulement sur l’ennemi mais
psychologiques sur les actions aussi sur ses troupes et sur la
militaires classiques. En fait, moins population civile qui pourrait ne pas
coûteuses, elles peuvent assurer des soutenir la guerre. Toutefois, au cas
victoires à moindre coût. De même, où les procédés psychologiques ne
dans certaines occasions, les suffisent pas pour provoquer les effets
manœuvres psychologiques sont recherchés, la logique militaire im-
capables d’éviter les actions militaires plique que des opérations physiques
classiques si elles sont suffisamment soient envisagées dans le but de
efficaces pour dissuader l’ennemi renforcer les effets des premières. Il
d’entrer en guerre (Géré, 1997). s’agit du cas typique de la menace et

2 De nombreuses enquêtes ont démontré que des levées classiques de citoyens-soldats, peu aguerris,
consacraient jusqu’à 90% de leur activité à se protéger sans même se soucier de recourir à leurs armes
offensives. (Géré, 1997, pp. 40-41).

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Les médias de masse au service de la communication de guerre 427

la terreur. Dans ces cas, une seule Dans le but d’atteindre ces objectifs,
opération militaire bien ciblée et très les armées ont mis en œuvre un nom-
violente sur une petite partie de la bre de procédés parmi lesquels se
population peut certainement trouvent la propagation de fausses
engendrer des effets psychologiques nouvelles, l’intimidation, la maîtrise de
assez forts sur le reste de la population l’information (en contrôlant par exemple
(Mandron, 1992). L’exemple du l’accès des journalistes aux zones de
journaliste américain (Nick Berg) conflit), l’utilisation des croyances so-
ciales, l’emploi de la terreur,
kidnappé en Irak au printemps 2004
l’utilisation des espions et les “actions”
et montré à la télévision décapité
sur les prisonniers (Prestat, 1992). À
illustre ce type d’action psychologique
propos de ces derniers procédés, nous
terrifiante.
trouvons un exemple frappant dans le
Dans la logique de la stratégie
cas très connu des sévices infligés aux
militaire, la guerre psychologique est
prisonniers irakiens par l’armée
importante à trois stades de la guerre. étasunienne à la prison d’Abou Ghraib
D’abord, avant le déclenchement de et la diffusion par les médias des photos
celle-ci, les actions psychologiques prises à ces occasions.
jouent un rôle important pour En ce qui concerne les techniques
convaincre la population de la de la guerre psychologique, Géré (1997)
nécessité d’entrer en guerre comme distingue quatre principaux: la ruse ou
dans le cas du gouvernement fabrication du faux; la propagande qui
américain, qui pour préparer la cherche à influencer le comportement
population à la guerre en Irak, a du récepteur; la menace pour inhiber
affirmé à maintes reprises et sans la volonté de l’ennemi de participer à la
preuves concrètes que l’Irak possédait guerre et la terreur dont nous avions
d’armes de destruction massive. fait allusion précédemment.
Ensuite, pendant les actions L’étude de différents travaux permet
militaires, la guerre psychologique est de remarquer que la censure et la
destinée à contrôler les informations propagande sont les procédés les plus
pour cacher ce que l’adversaire ne doit utilisés, spécialement au XXe siècle,
notamment pendant la Deuxième
pas savoir, pour miner l’image de ce
Guerre mondiale et la Guerre Froide.
dernier à l’égard de la population, etc.
Ces deux techniques sont aussi les plus
Puis, lorsque la guerre arrive à terme,
critiquées. La censure, mise en place
les actions psychologiques sont utiles
au cours de la Première Guerre
pour justifier la guerre que l’on a
mondiale par l’armée britannique peut
menée et pour renforcer l’image de la
être exercée en amont, en censurant
victoire (Mercier, 2004).
l’accès des journalistes à l’information3

3 Pour s’assurer de l’appui des Etats-Unis, l’armée britannique en guerre avec les Allemands a commencé,
pendant la guerre 1914-1918, par couper le câble sous-marin qui reliait l’Allemagne aux Etats-Unis
(Chaliand, 1991).

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ou en aval, en censurant la diffusion des médias de masse dans les sociétés


des informations4 . La propagande est de occidentales. Néanmoins, l’industria-
son côté l’arme psychologique de lisation de la presse a changé la
prédilection de la Deuxième Guerre conception de la stratégie psychologique
mondiale ainsi que de la Guerre Froide. des armées. En effet, la massification
Le plus souvent, elle consiste à de la production, de la diffusion et de la
diaboliser l’ennemi 5 , à simplifier la consommation de la presse a obligé les
réalité en faisant appel aux stéréotypes6 militaires à repenser leurs stratégies
et à établir des relations avec des communicationnelles et leurs actions
événements passés7 . psychologiques. En fait, l’arrivée de la
Après avoir étudié comment l’arme démocratie a marqué l’apparition de la
psychologique a été employée dans figure de citoyen et du concept d’opinion
différents conflits, il s’avère nécessai- publique. De ce fait, persuader l’opinion
re d’analyser le rôle des médias dans des citoyens est devenu une question
la diffusion de ces procédés. Par qui doit être maîtrisée par ceux qui
exemple, il est évident que dans le cas détiennent le pouvoir (Chaliand,
des photos exhibant les sévices 1992). Pour le pouvoir non seulement
infligés aux prisonniers irakiens par politique mais aussi militaire, les
l’armée étasunienne, les effets médias offrent des possibilités
psychologiques de ce type d’actions ont intéressantes quant à la persuasion.
été possibles grâce à la diffusion des Néanmoins cela ne va pas sans poser
photos prises à l’intérieur de la prison, quelques problèmes de contrôle. Si les
reprises et diffusées en boucle par les médias permettent de faire parvenir
médias occidentaux. un message à des millions de
personnes, il est vrai que la gestion
et le contrôle “absolus” de l’information
ARME PSYCHOLOGIQUE ET
restent problématiques pour les armées.
MÉDIAS
C’est ainsi qu’à partir de la deuxième
Les manœuvres psychologiques moitié du XIXe siècle (époque où les
existent depuis bien avant l’apparition médias de masse et les agences de

4 Déjà au début du XIXe siècle, la censure était exercée. Après la Révolution Française, Napoléon
Bonaparte a supprimé presque tous les journaux (Chaliand, 1992).
5 Lors de la guerre du Golfe et de la dernière guerre en Irak, on a vu la presse irakienne diaboliser
l’image des étasuniens alors que ces derniers ont bien réussi à diaboliser l’image de Saddam Hussein
(Lamloum, 2003).
6 Bougnoux (1999) cite l’exemple de la couverture informative par les médias français du conflit aux
Balkans où face à l’incompréhension de cette réalité, les médias français se sont servis des simplifications
et des stéréotypes pour “expliquer” ce conflit.
7 À ce propos, Breton (2001) a analysé comment les crimes des troupes serbes pendant le conflit au
Kosovo ont été décrits comme génocide en faisant un amalgame entre le génocide nazi et ces crimes.
Ce type de rapprochements prive l’auditoire de leur capacité de réception.

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Les médias de masse au service de la communication de guerre 429

presse sont apparus), les armées ont dû pour tester différentes formules de
réadapter leurs techniques de contrôle de l’information. De même,
communication et apprendre à gérer diverses recherches ont mis en
leurs relations avec les journalistes évidence les innovations techno-
(Chaliand, 1992). Dans l’histoire de la logiques dans le domaine des médias
guerre psychologique et de la persuasion et l’importance de leur rôle dans une
de masse, la Première Guerre mondiale guerre. Par exemple, la Deuxième
fut l’occasion où les techniques de Guerre mondiale est connue comme
guerre psychologique ont commencé à celle de la radio et du cinéma, alors que
prendre leur forme moderne. À l’époque, la guerre des Etats-Unis au Viêt-Nam
l’armée britannique a bien compris celle de la télévision. La guerre du Golfe
l’importance de “professionnaliser” la en 1991 a marqué l’apparition des
communication militaire. Elle a créé le chaînes de diffusion en continu,
premier Ministère de l’Information et le notamment CNN. La dernière guerre
premier Département de la Propagande en Irak a renforcé cette tendance avec
(Chaliand, 1992). Avec le déclen- l’arrivée de l’Al-Jazira (Mercier, 2004).
chement de la guerre, les Etats-Unis C’est suite à toutes les expériences
sont devenus un enjeu très important des armées avec les journalistes et avec
pour l’Angleterre et pour l’Allemagne qui les médias que les militaires ont
cherchaient à s’allier avec eux. Dans ce commencé à professionnaliser les
but, l’armée anglaise, comptant avec communications conçues dans le cadre
l’avantage de la langue, s’est mise à des procédés psychologiques destinées
contrôler le câble direct qui reliait aux médias (Mercier, 2004).
l’Europe aux Etats-Unis. Elle a ainsi Paradoxalement, on ne constate pas la
monopolisé les informations et a eu même professionnalisation de la part
l’opportunité de publier aux Etats-Unis de médias de masse. Dans plusieurs
des “informations” -qui par la suite se pays, comme la France (Mathien, 2001)
sont révélées fausses- à propos des ou la Colombie (Bonilla, 2002; Lopez de
Allemands. Par exemple, en 1917 les la Roche, 2000; Torres, 2004) les
Britanniques ont fait courir le bruit recherches signalent à quel point les
que les Allemands se servaient des journalistes qui couvrent les
cadavres de leurs soldats pour confrontations armées manquent de
fabriquer du savon (Chaliand, 1992). formation à ce sujet. On remarque que
Ayant constaté l’importance des les armées “instrumentalisent” les
médias de communication de masse, communications qu’elles fournissent
les Anglais ont confié, également en aux médias, en tant que sources, alors
1917, le Ministère de l’information et que les journalistes se servent de la
le Département de la Propagande aux guerre pour renforcer leur position
patrons de la presse (Chaliand, 1992). dans le champ médiatique. Nous
Depuis, chacune de guerres menées l’avions mentionné précédemment, la
dans le monde ont été des occasions guerre fournit aux médias des images

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430 Yeny Serrano

spectaculaires qu’ils recherchent En fait, l’astuce des armées a


constamment. Une guerre représente consisté à comprendre que les médias,
également un événement qui permet même s’ils revendiquent la mission
de maintenir le suspens chez les démocratique d’informer les citoyens,
audiences. En conséquence, la guerre sont en concurrence avec les autres
est traitée par les médias comme entreprises médiatiques. Les armées
n’importe quel autre événement ont également compris que pour
(Mathien, 2001). mieux se situer dans le champ
médiatique, les médias de masse ont
développé une série de stratégies
L’INSTRUMENTALISATION DES
COMMUNICATIONS PAR LES discursives9 que les armées se sont
ACTEURS ARMÉS mises à exploiter (Modoux, 2001).

Tout a commencé avec une prise de


conscience des militaires du potentiel TECHNIQUES EMPLOYÉES PAR
offert par les médias de masse. En effet, LES ARMÉES POUR LA GESTION
ils ont compris que les médias sont un DE L’INFORMATION
véhicule précieux pour diffuser les
En résumé, les techniques mises en
communications élaborées dans le
place par les militaires pour maîtriser
cadre des procédés psychologiques. La
l’information médiatique se situent à
compréhension et la maîtrise de la
deux niveaux. D’une part, les armées
logique médiatique par les militaires peuvent contrôler les journalistes et
ont permis d’augmenter l’efficacité de leur accès aux informations (Mercier,
l’arme psychologique. Priver l’ennemi 2004). D’autre part, elles peuvent
des informations ou le tromper à l’aide adapter les messages adressés aux
des médias 8 , créer et maintenir un professionnels de l’information
consensus sur la légitimité de la (Prestat, 1992).
guerre et contre l’ennemi et changer En ce qui concerne le contrôle des
la perception de l’opinion publique pour journalistes, Mercier (2004) a étudié
qu’elle soit favorable à la cause sont les différents modèles testés par les
des pratiques qui assurent une gestion armées dans plusieurs guerres (au
efficace de l’information par les Viêt-Nam ou en Irak en 1991 –guerre
militaires (Conesa, 1992). du Golfe- et en 2003, par exemple). Les

8 Un exemple remarquable de ce type d’instrumentalisation des médias par les militaires pour tromper
l’ennemi se trouve dans la guerre du Golfe. À cette occasion, les Etats-Unis ont invité les médias à
couvrir un débarquement de leurs troupes pour faire croire à l’ennemi qu’ils préparaient une telle
opération, alors qu’ils préparaient une autre. Cette manœuvre leur a permis de cacher l’endroit, en
l’occurrence la frontière irako-saoudienne, d’où l’offensive est vraiment partie. En conséquence,
l’armée irakienne a mobilisé la plupart de ses troupes au mauvais endroit ! (Mathien, 2001).
9 Par exemple l’utilisation du conditionnel, l’emploi des phrases courtes et descriptives ou le recours
aux stéréotypes.

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Les médias de masse au service de la communication de guerre 431

armées peuvent instaurer un black des informations diffusées, car le fait


out ou censure totale. Dans ce cadre, de montrer certains aspects de la
les militaires n’autorisent pas l’accès guerre permet de cacher ceux qui
des journalistes aux champs de seraient plus critiquables. Ce modèle
bataille. Ce modèle, utilisé par a déjà été mis en question par
exemple lors de la guerre de Grenade journalistes eux-mêmes. Ils ont cons-
en 1983 (Conesa, 1992) est très criti- taté qu’en faisant partie des troupes,
qué dans les sociétés démocratiques ils perdent de l’indépendance
où la liberté de presse est un droit professionnelle car, au bout d’un
constitutionnel. certain temps, ils se sentent proches
Moins critiquable que la censure des soldats avec qui ils ont partagé
totale, le système de pools de beaucoup d’expériences (Mercier,
journalistes a été implanté par les 2004).
armées, tel était le cas lors de la guerre Quant aux messages, les militaires
du Golfe en 1991. Dans ce système, les n’ont fait que suivre la logique
armées désignent elles-mêmes les médiatique dans son versant
journalistes qui bénéficieront du droit commercial. Par les contraintes
à l’accès aux informations qui seront économiques auxquelles les médias
fournies uniquement par les militaires sont soumis, ils favorisent des
dans des conférences de presse ou par messages simples, courts, stéréotypés
communiqués. et des images choc qui attirent
Finalement, avec la guerre en Irak l’attention des récepteurs. À partir de
en 2003, un autre système a été mis ce constat, les armées ont prouvé
en place par l’armée étasunienne, l’efficacité de certains procédés comme
celui des journalistes embarqués10 . Il la saturation des médias, l’affirmation
consiste à accréditer un nombre et la répétition des slogans, la
restreint de journalistes qui sont suggestion, la répétition des mêmes
“embarqués” avec les troupes. Les informations (même si elles sont
journalistes ont pu ainsi diffuser en fausses), la référence à des
direct (aspect qui répond parfaitement événements récents, les commentaires
à la logique médiatique étant donné sélectionnés voire occultés, etc.
les technologies disponibles) (Conesa, 1992; Géré, 1997; Prestat,
seulement ce que les militaires 1992).
autorisaient. Ainsi, les militaires Pour illustrer ce type de procédés,
satisfont le “désir” des informations on pourrait citer l’analyse menée par
spectaculaires des médias, évitant Huguenin-Benjamin (2003) de la
d’être critiqués pour atteinte à la li- presse baasiste entre janvier et mars
berté de presse. Mais en même temps, 2003, soit juste avant le déclenchement
ils continuent à contrôler le contenu des opérations militaires des Etats-Unis

10 De l’anglais embedded.

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432 Yeny Serrano

en Irak. Cette analyse a mis en à la fin du conflit en 1994, les victimes


évidence l’utilisation et la répétition des et les agresseurs étaient clairement
messages stéréotypés négatifs par le identifiés. L’utilisation des stéréotypes
gouvernement irakien concernant les permettait de simplifier le discours et
Etats-Unis. De même, alors qu’au début de rendre plus intelligible une réalité
de la période analysée la presse qui, après tout, ne concernait pas
présentait les inspecteurs de l’ONU directement la population française.
comme des espions, après cette image Les auteurs de cette analyse attirent
a été transformée. À la fin de la période, l’attention sur le fait que même si les
ces inspecteurs étaient eux-mêmes journalistes français ne comprenaient
victimes des pressions étasuniennes. pas ce conflit, aucun d’entre eux osait
Lorsque les opérations militaires ont ne pas en parler. Il est évident que la
commencé, la presse irakienne logique médiatique dans son versant
concentrait ces rapports sur le nom- commercial est une explication à
bre précis de morts et les dégâts et cette situation: si la concurrence en
surtout mettait l’accent sur les civils parle, il faut aussi en parler ! Les
irakiens victimes des opérations auteurs soulignent également qu’à la
étasuniennes (Huguenin-Benjamin, même époque un conflit très violent
2003). Cet exemple illustre comment frappait le Rwanda et que pourtant les
un camp produit un discours qui vise médias français n’ont que très peu
à construire une image négative de traité ce conflit.
l’ennemi pour légitimer la violence La guerre des Malouines en 1982
qu’on lui fera subir. Dans ce cas, la illustre le modèle de black out utilisé
répétition des messages et les par les militaires dans le cadre de la
stéréotypes a joué un rôle essentiel. gestion de l’information. D’une part, les
Ces procédés: La répétition, médias britanniques ont interdit l’accès
l’utilisation de stéréotypes et la des journalistes. D’autre part, la presse
construction d’une image négative de argentine a rendu compte des victoires
l’ennemi ont été également utilisées de l’armée nationale face à l’armée
dans le cadre du conflit en Bosnie (1990- anglaise. Les médias argentins ont cru
1994). L’analyse de Charaudeau, [Link] les autorités officielles qui ne voulaient
(2001) a mis en évidence l’importance qu’exalter le patriotisme pour maintenir
de la désignation et de l’attribution de le moral des soldats. Une fois le conflit
rôles aux acteurs sociaux concernés perdu, la défaite a été très difficile à
pour construire une lecture du conflit. accepter car, d’après les médias, les
Par l’analyse de la couverture argentins étaient en train de gagner la
télévisuelle française du conflit en guerre (Rincón, Ruíz, 2002). Il s’agit d’un
Bosnie, ces chercheurs ont remarqué cas où l’exigence de transparence des
par exemple qu’alors qu’au débout du médias n’était pas compatible avec le
conflit, en 1990, les acteurs sociaux souci d’efficacité de l’armée (Moisy,
concernés n’avaient pas un rôle stable, 2001).

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Les médias de masse au service de la communication de guerre 433

CONCLUSION 2001). Bref, alors que pour les médias,


le travail consiste à informer tout en
Les confrontations armées comportent
restant concurrents, pour les armées
toujours une partie de guerre
le travail consiste à gagner la guerre
psychologique. L’enjeu principal de la
aux moindres coûts possibles.
production de l’information en temps
Autrement dit, en ce qui concerne
de guerre est que les acteurs armés
la production de l’information lorsqu’il
fonctionnent dans une logique
s’agit d’une confrontation armée, la
communicationnelle de guerre, tandis
logique de la communication militaire
que les médias les abordent comme
vient altérer la logique médiatique. Les
s’ils fonctionnaient dans une logique
deux versants démocratique (informer
informative. En fait, les militaires
les citoyens) et commercial (être ren-
profitent du rôle de sources
tables) qui déterminent la production
médiatiques qu’ils jouent pour les
et la diffusion de l’information en
journalistes. En tant que tels, les
temps de paix fonctionnent autrement
acteurs armés instrumentalisent les
lorsqu’il s’agit de produire un discours
médias. Ils s’en servent par exemple
qui vise à rendre compte d’une guerre.
pour faire passer les messages conçus
Alors que le but de l’information est, à
pour mener la partie psychologique de
priori, de réduire d’un certain degré
la guerre.
l’incertitude sur un fait survenu dans
À ce stade, il est important de
la réalité, le but de la communication
reprendre la distinction entre
de guerre est de produire des
information et communication. Pour
messages pour dissuader l’ennemi et
Moisy (2001), la première fait
convaincre la population de la
référence à la recherche de contenus
légitimité de la guerre. Pour cette
(Bougnoux, 1995) par les médias. La
raison, Moisy soutient que “Il faut bien
communication, par contre, se réfère
admettre que les exigences de
à la promotion d’intérêts défendus par
transparence des médias ne sont pas
celui qui communique (fonction
compatibles avec le souci d’efficacité des
sociale de la communication,
armées” (2001, p. 202). En fait, alors
Bougnoux, 1995). Appliqué au cas de
que les armées voient les médias
l’information en temps de guerre, ceci
comme des instruments pour mettre
veut dire que les armées font de la
en place leurs armes psychologiques
communication et non précisément
(logique militaire), ces mêmes armées
de l’information. Leur but principal,
sont les principales sources
dans leurs relations avec les
informatives pour les journalistes
journalistes, n’est pas de rechercher
qui attendent une certaine
“la vérité” mais de gagner la guerre
transparence de leurs sources
et pour cela, la promotion de leurs
(logique médiatique).
intérêts est indispensable (Moisy,

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