Révolution française : Art et Histoire 3D
Révolution française : Art et Histoire 3D
20 | 2021
La Révolution en 3D – Textes, images, sons
(1787-2440)
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/lrf.4759
ISSN : 2105-2557
Éditeur
IHMC - Institut d'histoire moderne et contemporaine (UMR 8066)
Référence électronique
La Révolution française, 20 | 2021, « La Révolution en 3D – Textes, images, sons (1787-2440) » [En
ligne], mis en ligne le 25 juin 2021, consulté le 02 juillet 2021. URL : [Link]
lrf/4759 ; DOI : [Link]
© La Révolution française
1
SOMMAIRE
Dossier d'articles
Position de thèse
“To the United States of France and Ireland”: revolutionary circulations between France
and Ireland during the Age of the Atlantic Republic
Mathieu Ferradou
Dossier d'articles
2 Présente dans les livres aujourd’hui publiés par les historiens, la Révolution version
XXIe siècle l’est tout autant dans la production artistique au sens large. Qu’est-ce que
l’art dit ou exprime la concernant que l’historien ne peut pas ou ne sait pas dire ?
Dédicace des auteurs de la BD Révolution (Florent Grouazel, Younn Locard, Actes Sud, L’An 2, 2019) à
l’un des participants du colloque de mars 2019
3 Le spectacle Ça ira (fin de Louis) de Joël Pommerat, créé le 16 septembre 2015, est ici pris
de façon emblématique comme l’allumeur d’une mèche qui, à la vitesse du souffre
brûlant, a propagé, à son tour, d’autres feux créateurs ayant la Révolution pour objet 1.
Leur succès public durable interroge. Pourquoi un tel écart entre une demande dite
sociale qui apprécie les productions artistiques, et ignore ou néglige la grande majorité
des écrits savants produits par l’Université ? On ne saurait se contenter d’opposer
culture savante et culture populaire, ou de battre sa coulpe. Ce serait trop simple, et
d’une certaine façon rassurant, moins porteur d’inquiétudes en tous cas, que de
s’avouer que ce que l’art dit de la Révolution française, seule ici interrogée, les
historiens ne le disent pas, ou ne s’intéressent pas à le dire : ils ou elles seraient peut-
être même embarrassés si les artistes leur offraient la clé du succès ou les recettes de la
reconnaissance grand public.
4 Du best-seller 14 juillet (2018) d’Éric Vuillard au film Un peuple et son roi (2018), en
passant par le Prix des Rendez-vous de l’histoire de Blois attribué à la bande dessinée
Révolution de Grouazel et Loucard (2019), jusqu’au jeu vidéo Assassins’s Creed: Unity et
son succès planétaire, la Révolution façonne un imaginaire contemporain sur lequel les
historiens semblent avoir peu ou pas de prise. Alyssa Sepinwall a étudié ce phénomène
récent et mis en valeur le traitement de la révolution de Saint-Domingue dans les jeux-
vidéo, avec ses archétypes et ses contre-figures dans la culture américaine
d’aujourd’hui2. La figure du bourreau fait plus que jamais recette, ainsi que l’attestent
les neuf volumes de mangas consacrés, à partir de 2013, à cet « innocent » 3. De l’autre
Dédicace des auteurs de la BD Révolution (Florent Grouazel, Younn Locard, Actes Sud, L’An 2, 2019) à
l’un des participants du colloque de mars 2019
9 Le pari ne va pas sans risques, assumés et contrôlés, que le lecteur se rassure. Chacun
reste dans son rôle. Il n’est pas question de faire des historiens des artistes et vice
versa, ni surtout d’imaginer que ce qui vaut pour les uns serait de bonne méthode pour
les autres. Le commun s’établit autour de la fiction, dans une acception extensive du
terme, en étant tout à fait conscients que, si ce terme générique permet de croiser les
regards, le « mentir-vrai » n’en conserve pas moins ses spécificités chez les artistes et
chez les historiens : pour les créateurs, la fiction est ce mode d’exposition où le
vraisemblable naît des contraintes internes du récit ; pour les historiens, la fiction est
une narration dont la véracité dépend d’éléments externes à se réapproprier pour les
ré-agencer et les incorporer, à leur date, dans le récit.
10 Travaillé dans les perspectives de la fiction, l’horizon d’idéalité ouvert en 1789 devient
à la fois un enjeu esthétique, vecteur de formes artistiques qui diffusent dans le grand
public une image de la Révolution, et un processus de connaissance. Comment les
créateurs comprennent-ils autrement la Révolution ? Comment les historiens peuvent-
de la contre-révolution, lui, n’existe que grâce aux romans à gros tirages de la fin du
XIXe siècle, à ces récits simplifiés et accusateurs de la Révolution, parsemés d’émotions
nobles et contrariées qui, pour n’avoir pas droit de cité dans les manuels d’histoire et
de littérature, n’en légitiment pas moins les raisons de l’épouvante, de la diabolisation
et de la stigmatisation de la période.
16 Une partie de l’art du XIXe siècle a été obsédée par le cou coupé et la tête tranchée. La
guillotine est devenue l’emblème d’une Révolution où les préoccupations humanistes
coexistent avec l’impavide brutalité des temps anciens : la guillotine n’est-elle pas cet
objet résultant de la réflexion de législateurs et de scientifiques pour appliquer un
nouveau régime de la mort pénale remis par eux entre les mains d’un individu dont la
littérature contre-révolutionnaire souligne l’intemporalité ? Anne Simonin revient ici
sur le bourreau et montre que, loin d’être l’un des plus vieux métiers du monde faisant
de lui un paria ou un homo sacer, le droit de la Révolution, de manière plus prosaïque,
fait du bourreau un fonctionnaire public. Devenu citoyen, mais toujours entravé dans
l’exercice de sa citoyenneté, le bourreau sait intelligemment tirer parti (et profit) de
l’indignité qui colle à son rôle social : Joseph de Maistre imaginait, en 1821, le bourreau
tendant une main ensanglantée dans laquelle on jetait avec mépris quelques pièces
quand, depuis 1793, le bourreau était devenu le fonctionnaire public le mieux payé de la
République. Mais le cortège de têtes coupées qui suit le bourreau ne devait pas moins
empêcher la dissipation de l’aura maléfique qui l’entoure dans la mémoire collective.
Dédicace des auteurs de la BD Révolution (Florent Grouazel, Younn Locard, Actes Sud, L’An 2, 2019) à
l’un des participants du colloque de mars 2019
17 Dans un inédit que la revue remercie le romancier Thierry Froger de lui avoir confié, ce
dernier révèle les images de son diplôme d’art plastique et de ses premières expositions
en 1998, ayant pour sujet aussi des têtes isolées, découpées, coupées, exposées. Ces
résurgences blafardes et fantomatiques, médusées, qui hantent un univers
fantasmatique attestent le traumatisme, ineffaçable mais pas ineffable. La fiction à
venir, si bien nommée Sauve qui peut (la Révolution) en 2016, sera la réparation, la
« recollation » faudrait-il écrire, la couture, la ciselure de l’impossible passé, par
l’invention d’une if story sauvant de la guillotine Robespierre et Danton pour mieux les
punir dans l’éternité. Obligés de rejouer, sur une île de la Loire dont ils ne peuvent
s’évader, la tragédie sans fin de 93, radotant leur dantonisme et leur robespierrisme,
Froger nous force à imaginer, à mettre en image, Danton et Robespierre, enfermés
vivants dans nos têtes.
18 Médialogie, iconologie, culture visuelle, visual studies : le temps des médias visuels a
profondément bouleversé notre rapport au réel, faisant appel à une fonction
imageante, comme phénomène culturel largement partagé, comme phénomène
individuel intimement lié à l’histoire de chacun. À la frontière du texte et de l’image, la
bande dessinée propose une entrée de plein pied dans une histoire de la Révolution qui
reprend des couleurs, abandonne la sécheresse de l’analyse distanciée au profit de
dialogues illustrés. Cette saisie a posteriori de l’événement sur le vif se déroule à la
vitesse du trait de crayons, dans des découpages en vignette, ou des tableaux pleine
page, qui donnent pleine visibilité à celles et ceux que l’on n’avait pas vu, puisqu’ils ou
elles n’avaient ni visage ni corps dans la mémoire collective jusqu’à ce qu’on nous les
invente et nous invite à les suivre.
19 Grouazel et Loucard, avec Révolution, lancent une saga en trois volumes dont le premier
tome révèle la porosité entre les mondes du savoir et ceux d’un art en pleine expansion
au travers de l’entretien qu’ils accordent à Margot Renard. Leur propos traduit une
interrogation que l’ensemble des historiens partage désormais : Que fut la Révolution
au niveau du sol ? Comment rendre le ressenti d’un vécu, individuel et subjectif, qui
puisse aussi dire quelque chose de l’expérience collective ? Qui furent les passeurs de
ces expériences et de ces savoirs transportés ? Les intermédiaires, les courtiers en
Révolution, ceux qui se tenaient à la marge d’un groupe social à l’autre, tels Restif de la
Bretonne, Mercier ? Ou bien les aristocrates révolutionnaires, Sade, Antonelle, les
frères Le Pelletier de Saint Fargeau ? La bande dessinée Révolution offre ce voyage du
peuple le plus modeste, représenté par de jeunes ouvrières, aux salons complotistes et
contre-révolutionnaires, retraçant une histoire au jour le jour, un vécu-vu offert au
regard grâce au style de la fresque, cette technique éphémère et spectaculaire à la fois
qui impressionne la rétine de façon rapide et fixe, paradoxalement, la mémoire de
façon durable sur le détail. La Révolution revit… Cette ambition partagée de l’historien
et de l’artiste, l’historien (qui n’est pas Michelet) la sait irréaliste ; l’artiste (qui n’est
pas Michelet) la garde à portée de main pour lier, de façon ténue mais insécable,
histoire et imaginaire dans le roman national comme dans un roman familial.
20 N’est-ce pas cette lecture que propose Louis Hincker en explorant les méandres
romanesque du romancier Claude Simon découvrant dans une malle son ancêtre
général, tu et mis sous le boisseau par des générations de bourgeois inquiets d’être
héritiers en ligne directe d’un partisan de la « terreur » ? Le temps feuilleté des familles
se construit dans la superposition des silences, jusqu’à ce que la vérité éclate,
paradoxalement, dans la fiction.
21 Entre secrets de famille, grande histoire et fiction romanesque, le travail de
déconstruction de la mythologie narrative de l’entre-soi éclate et donne à voir la seule
traduction possible de la vérité, dans le mensonge vrai du roman, étudié par Mathilde
Harel : l’écrivain Robert Margerit a tenté la greffe de personnages fictifs parmi les
acteurs réels de la Révolution pour se donner, de façon faussement frauduleuse, la
Dédicace des auteurs de la BD Révolution (Florent Grouazel, Younn Locard, Actes Sud, L’An 2, 2019) à
l’un des participants du colloque de mars 2019
23 Pédagogie, apprendre, connaitre, catharsis du savoir sont les derniers mots qui
pourraient clore… cette ouverture. Il n’est pas de réponse définitive à cette
interrogation qui noue le réel et l’imaginaire. Les historiens ont-ils appris des artistes ?
On veut le croire et de la façon la plus basique qui soit dans l’émotion du savoir partagé.
N’est pas l’expérience que nous livre l’article « Quand le théâtre réveille l’histoire de la
Révolution française : retour sur un atelier d’histoire sensible en classe » d’Émilien
Arnaud, Eva Fontana, Guillaume Mazeau et Pauline Peretz ? Dans le réel de la classe,
lieu d’un savoir rigoureux et espace chimérique, point seulement en regardant par la
fenêtre mais en s’imaginant sur scène, fiction et réalité se tissent et la jeunesse de la
Révolution se réinvente…
24 La muséographie, à son tour, fait pleinement partie de la dynamique nouvelle pour
poursuivre et reconstruire la culture visuelle du plus grand nombre. Le Musée de
Vizille joue ce rôle d’innovation par le nombre d’expositions mais aussi de mises en
scène d’art contemporaine liant l’intérieur du musée et son parc domanial. Cette
volonté d’associer tradition et modernité se manifeste dans l’article d’Alain Chevalier
avec le réinvestissement du salon Doumergue, revivifié avec une Carmagnole des plus
provocantes.
25 Le présent numéro (et les vidéos associées) ne donne finalement qu’un aperçu de ce qui
s’est joué au cours des trois jours où il est né. Entre les interventions, d’historiens, de
conservateurs ou d’artistes, se sont glissés, sous la forme de performances, des
« moments » venant révolutionner la forme classique du colloque : un concert suivi
d’un combat mêlant escrime et musique pour rendre hommage au Chevalier de Saint-
George, compositeur et bretteur, sous la direction de Marie-Anne Favraud ; la lecture,
par un comédien, Éric Fabre, de quelques passages choisis de la Révolution de Robert
Margerit, faisant raisonner la voix des soldats de la jeune République partant en
guerre ; un débat en images avec le réalisateur du film Un peuple et son roi, Pierre
Schoeller ; la rencontre avec des auteurs de bande dessinée – Florent Grouazel et Youn
Locard pour Révolution (Actes Sud, 2019) et Yslaire pour Révolution, Révolution (Glénat,
1993 ; scénario et dialogues de Jean-Claude Carrière), imaginant, dans le Paris de la
Terreur, qui fut l’adolescent posant pour représenter la mort de Bara par David –, à
l’issue de laquelle une dédicace fut organisée. Aymeric Peniguet de Stoutz,
conservateur des Monuments nationaux, fit découvrir l’enquête archéologique sous la
chapelle expiatoire, à la recherche des guillotinés dans les murs de fondation formant
le sous-bassement du monument à la gloire posthume des époux Capet. Le spécialiste
des images Laurent Bihl a évoqué le rire politique du cinéma traitant de la Révolution
des survoltés Mariés de l’an II de Jean Paul Rappeneau (1971), au mauvais goût assumé de
Liberté, égalité, choucroute (1985) de Jean Yanne. Autant d’instantanés qui ont permis de
Dédicace des auteurs de la BD Révolution (Florent Grouazel, Younn Locard, Actes Sud, L’An 2, 2019) à
l’un des participants du colloque de mars 2019
NOTES
1. On rappellera aussi Notre terreur, création collective mise en scène par Sylvain Creuzevault,
jouée en 2010 au théâtre de la Coline.
2. Alyssa Goldstein Sepinwall, Slave Revolt on Screen: The Haitian Revolution in Film and Video Games
(Caribbean Studies Series), Jackson, University Press of Mississippi, 2021
3. Voir le manga Innocent, de Sakamoto Shinichi et édité par Shueisha, qui s’inspire de la vie du
plus célèbre des bourreaux français, Charles-Henri Sanson. Le manga a débuté le 31 janvier 2013
dans le magazine Young Jump (Shueisha) et compte, au Japon, un total de neuf tomes reliés. Le
manga a été publié en France par les éditions Delcourt en 2015. Il faut ici rappeler Lady Oscar. La
rose de Versailles, inspirée par la Marie-Antoinette de Stefan Zweig, qui a initié cette fascination
japonaise pour la Révolution française dans le monde du manga à partir de 1972 grâce à sa
créatrice, Riyoko Ikeda.
4. Exposition « Marie-Antoinette », Paris, Galerie du Grand-Palais, 2008 ; Exposition « Marie-
Antoinette, métamorphoses d’une image », Paris, La Conciergerie, 2020.
5. Richard Cobb, La Mort est dans Paris. enquête sur le suicide et la mort violente dans le petit peuple
parisien au lendemain de la terreur, Toulouse Anacharsis, 2018, introduction de Pierre Serna.
6. On trouvera une illustration de ce dernier dans les dix vidéos de communications mises en
ligne sur YouTube en même temps que le dossier de la revue :
[Link]
AUTEURS
MATHILDE HAREL
IRHIS
Université de Lille
PIERRE SERNA
IHMC-IHRF
université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
ANNE SIMONIN
Cespra
CNRS
NOTE DE L’ÉDITEUR
Cet article est basé sur une communication présentée lors du colloque « La Révolution
en 3D – Textes, images, sons (1787-2440) » qui s’est tenu à l’université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne du 14 au 16 mars 2019, organisé par le Cespra et l’IHMC-IHRF. Vous pouvez
retrouver cette communication sur la chaîne YouTube de l’IHMC à l’adresse : https://
[Link]/90DSe_oNXrM
1 Je dois avouer que j’ai peu pratiqué les travaux d’Alphonse Aulard. Néanmoins le hasard
a voulu que j’aie lu assez tôt sa critique de Taine1. Moi-même lecteur et admirateur des
Origines de la France contemporaine, je n’en avais pas moins été enthousiasmé par le
sérieux de l’examen ; j’y avais en particulier noté un attachement au premier devoir du
chercheur : ne pas faire obstacle aux chercheurs suivants. Devoir que, selon Aulard,
Taine n’avait pas respecté, tant par le désordre inextricable qu’il laissait dans les
archives après les avoir consultées, que par la désinvolture dans le choix de ses
références. La sévérité n’excluait pas le sourire ; du réquisitoire naissait un chef
d’œuvre de cette forme rare d’humour que j’appellerai l’humour académique. Mais
l’humour ne doit pas dissimuler la gravité ; quand les apparences de la précision
servent à installer l’invérifiable, une faute irréparable est commise. Cet avertissement
d’Alphonse Aulard, je l’ai pris au premier chef pour moi ; en ai-je toujours suffisamment
tenu compte, je l’ignore, mais je l’espère.
intellectuel à la plume acérée ; Wang Hongwen. Mao, en effet, s’en prenait aux héros du
grand récit, mais le grand récit lui-même ne le gênait pas, tant qu’il en était
l’ordonnateur. Or, la révolution culturelle alla plus loin ; l’intégralité du geste
révolutionnaire étant ramenée à la seule lutte entre l’ancien et le nouveau, tout ce qui
se stabilise s’inscrit, de ce fait même et dans l’instant, comme ancien ; pour ce motif, il
doit disparaître sans que lui soit laissée la moindre possibilité de retour. Cela vaut pour
cette forme de permanence qu’est la survie d’un être humain : l’idéologie de la survie
est dénoncée comme source de toutes les dérives contre-révolutionnaires. La même
condamnation pèse sur la permanence qu’assure une transmission. Naguère la tradition
révolutionnaire requérait un devoir de transmettre ; très logiquement, elle privilégiait
la fixation d’un grand récit ; tout ce dispositif hérité est désormais balayé.
14 On peut admettre que l’ensemble intégral des stabilisations discursives se définisse
comme culture ; dès lors, on mesure la portée du prédicat culturel, attribué à la
révolution. La révolution culturelle vise la forme culture comme telle ; pour ce faire, elle
doit commencer par abolir la forme récit. Seuls seront admis les souvenirs des malheurs
passés, tels que les victimes directes les racontent, sous forme d’anecdotes dispersées.
Ce qui est vrai de tout récit, l’est a fortiori du grand récit de la grande révolution
prolétarienne ; justement parce qu’il est grand, celui-ci porte sa fixité au degré
maximal. Le respect même qu’il inspirait naguère témoigne du danger qu’il distille à
jamais. Après tout, le titre et la disposition interne du Petit livre rouge révèlent le secret :
au grand se substitue le petit, le continu des discours et articles est remplacé par le
discontinu des extraits, le nom propre de Mao Zedong absorbe toute narrativité autre
qu’anecdotique, la possibilité de quelque grand récit que ce soit est abolie à jamais,
comme est du reste abolie la consistance doctrinale. La toute-puissance de la doctrine
de Marx est effacée par la pensée-Mao Zedong ; cette dernière se réduit au prononcé du
nom propre Mao Zedong et au pur geste de brandir le Petit livre rouge.
15 Par sa nature même, la Révolution culturelle ne pouvait laisser que des traces
documentaires dispersées : brochures, articles du Quotidien du Peuple et de Pékin
Informations. Qui plus est, le non-sinologue travaille sur les traductions autorisées par le
pouvoir politique du moment. Selon moi, l’obstacle n’est pas insurmontable, loin de là.
Paradoxalement, la propagande propose ici une source digne de foi. En tant
qu’officielles, les traductions reflétaient l’interprétation que les responsables de la
Révolution culturelle se formaient de leur propre action. Je n’ai fait qu’en proposer une
synthèse. Quant aux actes commis au cours de la Révolution culturelle, on comprend
aisément qu’étant admis l’extension proprement illimitée du « culturel », aucun détail,
si menu ou si global soit-il, de la vie quotidienne ou de l’organisation sociale d’ensemble
ait pu échapper à la vigilance révolutionnaire.
16 Lin Piao fut éliminé en 1971. La Bande des Quatre demeura en place, mais son influence
diminua, à mesure que Zhou Enlai consolidait la sienne, en luttant de plus en plus
ouvertement contre les conséquences matérielles de la Révolution culturelle. Il apparut
ainsi comme un recours et sa mort, en janvier 1976, fut marquée par des manifestations
de colère contre la Bande des Quatre. Un véritable mouvement d’opposition se déclare
en avril. La lutte entre les factions éclate au grand jour. Mao meurt en octobre 1976 ; un
mois après, les Quatre sont arrêtés. Le Parti ne dissimula plus alors que la révolution
culturelle se concluait sur des ruines et des cadavres. Néanmoins, la forme récit ne
revint pas. Ni en Chine, ni ailleurs, on ne sait narrer la Grande révolution culturelle
prolétarienne ; que Mao ait pu, grâce à elle, triompher de ses adversaires, on le
selon cette approche, n’est qu’un nom donné à un amoncellement de parcelles. Si, de
plus, le dictionnaire est critique, on conclura que la Révolution française au singulier
défini n’a pas d’autre mode d’existence que le grand récit biblique, après le travail de la
Hochkritik : une mosaïque de fragments, de nature diverse, issus de sources
contradictoires et inconciliables entre eux.
20 À vrai dire, les trois lexèmes la, Révolution, française ne forment pas même un nom aux
yeux d’un disciple strict de l’école Furet. Ils recomposent plutôt un aide-mémoire,
comparable au signifiant Ornicar dans la liste des conjonctions » mais où est donc
Ornicar ? ». Ce trisyllabe, en droit, ne dénomme rien ni personne ; il fonctionne certes
comme un groupe nominal, sujet du verbe être, mais à des fins de pure commodité. De
la même manière, François Furet consent, par compassion pour les esprits faibles, à
feindre d’accepter le nom Révolution française.
21 Je ne garantirai pas que cette position ait été partagée par tous ses collaborateurs et
singulièrement par Mona Ozouf. Il n’est pas impossible que celle-ci ait toujours cru au
réel unitaire de la Révolution française, sinon que ce réel ne serait pas saisissable dans
la forme du grand récit12.
22 La Révolution française serait alors une hypothèse, donnant sens et orientation à des
travaux, dont certains pourraient prendre la forme du récit, mais de récits partiels. La
narrativité totalisante n’existerait que pour faciliter la transmission du savoir
historique auprès des apprenants. Le grand récit ne serait au finale, pour reprendre
une expression de Michel Foucault, rien de plus qu’une « petite pratique pédagogique ».
Certains ultra-pédagogues semblent s’en être convaincus ; soucieux de préserver leur
expertise pédagogique contre tout soupçon d’attachement aux petites pratiques, ils
souhaitent bannir le syntagme « Révolution française » loin des programmes scolaires.
23 En usant de l’expression grand récit, je me suis borné jusqu’à présent à lui accorder une
portée descriptive. En cela, j’ai suivi l’exemple de la recherche de langue française, qui
a fait du grand récit une donnée d’évidence13. On commence à entrevoir que cette
évidence peut être rejetée ; il ne s’agit plus seulement de décomposer le grand récit de
la Révolution française, mais de décomposer tout grand récit comme tel. Le moment est
donc venu d’apporter quelques précisions critiques à un débat encore naissant.
L’expression grand récit elle-même a été thématisée d’abord par Jean-François Lyotard 14
et a donné naissance à un véritable champ de recherches, notamment aux États-Unis. Il
convient d’en séparer deux acceptions ; l’une insiste sur la fonction de légitimation,
dont la narrativité est un moyen parmi d’autres ; l’autre met en avant la narrativité,
dont la légitimation est une conséquence parmi d’autres. Lyotard illustre la première
voie ; chez lui, le grand récit prend rang parmi les discours de légitimation des
pratiques, des savoirs, des institutions. De tels « métadiscours » ne se constituent pas
nécessairement en récits ; quand ils le font, on parle de « métarécits » : de ce fait, les
expressions grand récit et métarécit sont strictement synonymes. Lyotard donne en
exemple le récit des Lumières, le récit de l’émancipation du travailleur, le récit du
progrès. Même si le post-moderne se définit par sa méfiance à l’égard des métarécits,
ceux-ci ne sont pas traités en adversaires à combattre.
24 Chez Michel Foucault et ceux qui le suivent, la seconde acception l’emporte 15. Loin de se
situer dans l’espace surplombant qu’ouvre le préfixe méta-, le grand récit se dispose
dans une topologie sans haut, ni bas ; il est toujours-déjà donné et, réciproquement, le
déjà donné tend toujours à se conformer en récit. Plutôt qu’une légitimation de droit, il
faut le tenir pour une matrice quasi-matérielle, permettant la formation de récits
dérivés. On peut relire à cette lumière la citation de René Char qui clôt chacun des
tomes de L’Histoire de la sexualité : « L’histoire des hommes est la longue succession des
synonymes d’un même vocable. Y contredire est un devoir ». La longue succession
synonymique, ici dénoncée, qu’est-ce donc sinon la forme la plus générale du grand
récit ? « Y contredire », un tel principe éthique va bien au-delà de la méfiance
lyotardienne.
25 Dans ces conditions, on comprend que la Révolution française n’apparaisse
affirmativement ni dans l’Histoire de la folie, ni dans Les Mots et les choses, ni dans
Surveiller et punir, ni dans l’Histoire de la sexualité. Cette absence ne doit rien au travail de
Furet quoiqu’elle s’y accorde ; elle appartient intégralement au programme de
Foucault : la Révolution française vaut immédiatement grand récit ; tout grand récit
vaut réitération d’un même synonyme ; pour en contrer le dire, l’action la plus efficace
consiste dans un silence. Le même effacement se constate pour la révolution galiléenne,
proprement démantelée dans Les Mots et les choses16, ou pour le Capital de Marx, ramené
à une variante combinatoire de Ricardo : la critique de l’économie politique tombe aux
oubliettes, réduite à une variation interne à l’économie politique elle-même 17. De fait,
révolution, Galilée, Marx et bien d’autres noms de l’histoire encapsulent, comme ces
bois japonais qui se déploient en fleurs, un ou plusieurs grands récits. Que ceux-ci
légitiment des pouvoirs-savoirs, sans doute, mais en tant que récits, ils importent
davantage par leur volonté d’inscrire tout geste possible dans la forme de la geste. Pour
cette raison et nulle autre, ils ne sauraient échapper à leur mise en examen. Selon
Foucault, tout grand récit doit être dénoncé ; doit être parallèlement décomposé tout
nom qui porte en soi, comme un vice caché, la possibilité d’un grand récit 18.
26 On mesure à cette occasion que la fugitive sympathie de Foucault pour les maoïstes
français dépendait de l’attachement de ces derniers pour la révolution culturelle ; elle
ne se prolongea d’ailleurs pas après la chute de Lin Piao, justement parce que la mise en
écho dépendait du rejet, par Lin Piao et son groupe, de la culture comme espace de
synonymie et du grand récit comme ressassement d’un même synonyme. De même,
Foucault crut percevoir dans la révolution des mollahs iraniens une main parricide
levée contre les deux grands récits européens des révolutions et des Lumières. Il fut
moins séduit par les affirmations des mollahs qu’il ne se sentit conforté par leurs refus.
Les imaginant consonants au sien, il eut la faiblesse de prendre cette homonymie de
circonstance pour une coappartenance structurale.
Lyotard opposait aux grands récits, d’aucuns y discernent une posture occidentale, où
ne se symptomatiserait rien d’autre que le déclin de l’hégémonie matérielle et
discursive de l’Occident21. Tout bien considéré, la Révolution culturelle chinoise avait
raison sur un point : toutes les sociétés tendent à perpétuer indéfiniment les discours
qu’elles produisent ; cette forme d’immobilité s’appelle une culture. À moins de
détruire sans reste monuments et archives, à moins de mettre à mort les porteurs de la
plus petite parcelle de passé, une culture toujours s’installe, tantôt par volonté tantôt
par inertie. Il suffit que quelques-uns, si peu nombreux qu’ils soient, se souviennent, si
peu que ce soit, d’une combinaison de vocables, si perturbatrice qu’elle se soit voulue,
pour qu’un récit renaisse et bientôt un grand récit.
29 Raison de plus pour interroger l’expression même de grand récit. Aujourd’hui plus que
jamais, l’expression prend une couleur péjorative. Pourquoi ? Que veut-on dire en
renfermant dans ces deux mots grand et récit une polémique ?
30 À l’évidence, le vocable grand est tout spécialement visé. On divisera donc la question :
en quoi le grand récit est-il grand ? en quoi a-t-il tort de l’être ? Tout d’abord, on laisse
entendre qu’il prétend embrasser la totalité d’un objet ; il est grand ensuite parce que
son étreinte est censée parvenir, sans perdre la diversité des détails, à ramener
l’ensemble sous un point de vue unique, celui de la coupure quasi-topologique que
constituerait l’événement ou l’ensemble d’événements résumé par un nom – révolution,
par exemple ; il est grand enfin parce que ce point de vue unique prend la forme d’un
télos, le plus souvent positif, mais rien n’empêche qu’il soit négatif. Ainsi le grand récit
de Rome est, selon Pétrarque, un perpétuel éloge de Rome, parce qu’il choisit comme
télos la grandeur 22 ; cela étant admis, il pourrait choisir la décadence, sans que cela
affecte la structure : Montesquieu en a donné la démonstration dans ses Considérations
sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Grâce à ce qui peut passer
pour un des premiers exercices de la dialectique historique, le grand récit de la
grandeur de Rome et le grand récit de sa décadence ne font qu’un.
31 Positif ou négatif, le jugement de valeur est essentiel : grandeur de Rome, gravité de sa
décadence, importance décisive de la Révolution française – glorieuse selon les uns,
calamiteuse selon les autres. L’instant axiologique ne manque donc jamais ; pourtant, il
est présenté sous les espèces de la neutralité, grâce à un consensus, supposé donné
d’avance. Nul n’est censé douter de la grandeur de Rome, nul n’est censé douter de
l’importance de la Révolution française et surtout pas ses adversaires, nul n’est censé
douter de la profondeur du retournement galiléen, par quoi les mathématiques
quittent l’éternel pour le contingent. Grâce à cela, ceux qui consentent à l’axiologie ne
croient pas émettre un jugement de valeur ; ils pensent prendre en compte un donné,
comme il est requis d’un historien honnête. À cette lumière, on comprend mieux le
geste de Thucydide quand il s’emploie à démontrer l’ampleur de la Guerre du
Péloponnèse en la mesurant à l’étalon de la Guerre de Troie. Il fonde un grand récit, qui
va d’ailleurs servir de modèle à bien d’autres depuis : celui de la guerre entre deux
blocs, qui est aussi une lutte entre démocrates et aristocrates. Or, dans ce cas précis, le
jugement de valeur ne lui était pas donné ; il avait à le constituer. De là sa référence à
Troie, qui est, elle, un donné admis par tous les Grecs de son temps ; de là, la fonction
d’initiateur qu’on lui reconnaît : « père de l’histoire scientifique », « père de la
géopolitique » etc. De là enfin sa réputation de neutralité ; si en effet il accorde une
importance majeure à la compétition entre Athènes et Sparte, il ne choisit aucun des
deux camps et, quoiqu’Athénien, les malheurs de sa cité ne lui tirent pas une larme. Son
5 – La logique de la rupture
33 Le point de départ d’un récit réside en effet dans la reconnaissance d’une rupture. Il
n’est que d’étudier, en linguiste, les incipit des romans, sans omettre de prendre au
pied de la lettre le défi lancé par Aragon, Je n’ai jamais appris à écrire ou les Incipit. Le
grand récit narre une grande rupture ; le petit récit narre une petite rupture. Sans cela,
le récit n’a pas de raison d’être. Quand d’aventure, l’historien s’affranchit de l’exigence,
on le range du côté de l’érudition, qui est tenue pour stérile, aussi longtemps qu’elle
rencontre des continuités sans fin. Il est d’ailleurs intéressant qu’à l’ombre du grand
récit de la Révolution française, soit née et ait prospéré ce qu’on appelle justement la
petite histoire ; celle-ci privilégie les vies minuscules et montre comment elles
persistaient au sein de la discontinuité incessante. La petite histoire marque la
revanche des petites continuités sur la grande rupture et celle des petites ruptures sur
les grandes continuités.
34 Charles Péguy avait forgé de belles expressions autour du continu et du discontinu.
Ainsi présentait-il, en 1911, un recueil de ses propres proses : « Je puis me vanter qu’il
n’y a pas dans tout le volume un seul plan incliné ; ni une dégradation. Je puis me
vanter qu’il n’y a pas dans tout le volume un morceau qui ne commence et qui ne
finisse en falaise23. » On retrouve cette image à plusieurs reprises et toujours laudative ;
dans « Un Nouveau théologien M. Fernand Laudet », il écrit à propos d’un communiqué
qu’il vient de publier lui-même dans Le Bulletin des professeurs catholiques de l’Université :
« Quoi de plus imposant que cette absence de signature au bas du communiqué […] Ni
titre ni signature. Nulle montée, nulle descente. Nul accès. Nulle porte de sortie. Nul
vestibule. Un beau plateau coupé en falaise24. » Sous-jacente, on discerne une doctrine :
d’un événement qui fait rupture, on ne peut parler qu’en mode de falaise. Or là où il y a
falaise, le récit se brise.
35 Par contraste, le récit de l’historien, quelque projet que ce dernier souhaite accomplir,
évite difficilement ce que Péguy appelle « le plan incliné » et la dégradation. Tout
simplement parce qu’il évite difficilement de s’interroger sur les causes et les effets. Or,
dès que le principe de causalité, si peu que ce soit, fonctionne, il comble la fracture
événementielle. Les grands récits ne méritent leur titre, en définitive, que s’ils
parviennent à articuler les uns aux autres les multiples anneaux d’une chaîne causale.
À moins qu’ils ne se résignent à multiplier les chaînes, mais dans ce cas on attend d’eux
qu’ils parviennent à hiérarchiser celles-ci. Or dès qu’il y a hiérarchie, il y a ordre et dès
qu’il y a ordre, est restituée une version atténuée du continu.
36 On pourrait relire le Dictionnaire critique de F. Furet et M. Ozouf en se souvenant qu’il
vise à exploser la forme du grand récit ; le nom Révolution française résume la
coprésence de plusieurs chaînes causales indépendantes, qui, de temps à autre,
s’entrecroisent, sans qu’on doive chercher à les hiérarchiser, sinon ponctuellement ;
autrement dit, il y a surdétermination de chaque point du plan narratif, mais pas de
détermination en dernière instance. Pas de point de fuite, mais une accumulation de
ronds-points. Sinon que chaque article particulier retrouve une version du principe de
causalité : sur Marie-Antoinette, sur Robespierre, sur tel ou tel événement, le rédacteur
conclut par la mise au jour d’une cause englobante ou de plusieurs causes
hiérarchisées. Une forme de continuité organise le micro-récit qu’en vient à constituer
l’article considéré. Pour reprendre la langue de Péguy, d’article en article, on n’a que
début et fin en falaise, mais à l’intérieur de chaque article, on n’a que plans inclinés et
dégradations.
37 Soit donc un événement qui donne lieu à un ou plusieurs grands récits hérités. Je
suivrai Foucault sur un point au moins : tout grand récit doit être soumis à un examen
contradictoire. Je suivrai Furet sur un point au moins : il peut arriver qu’en examinant
le récit de trop près, on fasse s’évanouir l’événement, mais je lui opposerai aussi une
mise en garde : la maxime « rien n’a eu lieu » n’est parfois qu’une variante détournée
de la crédulité. Dès qu’on renonce au grand récit hérité, trois voies se proposent :
a. remplacer l’ancien grand récit par un autre, que l’on présentera comme entièrement
distinct de tout autre. Il arrive que le nouveau grand récit déplace effectivement l’ancien ;
ainsi, les grands récits de Michel Foucault, si l’on admet qu’il en a commis. Il arrive aussi
que, sous les apparences de l’innovation, on assiste à l’installation d’un grand récit tout aussi
ancien, mais appartenant à un autre héritage25.
b. abolir la forme du grand récit et lui substituer des séries de micro-récits dont chacun obéit
en fait aux mêmes règles de construction que le grand récit, sinon qu’il sera strictement
délimité : les plans inclinés et les dégradations s’étendront sur des espaces étroits et clos. Le
Dictionnaire critique de François Furet et Mona Ozouf illustre lumineusement cette méthode.
c. renoncer à la forme-récit et s’en tenir à l’effet de falaise : on se propose alors de décrire telle
ou telle falaise. Avec mes faibles moyens, j’ai tenté cela pour la Révolution française, en me
concentrant sur la Déclaration des droits de 1789 et sur le dernier discours de Robespierre,
prononcé le 8 Thermidor. À cette fin, j’ai dû critiquer à la fois la matrice narrative qu’avait
élaborée la tradition marxiste-léniniste et certaines tentatives manquées de s’en
affranchir26.
récit, il désire narrer la rupture ; en tant que récit, il demande la continuité qui dénie la
rupture. La voie (c) permet de contourner la contradiction, sans renoncer au dire.
NOTES
1. Alphonse AULARD, Taine historien de la Révolution française, Paris, Armand Colin, 1907. Cet
ouvrage rassemble une série d’articles publiés à partir de 1906 dans La Révolution française, revue
de la Société de l’Histoire de la Révolution. Aulard y reprend la matière du cours public qu’il
venait de donner à la Sorbonne en 1905-1906 et 1906-1907. Le site Gallica donne accès à la revue ;
le livre lui-même est consultable sur Internet Archive.
2. Voir, sur ce point, Mona OZOUF, Les aveux du roman, Paris, Fayard, 2001. Voir aussi : Aude
DÉRUELLE et Jean-Marie ROULIN (dir.), Les Romans de la Révolution, Armand Colin, coll.
« Recherches », 2014.
3. Brice PARAIN, Entretiens avec Bernard Pingaud, Paris, Gallimard, 1966, p. 45. Brice Parain attribue
le propos à Charles Seignobos, mais sans l’avoir entendu directement.
4. Claude LÉVI-STRAUSS, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 336 et suivantes.
5. Christian JOUHAUD, Mazarinades : la Fronde des mots, Aubier, collection « Historique », 1985. Dans
sa préface à l’étude sur les 5 000 pamphlets politiques, les « mazarinades », Denis Richet insiste
sur « cet ensemble disparate d’imprimés allant des vers burlesques aux discours parsemés de
citations biblique et de références historiques ».
6. Jean-Marie GOULEMOT, Le règne de l’Histoire. Discours historiques et révolutions. XVIIe – XVIIIe siècles,
Paris, Albin Michel, 1996.
7. Selon Georges FORESTIER, Molière, Gallimard, 2018, le dernier acte de Tartuffe a été écrit en 1665.
On admet que la Fronde se termine en 1653, mais les effets s’en feront sentir longtemps. Ainsi, le
Grand Condé n’est définitivement gracié qu’en 1660.
8. La lettre est intitulée « Sur le Parlement » ; selon l’édition de Kehl, elle remonte à 1731, mais
l’ensemble des Lettres philosophiques a bien été publié en 1734. Ce texte capital a installé dans
l’opinion française l’admiration pour le régime parlementaire anglais et la conviction que les
guerres civiles anglaises ont réussi, alors que les guerres civiles françaises ont échoué. Voir plus
bas ma note 20 pour une version du même récit, modernisée de façon à s’appliquer à la
Révolution française et à la naissance des États-Unis.
9. François FURET, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1978.
10. François FURET, Le Passé d’une illusion, Calmann Lévy et Robert Laffont, 1995.
11. François FURET, Dictionnaire critique de la Révolution française (dir. avec Mona Ozouf), Paris,
Flammarion, 1988.
12. Il est instructif de relire d’une seule traite l’ensemble des notices que Mona Ozouf a rédigées
pour le Dictionnaire critique. On y trouve la plupart des éléments constitutifs de la « légende
révolutionnaire » : Liberté, Égalité, Fraternité ou le nom Révolution lui-même ; Robespierre mis à
part, on y trouve également les figures majeures de cette légende : Danton, Marat et Saint-Just.
Ce dernier avait été omis de l’édition initiale de 1988 ; il réapparaît dans l’édition de poche (Paris,
Flammarion/Champs, 1992) et cela, est-il écrit dans l’Avertissement, pour répondre aux objections
de plusieurs lecteurs. L’article Saint-Just illustre bien l’abord caractéristique de Mona Ozouf : ne
pas partir de l’hypothèse que les individus sont médiocres ou les notions, illusoires. L’historienne
traite la légende révolutionnaire comme une donnée à analyser et non comme une idole à
détruire.
13. Le livre de James C. SCOTT, Against the Grain (Yale University Press, 2017) a été publié en
français sous le titre latin Homo domesticus (La Découverte, 2019). Dans sa préface, Jean-François
Demoule mentionne « le grand récit de la naissance de l’État antique ». Dans le cours du texte,
excellemment traduit par Marc Saint-Exupéry, l’expression grand récit apparaît plusieurs fois. Or,
le plus souvent, l’original anglais parle seulement de narrative. Sauf erreur, l’expression grand
narrative y est utilisée une seule fois. La modification introduite par le traducteur rend hommage
à l’idiome professionnel des historiens de langue française.
14. Jean-François LYOTARD, La Condition postmoderne, Minuit, 1979.
15. Michel Foucault travaille la Révolution française dans deux cours du Collège de France des
années 70 : Michel FOUCAULT, La Société punitive (1972-1973) et Il faut défendre la société (1976). Il
s’exprime brièvement, mais de manière percutante, dans La Volonté de savoir (Gallimard, 1976,
p. 117-118). Voir Jacques GUILHAUMOU, « Michel Foucault et le moment dynastique : de l’Ancien
Régime à la Révolution française », dans Écrire l’histoire, n° 18, 2018, CNRS Éditions, 2018, p. 89-95.
Voir aussi : Sophie WAHNICH, « Michel Foucault et la Révolution française : un malentendu ? »,
dans Id., La Révolution française n’est pas un mythe, Klincksieck, 2017, p. 143-157. Voir enfin la
synthèse d’Éric MARTY, Le Sexe des Modernes (Le Seuil, 2021, p. 426).
16. Michel FOUCAULT, Les Mots et les choses, Gallimard, 1966, pp. 86-91. Cette sous-section, intitulée
« ‘Mathesis’ et ‘taxinomia’ », s’oppose diamétralement à l’approche de Koyré, en établissant une
discontinuité radicale entre la science « classique » et la science « moderne ».
17. Ibid., p. 273-274. On est en droit de restituer dans cette sous-section une polémique à peine
voilée contre le grand récit althussérien, qui était alors en voie de consolidation.
18. Le qualificatif grand apparaît souvent sous la plume de Foucault. Il recèle généralement une
polémique, oscillant entre condamnation et ironie. Dans l’Histoire de la folie, le nom de grand
renfermement annonce d’emblée que le lecteur rencontrera de l’intolérable.
19. Alexandre KOYRÉ, Études Newtoniennes, Gallimard, 1968, p. 84.
20. Dans ce qui est présenté comme tome IV de l’Histoire de la sexualité, sous le titre Les Aveux de la
chair, Gallimard, 2018, on pourrait interpréter en ce sens la sous-section III du troisième et
dernier chapitre. Elle a été intitulée par les éditeurs « La libidinisation du sexe ». Voir en
particulier la synthèse finale, p. 372-373. Le christianisme augustinien forme la matrice dont sont
issus les discours médiévaux, mais aussi les représentations modernes.
21. Ce point de vue est défendu par Jean-Pierre DOZON, « La fin des grands récits : un diagnostic
occidentalo-centré », dans M. Wieworka, L. Lévi-Strauss, G. Lieppe, Penser global, Éditions de la
MSH, 2015, p. 259-269.
22. Apologia contra cujusdam Galli calumnias, texte édité et traduit par Rebecca Lenoir sous le titre
Invectiva contra eum qui maledixit Italie dans Pétrarque, Invectives, Jérôme Millon, 2003, p. 308.
23. Charles PÉGUY, Cahiers de la Quinzaine, 8e cahier de la douzième série, p. 151. Péguy rend
compte du volume Les Œuvres choisies de Charles Péguy 1900-1910, qui vient d’être publié par
Grasset. Le bon à tirer du numéro date d’avril 1911. Les Cahiers sont consultables sur Internet
Archive, à partir du site [Link]
24. Cahiers de la Quinzaine, 2e cahier de la treizième série, p. 227, § 288. Le bon à tirer date de
septembre 1911.
25. Ainsi le grand récit des libertés anglaises et de leur extension aux États-Unis a longtemps été
opposé au grand récit de la Révolution française. Guizot a défendu cette cause ; Taine y a adhéré ;
alors même qu’aux États-Unis, ce récit, directement issu de Burke, avait été battu en brèche,
Hannah ARENDT l’a repris sans réserves dans son grand ouvrage de 1963, On Revolution (Essai sur la
Révolution, [Link]. par Marie Berrane, Gallimard/Folio, 2013). L’intelligence scintille à toutes les
pages, mais le renouvellement proposé consiste dans un simple changement d’héritage.
26. Jean-Claude MILNER, Relire la Révolution, Verdier, 2016. Selon moi, François Furet et Hannah
Arendt illustrent, quoique de manière très différente, deux échecs parallèles, face à la « tradition
révolutionnaire » qu’ils prétendaient abolir.
RÉSUMÉS
La Révolution française a suscité très tôt une multiplicité de récits qui ne se bornaient pas à
rapporter la totalité des événements, mais tentaient également à en exposer les causes
« réelles ». Ces récits différaient profondément les uns des autres, mais leur ambition était
analogue. Le présent article se propose de montrer que la notion de « grand récit », introduite
par Jean-François Lyotard, permet de saisir les traits communs de ces divers travaux.
On connaît les critiques que François Furet a adressées aux historiens français de la Révolution ;
elles se laissent résumer comme suit : au lieu de substituer un nouveau grand récit aux récits
antérieurs, Furet rejette le grand récit comme tel. De ce point de vue, il s’inscrit dans un
mouvement de grande ampleur. Avant lui, Claude Lévi-Strauss avait dressé un parallèle entre les
grands récits des sociétés occidentales et les mythes qu’il avait étudiés dans les sociétés
amazoniennes. Indépendamment de Furet, Michel Foucault exprime sa défiance à l’encontre des
« grands récits » hérités.
Dans ces conditions, une série de questions se pose : les historiens peuvent-ils éliminer toute
possibilité de grand récit ? Un tel rejet implique-t-il que les micro-récits sont seuls capables de
rendre compte des événements passés ? Implique-t-il l’échec inévitable de toute tentative visant
à aller au-delà de la pure et simple juxtaposition des descriptions ? Le présent article tente, dans
sa conclusion, de résoudre ces difficultés.
The French Revolution gave birth very early to various narratives that intended not only to
present the total sequence of events, but tried also to expound on their “real” causes. These
narratives differed deeply, but their ambitions were analogous. The present paper intends to
show that the common features of such approaches are adequately captured by a notion
introduced by Jean-Francois Lyotard, namely the notion of “grand narrative”.
François Furet’s criticisms of the French historians of the Revolution are well known; they may
be summarized as follows: instead of trying to substitute a new grand narrative to the former, he
rejected the grand narrative itself. From that point of view, he participated to a wider movement.
Before Furet, Claude Lévi-Strauss had drawn an analogy between the grand narratives of Western
societies and the myths he studied in the Amazonian societies. Independently of Furet, Michel
Foucault expressed his distrust with respect to all inherited “grand narratives”.
A series of questions has now to be raised: is it possible for historians to reject completely the
form of the grand narrative? Does such a rejection imply that micronarratives are the only
possible way of treating past events? Does it imply that all attempts to go further than the mere
juxtaposition of descriptions are doomed to fail? In its conclusion, the present paper tries to
propound a solution to these difficulties.
INDEX
Mots-clés : Révolution française, Fronde, grands récits, mythes
Keywords : French Revolution, Fronde, grand narrative, myths
NOTE DE L’ÉDITEUR
Cet article est basé sur une communication présentée lors du colloque « La Révolution
en 3D – Textes, images, sons (1787-2440) » qui s’est tenu à l’université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne du 14 au 16 mars 2019, organisé par le Cespra et l’IHMC-IHRF. Vous pouvez
retrouver cette communication sur la chaîne YouTube de l’IHMC à l’adresse : https://
[Link]/1TvjuU9bd2E
« They seek him here, they seek him there
Those Frenchies seek him everywhere
Is he in heaven or is he in hell?
That damned elusive Pimpernel »
1 Un amateur de pop britannique des années 1960 aurait peut-être l’impression de
reconnaître la première strophe d’une iconique chanson des Kinks, Dedicated follower of
fashion1. Il n’aurait pas tort puisque c’est bien ce quatrain, tiré du roman The Scarlet
Pimpernel (Le Mouron rouge en français) paru en 1905 en Grande Bretagne, qui a inspiré
le célèbre groupe mods. Cet hommage des Kinks n’est qu’un exemple parmi d’autres de
la popularité durable de ce premier roman et de ses suites.
2 Le Mouron rouge met en scène une Révolution ridiculisée à chaque page. Créés au début
du XXe siècle par une autrice anglaise d’origine hongroise, la baronne Emma Orczy, les
romans racontent les aventures de sir Percy Blakeney, un aristocrate qui cache son
identité sous le nom de cette petite fleur sauvage. Le corpus, qui comprend onze
romans, deux recueils de nouvelles et une pièce de théâtre, s’étend sur une période qui
va du 10 août 1792 à la chute de Robespierre, bien que chaque épisode prenne de
grandes libertés avec la chronologie de la Révolution. À la tête d’une ligue de vingt
jeunes gens – tous issus de la même classe pour ne pas dire caste – le Mouron rouge
entreprend de sauver des nobles français menacés par le « règne de la Terreur 2». Très
souvent, ceux-ci sont utilisés comme appât par son implacable ennemi, Armand
Chauvelin, un aristocrate renégat très librement inspiré de Bernard-François, marquis
de Chauvelin, qui fut brièvement ambassadeur à Londres entre le printemps 1792 et le
1er février 1793. Malgré les pièges diaboliques qui lui sont tendus par cet antagoniste
présenté comme sans morale, le Mouron rouge s’en sort systématiquement avec un
grand rire qui résonne comme l’ultime humiliation des affreux terroristes. En somme,
ce héros est l’incarnation du noblesse oblige3, une expression commune pour désigner le
sens du devoir et de l’honneur qui devrait animer l’aristocratie, et l’engage, par un
contrat moral implicite, à maintenir les traditions et les valeurs qui sont les siennes vis-
à-vis d’une société révolutionnée.
3 À partir de 1905, date de la sortie du premier roman et de la pièce de théâtre que la
baronne Orczy en avait tirée, et jusque dans les années 1970, le roman fut un véritable
phénomène éditorial. Malgré des critiques généralement mauvaises, la pièce qui en est
issue s’installe comme l’un des plus grands succès du théâtre britannique de la
première moitié du XXe siècle : près de 2 000 représentations entre 1905 et 1933 4 ! Le
roman, quant à lui, se vend très bien – on recense cent rééditions entre 1905 et 1988 5 –
donnant lieu à une suite, I will repay6 (traduit sous le titre Le Serment7 en français) dès
1906. Neuf autres rééditions suivront jusqu’en 1940. Ce succès ne se limite du reste pas
au monde anglophone puisque l’œuvre fut traduite dans les pays scandinaves, aux
Pays-Bas, en Espagne, en Italie ou, on le verra, en France. Très vite, les aventures du
Mouron rouge sont portées à l’écran à de nombreuses reprises et ce, dès
novembre 1917, quand sort aux États-Unis une version muette du premier volume de la
série8. Jusqu’en 2000, date de la dernière adaptation télévisée, le héros de la baronne
Orczy a eu une longue postérité, au cinéma comme à la télévision, suscitant même
quelques reprises parodiques, dont un épisode des Looney Tunes mettant en scène Daffy
Duck en « Scarlet Pumpernickel9 ». Enfin, il faut aussi noter la création, à New-York en
1997, d’une comédie musicale reprenant l’intrigue du premier roman, représentée avec
succès jusqu’en 2000 avant d’être adaptée au Japon en 2008.
4 Ces ultimes créations ne peuvent pourtant pas masquer l’effacement contemporain du
Mouron rouge. Au Royaume-Uni, comme dans les autres pays où il a eu une audience
importante, il semble que ce héros sorti de la Grande-Bretagne édouardienne ait
progressivement été supplanté par d’autres personnages, dont certains, comme Zorro
ou Batman, ont, en partie, été inspirés par le Mouron rouge 10.
5 En dépit de l’importance du Mouron rouge dans la diffusion de stéréotypes contre-
révolutionnaires dans les pays de langue anglaise11, ce personnage n’a été que peu
étudié par les universitaires. Seule Sally Dugan lui a consacré une étude d’ampleur,
centrée sur la création de la série et les usages du personnage au Royaume-Uni et aux
États-Unis12. Elle n’étudie cependant pas les adaptations étrangères qui ont été faites
des romans de la baronne Orczy, alors même que ces adaptations fabriquent une
littérature européenne populaire. Et puis, sans nier le discours résolument contre-
révolutionnaire que déploient les romans, Dugan semble presque considérer que cette
dimension politique ne serait qu’accidentelle et préfère se concentrer ainsi sur la
généalogie du personnage, sur la culture littéraire et artistique de la Grande-Bretagne
victorienne.
6 Cette difficulté à considérer Le Mouron rouge dans toute sa radicalité politique peut
s’expliquer de deux manières. On pourrait d’abord considérer que Sally Dugan,
britannique, aurait été formée dans une tradition historiographique plus critique de la
Révolution française et qu’elle serait donc moins sensible à la virulence des
représentations contre-révolutionnaires maniées par la baronne Orczy. Cette
explication est d’autant moins satisfaisante que, depuis les années 1960 au moins, existe
une critique de la représentation faussée de la Révolution dans Le Mouron rouge :
Geoffrey Trease, engagé à gauche, alla même jusqu’à écrire un roman, Thunder of Valmy,
qui se voulait une réponse aux aventures de Sir Percy Blakeney13.
7 La moindre appréhension politique du Mouron rouge traduit surtout une certaine
difficulté de l’histoire des idées politiques à envisager la dimension politique de genres
jugés mineurs comme c’est le cas du roman historique populaire ou destiné à la
jeunesse, deux catégories dans lesquelles se classe Le Mouron rouge lorsque l’on
considère ses éditions successives.
8 De fait, dans les réflexions sur le « partage14 » entre histoire et littérature, le roman
historique semble présenter une résistance particulière à l’analyse des historiens. Cela
tient d’abord à la définition d’un genre qui, mis à part son objet – un passé situé et plus
ou moins esquissé par le romancier –, ne présente « guère de singularités distinctes de
celles en usage dans le roman en général15 ». D’autre part, littérature et histoire ont
longtemps partagé un biais : les corpus romanesques sont souvent restreints à une liste
de « classiques » ou de « chefs d’œuvre », dont la constitution fait en elle-même
rarement l’objet d’une analyse16.
9 En somme, la moindre valeur esthétique de ces romans justifierait qu’ils ne soient pas
considérés comme des œuvres de l’esprit à part entière, porteuses, entre autres choses,
d’un discours politique digne d’être analysé. Dès lors, le roman historique, qu’il soit
destiné à la jeunesse ou au très grand public, n’est généralement étudié que dans sa
dimension matérielle, symptomatique des transformations du marché de l’édition à la
fin du XIXe siècle.
10 Ainsi, alors même qu’il entendait identifier, dans l’analyse du développement du roman
historique, le « reflet intellectuel du processus historique réel 17 », Georges Lukacs ne
considère pas des auteurs aussi importants dans l’histoire de ce genre qu’Alexandre
Dumas, Paul Féval ou Alexis Ponson du Terrail. Ces romanciers n’avaient pas d’intérêt
en eux-mêmes, puisqu’ils signalaient le déclin du roman historique français commencé
en 1848, lorsque celui-ci s’éloigna du réalisme historique. Quant au Conte de deux villes
(1859-1861) qui tint un rôle important dans la constitution de l’imaginaire contre-
révolutionnaire dont joue la baronne Orczy, il ne serait que la traduction des
« faiblesses de [l’]humanisme et de [l’]idéalisme petit-bourgeois 18 » de Charles Dickens.
Pour le critique marxiste, et contrairement à Balzac ou Walter Scott, cette littérature
n’a aucune potentialité révolutionnaire, ce qui disqualifie son analyse.
11 Ce silence n’est pourtant pas spécifique à Lukacs. Si l’histoire culturelle et intellectuelle
de la contre-révolution est depuis longtemps un objet d’étude, qui passe notamment
par l’analyse des œuvres littéraires qui se sont inscrites dans cette tradition politique,
ses historiens se sont souvent limités à l’étude d’une culture presqu’exclusivement
réservée aux élites. À cet égard, La Contre-Révolution ou l’Histoire désespérante de Gérard
Gengembre19, comme Les Antimodernes d’Antoine Compagnon20 sont des exemples
emblématiques. Quand le premier insiste sur la centralité de la pensée contre-
révolutionnaire dans l’invention de la modernité intellectuelle au XIXe siècle, le
17 À l’exception des classes ouvrières, rares sont les femmes mariées qui travaillent dans
la société britannique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Il apparaît néanmoins
que l’écriture est une exception relative. Dans le domaine du roman de détective – un
genre dans lequel la créatrice du Mouron rouge s’est également illustrée –, on
dénombre ainsi un certain nombre d’autrices dont les œuvres précèdent ou sont
contemporaines de celle de la baronne Orczy36. Si l’Américaine Anna Katherine Green,
la « mère » du roman de détective37, signe de son nom, d’autres, telle l’Anglaise
Catherine Louisa Pirkis qui signait C. L. Pirkis, choisissent de ne pas être identifiées
comme femmes. Alors que son mariage avec Montagu Barstow n’a jamais été un secret,
Emma Orczy n’a malgré tout pas expliqué son choix de signer l’ensemble de son œuvre
de son nom de jeune fille. Ses quatre premières publications (parues en 1895), des
recueils de conte traduits du hongrois qu’elle cosigne avec son mari, peuvent
néanmoins laisser supposer qu’elle a conservé un nom à consonance étrangère par un
souci d’authenticité, tandis que le titre de « baronne » lui permettait de se prévaloir de
son ancienne noblesse.
18 Ses premières fictions ne furent publiées que quelques années plus tard : en juin 1898,
elle publie « The Red Carnation38 », une affaire d’espionnage à Vienne, et, en août 1899,
« Juliette: a Tale of the Terror39 », sa première incursion dans l’histoire de la
Révolution. Les deux magazines dans lesquels paraissent ces nouvelles, Pearson’s
Magazine et Royal Magazine, appartiennent tous deux à Arthur Pearson, un magnat de la
presse, également fondateur du Daily Express. L’un des éditeurs de ces revues, Percy
Everett, rédacteur en chef de Pearson’s en 1900, est un ami de Montagu Barstow. Ce
dernier lui fit passer un long texte de la baronne, que l’éditeur refusa tout en
l’engageant à lui envoyer d’autres textes. Ce texte devait devenir son premier roman,
The Emperor’s Candlesticks40, une autre affaire d’espionnage, située en Russie dans les
années 1880. Ce livre fut publié par la maison d’édition d’Arthur Pearson, et ne connut
pas de succès, avant que le triomphe du Mouron rouge ne suscite sa réédition à la fin des
années 190041. Un autre roman, situé sous Mary Tudor, suivit en 190142, tandis que la
baronne publiait d’autres nouvelles dans Royal Magazine, assurant au couple Orczy-
Barstow une source régulière de revenus.
19 Dès ses débuts, l’histoire romancée et l’espionnage s’imposent comme des thèmes de
prédilection. Pourtant dans le récit qu’elle donne de la genèse du Mouron rouge, elle
insiste sur ses difficultés à publier de la fiction historique. Selon elle, c’est ainsi que
près d’une douzaine des plus prestigieuses maisons d’édition londoniennes (Cassell,
Macmillan, Heinemann sont citées) refusèrent son manuscrit entre 1901 et 1903 : « Oui !
j’aime bien votre livre, mais le public ne s’intéresse pas à ce genre de chose. L’époque
du vieux Dumas et des Trois Mousquetaires est aussi révolue que celle du dodo. Donnez-
leur quelque chose de moderne, quelque histoire d’aujourd’hui, pas des trouvailles
romantiques d’un passé dont ils n’ont plus rien à faire. 43 »
20 Le Mouron rouge serait donc un paradoxe : un roman historique qui aurait remporté un
immense succès à un moment où le genre serait en déclin. Dominique Kalifa a montré,
dans le cas français, que, à partir des années 1880, le roman historique était
progressivement supplanté par de nouveaux genres44. Au Royaume-Uni aussi, le roman
historique est fortement concurrencé. La baronne Orczy elle-même a participé de ce
phénomène : depuis 1901, elle publiait des nouvelles policières, sous le titre générique
de The Old Man in the Corner, réunies en recueil en 190845, dans lesquelles elle mettait en
scène un type d’enquêteur en chambre très inspiré de l’immensément populaire
Sherlock Holmes, dont la première aventure, Une étude en rouge, avait été publiée en
1887.
21 Toutefois, le déclin du roman historique, autant que le récit que donne la baronne
Orczy de la genèse de son héros, doit être nuancé. La fin des années 1890 voient une
résurgence de romans et de pièces de théâtre se déroulant dans le passé et mettant en
scène des héros flamboyants et aventureux, dans la plus pure tradition des romans de
cape et d’épée. Stanley Weyman publie ainsi des romans situés dans la France des XVIe
et XVIIe siècles, directement inspirés de l’œuvre d’Alexandre Dumas. En 1898, une
adaptation des Trois Mousquetaires et une traduction de Cyrano de Bergerac sont montées
au théâtre. Nicholas Daly fait du reste remarquer que c’est entre 1894 et 1896 que le
terme « swashbuckling » prend son sens actuel et désigne l’équivalent britannique du
« cape et d’épée »46.
22 Manifestement, cette résurgence du romanesque historique se fait sous le signe du
roman historique français, et notamment d’Alexandre Dumas, mentionné par la
baronne Orczy. Celle-ci a passé plusieurs années en France, dont elle maîtrise la langue.
Dans son autobiographie, elle écrit avoir été marquée par l’omniprésence des auteurs
français dans les théâtres londoniens : « La scène britannique était alors, et pour de
longues années, agenouillée d’admiration devant la France 47. » Si elle évoque le
répertoire classique et romantique, de Jean Racine à Alexandre Dumas et Alfred de
Musset, elle mentionne aussi des auteurs contemporains, dont Victorien Sardou,
célèbre pour ses pièces historiques et sa détestation de la Terreur 48. Il est également
certain qu’elle connaissait les œuvres de Balzac et Barbey d’Aurevilly. Sans que l’on
puisse l’affirmer avec certitude, il n’est pas improbable qu’elle ait tiré l’idée de la
« ligue » du Mouron rouge, composée de vingt jeunes têtes brûlées issues de
l’aristocratie et prêtes à tout pour leur chef adoré, de l’Histoire des Treize du premier ou
des « Douze » qui entreprennent de sauver le chevalier Des Touches dans le roman
éponyme du second. Comme le chevalier du reste, sir Percy Blakeney est intrépide et se
joue des bleus pour faire des voyages clandestins entre la France et la Grande-Bretagne.
23 Il n’empêche. Si les influences du roman et du théâtre historique français sont
manifestes dans l’œuvre de la baronne Orczy, Le Mouron rouge témoigne d’une
adaptation aux – voire d’une hybridation des –nouveaux genres en vogue : le roman
patriotique, le roman d’aventures sentimental ou le roman policier.
24 La créatrice du Mouron rouge avait perçu cette évolution puisque, de son propre aveu,
avant de se lancer dans l’écriture du roman, elle s’était « fait la main » pendant
presqu’une décennie en écrivant des nouvelles pour divers magazines et journaux. Elle
raconte ainsi que, au milieu des années 1890, lorsqu’elle se résolut à gagner sa vie en
écrivant, elle acheta de nombreux exemplaires de magazines à la mode pour se faire
une idée du style et des attentes formelles et narratives de chacun. Ses romans portent
la trace de cette analyse comparative des pratiques et des réussites éditoriales, qui a
quelque chose de l’étude de marché, puisque, si la série des Mouron rouge se situe bien
dans le passé, la baronne Orczy y mêle allégrement les genres qui connaissent un grand
succès à l’époque.
25 Patriotique, Le Mouron rouge l’est assurément. Que ce soit dans les romans, dans les
autres textes qu’elle écrivit à propos de ceux-ci, et même dans le regard de ses
contemporains – critiques et amateurs britanniques –, la cause est entendue : le
Mouron rouge est une incarnation du héros britannique et son double – son alter-ego
au sens propre du terme –, sir Percy Blakeney, est la quintessence du landed gentleman
Une scène dramatique dans la jaquette de la traduction française du Serment (1929), dessinée par
Frédéric Auer : Juliette de Marny est présentée au tribunal révolutionnaire. Sa robe blanche, qui
renforce l’impression d’innocence qu’elle est censées dégager devant des juges intégralement vêtus
de noir, n’est pas sans rappeler le vêtement de Marie-Antoinette dans le dessin de son procès qu’a
donné Pierre Bouillon en 1793, image qui fut reprise tout au long du XIXe siècle.
Percy Blakeney feint la niaiserie pour être d’autant moins soupçonné, ce décalage crée
une certaine frustration chez le lecteur, qui aimerait voir son héros tomber le masque
et recevoir les louanges qu’il mérite. Elle sérialise le principe de la double identité, déjà
esquissé par Alexandre Dumas dans Le Chevalier de Maison-Rouge, qui participe du
principe de consolation au cœur du roman d’aventures qui permet au lecteur de
s’imaginer dans la peau du surhomme dont il lit les aventures 56. Ce renouvellement de
la figure du héros eut une immense postérité éditoriale : les créateurs de Zorro (1919)
et Batman (1939), Johnston McCulley et Bob Kane, se seraient inspirés du héros
britannique pour inventer leur personnage57. Comme sir Percy Blakeney, Don Diego de
la Vega et Bruce Wayne jouent aux fils de famille peureux et légèrement demeurés pour
mieux masquer leur identité secrète. Comme le Mouron rouge, Zorro et Batman jouent
de qualités surhumaines, sans pour autant être dotés de superpouvoirs. Le Mouron
rouge marque bien une évolution du sous-genre du roman historique en participant à
l’invention de personnages super-héroïques, démiurgiques.
30 Ce don de Sir Percy Blakeney pour le déguisement et sa prodigieuse intelligence lui
donnent toujours plusieurs coups d’avance sur des adversaires qui semblent incapables
de trouver la faille. Le peuple français, foule informe et inquiétante, est le premier objet
des mauvais tours du Mouron rouge, dans un contexte où la détestation de la
Révolution française est indissociable de la compétition impériale entre la France et la
Grande-Bretagne du début du XXe siècle.
34 La scène initiale du Mouron rouge se déroule barrière de Neuilly à l’automne 1792. Sans
avertissement, la romancière fait basculer son lecteur dans un Paris terrifiant, aux
mains d’une populace haineuse qui a transformé la ville en une vaste prison. Cette
porte est particulièrement difficile à passer : le terrible, et hâbleur, sergent Bibot qui y
officie a, en effet, la réputation d’avoir le don exceptionnel de reconnaître les
aristocrates. Autour de lui, la baronne fait surgir un peuple inquiétant, incarnation de
tous les poncifs de la caricature contre-révolutionnaire : un peuple grossier et aviné,
des « tricoteuses » avides de sang, tous unis dans leur célébration de la violence. La
première adaptation au cinéma parlant du roman mit des images sur ces descriptions
très vivantes60. La deuxième séquence du film met en scène, place de la Concorde, un
jour d’exécution : le premier plan montre la lame de la guillotine se relevant avant de
s’abattre devant une foule en liesse au-devant de laquelle trônent des tricoteuses aux
traits patibulaires. Le motif de la guillotine, terrifiante parce qu’elle allie « une froide
modernité technique et la violence sauvage d’une mutilation physique 61 », s’impose au
spectateur avant qu’il ne soit pris dans un tourbillon de clichés contre-
révolutionnaires.
Dans la deuxième scène de l’adaptation cinématographique de 1934, des tricoteuses patibulaires sont
absorbées par leur travail entre deux exécutions. Dans le plan suivant, elles explosent d’un rire
inquiétant au moment où le couperet s’abat.
perdent la jeune femme, qui épouse un jeune bourgeois britannique, Bobby Clyffurde,
incarnant toutes les vertus « nationales » que la romancière ne cesse d’exalter.
47 Mais si le Mouron rouge fait bien le récit des triomphes répétés du peuple anglais sur un
peuple français balourd, il raconte aussi ceux de la Contre-révolution, incarnée par un
aristocrate génial, sur la Révolution. À vrai dire, Contre-révolution et francophobie
semblent intimement liées dans l’esprit de la baronne Orczy.
48 À l’époque de la sortie du Mouron rouge, et jusqu’à la parution du dernier volume en
1940, le champ éditorial britannique est saturé de publications qui présentent la
Révolution sous un jour très sombre73. Au contraire de la France, où différentes écoles
s’affrontent dans leur lecture positive ou négative de cette période, le Royaume-Uni
offre, à quelques exceptions près, l’image d’une production historiographique et d’un
public beaucoup plus unanimes dans leur condamnation de la Révolution et, bien
souvent, de la France, étroitement associée à un dangereux esprit révolutionnaire.
Pascal Dupuy a inscrit le personnage du Mouron rouge dans le temps long d’une culture
de la caricature et des représentations grotesques de la Révolution française,
soulignant l’association de la France au fait révolutionnaire 74. Ce stigmate français du
fait révolutionnaire est ancien : dès 1790, Edmund Burke liait l’adhésion d’une partie
des élites françaises à la pensée générale et abstraite des Lumières au désastre qu’il
prévoyait pour la Révolution ; au XIXe siècle, bien qu’appartenant à une autre tradition
politique que Burke, Thomas Carlyle reprenait cette analyse, trouvant dans l’esprit
français une tendance à nier la réalité (de l’inégalité des conditions, du danger posé par
le peuple, etc.) qui devait inévitablement conduire à la catastrophe. Leurs œuvres
respectives étaient toujours largement diffusées à la fin du XIXe siècle et au début du
XXe siècle et, surtout, très discutées par les historiens britanniques de la Révolution
française. La baronne Orczy s’inscrit résolument dans cette filiation intellectuelle, très
répandue dans les élites britanniques, singulièrement au sein de la pensée d’un parti
conservateur où Burke demeure une référence incontournable75. L’influence de Dickens
sur l’histoire des représentations britanniques de la Révolution, notamment à travers le
« triangle répulsif » de la Révolution, de la guillotine et de la Terreur, a été largement
discutée76. La baronne Orczy était tributaire d’un imaginaire sanglant dans lequel la
Révolution se résumait à une certaine idée de la Terreur, ce dont témoigne son mépris
de la chronologie révolutionnaire : dans le premier roman, la dictature de Robespierre
aurait commencé en septembre 1792, tandis qu’un journal mis à l’écran dans le film de
1934 indique que l’Incorruptible aurait déjà été dictateur… le 5 juin 1792. Dans ce grand
effort simplificateur, il n’y a de place que pour le couperet de la guillotine et la violence
sanguinaire des foules.
49 Le Mouron rouge est aussi tributaire des représentations contre-révolutionnaires qui
circulaient en France sous la Troisième république. Dans son autobiographie, la
baronne évoque l’Histoire ecclésiastique et l’Histoire de France qu’elle avait dû étudier dans
l’école religieuse où elle avait été scolarisée à Paris dans les années 1870, précisant,
dans le cas de ce dernier livre, qu’il ne s’agissait pas de celle de Michelet 77. S’il nous est
impossible de savoir exactement de quels manuels ou livres d’histoire il s’agissait, il est
certain que ceux-ci faisaient un récit victimaire de la Révolution, centré sur les
violences révolutionnaires, notamment celles qui s’exerçaient contre l’Église 78. D’autre
part, dans la reconstruction qu’elle fait de la genèse de son personnage, elle insiste sur
l’importance du voyage qu’elle fit à Paris en 1900, au moment de l’exposition
universelle. Ce séjour fut l’occasion de visiter les lieux marquants du Paris
1908, à la fin d’une édition de Beau Brocade, un texte indiquait que Le Mouron rouge avait
déjà été traduit en sept langues : français, allemand, suédois, italien, hongrois, danois et
hollandais86. Ici, la traduction est un argument de vente et il semble que les éditeurs
n’aient pas hésité à légèrement embellir la réalité : Le Mouron rouge ne fut traduit en
italien qu’en 1910, en feuilleton dans le Corriere della Sera. Quant à la traduction
française, elle ne vint qu’en 1913.
53 Il semble en effet que, en France, la série mit plus de temps à se faire connaître que
dans d’autres pays européens. Il est possible que les éditeurs français aient été quelque
peu réticents à publier un roman dont la veine contre-révolutionnaire masquait mal la
francophobie décomplexée de son autrice. Du reste, la première traduction du roman
parut aux éditions Nelson, une maison d’édition écossaise déjà centenaire et
fraîchement implantée en France. C’est en 1910 que cet éditeur décida de créer une
filiale française, dirigée par le philologue belge Charles Saroléa, directeur de la section
française de l’université d’Édimbourg. D’abord associées à Grasset, de 1910 à 1911, puis
liées à Calmann-Lévy, jusqu’en 1927, les éditions Nelson représentèrent une « invasion
étrangère sans précédent du marché du livre français87 » en important une production
de masse et des méthodes de vente déjà répandues en Grande-Bretagne. S’il existait
déjà en France des collections d’ouvrages de petit format et peu chers – chez Fayard,
Ferenczi, Calmann-Lévy ou la Maison de la Bonne Presse –, les éditions Nelson se
distinguaient par leur capacité à proposer un produit peu cher (1,25 franc) mais de
bonne qualité, puisque les livres, cartonnés sous percaline et non brochés, et imprimés
sur papier des Indes, avaient un aspect beaucoup plus luxueux que ceux qui étaient
édités par la concurrence. Le succès fut impressionnant : en un an, les éditions Nelson
réussirent à écouler un million d’exemplaires88.
54 La ligne éditoriale est claire : il s’agit de publier des « classiques », de grands auteurs du
patrimoine français et européen. Les œuvres étrangères restent néanmoins très
minoritaires. Jusqu’en 1914, les éditions Nelson, malgré des prospectus vantant un
positionnement cosmopolite, publient très majoritairement des œuvres francophones :
on compte seulement 18 traductions – depuis l’anglais, le russe, le polonais et le
flamand – sur 87 livres publiés89. À côté de ce corpus, les œuvres complètes de Victor
Hugo en 51 volumes sont publiées en parallèle de la collection. Toutefois, à côté de ce
choix patrimonial, qui fait écho à la traduction de nombreuses œuvres de Dickens, des
textes destinés à un public conservateur, comme L’Invasion de Louis Bertrand, un texte
nationaliste et xénophobe sur l’immigration italienne dans le Sud de la France 90,
voisinent avec Mon oncle Benjamin de Claude Tillier, destiné à un public de lecteurs plus
libéraux. En somme, à l’image de ses principaux responsables, qui se partagent entre
sympathies conservatrices et libérales, la collection n’a pas de direction politique très
affirmée, ce qui est assez commun pour une maison tournée vers le grand public.
55 Le Mouron rouge fait donc partie d’une petite cohorte de classiques étrangers. Ce choix
s’explique bien sûr par son énorme succès en Grande-Bretagne et dans un certain
nombre de pays étrangers. Mais le roman conforte aussi les orientations éditoriales de
la collection : il est accessible à tous les publics et il est en tous points conforme à la
morale la plus conservatrice. Enfin, le roman historique – et l’histoire en général – est à
l’honneur aux éditions Nelson. Avant la parution du Mouron rouge, la maison a déjà
publié Ivanhoé de Walter Scott, La Pucelle de France d’Andrew Lang, Les Chroniques du
règne de Charles IX de Prosper Mérimée, et Les Trois Mousquetaires. En avançant dans le
La jaquette non signée de la première traduction du Mouron rouge (1913) met en scène Lady Blakeney
et l’un des compagnons du Mouron rouge, Sir Andrew Foulkes. Le faible prix du livre est bien visible.
comme les faits se passent en 1793, que les mystifiés ont noms Robespierre, Collot
d’Herbois ou Chauvin [sic], on se console aisément de ce que le beau rôle ne soit pas de
ce côté-ci de la Manche95. »
58 Malgré cette nuance, les romans sont très bien reçus dans cette presse et bénéficient
d’une bonne couverture critique. En France aussi, Le Mouron rouge s’impose comme un
classique du roman historique, ce dont témoignent certains articles publiés à l’occasion
de la sortie de l’adaptation cinématographique de Harold Young : Le Matin évoque ainsi
un « roman célèbre96 », tandis que La Presse parle de « l’œuvre immortelle de la baronne
Orczy97 ». Que ces deux journaux inclinent à droite, voire à l’extrême droite, nous
informe sur le public visé par ces traductions françaises. Le succès tient au fait que ce
sont des romans historiques principalement dédiés à la jeunesse, alors que la presse
conservatrice, et notamment catholique, exprime, depuis le début du XXe siècle, son
hostilité à la littérature policière ou aux feuilletons venus des États-Unis (ou inspirés
par les États-Unis) qui mettent en scène le Far-West ou des détectives : « Et qui sait si
ces récits d'apaches ne créent pas, précisément, des vocations d'apaches ? […] Si ceux
de nos enfants qui rêvent aux exploits des Sioux et des détectives n'aboutissent pas
tous à ces conséquences extrêmes, chez tous, cependant, de telles lectures provoquent
une diminution de leur valeur intellectuelle et morale de leur personnalité (sic). 98 » Le
roman historique, jugé à la fois instructif et plus moral, bénéficie d’un a priori plus
favorable.
59 Mais si la baronne Orczy se dit très satisfaite d’une traduction qu’elle juge
« excellente », les choses vont différemment avec les autres adaptations françaises de
son œuvre. En effet, avant d’être traduit, Le Mouron rouge fut adapté au théâtre en 1912
par Jean-Joseph Renaud, un dramaturge et maître d’armes, qui avait concouru comme
fleurettiste aux Jeux olympiques de Paris en 1900 et à ceux de Londres en 1908. Il est
difficile de savoir si c’est le roman ou la pièce originale qui fut adapté au théâtre : le
livret en français indique que la pièce fut adaptée du roman, dont le titre anglais est
donné, puisqu’il n’avait pas encore été traduit, mais, dans son autobiographie, la
baronne écrit que sa pièce fut adaptée en plusieurs langues. Le Coquelicot, du nom d’une
fleur sauvage mieux connue que le mouron rouge, fut créé au Théâtre de l’Ambigu le
23 avril 1912, en présence de la baronne Orczy, qui détesta la pièce. À propos de cette
soirée, elle écrivit : « Je ne sais pas comment j'ai passé la soirée. Après le premier acte,
tout est devenu flou et je ne me souviens plus de rien99. »
60 L’adaptation théâtrale française semble l’avoir contrariée au point qu’elle en altère
substantiellement la réalité dans son autobiographie. Elle affirme ainsi que la pièce fut
un four critique et public. Pourtant, Le Coquelicot reçut un accueil très favorable des
journaux, largement mis en avant dans le livret qui s’ouvre sur une revue de presse de
six pages réunissant vingt-neuf critiques très favorables, aussi bien dans les principaux
journaux lus par un public conservateur (Le Figaro, Le Temps, La France, L’Intransigeant)
que dans la presse à très grand tirage (Le Petit Parisien). La pièce se joua jusqu’au 6 mai
1912, soit pendant trois semaines, Dans un théâtre de boulevard comme l’Ambigu – où
le changement de programmation est normalement très rapide –, ce temps de
représentation contredit la notion d’un échec, même si sa brièveté atteste cependant
que la pièce n’a pas réussi à s’imposer.
61 Dans tous les cas, on est loin du désastre décrit par la baronne qui dit également avoir
oublié qu’avait adapté à la scène, en 1913, un autre de ses romans, The Tangled Skein : il
se trouve que c’était le même Jean-Joseph Renaud !
66 Bien que la pièce ait scandalisé la baronne Orczy, la pire trahison du roman restait à
venir. Alors qu’elle avait généralement apprécié la première adaptation
cinématographique en langue anglaise, la sortie française donna lieu à une expérience
« si affreuse, qu’elle en devint amusante103 ». Le film était sorti au Royaume-Uni en 1934
et, s’il fut signalé par certains titres de presse français dès 1935, il ne sortit en salle
qu’en mai 1936. Le film proposé en français n’avait pourtant rien à voir avec la version
originale. De fait, la censure l’avait considérablement modifié, respectant à la lettre les
dispositions d’un décret de 1928 exigeant que soit pris « en considération l’ensemble
des intérêts nationaux en jeu, et spécialement l’intérêt de la conservation des mœurs et
traditions nationales104 ». À ce titre, des coupures pouvaient être exigées ou certains
films interdits. En 1933, deux films se virent obliger de procéder à des coupes pour
« francophobie ». Motif moins souvent avancé que l’offense à la « morale publique », le
« communisme ou l’antimilitarisme » ou encore les « films de terreur ou d’horreur »,
« la conservation des mœurs et traditions nationales » allait durement frapper le
Mouron rouge. Alors que la censure se durcit après la crise de 1934, The Scarlet Pimpernel,
sorti en France sous le titre du Chevalier de Londres, fut obligé de procéder à des coupes
et à d’importantes modifications. D’un point de vue formel, les gros plans sur la
guillotine furent expurgés, celle-ci n’étant plus montrée que de loin. D’autre part, le
doublage devait modifier complètement l’intrigue, en renforçant paradoxalement la
tonalité contre-révolutionnaire : Percy Blakeney, joué par Leslie Howard transformé en
Pierre de Bernay, devenait un émigré français héroïque à la tête d’une ligue de
gentilshommes, eux aussi français. Le Mouron rouge n’était plus qu’une affaire
strictement française. Cette modification, que l’on pourrait qualifier de patriotique,
s’explique sans doute par la recrudescence des tensions franco-britanniques sur les
questions internationales dans les années 1930.
L’affiche française du Chevalier de Londres, sorti deux ans après la sortie au Royaume-Uni, dans une
version en partie censurée avec un scénario bouleversé au doublage.
La couverture de Pour vous, hebdomadaire de cinéma, affiche le portrait de Merle Oberon, actrice
britannique d’origine indienne qui joue Lady Blakeney, un rôle qui lança sa carrière.
Conclusion
70 Super-héros contre-révolutionnaire, le Mouron rouge renouvelle, à la fin du XIXe siècle,
un genre déclinant, le roman historique, en croisant un imaginaire profondément
contre-révolutionnaire avec les formats et les codes de genres nouveaux. Démophobe
parce que francophobe, la version originale cristallise les convictions conservatrices,
aristocratiques et contre-révolutionnaires de sa créatrice tout en reflétant la fierté
impériale qui imprègne les élites politique, économique et littéraire britanniques du
premier XXe siècle. Metteur en scène d’un peuple rendu grotesque et adversaire
farouche de révolutionnaires très sombres, le personnage de sir Percy Blakeney est
adapté au marché français, mis en avant dans la presse conservatrice, catholique ou
franchement antirépublicaine. À cet égard, le succès des adaptations françaises – dont
témoigne la transposition dans La Croix de l’expression « Mouron rouge » pour désigner
des personnes qui, pendant la Guerre d’Espagne, font évader des prisonniers
nationalistes faits par les républicains – est indissociable de l’existence d’un marché
très actif en France du livre contre-révolutionnaire – romans, livres d’histoire,
illustrés –dans la première moitié du XXe siècle. Il démontre la permanence d’une
contre-culture contre-révolutionnaire dans la France de la Troisième République dont
témoigne la réception du Mouron rouge. Une enquête sur les bibliothèques enfantines de
la première moitié du XXe siècle, quoiqu’extrêmement difficile à mener, les catalogues
étant rares111, laisserait sans doute apparaître une forte prévalence du Mouron rouge
dans les familles marquées par le souvenir de la contre-révolution, signe d’une
persistance de cette « imagerie antérieure à la construction doctrinale de Maurras »
qu’évoque Philippe Ariès, faite « d’un tissu d’anecdotes, souvent légendaires, sur les
rois, les prétendants, les saints de la famille royale, Saint Louis et Louis XVI, les martyrs
de la Révolution »112. Gageons que, dans la construction politique et identitaire d’une
partie de la population, le Mouron rouge a su trouver sa place dans ce tissu d’anecdotes,
toutes aussi fictives que lui mais très actives dans la construction et la transmission
d’un imaginaire contre-révolutionnaire.
NOTES
1. The Kinks, Paroles de « Dedicated follower of fashion », Pye, 1966.
2. On a choisi ici de traduire littéralement l’expression anglaise qui désigne la période souvent
qualifiée comme la « Terreur ». Dans la suite de l’article, par commodité, on emploiera
simplement le terme de Terreur, bien que cette expression soit historiquement problématique,
comme l’a démontré Jean-Clément MARTIN dans Les échos de la Terreur. Vérités d’un mensonge d’État
1794-2001, Paris, Belin, 2018, 320 p.
3. Les ressorts de cette revendication d’une excellence aristocratique ont été particulièrement
étudiés pour le cas français dans Éric MENSION-RIGAU, Aristocrates et grands bourgeois : éducation,
traditions, valeurs, Paris, Plon, 1994, 514 p. ; dans le cas allemand Hansjoachim HENNING, « ‚Noblesse
Oblige?’ Fragen Zum Ehrenamtlichen Engagement Des Deutschen Adels 1870 - 1914. Herrn
Professor Dr. Karl Erich Born, Tübingen, Zur Vollendung Seines 70. Lebensjahres Am 24. April
1992 Gewidmet. » VSWG: Vierteljahrschrift Für Sozial- Und Wirtschaftsgeschichte, vol. 79, n o 3, 1992,
p. 305–340.
4. Amnon KABATCHNIK, Blood on the Stage: Milestone Plays of Crime, Mystery, and Detection: an
Annotated Repertoire, 1900–1925, Lanham, Scarecrow Press, 2008, p. 28.
5. Marie-Françoise GOLINSKY, « Le Mouron rouge », dans La Légende de la Révolution au XX' siècle,
Colloque de Cerisy-la-Salle, Paris, Flammarion, 1988, p. 66.
6. Emma ORCZY, I Will Repay, Londres, Greening and co., 1906, 325 p.
7. Emma ORCZY, Le Serment, Paris, Nelson, 1929, 288 p.
8. Richard STANTON, The Scarlet Pimpernel, Fox Film Corporation, 1917, 50 minutes.
9. Charles M. JONES, The Scarlet Pumpernickel, Warner Bros. Pictures, 1950, 7 minutes.
10. Sally DUGAN, Baroness Orczy’s The Scarlet Pimpernel: A Publishing History, Burlington,
Ashgate, 2012, p. 35.
11. Pascal DUPUY, « La diffusion des stéréotypes révolutionnaires dans la littérature et le cinéma
anglo-saxons (1789-1989) », Annales historiques de la Révolution française 305, n o 1, 1996, p. 526.
12. Sally DUGAN, Baroness Orczy’s…, op. cit.
13. Geoffrey TREASE, Thunder of Valmy, Londres, Macmillan, 1961, 228 p.
14. Étienne ANHEIM, Antoine LILTI, « Savoirs de la littérature », Annales. Histoire, Sciences sociales,
o e
2010, n 2, 65 année, p. 253-260.
15. Gérard GENGEMBRE, Le roman historique, Paris, Klincksieck, 2005, p. 97.
16. Cette tendance a été notamment soulignée par Franco MORETTI, Graphs, Maps, Trees : Abstract
Models for a Literary History, Londres, Verso, 2005, 119 p. Par ailleurs, le Groupe de Recherches
Interdisciplinaires sur l'Histoire du Littéraire (GRIHL), fondé en 1996, s’emploie également à
considérer la littérature comme un objet d’analyse historique à part entière, cherchant
notamment à éviter cet écueil du « chef d’œuvre » ou du « classique ».
17. Georges LUKACS , Le roman historique, Paris, Payot, 2000 (1937, première ed. française en 1965),
p. 13.
18. Ibid., p. 275.
19. Gérard GENGEMBRE , La Contre-Révolution ou l’Histoire désespérante : histoire des idées
politiques, Paris, Imago, 1989, 349 p.
20. Antoine COMPAGNON, Les antimodernes : de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris,
Gallimard, 2005, 464 p.
21. Mona OZOUF , Les aveux du roman : le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution, Paris,
Gallimard, 2004 (2001), 348 p.
22. Jacques MIGOZZI , « À suivre… », dans Jacques Migozzi (dir.), Le roman populaire en question(s),
Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 1995, p. 19.
23. Guillaume MAZEAU, « La bataille du public », dans Sophie Wahnich (dir.), Histoire d’un trésor
perdu, Paris, Les prairies ordinaires, 2013, p. 345-367.
24. , Paul-Adrien KOMPANIETZ, Les imaginaires romanesques de la Terreur (1793-1874). Des Lettres
trouvées dans des portefeuilles d’émigrés d’Isabelle de Charrière à Quatre-vingt-Treize de Victor
Hugo, thèse de doctorat, Lyon, 2018.
25. Jean TORTEL, « Le roman populaire », dans QUENEAU Raymond (dir.), Histoire des littératures,
Paris, Gallimard, 1983 (1958), t. III, p. 1583-1584.
26. Sarah MOMBERT , « Profession : romancier populaire », dans Loïc Artiaga (dir.), Le roman
populaire, Paris, Autrement, 2008, p. 72.
27. Geoffrey TREASE , Tales out of School: A Survey of Children Fiction, Londres, Heinemann, 1970
(1949), 181 p.
28. Dominique KALIFA, Tu entreras dans le siècle en lisant Fantômas, Paris, Vendémiaire, 2017, 329 p.
29. Michel RIAUDEL , Sébastien ROZEAUX , « Discrétion de la lettre, savoirs du temps », Brésil(s) [En
ligne], no 15, 2019, mis en ligne le 31 mai 2019, consulté le 10 mars 2021 : https://
[Link]/bresils/4142
30. Dominique KALIFA , « Le roman populaire peut-il être une source d’histoire ? », dans Jacques
Migozzi (dir.), Le roman populaire … op. cit., p. 599-613
31. Judith LYON-CAEN , La griffe du temps. Ce que l’histoire peut dire de la littérature, Paris,
Gallimard, 2019, p. 21.
32. Ibid., p. 26
33. Judith LYON-CAEN, Dinah RIBARD, L’historien et la littérature, Paris, La Découverte, 2010, p. 58.
34. C’est ce que démontre notamment Isabelle GUILLAUME , Regards croisés de la France, de
l’Angleterre et des États-Unis dans les romans pour la jeunesse, 1860-1914 : de la construction
identitaire à la représentation d’une communauté internationale, Paris, Honoré Champion, 2009,
448 p.
35. Emma ORCZY , Links in the Chain of Life, Londres, Hutchinson and co, 1947, 223 p. Consulté en
ligne le 10 mars 2021 : [Link]
36. Anne HUMPHERYS , « Who's Doing It? Fifteen Years of Work on Victorian Detective Fiction. »,
Dickens Studies Annual, vol. 24, 1996, p. 260-264.
37. Patricia MAIDA , Mother of Detective Fiction: The Life and Works of Anna Katharine Green, Bowling
Green, Bowling Green State University Popular Press, 1989, 150 p.
38. Emma ORCZY, « The Red Carnation », Pearson’s Magazine, no 5, juin 1898, p. 597-605.
39. Emma ORCZY, « Juliette: a Tale of the Terror », Royal Magazine, no 2, août 1899, p. 284-291.
40. Emma ORCZY, The Emperor's Candlesticks, Londres, C. Arthur Pearson, 1899, 288 p.
41. On dénombre trois rééditions chez Greening and Co., le premier éditeur du Mouron rouge,
dans la collection populaire de la maison, en 1906, 1908 et 1909, ainsi qu’une réédition chez
Hodder & Stoughton en 1913.
42. In Mary’s Reign fut publié en 1901, mais le livre est absolument introuvable dans son édition
originale aujourd’hui. Il fut réédité sous un autre titre après la parution du Mouron rouge : Emma
ORCZY, The Tangled Skein, Londres, Greening and Co. 1907, 332 p.
43. « Yes! I rather like your book, but the public does not care for that sort of thing. The days of
old Dumas and The Three Musketeers are as extinct as the Dodo. Give them something modern,
true to the life of today, not the romantic imaginings of a past they care nothing about. » : Emma
ORCZY, Links…, op. cit. Consulté en ligne : [Link]
ebooks20/[Link]#Chapter11
44. Dominique KALIFA , L'encre et le sang : récits de crimes et société à la Belle époque, Paris,
Fayard, 1995, 351 p.
45. Emma ORCZY, The old man in the corner, Londres, Hodder & Stoughton, 1908, 340 p.
46. Nicholas DALY , « Introduction », dans Emma Orczy, The Scarlet Pimpernel, Oxford, Oxford
University Press, 2018, p. XVIII.
47. “The English stage was then and for many years after on its hands and knees in unqualified admiration
of France.”: Emma ORCZY , Links… op. cit. Consulté en ligne : [Link]
ebooks20/[Link]#Chapter9
48. Marion POUFFARY , « 1891, l’affaire Thermidor », Histoire, économie & société, 28 e année, no 2,
2009, p. 87‑108.
49. Jonathan WILSON , La Pyramide inversée. L’histoire mondiale des tactiques de football, traduit par
Philippe Auclair, Jehanne Henin, Bruno Constant, Anne Confuron, Paris, Hachette, 2019 (2008),
p. 38.
50. Emma ORCZY , Les beaux et les dandys des grands siècles en Angleterre, Monaco, Société des
conférences de Monaco, 1924, 54 p.
51. « For Sir Percy Blakeney is mine, and mine only » : Emma ORCZY, Links…, op. cit. Consulté en ligne,
[Link]
52. Luc BOLTANSKI, Énigmes et complots, une enquête à propos d’enquêtes, Paris, Gallimard, 2012, 461 p.
53. Emma ORCZY, A Child of the Revolution, Londres, Cassel & Co, 1932, 310 p.
54. Daniel COUÉGNAS , « Qu’est-ce que le roman populaire ? », dans Loïc Artiaga (dir.), Le roman
populaire, op. cit., p. 47. Les italiques sont dans la citation originale.
55. Elle a notamment créé un autre personnage, Beau Brocade, véritable transposition à l’époque
des révoltes jacobites de la figure de Robin des Bois : Emma ORCZY , Beau Brocade, Londres,
Greening and Co., 1907, 307 p.
56. Umberto ECO , De Superman au surhomme, traduit de l’italien par Myriam Bouzaher, Paris,
Grasset, 1993, 245 p.
57. Ron NAVERSEN, « The (Super) Hero's Masquerade », dans Deborah Bell (dir.), Masquerade: Essays
on Tradition and Innovation Worldwide, Jefferson, McFarland & Company, Inc, Publishers, 2015,
p. 217.
58. Martin GREEN , Dreams of Adventure, Deeds of Empire, Londres, Routledge and K. Paul, 1980, 429
p. ; Robert DIXON, Writing the Colonial Adventure, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, 228
p. Dans ce dernier livre, notamment le chapitre « The Colonial City: Crime fiction and empire »,
p. 155-178.
59. Andris BARBLAN, L’image de l’Anglais en France pendant les querelles coloniales, 1882-1904, Berne, H.
Lang ; Francfort-sur-le-Main, p. Lang, 1974, 234 p.
60. Harold YOUNG, The Scarlet Pimpernel, United Artists, 1934, 94 minutes.
61. Daniel ARASSE, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Paris, Flammarion, 1987, p. 10.
62. Emma ORCZY, Le Serment, Paris, Nelson, 1929, p. 276.
63. Emma ORCZY , Mam'zelle Guillotine. An adventure of the Scarlet Pimpernel, Londres, Hodder &
Stoughton, 1940, 286 p.
64. Rafael SABATINI , Scaramouche, Boston, Houghton Mifflin Company, 1921, 392 p. ; Scaramouche
the King-Maker, Londres, Hutchinson & Co, 1931, 336 p. Le premier roman mêle des éléments tirés
du Bossu de Paul Féval et du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier à la fin de l’Ancien Régime et
au début de la Révolution : un jeune avocat gagné aux idées nouvelles est obligé de rejoindre une
compagnie de comédiens pour se cacher de nobles réactionnaires qui veulent sa mort après avoir
tué son meilleur ami. Par une série de rencontres, il finit par devenir un maître d’armes hors-pair
et un duelliste de grand talent, ce qui lui permettra de se venger. La fin du roman le voit se
venger de l’assassin de son meilleur ami et rejoindre la Contre-révolution, dégoûté par les
violences de la Révolution.
65. Pascal BRIOIST, Hervé DRÉVILLON, Pierre SERNA, Croiser le fer : violence et culture de l’épée dans la
France moderne XVIe-XVIIIe siècle, Seyssel, Champ Vallon, 2002, p. 479-487.
66. Stephen BANKS , A Polite Exchange of Bullets: The Duel and the English Gentleman 1750–1850,
Woodbridge, Boydell, 2010, 317 p.
67. Gustave LE BON , The Crowd. A study of the popular mind, Londres, T. F. Unwin, 1896, 230 p. La
Révolution française et la psychologie des revolutions ( ID., 1912) fut également traduite
immédiatement, The Psychology of Revolution, Londres, T. F. Unwin, 1913, 335 p.
68. Emma ORCZY, Le Serment, Paris, Nelson, 1929, p. 270.
69. Rohan MCWILLIAM , The West End: Creating London’s Pleasure District, Oxford, Oxford University
Press, 2000, p. 177-178.
70. Christophe POUPAULT , « Les voyages d’hommes de lettres en Italie fasciste », Vingtième siècle.
Revue d’histoire, no 104, nᵒ 4 (5 novembre 2009), p. 67‑79.
71. Emma ORCZY, A Son of the People: a romance of the Hungarian plains, Londres, Greening & Co, 1906,
340 p.
72. Emma ORCZY, The Bronze Eagle, Londres, Hodder & Stoughton, 1915, 335 p.
73. Antonino DE FRANCESCO, La guerre de deux cents ans, Paris, Perrin, 2018, p. 276-286.
74. Pascal DUPUY, L’Angleterre face à la révolution : la représentation de la France et des français
à travers la caricature (1789-1802), thèse de doctorat, Rouen, 1998.
75. John BARNES , « Ideology and factions », dans Anthony Seldon et Stuart Ball (dir.), Conservative
century : the Conservative party since 1900, Oxford, Oxford University Press, 1994, p. 315-345.
76. David LODGE, « The French Revolution and the Condition of England: Crowds and Power in the
Early Victorian Novel. », dans Ceri Crossley et Ian Small (dir.), The French Revolution and British
Culture, Oxford, Oxford University Press, 1989, p. 127. Cité par Pascal DUPUY, « La diffusion… », art.
cité, p. 525. Voir également Murray BAUMGARTEN . « Writing the Revolution », Dickens Studies
Annual: Essays on Victorian Fiction, 12, 1983, p. 161-76 ; Irene COLLINS , « Charles Dickens and the
French Revolution », Literature and History, vol. 1.1, 1990, p. 40-57 ; et Colin JONES , Josephine
MCDONAGH et John MEE , Charles Dickens, A Tale of Two Cities and The French Revolution, Basingstoke
et New-York, Palgrave McMillan, 2009, 212 p.
77. Emma ORCZY , Links…, op. cit. Consulté en ligne : [Link]
ebooks20/[Link]#Chapter3
78. Yves GAULUPEAU , « L’Église et la nation dans la France contemporaine. Le témoignage des
manuels confessionnels (1870-1940) », Revue d’histoire de l’Église de France, 81 e année, no 206, 1995,
p. 74‑78.
79. Emma ORCZY , Links…, op. cit. Consulté en ligne : [Link]
ebooks20/[Link]#Chapter12
80. Alain DELISSEN , « L’opération petit-historiographique. G. Lenotre, L’Impénétrable Secret du
sourd-muet mort et vivant (1929), Vieilles maisons, vieux papiers (1906) et La Révolution
française (2010) ». Écrire l’histoire. Histoire, Littérature, Esthétique, n o 17, septembre 2017,
p. 188‑94. Guillaume MAZEAU est également revenu sur le positionnement historiographique et
politique de Lenôtre dans « La bataille du public », dans Sophie Wahnich (dir.), Histoire d’un
trésor perdu, op. cit., p. 345-367.
81. G. LENÔTRE, « La Maison de Cagliostro », Le Temps, 17 janvier 1899.
82. G. LENÔTRE, Le vrai chevalier de Maison-Rouge : A. D. J. Gonzze de Rougeville, 1761-1814, Paris,
Perrin, 1894, 327 p. ; ID., Le baron de Batz, 1792-1795, Paris, Perrin, 1896, 391 p. ; ID., Un agent des
princes pendant la Révolution. Le marquis de La Rouërie et la conjuration bretonne (1790-1793),
Paris, Perrin, 1899, 418 p.
83. La publication du livre de Lenôtre suscita la parution d’autres ouvrages cherchant à rétablir
la « vraie » histoire du baron de Batz par certains de ses descendants. Voir à ce propos Laurence
MOTORET, « De l’influence de l’espionnage sur le comportement des familles : le baron de Batz »,
Sigila, 2012, no 2, p. 55‑65.
84. Cecily CLOSE, “Arthur Greening, Publisher of The Scarlet Pimpernel”, The LaTrobe Journal, n o 78,
Printemps 2006, p. 47.
85. « I gave him with my whole heart to the English-speaking world » : Emma ORCZY , Links…, op.
cit. Consulté en ligne : [Link]
86. Emma ORCZY, Beau Brocade, Londres, Greening and Co., 1908, p. 309.
87. « An unprecedented foreign invasion of the French bookmarket » : Peter France et Siân
Reynolds, « Nelson's Victory: A Scottish Invasion of French Publishing, 1910-1914. », Book History,
vol. 3, 2000, p. 167.
88. Diana COOPER-RICHET , « Les imprimés en langue anglais en France au XIX siècle : rayonnement
intellectuel, circulation et modes de pénétration », dans Jacques Michon et Jean-Yves Mollier
(dir.), Les mutations du livre et de l’édition dans le monde du XVIIIe siècle à l’an 2000, Paris, L’Harmattan,
2001, p. 139.
89. Peter FRANCE et Siân REYNOLDS, « Nelson's Victory… », art. cité, p. 191.
90. Isabelle FELICI , « Marseille et L'Invasion italienne vue par Louis Bertrand. “Ribattiamo il
chiodo” », Babel, 1996, no 1, p. 103-131.
91. Library of Congress, Copyright. Catalog of Copyright Entries. Third Series: 1956. Washington D.C.,
Copyright Office, Library of Congress, 1957, p. 1274.
92. Victor DELILLE, « Les collections bon marché », Romans-Revues, avril 1913, p. 333-334..
93. Jean-Yves MOLLIER, La mise au pas des écrivains : l'impossible mission de l'abbé Bethléem au
XXe siècle, Paris, Fayard, 2014, 510 p.
94. N., « Le piège », La Croix, 8 novembre 1936.
95. « Les collections les plus répandues », Revue des lectures, mars 1931, p. 439.
96. « Le cinéma », Le Matin, 4 janvier 1935.
97. « Films parlés », La Presse, 11 janvier 1935.
98. E. D., « Les ravages des magazines », Romans-Revues, 1908, p. 319-320.
99. « How I sat out the evening I know not. After the first act everything became a blur and I
remember nothing more. » : Emma ORCZY , Links…, op. cit. Consulté en ligne : http://
[Link]/ebooks20/[Link]#Chapter13
100. « My beloved Scarlet Pimpernel which had so often been spoken of as the perfect
presentation of an English gentleman was the perfect presentation of a French bourgeois, rotund,
loud of voice, heavy of gait, profuse of gesture. He was for ever clenching his fist. Sir Percy
clenching his fist!! But what positively outraged me was that the adapter had introduced an
intrigue between–whom do you think–Sir Andrew Foulkes and Marguerite!! Sir Andrew in love
with his friend’s wife! » : Emma ORCZY, Links…, op. cit. Consulté en ligne : [Link]
ebooks20/[Link]#Chapter13.
101. Adolphe BRISSON, « Chronique théâtrale », Le Temps, 29 avril 1912.
102. « Les collections les plus répandues », Revue des lectures, 15 septembre 1933, p. 1064.
103. « One, in particular, was so awful that it became amusing. This was the presentation in
France of The Scarlet Pimpernel. » : Emma ORCZY , Links…, op. cit. Consulté en ligne : http://
[Link]/ebooks20/[Link]#Chapter13.
104. Jean BANCAL , La censure cinématographique, thèse de doctorat, Paris, 1934, p. 248. Cité dans
Rémy PITHON, « La censure des films en France et la crise politique de 1934 », Revue historique,
t. 258, juillet-septembre 1977, p. 222. Sur la censure cinématographique pendant la Troisième
République, consulter également Jean-Luc DOUENT , « France, La IIIe République », dans Jean-Luc
Douent, Dictionnaire de la censure au cinéma, Paris, Larousse, p. 184-190.
105. Lucienne ESCOUBE, Jean-Pierre BARROT, « Les héros de la Révolution sont-ils photogéniques ? »,
Pour vous, 26 juillet 1939.
106. René BARD, « Pall-Mall films », Gringoire, 8 mai 1936.
107. Georges CHARENSOL, « Le Chevalier de Londres. Ce que femme veut », La Femme de France,
4 octobre 1936.
108. Charles JOUET, « Le chevalier de Londres », Le Populaire, 8 mai 1936.
109. Jean-Paul LE CHANOIS, Espagne 1937, Ciné-Liberté, 1937, 32 minutes.
110. G.S., « Les films », Regards, 17 février 1938.
111. Dans le cadre de nos recherches doctorales, nous n’en avons trouvé qu’un seul.
112. Philippe ARIÈS, Le Temps de l’histoire, Paris, Édition du Seuil, 1986, p. 35.
RÉSUMÉS
Traditionnellement, l’historiographie du roman historique et du roman populaire, deux genres
qui se confondent souvent entre le milieu du XIXe et le début du XXe siècle, a peu pris en compte
leur dimension politique. Ils sont souvent réduits à leur conformisme idéologique, conséquence
de leur importante sérialisation. Cet article se propose de nuancer cette position en étudiant le
cas du Mouron rouge, l’une des séries les plus célèbres de la littérature populaire en anglais. Entre
1905 et 1940, sa créatrice, la baronne Orczy, publia de nombreuses aventures qui reprennent
toutes un canevas similaire : pendant la Révolution française, sir Percy Blakeney, un noble
britannique qui cache son identité sous le nom du Mouron rouge, sauve des aristocrates français
des griffes de révolutionnaires terrifiants… Devant ces prémisses franchement contre-
révolutionnaires, cet article se propose d’analyser les versions originales, leurs traductions
françaises, un certain nombre d’adaptations théâtrales et cinématographiques, ainsi que leurs
réceptions. La genèse de cet œuvre, son emploi des codes du roman historique autant que ses
usages d’une histoire saturée de caricatures réactionnaires participent de l’amalgame et de la
large diffusion de plusieurs traditions contre-révolutionnaires, qui sont appréhendées
différemment en France et en Grande-Bretagne.
Traditionally, the historiography of the historical novel and the popular novel, two genres that
often overlap between the mid-nineteenth and early twentieth centuries, has overlooked their
political dimension. They are often reduced to their ideological conformism, described as a
consequence of their important serialization. This article proposes to nuance this position by
studying the case of the Scarlet Pimpernel, one of the most famous series of British popular
literature. Between 1905 and 1940, its creator, Baroness Orczy, published numerous adventures,
all of which follow a similar pattern: during the French Revolution, Sir Percy Blakeney, a British
nobleman who hides his identity under the name of the Scarlet Pimpernel, saves French
aristocrats from the clutches of terrifying revolutionaries...Considering these counter-
revolutionary foundations, this article seeks to analyze the original novels, their French
translations, a number of theatrical and cinematographic adaptations, as well as their reception.
The origins of this work, its use of the codes of the historical novel as much as its recourse to a
history saturated with reactionary caricatures are part of the amalgamation and wide diffusion
of several counter-revolutionary traditions, which are apprehended differently in France and in
Great Britain.
INDEX
Mots-clés : Contre-révolution, Terreur, roman historique, Grande-Bretagne, Mouron rouge
Keywords : Counter-Revolution, Reign of Terror, historical fiction, Great-Britain, Scarlet
Pimpernel
AUTEUR
BAPTISTE ROGER-LACAN
IHRF-IHMC
Centre Norbert Elias
NOTE DE L’ÉDITEUR
Cet article est basé sur une communication présentée lors du colloque « La Révolution
en 3D – Textes, images, sons (1787-2440) » qui s’est tenu à l’université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne du 14 au 16 mars 2019, organisé par le Cespra et l’IHMC-IHRF. Vous pouvez
retrouver cette communication sur la chaîne YouTube de l’IHMC à l’adresse : https://
[Link]/lAEX2mSCwxI
laquelle historiens et juristes ont beaucoup glosé5) – au profit d’une histoire sèche,
volontairement « déceptive6 », insensible aux mythes, fussent-ils révolutionnaires, se
méfiant des anecdotes, se refusant à la fascination du bourreau vu comme un être aux
marges de l’humanité et du droit. Il sera ici plus prosaïquement question de sources
peu exploitées (telles celles conservées à la Bibliothèque Historique de la Ville de
Paris7) ; de lecture d’écrits émanant de ou commandités par les bourreaux, (mémoires
judiciaires rédigés par des avocats, pétitions au législateur, lettres aux ministres…) ;
enfin de l’origine et de la teneur des lois fondatrices du nouveau statut juridique du
bourreau.
4 S’il compte une foultitude d’ancêtres sous l’Ancien Régime8, le bourreau de la
République est d’abord fils de la Révolution. Entre 1789 et 1793, le législateur
révolutionnaire défait le carcan d’infamie dans lequel le droit romain maintenait le
bourreau et transforme ce dernier d’abord en citoyen, puis en fonctionnaire public.
Mais en fonctionnaire public d’un genre spécial9 : le bourreau est, en droit
révolutionnaire, un fonctionnaire indigne. Il ne s’agit pas là d’un oxymore. Souvent
accusé de produire un droit abstrait, le législateur révolutionnaire, en ce qui concerne
le bourreau, va composer avec la résistance des catégories du droit canon et les
préjugés de l’opinion publique auxquels il est confronté quand il prétend faire du
bourreau un citoyen comme les autres.
5 N’est-ce pas parce qu’il en admet l’indignité, l’infamie d’origine non plus romaine cette
fois mais canonique, que le législateur révolutionnaire accepte l’exercice héréditaire du
métier de bourreau10 et la perpétuation de dynasties de bourreaux qui n’ont
d’équivalent que « la légitimité [qui plane] sur les dynasties royales 11 » ? « Il est peu de
familles qui puissent offrir l’exemple d’une noblesse conservée de père en fils pendant
[trois] siècles. », écrit Balzac à propos des Sanson, bourreaux à Paris du XVIIe siècle à
184712. La situation est pour le moins paradoxale et d’une rareté remarquable. Si elles
ne sont pas une spécificité française, les dynasties de bourreaux ne se rencontrent
toutefois qu’en Europe du nord13. Rien de tel, par exemple, sous la monarchie anglaise,
où, depuis le Moyen-Âge, « le fils suivait rarement le père dans l’exercice de la
profession de bourreau. Parmi les vingt-huit exécuteurs mentionnés par Laurence dans
son A History of Capital Punishment [1960] trois seulement avaient eu comme pères des
exécuteurs14. »
6 Indigne plutôt qu’infâme (on essaiera d’expliquer pourquoi), intouchable aux yeux de la
loi – le bourreau échappe au Code pénal, nul crime ne peut lui être imputé –, qu’est-ce
que le bourreau à l’aube de la République, au début de 1793 ? Le bourreau devient alors
bien un autre chose qu’un coupe-têtes, – fussent-elles tranchées par ce nouvel
instrument qu’est la guillotine, mise en service le 25 avril 1792 15. Se dévouant corps (et
âme) au service de l’exécution de la volonté générale exprimée par la loi, le bourreau
est un citoyen parfait et un fonctionnaire indigne ; un citoyen parfait parce qu’il est un
fonctionnaire indigne. En quoi réside le paradoxe républicain du bourreau qu’on va ici
expliciter.
l’éligibilité d’aucun citoyen, d’autres motifs d’exclusion que ceux qui résultent des
décrets constitutionnels », dit la loi52. Ni la religion, ni la profession ne peuvent plus
être considérées comme des motifs d’exclusion. Si Vida Azimi a raison de voir là une
première et décisive transcription du principe de l’égalité politique 53, en revanche
l’application du décret se révèle plus délicate qu’attendu (pour ne pas dire impossible),
en ce qui concerne le bourreau. Les malheurs du bourreau nouvellement citoyen
attirent ainsi l’attention sur la dimension subversive et scandaleuse d’une forme
d’égalité, l’égalité politique, dont la mise en œuvre, sous la Constituante, a suscité
d’intenses résistances.
25 C’est par effraction que le bourreau entre dans le débat parlementaire du 23 décembre
1789, jour où l’assemblée examine une motion relative « à l’éligibilité des Juifs, des
protestants et des comédiens » : « On s’est hâté de crier : Et le bourreau… Ce mot m’a
affligé, mais raisonnant juste […] il a fallu parler du bourreau, et j’ai dit : Oui, et le
bourreau54 », réplique le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre. Mais c’était malgré lui.
26 La brièveté du débat rend palpable la réticence des Constituants à aborder la question
du bourreau. Convient-il d’en faire un citoyen de plein exercice ? Passé le premier
étonnement, Clermont-Tonnerre est formel : « Tout ce que la loi ordonne est bon ; elle
ordonne la mort d’un criminel, l’exécuteur ne fait qu’obéir à la loi, il est absurde que la
loi dise à un homme : fais cela, et si tu le fais, tu seras couvert d’infamie. » Donc le
bourreau doit être citoyen.
27 L’abbé Maury argumente contre avec un art de la formule qui fait de ce bretteur au
service de la cause de l’Ancien Régime, un redoutable adversaire 55 :
La loi ne commande point au Bourreau de se faire Bourreau ; il n’exerce cette utile
fonction que par choix ; sa volonté seule la lui donne : et d’ailleurs, MM., il est un cri
de la nature que tous vos décrets n’étoufferont jamais ; non, jamais vous
n’empêcherez qu’on ait en horreur l’homme qui de sang-froid loue sa main pour ôter
la vie à un autre homme56.
28 Dans le droit de l’Ancien Régime, le bourreau fait pourtant bien autre chose que tuer : il
questionne ou torture l’inculpé ; il expose le condamné au pilori avant son exécution ; il
pend des effigies aux carrefours des villes pour signaler l’exécution des peines
contumaces ; il fouette « sous la custode », en chambre du conseil ; il marque au fer
rouge les voleurs et les galériens ; il lacère et brûle les livres interdits 57. C’est avec la
Révolution, à cause du Code pénal de 1791 – qui réduit le nombre des peines –, et à
cause de la législation de la Terreur – qui multiplie l’application de la peine de mort –
que la mort devient le métier quasi-exclusif du bourreau. L’abbé Maury dit faux, mais
son intervention n’en est pas moins décisive : elle fait, en réalité, rentrer
subrepticement dans le droit civil de la Constituante une catégorie du droit canon :
l’irrégularité, cette matrice de l’indignité.
29 Dans sa thèse d’histoire du droit, Le Bourreau. Entre symbolisme judiciaire et utilité publique
(XIIIe-XVIIIe siècle)58, Cyrielle Chamot revient longuement sur l’irrégularité canonique dont
la fonction est « de conserver aux Saints Ordres le respect qui leur est dû » :
C’est pourquoi l’Église ne s’est pas contenté d’exclure des Ordres ceux que leurs
crimes en rendent indignes, elle a voulu encore en éloigner ceux que certains
défauts de conformation dans le corps, rendent incapables de les exercer avec
décence59.
30 De quel « défaut » (defectu), au sens juridique du terme, souffre le bourreau aux yeux du
droit canon, puisqu’on « n’encourt jamais [l’irrégularité] que dans les cas exprimez par
le Droit60 […] » ? Le bourreau n’est ni un bâtard, ni un fou, ni un épileptique. Il ne boîte
pas, n’a pas la lèpre, n’est pas aveugle, et n’est pas non plus bigame – enfin, pour ce que
l’on sait. Il n’a aucun des défauts (la liste mériterait commentaires) que le droit canon
considère rédhibitoires chez un chrétien aspirant à rentrer dans les ordres 61. Le
bourreau n’en est pas moins un irrégulier ex defectu lenitatis, par « défaut de douceur » :
le droit canon ne lui pardonne pas de faire couler le sang.
Le droit canonique ne juge indigne des ordres, à raison de la profession que ceux-
ci : les comédiens, les bouchers, les vivandiers, les taverniers ou cabaretiers,
persévérans dans leur profession […] il faut qu’il n’ait pas eu occasion de parler de
la profession d’exécuteur de la haute justice, ou qu’il ait crû que celui-ci étant exclu
des ordres à raison de l’Irrégularité du défaut de douceur, il n’était pas nécessaire
de le remettre au nombre de ceux que l’infamie de leur profession rend indignes
des ordres62.
31 De l’infamie (toujours admise en ce qui concerne le bourreau) à l’indignité quelle
différence ? L’infamie est, en droit romain, une notion juridico-morale, qui note
d’opprobre et attribue au sujet un statut dégradé, le frappant d’incapacités diverses. Le
droit de l’ancienne France ne l’importe que partiellement : « Nous ne reconnaissons
d’infamie proprement dite », écrit le plus grand pénaliste de la monarchie, Pierre-
François Muyart de Vouglans (1713-1791), « que celle qui résulte d’une condamnation
en Jugement63. » Là où la loi n’intervient pas, il n’existe pas d’infamie en droit français.
32 Mais, dans le silence de la loi, il peut y avoir, en droit français, indignité,
« empêchement » ou « inhabilité » imprescriptible du sujet. Seule l’irrégularité, ce legs
du droit canon passé en fraude dans la jurisprudence civile de la Révolution, explique
pourquoi le bourreau et le comédien peuvent légitimement être considérés comme
indignes : alors même qu’ils ou elles sont innocents, ils n’en sont pas moins privés de la
jouissance de certains droits. Tout se passe comme si l’irrégularité en vigueur dans le
droit canon transitait par le droit naturel, devenait indignité pour faire obstacle à
l’application du droit civil de la Révolution. Revivifiée par sa laïcisation, l’indignité
oppose, de fait, une résistance têtue aux nouvelles dispositions du droit civil
révolutionnaire.
33 L’indignité du bourreau justifie de priver le bourreau-citoyen de certains droits, sous
peine, si non, de heurter de plein fouet le sens commun et l’opinion publique :
Si l’assemblée nationale décidait que le bourreau pût être maire, juge et
commandant [NdA : ce que le bourreau peut théoriquement être aux termes du décret du
24 décembre 1789], on n’oserait affirmer que les 19 vingtièmes de la nation ne
regardassent point leurs représentants comme des fous, et qu’ils ne prissent ce
décret comme une injure atroce qu’auraient voulu faire à la nation les députés
aristocrates64.
34 Ces lignes, ce n’est pas un « Noir », un contre-révolutionnaire convaincu comme l’abbé
Maury, qui les écrit, mais Élisée Loustallot, le rédacteur des Révolutions de Paris, le
« premier vrai journaliste de la Révolution65 ».
35 Le législateur révolutionnaire ne cessera d’être mal à l’aise avec ce citoyen bourreau
qu’il a créé. Le 26 décembre 1789, dans un « Mémoire » rédigé par son avocat Maton de
la Varenne (1761-1813)66, le bourreau de Paris, Charles-Henri Sanson, demande que
l’assemblée déclare expressément « qu’elle comprend les exécuteurs des jugemens
criminels dans le nombre des citoyens67 », menaçant, s’il n’obtient pas satisfaction, de
faire démissionner l’ensemble des bourreaux du royaume dont il est le porte-parole.
L’Assemblé ignore sa demande, alors même que les Juifs et les comédiens obtiendront,
eux, une « désambiguïsation » de la loi en leur faveur68.
savoir si l’exécuteur des jugements criminels peut jouir des droits de citoyen actif 81 »,
l’assemblée refuse de se prononcer et passe à l’ordre du jour.
42 L’élément qui va jouer un rôle essentiel dans l’avènement du bourreau citoyen n’est pas
les nouvelles dispositions de la loi adoptées en décembre 1789 en sa faveur, mais
l’exécution du roi vue par le bourreau. C’est, en réalité, parce qu’il assiste aux derniers
moments de Louis XVI, que le bourreau conquiert un droit civique toujours dénié aux
personnes indignes : le droit de témoigner82.
43 La crédibilité en justice est indissociable de la bonne réputation et du statut social du
témoin83. Si le bourreau gagne ses causes en justice à la fin de l’Ancien Régime et au
début de la Révolution, il s’agit de victoires éphémères, qui ne font pas jurisprudence et
dont l’efficace, de l’aveu même des juges, est faible. Le président du Parlement de
Rouen, qui jugea en sa faveur en 1787, aurait fait dire au bourreau Ferrey, partie civile,
« qu’il avait l’arrêt, qui lui permettait d’entrer au spectacle, mais qu’il ne répondait pas
des évènements84 ». Tout change en 1793. Reconnu témoin unique des derniers
moments de Louis XVI, le bourreau citoyen va recevoir la double onction du Droit
(décret du 13 juin 1793, voir infra) et de la Littérature (Châteaubriand).
44 Le 13 février 1793, le journal de Dulaure, Le Thermomètre du jour, reproduisait, sous le
titre « Anecdote très exacte sur l’exécution de Louis Capet », le texte suivant :
Au moment où le condamné monta sur l’échafaud (c’est Sanson, l’exécuteur des
hautes œuvres criminelles qui m’a raconté cette circonstance, et qui s’est servi du
mot condamné), je fus surpris de son assurance et de sa fermeté ; mais au roulement
des tambours qui interrompit sa harangue, et au mouvement simultané que firent
mes garçons pour saisir le condamné sur le champ, sa figure se décomposa ; [le roi]
s’écria trois fois de suite précipitamment : Je suis perdu […].
45 « Fausse fermeté » et suffisance de Louis XVI, le journaliste (Carra) démythifie le roi qui
va mourir : « Les contemporains, ainsi que la postérité, sauront […] à quoi s’en tenir sur
les derniers moments du tyran condamné85. » Sanson proteste. Ce récit « est de toute
fausseté ». Dulaure dénonce alors le faux publié dans son propre journal et « invite
aussi le citoyen Sanson à me faire parvenir, comme il me le promet, le récit exact de ce
qu’il sait sur un événement qui doit occuper une grande place dans l’histoire […] 86. » Ce
qui s’est passé le 21 janvier 1793, c’est le bourreau qui est le mieux placé pour le dire.
46 Sous le titre « Au rédacteur », paraît dans Le Thermomètre la lettre rédigée par Sanson
revendiquant « l’exacte vérité de ce qui s’est passé » entre le moment où Louis XVI est
descendu de la voiture, s’est trouvé au pied de l’échafaud et celui auquel il a été
guillotiné. Nulle trace, dans cette lettre ouverte du bourreau, du légendaire roulement
de tambours destiné à couvrir les paroles que le roi aurait souhaité adresser à la foule
rassemblée :
[Le roi] se laissa alors conduire à l’endroit où on l’attacha et où il s’est écrié très
haut : peuple, je meurs innocent. Ensuitte [sic] se retournant vers nous, il nous dit :
Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on m’inculpe. Je souhaite que mon sang
puisse cimenter le bonheur des Français. Voilà Citoyen ses dernières et véritables
paroles […].
47 Et Sanson va au-delà d’un récit purement factuel quand il conclut :
Et pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang froid et une
fermeté qui nous a tous étonnés. Je reste très convaincu qu’il avait puisé cette
fermeté dans les principes de la religion, dont personne plus que lui ne paroissait
pénétré, ny persuadé.
Vous pouvez être assuré, Citoyen, que voilà la véritée [sic] dans son plus grand jour.
69 « Pourquoi les exécuteurs ne peuvent rester aux places des départements du midy ? »,
explique-t-il en l’an VI (1798) en dressant un bilan apocalyptique (et non dénué de tout
fondement) des résultats du court-circuitage des dynasties locales de bourreaux :
[…] Depuis la Révolution et notamment depuis la loi du 13 juin 1793 vieux style qui
leur donne 2 400 livres d’appointement, plusieurs ont tenté d’aller occuper ces
places. Mais plusieurs ont été tués, d’autres estropiés. Les Boulangers ne voulaient
pas qu’ils entrent dans leur boutique pour avoir du pain. Et de fait un marchand qui
leur vendrait n’aurait jamais de pratique.
Voilà ce que plusieurs qui ont tenté d’y aller ont essuyez. Ils ne voyent même pas
espoir que le préjugé diminue. Ainsi les nominations faites pour le pays ne
trouveront jamais que des gens qui ne pourront y résister. Il ne reste plus que les
places des environs de Paris, environ 60 lieues où il sera possible de résister sy
encore on y nomme d’honnêtes gens. Car ces places sont sans préjugés parce que ce
sont les anciens exécuteurs qui y sont restez. Il ne faut qu’un individu malhonnête
pour ranimer le préjugé et faire abandonner la place aux honnêtes gens […] 114.
70 Le préjugé d’indignité est devenu une stratégie discursive parfaitement maîtrisée par le
citoyen bourreau fonctionnaire. Il est doté d’une force plus ou moins grande selon que
le monopole des bourreaux sur l’exercice de leur profession est plus ou moins menacé.
Le 5 frimaire an IX (26 novembre 1800), le fils du vieux Sanson peut toujours écrire au
ministre de la Justice, André-Joseph Abrial (1750-1828) :
Le préjugé qui règne sur notre état nous force à prendre à grand frais des sujets qui
ne manquent pas de faire valoir ce même préjugé pour se vendre plus cher encore
et quand nous avons été assez heureux pour en rencontrer qui remplissent bien le
devoir de leur état nous ne regardons point aux sacrifices. Mais nous voyons avec
regret qu’on nous les enlève pour les placer dans d’autres départements sans avoir
égard à ces mêmes sacrifices […] votre prédécesseur a bien voulu écrire à monsieur
le ministre de la Guerre pour faire avoir le congé d’un individu qui avait déjà fait cet
état en prévenant toutefois qu’à l’avenir il n’accorderait plus de pareille demande
[…].
71 Et Sanson fils de supplier le ministre d’avoir :
[…] la bonté de prendre un arrêté par lequel il serait dit qu’aucun aide ne sera
nommé à une place d’exécuteur en chef avant d’avoir passé un tems limité dans la
place d’aide […]115.
72 Cet arrêté visant à instituer un « droit de préférence » en faveur des membres de la
famille élargie du bourreau (ses descendants naturels, ses aides) ne sera jamais pris. Les
bourreaux n’obtiendront pas non plus une exemption automatique de la conscription
militaire. Tous les ministres sollicités sur le rétablissement de privilèges en faveur du
bourreau feront la sourde oreille, accordant telle ou telle exemption, mais toujours en
silence, en laissant pudiquement « la chose in statu quo 116 ».
73 Dans le silence de la loi et avec la complicité tacite des autorités, le citoyen bourreau
monnaye fort bien son indignité sous la Première République. Au moins autant que
l’enthousiasme républicain, le salaire fait peut-être aussi désormais l’attrait du métier
de bourreau. Les représentants en mission, Lequinio et Laignelot, rapportent fièrement
à la Convention nationale, le 22 brumaire an II (13 novembre 1793) que, lors de la
formation du tribunal révolutionnaire, la position de « guillotineur » fut spontanément
demandée par plusieurs citoyens, un en particulier : « Moi s’est écrié avec un noble
enthousiasme le citoyen Ance, c’est moi qui ambitionne l’honneur de faire tomber la
tête des assassins de ma patrie[…].Nous avons proclamé le patriote Ance guillotineur, et
nous l’avons invité à venir, en dînant avec nous, prendre ses pouvoirs par écrit et les
arroser d’une libation en faveur de la République117 » – ce qui leur sera âprement
reproché en l’an III. Mais, en l’an II, on met l’accent sur l’enthousiasme patriotique en
omettant un détail : la position du bourreau est enviée parce qu’elle est très enviable
financièrement.
74 En juillet 1793, une pétition, signée « des exécuteurs des jugemens criminels de la
République française », attire l’attention des députés sur l’insuffisance des émoluments
prévus par le décret du 13 juin 1793. Le « préjugé d’indignité » est ruineux : n’oblige-t-il
pas le bourreau à assumer financièrement celles et ceux qui vivent ou travaillent avec
lui et sont, de fait, socialement ostracisés ?
Que vont devenir cent malheureux, sans ressources, presque tous surchargés de
famille, et ne pouvant rien espérer de leurs concitoyens ? Lisez dans vos cœurs,
Citoyens représentants, vous y verrez que la tache, que le préjugé attachée [sic] à
l’état des exécuteurs, est encore trop profondément gravée [sic] dans l’esprit public,
pour en être effacé de si-tôt et qu’il se passera encore bien du tems, avant que la
philosophie des républicains foule aux pieds ce préjugé 118 […]
75 Le traitement annuel des bourreaux, fonction du nombre d’habitants des villes dans
lesquelles ils officient, est, aux termes du décret du 13 juin 1793, compris entre 2 400
livres et 6 000 livres par an. Le bourreau de Paris est hors grille puisque rémunéré
10 000 livres. En novembre 1793, les bourreaux obtiendront 800 livres de plus par aides,
soit une augmentation indirecte de 30 % pour ceux qui sont les moins bien payés 119. Le
bourreau de Paris bénéficie, lui, d’un traitement spécial, devenant peut-être le premier
fonctionnaire à avoir bénéficié d’une prime exceptionnelle dans la République. Le
décret du 3 frimaire an II (23 novembre 1793) précise : « [L’exécuteur de haute justice]
obtiendra, en outre, tant que le gouvernement français sera révolutionnaire, une
somme annuelle de 3 000 livres120. » Avec 13 000 livres par an, le citoyen-bourreau
Sanson est le fonctionnaire le mieux payé de la République 121.
*****
79 Ce changement radical, la rapidité en est due à la mort du roi, mais c’est un ministre de
la Justice, Louis-François Duport-Dutertre (1754-1793) qui l’a juridiquement pensée dès
1792. Renonçant à « fouler au pied » le préjugé d’indignité qui persiste à frapper le
bourreau, Duport-Dutertre force la loi à reconnaître son impuissance à changer les
mœurs.
80 D’un point de vue juridique, le bourreau révolutionnaire est donc bien davantage fils de
la Législative que de la Constituante (décret du 24 décembre 1789), voire que de la
Convention, même si cette dernière achèvera la métamorphose, faisant du bourreau le
seul citoyen en mesure de revendiquer ce titre dont n’a pas voulu le roi : celui de
premier fonctionnaire de la République.
81 Alors « Le Roi est mort. Vive le bourreau. » ? S’il s’agit par-là de signaler la
transformation d’un homme indigne en citoyen parfait sous la République – « parfait »
en ce sens que le bourreau accepte de se soumettre aux plus lourdes obligations
imposées par la souveraineté de la loi – alors oui, « Vive le bourreau ». Enthousiasme
tempéré par un constat : si la figure du bourreau réussit sa mutation anthropologique,
juridique et politique entre 1789 et 1793, la fonction du bourreau dans la République en
l’an II n’en atteste pas moins un échec. Si la loi était devenue « sainte », donc inviolable
depuis le 21 janvier 1793, les ennemis de la Révolution saisis par l’effroi et les citoyens
gouvernés par la raison lui seraient soumis. Quel besoin alors de lui immoler d’autres
condamnés ?
82 « Le Roi est mort. Vive le bourreau. » ? La formule eût été acceptable si la Convention
avait, immédiatement après l’exécution du roi, aboli l’exécution de la peine de mort et
réduit la fonction du bourreau à l’exécution en effigie, par un tableau suspendu à
différents endroits de la ville, des condamnations à mort par contumace de criminels
ayant fui la loi. Or, si la Convention abolit la peine de mort en octobre 1795, avant de se
séparer (ce que l’on oublie trop souvent123), elle laisse derrière elle les condamnés à
mort de la Terreur et une question irrésolue : si les lois sont inviolables dans la
République depuis la mort du roi, quel besoin d’exécuter celles et ceux qui les bafouent,
sauf à reconnaître, lors de chaque condamnation à mort exécutée, l’extrême faiblesse
du régime de l’inviolabilité de la loi révolutionnaire, impuissant à « sanctifier »
l’ensemble des lois de la République ?
ANNEXES
*****
Monsieur le président,
L’établissement des nouveaux tribunaux criminels m’engage à fixer l’attention de
l’assemblée nationale sur un objet dont l’humanité voudrait pouvoir toujours
détourner ses regards. Il s’agit des exécuteurs des [barré : illisible publiques] jugements
criminels.
Notre ancienne [barré : jurisprudence] législation qui [barré : dans tous les délits] dans
le plus grand nombre de délits voyait des crimes capitaux, [barré : qui, par la distinction
des cas présidiaux et des cas prévôtaux attribuait à presque tous les sujets de justice le
droit de prononcer en dernier ressort sur la vie des hommes dans certains cas
déterminés] [seconde version barrée : et qui avait tant multiplié le nombre des juges qui
pouvaient prononcer des peines afflictives ou la peine de mort] et qui avait confié à
tant de tribunaux divers le terrible droit de prononcer la mort ou des peines afflictives,
en multipliant le nombre des supplices avait été forcée de multiplier celui des ministres
de la rigueur des loix. Il est peu de villes considérables où il ne se trouve encore un
[barré : citoyen] homme enchaîné à ces tristes fonctions et séparé du reste des citoyens
par l’invincible horreur que la nature inspire pour celui qui même au nom de la justice
et de la société se dévoue à devenir un instrument de mort. Une jurisprudence plus
humaine a établi une plus juste proportion entre les peines et les délits, a diminué le
nombre des sacrifices dus à la sûreté publique et a confié à un seul tribunal par
Département le droit d’appliquer les dispositions sévères de la Loi.
Je crois devoir proposer à l’assemblée de réduire au même nombre celui des exécuteurs
des jugements criminels. Cette disposition à la fois morale et économique rendra à la
nature et à la Société plusieurs familles qui en sont comme séquestrées, diminuera une
dépense, désormais inutile, et fera encore plus chérir et respecter une législation dont
elle annoncera que le véritable esprit est le respect pour la vie des hommes. Je ne doute
pas cependant que l’Assemblée nationale ne croie de sa justice d’assurer leur
subsistance à des infortunés à qui la Constitution a déjà rendu les droits de citoyen,
mais qui ayant renoncé, pour ainsi dire, à la qualité d’homme pour exercer leur
rigoureux ministère, trouveront longtemps encore dans un préjugé qu’on peut
difficilement combattre parce qu’il tient au sentiment, un éloignement pour leurs
personnes qui ne leur permettrait de se procurer aucunes ressources pour subvenir à
leur besoin.
Je suis avec respect, Monsieur le Président, votre très humble et très obéissant
serviteur.
M.L.F Duport
P.S.
[barré d’une ligne transversale qui court sur tout le paragraphe : J’ai l’honneur, Monsieur le
Président, d’observer à l’assemblée que je reçois très fréquemment des plaintes et des
demandes pressantes et directes de plusieurs de ces malheureux réduits à la plus
affreuse misère par la suppression des droits qui assuraient leur subsistance, que
quelques-uns même m’ont laissé entrevoir qu’ils n’ont plus que l’affreuse ressource du
crime dont (et je dois ici l’observer) ils m’annonçaient une grande horreur liée à l’idée
de leurs cruelles fonctions qui devaient plus particulièrement les en éloigner, espèce
d’honneur que j’ai trouvé chez la plupart d’entre eux et qui m’a commandé une sorte
d’intérêt assez vif à leur sort dont je crois devoir transmettre l’impression à l’assemblée
nationale]
Dans la marge gauche précédée d’une croix qui se trouve posée après « capitaux » : « […] dans
le plus grand nombre de délits voyait des crimes capitaux […] »
Je crois devoir ajouter, Monsieur le Président, que je suis fréquemment condamné à
recevoir des demandes et entendre des plaintes directes de plusieurs de ces
malheureux réduits à la plus affreuse misère par la suppression de tous les droits qui
assuraient leur existence. Quelques-uns m’ont fait frémir en me [barré : laissant
entrevoir] disant positivement qu’il ne leur restait plus que l’affreuse ressource de la
mort ou du crime. C’est un sentiment dont [barré : j’ai cru devoir] je dois transmettre
l’impression à l’assemblée nationale. Puisque je me vois forcé de l’occuper de ce triste
sujet il faut encore que je soumette à la plus pressante considération un point dont la
décision devient instante et sur lequel néanmoins il me répugnerait beaucoup de
m’expliquer si le besoin d’exécuter les jugements criminels, si l’humanité et le grand
intérêt de ne point pousser à la férocité le caractère national ne me faisait un devoir
d’en parler une fois pour n’y plus revenir. [barré : Je vous parle] Il s’agit du mode des
exécutions.
Dans la condamnation à mort nos nouvelles lois ne voyent que la simple privation de la
vie. Elles ont adopté la décollation comme la peine la plus conforme à ce principe. A cet
égard elles se sont trompées du moins pour atteindre cet objet il faut chercher et
généraliser une forme qui y réponde et que l’humanité éclairée perfectionne l’art de
donner la mort. L’assemblée me permettra de ne pas entrer dans des détails que j’ai été
condamné à entendre, espèce de supplices que quelques-uns de ses membres voudront
bien partager pour être au fait de faire un rapport. Il résulte des observations qui m’ont
été faites par les exécuteurs que sans les précautions d’un genre de celles qui ont fixé
un moment l’attention de l’assemblée constituante, le supplice de la décollation sera
horrible pour le patient, horrible pour les spectateurs et qu’il démontrera que ceux-ci
sont atroces s’ils en supportent le spectacle ou que l’exécuteur, effrayé lui-même, sera
exposé à toutes les suites de la colère du peuple devenu cruel et ingrat à son égard par
humanité.
Monsieur le Président je n’ai pas besoin de faire sentir à l’assemblée nationale combien
cet objet sollicite une prompte décision car déjà le cas est arrivé ou l’application de la
loi est devenue nécessaire, et l’exécution est arrêtée par l’humanité des juges et par
l’effroi de l’exécuteur.
Sur un brouillon corrigé d’une autre écriture, est écrit en marge de la main de Duport :
« Arrêter la circulaire, elle est inutile »
Brouillon de réponse au ministre de l’Intérieur qui, dans une lettre du 3 février au
ministre de la Justice, annonce sa volonté de réduire le nombre des exécuteurs. Duport
s’en est déjà occupé, et a envoyé une circulaire aux Commissaires du Roi près les
tribunaux criminels : « J’écris à l’assemblée nationale pour lui demander, comme vous
le désirez, un décret qui porte qu’il n’y aura désormais qu’un exécuteur pour chaque
département »
Envoyé le 4 mars 1792.
*****
« […] le ministre […] prend le parti d’adresser […] une supplique à l’Assemblée » in
G. Lenotre, La Guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la
Révolution d’après des documents inédits tirés des Archives de l’État, Paris, Perrin
et Cie, 1893, p. 26-27.
3 mars 1792
Monsieur le Président [de l’Assemblée nationale]
L’établissement des nouveaux tribunaux criminels m’engage à fixer l’attention de
l’Assemblée nationale sur un objet dont l’humanité voudrait pouvoir toujours
détourner ses regards. Il s’agit des exécuteurs des jugements criminels. Notre ancienne
législation qui, dans le plus grand nombre de délits, voyait des crimes capitaux, en
multipliant le nombre des supplices, avait été forcée de multiplier celui des ministres
de la rigueur des lois. Il est peu de villes considérables où il ne se trouve encore un
homme enchaîné à ces tristes fonctions et séparé du reste des citoyens par l’invincible
horreur que la nature inspire pour celui qui, même au nom de la justice et de la société,
se dévoue à devenir un instrument de mort. Une jurisprudence plus humaine a établi
une plus juste proportion entre les peines et les délits, a diminué le nombre des
sacrifices dus à la sûreté publique, et a confié à un seul tribunal par département le
droit d’appliquer les dispositions sévères de la Loi.
Je crois devoir proposer à l’assemblée de réduire au même nombre celui des exécuteurs
des jugements criminels. Cette disposition, à la fois morale et économique, rendra à la
nature et à la société plusieurs familles qui en sont comme séquestrées, diminuera une
dépense, désormais inutile, et fera encore plus chérir et respecter une législation dont
elle annoncera que le véritable esprit est le respect pour la vie des hommes. Je ne doute
pas cependant que l’Assemblée nationale ne croie de sa justice d’assurer leur
subsistance à des infortunés à qui la constitution a déjà rendu le titre de citoyen, mais
qui ayant déjà renoncé, pour ainsi dire, à la qualité d’homme pour exercer leur
rigoureux ministère, trouveront longtemps encore dans un préjugé qu’on peut
difficilement combattre, parce qu’il tient au sentiment, un éloignement pour leurs
personnes qui ne leur permettrait de se procurer aucune ressource pour subvenir à
leur besoin.
Je suis avec respect, Monsieur le Président, Votre très humble et très obéissant
serviteur.
H.H. Duport
P.S. de la main du ministre
J’ai l’honneur, Monsieur le Président, d’observer à l’assemblée que je reçois très
fréquemment des plaintes et des demandes pressantes et directes de plusieurs de ces
malheureux réduits à la plus affreuse misère par la suppression des droits qui
assuraient leur subsistance ; que quelques-uns même m’ont laissé entrevoir qu’ils n’ont
plus que l’affreuse ressource du crime dont (et je dois ici l’observer) ils m’annonçaient
une grande horreur liée à l’idée de leurs cruelles fonctions qui devait plus
particulièrement les en éloigner, espèce d’horreur que j’ai trouvée chez la plupart
d’entre eux et qui m’a commandé une sorte d’intérêt assez vif à leur sort dont je crois
devoir transmettre l’impression à l’assemblée nationale.
NB : la substitution du mot « horreur » au mot « honneur » écrit par Duport oblige Lenotre à
accorder « trouvée » alors que Duport écrit correctement « trouvé »
*****
NOTES
1. Voir texte des arrêts reproduits dans Mémoire à consulter et Consultation pour François-Thomas et
Charles Ferrey, Exécuteurs des Arrêts, Jugements et Sentences criminelles de Rouen, tant pour eux que pour
leurs familles, À Paris, De l’imprimerie royale, 1787, p. 29 sq. L’arrêt du Conseil d’État du Roi « qui
défend de donner le nom de Bourreau aux Exécuteurs de haute justice », À Paris, De l’imprimerie royale,
22 janvier 1787, est en feuille libre. Source : Archives nationales (AN par la suite), série C 101.
2. Giacomo TODESCHINI, Au pays des sans-nom. Gens de mauvaise vie, personnes suspectes ou ordinaires
du Moyen-Age à l’époque moderne, [2007] Verdier, 2015, p. 152-158. Voir aussi Pieter SPIERENBURG,
The Spectacle of suffering. Executions and the evolution of repression: from a preindustrial metropolis to
the European experience, Cambridge University Press, 1984, p. 13.
3. J’emprunte, en lui adjoignant une dimension juridique, la définition de « figure » à l’article
fondamental de Lise QUÉFFELEC, « La figure du bourreau dans l’œuvre de Balzac », L’Année
balzacienne, 1990, nouvelle série, no 11, p. 274-275.
4. Incontournable portrait du bourreau tracé par Joseph de Maistre en 1821 : voir « Premier
entretien » et notice « Bourreau », dans Joseph DE MAISTRE, Les Soirées de Saint-Pétersbourg ou
Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence [1821], dans Œuvres suivies d’un Dictionnaire
Joseph de Maistre, édition établie, annotée et présentée par Pierre Glaudes, Robert Laffont, 2007,
p. 470-471 et p. 1143.
5. Voir l’exposition et le commentaire de ces débats dans Pascal BASTIEN, « L’infamie pénale »,
dans Id., L’Exécution à Paris au XVIIIe siècle, Champ Vallon, 2006, p. 148-163 ; ID., Une histoire de la peine
de mort. Bourreaux et supplices 1500-1800, Seuil, 2011, p. 102-107 ; et ID., « La mandragore et le lys :
l’infamie du bourreau dans la France de l’époque moderne », dans La Cour d’assise. Bilan d’un
héritage démocratique, Association Française pour l’Histoire de la Justice, 2001, p. 225-233.
6. Jacques GUILHAUMOU, « Pour une critique de l’histoire déceptive », blog Révolution Française.
L’Esprit des Lumières et de la Révolution, 2006. URL : [Link]
2006/11/01/81-pour-une-critique-de-lhistoire-deceptive
7. Deux séries des Archives nationales doivent être plus particulièrement consultées : la série V1
et la série BB3. Voir Jean POUESSEL, « Les exécuteurs des jugements criminels en Normandie de la
fin de l’Ancien Régime au Premier Empire », dans Justice et gens de justice en Normandie, Actes du
41e congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, Louviers, 2007, p. 107.
8. Sur onze textes adoptés entre 1791 et 1894 où le mot « exécuteur » est mentionné dans le titre
de la loi, les deux tiers (sept) ont été adoptés entre 1793 et 1796 : voir Ludovic Pichon, Code de la
guillotine, LGDJ, 1910, p. 27.
9. L’expression est de Maurice HAURIOU, Précis de droit administratif et de droit public, [1927], cité
dans Jacques CHEVALLIER, « Le statut général des fonctionnaires de 1946 : un compromis durable »,
La Revue administrative. Histoire, Droit, Société, 1996, no spécial « Le cinquantenaire du statut de la
fonction publique », p. 3.
10. L’expression est de Jacques DELARUE, Le Métier de bourreau. Du Moyen-Âge à aujourd’hui, Fayard,
1979.
11. Honoré DE BALZAC, « Souvenirs d’un paria », dans Oeuvres complètes d’H. de Balzac, Michel Lévy
Frères éditeurs, 1870, t. 20 p. 7. Les « Souvenirs d’un paria » rassemble les textes écrits (ou
attribués) à Balzac issus des Mémoires de Sanson rédigées en collaboration avec Lhéritier de l’Ain
en 1830, texte de commande dont la réalisation ennuiera rapidement Balzac. Voir Paul LACROIX,
qui signe « P.L. Jacob, bibliophile », « Simple histoire de mes relations littéraires avec Honoré de
Balzac. Extrait abrégé de mes Mémoires inédits », Le Livre. Revue du monde littéraire. Archives des
écrits de ce temps, vol. 3, 1882, p. 161.
12. Honoré DE BALZAC, Splendeurs et misères des courtisanes [1838-1847], dans La Comédie humaine,
Gallimard, sous la direction de Pierre-Georges Castex, t. VI, 1950, p. 858-859. Je remercie Philippe
Roussin pour m’avoir signalé cette référence.
13. Paul FRIEDLAND, Seeing justice done: the age of spectacular capital punishment in France, Oxford
University Press, 2012, p. 74-75. La plus célèbre de ces « dynasties » de bourreaux est celle des
Sanson, qui officient à Paris, de 1688 à 1847. Il en existe d’autres en province : les Demorest à
Arras, les Ferey en Normandie. Voir, en faisant attention aux anecdotes souvent invérifiables Sept
Générations d’exécuteurs. Mémoires des bourreaux Sanson, Futur Luxe Nocturne Édition, 2003.
14. Gerald D. ROBIN, « The Executioner: His Place in English Society», The British Journal of Sociology,
septembre 1964, vol. 15, no 3, p. 238. Ma traduction.
15. Le premier guillotiné, pour « vol avec violence sur la voie publique », est Nicolas Jacques
Pelletier, le 25 avril 1792, en place de Grève (actuelle place de l’Hôtel de Ville à Paris). Sur
l’adoption de la guillotine, voir la récente mise au point de Guillaume DEBAT, « La guillotine,
symbole révolutionnaire ambivalent. Toulouse, janvier 1794 », La Révolution française. Cahiers de
l’Institut d’Histoire de la Révolution Française, no 18/2020, Que dit M. Vovelle aux doctorants de 2020 ?,
paragraphes 6 à 18 en particulier. URL : [Link]
16. Pascal BASTIEN, Une histoire de la peine de mort. Bourreaux et supplices 1500-1800, Seuil, 2011, p. 101.
17. La citation est dans Joseph DE MAISTRE, Soirées de Saint-Pétersbourg, éd. 1802, t. I, p. 40. Elle est
référencée dans Émile-Justin MENIER, L’Avenir économique, Plon et Guillaumin, 1875, t. I, p. 65-66.
18. Joseph DE MAISTRE, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, op. cit, p. 470 : « On lui jette un
empoisonneur, un parricide, un sacrilège : il le saisit, il l’étend, il le lie sur une croix horizontale,
il lève le bras : alors il se fait un silence horrible, et l’on n’entend plus que le cri des os qui
éclatent sous la barre, et les hurlements de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les
membres fracassés s’enlacent dans les rayons ; la tête pend ; les cheveux se hérissent, et la
bouche, ouverte comme une fournaise, n’envoie plus par intervalle qu’un petit nombre de
paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini : le cœur lui bat, mais c’est de joie ; il
s’applaudit ; il dit dans son cœur : Nul ne roue mieux que moi […] ».
19. Jean CARBONNIER, « Être ou ne pas être. Sur les traces du non-sujet de droit », dans Id., Flexible
droit. Pour une sociologie du droit sans rigueur, LGDJ, 2001, p. 233.
20. Honoré DE BALZAC, « Un épisode sous la Terreur ». Scènes de la vie politique, A. Bourdillat et C ie,
1860, p. 287.
21. Jean-Clément MARTIN, L’Exécution du roi – 21 janvier 1793, Perrin, 2021, p. 30 sq.
22. Sur le fait qu’être touché par la main du bourreau était considéré comme une peine en soi,
voir Pieter SPIERENBURG, The Spectacle of suffering, op. cit., p. 19, et, dans une perspective
anthropologique, le classique Mary DOUGLAS, De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de
tabou [1967], F. Maspero, 1971.
23. Le Thermomètre du jour, 21 février 1793. Reproduit dans François-René DE CHATEAUBRIAND, Essai
historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leur rapport avec
la Révolution française [1797], Texte établi et annoté par Maurice Regard, Gallimard, 1978, p. 333.
24. Contra Antoine DE BAECQUE, « Louis XVI ou les restes sacrés », dans Id., La Gloire et l’effroi. Sept
morts sous la Terreur, Grasset, 1997, p. 113.
25. Précis historique sur Crumwell par M***, de l’Académie de Marseille, 1789, p. 93
26. Guillaume GLÉNARD, « L’acceptation de la royauté constitutionnelle », dans Id., L’Exécutif et la
Constitution de 1791, PUF, 2010, p. 62.
27. La citation de Kan est extraite de La Doctrine du droit publié en 1796, cité p. 225 in Jean-Yves
PRANCHÈRE, « Le deuil de la légitimité ? La question du sacré et du droit dans le régicide
révolutionnaire », Revue Incidence, L’énigme du régicide : institution et rupture du politique, n o 7,
automne 2011, p. 219-247 ; article important dont je ne partage pas les conclusions sur
l’illégitimité du droit révolutionnaire, mais à la lecture duquel j’ai beaucoup appris. Le
développement qui suit lui doit beaucoup.
28. Michael WALZER, « Le roi inviolable », dans Id., Régicide et Révolution. Le procès de Louis XVI.
Discours et controverses, Payot, 1989, p. 70-82.
29. Décret « relatif à la Régence, à la garde du roi mineur, et à la résidence des fonctionnaires
publics », 22-29 mars 1791, art. 1er-3 de la partie « De la résidence des fonctionnaires publics » :
« Le Roi, premier fonctionnaire public, doit avoir sa résidence à vingt lieues au plus de
l’Assemblée nationale lorsqu’elle est réunie […] ». Accessible sur le site : « La Loi de la Révolution
française 1789-1799 » : [Link] ; ci-après
mentionné : « Coll. Baudouin numérique ».
30. Guillaume GLÉNARD, L’Exécutif et la Constitution de 1791, PUF, 1991, p. 62.
31. Décret « qui approuve une Proclamation et portant qu’elle sera envoyée à tous les
départemens, districts et municipalités ainsi qu’à toutes les colonies », 22 juin 1791 ; Coll.
Baudouin numérique.
32. Décret « relatif à la Déclaration du Roi adressée à tous les Français à sa sortie de Paris », 21
juin 1791. Coll. Baudouin numérique.
33. Voir la récente mise au point sur les décomptes des voix lors des trois votes de la Convention
dans Jean-Clément MARTIN, L’Exécution du roi, op. cit., p. 305-306 et p. 312-314.
34. Cité dans Jean-Yves PRANCHÈRE, « Le deuil de la légitimité ? », art. cité, p. 221.
35. Ibid., p. 224.
36. « C’est le 21 janvier 1793 […] que Robespierre écrit dans sa Troisième lettre à ses commettants
que « ce grand acte de justice […] a créé la République » : Frédéric BRAMI, « Déchirure et
production politique du temps. Science et volonté. Autour de la Révolution française », Incidence.
Philosophie, Littérature, Sciences humaines et sociales, no 7, Automne 2011, p. 257.
37. Cité dans Jean-Yves PRANCHÈRE, « Le deuil de la légitimité ? », art. cité, p. 237.
38. Art. 3, chapitre II : De la royauté, de la régence et des ministres de la Constitution de 1791.
39. Timothy TACKETT, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus
révolutionnaires, Albin Michel, 1997, p. 41-42 : « […] deux tiers au moins des députés du tiers ont
probablement reçu une formation juridique […]. Un tour d’esprit juridique sera l’un des traits les
plus caractéristiques de la culture du tiers état. »
40. Yan THOMAS, « De la sanction à la sainteté des lois à Rome. Remarques sur l’institution
juridique de l’inviolabilité », dans Id., Les Opérations du droit, EHESS/Gallimard/Seuil, 2011, p. 95.
41. Yan THOMAS, « De la sanction à la sainteté des lois à Rome », art. cité, p. 96.
42. Ibid., p. 94.
43. Thèse formulée par l’un des plus influents penseurs contre-révolutionnaires, Edmund Burke.
Voir le commentaire éclairant de Frédéric BRAMI, « Déchirure et production politique du temps »,
art. cité, p. 264.
44. Michael WALZER, Régicide et Révolution, op. cit., p. 80.
45. Contra Jean-Yves PRANCHÈRE, « Le deuil de la légitimité ? », art. cité, p. 238.
46. Honoré DE BALZAC, « Souvenirs d’un paria », op. cit., p. 106.
47. Franc SCHUEREWEGEN, « Un épisode sous la Terreur : une lecture expiatoire », L’Année balzacienne,
1985, p. 248. Pour les éditions successives de cette nouvelle de Balzac, consulter : Lise QUEFFÉLEC,
« La figure du bourreau dans l’œuvre de Balzac », art. cité, p. 274, note 1 ; et toujours LOVENJOUL,
Histoires des œuvres de Honoré de Balzac, Calmann-Lévy, 1886, p. 146-151.
48. Marcel BOUTERON, « En marge du Père Goriot, Balzac, Vidocq et Sanson », La Revue des deux
mondes, janvier 1948, p. 117.
49. Honoré DE BALZAC, « Souvenirs d’un paria », op. cit., p. 17.
50. P.L JACOB, « Les premiers Mémoires de Sanson », Annales du bibliophile, n o 10, octobre 1872,
p. 145. Voir aussi note 11.
51. Giorgio AGAMBEN, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, 1995, p. 81-83.
52. Décret du 24 décembre 1789 « concernant l’éligibilité des non-Catholiques et de tous les
Citoyens qui ne sont pas dans les cas d’exclusion portés par les Décrets ». Les décrets cités
viennent de la collection Baudouin numérisée et accessible à : [Link]
[Link]
53. Vida AZIMI, « Les droits de l’homme-fonctionnaire », Revue historique de droit français et
étranger, no 67, janvier-mars 1989, p. 29.
54. Archives parlementaires, t. X, p. 754, séance du 23 décembre 1789, p. 754. Pour l’exposé complet
du débat voir Paul FRIEDLAND, Seing justice done, op. cit., p. 224 sq.
55. Xavier RADUGET, « La carrière politique de l'abbé Maury de 1786 à 1791 », Revue d’Histoire de
l’Église de France, t. 3, no 17, 1912, p. 512 et no 18, p. 633, 639-640.
56. Le Moniteur, t. II, séance du 23 décembre 1789, p. 455.
57. Paul FRIEDLAND, Seing Justice Done, op. cit., p. 76-77.
58. Cyrielle CHAMOT, Le Bourreau. Entre symbolisme judiciaire et utilité publique (XIII e-XVIIIe siècle), thèse
en histoire du droit sous la direction du professeur Éric Bournazel, Université Paris II-Panthéon-
Assas, 2017, p. 159-160.
59. Pierre-Jean GIBERT, Usages de l’église gallicane concernant les censures et l’irrégularité, À Paris, Chez
Claude-Jean-Baptiste Bauche, 1750, p. 102.
60. Jean PONTAS, Dictionnaire de cas de conscience, À Paris, Chez Jacques Vincent, 1741, article :
« Irrégularité », p. 882.
61. Voir la liste des huit causes d’irrégularité dans Durand DE MAILLANE, Dictionnaire de droit
canonique, À Lyon, Chez Benoît Duplain, 1770, tome 3, article « Irrégularité », p. 105.
62. Pierre-Jean GIBERT, Usages de l’église gallicane concernant les censures et l’irrégularité, op. cit.,
p. 757-758.
63. Pierre-François MUYART DE VOUGLANS, « Mémoire sur les peines infamantes » [1780], cité dans
Michel PORRET, « Atténuer le mal de l’infamie : le réformisme conservateur de Pierre François
Muyart de Vouglans », Crime, Histoire et Sociétés, 2000, vol. 4, n o 2, p. 195-200.
64. « De l’esprit de législation, des préjugés, des comédiens, des juifs, des bourreaux, de la peine
de mort, du duel », Les Révolutions de Paris, no 24, décembre 1789, p. 2-3 et p. 7.
Voir sur le thème du bourreau prétendant devenir maire de la ville de Rouen, selon une fausse
rumeur diffusée par le Journal de France (8 février 1790, n o 39), le pamphlet de Servan, pastiche
des séances de l’assemblée des 23 et 24 décembre 1789 : Évènements remarquables et intéressants à
l’occasion des décrets de l’auguste assemblée nationale, concernant l’éligibilité de messieurs les comédiens,
le bourreau et les juifs. Extrait de la séance du 24 décembre 1789 [1790].
65. Antoine DE BAECQUE, « Antoine Joseph Gorsas ou comment rire en révolution 1751-1793 », dans
Id., Les Éclats du rire. La culture des rieurs au XVIIIe siècle, Paris, Calmann-Lévy, 2000, p. 269.
66. Il a pour surnom « l’avocat des voleurs » mais est considéré comme l’« un de nos plus
excellents criminalistes, honnête homme au premier degré et auteur d’écrits anti-
révolutionnaires fort estimés, fort consultés surtout » : Charles MONSELET, Histoire anecdotique du
tribunal révolutionnaire, D. Giraud et J. Dagneau, Libraires-Éditeurs, 1853, p. 74 et p. 312. Sanson est
aux petits soins pour son avocat, ainsi que l’atteste une lettre autographe en date du 3 mars 1790,
conservée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), concernant un médicament de
sa fabrication qu’il lui fait porter : « Mon domestique est à vos ordres. Vous pouvez le charger de
ce qui vous plaira. J’aurais l’honneur de venir vous voir demain ». Sur le bourreau médecin
(guérisseur, chirurgien, etc.) voir Alain BELMONT, « Un bourreau fortuné : Claude-Antoine Chrétien
(1767-1849) de Chalon-sur-Saône à Villeurbanne », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine,
no 65-4, octobre-décembre 2018, p. 117-121. Voir aussi Anne CAROL, Physiologie de la veuve. Une
histoire médicale de la guillotine, Champ Vallon, 2012, p. 50.
67. Mémoire à Nosseigneurs à l’Assemblée nationale par Charles-Henri Sanson, exécuteur des Jugemens
criminels de la Ville, Prévôté et Vicomté de Paris ; Louis-Cyr Charlemagne Sanson, exécuteur de la Prévôté
de l’Hôtel du Roi, et leurs confrères dans les différentes villes du Royaume, publié en février 1790, p. 13.
Consulter à la BHVP un curieux document manuscrit où Maton de la Varenne fait lui-même la
publicité de son Mémoire à l’intention des journaux, notamment de L’Ami du peuple de Marat, qui
lui consacrera quelques lignes.
68. Discours prononcé le 28 janvier 1790 par M. Godard, avocat au Parlement, l’un des représentans de
la commune, en présentant à l’Assemblée générale de la Commune, une Députation des Juifs de Paris.
Imprimé par ordre de l’Assemblée, p. 9 ; et Sigismond LACROIX, « Ce qu’on pensait des Juifs à Paris
en 1790 », Revue politique et littéraire. Revue bleue, no 14, 2 avril 1898, p. 417.
69. Sur le titre « Monsieur de Paris », équivalent à « Monseigneur » dans la langue de l’époque,
voir Roger CAILLOIS, « Sociologie du bourreau » [1939], dans Œuvres, Paris, Gallimard, 2008, p. 303
et le chapitre que Louis-Sébastien MERCIER consacre au bourreau dans son Tableau de Paris, À
Amsterdam, 1782, t. III, p. 161-162.
70. [MATON DE LA VARENNE], Plaidoyer prononcé au tribunal de police de l’hôtel de ville de Paris le mercredi
27 janvier 1790 pour Charles-Henri Sanson, Exécuteur des Jugemens criminels de la Ville, Prévôté et
Vicomté de Paris, 1790, 2e édition revue, corrigée et augmentée, p. 5 et p. 10.
71. Réclamation pour M. Desmoulins, auteur de La France libre et du Courrier de France et de Brabant
contre le nommé Samson, Chez Prudhomme et Bouche, Webert, Girouard, Libraires, 1790, p. 35. Voir
aussi Hervé LEUWERS, Camille et Lucile Desmoulins, Fayard, 2018, p. 136-137.
72. Sentence rendue contre l’un des plus respectables citoyens de la Capitale en faveur de Charles-Henri
Sanson, Bourreau de Paris, 1790, p. 8 et Antoine DE BAECQUE, « Antoine Joseph Gorsas ou comment
rire en révolution 1751-1793 », dans Les Éclats du rire…, op. cit., p. 237 et p. 268.
73. [ LOUSTALOT], « Exécution et convoi des frères Agasse », Révolutions de Paris, n o 31, du 6 au
13 février 1790, p. 25-26. Voir Anne SIMONIN, « Histoire en images d’un lien politique brisé : la co-
citoyenneté. L’Affaire Agasse », dans Olivier Beaud, François Saint-Bonnet (dir.), La Citoyenneté
comme appartenance au corps politique, Éditions Panthéon-Assas, 2021, p. 192
74. Charles WALTON, La Liberté d’expression en Révolution. Les mœurs, l’honneur, la calomnie, PUR, 2014,
p. 142-143.
75. Voir Annie DUPRAT, Le Roi décapité. Essai sur les imaginaires politiques, Cerf, 1991 et Marie-
Antoinette 1755-1793. Images et visages d’une reine, Autrement, 2013.
76. Jules Barbey D’AUREVILLY, Les Ridicules du temps, Rouveyre et Blond, 1883, p. 11.
77. Réclamation de M. Samson l’exécuteur des hautes-œuvres contre l’insertion de son nom dans une
prétendue liste des membres qui composent la Société des Amis de la Constitution ou lettre adressée à M.
Laclos, [1791].
78. SERVAN, « Évènements remarquables et intéressants à l’occasion des décrets de l’auguste
assemblée nationale, concernant l’éligibilité de messieurs les comédiens, le bourreau et les juifs.
Extrait de la séance du 24 décembre 1789 » [1790], p. 308.
Voir aussi : La Démission du bourreau de Paris. Lettre de l’exécuteur des hautes œuvres aux amateurs, ses
confrères, inventeurs du jeu de la Lanterne, et de quelques autres facéties très propres à former l’esprit
d’une grande Nation [1789] ; et Plaintes de l’exécuteur de la haute justice contre ceux qui ont exercé sa
profession sans être reçus maîtres [1789]
79. Sentence rendue…, Bourreau de Paris, op. cit., p. 7.
80. Lettre de Doublet à « Monsieur Duranthon, ministre de la Justice », le 28 mai 1793. Source :
AN, BB/3/206.
81. Archives parlementaires, t. 43, séance du 19 mai 1792, p. ?
82. Giacomo TODESCHINI, Au pays des sans-nom, op. cit., p. 130 : le témoignage du bourreau est
recevable en droit canon dans trois cas seulement, dont la comparution au tribunal « en qualité
de témoin oculaire de blessures infligées à un clericus ».
83. Giacomo TODESCHINI, Au pays des sans-nom , op. cit., p. 56 et p. 145-148. Voir aussi Claude
GAUVARD, Condamner à mort au Moyen-Äge, PUF, 2018, p. 64 : « Il n’est point question pour ces
métiers [dont celui du bourreau] de tester en justice : leur fama ou renommée le leur interdit. »
84. Réclamation pour M. Desmoulins…, op. cit., , p. 6.
85. Le Thermomètre du jour, no 410, 13 février 1793, p. 356.
86. Le Thermomètre du jour, no 415, 18 février 1793, p. 398-399 qui, en réalité, reproduit un texte de
Carra publié dans Les Annales Patriotiques et littéraires, no 42, 11 février 1793, p. 195-196. Ce qui
rendait le « faux » vraisemblable est que Les Annales patriotiques avaient publié, quelques jours
auparavant, le 28 janvier, un « placard » signé de Sanson s’élevant contre « le bruit » qu’il vendait
ou faisait vendre les cheveux de Louis Capet : BUCHEZ et ROUX, Histoire parlementaire de la Révolution
française, op. cit., p. 355.
87. La « Lettre » du bourreau est dans Le Thermomètre du jour, n o 418, 21 février 1793, p. 429.
88. François-René DE CHATEAUBRIAND, Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et
modernes, considérées dans leur rapport avec la Révolution française [1797], Bruxelles, P.J. de Mat,
1826, t. 2, p. 199.
89. Honoré RIOUFFE, Mémoires de Riouffe, [1794-1795], dans Mémoires sur les prisons, Baudouin frères,
1823, t. I, p. 63 et p. 65-66.
90. Hector FLEISCHMANN, La Guillotine en 1793, Librairie des Publications Modernes, 1908, p. 73.
91. Le manuscrit original de la lettre du bourreau est conservé à la BnF (et accessible, numérisé,
sur Gallica), dans une mise en scène assez étonnante : un portefeuille de cuir rouge, dont le titre,
gravé en lettres dorées, porte Lettre de S. sur la mort de Louis XVI, où sont joints divers documents
expliquant comment cette pièce a rejoint les collections nationales sous la Restauration. Cote :
BNF, FR 10 268.
92. Hector FLEISCHMANN, Les Coulisses du tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinville intime, Paris,
Société d’éditions et de publications parisiennes, 1909, p. 165-166. Sur l’importance de la
signature dans la genèse du sujet de droit sur la longue durée, voir Béatrice FRAENKEL, La Signature.
Genèse d’un signe, Gallimard, 1992.
93. Ludovic PICHON, Code de la guillotine, LGDJ, 1910, p. 78-79. La citation est page 79.
94. Voir annexe, version A.
95. Ibid.
96. Le « Tableau des exécuteurs existant dans le Royaume », établi par les soins du ministre des
Contributions Publiques, Beaulieu, le 29 juin 1792. Source : AN, série BB/ 3/206.
Les femmes, appelées « bourelles », servent souvent d’aides à leur mari sous l’Ancien Régime.
97. Voir annexe, version A ; et G. LENÔTRE, La Guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la
Révolution, Perrin et Cie, p. 27.
98. Anne SIMONIN, « La révolution par l’exemple : l’abolition du préjugé des peines infamantes »,
dans Chantal Aboucaya, Renée Martinage (dir.) Le Code pénal. Les métamorphoses d’un modèle,
Centre d’Histoire Judiciaire, Lille II, 2012, p. 291-311.
99. Charles LOYSEAU, Cinq livres du droit des offices, Abel l’Angelier, 1610, liv. I, « Des offices en
général », chap. VII, De l’honneur des offices, p. 82, point 8 : « Honneur et Office synonyme » ; et
Pascal BASTIEN, « La mandragore et le lys… », art. cité.
100. G. LENÔTRE, La Guillotine et les exécuteurs…, op. cit., p. 28. Soulignement par moi.
101. Voir annexe, version A.
102. Cité dans Jean-Louis MESTRE, « La notion de service public d’après les débats de l’Assemblée
nationale constituante », Études et Documents. Conseil d’État, n o 40, 1988, p. 189-190.
103. Voir le commentaire de Frédéric Brami en faveur de l’intelligence concrète et immémoriale
du « préjugé » que Burke reproche à la pensée rationnelle des Lumières (qui triompherait sous la
Révolution) d’avoir nié par des lois abstraites et punitives qui se révèlent despotiques : Frédéric
BRAMI « Déchirure et production politiques du temps », art. cité, p. 265-266.
104. Pétition à la Convention nationale « par les exécuteurs des jugemens criminels de la
République française ». Source : AN, AA/55/A. Dossier 1513.
105. Archives parlementaires, t. 66, séance du 13 juin 1793, p. 466-467.
106. Roger CAILLOIS, « Sociologie du bourreau », art. cité, p. 302.
Peut-être serait-il intéressant de remarquer que Caillois s’intéresse au bourreau alors que la
dernière exécution publique vient d’avoir lieu. Le décret-loi du 24 juin 1939 promulgué par
Daladier supprime les exécutions capitales en public : elles se dérouleront désormais dans
l’enceinte de la prison, en l’absence de la foule.
« Une chose est sûre : dans les premières années de la Révolution, les employés, ces ancêtres des
fonctionnaires modernes, ne font pas partie de la fonction publique. » cité dans Anne-Marie
PATAULT, « Les origines révolutionnaires de la fonction publique : de l’employé au fonctionnaire »,
Revue historique de droit français et étranger, no 3, juillet-septembre 1986, p. 389-394. Voir aussi le
numéro spécial des Annales Historiques de la Révolution Française, n o 389, 2017, « Administrer sous la
Révolution et sous l’Empire », sous la direction de Gaïd Andro et Laurent Brassart.
107. Vida AZIMI, « Les droits de l’homme-fonctionnaire », art. cité, p. 33-34.
108. James BERRY, « Hanging: From a Business Point of View », dans Id., My experiences as an
executioner, London, Percy Lund & Co, s.d., p. 120.
109. Contra Pieter SPIERENBURG, The Spectacle of suffering, op. cit., p. 39.
110. Aimé GUILLON, Mémoires pour servir à la ville de Lyon pendant la Révolution, Baudouin frères,
1824, p. 133-134.
111. Hervé LEUWERS, L’Invention du Barreau français 1660-1830. La construction nationale d’un groupe
professionnel, Éditions de l’EHESS, 2006, p. 130-131.
112. Source : AN, BB/3/206. Voir aussi le décret « qui autorise le Commissaire des
administrations civiles, police et tribunaux, à nommer et commissionner les citoyens qui doivent
remplir les fonctions d’éxécuteur des jugemens criminels dans les départemens où ces fonctions
sont vacantes », 22 floréal an II (11 mai 1794), Ludovic PICHON, Code de la Guillotine, op. cit., p. 38-39 :
Art. 2 : « Il suivra pour ces nominations l’ordre d’ancienneté entre les exécuteurs ci-devant en
titre non actuellement employés. »
113. Source : AN, BB/3/206. Sur la question de la difficile application de la loi sous la Révolution,
voir Alexandre GUERMAZI, Jeanne-Laure LE QUANG, Virginie MARTIN (dir.), Exécuter la loi (1789-1804),
Éditions de la Sorbonne, 2018.
114. Mémoire de Sanson en date du 15 août 1798. Source : AN, BB/3/209 ; et G. LENOTRE,
« Résultats du décret de 1793 », dans La Guillotine et les exécuteurs…, op. cit., p. 38-47. Voir les
exemples d’exécuteurs « extérieurs » au département malmenés par les populations dans Jacques
DELARUE, Le Métier de bourreau, op. cit., p. 52-53.
115. Source : AN, série AA/55/A dossier 1513.
Voir aussi l’autre version de cet arrêté dans la lettre de Sanson au ministre de la Justice, le
27 frimaire an VIII (18 décembre 1799) : « S’il ne serait pas nécessaire que vous preniez un arrêté
par lequel aucun aide ne serait reçu à une place de chef s’il avant d’avoir exercé douze ans son
état et de justifier par pièces authentiques des tribunaux et des exécuteurs qui les auront
employés qu’ils sont d’une conduite irréprochable et enfin que ceux qui sont nés dans cet état
seront placés de préférence à ceux qui n’en sont pas. »
116. Source : AN, série BB/3/209.
117. Le Moniteur, t. 18, 23 brumaire an II (14 novembre 1793), p. 413.
118. « Pétition à la Convention nationale par les exécuteurs des jugemens criminels des
tribunaux de la République française », 13 juillet 1793, p. 5. Source : AN, série AA/55 dossier 1513.
119. Art. 3 du 13 juin 1793 cité et art. 1 er du décret « qui accorde un supplément de traitement
aux exécuteurs des jugemens criminels » du 3 frimaire an II (23 novembre 1793) : Ludovic PICHON,
Code de la guillotine, op. cit., p. 36.
120. Le bourreau de Paris percevra cette prime d’activité jusqu’à l’arrêté du Directoire exécutif
du 15 pluviôse an IV (4 février 1796).
121. Voir le rapport de la Commission des Administrations Civiles, Police et des Tribunaux du
18 floréal an II (7 mai 1794). Source : AN, série BB/3/207.
Un décret du 29 septembre 1791 précise que les salaires des fonctionnaires ne pouvaient pas
dépasser 12 000 livres par an : Visa AZIMI, « Les droits de l’homme-fonctionnaire », art. cité, p. 34.
Voir aussi Anne-Marie PATAULT, « Les origines révolutionnaires de la fonction publique », art. cité,
p. 398- 401. Sur la fortune du bourreau qui se vérifie également en province, voir Alain Belmont,
RÉSUMÉS
Le droit de la Révolution française a réinventé la figure du bourreau que certains écrivains du
XIXe siècle (Joseph de Maistre en particulier) ont livré intemporelle à la postérité. Comment le
bourreau, paria sous l’Ancien Régime, est-il devenu citoyen dès 1789 ? C’est toutefois l’exécution
du roi en 1793 qui se révèle décisive dans le destin juridique du bourreau et lui permet de devenir
un citoyen de plein exercice. Témoin incontestable des derniers instants de Louis XVI, le
bourreau est devenu digne de foi et du titre de concitoyen. En exécutant le roi, le bourreau n’a
pas exécuté un homme mais un régime et transféré à la loi de la République l’inviolabilité du roi.
Devenu fonctionnaire public, le bourreau est parvenu à imposer au Législateur la reconnaissance
tacite de son indignité. Reconnu digne d’être indigne, il a réussi à réserver à ses descendants le
monopole du métier de bourreau dans le respect des principes énoncés par la Déclaration des
Droits de l’Homme et du Citoyen.
The law of the French Revolution reinvented the figure of the executioner, which some 19th-
century writers (Joseph de Maistre in particular) delivered timelessly to posterity. How did the
executioner, a pariah under the Ancien Régime, become a citizen in 1789? However, it was the
execution of the king in 1793 that proved decisive in the executioner's legal destiny, and enabled
him to become a full citizen. As an unquestionable witness to Louis XVI's last moments, the
executioner became worthy of the title of fellow citizen. By executing the king, the executioner
did not execute only a man but a regime and transferred the king's inviolability to the law of the
Republic. Having become a public official, the executioner succeeded in imposing on the
legislator the tacit recognition of his unworthiness. Recognised as worthy of being unworthy, he
succeeded in reserving for his descendants the monopoly of the executioner's profession in
accordance with the principles set out in the Declaration of the Rights of Man and of the Citizen.
INDEX
Mots-clés : Droit révolutionnaire, Citoyenneté, Inviolabilité, Indignité, Fonctionnaire public
Keywords : Revolutionary law, Citizenship, Inviolability, Unworthiness, Public official
AUTEUR
ANNE SIMONIN
CESPRA
CNRS
La Révolution, de l’obturateur au
révélateur
Ou Comment j’ai commencé par couper des têtes dans les images avant
de les recoller dans un roman
Thierry Froger
NOTE DE L’ÉDITEUR
Cet article est basé sur une communication présentée lors du colloque « La Révolution
en 3D – Textes, images, sons (1787-2440) » qui s’est tenu à l’université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne du 14 au 16 mars 2019, organisé par le Cespra et l’IHMC-IHRF. Vous pouvez
retrouver cette communication sur la chaîne YouTube de l’IHMC à l’adresse : https://
[Link]/Bku3Q5e-HVo
NOTE DE L’AUTEUR
La communication qui suit évoque un parcours de création – des arts plastiques à la
littérature – que les figures et les motifs de la Révolution française sont venus hanter
avec une constance et une insistance qui n’ont jamais manqué de m’interroger. Il me
semble peu probable que je réussisse ici à éclairer les raisons de cette obsession (peu
importe au fond) mais l’invitation généreuse à participer à ce colloque me donne
l’occasion de faire le point, au sens photographique peut-être, sur cet itinéraire
modeste et chaotique. La seule ambition de ce propos est de constituer un témoignage
sur les manières dont la Révolution française peut nourrir un travail plastique et
romanesque, quels que soient au demeurant ses qualités ou son intérêt. Il s’agit aussi de
faire le récit d’une tentative, jamais close ni satisfaisante, pour envisager la Révolution
comme un réservoir d’épiphanies dans la langue et dans l’exposition.
La première image
1 Il y a toujours une première image, fantôme ou non, à partir de laquelle s’élabore la
possibilité d’un récit. À l’origine de celui-ci, comme un incipit inconscient, se trouve
une photographie (qui sera légendée plus tard sous forme de poème 1).
Défilé de la kermesse de l’école primaire, classe de CM2, La Pommeraye (Maine-et-Loire), juin 1984.
2 Ce cliché date de juin 1984. Il a été pris lors d’une kermesse de l’école primaire dans un
petit village des bords de Loire situé aux limites septentrionales de ce qui fut la Vendée
militaire. Près de deux siècles après la Révolution, le souvenir des guerres de Vendée
était ici encore vivace, marquant les paysages, les débats politiques, les querelles
scolaires et familiales, les imaginaires. Je ne suis pas certain d’avoir conscience à
l’époque de ces fractures jamais vraiment refermées mais je me souviens que je portais
avec fierté le costume de sans-culotte que ma grand-mère avait confectionné pendant
plusieurs semaines et dont je peux mesurer après coup l’approximation folklorique qui
avait échappé à l’enfant de dix ans que j’étais. Je me souviens également que, si j’avais
l’honneur d’ouvrir le défilé, c’était à cause de ma petite taille (nous étions disposés par
ordre croissant de grandeur) et non en raison d’un quelconque mérite républicain ou
de la ferveur révolutionnaire que j’aurais pu manifester alors. Une photographie
donnant toute licence pour réécrire l’histoire, je ne me priverais pas par la suite de
m’appuyer sur celle-ci pour attester de la vigueur du sentiment révolutionnaire qui
m’animait, m’inventant à bon compte2 une enfance sans-culotte puisque j’en avais la
preuve par l’image.
Le Bicentenaire
3 Quelques années plus tard, je portais les cheveux longs et mes seize ans comme un
drapeau. Déguisé en jeune révolté, ce que j’étais aussi sincèrement que naïvement, je
Vue de l’exposition de Thierry Froger, Les mauvaises figures, Oxymore, Nantes, 1998
faisait apparaître brièvement, toutes les deux ou trois minutes, une grande silhouette
blanche dont la tête glissait progressivement sur son épaule.
6 Mon travail était alors nourri par mon goût pour les lanternes magiques, les
fantasmagories de Robertson et les origines du cinéma, en particulier les films de
Méliès, peuplés de décapités récalcitrants et d’hommes jonglant avec leurs têtes grâce à
des trucages aussi bricolés que réjouissants3. Ce motif de la décollation me conduisit à
travailler également sur la figure de Méduse qui me semblait éclairer notre rapport
ambivalent aux images, entre désir et terreur, effroi et fantasme.
dilettante et uniquement guidées par passion et goût personnel (la Révolution comme
un violon d’Ingres ?), n’avaient a priori pas vocation à nourrir ma démarche de
plasticien. Mais, bien sûr, en vertu de la loi non-écrite des vases communicants et des
perméabilités fortuites, cela advint9.
Ça tourne !
9 Fruit d’un processus pour partie inconscient et nouvelle variation sur le motif de la
décapitation, la première idée d’une proposition traitant directement de la Révolution
fut une projection de quatre-vingts diapositives tournant sur un carrousel et intitulée
La décollation (80 décapités en révolution).
Thierry Froger, La décollation (80 décapités en révolution), 1998 (détails : Carrier et Robespierre)
Thierry Froger, La décollation (80 décapités en révolution), 1998 (documentation : le carrousel Kodak
et l’ensemble des quatre-vingts décapités)
11 Ce travail avait été montré pour la première fois dans une galerie d’art occupant le
premier étage d’un immeuble nantais du XVIIIe siècle 11. Dans cette même exposition,
j’avais également présenté et proposé à la vente des tee-shirts ornés des belles têtes de
Danton, Saint-Just, Robespierre et Carrier. Cette collection Nivôse-Thermidor fut un
échec commercial retentissant, à la grande déception du galeriste et de quelques fidèles
amis les arborant fièrement, mais avec un grand sentiment de solitude, lors du
vernissage.
Vues de l’exposition Thierry Froger, Les suaires, Galerie Plessis, Nantes, 1998
Thierry Froger, La décollation (80 décapités en révolution), La chambre blanche, Québec, 2002
(détails : Danton, Fabre d’Églantine, Carrier et Jourdan)
mourrait dès lors qu’elle ne serait plus agie par ces transports et ces circulations, d’où
l’impossibilité de la finir).
16 Au fond, ce qui m’a toujours fasciné dans la Révolution, c’est son extraordinaire et
infinie plasticité16. Et comment à la fois elle réduit – dans l’imagerie – et excède – par
l’imaginaire – les possibilités de la vision17 et de la représentation.
18 Le premier volet de Ça ira s’appréhendait depuis l’espace public, sans même pénétrer
dans la chapelle. Entre deux escaliers extérieurs qui permettaient d’accéder à l’entrée
de l’édifice se trouvait une petite pièce à l’usage incertain (remise ? appentis ?). Située
sous le perron, elle était fermée et soustraite au regard par une porte de bois que j’ai
fait percer d’un oculus de 35 cm de diamètre. Quand le passant curieux s’approchait et
glissait sa tête dans l’ouverture, il découvrait au centre de pièce une maquette de
guillotine (à l’échelle 1/3 environ) et déclenchait, par le biais d’un capteur, la mise en
action de la machine : la lame remontait très doucement le long des montants latéraux
puis, arrivée au sommet du portique, elle s’abattait soudainement pour retrouver sa
position initiale21.
19 Au-delà de son aspect vaguement spectaculaire22, cette installation posait l’hypothèse
de la guillotine comme machine optique. J’avais été frappé en effet par l’analogie entre
la guillotine et l’appareil de prise de vue photographique (ou cinématographique),
entre l’abaissement de la lame et le mouvement de l’obturateur, la facture et la finition
de cette maquette invitant à dessein à faire ce rapprochement (lame noire, renforts
d’aluminium, capteur…).
20 On peut même envisager l’action de la guillotine comme une opération de cadrage, une
manière efficace – et définitive – pour effectuer un portrait et un gros plan 23, la
machine à décapiter s’avérant ainsi être une redoutable « machine à tirer le portrait ».
Dans l’argot de la pègre, on désignait d’ailleurs l’un des aides du bourreau du surnom
de « photographe », car il était chargé de vérifier que le condamné se tînt droit, la tête
bien engagée dans la lunette et la nuque offerte au couperet24. Nous pouvons relever
également que l’invention de la guillotine et celle de la photographie, une génération
plus tard, participent l’une et l’autre de l’avènement d’un nouvel âge démocratique et
mécanique, la production et la circulation (et donc la banalisation) des images
photographiques accompagnant l’affirmation progressive du primat de l’individu.
21 Le second volet de cette proposition Ça ira prenait place à l’intérieur de la chapelle de
l’Oratoire, dans la crypte situé sous le chœur. Il constituait la suite, ou la conséquence,
du premier (la machine).
depuis plusieurs siècles quant à la possible survie de la tête juste après la décapitation.
Nous connaissons l’épisode, raconté par un témoin et repris par Michelet, de la mort de
Charlotte Corday, dont le visage traduisit une indignation quand l’un des aides du
bourreau, présentant sa tête coupée à bout de bras, la gifla25.
23 Le déclencheur de cette projection était sans conteste Le secret de l’échafaud, une
nouvelle de Villiers de l’Isle-Adam, publiée pour la première fois dans le Figaro en 1883 :
elle narrait et décrivait une expérience singulière effectuée par deux médecins, les
docteurs Velpeau et de La Pommerais, au moment de la décapitation du second, afin de
démontrer que le cerveau poursuivait son activité durant quelques instants après la
section de la tête26. Avec une prescience étonnante, cette nouvelle préfigurait une
expérience en tout point similaire, mais bien réelle cette fois, qui se déroula une
vingtaine d’années plus tard, illustrant, s’il le fallait, « l’égalité et la fraternité entre le
réel et la fiction27 ». En 1905, le docteur Beaurieux se mit d’accord avec un condamné à
mort, un dénommé Languille, pour que, après son exécution, il réponde à l’appel de son
nom en abaissant et soulevant les paupières par trois fois. L’expérience fut un succès
(presque) total, si l’on peut s’exprimer ainsi, puisque le malheureux Languille ouvrit les
yeux et fixa Beaurieux avec intensité après que celui-ci l’appela. Il réussit cette
opération à deux reprises mais ne parvint pas à bouger ses paupières lors de sa
troisième tentative : « Le tout », écrivit le médecin visiblement satisfait, « avait duré
vingt-cinq à trente secondes. »
Thierry Froger, Le suaire, 1996. Cette boucle Super-8, datant du diplôme de fin d’études, joue d’une
certaine manière le rôle d’une matrice originelle pour beaucoup de recherches et productions
ultérieures, dont L’image.
28 Cette série questionnait la peau (la pellicule ?) en tant que surface 31 palimpseste et
renvoyait tant au tranchant de la lame qu’aux opérations chimiques de la
photographie : plaques sensibles à la lumière, sels d’argent, révélation et fixation de
l’image fantôme.
L’empreinte
29 Avec le recul, je crois que la réalisation en 2009 d’un court-métrage (en collaboration
avec Laurent Barbin) constitua probablement un moment charnière ou de transition,
orientant d’une part mon travail vers la fiction (et bientôt l’écriture), d’autre part en
focalisant mon intérêt et mes recherches sur la figure de Danton. Ce petit film, Nos
malheurs privés, avait pour seul dessein de faire le récit en images d’un épisode de la vie
de Danton raconté au départ par Michelet32, scène plutôt anecdotique mais qui croisait
mes questionnements plastiques de l’époque autour de la procédure de l’empreinte. Il y
avait aussi assurément le désir presque enfantin de faire du cinéma, ou de jouer à faire
du cinéma, et du cinéma à la lumière des torches et en costumes d’époque !
30 Je crois que cet épisode de la vie de Danton – et donc, par ricochet, ce film – ne disait
absolument rien de la Révolution française, pas grand-chose de Danton, mais sans
doute davantage de Michelet33. Il raconte comment, en février 1793, Danton rentra
précipitamment d’une mission en Belgique car il avait été prévenu que son épouse
Gabrielle était gravement malade :
On pouvait prévoir ce qui arriva, qu’il serait trop tard, que Danton ne reviendrait
que pour trouver la maison vide, les enfants sans mère, et ce corps, si violemment
aimé, au fond du cercueil. Danton ne croyait guère à l’âme, et c’est le corps qu’il
voulut revoir, qu’il arracha de terre, effroyable et défiguré, au bout de sept nuits et
sept jours, qu’il disputa aux vers d’un frénétique embrassement 34.
31 Cette nuit noire et froide du 17 février 1793, Danton exhuma ainsi la dépouille de son
épouse défunte, tant pour la couvrir de baisers que pour en garder une dernière image.
Il était en effet venu au cimetière accompagné par un artiste du faubourg Saint-
Marceau, le sculpteur sourd-muet Deseine. Sous le regard de Danton, Deseine effectue
un négatif en plâtre du visage empâté de Gabrielle, moulage dont il tirera ensuite un
buste, exposé au Salon de 1793, non sans scandale, sous le numéro 78 et cette légende :
Portrait de la citoyenne Danton, exhumée et moulée sept jours après sa mort. 36
33 Dix ans plus tard, j’ai beaucoup de difficultés à trouver quelque qualité à ce film (qui est
tout sauf révolutionnaire et dont la seconde partie fait surtout penser à un tutoriel
pédagogique pour apprendre les techniques du moulage !), mais je le considère toujours
avec une certaine tendresse38, à défaut d’indulgence. Il fut diffusé pour la première fois
au sein d’une exposition intitulée Contre Face, avec de nombreux autres travaux
(photographies, films, installations, etc) qui questionnaient l’empreinte et la
ressemblance par contact39, l’image entre présence et absence. Lors de la soirée de clôture
de l’exposition, l’écrivain Pierre Michon a eu la gentillesse de bien vouloir venir lire, en
avant-première, quelques extraits de son roman Les Onze40 qui paraîtrait quelques jours
plus tard.
Thierry Froger, exposition Contre Face, Heidi Galerie, Nantes, mars-avril 2009
34 Depuis cette lecture généreuse, Pierre Michon et moi sommes restés en contact et
continuons une conversation épisodique autour de la Révolution, ses images et son
récit – lui habité par une érudite espièglerie, moi dans mes petits souliers de plomb et à
trous. Avant la publication de mon premier livre, je ne lui ai évidemment jamais avoué
que l’écriture commençait peu à peu à supplanter mes recherches plastiques, du moins
dans le temps que je consacrais à ces échappées et à ces projets. Même si j’ai continué à
exposer régulièrement jusqu’à 2015 environ, le moment de bascule s’opéra au début des
années 2010.
36 Ces images (ou pintures) sont des notes, des palimpsestes, des peaux mortes, des dépôts
de techniques et de non-maîtrises – des secrétions du dimanche en marge de l’écriture.
Comme si le trajet s’était inversé et que les images étaient maintenant les petites
légendes, distraites, posées en marge ou en bas du texte.
L’île Danton41
37 La documentation et l’écriture du roman Sauve qui peut (la révolution) s’étalèrent sur
quatre ou cinq années, durant lesquelles alternaient des moments d’exaltation et de
grand découragement car je n’avais aucune certitude sur la possibilité que ce texte pût
trouver un éditeur – ou, plutôt, j’avais la certitude que la chance qu’il fût un jour édité
était infime. En septembre 2015, contre toute attente, Actes Sud m’annonça que « la
maison m’ouvrait grand les bras ». Un an plus tard, ce texte devenait un livre.
Thierry Froger, Sauve qui peut (la révolution), Actes Sud, 2016
La figure de Danton
42 J’ignore si la tête du tribun en valait la peine mais il me semblait, quand je me suis lancé
dans ce projet, que cette figure avait une bonne tête de personnage de roman, d’autres
auteurs y ayant d’ailleurs pensé avant moi, pour le pire43 ou le meilleur 44. En effet,
Danton, avec ses ambiguïtés infinies, me paraissait avoir la consistance nuageuse du
héros moderne : sa parole est forte, sa volonté fluctuante, sa pente mélancolique, ses
idées peu nettes ni suivies, son corps ravagé par la paresse et l’envie, son visage
effondré comme une boule de neige qui ne veut pas se dissoudre. En quelque sorte, et
c’était l’une de mes hypothèses de travail, Danton est une image, trouble et floue,
parvenue jusqu’à nous figée dans les bains contradictoires d’historiens peu
conciliables45. Et ce portrait, forcément dissonant, me paraissait rejoindre les
ambivalences propres à cet homme, énergique et aboulique, généreux et vénal, radical
et modéré, entier et divisé, etc. – ambivalences qui travaillent également, et dans une
certaine mesure, la Révolution elle-même.
43 Il me plaisait d’ailleurs de composer avec cette image sans cesse retouchée et avec ses
avatars plus ou moins fictionnés dans la littérature, le cinéma et la vulgate scolaire. De
ne pas refuser le plaisir de jouer avec les clichés et les images d’Épinal, de revisiter par
exemple l’opposition facile entre Robespierre et Danton qui relève moins de l’Histoire
que de la légende, et c’est pourquoi elle me semblait pertinente si l’on imaginait que
l’un et l’autre dépassaient le raccourcissement de leurs vies légendaires pour continuer
à exister avec le poids imaginaire – mais physique – d’un corps d’avant la coupure et
d’après la Révolution.
Illustration de Laurent Blachier parue dans Marianne no 1011 du 19 au 25 août 2016. À noter le
costume de sans-culotte qui aurait pu être confectionné par ma grand-mère…
44 Car il est important de rappeler qu’il s’agit d’une uchronie, le Danton de ce roman
échappant à la guillotine en 1794 : il est donc saisi dans un temps qui n’appartient plus
exactement à l’histoire. Il devient alors pleinement personnage fictif, certes porteur de
ce que nous savons de la réalité de sa vie publique et de sa vie privée d’avant, mais dont
l’existence d’après n’obéit qu’aux caprices du romancier. Dans Sauve qui peut (la
révolution), Danton est exilé sur une île de Loire où il fonde une République éphémère
avant d’être défait puis emprisonné par les troupes du Consulat. Il est ensuite déporté
sur l’île d’Elbe où il croise brièvement Napoléon en 1814. Comme d’autres régicides, il
rentre en France après 1830 et finit ses jours à Arcis-sur-Aube où il meurt en
juillet 1837. En écho, les scénarios imaginés par Jean-Luc Godard pour répondre à la
commande de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française redoublent cette
fiction d’une réflexion sur le vieillissement des révolutionnaires (que deviennent-ils
une fois l’événement passé ?) et sur le sens alternatif et giratoire de l’histoire. Si ce
roman fait survivre Danton à lui-même et à la Révolution 46, c’est aussi pour se demander
comment faire bouger, encore et toujours, ce vieux théâtre d’ombres 47.
Histoire(s) au révélateur48
45 Je ne sais pas si la cohérence de ce trajet, de la pratique au travail romanesque, de
l’obturateur au révélateur, est manifeste ou bien le fruit d’une reconstruction a
posteriori. Ce qui me semble indéniable, c’est que, depuis Sauve qui peut (la révolution), la
matière historique et les images ne cessent d’orienter mes recherches et d’alimenter les
fictions avec lesquelles elles dialoguent. Dans Les Nuits d’Ava, des photographies
fantômes d’Ava Gardner sont l’objet d’une enquête à travers l’espace et le temps, entre
apparitions et disparitions, de Rome à Hollywood, de Courbet à Castro. Et un nouveau
roman, en cours d’achèvement, part sur les traces de Raoul Villain, l’assassin de Jaurès,
mort à Ibiza au début de la guerre civile espagnole, dans des circonstances et pour des
raisons en partie obscures49. Ici encore, la fiction paraît pouvoir se loger dans cet espace
incertain où le monde à la fois se révèle et se dissout. Peut-être cet espace s’apparente-
t-il à ce point, que j’imagine aveugle et prodigue, décrit par Julian Barnes : « L’histoire
est cette conviction issue du point où les imperfections de la mémoire croisent les
insuffisances de la documentation50. » ?
Couverture de Et pourtant ils existent (à paraître). Il n'est sans doute pas anodin que la couverture de ce
troisième roman donne à voir une substitution de têtes comme un tour de passe-passe, un nouvel
épisode de cette valse des décollations et recollations.
NOTES
1. Nous avions dix ans
la cocarde éclatée sur l’enfance
les gens polis et lents voyaient le défilé
et fiers comme l’histoire nous
passions dans les rues
joliment mises en révolution
le monde applaudissait aux bonnets
aux culottes rayées les drapeaux
pendaient comme des doux désirs
d’être Robespierre et Danton soufflant des bulles de savon
les parents faisaient des signes à leurs enfants déguisés
les enfants répondaient avec de grands gestes de la main
défaisant le souvenir du bonnet la chair
la terreur tant aimée
que nous portions
avec la révolte crépon des kermesses
Thierry FROGER, Retards légendaires de la photographie, Flammarion, 2013, p. 124.
2. À bon conte ?
3. Un homme de têtes (1898), Le mélomane (1903), Les incendiaires (1906), etc.
4. Paul-Henri STAHL, Histoire de la décapitation, PUF, 1986 ; Daniel ARASSE, La Guillotine et l’imaginaire
de la Terreur, Flammarion, 1987 ; Jean CLAIR, Méduse, Gallimard, 1989 ; Raymond BELLOUR,
Mademoiselle Guillotine, La Différence, 1989 ; Antoine DE BAECQUE, La Gloire et l’effroi, Grasset, 1997 ;
Julia KRISTEVA, Visions capitales, RMN, 1998.
5. Intérêt, d’ailleurs, que je ne m’explique pas vraiment tant la violence et la vue du sang m’ont
toujours répugné.
6. Voyez plutôt : Quinet, Tocqueville, Aulard, Mathiez, Soboul, Furet, Vovelle, Martin, Ozouf, etc.
7. Parmi celles-ci, Balzac, Büchner, France, Hugo, Lamartine, Margerit en littérature ; Gance,
Griffith, Renoir au cinéma…
8. Ainsi n’y avait-il pas de raison objective pour que la conquête de l’Ouest, par exemple, inventât
un genre cinématographique à part entière, le western, et pas la Révolution française.
9. Une précision cependant : les quelques propositions plastiques évoquant la Révolution qui sont
présentées dans ces pages constituent une part relativement marginale de la production
artistique développée durant cette quinzaine d’années (entre 1997 et 2013 environ).
10. Je n’ignore pas que cette question – à quelle date peut-on considérer que la Révolution est
terminée ? – est l’une de celles, parmi tant d’autres, qui divise les commentateurs et les
historiens.
11. À quelques centaines de mètres de l’hôtel de la Villestreux, où Carrier résidait en bordure de
la Loire, qu’il avait surnommée « la baignoire nationale ».
12. « Telle une métaphore de cette mobilité faite d’immobilités, la reprise, dans l’exposition
(Mue), de la pièce intitulée La Décollation – de ses apparitions en boucles de projections
diapositives par ordre de disparition des têtes des 80 figures de la Révolution française qui se
guillotinèrent les unes à la suite des autres – évoque, par cette roue implacable qui conduit les
têtes à s’ôter les unes des autres, le ballet mécanique du défilement des photogrammes. » :
Mariette Bouillet, « (mue) » in La Chambre Blanche, Bulletin n o 28, Québec, 2004.
13. Même si en l’occurrence, l’effet boule de neige était ici inversé puisque la sphère-écran,
statique, fondait petit à petit au lieu de grossir de façon exponentielle sous l’effet du déplacement
et de l’accumulation de matière.
14. « [Pour Michelet, la Révolution] n’a fait que couler comme une liqueur germinale, plus ou
moins contrariée. » L’auteur note également que, « quel que soit le discrédit que Michelet attache
à certaines substances, comme le sang immobile ou la cirosité, il est certain que cette
transmutation alimentaire ne l’éloigne pas d’un univers “plein”, où tout se nourrit de tout,
l’herbe de brouillard, le mouton d’herbe et l’homme de sang. » : Roland BARTHES, Michelet, Points-
Seuil, 1988, p. 48 et 71.
15. En voici quelques-unes parmi tant d’autres : les deux corps du roi ; le politique et le
juridique ; la superstition et la vérité ; la terreur et la vertu ; le verbe et l’action ; le peuple et
l’état ; le principe et l’incarnation ; la foi et l’athéisme ; le pain et les lois ; le vin et le sang ; le
transitoire et l’intemporel ; le particulier et le général ; etc.
16. Et je crois m’être par la suite attaché à la figure de Danton parce qu’elle me semblait
justement l’incarnation même de la plasticité de la Révolution.
17. « Avec ou sans décapitation, toute vision n’est autre qu’une transsubstantiation capitale. » :
Julia KRISTEVA, préface au catalogue de l’exposition Visions capitales, op. cit., p 11.
18. Exposition De Monet à Cognée, Chapelle de l’Oratoire, Nantes, du 16 novembre 1999 au 3 janvier
2000.
19. La chapelle de l’Oratoire, édifice religieux construit au XVIIe siècle, fut le siège du tribunal
criminel de la Loire-Inférieure pendant la Révolution avant de devenir le local d’un club ouvrier
influencé par le « communisme de la fraternité » en 1848. Après en avoir été une annexe, elle fait
aujourd’hui partie intégrante du Musée d’arts de Nantes.
20. La guillotine comme paradoxe de ce moment où s’inventent conjointement un nouveau corps
social, politique, juridique et une machine qui coupe le corps en deux.
21. Cette chute brutale de la lame devait occasionner, chez tout spectateur normalement
constitué, un léger mouvement de recul.
22. Le côté « attraction de foire », totalement assumé, pouvait de nouveau faire écho aux
dispositifs du pré-cinéma et aux toutes premières projections cinématographiques, souvent
présentées dans des fêtes foraines.
23. « L’invention du gros plan, le coup de la guillotine, clic clac Kodak, c’est quand même un peu
téléphoné. » Thierry FROGER, Sauve qui peut (la révolution), Actes Sud, 2016, p. 205.
24. « Il se tient donc devant la guillotine et, si besoin est, tire le condamné par les cheveux, ou les
oreilles s’il est chauve, pour un “ajustement de dernière seconde”. “Ne bougeons plus !” Trouver
le bon angle ou plutôt la bonne pose lui valut son surnom. » : Martin MONESTIER, Peines de mort, Le
livre de poche, 1994 p. 302.
25. « Au moment où la tête tomba, un charpentier maratiste, qui servait d’aide au bourreau,
l’empoigna brutalement, et, la montrant au peuple, eut la férocité indigne de la souffleter. Un
frisson d’horreur, un murmure parcourut la place. On crut voir la tête rougir. » : Jules MICHELET,
Histoire de la Révolution française, livre XII, chapitre IV, 1847-1853 (Folio histoire, tome II, volume 1,
p. 509).
26. « Brusquement, la bascule joua, le carcan s’abattit, le bouton céda, la lueur du couteau passa.
Un choc terrible secoua la plate-forme ; les chevaux se cabrèrent à l’odeur magnétique du sang et
l’écho du bruit vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre les mains
impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots les doigts, les manchettes et les
vêtements.
C’était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et comme distraits, aux
sourcils tordus, au rictus crispé : les dents s’entrechoquaient ; le menton, à l’extrémité du
maxillaire inférieur, avait été intéressé.
Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l’oreille droite, la question convenue. Si
affermi que fût cet homme, le résultat le fît tressaillir d’une sorte de frayeur froide : la paupière
de l’œil droit s’abaissa, l’œil gauche, distendu, le regardait.
— Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe ! cria-t-il un peu éperdu.
Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne ; mais la paupière ne se releva plus. Le
visage, de seconde en seconde, devenait rigide, glacé, immobile. — C’était fini.
Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le panier, la plaça, selon
l’usage, entre les jambes du tronc déjà inerte. »
Auguste DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM, Le secret de l’échafaud, dans L’Amour suprême, 1886.
27. Thierry FROGER, Sauve qui peut (la révolution), Actes Sud, 2016, page 360
28. « Ce n’est pas non plus simple coïncidence si, dans sa description de l’un des processus de la
photographie, Roland Barthes a pu utiliser des termes très proches de ceux qui décrivent la mise
en place du guillotiné : “[…] cet instant, si bref fût-il, où une chose réelle s’est trouvée immobile
devant l’œil […]. Dans la photo, quelque chose s’est posé devant le petit trou et y resté à jamais.”
[…] Guillotine et photographies sont sœurs car, dans les portraits qu’elles tirent sur le vif, elles
garantissent un “ça a été”. » : Daniel ARASSE, op. cit., p. 174.
29. « Mais le plus étrange c’est qu’au lieu de clarifier la situation, ce visage ne fait qu’aggraver la
perplexité engendrée par la légende. Ce masque fera de lui pour toujours un parfait inconnu. » :
Gilles AILLAUD, Le masque de Robespierre, Christian Bourgeois Éditeur, 1996, p. 61.
30. « Fruit d’un double laconisme de l’imitation, excluant toute rhétorique déformante de la part
du modèle et du peintre, le portrait de guillotiné en arrive à être comme un écho révolutionnaire
de la Véronique, de ce voile où miraculeusement, s’est imprimé au revers pour apparaître en
avant, sans intervention de main humaine, le vrai visage du Christ, son vrai portrait, sa vera icona
(…). » : Daniel ARASSE, op. cit., p. 172.
31. « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau. » (Paul Valéry).
32. Cet épisode de la vie de Danton a été repris « tel quel » par la plupart de ses biographes.
Citons Hermann WENDEL, Danton (trad. Paul Borel), Payot, 1932, rééd. 1978, p. 236 à 238 ; Frédéric
BLUCHE, Danton, Perrin, 1984 rééd. 1999, p. 276- 277 ; David LAWDAY, Danton, le géant de la Révolution
(trad. Jean-François Sené), Albin Michel, 2012, p. 254 à 257. Notons aussi que cette scène a déjà
été partiellement mise en scène au cinéma par Richard T. Heffron dans Les Années terribles,
deuxième volet de La Révolution française, 1989 (à la 46e minute du film environ).
33. Ces reprises susmentionnées n’attestent en rien de la réalité de cet épisode de la vie de
Danton. J’ignore quelles sont les sources de Michelet et si l’historien n’a pas cédé ici à son goût de
la mise en récit rétrospective et parfois fantasmée. Mais l’anecdote, légendaire ou non, me
semblait posséder un caractère romanesque puissant, à la fois touchant et grand-guignolesque,
annonçant d’une certaine manière quelques aspects de Sauve qui peut (la révolution).
34. Jules MICHELET, Histoire de la Révolution française, livre VIII, chapitre VIII, 1847-1853 (Folio
histoire tome I volume 2), p. 1289-1290.
35. Vidéogrammes extraits de la vidéo consultable à l’adresse suivante :
[Link]
36. Ce buste de Gabrielle Danton existe bien : un tirage est actuellement conservé au musée de la
Révolution française de Vizille.
37. « Si dans les seuls malheurs qui puissent ébranler une âme telle que la tienne, la certitude
d’avoir un ami tendre et dévoué peut t’offrir quelque consolation, je te la présente. Je t’aime plus
que jamais et jusqu’à la mort. Dans ce moment, je suis toi-même. Ne ferme point ton cœur aux
accents de l’amitié qui ressent toute ta peine. Pleurons ensemble et faisons bientôt ressentir les
effets de notre douleur profonde aux tyrans qui sont les auteurs de nos malheurs publics et de
nos malheurs privés. Embrasse ton ami. » dans Louis Madelin, Danton, Hachette, 1914, p. 217.
38. J’ai d’ailleurs intégré ce synopsis comme l’un des nombreux scénarios imaginés par Jean-Luc
Godard pour répondre à la commande de la Mission du Bicentenaire dans Sauve qui peut (la
révolution), p. 143-144.
39. Georges DIDI-HUBERMAN, La ressemblance par contact, Éditions de Minuit, 2008.
40. Pierre MICHON, Les Onze, Verdier, 2009.
41. Titre initial du roman.
42. Ce choix narratif d’un montage alterné, aux collures apparentes et qui multipliait les
digressions, les variations, les échos, les fausses pistes, les glissements du coq-à-l’âne, pouvait –
peut-être à raison – s’apparenter à un refus de l’obstacle, à une incapacité à prendre à bras le corps
le Grand Récit de la Révolution. Il relevait cependant d’un choix délibéré tenant à un goût
personnel pour la forme « impure » et composite du roman, certainement aussi à une formation
et une pratique de plasticien, mais surtout au refus d’un propos univoque et didactique.
43. Par exemple, le roman A Place of Greater Safety de Hilary Mantel, publié en 1992 (traduit en
français par Claude et Jean Demanuelli sous le titre Révolution, en deux volumes, aux éditions
Sonatine en 2016).
44. Je pense évidemment à ces monuments que sont Quatrevingt-treize de Victor Hugo, les quatre
volumes de La Révolution de Robert Margerit, et aussi, même s’il s’agit d’une pièce de théâtre, La
Mort de Danton de Georg Büchner.
45. Aulard et Mathiez en premier lieu.
46. Tout comme Robespierre d’ailleurs que le roman dépeint nonagénaire dans le fauteuil soufre
de Couthon…
47. « Nous allons le faire bouger encore une fois, ce vieux théâtre d’ombres. » : Pierre MICHON,
op. cit. p. 93, phrase placée en épigraphe de Sauve qui peut (la révolution).
48. « Thierry Froger, la vie au révélateur », dossier du Matricule des Anges n o 196, septembre 2018.
49. Thierry FROGER, Et pourtant ils existent, Actes Sud, parution le 18 août 2021
50. Julian BARNES, Une fille, qui danse (trad. Jean-Pierre Aoustin), Mercure de France, 2013.
RÉSUMÉS
Comment la Révolution française peut-elle nourrir une pratique artistique contemporaine, des
arts plastiques à la littérature ? Ou comment l’histoire peut-elle constituer un matériau, à la fois
riche et résistant, dense et rebelle, pour l’artiste et le romancier ? De la guillotine à l’appareil
photographique, de l’empreinte à l’uchronie, il s’agit ici, non d’une étude, mais d’un témoignage
sur un itinéraire personnel de création qu’une curiosité d’amateur pour la Révolution française
anime et traverse.
How can the French Revolution feed the creation process of contemporary arts, from plastic arts
to literature? How can history become the raw substance, both rich and resistant, dense and
rebellious, for the artist and the writer? From the guillotine to the camera, from the imprint to
alternate history, this article is not a study per se, but the testimony of a personal life path into
creation motivated by and suffused with an amateur curiosity about the French Revolution.
INDEX
Mots-clés : Révolution, Images, Roman, Témoignage, Parcours
Keywords : Revolution, Pictures, Novel, Account, Life path
AUTEUR
THIERRY FROGER
Écrivain, plasticien
Professeur à l’École des Beaux-Arts de Nantes Saint-Nazaire.
Génétique artistique et
historiographique d’une bande
dessinée historienne : un entretien
avec Florent Grouazel et Younn
Locard, Révolution, t. 1, Liberté (Actes
Sud, 2019)
Margot Renard, Florent Grouazel et Younn Locard
NOTE DE L’ÉDITEUR
Cet article est la continuation de la communication présentée par Margot Renard sur
« Illustrations de l’Histoire de la Révolution française éditées au 19 e sièce : décrire ou
ressentir ? » et des échanges menés avec les auteurs de la BD lors du colloque « La
Révolution en 3D – Textes, images, sons (1787-2440) » qui s’est tenu à l’université Paris
1 Panthéon-Sorbonne du 14 au 16 mars 2019, organisé par le Cespra et l’IHMC-IHRF.
Vous pouvez retrouver cette communication sur la chaîne YouTube de l’IHMC à
l’adresse : [Link]
NOTE DE L’AUTEUR
Les planches de la bande dessinée Révolution sont reproduites avec l’aimable
autorisation des auteurs, nous les en remercions grandement.
1 Créer une bande dessinée sur la Révolution française : voici un défi auquel relativement
peu d’auteurs se sont confrontés jusque-là, du moins dans le registre adopté par Florent
Grouazel et Younn Locard pour le premier tome de la série intitulée Révolution 1. Car, s’il
en existe sur le sujet, elles ont avant tout une vocation didactique : l’érudition y prend
le pas sur la narration, et le dessin et le découpage des cases restent bien souvent
conventionnels2. Dans ces albums, où la Révolution apparaît comme une toile de fond
plus ou moins sanglante sur laquelle se déroulent les aventures des personnages, « il
s’agit moins d’histoire que d’histoires-dans-le-passé, moins de méthode pour
comprendre que de fascination pour le lointain ou le mythique 3 ». Une fascination à
laquelle s’ajoute la volonté d’expliquer, de décortiquer, d’enseigner. En témoignent
deux albums parus cette année dans cette veine : les deux volumes de 1789, tome 1, La
mort d’un monde, et tome 2, La naissance d’un monde 4, et le premier tome de la série Ah, ça
ira !5. La période historique de la Révolution a particulièrement suscité ce type de
production en raison de sa signification dans le récit historique national et dans la
mémoire contemporaine, ce dont témoignent les commémorations du Bicentenaire de
la Révolution de 19896, fondatrices de l’imaginaire visuel de Locard et Grouazel sur la
période et modèle dont ils ont voulu se détacher7. Ils rejettent ainsi ce que Florent
Grouazel qualifie négativement d’« esthétique bicentenaire », qui entacherait la
majorité de la production artistique autour de la Révolution, au point que son intérêt
pour le sujet s’origine dans l’envie de « mettre des images sur un vide » 8, c’est-à-dire
sur l’absence d’un langage visuel original sur le sujet.
2 Cet article s’articule en deux parties : il consiste en une analyse de la bande dessinée
Révolution, mise en lien avec un entretien mené avec les auteurs, afin de retracer la
génétique historiographique, mais surtout visuelle et artistique, de cette bande
dessinée singulière. Ce faisant, j’ai voulu me démarquer des entretiens, des tables-
rondes et des manifestations universitaires auxquels Florent Grouazel et Younn Locard
ont jusque-là participé, toujours concentrés sur leur rapport aux travaux des historiens
et sur leur appréhension de la Révolution comme évènement historique 9. Le monde de
la recherche étant particulièrement intéressé par leur travail, comme il l’est de plus en
plus par la bande dessinée en général, ces manifestations ont été nombreuses, surtout
de la part des historiens. En tant qu’historienne de l’art, j’ai cherché à interroger cette
génétique historiographique sans la dissocier de l’important travail d’assimilation
iconographique à l’origine de Révolution.
la bande dessinée historique, explique Julie Gallego, « l’histoire est une trame de fond,
une architecture fondamentale ou un prétexte13 », tandis que la bande dessinée
historienne produit une réflexion sur l’histoire et sur la mémoire, et accorde une place
essentielle au travail de documentation tout en demeurant une écriture de la fiction.
Elle cherche à raconter et à reconstituer l’Histoire par des moyens graphiques, en
jouant sur les effets de réel et de vérité plus que de vraisemblance 14. Le lecteur trouve
souvent un paratexte savant en fin de volume, qui vient étayer et légitimer le propos et
la démarche de l’auteur : postface, dossier pédagogique et/ou iconographique,
documents d’archives, liste des sources utilisées... Cette écriture fictionnelle de
l’histoire prend donc sa source dans un travail d’assimilation narrative et graphique de
l’histoire érudite15. Certains auteurs francophones actifs ces quinze dernières années,
dont Jean Dytar, Étienne Davodeau, Raphaël Meyssan, Sera, Laurent Maffre et Chloé
Cruchaudet, ont approfondi cette voie menant à la création d’objets iconotextuels
singuliers16. Cependant, la distinction entre les deux catégories est à nuancer, ce qu’a
lui-même souligné Pascal Ory en invitant à concevoir un « dégradé nuancé entre ces
deux formes » plutôt qu’une frontière nette17. Car, en effet, comment catégoriser
clairement le travail d’un auteur de bandes dessinées dites historiques comme François
Bourgeon et sa série des Passagers du Vent18, où l’histoire est la trame de fond des
aventures des personnages tout en étant étayée par un colossal travail de recherche
historique19 ? Reste que cette nomenclature s’avère utile comme outil d’analyse et de
conceptualisation des différentes écritures visuelles de l’histoire 20.
5 Grouazel et Locard se sont appuyés, et s’appuient toujours pour les tomes à venir, sur
de nombreuses lectures de travaux d’historiens français et américains 21 et sur le suivi
constant de l’historien Pierre Serna, qui a rédigé la postface de la bande dessinée, sans
se limiter au rôle de caution historique auxquelles nombre de bandes dessinées
historiques cantonnent les historiens. Sa postface revient sur l’actualité de la
Révolution dans les arts visuels et dans le contexte politique contemporains, et sur son
traitement dans la bande dessinée. Sans se départir de leur objectif narratif, les auteurs
cherchent une vérité dans l’évocation de la vie de l’époque, servie par une mise en
espace ample et précise du Paris révolutionnaire22, ce en quoi ils sont tributaires d’une
forte imprégnation iconographique, d’un regard d’artiste posé sur des dizaines
d’images produites sous la Révolution. À cela s’ajoute la conscience, toujours, de jouer
avec l’imaginaire de la Révolution du XIXe siècle à aujourd’hui, et la volonté de formuler
une réflexion sur le sens contemporain de l’héritage de 1789 (les auteurs font souvent
le parallèle avec la contestation des Gilets Jaunes dans leurs interviews 23). Leur bande
dessinée est traversée par une idéologie politique de gauche – accordant notamment
une attention privilégiée au rôle du peuple – se réclamant de travaux historiques
marqués à gauche, dont ceux de Timothy Tackett, Éric Hazan, l’historien récemment
disparu Michel Vovelle, et certains de ses disciples comme Pierre Serna et Haïm
Burstin, que les auteurs citent dans l’entretien ci-dessous. L’ouvrage participe ainsi à
une réflexion sur le sens de l’histoire et sur la révolution comme modèle de société et
comme forme de revendication politique et sociale aussi bien que comme évènement
historique.
Fig. 2 – Florent Grouazel, Younn Locard, Révolution, Paris, Actes Sud, L'An 2, 2019. © Actes Sud
2019.
8 Chez Grouazel et Locard, les dessins à l’encre d’un Claude-Louis Desrais 28, les gouaches
d’un Jean-Baptiste Lesueur29, les dessins gravés de Jean-Louis Prieur30 sont autant de
témoignages qui, s’ils sont toujours une médiation et une reconstruction, apparaissent
plus authentiques que la peinture lisse et fortement intellectualisée d’un Jacques-Louis
David. Le dessin (celui des années 1780-1800 comme celui des auteurs) devient donc un
procédé de médiation idéal pour retrouver une vérité supposée de l’instant, exprimant
l’idée d’une transmission d’artiste à artiste, par-delà l’éloignement chronologique et les
différences contextuelles, et les créations artistiques du XXe siècle. Ce rapport
d’identification s’effectue dans le but d’établir une crédibilité historique mais aussi
émotionnelle du récit, participant à un double effet de réel et relevant de la dialectique
entre usages fictionnel et non fictionnel de l’histoire31. Cet effet de crédibilité est
encore renforcé lorsque les auteurs reprennent des dessins et des gravures d’époque
pour les intégrer tels quels en ouverture de chaque chapitre. Ces dessins fonctionnent
comme des témoignages et des outils de connaissance d’une réalité historique
quotidienne dont le lecteur contemporain n’a pas toujours idée.
9 La déconstruction, l’assemblage et la remédiation différenciée des images d’époque
dans la bande dessinée est aussi un acte d’assimilation d’un patrimoine iconographique
que le geste auctorial vient réactualiser ou, au contraire, marquer dans sa différence,
dans son « exotisme ». Le travail de remédiation que les auteurs effectuent avec leurs
« vignettes dessinées » en têtes de chapitres a d’ailleurs pu être poussé à son
paroxysme dans une bande dessinée comme celle de Raphaël Meyssan, parue entre
2017 et 2019, Les damnés de la Commune32. Ses trois volumes sont uniquement constitués
de gravures de la fin du XIXe siècle découpées et réassemblées pour former un nouveau
récit dont la cohérence narrative est assurée par la mise en continuité graphique et par
le texte. Dans Révolution, de courts textes à l’appui de ces « vignettes » redessinées
viennent aussi prendre le lecteur par la main pour lui donner les éléments
incontournables de compréhension du contexte sans toutefois l’y ensevelir : la mise en
fiction marche toujours avec la vérité historique des évènements et des lieux, qui agit
aussi comme un canevas où les auteurs « se faufilent », pour reprendre leurs propres
termes.
Fig. 3 – Florent Grouazel, Younn Locard, Révolution, Paris, Actes Sud, L'An 2, 2019. © Actes Sud
2019.
11 Les pages 174-175 [Fig. 2 et Fig. 3, ci-dessus] représentant la prise de la Bastille sont
caractéristiques d’une écriture de la spatialité comme cadre narratif : le lecteur arrive
dans une rue proche de la Bastille en même temps que les femmes de la Halle (dont
Louise, un des personnages principaux) et découvre avec elles l’insurrection déjà
engagée et des blessés allongés partout. Les cases alternent entre un point de vue au ras
du pavé, le lecteur soit courant derrière le groupe soit le regardant par-dessus son
épaule, et des vues en hauteur (case 7) qui permettent de situer les personnages dans la
configuration globale des rues menant vers la Bastille. Ces vues permettent surtout de
se rendre compte de la foule, de la cohue et de la fumée qui obscurcit la vision des
personnages comme du lecteur. En réponse à ces cases de la page 174, le dessin pleine
page en face développe encore un autre point de vue, où le lecteur retrouve le sol et
court de nouveau avec les personnages vers la Bastille. Cette fois cependant, il parvient
à en apercevoir la silhouette menaçante à travers le voile de fumée. En cela, les auteurs
sont tributaires des vues gravées de la prise de la Bastille produites sous la Révolution,
et dont l’archétype fondateur est celui de Jean-Louis Prieur dans les Tableaux Historiques
de la Révolution édités à partir de 1789 [Fig. 4]. Cette composition trouve des dizaines de
répliques autant chez ses contemporains que chez les artistes des années 1830 et
suivantes, appelés à illustrer les Histoires de la Révolution qui commencent à paraître à
l’époque33. Les auteurs en ont repris certains éléments et en ont rejeté d’autres, à
commencer par la composition générale de ces images, justement trop archétypale. La
double page représentant une vue à vol d’oiseau de la Bastille [Fig. 5], enserrée dans le
tissu urbain très dense de l’époque et encerclée par les insurgés, reprend l’idée
générale de la composition de Prieur (une vue médiane permettant de saisir l’enjeu, les
forces en présence et la topographie partielle des lieux), mais la pousse davantage, pour
Fig. 4 – Jean-Louis Prieur, Pierre-Gabriel Berthault, Prise de la Bastille, 1802, eau-forte. Paris,
Bibliothèque nationale de France.
Fig. 5 – Florent Grouazel, Younn Locard, Révolution, Paris, Actes Sud, L'An 2, 2019. © Actes Sud
2019.
12 Enfin, et il s’agira là d’une dimension à explorer plus avant, mentionnons une autre
caractéristique du travail graphique de Grouazel et Locard : la rémanence plus ou
moins consciente (comme ils l’avouent eux-mêmes) de la peinture romantique du XIXe
siècle dans leur travail. Cette question du regard et de la mémoire iconographique des
auteurs de bande dessinée, et plus précisément de leur rapport à l’histoire de l’art,
reste encore à étudier. Hislaire, dans sa série Sambre, François Bourgeon, dont nous
parlions plus haut, Makyo et les dessinateurs de la série Balade au bout du monde,
Emmanuel Lepage… autant d’auteurs dont le graphisme est nourri d’une mémoire
visuelle très riche de la peinture ancienne. Lorsque la bande dessinée ne devient pas un
travail sur la peinture elle-même, comme chez Jean Dytar dont les albums sont une
réflexion sur l’héritage artistique, la signification des œuvres et la transmission de leur
empreinte émotionnelle36.
13 Enfin, et pour passer la parole aux auteurs eux-mêmes, terminons en constatant que, si
la bande dessinée Révolution est exemplaire de ce que la mise en image du passé résulte
d’un processus de création comme d’un travail sur la sédimentation des références
visuelles et des imaginaires, elle est aussi l’expression vivante d’une volonté
d’actualiser et de réenchanter un mythe37 et de lui redonner du sens pour le monde
contemporain.
*****
32 F. G. : Mais nous essayons aussi de ne pas tomber dans un usage de l’histoire comme
prétexte et décor à des aventures personnelles. Tout doit être relié au politique et à
cette idée : « Qu’est-ce que la Révolution vient changer par rapport à une histoire
classique ? »
33 Y. L. : Il ne faut pas que le contexte soit seulement une toile de fond. C’est l’écueil pour
beaucoup de bandes dessinées historiques. Nos personnages sont toujours en relation
avec les évènements extérieurs, qui leur tombent dessus, les font réfléchir ou les
mettent en danger.
34 Donc la Révolution est un personnage à part entière ?
35 F. G. : Oui, c’est même LE personnage, le protagoniste principal.
36 Diriez-vous que vos personnages sont des archétypes, qu’ils représentent
certaines classes sociales, certaines opinions politiques, ou avez-vous cherché à
vous échapper de ces catégories-là ?
37 Y. L. : Je dirais que nous sommes entre les deux. Nos personnages ne se limitent pas à
être des stéréotypes, nous avons beaucoup de plaisir à les rendre paradoxaux et à leur
donner des raisons crédibles d’agir.
38 F. G. : Ils ne sont pas monolithiques dans leurs réactions et leurs motivations. Et, de
manière un peu inconsciente de notre part, nos personnages sont pour la plupart des
transfuges de classes. Le personnage de Laigret43 n’est pas du tout à sa place par
exemple, les deux frères Kervélégan44, de manières assez différentes, prennent aussi
des places nouvelles.
39 Y. L. : Ils ne sont pas toujours conscients des forces qui les font agir. Et ils ne sont pas
toujours fiers de leurs raisons non plus.
40 Vous avez consulté un grand nombre d’images pour vous documenter. Où êtes-
vous allés les chercher et comment les avez-vous sélectionnées ?
41 F. G. : Le site Gallica nous sert à trouver des gravures pour les lieux. Pour les gravures
d’évènements, nous avons utilisé les livres de Michel Vovelle en cinq volumes 45, très
documentés. Nous sommes aussi allés voir des représentations