No Code
No Code
No-code
Une nouvelle génération d’outils numériques
Découvrez
,
Bubble, Airtable
Zapier, Notion,
Webflow,
Make…
« Une bonne introduction pour comprendre ce que sont les outils
no-code, mais aussi pour dépasser le simple exercice de définition,
et ainsi s’imprégner de tous les phénomènes qui les entourent. »
Emmanuel Straschnov, fondateur et CEO de Bubble
L’avenir du code serait-il l’absence de code ? Steve Jobs, À QUI S’ADRESSE CET OUVRAGE ?
fondateur d’Apple, le suggérait dès 1997 et Chris Wanstrath,
co-fondateur de GitHub, l’affirmait avec force en 2017. Fabri- • aux chefs de projet web et product managers ;
quer des sites sans connaître les langages de programma- • à tous les métiers du Web : développeurs, UX designers,
tion est possible depuis longtemps (l’éditeur visuel de Geo- responsables marketing, growth hackers, etc.
cities date de 1998), mais c’est au tournant de 2020 qu’un
nouveau terme s’est progressivement imposé. Désormais, on • aux solopreneurs (non spécialistes du numérique mais
ne parlera plus de projets « réalisés sans code », mais « faits voulant s’équiper de bons outils) ;
en no-code ». • aux entrepreneurs en herbe ou accomplis ;
Le no-code est plus qu’une évolution technique. Cette nou- • aux décideurs de PME ou TPE ;
velle génération d’outils numériques démocratise la créa- • aux utilisateurs d’outils no-code (pour approfondir leurs
tion logicielle en rendant plus accessible la création de sites, connaissances) ;
apps, systèmes avancés ou automatisations. Des entreprises
• aux étudiants ;
de toutes tailles, associations et indépendants optimisent
leurs processus et leur productivité pour mieux se concen-
trer sur leur cœur d’activité. Le no-code représente aussi un Les auteurs
sésame à l’entrepreneuriat numérique pour de nouvelles et
nouveaux venu(e)s. Alexis Kovalenko et Erwan Kezzar sont des figures de réfé-
rence dans l’écosystème no-code français. Ils ont donné nais-
sance à la communauté No-Code France en 2019, en même
Avec cet ouvrage théorique et pratique, temps qu’ils ont créé Contournement. À travers des forma-
tions et un podcast dédié au sujet, Contournement participe
vous découvrirez :
activement à l’évangélisation du no-code. C’est à Simplon
- l’histoire de projets concrets, et les parcours réels de que leurs parcours professionnels se sont liés. Erwan a
no-codeuses et de no-codeurs ; co-fondé en 2013 cette start-up solidaire, depuis devenue le
- une définition de ces outils, avec leur socle commun (ex. plus grand réseau au monde d’écoles de code gratuites. Il
programmation visuelle) et leur pluralité ; y rencontre Alexis, développeur de formation, qui co-fonde
l’agence web solidaire SimplonProd. Florian Reins les rejoint
- une exploration des communautés no-code, pour saisir en
en 2021, dans l’écriture de cet ouvrage, avec une carrière
quoi elles sont essentielles au mouvement ;
incluant start-up, agences et missions freelance, toujours
- une réflexion sur l’état d’esprit typique au no-code, pour dans les technologies du Web, et lui aussi passionné par
vous en approprier les clés rapidement ; l’émergence du no-code.
- un guide pratique alliant conseils concrets et bonnes pra-
tiques méthodologiques, pour bien débuter en no-code,
lancer des projets et améliorer votre productivité grâce aux
« no-code ops ».
SOMMAIRE
Le no-code, qu’est-ce que c’est ? Émergence du no-code • Panorama de
ISBN : 978-2-416-00671-5
Code éditeur : G0100671
No-code
Une nouvelle génération d’outils numériques
Éditions Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75240 Paris Cedex 05
[Link]
mais il leur manque une application pour digitaliser l’expérience qu’ils offraient
jusqu’alors en personne. Sans moyens financiers importants, Bubble devient leur
seule chance de recréer l’expérience en ligne et de continuer à aider ces futures
mamans. Après quelques semaines de développement, ils lancent leur solution
en ligne et ont commencé à explorer une expansion dans d’autres régions.
Cette démocratisation est d’autant plus importante que l’exposition au code
dépend souvent de l’origine sociale, en particulier chez les jeunes. Et dans la
mesure où la création d’entreprise, et pas seulement des start-up, passent de
plus en plus par le digital, il est important de casser ce déterminisme. C’est ce
qui nous a amené à créer le programme Immerse, aux États-Unis, afin d’offrir
un accès encore plus simple à notre technologie par des classes gratuites à des
entrepreneurs au sein de la minorité afro-américaine. Après deux ans, près de
50 fellows ont lancé leur start-up aux États-Unis et en Afrique. Ce n’est que
le début de la démocratisation de la technologie et de l’entreprenariat par le
no-code.
Les premières années du mouvement du no-code étaient consacrées au déve-
loppement des outils ; la barre était haute en termes de fonctionnalité et de
puissance pour convaincre que ces outils graphiques pouvaient égaler la pro-
grammation traditionnelle. Depuis 2020, ces technologies ont atteint cette
maturité, et l’effort doit désormais être porté sur l’éducation, afin d’accélérer la
transition vers cette nouvelle étape de la révolution technologique. La France
est en avance, car la communauté s’est lancée plus tôt qu’ailleurs, il s’agit main-
tenant d’accélérer. Erwan Kezzar me contactait dès 2014 pour discuter de la
meilleure façon d’enseigner Bubble, et je suis ravi de pouvoir écrire cette préface.
Ce livre est à la fois une bonne introduction pour comprendre ce que sont les
outils no-code, mais aussi pour dépasser le simple exercice de définition, et ainsi
s’imprégner de tous les phénomènes qui les entourent – qu’il s’agisse de la façon
dont la programmation visuelle s’inscrit dans l’histoire des nouvelles technolo-
gies, ou dont les communautés s’emparent de tout ce qui se passe sur ce terrain
depuis quelques années.
Emmanuel Straschnov,
fondateur et CEO de Bubble
VI
Table des matières
VIII
Table des matières
IX
No-code
X
Avant-propos 1
Lorsque les éditions Eyrolles nous ont proposé d’écrire un livre sur le no-code,
notre première réaction a été la réflexion suivante : « le » no-code est une expres-
sion qu’on entend souvent, mais en soi, ça n’existe pas vraiment en tant que tel. Il
existe clairement un « mouvement no-code ». Cependant, celui-ci se fonde sur
une multiplicité d’outils, tous étiquetés « no-code », mais en réalité très variés.
Déjà, ils ne servent pas à faire les mêmes choses. Ensuite, ce ne sont pas les
mêmes profils qui les utilisent, ne serait-ce que parce que certains sont très
accessibles techniquement et d’autres moins. Enfin, l’éventail de leurs contextes
d’utilisation est immense : créer soi-même, après quelques jours de formation,
des outils internes en no-code pour sa petite PME ou dans un grand groupe,
cela n’a rien à voir avec la conception d’une app mobile qu’un porteur de projet
confie à une agence no-code !
Rapidement, nous nous sommes dit que si on écrivait ce livre, il faudrait vrai-
ment bien cartographier toutes ces configurations afin de ne pas rester sur une
définition un peu flottante et sans relief de notre sujet. Il ne faudrait pas non
plus véhiculer une vision trop focalisée sur les lancements d’activités : « je veux
lancer ma start-up : soit je fais mon app moi-même, soit je la fais faire par une
agence, pour plus vite et moins cher ». C’est souvent ce cas d’usage qui est placé
sous le feu des projecteurs, mais comme nous aimons le répéter, cela ne repré-
sente que la partie émergée de l’iceberg no-code.
Nous nous sommes aussi immédiatement interrogés sur les destinataires de cet
ouvrage. Le no-code veut ouvrir l’accès à la programmation à toutes et à tous :
voilà une « cible » qui a le mérite d’être aussi précise qu’imprécise, et surtout par-
faitement « inactionnable »… Quid de notre livre ? Qui pourrait s’intéresser au
no-code ? Nous avons listé des hypothèses variées :
• des curieux qui ont été confrontés à ce drôle de mot, « no-code », que l’on
voit et entend de plus en plus ;
No-code
• des utilisateurs d’outils no-code qui se font déjà une idée du sujet et sou-
haitent l’approfondir ;
• les développeurs, également, qui, dans leur veille permanente, ont envie de
se faire leur propre idée du phénomène et de découvrir les outils, en dépas-
sant les seuls discours publicitaires ;
• tous les autres métiers du Web (ex. product managers, UX et UI designers,
UX writers, data scientists, experts en référencement, en marketing ou en
growth hacking). Chacune de ces spécialités réfléchit déjà constamment à
ses outils de travail et méthodes de collaboration. Il est clair que le no-code
regorge de promesses pouvant les inspirer ;
• les solopreneurs, dont le cœur d’activité n’est pas forcément lié au numérique.
Ils manquent souvent de temps pour s’informer sur les nouveaux outils, qui
pourraient les seconder efficacement dans leurs tâches quotidiennes ;
• des entrepreneurs découvrant des solutions d’une efficacité redoutable et
utilisables sans être développeur. Ces-derniers étant si difficiles à recruter…
• les décideurs de PME et TPE qui veulent optimiser leurs processus et outil-
lage interne afin d’accroître leur productivité.
Alexandre, notre interlocuteur chez Eyrolles, était déjà convaincu par cette
approche nuancée. Il a immédiatement rebondi sur le fait qu’il ne fallait pas
que notre ouvrage ait uniquement une vocation pratique, qu’il soit une sorte de
« no-code pour les nuls ». Pour nous, c’était déjà clair. Car nous nous efforçons
constamment de prendre du recul sur ce qui se passe et se dit, aussi bien dans
les écosystèmes du no-code (ce qu’on appelle « le no-code game ») que dans la
vulgarisation des concepts techniques cachés dans les profondeurs de ces outils
visuels. Car même si le no-code repose sur la « programmation visuelle », cela
demeure de la programmation. Sous le capot de ces outils qui dispensent de
savoir lire et écrire du code informatique, on retrouve des notions techniques
avec leurs bonnes pratiques associées. Nous voulions aussi proposer des analyses
d’ordre plus sociologique, et une étude des avancées technologiques qui ont
rendu l’émergence des outils no-code possible.
Au fil de nos échanges, est alors rapidement apparu un point déterminant pour
attaquer ensemble cet ambitieux projet d’écriture. Alexandre a soulevé qu’il
faudrait faire attention à ne pas verser dans une apologie du no-code, malgré
notre enthousiasme pour le sujet. Il faudrait savoir nuancer et proposer un peu
d’objectivité.
C’était pour nous une évidence. Car s’il y a bien un parti pris que nous avons dans
tout ce que nous produisons au sujet du no-code, c’est celle de toujours avoir une
posture enthousiaste, mais critique. Incitatrice mais réaliste. D’une part parce
2
Avant-propos
3
No-code
4
Avant-propos
5
Remerciements
Nous souhaitons remercier toutes celles et ceux qui ont contribué au projet
ambitieux qu’a été la rédaction de ce livre sur le no-code.
Merci à Nesrine Sahraoui de nous avoir recommandés auprès de Stéphanie
Chabert et des Éditions Eyrolles, alors que nous n’imaginions même pas que
nous pourrions un jour écrire un livre sur le no-code auprès d’une maison d’édi-
tion aussi réputée dans le domaine de l’informatique.
Merci à Alexandre Habian, notre éditeur chez Eyrolles, et toute son équipe
dont Emmanuelle Pasquier pour leur aide et précieux conseils pour concevoir
cet ouvrage.
Merci à Emmanuel Straschnov qui nous fait l’honneur de sa première préface,
et qui sait toujours répondre à l’appel de ses compatriotes quand il s’agit de faire
rayonner le no-code.
Merci à Victor Grandchamp dont le remarquable travail d’illustration sur la fin
du projet aura permis d’ajouter une nouvelle dimension à cet ouvrage.
Merci également à Gaëtan Alaphilippe, qui aura su ajouter à sa longue To-Do
list chez Contournement, la réalisation de multiples schémas et croquis pour
compléter le travail de Victor.
Merci à Kevin Eybert pour sa méticuleuse relecture et son soutien de longue
date aux productions de Contournement. Il est rare de pouvoir compter sur
des retours décomplexés, francs et justes comme ceux que Kevin nous apporte
depuis près de deux ans maintenant.
Merci à Carole David, Stanislas Verjus et Xavier Agapé pour nous avoir fait
part de leurs impressions, remarques sur nos épreuves, ainsi que leur soutien et
encouragements au fil du projet.
Merci à la communauté No-Code France ainsi qu’aux clients de Contourne-
ment qui nous apportent chaque jour de nombreux témoignages de gratitude
et de remerciements. Cela nous a donné de la force et de la détermination dans
les moments difficiles où nous doutions de ne jamais arriver au bout de ce pro-
jet ardu. Sans compter une stimulation intellectuelle permanente grâce aux
échanges foisonnants du no-code francophone.
Merci à Mehdi, Louise et Matt (ils se reconnaîtront !) pour nous avoir inspiré
nos trois personas – même si nous ne vous avons pas demandé votre avis avant
de vous caricaturer.
PARTIE 1
Le no-code,
qu’est-ce
que c’est ?
Avec toute leur variété, les outils no-code semblent capables de résoudre bien des difficul-
tés. Et en même temps, tous les outils digitaux marqués de cette étiquette nous arrivent
subitement, également avec leur part de mystère et peut-être aussi leur lot de confusion.
Figure 1–1
« The fastest no-code backend development platform ».
Page d’accueil de Xano
Figure 1–2
« Unicorn Platform landing page builder for startups ».
Page d’accueil de Unicorn Platform
10
1 – Émergence du no-code
Le terme no-code est déjà très répandu dans le vocabulaire des startupers et des
solopreneurs. Ne les mélangeons d’ailleurs pas, et rappelons en quoi ils diver-
gent : les startupers ambitionnent de renouveler, grâce à l’innovation, des usages
à grande échelle, tandis que les solopreneurs (voir encadré p. 12) ne rêvent pas
vraiment de conquête de marché ou d’hypercroissance. Ils désirent surtout
travailler de manière autonome en exerçant des activités qui correspondent à
leurs personnalités. Cependant, ces deux formes entrepreneuriales se rejoignent
dans leur besoin d’une efficacité extrême. Il leur serait impossible de diriger
leurs affaires sans le soutien d’outils numériques prodigieusement efficaces et
de méthodes ayant fait leurs preuves. Attention, les outils no-code ne sont pas
leur unique appui. Mais une chose est sûre : le no-code fait désormais partie du
terreau fertile où ces entreprises s’implantent et plongent leurs racines. Elles y
puisent un ferment pour leur productivité. Et elles y trouvent aussi un milieu
d’entraide, d’échange et d’inspiration.
11
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Nous souhaitons surtout insister sur le fait qu’elle dit « toute personne » et non
pas « toute entreprise ». Et cela change tout ! La libération du no-code va au-delà
d’une simple optimisation technique, liée à un outillage performant. Car désor-
mais, « toute personne », quels que soient ses connaissances, ses compétences,
son poste ou ses responsabilités, peut participer à la progression de son entre-
prise. L’innovation n’est plus réservée à des services centraux informatiques, à des
équipes de développement ou à des cadres en charge des opérations. Même des
entreprises sans équipe technique peuvent bénéficier des bienfaits du no-code.
Le no-code agit donc sur des organisations existantes, de toute taille, en mettant
en question leurs fonctionnements habituels. Et il ouvre aussi de nouvelles voies
pour accéder à l’entrepreneuriat.
1 Le dropshipping consiste à revendre des produits sans avoir à les acheter à l’avance. On gère leur
marketing, vente et distribution, au moyen d’une plate-forme e-commerce, mais ce sont des four-
nisseurs partenaires qui restent en charge de la gestion des stocks.
2 D’après le rapport de MBO Partners « 11th annual state of independance, the great realization »,
publié en décembre 2021 et disponible à cette adresse : [Link]
independence/
3 D’après l’article « Solopreneurs are Changing the Face of the Economy », publié en mars 2022 sur
le site [Link] : [Link]
12
1 – Émergence du no-code
4 Source : [Link]
continue-to-invest-idUSKBN2AP1W0
5 Source : [Link]
6 GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft
7 D’après le site d’Apple : « Swift Playgrounds est une app révolutionnaire pour iPad et Mac qui
permet d’apprendre et d’expérimenter le code Swift de manière ludique. Créé par Apple, ce puissant
langage de programmation est utilisé par les pros pour développer les apps les plus appréciées du
moment. Et comme Swift Playgrounds ne requiert aucune connaissance préalable en matière de
programmation, c’est la solution idéale pour se lancer. »
13
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 1–3
Page de présentation des Power Apps, la gamme d’outils low-code de Microsoft.
14
1 – Émergence du no-code
10 Ce genre de métaphores se retrouve aussi dans des rhétoriques autour du code traditionnel.
15
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Au cours des deux ou trois dernières années, une catégorie entière de logiciels a
émergé sous nos yeux, logiciels qui ont été catalogués de manière unanime (et
assez imprécise) sous l’étiquette « plates-formes no-code ». Ces outils ont été
conçus pour que leurs utilisateurs puissent exploiter facilement la puissance des
ordinateurs dans leurs activités professionnelles quotidiennes. (…) Le succès et
la notoriété de ces outils provient du sentiment qu’ils dotent leurs utilisateurs de
superpouvoirs. Des projets qui jadis demandaient quelques heures de travail à une
équipe d’ingénieurs peuvent désormais être bricolés au moyen de quelques clics
sur une interface.
16
1 – Émergence du no-code
11 Nous tirons ces exemples d’une liste de 41 « outils no-code à connaître » proposée par [Link] :
[Link] Leur sélection complète (figurant parmi de nom-
breuses autres, proposées par les acteurs du no-code) se compose de : Carrd, Webflow, Squarespace,
Wix, Unstack, Unicorn Platform, Dorik, Linktree, Super, Softr, Bubble, Retool, Stacker, Bildr,
Adalo, Glide, Thunkable, Draftbit, AppSheet, AppGyver, Typeform, Tally, JotForm, Cognitoforms,
Formstack, Paperform, Heyflow, Zapier, Make (anciennement Integromat), Parabola, Tray, IF-
TTT, n8n, Airtable, Rows, Spreadsheet, Notion, Coda, Stackby, Infinity et Drapcode.
17
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
quoi servent les webhooks, mais pour l’heure, on a envie de tester d’autres choses,
de comparer l’outil qu’on a utilisé à ses frères et cousins, de « tenter des trucs »12.
Une no-codeuse française a même consacré ce drôle de concept en lui érigeant
un petit site : [Link]. Elle s’y présente ainsi :
Hello . Moi c’est Carole et je tente des trucs… Par exemple, construire ce site
avec mes petites mains sans savoir coder.
12 Ce n’est pas par hasard que nous employons cette expression, d’un registre familier : ces mots sont
en effet utilisés, à dessein, dans le Manifeste de la communauté No-Code France, afin d’exprimer l’es-
prit d’ouverture de la famille no-code et, en l’occurrence, de sa communauté française.
18
1 – Émergence du no-code
où tous, coexistant au sein d’un réseau, s’appellent les uns les autres, s’épaulent
et s’influencent.
Cette abondance nous rappelle ce que le philosophe et sociologue Jean Baudril-
lard décrivait en 1970, dans son ouvrage le plus connu, La société de consomma-
tion, au sujet de produits courants qui étaient devenus accessibles pour le plus
grand nombre :
Les outils no-code, eux aussi, d’une certaine façon, nous font l’effet d’une
réjouissante fête de famille. Baudrillard poursuit ainsi :
Au-delà de l’entassement, qui est la forme la plus rudimentaire, mais la plus pré-
gnante, de l’abondance, les objets s’organisent en panoplie, ou en collection.
Il en est de même pour les outils no-code, nombreux : ils s’organisent, non pas
en panoplies, gammes et collections, mais d’une part en catégories et d’autre part
en stacks (piles).
Les catégories peuvent les regrouper par grands livrables, les différentes briques
d’un projet : sites web (website builders, comme Webflow), applications mobiles
(app builders, comme Glide), bases de données (comme Airtable), ou registres
de documents et de ressources partagés (comme Notion). Elles peuvent aussi
être spécifiques à des périmètres plus précis : création de formulaires (comme
Tally) ou de chatbots (comme Joonbot), extraction automatique de données
(scrapers comme Webscraper), etc. On trouve encore la catégorie des automati-
sations (avec Zapier et Make) et Bubble, qu’on peut qualifier d’outil tout-en-un,
puisqu’il gère à lui tout seul bases de données, automatisations et création de
sites.
La stack (terme que les anglophones utilisent à l’origine pour désigner une pile
de livres), dans le vocabulaire classique du code et à présent également dans
celui du no-code, c’est un assemblage cohérent de plusieurs outils, reliés entre
eux et fonctionnant ensemble13.
13 Il existe aussi, cependant, l’équivalent de gammes d’outils no-code, avec Microsoft Power Apps.
Toutefois, ce cas de figure n’a pas valeur de règle générale, il est plutôt une exception.
19
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
14 Voilà encore un terme difficile à traduire ! Il désigne l’aspect pratique, adapté et « commode » d’un
objet.
20
1 – Émergence du no-code
Figure 1–4
Sur Thunkable,
des pièces de puzzle
servent à construire
des scripts d’actions
déclenchées par exemple
à la suite d’un clic.
21
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Toutefois, une métaphore reprise avec insistance par tous les outils no-code
est celle de la brique de Lego. Ce n’est certainement pas par hasard si Weweb,
Ksaar et Draftbit ont opté pour une mythique pièce de ce jeu dans leurs choix
de logos.
Arrêtons-nous un instant sur eux, car leur comparaison est intéressante. En
effet, ces trois plates-formes au logo similaire partagent autant de ressemblances
que de divergences.
Chacune propose de faire une combinaison sur mesure de briques élémentaires.
En manipulant visuellement ces blocs, on fabrique des produits numériques.
Cet esprit de libre composition est primordial pour les trois logiciels. Et en
même temps, chacun d’entre eux détient un caractère propre. D’ailleurs, les
outils no-code s’adressent toujours à des cibles d’utilisateurs spécifiques. Ainsi :
• Ksaar cible principalement les experts d’un métier donné (verticales allant
du BTP à la banque), soucieux de rendre les processus de leur entreprise les
plus efficaces possible. L’outil permet de créer des interfaces ergonomiques,
intuitives et rapides à appréhender par les équipes opérationnelles, afin que
les missions globales soient menées à bien.
• Weweb est parfait pour les bricoleurs aimant, tournevis à la main, imbriquer
et articuler à leur guise tout un tas de composants. Son utilisation est un peu
avancée, mais elle permet des réglages visuels très précis pour personnaliser
des sites web.
• Draftbit s’approche un peu de l’esprit de Weweb. Cependant, il est spécialisé
dans les applications mobiles natives. Il paraîtra certainement plus familier
aux adeptes du développement traditionnel.
Trois outils, trois atmosphères ! N’oublions pas que toutes les pièces de Lego ne
sont pas similaires. En l’occurrence, chacune des trois, ici, a son caractère !
22
1 – Émergence du no-code
15 Cette liste est vouée à rester perpétuellement incomplète : les outils no-code l’enrichissent réguliè-
rement de nouveaux items.
16 Ce terme, improvisé par nous, n’a rien d’officiel. Il désigne tout service en ligne propice à intégrer
une pile d’outils no-code.
23
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 1–5
Page de présentation
de Make
Voilà donc la jungle17 du no-code qui s’épaissit davantage et s’enrichit par cette
multitude d’interconnexions possibles. La surface du puzzle no-code semble
s’étendre à l’infini…
17 Le saviez-vous ? Le premier nom de Bubble (avec lequel on peut créer des plates-formes complexes
comme des intranets ou des marketplaces) était Appforest. Ce nom était bien trouvé !
24
1 – Émergence du no-code
18 Hubspot, qui n’est habituellement pas catalogué no-code, propose d’innombrables possibilités. On
peut y configurer des e-mails automatiques, des campagnes publicitaires ou des messages program-
més. Ou encore y gérer sa base de clients, créer des reportings, générer des devis, centraliser les
réclamations de clients. Et bien d’autres choses encore…
25
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 1–6
La désintermédiation
consiste à résoudre ses
problèmes directement.
26
1 – Émergence du no-code
qui reflètent votre entreprise. Faites avancer rapidement vos façons de travailler,
grâce à des apps no-code qui correspondent parfaitement à l’agilité et à la taille
de votre équipe ». Cette formulation fait la synthèse de tous les ingrédients que
nous avons présentés jusqu’ici : créativité, personnalisation (à travers l’image du
miroir et l’utilisation de la seconde personne « votre »), ainsi que la sensation
d’un mouvement libre, rapide et léger. Toute impression de lourdeur s’est com-
plètement dissipée. Finalement ce n’est plus à moi de m’adapter aux logiciels,
mais à eux de s’adapter à moi19 !
Figure 1–7
Page d’accueil de l’outil no-code Airtable, dédié aux bases de données.
19 Ce n’est sans doute pas par hasard que beaucoup de noms d’outils no-code ont une connotation
aérienne, évoquant une sensation de liberté : Bubble (bulle), Airtable (table des airs), Glide (planer),
Webflow et même, pourquoi pas, Parabola (une parabole pointant vers le ciel).
27
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Elle devrait même nous surprendre. Si Airtable ne mentionne rien sur les
infrastructures, systèmes, langages et logiciels internes qu’il utilise, c’est parce
que cela ne nous concerne plus ! Pas davantage que leurs mises à jour, répara-
tions et entretiens. Ce vaste thème dit de la « dette technique » est pris en charge
par les équipes de développement d’Airtable et non plus par ses utilisateurs.
Et s’il était nécessaire de remplacer les serveurs d’Airtable qui hébergent nos
données ou de changer leurs systèmes d’exploitation (par exemple, pour des
raisons de sécurité ou de performances), cette part de vendor lock-in concernera
Airtable et plus nous-mêmes. Quelle libération !
28
1 – Émergence du no-code
C’est de préparer des outils et plates-formes pour le futur, qui permettront à des
personnes qui ne se définissent pas comme développeurs de réaliser des choses
que les développeurs peuvent faire aujourd’hui20.
Nous reviendrons au chapitre 3 sur les différences entre les notions de déve-
loppement et de programmation, afin de mieux comprendre ces questions.
Contentons-nous pour l’instant d’approuver la remarque de Michael. Le code
et le no-code font bon ménage. Et on pourrait en terminer avec cette fausse
bataille en rappelant que tous les outils no-code sont fabriqués… en code.
Figure 1–8
20 Son agacement est tel qu’il propose, à la fin de sa publication, une nouvelle appellation pour bazar-
der ces insensées querelles de clochers : « Je pense que ce que nous sommes en train de construire
n’est ni du no-code, ni du low-code. C’est du au-delà-du-code (beyond code)… mais toute autre
suggestion sera la bienvenue. »
29
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Une autre difficulté liée au terme no-code, c’est qu’il fait penser à l’apparition
d’une nouvelle époque, une sorte d’« après-le-code ». À l’ère du code aurait été
associé un avertissement du type « que nul n’entre ici s’il n’est développeur »21.
Et le voilà, grâce au no-code, rendu obsolète et détruit. Un tel miracle est-il
réellement crédible ?
Les phrases d’accroche, slogans et commentaires qui opposent le code au
no-code vont bon train, quitte à dire, quelquefois, un peu n’importe quoi…
Citons par exemple les premières et dernières phrases du clip publicitaire de
Webflow « A new era of no-code », datant de fin 2021 :
À tous ceux qui nous ont dit qu’il était impossible de créer un site web personna-
lisé sans savoir coder, nous avons répondu : défi accepté. (…) À vous de lancer les
prochaines étapes de ce qui est à venir ! Tout cela au moyen d’une plate-forme
entièrement visuelle à la puissance incroyable, qui donnera naissance à vos idées
en respectant exactement vos intentions. Ce qui ne pouvait être produit sans faire
appel à une équipe de développeurs peut désormais être réalisé par vous. Bienve-
nue dans la nouvelle ère du no-code.
L’excitation est palpable. Elle est d’ailleurs justifiée : Webflow est un outil-phare
du no-code, qui permet de concevoir des sites web absolument spectaculaires.
Cependant, certaines nuances du message marketing manquent à l’appel :
• En moins de deux minutes, dans ce clip, l’absence de code et la libération
par rapport aux développeurs sont répétées à six reprises. Pourtant, dans le
premier cours proposé gratuitement par la Webflow Academy, de très nom-
breuses notions propres au code HTML sont abordées : « Section, Contai-
ner, Columns, Div, Forms, Navbar, Class, Flexbox », etc.22
• Rappelons que Wix et Squarespace, éditeurs de sites accessibles même aux
non-codeurs, directement à partir d’un navigateur, existent depuis les années
2000.
Difficile, donc, d’interpréter cette rhétorique publicitaire ! (Sauf à rappeler, jus-
tement, qu’il s’agit d’une rhétorique publicitaire, visant d’abord à marquer les
esprits.) D’autant plus que Webflow23 est l’un des website builders no-code les
plus puissants et les plus complexes à utiliser. Le métier de développeur Web-
flow est d’ores-et-déjà bien ancré dans le paysage. Or, ces développeurs no-code
21 Nous modernisons ici librement l’inscription « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » qui était
gravée à l’entrée de l’Académie, l’école fondée à Athènes par Platon.
22 Nous ne citons que quelques uns des 41 chapitres du cours.
23 Nous prenons ici cet outil no-code comme exemple. Bien d’autres utilisent des messages simples à
comprendre, suggérant que le no-code succède au code. La réalité est un peu plus subtile…
30
1 – Émergence du no-code
31
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
32
1 – Émergence du no-code
Il ne lui aura fallu que 4 jours pour le construire sur Bubble, alors que l’outil
n’étais pas encore aussi mature qu’il ne l’est aujourd’hui. Il explique dans un
article publié sur BBC Worklife que cette réalisation « était plus convaincante
que de se contenter de dire qu’en effet, oui, on peut vraiment faire des choses très
puissantes. » Le procédé en a inspiré d’autres, comme l’agence Huggy-Studio,
qui a fabriqué plus tard [Link] en moins d’une semaine également.
Voici le message que l’on peut lire sur le premier site NotRealTwitter24 (figure 1–9) :
Bienvenue sur l’ancien NotRealTwitter. Tout comme Twitter, mais en pire. bien pire.
L’objectif de ce site n’est pas de voler le business de Twitter ou de donner leur
chance à des personnes sur un réseau social tout neuf. Il s’agit de montrer le futur
du développement logiciel. Parce qu’en 2025, la plupart des logiciels ne seront
pas faits par des codeurs, mais par des personnes d’origines variées, dotées de
bon sens. La personne qui a créé ce site n’est pas un développeur logiciel. Elle n’a
utilisé ni HTML, ni CSS, ni JavaScript, Perl, PHP, Python, etc. En fait, elle n’a pas
écrit la moindre ligne de code. Et elle l’a fait en quatre jours (en 2015). Profitez
de NotRealTwitter. Fabriqué par Airdev sur Bubble. Une petite note pour Twitter :
MERCI DE NE PAS NOUS POURSUIVRE EN JUSTICE.
Figure 1–9
Ancien NotRealTwitter
33
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
25 La No-Code Conf est un événement mondial dédié au no-code que Webflow organise
depuis 2019.
34
1 – Émergence du no-code
26 Une librairie est un regroupement cohérent d’un ensemble de fonctionnalités, déjà développées et
diffusées ensemble, afin de faciliter leur appropriation et leur réemploi par des développeurs dans
leurs projets.
27 Extrait de L’aventure, l’ennui et le sérieux de Vladimir Jankélévitch
35
Panorama de projets
réalisés sans coder
2
Il fut un temps où quelques ingénieurs logiciel –
certains s’autodésignant webmasters –
fabriquaient des choses sur Internet.
Souvent ambitieux, ils apprenaient à coder des mois
durant avant de publier ne serait-ce que
le site le plus rudimentaire qui soit.
Extrait de l’article The Rise of “No Code”, publié en janvier
2019 par Ryan Hoover, fondateur de Product Hunt
sélection, nous tentons de rendre compte de la variété des problématiques qu’ils résolvent,
mais aussi de la diversité des profils de leurs adeptes. En entrant dans le concret de ces
projets et en mettant en lumière certains points techniques également, nous vous laissons
vous faire votre propre idée du no-code. Vous serez sans doute attentifs à certains détails
plus qu’à d’autres, selon les questions qui occupent votre esprit en ce moment. Et peut-
être ces récits vous apporteront-ils du courage, si des projets vous trottent dans la tête
depuis quelque temps ?
En premier lieu, nous nous attarderons sur des projets nés en 2020, l’année où l’épidémie
de Covid a tout changé pour le no-code : de nombreuses personnes confinées ont décou-
vert les possibilités du no-code et se sont lancées dans des projets. Certains ont été fabri-
qués et diffusés en des temps records. Ces réalisations ont pour la plupart vécu pendant
un temps limité, mais certaines sont encore disponibles en ligne. Souvent, la technicité
de ces développements se loge à l’intérieur des outils no-code utilisés : on n’a même pas à
s’en soucier et c’est précisément cette libération qui a donné des ailes à beaucoup de gens.
Pour cette raison, nous mettrons en valeur certains points techniques internes aux outils
qui, sans cela, pourraient demeurer injustement invisibles.
Dans un second temps, nous nous intéresserons à des projets entrepreneuriaux de plus
longue haleine. Il s’agira soit des transformations internes d’activités déjà existantes, soit
des lancements de nouvelles affaires. Cette fois, le no-code est utilisé à plein, avec ses
combinaisons astucieuses, ses raccourcis possibles et ses automatisations. Tout en étant au
service de constructions pérennes et de collaborations de travail efficaces.
38
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
1 Nous reviendrons, au chapitre 5, sur cette notion de success story (« témoignage de réussites »). Ces
récits peuvent devenir des références culturelles partagées par des communautés, avec leur pouvoir
fédérateur fort. Elles peuvent aussi servir d’arguments marketing prouvant l’efficacité d’une solu-
tion technique. Enfin, elles peuvent encore inspirer tout un chacun par l’exemplarité des entrepre-
neurs ou des collaborations qui les ont portées.
39
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
sites conçus et bâtis en quelques heures et diffusés tout aussi rapidement auprès
de leurs cibles d’utilisateurs. Leur utilité est évidente et leur impact vraiment
impressionnant.
Enfin et surtout, ce ne sont pas nécessairement des informaticiens aguerris qui
les ont signées, loin de là ! Quelquefois, ces no-codeurs du dimanche2 n’ont pas
d’affinité spéciale avec le secteur d’activité du service qu’ils ont mis sur pied. Le
plus souvent, ce sont des situations de crise qui les ont incités à passer à l’action.
Au fond, ces projets concrétisés en un éclair apparaissent comme des révé-
lateurs des meilleures part de l’être humain : sa créativité, son empathie, son
envie d’aider, un goût pour l’action, la capacité de collaborer autour d’un projet
commun. À travers eux, on observe même une forme de communion unissant
tous leurs contributeurs et utilisateurs, habitants d’un comté, d’une ville, d’une
région, voire d’un pays. Certaines ont parfois été catégorisées avec l’étiquette
d’emergency apps (applications réalisées dans un contexte d’urgence). Sources
d’inspiration, elles tissent des liens entre nos petites histoires individuelles et la
grande histoire, celle documentée par les journalistes et dans certains cas, plus
tard, par les historiens.
2 Ces réalisations sont souvent des side projects mis en œuvre sur le temps libre de leurs auteurs. Dans
le numérique, on appelle souvent side projects des projets secondaires, non rémunérateurs, menés en
plus d’occupations professionnelles principales.
3 Entretien mis en ligne le 10 mai 2020 sur la chaîne YouTube de Contournement.
40
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
douche que l’on réfléchit aux fonctionnalités que l’on veut modifier ou ajouter
à son projet. De retour à son poste de travail, quelques minutes suffisent à les
mettre en place !
Personne n’avait jamais vu ça. Si vous m’aviez parlé d’un projet d’application
mobile traditionnelle, développée en code, à soumettre aux app stores afin de la
diffuser, j’aurais parié que cela aurait été impossible en moins d’un mois. Qu’un
individu sans connaissance technique y parvienne en une seule journée, c’est indé-
niablement une révolution.
David Siegel,
cofondateur de Glide
L’une des toutes premières emergency apps réalisées avec Glide date de quelques
années avant l’épidémie de Covid. Le personnage principal de cette histoire est
un officier de police californien. Alors qu’une tornade s’approchait dangereuse-
ment, le shérif a décidé de créer une application mobile pour alerter les habi-
tants du comté des changements de situation. Des routes allaient être fermées
en urgence. Les résidents locaux allaient devoir se confiner. Il lui fallait tenir
ses concitoyens informés, d’une manière simple, efficace et surtout en temps
réel. Les moyens de communication traditionnels n’offraient pas de solution
satisfaisante. Partant du principe que, de nos jours, tout le monde a un smart-
phone toujours à portée de main, l’application mobile semblait le support le plus
adapté. Sans aucune connaissance technique, le policier a conçu une application
qu’il a pu diffuser, en une journée seulement, auprès de 14 000 personnes.
La prise en main de Glide est-elle vraiment aussi aisée ? C’est ce que l’histoire
du shérif semble démontrer. Dans le prochain chapitre, nous aborderons en
détail la programmation visuelle, au cœur du fonctionnement de Glide et de
la plupart des outils no-code. Celle-ci se base sur la manipulation d’éléments
visuels, remplaçant l’écriture de lignes de code.
« En mode confiné »
Le fait que cela soit une application mobile lui a permis de circuler énormément et
d’être relayée par les médias.
Erwan Kezzar,
cofondateur de Contournement
41
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 2–1
En mode confiné
a été rebaptisé
#FranceDuCoeur.
Voici une application que Contournement a créée pour aider l’association Ban-
lieues Santé à accroître l’impact de ses actions, lors de la première vague de
Covid. Les quartiers populaires des grandes agglomérations étaient alors dure-
ment touchés par l’épidémie. À certains endroits comme en Seine-Saint-Denis,
le taux de surmortalité dépassait de beaucoup celui d’autres départements. La
situation précaire de familles nombreuses, vivant à l’étroit dans des logements
exigus, ayant souvent des métiers exposés au virus, rendait leur quotidien extrê-
mement difficile. L’accès au soin et à l’information médicale était critiques.
Depuis 2018, l’association Banlieues Santé combat les inégalités sociales liées à
la santé. On pouvait lire dans un article du Monde, daté du 3 novembre 2020 :
42
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
n’avait qu’à cliquer sur un drapeau représentant une des 30 langues disponibles
– pour en faciliter l’accès aux personnes non francophones, ou qui ne lisaient pas
le français. On pouvait alors y visionner des vidéos pratiques, renseignant sur les
comportements à adopter.
Les applications Glide, de type Progressive Web App (PWA), ne nécessitent
aucune installation : l’application a donc pu être diffusée par e-mail, SMS et
même via des messages WhatsApp ou Messenger. L’association l’a distribuée
aux habitants des quartiers sensibles, qui l’ont à leur tour relayée. Elle est passée,
pourrait-on dire, de main en main. Cette caractéristique technique a pour beau-
coup contribué à la réussite du projet de solidarité.
Une autre fonctionnalité de l’application était de recueillir des candidatures de
bénévoles et des dons financiers, matériels et alimentaires, afin de livrer des
colis-repas à des personnes âgées isolées.
Un élément intéressant du projet est qu’Erwan a formé l’équipe de Banlieues
Santé, qui n’était pas technique, afin qu’elle reprenne la main sur l’évolution de
l’application : l’une des raisons du choix de Glide était en effet son accessibilité
pour des profils non techniques, condition pour que l’équipe de Banlieues Santé
puisse en autonomie adapter l’application à ses besoins.
43
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
44
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
« Suivi-covid19 »
On a fait cette application, non pas pour l’intérêt de notre entreprise, mais par
volonté d’agir. (...) Le vendredi, j’ai décidé de faire Suivi-covid19. Le lundi, elle était
déjà entre les mains de SOS Médecins à Mulhouse.
Aurélien Michot, manager senior chez TokTokDoc,
créateur de l’application Suivi-covid19
Figure 2–2
Suivi-covid19
45
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
4 L’ensemble des templates disponibles sont rassemblés dans une section consacrée :
[Link]
46
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
souvent mentionnée : l’ISO/IEC 27 001 décrit des exigences pour les systèmes
devant garantir la sécurité des informations (ex. données financières, documents
de propriété intellectuelle, informations sur le personnel d’une entreprise).
À l’heure où nous écrivons ces lignes, ces différentes certifications sont rares
parmi les outils no-code. Xano (création de bases de données et de back-end) est
conforme à l’ISO 27 001 et à l’HIPAA, mais ce n’est pas le cas de Bubble ou d’Air-
table, qui emploient pourtant intensivement des bases de données. En revanche,
l’outil français Ksaar indique sur son site : « Toutes vos données et configurations
sont hébergées en France chez un hébergeur 100 % français – Scaleway – certifié
RGPD, ISO 27 001 HDS – hébergement de données de santé –, ISO 27 001
sécurité, ISO 50 001 Energie, Tier 3 et SWIPO. » La spécificité de cet outil
no-code, et c’est suffisamment rare pour être signalé : dans la manière même
dont il a été conçu, Ksaar veut intégrer les contraintes propres à ces standards de
sécurité, afin que les no-codeurs l’utilisant n’aient plus à s’en soucier.
Figure 2–3
Commerces Ouverts
Saint-Malo
47
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Si cette application est utile dans d’autres localités, je partage les sources
avec plaisir !
Bertier Luyt, créateur de l’application
Commerces Ouverts Saint-Malo
Pour commencer, Bertier a lancé un appel sur les réseaux sociaux afin de récolter
des informations sur les commerces locaux : leurs noms et adresses, les types
de produits vendus, un éventuel contact téléphonique ou une adresse e-mail
ainsi que leurs horaires d’ouverture. Il a centralisé le tout sur un tableur Google
Sheets. En utilisant Google Street View, il a récupéré de manière automatique
les photos des devantures des magasins.
Côté applicatif, il s’est servi des composants graphiques disponibles sur Glide et
a créé plusieurs onglets :
• les enseignes ouvertes physiquement ;
• celles effectuant des livraisons ;
• les centres de soin et pharmacies ;
• une visualisation cartographique (au rendu analogue à celui de Google
Maps).
Les utilisateurs pouvaient même sauvegarder en favoris leurs lieux habituels.
Quant aux commerçants, ils pouvaient s’inscrire grâce à un formulaire (fait sur
Google Forms). Bertier pouvait alors vérifier les informations de chaque bou-
tique candidate et, en cochant une case dans sa base de données Google Sheets,
la publier sur l’application.
En quelques semaines, Commerces Ouverts Saint-Malo a rassemblé plus de
170 commerçants et enregistré plus de 70 000 connexions. Bertier a mis son
48
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
modèle d’application à disposition de tous. Son template a été adapté à des villes
voisines, que Bertier a aidées pour de légères adaptations.
5 et plus globalement des progrès apportés par le DevOps : nous y reviendrons au chapitre 8.
49
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Ces deux fonctionnalités utilisent des technologies très avancées, s’appuyant sur
des serveurs virtualisés (le fameux cloud), des configurations système prêtes à
l’emploi (correspondant à la notion de « conteneurs ») et des technologies puis-
santes comme Docker ou Kubernetes.
« Not Amazon »
Bonjouuur ! Je m’appelle Ali et c’est moi qui ai construit ce site, du sol au plafond,
bébé ! […] Je ne vous remercierai jamais assez pour avoir fait, au cours de l’année
passée, le succès de Not Amazon, ainsi que celui (Ô COMBIEN PLUS IMPORTANT)
des commerces qui y figurent.
Ali Haberstroh,
fondatrice de Not Amazon
50
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
Figure 2–4
Not Amazon
6 Ainsi, sur la page About us de Pory, ses inventeurs exposent la photographie d’une boîte inutile
qu’ils ont fabriquée en Lego : un petit bras mécanisé remet imperturbablement dans sa position
initiale un interrupteur que l’on souhaiterait enclencher. Contrariant, n’est-ce pas ?
51
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
La réaction des commerçants a été complètement dingue. Chaque jour, j’ai reçu
des messages qui m’ont mis les larmes aux yeux (…) Je pense que j’ai encore au
moins 1 000 géniales demandes d’inscription à consulter.
7 Il faut remarquer qu’un tel combat est par ailleurs vraiment compliqué : même si Not Amazon a
permis de court-circuiter des achats sur les paquebots [Link] ou [Link], Ali a ensuite
utilisé Airtable pour gérer sa base de données. Airtable qui… utilise les serveurs d’Amazon Web
Services (AWS), la branche de cloud computing d’Amazon !
52
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
53
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
• des formulaires pour ajouter des utilisateurs à des listes d’e-mailing (avec
Mailchimp, Sendinblue ou SendGrid) ;
• mais aussi des présentations Google Slides, des vidéos YouTube, des tweets,
des cartes Google Maps, etc.
Ne nous trompons donc pas : la balise HTML iframe peut paraître un peu vieil-
lotte par rapport au jeune no-code, mais elle constitue pourtant un de ses appuis
essentiels pour relier facilement tous ces outils entre eux.
« GiveLocal »
Figure 2–5
GiveLocal, rachetée
par le journal USA Today,
une semaine après
sa sortie, est devenue
Support Local.
54
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
était adolescent, Brent bricolait déjà ses premiers sites sur Geocities ; souve-
nons-nous que c’était la première fois qu’un hébergeur proposait gratuitement
de petits espaces (devenant payants si on dépassait la capacité initiale de 2 Mo).
On pouvait y uploader ses fichiers HTML édités à la main, ou utiliser un des
premiers éditeurs en ligne, WYSIWYG, encore très rudimentaire lorsqu’il parut
en 1998. Plus tard, Brent a découvert WordPress, mais Bubble lui a fait l’effet
d’une révélation. Il a passé un week-end entier à cloner le site airbnb afin de
tester les limites de l’outil no-code. Suite à cette découverte en autodidacte, il a
voulu faire fructifier son apprentissage en créant des vidéos pédagogiques avant
de fonder Code-Free Startup en 2016. Zeroqode, plate-forme de référence ras-
semblant des ressources pour Bubble (leçons, templates, etc.) en a rapidement
fait l’acquisition : Code-Free Startup est devenue l’école en ligne de Zeroqode,
le Zeroqode Lab.
Lors de la première vague de Covid, Brent a réalisé en trois jours la plate-forme
GiveLocal sur Bubble. Ce site, communautaire et gratuit, recensait les com-
merçants vendant des cartes-cadeaux. Avec des outils traditionnels, il estime
que cela lui aurait pris une quinzaine de jours. Techniquement, son travail a été
facilité par l’utilisation d’une fonction interne de Google Maps, l’API Google
Places. Ce service met à disposition les informations sur les lieux accueillant
du public : leurs noms, adresses et horaires, des photographies, des e-mails ou
numéros de téléphone de contact, mais aussi ce que Google nomme sobrement
dans l’API l’ « atmosphère » du lieu. Il s’agit en réalité des notes et des avis que
le lieu a reçus.
Le succès a été au rendez-vous : en deux jours, près de 1 000 commerçants
s’étaient inscrits. Cette réussite a été si rapide qu’au bout d’une semaine, le
quotidien USA Today a proposé d’acquérir la plate-forme. Brent Summers a
accepté, afin de pouvoir collaborer avec les équipes techniques du journal et de
faire bénéficier son projet de cette aura médiatique.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, le service est toujours en ligne. Il s’appelle
désormais Support Local8 et a subi une refonte ; il n’est plus basé sur Bubble.
Une longue liste de villes américaines y figure, 75 d’entre elles dépassent les
100 boutiques listées.
Le contraste avec l’histoire de « Not Amazon » est frappant. Les cas d’usage des
sites sont similaires, leurs succès comparables et Brent incarne un esprit tout
aussi enthousiaste et volontaire qu’Ali. Mais son approche est plus méthodique
et rigoureuse. Dans une interview relayée sur le site de Bubble9, il explique que
selon lui, la grande force des outils no-code réside dans la vitesse qu’ils octroient
55
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
I think we can.
Telle a été la réponse de Cas Holloway, à la tête du service des entreprises
publiques d’Unqork, lorsque Jessica Tisch, déléguée au service des technologies de
l’information de la mairie de New York, lui a demandé s’il était possible de mettre
en place en un week-end une plate-forme organisant la distribution, par les taxis
de la ville, de repas gratuits pour les plus démunis.
56
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
Outsystems ou Appian, font la part belle à des écrans visuels pour mener des
développements parfois très complexes. Leur usage implique une familiarité avec
l’univers du code. Ils sont destinés à être intégrés à des systèmes informatiques
vastes, aux architectures souvent composites, c’est-à-dire incluant entre autres
des pans entiers hérités de solutions historiques. C’est ce qu’on appelle, dans le
vocabulaire des développeurs, le « legacy ». Utiliser des outils low-code requiert
d’ailleurs souvent des interventions pour modifier des implémentations tech-
niques, des configurations de logiciels et back-ends divers, employés par diffé-
rents départements de l’entreprise.
Pour utiliser du low-code, il faut aussi être familier avec les diverses façons de
déployer des mises à jour de son code et de le partager avec les autres contribu-
teurs. Ces procédures pour déployer son code sans générer ni de régression ni de
conflits de versions, sont bien connues des développeurs utilisant des solutions
de dépôt de code comme GitHub ou GitLab. Les solutions low-code consti-
tuent donc une évolution naturelle des outils de développement historiques. Ils
accélèrent certaines tâches, mais leur expansion ne participe pas à l’élargissement
ou à la démocratisation envers de nouveaux publics. En ce sens, c’est tout l’in-
verse de l’ambition du no-code.
Not Amazon, GiveLocal et le Covid-19 Management Hub sont tous trois issus
de collaborations : Ali Haberstroh a reçu l’aide spontanée d’un développeur,
Brent Summers a été contacté par le journal USA Today et le Covid-19 Mana-
gement Hub a été déclenché par un appel téléphonique venant de la mairie de
New York. Le no-code a été un accélérateur inouï pour ces projets. Mais il est
certain que, parallèlement à ces cas de succès, de nombreux autres projets sont
certainement restés au stade d’embryons. L’exemple qui suit illustre que la célé-
rité et la puissance octroyées par les outils no-code ne font pas tout : le souci
des utilisateurs finaux, ainsi qu’un esprit collaboratif, sont indispensables à leurs
réussites.
« WeUkraine »
L’objectif n’est PAS de créer la meilleure plate-forme, mais de mettre en route une
solution viable et opérable pour la mettre au service du plus grand nombre. En six
heures, la solution est en ligne. Reste à savoir COMMENT la rendre accessible le
plus rapidement possible au plus grand nombre.
Extrait d’un tweet de Camille Cocaud,
créatrice de WeUkraine
57
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 2–6
WeUkraine
Ce n’est sans doute pas par hasard si Camille Cocaud a su déclencher le succès
de WeUkraine. En effet, Camille est consultante auprès de start-up et spécia-
liste de growth hacking. Ce domaine rassemble des techniques et savoir-faire
pour promouvoir des produits auprès de leurs cibles en contournant les voies
traditionnelles du marketing. Il requiert tout à la fois de l’inventivité, un goût
pour l’analyse chiffrée et une forme d’empathie : il faut savoir comprendre les
destinataires de son produit et s’identifier à eux.
Or, ces qualités, Camille les rassemble toutes. Elle utilise quotidiennement des
outils numériques, mais elle ne sait pas coder. Cet écueil n’a jamais représenté un
frein pour les projets qui lui tenaient à cœur. En 2021, elle a fondé la première
communauté féminine française de growth hacking, Les Meufs du Growth. Parti
de zéro, le groupe LinkedIn compte aujourd’hui plus de 2 000 adhérentes. Il vise
à « donner aux femmes la place qu’elles méritent », en facilitant leurs échanges,
en encourageant les initiatives d’entraide et en renforçant leur présence en ligne.
58
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
Camille raconte son parcours dans un long entretien disponible sur YouTube10,
développant notamment le choc que sa première expérience en entreprise a
représenté pour elle. Elle se serait crue, explique-t-elle, transportée dans un
roman de Kafka ou au pays des Shadoks, ces petits personnages qui s’évertuent
à pomper, de manière insensée, sans répit et sans se questionner. Pareillement,
on demandait à Camille de répéter des processus inefficaces jusqu’à l’absurde.
Rien d’étonnant à ce qu’avec un caractère de sa trempe, alliant la curiosité et
la débrouillardise, le goût pour une action efficace et le sens du partage, elle
ait croisé sur son chemin le no-code. WeUkraine a vu le jour en février 2022,
juste après le début de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Il était
impossible pour Camille de rester passive, impuissante spectatrice du désastre
humain qui se déroulait à quelques centaines de kilomètres de chez elle. Ses
recherches sur Internet l’ont dirigée vers des articles de presse, relayés sur les
sites des ONG les plus connues. Elle raconte elle-même son déclic, dans une
publication LinkedIn :
Quand j’imagine cette plate-forme, il est 4 heures du matin, je suis dans mon lit et
je cherche ce que je peux faire pour aider. Le concept me vient rapidement. 1) Je
ne sais pas quoi faire. 2) Je cherche en ligne et les résultats d’initiatives à aider ne
sont pas nombreux. 3) Et si je leur donnais une meilleure visibilité via une plate-
forme, où les résultats seraient crowd-sourcés ?
59
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
60
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
Figure 2–7
Les « no-code ops »,
en coulisse, peuvent
considérablement
améliorer la capacité
d’exécution d’une
structure.
« Loom »
La syntaxe, ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est la capacité à énon-
cer un problème clairement, à le résoudre et à itérer sur les solutions.
Guillaume Declair, cofondateur de Loom
61
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 2–8
[Link]
62
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
Guillaume explique tous ces choix avec la plus grande simplicité : « c’est une
question d’état d’esprit : il faut avoir la curiosité d’aller toi-même chercher l’outil
qui correspond à ton besoin. Dans la plupart des cas, il existe. » En raccor-
dant intelligemment tous ces services no-code entre eux, Loom s’est finalement
dispensé d’une équipe technique. Il n’a fallu que deux semaines pour mettre
l’ensemble sur les rails. Guillaume reconnaît avoir bénéficié d’un entraînement
spécial, ayant énormément utilisé Excel dans son passé professionnel : c’est sur
ce logiciel qu’il a fait ses premières armes en entrecroisant les formules de calcul
selon des logiques correctes.
Illustrons quelques processus qu’il a no-codés :
• Une automatisation Make se lance à intervalles de temps réguliers afin de
consulter les nouvelles commandes enregistrées sur Shopify. Elle les compile
alors et les convertit dans un format ad hoc. Le fichier obtenu est alors posté
par FTP sur le serveur des entrepôts en charge des commandes.
• Une autre automatisation13 surveille en retour ce même document distant,
afin d’y repérer des liens de suivi Colissimo : en cas de mise à jour, elle se
charge d’envoyer des messages personnalisés aux acheteurs concernés.
Lors du lancement de la société, les effectifs de Loom se comptaient sur les
doigts d’une main. Cela ne les a pas arrêtés dans la conception de nouvelles
fonctionnalités. Il fallait apporter un soin particulier à la qualité de ces vête-
ments éthiques, de leur fabrication jusqu’à la satisfaction des clients sur la durée.
Produire « Moins mais mieux », en se souciant de l’expérience client. Grâce à
l’efficacité de leurs outils, ils purent rester en petit nombre, ce qui les a aidés
à gagner en rapidité et en agilité. Le no-code a véritablement constitué pour
Loom un allié décisif.
Voici l’exemple d’une extension fonctionnelle qu’ils ont facilement réalisée :
lorsque l’API de Colissimo informe Make du succès d’une livraison, des conseils
d’entretien des produits sont alors transmis par e-mail à l’acheteur. Puis à J+30
et à J+365, des sondages Typeform sont programmés pour récolter des retours
plus tardifs, sur l’usure du vêtement notamment. Afin d’orchestrer ses routines,
Loom a optimisé l’emploi de Make en exploitant un de ses volets qui n’est peut-
être pas le plus connu : l’usage avancé de son système de bases de données
interne.
Résumé en une formule, le no-code a permis à Loom de faire table rase des pro-
blématiques de syntaxe, c’est-à-dire de la maîtrise d’un langage informatique.
L’entreprise profite à plein régime de la puissance du no-code. En choisissant
les meilleurs outils pour chacun de ses besoins fonctionnels, elle se concentre sur
63
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
l’essentiel de son activité, sur ce qui lui tient à cœur. En un rien de temps, elle a
pu prendre son envol.
« L’Équipe Explore »
Qu’on se le dise, le no-code est un moyen de faire gagner du temps aux déve-
loppeurs et non un moyen de se passer d’eux. En tant que codeur, il ne faut pas le
voir comme une menace : le temps économisé sur l’exécution de tâches d’intégra-
tion répétitives permet de consacrer plus de temps là où les développeurs ont une
plus forte valeur ajoutée. C’est vertueux.
Raphaël Dardeau,
CTO de L’Équipe
Figure 2–9
Page d’accueil de
L’Équipe Explore,
présentant les « longs
formats ».
64
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
14 Il cite la start-up française Racontr, ainsi que Shorthand, Storyform ou Creatavist. Qui connaît
encore ces plates-formes de création ? Sans doute ces outils étaient-ils en avance sur leur temps. Ils
n’ont pas rencontré le succès auprès d’un public de masse, comme Bubble ou Webflow.
65
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Avant Stacker, nous devions nous tourner vers notre équipe de développement
pour la moindre modification dans nos processus. À présent, nous sommes en
mesure de créer le logiciel dont nous avons besoin, et comme nous en avons le
contrôle, nous pouvons le modifier instantanément.
Joseph Dobson,
anciennement Technical Program Manager chez TED Conferences,
avant de rejoindre Stacker, où il est Strategic Partnerships
Avec le TED Fellows Program, les conférences TED soutiennent depuis 2007
des individus porteurs d’idées visionnaires dans des domaines variés. Il y a
des milliers de candidatures pour seulement vingt heureux élus chaque année.
En 2022, on y trouve une avocate argentine spécialisée dans les jeux vidéo et
le droit dans les espaces virtuels émergents, un chorégraphe spécialisé dans les
danses et musiques traditionnelles éthiopiennes, une astrophysicienne austra-
lienne en quête d’exoplanètes, ou encore un avocat vietnamien militant pour
offrir des accompagnements juridiques à des communautés marginalisées. Ces
personnes bénéficient d’accompagnements personnalisés, incluant par exemple
des mises en relation avec des partenaires financiers. Le réseau des TED Fel-
lows les aide à concrétiser leurs aspirations.
On imagine la charge de travail que peut représenter l’examen minutieux d’une
telle masse de candidatures disparates, avec leurs lots de références à vérifier. Là
encore, c’est grâce au no-code que les étapes ont pu être rationalisées. Comparé
à des CRM classiques, logiciels étiquetés quelquefois off the shelf (disponibles
sur l’étagère), Stacker est très personnalisable. Le plus souvent, il est combiné à
Airtable afin de le compléter d’interfaces de travail spécifiques. Chaque équipe
ne voit à l’écran que les parties de la base de données dont elle est respon-
sable. Ce duo d’outils permet une organisation fine et contrôlée des processus
de sélection, afin que chaque collaborateur puisse concentrer toute son attention
sur ses dossiers et veiller à un traitement global équitable. Plus de distraction
causée par des bugs ou par les réglages nébuleux d’un système compliqué !
66
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
Figure 2–10
Dwellito
Caleb Barclay a longtemps été frustré de ne pas être autonome sur la technique.
Après deux années d’études d’architecture, il s’est formé à la conception de pro-
duits. Au début de sa carrière, il a lancé de nombreux projets de start-up en
s’associant à des profils techniques, mais son insatisfaction se renforçait au fil du
temps. Il voyait bien que, pour faire fructifier ces jeunes produits, il aurait fallu
davantage d’implication de la part de ses associés techniques. Mais ils étaient
toujours affairés ailleurs. Et à chaque fois, la rencontre du produit avec sa cible
était manquée.
67
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
68
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
Figure 2–11
Exemple d’une
automatisation sur
Zapier, servant à créer
un modèle d’e-mail,
prêt à être envoyé. On
y voit l’insertion de
données dynamiques
(précédées de l’icône
carrée de Webflow, d’où
ils proviennent).
Tant de vies ont été impactées, car des gens ont été en mesure de mettre en œuvre
des technologies pour résoudre des problèmes qu’ils observaient dans le monde,
sans passer par les longues années d’un apprentissage classique. (…) Pour moi,
ce n’est pas ce que l’on peut faire qui est le plus enthousiasmant, mais qui peut le
faire. Cela peut vraiment bouleverser tout ce concept d’empowerment : qui détient
les accès… etc. C’est ce qui me motive : je suis vraiment enthousiaste à l’idée que
le no-code ouvre la voie à beaucoup de gens pour apporter au monde leurs idées.
Vlad Magdalin, CEO et cofondateur de Webflow, évoquant New Story Charity
lors de la conférence SXSW Online 2021, dont Webflow était sponsor.
Avec un développement aussi rapide, Caleb a très vite pu vérifier la teneur réelle
de son marché, ainsi que la viabilité de son modèle économique. Afin d’illustrer
la variété des contextes d’utilisation du no-code, évoquons l’histoire de New
Story Charity. Cet organisme a aussi été fondé par des designers, sans profils
d’ingénieurs. Eux aussi ont utilisé Webflow pour aider à fabriquer des maisons,
mais dans un contexte caritatif et de crise. Leur but était de récolter des dons
69
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
afin de bâtir des habitations imprimées en 3D pour les populations sans domi-
cile, suite au tremblement de terre qui dévasta Haïti en 2010. Leur modèle
économique est tout autre que celui de Dwellito. Leur site Webflow a permis
de tester leur proposition de valeur et d’engager une première construction avec
6 000 $ de dons. Dix ans ont passé et plus de 2 000 maisons sont sorties de terre,
grâce à New Story Charity, dans plusieurs pays d’Amérique latine.
« Prello »
Figure 2–12
Page d’accueil de Prello
Retournons en France, pour évoquer une autre bande d’amis qui ont, eux aussi,
utilisé le no-code pour faire leur entrée sur un marché.
70
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
17 À l’heure où nous écrivons ces lignes, leur accroche s’est épurée : « Pacaso : the modern way to own a
second home. » (en français : « la solution moderne pour acquérir une résidence secondaire. »
18 L’agence s’est désormais rebaptisée Tinkso.
71
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
réalisés en code. C’est Bubble qui orchestre l’ensemble. Dans un tweet, Quentin
Cissé, product et no-code builder exprime sa puissance :
L’outil permet de faire le front-end, le back-end, les workflows, les connexions API,
bref tout ce qu’il nous faut pour réaliser le projet. Tout ça sans une ligne de code
(mais avec un peu d’huile de coude). Pour 25 $ par mois.
« L’Intendance »
Figure 2–13
Page d’accueil de L’Intendance
72
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
73
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
formulaire, jusqu’à leur réception par les entrepôts. Ils sont scannés avec un
lecteur de code-barre directement branché à un logiciel no-code.
Enfin, Meryem a fait appel à une agence spécialisée sur Webflow. Pepperclip
a signé le design et la conception, et a même formé les deux cofondatrices à
l’utilisation basique du logiciel, afin qu’elles puissent directement faire de petites
mises à jour. Construire un site beau et accueillant était essentiel pour L’Inten-
dance : la marque ne voulait pas jouer sur un sentiment de culpabilité chez les
consommateurs, mais au contraire leur donner envie. C’est une leçon à retenir !
« Comet »
C’était des actions simples, qu’un singe aurait pu faire ! On s’est rendu compte que
80 % de nos tâches étaient vraiment un peu idiotes et automatisables. L’humain
n’avait aucune valeur ajoutée.
Charles Thomas,
cofondateur de Comet
[Link] a été fondée en septembre 2016 par Valentin Cordier, Charles Tho-
mas et Joseph Wiel. L’ambition de l’entreprise est de créer une nouvelle expé-
rience de travail en fluidifiant la collaboration entre des freelances techniques
et des grandes entreprises françaises. Ces dernières peuvent indiquer leurs sou-
haits à la plate-forme via des formulaires. Grâce à des algorithmes de matching
avancés, des candidats leur sont proposés sous 48 heures. En 2017, un an après
sa création, la société a levé 2 millions d’euros, puis, en 2018, 14 millions. Après
cinq années d’activité, la société compte plus de 50 collaborateurs, son réseau
compte 8 500 freelances, et des bureaux sont ouverts à Lyon et à Lille.
Le recrutement dans le domaine du numérique est un marché très concurren-
tiel. Pour s’y faire une place, on pourrait penser que les cofondateurs ont révo-
lutionné les algorithmes mettant en correspondance les bons candidats avec les
bonnes missions. Pourtant non, ce n’est pas ainsi que l’histoire a commencé !
Pendant 18 mois, ils ont bootstrapé, explique Charles Thomas. Ce jargon de star-
tup signifie qu’ils ont amorcé leur projet sans investissements initiaux, faisant
avec les moyens du bord. Charles reconnaît qu’aucun d’entre eux n’est un génie
de la technique. En revanche, ils sont débrouillards.
Ils ont ainsi débuté en utilisant divers outils comme WordPress, l’outil de créa-
tion de pages d’accueil [Link], Zapier, Google Sheets et des extensions
du navigateur Chrome, mais c’est surtout Bubble qui changea la donne pour eux.
Ils ont bâti grâce à lui une marketplace centralisant les offres et les demandes, en
veillant à minimiser les frictions pour les freelances comme pour les entreprises.
74
2 – Panorama de projets réalisés sans coder
Leur mérite est d’avoir su renouveler des processus qui étaient depuis toujours
réalisés à la main par d’innombrables SSII19. Par exemple, la consultation quoti-
dienne de sites comme GitHub, LinkedIn ou Stack Overflow, véritables repaires
de profils techniques, a pu donné lieu à des automatisations. Autre exemple,
lorsqu’un candidat freelance s’inscrit sur leur plate-forme en soumettant sa page
LinkedIn, la demande de prise de références auprès de ses anciens responsables,
mentionnés sur son profil, a également été l’objet de traitements automatiques.
Les outils no-code ne sont pas une menace pour les développeurs, ainsi que
Charles Thomas le précise dans sa tribune écrite sur le site Maddyness en 202020.
Au contraire, il a permis à des personnes comme lui d’accéder à l’entrepreneuriat
et de recruter, plus tard, des codeurs. En effet, [Link] a migré vers des solutions
en code, après les premières étapes réussies sur Bubble, pour passer à l’échelle
supérieure, notamment en créant ses propres algorithmes de machine learning
et ainsi optimiser les associations entre les clients freelances et les entreprises.
Nous pourrions poursuivre notre visite guidée en passant par encore bien
d’autres projets réalisés sans coder. Dans les seize exemples rapportés dans ce
chapitre, nous avons privilégié des cas simples à exposer. C’est pour cette raison
que nous n’avons abordé ni d’exemples de transformations numériques d’entre-
prises, ni des cas présentant intrinsèquement beaucoup de complexité (du point
de vue de leurs processus-métiers, d’un cadre juridique ou simplement du fait
d’un grand nombre de collaborateurs). Néanmoins, l’optimisation du travail au
sein d’une organisation et l’enjeu de la productivité donnera lieu à tout un cha-
pitre du guide pratique, consacré aux no-code ops (chapitre 7). Il nous a en effet
semblé plus pertinent de l’aborder sous un angle pragmatique et actionnable. De
nouveaux cas seront présentés.
Ces déambulations sur les terres du no-code nous ont permis de mieux nous
représenter l’effet de démocratisation du no-code. La plupart des profils de
no-codeuses et no-codeurs présentés dans ce chapitre ne sont pas des férus de
programmation informatique. Dans le prochain chapitre, nous entrons dans le
vif du sujet, en nous intéressant aux outils. Comment définir un outil no-code ?
Et de quelles manières ces outils permettent-ils d’aborder les problématiques
que le code était le seul à pouvoir résoudre auparavant ? Nous avons plusieurs
fois parlé de la programmation visuelle. Il nous faut à présent approfondir ces
thématiques.
75
Qu’est-ce qu’un outil
no-code ?
3
Et si on commençait par concevoir un IDE1, plutôt que
le langage de programmation qui lui est sous-jacent ?
Josh Haas, cofondateur de Bubble, au sujet des premiers
développements de la plate-forme no-code
78
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Figure 3–1
Page d’accueil de l’app builder Adalo avec ses composants de programmation visuelle, prêts à l’emploi.
79
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
2 Nous pouvons d’ailleurs témoigner que ce point a aussi provoqué des débats au sein de la commu-
nauté No-Code France. Celle-ci préfère le recours au trait d’union, mais l’emploi des majuscules
ou de minuscules, quant à lui, flotte toujours. Un membre de la communauté a même proposé de le
résoudre au moyen d’une expression régulière, incluant toutes ces variantes : [Nn]o-?[Cc]ode.
3 Le terme utilisé est software.
80
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Il faut reconnaître que ces définitions nous laissent sur notre faim. Elles restent
générales et difficiles à appliquer. Elles s’appuient avant tout sur le rejet du code.
L’enseigne no-code offrirait-elle ainsi l’hospitalité à n’importe quel outil numé-
rique, pourvu qu’aucune portion de code ne soit visible ?
Nous pensons qu’une telle mise à l’écart du code est excessive, voire hors propos.
Il est courant pour une no-codeuse ou un no-codeur d’utiliser, souvent avec
parcimonie, quelques lignes de JavaScript notamment. Il n’y a aucun problème
à cela : ces raccourcis sont souvent des plus efficaces. Et c’est bien pour cette
raison que beaucoup d’outils no-code autorisent l’injection de portions de code
traditionnel (souvent du JavaScript).
Critère n° 1 – Livrables
Un outil no-code sert à créer des sites web, applications mobiles et auto-
matisations
Nous reviendrons sur ces notions dont les périmètres se recoupent, en parti-
culier sur la notion générique d’« application » (voir encadré ci-dessous) : il est
indispensable de préciser leurs significations par des définitions claires. La plu-
part du temps, les applications produites en no-code sont des applications web
dont le chargement est consécutif à la venue de visiteurs. Cependant, dans le cas
de certaines automatisations notamment, une application réalisée en no-code
peut fonctionner indépendamment de tout trafic.
Contre-exemples
• Microsoft Word, Adobe Photoshop servent à éditer des documents textuels et
des images, pas à créer des applications, sites ou logiciels.
• Canva et Figma sont des services en ligne servant respectivement à créer
des graphismes et présentations, ou des maquettes de designs. Ces livrables
peuvent cependant être intégrés à des projets no-code.
81
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Critère n° 2 – Accès
Un outil no-code s’utilise dans un navigateur web
Pour travailler, il suffit aux no-codeuses et no-codeurs de se connecter aux sites
de leurs outils. Ils n’ont ni besoin d’utiliser un type d’ordinateur spécifique, ni
d’installation de logiciels particuliers à prévoir. Ils n’ont pas davantage besoin de
se connecter, via des mécanismes sécurisés avancés, à des serveurs d’héberge-
ment, afin d’y déployer leurs mises à jour4 ou d’en revoir la configuration. En un
mot, ils n’ont besoin que d’une chose : leur navigateur web préféré. C’est celui-ci
qui constitue leur poste de travail no-code.
Le corollaire de cette configuration simplifiée au maximum, c’est que tout ce qui
se passe « à l’autre bout du navigateur web » (c’est-à-dire côté serveur) est pris
en charge par les outils no-code. Toutes les questions d’hébergement des ser-
vices, de leurs mises à jour, de leur maintenance et de sécurité, sont déléguées à
l’outil no-code. Ces tâches n’ont pas disparu ; c’est simplement aux développeurs
d’Airtable, de Bubble, d’Adalo ou de Formstack qu’elles incombent.
Contre-exemple
Adobe Dreamweaver est un logiciel de création visuelle de site web, qui nécessite
une installation et une utilisation sur ordinateur. De plus, ce logiciel n’offre pas de
solution pour héberger le site créé.
Contre-exemple
Tout IDE (environnement de développement intégré) traditionnel, comme
Visual Studio Code de Microsoft ou IntelliJ IDEA de JetBrains) se base essen-
tiellement sur de la programmation textuelle, en code.
4 Dans la programmation traditionnelle, ces opérations sont souvent effectuées au moyen de com-
mandes écrites en code.
82
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Critère n° 4 – Généricité
Un outil no-code ne doit pas être spécifique à un domaine d’activité
Dans son usage, l’adjectif no-code a exclu les outils associés à des métiers spéci-
fiques ou des domaines d’activité particuliers. Derrière ce critère, il y a l’idée que
les outils no-code sont des outils pour fabriquer d’autres outils.
Contre-exemple
Il existe de nombreux outils CRM (Customer Relationship Management), pour
la gestion de la relation avec les clients, plus ou moins modulables. Ce ne sont
pas des outils no-code, car ils sont trop spécifiques. En revanche, Airtable est
un outil no-code de bases de données, dont la flexibilité permet de réaliser des
CRM et des outils de gestion de projet.
5 Shopify n’emploie le terme qu’avec parcimonie sur son site. Néanmoins, l’outil est recensé dans la
plupart des listes d’outils no-code, dans la catégorie e-commerce.
83
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
« logiciel » fait penser à des outils complexes, éventuellement lourds, qui s’ins-
tallent sur des ordinateurs… Il nous semble donc utile de repréciser quelques
définitions.
• Un programme désigne tout simplement un ensemble d’instructions qu’une
machine (ordinateur, tablette ou smartphone, dans notre cas) doit exécuter6.
• Un logiciel résulte d’une association de programmes. Ceux-ci sont réglés
ensemble afin de traiter des informations entrantes (des fichiers, des flux
externes ou des saisies de l’utilisateur, par exemple via le clavier et la souris) et
disposent le plus souvent d’une interface graphique.
On peut alors distinguer deux grandes familles de logiciels :
• Les logiciels systèmes, destinés à faire fonctionner la machine en exploitant
ses ressources matérielles (chargement en mémoire, affichage à l’écran, lecture
des médias, impression, etc.) ;
• Des logiciels applicatifs, ou applications, ou apps, conçus pour répondre à
des besoins d’utilisateurs.
Parmi les logiciels systèmes, il en existe un bien connu, au rôle prépondérant : le
système d’exploitation (comme Windows, macOS, Linux ou Android). C’est lui
qui rend possible le lancement des logiciels applicatifs (ou applications), comme
Chrome, Word ou Photoshop.
De nos jours, une sous-catégorie des applications est devenue commune : les
applications web. Les plus populaires servent à consulter ses e-mails, regarder
des vidéos ou écouter de la musique, toujours au sein d’un navigateur web. Elles
reposent sur la technologie client-serveur, qui régit le fonctionnement du World
Wide Web. Comme son nom le suggère, leur fonctionnement implique un duo.
Deux applications dialoguent : une application cliente demande par exemple
d’afficher le site correspondant à [Link]. L’application serveur recevant
cette requête y répond en l’interprétant et en renvoyant, dans notre exemple, la
page de Google au client qui peut alors l’afficher.
Grâce à ces notions, nous pouvons donner cette nouvelle définition des outils
no-code :
Un outil no-code est une application web destinée à créer d’autres applications.
Ces logiciels pour construire des logiciels ne requièrent pas d’installation sur son
ordinateur, car tout se passe dans un navigateur web.
84
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Leurs livrables sont des sites web, des applications mobiles (natives ou de type
PWA) ou des automatisations. Dans les trois cas, elles s’appuient principalement
sur des échanges clients-serveurs passant par Internet.
La programmation visuelle
Les langages de programmation peuvent avoir quelque chose de décourageant.
Ils nous imposent leurs syntaxes, leurs règles et bonnes pratiques. Il est diffi-
cile de négocier avec un ordinateur en cas de bug. Lorsqu’un développeur en
rencontre un, il sait à l’avance que, dans 99,9 % des cas, c’est la machine qui
aura le dernier mot. Il inspectera son code de plus près et se rendra compte,
après quelques secondes ou quelques heures, qu’il y avait bien quelque chose qui
n’allait pas.
Une application peut-elle se passer de code informatique ? La réponse est
« non ». Il y a toujours un code qui la représente. Ce code n’est jamais orphelin. Il
est associé à des applications plus grandes que lui, capables de l’interpréter et de
l’exécuter (un compilateur, un navigateur web, un système d’exploitation). Elles-
mêmes s’appuient sur des dispositifs matériels (un ordinateur avec son type de
processeur et tous ses composants, une tablette, un smartphone). Ces machines,
enfin, peuvent être interconnectées et faire partie de réseaux. Le logiciel en
question, en raison de la variété de ces environnements, peut présenter plusieurs
versions de son code, plusieurs implémentations. Lorsque l’association du code
et de son environnement complet fonctionne correctement, sans rencontrer de
bug, le logiciel « tourne » et il peut continuer jusqu’à ce qu’on l’interrompe. Par
une fascinante et harmonieuse symbiose de l’ensemble, il paraît prendre vie.
Pas d’application sans code, disons-nous… Mais alors, le no-code serait-il un
mythe, une supercherie, un écran de fumée ? Modifions légèrement la question :
peut-on se passer de coder pour programmer un logiciel ? La réponse, cette fois,
est « oui ». Ce n’est pas un tour de passe-passe, mais le principe fondamental
de toute opération technique. Lorsqu’on ne dispose pas des compétences ou du
matériel pour exécuter une tâche technique, trois voies s’offrent à nous : on peut
la confier à un artisan ou expert, l’adresser à une machine spécialisée, ou bien
se former soi-même et se faire seconder. Employons une comparaison triviale :
il n’est pas nécessaire d’être soi-même pizzaïolo si on désire une pizza. On peut
soit se rendre dans une pizzeria, où elle sera confectionnée dans les règles de
l’art, soit opter pour une pizza surgelée, préparée par des processus industriels.
La troisième voie, intermédiaire, serait la suivante : acheter une pâte déjà pré-
parée, une sauce tomate déjà cuisinée, du fromage déjà râpé (ainsi que les autres
ingrédients de son choix) et suivre les étapes d’une recette simplifiée.
85
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
D’une façon similaire, pour créer une application sans avoir à se confronter à
des langages de programmation, on peut soit déléguer l’écriture de son code
à des développeurs, soit acheter un logiciel existant ou s’abonner à un service
en ligne s’en approchant au mieux. La troisième voie consiste à assembler des
composants déjà codés, grâce à des outils facilitateurs comme ceux du no-code.
La programmation visuelle est une alternative majeure pour permettre de pro-
grammer sans obliger à coder. Elle est au cœur du fonctionnement des outils
no-code. Elle consiste à manipuler des composants mis à disposition via des
interfaces de développement. Ces composants sont déjà consolidés et presque
fonctionnels ; il reste à les arrimer entre eux d’une manière cohérente et qui
nous convienne. Ils sont comme les ingrédients de notre pizza : ils ont été pré-
parés à l’avance. Redisons qu’il n’y a là pas de magie qui opère : le code n’a pas
disparu, il est juste caché. Chacun de ces composants graphiques peut être vu
comme un raccourci, un signe, la couverture d’un petit ouvrage replié sur lui-
même et agglomérant quelques dizaines ou centaines de lignes de code.
Figure 3–2
Visual Basic 1.0.
86
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
par hasard s’il comporte dans son nom cet adjectif qui change tout : « Visual ».
Mettant en scène de la programmation visuelle, on peut y voir un précurseur des
outils no-code.
On pouvait par exemple placer des cases à cocher, zones de saisie et boutons,
puis insérer une section de code qui s’exécute lorsque le formulaire est redimen-
sionné pour que ses éléments restent en permanence centrés. Contrairement au
no-code, ce code que l’on injectait pouvait être très volumineux, même pour des
programmes de petite envergure. Autre différence majeure, ces applications ne
fonctionnaient que sous Windows. Visual Basic 1.0 a notamment beaucoup été
utilisé pour des applications commerciales. Il était une des figures de proue du
RAD (Rapid-Application Development), méthode de développement d’applica-
tions en vogue dans les années 1990. Grâce à des outils de nouvelle génération,
les projets pouvaient être menés de manière incrémentale, itérative et adaptative,
rompant avec les méthodes plus classiques, dites en cascade (passages succes-
sifs de relais d’ordonnateurs à des exécutants) ; par la suite, cela a inspiré les
méthodes agiles. Son langage était un dialecte BASIC interprété et il a rapide-
ment été adapté pour toutes les applications de la suite Microsoft Office (Word,
Excel, Powerpoint…) dans un langage encore fréquemment utilisé : Visual Basic
for Applications ou VBA.
Le WYSIWYG
La programmation visuelle permet en premier lieu d’enrichir des contenus tex-
tuels en associant des styles à certains caractères, mots, phrases ou paragraphes.
Pour cela, des options de mise en forme sont activées via des boutons ou appa-
raissent au clic droit de la souris.
C’est le principe des interfaces de saisie WYSIWYG (What You See Is What
You Get). Il a vu le jour dans les années 1970, dans l’univers de l’édition et de
l’impression. Il est désormais devenu un standard parmi les outils servant à
positionner des zones de texte plus ou moins personnalisables. Celles-ci sont
également souvent enrichies d’autres médias, comme des images.
L’exemple de la figure 3–3 montre la fenêtre WYSIWYG grâce à laquelle les
utilisateurs de Bubble personnalisent le rendu de textes, eux-mêmes position-
nés sur une page. Les options représentées par les icônes sur le bandeau du
haut varient, mais on retrouve ici les plus communes et utiles : graisse, italique,
souligner, barrer, indice, exposant, justification, police de caractères, colorations,
listes, indentation, séparation, insertion (image, e-mail ou lien hypertexte).
87
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3–3
Interface WYSIWYG
de Bubble
7 Le Bulletin Board Code tire son nom des forums de discussion sur Internet (surnommés en anglais
« bulletin boards ») d’où il provient. Ce langage de balisage léger, plus simple que le HTML/CSS,
est aussi bien plus limité. Cette contrainte va de pair avec une lisibilité simplifiée et des risques
d’erreurs syntaxiques mieux maîtrisés.
88
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
89
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Données dynamiques
L’exemple de la figure 3–4 présente une étape d’une automatisation configurée
sur Airtable. Dès qu’un nouvel utilisateur est inscrit à une base de données, un
e-mail comportant une partie personnalisée et une pièce jointe lui est envoyé.
La liste des utilisateurs9 comporte des champs utilisables au sein du message.
Non seulement il est possible de mettre en forme le contenu de l’e-mail10, mais
on peut également en rendre des parties dynamiques. Les rectangles de la
figure 3–4 représentent ces parties variables, se nourrissant des valeurs stockées
dans la base de données.
Figure 3–4
Balisage d’un e-mail
avec des champs
personnalisés
Ces quelques exemples, restreints à des contenus textuels, illustrent bien le cœur
de la programmation visuelle. Celle-ci ne fait pas disparaître le code. À certains
endroits, on peut même en utiliser un peu. La programmation visuelle est un
moyen de le générer sans avoir à le maîtriser.
90
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Nous avons évoqué Visual Basic et VBA. Il est aussi possible, par exemple sur
Microsoft Excel, d’utiliser un enregistreur de macros : on clique sur un bouton
Enregistrer et Excel prend littéralement note d’une succession d’actions que l’on
effectue au clavier et à la souris, les traduisant en un script VBA. Ce code est
ensuite éditable à la main, pour celles et ceux que le contact avec un langage de
programmation ne rebute pas. Voilà un autre exemple de code ayant été écrit à
notre place.
91
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Ce n’est pas le propos de cet ouvrage d’expliquer les langages HTML, CSS et
JavaScript, qui sont les standards du Web ! Il est néanmoins utile de rappe-
ler leurs fonctions respectives. Code ou no-code, celles-ci restent d’actualité, et
nous observerons comment les outils no-code y répondent visuellement.
Figure 3–5
Une structure de page web réalisée avec Dorik, en glissant-déposant des sections et des colonnes.
92
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
11 Ce code a été élagué, simplifié et tronqué aux deux premières sections, afin de gagner en lisibilité.
93
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
"content": [
{
"name": "...",
"_elType": "COLUMN",
"id": "omezvi5r",
"content": "..."
},
{
"name": "...",
"_elType": "COLUMN",
"id": "l1mki137",
"content": "..."
}
]
}
]
}
Figure 3–6
Navigateur intégré à
Webflow, utile pour se
repérer dans la structure
arborescente de la page
94
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Les textes, images, graphiques ou vidéos constituant une page web sont ensuite
positionnés sur ces zones qui découpent l’espace et l’organisent. Ces soubas-
sements, imbriqués en cascade, sont constitués de sections, de conteneurs, de
colonnes, d’« emballages » quelquefois (wrappers) ou de div, pour ne citer que
les possibilités principales. Bien que reposant sur des standards puissants fon-
dés sur une rationalité d’ordre mathématique, leur structure arborescente a vite
fait de donner le tournis si on ne les a pas pratiquées longuement. Les codes
HTML de sites complexes, comme Facebook ou Twitter, sont, à première vue,
absolument incompréhensibles.
Un des intérêts majeurs de cette structuration préalable de la page (plus ou
moins modulable selon les outils no-code) est d’intégrer, nativement, le
comportement adaptatif (responsive). L’exemple réalisé sur le Dorik permet de
l’illustrer (figure 3–5). Nous avons positionné (avec la souris uniquement) trois
sections : une comportant une colonne, suivie d’une autre en comportant deux
de largeurs inégales et d’une dernière divisée en trois colonnes de même taille.
Trois boutons, en haut de l’écran, permettent de modifier la largeur d’écran
(ordinateur, tablette, smartphone) et de simuler l’adaptation de la page et de ses
éléments. Les zones délimitées peuvent, au choix, s’élargir, se rétrécir, passer à la
ligne, ou disparaître. Ces règles sont quelquefois très élaborées.
La figure 3–6 est un détail de l’interface du website builder Webflow : ce pan-
neau de navigation, située sur la partie gauche de l’outil, transcrit visuellement la
structure HTML et on y voit ses imbrications en cascade. On trouve fréquem-
ment ce type de panneau sur les outils no-code.
95
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3–7
Figure 3-8
Voici comment les fonctions assurées par les CSS
sont reprises au sein de Webflow.
D’autres outils no-code mettent différemment en scène les styles CSS. Par
exemple, sur la figure 3–9, Bubble définit le style Secondary Button avec un
aperçu visuel. Là encore, le véritable code CSS est produit par ces interfaces. Sur
Bubble, nous n’y avons pas accès.
96
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Figure 3–9
Une autre présentation
des styles, avec Bubble.
97
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3–10
Exemple d’utilisation
de JavaScript
Dans les outils no-code, les scripts sont opérés soit depuis l’outil utilisé, soit
via des outils tiers orchestrateurs (d’automatisation). Dans l’exemple qui suit
(figure 3–11), réduit au strict minimum, on voit que l’interface Bubble sépare
un volet Design (composition) d’un volet Workflow (comportement). Deux work-
flows font s’afficher ou disparaître le texte lors d’un clic sur l’un des deux bou-
tons. Celui qui est présenté ne comporte qu’une seule action, mais on voit,
grâce à la flèche, qu’une seconde peut suivre : la temporalité est ici représentée
horizontalement.
Figure 3–11
La configuration d’interactions sur Bubble fait intervenir deux volets de l’interface, intitulés Design et Workflow.
98
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Figure 3–12
Interface de Draftbit
99
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3–13
Écran d’une application
mobile très basique écrite
en Swift
100
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
12 Cet intitulé est trompeur, car il s’agit de structurer un écran (fonction du HTML) et non pas de
l’habiller de styles (fonction du CSS).
101
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3–14
Détail de l’interface de développement de Glide.
102
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Figure 3–15
Quelques Layouts Brizy (éléments visuels de grande taille correspondant à des pages complètes).
Figure 3–16
Quelques Blocks Brizy (éléments visuels de taille médiane correspondant à des blocs fonctionnels).
103
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3-17
Composition d’une page utilisant les Elements Brizy (éléments visuels les plus petits)
Figure 3–18
Présentation des différents niveaux de développement sur Draftbit
104
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Cette accroche13 (figure 3–18) sur le site de Draftbit illustre elle aussi ces
approches multiniveaux. Ainsi que le mentionne l’app builder, il devient pos-
sible de fabriquer tout ce que l’on veut. Et on peut le faire de la manière que l’on
veut : au moyen de petits éléments (« Bits »), de grands éléments (« Blocks ») et
même avec un peu de code (« Add Custom Code ») !
Figure 3–19
Visualisation d’un
« Zap », automatisation
sur Zapier
105
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3–20
Visualisation d’un « Scénario », automatisation sur Make.
Figure 3-21
Visualisation d’un « Workflow », automatisation sur Bubble.
La notion d’automatisation est bien plus vaste que celle des interactions que
nous décrivions précédemment. En effet, les interactions sur un site ou une
106
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
107
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Déclencheur et actions
Les automatisations sont toujours composées de deux types d’étapes :
• un déclencheur (trigger), qui constitue son point de démarrage ;
• une succession d’actions de diverses natures.
C’est la variété des déclencheurs disponibles qui rend les automatisations si
puissantes et utiles dans bien des cas. Ainsi, le déroulement d’un scénario peut
être exécuté :
• selon une programmation calendaire préétablie (ex. : tous les dimanches
à 8 h 00) ;
• selon des cycles réguliers (ex. : toutes les 30 minutes) ;
• lors de la survenue d’un événement spécifique à un service tiers (ex. : lors-
qu’un enregistrement Airtable est modifié, lorsqu’une tentative de paiement
sur Stripe est en échec ou lorsqu’un tweet comportant un certain mot-clé
donné est émis) ;
• à la demande et de manière configurable (ex. : lorsqu’un signal est envoyé
à une adresse web dédiée – webhook – ou lorsqu’un message est reçu à une
adresse e-mail dédiée – mailhook) ;
108
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
• dans le cas de scénarios internes à un site ou à une app, selon des compor-
tements de l’utilisateur (ex. : lorsqu’on clique sur tel bouton ou 20 secondes
après le chargement de la page) ;
• selon l’un des déclencheurs précédents, complété par un délai, ce qui revient
à programmer des actions éloignées dans le temps.
Quant aux actions, il paraît impossible d’en faire un résumé efficace tant elles
sont nombreuses et variées… Elles peuvent concerner la lecture, la mise à jour
ou l’enregistrement de données, des calculs de distance, de stocks ou financiers,
des envois d’e-mails, de messages, de SMS ou de notifications, etc. Lorsqu’elles
sont créées depuis un app builder ou un website builder, elles peuvent engager
des ordres de paiement, faire apparaître/disparaître des éléments de l’affichage
comme des pop-up, en modifier, etc.
L’interconnexion de services
La « stack » ou les différentes couches d’un projet
Une « stack », ou pile d’outils, désigne un assemblage de plusieurs outils com-
plémentaires. Souvent, pour les adeptes du no-code, la stack d’un projet ou
celle habituellement utilisée par une entreprise/un individu permet de s’en faire
une première impression (tout comme on peut avoir une idée du caractère de
quelqu’un en regardant les ouvrages rangés dans sa bibliothèque ou empilés sur
son bureau).
Par exemple, une application Draftbit est plus complexe qu’une application
Glide. Un projet s’appuyant sur Xano pour ses bases de données rappellera la
complexité typique du code : il s’agira sans doute d’un projet assez complexe,
avec des enjeux de performance, de volume ou de sécurité peut-être. Un site
construit avec Webflow appelle plus de compétences techniques qu’un autre
créé avec Dorik : des connaissances techniques en HTML et CSS et une cer-
taine culture en design UX et UI pour la créativité graphique. Et ainsi de suite.
Les adeptes du no-code peuvent aussi opter pour des stacks intégrées (peu
d’outils assemblés, voire un seul outil tout-en-un comme Bubble) ou des stacks
modulaires (associations d’éléments provenant de plusieurs outils) (figure 3-22).
Dans ce second cas de figure, voici les types de services et briques fonctionnelles
que l’on peut y trouver :
• une brique d’interface en charge du front-end, la partie visible du logiciel :
app builder ou website builder ;
109
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3-22
Plusieurs choix possibles
pour sa stack d’outils
no-code
110
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
14 Voir chapitre 2.
111
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
15 L’épisode du podcast, intitulé « Can Airtable democratize software development? » (Airtable peut-il
démocratiser le développement de logiciels ?) est disponible à cette adresse : [Link]
2020/02/can-airtable-democratize-software-development
16 Ce service d’hébergement cloud a radicalement simplifié les questions de l’hébergement de services
numériques. Nous y reviendrons dans le chapitre suivant.
17 Nous reviendrons sur la notion d’abstraction dans le chapitre suivant. Ici, on peut comprendre ce
mot par le fait de « confier cette opération à des prestataires techniques experts ».
112
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
Figure 3-23
Exemple d’une table Airtable et plusieurs « vues » disponibles via le menu à gauche.
Figure 3-24
Exemple d’une table Xano, avec un affichage bien plus proche de l’univers du développement traditionnel.
113
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
114
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
115
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
116
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
19 Celles-ci ont changé d’intitulé à plusieurs reprises. Avant d’être des extensions, on parlait d’apps, et
avant d’être des apps, c’était des blocks.
117
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3–25
La marketplace d’extensions disponibles sur Airtable
Une fois ajoutées à l’outil, ces extensions (pouvant s’appeler modules, apps, plu-
gins, intégrations, etc.) peuvent en modifier l’apparence, avec l’adjonction de
nouveaux boutons, de nouvelles cases ou de nouveaux items dans les menus
déroulants. Leur « installation » est gérée automatiquement par l’outil et ne
nécessite que quelques clics.
API
Parmi tous ces connecteurs, il en existe un particulier, permettant d’exécuter des
requêtes API. Il porte différents noms : API Connector sur Bubble, module
HTTP et sa fonction Make a request sur Make, par exemple.
Ces requêtes servent à utiliser des services qui ne sont pas forcément disponibles
via des modules no-code. Les APIs constituent un vaste sujet, que nous n’al-
lons pas développer. Exposons-en un cas pratique, qui sera plus parlant qu’une
description.
Considérons un site e-commerce créé avec Bubble. Les visiteurs achètent des
produits ; les employés consultent les ventes via des interfaces de travail. Le
plugin Stripe (plate-forme de gestion de paiement), après son installation en
118
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
un clic, fait apparaître de nouvelles actions dans l’onglet des workflows notam-
ment pour tenter un paiement. Le no-codeur peut ainsi construire un parcours
d’achat complet. En revanche, ce plugin ne propose pas de solution pour effec-
tuer un remboursement. Pour intégrer cette fonctionnalité, il est possible de la
configurer manuellement avec le plugin API Connector. Stripe donne le mode
d’emploi au sein de ses pages de documentation. On y trouve la syntaxe suivante,
à reproduire dans l’API Connector de Bubble :
Type d’appel : POST
Endpoint : [Link]
Paramètre normal : charge=ch_xxx
Paramètre d’authentification (header) : Bearer sk_test_yyy
POST signifie qu’une demande est envoyée de Bubble vers Stripe. Le Endpoint
désigne la porte d’entrée de Stripe utilisée : ici, c’est celle des demandes de rem-
boursement. Le paramètre charge contient l’identifiant unique correspondant
à la transaction à rembourser. Le paramètre d’authentification contient une clé
unique relative au compte Stripe et permettant de sécuriser la requête.
Figure 3-26
Les API permettent de faire communiquer différents services. Des applications clientes (à gauche) configurées
par le no-codeur consultent des fonctionnalités et récupèrent des données depuis des applications serveurs
(à droite), en dehors de son périmètre de développement.
119
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
handicap, mais on peut aussi penser aux cas de groupes disposant d’appareils
mobiles ou ceux dont la connexion à Internet n’a qu’un faible débit.
Dans un sens plus commun, l’accessibilité se réfère simplement à la facilité de
compréhension et d’utilisation d’un outil ou d’un service.
Il faut distinguer l’accessibilité des sites et applications développées (en code
ou en no-code) de l’accessibilité des outils servant à les créer. Prenons l’exemple
d’Airtable. L’outil en lui-même n’est pas accessible depuis un navigateur web
mobile : les no-codeurs doivent soit renoncer à leurs smartphones/tablettes
et passer sur leurs ordinateurs, soit installer l’application mobile Airtable. En
revanche, un formulaire associé à une table Airtable, créé et publié depuis l’outil,
s’affichera convenablement pour tous les visiteurs, y compris via un navigateur
web mobile.
120
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
121
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 3–27
Quatre paliers de tarification pour Airtable
En conclusion, on peut retenir que la difficulté pour bâtir des services numé-
riques s’est déplacée. Avec le no-code, il ne s’agit plus tant de maîtriser une
syntaxe compliquée que d’orchestrer un ensemble avec ses différents niveaux de
lecture possibles (du solo isolé d’un clarinettiste à la partition complète d’une
symphonie). Qui intervient, où, pour quoi faire et de quelle manière ? Voilà le
nouveau mot d’ordre pour la no-codeuse ou le no-codeur en chef. Désormais,
une grande partie du travail est déléguée aux outils : il reste, non seulement à les
choisir, mais aussi à concevoir leur fonctionnement coordonné.
122
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?
On peut par exemple citer une phrase d’accroche lisible sur la page d’accueil de
Retool (création d’outils internes, notamment de tableaux de bord avancés)20 :
« Arrêtez de vous battre avec des bibliothèques d’UI, à hacker des sources de
données pour les assembler et mettre en place les contrôles d’accès. Commencez
à distribuer des apps qui font avancer votre activité. »
Retool nous encourage et s’adresse à nous comme s’il était un collègue bienveil-
lant. Pour autant, peut-on raisonnablement croire à cette promesse miraculeuse
de simplicité ? La progression des outils les rend de plus en plus puissants, de
plus en plus simples d’usage, mais aussi de plus en plus nombreux… À nous de
faire leur connaissance et de les adopter. Nous allons voir dans le chapitre sui-
vant que l’évolution que nous décrivons ici est en réalité ancienne. Culminant
avec la génération no-code, l’histoire de l’informatique a toujours poussé les
instruments à s’humaniser.
20 Son nom évoque l’envie de repenser ce qu’est un outil numérique, en suggérant aussi l’idée de ré-
utilisation (re-tool). Il s’approche peut-être davantage de l’univers du low-code, mais les constats
que nous établissons concernent aussi les codeurs traditionnels, eux aussi appelés à devenir des
orchestrateurs.
123
Histoire et origines
techniques du no-code
4
La ligne de code la plus rapide à écrire, la plus économique à
tenir à jour, restant toujours fonctionnelle pour l’utilisateur,
c’est celle que le développeur n’a jamais eu besoin d’écrire.
Steve Jobs, lors d’une conférence donnée au
MacWorld Expo de 1997, à San Francisco
Figure 4–1
Un ordinateur Altair
8800 avec son interface
de programmation
constituée d’une
série de voyants et
d’interrupteurs.
Source : Ed Uthman,
Wikimedia Commons
126
4 – Histoire et origines techniques du no-code
10) Check that lights DO through D7 correspond with the data that
should be in address 000. A light on means the switch was up, a light
off means the switch was down. So for address 000, lights D1 through
D4 and lights D6 § D7 should be off, and lights DO and DS should be
on.
If the correct value is there, go to step 13. If the value is wrong,
continue with step 11.
11) Put the correct value in switches 0 through 7.
12) Raise DEPOSIT.
...
L’essor du Web et des usages en ligne, on le doit aussi à des réseaux qui se
sont développés très rapidement, surtout lors de la bulle Internet (1995-2000),
tant au niveau de leurs infrastructures (liaisons, routeurs, centres de données…)
qu’au niveau de leurs protocoles de communication. Certains standards, comme
le TCP/IP, paraissent aujourd’hui si naturels qu’on oublie qu’ils étaient, en une
époque pas si éloignée, en rivalité avec d’autres options. Des années 1970 aux
années 1990, un long débat appelé la « guerre des protocoles » a animé les
experts de plusieurs pays pour sélectionner le protocole de communication le
plus robuste.
À cela, il faut enfin ajouter, du point de vue des utilisateurs, le fourmillement de
petites évolutions qui ont intégré la transformation de nos habitudes avec nos
ordinateurs et nos smartphones : nos manières de consommer des informations,
des vidéos, de la musique, d’acheter et de commander des produits physiques…
On le voit bien : établir un récit unifié de cette histoire de l’informatique, afin
d’y repérer les prémices du no-code, est une mission quasi-impossible ! Trop
d’avancées sur des plans différents, mais souvent entremêlées, se sont produites
en même temps.
Nous présentons dans ce chapitre quelques repères, afin de situer le no-code
dans cette immense aventure. Ces repères ne sont pas exhaustifs et leur sélection
est nécessairement subjective. Il est probable que les plus savants d’entre vous
auront à l’esprit d’autres événements ou découvertes.
Dans la première partie, nous évoquerons la notion d’abstraction pour com-
prendre l’évolution technique des systèmes informatiques de leurs commence-
ments jusqu’à aujourd’hui. Dans la seconde partie, c’est davantage leur distribu-
tion sous la forme de services, en particulier avec l’avènement du Web, qui nous
intéressera. Dans un troisième temps, nous aborderons l’importance de l’UX
(expérience utilisateur) pour la diffusion massive des technologies modernes.
Nous verrons que l’émergence du no-code peut être interprétée à l’aune de ces
trois prismes.
127
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 4–2
Les principaux progrès qui ont potentialisé l’existence du no-code tel qu’il existe aujourd’hui
128
4 – Histoire et origines techniques du no-code
1 Sur la couverture du premier tome de l’ouvrage, dans sa troisième édition, on peut lire cette men-
tion de Bill Gates, révélant son profond respect pour le travail de fond mené par Knuth : « Si vous
pensez être un très bon programmeur… Lisez The Art of Computer Programming… Et pensez sur-
tout à m’envoyer votre CV si vous arrivez au terme du livre entier. »
129
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 4–3
Une équipe de
femmes calculatrices
(human computers)
travaillant, dans les
années 1930, pour
JPL (Jet Propulsion
Laboratory) qui
deviendra plus tard le
centre de recherche
spatiale de la NASA.
Source : Courtesy NASA/
JPL-Caltech
130
4 – Histoire et origines techniques du no-code
téléphone afin de calculer les stocks, de passer les commandes, mais aussi d’éva-
luer des marges, d’établir les paies et d’organiser toute la logistique. Tout cela,
LEO l’a automatisé.
Toutefois, les informations étaient stockées sur des bandes perforées… Il restait
encore du chemin à parcourir !
Figure 4–4
LEO, le premier
ordinateur destiné aux
entreprises, occupait un
étage entier. Il était en
mesure d’automatiser de
nombreuses opérations.
Source : LEO Computer
Society
Un besoin d’abstraction
Ces exemples historiques nous laissent songeurs : si nous avions aujourd’hui
ces dispositifs devant nous, nous nous demanderions comment on pouvait les
commander. Le souci primordial était qu’ils fonctionnent, qu’ils soient suffi-
samment rapides et que leurs résultats soient corrects.
La question des « interfaces hommes-machines » devait encore attendre
quelques années avant d’être formulée puis investie.
Interfaces
Les interfaces servent à permettre des interactions entre des systèmes tech-
niques (matériels ou logiciels) et des utilisateurs. Des instructions et des infor-
mations sont échangées via divers périphériques, au moyen de messages ou par
l’actualisation de systèmes d’affichage. Une bonne interface doit être simple,
facilement compréhensible et efficace dans son fonctionnement.
Elles concernent tous les domaines. Ainsi, on n’a pas besoin d’être expert en
aéronautique pour piloter un avion, pas plus qu’on a besoin d’être expert en
131
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 4–5
Les niveaux d’abstraction en programmation
132
4 – Histoire et origines techniques du no-code
Couches d’abstraction
L’abstraction n’est pas un concept simple à définir. Voici la définition qu’on peut
en trouver, sur Wikipédia : « En informatique, le concept d’abstraction identifie et
regroupe des caractéristiques et traitements communs applicables à des entités
ou concepts variés ; une représentation abstraite commune de tels objets permet
d’en simplifier et d’en unifier la manipulation. »
L’abstraction permet donc de manipuler des objets plus facilement. La notion
liée de « couche d’abstraction » est un peu plus simple à appréhender. On
peut se la représenter grâce à une analogie. Imaginons donc une société qui
serait hiérarchisée de manière stricte. Les directeurs ne pourraient dialoguer
qu’avec les chefs, les chefs qu’avec les sous-chefs et les sous-chefs qu’avec les
exécutants. Ces couches de commandement s’empilent les unes sur les autres.
Chaque niveau peut solliciter les niveaux sous-jacents, et propose ses services
aux niveaux qui lui sont supérieurs. Ainsi, les couches bas niveau disposent de
fonctions élémentaires et les couches haut niveau de fonctionnalités de plus en
plus élaborées.
De même dans un système informatique, lorsqu’on utilise une application,
celle-ci relaie les instructions de l’utilisateur au système d’exploitation, qui les
transmet aux composants matériels. Voilà l’idée simplifiée à l’extrême. Dans la
133
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
pratique, des niveaux intermédiaires plus fins décrivent plus précisément cette
communication de strates en strates.
Les couches d’abstraction aident à construire des logiciels, en divisant de grosses
problématiques en plusieurs problématiques plus petites, associées et hiérarchi-
sées entre elles. Chacune devient plus simple à aborder.
Le concept d’abstraction s’applique tant pour le matériel informatique (hard-
ware) que pour les logiciels (software).
Le plus souvent, « abstraire quelque chose » revient à apporter une solution à des
tâches fastidieuses et techniques, que l’on confie à un nouveau service autonome
et positionné dans une couche inférieure. Ce service les prend alors en charge
en instruisant des ordres qu’on lui envoie.
Illustrons ce concept en évoquant l’invention de deux abstractions majeures,
fondamentales en informatique : les langages et les systèmes d’exploitation.
Nous savons tous qu’un processeur ne comprend que des 0 et des 1. Cepen-
dant, cela fait longtemps que les développeurs ont délégué l’écriture de leurs
programmes en langage machine à des outils, appelés compilateurs. Si les 0 et 1
du langage binaire constituent la couche bas niveau, les langages de program-
mation, mieux adaptés à la compréhension humaine, font partie de la couche
supérieure.
Avec l’apparition des premiers langages informatiques, il est possible d’employer
des mots-clés intelligibles et de ne plus coder dans un obscur langage assem-
bleur… Le « compilateur » se chargeait de cette traduction pour nous. Ainsi,
en 1957, le langage Fortran (Formula Translating System) a été créé par IBM
pour pousser la puissance des grands calculateurs de l’époque ; il est toujours
utilisé dans des domaines comme celui des prédictions météorologiques. C’est
dans une démarche opposée que Cobol a vu le jour en 1959. Il a été conçu par
un comité de quelques experts (des constructeurs d’ordinateurs et des agences
gouvernementales américaines), avec l’intention de s’approcher d’une langue
naturelle. Son nom révèle son intention : Common Business Oriented Language.
Comme le dit Grace Hopper, l’une de ses conceptrices : « il est bien plus facile
pour la plupart des gens d’écrire une proposition en anglais plutôt qu’en utili-
sant des symboles ; ainsi ai-je décidé que les personnes en charge des données
devraient pouvoir écrire leurs programmes en anglais et que les ordinateurs les
traduiraient en langage machine. » C’est à elle que l’on doit le premier compi-
lateur. Cobol est toujours utilisé de nos jours, notamment dans des systèmes
informatiques bancaires.
De la même façon, les premiers systèmes d’exploitation ont relevé le défi d’abs-
traire la fabrication d’un programme informatique pour les différents types de
134
4 – Histoire et origines techniques du no-code
Figure 4–6
Publicité pour le
système d’exploitation
MS-DOS parue dans le
magazine InfoWorld du
7 novembre 1983.
3 Xenix était un système d’exploitation Unix développé par Microsoft, progressivement délaissé par
la firme américaine.
135
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Qu’appelle-t-on « skeuomorphisme » ?
En design digital, le « skeuomorphisme » est un mot barbare pour évoquer la
ressemblance qu’on peut donner volontairement à un objet virtuel par rapport à
son pendant réel : une corbeille qui ressemble à une corbeille, un calendrier qui
ressemble à un calendrier, etc. Et on appelle « affordance » la capacité d’un objet
ou d’un système à évoquer son utilisation ou sa fonction.
Les outils numériques modernes, et en particulier les outils no-code, l’utilisent
par de nombreux détails discrets, afin de faciliter leur prise en main par les uti-
lisateurs. Ce sont en réalité des commandes correspondant à des couches d’abs-
traction de haut niveau, pour ajouter ou modifier les propriétés graphiques de
composants, sans avoir à éditer les portions de code leur correspondant.
136
4 – Histoire et origines techniques du no-code
Si vous y prêtez attention, vous verrez que tous les outils no-code y font énor-
mément appel. Sur la figure 4-7, plusieurs détails de l’interface de l’outil Notion
sont présentés. Notion est assurément exemplaire dans son souci de proposer une
expérience utilisateur efficace et agréable. On repère ici des icônes et curseurs que
l’on comprend intuitivement :
• une zone rugueuse (six points constituant un rectangle) pour agripper un bloc ;
• un curseur de souris en forme de main, pour saisir et déplacer ce bloc ;
• un rouleau de peinture, pour en modifier la couleur ;
• une bulle de bande dessinée, pour ajouter un commentaire ;
• une corbeille pour le supprimer ;
• etc.
L’exemple de Notion est intéressant, car l’interface a aussi réhabilité des com-
mandes, très utiles pour créer à l’aide d’une ligne débutant par le caractère / un
bloc de texte (/text), un tableau (/table) ou encore une table des matières
(/toc pour table of contents).
Code et no-code ne font-ils pas bon ménage ?
Figure 4–7
Skeuomorphisme mis en œuvre sur l’outil Notion
137
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 4–8
Dernière image du
spot publicitaire pour
l’ordinateur Xerox Alto,
sorti en 1972.
138
4 – Histoire et origines techniques du no-code
Nous sommes remontés dans le temps pour dire à quel point ce souhait d’une
compréhension intuitive des hommes et de leurs outils n’ont rien de neuf. Citons à
présent Vlad Magdalin, cofondateur et CEO de l’outil Webflow, qui vise lui aussi
à créer cette osmose parfaite, au service de la créativité. Lors de la Conférence
d’ouverture de la No Code Conf 2019, il se référait à l’invention du télégraphe et
l’opposait au téléphone avec son utilisation bien plus directe et intuitive :
4 Homme politique, gastronome et auteur culinaire français qui vécut au tournant du xviiie siècle.
139
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
mais ils doivent éviter, autant que possible, de toucher à leurs rouages internes.
Cela afin de toujours garantir une bonne lisibilité de l’ensemble du programme
et de son architecture. Au lieu de suivre un déroulé purement séquentiel, les pro-
grammes issus de la POO se fondent donc sur des entités qui interagissent, col-
laborent, parlent entre elles. L’un des premiers langages utilisant ce paradigme,
développé chez Xerox dans les années 1970, s’appelait d’ailleurs Smalltalk.
C’est en pensant à tout cela que Steve Jobs a prononcé en 1997 cette célèbre
phrase : « la ligne de code la plus rapide à écrire, la plus économique à tenir
à jour, restant toujours fonctionnelle pour l’utilisateur, c’est celle que le déve-
loppeur n’a jamais eu besoin d’écrire. » Les développeurs construisant des appli-
cations sur le système d’exploitation NeXTSTEP disposaient, dès cette époque,
d’un Interface Builder, secondé par un AppKit et des bibliothèques orientées
objet mettant à disposition des fonctionnalités complexes prêtes à l’emploi.
Dans sa conférence, Jobs a poursuivi en expliquant que son but était d’éliminer
80 % du code qui est commun à toutes les applications, afin que les développeurs
puissent se consacrer aux 20 % constituant la partie spécifique et à forte valeur
ajoutée de leurs apps. Il a insisté en particulier sur la part du graphisme, long à
développer, bien que très semblable d’un logiciel à l’autre. De cette façon, des
équipes de deux à dix développeurs pourraient suffire là où il en fallait des cen-
taines auparavant.
Cette argumentation, nous pourrions la reprendre au mot près pour parler du
no-code. Une différence notable était que, à la fin des années 1980, Jobs adres-
sait ses discours fédérateurs à des communautés de développeurs. Le no-code,
lui, vise une diffusion bien plus large.
140
4 – Histoire et origines techniques du no-code
5 Cité par l’historien de l’informatique Nathan Ensmenger, professeur à l’université d’Indiana, dans
son ouvrage The computer boys take over : computers, programmers and the politics of technical expertise.
141
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
142
4 – Histoire et origines techniques du no-code
143
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Il faut aussi noter que rien de tout cela n’aurait été possible sans des disposi-
tifs de plus en plus puissants (ordinateurs personnels, serveurs, routeurs, smart-
phones, tablettes…) et des réseaux de communication aux capacités de plus en
plus grandes.
Reculons d’une décennie avant les progrès des technologies cloud, que nous venons
de décrire. Les années 1995-2000 (connues sous le nom de « bulle Internet ») ont
été décisives pour changer durablement le paysage. L’entrée en bourse, en 1995,
du navigateur Netscape (avec une montée en flèche de l’action de la jeune société,
passant de 28 $ à 75 $ en une seule journée) a donné un signe fort aux investis-
seurs. Le succès populaire du navigateur web a également été fulgurant. Le Web
allait devenir the place to be : le futur était là et il n’y avait plus qu’à investir.
Lorsque, au tournant de l’année 2000, cette bulle éclata, nombre de sociétés
numériques ont fait faillite. Pourtant, le fruit des investissements (réseaux phy-
siques, routeurs, avancées logicielles pour gérer ce flot de communication) ne
s’est pas volatilisé. Bien au contraire, pour celles et ceux qui sont entrés sur
le marché du numérique par la suite, les technologies étaient matures et leurs
prix avaient chuté. C’est dans ce contexte que des sociétés comme Facebook ou
Twitter sont apparues.
144
4 – Histoire et origines techniques du no-code
C’est à Tim Berners-Lee que l’on doit, en 1990, le premier navigateur web,
appelé WorldWideWeb7 et développé sur NeXTSTEP. Saviez-vous que ce
navigateur était également un éditeur HTML ? Il proposait, par défaut, non
seulement de consulter des pages, mais également de les éditer. Chacune et
chacun pouvait créer du contenu. Ce parti pris originel est intéressant : pour
l’inventeur du Web, il ne fallait pas séparer les producteurs et les consomma-
teurs des informations publiées sur la Toile. Avec l’essor des blogs personnels et
leurs éditeurs HTML en ligne, celui des réseaux sociaux et désormais celui du
no-code, cet esprit est en train d’être reconquis.
7 Attention aux espaces ! Il ne faut pas confondre WorldWideWeb (le navigateur) et World Wide
Web (plus communément appelé : le Web).
146
4 – Histoire et origines techniques du no-code
• Swartz poursuit en évoquant à regret la possibilité d’un Web qui n’aurait pas
été pris d’assaut par de puissants acteurs du privé à la fin des années 1990.
Nous ne souscrivons pas à la véhémence avec laquelle il s’en prend au masto-
donte Netscape et à son fondateur, mais son positionnement engagé est inté-
ressant d’un point de vue historique.
Ainsi Swartz regrette-t-il que l’« idée brillante » de ce mode d’édition ait été
codée pour « l’obscur système d’exploitation NeXT » (prédécesseur du système
Mac OS X) qui était alors peu répandu auprès du grand public. La majorité
des nouveaux internautes ont opté pour Netscape, un « clone », selon lui, de
WorldWideWeb mais avec cette différence notable de ne pas proposer de mode
d’édition. Pourquoi cela ? « Parce que le programmeur Marc Andreessen était
trop bête pour comprendre comment effectuer de l’édition lorsque des images
complétaient le texte, ce qui n’a pourtant présenté aucune difficulté à Tim Ber-
ners-Lee. » À n’en pas douter, la virulence de Swartz a à voir avec l’immense
succès de Netscape qui permit à Andreessen de faire fortune. Pendant ce temps,
Berners-Lee est resté auprès des physiciens du CERN en Suisse, assurant le
support technique de son navigateur, avant de devenir chercheur au MIT.
Durant les années qui ont suivi s’est déroulé un épisode connu sous le nom de
« guerre des navigateurs » (browser war). C’est dans ce contexte de rivalité com-
merciale que JavaScript est apparu. Ce langage de programmation serait dédié
aux navigateurs web et plus simple d’utilisation que les langages de programma-
tion traditionnels. Surtout, JavaScript a équipé tous les internautes, sans qu’ils s’en
rendent peut-être compte, d’un environnement de développement prêt à l’emploi.
Il y avait d’un côté Netscape, qui avait formé une alliance avec Sun Microsys-
tems, et de l’autre Microsoft. Les navigateurs allaient devenir la pièce centrale
pour accéder au Web, ce nouvel eldorado. Microsoft a subitement compris que
sa place hégémonique était remise en question. Tandis que les processus de
développement de produits chez Microsoft pouvaient durer des années, avec des
sorties de produits quasiment sans bug, Netscape a fait irruption avec des pro-
duits aux standards de qualité un peu plus relâchés. Son navigateur fonctionnait
suffisamment bien et des mises à jour étaient proposées tous les deux ou trois
mois. Ceci a complètement déstabilisé Microsoft. Ce dernier a fait une offre de
rachat à Netscape (mais d’un montant assez faible) avant de finalement lancer
son propre navigateur : Explorer. Windows équipant l’essentiel des ordinateurs
personnels sur la planète, la marque avait une longueur d’avance.
C’est dans ce contexte que JavaScript a vu le jour. Netscape cherchait un langage
de programmation directement utilisable par les navigateurs. Java était aussi
147
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
puissant que C++, mais nécessitait une compilation8. Les développeurs avaient
besoin de quelque chose de plus léger et direct. Brendan Eich, alors étudiant, a
développé JavaScript en dix jours, une prouesse ahurissante.
Pour les plus spécialistes, on peut préciser que JavaScript ressemble au langage C
(accolades et points-virgules) et intègre des schémas propres à la programma-
tion orientée objet (fonctions et classes). JavaScript est sorti avec la version 2.0
de Netscape et a connu un succès immédiat. Grâce à lui, on pouvait créer des
éléments de pages web interactifs et dynamiques.
En 2004, Gmail est apparu et a révélé toute la puissance de JavaScript. Aupa-
ravant, lorsqu’on consultait ses e-mails en passant par un navigateur, il fallait, à
chaque clic, recharger une page, avec le temps de chargement que cela impli-
quait. Cette latence a disparu grâce à JavaScript qui permettait de charger, en
tâche de fond, les e-mails.
Plus tard, JavaScript a permis de recréer l’équivalent de Word et Excel, dans une
version fonctionnant entièrement dans un navigateur (Google Docs et Google
Sheets).
Avec l’arrivée de JavaScript, les navigateurs web étaient devenus de nouveaux
environnements pour faire fonctionner des services numériques avancés. Le
navigateur Chrome, développé en 2008 par Google, a connu une adoption phé-
noménale, en partie grâce à son moteur JavaScript refait à neuf et adapté à des
usages web qui avaient considérablement mis l’accent sur ce langage. Cette opti-
misation logicielle a été secondée par le renforcement des composants matériels,
en particulier de processeurs aux capacités de calcul toujours accrues. JavaScript
est moins optimal que d’autres langages, plus bas niveau, plus « proches » du
processeur mais, pour les usages ordinaires, cette problématique a de moins en
moins posé problème.
Aujourd’hui, les ordinateurs, les réseaux, les navigateurs et les possibilités de
JavaScript sont devenus si puissants qu’ils permettent d’intégrer des outils de
développement : le no-code en est une preuve indiscutable.
8 Cette opération intermédiaire transforme le code source des programmes en instructions comprises
par le système d’exploitation. Cette étape était trop compliquée pour être intégrée dans les premiers
navigateurs. C’est seulement à la fin des années 2010 que l’apparition de WebAssembly a permis de
dépasser ces frontières.
148
4 – Histoire et origines techniques du no-code
L’essor de l’UX
Dans les progrès gigantesques qu’elle a connus depuis le milieu du xxe siècle,
l’informatique s’est simultanément complexifiée et simplifiée. Complexifiée du
point de vue de la technique, avec des logiciels toujours plus puissants, dotés de
fonctionnalités toujours plus nombreuses et élaborées. Simplifiée du point de
vue de l’ergonomie, avec des interfaces toujours plus intuitives et efficaces.
Au fil du temps, les technologies du numérique se sont progressivement spé-
cialisées pour mieux répondre à chacun de nos besoins comme le paiement en
ligne, le stockage de fichiers dans le cloud, le streaming de musique ou de vidéo.
Pour les développeurs, ces sujets sont lourds de difficultés. Ils ont pu les sur-
monter car cette complexité croissante a été compensée par des progrès de leurs
outils, systèmes et instruments.
Pour résumer, des services de plus en plus élaborés ont été produits grâce à des
outils de plus en plus élaborés. En d’autres termes, la programmation infor-
matique s’est continuellement renouvelée dans sa pratique même. C’est l’expé-
rience utilisateur des individus recourant à des outils de développement (les
développeurs) qui s’est transformée.
Or, ce qui n’a longtemps pas varié durant cette évolution, c’est le niveau d’exper-
tise élevée pour aborder le développement. C’est précisément là que le no-code
change la donne. Grâce à lui, la barrière à l’entrée pour créer des applications
s’est affaissée : ce n’est désormais plus le privilège des experts des langages de
programmation. On peut donc voir dans le no-code comme un saut en termes
d’UX (user experience) pour le développement d’applications.
Ce progrès n’aurait cependant pas pu avoir lieu sans ces deux conditions
préalables :
• Côté utilisateurs, beaucoup d’usages se sont stabilisés. Les standards d’au-
jourd’hui pourraient sembler avoir existé de tout temps, pour acheter en
ligne, visionner des films, écouter de la musique, effectuer des recherches,
lire les actualités et ainsi de suite. En réalité, ce processus a pris du temps et
a été graduel. En utilisant au quotidien les applications modernes, le grand
public a été de plus en plus exposé à leurs interfaces. Il s’est continuellement
imprégné de leurs conventions, et ces conventions se sont continuellement
ancrées plus profondément dans les mœurs. On peut parler d’une « commo-
ditisation » des interfaces web (figure 4-9).
• Côté développeurs, des technologies de fond ont atteint des paliers de matu-
rité. Elles ont subi des processus d’abstraction et peuvent être consommées
en tant que services. Quasiment plus aucune entreprise ne gère elle-même
149
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 4–9
Hypothèse : la « commoditisation » des interfaces aurait-elle favorisé l’émergence du no-code ?
9 Nous évoquons ici l’UX d’une manière très simplifiée en restreignant cette discipline au design
d’interfaces. Précisons que cela ne représente qu’une de ces facettes !
150
4 – Histoire et origines techniques du no-code
s’explique grâce aux deux points cités précédemment (usages stabilisés et tech-
nologies matures) : l’UX a constitué la marge de manœuvre principale pour se
différencier de ses concurrents.
Avec l’essor des métiers du design et de l’UX, une sensibilité à ces questions s’est
répandue et a naturellement filtré vers le monde de la production. Les outils
internes allaient suivre le mouvement pour devenir plus agréables, plus person-
nalisables, plus simples à utiliser, et finalement plus efficaces. Certains ont fait la
part belle au visuel et le no-code a ainsi émergé.
Afin d’illustrer l’essor de l’UX, nous allons prendre deux cas qui ont précédé
l’apparition du no-code : l’un ne concerne pas exactement la programmation
(cas du traitement de texte) et l’autre s’est passé dix ans plus tôt (cas du stockage
en ligne avec Dropbox). Notre intention est de montrer que le no-code bénéfi-
cie de ces avancées dont il se fait l’héritier.
Figure 4–10
Microsoft Word
151
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Figure 4–11
Notion
En comparant Microsoft Word et Notion10, on constate d’abord la dispari-
tion de tous les éléments de contrôle en haut de l’écran. Les menus déroulants,
cases et boutons sont regroupés au sein de bandeaux thématiques du logiciel de
Microsoft :
10 Nous aurions pu faire la même démonstration avec un outil de développement classique (Visual
Studio par exemple) et un outil no-code, mais l’analyse aurait été plus difficile et sujette à débat.
Leurs livrables (des applications) sont trop variables pour qu’on puisse organiser un tel face-à-face.
Même si Word et Notion n’ont pas exactement les mêmes usages, ils servent chacun, en premier
lieu, à structurer des contenus textuels.
152
4 – Histoire et origines techniques du no-code
c’est l’expérience inverse qui serait la plus intéressante à mener. Que se passe-
rait-il si nous interrogions de jeunes utilisateurs de Notion n’ayant jamais connu
Word ? Dans quelle mesure ces individus pourraient-ils remarquer l’inexistence
des menus ? Sans la connaissance historique de son prédécesseur, il serait impos-
sible de remarquer ces absences.
D’ailleurs, cette disparition ne concerne pas uniquement ces éléments d’inter-
face : le terme « logiciel » lui-même ne serait sans doute plus employé, tout
comme celui de « bureautique », peut-être, ou celui de « fichiers ». Ces mots ne
sont-ils pas en train de devenir les symboles d’une ère en train d’être liquidée
par les avancées techniques ?
Par ces remarques, nous souhaitons faire quelques pas de recul et passer du
design d’interface (UI pour User Interface) à l’expérience utilisateur (UX pour
User eXperience), voire à l’expérience client (CX pour Client eXperience). Dans
ce dernier cadre, on élargit la question des interactions à tous les points de ren-
contre avec une marque (magasin, publicité, service client, etc.).
Si l’on remonte dans le temps, on peut se remémorer de nombreuses petites
étapes qui se sont progressivement dissipées. Il fallait, il n’y a pas si longtemps,
installer un logiciel comme Word, ce qui réclamait beaucoup de patience de la
part de l’utilisateur en train de suivre les étapes associées. Il fallait également,
quelques années auparavant, manipuler des supports physiques (CD-Rom,
DVD, disquettes) pour inscrire durablement ce logiciel dans la mémoire de l’or-
dinateur que l’on appelle son disque dur. Il fallait, avant cela, le commander ou
bien aller le chercher dans un magasin, donc l’avoir acheté et, pour une utilisa-
tion au sein d’une entreprise, avoir obtenu des autorisations internes, de la part
de sa hiérarchie (comptabilité, service juridique, direction de projet, responsable
du système d’information) afin de procéder à cet achat.
153
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
Robustesse technique
Disposer de technologies de fond éprouvées est évidemment un prérequis indis-
pensable. Peut-on imaginer l’espace d’un instant utiliser un outil informatique
quelconque si le processeur de l’ordinateur, de temps à autre, commettait des
erreurs ? Ou si l’affichage des informations à l’écran, le comportement du cla-
vier ou de la souris étaient susceptibles, disons 1 % du temps, de désobéir à nos
instructions ? Ou encore si la connexion au réseau Internet ne parvenait pas à
trouver son chemin vers un site, en raison de critères imprévisibles ?
Dans un article historique, publié dans le Wall Street Journal du 20 août 2011,
Marc Andreessen tente d’analyser « Pourquoi le logiciel est-il en train de dévorer
le monde ». Il y évoque notamment le succès d’Amazon (vente en ligne), Netflix
(cinéma), iTunes et Spotify (musique), Pixar (cinéma d’animation) et Skype
(téléphonie). Il y prévoit que le logiciel va également investir les domaines de
l’éducation, de la santé, de la défense militaire. À la question « pourquoi tout cela
se déroule-t-il maintenant ? », il répond :
Cela fait six décennies que la révolution des ordinateurs est en cours, quatre
décennies que le microprocesseur a été inventé, deux décennies que l’Internet
154
4 – Histoire et origines techniques du no-code
moderne poursuit son essor : toutes les technologies nécessaires pour transfor-
mer l’industrie grâce au logiciel marchent finalement et peuvent être déployés à
grande échelle.
Lui aussi le dit : toutes ces technologies « marchent finalement ». De là, les
concepteurs de services numériques peuvent se concentrer sur l’essentiel : l’ex-
périence qu’ils proposent à leurs utilisateurs.
Pertinence UX
Le succès fulgurant de Dropbox, au début des années 2010, illustre bien l’im-
portance accrue de l’UX dans la stratégie de développement des produits numé-
riques. Compatible avec le format Word et capable de prendre en charge tout
type de fichiers, Dropbox voulait avant tout répondre à des problèmes concrets
rencontrés par des personnes qui disposent désormais de nombreux équipe-
ments (plusieurs ordinateurs et smartphones) : comment les synchroniser d’une
manière simple et efficace et simplifier l’accès à ses documents ?
Lorsqu’on lui demande d’expliquer son succès, Drew Houston, le fondateur de
la société, ne fait pas mention de la complexité de l’architecture technique ou
des capacités des serveurs cloud qu’il a conçus pour triompher de ce défi tech-
nologique. Il préfère citer cette anecdote, rapportée dans un article du magazine
Forbes du 7 novembre 2011 : la scène se passe en Californie, lors d’un repas
arrosé organisé par l’investisseur Ron Conway dans la très luxueuse Villa Bel-
vedere. Alors que Houston décrivait patiemment, comme à son accoutumée, ce
que Dropbox était capable de faire, son interlocuteur lui a coupé la parole bruta-
lement : « Je connais tout ça, je l’utilise tout le temps. » Ce n’était pas un patron
de la technologie qui l’avait interrompu, mais le rappeur [Link], des Blacked
Eyed Peas. Ce dernier avait utilisé Dropbox pour collaborer avec le producteur
David Guetta sur son titre I got a feeling.
Dans les bureaux de Dropbox, un néon lumineux, accroché au mur, reproduit en
écriture cette courte phrase aux allures de mantra : « It just works » (« ça marche,
tout simplement »). Les deux derniers mots clignotent en bleu. L’article de Forbes
cite d’autres exemples pour étayer cette démonstration que Dropbox fonctionne :
ça marche du point de vue technique et, surtout, ça marche pour simplifier la vie
de nombreux individus dans leur quotidien. De multiples témoignages montrent
que le virage de l’UX a été pris : il ne s’agit plus de trouver une solution technique
pour tout le monde, mais de répondre aux problématiques concrètes de chacun.
Deux autres outils, Mailbox (service e-mail, lancé en 2013) et Carousel (ser-
vice pour synchroniser ses photographies, lancé en 2014), n’ont pas reproduit
le succès du produit phare, malgré un design épuré et une extrême simplicité
155
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
11 Pour en savoir plus sur les méthodes d’UX de Notion, on peut se référer à cet article :
[Link]
12 Les usages de Word et de Notion présentent chacun une grande variété, et les comparer globa-
lement ne serait pas une mince affaire. Il faudrait étudier de près leurs nombreuses utilisations
concrètes afin de vraiment comprendre les mutations dans les « ways of working », ainsi que certaines
start-up désignent les nouvelles façons de collaborer.
156
4 – Histoire et origines techniques du no-code
Simon Last, avaient bâti l’outil sur une stack technique insuffisamment robuste
et l’application crashait en permanence.
Avec la toute première version (Notion beta), Ivan et Simon avait voulu
construire une application de programmation simple à utiliser, même pour des
individus ne sachant pas coder. Qu’en est-il ressorti ? Que cela n’a pas intéressé
grand monde... Il leur a alors fallu pivoter, c’est-à-dire revoir leur stratégie. Ivan
analyse ainsi l’impasse dans laquelle ils s’étaient retrouvés : « Nous nous sommes
trop concentrés sur ce que nous voulions apporter au monde. Il nous faudrait
désormais prêter attention à ce que le monde attendait de nous ».
En mars 2018, Notion 1 a été lancé. L’outil a grimpé en flèche dans le classement
de Product Hunt. Un article est même paru dans le Wall Street Journal, intitulé
« La seule application dont vous avez besoin pour être productif, au travail et
dans votre vie privée »
Récemment, Notion a entrepris une réécriture en profondeur de l’éditeur (un
« refactoring ») afin d’y intégrer une fonctionnalité qui pourrait spontanément
sembler accessoire : la sélection à la souris de contenus sur plusieurs blocs (sans
saisir l’entièreté des blocs). Le coût que cela représenta ? Plus de 100 déploie-
ments de code (« pull-requests ») totalisant 26 247 insertions et 11 078 retraits de
lignes de code.
Un petit pas pour les utilisateurs de l’outil, mais un effort de géant pour ses
développeurs…
Ainsi que l’analyse Jonathan Lefèvre13 :
« Qui est prêt à faire cet effort ? À mettre autant d’énergie sur ce seul sujet, en
mettant tous les autres de côté ? Pas grand monde, je suppose.
Alors qu’il a des pouvoirs de fidélisation démesurés, l’éditeur de texte est sou-
vent perçu comme une sorte de commodité. Et pourtant, c’est un exercice diffi-
cile. Outre le temps et la persévérance, il faut le savoir-faire (parfois ingrat), la
patience et la discipline pour exécuter parfaitement les moindres détails qui font
qu’un éditeur de texte sera agréable à utiliser sur le long terme. »
Son analyse est parfaitement pertinente. On pourrait la généraliser à tout bon
outil no-code, voire à tout bon outil numérique.
13 Dans son article « Qu’est-ce qu’un bon éditeur de texte ? », disponible à l’adresse : [Link]
[Link]/outils/bon-editeur-de-texte
157
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?
développement. À travers quelques exemples, nous avons insisté sur les impli-
cations réciproques des aspects techniques et UX : on ne peut finalement pas
penser l’un sans l’autre.
Nous devons également indiquer qu’un bon fonctionnement technique et une
expérience utilisateur réussie sont des conditions nécessaires au succès d’un pro-
duit mais pas toujours suffisantes. D’autres critères, quelquefois plus mystérieux,
concernant le marché, sont également à l’œuvre. Par exemple, l’outil no-code
Bubble a pendant longtemps connu une expansion commerciale très limitée,
avant de connaître son succès actuel. Il est né en 2012 : peut-être le marché
n’était-il alors pas encore prêt pour ce genre d’outils. Cette remarque vaut-elle
pour l’ensemble du no-code ? L’essor de ces outils date du tournant de 2020.
Il faut aussi souligner qu’en l’espace de dix ans, les ordinateurs, smartphones
et connexions à Internet ont considérablement accru leurs puissances, ce qui a
contribué à fluidifier l’expérience de l’utilisation des outils no-code.
158
PARTIE 2
Existe-t-il
un mouvement
no-code ?
Dans les chapitres précédents, nous
avons tenté de cerner le no-code en ana-
lysant ses promesses, en décrivant des
projets, en auscultant les innovations
spécifiques de ces outils et en interro-
geant finalement l’héritage technique sur
lequel ils se fondent.
Contexte
Rien n’est plus difficile que de changer des habitudes
en place ! Ce n’est déjà pas évident pour soi-même
mais, quand il s’agit de groupes d’individus, les résis-
tances que l’on rencontre sont encore plus redoutables.
Cependant, sur le terrain entrepreneurial et tout par-
ticulièrement dans les contrées du numérique, cette
aptitude à la mobilité est capitale. Il faut privilégier,
préconise le Manifeste agile, « l’adaptation au chan-
gement » au suivi d’un plan préétabli. Pour les entre-
prises, rien n’est plus important que de savoir changer
ses habitudes. Une forme de vigilance, un sens de
l’observation et des capacités d’écoute constituent des
qualités indispensables pour tout entrepreneur.
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Afin de développer ces compétences, les entreprises misent bien sûr sur la pre-
mière de leurs ressources : les ressources humaines. Elles cherchent d’une part à
recruter des talents et des experts ; et d’autre part à diffuser les connaissances et
savoir-faire grâce à la formation interne. Divers comités au niveau de la direc-
tion (comité de direction, comité exécutif, comité consultatif notamment) ont
également pour raison d’être de préparer au mieux les décisions stratégiques.
Cependant, tout ne se réduit pas à ce métabolisme interne, et ces organes de
pilotage ne sont pas l’apanage des organisations qui ont déjà atteint une certaine
taille. De manière plus commune, les acteurs du numérique s’appuient sur des
méthodologies diverses pour piloter leurs activités. Ils sondent leurs processus
et leur organisation interne. Ils évaluent les gains de productivité qu’un change-
ment de technologie pourrait occasionner. Ils estiment les courbes d’apprentis-
sage qu’un remplacement de logiciels impliquerait, etc. Or, dans ces réflexions
stratégiques, il est toujours question de méthodologies, de modèles d’organi-
sation, de technologies ou de logiciels provenant de l’extérieur, ayant déjà été
éprouvés par d’autres.
Pour diriger une entreprise, l’instinct et les ressentis du patron ne suffisent pas.
Dans une conférence Ted de 20141, Simon Sinek, conférencier américano-bri-
tannique à qui l’on doit des ouvrages sur le management et la motivation, indique
que « le leadership est un choix, pas un grade. C’est le choix de faire attention à
la personne à votre gauche et de faire attention à la personne à votre droite ». Un
bon dirigeant ne peut être une personne isolée ou hautaine. C’est quelqu’un qui
observe et écoute ce qui se passe dans les murs de sa société, mais aussi ce qui se
fait ailleurs. Pour engager des transformations affectant par exemple ses proces-
sus internes et le travail des équipes, il doit s’informer des dernières tendances
et des outils modernes. L’importance de cette attitude vaut bien sûr aussi pour
les petites structures et les solopreneurs.
L’irruption du no-code et l’accélération de son expansion à partir de 2020 nous
rappellent à quel point le développement informatique et l’entrepreneuriat numé-
rique évoluent à grandes enjambées. Depuis quelques temps déjà, des termes
dénotant cet insatiable besoin de mouvement ou de renouvellement sont devenus
des thèmes communs, largement relayés : « agilité », « hypercroissance », « disrup-
tion », etc. Le terme no-code suggère fortement, lui aussi, encore un franchisse-
ment de barrière (ou du moins de ce qui est considéré comme tel) : celle du code.
Comment se repérer sur des terrains aussi mouvants ? Où trouver les infor-
mations les plus à jour et les plus utiles pour nous orienter ? Peut-on se fier
aux argumentaires des services numériques spécialisés, désormais si nombreux
1 Source : [Link]
162
5 – Mouvement et communautés
163
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Figure 5–1
La chaîne YouTube de Shubham Sharma est francophone et consacrée au no-code, au growth hacking
et à la productivité.
2 Chief Financial Officer est l’appellation anglaise pour les directeurs financiers.
164
5 – Mouvement et communautés
165
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
et maintiennent ces outils internes : les citizen developers créent, par exemple,
des petites bases de données sur Airtable ou des automatisations sur Zapier ou
Make. L’image de « développeurs citoyens » s’explique par le fait qu’ils fran-
chissent les cloisonnements usuels séparant les équipes, comme s’ils disposaient
de passeports spéciaux pour voyager librement dans toute leur société.
166
5 – Mouvement et communautés
Figure 5–2
La page d’accueil du site Indie Hackers présente une sélection de Success Stories, un calendrier de meetups et
des prises de parole variées, départagées par un système de vote.
167
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Ainsi, ces indépendants veulent choisir librement leurs horaires, lieux de travail,
partenaires et collaborateurs. Ils veulent être autonomes financièrement, ne pas
avoir à dépendre d’un employeur qui leur reverserait un salaire ou exigerait d’eux
certains prérequis. Ils peuvent être des ingénieurs, des développeurs (codeurs ou
no-codeurs), des solopreneurs…
En 2021, Indie Hackers comptait plus de 140 000 utilisateurs disposant de
comptes. C’est sans compter les nombreux visiteurs anonymes qui consultent le
site sans laisser de traces de leurs passages. En effet, Indie Hackers est avant tout
un site Internet : [Link] (figure 5–2). On y trouve de nombreuses
ressources : discussions, questions adressées à la communauté, success stories,
leçons, astuces, idées libres, présentations de start-up, exposés de stratégies,
énoncés de méthodes, analyses de sujets précis ou réflexions introspectives…
168
5 – Mouvement et communautés
Figure 5–3
Le site Hacker News et
son système d’upvotes
pour départager les
publications.
169
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
La loi de Conway
Habituellement, la « loi de Conway » est citée lorsque des systèmes techniques
complexes sont étudiés. Melvin Conway, programmeur et hacker américain, l’a
développée en 1967 dans un essai intitulé Comment les comités inventent5 (How
does committees invent) mais c’est Fred Brooks qui l’a baptisée « loi de Conway »
en s’y référant dans son ouvrage connu « Le Mythe du mois-homme ». À cette
époque, elle n’a pas été perçue comme essentielle, mais aujourd’hui, elle est cen-
trale dans la conception de processus architecturaux et agiles.
Il nous semble intéressant de la présenter pour évoquer d’autres systèmes que les
systèmes techniques : les systèmes humains que sont les communautés.
170
5 – Mouvement et communautés
171
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
6 Nous reviendrons sur les « no-code ops » dans le chapitre 8. Quelquefois, ces équipes en charge
d’améliorer la qualité et la productivité de processus internes sont restreintes à une personne. Il peut
même s’agir d’une employée ou d’un employé spécialement habile avec les outils numériques et qui
n’a pas conscience d’effectuer des tâches de type « ops » ou « opérations ».
7 [Link]
8 Ce rêve de bien des start-up est si bien ancré dans l’imaginaire du numérique qu’il a donné lieu à un
néologisme : après qu’airbnb a « disrupté » l’hôtellerie et Uber les taxis, qu’allez-vous « disrupter » ?
172
5 – Mouvement et communautés
Notre mission est d’expliquer qu’on n’est pas obligé d’apprendre à coder pour
construire une activité sur Internet et automatiser son travail. Que vous construi-
siez un site personnel, que vous cherchiez à automatiser votre travail ou que vous
commenciez à travailler sur une idée d’activité, le no-code est la voie la plus simple
pour répondre à tout cela.
Présentation de Makerpad sur sa page [Link]
173
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Figure 5–4
Makerpad met en avant sur sa page d’accueil des tutoriels, des présentations d’outils et des témoignages
d’utilisateurs.
174
5 – Mouvement et communautés
Hunt. Cet autre site communautaire, incontournable pour les passionnés d’ou-
tils numériques a été fondé en 2013 par Ryan Hoover pour promouvoir de
nouveaux outils (encore une fois, grâce à un système d’upvotes hissant chaque
jour les meilleurs en tête de liste). Ben a alors découvert d’innombrables outils,
dont certains no-code comme Carrd, Bubble ou Webflow. De là lui est venue
l’idée de créer Makerpad.
Enfin, les deux fondateurs ont été l’un comme l’autre, depuis leur enfance, ani-
més par un désir d’entrepreneuriat, mais sans être vraiment fascinés par les suc-
cès classiquement rabâchés dans l’enseignement de l’économie numérique. Les
histoires d’airbnb, de Netflix ou de Uber n’étaient pas pour eux des sources
d’inspiration. De cette frustration est progressivement née leur envie de créer
leurs propres communautés.
Un aspect intéressant de Makerpad est le modèle retenu pour ses cours payants.
Délaissant les formats de l’enseignement universitaire ou des cours en ligne à la
demande (MOOCs souvent entamés, mais rarement terminés), Makerpad mise
sur l’émulation communautaire au moyen d’un système de cohortes. Ben déteste
d’ailleurs le mot « cours » et préfère évoquer une « communauté apprenante »
(learning community).
La première année, Makerpad a atteint la barre des 100 000 $ de revenus récur-
rents. Quand, en mars 2021, il a été racheté par Zapier, les 400 000 $ annuels
étaient atteints.
175
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Figure 5–5
Exemple d’une des premières questions publiées sur le forum de Bubble
176
5 – Mouvement et communautés
Durant ses premières années, les premiers clients de Bubble sont restés assez
longtemps en nombre restreint et les créateurs de l’outil, Emmanuel Strasch-
nov et Josh Haas, ont travaillé main dans la main avec eux, répondant à leurs
questions et écoutant leurs besoins. On parle désormais fréquemment de
« co-conception », « co-construction » ou « co-création » quand des services
numériques sont élaborés conjointement avec leurs utilisateurs. C’est sous ces
auspices presque confidentiels que Bubble a progressé et s’est consolidé à ses
débuts.
Le forum de Bubble (figure 5–5) n’a rien d’impressionnant par son apparence ;
pourtant, c’est une mine d’informations très précieuses pour tous les bubbleuses
et bubblers, qui y sont très actifs. On y trouve de nombreuses réponses directe-
ment postées par Emmanuel Straschnov lui-même. Quitte à être un peu carica-
tural, on pourrait dire que la communauté Bubble est d’abord une communauté
de techniciennes et techniciens se conseillant sur les usages de l’outil avec ses
nombreux plugins et possibilités avancées.
Au cours de ses dix premières années d’existence, l’éditeur de l’outil n’a pas fait
de la pédagogie un de ses axes prioritaires. Quelques maigres tutoriels, aussi
courts qu’efficaces, ont longtemps servi de première prise de contact pour ses
nouveaux utilisateurs. Sans doute la vitalité du forum suffisait-elle à la commu-
nauté de bubblers.
Côté Webflow, la force fédératrice est, à l’inverse, entièrement incarnée par
quelques professeurs de la Webflow Academy : Sara Lundberg, McGuire Bran-
non et Barrett Johnson principalement. Quiconque a voulu se faire la main sur
Webflow est tôt ou tard tombé sur des vidéos de ces présentateurs vedettes.
Leurs tutoriels (figure 5–6) allient une pédagogie exemplaire à un ton humoris-
tique décalé et sont regroupés autour de parcours pédagogiques.
177
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Figure 5–6
Aperçu de quelques leçons de la Webflow University.
Ce que l’on retient de ces deux exemples, c’est, chez Bubble, une communauté
fondée sur la technique et animée majoritairement par les utilisateurs, et chez
Webflow, une communauté fondée sur la créativité et guidée principalement par
le pôle Education de la société.
178
5 – Mouvement et communautés
Finsweet
Cette agence est considérée par beaucoup de développeurs Webflow comme
la meilleure agence Webflow au monde. Fondée par Joe Krug, elle est connue
pour des sites impressionnants de créativité, sa chaîne YouTube, ainsi que de
nombreuses ressources qu’elle partage gratuitement. Mieux encore, Finsweet a
développé une méthodologie de programmation spécifique à Webflow. Cette
méthodologie se base sur une manière normalisée de hiérarchiser et nommer ses
classes CSS, pour améliorer la lisibilité des projets, leur maintenance et la colla-
boration. Les ressources partagées sont essentiellement des sortes de modules,
permettant d’ajouter des composants plus avancés à Webflow (ex. table des
matières, système d’onglets, filtres avancés). Ceux-ci s’intègrent au moyen d’une
ligne de code JavaScript à recopier dans son projet Webflow.
Ottho
Ottho se fonde essentiellement sur une offre pédagogique composée de nom-
breux tutoriels et de formations payantes. En juin 2022, l’organisme de for-
mation revendique plus de 5 500 Ottho-didactes, plus de 330 tutoriels (dont
l’accès est réservé à des abonnés payants) et plus de 80 heures de formations en
179
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
No-Code France
La communauté No-Code France compte, en septembre 2022, près de 8 000
membres. Ses quartiers généraux sont principalement constitués par un espace
conversationnel Slack, auquel on est libre de s’inscrire gratuitement. Lors de
leurs premiers pas dans ce lieu virtuel, les nouveaux arrivants sont invités, s’ils
le souhaitent, à se présenter. Ils sont accueillis par des messages de bienvenue
accompagnés d’explications quant au fonctionnement de l’espace Slack. Ces
règles simples aident à fluidifier les échanges, à encourager les plus timides à
prendre la parole et à préserver une bienveillance générale. D’entrée de jeu, on se
rend compte que les conversations sont animées et portent parfois sur des sujets
pointus : on a affaire à un public de passionnés. Ces discussions peuvent concer-
ner des questions sur les outils, des réflexions générales autour du no-code ou
encore des présentations de projets variés.
180
5 – Mouvement et communautés
De portée générale
#media-et-veille
#autopromo-nocode
#comment-faire-en-nocode
#domaine-automatisation
#domaine-e-commerce
À dominante professionnelle
#carrières-recherche-cofondateurs-nocode
#carrières-nocode-jobs
#carrière-nocode-formation
#carrière-entraide-freelances
On y trouve aussi les événements no-code, qu’ils soient organisés par des grandes
enseignes, ou qu’ils aient lieu en France :
#agenda-events-no-code
#communauté-paris-idf
#communautés-nantes
#communauté-lyon-alpes
181
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Figure 5–7
L’espace conversationnel Slack, au centre de la communauté No-Code France. Sur cette capture, on voit le début
d’une veille sur le no-code que Julien Boidrou offre à la communauté chaque semaine.
182
5 – Mouvement et communautés
183
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
jours. On compte 1 500 membres dans la communauté fin septembre 2020, alors
qu’ils n’étaient que 800 fin août, dans les dernières heures du Slack de Contour-
nement. Deux ans plus tard, quand ce livre est publié, No-Code France compte
près de 8 000 membres.
On pourrait nous accuser d’être chauvins, mais nos recherches à ce jour ont mon-
tré qu’il n’existait rien de comparable à travers le monde. Il y a bien sûr No-Code
Founders qui a été lancé en 2019 également, mais dont la croissance ne s’est pas
accompagnée d’une véritable animation et modération des échanges. Malgré la
bonne volonté de son fondateur, JT, on constate que créer une communauté
internationale peut être plus difficile qu’une communauté localisée et dont au
minimum la langue va lier les membres. Dans le cas de la France, il est indéniable
que la faible présence de contenu en langue française jusqu’en 2020 a largement
contribué à centraliser les échanges autour d’un Slack.
En Europe, il existe deux communautés locales que l’on peut citer également :
SharingAway, la communauté espagnole qui organise chaque année le NoCode-
Fest à Valence et VisualMakers en Allemagne. Ces projets sont prometteurs,
mais ne sont pas aussi fédérateurs que No-Code France car ils sont constitués
autour de marques, un peu à la manière de Contournement à ses débuts ou
Ottho. C’est un choix raisonnable, mais qui ouvre la porte à une plus grande
fragmentation de l’offre communautaire dans un territoire donné. Ainsi, il existe
également un projet No-Code Germany porté par l’entrepreneur Chris Strobl
par exemple. L’histoire nous dira s’ils finissent par s’allier ou non.
9 Un hackathon (ou marathon de programmation) est un événement qui réunit des équipes en vue de
réaliser des projets numériques, dans un format court et intensif (entre deux et trois jours) et dans
une ambiance conviviale.
184
5 – Mouvement et communautés
Partage de templates
Des mécanismes de partage des projets (qui deviennent alors des templates)
sont souvent intégrés aux outils no-code. Ces mécanismes sont aujourd’hui
devenus à la fois attendus et banals pour des outils d’un certain niveau.
185
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
186
5 – Mouvement et communautés
Figure 5–8
La marketplace des
templates Bubble avec
en première position le
Canvas Base Template.
187
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
188
5 – Mouvement et communautés
189
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Enfin, pour les éditeurs d’outils, c’est une façon de rayonner et de se promouvoir.
Qu’y a-t-il de plus efficace que les témoignages directs des clients satisfaits ?
Lorsque ce sont eux qui les publient, ces récits peuvent être plus ou moins arran-
gés et préparés par des services marketing, des copywriters ou des community
managers. C’est une question qu’il faut toujours avoir à l’esprit lorsqu’on en
prend connaissance : qui écrit, dans quel contexte, à qui et pourquoi ?
Finalement, ces témoignages sont essentiels pour fédérer les utilisateurs des solu-
tions numériques. Ces histoires contribuent à libérer notre imaginaire et notre
inspiration. Il n’est pas rare qu’elles mentionnent des collaborations ou aides de
la part de l’éditeur de l’outil. Deux choses sont alors mises en avant : l’autonomie
de néophytes qui se sont rapidement familiarisés avec le logiciel, et la rapidité
des éditeurs à réagir à des demandes de soutien. Les success stories no-code
rappellent toujours que c’est à l’outil de s’adapter à nos besoins et pas l’inverse.
Ces témoignages prennent différentes formes : entretiens écrits, podcasts,
vidéos, articles, publications LinkedIn, etc. Dans tous les cas, ils ne sont plus
la chasse gardée de magazines spécialisés, journalistes ou services marketing/
communication des grandes marques.
Il est intéressant d’observer que leur format a évolué, autour de 2020. Avec la
popularisation de nouveaux supports, comme les émissions en direct sur You-
Tube et Twitch ou à travers les podcasts, on peut consacrer plus de temps aux
récits des parcours individuels. Les auditeurs et spectateurs de ces émissions
ont aussi adapté leurs façons de les consulter : durant leurs trajets, en faisant
du sport, en cuisinant, etc. Leur consommation s’est massivement délinéarisée ;
leur public n’est plus tributaire de grilles de programmation : il détermine lui-
même ses épisodes et horaires. Certainement, ces choix personnalisés associés
à la prédominance de la voix pendant des durées longues favorisent une écoute
plus concentrée. On s’approche du ton des secrets partagés et de la confidence.
Un podcast ne consiste-t-il pas en une voix qui s’adresse directement à nous, au
creux de notre oreille (souvent via des écouteurs et donc de manière privée) ?
Pourquoi insister sur ces aspects, qui pourraient sembler secondaires ? Parce
que le format des success stories comporte un biais monumental : celles-ci ne
retiennent en effet que les projets qui sont devenues profitables, les succès. Or,
avec l’émergence de ces formats d’entretiens plus longs et libres, il devient pos-
sible d’aborder également les échecs…
Celles et ceux qui s’intéressent à l’entrepreneuriat digital savent que le régime
normal pour une start-up ou pour une nouvelle activité n’est pas le succès, mais
l’échec. « Échouez vite, échouez souvent » est une formule familière pour les
adeptes des méthodes agiles ou pour celles et ceux qui se sont intéressé(e)s
aux succès de la Silicon Valley. Cette célébration des échecs est d’autant plus
190
5 – Mouvement et communautés
Figure 5–9
Le podcast Radio
Contournement propose
près d’une centaine
d’épisodes consacrés au
no-code.
191
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
192
5 – Mouvement et communautés
193
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
194
5 – Mouvement et communautés
Figure 5–10
Le programme Immerse
de Bubble
195
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Figure 5–11
Les programmes de groupes affinitaires mis en avant par Webflow
196
Une variété d’approches
et d’attitudes
6
Je sais que cela pourra paraître étrange,
mais les gens ont besoin de passer plus de temps
avec le monde réel. Parce que, comme Halliday le dit,
la réalité est la seule chose… qui soit réelle.
Paroles concluant Ready Player One,
film de Steven Spielberg (adapté du roman de
science-fiction Player one d’Ernest Cline)
Figure 6–1
Sorti en 1995, Netscape
Navigator permettrait
dorénavant d’enjamber
le réel et de s’échapper
vers l’univers virtuel
d’Internet (ainsi que
le suggèrent son logo
et son nom).
198
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
Sans tomber dans des paroles un peu pompeuses ou de vaines leçons, disons tout
de même qu’il n’est pas évident de comprendre le monde dans lequel on vit, avec
ses événements réels, son économie mondialisée et le numérique qui l’innerve
de toute part. Il est difficile de le comprendre, mais également de déterminer,
pour chacune et chacun, comment y prendre part.
En quoi ces remarques générales ont-elles à voir avec le no-code ? Comme nous
allons le développer, dans bien des discours autour des nouvelles technologies
et spécialement autour du no-code, on retrouve certains thèmes fondamentaux :
une préoccupation pour l’intérêt général et pour l’amélioration de nos vies, un
encouragement à l’action, ainsi qu’une place absolument centrale conférée à
l’individu, avec tout son pouvoir de création.
Les communautés numériques, que nous avons évoquées au chapitre précédent,
nous aident à trouver des personnes qui nous ressemblent par certains aspects,
quand bien même elles habitent à l’autre bout de la planète. Ainsi, curieuse-
ment, si le numérique a contribué à intensifier tous les échanges sur notre pla-
nète (informations, produits physiques, transactions financières, conversations),
si on peut se sentir dépassé par leur rythme débridé au risque de décrocher, c’est
aussi le numérique qui nous permet de reprendre la main, de nous reconnecter les
uns aux autres en créant de nouveaux liens1. Ce souhait de regagner le contrôle
de choses qui nous auraient progressivement échappé, c’est peut-être cela qu’ex-
prime l’étrange morale concluant Ready Player One (adaptation par Spielberg
du roman de science-fiction d’Ernest Cline) : « Je sais que cela pourra paraître
étrange, mais les gens ont besoin de passer plus de temps avec le monde réel.
Parce que, comme Halliday le dit, la réalité est la seule chose… qui soit réelle. »
Cette reconquête du réel va encore plus loin avec le no-code. Les communautés
no-code, en plus de leur jeunesse et de leur dynamisme, disposent d’une force
très spéciale : l’accessibilité des outils no-code pouvant servir dans beaucoup de
domaines, ces communautés sont particulièrement ouvertes et accueillantes. En
propageant le no-code, elle participe à distribuer massivement un pouvoir créatif
à beaucoup plus de monde. Le no-code démocratise l’accès à la technique et au
numérique et il favorise la créativité. Pour certains, il résout également diverses
frustrations : celle de ne pas pouvoir fonder sa propre activité, par manque de
moyens ou de connaissances techniques, ou encore celle de se sentir dépassé par
des outils devenus trop compliqués ou spécialisés. Quelques-uns y perçoivent
même l’occasion d’un défi ou d’une revanche personnelle.
1 Bien sûr, la vie ne se restreint pas à ces échanges mesurables. Il y a d’autres domaines que les champs
professionnel, économique ou technique, pour participer au vivre-ensemble, pour se lier à d’autres
que soi : arts, religion, politique, divertissements et plaisirs ordinaires, amitié et amour.
199
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
2 Nous reviendrons longuement, dans les chapitres suivants, sur l’importance capitale de l’implica-
tion des utilisateurs finaux dans tout projet numérique.
3 Palo Alto Research Center
200
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
technologiques ont été mises en scène : échanges entre des Alto distants, envois
et traitements de formulaires, emploi de caractères étrangers, d’e-mails, impres-
sion de documents… « Cela vous semble compliqué ? Nous vous assurons que
cela ne l’est pas. » ont promis les présentateurs (on pourrait reprendre ce slogan
pour le no-code), assurant que quelques jours suffisaient pour s’y initier.
Tous ces progrès étaient absolument révolutionnaires. C’était l’époque du Home-
brew Computer Club, qui réunissait des passionnés de l’informatique comme
Steve Jobs ou Steve Wozniak. C’était également l’époque de l’Apple II, premier
micro-ordinateur qui a connu un vrai succès populaire, notamment avec son
logiciel VisiCalc, ancêtre d’Excel souvent cité dans les précurseurs des outils
no-code. Toutefois, ses fonctionnalités étaient moins avancées que celles du pro-
digieux Alto.
On sait désormais, avec le recul de l’histoire, que ces innovations préfiguraient
l’informatique moderne. Cependant, les 300 invités ont réagi avec un mélange
d’indifférence et d’incompréhension, voire de rejet. Après tout, Xerox était une
entreprise qui faisait des bénéfices grâce aux ventes de papier. Si les bureaux du
futur devaient se baser sur des écrans, cela ne rendrait-il pas l’avenir du papier
incertain ? En revanche, les épouses ont pris plus volontiers place devant ces
stations de travail, testant pour la première fois de leurs vies des souris. En ce
temps-là, il était habituel que des tâches de dactylographie soient attribuées à
des femmes.
Cette absence d’enthousiasme a de quoi surprendre. Peut-être les cadres n’ont-ils
tout simplement pas apprécié, malgré le faste du congrès, qu’on leur impose ces
étranges stations de travail avec leurs mystérieux logiciels… Allaient-ils devoir
s’adapter à elles et revoir leurs habitudes de travail ?
Un demi-siècle plus tard, la communication des vendeurs de technologie a radi-
calement changé : les solutions modernes et en particulier les outils no-code,
n’ont de cesse de nous rappeler qu’ils sont à notre service, pas l’inverse.
201
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Bubble est une organisation idéaliste, guidée par une mission. Nous avons lancé
cette société parce que nous croyons qu’il est important de rendre la technologie
accessible à tous et parce que nous soutenons personnellement les personnes qui
ont des idées et souhaitent leur donner vie.
Bubble
Nous donnons les moyens à tout le monde d’être créateur du Web – et à mener
des vies épanouies et des carrières impactantes pendant que nous nous occupons
de cela.
Webflow
Airtable a été fondé avec la croyance que les logiciels ne devraient pas vous dicter
vos façons de travailler – vous devriez dicter comment eux fonctionnent. Notre
mission est de démocratiser la création de logiciels en permettant à quiconque
de fabriquer les outils correspondant à ses besoins. Les gens du monde entier
utilisent Airtable pour faire des choses aussi variées que le traçage de bétail ou la
réalisation de film.
Airtable
Les gens dotés de grandes idées sont partout. Toutefois, 99,5 % du monde ne sait
pas comment écrire du code. Tout le monde devrait pouvoir s’initier à la création
numérique sans avoir à acquérir une expertise technique et sans avoir besoin de
financement pour se faire aider. Thunkable est fier de combler le fossé numérique
en faisant de tous des créateurs actifs dans le domaine technologique.
Thunkable
Certes, toutes ces prises de parole sont, par définition, de nature publicitaire. Il
faut les écouter et les percevoir avec un certain recul. Cependant, elles convergent
puissamment vers des souhaits d’autonomie, de contrôle et de liberté. Et pour
4 Toutes ces citations figurent sur les pages d’accueil ou sur les pages À propos des sites officiels des
outils cités.
202
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
5 Le terme empowerment, sans équivalent français, désigne à la fois un gain de puissance, d’autono-
mie et de responsabilité. Il peut aussi suggérer, implicitement, une libération par rapport à d’an-
ciens cadres organisationnels rigides qui limitaient les décisions de certaines équipes ou certains
employés.
6 Il est toujours difficile de traduire des slogans sans les dénaturer. Celui-ci donnerait en français :
« Une évolutivité illimitée pour un pouvoir illimité. »
7 « Rendre les choses plus simples », « Débutez quelque chose », « Les gens, prêts au départ », « Li-
bérez votre vie numérique », « Votre potentiel, notre passion ».
8 « Pensez différemment. »
203
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Figure 6–2
Les « no-valeurs »
de Webflow
Ces quelques réflexions autour des discours du no-code, nous l’espérons, ali-
menteront vos réflexions sur ces sujets. N’ayant pas pour vocation de réaliser une
étude sociologique, notre analyse s’arrête ici.
La libération technologique du no-code permet l’éclosion ou le renforcement
de nombreux combats sociaux, à travers de multiples initiatives. Il serait trop
périlleux, dans le cadre de ce livre, de tenter d’en dresser un tableau, car ces
mouvements, par définition, ne sont pas statiques ! Entre le début de l’écriture
et la date de publication de ce livre, nous avons pu observer des apparitions et
disparitions de jeunes pousses associatives et de collectifs. Ce qui est certain,
c’est que de nombreuses germinations sont à l’œuvre.
Les valeurs défendues peuvent être le combat contre les discriminations homme/
femme dans la technologie, l’accès à l’entrepreneuriat, l’inclusion et la diversité.
Celles-ci s’expriment dans des manifestes, des pages consacrées aux valeurs ou
à la vision d’agences no-code et d’organismes de formation. Tout cela s’inscrit
également dans l’air du temps.
Soulignons d’ailleurs que les géants du code, comme Microsoft et Apple
(figure 6–3), mettent également massivement en avant des valeurs analogues et
204
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
Figure 6–3
Apple exprime des
valeurs similaires à celles
que l’on retrouve dans
le no-code. Elles sont
ici exprimées par des
individus aux origines
variées (extrait de la
page).
Afin d’illustrer ces idéaux, ces inspirations, ces bouillonnements intérieurs qui
animent les adeptes du no-code, nous avons choisi d’utiliser la fiction, à travers
les témoignages de Lise, Julien et Naye.
205
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Par exemple, une agence de production qui a pour objectif de maximiser son
chiffre d’affaires et qui se base sur des méthodes de grandes ESN (Entreprises
de services numériques) traditionnelles aura une approche très différente de
celle d’un indépendant dont l’objectif est de se spécialiser sur un domaine et
d’y exceller (en termes de qualité notamment), afin d’avoir le temps de lancer
des projets à côté de cette activité. Ils n’auront ni la même vision, ni la même
approche, ni la même philosophie vis-à-vis des outils no-code et de tout ce que
ceux-ci leur donnent l’occasion d’accomplir.
Voici, à travers trois profils un peu caricaturaux – mais fortement inspirés de
personnes réelles –, des traits caractéristiques des influences culturelles, tech-
niques et philosophiques qui matérialisent ce que les outils no-code proposent
de plus pertinent et de plus visionnaire. Ce sont surtout leurs traits de caractère
positifs que nous mettons en avant dans ces trois portraits. Non pas pour sug-
gérer que le no-code serait une voie facile vers l’épanouissement dans des situa-
tions de rêve (nous savons bien que le quotidien d’un travail comporte son lot de
frustrations et difficultés), mais pour positionner délibérément notre « loupe »
sur des états d’esprit et attitudes qui nous paraissent en phase avec le no-code.
Ne nous en veuillez donc pas si nous idéalisons un peu les choses !
Chacune de ces figures est associée à une succincte fiche persona10 vous permet-
tant de vous la figurer en un aperçu rapide.
Figure 6–4
Fiche persona de Lise
206
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
207
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Déjà, vous remarquez que les routines matinales de Lise sont bien réglées et
qu’elles n’impliquent pas que des outils no-code. En effet, bien que son expertise
porte sur le no-code et qu’elle tire au maximum parti de ce qu’ils lui permettent
d’optimiser dans son travail quotidien, Lise est animée par la notion clé de pro-
ductivité – au sens contemporain, anglo-saxon, liée à l’aspect numérique : elle
cherche constamment à « trouver les meilleures solutions, optimiser, pour tra-
vailler mieux et in fine travailler moins ». À ses yeux, les outils no-code ne sont
qu’un moyen pour servir cet objectif de productivité, même s’ils la passionnent
en soi (elle réalise d’ailleurs certains petits projets en amateur, en créant de
petites solutions techniques les plus élégantes possibles, juste pour se faire plai-
sir et s’amuser de la puissance de ces outils).
Au-delà des outils no-code, Lise est bien consciente que la recherche d’une
productivité bien huilée passe aussi par :
• un usage discipliné et organisé d’autres outils et applications incontournables
(ex : e-mail, chat, téléphone, [Link]) ;
• la répétition quotidienne de routines bien définies à certains moments de ses
journées, afin de pouvoir quantifier sur une base stable le travail réalisé ou à
faire et ainsi mieux planifier les nouveaux projets qu’elle accepte. C’est ainsi
qu’elle s’évite des montées en charge chaotiques et ingérables.
Toutes ces méthodes et ces principes, elle les a trouvés dans l’une de ses bibles :
« La 25e heure : les secrets de productivité de 300 startuppers qui cartonnent »
de Guillaume Declair, le cofondateur de Loom dont nous avons parlé au cha-
pitre 2. Elle avait découvert cet ouvrage au début de sa reconversion vers le
no-code, dans l’une des premières vidéos de la formation en ligne de Contour-
nement : « Initiez-vous aux no-code ops par la pratique » (figure 6–5), avant de
mettre les mains concrètement dans Airtable, Zapier et Notion.
Oui, c’est exactement ce qu’elle veut faire ! Déléguer à la machine toutes ces
tâches répétitives, chronophages et à faible valeur ajoutée, qui nous volent tant
de nos précieuses minutes de travail et de vie au quotidien, lorsqu’on se sert
des ordinateurs et des smartphones ; se libérer de ce temps de « manutention
numérique ». Au-delà de cela, c’est en visionnant cette vidéo qu’elle s’est rendu
compte qu’elle brûlait d’envie de partager ses superpouvoirs d’automatisation et
d’optimisation des processus numériques.
C’est maintenant qu’il faut en raconter un peu plus sur sa reconversion. À l’ori-
gine, Lise avait travaillé dans le marketing, puis dans la restauration. Suite à
208
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
plusieurs expériences dans ce métier difficile, elle officiait pour un petit traiteur,
chez qui elle assurait à la fois des activités de cuisinière et de gestionnaire : pré-
paration des commandes, gestion des prestataires et des emplois du temps, coor-
dination des prestations sur certains événements, un peu de comptabilité, etc.
Figure 6–5
Quelques formations
Contournement sur le
no-code
C’est quand elle a voulu construire un petit site pour ce traiteur qu’elle a découvert
les outils no-code. Elle avait testé Weebly dans un premier temps, avant de se
rendre compte que Squarespace11 lui convenait mieux. Son instinct de hackeuse
commençait déjà à s’activer en arrière-plan. De fil en aiguille, après quelques
recherches sur Squarespace, elle s’est rendu compte que cet outil était parfois dési-
gné comme un outil no-code. Ayant fortement apprécié ce website builder, c’est
tout naturellement qu’elle s’est renseignée davantage en recherchant l’expression
« no-code » dans Duck Duck Go, ce moteur de recherche qui se positionne en
défenseur de la vie privée et qu’elle préfère infiniment à celui de Google.
11 Weebly et Squarespace sont deux website builders populaires et anciens, ayant vu le jour respecti-
vement en 2006 et 2004.
209
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
C’est alors qu’elle a compris que sa vie allait changer. Elle a cherché des res-
sources diverses sur le no-code : webinaires, démonstrations, tutoriels, podcasts,
autant de supports qui l’ont guidée en douceur dans cet univers. Elle a ensuite
investi son temps libre dans la prise en main des outils no-code qui lui parais-
saient les plus pertinents pour elle et ses usages.
Deux vidéos de démonstration l’ont particulièrement accrochée : une sur Air-
table et une autre sur Zapier. Elle a créé des comptes sur les deux outils. Le pro-
jet qu’elle a fabriqué n’était pas parfait du premier coup, mais en se concentrant
à fond pendant 2 h 30, sans se décourager à la moindre incompréhension ou
erreur, elle a réussi à créer une base de données et une automatisation qui lui ont
immédiatement rendu la vie beaucoup plus facile pour la gestion des menus du
restaurant et des commandes liées.
C’était une première victoire à la force du poignet et de sa détermination, mais
sans trop souffrir non plus. Pendant ses premiers pas en autodidacte, elle avait
en effet estimé la difficulté au bon niveau : suffisamment simple pour avancer
et à la fois suffisamment complexe pour éviter l’ennui ou ralentir la progression.
« Mmmmmh... Alors je peux créer des vues en fonction des dates auxquelles on
prépare telle recette, d’accord... Et je peux envoyer ces recettes par e-mail auto-
matiquement à toute l’équipe en cochant juste cette case. Ça, c’est fait, bien. Par
contre chaque recette est liée à plusieurs ingrédients, mais un ingrédient peut être
lié à plusieurs recettes différentes… Là, j’avoue que je ne vois pas trop comment
procéder, mais je sens qu’il y a un moyen intelligent de le réaliser dans Airtable. Les
vues c’est trop mécanique, ça va être le bazar. »
C’est à ce moment-là qu’elle a compris que si elle voulait progresser plus rapi-
dement et surtout, si elle voulait apprendre à manipuler ces outils de la bonne
manière, elle devait suivre des tutoriels proposés par les différents outils ou toute
autre formation qui lui montrerait la voie. Elle a alors trouvé la fameuse forma-
tion gratuite d’initiation de Contournement.
De fil en aiguille, un peu moins de deux ans plus tard, Lise travaille à son
compte pour aider des structures à optimiser leurs ops, c’est-à-dire leurs opéra-
tions numériques, grâce aux outils no-code.
Chez Lise, on trouve donc plusieurs traits de hackeuse avec quelques caractéris-
tiques d’automatiseuse.
210
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
a été fait du terme dans les années 1980 et 90. Les hackers et hackeuses sont
des profils qui aiment user d’astuces et de pratiques non conventionnelles pour
résoudre des problèmes – ce qui n’est pas forcément ni le réflexe, ni le pen-
chant naturel de n’importe qui. Lise aurait par exemple pu chercher des solu-
tions toutes faites pour résoudre ses problèmes quotidiens, mais elle a préféré
créer son outil, en assemblant astucieusement les briques que lui proposaient les
outils no-code.
D’ailleurs, il y a fort à parier que ce qui l’a poussée dans cette approche créative
et non conventionnelle, c’est en partie le fait qu’elle soit moins « formatée »
que ne le serait un professionnel issu d’une formation académique. Elle béné-
ficiait en effet d’une maturité professionnelle, acquise au fil de ses expériences
précédentes, ce qui l’a certainement aidée à savoir être pragmatique dans ses
démarches et à aller droit à l’essentiel. En y réfléchissant, elle se disait bien que
sans les contributions de certains de ces experts du code avec leurs carrières
impressionnantes, le no-code n’aurait peut-être jamais vu le jour. Simplement,
ce type de parcours n’était, pensait-elle, pas fait pour elle et elle se réjouissait
de la démocratisation de l’accès aux outils informatiques. Le tout a été catalysé
par un mélange d’expérience et de confiance en elle qui l’a aidée à avancer. Elle
a spontanément testé, raté, cherché, contourné, à partir du bagage léger, mais
efficient, que constituaient ses formations de quelques jours.
En matière de no-code – comme dans le domaine informatique plus générale-
ment – c’est en se trompant qu’on apprend, en lisant attentivement les messages
d’erreur, en cherchant sur les forums, en testant plusieurs solutions et ainsi en se
confrontant calmement à chaque barrière rencontrée, jusqu’à répéter ce chemi-
nement de manière systématique et indolore. C’est cela, l’esprit hacker.
211
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Cela n’est pas sans faire écho à un grand principe édicté par Eric S. Raymond :
« le monde est rempli de problèmes fascinants qui ne demandent qu’à être
résolus ». En effet, le hacker ou la hackeuse ne construit pas sur des fantaisies
de l’esprit, mais ancre ses réalisations dans des réalités constatées – en particu-
lier pour réagir à des frictions, des inefficiences, ou à d’autres problèmes plus
douloureux constatés dans la vie réelle. Comme l’affirme Raymond, « pour être
un hacker, vous devez ressentir une forme de frisson à l’idée de résoudre des
problèmes, d’affiner vos compétences et d’exercer votre intelligence » et « si vous
avez la bonne attitude, les problèmes intéressants sauront vous trouver ».
Précision
L’univers contemporain du no-code se situe loin du contexte dans lequel How
to become a hacker a été écrit, qui était celui de communautés d’experts de l’infor-
matique non académiques, au début des années 2000, avec une forte fédération
de valeurs autour de l’open source et du logiciel libre. Rappelons en effet que les
outils no-code sont pour la grande majorité l’œuvre d’entreprises privées dont la
démarche est loin de l’open source. La portée et les enjeux des valeurs énumérées
ici ne portent pas du tout sur les mêmes réalités. Il n’en demeure pas moins que
ces attitudes et cette culture nous paraissent être des inspirations essentielles
dans la bonne façon de pratiquer le no-code (et tout travail informatique ou
informatif plus globalement).
À défaut d’être pleinement consciente de ces éléments, Lise les applique au quo-
tidien, que ce soit lorsqu’elle s’obstine pendant plusieurs heures pour résoudre un
problème qui lui résiste (même lorsque celui-ci n’est absolument pas prioritaire),
ou que ce soit de par son impression de ne jamais réellement maîtriser à 100 %
tel ou tel sujet.
C’est d’ailleurs dans cette volonté d’aller au fond de son art que Lise tient à
approfondir son apprentissage et sa compréhension de l’informatique, au-delà
du no-code. Elle a visionné de nombreuses vidéos et lu de nombreux articles sur
la façon dont le Web fonctionne. Même si ce n’était pas vraiment vital pour son
activité de freelance, elle a tenu par exemple à comprendre le principe d’abstrac-
tion en informatique, le fonctionnement des navigateurs web ou des API, ou
encore les fondements des protocoles HTTP, FTP, etc.
212
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
par les uns et les autres sur la résolution de problèmes est précieux ; lorsque
quelqu’un a trouvé une solution satisfaisante, il la partage, afin que d’autres
puissent s’en resservir – et éventuellement l’améliorer.
Dans le contexte du no-code, cette volonté de partager l’information peut se
matérialiser non pas dans la publication de sections de code en open source,
mais plutôt dans la mise à disposition de :
• modèles pré-construits (les templates) ;
• fonctionnalités additionnelles à ajouter (les plugins) ;
• procédures décrites par écrit ou en vidéo (guides et tutoriels produits par les
éditeurs d’outils et quelquefois étiquetés « how to », ou alors créés et diffusés
par les no-codeurs directement sur des comptes YouTube par exemple) ;
• scripts et formules prêt(e)s à copier-coller.
Lorsque ses clients l’y autorisent, Lise a vraiment cette démarche de partager
ce qu’elle produit. Sur son site personnel, par exemple, on trouve différents zaps
et scénarios Make très spécifiques à la gestion de certains processus dans les
associations, ainsi que des modèles de tables Airtable, éventuels premiers pas
pour les TPE-PME dans la gestion de leur recrutement. Cette attitude touche
même sa vie personnelle : elle a par exemple participé à un festival espagnol
très inspiré du célèbre Burning Man, qui requiert énormément de préparation
en amont. Elle a extrait de nombreuses informations actionnables à partir du
Guide de survie qui était fourni sur leur site, les a transformées en un modèle
Notion, duplicable par n’importe qui pour ses propres besoins, avec toutes les
listes d’actions à réaliser, bien formatées et bien qualifiées.
Comme elle le dit souvent, « c’est souvent en aidant les autres, en leur appre-
nant quelque chose, que tu progresseras le plus efficacement ». Elle se souvient
par exemple du coup de main donné à ses débuts à l’une de ses amies, qui
gérait et organisait à la main toutes les factures de ses travaux. Elle l’a aidée à
créer un processus où elle n’avait qu’à photographier les factures directement
grâce à l’application mobile Airtable, ou à transmettre les factures numériques
à une adresse e-mail dédiée sur Zapier, puis à compléter quelques informations.
Co-créer cette solution avec son amie, qui était débutante, lui a appris beaucoup,
tant sur les fonctionnalités utilisées que sur la pédagogie no-code.
En revanche, Lise ne se fait pas une priorité d’utiliser des outils no-code open
source, ni de contribuer à des projets qui les fassent avancer. En effet, à ce jour,
dans un souci éthique, elle préférerait bien sûr que ces outils de prédilection le
soient, mais sa priorité est clairement d’utiliser les solutions les plus efficaces
– et les plus accessibles à la prise en main par ses clients.
213
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
C’est en ces termes que Larry Wall, créateur du langage de programmation Perl,
nous inspire également pour établir le profil de notre « no-codeuse à dominante
hacker, ascendant automatiseuse ». En effet, dans le domaine de la programma-
tion, voici pourquoi ces vices deviennent des qualités cardinales :
• La fainéantise vous poussera à déléguer autant que possible à la machine
les tâches qui vous auraient coûté des efforts et de l’énergie. Par ailleurs,
votre souci de documenter ce que vous aurez produit vous évitera d’avoir à
répondre aux nombreuses questions qu’on pourrait vous poser.
• L’impatience, c’est ce qui vous permettra d’optimiser ce que vous allez créer,
en concevant des programmes qui ne se contenteront pas de réagir en fonc-
tion de vos besoins, mais les anticiperont (car l’ordinateur est lui-même fai-
néant, donc il faut anticiper pour lui).
• L’hubris, autrement dit la démesure qui confine à l’orgueil, dans la tragédie
grecque, est la qualité qui vous amènera à créer des programmes impeccables,
sur lesquels les gens n’auront rien de négatif à dire.
Lise présente ces trois traits de caractère – surtout la fainéantise, car son objec-
tif est clairement d’automatiser un maximum de tâches à faible valeur ajoutée,
notamment pour se concentrer sur le travail le plus stimulant intellectuellement,
le plus rémunérateur, et pour faire ce qu’elle veut du temps que ça lui libère.
Avant de découvrir cette citation de Larry Wall, une poésie lui avait d’ailleurs
confirmé son sentiment que cette « fainéantise légitime » était la bonne attitude
à avoir. Il s’agissait de « La cigale et la fourmi », façon Fable des ops12 :
Le « RTFM »
Une autre composante importante de l’attitude de Lise est son aptitude à se
débrouiller toute seule pour chercher des solutions. Dans la culture hacker – et
12 Les Fables des ops sont un détournement des fables d’Ésope de l’antiquité. Vous pouvez les consulter
sur le site de Contournement : [Link]
214
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
« Kif et coolitude »
Un dernier élément est essentiel pour une « no-codeuse hackeuse et automa-
tiseuse » : aimer ce que l’on fait et le faire dans une bonne ambiance. « La joie,
l’humour et le fait de s’amuser sont des atouts essentiels » affirme Eric S. Ray-
mond dans un autre de ses ouvrages cultes, Le bazar et la cathédrale. En effet,
l’imaginaire collectif associe souvent le travail de programmation à un labeur
intellectuel, scientifique, méthodologique très sérieux, voire trop sérieux – et
clairement rébarbatif à de nombreux égards. Pourtant, créer des programmes,
que ce soit en code ou en no-code, cela doit avoir un côté ludique, stimulant
et, idéalement, se pratiquer dans un environnement où les gens aiment ce qu’ils
font. En tout cas, c’est comme ça que Eric S. Raymond le conçoit (concernant
le code) et c’est dans cet esprit et ce type d’ambiances que Lise veut vivre le
no-code. La culture hacker regorge d’ailleurs de ressources humoristiques, dans
lesquelles Internet a puisé une grande partie de ses racines lorsqu’il s’est démo-
cratisé dans les années 2000.
En conclusion, Lise représente à de nombreux titres des traits de caractère, une
approche, une culture de travail et une philosophie qui nous paraissent essen-
tiels dans la prise en main et la mise en application du no-code. Bien sûr, ce
profil-type n’est pas exclusif et certaines caractéristiques concernent aussi les
deux no-codeurs que nous allons présenter maintenant. Toutefois, Lise est clai-
rement représentative d’une personnalité de no-codeuse empreinte d’influences
cohérentes et très bénéfique à une certaine mise en action des outils no-code.
215
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
Figure 6–7
Fiche persona de Julien
216
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
217
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
218
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
Pour Julien, en effet, l’une des grandes forces du no-code est de permettre de
délivrer plus vite des fonctionnalités à valeur ajoutée. Il cherche avant tout à
éviter la course à la création de nouvelles fonctionnalités sans être sûr qu’elles
apportent vraiment au projet. C’est selon lui le meilleur moyen de commettre
l’erreur de créer des projets tentaculaires sans se focaliser sur l’essentiel, au risque
de perdre ou de saturer la promesse du projet – ainsi que l’attention et l’expé-
rience de l’utilisateur.
Il tient aussi à éviter l’effet « supermarché de la production d’applis » : ce qui
l’intéresse, ce n’est pas de réaliser exactement ce que le client lui demande, mais
bien de poser les questions qui feront émerger les réelles priorités du produit, au
regard de ce dont les utilisateurs auront réellement besoin. De plus, les cahiers
des charges sont souvent à compléter de wireframes (des schémas fonctionnels
représentant les interfaces), car un besoin uniquement spécifié par des mots est
facteur de malentendus susceptibles de conduire le projet à l’échec.
Quand Julien et ses cofondatrices commencent un nouveau projet, ils utilisent
leur propre méthode, très inspirée des influences listées précédemment, ainsi
que de l’agilité. Ils savent que, même si les outils no-code sont très puissants et
rapides, ils ne dispensent pas d’une structure méthodologique exigeante.
D’ailleurs, Julien a vite réalisé que Bubble n’était pas du tout idéal pour le travail
collaboratif. Depuis 2016, il a eu le temps de réfléchir au moyen d’optimiser ses
pratiques pour travailler à plusieurs sur un projet avec cet outil.
Il avait été très marqué par une démonstration de GitHub, cette plate-forme de
collaboration que les développeurs plébiscitent. Il a donc conçu des moyens de
bien travailler :
• Il a adopté des conventions qui se rapprochent de celles des développeurs
traditionnels (bien nommer ses éléments, commenter et documenter le pro-
jet). Il avait par exemple adoré ce que la start-up Prello décrivait dans un
entretien, à savoir qu’ils documentent tous les flux de travail de leur produit
dans Notion.
• Par ailleurs, Julien et ses deux cofondatrices ont créé leur propre framework
de développement, s’inspirant notamment de la démarche de l’agence
Tinkso. Cette dernière a publié son modèle Bubble OpenBase, partageant
ainsi – moyennant un abonnement – tous les éléments et les bonnes pra-
tiques qu’elle a structurés au fur et à mesure des années.
Par ailleurs, Julien tient également à appliquer de bonnes pratiques qui per-
mettent aussi d’améliorer :
• la performance de l’équipe – notamment à travers des réunions de « rétros-
pectives agiles », qui visent à discuter non pas de ce qu’on a produit, mais
219
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
bien de comment on l’a produit, afin d’identifier les points satisfaisants et les
sujets d’amélioration (collaboration entre les personnes, outils et processus) ;
• la sécurité et les autres dimensions du projet qui sont moins visibles pour le
client, mais qui sont essentielles pour tout professionnel qui se respecte. En
tant que craftsman, il est très sensible à ce point, car il veut que le client reparte
avec une réalisation de qualité à tous égards, sans vices cachés. Seuls l’expé-
rience et un soin précis apporté aux bonnes pratiques peuvent le garantir.
En conclusion, on pourrait dire que Julien est exemplaire pour toute personne
qui veut se lancer dans la prestation de production en no-code, ne serait-ce que
parce qu’il sait que plus on travaille avant, plus on évite les problèmes après. Ce
qui l’anime aussi, c’est le plaisir de surmonter toutes ces difficultés et enjeux pour
finalement créer quelque chose qui tourne parfaitement, qui soit bien conçu,
agréable à fabriquer et à utiliser. Pour cela, il planifie, il cadre, de telle sorte
que le tout soit aussi digeste et léger que possible, pour l’équipe comme pour le
client.
Pour avoir connu de nombreux bourbiers du temps où il travaillait en agence,
Julien se rend compte du plaisir qu’il a désormais à ne presque plus avoir de
nouvelles du client après livraison. Il a d’ailleurs créé un indicateur de perfor-
mance qui lui tient tout particulièrement à cœur : le nombre de bugs relevés
après la livraison.
Figure 6–6
Fiche persona de Naye
220
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
C’est en ces termes que Naye donne son retour brutal, mais bienveillant à un
porteur de projet qui participe à un programme d’amorçage entrepreneurial.
Oui, bienveillant, car c’est souvent en disant les choses de manière factuelle et
avec une vivacité proportionnée à l’absurdité des options choisies que l’on évite
de graves erreurs aux porteurs de projets.
Le bon sens et l’expérience nous ont prouvé par A+D (c’est-à-dire par Air-
table+Dorik) que, depuis que tout un chacun a la possibilité de créer lui-même
ou elle-même des supports nécessaires au lancement d’une aventure entrepre-
neuriale, l’approche « maker lanceur de projet » doit constituer tout ou partie de
l’attitude indispensable pour faire les choses de manière raisonnée.
L’histoire et l’approche de Naye sont intéressantes à plusieurs titres :
• C’est à proprement parler une « makeuse » : elle a l’art et la passion de mettre
en place des projets, numériques ou autres.
• C’est également une « serial lanceuse », « une amorceuse à répétition » : sa
force (et ce qui la fait vibrer), ce n’est pas tant de structurer des projets sur le
long terme, que de savoir les démarrer et rapidement évaluer, par des tests
concrets, s’ils sont voués au succès ou à l’échec.
• Elle incarne clairement ce que peut donner la méthodologie lean start-up13
à l’ère du no-code. Toute idée ou intuition doit être considérée comme une
hypothèse de travail, et seul le contact avec les utilisateurs finaux peut forger
des certitudes ; donc, autant chercher le plus vite possible ce contact, sans
13 Nous reviendrons sur cette méthode d’importance capitale pour tout projet numérique, au cha-
pitre 8.
221
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
14 Le « Do it yourself » ou DIY, que l’on peut traduire par « Fais-le par toi-même » est une philoso-
phie, une culture et un courant de fond qui parcourt aujourd’hui de nombreux domaines : musique,
décoration, bricolage, beauté, cuisine… et le développement d’applications. Les fab labs, ou ateliers
collaboratifs, sont ses lieux consacrés. Bien qu’ils soient nés dans les milieux technologiques et
scientifiques, ils ressemblent plus à l’atelier de votre grand-père qu’à des open spaces remplis d’or-
dinateurs.
15 Fondateur de Y Combinator.
222
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
peut pas commencer sans budget prévisionnel à trois ans ni capital de départ »).
Elle a commencé à expérimenter son savoir-faire sur de petits projets de sites et
d’apps. Toutefois, Naye se disait que, sans maîtriser le code, elle ne pourrait pas
lancer un projet de service digital sans trouver un binôme compétent.
Puis un jour, elle est tombée sur un entretien avec Dear Muesli, une jeune
start-up française, partie de zéro, et dont voici l’histoire.
Cette marque de céréales avait été créée par trois amis qui avaient identifié
l’existence d’une communauté de passionnés de muesli, alors qu’aucun vrai ser-
vice ne proposait de recettes variées, diététiques, haut de gamme ou prenant en
compte allergies et intolérances alimentaires. Ils ont donc lancé un site où ils
proposaient leurs recettes. Ils l’ont construit rapidement avec WordPress (on
est alors en 2013 et il n’y a pas encore toute la panoplie d’outils no-code dispo-
nibles aujourd’hui), puis ont un peu communiqué auprès de leur cercle proche et
d’amateurs identifiables en ligne. En moins d’une semaine, une quarantaine de
commandes ont été passées sur le formulaire du site, qui simulait à la perfection
un module de paiement16.
Les cofondateurs ont alors créé une auto-entreprise « Vente de biens mar-
chands ». Et au lieu de commencer à négocier avec les fournisseurs d’ingré-
dients, ils sont tout simplement allés s’approvisionner dans les magasins bio des
environs. Pas encore sûrs que leur concept serait viable, ils préféraient faire peu
de bénéfices et avancer le plus vite possible. Au moment où ils auraient suffi-
samment de commandes, ils pourraient pérenniser leur projet et la structure de
la société.
En observant attentivement les retours des utilisateurs, livrés à domicile, et
d’autres indicateurs sur leurs clients, ils ont pu :
• proposer des dégustations et préparations en direct, lors d’événements ;
• construire une stratégie de communication exemplaire et singulière sur Ins-
tagram, qui a largement influencé Naye ;
• commencer à distribuer leurs recettes au sein de grandes enseignes haut de
gamme en France ;
• lever 500 000 € en 2018 auprès de plusieurs fonds d’investissement ;
• décider finalement, pour diverses raisons, d’arrêter l’aventure en 2019 et de
se consacrer à d’autres projets.
Parfois, dans les aventures de type start-up, un concept validé et un modèle
d’activité rentable (et même des fonds levés) ne signifient pas automatiquement
16 Nous réaborderons au chapitre 8 cette technique, appelée « smoke test », pour tester des hypothèses
le plus tôt possible, sans engager de frais importants.
223
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
qu’un passage à l’échelle supérieure sera facile. Naye savait bien que l’interrup-
tion d’une aventure n’est pas nécessairement un échec. Même si la débrouillar-
dise et l’agilité de l’équipe de Dear Muesli l’avaient inspirée, elle s’est aussi dit
qu’elle aimerait, pour sa part, trouver un projet qui lui plaît. Elle pourrait alors
transformer une de ses aventures d’entrepreneuse pour en faire une start-up ou
une PME, au modèle plus traditionnel, qu’elle développerait dans la durée.
Forte de cette inspiration, en cherchant semaine après semaine comment réaliser
le plus efficacement possible l’aspect numérique de ses projets, Naye a découvert
les outils no-code contemporains. Au tout début, elle arrivait à créer de petits
prototypes en copiant-collant des bouts de code trouvés sur le Web et, même si
elle ne comprenait pas toujours leur rôle exact, elle arrivait généralement à ses
fins. Puis elle a découvert des outils comme Dorik, Softr et Glide ; elle a alors
vraiment pu démultiplier sa capacité d’action.
Dès qu’elle a une idée, elle la met au clair le plus rapidement possible et via
un format synthétique et parlant de son concept : le business model canvas (que
l’on peut traduire par « canevas de modèle économique »). Elle note tout ce
qu’elle a en tête sur des Post-it (les problèmes qu’elle résout, les points-clés qui
manquent), jusqu’à définir le MVP (produit minimum viable) de son projet17.
Ensuite, elle ouvre Dorik et réalise une page d’accueil simple avec ce qui ressort
de son canevas (problème résolu, public cible, fonctionnalités clés, modèle de
tarification). Cette page doit aller droit au but et se focaliser sur un seul sujet :
le problème que l’on résoud pour les utilisateurs finaux. Elle doit exprimer effi-
cacement la solution proposée, en exploitant toute la richesse de l’interface web.
Grâce à ce website builder no-code, Naye peut elle-même mettre cette page
en ligne et observer si son projet soulève de l’intérêt. Il lui suffira de relever les
pré-inscriptions, pré-commandes ou ventes générées.
Quand la page est en ligne, la priorité pour chacun de ces projets est d’identifier
des utilisateurs et utilisatrices intéressé(e)s par ce qu’elle propose, puis d’aller à
leur contact – notamment pour apprendre à les connaître.
Franchement, merci le no-code. Là où, au tout début, j’essayais de créer mes pages
avec WordPress sans vraiment connaître le code et où ça me prenait minimum
deux ou trois jours, je peux désormais les lancer avec Dorik ou Softr en quelques
heures et rapidement concentrer mon effort sur l’essentiel de mon travail : démar-
cher des clients potentiels pour valider si mon projet a une chance réelle de réussir.
17 Nous reviendrons sur ces outils pour la gestion de projet de type start-up au chapitre 7.
224
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
comment traiter le flux efficacement, puis elle met rapidement en place un peu
de no-code ops, avec l’objectif de faire le minimum vital, c’est-à-dire les 20 %
d’automatisations qui fluidifient 80 % des tâches. Comme Naye a pour habitude
de se former « sur le tas », les outils et automatisations qu’elle crée ne sont pas
toujours parfaits, mais elle s’en contente. Peut-être gagnerait-elle en temps et
en efficacité si elle consacrait quelques demi-journées à de la formation, afin de
perfectionner ses pratiques.
Si son projet ne trouve pas son public, Naye conclut qu’il s’agissait peut-être
d’une bonne idée sur le papier, mais sans besoin réel ou suffisamment fort pour
en faire un vrai projet. Pour elle, ce n’est pas un échec : au contraire, elle a
l’impression de progresser et d’apprendre dans sa démarche de « no-codeuse
makeuse et lanceuse de projets ».
Si, à l’inverse, ses premières hypothèses sont validées, il s’agit alors de passer à
l’étape suivante selon Eric Ries (l’auteur du best seller The Lean Startup) : trouver
de nouveaux clients. Cela passe par des méthodes somme toute assez tradition-
nelles de marketing, notamment la publicité sur Facebook ou sur Google, ou par
des expérimentations plus créatives et non conventionnelles. Dans ce deuxième
cas, Naye utilise les outils no-code pour automatiser des séries d’actions : par
exemple, récupérer automatiquement des informations sur des clients potentiels
via certains supports en ligne, contacter les prospects. Ces méthodes de scraping
et de marketing automation sont typiques du growth hacking. À vrai dire, ce n’est
pas cette partie-là qui nous intéresse le plus dans le profil de Naye. Des outils
comme Zapier ont été utilisés à cette fin, bien avant la montée en puissance du
no-code, et ces usages ne constituent pas la partie que notre makeuse aime le
plus.
En effet, lorsque le projet semble rencontrer son public, c’est par-dessus tout la
phase de construction du MVP, puis des versions suivantes, qui plaît énormé-
ment à Naye. Qu’elle crée une application web avec Softr, une application mobile
avec Glide ou Adalo, ou un site e-commerce avec Squarespace ou Dorik+Stripe,
Naye aime créer des interfaces, des fonctionnalités et des services qui aident
véritablement les gens. Elle aime ce moment où elle reçoit les premiers retours
la remerciant de proposer son nouveau concept, où les utilisateurs lui expliquent
ce que pourrait être l’étape d’après et où elle réalise concrètement les nouvelles
fonctionnalités, après les avoir hiérarchisées.
Comme l’affirme Paul Graham, « si vous travaillez sur quelque chose que vous
pouvez achever en une ou deux journée(s), vous pouvez vous attendre à avoir un
sentiment d’accomplissement en peu de temps. Si la récompense se situe loin
et dans un futur indéterminé, tout de suite ça semble moins réel ». C’est claire-
ment ce sentiment d’accomplissement, d’aboutissement, que Naye recherche,
225
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?
aussi bien dans le lancement et le test de nouveaux projets tangibles que dans la
construction et l’amélioration d’un service bien réel, que des gens bien réels vont
utiliser en réponse à un manque bien réel.
Même si, vu de l’extérieur, son fonctionnement semble parfois un peu anar-
chique, Naye est très disciplinée sur certains processus et rituels simples et prag-
matiques. Elle va à l’essentiel et elle n’avance pas en fonçant tête baissée dans le
brouillard.
Chaque semaine, elle fait en effet un point d’avancement sur chacun de ses pro-
jets et planifie ses tâches dans son Notion. Par ailleurs, elle mesure les avancées
de ses projets et leur performance à partir d’une matrice de référence chez les
start-up, pour agencer des indicateurs simples, le framework AARRR : Acqui-
sition, Activation, Retention, Referral et Revenue. Tout ceci est orienté par l’ap-
proche « sors rapidement des choses et sors-en fréquemment » (plus connue
sous l’acronyme anglais RERO : « Release Often, Release Early ») – souvent com-
plétée de « si tu dois échouer, échoue vite » (« Fail fast »).
Il est important de préciser que, dans la plupart des cas, Naye cherche essentiel-
lement à générer un revenu récurrent et stable, sans forcément actionner davan-
tage les leviers de croissance – d’ailleurs certains projets lui rapportent entre 700
et 900 € par mois, à raison de deux ou trois heures de maintenance mensuelle.
Lorsqu’un projet commence à croître et à exiger de la structuration, elle préfère
le vendre ou en confier la responsabilité à quelqu’un d’autre.
Elle a notamment vendu l’un de ses projets en huit mois. Il s’agissait d’une
plate-forme de niche mettant en relation deux métiers très précis, qui avait tout
intérêt à collaborer, mais beaucoup de mal à se trouver sur le marché. Elle avait
vraiment aimé créer le produit et le pousser jusqu’à un stade de développe-
ment assez avancé. Pour ce faire, elle s’était servie de Softr afin de fabriquer une
application web où les utilisateurs pouvaient s’inscrire, se connecter, entrer en
contact, créer leurs profils et leurs annonces, puis les éditer a posteriori. Naye
s’était même mise à Bubble pour en créer la deuxième version et dépasser les
limites de Softr. Même si elle a réussi à faire ce qu’elle voulait avec Bubble, elle
s’est rendu compte que ce projet lui prenait quasiment les trois quarts de son
temps (notamment sur les ops, le développement technique et la gestion des
demandes des utilisateurs), au détriment des autres concepts qu’elle avait envie
de tester. C’est pourquoi elle a vendu le concept et l’existant à des repreneurs
motivés, ce qui lui a permis de se passer des petites prestations qu’elle proposait
parfois à des clients.
Aujourd’hui, Naye a plusieurs projets qui génèrent un revenu mensuel honnête.
Elle se focalise sur l’un d’eux en particulier, mais elle garde un tiers de son temps
en moyenne pour partager ses expériences auprès d’apprentis-entrepreneurs et
226
6 – Une variété d’approches et d’attitudes
Grand merci à Lise, Julien et Naye de nous avoir fait part de leur expérience
du no-code. En leur donnant la parole, nous avons surtout relevé une absence :
celle de blocages techniques, qui auraient pu les amener à perdre leur belle moti-
vation et à renoncer à leurs projets. L’essentiel de leur préoccupation se situent
désormais ailleurs. Auraient-ils appris le code pour mener leurs projets, s’ils
étaient nés dix ou vingt ans plus tôt ? Nous n’en savons rien… En tout cas, cha-
cun d’entre eux ne manquent ni d’enthousiasme ni de créativité. Le no-code leur
donnent, semble-t-il, à la fois des ailes et un ancrage concret dans le réel. Grâce
à lui, ils s’expriment pleinement et nous avons affaire, avec eux, à des passionnés.
Ceci peut évoquer une image qui a traversé les siècles et les disciplines : celle
de nains juchés sur les épaules de géants. Elle a été utilisée par des Pascal et
Newton et, plus récemment, on en trouve d’innombrables références, comme
par exemple dans la série The Big Bang Theory, dans les discours autour du logi-
ciel libre, ou encore sur la page d’accueil de Google Scholar (service consacré à
la recherche de publications scientifiques).
Elle nous dit qu’en s’appuyant sur les progrès des savoirs cumulés au fil du
temps, on peut gagner en hauteur de vue et que la portée de notre regard devient
presque sans limite. Cela rappelle également le concept d’abstraction mentionné
au chapitre 4 : gagner en abstraction, c’est s’élever et surmonter les difficultés qui
pouvaient entraver l’avancement de chacun. C’est la promesse du no-code.
Dans les derniers chapitres, consacrés aux aspects pratiques, nous vous propo-
sons justement de partager avec vous des leçons : celles que nous avons nous-
mêmes apprises lors de nos pérégrinations dans le numérique. Par ce partage,
nous souhaitons contribuer à poursuivre ce mouvement d’ascension et à nous
élever ensemble de quelques centimètres supplémentaires.
227
PARTIE 3
Comment
bien pratiquer
le no-code ?
La pratique du no-code appelle une veille assi-
due et un apprentissage sans fin. Car le no-code
évolue vite et touche à des domaines variés (ex.
web design, UX, modélisation des données, pro-
cessus, automatisations). Rassurez-
vous, nous ne couvrirons pas tout ce
qu’il faut absolument savoir pour
mener des projets en no-code.
Cela aurait-il d’ailleurs un sens ?
Quels conseils donner à la fois à un
designer Webflow indépendant et à
une responsable des ressources humaines automatisant ses routines sur
Make ? Le no-code est par nature pluriel. Il ne bénéficie ni de stan-
dards, ni d’un unique logiciel référent, ni de méthodes spécifiques, et
il ne peut pas non plus se prévaloir d’une liste d’auteurs privilégiés ou
même d’avoir été inventé.
Dans cette troisième partie, nous vous aidons à mettre le pied à l’étrier du
no-code grâce à des conseils pratiques et à des éléments méthodologiques
nous paraissant incontournables : le lean start-up, l’approche MVP, ou
encore les no-code ops. Ces sujets nous ont entraînés dans des discus-
sions passionnantes (avec des divergences parfois, mais jamais de désac-
cord de fond). Nous vous transmettons à présent le fruit de ces échanges.
Lancer des projets
numériques sans coder
7
Ce chapitre s’accompagne d’une page web (réalisée sans code,
évidemment !) sur laquelle vous trouverez de nombreuses res-
sources. Ce sont des documents et des templates qui trouvent
difficilement leur place dans ce livre. Nous vous invitons à vous
rendre sur le site compagnon du livre afin de les découvrir :
[Link]
Nous nous intéressons ici aux lancements de projets numé-
riques ou comportant un volet numérique. Il s’agit là d’un
très vaste domaine : de nos jours, il est difficile de trouver des
exemples de projets dénués de toute présence en ligne.
Si votre intérêt ne porte pas directement sur le démarrage d’un
projet (par exemple, s’il concerne l’optimisation du fonction-
nement interne de votre entreprise, ou l’automatisation de vos
tâches du quotidien), ne sautez pas pour autant ces pages. Nous
y présentons des concepts fondamentaux de notre méthodolo-
gie. Nous vous assurons qu’ils vous serviront tôt ou tard, pour
tout ce que vous voudrez réaliser avec des outils no-code.
Ce chapitre, comme les suivants, est aussi l’occasion de vous rap-
peler ou de vous présenter des concepts et des termes typiques
de la gestion de produits numériques. Nous ne sommes pas des
experts du product management et notre intention n’est pas d’en
proposer un panorama exhaustif. Néanmoins, c’est un domaine
que nous avons fréquemment mis en pratique et nous resti-
tuons ici les principales leçons que nous en avons retenues. De
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
très nombreuses ressources existent sur le sujet. En disséminant des éléments de vocabu-
laire « pointant » vers telle ou telle notion, nous souhaitons faciliter vos recherches et les
approfondissements que vos projets pourraient appeler.
232
7 – Lancer des projets numériques sans coder
233
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
234
7 – Lancer des projets numériques sans coder
Figure 7–1
Beaucoup de questions
peuvent se poser avant
de lancer un projet en
no-code. Ce guide est
là pour vous aider à y
répondre.
1 Nous reviendrons, plus loin, sur la notion du FOMO (Fear Of Missing Out), cette anxiété de rater
une actualité ou un événement très important…
235
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
2 Cette remarque vaut au moment où nous écrivons ce livre et elle peut être sujette à débat. Les
« no-code ops » (chapitre 8) pourraient constituer un contre-exemple, car on pourrait y voir, du
fait de leur étiquette, une discipline nouvelle. Mais cette proposition est elle-même questionnable :
existe-t-il des études pour être « directeur des opérations » ? Pas vraiment. Pour être « DevOps » ?
Oui. Pour d’autres disciplines, mêmes récentes comme le design web, le growth hacking ou le pro-
duct management, on trouve de nombreux cursus.
236
7 – Lancer des projets numériques sans coder
Figure 7–2
L’offre de formation au no-code de Contournement s’est progressivement étoffée depuis les premiers ateliers,
organisés en 2019. Le site a été no-codé sur Webflow par Peppermint agency.
237
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
3 « Le design de services est une démarche de conception qui a pour fonction d’aider les organisa-
tions – entreprises, collectivités locales, etc. – à concevoir leurs services du point de vue des besoins
des utilisateurs. » peut-on lire sur [Link]
238
7 – Lancer des projets numériques sans coder
L’importance de la pratique
Songez un instant à d’autres domaines que l’informatique. Imaginez les réponses
suivantes qu’un bien piètre professeur pourrait vous apporter. Comment joue-
t-on au tennis ? C’est facile : il vous suffit de renvoyer la balle avec votre raquette.
Et comment apprendre à conduire ? Rien n’est plus simple : il vous suffit de
tourner le volant à gauche pour aller à gauche et à droite pour aller à droite. Ces
exemples sont absurdes, mais vous aurez compris l’ineptie de ces fausses leçons.
Rien n’est possible sans un minimum de pratique.
L’évocation du tennis ou de la conduite, facile à comprendre d’un point de vue
extérieur, illustre que l’accessibilité ne va pas de pair avec la simplicité. La sim-
plification des outils no-code relativement à leurs prédécesseurs ne fait pas dis-
paraître le besoin de déployer des efforts. Elle ne dispense certainement pas de
s’entraîner4.
Ainsi, rien ne remplace la pratique pour le no-code. Vous avez peut-être fait
l’expérience suivante. Vous avez regardé des tutoriels montrant la facilité d’utili-
sation de certains outils. Vous avez consciencieusement observé le déroulement
des étapes réalisées sur Airtable, Zapier ou Glide (voire sur les trois interconnec-
tés). Et tout cela vous aura semblé limpide. Cependant, une fois que vous êtes
prêt à attaquer votre projet, vous aurez vite fait de vous retrouver pris de court
face à votre écran. « Je ne comprends pas, cela avait l’air évident tout à l’heure…
Où faut-il cliquer, déjà ? »
Tous les outils no-code disposent de documentations, guides et tutoriels, prove-
nant de leurs éditeurs ou publiés par des utilisateurs experts. Toutefois, si, pour
chaque outil, on assemblait tous ces documents dans un recueil et si on consti-
tuait une bibliothèque rassemblant tous ces ouvrages, cela ne suffirait pas à tota-
liser un savoir complet sur le no-code. Il y a deux raisons à cela. D’une part, un
no-codeur débutant ne saurait quels livres (et donc outils) y piocher… D’autre
part, même en ayant sélectionné deux ou trois guides d’outils, où trouverait-il
les bonnes méthodes pour régler les interconnexions entre ces derniers ? Là
encore, on devine que seule la pratique permet de tester, en conditions réelles, les
combinaisons entre les très nombreux outils et leurs extensions. Il s’agit avant
tout de cultiver un état d’esprit, une curiosité, un goût pour « tenter des trucs »
et de rendre concrètes, chacune et chacun à sa façon, ses intuitions et ses idées.
4 Remarquons qu’il ne faut pas mélanger une accessibilité accrue (comme celle des outils no-code
par rapport aux langages de programmation) avec une accessibilité donnée à tous. Des personnes en
situation de handicap ne sont pas en mesure de jouer au tennis, d’apprendre à conduire ou d’utiliser
un ordinateur. Elles peuvent alors être secondées au moyen d’interfaces ou d’accompagnements
pédagogiques personnalisés.
239
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
L’artisan et l’ingénieur
La question d’une primauté de la pratique sur la théorie (ou vice-versa) dans le
cadre de la transmission de savoirs, n’a rien de nouveau. Cette dualité théorie/
pratique reflète les deux modes d’enseignement d’une discipline : celui de l’arti-
san et celui de l’ingénieur.
Le premier consiste à acquérir un savoir-faire par la pratique, par des gestes
qu’on répète en les affinant au fil du temps. On acquiert un tour de main en
manipulant divers instruments. En comprenant leurs subtiles différences, en
240
7 – Lancer des projets numériques sans coder
distinguant les cas appropriés pour utiliser chacun d’entre eux, on incorpore un
savoir-faire profond que l’on s’approprie durablement. L’apprentissage passe
aussi par une observation concentrée de compagnons et de maîtres, qui nous
servent de modèles, nous corrigent et nous conseillent. On a coutume de dire,
pour les domaines d’artisanats traditionnels, qu’il faut près de 10 000 heures
d’entraînement pour devenir expert ; cela revient à une durée d’environ 7 ans.
(heureusement, les ordres de grandeur sont drastiquement réduits, pour l’arti-
sanat no-code.) Il faut surtout souligner que les artisans ne sont pas nécessaire-
ment des théoriciens incollables dans leurs domaines : un horloger n’a pas besoin
d’être agrégé en mathématiques ou expert en génie mécanique, un luthier n’a
pas besoin d’être un virtuose du violon. De même en est-il, d’après nous, pour
le no-code et ses fondamentaux théoriques. Ces fondamentaux existent ; leur
maîtrise théorique n’est pas indispensable.
Quant au second mode de transmission, celui de l’ingénieur, il passe d’abord par
la théorie. Des lois générales, théorèmes et principes sont employés pour s’acca-
parer de manière abstraite le domaine d’étude et des simulations et modèles pré-
cèdent la production concrète des objets que l’on veut créer. Cette aisance pour
penser des concepts abstraits se trouvera plus naturellement comblée avec l’ap-
prentissage du code, mais elle pourra également être des plus utiles pour mener
des projets en no-code et être rigoureux quant à l’application de méthodologies.
241
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Figure 7–3
Attention au FOMO et au FOBO !
Nous avons également relevé, notamment chez des personnes en milieu de car-
rière, quelquefois en reconversion professionnelle, une crainte d’être dépassées
par la technologie ou par l’idée de programmer. Il y a là un phénomène de
génération qui opère : la « génération Z » (population née entre 1995 et 2012) a
vu le jour avec un Internet existant et son florilège de services en ligne matures ;
242
7 – Lancer des projets numériques sans coder
ces individus, disposant souvent de smartphones dès leur adolescence, ont pris
l’habitude d’ouvrir simultanément 5, 10 ou 50 onglets dans leurs navigateurs
web… Ils sont certainement plus familiers avec les outils numériques que la
génération qui les a précédés, plus habitués à installer, désinstaller, tester des
apps, à personnaliser leurs interfaces, à entamer simultanément de nombreux
cours ou tutoriels en ligne brassant des domaines disparates.
Nous souhaitons vous débarrasser de cette appréhension possible devant l’uti-
lisation d’outils innovants. Elle est normale, mais elle n’est vraiment d’aucune
utilité. Rassurez-vous, il n’est pas possible de « casser Internet » en cliquant sur
l’interface d’un outil no-code !
243
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Parlons donc de l’espace des problèmes. Les méthodes que nous développerons
ici vous aideront à mieux connaître votre marché-cible et les problèmes que vos
prospects rencontrent. Il vous faudra peut-être aussi choisir au(x)quel(s) de ces
problèmes vous souhaitez répondre.
Quant à l’espace des solutions, il s’agit davantage de répondre au « comment »,
d’optimiser la fabrication de votre produit et sa diffusion. Avec les outils no-code,
c’est surtout cette partie qui sera accélérée.
L’exploration de l’espace des problèmes vous amènera à vous poser un certain
nombre de questions :
• À qui vous adressez-vous ?
• Quel(s) problème(s) allez-vous résoudre pour ces personnes et dans quel
ordre ?
• En quoi votre proposition est-elle plus valable que d’autres solutions déjà
disponibles ?
• De quelle manière rendre convaincants, palpables, les résultats concrets que
vous promettez ?
Le cas de Gojob
Gojob est une agence d’intérim mettant en relation des sociétés avec des candi-
dats, pour mener à bien des missions souvent de courte durée. Nous avons parti-
cipé à l’amélioration de ses processus internes. Un problème était identifié : des
intérimaires engagés ne se présentaient pas lors du démarrage de leur mission.
Cela n’était pas forcément délibéré de leur part : il pouvait s’agir d’oublis de la
part de personnes trop peu organisées et à l’emploi du temps chargé.
Pour y remédier, nous avons mis en place, grâce à des outils no-code (Make
principalement) un système de rappel par SMS : les intérimaires recevaient
automatiquement des rappels quelques jours avant et la veille du début de leur
intervention. Cette solution n’impliquait aucune tâche supplémentaire de la part
des employés de Gojob. Le taux d’absentéisme à l’embauche a été automatique-
ment réduit.
244
7 – Lancer des projets numériques sans coder
fonctionnalité dans la feuille de route existante. On peut donc tout à fait consi-
dérer qu’il s’agit d’un mini-projet, d’un microservice autonome.
• Le no-code a permis d’améliorer rapidement et facilement une situation
problématique.
• La valeur apportée par cette fonctionnalité est plurielle : elle se répartit entre
l’intérimaire (en comblant son manque d’organisation), les clients (qui aupara-
vant attendaient inutilement les intérimaires sur site), les employés de Gojob
(car, sans alourdissement de leurs processus, ils ont eu moins de plaintes à
gérer) et l’entreprise dans son ensemble (car cela représente un chiffre d’affaires
sauvé considérable).
245
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
246
7 – Lancer des projets numériques sans coder
Le principe de fail fast (« échouer vite ») ou fail often (« échouer souvent »),
célébration de l’échec5, rappelle que celui-ci est courant pour des projets numé-
riques. Il est normal d’échouer et d’ailleurs, il est possible que vous fassiez fausse
route, vous aussi, et que vous deviez essayer à plusieurs reprises. Toutefois, quitte
à échouer, alors autant échouer le mieux possible. Pour cela, il faut minimiser
les ressources investies dans votre projet, notamment le temps, et maximiser
vos apprentissages. Vous pouvez penser votre projet comme un test, une série
d’expérimentations grâce auxquelles vous récolterez des informations sur votre
marché et vos prospects, peut-être inattendues.
Le cas de QuizFlip
QuizFlip, c’est l’histoire d’un objet connecté. Ce petit boîtier devait nous
seconder dans nos révisions : ses deux écrans sur ses deux faces opposées affi-
chaient respectivement une question et sa réponse. Par un mouvement de bas-
cule selon un sens de rotation ou l’autre, l’utilisateur indiquait s’il avait trouvé la
bonne réponse. La fréquence de réapparition de chaque question s’ajustait alors
automatiquement à ses taux de réussite et d’échec.
Il est difficile d’estimer le marché adressable6 par un tel dispositif, intégrant des
aspects utiles et ludiques. C’est pour cette raison que ses concepteurs ont com-
mencé par organiser de nombreuses campagnes d’acquisition de prospects :
• Plusieurs pages d’accueil sur lesquelles des campagnes publicitaires amenaient
leur trafic. Ces pages visant à mesurer l’appétence pour le produit compor-
taient le début d’un parcours d’achat plus vrai que nature. Cependant, celui-ci
s’interrompait après le clic de l’utilisateur intéressé : on lui indiquant alors
poliment qu’il figurait sur une liste d’attente et qu’il serait recontacté. On
appelle cela des smoke tests.
• Une campagne de financement participatif réalisée sur la plate-forme
[Link].
De prime abord, cette campagne a laissé penser à un vif succès : plus de 1 000
préréservations ont rapidement formé un volume potentiel d’achat de près de
100 k€.
5 Il existe plusieurs conférences dédiées à ce sujet : les FailCon (pour fail conference) ou le mouvement
des Fuckup nights, par exemple. On peut également citer l’ouvrage de Sylvain Tillon et Thomas
Pons 100 conseils pratiques pour couler sa boîte, aux éditions Eyrolles (2016).
6 La notion de « marché adressable » ou de « marché total adressable » a été conceptualisée. Il existe
des méthodes plus ou moins avancées pour l’évaluer, comme par exemple la technique du market
sizing.
247
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Or, le projet s’est arrêté là. Pourtant, il ne faut pas y voir un échec. Bien au
contraire ! En se concentrant à 100 % sur l’estimation du marché total adressable
par ce produit novateur, ses concepteurs ont certes relevé des chiffres promet-
teurs. Néanmoins, leurs connaissances en growth hacking leur ont indiqué qu’ils
avaient atteint là l’essentiel de leur marché potentiel. Or, l’estimation de leurs
coûts de R&D et de fabrication les a amenés à conclure que le projet ne serait
finalement pas rentable dans sa globalité.
7 Vous pouvez vous intéresser aux pirate metrics, AARRR (acquisition, activation, retention, referral,
revenue), qui approfondissent ces enjeux. Nous ne les développons pas dans ce chapitre, car elles
dépassent le cadre d’un démarrage de projet.
8 La traduction littérale est « adéquation produit / marché ».
248
7 – Lancer des projets numériques sans coder
Figure 7–4
Courbe de rétention des
utilisateurs pour deux
produits : l’un ayant
atteint son PMF, l’autre
non9.
Pour des outils et processus internes, on souhaiterait aussi voir leur usage par
les collaborateurs épouser une courbe similaire (figure 7–4), mais il n’y a pas à
proprement parler de marché. Quelquefois, il ne s’agira que d’une personne :
vous-même ou un collègue. On ne parlera donc pas de PMF et on ne peut
pas mesurer le succès de vos démarches uniquement sur des bases statistiques.
Pour des processus internes, les risques sont davantage de disposer de procé-
dures moyennement adaptées, un peu fastidieuses, vaguement documentées,
plus ou moins à jour, pas toujours parfaitement respectées… On ne peut donc
pas calculer clairement de taux de rétention. Cependant, même en l’absence
d’un tel indicateur mesurable, une chose est sûre : s’ils sont trop imparfaits, vos
nouveaux outils seront abandonnés, ou alors ils donneront lieu à de possibles
erreurs, pertes d’informations ou ralentissements.
Le cas de l’Afev
Nous avons participé à de nombreux projets menés par des associations, en les
secondant dans la conception de leurs sites, en construisant avec elles certaines
applications ou fonctionnalités. Souvent, le numérique ne représente pas le
cœur de leur savoir-faire et elles sont particulièrement demandeuses de ce type
d’accompagnement.
9 Seule l’allure des courbes compte ici. L’échelle de temps peut considérablement varier selon la na-
ture du produit.
249
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
250
7 – Lancer des projets numériques sans coder
251
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Beaucoup d’entrepreneurs veulent aller vite. Nous allons plus vite de Paris à
Marseille en voiture qu’à vélo et encore plus vite en TGV… à condition que ce
TGV fasse bien route vers Marseille. Cet exemple peut sembler absurde, pour-
tant il nous rappelle de nombreux souvenirs de projets mal pilotés. Peut-être
éveillera-t-il également pour vous certains souvenirs de projets passés ?
Au cœur de l’approche lean start-up, il y a la notion d’apprentissage. Elle stipule
que tout développement doit être testable et que tout test doit, par son inter-
prétation, pouvoir influencer la feuille de route de votre produit. Ce que l’on a
coutume d’appeler le positionnement marketing devient alors mobile : cette
approche implique de fréquemment actualiser votre carte et votre boussole.
Il existe de nombreuses formules insistant sur l’importance de ces apprentis-
sages10. Ainsi faut-il d’abord « faire la bonne chose » (do the right thing) avant de
« bien faire cette chose » (do the thing right). On peut aussi penser à un article
fréquemment cité de Paul Graham, intitulé « Do things that don’t scale » (« faites
des choses, même si elles ne permettent aucune évolution »). Cette formule
rappelle que toute optimisation est par nature, une question secondaire : il faut
avant tout valider la pertinence de votre produit.
Citons encore Henrik Kniberg, célèbre coach agile, qui a notamment travaillé
chez Lego et Spotify :
La connaissance, c’est le contraire du risque. Ainsi, quand vous faites face à beau-
coup d’incertitude, votre focus doit être porté sur l’acquisition de connaissances.
Vous vous concentrerez sur des choses comme des prototypes d’interfaces, des
points de faisabilité technique ou des expérimentations. Ce n’est pas très excitant
pour les utilisateurs, mais cela constitue néanmoins de la valeur, car vous réduisez
le risque [de vous égarer]. (…) Tandis que l’incertitude décroît, vous vous concen-
trerez de plus en plus sur la valeur apportée à l’utilisateur. Vous saurez ce que vous
construisez et comment le construire. Alors : allez-y, foncez11 !
Nous développons dans les deux sections qui suivent deux notions au cœur de
cette approche : le produit minimum viable (MVP) et les cycles d’apprentissage.
10 Les citations que nous faisons dans ces paragraphes dépassent le cadre du lean.
11 Extrait d’une présentation intitulée Agile Product Ownership in a nutshell (Le Product management
agile en quelques mots) accessible à l’adresse [Link]
ownership-in-a-nutshell
252
7 – Lancer des projets numériques sans coder
12 Selon les cas de figure, on pourrait dire « la version minimale de votre produit pour qu’il puisse être
commercialisé ». Ce point est sujet à débat et nous ne faisons que le citer ; cela dépend beaucoup de
votre contexte.
253
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Figure 7–5
La notion de MVP a
inspiré de nombreuses
variantes.
L’approche MVP
Le MVP, c’est la première brique qui va permettre de tester rapidement votre
idée auprès des personnes intéressées. Ce produit va-t-il les intéresser ? Com-
ment vont-elles s’en servir ? Comment le faire évoluer ?
La figure 7–6 illustre l’approche MVP, incrémentale et itérative.
Imaginons la mise en situation suivante : vous avez toujours été fasciné par
l’aviation et vous souhaitez construire un véhicule pour voyager dans les airs.
Vous allez commencer par créer un produit minimal et véritablement réalisé à
peu de frais. Quelques modèles d’avions en papier vous suffisent pour effectuer
des tests très rudimentaires, éveiller l’imaginaire de vos amis à qui vous pouvez
faire part de votre projet : vous recevez leurs premières impressions. La récolte
précoce de leurs avis vous encourage alors à construire un deltaplane mono-
place. Ce qui n’est déjà pas une mince affaire : résistance des matériaux, aéro-
dynamisme, sécurité… Heureusement que vous ne vous êtes pas directement
lancé dans un prototype d’avion ! Vous apprenez donc beaucoup et, au bout
de quelques semaines, des modèles sortent de fabrication. De nouveaux retours
utilisateurs (feedbacks) vous révèlent leur souhait de pouvoir voler à plusieurs, et à
254
7 – Lancer des projets numériques sans coder
des altitudes plus élevées. Vous renoncez alors aux cours de mécanique auxquels
vous pensiez participer. Un planeur est plus adapté et plus rapide à concrétiser.
Ainsi, l’approche MVP vous confronte sans cesse à des apprentissages venant
d’une part de votre marché cible (informations provenant directement de vos
clients et prospects), d’autre part des compétences que vous acquérez progressi-
vement. Vous évitez un « tunnel » de plusieurs mois ou années de conception/
fabrication, et minimisez les risques d’échec.
Figure 7–6
La notion de MVP
appliquée au domaine
de l’aéronautique.
255
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
256
7 – Lancer des projets numériques sans coder
Figure 7–7
Illustration d’une boucle
d’apprentissage en lean
start-up.
Notons que ces boucles ne sont pas les mêmes que les sprints, venant de l’agilité,
qui peuvent rythmer le travail de votre équipe de développement. Ces sprints
durent typiquement entre une et trois semaines, durée au bout de laquelle il faut
obligatoirement livrer quelque chose ; les cycles lean peuvent être plus vastes et
flexibles.
La méthodologie lean start-up établit à l’avance l’idée de pivots. Cela arrive
lorsque vos apprentissages vous décident à bifurquer quant à la définition de
votre cible, de vos principales fonctionnalités ou canaux de distribution, etc. Vous
trouverez de très nombreux exemples de pivots concernant les produits-phares
du Web. Par exemple, Twitter était à la base Odeo, un réseau social permettant
aux utilisateurs de s’abonner à des podcasts et de partager leurs réactions. La
sortie d’iTunes par Apple a rendu Odeo obsolète et ce dernier n’a conservé que
la partie de commentaires, devenant la fameuse plate-forme de microblogging.
Le cas de Mascotto
Lors du premier confinement dû à l’épidémie de Covid, en 2020, un artisan
menuisier, bénévole à la Société nationale de sauvetage en mer de Pornichet, en
Loire-Atlantique, a conçu une protection adaptée aux véhicules professionnels.
Le Mascotto, ainsi qu’il l’a baptisée, est une bâche constitué d’un matériau spé-
cial éprouvé dans le domaine maritime : le Cristal. Parfaitement adapté pour
créer une cloison entre le conducteur et un passager, cet équipement résistant a
257
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
été rapidement mis au point et breveté, afin d’aider à une reprise du travail en
temps d’épidémie.
Nous avons aidé cet artisan à promouvoir son projet au moyen d’un formulaire
de précommande (réalisé sur Airtable) et d’un petit site d’e-commerce (réalisé
sur Weebly). Ceci a engendré de l’ordre d’une centaine d’achats, provenant sur-
tout de professionnels installés dans les environs. Ceux-ci ont largement exprimé
leur satisfaction quant à cette invention. Ainsi peut-on penser que le marché
potentiel de ce produit était bien plus vaste.
258
7 – Lancer des projets numériques sans coder
259
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
options. Sans qu’elle le sache, elle avait conçu son MVP ! Des dizaines de collè-
gues l’avaient testé et adopté officieusement.
Word faisait partie des outils autorisés par la banque. Pourtant, malgré l’immé-
diat engouement des employés pour ce prototype fonctionnel, le projet a été
classé sans suite pour des raisons de politique interne à l’organisme.
Cadrer un projet
Nous avons agrégé au fil du temps une méthodologie « à la Contournement ». Elle
vous aidera à démarrer sur de bonnes bases avec les outils no-code, à économiser
du temps et de l’énergie en évitant les fausses pistes. C’est un socle méthodologique
pour équiper tout projet numérique, que nous avons consolidé progressivement en
nous basant sur notre expérience, mais également sur une bonne connaissance des
méthodologies de gestion de projets numériques (méthodes agiles, UX design,
design thinking). Il s’agit toujours de recommandations concrètes sur la manière
de faire, mais généralement basées sur des partis pris assumés.
Pourquoi cadrer ?
Cadrer un projet, c’est lui apporter des contraintes utiles à son bon déroulement.
On pourrait, de prime abord, rechigner à créer ses propres limites13, surtout
avec la promesse des outils no-code de libérer notre créativité et de démultiplier
notre productivité. Cependant, une trop grande liberté peut aussi désorienter,
260
7 – Lancer des projets numériques sans coder
que l’on soit seul ou en équipe pour mener son projet, ou que celui-ci soit une
initiative d’innovation au sein d’une grande structure. De plus, qu’on le veuille
ou non, il faut bien avancer une étape après l’autre ; alors, autant s’appuyer sur
des séquences et des jalons déjà éprouvés par d’autres !
Un cadre ne doit pas être perçu uniquement comme une source de limitations
ou d’empêchements, mais aussi comme un appui : c’est en faisant confiance à
ce cadre qu’on peut se décharger mentalement d’un certain nombre de ques-
tions méthodologiques et se concentrer sur l’essentiel. Il facilite la collaboration
lorsque plusieurs individus ou plusieurs équipes travaillent sur le même projet
et il rend plus fluide la communication quant à l’avancement du projet, auprès
de sa hiérarchie par exemple.
Quelquefois, placer des dates-butoirs à certaines étapes ou se donner des délais
incompressibles (time-boxer des tâches, entend-on parfois) pour produire les
livrables est même indispensable à certain(e)s pour se mettre au travail.
Surtout, le principal risque en faisant l’économie de cette préparation de votre
projet, c’est de s’enliser, notamment avec de nouvelles idées qui vous arriveraient
en cours de route. Une remarque lue sur un forum, un débat non tranché avec un
collègue, une trouvaille relevée sur un produit similaire… et voilà votre plan de
développement qui s’effondre sur lui-même. L’enfer n’est-il pas pavé des meil-
leures intentions ?
261
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
numériques pèche, dans la grande majorité des cas, par un excès d’optimisme.
Ménagez-vous du temps à toutes les échelles (durant vos journées, vos semaines
et spécialement dans les périodes que vous estimez correspondre à la fin de votre
projet) : vous verrez que des tâches imprévues vont toujours apparaître pour les
combler et vous nous remercierez pour ce conseil.
Simplicité et efficacité
Notre méthodologie n’a rien de radicalement innovant, heureusement ! Cela
fait en effet quelques décennies à présent que les méthodes de développe-
ment informatique et de conception de produits numériques sont rodées. Elles
connaissent de nombreuses variantes, mais leurs fondamentaux (comme le lean
start-up) restent stables. Le no-code ne les a pas révolutionnées.
Nous avons établi notre méthodologie sur la base de notre expérience en agence
web, que nous avons tenté de généraliser. Nous nous sommes également ins-
pirés d’ateliers et méthodes connus (design thinking, co-conception) que nous
avons pratiqués dans différents rôles (chef de projet technique, responsable
produit, développeur). Nous avons affiné cette méthodologie en réalisant plu-
sieurs dizaines de projets numériques en mode agile et, bien sûr, avec des outils
no-code.
Notre méthodologie représente le minimum du minimum, afin de vous éviter
de vous embourber dans un projet. Elle ne remplace pas le travail avec des desi-
gners UX, des chefs de projets et autres spécialistes.
Volontairement, nous n’entrons pas dans des questions de durée ou de calen-
drier : les projets que nous avons pu accompagner sont trop divers par bien des
aspects. De même, les expériences et compétences des uns et des autres varient
énormément. Il nous serait difficile, en conséquence, d’indiquer des durées types
pour les ateliers que nous présentons.
Notre méthodologie de cadrage se déroule en deux temps :
1. Une conception centrée utilisateur qui nous est inspirée par les méthodes
d’UX que nous avons beaucoup simplifiées. Nous sommes convaincus que la
meilleure façon de développer votre produit est la co-conception : il faut que
les utilisateurs ciblés soient impliqués le plus possible et le plus tôt possible
afin de minimiser les risques de dérive.
2. Un cadrage fonctionnel puis technique du projet pour en faciliter
l’implémentation.
262
7 – Lancer des projets numériques sans coder
Tout cela ne s’improvise pas. Ces deux étapes correspondent, d’une manière
classique, à deux versants de la conception et de l’amélioration continue en
numérique :
• une phase de Product Discovery (centrée sur l’utilisateur), accompagnée
d’une fourniture du produit/service ;
• une phase de Product Delivery (centré sur la production efficiente du
produit).
Ces deux aspects ne concernent pas que le lancement d’un projet. Ils se struc-
turent de plus en plus lorsque les projets gagnent en maturité et impliquent des
effectifs plus importants14.
L’Elevator pitch
Préparée à l’avance, cette formulation efficace de votre proposition de valeur
(elevator pitch) doit aller droit au but. En la travaillant, vous trouverez les bons
mots pour gagner en assurance et convaincre des investisseurs, partenaires ou
clients potentiels.
Exemple
Pour tout non-développeur qui souhaiterait créer des produits numériques en par-
tant d’une page blanche ou automatiser des processus dans son entreprise, nous
proposons des formations en ligne aux meilleurs outils no-code selon un format
modulaire adaptable à vos attentes. À la différence de cursus plus rigides, vous
pourrez personnaliser votre apprentissage en le séquençant selon vos besoins et
vos disponibilités.
14 On peut simplement mentionner des concepts et méthodes plus élaborés pour que ces deux espaces
(et quelquefois deux équipes) communiquent, comme la méthode du double-diamant ou le dual
track agile, conceptualisé par Marty Cagan.
263
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Le Lean Canvas
Figure 7–8
Le Lean Canvas
Créé par Ash Maurya, cet outil sert à représenter sur une seule page les prin-
cipales caractéristiques de votre vision produit. Il ne faut pas confondre cette
grille de lecture avec le Business Model Canvas, qui s’en approche dans les
grandes lignes.
Il se compose de deux grandes parties : la partie de gauche est centrée sur le
produit, celle de droite sur le marché. Les blocs, au nombre de neuf, doivent
être remplis selon un certain ordre : les segments clients, les problèmes qu’ils
rencontrent (coûts, craintes, inconvénients), votre proposition de valeur, les
solutions qui la concrétisent, les canaux de communication et de distribution
utiles pour atteindre vos cibles, vos sources de revenus, vos sources de coûts, les
indicateurs clés de performance et enfin l’avantage concurrentiel (ce qui vous
264
7 – Lancer des projets numériques sans coder
Les personas
Un persona est un personnage imaginaire, représentatif d’un groupe d’utilisa-
teurs ou de clients. Il vise à guider vos décisions pour votre produit, en accrois-
sant, pour vous et vos équipes, l’empathie avec vos cibles.
Vous trouverez de nombreux modèles de personas sur le Web. Chaque fiche doit
tenir sur une seule page. Vos personas doivent rester en nombre limité (deux à
quatre), sans quoi ils deviendraient vite contre-productifs. Ils doivent avoir un
nom, un prénom, un métier, des informations démographiques et une photogra-
phie. C’est grâce à ces données, même fictives, que vous et vos collègues pourrez
les considérer comme des personnes familières, avec qui on imagine un dialogue
lorsque des décisions sont à prendre. Ces portraits disposent de champs descrip-
tifs typiques pour comprendre le fonctionnement psychique de ces individus :
• leurs motivations et leurs objectifs (éléments qui vont les inciter à utiliser
votre service plutôt qu’un autre) ;
• leurs difficultés (éléments qui pourraient les motiver à trouver des solutions) ;
• leurs freins (éléments qui pourraient les empêcher d’utiliser votre produit) ;
• leurs usages numériques généraux (sites, outils, réseaux sociaux).
Afin de créer vos personas, vous vous baserez sur plusieurs sources d’in-
formation : des interviews avec vos prospects ou clients, des réponses à des
265
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
La maquette wireframe
Un wireframe (fil de fer) est un croquis de ce à quoi ressemblera votre site web
ou votre application. Page par page, ou écran par écran, vous positionnez vos
éléments (images, textes, champs de formulaires, boutons…) afin de constituer
une vue d’ensemble. Celle-ci vise à anticiper des problèmes, à contrôler la clarté
et la cohérence des parcours.
Papier et crayon suffisent amplement pour réaliser ces wireframes ! Il ne faut
pas se tromper d’objectif : le but est de vérifier que toutes les pièces du puzzle
soient en place et que leur agencement soit compréhensible pour vos personas.
Les textes et images définitives, qui habilleront ce squelette, ce sera pour plus
tard. De même en est-il pour les transitions dynamiques, les clics faisant passer
d’une page à une autre…
C’est aussi un support parfait pour communiquer, si vous êtes plusieurs no-co-
deurs sur le projet : vous décèlerez au plus tôt des représentations qui divergent
sur la structure de votre site ou app, les fixerez et les harmoniserez.
Même si elles vous semblent fades avec leurs emplacements griffonnés en noir
et blanc, ces maquettes peuvent également donner lieu à des tests utilisateurs :
soumettez-les à des testeurs ! Il est crucial que ces premiers traits de votre inter-
face ne présentent aucune ambiguïté.
Combien de fois avons-nous observé des novices du numérique foncer, tête
baissée, sur leur outil favori ? Dans leur élan créatif, les voilà qui, en quelques
clics, déplacent des blocs ici, ajoutent un menu là, transposent une modification
266
7 – Lancer des projets numériques sans coder
faite sur la page courante à d’autres pages, corrigent un bug, augmentent une
taille de police, avant de nous poser avec enthousiasme une question pressante
sur la couleur de leur Call to action15. Avec les outils no-code, la création de
pages peut devenir si rapide qu’ils ne voient vraiment pas l’intérêt d’étapes inter-
médiaires de conception, comme les wireframes.
Or, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Sauter l’étape des maquettes
ne vous fera pas gagner de temps. Au contraire, les wireframes vous aideront à
éliminer au plus tôt des sources d’hésitation, à lever des confusions et à éviter de
futurs allers et retours. Nous vous conseillons de ne pas les considérer comme
des éléments jetables et de les archiver (par exemple en les prenant en photo) ;
vous verrez, vous serez contents de vous remémorer vos anciennes maquettes.
Quant à des maquettes plus avancées que les wireframes (mockup ou proto-
types avancés), il est vrai que la question de leur utilité se pose avec le no-code.
Là-dessus, nous n’aurons pas de réponse unanime à vous apporter ; il est pos-
sible de s’en passer, pourvu que vous procédiez à des tests utilisateurs. De nom-
breux paramètres sont à considérer, dont vos compétences en UX et en UI, votre
positionnement marketing et votre stack d’outils no-code.
Figure 7–9
Exemple de maquettes wireframes où l’on distingue un bouton call to action.
Source : Dereckson, Wikimedia Commons
15 Un appel à l’action (call to action) est le plus souvent un bouton ou une icône cliquable, correspon-
dant à une action précise souhaitée de la part de l’utilisateur.
267
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Les tests-utilisateurs
Les tests utilisateurs sont des expérimentations confrontant des personnes
réelles à des maquettes de votre site ou application. Ils visent à tester une inter-
face, un parcours ou à récolter des informations générales sur votre cible.
Les tests utilisateurs peuvent se décliner de bien des façons, raison pour laquelle
notre définition garde une formulation générale. Tout comme les expériences
d’un physicien pour valider ou invalider les conclusions de ses équations théo-
riques, les tests utilisateurs doivent constituer pour vous la source de vérité par
excellence. Ils vous permettent aussi d’aligner vos équipes, car ils révèlent vos
futurs sujets de travail.
Vous pouvez construire un produit vous semblant parfait ; s’il n’est parfait qu’à
vos yeux et si vous n’arrivez pas à en convaincre vos cibles, cela signifiera que
votre proposition de valeur est faible. Il ne faut pas nécessairement raisonner en
termes de culpabilité et rechercher des erreurs commises ; il peut très bien s’agir
de produits en avance sur leur temps.16
Vous pouvez mener des tests utilisateurs à tout moment dans la vie de votre
produit, même dans des phases de conception très précoces (en vous appuyant
sur des wireframes par exemple). Il faut prévoir une maquette à présenter à des
individus proches de vos personas, à qui vous proposerez des objectifs à réali-
ser : « trouver tous les aliments vegans disponibles sur la boutique en ligne »
ou « réserver un terrain de badminton pour le 13 mars dans la soirée ». Afin
de ne pas fausser le test, il vous faudra être un peu cruel. Il est capital de laisser
votre utilisateur s’embourber, hésiter, chercher par lui-même à s’en sortir. Ne
l’aidez pas trop rapidement et invitez-le à exprimer oralement ses interroga-
tions. Et surtout, si cela vous est possible, enregistrez ces tests et prenez un
maximum de notes, y compris sur ses attitudes corporelles (ex. surprise, hésita-
tion, agacement).
Nous vous recommandons de mettre en place des tests utilisateurs au plus tôt
dans votre projet. Souvent, ils sont (à tort) remis à plus tard. Pourtant, bon
nombre des excuses que nous avons entendues sont de mauvaises excuses,
faciles à déconstruire. Ainsi, un test utilisateur peut durer 30 minutes seulement
(en-deçà, ce sera un peu trop court). Quelques tests utilisateurs effectués chaque
mois suffisent pour démarrer. S’il vous est difficile de trouver des candidats
proches de vos personas, commencez par des gens de votre entourage (on parle
de tests « friends & family »). Enfin, si vous n’avez « rien à tester », nous vous
16 Citons par exemple le Dynabook créé par le PARC de Xerox en 1972. Cet ancêtre de l’iPad, créé
avec presque quatre décennies d’avance, n’était pas en phase avec la réalité des usages informatiques
dans les années 1960 et 70.
268
7 – Lancer des projets numériques sans coder
17 On peut facilement se perdre entre les différents intitulés de postes Product Owner, Product Ma-
nager, Scrum Master et leurs équivalents français. Retenez que le Product Owner a une définition
de référence dans la méthodologie SCRUM (qui fait partie des méthodes agiles). C’est à ce rôle
qu’incombe la gestion de la feuille de route produit. Pour plus d’information, le Guide Scrum est
disponible sur le site [Link]
269
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
N’hésitez pas à compléter ces descriptifs avec des remarques pertinentes, des
schémas ou des citations de vos utilisateurs. Tout l’intérêt de ces scénarios est de
définir une priorité et une complexité associées à chacun.
On peut par exemple utiliser des tailles de T-shirt (de XS à XL) pour représen-
ter simplement la complexité des scénarios.
Là encore, l’efficacité des outils no-code risque de vous inciter à court-circuiter
cette étape et à directement implémenter des fonctionnalités. Or, cette étape de
spécifications est légère et utile à plus d’un titre :
• centraliser toutes vos idées d’évolution, même pour un futur lointain ;
• vous assurer, par une formulation claire, que la fonctionnalité souhaitée ne
présente pas d’ambiguïtés ;
• estimer votre vitesse de développement ou celle de votre équipe, en dénom-
brant par exemple le nombre (ou la complexité cumulée) des user stories
traitées en une semaine ;
• optimiser la stratégie de développement de votre produit.
270
7 – Lancer des projets numériques sans coder
Figure 7–10
Airtable diffuse gratuitement un modèle de backlog dans son « Agile Workflow Template ».
Bien gérer son backlog est essentiel dès lors que vous êtes plusieurs à participer à
la production de votre produit. Même si vous êtes seul ou en petit nombre, c’est
aussi une manière de visualiser efficacement votre reste-à-faire. Vous constate-
rez le travail effectué sur chaque période, mesurerez votre vitesse de dévelop-
pement, ou regarderez de plus près la part de temps consacrée par exemple à la
résolution de bugs et à l’implémentation de nouvelles fonctionnalités.
Il y a un ordre pragmatique à trouver dans l’organisation de votre backlog et le
traitement des user stories :
1. certaines fonctionnalités techniques sont des pré-requis pour d’autres ;
2. il faut prioriser ce qu’on veut faire tester en premier ;
3. il faut que chaque incrément fonctionne et qu’il soit testable techniquement.
Le backlog doit constituer pour vous un outil central de communication. N’em-
ployez pas de filtre pour ne pas y inscrire certaines idées… Rien ne vous empêche
de créer une catégorie de user stories à envisager plus tard.
Il vous est également possible d’associer à certaines user stories des expérimen-
tations ou tests utilisateurs à mener préalablement à leur implémentation. Vous
pouvez d’ailleurs créer un autre backlog relatif cette fois à vos tests utilisateurs,
sondages, enquêtes et expérimentations à mener. Cela constitue une très bonne
pratique de recherche UX. Dans ce cas, il importera de faire communiquer ces
deux listes, afin d’éviter absolument des fonctionnements en silo. N’oubliez pas
que le but du jeu est de construire les bonnes solutions pour les bons problèmes.
271
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Si vous vous documentez sur ces sujets, vous trouverez des méthodes extrême-
ment complexes pour piloter des feuilles de route dans de grandes organisa-
tions (comme la méthodologie SAFe avec son Agile Release Train et ses Program
Implement Planning). Laissez cela de côté lors de vos débuts. Une base de don-
nées (sur Airtable ou Notion) fera l’affaire pour constituer un premier backlog
efficace. N’oubliez pas que c’est à l’outil de s’adapter à vos besoins, pas l’inverse !
L’agilité
« On a avancé la deadline du projet à dimanche soir. Ça ne doit pas vous poser de
problèmes, si ? Vous êtes agiles. ». Voilà ce que nous nous sommes entendu dire
de la part de responsables formations d’un grand groupe, alors qu’une échéance
était avancée de deux semaines.
Cette agilité-là n’est qu’une interprétation approximative et dévoyée d’un mou-
vement démarré dans le milieu du développement informatique à la fin des
années 1990. Constatant que les projets de production logicielle étaient rare-
ment livrés dans les temps et ne correspondaient que tout aussi rarement aux
attentes des parties prenantes, des développeurs ont décidé de réfléchir à des
nouvelles manières de travailler.
Remettant en cause le sacro-saint « cycle en V », méthodologie de pilotage pro-
jet jusque-là omniprésente, ils espéraient ainsi casser « l’effet tunnel » qui cause
généralement l’issue négative du projet. En effet, il était alors admis qu’un déve-
loppement démarre par une longue phase de rédaction d’un cahier des charges
destiné à une équipe technique, avec l’espoir que plusieurs mois (voire années)
plus tard, un logiciel parfaitement conforme serait livré… Ce n’était que rarement
le cas, généralement au détriment des utilisateurs finaux – ou des développeurs
qui devaient encore passer de longs mois à corriger ce qui avait été mal anticipé
dans le cahier des charges. Sans compter qu’avec de si longs délais, le contexte
de départ du projet avait très probablement changé, ce qui aurait dû être impacté
dans le logiciel. Mais cela était impossible dans le « cycle en V ».
De cet état de fait est né un groupe de travail qui a proposé, en 2001, le Manifeste
agile. Plutôt que de proposer une méthodologie stricte, les dix-sept experts ont
décidé de publier 4 valeurs et 12 principes servant à améliorer le déroulement
d’un projet de développement logiciel (tant sur l’organisation du projet, que sur
un plan plus humain et relationnel). En le lisant, vous vous rendrez compte que
ces principes empreints de bon sens peuvent s’adapter à de nombreux contextes
– et nous vous invitons à faire vôtres les valeurs et principes que vous trouverez
intéressants.
272
7 – Lancer des projets numériques sans coder
273
Organiser, collaborer
et automatiser en mode
8
no-code ops
Figure 8–1
Sur sa page d’accueil,
Zapier ne se présente
pas tant comme un outil
puissant que comme
un super-assistant : le
parfait allié pour vous
aider à implémenter vos
no-code ops.
1 « Que vous soyez side hustlers ou dirigeant d’entreprise, Zapier s’occupera de brancher vos apps
ensemble, afin que vous puissiez gagner en concentration et perdre en frustration » peut-on lire
sur la page d’accueil de cet outil grand public. L’expression side hustler n’a pas de bonne traduction
française : elle désigne des personnes industrieuses lançant de nombreux projets en guise de passe-
temps. Les outils d’automatisation leur sont des précieux alliés.
276
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops
Qu’appelle-t-on « opérations » ?
Ce qu’on appelle « opérations » concerne tous les types de structures entre-
preneuriales. Même dans votre vie privée, dresser une liste de courses est un
exemple d’« opération » que vous avez très certainement déjà pratiquée. Illus-
trons rapidement ce que ce terme recouvre.
• Un solopreneur, un free-lance ou une petite entreprise doivent, par exemple,
préparer des tâches pour leur comptabilité (regrouper des factures, des bons
de commandes, des devis, etc.), suivre l’avancement de leurs projets avec
leurs clients (établir des étapes successives, leur affecter des responsables,
leur attribuer des statuts), s’occuper de l’envoi de colis dans le cas de petites
boutiques en ligne, etc. Avez-vous déjà songé à chronométrer le temps passé
à toutes ces « petites opérations » ?
• Une start-up avec quelques individus se répartissant les fonctions à assurer,
une entreprise moyenne ou une association doivent prêter beaucoup de vigi-
lance aux enjeux de coordination. Par exemple, les réunions ne regroupent
pas forcément tout le monde ; il faut donc rédiger des comptes-rendus effi-
caces et veiller à ce qu’aucune information ne se perde. Des contrôles doivent
être faits, non pas pour surveiller les collaborateurs, mais parce que les flux de
tâches s’intensifient et occasionnent inévitablement des retards et des oublis.
Est-ce que quelqu’un a pensé à rappeler X ? Qui s’occupe de répondre aux
mails de Y pendant ses congés ? Quels logiciels utiliser pour organiser nos
réunions en distanciel ? Et ainsi de suite.
• Pour les plus grandes entreprises, le sujet devient stratégique. Avec leur crois-
sance, leur hiérarchie peut s’étoffer de responsables intermédiaires (middle
management) entre des équipes multiples et la direction. Il faut éviter que des
petites difficultés se consolident en obstacles durables, générant de l’ineffica-
cité pour la structure et de la démotivation pour les employés. Par exemple,
les équipes agiles ont chacune besoin d’autonomie pour fonctionner, mais
elles doivent toutes être alignées vers les mêmes objectifs globaux2.
Citons quelques exemples concrets d’opérations mal réglées : deux équipes
effectuant des tâches similaires sur des logiciels différents, une mauvaise com-
munication entre la production et le marketing, un manque de méthodes, des
budgets gérés approximativement, des rôles flottants pour accueillir un nouvel
2 C’est à cette fin que, par exemple, les OKR (Objectives and Key Results, c’est-à-dire les « objectifs
et résultats clés ») ont été inventés. Cette méthodologie provenant d’Intel et de Google peut vous
intéresser si vous observez des grandes divergences apparaître parmi vos équipes. Elles risquent de
perdre de vue qu’elles sont sur la même embarcation et il faut alors leur rappeler la destination visée.
277
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
employé, des réunions trop longues ou trop fréquentes, une inadéquation des
outils avec les besoins réels, etc.
Des postes de responsables ou directeurs des opérations peuvent être ouverts
pour seconder les managers et toute la structure. Leur rôle est de garder un œil
rivé sur les évolutions du marché et ses opportunités et l’autre sur l’organisation
du travail au quotidien.
En un mot, les opérations ont pour but de garantir la qualité et l’efficacité du tra-
vail interne de la société. Qu’il y ait ou non des équipes et postes dédiés, l’art de
bien mener les opérations implique de disposer d’une excellente perception des
processus de travail, pour chaque collaborateur et dans leurs échanges. Des ops
bien organisées appellent à s’équiper d’outils, de méthodes et de documentation.
Les automatisations
Les automatisations dans les processus de travail constituent l’un des grands
leviers pour tous ces enjeux, pour tous les types de structures. Elles font gagner
du temps, standardisent le traitement de tâches répétitives, évitent des erreurs
humaines et alignent les équipes autour de mêmes pratiques. Les automatisa-
tions constituent donc un moyen pour répondre aux enjeux d’efficacité et de
qualité du travail, pour mener au mieux vos opérations. Nous insisterons sur
le fait qu’elles n’ont de sens que si elles répondent à un vrai besoin, si elles sont
correctement documentées et régulièrement actualisées3.
3 Ces soucis de standardisation et d’efficacité n’ont rien de récent. Même si, il y a quelques siècles,
on ne parlait pas encore d’opérations, de processus et d’automatisations, cette rationalisation du
travail a été centrale dans la rédaction de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des
arts et des métiers de Diderot et d’Alembert, parue au milieu du xviiie siècle, dans les travaux de
l’économiste écossais Adam Smith sur la division du travail comme source de productivité ou, plus
récemment, dans les préconisations de Taylor pour augmenter le rendement d’usines.
278
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops
Par no-code ops, on désigne des opérations qui s’appuient sur l’emploi d’outils
no-code. Ceux-ci permettent véritablement d’implémenter des processus sur
mesure et de personnaliser ses outils. Nous employons ici deux fois le terme
« outil » et il faut bien comprendre pourquoi : avec les outils no-code, vous
créez, sur mesure, vos outils opérationnels internes. Ils sont en quelque sorte des
méta-outils ! Les no-code ops prendront à bras le corps des opérations trans-
verses, impliquant plusieurs équipes ou compétences, par exemple l’arrivée d’un
nouveau collaborateur.
Dans un épisode du podcast Contournement, Bruno Soulez, responsable des
opérations de l’agence Cosa Vostra, explique sa création d’un processus pour
accueillir de nouveaux collègues. Cette automatisation garantit un traitement
équivalent pour tout le monde, qu’il s’agisse d’un poste élevé dans la hiérarchie
ou d’un stage. Ce processus comporte une centaine d’étapes : alerte aux respon-
sables quelques jours avant l’arrivée du collaborateur, préparation de ses contrats,
création de ses accès internes aux différents logiciels, accompagnement dans ses
différentes équipes, préparation de son ordinateur, etc.
Ainsi, grâce aux outils no-code et à leur grande accessibilité, les problématiques
des ops sont encore « descendues » d’un cran supplémentaire : chacun peut
s’en saisir, à travers notamment les outils d’automatisation. Avant d’approfondir
cela, il nous faut mentionner une autre raison à cette floraison d’ops dans tous
les secteurs. Tous font implicitement référence à un domaine précurseur : le
domaine du développement, avec les DevOps.
279
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Figure 8–2
Cette « boucle infinie »,
représentation classique
des DevOps, suggère
des rouages bien
huilés permettant une
amélioration sans fin.
Source : Kharnagy,
Wikimedia Commons
Les DevOps sont plus que cela. C’est aussi un mouvement, qui a débuté vers
2007, associé à un état d’esprit très novateur. Grâce à des processus automatisés,
il vise à augmenter l’autonomie des équipes, améliorer leur communication, les
décharger de tâches répétitives et encourager des collaborations. Le mot DevOps
enchâsse les termes « développement » et « opérations », exprimant le processus
d’intégration de ces disciplines en un dispositif continu et vertueux. Un grand
nombre d’outils experts équipe les DevOps pour diverses tâches : création d’en-
vironnements, intégration continue, implémentation de tests, déploiement auto-
matisé, surveillance des performances des applications et des serveurs, gestion
centralisée des problèmes, etc.
C’est grâce à ces perfectionnements à la fois techniques et méthodologiques que
les équipes techniques de Spotify ou de Twitter ont pu se mettre à pousser quo-
tidiennement en production de nouvelles fonctionnalités ou des résolutions de
bugs. Auparavant, il n’était pas rare d’avoir une seule mise en production par mois
avec un lot important de fonctionnalités (et un risque accru de tomber sur des
bugs difficiles à identifier et corriger).
4 Cela tient en une formule, que l’on doit à Werner Vogels, à la tête de la technique et de l’innovation
chez Amazon : « you build it, you run it » (« vous le concevez, vous en êtes responsable »).
280
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops
La question ne se pose plus avec les outils no-code, grâce auxquels vous adaptez
tous vos outils à vos besoins. Ils ont intégré ce principe !
5 Près d’une centaine d’épisodes (septembre 2022) donnent la parole à divers profils ayant mis à profit
les outils no-code dans des contextes très variés.
281
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
282
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops
Le design est un moyen privilégié pour créer un contact entre tous les employés
de la société et les clients finaux. Une difficulté fréquente pour les développeurs
est de comprendre le sens du travail qui est attendu d’eux lorsqu’ils implémentent
la feuille de route d’un produit. Les priorités peuvent fréquemment changer. Cette
compréhension à la fois du marché, des besoins et des attentes des clients est
très attendue par eux ; c’est vraiment une chance que les designers peuvent leur
donner. Il est très important d’associer des profils différents dans l’équipe à toutes
les étapes.
Pourquoi automatiser ?
Les arguments en faveur de la création de processus et de leurs automatisations
sont nombreux. Prenons le temps d’en expliquer les principaux.
283
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Gagner du temps
Tout d’abord, cela fait gagner du temps. L’optimisation de processus, leur docu-
mentation et automatisation sont trois façons de les accélérer. Pourquoi expli-
quer dix fois une méthode à dix collègues si une explication peut suffire ? Et de
quelle manière les outils no-code aident-ils à les rendre automatiques, partielle-
ment ou dans leur intégralité ? Ce temps économisé permettra de se concentrer
davantage sur la manière de travailler et la qualité de ce travail ; ce n’est certai-
nement pas un détail !
Pourquoi automatiser ?
Figure 8–3
Économie occasionnée par une automatisation (durée cumulée à l’horizon d’une année).
Être productif, cela ne veut pas dire travailler plus pour faire plus, mais travail-
ler moins pour faire plus. La figure 8–3 permet de vous projeter : elle illustre
le temps que vous économiserez si vous automatisez une tâche donnée. Par
exemple, si vous avez l’habitude de télécharger à la main les pièces jointes de vos
e-mails pour les archiver dans un dossier en ligne, cela doit bien vous prendre une
minute, cinq fois par jour. Sur une année, cela constituera un total d’une journée
complète, alors que vous auriez pu confier cette tâche à un outil d’automatisation
comme Zapier. Ne préféreriez-vous pas passer cette journée à apprendre de nou-
velles choses, à faire des randonnées ou à profiter de votre famille ?
284
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops
285
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
286
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops
Conseil
Même si vous travaillez seul, pour mettre en place une automatisation, imaginez
toujours que vous deviez l’expliquer à l’oral. Une formulation claire, en français,
est un point de départ non négociable. Si vous vous rendez compte que vous vous
7 Si vous souhaitez approfondir ce sujet, nous vous invitons à consulter la formation Contournement
dédiée à ce thème.
287
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Figure 8–4
Exemple de cartographie
d’un processus simple
Figure 8–5
Récapitulatif du Zap
(automatisation
Zapier) implémentant
le processus de la
figure 8–4
288
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops
289
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Figure 8–6
Modélisation d’une base
de données représentant
une école
290
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops
Figure 8–7
Implémentation sur Airtable de cette même base de données
291
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
repasser sur ces remplissages dans un second temps, donc nous vous recomman-
dons de vous contraindre à ces règles dès vos premières implémentations.
• Ne négligez pas la nomenclature utilisée pour les étapes de vos automatisa-
tions. Il est important de les renommer pour expliciter les actions qu’elles ont
chacune en charge. Des irrégularités dans la manière dont vous écrivez leurs
noms risquent d’être source de confusion pour vos collègues. Par exemple, ils
se demanderaient pourquoi une dénomination comporte un verbe écrit en
majuscules, contrairement aux autres. Même si son auteur l’a ainsi nommé
par inadvertance, l’interprétation s’en trouve troublée.
• Certains logiciels comme Bubble permettent d’associer un code-couleur à
des étapes dans vos automatisations. Il est également possible de les ran-
ger dans des dossiers pour les regrouper. Utilisez ces fonctionnalités avec les
règles qui vous conviennent. Vous verrez que, à l’usage, cette rigueur dans
leur catégorisation vous fera gagner beaucoup de temps.
• Gardez à l’esprit le principe KISS (Keep It Stupid Simple) venu du monde du
code : il indique que la lisibilité d’un algorithme (ou d’un processus) ne doit
jamais être négligée. Mieux vaut quelquefois créer quelques étapes limpides
plutôt que d’employer une astuce ou un raccourci les condensant en une
seule étape difficile à comprendre.
• Gardez également à l’esprit le principe DRY (Dont Repeat Yourself ), lui aussi
venu du code. Qu’il s’agisse de Zapier, de Make ou de Bubble, il est possible
d’isoler des sous-tâches automatisées appelées par des automatisations de
plus haut niveau. Là encore, ces « factorisations8 » améliorent leur lisibilité.
Le plus important est certainement de veiller à ce que la documentation que
vous déployez soit maintenue à jour et qu’elle soit effectivement utilisée. Il
est capital de désigner des responsables pour réaliser le travail d’actualisation
et de les accompagner dans ce travail. Il est tout aussi important d’organiser des
points d’étape, régulièrement, afin de s’assurer que vos collègues s’approprient
réellement ces processus, qui sont faits pour les aider.
8 On parle de factorisation de code (mais cela fonctionne aussi en no-code) lorsqu’on supprime des
parties dupliquées d’un programme. À la place, une seule nouvelle écriture sera utilisée.
292
Implémenter 9
Dans ce chapitre, nous récapitulons, dans un format le plus
actionnable possible, nos conseils pour implémenter vos pro-
jets. Nous reprenons les leçons des précédents chapitres et
abordons quelques sujets complémentaires, comme le passage
à l’échelle, la sécurité, la cohabitation du code avec le no-code,
ou le RGPD. Il est possible que vous trouviez ces résumés un
peu frustrants, car nous ne pouvons pas les développer entiè-
rement ici ; rappelons que notre objectif, avec ce guide, est de
vous ouvrir des portes et d’éclairer votre découverte du no-code.
Vous trouverez de très nombreuses ressources en ligne sur tous
ces sujets.
Pour entamer ce dernier chapitre, il nous faut réinsister sur
l’importance capitale du cadrage et sur l’utilité des méthodolo-
gies. Argumentons d’une autre façon sur ce point.
Celles et ceux qui mènent des projets digitaux rencontrent
aujourd’hui des difficultés d’une autre nature qu’au début des
années 2000. Désormais, les barrières à l’entrée ne sont plus
techniques. Ceci a pour conséquence de multiplier les can-
didats à l’entrepreneuriat, désireux de tenter leur chance. On
pourrait penser que de nombreuses offres viennent saturer les
marchés, compliquant l’atteinte des PMF (Product Market Fit)
pour les nouveaux projets. Alors comment procéder pour sor-
tir son épingle du jeu ?
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Cette question est capitale. Si on regarde de près des sites comme Indie Hac-
kers ou Hacker News, les actualités qu’ils diffusent viennent largement démen-
tir cette impression de marchés saturés. Il reste toujours beaucoup de place
pour des marchés de niches, des projets associatifs, ou des démarches visant
à atteindre des objectifs locaux. Assurément, les grands paquebots du numé-
rique ont pris leurs marques et ouvert la voie, par des innovations d’usage, à de
nouvelles façons de réserver un logement, de faire des achats en ligne, ou de
regarder des films en streaming. Toutefois, seront-ils là pour nous permettre de
réserver des logements selon des modalités très particulières, de faire des achats
respectant des critères très spéciaux, ou de visionner des vidéos correspondant
à des partis pris très assumés ? Nous restons vagues quant à ces possibilités, car
ces questionnements relèvent de votre mission. Si les grands boulevards ont été
percés, il reste d’infinies possibilités pour imaginer votre propre chemin ; un
chemin qui, par définition, est toujours étroit…
C’est pour tracer efficacement ce chemin qu’il vous faut aussi effectuer une veille
sur les aspects méthodologiques. Nous vous en avons donné quelques bases dans
les chapitres précédents. En vous intéressant aux méthodologies et en leur fai-
sant confiance, vous diminuerez votre charge mentale et gagnerez en assurance.
Elles seront, en quelque sorte, vos co-pilotes pour que vous vous concentriez
toujours sur la bonne question au bon moment.
Rappelons que le manque de focus est l’une des principales sources d’épuise-
ment et d’échecs de projets. À présent, venons-en à nos conseils pratiques ! Nous
espérons qu’ils vous permettront d’aborder, grâce au no-code, vos aventures
entrepreneuriales avec le bon état d’esprit, d’une manière lucide et enthousiaste.
Faire soi-même
Il y a schématiquement trois voies pour mener un projet numérique : faire faire,
faire avec ou faire soi-même. Par exemple, pour réaliser une page d’accueil ou
un site vitrine, on peut missionner une agence (faire faire), engager un indépen-
dant ou un expert pour nous conseiller (faire avec), ou alors se lancer seul (faire
soi-même).
Dans les trois cas, vous resterez le responsable final de la gestion du projet et
devrez faire des choix stratégiques :
• Faire faire. Quel type d’agence retenir (une agence de design, de marketing,
d’UX) ? Comment la choisir ? Quel budget et quelle durée prévoir ?
294
9 – Implémenter
295
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Figure 9–1
Les trois voies pour réaliser un projet en no-code, leurs pièges et bonnes pratiques
296
9 – Implémenter
297
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
santé des éditeurs. Ont-ils réalisé des levées de fonds ? Qui sont leurs clients ?
Quelles sont leurs réputations ? Publient-ils régulièrement des informations
relatives à leurs actualités et à leurs projets futurs ?
• Taille et budget de la communauté
Vous devez trouver facilement un espace où les utilisateurs de l’outil peuvent
échanger entre eux et adresser leurs questions et requêtes à l’éditeur d’outils.
Le plus souvent, cela prendra la forme d’un forum, où vous observerez direc-
tement la teneur et la vivacité des échanges.
• Budget et tarification
Un bon outil doit diffuser des formules d’abonnement claires et lisibles.
Dans le cas où les tarifs sont étagés, les différents paliers ont été conçus par
l’éditeur de l’outil pour correspondre à des stades adaptés aux utilisateurs.
Ainsi, un projet naissant devrait pouvoir se contenter du premier niveau de
tarification. Si vous prévoyez un usage intensif d’une fonctionnalité en parti-
culier (formulaires pour des sondages, envois de notifications par SMS, auto-
matisations impliquant des traitements de fichiers nombreux, etc.), à vous de
sortir vos calculatrices et de faire vos estimations ! Si un grand nombre de
personnes doit à terme bénéficier d’un accès à l’outil, regardez bien le prix
« par utilisateur et par mois » afin d’éviter toute mauvaise surprise.
• Qualité des apps et modèles (templates) mis en avant
Ces mises en avant servent de vitrine aux éditeurs d’outils. Prenez le temps
de les parcourir, afin de vous assurer que le niveau de personnalisation permis
par l’outil vous convient, de nourrir votre inspiration en termes de design, ou
de faire des comparaisons entre plusieurs outils.
Ces recommandations sont générales ; elles sont valables pour les outils no-code
comme pour des outils traditionnels, des briques spécialisées ou encore des plug
ins. Ces critères doivent toujours être évalués à l’aune de votre contexte. On peut
expliciter certains aspects de ce dernier :
• Durée de vie du projet à réaliser
S’agit-il d’une expérimentation isolée sans impact direct sur votre modèle
d’affaires ? S’agit-il d’un MVP qui, même s’il n’a pas vocation à être péren-
nisé, doit être simple mais soigné ? S’agit-il d’un jalon pour consolider votre
proposition de valeur sur les prochaines années ? S’agit-il d’automatisations
d’ops qui pourraient s’étendre à de nombreux cas d’usage et concerner à
terme plusieurs services de votre société ? L’erreur la plus courante est de
surdimensionner l’outil par rapport au besoin réel ; attention, cela peut être
contre-productif !
298
9 – Implémenter
299
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Figure 9–2
Rappel de quelques
critères à vérifier pour
retenir un outil no-code.
300
9 – Implémenter
Se former
Du point de vue économique, le morcellement d’un marché entre de nombreux
acteurs concurrents (en l’occurrence, le marché des outils no-code) crée des riva-
lités qui se résolvent de diverses façons : tel outil perpétuera son activité dans le
temps grâce à sa communauté d’utilisateurs fidèles et engagés, de petits outils
seront potentiellement rachetés par des voisins plus gros, d’autres garderont
des périmètres fonctionnels et des cibles d’utilisateurs restreints, mais maîtri-
sés. Néanmoins, cette concurrence aura aussi pour effet de pousser les outils à
étendre leurs fonctionnalités et donc à gagner en complexité.
Il convient également de rappeler que le no-code rassemble plusieurs domaines
associés à des expertises distinctes : entrepreneuriat, UX, UI, rédaction Web,
architecture de bases de données, gestion des processus et de leurs automatisa-
tions, gestion de projet, marketing, growth hacking, développement commer-
cial, etc. Tous ces maillons sont reliés les uns aux autres et ils ne revêtent un sens
301
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
que dans un bon équilibrage. Ainsi, une complexité naît du fait de la multiplicité
de ces facettes d’une stratégie numérique.
Les outils no-code misent beaucoup, dans leur communication, sur leur grande
accessibilité, notamment grâce à la programmation visuelle. Néanmoins, la
surenchère publicitaire sur ce thème véhicule une certaine confusion. Or, acces-
sibilité n’est en aucun cas synonyme de simplicité. Par ailleurs, il est difficile de
faire marche arrière lorsqu’on a adopté de mauvais réflexes. Dans certains cas,
notamment lorsqu’il est question de performances ou de sécurité, il sera trop
tard lorsque vous découvrirez, a posteriori, les mauvaises voies sur lesquelles
vous vous êtes malencontreusement engagé.
En conséquence, il est primordial de se former aux outils. Des formations
existent dans la plupart des domaines, sous différents formats. Elles évitent de
mal utiliser un outil, grâce à des conseils personnalisés d’experts, font découvrir
de nombreuses astuces et gagner du temps.
Afin de sélectionner avec discernement la formation qui vous convient, voici
quelques critères qui nous paraissent essentiels :
• Les objectifs de la formation doivent être formulés clairement. Quels outils
seront abordés ? Quel niveau d’expertise compte-t-on vous donner ?
• Le détail du programme proposé doit être compréhensible, même si vous ne
maîtrisez pas la thématique. De plus, la charge de ce programme doit vous
sembler cohérente avec la durée globale de la formation et le format proposé
(journées entières, soirées, devoirs).
• Une bonne formation consacrée à des sujets numériques doit trouver un
équilibre entre plusieurs abords pédagogiques : exercices pratiques, pro-
jets personnels, aspects théoriques, retours d’expérience de la part d’inter-
venants en poste en entreprise.
• Certains préféreront une pédagogie active, où vous serez moins guidés et où
vous devrez trouver par vous-mêmes des solutions à des problèmes ouverts.
Dans des formats en présentiel, la pédagogie par l’enseignement est égale-
ment une excellente façon de consolider ses propres connaissances : trans-
mettre ses acquis à d’autres que soi.
• L’explicitation de critères d’évalution est importante. Ces évaluations
peuvent être effectuées sur des livrables (techniques, méthodologiques),
éventuellement réutilisables professionnellement.
Tous les éléments de communication autour d’une formation doivent vous
éclairer pour vérifier que cette dernière convient à vos attentes. Consultez les
contenus gratuits, échangez avec les responsables pédagogiques et posez-leur
302
9 – Implémenter
Documenter
Nous avons déjà insisté, dans le chapitre 8 consacré aux no-code ops, sur l’im-
portance d’une bonne documentation. Ce sujet est souvent négligé par des
petites structures ou des no-codeurs débutants, il est pourtant d’autant plus
important qu’une société et ses effectifs sont en pleine croissance. Prenez de
bonnes habitudes sans attendre.
Documenter un projet sert à partager la connaissance avec plusieurs personnes :
vos collaborateurs bien sûr, mais aussi votre « vous du futur » qui vous en
remerciera.
L’étape de documentation est indispensable pour mettre en place des automati-
sations : cela commence toujours par des processus à cartographier. Du côté des
website builders, on peut également citer la méthodologie client-first (dévelop-
pée par l’agence Finsweet) pour bien utiliser Webflow ; elle peut être considérée
comme un premier stade de documentation contenue dans le projet.
De façon plus générale, vos processus vont inclure non seulement des outils
no-code et/ou traditionnels, mais aussi des rituels, des réunions ou des com-
munications pour arbitrer certains choix. Comment produire une bonne docu-
mentation sur votre organisation interne et vos processus ? Il existe de nom-
breuses écoles et avis sur le sujet. Nous allons encore une fois nous référer à la
méthodologie lean start-up : une bonne documentation est une documentation
que vos collègues utilisent réellement. Il est donc important de la faire vivre, en
l’actualisant et en vérifiant son bon emploi par vos collègues. Que ce soit autour
d’un café ou lors d’un point régulier, questionnez ces derniers sur leurs tâches.
Mieux encore : laissez-les vous apporter eux-mêmes leur ordre du jour dans le
cadre par exemple de réunions individuelles régulières.
Globalement, nous vous recommandons de disposer a minima des documents
suivants :
• outil de type wiki centralisant vos fiches de documentation (par exemple
Notion) ;
• documents de cadrage ;
• schémas pour vos bases de données ;
303
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Figure 9–3
Sur Airtable, on
peut incorporer
des descriptions à
n’importe quel endroit
de son projet (bases
de données, tables,
champs, automatisations,
interfaces).
Collaborer
Dans le domaine du code, des décennies de pratique ont apporté des réponses
concrètes à la problématique de la collaboration. Les outils de gestion de ver-
sions comme GitHub révèlent toute la complexité de cette question, ainsi que
l’intelligence (humaine et technique) que requiert sa résolution. Lorsqu’on parle
de « collaboration », cela se passe à plusieurs niveaux :
• pour chaque outil : la gestion des rôles, permissions et droits d’accès ;
• pour chaque produit ou processus : la documentation de leurs implémenta-
tions, ainsi que leurs modes d’emploi ;
304
9 – Implémenter
305
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
il est impossible d’y répondre de manière globale, tant les outils sont nombreux
et divers. Certains, comme Bubble ou Ksaar, abordent ces questions de manière
particulièrement approfondie.
Voici quelques conseils généraux :
• Rappelons d’abord que les outils no-code ne sortent pas de nulle part et
qu’ils reposent sur des technologies éprouvées, elles-mêmes capables de
passer à l’échelle et équipées de mécanismes de sécurité. Ces enjeux sont
aussi importants pour les éditeurs d’outils que pour vous. Ainsi, rien n’assure
a priori qu’une implémentation en code soit plus fiable qu’une implémenta-
tion en no-code.
• Si ces questions sont véritablement stratégiques pour votre projet, observez en
détail la documentation des outils no-code, en particulier certains standards
ISO (notamment le ISO/IEC 27001 pour la sécurité et le ISO 27001 HDS
pour l’hébergement des données de santé).
• Privilégiez des approches frugales dans l’implémentation de vos fonctionna-
lités : plus vous ajouterez de briques et d’intermédiaires, plus vous favoriserez
l’apparition de failles et de ralentissements.
• Enfin, soyez tout de même rassuré : nous avons très souvent entendu ces
questions lors de webinaires ou de cours, mais il ne nous est jamais arrivé
d’entendre des cas réels de projets entravés par ces problématiques… Vous
pouvez donc dormir sur vos deux oreilles !
• À l’inverse, nous avons souvent rencontré des cas où les no-codeurs ont trop
appréhendé ces évolutions pour un futur éloigné et ont mal calibré leur choix
d’outils. N’oubliez pas que choisir des outils inutilement complexes risque de
vous ralentir.
• Enfin, soulignons que les failles de sécurité et problèmes de performance,
lorsqu’ils se produisent, sont souvent dus à de mauvaises implémentations.
N’oubliez pas que la principale cause de fuite de données dans les PME pro-
vient d’échanges de fichiers Excel par e-mail, de mots de passe trop faibles
ou de stockages mal sécurisés…
306
9 – Implémenter
vraisemblablement pas coincés le jour où vous aurez des besoins vraiment spé-
cifiques nécessitant des développements en code.
De manière plus globale, les outils no-code, même moins avancés, donnent la
possibilité d’intégrer de petites sections de code, par exemple des bibliothèques
permettant des effets d’animation visuelle, ou pour intégrer des modules d’Ana-
lytics à l’ensemble de votre site ou app.
Pour les architectures de système avancées, il existe deux approches afin de col-
laborer avec les développeurs-codeurs :
• Intégration de code dans des outils no-code. C’est possible avec des outils
comme Airtable, Webflow, Bubble, Adalo ou Zapier. C’est en général du code
JavaScript. À l’heure où nous écrivons ces lignes, il n’y a pas d’intégration
native de code dans les scénarios Make, mais des contournements (avancés)
sont possibles, en passant par des services comme Amazon Lambda, Google
Cloud ou Cloudflare.
Il est important que les développeurs-codeurs aient une connaissance de
la stack no-code. La documentation des outils no-code sera de première
importance pour eux. Les outils avec des bonnes équipes techniques pro-
duisent également de bonnes documentations. On commence d’ailleurs à
voir apparaître des agences spécialisées dans ce type de développements. En
associant au mieux les possibilités du no-code et du code, elles tentent d’en
repousser les limites et de maximiser leur efficacité.
• Une structure répartissant les comportements de votre service entre un
noyau central en no-code et des fonctionnalités appelées via des API. L’idée
est alors de maximiser l’utilisation de ces fonctionnalités, qui seront structu-
rellement bien délimitées. Elles seront utilisées par vos sites et applications
principales et par d’autres (concernant par exemple d’autres équipes). Avec
une telle séparation des rôles entre les no-codeurs et les codeurs, tant que le
schéma de l’API est respecté, rien ne cassera. Dans certains cas, ce type de
collaboration facilite le passage à l’échelle, tout en laissant chacun se concen-
trer sur son cœur de compétences.
Les API
L’histoire de l’informatique a été marquée par les avancées parallèles de nom-
breuses technologies. À tous les niveaux, la compétition commerciale a mené à
de nombreuses alternatives : Intel ou AMD pour les processeurs, macOS, Win-
dows ou Linux pour les systèmes d’exploitation, Android et iOS sur le mar-
ché des mobiles ou encore, pour les navigateurs, Chrome qui devance Firefox et
307
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
RGPD
Les sujets légaux sont importants et vous devez vous y intéresser dès le début
de vos projets. Attention, nous vous donnons ici des indications générales,
308
9 – Implémenter
309
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Un outil comme Leto peut vous aider sur ces aspects : [Link]
310
Conclusion
Au-delà du no-code
1 Il y aurait beaucoup à dire sur l’enjeu des politiques publiques et l’influence des lobbys de l’informa-
tique sur les programmes scolaires. Ces questions nous paraissent essentielles. N’étant pas experts
de ces sujets, nous préférons nous concentrer sur quelques événements anciens, avec le recul histo-
rique qu’ils offrent.
2 Nous écrivons ces lignes en août 2022, tandis que l’essai de Kay est paru en août 1972.
[Link]
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?
Aucun de nous ne connaissait quoi que ce soit au travail avec des enfants (…)
On a constaté de vraies réussites, mais pas de la manière généralisée qu’on avait
espérée. (…) Les succès nous enthousiasmaient bien davantage que les difficultés
rencontrées. Ce que nous avons observé reflétaient en partie le « phénomène hac-
ker » disant que, quelle que soit la finalité à satisfaire, une part spéciale de 5 % de
la population trouvera naturellement une voie pour y parvenir, tandis que pour
environ 80% s’en sortant tout de même avec des explications, cela ne semblera
pas du tout aller de soi.
The Early History of Smalltalk, Alan Kay, 1993
Avec l’essor de l’informatique, deux enjeux de taille ont ainsi très tôt occupé les
esprits de quelques visionnaires :
• Son accessibilité pour toutes et tous – quelles que soient leurs dispositions
naturelles, tempéraments et manières de réfléchir. Parler d’une approche UX
serait anachronique, pourtant, les expérimentations et la recherche de Kay
allaient déjà dans ce sens. C’est l’expérience et le design de Smalltalk qui ont
passionné Kay : il ne s’est pas uniquement intéressé à sa mécanique interne,
mais aussi à son appropriation par le plus grand nombre, afin de lui trouver
des usages personnalisés et utiles.
• La question toute démocratique d’un égal accès au progrès technologique –
quelles que soient les origines sociales. Kay a longtemps rêvé de donner vie
au Dynabook, un projet révolutionnaire pour l’époque. De la taille de cahiers,
légers et portables, ces tablettes (sortes d’iPad avant l’heure) devaient stocker
quelques mégaoctets de texte, s’interconnecter et intégrer des outils pour
que les enfants conçoivent et programment eux-mêmes leurs propres outils.
Leurs prix devaient rester raisonnables afin que grâce à eux, tous les écoliers
puissent éveiller leur sagacité, leur autonomie et leur inventivité.
Nous devons nous arrêter sur ce terme que nous employons depuis le début de
ce livre : « outil ». Un outil est un objet intermédiaire (un moyen) prenant place
312
Conclusion. Au-delà du no-code
Figure C1
Dessin d’Alan Kay du
Dynabook, provenant de
son article de 1972.
Il y a à peu près 40 ans, en 1979, Steve Jobs était invité par Alan Kay à visiter
le centre de recherche de Xerox, sans se douter que cinq années plus tard, ils
inventeraient ensemble l’ordinateur individuel. Le Macintosh, lancé en 1984,
4 En 1939, Saint-Exupéry, que nous citions au chapitre 4, débute Terre des hommes en écrivant que
« la terre nous en apprend plus long sur nous que les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se
découvre quand il se mesure avec l’obstacle. Mais, pour l’atteindre, il lui faut un outil. […] l’avion,
l’outil des lignes aériennes, mêle l’homme à tous les vieux problèmes. » Curieusement, un demi-
siècle plus tard, Alan Kay entame son long témoignage sur les débuts de Smalltalk (The Early
History of Smalltalk) avec ces mots : « J’écris cette introduction d’un avion à 10 000 km d’altitude. »
5 Mathématicien, informaticien et éducateur au MIT, il est connu pour ses travaux sur l’impact des
nouvelles technologies dans l’apprentissage. Il a également été l’un des principaux acteurs du projet
« Un ordinateur portable par enfant » (One Laptop per Child), lancé en 2005, et dont le but était de
fabriquer et distribuer la « Machine des Enfants » (The Children’s Machine) dans les pays en voie de
développement.
313
No-code
reprenait la souris et les interfaces graphiques que Jobs avaient vues sur le Xerox
Alto. Des campagnes publicitaires massives ont été lancées cette même année
par Apple, notamment avec une diffusion historique du clip « 1984 » au Super
Bowl XVIII, devant 77 millions de téléspectateurs. La démocratisation de l’in-
formatique était en marche.
Il y a bientôt 30 ans, en 1994, Netscape a offert à chacun un accès libre et gratuit
au Web. Son entrée en bourse spectaculaire, l’année suivante, a déclenché des
investissements massifs dans le développement des réseaux, des technologies
cloud et de nombreuses start-up. Les nouveaux services en ligne allaient devenir
toujours plus puissants, plus simples à utiliser et moins chers.
Il y a presque 20 ans, Squarespace et Wix ont vu le jour (respectivement en 2004
et 2006), dépassant de loin les possibilités de Geocities et des blogs personnels.
Chacune et chacun pourrait créer des sites avancés et des boutiques en ligne au
design soigné, même sans savoir coder, grâce à des interfaces visuelles. En 2007,
c’était la naissance de Google Docs et Google Sheets. Les outils professionnels
100 % en ligne avaient entamé leur course pour décupler la productivité des
entreprises de toute taille.
Il y a 15 ans, Scratch a été inventé pour enseigner le développement aux plus
jeunes6. Ce langage de programmation visuelle, alors développé en Smalltalk,
est toujours utilisé aujourd’hui. Il s’appuie sur la manipulation de blocs gra-
phiques et cible les enfants de 8 à 16 ans. Sa philosophie incite au partage, réem-
ploi et mélange de ces éléments. Son slogan promeut ces belles valeurs : Imagine,
Program, Share (« Imaginez, Programmez, Partagez »). Traduit en 70 langues,
le logiciel compte plus de 50 millions d’utilisateurs et près de 75 millions de
projets partagés, disposant tous de la licence Creative Commons. Il intègre
les programmes d’établissements comme Harvard (et son célèbre programme
d’initiation à l’informatique CS50) ou Berkeley.
Il y a 10 ans, fin 2010, deux années après la sortie du système d’exploitation
Android, App Inventor for Android a été lancé, avec des objectifs et un fonc-
tionnement comparables à ceux de Scratch. Dans la préface du manuel App
Inventor, Create your own Android Apps, Hal Abelson, un des inventeurs du logi-
ciel, rêve avec ses coauteurs que leur outil fasse apparaître ce futur :
Imaginez à présent un monde différent, où vous pourriez créer des apps sans avoir
étudié la programmation pendant des années, où artistes, scientifiques, acteurs
humanitaires, soignants, avocats, pompiers, marathoniens, entraîneurs de football
et personnes de tous les horizons pourraient créer des apps. Imaginez un monde
6 Scratch 1.0 est sorti en 2007. Le langage de programmation s’accompagne d’un environnement de
développement et d’un moteur d’exécution.
314
Conclusion. Au-delà du no-code
où vous pourriez transformer vos idées en prototypes sans faire appel à des pro-
grammeurs, où vous pourriez fabriquer des apps spécialement dédiées à vous ser-
vir, où vous pourriez adapter la puissance des appareils mobiles à vos besoins
personnels.
315
No-code
L’évolution de ses taglines est intéressante car elle révèle comment l’absence de
quelque chose ( « without code ») s’est graduellement transformée en une pré-
sence de quelque chose d’autre (« with no-code »). On peut analyser trois temps
dans cette évolution :
1. L’évacuation du « code » : « Simple à coder » devient « programmation en
code non requise ». Puis « … sans avoir à coder » laisse place à « des blocs en
remplacement du code » ;
2. La formation du terme « no-code » : « without coding » laisse place à « no
coding », puis « no code » et enfin « with No Code » ;
3. La banalisation de « no-code » : le terme devient un adjectif allant de soi :
« No Code Mobile App ».
316
Conclusion. Au-delà du no-code
Figure C2
En 2021, l’app builder
de Thunkable ne parle
plus de développement
« without code », mais
tout simplement d’« apps
no-code ».
Le futur du no-code
Dans 10 ans, il est possible que le terme no-code aura disparu. Ou alors, sera-
t-il peut-être absolument banalisé et fera-t-il surtout référence à un mouvement
émergé dans les années 2020…
Par le passé, les progrès fulgurants des systèmes logiciels nous ont épargné
diverses tâches techniques et nous avons pu porter notre attention vers de nou-
veaux sujets. Il en a été ainsi avec l’émergence des « méthodes agiles » pour col-
laborer plus efficacement, ou du bond de l’« UX » pour se soucier davantage des
utilisateurs finaux. Ces termes sont toujours utilisés aujourd’hui.
Le terme « bureautique7 », plus ancien, a quant à lui presque disparu de notre
vocabulaire. Pourtant, cela ne signifie pas que l’usage de ces outils soit devenu
naturel pour tous… Au contraire même, la répartition entre une minorité d’uti-
lisateurs qui maîtrisent Excel et une grande proportion d’entre eux sous-exploi-
tant sa puissance rappelle ce que Kay appelait le « phénomène hacker ».
Le no-code ambitionne de renouveler ces pratiques, en intégrant les grands
enseignements de l’UX afin de gommer ces disparités : une « bureautique
contemporaine » naîtra-t-elle d’une adoption généralisée de Notion, Zapier,
Airtable, complétés des website builders et app builders convenant à chaque
structure ? Ce qui nous impressionne dans l’évolution des outils no-code, c’est
véritablement leur intelligence d’abord dans l’UX. Au cours des derniers mois,
nous les observons s’étoffer de nouvelles fonctionnalités, sans pour autant se
transformer en usines à gaz.
7 On doit la métaphore du « bureau », symbolisant un usage visuel des ordinateurs, à Alan Kay, qui
l’a employée dès 1970.
317
No-code
Plusieurs hypothèses peuvent être avancées sur le futur des outils no-code :
• Une segmentation selon leur complexité. Des outils très simples cohabi-
teront avec d’autres s’approchant (voire s’entremêlant avec) la logique du
code. Chaque profil trouvera chaussure à son pied en fonction de son niveau
technique.
• Des outils proposant chacun plusieurs modes d’utilisation, de basique à
expert. Cette équation complexe devra continuer de se compléter de divers
accompagnements (tutoriels, cours, communautés) pour seconder les adeptes
du no-code désireux de progresser à leur rythme ;
• Le renforcement d’outils autour de communautés, avec leurs états d’esprit
spécifiques, comme c’est déjà la tendance pour des outils avancés comme
Bubble ou Webflow8.
Il est difficile d’établir des pronostics sur l’avenir d’un marché mondial aux évo-
lutions si rapides. Cependant, il ne peut être pensé sans celui du code tradi-
tionnel, code qui sert à construire les outils no-code eux-mêmes, ainsi que les
innombrables services tiers intégrant ses stacks techniques via des connecteurs
no-code ou des API. Le métier de développeur en code a encore de beaux jours
devant lui !
Nous n’observons pas de protestation massive de leur part envers le no-code.
Au contraire, grâce à leurs collaborateurs d’un nouveau genre (bubblers, web-
flowers, no-code ops, …), nombre d’entre eux voient leurs roadmaps surchargées
s’écourter ; ils peuvent ainsi se concentrer sur des sujets vraiment intéressants
pour eux. Ils sont donc majoritairement curieux du no-code et il faut se réjouir
de cela pour une autre raison encore : l’émergence de technologies open source
ne peut se faire sans des codeurs motivés et enthousiastes pour les porter. Les
initiatives no-code open source existent, mais elles sont encore trop marginales
et nous souhaitons les encourager.
8 Au moment où nous écrivons ces lignes, la No-Code Conf organisée par Webflow se repositionne
d’ailleurs en Webflow Conf.
318
Conclusion. Au-delà du no-code
enfants. L’environnement scolaire capte deux forces. D’une part, il résulte d’une
puissance publique chargée d’accompagner les enfants dans leur développement
d’individus et de citoyens, capables de penser par eux-mêmes et dotés d’un sens
critique. D’autre part, il doit les préparer à des activités professionnelles gouver-
nées par une économie mondiale libéralisée.
Si la notion de « productivité » et de « créativité » apparaissent constamment
dans la publicité des outils no-code, on peut se poser cette question de l’effica-
cité9 à nouveau frais.
L’efficacité doit-elle nécessairement s’agripper à un objectif extérieur, annon-
cée à l’avance de manière à permettre un affrontement héroïque (comme la
conquête d’un marché) ? Ou alors peut-elle se dégager naturellement d’une
situation locale ? Il s’agit alors de l’accueillir et de la cultiver, de percevoir les
tendances et potentialités d’un contexte donné pour en saisir les leviers et en
organiser la transformation. C’est peut-être cette seconde voie qu’Arun Sai-
gan, fondateur de Thunkable, suggère et énonce au sujet de son logiciel et du
no-code en général :
9 L’efficacité d’un groupe de travail peut être perçue comme sa productivité, et l’efficacité dans ses
propres raisonnements comme sa créativité.
319
« De quelle puissance ai-je besoin pour les appareils électriques de mon foyer ?
À quelle surface de panneaux solaires cela correspond-il ? Comment les orien-
ter ? Comment les relier entre eux, ainsi qu’aux batteries et contrôleurs ? » Des
schémas explicatifs et des simulations interactives apportent les réponses. Parmi
ses utilisateurs, on trouve beaucoup de concitoyens yéménites d’Al-Haddad,
mais aussi une multitude éparse de bricoleurs curieux venant des quatre coins
du monde.
Depuis 2015, le Yémen est en proie à une guerre civile opposant le gouverne-
ment à une milice rebelle restée fidèle au président sortant. La capitale, Sanaa, a
subi des bombardements qui ont durablement endommagé le réseau électrique.
Le courant n’est plus disponible que par intermittence, parfois quelques heures
par semaine seulement. La population s’est d’abord équipée de générateurs élec-
triques d’appoint fonctionnant à l’essence ou au diesel. Mais la guerre a fait s’en-
voler les prix et la précarité des Yéménites s’est aggravée. Beaucoup moins cher,
le solaire s’est alors vite répandu : Al-Haddad estime qu’au cours de l’année 2016,
sa proportion est passée d’environ 5 % à plus de 50 % dans la capitale.
Fait inattendu : cette transition vers une énergie renouvelable a en grande partie
réglé des problèmes de pollutions atmosphérique et sonore : les nuits sont bien
plus silencieuses qu’auparavant, dans la grande ville.
Qu’importe qu’on les appelle encore no-code ou non dans le futur, les années
nous diront si cette nouvelle génération d’outils numériques aura changé en
profondeur nos façons de travailler, refaçonnant nos entreprises et peut-être nos
sociétés. Les outils no-code vont poursuivre leurs évolutions et leurs itinéraires
propres. Quant au mouvement no-code, il est déjà pluriel et il est difficile de
savoir quand et comment il s’interrompra : en se diffractant en d’autres ten-
dances à ce jour impossibles à prévoir, ou alors en se fondant dans des usages
normalisés, les futures réalités numériques de tout un chacun.
La meilleure façon de prédire l’avenir, n’est-elle pas, ainsi que Kay le suggère, de
l’inventer ?
Présentation des auteurs
Alexis Kovalenko
En 1996, Alexis découvre le Web dans le premier cybercafé de Paris, au Forum
des Halles. Déjà passionné d’informatique, il accède alors à une mine inépui-
sable de ressources qui lui permettraient de s’initier à la programmation, à la
sécurité et aux réseaux.
Après une dizaine d’années d’expérience en start-up comme développeur,
lead dev puis CTO, il rejoint [Link] afin de cofonder SimplonProd,
l’agence web solidaire de Simplon. Cette expérience lui fait prendre conscience
de la nécessité de donner accès aux technologies du Web au plus grand nombre.
Sur les conseils d’Erwan, il explore Airtable et Webflow en 2018. Il est rapi-
dement convaincu que de tels outils permettront cette démocratisation de
concepts techniques avancés, tels que les bases de donnes relationnelles ou le
développement front-end. S’ensuit une plongée en profondeur dans tous les
outils no-code déjà disponibles à l’époque. C’est ainsi que démarre Contour-
nement, début 2019, tout comme les prémices de la communauté No-Code
France, et le premier podcast dédié au no-code qu’il anime.
Passionné de voyages, il parcourt le monde à la rencontre des no-codeuses et
no-codeurs des différents pays pour documenter ce mouvement en plein essor.
Erwan Kezzar
En 2010, dès la création de sa première agence web, Erwan découvre des outils
100 % cloud et 100 % visuels comme Squarespace et IFTTT, à une époque où
on était encore loin d’appeler ce type de services en ligne des « outils no-code. »
En 2013, il co-fonde la start-up solidaire [Link], qui est devenue par la
suite le plus grand réseau au monde d’écoles de code informatique gratuites – et
qui matérialise la vision de démocratisation des moyens de production numé-
riques qui anime Erwan.
C’est d’ailleurs en 2015, chez Simplon, qu’Erwan rencontre Alexis, avec qui il
mène de premières expérimentations pédagogiques sur Bubble, un outil no-code
qu’il vient de découvrir sur Product Hunt.
No-code
Florian Reins
Lorsqu’il rejoint [Link] en 2009, Florian s’embarque dans une longue aven-
ture (responsable technique, product manager, opérations) où il mettra à profit
son aisance avec les technologies du Web et sa passion pour la culture. La plate-
forme VOD se renforcera progressivement pour devenir une référence mon-
diale dans le domaine de la musique classique.
Son parcours d’études est multiple : Centrale Paris (ingénieur généraliste),
Sciences-Po Paris (master de management culturel), École des Arts et Métiers
(data science), bootcamp no-code Ottho (Bubble). C’est cependant surtout dans
des contextes professionnels ouverts à l’innovation qu’il exprime son ingénio-
sité créative : en startup ([Link]), en agence (WeDigitalGarden) ou auprès
de grands comptes menant leurs transformations numériques. Il est également
formateur no-code (Rocket School, Uncode School) et il n’y a rien d’étonnant à
ce qu’il croise sur son chemin Alexis et Erwan en 2021 !
C’est en autodidacte que, tout au long de sa carrière, Florian a forgé ses armes
sur des outils disparates (d’Excel à WordPress en passant par MySQL ou Pho-
toshop). Alors, lorsque le no-code entre en scène à la fin des années 2010, il y
était déjà préparé.
Contournement
Alexis et Erwan ont cofondé Contournement en 2019.
Acteur fédérateur et précurseur en France sur le sujet du no-code, Contourne-
ment a pour activité principale la formation aux outils no-code les plus acces-
sibles techniquement (dont Airtable, Zapier, Notion, Make et Softr). L’objectif
de ces formations est principalement d’autonomiser des équipes et des indivi-
dus (qui ont des profils non-techniques notamment) dans la création de leurs
outils internes, dans l’automatisation de tâches chronophages et répétitives, et
plus globalement dans l’optimisation de leur organisation et de leur productivité
grâce aux outils no-code (« no-code ops »).
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Présentation des auteurs
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