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No Code

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Alexis Kovalenko - Erwan Kezzar - Florian Reins

Préface d’Emmanuel Straschnov, fondateur de Bubble

No-code
Une nouvelle génération d’outils numériques

Découvrez
,
Bubble, Airtable
Zapier, Notion,
Webflow,
Make…
« Une bonne introduction pour comprendre ce que sont les outils
no-code, mais aussi pour dépasser le simple exercice de définition,
et ainsi s’imprégner de tous les phénomènes qui les entourent. »
Emmanuel Straschnov, fondateur et CEO de Bubble

L’avenir du code serait-il l’absence de code ? Steve Jobs, À QUI S’ADRESSE CET OUVRAGE ?
fondateur d’Apple, le suggérait dès 1997 et Chris Wanstrath,
co-fondateur de GitHub, l’affirmait avec force en 2017. Fabri- • aux chefs de projet web et product managers ;
quer des sites sans connaître les langages de programma- • à tous les métiers du Web : développeurs, UX designers,
tion est possible depuis longtemps (l’éditeur visuel de Geo- responsables marketing, growth hackers, etc.
cities date de 1998), mais c’est au tournant de 2020 qu’un
nouveau terme s’est progressivement imposé. Désormais, on • aux solopreneurs (non spécialistes du numérique mais
ne parlera plus de projets « réalisés sans code », mais « faits voulant s’équiper de bons outils) ;
en no-code ». • aux entrepreneurs en herbe ou accomplis ;
Le no-code est plus qu’une évolution technique. Cette nou- • aux décideurs de PME ou TPE ;
velle génération d’outils numériques démocratise la créa- • aux utilisateurs d’outils no-code (pour approfondir leurs
tion logicielle en rendant plus accessible la création de sites, connaissances) ;
apps, systèmes avancés ou automatisations. Des entreprises
• aux étudiants ;
de toutes tailles, associations et indépendants optimisent
leurs processus et leur productivité pour mieux se concen-
trer sur leur cœur d’activité. Le no-code représente aussi un Les auteurs
sésame à l’entrepreneuriat numérique pour de nouvelles et
nouveaux venu(e)s. Alexis Kovalenko et Erwan Kezzar sont des figures de réfé-
rence dans l’écosystème no-code français. Ils ont donné nais-
sance à la communauté No-Code France en 2019, en même
Avec cet ouvrage théorique et pratique, temps qu’ils ont créé Contournement. À travers des forma-
tions et un podcast dédié au sujet, Contournement participe
vous découvrirez :
activement à l’évangélisation du no-code. C’est à Simplon
- l’histoire de projets concrets, et les parcours réels de que leurs parcours professionnels se sont liés. Erwan a
no-codeuses et de no-codeurs ; co-fondé en 2013 cette start-up solidaire, depuis devenue le
- une définition de ces outils, avec leur socle commun (ex. plus grand réseau au monde d’écoles de code gratuites. Il
programmation visuelle) et leur pluralité ; y rencontre Alexis, développeur de formation, qui co-fonde
l’agence web solidaire SimplonProd. Florian Reins les rejoint
- une exploration des communautés no-code, pour saisir en
en 2021, dans l’écriture de cet ouvrage, avec une carrière
quoi elles sont essentielles au mouvement ;
incluant start-up, agences et missions freelance, toujours
- une réflexion sur l’état d’esprit typique au no-code, pour dans les technologies du Web, et lui aussi passionné par
vous en approprier les clés rapidement ; l’émergence du no-code.
- un guide pratique alliant conseils concrets et bonnes pra-
tiques méthodologiques, pour bien débuter en no-code,
lancer des projets et améliorer votre productivité grâce aux
« no-code ops ».

SOMMAIRE
Le no-code, qu’est-ce que c’est ? Émergence du no-code • Panorama de
ISBN : 978-2-416-00671-5
Code éditeur : G0100671

projets réalisés sans coder • Qu’est-ce qu’un outil no-code ? • Histoire


et origines techniques du no-code • Existe-t-il un mouvement no-code ?
Mouvement et communautés • Discours et état d’esprit autour du no-code
• Comment bien pratiquer le no-code ? Lancer des projets numériques
sans coder • Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops •
Implémentation • Conclusion Au-delà du no-code
Alexis Kovalenko - Erwan Kezzar - Florian Reins

No-code
Une nouvelle génération d’outils numériques
Éditions Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75240 Paris Cedex 05
[Link]

Illustration de couverture : © Victor Grandchamp, ainsi que les illustrations


des pages 9, 28, 31, 63, 112, 130, 161, 231, 237, 244, 257, 298
© Alan Kay : p. 315

Mise en pages : Sandrine Escobar

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement


ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans l’autorisation
de l’Éditeur ou du Centre Français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands
Augustins, 75006 Paris.
© Éditions Eyrolles, 2023
ISBN : 978-2-416-00671-5
Préface d’Emmanuel Straschnov, fondateur de Bubble
Préface

En 1984, Apple dévoile le Macintosh et son système d’exploitation Mac OS Sys-


tem 1. Pour la première fois, l’utilisation d’un ordinateur se fait par une interface
graphique, et non par la ligne de commande. Un an plus tard, Microsoft lance
Windows 1.0 et proclame sa vision « A microcomputer on every desk and in every
home ». Désormais, il devient clair que l’utilisation des outils informatiques et
bureautiques sera destinée au plus grand nombre. L’impact sur la vie profession-
nelle et personnelle des individus sera profond.
La programmation, en revanche, a longtemps été un domaine réservé aux
experts. De nombreuses tentatives ont été faites depuis les années 1990, mais ce
n’est qu’à partir des années 2010 que des nouvelles technologies ont réellement
commencé à ouvrir la programmation au plus grand nombre. En 2012, avec
Josh Haas, nous lançons Bubble, dans le but de permettre à tous de dévelop-
per des applications web complexes sans compétences techniques. Dix ans plus
tard, d’autres outils nous ont rejoints, et cette tendance, désormais appelée le
« no-code », est en passe de devenir un standard à part entière, lequel va changer
profondément la façon dont les gens créent et innovent. Les outils no-code
permettent au plus grand nombre de créer eux-mêmes des outils digitaux – site,
application, automatisation – dont ils ont besoin dans leur vie professionnelle et
personnelle. L’avantage est immense : les outils créés répondent par conséquent
bien plus souvent aux besoins initiaux, et peuvent évoluer au fur et à mesure de
l’évolution de la situation, sans dépenses d’ingénierie.
On voit déjà l’impact du no-code sur la vie quotidienne : en novembre 2020,
un utilisateur de Bubble, originaire de Rennes, a souhaité me raconter son
histoire. Avec deux médecins, il gère une association pour venir en aide à des
femmes enceintes et les aider à se préparer à l’accouchement. Du fait des diffé-
rents confinements, l’association n’est plus en mesure de continuer à opérer en
personne, et doit migrer sur une solution en ligne. Des vidéos sont proposées,
No-code

mais il leur manque une application pour digitaliser l’expérience qu’ils offraient
jusqu’alors en personne. Sans moyens financiers importants, Bubble devient leur
seule chance de recréer l’expérience en ligne et de continuer à aider ces futures
mamans. Après quelques semaines de développement, ils lancent leur solution
en ligne et ont commencé à explorer une expansion dans d’autres régions.
Cette démocratisation est d’autant plus importante que l’exposition au code
dépend souvent de l’origine sociale, en particulier chez les jeunes. Et dans la
mesure où la création d’entreprise, et pas seulement des start-up, passent de
plus en plus par le digital, il est important de casser ce déterminisme. C’est ce
qui nous a amené à créer le programme Immerse, aux États-Unis, afin d’offrir
un accès encore plus simple à notre technologie par des classes gratuites à des
entrepreneurs au sein de la minorité afro-américaine. Après deux ans, près de
50 fellows ont lancé leur start-up aux États-Unis et en Afrique. Ce n’est que
le début de la démocratisation de la technologie et de l’entreprenariat par le
no-code.
Les premières années du mouvement du no-code étaient consacrées au déve-
loppement des outils ; la barre était haute en termes de fonctionnalité et de
puissance pour convaincre que ces outils graphiques pouvaient égaler la pro-
grammation traditionnelle. Depuis 2020, ces technologies ont atteint cette
maturité, et l’effort doit désormais être porté sur l’éducation, afin d’accélérer la
transition vers cette nouvelle étape de la révolution technologique. La France
est en avance, car la communauté s’est lancée plus tôt qu’ailleurs, il s’agit main-
tenant d’accélérer. Erwan Kezzar me contactait dès 2014 pour discuter de la
meilleure façon d’enseigner Bubble, et je suis ravi de pouvoir écrire cette préface.
Ce livre est à la fois une bonne introduction pour comprendre ce que sont les
outils no-code, mais aussi pour dépasser le simple exercice de définition, et ainsi
s’imprégner de tous les phénomènes qui les entourent – qu’il s’agisse de la façon
dont la programmation visuelle s’inscrit dans l’histoire des nouvelles technolo-
gies, ou dont les communautés s’emparent de tout ce qui se passe sur ce terrain
depuis quelques années.
Emmanuel Straschnov,
fondateur et CEO de Bubble

VI
Table des matières

Avant-propos............................. 1 Inventaire des principales briques


fonctionnelles • 22
PARTIE 1 Un état d’esprit libérant
LE NO-CODE, la créativité • 24
QU’EST-CE QUE C’EST ?................. 7 Qu’est-ce que le vendor
lock-in ? • 24
1 Émergence du no-code............. 9 En quoi le no-code atténue-t-il
Une productivité accrue le vendor lock-in ? • 26
pour toutes les entreprises • 11 Un argument
Un sujet qui intéresse aussi marketing propageant
les géants du Web • 13 quelques malentendus • 28
Le no-code annonce-t-il Code vs no-code :
une nouvelle ère dans la fabrication un affrontement vain
d’outils numériques ? • 15 et stérile • 28
Un vaste choix d’outils • 16 Le no-code ne dispense pas
de connaissances en code • 29
Des outils en grand nombre • 16
Le no-code dépasse le domaine
Des outils qui invitent
de la programmation • 31
à être testés • 17
Les grandes catégories Des développements
d’outils no-code • 18 qui s’accélèrent • 32
Des projets no-codés
Des fonctionnalités à assembler
en quelques jours • 32
soi-même • 21
Des outils no-code évoluant
Des fonctionnalités aussi faciles
à vive allure • 34
à assembler que des briques
de Lego • 21
No-code

2 Panorama de projets réalisés La gestion des données • 111


sans coder.................................. 37 Typologie des briques
Des apps no-codées interconnectées • 116
en un week-end aux retombées Différents types
impressionnantes • 39 d’interconnexion • 117
Glide et la vague des L’accessibilité des outils
emergency apps • 40 no-code • 119
D’autres applications d’urgence • 50 Des outils nombreux
Des transformations internes • 60 et variés • 120
« Loom » • 61 Des outils aux tarifs abordables • 121
« L’Équipe Explore » • 64
4 Histoire et origines techniques
« TED Fellows Program » • 66 du no-code................................. 125
Des lancements d’activités • 67 La notion d’abstraction
« Dwellito » • 67 en informatique • 128
« New Story Charity » • 69 Les premiers pas
« Prello » • 70 de l’informatique • 128
« L’Intendance » • 72 Un besoin d’abstraction • 131
« Comet » • 74 La révolution
de la programmation
3 Qu’est-ce qu’un outil orientée objet • 139
no-code ?................................... 77 L’ère des réseaux et des services • 142
Le no-code selon Adalo L’abstraction de l’hébergement
et Formstack • 77 et l’avènement du cloud • 142
Caractérisation Le développement d’Internet
des outils no-code • 81 et des réseaux physiques • 144
La programmation visuelle • 85 L’essor des navigateurs web
Mettre en forme des textes • 87 et de JavaScript • 145
Programmer spatialement L’essor de l’UX • 149
des écrans • 91 Un exemple : de Word
Programmer temporellement à Notion • 151
des scénarios • 105 Complexité technique + simplicité
L’interconnexion de services • 109 ergonomique = « Ça marche » • 153
La « stack » ou les différentes couches
d’un projet • 109

VIII
Table des matières

PARTIE 2 Des tutoriels et des guides pratiques


EXISTE-T-IL accessibles • 193
UN MOUVEMENT NO-CODE ?........ 159
6 Une variété d’approches
5 Mouvement et communautés... 161 et d’attitudes............................. 197
Contexte • 161 Influences culturelles
du no-code • 197
Les constituants
d’une communauté • 163 Existe-t-il des valeurs
no-code ? • 201
Le cas des grandes entreprises • 165
Trois profils de no-codeurs • 205
Un exemple iconique
de communauté : Lise, « hackeuse en mode
Indie Hackers • 166 no-code ops » • 206
Qu’est-ce que Indie Hackers ? • 168 Julien, « craftsman, artisan
du no-code » • 216
Comment Indie Hackers
a-t-elle été créée ? • 168 Naye, « makeuse lanceuse
de projets » • 220
Quelques leçons
de Indie Hackers • 170
PARTIE 3
Quelques exemples
de communautés no-code • 173 COMMENT BIEN PRATIQUER
Makerpad, une « communauté LE NO-CODE ?................................. 229
apprenante » consacrée
au no-code • 173 7 Lancer des projets numériques
sans coder.................................. 231
Des communautés rattachées à des
outils no-code : les approches Bubble Bien démarrer en no-code • 232
et Webflow • 175 Ce qui ne sera pas abordé ici • 232
Des communautés secondaires Quelques conseils généraux • 234
associées à des outils no-code • 179 À chacun son parcours
No-Code France • 180 de progression • 235
Que trouve-t-on dans Une approche holistique
les communautés digitales ? • 185 de vos projets • 237
Partage de templates • 185 L’importance de la pratique • 239
Des questions posées La question des prérequis
à la communauté • 187 théoriques • 240
Des success stories • 189 FOMO, FOBO
Des systèmes d’ambassadeurs • 192 et procrastination • 241

IX
No-code

Bien débuter votre projet Pourquoi automatiser ? • 283


no-code • 243 Gagner du temps • 284
Qu’entend-on par projet ? • 243 Améliorer l’efficience
Le principe du fail fast • 246 des processus • 285
L’objectif d’une adoption Sécuriser le bon fonctionnement
durable • 248 de votre entreprise • 285
Le lean start-up Motiver les équipes • 286
comme pierre angulaire • 250 Comment bien no-coder
Une méthodologie venant vos opérations ? • 286
de l’industrie • 251 Cartographier ses processus • 287
L’approche lean start-up • 251 Exemple de processus
La notion de produit minimum et d’automatisation • 287
viable (MVP) • 253
Les cycles 9 Implémenter.............................. 293
d’apprentissage lean • 256 Faire soi-même • 294
La solution n’est jamais Choisir des outils adaptés • 297
que technique • 258
Ne pas se précipiter
Cadrer un projet • 260 sur les outils • 300
Pourquoi cadrer ? • 260 Se former • 301
Simplicité et efficacité • 262 Documenter • 303
Les ateliers de conception • 263
Collaborer • 304
La feuille de route produit • 269
Passage à l’échelle et sécurité • 305
La gestion de votre backlog • 270
Et le code dans tout ça ? • 306
8 Organiser, collaborer RGPD • 308
et automatiser en mode
no-code ops............................... 275 Conclusion
Des opérations Au-delà du no-code................... 311
aux no-code ops • 276 Au fil des cinq dernières
Qu’appelle-t-on décennies • 311
« opérations » ? • 277 Le futur du no-code • 317
L’ère des ops, dans la lignée Favoriser les projets locaux,
des DevOps • 278 efficaces et responsables • 318
Quelques cas de no-code ops • 281
Le cas de la société Tiller • 281 Présentation des auteurs.......... 321

X
Avant-propos 1
Lorsque les éditions Eyrolles nous ont proposé d’écrire un livre sur le no-code,
notre première réaction a été la réflexion suivante : « le » no-code est une expres-
sion qu’on entend souvent, mais en soi, ça n’existe pas vraiment en tant que tel. Il
existe clairement un « mouvement no-code ». Cependant, celui-ci se fonde sur
une multiplicité d’outils, tous étiquetés « no-code », mais en réalité très variés.
Déjà, ils ne servent pas à faire les mêmes choses. Ensuite, ce ne sont pas les
mêmes profils qui les utilisent, ne serait-ce que parce que certains sont très
accessibles techniquement et d’autres moins. Enfin, l’éventail de leurs contextes
d’utilisation est immense : créer soi-même, après quelques jours de formation,
des outils internes en no-code pour sa petite PME ou dans un grand groupe,
cela n’a rien à voir avec la conception d’une app mobile qu’un porteur de projet
confie à une agence no-code !
Rapidement, nous nous sommes dit que si on écrivait ce livre, il faudrait vrai-
ment bien cartographier toutes ces configurations afin de ne pas rester sur une
définition un peu flottante et sans relief de notre sujet. Il ne faudrait pas non
plus véhiculer une vision trop focalisée sur les lancements d’activités : « je veux
lancer ma start-up : soit je fais mon app moi-même, soit je la fais faire par une
agence, pour plus vite et moins cher ». C’est souvent ce cas d’usage qui est placé
sous le feu des projecteurs, mais comme nous aimons le répéter, cela ne repré-
sente que la partie émergée de l’iceberg no-code.
Nous nous sommes aussi immédiatement interrogés sur les destinataires de cet
ouvrage. Le no-code veut ouvrir l’accès à la programmation à toutes et à tous :
voilà une « cible » qui a le mérite d’être aussi précise qu’imprécise, et surtout par-
faitement « inactionnable »… Quid de notre livre ? Qui pourrait s’intéresser au
no-code ? Nous avons listé des hypothèses variées :
• des curieux qui ont été confrontés à ce drôle de mot, « no-code », que l’on
voit et entend de plus en plus ;
No-code

• des utilisateurs d’outils no-code qui se font déjà une idée du sujet et sou-
haitent l’approfondir ;
• les développeurs, également, qui, dans leur veille permanente, ont envie de
se faire leur propre idée du phénomène et de découvrir les outils, en dépas-
sant les seuls discours publicitaires ;
• tous les autres métiers du Web (ex. product managers, UX et UI designers,
UX writers, data scientists, experts en référencement, en marketing ou en
growth hacking). Chacune de ces spécialités réfléchit déjà constamment à
ses outils de travail et méthodes de collaboration. Il est clair que le no-code
regorge de promesses pouvant les inspirer ;
• les solopreneurs, dont le cœur d’activité n’est pas forcément lié au numérique.
Ils manquent souvent de temps pour s’informer sur les nouveaux outils, qui
pourraient les seconder efficacement dans leurs tâches quotidiennes ;
• des entrepreneurs découvrant des solutions d’une efficacité redoutable et
utilisables sans être développeur. Ces-derniers étant si difficiles à recruter…
• les décideurs de PME et TPE qui veulent optimiser leurs processus et outil-
lage interne afin d’accroître leur productivité.
Alexandre, notre interlocuteur chez Eyrolles, était déjà convaincu par cette
approche nuancée. Il a immédiatement rebondi sur le fait qu’il ne fallait pas
que notre ouvrage ait uniquement une vocation pratique, qu’il soit une sorte de
« no-code pour les nuls ». Pour nous, c’était déjà clair. Car nous nous efforçons
constamment de prendre du recul sur ce qui se passe et se dit, aussi bien dans
les écosystèmes du no-code (ce qu’on appelle « le no-code game ») que dans la
vulgarisation des concepts techniques cachés dans les profondeurs de ces outils
visuels. Car même si le no-code repose sur la « programmation visuelle », cela
demeure de la programmation. Sous le capot de ces outils qui dispensent de
savoir lire et écrire du code informatique, on retrouve des notions techniques
avec leurs bonnes pratiques associées. Nous voulions aussi proposer des analyses
d’ordre plus sociologique, et une étude des avancées technologiques qui ont
rendu l’émergence des outils no-code possible.
Au fil de nos échanges, est alors rapidement apparu un point déterminant pour
attaquer ensemble cet ambitieux projet d’écriture. Alexandre a soulevé qu’il
faudrait faire attention à ne pas verser dans une apologie du no-code, malgré
notre enthousiasme pour le sujet. Il faudrait savoir nuancer et proposer un peu
d’objectivité.
C’était pour nous une évidence. Car s’il y a bien un parti pris que nous avons dans
tout ce que nous produisons au sujet du no-code, c’est celle de toujours avoir une
posture enthousiaste, mais critique. Incitatrice mais réaliste. D’une part parce

2
Avant-propos

que le discernement est une valeur cardinale de Contournement et d’autre part


parce que nous venons du code, parce que nous avons fait de la formation, de la
production et du conseil dans le domaine du Web depuis des années. Ne vous
inquiétez donc pas : à aucun moment ce livre ne portera de techno-angélisme
ou d’idées préconçues dogmatiques, affirmant par exemple que le no-code per-
mettrait, avec ses pouvoirs magiques, de tout faire par soi-même, sans même
avoir à se former. Et encore moins des prophéties opportunistes et fallacieuses
annonçant que nous n’aurions bientôt plus besoin de professionnels du code !
Nous entendons trop souvent ce genre raccourcis à l’emporte-pièce, et ce livre
représente aussi pour nous une opportunité de remettre les pendules à l’heure.
Afin d’être transparent dans notre démarche, nous avons aussi tenu à éviter cer-
tains lieux communs, à abattre quelques clichés et, finalement, à exposer certains
de nos partis pris et convictions. Par exemple, sur la bonne approche pour abor-
der un projet numérique, nous croyons beaucoup aux bénéfices obtenus en croi-
sant les grandes leçons des méthodes agiles, de la méthodologie lean start-up, de
la culture maker, du mouvement des « artisans logiciels » (software craftsmanship)
et de l’éthique des hackers. Il faut du temps pour s’approprier leurs philosophies
et savoir faire bon usage de leurs recommandations concrètes. Nous avons voulu,
à notre tour, transmettre de bonnes pratiques de conception et de cadrage, pour
vous éviter de vous jeter, tête baissée, dans les outils no-code : cette attitude nous
paraît vraiment essentielle, voire incontournable !
Après l’élaboration de la structure de l’ouvrage, s’est posée la question de l’écri-
ture du livre en tant que telle : nous devons en effet gérer Contournement et
son développement. La rédaction d’un livre de 300 pages en moins de 10 mois
nous paraissait difficile sans la collaboration d’un ou une professionnel(le) à qui
nous fournirions tout le fond et le contenu afin de le mettre en mots. Ayant
remarqué quelques articles que Florian avait écrits en 2021, nous nous sommes
tournés vers lui et il s’est révélé bien plus qu’un simple scribe, mais un véritable
co-auteur, qui a également contribué sur le fond du livre et sur sa matière.
Le trio était donc constitué, et c’est à partir de notre plan détaillé que le travail
a pu se poursuivre, jusqu’à parvenir à un ouvrage structuré en trois temps. Dans
une première partie (chapitres 1 à 4), il nous a paru important de nous attarder
sur le contexte général de l’émergence du no-code et d’éclairer ce phénomène à
travers plusieurs prismes. Nous commençons ainsi par défricher les nombreuses
prises de parole provenant des éditeurs d’outils, communautés et médias, afin
d’en démêler le vrai du faux ou d’y apporter des nuances qui leur manque-
raient (chapitre 1). Alors seulement exposons-nous le no-code à travers des cas
concrets, en racontant « de l’intérieur » les histoires d’une sélection de projets
(chapitre 2). À la suite de ce parcours, nous proposons une définition clairement

3
No-code

caractérisée de ce que l’expression « outil no-code » délimite, ce qui n’a rien de


vraiment évident (chapitre 3). Enfin, en s’intéressant à ses origines techniques
(chapitre 4), nous inscrivons les outils no-code dans une histoire ancienne, faites
de progrès et d’avancées dont il bénéficie à plein. Nous tuons ainsi dans l’œuf
l’illusion selon laquelle le no-code aurait surgi ex nihilo de manière complète-
ment révolutionnaire.
Dans une seconde partie (chapitres 5 à 6), nous nous sommes concentrés sur
les bénéficiaires des technologies no-code, afin de comprendre leurs intérêts
et leur engouement pour ces outils. Le phénomène no-code est en effet éga-
lement porté par de nombreux écosystèmes et communautés d’êtres humains
qui échangent avec enthousiasme autour des outils (chapitre 5). No-codeuses
et no-codeurs manifestent un esprit d’entraide, un goût pour l’action concrète
et un sens du partage. Nous avons voulu présenter ces « valeurs » et réfléchir à
une « culture » du no-code en mettant en avant trois personnages (fictifs mais
inspirés de personnes réelles) et, à travers eux, certaines dispositions qui nous
paraissent souhaitables pour pratiquer le no-code (chapitre 6).
La troisième et dernière partie (chapitres 7 à 9) est justement orientée vers
cette pratique du no-code. Le no-code est aussi (et surtout !) une forme d’art
ou d’artisanat : pour en prendre le coup de main, il faut passer à l’action et s’y
exercer. Nous y formulerons nos recommandations pour vous guider sur diffé-
rents thèmes : comment bien débuter en no-code et comment lancer son pro-
duit ou service (chapitre 7), comment bien mener ses opérations (ses « no-code
ops ») en concevant des outils de collaboration efficaces (chapitre 8) et comment
implémenter efficacement tout type de projet, tant sur un plan technique que
méthodologique (chapitre 9).
Le cadre étant posé, voici quelques points supplémentaires que l’on aimerait
spécifier ici.
Le no-code est un sujet gigantesque par ses implications : au cours de l’écriture
du livre, nous avons renoncé à en développer certains aspects, afin de garantir
une bonne lisibilité.
Ainsi, nous avons choisi de ne pas détailler l’utilisation d’une sélection d’outils
et de leurs fonctionnalités. L’écosystème qu’ils constituent évolue très vite et
nous avons dû éviter les sujets, références et données susceptibles de rapide-
ment devenir obsolètes. Par exemple, en raison de leurs mises à jour fréquentes.
Toutefois, l’objet de ce livre n’est pas de former aux outils no-code. Pour s’ini-
tier concrètement, il y a quantité de contenus (dont de nombreux gratuits) dis-
ponibles sur le Web. Pour aller plus loin dans leur maîtrise, rien ne vaut une
formation.

4
Avant-propos

Bien que cela constitue une partie du champ d’activité de Contournement,


nous avons décidé de ne pas beaucoup développer le recours au no-code par
les grandes entreprises, pour plusieurs raisons. Difficile, déjà, d’exposer leurs
stratégies d’implémentation sans détailler leurs historiques et leurs cadres par-
ticuliers (organisation opérationnelle, stack technique, contexte juridique, gou-
vernance). Raconter quelques cas typiques nous aurait peut-être donné bonne
conscience, mais qu’auraient-ils réellement représenté de l’immensité des confi-
gurations variées des grandes structures ? Il faudrait consacrer un livre entier à
ce sujet ! Cependant, comme souvent en matière de technologies, les start-up et
petites structures sont à l’avant-garde des usages, ayant une plus grande marge
de manœuvre pour bâtir leurs systèmes et choisir leurs outils. Ainsi, nous ne
parlons que peu de certains outils no-code plus orientés « grandes entreprises »
(comme Power Apps de Microsoft, ou Unqork, et toute la famille des outils
low-code). Mais peut-être une version future de l’ouvrage sera-t-elle l’occasion
d’approfondir ces points ?
Notre conviction chez Contournement est que la grande nouveauté induite par
le no-code est la chance pour des profils non-techniques de pouvoir construire
eux-mêmes leurs propres solutions numériques, notamment en se formant et en
étant un minimum accompagné. Nous avons toutefois tâché de ne pas donner
une place trop importante à la formation dans cet ouvrage, et de représenter
également le champ de la production en no-code, qui constitue une grande
partie des professionnels.
Nous souhaitons enfin mentionner la question de l’écriture inclusive, d’autant
plus importante que le no-code, comme le code (un peu moins peut-être), est
encore occupé par une majorité d’hommes. Chez Contournement, nous avons
décidé d’utiliser au maximum l’écriture inclusive, notamment pour désigner les
fonctions où les stéréotypes de genre sont les plus excluants (ex. no-codeur·se,
développeur·se, expert·e). Nous avons réfléchi avec Eyrolles à la meilleure option
pour un ouvrage long de plusieurs centaines de pages, et finalement opté pour
des tournures de phrases qui matérialisent cette dimension inclusive.
Le contexte et la posture des auteurs étant ainsi établis, il ne nous reste qu’à vous
souhaiter une bonne entrée dans l’univers des outils no-code – qui pourrait bien
vous amener à envisager de manière complètement différente votre rapport au
numérique, comme cela l’a fait à beaucoup d’autres ces dernières années.

5
Remerciements
Nous souhaitons remercier toutes celles et ceux qui ont contribué au projet
ambitieux qu’a été la rédaction de ce livre sur le no-code.
Merci à Nesrine Sahraoui de nous avoir recommandés auprès de Stéphanie
Chabert et des Éditions Eyrolles, alors que nous n’imaginions même pas que
nous pourrions un jour écrire un livre sur le no-code auprès d’une maison d’édi-
tion aussi réputée dans le domaine de l’informatique.
Merci à Alexandre Habian, notre éditeur chez Eyrolles, et toute son équipe
dont Emmanuelle Pasquier pour leur aide et précieux conseils pour concevoir
cet ouvrage.
Merci à Emmanuel Straschnov qui nous fait l’honneur de sa première préface,
et qui sait toujours répondre à l’appel de ses compatriotes quand il s’agit de faire
rayonner le no-code.
Merci à Victor Grandchamp dont le remarquable travail d’illustration sur la fin
du projet aura permis d’ajouter une nouvelle dimension à cet ouvrage.
Merci également à Gaëtan Alaphilippe, qui aura su ajouter à sa longue To-Do
list chez Contournement, la réalisation de multiples schémas et croquis pour
compléter le travail de Victor.
Merci à Kevin Eybert pour sa méticuleuse relecture et son soutien de longue
date aux productions de Contournement. Il est rare de pouvoir compter sur
des retours décomplexés, francs et justes comme ceux que Kevin nous apporte
depuis près de deux ans maintenant.
Merci à Carole David, Stanislas Verjus et Xavier Agapé pour nous avoir fait
part de leurs impressions, remarques sur nos épreuves, ainsi que leur soutien et
encouragements au fil du projet.
Merci à la communauté No-Code France ainsi qu’aux clients de Contourne-
ment qui nous apportent chaque jour de nombreux témoignages de gratitude
et de remerciements. Cela nous a donné de la force et de la détermination dans
les moments difficiles où nous doutions de ne jamais arriver au bout de ce pro-
jet ardu. Sans compter une stimulation intellectuelle permanente grâce aux
échanges foisonnants du no-code francophone.
Merci à Mehdi, Louise et Matt (ils se reconnaîtront !) pour nous avoir inspiré
nos trois personas – même si nous ne vous avons pas demandé votre avis avant
de vous caricaturer.
PARTIE 1

Le no-code,
qu’est-ce
que c’est ?

« L’avenir du code est l’absence de code. » Cette annonce de Chris Wans-


trath, cofondateur du temple du code GitHub, avait, en 2017, de quoi
déconcerter ! Le terme no-code, alors quasi-inexistant, s’est désormais
popularisé : des projets « réalisés sans code » sont requalifiés « faits en
no-code ». Puissamment fédérateur, ce phénomène ouvre les portes de
la création logicielle au plus grand nombre. En quoi ce sésame pour les
non-initiés aux langages informatiques consiste-t-il vraiment ?
Dans cette partie, nous défrichons les nombreux discours autour du
no-code, afin de saisir ses véritables promesses. Nous présenterons une
sélection de projets avec leurs no-codeuses et no-codeurs. Nous défi-
nirons ce qu’est un outil no-code et expliquerons la programmation
visuelle, qui sert à concevoir des sites, applications ou à orchestrer des
automatisations. Enfin, nous situerons l’étape no-code dans l’histoire
des découvertes informatiques : abstraction, paradigmes de programma-
tion, essor des réseaux et du cloud, émergence de l’UX, etc. Le no-code
constitue à la fois une rupture et le rassemblement de tous ces progrès. Il
les rend accessibles à chacun et permet ainsi de décupler la productivité
de son entreprise ou de se lancer dans le numérique.
Émergence du no-code 1
Désormais, toute personne
disposant d’une connexion à Internet
peut fabriquer des logiciels.
Lacey Kesler, senior community education manager
chez Webflow

Qu’est-ce que le no-code ? Dans la sphère du numérique, de plus


en plus de monde en parle, mais de quoi s’agit-il réellement ?
Quelques recherches rapides sur le Web font apparaître une
myriade d’outils en ligne. On pourrait croire que la mer a reflué,
les déposant sur le rivage, nombreux. Chacun a ses contours par-
ticuliers, avec un nom évoquant la nouveauté : Dorik, Airtable,
Glide, Bubble, Adalo, Carrd, Xano, Typeform, Coda, Pory, Zapier,
Make… Ils semblent irisés d’une aura spéciale et diffusent, col-
légialement, une promesse aux allures d’invitation. Pour uti-
liser ces instruments de développement, il n’est plus nécessaire
de connaître un langage informatique et il y en a pour tous les
goûts : des petits, simples et modestes, ou d’autres aux ailes de
géants. Certains font apparaître un grand sérieux et un vrai pro-
fessionnalisme ; d’autres, plus relax, arborent de fringantes cou-
leurs chamarrées. On en distingue qui paraissent faciles à manier
et d’autres qui affichent des airs savants, avec un vocabulaire de
connaisseurs. Ce vaste choix permet à chaque entreprise, quelles
que soient sa taille et sa structure, d’y trouver son compte.
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Avec toute leur variété, les outils no-code semblent capables de résoudre bien des difficul-
tés. Et en même temps, tous les outils digitaux marqués de cette étiquette nous arrivent
subitement, également avec leur part de mystère et peut-être aussi leur lot de confusion.

Figure 1–1
« The fastest no-code backend development platform ».
Page d’accueil de Xano

Figure 1–2
« Unicorn Platform landing page builder for startups ».
Page d’accueil de Unicorn Platform

10
1 – Émergence du no-code

Le terme no-code est déjà très répandu dans le vocabulaire des startupers et des
solopreneurs. Ne les mélangeons d’ailleurs pas, et rappelons en quoi ils diver-
gent : les startupers ambitionnent de renouveler, grâce à l’innovation, des usages
à grande échelle, tandis que les solopreneurs (voir encadré p. 12) ne rêvent pas
vraiment de conquête de marché ou d’hypercroissance. Ils désirent surtout
travailler de manière autonome en exerçant des activités qui correspondent à
leurs personnalités. Cependant, ces deux formes entrepreneuriales se rejoignent
dans leur besoin d’une efficacité extrême. Il leur serait impossible de diriger
leurs affaires sans le soutien d’outils numériques prodigieusement efficaces et
de méthodes ayant fait leurs preuves. Attention, les outils no-code ne sont pas
leur unique appui. Mais une chose est sûre : le no-code fait désormais partie du
terreau fertile où ces entreprises s’implantent et plongent leurs racines. Elles y
puisent un ferment pour leur productivité. Et elles y trouvent aussi un milieu
d’entraide, d’échange et d’inspiration.

Une productivité accrue pour toutes les entreprises


Les outils no-code ne sont toutefois pas la chasse gardée des startupers et des
solopreneurs. Bien au contraire, si la montée en puissance des solopreneurs en
est le symptôme le plus visible, les entreprises plus traditionnelles (TPE-PME
notamment), les associations ainsi que les grands groupes, eux aussi, en glanent
les bienfaits.
Elles installent au sein de leurs équipements ces logiciels de nouvelle généra-
tion. Bien souvent, dans le même temps, elles revoient leurs façons d’organiser
le travail en interne afin de gagner en productivité.
D’ailleurs, nous verrons qu’elles n’ont même plus vraiment d’installations à effec-
tuer. La plupart de ces outils ne requièrent qu’une connexion à Internet : tout
se passe en ligne, il suffit de créer un compte. Souvent, des formules d’essai gra-
tuites sont proposées. En quelques clics, les voilà prêtes à bénéficier de toute la
puissance des outils no-code.
Lacey Kesler, qui a travaillé chez Adalo et chez Webflow, deux acteurs-clés du
no-code, résume cette simplification drastique en une formule percutante et
riche d’implications : « désormais, toute personne disposant d’une connexion à
Internet peut fabriquer des logiciels. » Reste toutefois à bien choisir ces outils
et à apprendre à les utiliser ! Par cette remarque, Lacey indique que les outils
no-code libèrent la créativité et la productivité. Mais n’est-ce pas le rôle de tout
outil de donner accès à la technique au plus grande nombre de la manière la plus
simple possible ?

11
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Nous souhaitons surtout insister sur le fait qu’elle dit « toute personne » et non
pas « toute entreprise ». Et cela change tout ! La libération du no-code va au-delà
d’une simple optimisation technique, liée à un outillage performant. Car désor-
mais, « toute personne », quels que soient ses connaissances, ses compétences,
son poste ou ses responsabilités, peut participer à la progression de son entre-
prise. L’innovation n’est plus réservée à des services centraux informatiques, à des
équipes de développement ou à des cadres en charge des opérations. Même des
entreprises sans équipe technique peuvent bénéficier des bienfaits du no-code.
Le no-code agit donc sur des organisations existantes, de toute taille, en mettant
en question leurs fonctionnements habituels. Et il ouvre aussi de nouvelles voies
pour accéder à l’entrepreneuriat.

L’essor des solopreneurs


Tout solopreneur est un entrepreneur. Mais toute personne se lançant dans l’en-
trepreneuriat n’est pas un solopreneur pour autant. Ce qui les distingue, ce sont
leurs intentions : tandis que l’entrepreneur a pour objectif l’expansion de son
activité, le solopreneur souhaite avant tout être autonome, à travers une marque
qu’il incarne personnellement. On pourrait, à tort, les confondre avec les free-
lances, qui proposent des services de conseil, de développement ou de design par
exemple. Les solopreneurs incluent aussi d’autres cas : par exemple, des personnes
lançant leurs propres services en ligne, ou d’autres faisant du dropshipping1.
Aujourd’hui, et surtout depuis le tournant des années Covid, de plus en plus de
personnes quittent leur entreprise pour bifurquer vers le solopreneuriat. Non
parce qu’ils souhaiteraient, tous ensemble, constituer une corporation massive :
revoyant leurs priorités entre travail et vie privée, ils ont décidé de trouver un
sens à leur carrière en bâtissant eux-mêmes des parcours qui leur appartiennent
réellement.
En 2021, aux États-Unis, plus de 51 millions d’individus ont été identifiés
comme travailleurs indépendants2, mais le Bureau du recensement américain
estime que moins de 3 % d’entre eux souhaitent embaucher des employés3.

1 Le dropshipping consiste à revendre des produits sans avoir à les acheter à l’avance. On gère leur
marketing, vente et distribution, au moyen d’une plate-forme e-commerce, mais ce sont des four-
nisseurs partenaires qui restent en charge de la gestion des stocks.
2 D’après le rapport de MBO Partners « 11th annual state of independance, the great realization »,
publié en décembre 2021 et disponible à cette adresse : [Link]
independence/
3 D’après l’article « Solopreneurs are Changing the Face of the Economy », publié en mars 2022 sur
le site [Link] : [Link]

12
1 – Émergence du no-code

Le progrès des outils numériques a beaucoup contribué à l’émergence des solopre-


neurs. Attention, il ne faut pas tout ramener au no-code. Leur autonomie s’appuie
aussi sur une utilisation professionnelle des réseaux sociaux, ou bien sur des ser-
vices en ligne pour gérer sa comptabilité, ses contacts et rendez-vous, par exemple.
Dans le domaine du e-commerce, c’est dès le milieu des années 2000 que des ser-
vices pour créer facilement des boutiques en ligne ont vu le jour. Fin 2020, Wix
(société israélienne créée en 2004) annonçait 5,5 millions d’abonnés4, et Squa-
respace (société américaine créée en 2006) dépassait les 3 millions5. Il faudrait
encore mentionner l’ancestral WordPress avec son fameux plugin WooCom-
merce, le très populaire Shopify, et bien d’autres encore…
Un « détail » peut surprendre : aucun de ces outils clés en main, qui ne coûtent
que quelques dizaines d’euros par mois et ne requièrent pas de compétences en
programmation, n’emploie le terme « no-code » pour présenter leurs solutions
sur leurs sites.

Un sujet qui intéresse aussi les géants du Web


Jetons un œil du côté des GAFAM6. Ces géants aussi font leur incursion sur le
terrain de jeu du no-code. Plusieurs des plus grands acteurs du Web et du numé-
rique ont sorti leurs propres outils no-code (ou en tout cas marketés comme
tel) : Amazon Web Services avec son outil Honeycode, Google avec Appsheet,
Microsoft avec Power Apps… Facebook concentre surtout ses annonces sur son
projet de Metaverse. Sera-t-il possible d’y créer des choses sans avoir à coder ?
Il y a fort à parier que oui.
Il semble que seul Apple rechigne à cet emballement collectif. Le nom de son
Worldwide Developers Conference 2022 ressemble même à un appel à y résis-
ter : « Call to code ». Apple a d’ailleurs créé son propre terrain de jeu pour
apprendre à coder, avec Swift Playgrounds. Cette application « révolution-
naire »7 veut initier les néophytes de la programmation à son langage, Swift.
L’invitation leur est ainsi lancée : avec Swift Playgrounds, « apprenez à coder

4 Source : [Link]
continue-to-invest-idUSKBN2AP1W0
5 Source : [Link]
6 GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft
7 D’après le site d’Apple : « Swift Playgrounds est une app révolutionnaire pour iPad et Mac qui
permet d’apprendre et d’expérimenter le code Swift de manière ludique. Créé par Apple, ce puissant
langage de programmation est utilisé par les pros pour développer les apps les plus appréciées du
moment. Et comme Swift Playgrounds ne requiert aucune connaissance préalable en matière de
programmation, c’est la solution idéale pour se lancer. »

13
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

sérieusement. D’une manière sérieusement amusante »8. Serait-ce un clin d’œil


implicite au no-code, qui, lui, ne serait pas sérieux ? Peut-être…
Toujours est-il que le monopole de choix que constituait le code, avec les pré-re-
quis qui lui sont propres, est remis en question : pour qui veut construire des
produits digitaux, le code n’est plus un passage obligé, mais un choix parmi
d’autres possibilités.
D’ailleurs, si on regarde du côté de Microsoft, on découvre encore une autre
piste : celle du low-code. Toutefois, les explications données sur le site officiel ne
vont pas de soi : le géant américain fait mention, pour décrire ses Power Apps,
d’« outils low-code conviviaux » qui permettent de « créer rapidement des appli-
cations en quelques jours, sans avoir à écrire de code »9. Low-code et no-code
sont-ils synonymes ? Et pourquoi encadrer l’expression de guillemets ? Y a-t-il
des bases de code à détenir ? À qui ces outils s’adressent-ils finalement ? Tout
ceci n’est pas très clair…

Figure 1–3
Page de présentation des Power Apps, la gamme d’outils low-code de Microsoft.

8 [Link] 19/04/2022 « Learn serious code. In a seriously fun way. »


9 [Link] 18/04/2022

14
1 – Émergence du no-code

Le no-code annonce-t-il une nouvelle ère dans la fabrication


d’outils numériques ?
Les nombreuses publications mettant en avant l’expansion du no-code (articles
de presse, posts LinkedIn, conversations sur des forums communautaires, etc.)
évoquent souvent un « mouvement » no-code. Certains commentateurs parlent
même d’une « révolution » no-code. Ces expressions très fortes soulèvent des
interrogations. Le no-code serait-il une bulle, un épisode passager susceptible
de s’évaporer soudainement ? Serait-il une vague, s’apprêtant à déferler sur nos
habitudes de travail et à les modifier durablement ? Serait-il un non-événement,
c’est-à-dire la poursuite normale de progrès techniques entamés depuis déjà
longtemps ?
Certaines voix affirment qu’il s’agit tout bonnement du futur du développement
informatique, rien que ça ! Ainsi Katherine Kostereva, qui fait partie du Tech-
nology Council du célèbre magazine Forbes, intitule un article de mars 2022
« Le no-code est le futur du logiciel : cinq leçons-clés pour réussir en 2022 et
au-delà ». Elle appuie sa prémonition sur des prévisions de la société américaine
de recherche et de conseil Gartner ainsi que sur des études du prestigieux maga-
zine Harvard Business Review. Selon Gartner, d’ici 2024, 80 % des produits
et services techniques seront proposés par des personnes qui ne sont pas des
professionnels techniques. Il convient d’accorder une confiance mesurée à ces
exercices d’anticipation, qui sont toujours en partie subjectifs. En effet, en tant
que CEO de Creatio (plate-forme dédiée aux automatisations industrielles et
aux CRM no-code), Katherine Kostereva est nécessairement juge et partie.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le terme no-code attire les regards. Même s’il
est porteur de confusion, comme nous l’avons souligné précédemment, il suscite
bien des engouements !
Le no-code est présenté comme un formidable moyen de s’adjoindre de nou-
velles compétences, parfois présentées comme extraordinaires. Par exemple,
les Power Apps de Microsoft éveillent l’idée de pouvoirs spéciaux, voire de
superpouvoirs10.
Voici ce que Danny Crichton, aujourd’hui responsable éditorial de la société
d’investissement en capital-risque LuxCapital, décrivait dans l’article « La
génération no-code arrive », publié sur le site TechCrunch, en 2020. Lui aussi
parle de superpouvoirs et relève un flottement autour du mot no-code :

10 Ce genre de métaphores se retrouve aussi dans des rhétoriques autour du code traditionnel.

15
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Au cours des deux ou trois dernières années, une catégorie entière de logiciels a
émergé sous nos yeux, logiciels qui ont été catalogués de manière unanime (et
assez imprécise) sous l’étiquette « plates-formes no-code ». Ces outils ont été
conçus pour que leurs utilisateurs puissent exploiter facilement la puissance des
ordinateurs dans leurs activités professionnelles quotidiennes. (…) Le succès et
la notoriété de ces outils provient du sentiment qu’ils dotent leurs utilisateurs de
superpouvoirs. Des projets qui jadis demandaient quelques heures de travail à une
équipe d’ingénieurs peuvent désormais être bricolés au moyen de quelques clics
sur une interface.

À présent, tentons d’élucider ce qui compose les mystérieux traits de caractère


de ce nouveau venu, le no-code, et penchons-nous sur son histoire.
Dans les prochains paragraphes, nous relevons des idées très générales sur le
no-code. Nous les rassemblons à partir de nombreuses sources de messages :
les no-codeurs passionnés que nous sommes baignons dedans au quotidien. Il
nous paraît indispensable de les saisir et de bien les analyser, afin de démêler le
vrai du faux ou de préciser certaines nuances. Après cette observation globale du
phénomène no-code (de l’extérieur, pourrait-on dire), nous pourrons, dans les
prochains chapitres, détailler des aspects du no-code.

Un vaste choix d’outils


La première caractéristique des outils no-code que nous relevons, c’est leur
grand nombre, associé à la facilité qu’on a à les trouver, par exemple au moyen de
moteurs de recherche. Pour les économistes et pour les experts du numérique,
cette présence d’offres pléthoriques permettant d’acquérir un certain type de
produit est un critère typique d’un phénomène bien connu : celui de la « com-
moditisation » (voir encadré p. 20).

Des outils en grand nombre


Raconter l’histoire du no-code n’est pas une mince affaire. En premier lieu parce
qu’il n’existe pas un seul no-code, il s’agit d’un raccourci derrière lequel se ras-
semble une famille nombreuse d’outils disparates. Elle réunit des personnages
dont les plus connus s’appellent Notion, Airtable, Webflow, Glide, Zapier ou
Bubble. Nous aurons l’occasion de les présenter, mais pour le moment, indi-
quons simplement que chacun d’entre eux a sa spécialité : gestion de bases de
données, composition de sites web ou d’applications mobiles, orchestration
de mécanismes automatisés, collaboration autour de documents et ressources

16
1 – Émergence du no-code

partagés, ou encore élaboration de plates-formes digitales. À n’en pas douter,


l’association qu’ils constituent ressemble vraiment à ce qu’on pourrait appeler
une famille recomposée !
À moins qu’il ne s’agisse d’une famille en train de se composer. L’étendue de
cette famille et son hétérogénéité soulèvent des questions. Quels points de res-
semblance peut-on relever dans cette vaste constellation d’outils, en dépit de
leur variété et de leurs spécialisations ?
Les outils no-code dialoguent entre eux et se font écho. Ils partagent des élé-
ments de vocabulaire, ainsi que des notions et des concepts. Nous serions donc
presque tentés de dire qu’ils sont reliés par une sorte de code commun. Cepen-
dant, au-delà du jeu de mot, rechercher une grille de lecture unificatrice pour
expliquer le phénomène no-code serait une démarche périlleuse. On risquerait
de réécrire les faits d’une manière artificielle, en leur attribuant des intentions
a posteriori et de manière erronée. S’il existait un seul code du no-code, cela
simplifierait nos affaires ! La réalité est plus complexe.

Des outils qui invitent à être testés


Le plus important pour comprendre l’essence du no-code, c’est peut-être d’iden-
tifier et de caractériser un ressenti. Cette sensation, bien des personnes qui ont
fait leurs premiers pas avec un outil no-code l’éprouvent et la partagent. Que
le parcours démarre par Carrd ou Dorik, par Notion ou Coda, par Draftbit
ou Thunkable, par Adalo ou Glide, dès la phase de découverte de l’un de ces
outils11, on est rapidement familiarisé avec l’ensemble des outils no-code, ou du
moins avec toute une catégorie d’entre eux. Nous sommes tentés d’en essayer un
second, puis un troisième. Déjà, on ne se sent plus en terra incognita.
Imaginons être cet individu débarquant aux rives du no-code. On se surprend
alors soi-même : ça y est, voici de premiers repères et concepts no-code qui se
clarifient ! On a fait l’expérience de fabriquer sa première page web en quelques
clics, ou alors sa première automatisation. On a construit, rempli et relié les pre-
mières tables de sa base de données. On a intégré une vidéo ou un formulaire ici
ou là. Un peu plus tard, on apprendra comment effectuer des appels API ou à

11 Nous tirons ces exemples d’une liste de 41 « outils no-code à connaître » proposée par [Link] :
[Link] Leur sélection complète (figurant parmi de nom-
breuses autres, proposées par les acteurs du no-code) se compose de : Carrd, Webflow, Squarespace,
Wix, Unstack, Unicorn Platform, Dorik, Linktree, Super, Softr, Bubble, Retool, Stacker, Bildr,
Adalo, Glide, Thunkable, Draftbit, AppSheet, AppGyver, Typeform, Tally, JotForm, Cognitoforms,
Formstack, Paperform, Heyflow, Zapier, Make (anciennement Integromat), Parabola, Tray, IF-
TTT, n8n, Airtable, Rows, Spreadsheet, Notion, Coda, Stackby, Infinity et Drapcode.

17
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

quoi servent les webhooks, mais pour l’heure, on a envie de tester d’autres choses,
de comparer l’outil qu’on a utilisé à ses frères et cousins, de « tenter des trucs »12.
Une no-codeuse française a même consacré ce drôle de concept en lui érigeant
un petit site : [Link]. Elle s’y présente ainsi :

Hello . Moi c’est Carole et je tente des trucs… Par exemple, construire ce site
avec mes petites mains sans savoir coder.

Carole David ne vient pas du monde du développement : elle est psychologue


et a notamment travaillé dans les ressources humaines. Sur ces quelques pages
web, construites avec l’outil no-code [Link] (une extension de Notion), elle
fait l’éloge cocasse de cette démarche d’exploration décomplexée mais sérieuse :
« Faire des trucs. Pour faire plus de trucs mieux. » Voilà exactement le ressenti que
nous pointions : après avoir fait un premier pas, puis un deuxième, nous sommes
contents de constater que ça y est, nous commençons à marcher. Nous pourrons
donc aller examiner d’autres outils, les tester, évaluer leur potentiel, même sans
objectif réel, juste pour s’amuser (tout comme on le ferait en s’accaparant une
nouvelle boîte de Lego).

Les grandes catégories d’outils no-code


Dans leurs descriptions, ils promettent de nous faire gagner en liberté, de sti-
muler notre créativité, en étant plus simples d’utilisation que la génération de
logiciels qui les a précédés.
En tapant la requête « outils no-code » dans un moteur de recherche, on tombe
sur une longue liste de… listes : palmarès des indispensables, comparatifs des
meilleurs, etc. Les conseils, sous la forme de sélections et d’avis, vont bon train.
On trouve dans la notion de « liste de listes », notion à laquelle Wikipédia
consacre une longue page, ce qui fait peut-être l’essence d’Internet et du Web,
à savoir sa structure décentralisée, la possibilité de créer des liens hypertextes
entre ses éléments. On aurait pu imaginer un autre résultat donné par le moteur
de recherche : la mise en avant d’un répertoire officiel d’outils no-code, ou une
définition faisant référence. Cependant, le no-code ne se prête pas à une telle
organisation pyramidale et hiérarchique. À l’inverse, les outils no-code appa-
raissent et poussent selon un modèle « rhizomatique », dans un enchevêtrement

12 Ce n’est pas par hasard que nous employons cette expression, d’un registre familier : ces mots sont
en effet utilisés, à dessein, dans le Manifeste de la communauté No-Code France, afin d’exprimer l’es-
prit d’ouverture de la famille no-code et, en l’occurrence, de sa communauté française.

18
1 – Émergence du no-code

où tous, coexistant au sein d’un réseau, s’appellent les uns les autres, s’épaulent
et s’influencent.
Cette abondance nous rappelle ce que le philosophe et sociologue Jean Baudril-
lard décrivait en 1970, dans son ouvrage le plus connu, La société de consomma-
tion, au sujet de produits courants qui étaient devenus accessibles pour le plus
grand nombre :

Et ce discours métonymique, répétitif, de la matière consommable, de la marchan-


dise, redevient, par une grande métaphore collective, grâce à son excès même,
l’image du don, de la prodigalité inépuisable et spectaculaire qui est celle de
la fête.

Les outils no-code, eux aussi, d’une certaine façon, nous font l’effet d’une
réjouissante fête de famille. Baudrillard poursuit ainsi :

Au-delà de l’entassement, qui est la forme la plus rudimentaire, mais la plus pré-
gnante, de l’abondance, les objets s’organisent en panoplie, ou en collection.

Il en est de même pour les outils no-code, nombreux : ils s’organisent, non pas
en panoplies, gammes et collections, mais d’une part en catégories et d’autre part
en stacks (piles).
Les catégories peuvent les regrouper par grands livrables, les différentes briques
d’un projet : sites web (website builders, comme Webflow), applications mobiles
(app builders, comme Glide), bases de données (comme Airtable), ou registres
de documents et de ressources partagés (comme Notion). Elles peuvent aussi
être spécifiques à des périmètres plus précis : création de formulaires (comme
Tally) ou de chatbots (comme Joonbot), extraction automatique de données
(scrapers comme Webscraper), etc. On trouve encore la catégorie des automati-
sations (avec Zapier et Make) et Bubble, qu’on peut qualifier d’outil tout-en-un,
puisqu’il gère à lui tout seul bases de données, automatisations et création de
sites.
La stack (terme que les anglophones utilisent à l’origine pour désigner une pile
de livres), dans le vocabulaire classique du code et à présent également dans
celui du no-code, c’est un assemblage cohérent de plusieurs outils, reliés entre
eux et fonctionnant ensemble13.

13 Il existe aussi, cependant, l’équivalent de gammes d’outils no-code, avec Microsoft Power Apps.
Toutefois, ce cas de figure n’a pas valeur de règle générale, il est plutôt une exception.

19
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Qu’est-ce que la « commoditisation » ?


Il n’existe pas de bonne traduction au terme anglais « commodity ». Il désigne un
produit de base, de consommation courante et aux caractéristiques standardisées.
Parmi une offre pléthorique, les consommateurs auront tendance à choisir le plus
« commode » : le moins cher, le plus facile à se procurer et à utiliser.
La « commoditisation » évoque, du point de vue des économistes, la mutation en
« commodities » de produits ou services qui auparavant étaient chers, rares, peu
ou mal distribués, ou encore complexes d’utilisation.
La commoditisation ne concerne pas que les usages du numérique. Une fois
équipé d’une machine à laver, l’idée d’aller à la laverie ne vous semblera-t-elle
pas irrationnelle ? Iriez-vous aujourd’hui dans un hôtel dépourvu de Wi-Fi ?
Comme le dit Evan Williams, cofondateur de Twitter : « Convenience14 decides
everything. » (soit : « la facilité d’accès et d’utilisation décide de tout »)
Dans le domaine du développement informatique, on observe ce phénomène avec
les outils no-code. Autrefois réservé à une « élite » (celles et ceux qui maîtrisent
l’art de la programmation en code), le développement de produits numériques
devient désormais accessible au plus grand nombre. Les outils no-code sont peu
chers, simples d’accès et nombreux. Grâce à leur fonctionnement modulaire, il
est facile de procéder à des remplacements de l’un d’entre eux, en tant que brique
participant au projet global.
Nous trouvons intéressant de relier ces réflexions à ce que Jean Baudrillard écrit
à ce sujet, dès 1968, dans le Système des objets, soit deux années avant la publi-
cation de la Société de consommation. Le sociologue et philosophe français n’em-
ploie pas le mot « commodité », mais il analyse l’effet psychologique de cette
nouvelle abondance d’offres sur les consommateurs. Par leur grand nombre, les
messages publicitaires, qui se soucient de plus en plus des utilisateurs finaux, leur
apportent, inconsciemment, un soutien réconfortant :
« Ainsi, nous ne sommes pas, dans la publicité, “aliénés”, “mystifiés” par des
thèmes, des mots, des images, mais bien conquis par la sollicitude qu’on a de
nous parler, de nous faire voir, de s’occuper de nous. »
Appliqué au no-code, on peut l’interpréter ainsi : désormais, nous n’avons au
fond plus à être inquiets, car nous savons bien que nous trouverons toujours, en
cherchant un peu, un outil no-code pour créer une landing page, une boutique en
ligne ou pour gérer ses calendriers, par exemple.

14 Voilà encore un terme difficile à traduire ! Il désigne l’aspect pratique, adapté et « commode » d’un
objet.

20
1 – Émergence du no-code

Des fonctionnalités à assembler soi-même


Une deuxième caractéristique des outils no-code est la possibilité de person-
naliser ses productions numériques. On peut véritablement concevoir des sites,
apps et systèmes « sur mesure ». Pour cela, on définit les fonctionnalités qui nous
intéressent, choisit des outils no-code pour chacune d’entre elles, et il ne reste
plus qu’à les configurer et à les assembler. Le tout, sans une ligne de code, bien
évidemment !

Des fonctionnalités aussi faciles à assembler que des briques de Lego


Proposer une histoire du no-code relève également d’une gageure car les
fonctionnalités de ces outils sont innombrables, ainsi que les cas d’usage qu’ils
rendent possibles et les projets auxquels ils peuvent donner vie, extrêmement
variés, hétérogènes et originaux. Même les novices du digital et les réfractaires
au développement traditionnel peuvent désormais envisager de s’y aventurer :
ils n’ont plus d’excuse ! Et cette puissance créative, conférée à un public qui s’est
considérablement élargi, est d’autant plus vivace qu’il est possible de combiner
facilement ces outils les uns aux autres.
On pourrait citer l’image des pièces de puzzle que l’on imbrique. Au-delà de la
simple métaphore, les interfaces de certains outils utilisent réellement de telles
pièces, comme Backendless (outil no-code avancé qui, contrairement à ce que
son nom suggère, ne se restreint pas au backend. Il permet de créer des appli-
cations de bout en bout), Thunkable (app builder no-code) ou encore Scratch
(langage et logiciel destinés à initier les enfants à la programmation).

Figure 1–4
Sur Thunkable,
des pièces de puzzle
servent à construire
des scripts d’actions
déclenchées par exemple
à la suite d’un clic.

21
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Toutefois, une métaphore reprise avec insistance par tous les outils no-code
est celle de la brique de Lego. Ce n’est certainement pas par hasard si Weweb,
Ksaar et Draftbit ont opté pour une mythique pièce de ce jeu dans leurs choix
de logos.
Arrêtons-nous un instant sur eux, car leur comparaison est intéressante. En
effet, ces trois plates-formes au logo similaire partagent autant de ressemblances
que de divergences.
Chacune propose de faire une combinaison sur mesure de briques élémentaires.
En manipulant visuellement ces blocs, on fabrique des produits numériques.
Cet esprit de libre composition est primordial pour les trois logiciels. Et en
même temps, chacun d’entre eux détient un caractère propre. D’ailleurs, les
outils no-code s’adressent toujours à des cibles d’utilisateurs spécifiques. Ainsi :
• Ksaar cible principalement les experts d’un métier donné (verticales allant
du BTP à la banque), soucieux de rendre les processus de leur entreprise les
plus efficaces possible. L’outil permet de créer des interfaces ergonomiques,
intuitives et rapides à appréhender par les équipes opérationnelles, afin que
les missions globales soient menées à bien.
• Weweb est parfait pour les bricoleurs aimant, tournevis à la main, imbriquer
et articuler à leur guise tout un tas de composants. Son utilisation est un peu
avancée, mais elle permet des réglages visuels très précis pour personnaliser
des sites web.
• Draftbit s’approche un peu de l’esprit de Weweb. Cependant, il est spécialisé
dans les applications mobiles natives. Il paraîtra certainement plus familier
aux adeptes du développement traditionnel.
Trois outils, trois atmosphères ! N’oublions pas que toutes les pièces de Lego ne
sont pas similaires. En l’occurrence, chacune des trois, ici, a son caractère !

Inventaire des principales briques fonctionnelles


Que signifie concrètement cette image de briques de Lego ? En pratique,
no-codeurs et no-codeuses puisent les composants à associer soit dans le cata-
logue du logiciel principal utilisé (comme Weweb, Ksaar ou Draftbit), soit sur
d’autres plates-formes qu’ils peuvent lui relier. Nous reviendrons en détail sur
ces sujets, en développant la notion de programmation visuelle et différents
types de connexions possibles.
Voici quelques exemples de blocs fonctionnels. Ils peuvent être petits ou grands,
simples ou sophistiqués et présentent une grande diversité :
• formulaires d’inscription ;

22
1 – Émergence du no-code

• modules d’authentification (éventuellement en passant par les modules de


Google, LinkedIn ou Facebook) ;
• blocs descriptifs pour présenter, par exemple, des produits ;
• sections d’achat ou d’abonnement ;
• fonctions de signature électronique ;
• sondages ;
• visualisations cartographiques ;
• modules de visioconférence ;
• tableaux dynamiques – qui peuvent inclure des calculs élaborés ;
• affichage d’enregistrements issus de bases de données – pouvant être édités
par des personnes autorisées ;
• génération de documents PDF à partir de modèles ;
• envoi programmé d’e-mails, de SMS ou de notifications push ;
• transfert automatisé de fichiers divers ;
• interfaces dédiées aux aspects de suivi d’un projet ;
• calendriers ;
• schémas et tableaux blancs collaboratifs ;
• intégration de vidéos ;
• affichage de tweets ;
• mise en forme d’équations ;
• carrousels d’images ;
• chatbots ;
• etc.15
Si les outils no-code sont nombreux, les services no-code-friendly16 le sont tout
autant. Make et Zapier, deux services no-code d’automatisation de référence,
listent des modules-connecteurs qui se chiffrent par milliers. Nous reviendrons
en détail sur la description de ce vaste ensemble qui constitue un système ouvert.

15 Cette liste est vouée à rester perpétuellement incomplète : les outils no-code l’enrichissent réguliè-
rement de nouveaux items.
16 Ce terme, improvisé par nous, n’a rien d’officiel. Il désigne tout service en ligne propice à intégrer
une pile d’outils no-code.

23
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 1–5
Page de présentation
de Make

Voilà donc la jungle17 du no-code qui s’épaissit davantage et s’enrichit par cette
multitude d’interconnexions possibles. La surface du puzzle no-code semble
s’étendre à l’infini…

Un état d’esprit libérant la créativité


Qu’est-ce que le vendor lock-in ?
On peut traduire, tant bien que mal, vendor lock-in par « enfermement proprié-
taire » ou « dépendance à un fournisseur ». Cette expression reflète d’abord la
dépendance dans laquelle une entreprise peut se retrouver vis-à-vis de presta-
taires et la difficulté qu’elle pourrait rencontrer pour en changer. Par extension,
on peut la généraliser à tout choix technologique qui pourrait à terme entraver
l’évolution de l’entreprise.
On peut analyser ce frein selon trois dimensions. En premier lieu, équiper son
entreprise d’outils représente un investissement réel : le temps passé et l’argent
dépensé pour mettre en place un logiciel de gestion de clientèle, des reportings

17 Le saviez-vous ? Le premier nom de Bubble (avec lequel on peut créer des plates-formes complexes
comme des intranets ou des marketplaces) était Appforest. Ce nom était bien trouvé !

24
1 – Émergence du no-code

commerciaux et financiers, l’hébergement d’une plate-forme, etc. Il faut prendre


en compte tous les coûts : installation, frais récurrents (abonnements), mainte-
nance. C’est quelquefois un prestataire qui s’en charge pour nous, et qu’il faut
payer chaque mois.
En second lieu, on peut être lié à une technologie à travers les compétences
expertes qu’elle appelle. Le plus souvent, les développeurs ont des spécialisa-
tions : profils orientés front-end ou back-end, développement de sites classiques
ou d’apps mobiles (pour Android, Apple ou pour SmartTV), ils parlent PHP
ou JavaScript couramment, etc. Si un entrepreneur voulait revoir de fond en
comble ses bases technologiques, il ne pourrait pas le décider d’un claquement
de doigts : « Comment former mes employés aux nouvelles compétences ?
Devrais-je embaucher des experts ? Revoir mes effectifs ? Comme ces ques-
tions, qui ont une importance stratégique, sont plus faciles à régler sur le papier
qu’à gérer dans la réalité ! »
Ainsi, le vendor lock-in peut être pensé d’une manière plus globale, au-delà d’un
prestataire ou revendeur en particulier, à travers les compétences spécialisées
qu’une technologie appelle. Il faut donc encore y inclure les efforts consacrés aux
recrutements, l’intégration des nouvelles recrues, les formations, sans oublier les
salaires associés.
À titre d’exemple, Dropbox a terminé en 2016 la migration de ses serveurs de
stockage depuis son prestataire Amazon Web Services (AWS) vers ses propres
serveurs : l’opération lui a pris deux ans et demi ! Elle a été parfaitement menée,
sans interruption de service ni perte de fichiers. Cette transition a permis de
dégager des économies substantielles pour le long terme. Pour autant, pou-
vons-nous en imaginer le coût faramineux ? Tout entrepreneur est constam-
ment confronté à ce genre de choix.
Enfin, ces choix de technologies comportent un troisième aspect auquel on
pense moins souvent : les outils choisis par une entreprise lui servent également
à implémenter son état d’esprit et ses valeurs. Certaines sociétés seront rassu-
rées par des outils clés en main, comme Hubspot18 avec ses nombreux volets
qu’elles pourront déployer progressivement. D’autres préféreront éviter ces sys-
tèmes immenses et tentaculaires. Elles opteront pour des outils séparés (en les
achetant, en les codant ou alors en les no-codant !) et pourront les assembler
au moyen d’automatisations. D’autres encore privilégieront des solutions open
source, des éditeurs français, etc.

18 Hubspot, qui n’est habituellement pas catalogué no-code, propose d’innombrables possibilités. On
peut y configurer des e-mails automatiques, des campagnes publicitaires ou des messages program-
més. Ou encore y gérer sa base de clients, créer des reportings, générer des devis, centraliser les
réclamations de clients. Et bien d’autres choses encore…

25
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

En quoi le no-code atténue-t-il le vendor lock-in ?


Les outils no-code atténuent ce sentiment d’être ferré à des choix technolo-
giques. Certes, on devra toujours choisir entre Airtable, Bubble ou Ksaar par
exemple, mais ces solutions sont plus légères que des installations en PHP, Java,
Python ou Ruby.
Nous verrons concrètement en quoi dans les prochains chapitres. Disons déjà,
pour résumer, qu’Airtable, Bubble et Ksaar sont plus accessibles : on s’y forme
plus facilement, plus rapidement, et leurs prix se chiffrent, pour de jeunes entre-
prises, à quelques dizaines d’euros mensuels seulement (si ce n’est zéro, quel-
quefois !). Le no-code aide à lever certaines barrières à l’entrée et la crainte du
vendor lock-in semble s’être en partie éloignée.
Mais attention, cette promesse d’accessibilité ne signifie pas que les outils
no-code sont simples et immédiats à prendre en main. Néanmoins, assurément,
avec le no-code, on gagne en autonomie et en liberté. On devient, grâce à eux,
le commanditaire de ses besoins et son propre prestataire. On répond soi-même
à ses besoins.

Figure 1–6
La désintermédiation
consiste à résoudre ses
problèmes directement.

Prenons l’argument de vente du logiciel no-code Airtable, placé haut sur sa


page d’accueil (figure 1–7). Airtable s’adresse à nous ainsi : « Créez des solutions

26
1 – Émergence du no-code

qui reflètent votre entreprise. Faites avancer rapidement vos façons de travailler,
grâce à des apps no-code qui correspondent parfaitement à l’agilité et à la taille
de votre équipe ». Cette formulation fait la synthèse de tous les ingrédients que
nous avons présentés jusqu’ici : créativité, personnalisation (à travers l’image du
miroir et l’utilisation de la seconde personne « votre »), ainsi que la sensation
d’un mouvement libre, rapide et léger. Toute impression de lourdeur s’est com-
plètement dissipée. Finalement ce n’est plus à moi de m’adapter aux logiciels,
mais à eux de s’adapter à moi19 !

Figure 1–7
Page d’accueil de l’outil no-code Airtable, dédié aux bases de données.

Un autre point important est l’absence de référence au langage et aux techno-


logies sous-jacentes utilisées par Airtable. Cette omission est tout sauf anodine.

19 Ce n’est sans doute pas par hasard que beaucoup de noms d’outils no-code ont une connotation
aérienne, évoquant une sensation de liberté : Bubble (bulle), Airtable (table des airs), Glide (planer),
Webflow et même, pourquoi pas, Parabola (une parabole pointant vers le ciel).

27
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Elle devrait même nous surprendre. Si Airtable ne mentionne rien sur les
infrastructures, systèmes, langages et logiciels internes qu’il utilise, c’est parce
que cela ne nous concerne plus ! Pas davantage que leurs mises à jour, répara-
tions et entretiens. Ce vaste thème dit de la « dette technique » est pris en charge
par les équipes de développement d’Airtable et non plus par ses utilisateurs.
Et s’il était nécessaire de remplacer les serveurs d’Airtable qui hébergent nos
données ou de changer leurs systèmes d’exploitation (par exemple, pour des
raisons de sécurité ou de performances), cette part de vendor lock-in concernera
Airtable et plus nous-mêmes. Quelle libération !

Un argument marketing propageant


quelques malentendus
L’engouement pour le no-code avec toutes ses promesses est aussi à la source de
certaines confusions. Le mot est quelquefois agité comme un buzzword à travers
certains messages marketing, ou dans des excès d’enthousiasme d’utilisateurs
passionnés ! Le terme « no-code » est-il victime de son succès ? Peut-être est-il,
au fond, mal choisi ? Nous revenons ici sur quelques simplifications exagérées
ou erronées, que nous avons pu fréquemment entendre.

Code vs no-code : un affrontement vain et stérile


Un premier problème, c’est que l’étiquette no-code suggère, à tort, l’affronte-
ment de deux camps rivaux : le code et le no-code.
Michael Skelly, cofondateur de l’outil Stacker, dénonce ce qu’il considère comme
une ineptie, dans un article publié sur [Link] en 2020 :

Je voudrais me débarrasser du mot no-code. J’aime le mouvement, mais je déteste


le mot. Je le déteste surtout parce qu’il passe à côté de l’essentiel. J’ai récemment
utilisé un produit qui prétend fièrement être no-code, mais qui nous invite à créer
des scénarios logiques avec des flowcharts comportant tant de boucles et d’imbri-
cations que le tout commençait à ressembler à un circuit imprimé. J’ai beau être
développeur, je n’y comprenais plus rien. Ce n’est pas que ce n’était pas mieux que
du code… c’était carrément pire.

Et, si on lui parle de low-code, il devient carrément furieux ! Ce mot reviendrait


presque, pour lui, à une excuse pour quiconque insérerait quelques lignes de
code ici ou là, honteusement.

28
1 – Émergence du no-code

Pourquoi s’en excuser ? L’ambition de Stacker ne se résume pas à un désir d’éra-


diquer le code :

C’est de préparer des outils et plates-formes pour le futur, qui permettront à des
personnes qui ne se définissent pas comme développeurs de réaliser des choses
que les développeurs peuvent faire aujourd’hui20.

Nous reviendrons au chapitre 3 sur les différences entre les notions de déve-
loppement et de programmation, afin de mieux comprendre ces questions.
Contentons-nous pour l’instant d’approuver la remarque de Michael. Le code
et le no-code font bon ménage. Et on pourrait en terminer avec cette fausse
bataille en rappelant que tous les outils no-code sont fabriqués… en code.

Figure 1–8

Le no-code ne dispense pas de connaissances en code


Le terme no-code est aussi, d’une certaine façon, devenu victime de son suc-
cès. Expliquons-nous : il résonne comme l’annonce d’une nouvelle ère, d’un
après-le-code. Un tel récit, en partie vrai, nous invite à entrer dans une nouvelle
époque technique. Voilà qui est franchement enthousiasmant, en particulier
pour les nouveaux arrivants.
L’équivalent moderne de l’antique sentence « que nul n’entre ici s’il n’est géo-
mètre » pourrait être « que nul n’entre ici s’il n’est développeur », refusant l’accès
au numérique à toutes les personnes qui n’ont pas de notions de langage infor-
matique. Le no-code proposerait – enfin ! – une autre voie d’accueil.

20 Son agacement est tel qu’il propose, à la fin de sa publication, une nouvelle appellation pour bazar-
der ces insensées querelles de clochers : « Je pense que ce que nous sommes en train de construire
n’est ni du no-code, ni du low-code. C’est du au-delà-du-code (beyond code)… mais toute autre
suggestion sera la bienvenue. »

29
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Une autre difficulté liée au terme no-code, c’est qu’il fait penser à l’apparition
d’une nouvelle époque, une sorte d’« après-le-code ». À l’ère du code aurait été
associé un avertissement du type « que nul n’entre ici s’il n’est développeur »21.
Et le voilà, grâce au no-code, rendu obsolète et détruit. Un tel miracle est-il
réellement crédible ?
Les phrases d’accroche, slogans et commentaires qui opposent le code au
no-code vont bon train, quitte à dire, quelquefois, un peu n’importe quoi…
Citons par exemple les premières et dernières phrases du clip publicitaire de
Webflow « A new era of no-code », datant de fin 2021 :

À tous ceux qui nous ont dit qu’il était impossible de créer un site web personna-
lisé sans savoir coder, nous avons répondu : défi accepté. (…) À vous de lancer les
prochaines étapes de ce qui est à venir ! Tout cela au moyen d’une plate-forme
entièrement visuelle à la puissance incroyable, qui donnera naissance à vos idées
en respectant exactement vos intentions. Ce qui ne pouvait être produit sans faire
appel à une équipe de développeurs peut désormais être réalisé par vous. Bienve-
nue dans la nouvelle ère du no-code.

L’excitation est palpable. Elle est d’ailleurs justifiée : Webflow est un outil-phare
du no-code, qui permet de concevoir des sites web absolument spectaculaires.
Cependant, certaines nuances du message marketing manquent à l’appel :
• En moins de deux minutes, dans ce clip, l’absence de code et la libération
par rapport aux développeurs sont répétées à six reprises. Pourtant, dans le
premier cours proposé gratuitement par la Webflow Academy, de très nom-
breuses notions propres au code HTML sont abordées : « Section, Contai-
ner, Columns, Div, Forms, Navbar, Class, Flexbox », etc.22
• Rappelons que Wix et Squarespace, éditeurs de sites accessibles même aux
non-codeurs, directement à partir d’un navigateur, existent depuis les années
2000.
Difficile, donc, d’interpréter cette rhétorique publicitaire ! (Sauf à rappeler, jus-
tement, qu’il s’agit d’une rhétorique publicitaire, visant d’abord à marquer les
esprits.) D’autant plus que Webflow23 est l’un des website builders no-code les
plus puissants et les plus complexes à utiliser. Le métier de développeur Web-
flow est d’ores-et-déjà bien ancré dans le paysage. Or, ces développeurs no-code

21 Nous modernisons ici librement l’inscription « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » qui était
gravée à l’entrée de l’Académie, l’école fondée à Athènes par Platon.
22 Nous ne citons que quelques uns des 41 chapitres du cours.
23 Nous prenons ici cet outil no-code comme exemple. Bien d’autres utilisent des messages simples à
comprendre, suggérant que le no-code succède au code. La réalité est un peu plus subtile…

30
1 – Émergence du no-code

maîtrisent le code HTML/CSS (langages organisant la composition des pages


web) et ils ont fréquemment recours à des snippets JavaScript (des séquences
de code facilement intégrables), qu’ils peuvent ajouter à Webflow pour l’enrichir
d’effets visuels et d’animations avancées).

Le no-code dépasse le domaine de la programmation


Une troisième difficulté liée au terme no-code est moins évidente à épingler.
Ce terme, par son intitulé, nous place, sans qu’on ait le temps d’y réfléchir, sur
le terrain de la programmation informatique. Cela est justifié : le no-code per-
met d’effectuer des tâches auparavant impossibles à réaliser sans coder. Cepen-
dant, l’usage courant de ce terme s’est étendu. Il englobe aujourd’hui aussi
des domaines où ce critère ne fonctionne pas. Citons quelques exemples pour
l’illustrer :
• Notion est très souvent associé au no-code. Pourtant, où la part de program-
mation figurait-elle, auparavant, dans l’édition et le partage de documents ?
• Tally est un excellent outil no-code pour créer des formulaires et sondages.
Pourtant, d’autres solutions plus anciennes comme Typeform ou Google
Forms (qui ne se définissent pas comme no-code) avaient déjà, depuis long-
temps, fait disparaître le code de leurs interfaces.
• De même en est-il pour Wix ou Squarespace, que nous mentionnions plus
haut : ils ne se revendiquent pas no-code alors qu’ils ont annulé le besoin de
code depuis longtemps.
Invité au podcast Contournement, dédié au no-code et que nous animons,
Emmanuel Straschnov, cofondateur de Bubble, exprime un certain agacement
quand il entend des débats pour déterminer si Notion est ou non no-code. Selon
lui, la question est absurde car, il n’y a pas de programmation en jeu. D’ailleurs,
il préfère parler de « programmation visuelle » plutôt que de no-code ; cet autre
concept, que nous explorerons au chapitre 3, est en effet plus clair. Il ajoute qu’il
espère que ces méthodes de développement deviendront si naturelles que le
qualificatif no-code, un jour, disparaîtra !
Ainsi le no-code ne se restreint pas à cet ancien pré carré du développement.
Les récits de réalisations que nous allons détailler démontreront qu’il s’agit
d’une évolution à l’envergure bien plus vaste. En 2011, Marc Andreessen, écri-
vait un article fameux intitulé « Why software is eating the world » dans le Wall
Street Journal, analysant les raisons pour lesquelles les logiciels étaient en train
de dévorer le monde. Ce titre a été mille fois repris et pastiché. Oserions-nous
une variante de plus : « No-code is eating the software » ?

31
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Des développements qui s’accélèrent


La prolifération d’outils no-code apporte au domaine du numérique mille nou-
veaux portails d’entrée. Une simple connexion à Internet suffit comme passeport
pour le visiter, observer ce qui s’y passe, s’inspirer de l’air du lieu et peut-être se
lancer en « tentant des trucs ».
Ces transformations se caractérisent par leur grande vitesse. D’ailleurs, à l’heure
où nous écrivons ces lignes, des appellations variées sont employées pour dési-
gner les nouveaux métiers liés au no-code : makers, no-coders, no-code ops,
no-code engineers, développeurs no-code, citizen developers, product buil-
ders, etc. Ce caractère hésitant révèle la rapidité de ces changements, qui nous
prennent de court.
De nombreuses innovations disruptives ont bouleversé l’économie numérique
depuis que le Web existe, entraînant des mutations qui ont affecté en profondeur
nos modes de communication, de collaboration, la diffusion des services numé-
riques et les manières de les consommer ; et finalement nos modes de vie. Nom-
breux sont les exemples de ces pionniers, comme Uber, Netflix ou Amazon, deve-
nant en quelques années de nouveaux standards. Innovant aussi sur les modèles
économiques en place qui structuraient le marché du travail ou bien la distribu-
tion de services et produits, ces transformations rapides ont quelquefois devancé
les pouvoirs publics, les poussant à s’y accommoder et à légiférer a posteriori.
Combien de fois est-ce arrivé, au cours des formations que nous donnons, d’en-
tendre la surprise et la joie d’élèves qui expérimentent la facilité d’exécution
de certaines tâches techniques, ou qui découvrent l’existence d’options qu’ils
n’avaient jamais imaginées ! Le no-code galope et peut avoir un côté sidérant.
C’est ce rythme d’évolutions très rapides que nous relevons comme une autre
caractéristique générale du no-code, et ce à tous les niveaux :
• au niveau des projets : certains sont échafaudés et mis en fonctionnement en
quelques jours (voire en quelques heures !) grâce au no-code ;
• au niveau des outils eux-mêmes : certains gagnent en puissance et s’étoffent
de nouvelles fonctionnalités à la vitesse grand V !

Des projets no-codés en quelques jours


Pour marquer les esprits et mettre en défaut les sceptiques de l’époque, certains
ont fait la démonstration de la puissance des outils no-code.
Dès 2015, Vladimir Leytus (qui co-fonda plus tard Airdev, la plus grande agence
spécialisée sur Bubble) a développé NotRealTwitter, un clone de Twitter, repro-
duisant les principales fonctionnalités et le graphisme de la célèbre plate-forme.

32
1 – Émergence du no-code

Il ne lui aura fallu que 4 jours pour le construire sur Bubble, alors que l’outil
n’étais pas encore aussi mature qu’il ne l’est aujourd’hui. Il explique dans un
article publié sur BBC Worklife que cette réalisation « était plus convaincante
que de se contenter de dire qu’en effet, oui, on peut vraiment faire des choses très
puissantes. » Le procédé en a inspiré d’autres, comme l’agence Huggy-Studio,
qui a fabriqué plus tard [Link] en moins d’une semaine également.
Voici le message que l’on peut lire sur le premier site NotRealTwitter24 (figure 1–9) :

Bienvenue sur l’ancien NotRealTwitter. Tout comme Twitter, mais en pire. bien pire.
L’objectif de ce site n’est pas de voler le business de Twitter ou de donner leur
chance à des personnes sur un réseau social tout neuf. Il s’agit de montrer le futur
du développement logiciel. Parce qu’en 2025, la plupart des logiciels ne seront
pas faits par des codeurs, mais par des personnes d’origines variées, dotées de
bon sens. La personne qui a créé ce site n’est pas un développeur logiciel. Elle n’a
utilisé ni HTML, ni CSS, ni JavaScript, Perl, PHP, Python, etc. En fait, elle n’a pas
écrit la moindre ligne de code. Et elle l’a fait en quatre jours (en 2015). Profitez
de NotRealTwitter. Fabriqué par Airdev sur Bubble. Une petite note pour Twitter :
MERCI DE NE PAS NOUS POURSUIVRE EN JUSTICE.

Figure 1–9
Ancien NotRealTwitter

24 Ce site est accessible à l’adresse [Link] Une nouvelle version NotRealTwitter 2


a vu le jour plus récemment, afin de s’accorder aux mises à jour du site-modèle.

33
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Des outils no-code évoluant à vive allure


Enfin, soulignons la célérité avec laquelle les outils no-code eux-mêmes évo-
luent. De nouveaux voient le jour fréquemment. Pour cette raison, il nous est
impossible d’en dresser un inventaire fiable dans ce livre : aussitôt esquissée, une
telle cartographie serait déjà périmée. De plus, quels que soient leurs tailles ou
leurs âges, la plupart des outils no-code s’enrichissent rapidement de nouvelles
fonctionnalités. À travers des évolutions de leurs plates-formes principales, ou
bien grâce à la création de templates, modules et plugins.
Prenons d’abord l’exemple de Webflow, dont nous mentionnions une publicité
datant de 2021. L’éditeur y rappelle les annonces principales faites à l’occasion de
l’édition 2021 de la No-Code Conf25. Les développeurs Webflow allaient bien-
tôt pouvoir configurer des automatisations et gérer des communautés d’abonnés
(gratuites ou payantes) au sein de leur outil préféré. Ce ne sont pas de petits
ajouts au périmètre fonctionnel de l’outil, mais des évolutions gigantesques.
Nous pouvons citer d’autres exemples d’évolutions rapides :
• Glide (outil de création d’applications mobiles et de sites) publie ses mises à
jour sur son site : on en décompte en moyenne six par mois ;
• Weweb (outil de création de sites) diffuse également ses changelogs en
moyenne deux fois par mois. Chacune peut comporter deux ou trois nou-
velles fonctionnalités ou améliorations ;
• Draftbit (app builder), tient un rythme quasi-hebdomadaire d’annonces de
mises à jour. Chaque annonce peut comporter une ou plusieurs nouveautés.
Nous pourrions multiplier ces exemples à l’infini. Néanmoins, il sera peut-être
plus parlant encore de mentionner la multiplication de démarches pour initier
de nouveaux adeptes du no-code : newsletters, émissions, podcasts, vidéos en
ligne, conversations sur diverses plates-formes communautaires. Toutes ces ini-
tiatives apportent des synthèses, des conseils et des éclaircissements, pour ne pas
perdre le fil des actualités du no-code. Un membre de la communauté no-code
France, Julien Boidrou, est même devenu une sorte de mascotte ! Chaque ven-
dredi, le no-codeur passionné diffuse bénévolement un bulletin d’informations
dédié aux actualités qu’il a rassemblées. Il les publie également sur un site qu’il
a développé en no-code : [Link]
L’appropriation des fonctionnalités no-code par les utilisateurs des outils est
un véritable sujet et nous y reviendrons longuement dans le chapitre 5. D’ail-
leurs, remarquons que les développeurs traditionnels doivent, eux aussi, se tenir

25 La No-Code Conf est un événement mondial dédié au no-code que Webflow organise
depuis 2019.

34
1 – Émergence du no-code

informés des actualités rapides concernant leurs langages de programmation,


les frameworks ou librairies associés26. Et eux aussi doivent dorénavant se tenir
informés d’un marché de services tiers disponibles en pleine inflation : celui
des API.
Mais ne changeons pas de sujet ! Avec ses nombreux outils, accessibles, que l’on
peut combiner et personnaliser, le no-code semble presque transformer la créa-
tion numérique en un vaste espace de jeu. Certains voient dans l’entrepreneuriat
ou dans la gestion de projets numériques une véritable course d’obstacles. Des
obstacles paraissant même parfois insurmontables. Le no-code aplanit ce ter-
rain difficile pour faire place à un parcours d’orientation, ou alors à une course
de vitesse. Néanmoins, la dimension ludique du no-code, souvent comparé aux
Lego, ne doit pas faire oublier le sérieux des sujets qu’il permet d’aborder. Dans
le prochain chapitre, nous en exposerons une sélection. Nous détaillerons des
profils de no-codeuses et no-codeurs ainsi que les problématiques qu’ils ont
relevées.
Le philosophe français Vladimir Jankélévitch définissait la notion d’« aventure »
comme un savant mélange de jeu et de sérieux. Une aventure, explique-t-il, se
vit à la première personne. Avec elle, on rompt des habitudes et on brise l’ennui :
« Ce qui est vécu, et passionnément espéré dans l’aventure, c’est le surgissement
de l’avenir27. »
Embarquons à présent dans quelques aventures no-code !

26 Une librairie est un regroupement cohérent d’un ensemble de fonctionnalités, déjà développées et
diffusées ensemble, afin de faciliter leur appropriation et leur réemploi par des développeurs dans
leurs projets.
27 Extrait de L’aventure, l’ennui et le sérieux de Vladimir Jankélévitch

35
Panorama de projets
réalisés sans coder
2
Il fut un temps où quelques ingénieurs logiciel –
certains s’autodésignant webmasters –
fabriquaient des choses sur Internet.
Souvent ambitieux, ils apprenaient à coder des mois
durant avant de publier ne serait-ce que
le site le plus rudimentaire qui soit.
Extrait de l’article The Rise of “No Code”, publié en janvier
2019 par Ryan Hoover, fondateur de Product Hunt

Avec NotRealTwitter, clone de Twitter réalisé en moins d’une


semaine sur l’outil no-code Bubble, l’agence Airdev a réalisé
ce qu’on a coutume d’appeler, dans le développement logiciel,
un PoC (Proof of Concept, voir encadré, p. 38). En 2015, cette
performance a marqué les esprits. Quelques années plus tard,
ce genre d’exercice n’est déjà plus vraiment nécessaire pour
démontrer la maturité des outils no-code. De plus en plus
de projets portés par ces technologies ont vu le jour depuis,
cet essor s’est accéléré au tournant de 2020 et se poursuit
aujourd’hui. Toutes ces réalisations sont certainement les meil-
leurs porte-parole du no-code.
Après avoir évoqué l’émergence du no-code dans sa globalité,
nous nous penchons, dans ce chapitre, sur des cas pratiques
de sites et d’applications qui n’auraient sans doute pas éclos
sans Glide, Bubble, Webflow ou encore Zapier. À travers notre
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

sélection, nous tentons de rendre compte de la variété des problématiques qu’ils résolvent,
mais aussi de la diversité des profils de leurs adeptes. En entrant dans le concret de ces
projets et en mettant en lumière certains points techniques également, nous vous laissons
vous faire votre propre idée du no-code. Vous serez sans doute attentifs à certains détails
plus qu’à d’autres, selon les questions qui occupent votre esprit en ce moment. Et peut-
être ces récits vous apporteront-ils du courage, si des projets vous trottent dans la tête
depuis quelque temps ?
En premier lieu, nous nous attarderons sur des projets nés en 2020, l’année où l’épidémie
de Covid a tout changé pour le no-code : de nombreuses personnes confinées ont décou-
vert les possibilités du no-code et se sont lancées dans des projets. Certains ont été fabri-
qués et diffusés en des temps records. Ces réalisations ont pour la plupart vécu pendant
un temps limité, mais certaines sont encore disponibles en ligne. Souvent, la technicité
de ces développements se loge à l’intérieur des outils no-code utilisés : on n’a même pas à
s’en soucier et c’est précisément cette libération qui a donné des ailes à beaucoup de gens.
Pour cette raison, nous mettrons en valeur certains points techniques internes aux outils
qui, sans cela, pourraient demeurer injustement invisibles.
Dans un second temps, nous nous intéresserons à des projets entrepreneuriaux de plus
longue haleine. Il s’agira soit des transformations internes d’activités déjà existantes, soit
des lancements de nouvelles affaires. Cette fois, le no-code est utilisé à plein, avec ses
combinaisons astucieuses, ses raccourcis possibles et ses automatisations. Tout en étant au
service de constructions pérennes et de collaborations de travail efficaces.

Démontrer la fiabilité du no-code : des PoCs aux tutoriels pour


cloner des services connus
Un PoC (Proof of Concept, ou « démonstration de faisabilité » en français), c’est
un prototype que l’on construit dans le but d’éprouver la fiabilité et la robustesse
d’une solution innovante. Lorsqu’on mène un projet numérique, il arrive fré-
quemment qu’une problématique technique nouvelle apporte son lot de doutes
et d’incertitudes. Les développeurs adeptes du code ne manquent jamais d’idées
pour mettre en œuvre une solution, mais comment être tout à fait certain que
cela va fonctionner ? On peut alors fabriquer un système temporaire destiné à
tester, à rassurer et à convaincre. Il faut vérifier que celui-ci tient bon, montrer
qu’il résout l’enjeu, faire voir que, techniquement, il ne s’effondre pas. Il doit
même résister à des sollicitations imprévues, susceptibles de le malmener. Une
fois l’épreuve passée, on pourra sereinement passer aux étapes suivantes.
En no-code, on peut facilement réaliser de petits PoCs, en reliant quelques
briques fonctionnelles afin de simuler une certaine fonctionnalité. Or, un exer-
cice voisin s’est popularisé, notamment de la part des éditeurs d’outils : cloner des

38
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

services existants connus. Partant du principe que la plupart des fonctionnalités


dont on pourrait avoir besoin ont certainement déjà été développées pour l’un
d’entre eux au moins, no-coder des « clones de… » vise, comme les PoCs, à ras-
surer et à convaincre de la fiabilité technique du no-code. Mais la mise en scène
de ces clonages a une finalité supplémentaire : montrer que ces développements
vous sont accessibles ! Ils sont présentés à la manière de recettes, dans des formats
didactiques illustrés de captures d’écran ou de vidéos : chacune et chacun consta-
tera ainsi qu’implémenter ces clones n’est pas bien sorcier ! On retrouve dans
ces procédés des échos à la culture du DIY (Do it yourself), qui invite à réaliser
des choses par ses propres moyens : cela n’est-il pas plus satisfaisant que de les
acheter ou de les faire produire par d’autres ?
En voici quelques exemples :
• sur le site de Bubble, l’un des outils no-code les plus polyvalents et les plus
puissants, la section « How to build » (« comment construire ») liste plus de
60 modes d’emploi pour reproduire des services comme Amazon, Instagram,
airbnb, Netflix ou Wikipédia.
• L’organisme de formation français Ottho, spécialisé sur Bubble, inclut la créa-
tion d’une marketplace clonant airbnb dans le programme de son bootcamp
de 4 semaines.
• Le constructeur de site Weweb base certains de ses tutoriels YouTube sur la
création d’un clone d’un jobboard s’inspirant d’AngelList.
• L’app builder Draftbit présente sur son blog les étapes à suivre pour reproduire
Instagram en partant d’une page blanche.

Des apps no-codées en un week-end


aux retombées impressionnantes
Commençons par reprendre quelques success stories1 du no-code. Certaines de
ces histoires spectaculaires ont été reprises par des médias locaux ou nationaux.
La diffusion de leurs récits contribue à l’évangélisation du no-code. Elles allient
tous les éléments narratifs brigués par les médias : ce sont des applications ou

1 Nous reviendrons, au chapitre 5, sur cette notion de success story (« témoignage de réussites »). Ces
récits peuvent devenir des références culturelles partagées par des communautés, avec leur pouvoir
fédérateur fort. Elles peuvent aussi servir d’arguments marketing prouvant l’efficacité d’une solu-
tion technique. Enfin, elles peuvent encore inspirer tout un chacun par l’exemplarité des entrepre-
neurs ou des collaborations qui les ont portées.

39
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

sites conçus et bâtis en quelques heures et diffusés tout aussi rapidement auprès
de leurs cibles d’utilisateurs. Leur utilité est évidente et leur impact vraiment
impressionnant.
Enfin et surtout, ce ne sont pas nécessairement des informaticiens aguerris qui
les ont signées, loin de là ! Quelquefois, ces no-codeurs du dimanche2 n’ont pas
d’affinité spéciale avec le secteur d’activité du service qu’ils ont mis sur pied. Le
plus souvent, ce sont des situations de crise qui les ont incités à passer à l’action.
Au fond, ces projets concrétisés en un éclair apparaissent comme des révé-
lateurs des meilleures part de l’être humain : sa créativité, son empathie, son
envie d’aider, un goût pour l’action, la capacité de collaborer autour d’un projet
commun. À travers eux, on observe même une forme de communion unissant
tous leurs contributeurs et utilisateurs, habitants d’un comté, d’une ville, d’une
région, voire d’un pays. Certaines ont parfois été catégorisées avec l’étiquette
d’emergency apps (applications réalisées dans un contexte d’urgence). Sources
d’inspiration, elles tissent des liens entre nos petites histoires individuelles et la
grande histoire, celle documentée par les journalistes et dans certains cas, plus
tard, par les historiens.

Glide et la vague des emergency apps


Lorsque la première vague de Covid-19 a déferlé sur le monde, début 2020,
de nombreux individus se sont demandés comment ils pourraient intervenir, à
leur niveau, pour limiter les effets désastreux de l’épidémie. Il fallait notamment
aider toutes celles et ceux qui œuvraient en première ligne.
Un outil no-code en particulier a déclenché un engouement populaire, tant sa
prise en main est aisée : Glide. On pourrait d’ailleurs sourire du nom de l’outil,
car en anglais to glide signifie planer, glisser, surfer. Ses deux cofondateurs, Jason
Smith et David Siegel, n’imaginaient certainement pas, quand ils ont choisi
ce nom en 2018, que leur outil surferait sur la déferlante d’une pandémie à
venir. Ils voulaient, avec ce nom, exprimer l’absence de friction et la sensation
de fluidité qu’ils offraient aux développeurs no-code. Utiliser Glide est si simple
et intuitif que, dans un entretien3, David Siegel évoque un drôle de concept :
celui du shower programming (développer sous la douche). C’est en prenant sa

2 Ces réalisations sont souvent des side projects mis en œuvre sur le temps libre de leurs auteurs. Dans
le numérique, on appelle souvent side projects des projets secondaires, non rémunérateurs, menés en
plus d’occupations professionnelles principales.
3 Entretien mis en ligne le 10 mai 2020 sur la chaîne YouTube de Contournement.

40
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

douche que l’on réfléchit aux fonctionnalités que l’on veut modifier ou ajouter
à son projet. De retour à son poste de travail, quelques minutes suffisent à les
mettre en place !

L’application d’un shérif californien

Personne n’avait jamais vu ça. Si vous m’aviez parlé d’un projet d’application
mobile traditionnelle, développée en code, à soumettre aux app stores afin de la
diffuser, j’aurais parié que cela aurait été impossible en moins d’un mois. Qu’un
individu sans connaissance technique y parvienne en une seule journée, c’est indé-
niablement une révolution.
David Siegel,
cofondateur de Glide

L’une des toutes premières emergency apps réalisées avec Glide date de quelques
années avant l’épidémie de Covid. Le personnage principal de cette histoire est
un officier de police californien. Alors qu’une tornade s’approchait dangereuse-
ment, le shérif a décidé de créer une application mobile pour alerter les habi-
tants du comté des changements de situation. Des routes allaient être fermées
en urgence. Les résidents locaux allaient devoir se confiner. Il lui fallait tenir
ses concitoyens informés, d’une manière simple, efficace et surtout en temps
réel. Les moyens de communication traditionnels n’offraient pas de solution
satisfaisante. Partant du principe que, de nos jours, tout le monde a un smart-
phone toujours à portée de main, l’application mobile semblait le support le plus
adapté. Sans aucune connaissance technique, le policier a conçu une application
qu’il a pu diffuser, en une journée seulement, auprès de 14 000 personnes.
La prise en main de Glide est-elle vraiment aussi aisée ? C’est ce que l’histoire
du shérif semble démontrer. Dans le prochain chapitre, nous aborderons en
détail la programmation visuelle, au cœur du fonctionnement de Glide et de
la plupart des outils no-code. Celle-ci se base sur la manipulation d’éléments
visuels, remplaçant l’écriture de lignes de code.

« En mode confiné »

Le fait que cela soit une application mobile lui a permis de circuler énormément et
d’être relayée par les médias.
Erwan Kezzar,
cofondateur de Contournement

41
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 2–1
En mode confiné
a été rebaptisé
#FranceDuCoeur.

Voici une application que Contournement a créée pour aider l’association Ban-
lieues Santé à accroître l’impact de ses actions, lors de la première vague de
Covid. Les quartiers populaires des grandes agglomérations étaient alors dure-
ment touchés par l’épidémie. À certains endroits comme en Seine-Saint-Denis,
le taux de surmortalité dépassait de beaucoup celui d’autres départements. La
situation précaire de familles nombreuses, vivant à l’étroit dans des logements
exigus, ayant souvent des métiers exposés au virus, rendait leur quotidien extrê-
mement difficile. L’accès au soin et à l’information médicale était critiques.
Depuis 2018, l’association Banlieues Santé combat les inégalités sociales liées à
la santé. On pouvait lire dans un article du Monde, daté du 3 novembre 2020 :

Le problème de la barrière de la langue a conduit Abdelaali El Badaoui, fonda-


teur de Banlieues Santé – un réseau de 5 000 bénévoles professionnels de santé
(médecins, infirmiers, sages-femmes, médiateurs en santé…) à travers la France –,
à imaginer de courtes vidéos d’information sur la santé et les gestes barrières dans
plus de trente dialectes, diffusées sur l’application En mode confiné, conçue par la
startup parisienne Contournement.

En cette période de début d’épidémie où les bonnes pratiques sanitaires n’étaient


pas encore bien connues de tout le monde, l’application mettait en scène un
parcours utilisateur épuré, restreint au strict nécessaire : sur l’écran d’accueil, on

42
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

n’avait qu’à cliquer sur un drapeau représentant une des 30 langues disponibles
– pour en faciliter l’accès aux personnes non francophones, ou qui ne lisaient pas
le français. On pouvait alors y visionner des vidéos pratiques, renseignant sur les
comportements à adopter.
Les applications Glide, de type Progressive Web App (PWA), ne nécessitent
aucune installation : l’application a donc pu être diffusée par e-mail, SMS et
même via des messages WhatsApp ou Messenger. L’association l’a distribuée
aux habitants des quartiers sensibles, qui l’ont à leur tour relayée. Elle est passée,
pourrait-on dire, de main en main. Cette caractéristique technique a pour beau-
coup contribué à la réussite du projet de solidarité.
Une autre fonctionnalité de l’application était de recueillir des candidatures de
bénévoles et des dons financiers, matériels et alimentaires, afin de livrer des
colis-repas à des personnes âgées isolées.
Un élément intéressant du projet est qu’Erwan a formé l’équipe de Banlieues
Santé, qui n’était pas technique, afin qu’elle reprenne la main sur l’évolution de
l’application : l’une des raisons du choix de Glide était en effet son accessibilité
pour des profils non techniques, condition pour que l’équipe de Banlieues Santé
puisse en autonomie adapter l’application à ses besoins.

Les différents types d’applications mobiles :


natives, Progressive Web App (PWA) et hybrides
Une application mobile peut être fabriquée selon trois stratégies : par un déve-
loppement natif, par une Progressive Web App, ou par un mélange des deux.
Lorsque les smartphones apparurent en 2007, leurs premières applications
nécessitaient le recours à des langages : Objective-C puis Swift pour iOS, Java ou
Kotlin pour Android. Ces développements, dits natifs, optimisent l’expérience
utilisateur, par exemple en termes d’animations graphiques ou de rapidité. Toutes
les fonctionnalités système des téléphones peuvent être utilisées : géolocalisation,
notifications, stockage, accès à l’appareil photo, fonctionnement hors ligne, etc.
Néanmoins, ce choix est coûteux. Il requiert des développeurs spécialisés, pour le
développement initial, ainsi que pour la maintenance et les mises à jour. De plus,
si on veut que l’application fonctionne sur Android et sur iOS, il faut multiplier
tous ces coûts par deux.
À partir des années 2010, l’amélioration continue des technologies web
(HTML5, CSS3, JavaScript), ainsi que les performances croissantes des naviga-
teurs, plus rapides et plus respectueux des standards, ont ouvert une alternative.
En 2015, l’ingénieur de Google, Alex Russell, a proposé le terme « Progressive
Web App » pour désigner des applications, développées en langage web, que l’on

43
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

peut lancer depuis le navigateur de son smartphone (comme Safari ou Chrome).


Leur apparence s’approche beaucoup des applications natives. Au-delà de l’as-
pect, les PWA permettent aussi d’accéder aux fonctionnalités natives du télé-
phone (grâce aux API JavaScript standardisés publiés par le W3C), en particu-
lier les notifications push, l’appareil-photo, la géolocalisation ou des systèmes de
paiement. Leur fonctionnement est assuré par un élément-clé : les service wor-
kers. Désormais reconnus par les principaux navigateurs web et mobiles, ceux-ci
peuvent, entre autres choses, simuler des réponses provenant d’un serveur distant
et ainsi donner lieu à des utilisations hors ligne.
Plus légères que les applications natives, les PWA ne nécessitent ni installation,
ni mises à jour. Tout est transparent pour l’utilisateur. Celui-ci peut les ajouter
sur son écran principal, parmi ses autres apps, en créant des raccourcis. On les
partage en relayant leurs adresses web, via un message, un e-mail ou un SMS.
Quant à l’alternative hybride, c’est un compromis reposant sur des outils comme
React Native (développé par Facebook en 2015), Xamarin (sorti en 2011, détenu
par Microsoft depuis 2016), Flutter (développé par Google en 2017) ou Cordova
(open source, développé depuis 2011 par la fondation Apache). Un dévelop-
pement dans un langage unique permet un déploiement sur plusieurs plates-
formes. On les appelle « hybrides », car ces apps s’appuient sur des bases de code
constituant une couche intermédiaire que les développeurs peuvent solliciter, au
moyen de ce langage unique, pour accéder aux fonctionnalités natives du système.
Ces trois alternatives ont leurs avantages et leurs inconvénients. Le sens de
l’histoire veut que les PWA poursuivent leur montée en puissance. Néanmoins,
Apple leur oppose une certaine résistance. Le géant californien voit en effet d’un
mauvais œil que, échappant aux règles de son store, les applications payantes
contournent la commission à lui reverser (celle-ci s’élève à 30 % des recettes tota-
lisées). Par ailleurs, les PWA facilitent la gestion de campagnes publicitaires pour
un éditeur souhaitant une diffusion sur l’ensemble de ses sites et applications : la
web app les centralise toutes sur un canal unique.
Les outils no-code n’ont pas tranché cette question. Certains d’entre eux, comme
Glide ou Adalo, permettent de produire des PWA. D’autres, comme Thunkable,
FlutterFlow, Bravo Studio ou Draftbit donnent la possibilité de générer des
applications natives. Enfin, il existe des méthodes pour encapsuler des sites, que
l’on peut créer en no-code et transformer en applications mobiles (l’équivalent
des applications hybrides) : il s’agit du mobile wrapping. Soulignons que cette
opération n’est pas simple, pas plus que ne l’est le processus de soumission d’ap-
plications aux différents stores.
Enfin, tous les outils no-code de création de sites, comme Dorik, Webflow ou
Bubble, intègrent la gestion d’affichages responsive de leurs pages, avec différents

44
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

degrés de complexité pour le no-codeur. Les sites s’afficheront de manière maî-


trisée, y compris sur des écrans de petites tailles, mais il ne s’agira pas pour autant
de PWA.

« Suivi-covid19 »

On a fait cette application, non pas pour l’intérêt de notre entreprise, mais par
volonté d’agir. (...) Le vendredi, j’ai décidé de faire Suivi-covid19. Le lundi, elle était
déjà entre les mains de SOS Médecins à Mulhouse.
Aurélien Michot, manager senior chez TokTokDoc,
créateur de l’application Suivi-covid19

Figure 2–2
Suivi-covid19

Entreprise strasbourgeoise spécialisée dans la télémédecine, TokTokDoc comp-


tait, début 2020, une trentaine d’employés. Son domaine d’action est l’innova-
tion technique et organisationnelle, notamment en Ehpad. Lorsque l’épidémie
de Covid a fait irruption en France, il n’était pas évident pour les professionnels
de santé du premier recours de prendre les bonnes décisions. Ces médecins
venant au chevet des patients devaient décider de les laisser à la maison, de les
envoyer à l’hôpital, voire d’appeler le SAMU. En France, le Grand Est était
particulièrement touché par l’épidémie.

45
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Face à cette situation, Aurélien Michot, ingénieur-conseil en informatique


médicale travaillant depuis deux ans chez TokTokDoc, a décidé d’agir en conce-
vant Suivi-covid19. Réalisée en un week-end sur Glide, l’application fournis-
sait aux acteurs de santé les dernières informations scientifiques en date, pour
discriminer les cas bénins des cas graves. Un formulaire d’aide à la décision
leur fournissait, d’après les symptômes qu’ils y renseignaient, des préconisations
thérapeutiques. Avant même la parution d’un protocole de prise en charge des
patients, l’application a relayé des informations publiées dans la revue scienti-
fique médicale The Lancet. Le 15 mars, le premier protocole officiel a été émis
par le ministère de la Santé ; dès le lendemain, il était diffusé sur Suivi-covid19.
L’application permettait également d’enregistrer des informations médicales sur
les patients suspectés de Covid, afin de faciliter leur prise en charge par plusieurs
soignants. Au bout de quelques semaines, plus de 17 000 professionnels de la
santé avaient eu recours à l’app.
Il est intéressant de souligner que l’application a bénéficié d’une licence d’uti-
lisation permettant son libre partage. Suivi-covid19 a donné lieu à la création
d’un template (modèle réutilisable) international. Plus de 4 000 internautes l’ont
consulté sur le site de Glide4.
Du point de vue technique, l’application se basait sur un arbre de décision,
modélisé sur Google Sheets : il s’agit d’un algorithme bien connu des spécia-
listes du traitement de données, qui ordonne des questions successives, dans le
but de classer des informations ou de poser un diagnostic.

Hébergement de données de santé


En raison de l’urgence liée à la crise sanitaire, l’application Suivi-covid19 a obtenu
une dérogation auprès des agences régionales de santé (ARS) et de leurs maîtrises
d’ouvrage régionales (GRADeS – Groupements régionaux d’appui au dévelop-
pement de la e-santé). Celles-ci ont signé une convention avec TokTokDoc et
ont fait office de tiers de confiance : de manière exceptionnelle, l’entreprise a
pu créer un espace de stockage Google Drive, avec des accès restreints au strict
minimum. Le code de la santé publique exige, en temps normal, que les « héber-
geurs de données de santé » (HDS) disposent d’un agrément spécial.
Pour la plupart, les outils no-code ne sont pas français et c’est un autre standard
de sécurité, équivalent américain du HDS, qui est quelquefois cité dans leurs
documentations : l’HIPAA (Health Insurance Portability and Accountability Act).
Par ailleurs, une autre norme internationale, non spécifique au médical, est aussi

4 L’ensemble des templates disponibles sont rassemblés dans une section consacrée :
[Link]

46
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

souvent mentionnée : l’ISO/IEC 27 001 décrit des exigences pour les systèmes
devant garantir la sécurité des informations (ex. données financières, documents
de propriété intellectuelle, informations sur le personnel d’une entreprise).
À l’heure où nous écrivons ces lignes, ces différentes certifications sont rares
parmi les outils no-code. Xano (création de bases de données et de back-end) est
conforme à l’ISO 27 001 et à l’HIPAA, mais ce n’est pas le cas de Bubble ou d’Air-
table, qui emploient pourtant intensivement des bases de données. En revanche,
l’outil français Ksaar indique sur son site : « Toutes vos données et configurations
sont hébergées en France chez un hébergeur 100 % français – Scaleway – certifié
RGPD, ISO 27 001 HDS – hébergement de données de santé –, ISO 27 001
sécurité, ISO 50 001 Energie, Tier 3 et SWIPO. » La spécificité de cet outil
no-code, et c’est suffisamment rare pour être signalé : dans la manière même
dont il a été conçu, Ksaar veut intégrer les contraintes propres à ces standards de
sécurité, afin que les no-codeurs l’utilisant n’aient plus à s’en soucier.

« Commerces Ouverts Saint-Malo »

Figure 2–3
Commerces Ouverts
Saint-Malo

47
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Si cette application est utile dans d’autres localités, je partage les sources
avec plaisir !
Bertier Luyt, créateur de l’application
Commerces Ouverts Saint-Malo

Lors du premier confinement dû à l’épidémie de Covid, l’activité de consultant


en stratégie digitale de Bertier Luyt s’est progressivement amenuisée. Disposant
de temps libre, l’entrepreneur a décidé de créer une application collaborative
relayant les horaires des commerces ouverts dans sa ville, Saint-Malo. Même s’il
est familier avec l’univers du numérique, ce sont habituellement ses clients qui
créent des applications numériques, pas lui ! Inventif et débrouillard, il a appris
à utiliser Glide par lui-même.
Il a résumé son intention dans un tweet :
Le but est de rendre service à tous ceux qui ont besoin de quelque chose pendant
la crise, de leur permettre de le trouver efficacement pour ne pas se promener en
ville. La consigne est bien évidemment de rester chez soi.

Pour commencer, Bertier a lancé un appel sur les réseaux sociaux afin de récolter
des informations sur les commerces locaux : leurs noms et adresses, les types
de produits vendus, un éventuel contact téléphonique ou une adresse e-mail
ainsi que leurs horaires d’ouverture. Il a centralisé le tout sur un tableur Google
Sheets. En utilisant Google Street View, il a récupéré de manière automatique
les photos des devantures des magasins.
Côté applicatif, il s’est servi des composants graphiques disponibles sur Glide et
a créé plusieurs onglets :
• les enseignes ouvertes physiquement ;
• celles effectuant des livraisons ;
• les centres de soin et pharmacies ;
• une visualisation cartographique (au rendu analogue à celui de Google
Maps).
Les utilisateurs pouvaient même sauvegarder en favoris leurs lieux habituels.
Quant aux commerçants, ils pouvaient s’inscrire grâce à un formulaire (fait sur
Google Forms). Bertier pouvait alors vérifier les informations de chaque bou-
tique candidate et, en cochant une case dans sa base de données Google Sheets,
la publier sur l’application.
En quelques semaines, Commerces Ouverts Saint-Malo a rassemblé plus de
170 commerçants et enregistré plus de 70 000 connexions. Bertier a mis son

48
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

modèle d’application à disposition de tous. Son template a été adapté à des villes
voisines, que Bertier a aidées pour de légères adaptations.

Les templates d’applications no-code


Les développeurs no-code peuvent facilement s’échanger leurs sites et applica-
tions. Attention, nous ne parlons pas de les distribuer, dans leurs versions fina-
lisées, à une foule d’utilisateurs. Le but est réellement de dupliquer entièrement
le projet.
Dupliquer une application, qu’est-ce que cela signifie ? Pour faire une métaphore
culinaire : il ne s’agit pas d’intensifier la préparation de gâteaux concoctés dans
une cuisine centrale. C’est une autre cuisine que l’on bâtit, en tout point analogue
à la première. Celle-ci dispose alors des mêmes équipements, livres de recettes
et stocks d’ingrédients. Tout est cloné, jusqu’aux pâtissiers qui y travaillent. Seuls
son nom et son enseigne sont changés. C’est ce que Bertier a fait en partageant
ses sources avec d’autres localités voisines. Le terme « sources » n’a pas la même
signification que pour des codeurs : il ne désigne pas des lignes de code, mais
l’ensemble du projet, avec tous ses blocs visuels configurés et reliés les uns aux
autres.
Ce que nous décrivons ici est le fonctionnement d’un « template » (ou modèle).
Nous voulons surtout mettre l’accent sur le fait qu’en no-code, la duplication va
bien au-delà d’un copier-coller d’un fichier référent (comme un modèle de CV
que l’on pourrait télécharger d’un site en vue de l’adapter). C’est tout un système
fonctionnel qui est reproduit, incluant son hébergement.
Cela est rendu possible car les outils no-code profitent des technologies cloud 5.
Plus généralement, Glide et tous les outils no-code prennent en charge les ques-
tions d’installation, de déploiement et d’hébergement. Un simple clic sur le bou-
ton Créer un nouveau projet engendre de nombreuses actions ordonnées, invisibles
et silencieuses sur des serveurs distants. Tout cela se déroule à l’arrière-boutique
de Glide sans que le développeur no-code n’ait à s’en soucier. De manière ana-
logue, en cliquant sur Dupliquer l’application, la structure entière est répliquée.
Certains outils no-code consacrent des sections de leur site aux templates pro-
duits par leurs no-codeurs afin de les diffuser. Cela peut prendre la forme d’une
sorte de marché, où on peut observer et récupérer des templates gratuits, ou
alors vendre les siens ou en acheter auprès d’autres no-codeurs. Technique-
ment, ces échanges d’applications s’appuient en grande partie sur les mêmes
mécanismes en jeu avec les boutons Créer un nouveau projet et Dupliquer un projet.

5 et plus globalement des progrès apportés par le DevOps : nous y reviendrons au chapitre 8.

49
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Ces deux fonctionnalités utilisent des technologies très avancées, s’appuyant sur
des serveurs virtualisés (le fameux cloud), des configurations système prêtes à
l’emploi (correspondant à la notion de « conteneurs ») et des technologies puis-
santes comme Docker ou Kubernetes.

D’autres applications d’urgence


Nous allons, avec quatre autres exemples de réalisations, mettre l’accent sur la
variété des outils no-code, en termes de complexité et d’état d’esprit. Les trois
premiers répondaient à la même problématique que Commerces Ouverts Saint-
Malo : faciliter la distribution de biens de consommation pendant les périodes
de confinement. Pourtant, les sites réalisés ne se ressemblent absolument pas, ni
par leur concept, ni par leur envergure, ni par leur destination.
Ils ont été no-codés sur les outils Pory, Bubble et Unqork. Le premier propose
une version gratuite et ses abonnements débutent à quelques dizaines de dollars
par mois. Il en va de même pour le deuxième, mais les prix sont de l’ordre de
quelques centaines de dollars mensuels. Le troisième n’offre pas d’accès gratuit
et ses tickets d’entrée sont bien plus élevés. Pory se veut simple d’usage, joyeux et
sympathique. Bubble requiert un vrai apprentissage et convient mieux à celles et
ceux connaissant les concepts théoriques du développement. Unqork présente
un niveau de technicité supérieur et s’adresse davantage à des grandes entre-
prises, dans des secteurs d’activité comme le service public, la finance ou la santé.
Le quatrième exemple que nous présenterons, WeUkraine, nous permettra de
mettre en lumière un autre aspect primordial et commun à tous ces succès : la
sortie d’une application fonctionnelle ne fait pas tout. Il faut aussi que celle-ci
soit en adéquation avec des attentes réelles : alors, révélant son utilité, elle peut
susciter un engouement et une large adoption.

« Not Amazon »

Bonjouuur ! Je m’appelle Ali et c’est moi qui ai construit ce site, du sol au plafond,
bébé ! […] Je ne vous remercierai jamais assez pour avoir fait, au cours de l’année
passée, le succès de Not Amazon, ainsi que celui (Ô COMBIEN PLUS IMPORTANT)
des commerces qui y figurent.
Ali Haberstroh,
fondatrice de Not Amazon

50
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Figure 2–4
Not Amazon

Il ne faut pas se fier aux apparences. Si Ali Haberstroh inspire spontanément


la joie et la sympathie, si son site [Link] rayonne de couleurs vives, il
a aussi contribué à sauver de nombreux commerçants canadiens de la faillite.
Les deux fondateurs de Pory, le website builder no-code qu’elle a retenu, vivent
à l’autre bout du monde, en Australie. Comme Ali, ils parlent d’eux et de leur
projet avec un ton franc, un humour décontracté et un ton badin et léger6.
Comment se fait-il qu’Ali Haberstroh, à tout juste 27 ans, figure dans le top 25
des Women of Influence, édition 2021, réalisé par le média canadien du même

6 Ainsi, sur la page About us de Pory, ses inventeurs exposent la photographie d’une boîte inutile
qu’ils ont fabriquée en Lego : un petit bras mécanisé remet imperturbablement dans sa position
initiale un interrupteur que l’on souhaiterait enclencher. Contrariant, n’est-ce pas ?

51
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

nom ? Cette sélection consacre la réussite de femmes canadiennes ayant contri-


bué à l’intérêt général à travers leurs initiatives et démarches. On y trouve
des athlètes, des activistes, des dirigeantes de grands groupes et d’audacieuses
entrepreneuses.
Le succès fulgurant de Not Amazon ne pouvait effectivement pas passer ina-
perçu. Deux semaines après son lancement, le 26 novembre 2020, plus de 4 000
commerçants de Toronto, Calgary, Halifax et Vancouver étaient déjà répertoriés
sur le site enregistrant plus de 350 000 connexions. Avec le relais du magazine
local Toronto Life, d’autres journaux consacrèrent des pages à Ali et à son site
et même au-delà des frontières de son pays. Elle confie au journal britannique
avoir été littéralement dépassée par les événements :

La réaction des commerçants a été complètement dingue. Chaque jour, j’ai reçu
des messages qui m’ont mis les larmes aux yeux (…) Je pense que j’ai encore au
moins 1 000 géniales demandes d’inscription à consulter.

Alors que le Canada organisait un nouveau confinement en réaction à la


seconde vague de Covid, la jeune gestionnaire de réseaux sociaux a pris une
initiative simple. Elle a consacré un dimanche après-midi à rassembler sur un
tableur Google Sheets une cinquantaine de commerçants locaux qu’elle avait
en mémoire. Ces magasins vendaient de tout : alimentation générale, boissons,
vêtements, accessoires. Ali a partagé son fichier sur son compte Instagram.
En deux jours, sa publication a cumulé plus de 10 000 likes. Parmi tous ces
enthousiastes, un développeur web, Baker Baha, a pris contact avec elle pour lui
apprendre qu’il était facilement possible de transformer une feuille de calcul en
un vrai site web. Il lui a indiqué comment faire. Ali a alors réalisé son site avec
Pory ; toute seule et en une journée.
En achetant le nom de domaine [Link] pour trois dollars canadiens, loin
d’anticiper un tel emballement, elle pensait faire une blague. Sa motivation prin-
cipale, c’était d’aider les petites boutiques contre la menace d’Amazon, amplifiée
par le confinement. Elle ne cache pas, d’ailleurs, sa démarche militante : elle ne
supporte pas, explique-t-elle, la manière dont Jeff Bezos et Amazon se font des
milliards sur le dos d’une classe de personnes travaillant durement7. Elle voulait
également donner un coup de pouce aux personnes issues de minorités, à la

7 Il faut remarquer qu’un tel combat est par ailleurs vraiment compliqué : même si Not Amazon a
permis de court-circuiter des achats sur les paquebots [Link] ou [Link], Ali a ensuite
utilisé Airtable pour gérer sa base de données. Airtable qui… utilise les serveurs d’Amazon Web
Services (AWS), la branche de cloud computing d’Amazon !

52
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

communauté LGBT et aux femmes continuant à faire fonctionner leurs affaires


pendant cette période difficile.
Concrètement, certains commerçants ont vu leurs ventes en ligne exploser,
comme The Green Jar, boutique vendant des marchandises en gros comme du
savon ou du miel (+ 500 % de commandes en ligne), Stainsby Studios, qui fait
commerce de poteries (+ 200 %), la librairie Glad Day Bookshop (+ 30 % de
ventes) ou la chocolaterie Mary’s Brigadeiro (dont un quart des acheteurs Inter-
net provenaient de Not Amazon).

La puissance des iframes au service du no-code


Sur la plate-forme Not Amazon, on peut détecter une petite fonctionnalité
qu’Ali Haberstroh a employée plusieurs fois. Cette fonctionnalité est si simple et
discrète qu’elle pourrait passer inaperçue. Pourtant, sa portée est phénoménale.
Peut-être même, Ali l’a-t-elle utilisée sans trop y réfléchir, tant le fonctionne-
ment des iframes est maintenant courant. Cette balise est ancienne : Microsoft
Internet Explorer l’a ajoutée au HTML, le langage du Web, en 1987. Nous atti-
rons l’attention sur elle, car c’est la voie royale pour déployer certaines fonction-
nalités en no-code. Les iframes, qui signifient inline frames (que l’on peut traduire
par fenêtres intégrées), constituent une façon très simple d’interconnecter des
services en ligne. Elles permettent d’insérer au sein d’une page web un empla-
cement de taille déterminée, qui va à son tour charger le contenu d’un autre
site, provenant d’un autre hébergement. C’est un site dans un site, en somme !
Avec les iframes, on peut facilement composer ses propres pages par des jeux de
combinaisons, à partir d’éléments provenant des services spécialisés adéquats.
On les appelle également des blocs de code embed, de code à intégrer. Attention,
ce « code » ne requiert pas de connaissances spéciales en développement. Tout à
l’inverse, il est prêt à l’emploi : il suffit de le copier-coller.
Sur Not Amazon, le formulaire pour proposer une nouvelle boutique a été réa-
lisé sur un autre logiciel no-code, gérant les bases de données : Airtable. Afin
de l’intégrer, Ali a configuré une base de données sur Airtable. Elle a associé
un formulaire (form en anglais) au tableau (table) consacré aux demandes d’ins-
criptions. Puis elle a cliqué sur le bouton Share form / Embed this form on your site.
Airtable a alors généré une portion de code HTML ressemblant à <iframe
class="Airtable-embed"...>...</iframe>. Ali l’a copiée-collée dans
l’éditeur Pory ; son formulaire était alors fonctionnel.
Bien d’autres fonctionnalités peuvent être intégrées en no-code via des iframes
provenant de services no-code ou de services classiques :
• des sondages (avec Google Forms, Typeform, Tally ou Jotform) ;

53
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

• des formulaires pour ajouter des utilisateurs à des listes d’e-mailing (avec
Mailchimp, Sendinblue ou SendGrid) ;
• mais aussi des présentations Google Slides, des vidéos YouTube, des tweets,
des cartes Google Maps, etc.
Ne nous trompons donc pas : la balise HTML iframe peut paraître un peu vieil-
lotte par rapport au jeune no-code, mais elle constitue pourtant un de ses appuis
essentiels pour relier facilement tous ces outils entre eux.

« GiveLocal »

Ce qui rend Bubble si puissant, c’est que sa vitesse de développement permet


de faire un lancement et des itérations rapidement. L’erreur numéro un, pour les
nouveaux entrepreneurs, c’est de ne pas faire de la vitesse leur alliée. Ils passent
des mois à affiner les détails de leur app afin de ne la lancer qu’une fois qu’elle est
parfaite. Le truc terrible qui peut alors se passer, c’est quand on lance une applica-
tion dont les gens ne veulent pas ou qu’ils ne comprennent pas... J’ai tiré parti de
la rapidité de Bubble pour sortir la mienne au plus tôt.
Brent Summers,
créateur de l’application GiveLocal

Figure 2–5
GiveLocal, rachetée
par le journal USA Today,
une semaine après
sa sortie, est devenue
Support Local.

Brent Summers est consultant dans le numérique. En comparaison avec Ali,


il a davantage un profil ingénieur et son goût pour l’outil no-code Bubble,
bien plus complexe et puissant que Pory, s’explique naturellement. Quand il

54
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

était adolescent, Brent bricolait déjà ses premiers sites sur Geocities ; souve-
nons-nous que c’était la première fois qu’un hébergeur proposait gratuitement
de petits espaces (devenant payants si on dépassait la capacité initiale de 2 Mo).
On pouvait y uploader ses fichiers HTML édités à la main, ou utiliser un des
premiers éditeurs en ligne, WYSIWYG, encore très rudimentaire lorsqu’il parut
en 1998. Plus tard, Brent a découvert WordPress, mais Bubble lui a fait l’effet
d’une révélation. Il a passé un week-end entier à cloner le site airbnb afin de
tester les limites de l’outil no-code. Suite à cette découverte en autodidacte, il a
voulu faire fructifier son apprentissage en créant des vidéos pédagogiques avant
de fonder Code-Free Startup en 2016. Zeroqode, plate-forme de référence ras-
semblant des ressources pour Bubble (leçons, templates, etc.) en a rapidement
fait l’acquisition : Code-Free Startup est devenue l’école en ligne de Zeroqode,
le Zeroqode Lab.
Lors de la première vague de Covid, Brent a réalisé en trois jours la plate-forme
GiveLocal sur Bubble. Ce site, communautaire et gratuit, recensait les com-
merçants vendant des cartes-cadeaux. Avec des outils traditionnels, il estime
que cela lui aurait pris une quinzaine de jours. Techniquement, son travail a été
facilité par l’utilisation d’une fonction interne de Google Maps, l’API Google
Places. Ce service met à disposition les informations sur les lieux accueillant
du public : leurs noms, adresses et horaires, des photographies, des e-mails ou
numéros de téléphone de contact, mais aussi ce que Google nomme sobrement
dans l’API l’ « atmosphère » du lieu. Il s’agit en réalité des notes et des avis que
le lieu a reçus.
Le succès a été au rendez-vous : en deux jours, près de 1 000 commerçants
s’étaient inscrits. Cette réussite a été si rapide qu’au bout d’une semaine, le
quotidien USA Today a proposé d’acquérir la plate-forme. Brent Summers a
accepté, afin de pouvoir collaborer avec les équipes techniques du journal et de
faire bénéficier son projet de cette aura médiatique.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, le service est toujours en ligne. Il s’appelle
désormais Support Local8 et a subi une refonte ; il n’est plus basé sur Bubble.
Une longue liste de villes américaines y figure, 75 d’entre elles dépassent les
100 boutiques listées.
Le contraste avec l’histoire de « Not Amazon » est frappant. Les cas d’usage des
sites sont similaires, leurs succès comparables et Brent incarne un esprit tout
aussi enthousiaste et volontaire qu’Ali. Mais son approche est plus méthodique
et rigoureuse. Dans une interview relayée sur le site de Bubble9, il explique que
selon lui, la grande force des outils no-code réside dans la vitesse qu’ils octroient

8 Disponible à l’adresse [Link]


9 Disponible à l’adresse [Link]

55
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

à leurs développeurs. C’est en confrontant rapidement ses projets numériques


avec la réalité qu’on peut maximiser leurs chances de réussite.

« Covid-19 Management Hub »

I think we can.
Telle a été la réponse de Cas Holloway, à la tête du service des entreprises
publiques d’Unqork, lorsque Jessica Tisch, déléguée au service des technologies de
l’information de la mairie de New York, lui a demandé s’il était possible de mettre
en place en un week-end une plate-forme organisant la distribution, par les taxis
de la ville, de repas gratuits pour les plus démunis.

S’il s’agit là encore de centraliser des informations et de faciliter la livraison


de repas et de matériels, le périmètre d’intervention du Covid-19 Manage-
ment Hub est rapidement devenu bien plus vaste que les deux initiatives per-
sonnelles Not Amazon et GiveLocal.
Impliquant les services publics, le Hub, qui a coûté 600 000 $ à la ville, s’est
chargé de collecter des informations en temps réel sur les habitants, les com-
merces et les agences publiques, puis d’organiser une vaste logistique pour dis-
tribuer des repas, des médicaments et des biens de première nécessité. Le service
permettait d’informer en retour les habitants de la ville, de cibler des messages à
certains groupes de personnes ou encore de coordonner des itinéraires pour les
taxis pouvant comporter jusqu’à six points de livraison. Plus de 23 millions de
repas gratuits ont été distribués auprès de 443 000 ménages. 21 000 chauffeurs
de taxi ont été employés. Des matériels de protection estimés au total à plus de
125 millions de dollars ont été collectés.

Low-code et no-code, quelles différences ?


Unqork s’écarte un peu de la famille des outils no-code. En effet, il existe une
famille voisine, mais distincte : celle du low-code. Leur frontière est poreuse et
ces termes sont couramment à l’origine d’approximations et de confusions. Ils
peuvent être sujets à débat.
Selon certains, il suffirait d’insérer quelques lignes de code à un projet no-code
pour le faire basculer du côté du low-code. Cette conception très rigide du
no-code (qui porterait en lui le commandement « Tu n’écriras point de lignes de
code. ») nous paraît excessive, dans la mesure où cette pratique est non seulement
courante, mais de surcroît fort utile dans certains cas !
L’appellation low-code désigne surtout une catégorie d’outils puissants destinés
à des développeurs traditionnels. Ces logiciels, s’appelant par exemple Mendix,

56
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Outsystems ou Appian, font la part belle à des écrans visuels pour mener des
développements parfois très complexes. Leur usage implique une familiarité avec
l’univers du code. Ils sont destinés à être intégrés à des systèmes informatiques
vastes, aux architectures souvent composites, c’est-à-dire incluant entre autres
des pans entiers hérités de solutions historiques. C’est ce qu’on appelle, dans le
vocabulaire des développeurs, le « legacy ». Utiliser des outils low-code requiert
d’ailleurs souvent des interventions pour modifier des implémentations tech-
niques, des configurations de logiciels et back-ends divers, employés par diffé-
rents départements de l’entreprise.
Pour utiliser du low-code, il faut aussi être familier avec les diverses façons de
déployer des mises à jour de son code et de le partager avec les autres contribu-
teurs. Ces procédures pour déployer son code sans générer ni de régression ni de
conflits de versions, sont bien connues des développeurs utilisant des solutions
de dépôt de code comme GitHub ou GitLab. Les solutions low-code consti-
tuent donc une évolution naturelle des outils de développement historiques. Ils
accélèrent certaines tâches, mais leur expansion ne participe pas à l’élargissement
ou à la démocratisation envers de nouveaux publics. En ce sens, c’est tout l’in-
verse de l’ambition du no-code.

Not Amazon, GiveLocal et le Covid-19 Management Hub sont tous trois issus
de collaborations : Ali Haberstroh a reçu l’aide spontanée d’un développeur,
Brent Summers a été contacté par le journal USA Today et le Covid-19 Mana-
gement Hub a été déclenché par un appel téléphonique venant de la mairie de
New York. Le no-code a été un accélérateur inouï pour ces projets. Mais il est
certain que, parallèlement à ces cas de succès, de nombreux autres projets sont
certainement restés au stade d’embryons. L’exemple qui suit illustre que la célé-
rité et la puissance octroyées par les outils no-code ne font pas tout : le souci
des utilisateurs finaux, ainsi qu’un esprit collaboratif, sont indispensables à leurs
réussites.

« WeUkraine »

L’objectif n’est PAS de créer la meilleure plate-forme, mais de mettre en route une
solution viable et opérable pour la mettre au service du plus grand nombre. En six
heures, la solution est en ligne. Reste à savoir COMMENT la rendre accessible le
plus rapidement possible au plus grand nombre.
Extrait d’un tweet de Camille Cocaud,
créatrice de WeUkraine

57
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 2–6
WeUkraine

Ce n’est sans doute pas par hasard si Camille Cocaud a su déclencher le succès
de WeUkraine. En effet, Camille est consultante auprès de start-up et spécia-
liste de growth hacking. Ce domaine rassemble des techniques et savoir-faire
pour promouvoir des produits auprès de leurs cibles en contournant les voies
traditionnelles du marketing. Il requiert tout à la fois de l’inventivité, un goût
pour l’analyse chiffrée et une forme d’empathie : il faut savoir comprendre les
destinataires de son produit et s’identifier à eux.
Or, ces qualités, Camille les rassemble toutes. Elle utilise quotidiennement des
outils numériques, mais elle ne sait pas coder. Cet écueil n’a jamais représenté un
frein pour les projets qui lui tenaient à cœur. En 2021, elle a fondé la première
communauté féminine française de growth hacking, Les Meufs du Growth. Parti
de zéro, le groupe LinkedIn compte aujourd’hui plus de 2 000 adhérentes. Il vise
à « donner aux femmes la place qu’elles méritent », en facilitant leurs échanges,
en encourageant les initiatives d’entraide et en renforçant leur présence en ligne.

58
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Camille raconte son parcours dans un long entretien disponible sur YouTube10,
développant notamment le choc que sa première expérience en entreprise a
représenté pour elle. Elle se serait crue, explique-t-elle, transportée dans un
roman de Kafka ou au pays des Shadoks, ces petits personnages qui s’évertuent
à pomper, de manière insensée, sans répit et sans se questionner. Pareillement,
on demandait à Camille de répéter des processus inefficaces jusqu’à l’absurde.
Rien d’étonnant à ce qu’avec un caractère de sa trempe, alliant la curiosité et
la débrouillardise, le goût pour une action efficace et le sens du partage, elle
ait croisé sur son chemin le no-code. WeUkraine a vu le jour en février 2022,
juste après le début de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Il était
impossible pour Camille de rester passive, impuissante spectatrice du désastre
humain qui se déroulait à quelques centaines de kilomètres de chez elle. Ses
recherches sur Internet l’ont dirigée vers des articles de presse, relayés sur les
sites des ONG les plus connues. Elle raconte elle-même son déclic, dans une
publication LinkedIn :

Quand j’imagine cette plate-forme, il est 4 heures du matin, je suis dans mon lit et
je cherche ce que je peux faire pour aider. Le concept me vient rapidement. 1) Je
ne sais pas quoi faire. 2) Je cherche en ligne et les résultats d’initiatives à aider ne
sont pas nombreux. 3) Et si je leur donnais une meilleure visibilité via une plate-
forme, où les résultats seraient crowd-sourcés ?

La plate-forme WeUkraine a pour objectif de regrouper les initiatives solidaires


venant en aide aux Ukrainiens : aider à s’informer et à informer ses proches,
pouvoir envoyer des dons de nourriture, vêtements et matériel médical, préparer
l’accueil de réfugiés. Lorsqu’elle a annoncé la parution de la nouvelle plate-forme
sur son compte LinkedIn, elle a reçu une avalanche de réactions. 250 000 vues
et 40 000 visites en tout juste cinq jours. Pour un site qui, fraîchement publié,
ne bénéficiait ni de référencement naturel, ni du renfort de campagne marke-
ting, c’est un exploit ! Camille a notamment été aidée pour configurer les DNS
(Domain Name System) de son site : ce registre technique permet d’associer une
adresse web ([Link]) aux adresses IP des serveurs hébergeant le service.
Camille a utilisé Airtable pour construire la base de données rassemblant les
informations sur ces initiatives, Softr pour créer le site web, ainsi que Canva
pour créer quelques éléments graphiques.
Au-delà de la prouesse no-code, c’est l’esprit de collaboration que nous tenons à
souligner. Au total, plus de 100 professionnels du digital français se sont inclus
dans le projet : développeurs, designers UX, spécialistes en communication,

10 Disponible sur le compte YouTube de Format Brut, à l’adresse [Link]


=Dj6Nk-kecBA

59
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

attachés de presse, etc. En 24 heures, un collectif s’est mis en place. Camille


a même été contactée par le gouvernement, écrit-elle dans un tweet daté du
21 avril. Grâce à ce formidable effort collectif, WeUkraine recense plus de
350 initiatives citoyennes et humanitaires existantes pour aider les Ukrainiens.

Des transformations internes


En passant en revue ces succès spectaculaires favorisés par le no-code, nous
avons pu illustrer la diversité des profils d’adeptes du no-code. Nous avons éga-
lement insisté sur l’importance de la collaboration, tant dans l’élaboration des
projets que pour leur diffusion. Cependant, nous n’avons encore fait qu’effleurer
les aspects concernant le product management. Pour aller à l’essentiel, ce vaste
domaine se concentre sur deux horizons guidant le bon développement d’un
produit numérique : d’une part sa bonne adéquation avec les attentes d’utili-
sateurs-cibles, d’autre part l’efficacité du travail collaboratif des équipes qui le
construisent au quotidien. Ces deux objectifs sont fréquemment décrits par le
double vocabulaire de discovery (découvrir les prospects, leurs habitudes et leurs
besoins) et de delivery (assurer une production soutenue et rythmée).
Derrière la notion de delivery, c’est un nouveau défi qui apparaît pour les outils
no-code : celui de la productivité. En comparaison avec les projets d’urgence
précédemment exposés, le thème des processus de travail, de leur mise en place
ou de leur optimisation pourra sembler moins parlant, voire moins séduisant.
En s’y intéressant, on découvre qu’organiser la fabrication de produits digitaux,
avec ses astuces et secrets, est absolument passionnant. Simplement, ces aspects
sont moins visibles de l’extérieur. En dehors d’une rapidité de développement,
qu’est-ce qui différencie un site construit sur Webflow d’un autre codé en PHP ?
Comment distinguer une application conçue sur Draftbit d’une autre écrite en
Swift ? À quoi bon utiliser Airtable plutôt que des fichiers Excel ou des docu-
ments Google Sheets ?
La productivité est une autre modalité pour justifier le recours au no-code. Or,
c’est certainement celle-ci qui est la plus importante, à deux égards. En pre-
mier lieu, en termes de marché : l’enjeu de la productivité concerne absolument
toutes les entreprises, de l’auto-entrepreneur qui organise ses journées jusqu’à la
multinationale qui coordonne ses filiales. C’est la partie immergée de l’iceberg
no-code ! Et en second lieu, en termes de légitimité : le thème de la producti-
vité fournit aux outils no-code l’occasion de prouver leur maturité et leur force.
Ceux-ci peuvent concourir avec des solutions traditionnelles pour équiper des
projets entrepreneuriaux en profondeur, les structurer et bénéficier à l’ensemble

60
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

d’une activité. Comment ? En supprimant de nombreuses tâches répétitives et


de peu de valeur ajoutée. Nous reviendrons en détail dans le chapitre 9 sur la
notion de « no-code ops » que nous ne faisons pour l’instant que mentionner
(figure 2–7).
Avec la puissance du no-code, les équipes opérationnelles gagnent sur tous les
plans : d’une part, le temps libéré leur permet de mettre véritablement à profit
leurs compétences et leurs talents, leur imagination et leur créativité et, d’autre
part, elles peuvent directement, en autonomie, perfectionner et enrichir les blocs
fonctionnels et processus automatisés qu’elles utilisent. Il leur devient de moins
en moins nécessaire de charger les backlogs destinés aux développeurs tradi-
tionnels qui, le plus souvent, débordent déjà de nombreuses feature requests en
attente. Inversement, ce gain d’autonomie pour chaque équipe sur son péri-
mètre de responsabilité occasionne aussi des bienfaits pour les développeurs
traditionnels. Ne leur incombent plus que des tâches pleinement techniques,
riches de défis et de complexité. Ils peuvent, pour les traiter, exprimer ad libitum
leur inspiration et leur savoir-faire.

Figure 2–7
Les « no-code ops »,
en coulisse, peuvent
considérablement
améliorer la capacité
d’exécution d’une
structure.

« Loom »

La syntaxe, ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est la capacité à énon-
cer un problème clairement, à le résoudre et à itérer sur les solutions.
Guillaume Declair, cofondateur de Loom

61
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 2–8
[Link]

La productivité ? C’est un thème que Guillaume Declair connaît bien ! Il a


co-écrit La 25e heure, best-seller qui a convaincu plus de 100 000 lecteurs11 en
leur confiant les conseils de 300 entrepreneurs pour devenir plus productif. Au
sein du groupe My Little Paris, Guillaume a cofondé le média Merci Alfred, qui
lui a permis de lancer, avec Julia Faure, la marque de vêtements engagée Loom.
À eux deux, ils ont voulu casser les codes de la fast fashion, en prônant l’absence
de collection et en éradiquant les soldes. Surtout, ils ont misé sur des basiques
durables et à la fabrication respectueuse de l’environnement et des droits sociaux
des personnes. En 2021, Loom a réalisé 1,4 million d’euros de chiffre d’affaires,
représentant une hausse de 60 % sur l’exercice précédent.
Lorsque la marque est devenue indépendante, il lui a fallu reprendre les rênes
des commandes et des livraisons. C’est à ce moment que le no-code a fait son
entrée en scène. Les protagonistes en ont été les suivants : Make en personnage
principal pour faire tourner le cœur de l’activité, Shopify (outil de création de
sites e-commerces) pour en organiser la vitrine et les rayonnages en ligne, Type-
form pour adresser des sondages aux clients, Google Sheets pour organiser le
back-office. Quelques acteurs secondaires interviennent également, afin d’étoffer
cette stack12 : l’API de Colissimo pour suivre l’état des livraisons, un traditionnel
FTP pour transmettre les commandes aux systèmes informatiques des entre-
pôts, Mailjet pour scénariser ses e-mailings et même un peu d’Airtable.

11 Nous avons nous-mêmes participé à ce succès en le distribuant lors de certaines formations


Contournement.
12 Ce terme désigne une association d’outils complémentaires.

62
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Guillaume explique tous ces choix avec la plus grande simplicité : « c’est une
question d’état d’esprit : il faut avoir la curiosité d’aller toi-même chercher l’outil
qui correspond à ton besoin. Dans la plupart des cas, il existe. » En raccor-
dant intelligemment tous ces services no-code entre eux, Loom s’est finalement
dispensé d’une équipe technique. Il n’a fallu que deux semaines pour mettre
l’ensemble sur les rails. Guillaume reconnaît avoir bénéficié d’un entraînement
spécial, ayant énormément utilisé Excel dans son passé professionnel : c’est sur
ce logiciel qu’il a fait ses premières armes en entrecroisant les formules de calcul
selon des logiques correctes.
Illustrons quelques processus qu’il a no-codés :
• Une automatisation Make se lance à intervalles de temps réguliers afin de
consulter les nouvelles commandes enregistrées sur Shopify. Elle les compile
alors et les convertit dans un format ad hoc. Le fichier obtenu est alors posté
par FTP sur le serveur des entrepôts en charge des commandes.
• Une autre automatisation13 surveille en retour ce même document distant,
afin d’y repérer des liens de suivi Colissimo : en cas de mise à jour, elle se
charge d’envoyer des messages personnalisés aux acheteurs concernés.
Lors du lancement de la société, les effectifs de Loom se comptaient sur les
doigts d’une main. Cela ne les a pas arrêtés dans la conception de nouvelles
fonctionnalités. Il fallait apporter un soin particulier à la qualité de ces vête-
ments éthiques, de leur fabrication jusqu’à la satisfaction des clients sur la durée.
Produire « Moins mais mieux », en se souciant de l’expérience client. Grâce à
l’efficacité de leurs outils, ils purent rester en petit nombre, ce qui les a aidés
à gagner en rapidité et en agilité. Le no-code a véritablement constitué pour
Loom un allié décisif.
Voici l’exemple d’une extension fonctionnelle qu’ils ont facilement réalisée :
lorsque l’API de Colissimo informe Make du succès d’une livraison, des conseils
d’entretien des produits sont alors transmis par e-mail à l’acheteur. Puis à J+30
et à J+365, des sondages Typeform sont programmés pour récolter des retours
plus tardifs, sur l’usure du vêtement notamment. Afin d’orchestrer ses routines,
Loom a optimisé l’emploi de Make en exploitant un de ses volets qui n’est peut-
être pas le plus connu : l’usage avancé de son système de bases de données
interne.
Résumé en une formule, le no-code a permis à Loom de faire table rase des pro-
blématiques de syntaxe, c’est-à-dire de la maîtrise d’un langage informatique.
L’entreprise profite à plein régime de la puissance du no-code. En choisissant
les meilleurs outils pour chacun de ses besoins fonctionnels, elle se concentre sur

13 Dans le vocabulaire de l’outil Make, on parle de « scénario ».

63
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

l’essentiel de son activité, sur ce qui lui tient à cœur. En un rien de temps, elle a
pu prendre son envol.

« L’Équipe Explore »

Qu’on se le dise, le no-code est un moyen de faire gagner du temps aux déve-
loppeurs et non un moyen de se passer d’eux. En tant que codeur, il ne faut pas le
voir comme une menace : le temps économisé sur l’exécution de tâches d’intégra-
tion répétitives permet de consacrer plus de temps là où les développeurs ont une
plus forte valeur ajoutée. C’est vertueux.
Raphaël Dardeau,
CTO de L’Équipe

Figure 2–9
Page d’accueil de
L’Équipe Explore,
présentant les « longs
formats ».

64
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Pour Raphaël Dardeau, chief technical officer du quotidien sportif L’Équipe, le


no-code semble ne revêtir que des avantages. Dans un article publié sur le site
[Link], il expose l’avant/après Webflow.
Plus précisément, il expose les coulisses de la confection des formats longs créés
par L’Équipe Explore. Il en parle comme s’il décrivait des collections haute-
couture. Et c’est justifié : ces mini-sites sont des concentrés absolument fabuleux
de technicité et d’expérimentations artistiques. Les journalistes y conçoivent
des univers immersifs aux atmosphères singulières, afin de mettre en valeur un
travail éditorial poussé. Ainsi, les lecteurs en ligne découvrent les parcours des
médaillés d’or olympique en patinage artistique Gabriella Papadakis et Guil-
laume Cizeron, se fondent dans le rôle des arbitres modernes équipés de l’as-
sistance vidéo à l’arbitrage (Video Assistant Referees – VAR), ou alors ressentent
avec eux les frissons de Tess Ledeux et Kevin Rollant, les deux meilleurs Fran-
çais de l’histoire du ski freestyle.
Ces compositions originales existent depuis 2013. Or, des outils pour créer
des webdocs et des longforms existaient dès 2015, précise Raphaël14. Ce n’est
qu’en 2020 qu’il a découvert des outils no-code comme Bubble ou Webflow. La
montée en puissance et l’apprentissage de ces nouveaux instruments de travail
ont été très rapides pour toutes les professions concernées : développeurs, desi-
gners web, product owners et journalistes.
Dans cette transformation des procédés internes de fabrication, deux aspects
nous paraissent clés. Premièrement, Webflow a donné lieu à une augmentation
de la productivité tout en préservant l’exigence d’une qualité haut de gamme.
Les concepteurs des formats longs ne s’interdisent d’ailleurs pas d’y injecter, le
cas échéant, un peu de custom code, pourvu que cela soit avec parcimonie, afin de
réaliser des effets d’animation avancés.
En second lieu, Raphaël ajoute qu’« il n’y a aucune magie : on garde le contrôle
sur l’imbrication des balises HTML, la sémantique, le type de layout (grid, flex,
etc.), toutes les propriétés CSS essentielles et les principaux types d’événements
JavaScript ». Parfaitement adapté aux plus techniciens de ses équipiers, Web-
flow met à leur disposition, sur son interface web, toutes les recettes d’intégra-
tion auxquelles ils étaient déjà habitués. Le no-code offre à ces profils experts un
renouveau dans leurs environnements techniques de travail, alliant un confort
renforcé à une efficacité accrue.

14 Il cite la start-up française Racontr, ainsi que Shorthand, Storyform ou Creatavist. Qui connaît
encore ces plates-formes de création ? Sans doute ces outils étaient-ils en avance sur leur temps. Ils
n’ont pas rencontré le succès auprès d’un public de masse, comme Bubble ou Webflow.

65
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

« TED Fellows Program »

Avant Stacker, nous devions nous tourner vers notre équipe de développement
pour la moindre modification dans nos processus. À présent, nous sommes en
mesure de créer le logiciel dont nous avons besoin, et comme nous en avons le
contrôle, nous pouvons le modifier instantanément.
Joseph Dobson,
anciennement Technical Program Manager chez TED Conferences,
avant de rejoindre Stacker, où il est Strategic Partnerships

Avec le TED Fellows Program, les conférences TED soutiennent depuis 2007
des individus porteurs d’idées visionnaires dans des domaines variés. Il y a
des milliers de candidatures pour seulement vingt heureux élus chaque année.
En 2022, on y trouve une avocate argentine spécialisée dans les jeux vidéo et
le droit dans les espaces virtuels émergents, un chorégraphe spécialisé dans les
danses et musiques traditionnelles éthiopiennes, une astrophysicienne austra-
lienne en quête d’exoplanètes, ou encore un avocat vietnamien militant pour
offrir des accompagnements juridiques à des communautés marginalisées. Ces
personnes bénéficient d’accompagnements personnalisés, incluant par exemple
des mises en relation avec des partenaires financiers. Le réseau des TED Fel-
lows les aide à concrétiser leurs aspirations.
On imagine la charge de travail que peut représenter l’examen minutieux d’une
telle masse de candidatures disparates, avec leurs lots de références à vérifier. Là
encore, c’est grâce au no-code que les étapes ont pu être rationalisées. Comparé
à des CRM classiques, logiciels étiquetés quelquefois off the shelf (disponibles
sur l’étagère), Stacker est très personnalisable. Le plus souvent, il est combiné à
Airtable afin de le compléter d’interfaces de travail spécifiques. Chaque équipe
ne voit à l’écran que les parties de la base de données dont elle est respon-
sable. Ce duo d’outils permet une organisation fine et contrôlée des processus
de sélection, afin que chaque collaborateur puisse concentrer toute son attention
sur ses dossiers et veiller à un traitement global équitable. Plus de distraction
causée par des bugs ou par les réglages nébuleux d’un système compliqué !

66
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Des lancements d’activités


« Dwellito »

Le no-code m’a donné la possibilité de rattraper mes cofondateurs techniques et


de mener des expérimentations sur un temps plus long et avec un besoin moindre
de ressources.
Caleb Barclay,
fondateur de Dwellito

Figure 2–10
Dwellito

Caleb Barclay a longtemps été frustré de ne pas être autonome sur la technique.
Après deux années d’études d’architecture, il s’est formé à la conception de pro-
duits. Au début de sa carrière, il a lancé de nombreux projets de start-up en
s’associant à des profils techniques, mais son insatisfaction se renforçait au fil du
temps. Il voyait bien que, pour faire fructifier ces jeunes produits, il aurait fallu
davantage d’implication de la part de ses associés techniques. Mais ils étaient
toujours affairés ailleurs. Et à chaque fois, la rencontre du produit avec sa cible
était manquée.

67
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Grâce à Webflow et au no-code, il a enfin pu dépasser ces frustrations. Il a


créé, en solo, la marketplace Dwellito, qui accompagne les personnes désireuses
d’acheter des maisons modulaires. Ces constructions, rapidement assemblées en
combinant des éléments préfabriqués à commander, peuvent fournir des pièces
supplémentaires, dans son jardin par exemple : une chambre d’amis, un petit
bureau, ou même un petit studio complet. La hausse du télétravail pendant
l’épidémie de Covid a beaucoup poussé ce marché.
Caleb a d’abord préparé un tableau Google Sheets pour centraliser les offres
dispersées sur Internet. Il y a tout consigné : référence, producteur, dimensions,
prix, présence ou non d’une kitchenette, lieu d’expédition, zones de livraison,
etc. Ces recherches ont constitué l’étape la plus longue pour lancer la plate-
forme. Caleb a aussi effectué beaucoup de cold calling auprès des fabricants et
revendeurs ; ces « appels à froid » consistent à prendre contact avec des clients
ou partenaires potentiels que l’on ne connaît pas. Pour cette tâche, il faut s’armer
de patience ; plusieurs relances, ainsi qu’un bon argumentaire, sont indispen-
sables pour convaincre les interlocuteurs et donner naissance à des relations
de confiance. Ce lien commercial fort est aussi utile à une stratégie de SEO15 :
demander aux fabricants d’ajouter sur leurs sites un lien16 vers [Link] est cru-
cial pour améliorer le référencement de la plate-forme, autrement dit sa réputa-
tion aux yeux de Google.
Quant au site Webflow, Caleb estime qu’il a réalisé 90 % du travail de concep-
tion et d’implémentation technique en une seule journée. Il a par la suite amé-
lioré son site no-code en créant des automatisations sur Zapier et une base
de données Airtable où il enregistrait les étapes de conversion commerciale de
chaque client.
Voici un exemple parmi les scénarios qu’il a mis en place avec ces outils : un
formulaire de demande de devis est conçu sur Webflow. Lorsqu’un visiteur le
remplit, une automatisation Zapier crée un brouillon d’e-mail et avertit Caleb.
Il n’a plus qu’à le relire puis l’envoyer. Le message est alors aussi archivé sur
Airtable.

15 Le « Search Engine Optimization » consiste en un ensemble de méthodes servant à optimiser le


référencement naturel par les moteurs de recherche.
16 Ces liens entrants sont appelés des « backlinks » dans le vocabulaire des experts du référencement
naturel. Pour une recherche donnée, la position d’un site sur les pages de résultats s’appelle son rang,
ou en anglais « ranking ».

68
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Figure 2–11
Exemple d’une
automatisation sur
Zapier, servant à créer
un modèle d’e-mail,
prêt à être envoyé. On
y voit l’insertion de
données dynamiques
(précédées de l’icône
carrée de Webflow, d’où
ils proviennent).

« New Story Charity »

Tant de vies ont été impactées, car des gens ont été en mesure de mettre en œuvre
des technologies pour résoudre des problèmes qu’ils observaient dans le monde,
sans passer par les longues années d’un apprentissage classique. (…) Pour moi,
ce n’est pas ce que l’on peut faire qui est le plus enthousiasmant, mais qui peut le
faire. Cela peut vraiment bouleverser tout ce concept d’empowerment : qui détient
les accès… etc. C’est ce qui me motive : je suis vraiment enthousiaste à l’idée que
le no-code ouvre la voie à beaucoup de gens pour apporter au monde leurs idées.
Vlad Magdalin, CEO et cofondateur de Webflow, évoquant New Story Charity
lors de la conférence SXSW Online 2021, dont Webflow était sponsor.

Avec un développement aussi rapide, Caleb a très vite pu vérifier la teneur réelle
de son marché, ainsi que la viabilité de son modèle économique. Afin d’illustrer
la variété des contextes d’utilisation du no-code, évoquons l’histoire de New
Story Charity. Cet organisme a aussi été fondé par des designers, sans profils
d’ingénieurs. Eux aussi ont utilisé Webflow pour aider à fabriquer des maisons,
mais dans un contexte caritatif et de crise. Leur but était de récolter des dons

69
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

afin de bâtir des habitations imprimées en 3D pour les populations sans domi-
cile, suite au tremblement de terre qui dévasta Haïti en 2010. Leur modèle
économique est tout autre que celui de Dwellito. Leur site Webflow a permis
de tester leur proposition de valeur et d’engager une première construction avec
6 000 $ de dons. Dix ans ont passé et plus de 2 000 maisons sont sorties de terre,
grâce à New Story Charity, dans plusieurs pays d’Amérique latine.

« Prello »

Les mentalités changent (…) : les investisseurs perçoivent la valeur du no-code et


constatent que les barrières sont progressivement repoussées. (…) Notre objectif
est de rester sur une solution low-code pérenne.
Nicolas Szczepaniak,
Head of product chez Prello

Figure 2–12
Page d’accueil de Prello

Retournons en France, pour évoquer une autre bande d’amis qui ont, eux aussi,
utilisé le no-code pour faire leur entrée sur un marché.

70
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

L’histoire de Prello commence par la rencontre de Ludovic de Jouvancourt et


Nicolas Szczepaniak, dans leur salle de sport habituelle. Ils discutent techno-
logies et business, évoquent l’émergence des outils no-code. Ludovic vient de
l’immobilier et il a entendu parler du succès de Pacaso, une licorne américaine
qui se définissait alors comme « A better way to buy and own a second home »17.
Quant à Nicolas, il travaille chez Ideable18 depuis quelque temps, agence digi-
tale spécialisée dans le design thinking, les méthodes agiles et les outils no-code.
Ludovic et Nicolas évoquent les difficultés typiques d’individus hésitant à
acquérir une maison secondaire. À peu près un tiers des Français ont ce projet,
mais avant de pouvoir profiter de cette résidence lors des week-ends prolongés
du mois de mai, il faut d’abord passer par un certain nombre de préoccupations.
Ainsi peut-on être découragé par l’éventualité d’un prêt bancaire au long cours.
Puis viennent les soucis de l’assurance habitation, des factures d’eau et d’élec-
tricité, du chauffage, du ménage et des menus travaux, rénovations et répara-
tions diverses : toitures, charpente, fissures, etc. On se rend rapidement compte
qu’une maison secondaire peut revenir cher et apporter son lot de désagréments.
En outre, les Français n’y passent que 40 jours par an en moyenne. Alors, l’enjeu
en vaut-il vraiment la peine ?
Créée en août 2021, il n’a fallu que trois semaines à Prello, lancé grâce à Bubble,
pour tester in situ une nouvelle offre. La start-up boucle une première levée de
fonds de 1,75 million d’euros auprès d’Axeleo Capital (fonds français spécia-
lisé dans la transformation numérique du secteur immobilier) et de quelques
business angels. Quelques mois plus tard, en février 2022, Otium Capital se joint
à Axeleo pour finaliser un second tour de table, à hauteur cette fois de 13 mil-
lions d’euros (dont 3 millions de dette). Le lancement de cette plate-forme dis-
ruptive dont l’objectif est de faciliter l’achat à plusieurs de maisons secondaires,
innove véritablement sur tous les plans. Basée sur des technologies no-code et
sur un business model novateur, elle est parvenue à séduire des investisseurs à
vitesse grand V.
Ainsi que Nicolas Szczepaniak l’explique dans un entretien donné au média
Le Ticket spécialisé dans la gestion de produit, Prello a choisi le no-code pour la
vélocité. Il fallait aller vite et rester concentré sur le métier, « uniquement sur le
métier, et non sur la complexité technique ». Leur stack est composée de Webflow
pour le site grand public et de Bubble pour plusieurs micro-apps concernant
leur gestion. À cela viennent se greffer quelques autres outils, comme Pipedrive
pour le CRM ou Calendly pour la gestion de calendriers, ainsi que des modules

17 À l’heure où nous écrivons ces lignes, leur accroche s’est épurée : « Pacaso : the modern way to own a
second home. » (en français : « la solution moderne pour acquérir une résidence secondaire. »
18 L’agence s’est désormais rebaptisée Tinkso.

71
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

réalisés en code. C’est Bubble qui orchestre l’ensemble. Dans un tweet, Quentin
Cissé, product et no-code builder exprime sa puissance :

L’outil permet de faire le front-end, le back-end, les workflows, les connexions API,
bref tout ce qu’il nous faut pour réaliser le projet. Tout ça sans une ligne de code
(mais avec un peu d’huile de coude). Pour 25 $ par mois.

L’approche en microservices n’est pas propre au no-code : il s’agit de découper


l’ensemble de l’offre en logiciels autonomes, chacun avec son hébergement, sa
base de données, ses logiques internes, de manière notamment à mitiger les
risques en cas de défaillance. Ainsi, un des microservices de Prello est en charge
de gérer le calendrier partagé par les copropriétaires, avec des règles métier
implémentant la juridiction associée. C’est cette approche qui permet égale-
ment aux équipes de mieux se répartir le travail : tout le monde chez Prello est
polyvalent et tous ont adopté l’état d’esprit no-code !

« L’Intendance »

J’ai toujours eu l’envie d’entreprendre et de bouleverser les modes de consomma-


tion par l’innovation d’usage. Avec L’Intendance, j’ai voulu construire une expé-
rience digitale à la hauteur de l’enjeu.
Meryem Benmouaz,
cofondatrice de L’Intendance

Figure 2–13
Page d’accueil de L’Intendance

72
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Longtemps, Meryem Benmouaz n’a pas osé se lancer dans l’entrepreneuriat.


Après ses études en école de commerce et un début de carrière dans les domaines
de l’audit, du capital-risque et de l’intelligence économique, deux rencontres
l’ont aidée à se lancer. La première, c’est celle de Noélie Demaegdt, avec qui elle
a fondé L’Intendance. La deuxième, c’est la découverte de l’écosystème d’outils
no-code, qui leur a ouvert la voie.
Toutes deux partagent une vision de notre société où l’empreinte carbone due
à nos modes de consommation doit être combattue. En créant la boutique en
ligne [Link], elles ont pu concilier leur engagement personnel avec
leurs aspirations professionnelles. La cohérence de l’offre s’étend sur trois
aspects : l’absence de plastique dans les emballages, une consigne récupérant
les contenants des usagers, des circuits courts pour l’approvisionnement des
produits alimentaires, cosmétiques et d’entretien commercialisés. Les livraisons
sont assurées en région parisienne par Olvo, une coopérative de cyclo-logistique,
engagée tant sur le plan social qu’environnemental, et par La Poste pour le reste
de la métropole. En 2020, Meryem a reçu le Prix Entrepreneure Responsable,
organisé par PWN Paris (Professional Women’s Network).
Avant l’ouverture de la boutique en ligne, Meryem a utilisé le website builder
Wix afin de rapidement tester le marché. En plus de ce mini-site, elle s’est
rendue en personne sur des marchés afin de vendre des kits de découverte à
25 € (comportant des produits comme une brosse à dents et des cotons-tiges
en bambou, des emballages en cirophane). Elle a ainsi vérifié l’existence d’une
appétence pour son concept. Alors, elle a conçu le site principal sur Webflow,
complété d’une base de données Airtable et d’automatisations Zapier. Elle a
également intégré quelques portions de code, notamment des scripts Python
pour préparer des bons de commande illustrés. Les entrepôts en charge de la
préparation des commandes sont des ESAT (établissements ou services d’aide
par le travail) dont les employés, personnes en situation de handicap, ont besoin
de tels supports-papiers.
D’autres outils ont complété la stack no-code : le système de paiement avec
Stripe, l’e-mailing avec Mailjet, la gestion centralisée des membres avec
Memberstack, la gestion de popups avec Wisepops. La croissance de l’activité
a nécessité quelques changements au niveau du back-end. Ainsi, Airtable et
Zapier ont été remplacés par Retool et n8n, outils no-code plus puissants et plus
techniques, associés à MySQL.
Avec ce socle, tout le système de consigne a été automatisé : les clients peuvent
ainsi retourner leurs pots et emballages nettoyés et être crédités de 1 € par unité.
Ce sont des zaps (automatisations sur Zapier) ou des workflows (sur n8n) qui
orchestrent cette gestion, de la déclaration des récipients à renvoyer via un

73
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

formulaire, jusqu’à leur réception par les entrepôts. Ils sont scannés avec un
lecteur de code-barre directement branché à un logiciel no-code.
Enfin, Meryem a fait appel à une agence spécialisée sur Webflow. Pepperclip
a signé le design et la conception, et a même formé les deux cofondatrices à
l’utilisation basique du logiciel, afin qu’elles puissent directement faire de petites
mises à jour. Construire un site beau et accueillant était essentiel pour L’Inten-
dance : la marque ne voulait pas jouer sur un sentiment de culpabilité chez les
consommateurs, mais au contraire leur donner envie. C’est une leçon à retenir !

« Comet »

C’était des actions simples, qu’un singe aurait pu faire ! On s’est rendu compte que
80 % de nos tâches étaient vraiment un peu idiotes et automatisables. L’humain
n’avait aucune valeur ajoutée.
Charles Thomas,
cofondateur de Comet

[Link] a été fondée en septembre 2016 par Valentin Cordier, Charles Tho-
mas et Joseph Wiel. L’ambition de l’entreprise est de créer une nouvelle expé-
rience de travail en fluidifiant la collaboration entre des freelances techniques
et des grandes entreprises françaises. Ces dernières peuvent indiquer leurs sou-
haits à la plate-forme via des formulaires. Grâce à des algorithmes de matching
avancés, des candidats leur sont proposés sous 48 heures. En 2017, un an après
sa création, la société a levé 2 millions d’euros, puis, en 2018, 14 millions. Après
cinq années d’activité, la société compte plus de 50 collaborateurs, son réseau
compte 8 500 freelances, et des bureaux sont ouverts à Lyon et à Lille.
Le recrutement dans le domaine du numérique est un marché très concurren-
tiel. Pour s’y faire une place, on pourrait penser que les cofondateurs ont révo-
lutionné les algorithmes mettant en correspondance les bons candidats avec les
bonnes missions. Pourtant non, ce n’est pas ainsi que l’histoire a commencé !
Pendant 18 mois, ils ont bootstrapé, explique Charles Thomas. Ce jargon de star-
tup signifie qu’ils ont amorcé leur projet sans investissements initiaux, faisant
avec les moyens du bord. Charles reconnaît qu’aucun d’entre eux n’est un génie
de la technique. En revanche, ils sont débrouillards.
Ils ont ainsi débuté en utilisant divers outils comme WordPress, l’outil de créa-
tion de pages d’accueil [Link], Zapier, Google Sheets et des extensions
du navigateur Chrome, mais c’est surtout Bubble qui changea la donne pour eux.
Ils ont bâti grâce à lui une marketplace centralisant les offres et les demandes, en
veillant à minimiser les frictions pour les freelances comme pour les entreprises.

74
2 – Panorama de projets réalisés sans coder

Leur mérite est d’avoir su renouveler des processus qui étaient depuis toujours
réalisés à la main par d’innombrables SSII19. Par exemple, la consultation quoti-
dienne de sites comme GitHub, LinkedIn ou Stack Overflow, véritables repaires
de profils techniques, a pu donné lieu à des automatisations. Autre exemple,
lorsqu’un candidat freelance s’inscrit sur leur plate-forme en soumettant sa page
LinkedIn, la demande de prise de références auprès de ses anciens responsables,
mentionnés sur son profil, a également été l’objet de traitements automatiques.
Les outils no-code ne sont pas une menace pour les développeurs, ainsi que
Charles Thomas le précise dans sa tribune écrite sur le site Maddyness en 202020.
Au contraire, il a permis à des personnes comme lui d’accéder à l’entrepreneuriat
et de recruter, plus tard, des codeurs. En effet, [Link] a migré vers des solutions
en code, après les premières étapes réussies sur Bubble, pour passer à l’échelle
supérieure, notamment en créant ses propres algorithmes de machine learning
et ainsi optimiser les associations entre les clients freelances et les entreprises.
Nous pourrions poursuivre notre visite guidée en passant par encore bien
d’autres projets réalisés sans coder. Dans les seize exemples rapportés dans ce
chapitre, nous avons privilégié des cas simples à exposer. C’est pour cette raison
que nous n’avons abordé ni d’exemples de transformations numériques d’entre-
prises, ni des cas présentant intrinsèquement beaucoup de complexité (du point
de vue de leurs processus-métiers, d’un cadre juridique ou simplement du fait
d’un grand nombre de collaborateurs). Néanmoins, l’optimisation du travail au
sein d’une organisation et l’enjeu de la productivité donnera lieu à tout un cha-
pitre du guide pratique, consacré aux no-code ops (chapitre 7). Il nous a en effet
semblé plus pertinent de l’aborder sous un angle pragmatique et actionnable. De
nouveaux cas seront présentés.
Ces déambulations sur les terres du no-code nous ont permis de mieux nous
représenter l’effet de démocratisation du no-code. La plupart des profils de
no-codeuses et no-codeurs présentés dans ce chapitre ne sont pas des férus de
programmation informatique. Dans le prochain chapitre, nous entrons dans le
vif du sujet, en nous intéressant aux outils. Comment définir un outil no-code ?
Et de quelles manières ces outils permettent-ils d’aborder les problématiques
que le code était le seul à pouvoir résoudre auparavant ? Nous avons plusieurs
fois parlé de la programmation visuelle. Il nous faut à présent approfondir ces
thématiques.

19 La dénomination SSII (« sociétés de services en ingénierie informatique ») désigne des entreprises


spécialisées dans le domaine des nouvelles technologies et de l’informatique.
20 Son article « Demain toutes et tous entrepreneurs grâce aux outils sans code ? » est disponible à
l’adresse [Link]

75
Qu’est-ce qu’un outil
no-code ?
3
Et si on commençait par concevoir un IDE1, plutôt que
le langage de programmation qui lui est sous-jacent ?
Josh Haas, cofondateur de Bubble, au sujet des premiers
développements de la plate-forme no-code

Le no-code selon Adalo et Formstack


Deux études d’importance ont été menées en 2020
et 2021 par des acteurs notables du no-code : Adalo,
qui édite un outil référent pour créer des applications
mobiles et Formstack, qui commercialise des outils
no-code pour fluidifier la gestion interne des docu-
ments et faciliter les transformations numériques
d’entreprises.
Ces travaux sont intéressants sur bien des aspects. Ils
figurent parmi bien d’autres articles, débats et publica-
tions diverses qui émaillent la Toile de réflexions mul-
tiples sur le sujet. Ces deux études-ci ont une approche

1 Un IDE, ou environnement intégré de développement, est un logi-


ciel dédié à la programmation et notamment à la manipulation de
code.
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

particulière : d’une part, elles proviennent de concepteurs d’outils no-code impor-


tants (qui connaissent particulièrement bien le sujet) et, d’autre part, elles ont eu
recours à des sondages. Elles méritent donc une attention spéciale.
En 2020, Adalo a collecté 1 400 réponses provenant des membres de sa com-
munauté. Dix experts reconnus du no-code les ont complétées de leurs avis.
En 2021, Formstack a sondé « plus de 1 000 employés provenant de domaines
d’activité variés, disposant de différents niveaux de responsabilité et travaillant dans
des entreprises de diverses tailles ». Toutes les réponses récoltées ont la force du
terrain. Elles ont assurément des choses à nous signifier.
Qu’est-ce qui caractérise cette famille d’outils novateurs ? Comment revoient-ils
les pratiques de développement et de programmation ? Quelles sont les fonc-
tionnalités révolutionnaires qui leur sont propres et expliquent leur adoption
massive et leur succès populaire ?
Dans ces travaux, l’accent est surtout mis sur les aspects avant-gardistes d’un
mouvement no-code annonciateur d’une nouvelle ère, d’un « futur » en train
d’arriver, à construire. Le sous-titre du rapport de Formstack encense « une
révolution dans la fabrication numérique » (« A digital revolution in the making »)
et, d’entrée de jeu, il parle d’un changement « historique ». Quant au sondage
d’Adalo, son titre en annonce la couleur : « The future is no-code ».
En réponse à nos questions pragmatiques sur le renouvellement des outils et
pratiques, c’est la programmation visuelle, facilitant la connexion de différents
blocs fonctionnels, qui est principalement citée.
Néanmoins, cette nouvelle façon de programmer n’est que la partie émergée
de l’iceberg. De nombreuses autres tâches des développeurs traditionnels sont
désormais prises en charge par les outils no-code. Or, ces tâches sont à peine
évoquées dans ces études : l’hébergement, la sécurité, la maintenance, principa-
lement. C’est un peu étonnant, car ces progrès sont, eux aussi, révolutionnaires !
On peut interpréter cet « oubli » de plusieurs façons.
La première interprétation consiste à rappeler que l’un des objectifs des acteurs
no-code (comme Adalo et Formstack) est d’attirer de nouveaux publics à la pro-
grammation. À cette fin, il ne faut pas les rebuter avec des concepts techniques
compliqués, d’autant plus que ces tâches ont en grande partie « disparu ». En
ce sens, on pourrait reprocher aux études d’Adalo et de Formstack de com-
porter des biais méthodologiques : ils sont juges et parties et les répondants se
ressemblent beaucoup (leur seul point commun est qu’ils utilisent les mêmes
outils). Toutefois, ces biais sont connus et assumés. Les deux entreprises amé-
ricaines ont voulu fédérer des paroles éparses sur le sujet, créer un discours ras-
sembleur, faire la promotion du no-code et, probablement aussi, celle de leurs
propres outils…

78
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Deuxième interprétation possible : la « disparition » de ces tâches techniques


est peut-être le signe véritable du succès des outils no-code. Elles seraient si
bien prises en charge par ces outils qu’il ne serait même plus nécessaire de les
évoquer !
Troisième interprétation à envisager : peut-être que ces progrès, concernant
l’hébergement, la sécurité, la maintenance des systèmes informatiques ne sont
pas spécifiques au no-code et concernent tout le numérique.
Il n’est pas indispensable de trancher entre ces différentes explications. En
revanche, ce détour pour entamer notre chapitre sur les outils no-code nous per-
met de débusquer un biais cognitif : l’effet réverbère. C’est l’histoire de cet indi-
vidu éméché qui, dans l’obscurité de la nuit, recherche ses clés sous la lumière
d’un réverbère. Lorsqu’on lui demande s’il est certain que c’est bien là qu’il les a
perdues, il répond que non, mais que c’est le seul endroit éclairé…
C’est à nous à présent de décentrer l’éclairage braqué sur la « programmation
visuelle », si souvent associée au no-code. Elle en est un élément central, mais il
y a d’autres aspects à mettre en lumière.

Figure 3–1
Page d’accueil de l’app builder Adalo avec ses composants de programmation visuelle, prêts à l’emploi.

79
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Quelques extraits des études d’Adalo et Formstack


Voici les premiers éléments qu’Adalo met en avant dans les résultats de son
étude :
• Une définition pseudo-officielle du no-code est donnée, pastichant un article
de dictionnaire :
« No-code /no-kōd/
Le no-code est l’art de créer des solutions uniques à des problèmes, qui auraient
pu être écrites avec du code, mais qui ont été réalisées au moyen de méthodes
visuelles sans coder.
Nom – « Le no-code est la meilleure invention depuis le pain en tranches. »
Adjectif – « En utilisant un outil no-code pour résoudre un problème, vous
aurez des points de bonus au travail. »
Verbe – « Vous n’avez pas besoin de savoir coder pour no-coder. »
• Trois critères de définition : le no-code doit résoudre un problème, la solution
doit avoir été créée sans code, cette solution doit être unique.
• La première question concerne l’orthographe du mot : 55,7 % préfèrent l’usage
du trait d’union (No-Code), contre 44,3 % pour l’espace (No Code). Cette
interrogation révèle surtout un état d’esprit enthousiaste et libre : le no-code
siérait mal à une définition dictée par une autorité extérieure. On reconnaît
aussi dans cette délibération (ou libération) un stratagème typique des publici-
tés comparatives : en simulant une rivalité entre deux options ou deux marques
concurrentes, on exclut du débat toutes les autres. Qu’importent les réponses,
le No-Code/No Code en ressort énergisé.2
Quant à Formstack, voici la définition proposée en synthèse :
« Le no-code désigne un type de développement de logiciels3 qui permet à
n’importe qui de créer des solutions numériques sans écrire la moindre ligne
de code. Cela passe par des outils avec des interfaces glisser-déposer intuitives
permettant de créer une solution unique à un problème. La solution résultante
peut prendre plusieurs formes – de la fabrication d’apps et de sites mobiles,
vocaux ou e-commerces jusqu’à l’automatisation d’un grand nombre de tâches
et processus. »

2 Nous pouvons d’ailleurs témoigner que ce point a aussi provoqué des débats au sein de la commu-
nauté No-Code France. Celle-ci préfère le recours au trait d’union, mais l’emploi des majuscules
ou de minuscules, quant à lui, flotte toujours. Un membre de la communauté a même proposé de le
résoudre au moyen d’une expression régulière, incluant toutes ces variantes : [Nn]o-?[Cc]ode.
3 Le terme utilisé est software.

80
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Il faut reconnaître que ces définitions nous laissent sur notre faim. Elles restent
générales et difficiles à appliquer. Elles s’appuient avant tout sur le rejet du code.
L’enseigne no-code offrirait-elle ainsi l’hospitalité à n’importe quel outil numé-
rique, pourvu qu’aucune portion de code ne soit visible ?
Nous pensons qu’une telle mise à l’écart du code est excessive, voire hors propos.
Il est courant pour une no-codeuse ou un no-codeur d’utiliser, souvent avec
parcimonie, quelques lignes de JavaScript notamment. Il n’y a aucun problème
à cela : ces raccourcis sont souvent des plus efficaces. Et c’est bien pour cette
raison que beaucoup d’outils no-code autorisent l’injection de portions de code
traditionnel (souvent du JavaScript).

Caractérisation des outils no-code


Sur la base de ces analyses et remarques, nous pouvons proposer une définition
reposant sur quatre critères principaux que nous détaillons ici.

Critère n° 1 – Livrables
Un outil no-code sert à créer des sites web, applications mobiles et auto-
matisations
Nous reviendrons sur ces notions dont les périmètres se recoupent, en parti-
culier sur la notion générique d’« application » (voir encadré ci-dessous) : il est
indispensable de préciser leurs significations par des définitions claires. La plu-
part du temps, les applications produites en no-code sont des applications web
dont le chargement est consécutif à la venue de visiteurs. Cependant, dans le cas
de certaines automatisations notamment, une application réalisée en no-code
peut fonctionner indépendamment de tout trafic.

Contre-exemples
• Microsoft Word, Adobe Photoshop servent à éditer des documents textuels et
des images, pas à créer des applications, sites ou logiciels.
• Canva et Figma sont des services en ligne servant respectivement à créer
des graphismes et présentations, ou des maquettes de designs. Ces livrables
peuvent cependant être intégrés à des projets no-code.

81
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Critère n° 2 – Accès
Un outil no-code s’utilise dans un navigateur web
Pour travailler, il suffit aux no-codeuses et no-codeurs de se connecter aux sites
de leurs outils. Ils n’ont ni besoin d’utiliser un type d’ordinateur spécifique, ni
d’installation de logiciels particuliers à prévoir. Ils n’ont pas davantage besoin de
se connecter, via des mécanismes sécurisés avancés, à des serveurs d’héberge-
ment, afin d’y déployer leurs mises à jour4 ou d’en revoir la configuration. En un
mot, ils n’ont besoin que d’une chose : leur navigateur web préféré. C’est celui-ci
qui constitue leur poste de travail no-code.
Le corollaire de cette configuration simplifiée au maximum, c’est que tout ce qui
se passe « à l’autre bout du navigateur web » (c’est-à-dire côté serveur) est pris
en charge par les outils no-code. Toutes les questions d’hébergement des ser-
vices, de leurs mises à jour, de leur maintenance et de sécurité, sont déléguées à
l’outil no-code. Ces tâches n’ont pas disparu ; c’est simplement aux développeurs
d’Airtable, de Bubble, d’Adalo ou de Formstack qu’elles incombent.

Contre-exemple
Adobe Dreamweaver est un logiciel de création visuelle de site web, qui nécessite
une installation et une utilisation sur ordinateur. De plus, ce logiciel n’offre pas de
solution pour héberger le site créé.

Critère n° 3 – Interface de programmation


L’interface d’un outil no-code se base principalement sur de la programma-
tion visuelle
Pour créer un projet, on connecte et configure des blocs visuels, préparés à
l’avance, sans avoir besoin de lire ou d’écrire du code informatique. Ces briques
interconnectées peuvent provenir d’un ou de plusieurs outils distincts (code ou
no-code).

Contre-exemple
Tout IDE (environnement de développement intégré) traditionnel, comme
Visual Studio Code de Microsoft ou IntelliJ IDEA de JetBrains) se base essen-
tiellement sur de la programmation textuelle, en code.

4 Dans la programmation traditionnelle, ces opérations sont souvent effectuées au moyen de com-
mandes écrites en code.

82
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Critère n° 4 – Généricité
Un outil no-code ne doit pas être spécifique à un domaine d’activité
Dans son usage, l’adjectif no-code a exclu les outils associés à des métiers spéci-
fiques ou des domaines d’activité particuliers. Derrière ce critère, il y a l’idée que
les outils no-code sont des outils pour fabriquer d’autres outils.

Contre-exemple
Il existe de nombreux outils CRM (Customer Relationship Management), pour
la gestion de la relation avec les clients, plus ou moins modulables. Ce ne sont
pas des outils no-code, car ils sont trop spécifiques. En revanche, Airtable est
un outil no-code de bases de données, dont la flexibilité permet de réaliser des
CRM et des outils de gestion de projet.

Un cinquième critère de définition pourrait être ajouté, bien qu’étant beaucoup


plus subjectif : l’ancienneté de l’outil. En effet, des outils un peu « datés », même
s’ils reposent sur la manipulation visuelle d’éléments à travers des interfaces web,
restent à la marge du no-code. En ce sens, il y a un vrai phénomène génération-
nel à l’œuvre.
Ainsi, l’extension de WordPress, Elementor, qui totalise plus de 9 000 000 de sites
actifs et dont le nom suggère la programmation visuelle, ne se définit nulle part
comme une solution no-code. À l’inverse, une extension plus récente, Brizy, très
similaire dans son interface, surfe pleinement sur la vague no-code. Le constat
est le même pour les website builders Wix et Squarespace : ils ignorent le terme
no-code. À l’inverse, Shopify, qui les concurrence sur le domaine spécifique des
sites d’e-commerce, emploie plus volontiers le terme5. Dans le domaine des
sondages en ligne, des outils historiques comme Google Forms ou SurveyMon-
key ne se positionnent pas par rapport au no-code, tandis que les plus récents
Typeform ou Tally insistent, respectivement, sur des mentions « zero coding »
et « without knowing how to code ».

Qu’appelle-t-on une « application » ?


L’expansion des usages liés aux smartphones a beaucoup érodé le terme « appli-
cation » (ou « app »). Notre imaginaire l’associe désormais spontanément à une
seule de ses significations, restrictive : celle des « applications mobiles », que l’on
trouve principalement dans les stores d’Apple ou de Google. Pareillement, le mot

5 Shopify n’emploie le terme qu’avec parcimonie sur son site. Néanmoins, l’outil est recensé dans la
plupart des listes d’outils no-code, dans la catégorie e-commerce.

83
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

« logiciel » fait penser à des outils complexes, éventuellement lourds, qui s’ins-
tallent sur des ordinateurs… Il nous semble donc utile de repréciser quelques
définitions.
• Un programme désigne tout simplement un ensemble d’instructions qu’une
machine (ordinateur, tablette ou smartphone, dans notre cas) doit exécuter6.
• Un logiciel résulte d’une association de programmes. Ceux-ci sont réglés
ensemble afin de traiter des informations entrantes (des fichiers, des flux
externes ou des saisies de l’utilisateur, par exemple via le clavier et la souris) et
disposent le plus souvent d’une interface graphique.
On peut alors distinguer deux grandes familles de logiciels :
• Les logiciels systèmes, destinés à faire fonctionner la machine en exploitant
ses ressources matérielles (chargement en mémoire, affichage à l’écran, lecture
des médias, impression, etc.) ;
• Des logiciels applicatifs, ou applications, ou apps, conçus pour répondre à
des besoins d’utilisateurs.
Parmi les logiciels systèmes, il en existe un bien connu, au rôle prépondérant : le
système d’exploitation (comme Windows, macOS, Linux ou Android). C’est lui
qui rend possible le lancement des logiciels applicatifs (ou applications), comme
Chrome, Word ou Photoshop.
De nos jours, une sous-catégorie des applications est devenue commune : les
applications web. Les plus populaires servent à consulter ses e-mails, regarder
des vidéos ou écouter de la musique, toujours au sein d’un navigateur web. Elles
reposent sur la technologie client-serveur, qui régit le fonctionnement du World
Wide Web. Comme son nom le suggère, leur fonctionnement implique un duo.
Deux applications dialoguent : une application cliente demande par exemple
d’afficher le site correspondant à [Link]. L’application serveur recevant
cette requête y répond en l’interprétant et en renvoyant, dans notre exemple, la
page de Google au client qui peut alors l’afficher.
Grâce à ces notions, nous pouvons donner cette nouvelle définition des outils
no-code :
Un outil no-code est une application web destinée à créer d’autres applications.
Ces logiciels pour construire des logiciels ne requièrent pas d’installation sur son
ordinateur, car tout se passe dans un navigateur web.

6 L’étymologie de « programme » signifie d’ailleurs « écrit à l’avance ». On peut aussi penser à un


programme électoral, un programme scolaire ou le programme d’un concert : les opérations y sont
(normalement) définies à l’avance.

84
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Leurs livrables sont des sites web, des applications mobiles (natives ou de type
PWA) ou des automatisations. Dans les trois cas, elles s’appuient principalement
sur des échanges clients-serveurs passant par Internet.

La programmation visuelle
Les langages de programmation peuvent avoir quelque chose de décourageant.
Ils nous imposent leurs syntaxes, leurs règles et bonnes pratiques. Il est diffi-
cile de négocier avec un ordinateur en cas de bug. Lorsqu’un développeur en
rencontre un, il sait à l’avance que, dans 99,9 % des cas, c’est la machine qui
aura le dernier mot. Il inspectera son code de plus près et se rendra compte,
après quelques secondes ou quelques heures, qu’il y avait bien quelque chose qui
n’allait pas.
Une application peut-elle se passer de code informatique ? La réponse est
« non ». Il y a toujours un code qui la représente. Ce code n’est jamais orphelin. Il
est associé à des applications plus grandes que lui, capables de l’interpréter et de
l’exécuter (un compilateur, un navigateur web, un système d’exploitation). Elles-
mêmes s’appuient sur des dispositifs matériels (un ordinateur avec son type de
processeur et tous ses composants, une tablette, un smartphone). Ces machines,
enfin, peuvent être interconnectées et faire partie de réseaux. Le logiciel en
question, en raison de la variété de ces environnements, peut présenter plusieurs
versions de son code, plusieurs implémentations. Lorsque l’association du code
et de son environnement complet fonctionne correctement, sans rencontrer de
bug, le logiciel « tourne » et il peut continuer jusqu’à ce qu’on l’interrompe. Par
une fascinante et harmonieuse symbiose de l’ensemble, il paraît prendre vie.
Pas d’application sans code, disons-nous… Mais alors, le no-code serait-il un
mythe, une supercherie, un écran de fumée ? Modifions légèrement la question :
peut-on se passer de coder pour programmer un logiciel ? La réponse, cette fois,
est « oui ». Ce n’est pas un tour de passe-passe, mais le principe fondamental
de toute opération technique. Lorsqu’on ne dispose pas des compétences ou du
matériel pour exécuter une tâche technique, trois voies s’offrent à nous : on peut
la confier à un artisan ou expert, l’adresser à une machine spécialisée, ou bien
se former soi-même et se faire seconder. Employons une comparaison triviale :
il n’est pas nécessaire d’être soi-même pizzaïolo si on désire une pizza. On peut
soit se rendre dans une pizzeria, où elle sera confectionnée dans les règles de
l’art, soit opter pour une pizza surgelée, préparée par des processus industriels.
La troisième voie, intermédiaire, serait la suivante : acheter une pâte déjà pré-
parée, une sauce tomate déjà cuisinée, du fromage déjà râpé (ainsi que les autres
ingrédients de son choix) et suivre les étapes d’une recette simplifiée.
85
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

D’une façon similaire, pour créer une application sans avoir à se confronter à
des langages de programmation, on peut soit déléguer l’écriture de son code
à des développeurs, soit acheter un logiciel existant ou s’abonner à un service
en ligne s’en approchant au mieux. La troisième voie consiste à assembler des
composants déjà codés, grâce à des outils facilitateurs comme ceux du no-code.
La programmation visuelle est une alternative majeure pour permettre de pro-
grammer sans obliger à coder. Elle est au cœur du fonctionnement des outils
no-code. Elle consiste à manipuler des composants mis à disposition via des
interfaces de développement. Ces composants sont déjà consolidés et presque
fonctionnels ; il reste à les arrimer entre eux d’une manière cohérente et qui
nous convienne. Ils sont comme les ingrédients de notre pizza : ils ont été pré-
parés à l’avance. Redisons qu’il n’y a là pas de magie qui opère : le code n’a pas
disparu, il est juste caché. Chacun de ces composants graphiques peut être vu
comme un raccourci, un signe, la couverture d’un petit ouvrage replié sur lui-
même et agglomérant quelques dizaines ou centaines de lignes de code.

Figure 3–2
Visual Basic 1.0.

Visual Basic, précurseur du no-code ?


Sorti en 1991, Visual Basic (figure 3–2) était un IDE dans lequel on pouvait
créer son application en constituant d’abord l’interface utilisateur grâce à des
composants graphiques préexistants, puis en ajoutant du code. Ce n’est donc pas

86
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

par hasard s’il comporte dans son nom cet adjectif qui change tout : « Visual ».
Mettant en scène de la programmation visuelle, on peut y voir un précurseur des
outils no-code.
On pouvait par exemple placer des cases à cocher, zones de saisie et boutons,
puis insérer une section de code qui s’exécute lorsque le formulaire est redimen-
sionné pour que ses éléments restent en permanence centrés. Contrairement au
no-code, ce code que l’on injectait pouvait être très volumineux, même pour des
programmes de petite envergure. Autre différence majeure, ces applications ne
fonctionnaient que sous Windows. Visual Basic 1.0 a notamment beaucoup été
utilisé pour des applications commerciales. Il était une des figures de proue du
RAD (Rapid-Application Development), méthode de développement d’applica-
tions en vogue dans les années 1990. Grâce à des outils de nouvelle génération,
les projets pouvaient être menés de manière incrémentale, itérative et adaptative,
rompant avec les méthodes plus classiques, dites en cascade (passages succes-
sifs de relais d’ordonnateurs à des exécutants) ; par la suite, cela a inspiré les
méthodes agiles. Son langage était un dialecte BASIC interprété et il a rapide-
ment été adapté pour toutes les applications de la suite Microsoft Office (Word,
Excel, Powerpoint…) dans un langage encore fréquemment utilisé : Visual Basic
for Applications ou VBA.

Mettre en forme des textes

Le WYSIWYG
La programmation visuelle permet en premier lieu d’enrichir des contenus tex-
tuels en associant des styles à certains caractères, mots, phrases ou paragraphes.
Pour cela, des options de mise en forme sont activées via des boutons ou appa-
raissent au clic droit de la souris.
C’est le principe des interfaces de saisie WYSIWYG (What You See Is What
You Get). Il a vu le jour dans les années 1970, dans l’univers de l’édition et de
l’impression. Il est désormais devenu un standard parmi les outils servant à
positionner des zones de texte plus ou moins personnalisables. Celles-ci sont
également souvent enrichies d’autres médias, comme des images.
L’exemple de la figure 3–3 montre la fenêtre WYSIWYG grâce à laquelle les
utilisateurs de Bubble personnalisent le rendu de textes, eux-mêmes position-
nés sur une page. Les options représentées par les icônes sur le bandeau du
haut varient, mais on retrouve ici les plus communes et utiles : graisse, italique,
souligner, barrer, indice, exposant, justification, police de caractères, colorations,
listes, indentation, séparation, insertion (image, e-mail ou lien hypertexte).
87
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 3–3
Interface WYSIWYG
de Bubble

L’éditeur WYSIWYG génère un texte enrichi de balises (exemple ci-après).


Selon l’outil no-code utilisé, on peut avoir accès à cet encodage ou non. Quel-
quefois, on peut même l’éditer, mais il faut alors veiller à ne pas y insérer d’er-
reur ! Cependant, le no-code dispense désormais de maîtriser les langages d’en-
codage utilisés : l’interface WYSIWYG interprète nos clics et se charge de cette
transformation technique pour nous. L’outil peut utiliser le HTML/CSS ou
d’autres langages. Dans notre exemple sur Bubble, c’est le BBCode7 qui encode
le texte mis en forme.
Balisage en BBCode du texte de la figure 3–3
[b]Bravo[/b], conçu en 1974 par [i]Butler Lampson[/i] et [i]Charles
Simonyi[/i], est considéré comme le premier logiciel utilisant le [u]
WYSIWYG[/u].

[right]Cette phrase est tirée de l’article [font=Courier New]


Wikipedia[/font] disponible [url=[Link]
you_see_is_what_you_get]ici[/url].[/right]

7 Le Bulletin Board Code tire son nom des forums de discussion sur Internet (surnommés en anglais
« bulletin boards ») d’où il provient. Ce langage de balisage léger, plus simple que le HTML/CSS,
est aussi bien plus limité. Cette contrainte va de pair avec une lisibilité simplifiée et des risques
d’erreurs syntaxiques mieux maîtrisés.

88
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Focus sur le WYSIWYG, premier maillon


de la programmation visuelle
L’acronyme WYSIWYG (prononcer « oui-zi-ouigue ») signifie What You See Is
What You Get (ce que vous voyez est ce que vous obtenez).
Il qualifie les logiciels informatiques permettant de visualiser en temps réel ce à
quoi ressembleront des pages que l’on modifie en direct, via le même affichage.
Cela correspond à une fusion de deux modes de consultation : d’une part un édi-
teur technique (pouvant comporter du code), d’autre part un aperçu du rendu final.
En dehors du champ du no-code, on peut penser à Microsoft Word et Powerpo-
int, ou même aux stories et autres montages dans Instagram, ou encore à Unity,
outil connu de création de jeux vidéo.
Pour le Web, le WYSIWYG dispense d’habiller à la main ses textes de balises
techniques HTML : on délimite et configure les propriétés de certains passages
en les manipulant avec la souris.
Le WYSIWYG n’est donc pas spécifique au no-code mais, sans lui, ce domaine
n’aurait jamais vu le jour. Les outils no-code s’appuient très fortement sur des
fonctionnements visuels de ce type.
À l’origine, le principe du WYSIWYG a été conçu au sein du centre de recherche
de Xerox (le Palo Alto Research Center, PARC) dans les années 1970, notam-
ment par Charles Simonyi. Ce dernier est également connu pour avoir été le
maître d’œuvre de Word et Excel chez Microsoft, quelques années plus tard.
Dans les métiers de l’édition, le WYSIWYG a été une vraie révolution : un écran
de travail s’apparentait à une feuille de papier. Toutes les fioritures en plus du
texte principal, bouts de code destinés à instruire le système des mises en forme
à appliquer, avaient disparu. Le logiciel les avait absorbées : c’était à lui de gérer
intelligemment ces options et les éditeurs pourraient se dispenser de connaître
tous les codes correspondant à une mise en italique, à des espaces insécables, au
choix d’une police de caractères ou à un soulignement.
Chuck Thacker, autre figure importante de Xerox, a révélé l’origine du terme lors
d’une conférence donnée au Computer History Museum8 : sa femme Karen,
qu’il décrit avec amusement comme une véritable technophobe, a été stupéfaite
en tombant par hasard sur Bravo, le tout premier logiciel WYSIWYG, en cours
de fonctionnement sur un poste de travail. Elle a alors marqué sa surprise en
questionnant : « You mean, what I see is what I get ? »

8 Conférence du Computer History Museum :


[Link]

89
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Données dynamiques
L’exemple de la figure 3–4 présente une étape d’une automatisation configurée
sur Airtable. Dès qu’un nouvel utilisateur est inscrit à une base de données, un
e-mail comportant une partie personnalisée et une pièce jointe lui est envoyé.
La liste des utilisateurs9 comporte des champs utilisables au sein du message.
Non seulement il est possible de mettre en forme le contenu de l’e-mail10, mais
on peut également en rendre des parties dynamiques. Les rectangles de la
figure 3–4 représentent ces parties variables, se nourrissant des valeurs stockées
dans la base de données.

Figure 3–4
Balisage d’un e-mail
avec des champs
personnalisés

Ces quelques exemples, restreints à des contenus textuels, illustrent bien le cœur
de la programmation visuelle. Celle-ci ne fait pas disparaître le code. À certains
endroits, on peut même en utiliser un peu. La programmation visuelle est un
moyen de le générer sans avoir à le maîtriser.

9 On parle de « table » dans la nomenclature des bases de données.


10 Dans cet exemple, l’encodage de texte utilise le langage de balisage léger Markdown. Le nom
« Markdown » est un jeu de mots. Il se réfère au terme anglais « Markup Languages » désignant les
langages de balisage, tout en indiquant qu’il est bien plus simple à utiliser.

90
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Nous avons évoqué Visual Basic et VBA. Il est aussi possible, par exemple sur
Microsoft Excel, d’utiliser un enregistreur de macros : on clique sur un bouton
Enregistrer et Excel prend littéralement note d’une succession d’actions que l’on
effectue au clavier et à la souris, les traduisant en un script VBA. Ce code est
ensuite éditable à la main, pour celles et ceux que le contact avec un langage de
programmation ne rebute pas. Voilà un autre exemple de code ayant été écrit à
notre place.

Des requêtes dans un langage inconnu


Le plus intéressant dans ces exemples, c’est que le code sous-jacent peut rester
inconnu de l’utilisateur. Peut-être certains ont-ils déjà mis en forme des textes
sur Bubble sans savoir que du BBCode est utilisé, écrit des e-mails automatiques
sur Airtable sans connaître l’existence du Markdown, enregistré des macros sur
Excel sans avoir jamais entendu parler de VBA. L’interface WYSIWYG prend
le dessus sur le langage et les portions de code dont elle est responsable.
Ainsi, dans l’exemple d’Airtable, il est inutile de savoir comment coder une
requête pour récupérer le champ firstname d’un enregistrement dans une base
de données : un élément visuel le fait à notre place. Un fonctionnement équi-
valent, et plus puissant encore, existe sur Bubble, pour insérer des parties dyna-
miques résultant de requêtes à des bases de données. Avec les outils no-code,
on ne connaît pas le langage qu’Airtable ou Bubble utilisent sous le capot afin
d’exécuter ces opérations techniques. On sait simplement qu’en plaçant graphi-
quement le bon rectangle au bon endroit, cela va fonctionner (tous les outils
no-code permettent de faire des simulations afin de tester ces fonctionnalités).
Cette dernière remarque est capitale. Elle nous amène à une réflexion essen-
tielle, formulée par Josh Haas. Le cofondateur (avec Emmanuel Straschnov)
de Bubble y résume parfaitement l’intention des outils no-code, ou, afin d’être
tout à fait précis, son intention lorsqu’il a voulu créer Bubble alors que le terme
no-code n’existait pas encore. C’est celle d’une prévalence du design de l’outil sur
sa mécanique interne. Josh décrit les débuts de Bubble comme le résultat de « ce
qui se passerait si on commençait par un IDE avant de construire le langage de
programmation qui lui est sous-jacent ».

Programmer spatialement des écrans


Les deux principaux rôles d’un navigateur web sont d’être un client HTTP
(capable par exemple d’émettre sur Internet des demandes de chargement de
sites) et de disposer d’un moteur de rendu (pour interpréter et afficher à l’écran
des contenus codés en HTML, CSS et JavaScript).

91
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Ce n’est pas le propos de cet ouvrage d’expliquer les langages HTML, CSS et
JavaScript, qui sont les standards du Web ! Il est néanmoins utile de rappe-
ler leurs fonctions respectives. Code ou no-code, celles-ci restent d’actualité, et
nous observerons comment les outils no-code y répondent visuellement.

Structurer une page : la part du HTML


Le langage HTML sert à organiser la structure d’une page web, agençant des
éléments textuels, graphiques et des médias ensemble.
Tout comme le BBCode ou la syntaxe markdown, le HTML utilise des balises
pour délimiter les commencements et fins de zones. Néanmoins, la matière qu’il
traite ne se restreint pas à des textes aux tailles et couleurs variées, augmentés
de médias et de liens hypertextes. Il s’agit de remplir un espace bidimensionnel,
une page blanche, aux dimensions libres. Et pour cela, la première chose à faire,
c’est de le structurer.

Exemple de structuration no-code : Dorik


Avec un website builder no-code comme Dorik, on positionne sur son écran des
sections et des colonnes, sur lesquels on pourra par la suite placer des contenus
(figure 3–5).

Figure 3–5
Une structure de page web réalisée avec Dorik, en glissant-déposant des sections et des colonnes.

92
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Ce qui est intéressant pour comprendre le fonctionnement de la programma-


tion visuelle, c’est que Dorik permet d’exporter dans un format « lisible » cette
composition visuelle. Le format JSON est un peu technique (voir l’exemple
ci-après), mais il fait apparaître des modules, propres à Dorik, ne correspondant
pas à des langages standards. Ces modules sont identifiés par des clés s’écrivant
"_elType":"SECTION", "_elType":"ROW" ou "_elType":"COLUMN". Ceci
valide entièrement la proposition de Josh Haas : l’interface de Dorik, comme un
IDE pour un développeur, est un moyen pour faciliter la production du code.
La grande nouveauté avec le no-code, c’est que ce n’est plus le code qui occupe
le premier plan : il devient invisible. Pas complètement, en réalité, puisque c’est
possible de l’afficher ici. La plupart du temps, les adeptes du no-code n’ont
pas besoin de le consulter, et tous les outils no-code ne permettent pas de tels
exports. Il ne s’agit pas du véritable code source du projet, mais d’un code inter-
médiaire dont le contenu est propre à l’outil Dorik, seul capable de l’interpréter.
Code généré par Dorik correspondant à la figure 3-511
[
{
"name": "...",
"_elType": "SECTION",
"id": "1dph0lit",
"content": [
{
"name": "...",
"_elType": "ROW",
"id": "1dsme181",
"content": "..."
}
]
},
{
"name": "...",
"_elType": "SECTION",
"id": "1y0ktg87",
"content": [
{
"name": "...",
"_elType": "ROW",
"id": "hkvky96u",

11 Ce code a été élagué, simplifié et tronqué aux deux premières sections, afin de gagner en lisibilité.

93
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

"content": [
{
"name": "...",
"_elType": "COLUMN",
"id": "omezvi5r",
"content": "..."
},
{
"name": "...",
"_elType": "COLUMN",
"id": "l1mki137",
"content": "..."
}
]
}
]
}

Imbrication en cascade et gestion responsive

Figure 3–6
Navigateur intégré à
Webflow, utile pour se
repérer dans la structure
arborescente de la page

94
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Les textes, images, graphiques ou vidéos constituant une page web sont ensuite
positionnés sur ces zones qui découpent l’espace et l’organisent. Ces soubas-
sements, imbriqués en cascade, sont constitués de sections, de conteneurs, de
colonnes, d’« emballages » quelquefois (wrappers) ou de div, pour ne citer que
les possibilités principales. Bien que reposant sur des standards puissants fon-
dés sur une rationalité d’ordre mathématique, leur structure arborescente a vite
fait de donner le tournis si on ne les a pas pratiquées longuement. Les codes
HTML de sites complexes, comme Facebook ou Twitter, sont, à première vue,
absolument incompréhensibles.
Un des intérêts majeurs de cette structuration préalable de la page (plus ou
moins modulable selon les outils no-code) est d’intégrer, nativement, le
comportement adaptatif (responsive). L’exemple réalisé sur le Dorik permet de
l’illustrer (figure 3–5). Nous avons positionné (avec la souris uniquement) trois
sections : une comportant une colonne, suivie d’une autre en comportant deux
de largeurs inégales et d’une dernière divisée en trois colonnes de même taille.
Trois boutons, en haut de l’écran, permettent de modifier la largeur d’écran
(ordinateur, tablette, smartphone) et de simuler l’adaptation de la page et de ses
éléments. Les zones délimitées peuvent, au choix, s’élargir, se rétrécir, passer à la
ligne, ou disparaître. Ces règles sont quelquefois très élaborées.
La figure 3–6 est un détail de l’interface du website builder Webflow : ce pan-
neau de navigation, située sur la partie gauche de l’outil, transcrit visuellement la
structure HTML et on y voit ses imbrications en cascade. On trouve fréquem-
ment ce type de panneau sur les outils no-code.

Habiller les éléments de styles : la part du CSS


Le CSS étoffe la page HTML en configurant des styles, que l’on peut ensuite
associer aux zones HTML et aux éléments qui y sont placés. On devine l’intérêt
de séparer le fond (HTML) de la forme (CSS) : cela évite de répéter ces lignes
de code plusieurs fois lorsqu’il y a plusieurs objets de même type sur la page,
ou sur l’ensemble d’un site. Les risques d’erreur, en cas de mise à jour du style
sont ainsi diminués. Le poids du code est également amoindri et les temps de
chargement réduits.
Les figures 3–7 et 3–8 montrent comment ces effets de styles sont proposés
dans un outil no-code : Webflow. Une image du site que l’on construit (l’icône
de la montre) est sélectionnée. Dans un panneau de navigation, on peut obser-
ver ses propriétés : il dispose de la classe CSS Grid Image, a des espacements et
marges verticales de 20 px, un arrondi de 50 %, un pourtour blanc de 10 px et
une ombre projetée bleue débordant de 1px. Ce même style est réemployé pour
les deux autres icônes adjacentes (les flèches et l’enveloppe).

95
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 3–7

Figure 3-8
Voici comment les fonctions assurées par les CSS
sont reprises au sein de Webflow.

Le code CSS complet généré par Webflow à partir de ce panneau de réglages


est le suivant :
.grid-image {
display: block;
width: 35;
margin: 20px auto;
padding: 20px;
border: 10px solid #fff;
border-radius: 50%;
background-color: #69b9ff;
box-shadow: 0 0 0 1px #2e9dff;
}

D’autres outils no-code mettent différemment en scène les styles CSS. Par
exemple, sur la figure 3–9, Bubble définit le style Secondary Button avec un
aperçu visuel. Là encore, le véritable code CSS est produit par ces interfaces. Sur
Bubble, nous n’y avons pas accès.

96
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Figure 3–9
Une autre présentation
des styles, avec Bubble.

Gérer les interactions : la part du JavaScript


Le JavaScript décrit des instructions s’exécutant selon une séquence ordonnée.
Comme le HTML et le CSS, il est interprété par les navigateurs web : c’est pour
animer et rendre plus interactives les pages de sites qu’il a été inventé, mais la
variété des possibilités qu’il offre est gigantesque.
Les scripts sont déclenchés par un comportement identifié de l’utilisateur
(ex. clic sur un bouton) ou se lancent automatiquement (ex. au chargement
d’une page) ou bien sont appelés par d’autres scripts. Ils peuvent affecter l’af-
fichage courant (ex. animation d’un bloc de texte repliable) ou ne pas se voir
(ex. transmission de statistiques à un outil tiers). Leur écriture compte de
quelques lignes à des milliers.
Voici un exemple simple en JavaScript qui modifie la visibilité d’un paragraphe
précis lorsqu’on clique sur des boutons (figure 3–10). Il fait interagir plusieurs
éléments : des boutons et un texte porté par un paragraphe avec l’identifiant p1.
<p id="p1">
Voici un texte à afficher
</p>

<input type="button" value="Masquer le texte"


onclick="[Link](‘p1’).[Link]=’hidden’">

<input type="button" value="Afficher le texte"


onclick="[Link](‘p1’).[Link]=’visible’">

97
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 3–10
Exemple d’utilisation
de JavaScript

Dans les outils no-code, les scripts sont opérés soit depuis l’outil utilisé, soit
via des outils tiers orchestrateurs (d’automatisation). Dans l’exemple qui suit
(figure 3–11), réduit au strict minimum, on voit que l’interface Bubble sépare
un volet Design (composition) d’un volet Workflow (comportement). Deux work-
flows font s’afficher ou disparaître le texte lors d’un clic sur l’un des deux bou-
tons. Celui qui est présenté ne comporte qu’une seule action, mais on voit,
grâce à la flèche, qu’une seconde peut suivre : la temporalité est ici représentée
horizontalement.

Figure 3–11
La configuration d’interactions sur Bubble fait intervenir deux volets de l’interface, intitulés Design et Workflow.

98
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Il nous est impossible d’exposer de manière satisfaisante la variété des interfaces


visuelles pour implémenter, en no-code, les interactions. Leurs graphismes et
leurs règles de comportement ne sont pas standardisés. Mais ces interfaces ont
en commun d’avoir fait disparaître le code JavaScript.

Et les applications mobiles ?


Dans les exemples précédents, on avait affaire à du HTML, du CSS et du
JavaScript, interprétables par les navigateurs web. Lorsqu’il s’agit d’une appli-
cation mobile native, le code peut aussi être écrit en Java (pour Android) ou en
Swift (pour iOS).
Cependant, les besoins et façons de développer sont similaires : les contenus
sont agencés par la définition d’une structure, de styles et d’interactions. On
retrouve sur l’interface de Draftbit (figure 3–12), des éléments très proches de
celles de Bubble ou Webflow avec, à gauche, un panneau pour gérer la struc-
ture (la part du HTML) et, à droite, un autre pour gérer l’apparence (la part
du CSS).
Une différence notable avec les website builders est que l’enchaînement des élé-
ments que l’on place visuellement se fait majoritairement verticalement, chaque
nouveau bloc se plaçant en dessous de celui qui le précédait.

Figure 3–12
Interface de Draftbit

99
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

À titre de comparaison, voici la manière dont on crée un écran en langage Swift,


pour une application mobile native iOS (figure 3–13). C’est un exemple de pro-
grammation classique, non visuelle. Relevons le mot-clé VStack, décrit dans
la documentation officielle du langage comme « une vue qui arrange ses enfants
selon une ligne verticale ».
import SwiftUI

struct ContentView: View {


var body: some View {
VStack {
Text("Turtle Rock")
.font(.title)
Text("Joshua Tree National Park")
.font(.subheadline)
}
}
}

struct ContentView_Previews: PreviewProvider {


static var previews: some View {
ContentView()
}
}

Figure 3–13
Écran d’une application
mobile très basique écrite
en Swift

100
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Petits blocs, gros blocs et flexibilité


La programmation visuelle, ainsi que nous l’avons exposée, permet d’arranger
des éléments sur une surface bidimensionnelle, au moyen de glisser-déposer et
de panneaux pour accéder à leurs propriétés. Nous sommes cependant, jusque-là,
restés vagues sur la nature de ces « éléments ».
Il est utile de se figurer trois niveaux de granularité, en faisant une analogie par
exemple avec une usine. Celle-ci peut être perçue selon les échelles suivantes :
• Niveau macroscopique : un système complet pour produire quelque chose.
C’est l’équivalent du service entier qu’on veut proposer (boutique en ligne,
site, intranet).
• Niveau médian ou fonctionnel : un assemblage de machines-outils coor-
données. Chacune a ses entrées/sorties et est capable de fonctionner de
manière autonome. Ses livrables sont partiels ; ce ne sont pas des produits
finis. C’est l’équivalent des blocs fonctionnels que l’on peut configurer cha-
cun sur un seul outil no-code (ou code) mais pas nécessairement le même
pour tous (brique de paiement, section affichant des produits à filtrer et trier,
formulaire).
• Niveau élémentaire : les composants basiques de ces machines : vis, écrous,
poignées, boulons… Ils sont inutilisables et sans intérêt hors d’un contexte
environnant. C’est l’équivalent d’unités graphiques, ou d’actions simples dans
un script (bouton, titre avec son style, image, petit script isolé).
Cette représentation simpliste atteint vite ses limites, mais elle permet de dis-
tinguer deux philosophies parmi les app builders et website builders no-code : ceux
se basant sur le niveau élémentaire, le plus libre et le plus complexe, et ceux se
basant sur le niveau médian, plus immédiat et plus simple.
Bubble et Webflow appartiennent à la première catégorie et s’adressent peut-
être davantage à ceux qui ont le goût du bricolage. À l’inverse, Dorik, Glide,
Unicorn Platform ou Brizy proposent des kits de blocs clé en main pour celles
et ceux qui visent avant tout l’efficacité. On pourrait faire le même parallèle,
pour les outils d’automatisation, entre Make (technicité) et Zapier (simplicité).
Dans Glide, on observe sur le panneau de droite des blocs complets d’affichage
préconfigurés, appelés « styles »12 (figure 3–14). Ceci correspond au niveau
médian ou fonctionnel.

12 Cet intitulé est trompeur, car il s’agit de structurer un écran (fonction du HTML) et non pas de
l’habiller de styles (fonction du CSS).

101
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 3–14
Détail de l’interface de développement de Glide.

Le website builder Brizy propose lui aussi trois niveaux de granularité


(figures 3–15 à 3–17) :
• des layouts, correspondant à des pages complètes ;
• des blocks, correspondant à des blocs fonctionnels ayant un rôle précis ; une
fois l’un d’entre eux sélectionné, on peut cliquer sur les parties (image, titre,
texte) afin de modifier leurs propriétés (tailles, couleurs, contenus) ;
• des elements, correspondant à des composants atomiques. En voici les prin-
cipaux, chacun pouvant être positionné (côté structure) et paramétré (côté
style) : texte, bouton, icône, image, son, vidéo, séparateur, carte géographique,
formulaire, compteur représenté graphiquement, compte à rebours, système
d’onglets, barre de progression, texte repliable en accordéon, menu, galerie,
carrousel, score représenté en étoile, tableau, interrupteur, etc.

102
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Figure 3–15
Quelques Layouts Brizy (éléments visuels de grande taille correspondant à des pages complètes).

Figure 3–16
Quelques Blocks Brizy (éléments visuels de taille médiane correspondant à des blocs fonctionnels).

103
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 3-17
Composition d’une page utilisant les Elements Brizy (éléments visuels les plus petits)

Figure 3–18
Présentation des différents niveaux de développement sur Draftbit

104
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Cette accroche13 (figure 3–18) sur le site de Draftbit illustre elle aussi ces
approches multiniveaux. Ainsi que le mentionne l’app builder, il devient pos-
sible de fabriquer tout ce que l’on veut. Et on peut le faire de la manière que l’on
veut : au moyen de petits éléments (« Bits »), de grands éléments (« Blocks ») et
même avec un peu de code (« Add Custom Code ») !

Programmer temporellement des scénarios


La programmation visuelle permet également d’orchestrer des scénarios tem-
porels. C’est le vaste champ des automatisations. Là encore, la programmation
de scripts en code est remplacée par des interfaces visuelles, manipulables à la
souris par glisser-déposer (figures 3–19 à 3–21).

Figure 3–19
Visualisation d’un
« Zap », automatisation
sur Zapier

13 « Construisez ce que vous voulez


Bits – Des composants bas-niveau qui vous permettent de construire tout ce que vous voulez à
partir de zéro
Blocks – Des composants de plus haut niveau pour vous aider à avancer vite
Ajout de code personnalisé – Injectez des codes sources personnalisés dans n’importe quel écran de
votre app. »

105
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 3–20
Visualisation d’un « Scénario », automatisation sur Make.

Figure 3-21
Visualisation d’un « Workflow », automatisation sur Bubble.

La notion d’automatisation est bien plus vaste que celle des interactions que
nous décrivions précédemment. En effet, les interactions sur un site ou une

106
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

application sont toujours consécutives à des comportements de visiteurs (par


exemple, lorsqu’un internaute arrive sur une page ou clique sur un bouton). Une
automatisation peut être déclenchée indépendamment du trafic de tel site ou
de telle application (par exemple, une recherche de nouveaux tweets peut être
lancée chaque matin et occasionner l’envoi d’un e-mail).
Entrer dans le détail de ces fonctionnements reviendrait à entamer des cours
spécifiques à chaque outil, c’est pourquoi nous n’abordons ici que les points
fondamentaux.

La matrice du scénario et ses exécutions


Il est important de distinguer deux notions.
• Le scénario ou workflow, ou encore zap ou automatisation. C’est le modèle
et la matrice décrivant la succession des actions qui s’enchaînent. C’est lui
que l’on édite grâce aux outils d’automatisation.
• Les déroulements ou les exécutions de ce scénario.
Un seul scénario, une fois configuré et enclenché, peut engendrer des centaines
ou milliers de déroulements, passés et à venir, tout comme une partition de
musique unique peut donner lieu à de nombreuses interprétations.

Outils autonomes ou sections dédiées d’outils no-code


On peut créer des automatisations dans deux types d’environnements :
• au sein d’un outil autonome no-code qui les prend en charge et les centralise
(Zapier, Make, Parabola et n8n sont les plus connus) et fonctionne essen-
tiellement en se connectant à d’autres outils. La puissance de ces outils d’au-
tomatisation, véritables « couteaux suisses », résulte notamment du nombre
de connecteurs qu’ils mettent à disposition des no-codeuses et no-codeurs ;
• au sein d’une section dédiée d’un outil no-code, comme Airtable (gestion
de base de données), Coda (gestion de documents partagés) ou Bubble
(outil tout-en-un). À l’heure où nous écrivons ces lignes, un volet Logic a
été annoncé par Webflow, mais il n’a pas encore vu le jour. Et la plate-forme
indienne [Link] a été rachetée en septembre 2021 par Notion, mais, là
aussi, rien de substantiel n’est paru sur le site un an plus tard…

Mise en scène de la temporalité et logique conditionnelle


Les figures 3–19 à 3–21 montrent trois façons d’ordonnancer les étapes succes-
sives, au moyen de la programmation visuelle :
• de haut en bas (Zapier) ;

107
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

• de gauche à droite (Bubble) ;


• de gauche à droite et de haut en bas (Make).
D’autres familles d’outils no-code utilisent de telles représentations : les chatbots
builders (comme l’éditeur français Joonbot) et les outils de formulaire (comme
Typeform ou Tally). En effet, tous intègrent au cœur de leur fonctionnement
des successions d’étapes, pouvant inclure des règles de logique conditionnelle.
La notion de logique conditionnelle est importante. Elle représente l’intelli-
gence d’un mécanisme, capable de choisir son comportement selon la situa-
tion qu’il rencontre à un moment donné. Par exemple, la proposition « si vous
connaissez déjà Zapier, vous pouvez sauter ce paragraphe » est une telle règle
conditionnelle. Dès que la formulation d’un comportement nécessite l’emploi
d’un « si » ou d’un « seulement si », c’est que nous avons affaire à de la logique
conditionnelle.
Des règles conditionnelles peuvent aussi concerner l’affichage de pages, indé-
pendamment de la temporalité : certains éléments peuvent s’afficher « seule-
ment si » l’utilisateur est connecté, ou encore « seulement si » il a un statut
d’administrateur. Il est possible d’établir des règles très complexes.

Déclencheur et actions
Les automatisations sont toujours composées de deux types d’étapes :
• un déclencheur (trigger), qui constitue son point de démarrage ;
• une succession d’actions de diverses natures.
C’est la variété des déclencheurs disponibles qui rend les automatisations si
puissantes et utiles dans bien des cas. Ainsi, le déroulement d’un scénario peut
être exécuté :
• selon une programmation calendaire préétablie (ex. : tous les dimanches
à 8 h 00) ;
• selon des cycles réguliers (ex. : toutes les 30 minutes) ;
• lors de la survenue d’un événement spécifique à un service tiers (ex. : lors-
qu’un enregistrement Airtable est modifié, lorsqu’une tentative de paiement
sur Stripe est en échec ou lorsqu’un tweet comportant un certain mot-clé
donné est émis) ;
• à la demande et de manière configurable (ex. : lorsqu’un signal est envoyé
à une adresse web dédiée – webhook – ou lorsqu’un message est reçu à une
adresse e-mail dédiée – mailhook) ;

108
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

• dans le cas de scénarios internes à un site ou à une app, selon des compor-
tements de l’utilisateur (ex. : lorsqu’on clique sur tel bouton ou 20 secondes
après le chargement de la page) ;
• selon l’un des déclencheurs précédents, complété par un délai, ce qui revient
à programmer des actions éloignées dans le temps.
Quant aux actions, il paraît impossible d’en faire un résumé efficace tant elles
sont nombreuses et variées… Elles peuvent concerner la lecture, la mise à jour
ou l’enregistrement de données, des calculs de distance, de stocks ou financiers,
des envois d’e-mails, de messages, de SMS ou de notifications, etc. Lorsqu’elles
sont créées depuis un app builder ou un website builder, elles peuvent engager
des ordres de paiement, faire apparaître/disparaître des éléments de l’affichage
comme des pop-up, en modifier, etc.

L’interconnexion de services
La « stack » ou les différentes couches d’un projet
Une « stack », ou pile d’outils, désigne un assemblage de plusieurs outils com-
plémentaires. Souvent, pour les adeptes du no-code, la stack d’un projet ou
celle habituellement utilisée par une entreprise/un individu permet de s’en faire
une première impression (tout comme on peut avoir une idée du caractère de
quelqu’un en regardant les ouvrages rangés dans sa bibliothèque ou empilés sur
son bureau).
Par exemple, une application Draftbit est plus complexe qu’une application
Glide. Un projet s’appuyant sur Xano pour ses bases de données rappellera la
complexité typique du code : il s’agira sans doute d’un projet assez complexe,
avec des enjeux de performance, de volume ou de sécurité peut-être. Un site
construit avec Webflow appelle plus de compétences techniques qu’un autre
créé avec Dorik : des connaissances techniques en HTML et CSS et une cer-
taine culture en design UX et UI pour la créativité graphique. Et ainsi de suite.
Les adeptes du no-code peuvent aussi opter pour des stacks intégrées (peu
d’outils assemblés, voire un seul outil tout-en-un comme Bubble) ou des stacks
modulaires (associations d’éléments provenant de plusieurs outils) (figure 3-22).
Dans ce second cas de figure, voici les types de services et briques fonctionnelles
que l’on peut y trouver :
• une brique d’interface en charge du front-end, la partie visible du logiciel :
app builder ou website builder ;

109
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

• une brique de stockage et gestion des données, en charge du back-end, les


coulisses du logiciel ;
• une brique d’automatisation pour orchestrer les traitements et des échanges
d’informations, d’instructions et de données ;
• des services tiers dédiés à des fonctionnalités précises : paiement, gestion
d’agenda, prise de rendez-vous ; envoi d’e-mails ou de notifications push, de
SMS ; traduction, affichage de cartes géographiques, génération de docu-
ments (ex. : images, PDF), formulaire, signature électronique, etc.
Ces services tiers sont innombrables et évoluent rapidement ; ce serait une mis-
sion impossible pour nous de vouloir en saisir un instantané. Souvent, ils ne
sont pas en tant que tels des outils no-code, mais on pourrait plutôt les qualifier
de « no-code friendly ». Il devient de plus en plus fréquent de trouver sur cer-
taines de leurs pages des mentions faites au no-code. Concrètement, ces outils
disposent souvent de connecteurs facilitant leur utilisation au sein d’une stack
no-code. On pense par exemple à des services en ligne (Software as a Service
– SaaS) comme Stripe (gestion de paiements), Weglot (traduction) ou Figma
(interfaces collaboratives), qui existent depuis longtemps et se découvrent, sur le
tard, des affinités avec l’état d’esprit no-code.

Figure 3-22
Plusieurs choix possibles
pour sa stack d’outils
no-code

110
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

La gestion des données


Les histoires14 de Dwellito, Not Amazon ou WeUkraine ont chacune com-
mencé par un travail documentaire : trouver des informations et les rassembler
au sein d’une base de données. Il s’agissait de maisons modulaires, de boutiques
ou de démarches caritatives. Pareillement, Comet a signé ses premiers contrats
faisant collaborer des grandes entreprises avec des freelances, alors même que
le produit n’existait pas encore ; pas de site, pas d’app, mais quelques scripts et
automatisations pour scruter LinkedIn et les sites d’annonces. La brique « don-
nées » a une importance particulière.
Bien gérer ses données n’est pas une mince affaire. Or, le no-code n’en a pas
vraiment révolutionné les fondamentaux, et en particulier l’étape primordiale
que représente leur modélisation. Elle revient à définir, de manière abstraite,
les entités que notre service gère, les propriétés de ces entités et les relations
les reliant. Par exemple, des « personnes » (entité) disposant d’un « nom », d’un
« prénom » et d’une « adresse e-mail » (propriétés) peuvent consulter des « pro-
duits » (entité) avec des « noms », « descriptifs » et « prix » (propriétés). En cas
d’achats réussis, des « factures » (entité) comportant des dates (propriété) poin-
teront vers les acheteurs (lien vers l’entité « personne ») et leurs achats (liens vers
l’entité « produit »).
En réalité, une feuille de papier et un crayon sont des « outils » suffisants pour
effectuer des modélisations de données. Pour cette raison, que l’on utilise ensuite
un outil daté ou moderne, simple ou puissant, de la famille des outils no-code ou
non, n’y changera rien : en cas de mauvaise conception, le service restera buggé !
On pourrait même aller jusqu’à dire qu’avec le no-code, la gestion des don-
nées gagne en complexité, du fait de la multiplication des services en jeu. Les
informations circulent entre les différentes briques de la stack : l’e-mail d’un
utilisateur final peut par exemple être saisi sur un formulaire Tally, enregistré sur
une base Airtable, transmis grâce à Make à une brique d’envoi d’e-mail comme
Sendinblue.
En revanche, de bons outils permettent d’optimiser et de sécuriser les interfaces
pour accéder aux données ou pour les administrer. C’est certainement là que se
situe l’un des grands apports de l’outil no-code Airtable. Son expérience utili-
sateur est fluide : il y est facile de créer des « vues » dédiées au travail de chaque
équipe. Par exemple, grâce à un système de vues et de droits d’accès, seuls les
commerciaux pourront modifier les informations sur les clients et seuls les res-
ponsables éditoriaux pourront mettre à jour des descriptifs de produits ou des
articles divers.

14 Voir chapitre 2.

111
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

L’ambition des outils modernes de gestion de données est de nous libérer au


maximum de toutes les opérations techniques et complexes, afin que chacun se
concentre pleinement sur son métier. Dans une interview15 donnée à la Harvard
Business Review en 2020, Howie Liu, le fondateur d’Airtable, fait très fréquem-
ment allusion à Amazon Web Services16 et évoque son outil en ces termes :
« Nous pensons qu’Airtable reproduit cette idée d’abstraction, qui vise à relé-
guer au loin toute la complexité logicielle et à permettre ainsi à tous de créer
des applications sans le code traditionnellement utilisé. C’est une nouvelle
couche d’abstraction qui intervient au-dessus des possibilités que le cloud com-
puting nous offre aujourd’hui. Le cloud computing était intervenu pour abs-
traire17 la complexité liée aux composants matériels. D’une certaine façon, ce
que nous faisons consiste à abstraire jusqu’à la complexité liée à la logique et au
code. »
Afin d’illustrer notre propos, voici deux options très différentes pour gérer ses
données :
• La figure 3-23 montre l’interface typique d’Airtable.
• La figure 3-24 donne un aperçu de l’outil no-code Xano, beaucoup plus tech-
nique. Il simplifie beaucoup d’opérations que les développeurs traditionnels
réalisaient au moyen de commandes écrites en code. C’est un outil puissant
mais complexe, que des no-codeurs expérimentés pourront intégrer à leur
stacks.

15 L’épisode du podcast, intitulé « Can Airtable democratize software development? » (Airtable peut-il
démocratiser le développement de logiciels ?) est disponible à cette adresse : [Link]
2020/02/can-airtable-democratize-software-development
16 Ce service d’hébergement cloud a radicalement simplifié les questions de l’hébergement de services
numériques. Nous y reviendrons dans le chapitre suivant.
17 Nous reviendrons sur la notion d’abstraction dans le chapitre suivant. Ici, on peut comprendre ce
mot par le fait de « confier cette opération à des prestataires techniques experts ».

112
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Figure 3-23
Exemple d’une table Airtable et plusieurs « vues » disponibles via le menu à gauche.

Figure 3-24
Exemple d’une table Xano, avec un affichage bien plus proche de l’univers du développement traditionnel.

113
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

À titre de comparaison, voici ce à quoi peuvent ressembler des façons d’inter-


roger une base de données traditionnelle par des commandes écrites dans le
langage SQL.
Exemple d’une requête (écrite en SQL) interrogeant
une base de données d’animaux
mysql> SELECT * FROM pet WHERE birth >= ‘1998-1-1’;
+----------+-------+---------+------+------------+-------+
| name | owner | species | sex | birth | death |
+----------+-------+---------+------+------------+-------+
| Chirpy | Gwen | bird | f | 1998-09-11 | NULL |
| Puffball | Diane | hamster | f | 1999-03-30 | NULL |
+----------+-------+---------+------+------------+-------+

mysql> SELECT [Link],


TIMESTAMPDIFF(YEAR,birth,date) AS age,
remark
FROM pet INNER JOIN event
ON [Link] = [Link]
WHERE [Link] = ‘litter’;
+--------+------+-----------------------------+
| name | age | remark |
+--------+------+-----------------------------+
| Fluffy | 2 | 4 kittens, 3 female, 1 male |
| Buffy | 4 | 5 puppies, 2 female, 3 male |
| Buffy | 5 | 3 puppies, 3 female |
+--------+------+-----------------------------+

Les processus business : une « maison des horreurs » ?


David Peterson a travaillé pendant quatre ans parmi les premiers employés
d’Airtable. Il a notamment été en charge de sujets concernant le growth marke-
ting et les partenariats. Dans l’article « Why “no code operations” will be the next big
job in tech », publié en 2020, il dresse un constat sans appel18 :
« Du fait de mes responsabilités chez Airtable, j’ai eu le plaisir de collaborer
avec des centaines de start-up. (…) L’un de mes sujets de prédilection était les

18 L’article est disponible à l’adresse suivante : [Link]


operations-is-the-next-big-job-in-tech-b8bb886378ac

114
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

processus liés à l’activité. (…) Les conversations prenaient inévitablement la


même tournure. Les processus business, c’est la maison des horreurs. Nous abor-
dions la manière dont ils venaient d’implémenter un CRM, par exemple, sauf
qu’ils devaient faire un rapprochement des factures chaque mois à la main, ou
que les données des clients devaient être transformées avant d’être uploadées sur
une autre plate-forme, etc., en conséquence de quoi ils avaient patché un proces-
sus super simple consistant à télécharger un CSV, traiter les données sur Excel,
reverser dans le CSV et enlever les doublons, à la main, parmi quelques centaines
de comptes et ainsi de suite. “Ce n’est pas si long !” me disaient-ils. “Juste deux
heures, trois fois par semaine, plus quatre heures le dimanche.” Soyons honnêtes.
Des solutions de contournement de ce type, manuelles et désordonnées, on en
trouve partout. »
Qui n’a pas vécu cet enfer, décrit ici avec une certaine part d’ironie ? Ces fameux
fichiers Excel que l’on se transmet par e-mail, que l’on modifie à son gré et que
l’on complète parfois de quelques notes explicatives… Quelquefois, un effort est
fait pour créer une documentation sur un intranet ou sur un drive partagé.
Les tableurs ont certainement été les victimes de leur immense succès, un succès
ancien et intimement lié à la démocratisation des ordinateurs personnels. Avant
Microsoft Excel, VisiCalc a été un tableur historique, commercialisé en 1979
dans son implémentation pour l’Apple II. Le logiciel a participé pour beaucoup
aux bonnes ventes de la machine, un des premiers ordinateurs personnels fabri-
qué à grande échelle. Des années durant, VisiCalc est resté, et de loin, en tête des
ventes de logiciels, toutes catégories confondues.
La popularité des tableurs est telle qu’on les emploie partout et pour à peu près
tout, souvent sans se poser de questions. La liberté qu’ils donnent est idéale lors-
qu’on est seul aux commandes pour les éditer. Cependant, dès qu’on est deux col-
laborateurs ou davantage, cela se complique… On entend fréquemment Airtable
décrit comme le « futur Excel ». Cette comparaison révèle une vraie confusion,
peut-être à la source de tous ces problèmes. En effet, s’il est possible d’employer
un tableur pour modéliser et stocker des données, cela ne fait pas d’eux des sys-
tèmes de gestion de bases de données (SGBD).
Peut-être la montée en puissance d’Airtable, d’outils d’automatisation comme
Zapier ou Make va-t-elle changer la donne ? Les outils no-code permettent de
créer ses propres outils internes, pour bien gérer ses opérations. La « maison des
horreurs » décrite par Peterson deviendra-t-elle bientôt un souvenir des anciens
temps de l’informatique ?

115
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Typologie des briques interconnectées


On retrouve dans les présentations des outils no-code un vocabulaire varié pour
désigner la connexion d’éléments : blocs, composants, éléments, plugins, apps,
actions, modules, templates, connecteurs, intégrations, API, code embed, etc.
N’oublions pas l’image, tant reprise, des briques de Lego à assembler ! En abor-
dant la programmation visuelle et les automatisations, nous avons déjà fait un
pas de côté par rapport à cette métaphore. Récapitulons en quelques points-clés
la typologie de ces fameuses briques :
• de nature spatiale (composition d’une page ou d’un écran) ou temporelle
(étape d’un script ou scénario) ; par exemple, un carrousel d’images ou un
processus d’authentification ;
• de différentes tailles ou niveaux de granularité (brique élémentaire, bloc
fonctionnel ou système complet) ; par exemple, un caractère, un mot, un
paragraphe, un bloc graphique, un modèle de page, de site web ou d’appli-
cation mobile ;
• configurées soit directement depuis l’outil no-code qui les met à disposition,
soit par des appels externes à d’autres outils ; par exemple, il est fréquent de
retrouver des sites affichant sur leurs pages un formulaire créé sur Typeform,
Tally ou Google Forms, Airtable ;
• issues d’outils no-code ou non ; par exemple, un site construit sur Bubble
peut utiliser Algolia pour son moteur de recherche, Stripe pour traiter les
paiements, Google Connect et Facebook Connect pour compléter ses possi-
bilités d’authentification, Google Analytics pour ses statistiques, Sendinblue
pour ses envois d’e-mails et également des outils no-code comme Airtable
pour centraliser certaines données ou Typeform pour créer ses formulaires ;
• réagissant à la demande (selon les comportements de l’utilisateur, côté client),
ou disposant d’une planification préétablie (côté serveur) ; par exemple, une
requête de l’utilisateur pour charger une page, une automatisation qui envoie
automatiquement des messages chaque matin à tous les clients en retard de
paiement.
À tout cela, il faut ajouter une autre dimension : l’auteur ou les auteurs de la
brique en question. Elle peut être distribuée par une entreprise la commercia-
lisant, développée et partagée par des développeurs à l’autre bout de la planète,
par des collègues, ou encore… par soi-même ! En effet, fabriquer soi-même les
briques que l’on veut réutiliser est une bonne pratique. Cela permet de parfaire
le fonctionnement de cette composante (durabilité), d’homogénéiser l’expé-
rience utilisateur aux différents endroits des sites et applications qui l’appellent
et d’éviter de la programmer de zéro à chaque nouveau projet.

116
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

Différents types d’interconnexion


Listons les principales modalités qui permettent aux différentes briques d’une
stack no-code de communiquer entre elles.

Bibliothèques et scripts JavaScript


Les bibliothèques constituent le moyen le plus ancien et le plus traditionnel de
réutiliser des portions de code.
C’est principalement par ce système que le website builder Webflow peut s’en-
richir de fonctionnalités additionnelles. Il suffit de copier-coller quelques lignes
de code, qui chargeront les scripts distants.

Code intégré (embed)


Un code embed, ou iframe, désigne un code prêt à l’emploi, permettant d’insérer
dans notre application une fonctionnalité provenant d’un autre service ; par
exemple, un formulaire généré via Mailchimp (e-mailing), Tally (formulaires)
ou Airtable (bases de données) peut être inséré au sein de n’importe quelle page
web par ce moyen.

Modules, plugins et apps


Les outils d’automatisation mettent à disposition des centaines de modules
ou apps, associées à des services particuliers. Les cinquante plus populaires sur
Make donneront une idée de leur variété : Google Sheets, Gmail, Google Drive,
Airtable, Slack, Telegram Bot, Google Calendar, Facebook Lead Ads, Google
Docs, WooCommerce, Facebook Pages, Dropbox, Mailchimp, HubSpot CRM,
Trello, Microsoft 365 Email, Discord, Google Forms, Shopify, ClickUp, Twit-
ter, Pipedrive CRM, Monday, ActiveCampaign, Stripe, WordPress, Notion,
Google Contacts, Twilio, Microsoft 365 Excel, Calendly, Typeform, Webflow,
Jotform, MySQL, CloudConvert, SendGrid, Sendinblue, Asana, Instagram
for Business, Salesforce, Zoom, Bitly, LinkedIn, Xero, QuickBooks, Facebook
Groups, OneDrive, ManyChat, Survey123.
Cela ne concerne pas que cette famille d’outils no-code. De nombreuses places
de marché facilitent la diffusion de plugins et d’extensions. On pense notam-
ment aux plugins de Bubble ou aux extensions19 d’Airtable, mais on pourrait
également citer Ksaar, Weweb et bien d’autres encore.

19 Celles-ci ont changé d’intitulé à plusieurs reprises. Avant d’être des extensions, on parlait d’apps, et
avant d’être des apps, c’était des blocks.

117
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 3–25
La marketplace d’extensions disponibles sur Airtable

Une fois ajoutées à l’outil, ces extensions (pouvant s’appeler modules, apps, plu-
gins, intégrations, etc.) peuvent en modifier l’apparence, avec l’adjonction de
nouveaux boutons, de nouvelles cases ou de nouveaux items dans les menus
déroulants. Leur « installation » est gérée automatiquement par l’outil et ne
nécessite que quelques clics.

API
Parmi tous ces connecteurs, il en existe un particulier, permettant d’exécuter des
requêtes API. Il porte différents noms : API Connector sur Bubble, module
HTTP et sa fonction Make a request sur Make, par exemple.
Ces requêtes servent à utiliser des services qui ne sont pas forcément disponibles
via des modules no-code. Les APIs constituent un vaste sujet, que nous n’al-
lons pas développer. Exposons-en un cas pratique, qui sera plus parlant qu’une
description.
Considérons un site e-commerce créé avec Bubble. Les visiteurs achètent des
produits ; les employés consultent les ventes via des interfaces de travail. Le
plugin Stripe (plate-forme de gestion de paiement), après son installation en

118
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

un clic, fait apparaître de nouvelles actions dans l’onglet des workflows notam-
ment pour tenter un paiement. Le no-codeur peut ainsi construire un parcours
d’achat complet. En revanche, ce plugin ne propose pas de solution pour effec-
tuer un remboursement. Pour intégrer cette fonctionnalité, il est possible de la
configurer manuellement avec le plugin API Connector. Stripe donne le mode
d’emploi au sein de ses pages de documentation. On y trouve la syntaxe suivante,
à reproduire dans l’API Connector de Bubble :
Type d’appel : POST
Endpoint : [Link]
Paramètre normal : charge=ch_xxx
Paramètre d’authentification (header) : Bearer sk_test_yyy

POST signifie qu’une demande est envoyée de Bubble vers Stripe. Le Endpoint
désigne la porte d’entrée de Stripe utilisée : ici, c’est celle des demandes de rem-
boursement. Le paramètre charge contient l’identifiant unique correspondant
à la transaction à rembourser. Le paramètre d’authentification contient une clé
unique relative au compte Stripe et permettant de sécuriser la requête.

Figure 3-26
Les API permettent de faire communiquer différents services. Des applications clientes (à gauche) configurées
par le no-codeur consultent des fonctionnalités et récupèrent des données depuis des applications serveurs
(à droite), en dehors de son périmètre de développement.

L’accessibilité des outils no-code


Le terme « accessibilité » dispose de plusieurs significations. Concernant un
site web, il peut désigner la préoccupation que celui-ci soit mis à disposition du
plus grand nombre. Cela concerne notamment les personnes en situations de

119
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

handicap, mais on peut aussi penser aux cas de groupes disposant d’appareils
mobiles ou ceux dont la connexion à Internet n’a qu’un faible débit.
Dans un sens plus commun, l’accessibilité se réfère simplement à la facilité de
compréhension et d’utilisation d’un outil ou d’un service.
Il faut distinguer l’accessibilité des sites et applications développées (en code
ou en no-code) de l’accessibilité des outils servant à les créer. Prenons l’exemple
d’Airtable. L’outil en lui-même n’est pas accessible depuis un navigateur web
mobile : les no-codeurs doivent soit renoncer à leurs smartphones/tablettes
et passer sur leurs ordinateurs, soit installer l’application mobile Airtable. En
revanche, un formulaire associé à une table Airtable, créé et publié depuis l’outil,
s’affichera convenablement pour tous les visiteurs, y compris via un navigateur
web mobile.

Des outils nombreux et variés


Des outils no-code, il y en a pour tous les goûts : basiques ou experts, très spécia-
lisés ou recouvrant plusieurs domaines, d’un abord plutôt technique ou design,
etc. Chacun trouvera sa porte d’entrée au no-code !
Prenons l’exemple de quatre outils d’automatisation :
• Zapier nécessite très peu de prérequis techniques et son interface abonde
d’explications et de notes afin de guider au maximum les utilisateurs les plus
novices.
• Make a un abord plus technique et les développeurs qui ont une expérience
du code ressentiront intuitivement l’état d’esprit propre à la programmation
JavaScript. Il est beaucoup plus commode sur Make d’effectuer des traite-
ments par lots en manipulant des listes d’objets. On peut séquencer leurs
traitements comme avec des boucles for de code et appliquer des conditions
comme avec des instructions if.
• n8n offre une alternative pour celles et ceux qui se préoccupent d’avoir la
maîtrise complète des données traitées et n’ont pas peur de mettre la main à
la pâte. L’outil open source peut être installé sur ses propres infrastructures.
Ainsi, ces personnes pourront garantir que les informations traitées ne cir-
culent pas sur des clouds aux localisations inconnues et aux risques de failles
de sécurité.
• Workato, à première vue, rappelle l’interface de Zapier. Néanmoins, cet outil
peut aussi se rapprocher de la famille du low-code. Il dispose par exemple
nativement d’environnements de développement, de test et de production,

120
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

auxquels les développeurs-codeurs sont habitués. Surtout, il met l’accent sur


les questions de gouvernance des données et de sécurité. Il s’adresse naturel-
lement plus volontiers à des grandes entreprises.

Des outils aux tarifs abordables


Le prix constitue lui aussi une modalité de l’accessibilité. Nous relevons deux
tendances, qui dépassent largement le mouvement no-code.
Premièrement, les tarifs ont largement chuté en quelques décennies. L’évolu-
tion du marché des outils numériques a démocratisé nombre de fonctionnali-
tés : optionnelles, onéreuses voire luxueuses il y a quelques années, il est devenu
normal qu’elles soient mises en place gratuitement aujourd’hui. Par exemple,
Google Drive intègre pour tous ses utilisateurs un antivirus scannant tous les
fichiers importés. Ce service est gratuit.
En second lieu, les outils no-code ont bénéficié, avec l’essor des SaaS, de l’émer-
gence d’un modèle de tarification par paliers. On retrouve fréquemment des
offres comportant trois ou quatre paliers typiques :
• Un premier palier Gratuit est destiné à un très large public, comportant des
étudiants, des amateurs et curieux de la technique, mais aussi des profes-
sionnels. L’objectif est de créer la prise de conscience d’un besoin, de donner
naissance à une communauté ou encore de toucher le marché de l’éducation.
• Un palier Pro lève ensuite quelques restrictions, comme des limites sur le
stockage, le nombre d’enregistrements ou d’applications. Il permet souvent
d’habiller le service de son propre logo d’entreprise.
• Un troisième palier Équipe/petite entreprise ouvre la voie à des fonctionnalités
collaboratives, à l’accès à des historiques de versions, ou à une gestion fine
des rôles, permissions et contrôles d’accès.
• Enfin, un quatrième palier Entreprise peut donner lieu à des sécurités renfor-
cées, au respect de certains standards, à des clauses quant à la disponibilité du
service. Typiquement, ce prix n’est pas indiqué publiquement et il faut passer
par les équipes commerciales de la solution.

121
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 3–27
Quatre paliers de tarification pour Airtable

En conclusion, on peut retenir que la difficulté pour bâtir des services numé-
riques s’est déplacée. Avec le no-code, il ne s’agit plus tant de maîtriser une
syntaxe compliquée que d’orchestrer un ensemble avec ses différents niveaux de
lecture possibles (du solo isolé d’un clarinettiste à la partition complète d’une
symphonie). Qui intervient, où, pour quoi faire et de quelle manière ? Voilà le
nouveau mot d’ordre pour la no-codeuse ou le no-codeur en chef. Désormais,
une grande partie du travail est déléguée aux outils : il reste, non seulement à les
choisir, mais aussi à concevoir leur fonctionnement coordonné.

122
3 – Qu’est-ce qu’un outil no-code ?

On peut par exemple citer une phrase d’accroche lisible sur la page d’accueil de
Retool (création d’outils internes, notamment de tableaux de bord avancés)20 :
« Arrêtez de vous battre avec des bibliothèques d’UI, à hacker des sources de
données pour les assembler et mettre en place les contrôles d’accès. Commencez
à distribuer des apps qui font avancer votre activité. »
Retool nous encourage et s’adresse à nous comme s’il était un collègue bienveil-
lant. Pour autant, peut-on raisonnablement croire à cette promesse miraculeuse
de simplicité ? La progression des outils les rend de plus en plus puissants, de
plus en plus simples d’usage, mais aussi de plus en plus nombreux… À nous de
faire leur connaissance et de les adopter. Nous allons voir dans le chapitre sui-
vant que l’évolution que nous décrivons ici est en réalité ancienne. Culminant
avec la génération no-code, l’histoire de l’informatique a toujours poussé les
instruments à s’humaniser.

20 Son nom évoque l’envie de repenser ce qu’est un outil numérique, en suggérant aussi l’idée de ré-
utilisation (re-tool). Il s’approche peut-être davantage de l’univers du low-code, mais les constats
que nous établissons concernent aussi les codeurs traditionnels, eux aussi appelés à devenir des
orchestrateurs.

123
Histoire et origines
techniques du no-code
4
La ligne de code la plus rapide à écrire, la plus économique à
tenir à jour, restant toujours fonctionnelle pour l’utilisateur,
c’est celle que le développeur n’a jamais eu besoin d’écrire.
Steve Jobs, lors d’une conférence donnée au
MacWorld Expo de 1997, à San Francisco

Dans les chapitres précédents, nous avons présenté des pro-


jets variés construits sur des stacks d’outils no-code, ainsi que
les innovations propres à ces outils. Ces derniers, cependant,
ne sont pas apparus du jour au lendemain. Ils semblent faire
une irruption soudaine du fait de cette étiquette avant-gardiste
qu’ils arborent : no-code. En réalité pourtant, cette génération
d’outils est le fruit d’une longue histoire. Elle bénéficie des
apports de nombreuses inventions du passé, qui ont façonné et
amélioré les technologies de fond, les infrastructures, les équi-
pements techniques et les systèmes logiciels que nous connais-
sons aujourd’hui. Certains de ces progrès sont devenus des
standards, renouvelant des usages tant du côté du grand public,
qui utilise logiciels et services, que du côté des développeurs,
qui les conçoivent, fabriquent et distribuent.
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Des fonctionnalités autrefois inenvisageables, ou alors très complexes et coû-


teuses, sont progressivement devenues si communes qu’on en a oublié leur tech-
nicité (voir encadré p. 20). Leur progression technique est allée de pair avec de
meilleures intégrations et une ergonomie simplifiée, qu’il s’agisse d’interfaces
matérielles ou logicielles.
Ainsi, l’Altair 8800, un des premiers micro-ordinateurs vendus aux particuliers
vers la fin des années 1970, ne disposait ni de clavier, ni d’écran, ni de souris,
ni même d’un système d’exploitation se chargeant lorsqu’on l’allumait. Parmi
ses courageux premiers acquéreurs, qui le réceptionnaient en kit et devaient
le monter, Bill Gates et Paul Allen, âgés respectivement de 20 et 22 ans, ont
programmé le langage Basic pour cette machine. Grâce à lui, les développeurs
disposaient de commandes simples comme PRINT pour afficher quelque chose à
l’écran ou INPUT pour inviter l’utilisateur à saisir des données. On commandait
l’ordinateur à l’aide de seize interrupteurs et de voyants. Et, pour charger Altair
Basic (à partir d’une bande perforée ou d’une cassette), il suffisait… de suivre,
selon le manuel, une série de 24 instructions (figure 4–1) !

Figure 4–1
Un ordinateur Altair
8800 avec son interface
de programmation
constituée d’une
série de voyants et
d’interrupteurs.
Source : Ed Uthman,
Wikimedia Commons

Extrait du manuel de référence d’Altair Basic présen-


tant en anglais les premières instructions de charge-
ment du programme (24 au total)
1) Put switches 0 through 15 in the down position.
2) Raise EXAMINE.
3) Put 041 (data for address 000) in switches 0 through 7.
4) Raise DEPOSIT.
5) Put the data for the next address in switches 0 through 7.
6) Depress DEPOSIT NEXT.
7) Repeat steps 5 § 6 until the entire loader is toggled in.
8) Put switches 0 through 15 in the down position.
9) Raise EXAMINE.

126
4 – Histoire et origines techniques du no-code

10) Check that lights DO through D7 correspond with the data that
should be in address 000. A light on means the switch was up, a light
off means the switch was down. So for address 000, lights D1 through
D4 and lights D6 § D7 should be off, and lights DO and DS should be
on.
If the correct value is there, go to step 13. If the value is wrong,
continue with step 11.
11) Put the correct value in switches 0 through 7.
12) Raise DEPOSIT.
...

L’essor du Web et des usages en ligne, on le doit aussi à des réseaux qui se
sont développés très rapidement, surtout lors de la bulle Internet (1995-2000),
tant au niveau de leurs infrastructures (liaisons, routeurs, centres de données…)
qu’au niveau de leurs protocoles de communication. Certains standards, comme
le TCP/IP, paraissent aujourd’hui si naturels qu’on oublie qu’ils étaient, en une
époque pas si éloignée, en rivalité avec d’autres options. Des années 1970 aux
années 1990, un long débat appelé la « guerre des protocoles » a animé les
experts de plusieurs pays pour sélectionner le protocole de communication le
plus robuste.
À cela, il faut enfin ajouter, du point de vue des utilisateurs, le fourmillement de
petites évolutions qui ont intégré la transformation de nos habitudes avec nos
ordinateurs et nos smartphones : nos manières de consommer des informations,
des vidéos, de la musique, d’acheter et de commander des produits physiques…
On le voit bien : établir un récit unifié de cette histoire de l’informatique, afin
d’y repérer les prémices du no-code, est une mission quasi-impossible ! Trop
d’avancées sur des plans différents, mais souvent entremêlées, se sont produites
en même temps.
Nous présentons dans ce chapitre quelques repères, afin de situer le no-code
dans cette immense aventure. Ces repères ne sont pas exhaustifs et leur sélection
est nécessairement subjective. Il est probable que les plus savants d’entre vous
auront à l’esprit d’autres événements ou découvertes.
Dans la première partie, nous évoquerons la notion d’abstraction pour com-
prendre l’évolution technique des systèmes informatiques de leurs commence-
ments jusqu’à aujourd’hui. Dans la seconde partie, c’est davantage leur distribu-
tion sous la forme de services, en particulier avec l’avènement du Web, qui nous
intéressera. Dans un troisième temps, nous aborderons l’importance de l’UX
(expérience utilisateur) pour la diffusion massive des technologies modernes.
Nous verrons que l’émergence du no-code peut être interprétée à l’aune de ces
trois prismes.

127
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 4–2
Les principaux progrès qui ont potentialisé l’existence du no-code tel qu’il existe aujourd’hui

La notion d’abstraction en informatique


Les premiers pas de l’informatique
Il est intéressant de revenir succinctement sur les débuts de l’informatique. En
effet, ils constituent un temps inédit où un projet informatique se constituait
d’un seul bloc, soit très rudimentaire et peu puissant, soit d’une complexité
interne si redoutable que cela limitait drastiquement toute évolution future.
Dans cette première étape historique, ce degré zéro de l’informatique, on aurait
eu du mal à séparer les notions de matériel et de logiciel ou encore les notions
de front-end et de back-end : ces mots n’avaient alors aucun sens. Il n’y avait pas
non plus d’ordinateurs reliés à des réseaux. On avait simplement affaire à une
machine avec des inputs et des outputs.
Or, le fonctionnement des outils no-code rend désormais manifeste que toute
la puissance de l’informatique moderne repose sur ses possibilités modulaires.
Des blocs disposent chacun d’une forte complexité interne, tout en restant d’un
usage relativement simple. Nous verrons que la programmation d’aujourd’hui
repose sur plusieurs strates, appelées aussi « couches d’abstraction ». Ces diffé-
rents niveaux qui communiquent les uns avec les autres ont donné des architec-
tures solides aux projets informatiques.
Pour commencer, à quand remontent les débuts de l’informatique ? Cette
question n’a pas de réponse unanime. Proposons-en quelques-unes qui nous
paraissent intéressantes.

128
4 – Histoire et origines techniques du no-code

Les premiers algorithmes


Il n’est pas anodin que Donald Knuth, informaticien et mathématicien qui a
enseigné à Stanford, auteur de l’ouvrage de référence The art of Computer Pro-
gramming1, ait publié en 1972 un essai sur les algorithmes babyloniens anciens.
Selon lui, « une façon de rendre la science informatique respectable est de montrer
qu’elle est profondément enracinée dans l’histoire, qu’elle n’est pas un simple phéno-
mène éphémère ». Gravées sur des pierres, des méthodes de calcul, qui ne béné-
ficiaient encore d’aucun formalisme mathématique, étaient objectivées. Ces
premiers algorithmes ou programmes, très simples, devenaient accessibles à la
communauté. Mais leur exécution restait faite par des humains, et à une vitesse
réglée par celle de leurs cerveaux.

Les premières machines à calculer


Il est fréquent de relier l’invention de l’ordinateur à celle des premières machines
à calculer : au milieu du xviie siècle, Pascal a conçu (à 19 ans) la pascaline,
capable d’effectuer des additions, soustractions, multiplications et divisions.
Cependant, quelques exemplaires seulement de pascalines ont vu le jour. L’in-
vention a surtout joué un rôle symbolique ; elle n’a outillé que peu d’artisans ou
de marchands… Parlerions-nous aujourd’hui, de manière anachronique, d’un
POC (voir encadré, p. 38) ?

Les calculateurs humains


L’histoire de l’informatique pourrait aussi trouver ses commencements au
début du xxe siècle. Saviez-vous que les premiers « computers » (calculateurs)
étaient des humains ? Ils eurent des rôles importants au cours des deux guerres
mondiales, mais aussi dans l’exploration spatiale. Nous devrions d’ailleurs plu-
tôt écrire « elles », car c’étaient majoritairement des calculatrices, notamment
employées par la NASA. Ces femmes douées en mathématiques étaient souvent
issues des minorités noires, elles ont surpassé la discrimination et la ségrégation
raciale en jouant des rôles cruciaux pour préparer les tout premiers programmes
de conquête spatiale.

On pourra approfondir ce sujet en s’intéressant aux West Area Computers. De


nombreux hommages à ces femmes calculatrices figurent également sur le site
web de la NASA.

1 Sur la couverture du premier tome de l’ouvrage, dans sa troisième édition, on peut lire cette men-
tion de Bill Gates, révélant son profond respect pour le travail de fond mené par Knuth : « Si vous
pensez être un très bon programmeur… Lisez The Art of Computer Programming… Et pensez sur-
tout à m’envoyer votre CV si vous arrivez au terme du livre entier. »

129
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 4–3
Une équipe de
femmes calculatrices
(human computers)
travaillant, dans les
années 1930, pour
JPL (Jet Propulsion
Laboratory) qui
deviendra plus tard le
centre de recherche
spatiale de la NASA.
Source : Courtesy NASA/
JPL-Caltech

Les premiers grands calculateurs


C’est en réponse à ce type de besoins que les premières grandes machines appe-
lées elles aussi calculateurs ont vu le jour. Occupant des pièces entières, ces
monstres étaient constitués de composants d’abord mécaniques puis électro-
niques. Des progrès immenses ont été précipités par la seconde guerre mon-
diale : il fallait gagner la guerre, sauver les vies de civils et de soldats, mais aussi
réduire les pertes matérielles qui représentaient un coût immense. Les états ont
investi massivement en réaction à l’urgence de ces besoins ; ils concernaient
principalement des calculs balistiques, mais aussi des modélisations de la pre-
mière bombe atomique (projet Manhattan) ou des procédés de décryptage (réa-
lisation de la machine de Turing, à Bletchley Park en Angleterre).
Nous écartons-nous de notre sujet, le no-code, avec ces évocations si éloi-
gnées dans le temps ? Rien de moins sûr car ces immenses calculateurs, comme
l’ENIAC ou l’EDSAC de Cambridge, ont ouvert la voie, dans les années 1950,
à l’invention de LEO (pour Lyons Electronic Office), le premier ordinateur
géant conçu et distribué à des fins commerciales. Ses publicités l’ont présenté
comme un « bureau automatisé ». Ceci ne nous rappelle-t-il pas les aspirations
de nos chers outils d’automatisation no-code ? Occupant un étage entier des
bureaux de Lyons, l’immense LEO a servi à automatiser bien des tâches pour
cette entreprise de traiteur fournissant du thé, des gâteaux et des repas chauds
à près de 200 salons de thé londoniens. Auparavant, des armées de jeunes
femmes étaient affairées à ces tâches répétitives2, recevant des informations par

2 Aujourd’hui, on parle d’« opérations » pour désigner ces tâches.

130
4 – Histoire et origines techniques du no-code

téléphone afin de calculer les stocks, de passer les commandes, mais aussi d’éva-
luer des marges, d’établir les paies et d’organiser toute la logistique. Tout cela,
LEO l’a automatisé.
Toutefois, les informations étaient stockées sur des bandes perforées… Il restait
encore du chemin à parcourir !

Figure 4–4
LEO, le premier
ordinateur destiné aux
entreprises, occupait un
étage entier. Il était en
mesure d’automatiser de
nombreuses opérations.
Source : LEO Computer
Society

Un besoin d’abstraction
Ces exemples historiques nous laissent songeurs : si nous avions aujourd’hui
ces dispositifs devant nous, nous nous demanderions comment on pouvait les
commander. Le souci primordial était qu’ils fonctionnent, qu’ils soient suffi-
samment rapides et que leurs résultats soient corrects.
La question des « interfaces hommes-machines » devait encore attendre
quelques années avant d’être formulée puis investie.

Interfaces
Les interfaces servent à permettre des interactions entre des systèmes tech-
niques (matériels ou logiciels) et des utilisateurs. Des instructions et des infor-
mations sont échangées via divers périphériques, au moyen de messages ou par
l’actualisation de systèmes d’affichage. Une bonne interface doit être simple,
facilement compréhensible et efficace dans son fonctionnement.
Elles concernent tous les domaines. Ainsi, on n’a pas besoin d’être expert en
aéronautique pour piloter un avion, pas plus qu’on a besoin d’être expert en

131
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 4–5
Les niveaux d’abstraction en programmation

132
4 – Histoire et origines techniques du no-code

mécanique pour utiliser un lave-linge : il suffit de savoir manier leurs tableaux


de commandes. Ces deux objets, l’avion et le lave-linge, disposent d’un fonc-
tionnement interne complexe mais ils mettent à la disposition de leurs utilisa-
teurs un panneau de contrôle qui est, en comparaison, beaucoup plus simple. De
plus, ces utilisateurs n’ont pas besoin de connaître le fonctionnement interne.
Dans le domaine du développement informatique cependant, les choses se
compliquent car les utilisateurs de ces interfaces peuvent être soit des humains,
soit d’autres programmes. Cela change tout car cela ouvre la voie à des empile-
ments de strates interfacées entre elles : un humain qui contrôle un logiciel qui
contrôle un logiciel qui contrôle un logiciel, etc.
Il est clair que, sans l’intervention de ces interfaces et de couches intermédiaires,
les systèmes informatiques auraient emmagasiné une telle complexité interne
qu’ils seraient devenus de véritables usines à gaz, totalement ingérables et sans
évolution possible. Leur utilisation se serait alors retrouvée restreinte à de petits
groupes d’experts, seuls capables d’en comprendre le fonctionnement. En ce
sens, le mot « code » de no-code pourrait faire penser à un « mot de passe », à un
« code secret » interdisant l’accès sauf à une sphère d’initiés. L’évolutivité globale
des systèmes d’information aurait été compromise.

Couches d’abstraction
L’abstraction n’est pas un concept simple à définir. Voici la définition qu’on peut
en trouver, sur Wikipédia : « En informatique, le concept d’abstraction identifie et
regroupe des caractéristiques et traitements communs applicables à des entités
ou concepts variés ; une représentation abstraite commune de tels objets permet
d’en simplifier et d’en unifier la manipulation. »
L’abstraction permet donc de manipuler des objets plus facilement. La notion
liée de « couche d’abstraction » est un peu plus simple à appréhender. On
peut se la représenter grâce à une analogie. Imaginons donc une société qui
serait hiérarchisée de manière stricte. Les directeurs ne pourraient dialoguer
qu’avec les chefs, les chefs qu’avec les sous-chefs et les sous-chefs qu’avec les
exécutants. Ces couches de commandement s’empilent les unes sur les autres.
Chaque niveau peut solliciter les niveaux sous-jacents, et propose ses services
aux niveaux qui lui sont supérieurs. Ainsi, les couches bas niveau disposent de
fonctions élémentaires et les couches haut niveau de fonctionnalités de plus en
plus élaborées.
De même dans un système informatique, lorsqu’on utilise une application,
celle-ci relaie les instructions de l’utilisateur au système d’exploitation, qui les
transmet aux composants matériels. Voilà l’idée simplifiée à l’extrême. Dans la

133
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

pratique, des niveaux intermédiaires plus fins décrivent plus précisément cette
communication de strates en strates.
Les couches d’abstraction aident à construire des logiciels, en divisant de grosses
problématiques en plusieurs problématiques plus petites, associées et hiérarchi-
sées entre elles. Chacune devient plus simple à aborder.
Le concept d’abstraction s’applique tant pour le matériel informatique (hard-
ware) que pour les logiciels (software).
Le plus souvent, « abstraire quelque chose » revient à apporter une solution à des
tâches fastidieuses et techniques, que l’on confie à un nouveau service autonome
et positionné dans une couche inférieure. Ce service les prend alors en charge
en instruisant des ordres qu’on lui envoie.
Illustrons ce concept en évoquant l’invention de deux abstractions majeures,
fondamentales en informatique : les langages et les systèmes d’exploitation.
Nous savons tous qu’un processeur ne comprend que des 0 et des 1. Cepen-
dant, cela fait longtemps que les développeurs ont délégué l’écriture de leurs
programmes en langage machine à des outils, appelés compilateurs. Si les 0 et 1
du langage binaire constituent la couche bas niveau, les langages de program-
mation, mieux adaptés à la compréhension humaine, font partie de la couche
supérieure.
Avec l’apparition des premiers langages informatiques, il est possible d’employer
des mots-clés intelligibles et de ne plus coder dans un obscur langage assem-
bleur… Le « compilateur » se chargeait de cette traduction pour nous. Ainsi,
en 1957, le langage Fortran (Formula Translating System) a été créé par IBM
pour pousser la puissance des grands calculateurs de l’époque ; il est toujours
utilisé dans des domaines comme celui des prédictions météorologiques. C’est
dans une démarche opposée que Cobol a vu le jour en 1959. Il a été conçu par
un comité de quelques experts (des constructeurs d’ordinateurs et des agences
gouvernementales américaines), avec l’intention de s’approcher d’une langue
naturelle. Son nom révèle son intention : Common Business Oriented Language.
Comme le dit Grace Hopper, l’une de ses conceptrices : « il est bien plus facile
pour la plupart des gens d’écrire une proposition en anglais plutôt qu’en utili-
sant des symboles ; ainsi ai-je décidé que les personnes en charge des données
devraient pouvoir écrire leurs programmes en anglais et que les ordinateurs les
traduiraient en langage machine. » C’est à elle que l’on doit le premier compi-
lateur. Cobol est toujours utilisé de nos jours, notamment dans des systèmes
informatiques bancaires.
De la même façon, les premiers systèmes d’exploitation ont relevé le défi d’abs-
traire la fabrication d’un programme informatique pour les différents types de

134
4 – Histoire et origines techniques du no-code

processeurs et de structures d’ordinateurs. Ce sont eux qui se chargent à notre


place d’adapter les programmes à ces multiples environnements matériels. Ainsi
qu’ une ancienne publicité de Microsoft le fait apparaître (figure 4–6), il était
devenu possible pour les développeurs de ne plus préparer qu’un unique pro-
gramme pour MS-DOS (ou Xenix3). Avant l’existence de cette couche d’abs-
traction (les systèmes d’exploitation), il fallait créer des implémentations, c’est-
à-dire des codes spécifiques à chaque constructeur.
Le processus d’abstraction délimite donc les pouvoirs et les responsabilités de
chaque couche. Pour illustrer cela avec des exemples contemporains, nous pour-
rions dire que les développeurs d’Adobe Photoshop (couche des applications)
ne peuvent pas modifier le fonctionnement de Windows (couche du système
d’exploitation) et réciproquement. De même, pour ce qui est des sites web, un
développeur web peut éditer un site, mais pas intervenir sur les navigateurs
Chrome ou Safari ; il ne peut que communiquer avec eux.

Figure 4–6
Publicité pour le
système d’exploitation
MS-DOS parue dans le
magazine InfoWorld du
7 novembre 1983.

3 Xenix était un système d’exploitation Unix développé par Microsoft, progressivement délaissé par
la firme américaine.

135
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Le no-code comme couche d’abstraction visuelle haut niveau


Finalement, après ces explications théoriques, on pourrait définir le no-code
comme le renouvellement d’interfaces de programmation, passant par une
couche d’abstraction supplémentaire de haut niveau. Cette couche, visuelle,
interprète des instructions exprimées de manière graphique (programmation
visuelle) et produit des portions d’un code dans des langages propres aux outils
no-code utilisés. Nous avons déjà expliqué que ce code n’était, le plus souvent,
pas visible par les no-codeurs.
Cette nouvelle façon de programmer est, par sa nature même, plus universelle
que le recours à des langages de programmation. Expliquons cela.
Si un ami vous demandait de résumer en une phrase ce qu’est le no-code, évo-
quer la programmation visuelle serait sans doute la première réponse qui vous
viendrait à l’esprit. On dispose des blocs, lui diriez-vous, pour composer les
pages de son site ou de son app, ou alors pour dessiner l’enchaînement d’auto-
matisations. C’est bien plus commode que de recourir à un langage de program-
mation, avec sa syntaxe compliquée et tous ses mots-clés. « Tiens, pourriez-vous
poursuivre, prends l’exemple d’un enfant qui veut construire un château : il le
fera facilement avec des Lego ou en le dessinant sur une feuille de papier. S’il lui
fallait le décrire dans une rédaction… ce serait une autre affaire. »
Il faut, en effet, du temps et des efforts pour apprendre une langue, découvrir son
vocabulaire, en maîtriser les nuances et déjouer ses pièges… La vision chez l’être
humain, tout comme la faculté de préhension, se développe avant le langage ; le
visuel a donc une portée plus universelle. Ainsi en va-t-il pour le no-code : il est
plus simple de positionner, élargir, déplacer, accoler des blocs directement plutôt
que de décrire cet ordonnancement au moyen d’un langage savant.

Qu’appelle-t-on « skeuomorphisme » ?
En design digital, le « skeuomorphisme » est un mot barbare pour évoquer la
ressemblance qu’on peut donner volontairement à un objet virtuel par rapport à
son pendant réel : une corbeille qui ressemble à une corbeille, un calendrier qui
ressemble à un calendrier, etc. Et on appelle « affordance » la capacité d’un objet
ou d’un système à évoquer son utilisation ou sa fonction.
Les outils numériques modernes, et en particulier les outils no-code, l’utilisent
par de nombreux détails discrets, afin de faciliter leur prise en main par les uti-
lisateurs. Ce sont en réalité des commandes correspondant à des couches d’abs-
traction de haut niveau, pour ajouter ou modifier les propriétés graphiques de
composants, sans avoir à éditer les portions de code leur correspondant.

136
4 – Histoire et origines techniques du no-code

Si vous y prêtez attention, vous verrez que tous les outils no-code y font énor-
mément appel. Sur la figure 4-7, plusieurs détails de l’interface de l’outil Notion
sont présentés. Notion est assurément exemplaire dans son souci de proposer une
expérience utilisateur efficace et agréable. On repère ici des icônes et curseurs que
l’on comprend intuitivement :
• une zone rugueuse (six points constituant un rectangle) pour agripper un bloc ;
• un curseur de souris en forme de main, pour saisir et déplacer ce bloc ;
• un rouleau de peinture, pour en modifier la couleur ;
• une bulle de bande dessinée, pour ajouter un commentaire ;
• une corbeille pour le supprimer ;
• etc.
L’exemple de Notion est intéressant, car l’interface a aussi réhabilité des com-
mandes, très utiles pour créer à l’aide d’une ligne débutant par le caractère / un
bloc de texte (/text), un tableau (/table) ou encore une table des matières
(/toc pour table of contents).
Code et no-code ne font-ils pas bon ménage ?

Figure 4–7
Skeuomorphisme mis en œuvre sur l’outil Notion

137
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Le no-code et l’idéal d’un langage proche des humains


On pourrait aussi envisager une autre réponse pour expliquer ce qu’est le
no-code à notre ami : ce sont des logiciels de développement faciles à utiliser et
ne nécessitant que peu d’apprentissage car ils parlent notre langue, de telle sorte
que nous n’avons plus à apprendre la leur.
Cet idéal de communication facile entre l’homme et ses machines ne date vrai-
ment pas d’hier ! Et le no-code ne serait que le point culminant de cette longue
ascension.
Ainsi, en 1988, à l’occasion de conférences données à Boston et à San Fran-
cisco, Steve Jobs a présenté devant une salle comble son système d’exploitation
NeXTSTEP, très visuel et marquant un progrès sans précédent par rapport à des
interfaces système essentiellement basées sur du texte. Les années 1980 avaient
été compliquées pour lui : après une lutte de pouvoir chez Apple qu’il avait
cofondée, il l’avait quittée avec quelques autres vétérans pour créer la société
NeXT. À la fin de ces deux conférences, un concert très spécial fut offert : un
duo entre un violoniste et un ordinateur Cube, station de travail haut de gamme
nouvellement conçue par NeXT. Un concerto pour violon de Bach était inter-
prété par les deux musiciens, l’humain et la machine. Le message transmis par
cette démonstration était très fort : ce serait désormais aux ordinateurs d’ap-
prendre à s’adapter à nous et de nous accompagner, pas l’inverse.
Une quinzaine d’années plus tôt, en 1972, on trouve déjà ce message dans une
des premières publicités audiovisuelles pour les ordinateurs Alto développés
dans le centre de recherche de Xerox : on y voit un employé utiliser des inno-
vations extraordinaires développées à Palo Alto comme une imprimante laser,
une souris ou encore l’envoi d’e-mails. À la fin du spot publicitaire, l’ordinateur
affiche un bouquet de fleurs à l’écran et rappelle à l’employé que c’est son anni-
versaire. Là encore, on perçoit ce message que, si les humains sont faillibles
(capables d’oublier certaines dates), les ordinateurs le seraient beaucoup moins.
Leur travail commun revêt donc bien des promesses pour ces nouveaux bureaux
en cours d’expérimentation (office of the future). L’ordinateur Alto exprime cette
collaboration bienveillante en affichant cette blague à l’écran : « ça arrive, nous ne
sommes que des humains. »

Figure 4–8
Dernière image du
spot publicitaire pour
l’ordinateur Xerox Alto,
sorti en 1972.

138
4 – Histoire et origines techniques du no-code

Nous sommes remontés dans le temps pour dire à quel point ce souhait d’une
compréhension intuitive des hommes et de leurs outils n’ont rien de neuf. Citons à
présent Vlad Magdalin, cofondateur et CEO de l’outil Webflow, qui vise lui aussi
à créer cette osmose parfaite, au service de la créativité. Lors de la Conférence
d’ouverture de la No Code Conf 2019, il se référait à l’invention du télégraphe et
l’opposait au téléphone avec son utilisation bien plus directe et intuitive :

Il y a environ 100 ans, le télégraphe était le principal moyen de communication. Il


nécessitait un opérateur ou bien une connaissance du code Morse.
C’est là où nous en sommes aujourd’hui dans le développement logiciel : nous
attendons toujours l’invention de notre téléphone, de manière à faire de cette
activité quelque chose d’accessible à tout le monde.
Traduction d’un tweet de @callmevlad, daté du 22 août 2019.

La révolution de la programmation orientée objet


La programmation orientée objet (POO) a révolutionné le développement
informatique. Au tournant des années 1980, les problèmes des coûts pour pro-
duire des logiciels complexes restaient sans solution. Les progressions des sys-
tèmes d’exploitation et des langages ne suffisaient pas à apporter de vrais gains
de productivité et trouver de bons développeurs était, déjà à cette époque, extrê-
mement compliqué.

Des recettes réutilisables


Comme le disait Brillat-Savarin4, « on devient cuisinier mais on naît rôtisseur ».
L’art de cuisiner consiste à composer des recettes, à les nommer, à séparer intel-
ligemment leurs étapes, à identifier celles communes à plusieurs recettes, etc.
Un livre de cuisine ne présentera qu’une seule fois les instructions pour créer
certaines préparations intermédiaires ou les techniques pour transformer cer-
tains ingrédients. Les autres recettes se référeront à ces pages dédiées.
Nous ne détaillons pas ici les préceptes de la POO et indiquons simplement,
grâce à cette comparaison, que c’est cette recherche d’efficacité et de clarté qui
a motivé son développement. La POO se base ainsi sur des « objets » disposant
des « méthodes » et destinés à être réutilisés et associés les uns avec les autres.
Devant être aussi solides et parfaits que possible, leur bonne conception épargne
bien des efforts aux développeurs, car ils peuvent les réutiliser tels quels, sans
avoir à partir d’une page blanche. Ils peuvent les enrichir ou en créer de nouveaux,

4 Homme politique, gastronome et auteur culinaire français qui vécut au tournant du xviiie siècle.

139
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

mais ils doivent éviter, autant que possible, de toucher à leurs rouages internes.
Cela afin de toujours garantir une bonne lisibilité de l’ensemble du programme
et de son architecture. Au lieu de suivre un déroulé purement séquentiel, les pro-
grammes issus de la POO se fondent donc sur des entités qui interagissent, col-
laborent, parlent entre elles. L’un des premiers langages utilisant ce paradigme,
développé chez Xerox dans les années 1970, s’appelait d’ailleurs Smalltalk.
C’est en pensant à tout cela que Steve Jobs a prononcé en 1997 cette célèbre
phrase : « la ligne de code la plus rapide à écrire, la plus économique à tenir
à jour, restant toujours fonctionnelle pour l’utilisateur, c’est celle que le déve-
loppeur n’a jamais eu besoin d’écrire. » Les développeurs construisant des appli-
cations sur le système d’exploitation NeXTSTEP disposaient, dès cette époque,
d’un Interface Builder, secondé par un AppKit et des bibliothèques orientées
objet mettant à disposition des fonctionnalités complexes prêtes à l’emploi.
Dans sa conférence, Jobs a poursuivi en expliquant que son but était d’éliminer
80 % du code qui est commun à toutes les applications, afin que les développeurs
puissent se consacrer aux 20 % constituant la partie spécifique et à forte valeur
ajoutée de leurs apps. Il a insisté en particulier sur la part du graphisme, long à
développer, bien que très semblable d’un logiciel à l’autre. De cette façon, des
équipes de deux à dix développeurs pourraient suffire là où il en fallait des cen-
taines auparavant.
Cette argumentation, nous pourrions la reprendre au mot près pour parler du
no-code. Une différence notable était que, à la fin des années 1980, Jobs adres-
sait ses discours fédérateurs à des communautés de développeurs. Le no-code,
lui, vise une diffusion bien plus large.

Les avantages de la POO


Grâce à cette nouvelle façon de programmer, les développeurs se sont mis à
collaborer de plus en plus, non seulement entre eux, mais également avec des
livrables intermédiaires (bibliothèques, composants, frameworks et désormais,
nombreuses API).
Énumérons quelques-uns des principaux avantages qui en ont découlé. Ceux-ci
s’appliquent aussi bien, dans leurs grandes lignes, à Objective-C, l’un des pre-
miers langages orientés objet ayant connu une forte popularité, qu’au no-code :
• Le fonctionnement des applications est plus robuste et sécurisé. Les déve-
loppeuses et développeurs n’avaient plus à prendre en charge la création de
ces composants déjà existants et qu’ils pouvaient réutiliser. De même en
est-il en no-code avec des composants graphiques ou des modules d’auto-
matisation prêts à l’emploi.

140
4 – Histoire et origines techniques du no-code

• Avec ce nouveau paradigme de programmation, il est devenu possible de


concevoir des programmes de grande envergure. Auparavant, les applica-
tions trop ambitieuses s’effondraient sous le poids des lignes de code. Tou-
jours lors de la conférence de 1988, Jobs exprimait ce phénomène ainsi :
« Tandis que votre équipe de développement s’accroissait, tout s’effondrait
en quelque sorte sous son propre poids. Comme un bâtiment fait en bois, il
était impossible d’élever sa construction très haut. »
• La réduction des tailles d’équipes permet de contrer la loi de Brooks, qui
énonce qu’un trop grand nombre de développeurs risque de se révéler
contre-productif, voire anti-productif. Frederick Brooks a dirigé le dévelop-
pement du système d’exploitation OS/360, l’un des projets les plus chers et
les plus en retard de l’histoire de l’informatique, qui a failli conduire IBM
à la faillite. On lui doit aussi la production d’ordinateurs aux performances
exceptionnelles. Dans son livre Le mythe du mois-homme, il décrit comment la
multiplication d’échanges entre collaborateurs nombreux peut annuler leurs
capacités de travail cumulées : « ajouter de la main-d’œuvre à un projet infor-
matique en retard le retardera encore davantage ».
Concrètement, la communication d’une même information auprès de
100 personnes est plus coûteuse que pour 10 personnes, elle-même plus coû-
teuse qu’auprès de 2 ou 3 personnes, voire une seule (cas fréquent en no-code).
• La structuration des programmes en entités séparées aide à optimiser l’affec-
tation des compétences au sein d’un projet. Les développeurs les plus doués
s’occuperont des algorithmes les plus centraux et complexes. Les plus novices
pourront intervenir ailleurs et réutiliser leurs travaux. D’ailleurs, ce type de
bonne collaboration a déjà lieu avec les outils no-code, si on observe le pro-
cessus de développement d’un point de vue macroscopique : les développeurs
travaillant chez Bubble ou Airtable créent le cœur du système dont les no-
codeurs bénéficient lorsqu’ils utilisent ces outils et réemploient leur travail.
Dans un rapport produit par IBM5, suite au projet OS/360, le géant améri-
cain évalue les performances de ces superdéveloppeurs comme 25 fois supé-
rieures à celles des développeurs ordinaires !
Ainsi, le développement logiciel a connu un rebond inédit dans les années 1980.
Les développeurs étaient dispensés de recoder les fondements des logiciels et
applications : avec la programmation orientée objet, quasiment toutes les pro-
ductions et contributions dues à des développeurs deviennent des éléments réu-
tilisables. Comme nous allons le détailler dans la partie qui suit, leur travail

5 Cité par l’historien de l’informatique Nathan Ensmenger, professeur à l’université d’Indiana, dans
son ouvrage The computer boys take over : computers, programmers and the politics of technical expertise.

141
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

fut aussi métamorphosé grâce à l’apparition de l’hébergement cloud, qui les a


dispensés, cette fois, d’être des spécialistes des serveurs complexes (configura-
tion matérielle, gestion de la mémoire, etc.). L’hébergement « as a service » est un
autre exemple d’abstraction.

L’ère des réseaux et des services


L’abstraction de l’hébergement et l’avènement du cloud
Nous avons déjà exposé que tous les outils no-code bénéficient à plein des tech-
nologies modernes d’hébergement (voir encadré sur les templates p. 49, cha-
pitre 2). En un clic, on crée une nouvelle application sur Glide ou sur Bubble.
Quelque part, sur un serveur lointain, des opérations automatiques sont enga-
gées pour déployer un hébergement, y placer l’instance d’un système capable de
faire fonctionner la nouvelle application.
C’est en 2006 que Google et Amazon ont repris l’expression cloud computing.
Même si on peut faire remonter les origines techniques du cloud aux années 1960,
la révolution de l’hébergement s’est réellement déroulée presque 50 années plus
tard grâce à Amazon Web Services (AWS). Avec l’essor de son activité mar-
chande, Amazon a dû créer une infrastructure adaptée à ses besoins spécifiques.
Il fallait par exemple supporter des trafics importants pendant la période de
Noël. Par ailleurs, un gros obstacle au développement de leurs applications était
que chaque équipe d’ingénieurs configurait ses propres serveurs, qu’ils devaient
également maintenir. Tout cela occasionnait beaucoup de déperdition, sur tous
les plans.
Grâce à AWS, l’hébergement lui-même était devenu un service consommable à
la demande, au moyen d’API. Son CEO, Andy Jassy, a déclaré que, au tournant
des années 2000, ils étaient devenus, très calmement et sans fanfare, une entre-
prise de services. Ils étaient loin d’imaginer l’immense succès que ces innova-
tions allaient susciter. Fin 2021, la part de marché d’AWS parmi les fournisseurs
de cloud était de l’ordre de 33 %, devant Microsoft Azure (21 %) et Google
Cloud (10 %).
On distingue trois grands niveaux de virtualisation :
• Infrastructure as a service : on remplace un « PC nu » par un service de puis-
sance de calcul. Cela serait l’équivalent d’une cuisine vide que l’on louerait.
• Platform as a service : on remplace un « PC avec Windows » par un très gros
Windows. Cela serait l’équivalent d’une cuisine équipée.

142
4 – Histoire et origines techniques du no-code

• Software as a service : on remplace par exemple un « PC avec Windows et


Word » par un très gros Word (comme Google Docs). Cela serait l’équiva-
lent d’un restaurant prêt à accueillir des clients.

Le cloud, une histoire ancienne ?


Certaines fonctionnalités très complexes à mettre en œuvre il y a quelques décen-
nies fonctionnent si parfaitement aujourd’hui qu’on ne les remarque même plus.
Avez-vous déjà entendu parler du « time-sharing » ?
Bien avant l’invention du Web, dès les années 1960, la problématique d’ac-
cès simultanés de plusieurs utilisateurs à une même machine a donné du fil à
retordre aux architectes de système. C’était l’époque où des ordinateurs centraux
(mainframe computers) gigantesques équipaient notamment les universités, les
centres de recherche militaires, ou les grandes entreprises. Les tout premiers
amateurs de développement informatique devaient attendre souvent longtemps
pour lancer leurs programmes (alors stockés sur des cartes perforées) et voir s’ils
allaient fonctionner. C’était à chacun son tour.
Deux solutions concurrentes ont été inventées pour régler le partage d’accès : les
hyperviseurs, créant des machines virtuelles à partir de machines réelles, et les
systèmes à temps partagé (time-sharing), permettant à plusieurs utilisateurs de
s’identifier sur un même système d’exploitation. Le plus connu d’entre eux était
alors Unix.
C’est à l’informaticien américain John McCarthy que l’on doit la première
implémentation d’un tel système. Dans un article du Los Angeles Times lui ren-
dant hommage, voici ce qu’un collègue enseignant à Stanford dit à son sujet6 :
« Internet n’aurait jamais vu le jour aussi tôt si John n’avait pas amorcé le déve-
loppement des systèmes à temps partagé. Nous n’avons de cesse d’inventer de
nouveaux noms pour le temps partagé. On a appelé ces systèmes des serveurs.
Maintenant, on parle de cloud. Mais cela reste toujours du temps partagé. Et
c’est à John qu’on le doit. »
McCarthy est aussi connu pour être le premier à prononcer le terme « Intelli-
gence artificielle ». Il suggéra encore, dès les années 1960, l’idée d’une « infor-
matique utilitaire » : nous disposerions dans le futur d’une puissance de calcul
que l’on pourrait consommer à la demande. Ce qu’on appelle aujourd’hui un
« service », en somme !

6 L’article complet est disponible à l’adresse [Link]


[Link].

143
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Il faut aussi noter que rien de tout cela n’aurait été possible sans des disposi-
tifs de plus en plus puissants (ordinateurs personnels, serveurs, routeurs, smart-
phones, tablettes…) et des réseaux de communication aux capacités de plus en
plus grandes.
Reculons d’une décennie avant les progrès des technologies cloud, que nous venons
de décrire. Les années 1995-2000 (connues sous le nom de « bulle Internet ») ont
été décisives pour changer durablement le paysage. L’entrée en bourse, en 1995,
du navigateur Netscape (avec une montée en flèche de l’action de la jeune société,
passant de 28 $ à 75 $ en une seule journée) a donné un signe fort aux investis-
seurs. Le succès populaire du navigateur web a également été fulgurant. Le Web
allait devenir the place to be : le futur était là et il n’y avait plus qu’à investir.
Lorsque, au tournant de l’année 2000, cette bulle éclata, nombre de sociétés
numériques ont fait faillite. Pourtant, le fruit des investissements (réseaux phy-
siques, routeurs, avancées logicielles pour gérer ce flot de communication) ne
s’est pas volatilisé. Bien au contraire, pour celles et ceux qui sont entrés sur
le marché du numérique par la suite, les technologies étaient matures et leurs
prix avaient chuté. C’est dans ce contexte que des sociétés comme Facebook ou
Twitter sont apparues.

Le développement d’Internet et des réseaux physiques


Il est important de rappeler qu’Internet et le Web n’ont pas été inventés par des
entreprises privées. ARPANET, le précurseur d’Internet, a été lancé en 1972
grâce au financement des services de défense américains. Il a assuré longtemps
l’interconnexion des ordinateurs qui le constituaient. On partageait alors des
fichiers par FTP ou par e-mails. La révolution suivante, celle du World Wide
Web, date de 1989, et a été initiée par un membre du CERN (Conseil européen
pour la recherche nucléaire) souhaitant fluidifier les échanges d’informations
entre chercheurs. Tim Berners-Lee, concepteur du Web, évoque son inven-
tion comme l’assemblage de composants déjà existants : « j’ai simplement eu à
prendre l’idée de l’hypertexte et à la connecter aux concepts de TCP et de DNS
et – tada ! – le World Wide Web était né ».
L’histoire d’Internet et du Web est passionnante et nous pourrions l’aborder de
bien des manières. Mais l’invention du DNS est intéressante à plusieurs égards.
Cette technologie (Domain Name System) fait correspondre à une adresse web
(comme [Link] un serveur précis avec son adresse IP (res-
semblant à quelque chose comme [Link]).
Tout d’abord, cette technologie correspond à l’automatisation d’une tâche qui
était initialement… manuelle ! Par ailleurs, son histoire a été décisive pour le

144
4 – Histoire et origines techniques du no-code

développement d’Internet par l’arrivée d’acteurs privés qui ont massivement


investi dans les réseaux physiques. En 1972, le nouveau réseau ARPANET était
constitué d’une trentaine d’ordinateurs. Ils disposaient de systèmes d’exploita-
tion différents et le défi qu’Internet a représenté a été de les faire communiquer
entre eux en dépit de cette disparité. L’un de ses nœuds les plus importants se
situait au Stanford Research Institute. Et c’est une femme, Elizabeth Feinler
(surnommée Jake Feinler), qui a été la principale instigatrice du Network Infor-
mation Center (NIC), l’annuaire de ce réseau. Elle et son équipe ont défini le
format (un fichier texte plat) pour lister les contacts techniques et administratifs
de tous les sites hôtes, les autres nœuds du réseau.
À cette époque, pour consulter quelque chose sur le réseau, il fallait connaître sa
localisation exacte et savoir qui pouvait nous autoriser à y accéder. C’est alors que
le NIC a été créé. C’était un peu le Google de l’ARPANET et ceux qui le main-
tenaient étaient les seuls à connaître l’emplacement de chaque ressource. Or,
rapidement, les coups de téléphone et les e-mails ont afflué auprès de Jake et de
son équipe. L’annuaire (host table) qu’ils mettaient à jour deux fois par semaine
est plus tard devenu ce service bien connu des développeurs : le WHOIS. Ce
travail de fourmis a été transformé en un service automatisé, hébergé sur un
serveur dédié du NIC, où chacun pouvait consulter les informations de contact
et d’autorisation pour les utilisateurs du réseau.
C’est en 1982 que Paul Mockapetris a inventé le système DNS, apportant une
abstraction supplémentaire à ce système recensant des personnes et des ser-
vices associés à des adresses composées de chiffres. Naviguer sur Internet utili-
serait dorénavant des adresses construites avec des mots faciles à retenir. Le plus
important est que chacun pourrait gérer ses noms de domaine.
L’histoire ne s’arrête pas là : en 1993, lorsqu’Internet s’apprêtait à prendre un
réel essor, le gouvernement américain n’a plus voulu prendre en charge l’attribu-
tion des noms de domaine. Une société privée s’en est alors chargée : Network
Solutions. C’est ainsi que le secteur privé est devenu un partenaire indispensable
pour l’organisation de ce qui allait devenir le Web d’aujourd’hui. Cette ouver-
ture à des entreprises privées (incluant rapidement IBM) allait accélérer des
investissements massifs dans les équipements réseaux, pour en donner l’accès au
plus grand nombre.

L’essor des navigateurs web et de JavaScript


Progressivement, les ordinateurs, puis les smartphones et tablettes, ont gagné
en puissance de calcul. Les expériences proposées aux utilisateurs sont devenues
de plus en plus riches. Il était possible de voir des films, d’écouter de la musique
ou de faire des achats en ligne ; plus précisément, à travers son navigateur web.
145
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

C’est à Tim Berners-Lee que l’on doit, en 1990, le premier navigateur web,
appelé WorldWideWeb7 et développé sur NeXTSTEP. Saviez-vous que ce
navigateur était également un éditeur HTML ? Il proposait, par défaut, non
seulement de consulter des pages, mais également de les éditer. Chacune et
chacun pouvait créer du contenu. Ce parti pris originel est intéressant : pour
l’inventeur du Web, il ne fallait pas séparer les producteurs et les consomma-
teurs des informations publiées sur la Toile. Avec l’essor des blogs personnels et
leurs éditeurs HTML en ligne, celui des réseaux sociaux et désormais celui du
no-code, cet esprit est en train d’être reconquis.

WorldWideWeb, le premier navigateur web


Aaron Swartz a eu une influence décisive sur l’essor d’Internet. Né en 1986, il
a notamment pris part au développement du format de flux RSS (technologie
pour être alerté des mises à jour de sites, devenue un standard), à la création de
Reddit (qui deviendrait un des plus grands forums existants) ou à la conception
de Creative Commons (association qui a créé les licences du même nom, visant à
simplifier et encourager la circulation licite des œuvres, l’échange et la créativité
sur le Web).
Fervent partisan de la liberté numérique, il a milité en faveur de la « culture
libre ». Suite à des actions (« hacktivisme ») de sensibisation sur l’importance
d’un libre accès aux publications scientifiques notamment, il a été l’objet de lon-
gues poursuites judiciaires. Lorsqu’il a mis fin à ses jours, en 2013, de très nom-
breux hommages lui ont été rendus.
Dans un ouvrage entamé en 2009 et inachevé, A Programmable Web (« Un Web
programmable »), il évoque le navigateur WorldWideWeb, conçu en 1990 par
Tim Berners-Lee, l’inventeur du Web. Plusieurs aspects y sont intéressants :
• De manière inattendue, son fonctionnement, tel que décrit par Swartz, rap-
pelle beaucoup celui d’outils plus modernes et à l’ergonomie bien pensée,
comme Google Docs ou Notion ;
« Modifier une page web était aussi simple que d’effectuer un clic – vous pou-
viez simplement basculer vers un mode édition et directement corriger, depuis
la page, les fautes de frappe, comme dans un traitement de texte. (En appuyant
sur Enregistrer, la page se téléchargeait automatiquement sur le serveur.) Vous
pouviez créer de nouvelles pages simplement en ouvrant de nouvelles fenêtres. »

7 Attention aux espaces ! Il ne faut pas confondre WorldWideWeb (le navigateur) et World Wide
Web (plus communément appelé : le Web).

146
4 – Histoire et origines techniques du no-code

• Swartz poursuit en évoquant à regret la possibilité d’un Web qui n’aurait pas
été pris d’assaut par de puissants acteurs du privé à la fin des années 1990.
Nous ne souscrivons pas à la véhémence avec laquelle il s’en prend au masto-
donte Netscape et à son fondateur, mais son positionnement engagé est inté-
ressant d’un point de vue historique.
Ainsi Swartz regrette-t-il que l’« idée brillante » de ce mode d’édition ait été
codée pour « l’obscur système d’exploitation NeXT » (prédécesseur du système
Mac OS X) qui était alors peu répandu auprès du grand public. La majorité
des nouveaux internautes ont opté pour Netscape, un « clone », selon lui, de
WorldWideWeb mais avec cette différence notable de ne pas proposer de mode
d’édition. Pourquoi cela ? « Parce que le programmeur Marc Andreessen était
trop bête pour comprendre comment effectuer de l’édition lorsque des images
complétaient le texte, ce qui n’a pourtant présenté aucune difficulté à Tim Ber-
ners-Lee. » À n’en pas douter, la virulence de Swartz a à voir avec l’immense
succès de Netscape qui permit à Andreessen de faire fortune. Pendant ce temps,
Berners-Lee est resté auprès des physiciens du CERN en Suisse, assurant le
support technique de son navigateur, avant de devenir chercheur au MIT.

Durant les années qui ont suivi s’est déroulé un épisode connu sous le nom de
« guerre des navigateurs » (browser war). C’est dans ce contexte de rivalité com-
merciale que JavaScript est apparu. Ce langage de programmation serait dédié
aux navigateurs web et plus simple d’utilisation que les langages de programma-
tion traditionnels. Surtout, JavaScript a équipé tous les internautes, sans qu’ils s’en
rendent peut-être compte, d’un environnement de développement prêt à l’emploi.
Il y avait d’un côté Netscape, qui avait formé une alliance avec Sun Microsys-
tems, et de l’autre Microsoft. Les navigateurs allaient devenir la pièce centrale
pour accéder au Web, ce nouvel eldorado. Microsoft a subitement compris que
sa place hégémonique était remise en question. Tandis que les processus de
développement de produits chez Microsoft pouvaient durer des années, avec des
sorties de produits quasiment sans bug, Netscape a fait irruption avec des pro-
duits aux standards de qualité un peu plus relâchés. Son navigateur fonctionnait
suffisamment bien et des mises à jour étaient proposées tous les deux ou trois
mois. Ceci a complètement déstabilisé Microsoft. Ce dernier a fait une offre de
rachat à Netscape (mais d’un montant assez faible) avant de finalement lancer
son propre navigateur : Explorer. Windows équipant l’essentiel des ordinateurs
personnels sur la planète, la marque avait une longueur d’avance.
C’est dans ce contexte que JavaScript a vu le jour. Netscape cherchait un langage
de programmation directement utilisable par les navigateurs. Java était aussi

147
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

puissant que C++, mais nécessitait une compilation8. Les développeurs avaient
besoin de quelque chose de plus léger et direct. Brendan Eich, alors étudiant, a
développé JavaScript en dix jours, une prouesse ahurissante.
Pour les plus spécialistes, on peut préciser que JavaScript ressemble au langage C
(accolades et points-virgules) et intègre des schémas propres à la programma-
tion orientée objet (fonctions et classes). JavaScript est sorti avec la version 2.0
de Netscape et a connu un succès immédiat. Grâce à lui, on pouvait créer des
éléments de pages web interactifs et dynamiques.
En 2004, Gmail est apparu et a révélé toute la puissance de JavaScript. Aupa-
ravant, lorsqu’on consultait ses e-mails en passant par un navigateur, il fallait, à
chaque clic, recharger une page, avec le temps de chargement que cela impli-
quait. Cette latence a disparu grâce à JavaScript qui permettait de charger, en
tâche de fond, les e-mails.
Plus tard, JavaScript a permis de recréer l’équivalent de Word et Excel, dans une
version fonctionnant entièrement dans un navigateur (Google Docs et Google
Sheets).
Avec l’arrivée de JavaScript, les navigateurs web étaient devenus de nouveaux
environnements pour faire fonctionner des services numériques avancés. Le
navigateur Chrome, développé en 2008 par Google, a connu une adoption phé-
noménale, en partie grâce à son moteur JavaScript refait à neuf et adapté à des
usages web qui avaient considérablement mis l’accent sur ce langage. Cette opti-
misation logicielle a été secondée par le renforcement des composants matériels,
en particulier de processeurs aux capacités de calcul toujours accrues. JavaScript
est moins optimal que d’autres langages, plus bas niveau, plus « proches » du
processeur mais, pour les usages ordinaires, cette problématique a de moins en
moins posé problème.
Aujourd’hui, les ordinateurs, les réseaux, les navigateurs et les possibilités de
JavaScript sont devenus si puissants qu’ils permettent d’intégrer des outils de
développement : le no-code en est une preuve indiscutable.

8 Cette opération intermédiaire transforme le code source des programmes en instructions comprises
par le système d’exploitation. Cette étape était trop compliquée pour être intégrée dans les premiers
navigateurs. C’est seulement à la fin des années 2010 que l’apparition de WebAssembly a permis de
dépasser ces frontières.

148
4 – Histoire et origines techniques du no-code

L’essor de l’UX
Dans les progrès gigantesques qu’elle a connus depuis le milieu du xxe siècle,
l’informatique s’est simultanément complexifiée et simplifiée. Complexifiée du
point de vue de la technique, avec des logiciels toujours plus puissants, dotés de
fonctionnalités toujours plus nombreuses et élaborées. Simplifiée du point de
vue de l’ergonomie, avec des interfaces toujours plus intuitives et efficaces.
Au fil du temps, les technologies du numérique se sont progressivement spé-
cialisées pour mieux répondre à chacun de nos besoins comme le paiement en
ligne, le stockage de fichiers dans le cloud, le streaming de musique ou de vidéo.
Pour les développeurs, ces sujets sont lourds de difficultés. Ils ont pu les sur-
monter car cette complexité croissante a été compensée par des progrès de leurs
outils, systèmes et instruments.
Pour résumer, des services de plus en plus élaborés ont été produits grâce à des
outils de plus en plus élaborés. En d’autres termes, la programmation infor-
matique s’est continuellement renouvelée dans sa pratique même. C’est l’expé-
rience utilisateur des individus recourant à des outils de développement (les
développeurs) qui s’est transformée.
Or, ce qui n’a longtemps pas varié durant cette évolution, c’est le niveau d’exper-
tise élevée pour aborder le développement. C’est précisément là que le no-code
change la donne. Grâce à lui, la barrière à l’entrée pour créer des applications
s’est affaissée : ce n’est désormais plus le privilège des experts des langages de
programmation. On peut donc voir dans le no-code comme un saut en termes
d’UX (user experience) pour le développement d’applications.
Ce progrès n’aurait cependant pas pu avoir lieu sans ces deux conditions
préalables :
• Côté utilisateurs, beaucoup d’usages se sont stabilisés. Les standards d’au-
jourd’hui pourraient sembler avoir existé de tout temps, pour acheter en
ligne, visionner des films, écouter de la musique, effectuer des recherches,
lire les actualités et ainsi de suite. En réalité, ce processus a pris du temps et
a été graduel. En utilisant au quotidien les applications modernes, le grand
public a été de plus en plus exposé à leurs interfaces. Il s’est continuellement
imprégné de leurs conventions, et ces conventions se sont continuellement
ancrées plus profondément dans les mœurs. On peut parler d’une « commo-
ditisation » des interfaces web (figure 4-9).
• Côté développeurs, des technologies de fond ont atteint des paliers de matu-
rité. Elles ont subi des processus d’abstraction et peuvent être consommées
en tant que services. Quasiment plus aucune entreprise ne gère elle-même

149
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

des serveurs physiques d’hébergement, ne crée ses propres protocoles d’enco-


dage d’image/son ou n’implémente son réseau de streaming.

Figure 4–9
Hypothèse : la « commoditisation » des interfaces aurait-elle favorisé l’émergence du no-code ?

L’émergence du design web puis de l’UX a touché à la fois les produits


grand public et les outils. Améliorer un parcours fait d’interfaces9 pour des
utilisateurs finaux ou pour des travailleurs, cela n’est fondamentalement pas dif-
férent. Si cette modernisation a d’abord concerné les produits grand public, cela

9 Nous évoquons ici l’UX d’une manière très simplifiée en restreignant cette discipline au design
d’interfaces. Précisons que cela ne représente qu’une de ces facettes !

150
4 – Histoire et origines techniques du no-code

s’explique grâce aux deux points cités précédemment (usages stabilisés et tech-
nologies matures) : l’UX a constitué la marge de manœuvre principale pour se
différencier de ses concurrents.
Avec l’essor des métiers du design et de l’UX, une sensibilité à ces questions s’est
répandue et a naturellement filtré vers le monde de la production. Les outils
internes allaient suivre le mouvement pour devenir plus agréables, plus person-
nalisables, plus simples à utiliser, et finalement plus efficaces. Certains ont fait la
part belle au visuel et le no-code a ainsi émergé.
Afin d’illustrer l’essor de l’UX, nous allons prendre deux cas qui ont précédé
l’apparition du no-code : l’un ne concerne pas exactement la programmation
(cas du traitement de texte) et l’autre s’est passé dix ans plus tôt (cas du stockage
en ligne avec Dropbox). Notre intention est de montrer que le no-code bénéfi-
cie de ces avancées dont il se fait l’héritier.

Un exemple : de Word à Notion

Figure 4–10
Microsoft Word

151
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

Figure 4–11
Notion
En comparant Microsoft Word et Notion10, on constate d’abord la dispari-
tion de tous les éléments de contrôle en haut de l’écran. Les menus déroulants,
cases et boutons sont regroupés au sein de bandeaux thématiques du logiciel de
Microsoft :

Selon le vocabulaire de Word, il s’agit de commandes présentées au sein d’onglets,


eux-mêmes accrochés à un ruban.
Avec Notion, le principal changement est que l’application se lance en ligne, en
chargeant une page web. Tous les boutons et menus de contrôle se sont éclipsés
et c’est le canevas central qui est valorisé, occupant tout l’espace.
Si l’on interrogeait des personnes habituées à Word en leur montrant Notion,
elles remarqueraient la disparition de leurs menus et options habituels. Toutefois,

10 Nous aurions pu faire la même démonstration avec un outil de développement classique (Visual
Studio par exemple) et un outil no-code, mais l’analyse aurait été plus difficile et sujette à débat.
Leurs livrables (des applications) sont trop variables pour qu’on puisse organiser un tel face-à-face.
Même si Word et Notion n’ont pas exactement les mêmes usages, ils servent chacun, en premier
lieu, à structurer des contenus textuels.

152
4 – Histoire et origines techniques du no-code

c’est l’expérience inverse qui serait la plus intéressante à mener. Que se passe-
rait-il si nous interrogions de jeunes utilisateurs de Notion n’ayant jamais connu
Word ? Dans quelle mesure ces individus pourraient-ils remarquer l’inexistence
des menus ? Sans la connaissance historique de son prédécesseur, il serait impos-
sible de remarquer ces absences.
D’ailleurs, cette disparition ne concerne pas uniquement ces éléments d’inter-
face : le terme « logiciel » lui-même ne serait sans doute plus employé, tout
comme celui de « bureautique », peut-être, ou celui de « fichiers ». Ces mots ne
sont-ils pas en train de devenir les symboles d’une ère en train d’être liquidée
par les avancées techniques ?
Par ces remarques, nous souhaitons faire quelques pas de recul et passer du
design d’interface (UI pour User Interface) à l’expérience utilisateur (UX pour
User eXperience), voire à l’expérience client (CX pour Client eXperience). Dans
ce dernier cadre, on élargit la question des interactions à tous les points de ren-
contre avec une marque (magasin, publicité, service client, etc.).
Si l’on remonte dans le temps, on peut se remémorer de nombreuses petites
étapes qui se sont progressivement dissipées. Il fallait, il n’y a pas si longtemps,
installer un logiciel comme Word, ce qui réclamait beaucoup de patience de la
part de l’utilisateur en train de suivre les étapes associées. Il fallait également,
quelques années auparavant, manipuler des supports physiques (CD-Rom,
DVD, disquettes) pour inscrire durablement ce logiciel dans la mémoire de l’or-
dinateur que l’on appelle son disque dur. Il fallait, avant cela, le commander ou
bien aller le chercher dans un magasin, donc l’avoir acheté et, pour une utilisa-
tion au sein d’une entreprise, avoir obtenu des autorisations internes, de la part
de sa hiérarchie (comptabilité, service juridique, direction de projet, responsable
du système d’information) afin de procéder à cet achat.

Complexité technique + simplicité ergonomique = « Ça marche »


En réalité, ce n’est pas parce que le bouton Sauvegarder n’apparaît plus sur Notion
que la fonction de sauvegarde a été évacuée. Au contraire, derrière cette sim-
plification salvatrice, le processus technique s’est considérablement compliqué.
Notion a automatisé des sauvegardes à intervalles de temps réguliers. Il les fait
pour nous, d’une manière discrète ; nous n’avons donc plus à nous en soucier.
On pourrait compléter avec d’autres opérations désormais prises en charge par
l’outil. Notion effectue des enregistrements sur des serveurs sécurisés et redon-
dants, bien plus sûrs que le disque dur d’un ordinateur personnel. Notion per-
met de naviguer dans ces versions passées (points d’enregistrement), au cas où
l’on souhaiterait faire marche arrière dans notre travail. Par ailleurs, Notion ne

153
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

requiert pas d’installation longue et fastidieuse, il suffit d’un navigateur web


pour consulter, organiser, modifier et partager ses documents. De ce fait, les
problèmes liés à des formats de fichiers, compatibles avec certaines versions de
Word seulement, sont résolus. De même, les possibilités de collaboration sont,
là encore, drastiquement facilitées : on peut désormais sans difficulté travailler
à plusieurs sur les mêmes documents, y déposer des commentaires ou effectuer
des copies et des partages en quelques clics. L’étape de paiement, elle-même, est
encore une barrière qui s’est affaissée : on peut utiliser Notion sans avoir à sortir
sa carte bleue (pour une utilisation limitée).
Tous ces progrès sont de natures technique et ergonomique. Elles concernent
l’UX du produit, et plus globalement le rapport que l’on entretient avec la
marque. Ainsi que l’exprime Saint-Exupéry dans Terre des Hommes : « toute
mécanique apparente s’est peu à peu effacée », de telle sorte « qu’il nous est livré
un objet aussi naturel qu’un galet poli par la mer ».
Finalement, la seule chose que l’on retient tient en deux mots : « ça marche ».
Cela signale une ergonomie réussie. Nous pouvons approfondir ce concept du
« ça marche » selon deux axes de lecture :
1. un fonctionnement technique efficace et fiable (dimension technique) ;
2. une juste adéquation entre les attentes d’une cible et la solution proposée
(dimension UX).

Robustesse technique
Disposer de technologies de fond éprouvées est évidemment un prérequis indis-
pensable. Peut-on imaginer l’espace d’un instant utiliser un outil informatique
quelconque si le processeur de l’ordinateur, de temps à autre, commettait des
erreurs ? Ou si l’affichage des informations à l’écran, le comportement du cla-
vier ou de la souris étaient susceptibles, disons 1 % du temps, de désobéir à nos
instructions ? Ou encore si la connexion au réseau Internet ne parvenait pas à
trouver son chemin vers un site, en raison de critères imprévisibles ?
Dans un article historique, publié dans le Wall Street Journal du 20 août 2011,
Marc Andreessen tente d’analyser « Pourquoi le logiciel est-il en train de dévorer
le monde ». Il y évoque notamment le succès d’Amazon (vente en ligne), Netflix
(cinéma), iTunes et Spotify (musique), Pixar (cinéma d’animation) et Skype
(téléphonie). Il y prévoit que le logiciel va également investir les domaines de
l’éducation, de la santé, de la défense militaire. À la question « pourquoi tout cela
se déroule-t-il maintenant ? », il répond :

Cela fait six décennies que la révolution des ordinateurs est en cours, quatre
décennies que le microprocesseur a été inventé, deux décennies que l’Internet

154
4 – Histoire et origines techniques du no-code

moderne poursuit son essor : toutes les technologies nécessaires pour transfor-
mer l’industrie grâce au logiciel marchent finalement et peuvent être déployés à
grande échelle.

Lui aussi le dit : toutes ces technologies « marchent finalement ». De là, les
concepteurs de services numériques peuvent se concentrer sur l’essentiel : l’ex-
périence qu’ils proposent à leurs utilisateurs.

Pertinence UX
Le succès fulgurant de Dropbox, au début des années 2010, illustre bien l’im-
portance accrue de l’UX dans la stratégie de développement des produits numé-
riques. Compatible avec le format Word et capable de prendre en charge tout
type de fichiers, Dropbox voulait avant tout répondre à des problèmes concrets
rencontrés par des personnes qui disposent désormais de nombreux équipe-
ments (plusieurs ordinateurs et smartphones) : comment les synchroniser d’une
manière simple et efficace et simplifier l’accès à ses documents ?
Lorsqu’on lui demande d’expliquer son succès, Drew Houston, le fondateur de
la société, ne fait pas mention de la complexité de l’architecture technique ou
des capacités des serveurs cloud qu’il a conçus pour triompher de ce défi tech-
nologique. Il préfère citer cette anecdote, rapportée dans un article du magazine
Forbes du 7 novembre 2011 : la scène se passe en Californie, lors d’un repas
arrosé organisé par l’investisseur Ron Conway dans la très luxueuse Villa Bel-
vedere. Alors que Houston décrivait patiemment, comme à son accoutumée, ce
que Dropbox était capable de faire, son interlocuteur lui a coupé la parole bruta-
lement : « Je connais tout ça, je l’utilise tout le temps. » Ce n’était pas un patron
de la technologie qui l’avait interrompu, mais le rappeur [Link], des Blacked
Eyed Peas. Ce dernier avait utilisé Dropbox pour collaborer avec le producteur
David Guetta sur son titre I got a feeling.
Dans les bureaux de Dropbox, un néon lumineux, accroché au mur, reproduit en
écriture cette courte phrase aux allures de mantra : « It just works » (« ça marche,
tout simplement »). Les deux derniers mots clignotent en bleu. L’article de Forbes
cite d’autres exemples pour étayer cette démonstration que Dropbox fonctionne :
ça marche du point de vue technique et, surtout, ça marche pour simplifier la vie
de nombreux individus dans leur quotidien. De multiples témoignages montrent
que le virage de l’UX a été pris : il ne s’agit plus de trouver une solution technique
pour tout le monde, mais de répondre aux problématiques concrètes de chacun.
Deux autres outils, Mailbox (service e-mail, lancé en 2013) et Carousel (ser-
vice pour synchroniser ses photographies, lancé en 2014), n’ont pas reproduit
le succès du produit phare, malgré un design épuré et une extrême simplicité

155
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

d’utilisation. Le cofondateur Aditya Agarwal reconnaît lui-même sa déception :


« Il n’y a pas eu la croissance que nous attendions et finalement nous avons dû y
mettre un terme. » Les raisons de cet échec ? « Nous n’avons pas reçu suffisamment
de retours pertinents de la part des utilisateurs. Nous étions à l’ouvrage, toujours à
l’ouvrage et pas suffisamment à l’écoute ». Nous pourrions aussi évoquer le succès
en demi-teinte de Dropbox Paper, sorte d’intermédiaire entre Word et Notion,
sorti en janvier 2017.

L’UX impeccable des outils no-code : le cas de Notion


Certains débattront sans fin pour savoir si Notion est un outil no-code ou non.
Peut-être la réponse à cette question est-elle, au fond, sans grande importance ?
Il nous semble bien plus intéressant de saisir, à travers l’exemplarité de cet outil,
l’enjeu primordial, pour tout outil no-code qui se respecte, que représente une
expérience utilisateur irréprochable. Tous ces outils se caractérisent par leur
grande flexibilité et par l’ergonomie de leurs interfaces visuelles pour agencer
des blocs élémentaires. Pour leurs utilisateurs, il faut tout simplement que « ça
marche ».
L’histoire de Notion est riche d’enseignement sur ces défis11.
L’éditeur de texte, au cœur de l’outil, fonctionne tellement bien qu’il semble avoir
ringardisé tous les autres… Jusqu’à devenir un véritable outil de bureautique
contemporain, de nouvelle génération et pour certains usages12.
Jonathan Lefèvre, le traducteur français de l’outil et expert en productivité, le
formule dans un tweet :
« Le problème de s’habituer à l’éditeur de @NotionHQ, c’est que tous les autres
te paraissent pourris après. 😬 »
En effet, tout contribue, dans Notion, à une expérience sans la moindre friction :
réactivité pour la saisie, raccourcis-claviers bien pensés, déplacements de blocs
en glisser-déposer fluides, intégration parfaitement huilée d’éléments venant
d’autres sites (vidéos, tweets…), etc.
Pourtant le succès n’a pas toujours été au rendez-vous pour la marque. En 2015,
Notion a failli mettre la clé sous la porte. Ses deux fondateurs, Ivan Zhao et

11 Pour en savoir plus sur les méthodes d’UX de Notion, on peut se référer à cet article :
[Link]
12 Les usages de Word et de Notion présentent chacun une grande variété, et les comparer globa-
lement ne serait pas une mince affaire. Il faudrait étudier de près leurs nombreuses utilisations
concrètes afin de vraiment comprendre les mutations dans les « ways of working », ainsi que certaines
start-up désignent les nouvelles façons de collaborer.

156
4 – Histoire et origines techniques du no-code

Simon Last, avaient bâti l’outil sur une stack technique insuffisamment robuste
et l’application crashait en permanence.
Avec la toute première version (Notion beta), Ivan et Simon avait voulu
construire une application de programmation simple à utiliser, même pour des
individus ne sachant pas coder. Qu’en est-il ressorti ? Que cela n’a pas intéressé
grand monde... Il leur a alors fallu pivoter, c’est-à-dire revoir leur stratégie. Ivan
analyse ainsi l’impasse dans laquelle ils s’étaient retrouvés : « Nous nous sommes
trop concentrés sur ce que nous voulions apporter au monde. Il nous faudrait
désormais prêter attention à ce que le monde attendait de nous ».
En mars 2018, Notion 1 a été lancé. L’outil a grimpé en flèche dans le classement
de Product Hunt. Un article est même paru dans le Wall Street Journal, intitulé
« La seule application dont vous avez besoin pour être productif, au travail et
dans votre vie privée »
Récemment, Notion a entrepris une réécriture en profondeur de l’éditeur (un
« refactoring ») afin d’y intégrer une fonctionnalité qui pourrait spontanément
sembler accessoire : la sélection à la souris de contenus sur plusieurs blocs (sans
saisir l’entièreté des blocs). Le coût que cela représenta ? Plus de 100 déploie-
ments de code (« pull-requests ») totalisant 26 247 insertions et 11 078 retraits de
lignes de code.
Un petit pas pour les utilisateurs de l’outil, mais un effort de géant pour ses
développeurs…
Ainsi que l’analyse Jonathan Lefèvre13 :
« Qui est prêt à faire cet effort ? À mettre autant d’énergie sur ce seul sujet, en
mettant tous les autres de côté ? Pas grand monde, je suppose.
Alors qu’il a des pouvoirs de fidélisation démesurés, l’éditeur de texte est sou-
vent perçu comme une sorte de commodité. Et pourtant, c’est un exercice diffi-
cile. Outre le temps et la persévérance, il faut le savoir-faire (parfois ingrat), la
patience et la discipline pour exécuter parfaitement les moindres détails qui font
qu’un éditeur de texte sera agréable à utiliser sur le long terme. »
Son analyse est parfaitement pertinente. On pourrait la généraliser à tout bon
outil no-code, voire à tout bon outil numérique.

Dans ce chapitre, nous avons parcouru rapidement quelques décennies de


progrès techniques. Tous les systèmes numériques en bénéficièrent, tant les
produits destinés au grand public que les outils de productivité et outils de

13 Dans son article « Qu’est-ce qu’un bon éditeur de texte ? », disponible à l’adresse : [Link]
[Link]/outils/bon-editeur-de-texte

157
Partie 1 – Le no-code, qu’est-ce que c’est ?

développement. À travers quelques exemples, nous avons insisté sur les impli-
cations réciproques des aspects techniques et UX : on ne peut finalement pas
penser l’un sans l’autre.
Nous devons également indiquer qu’un bon fonctionnement technique et une
expérience utilisateur réussie sont des conditions nécessaires au succès d’un pro-
duit mais pas toujours suffisantes. D’autres critères, quelquefois plus mystérieux,
concernant le marché, sont également à l’œuvre. Par exemple, l’outil no-code
Bubble a pendant longtemps connu une expansion commerciale très limitée,
avant de connaître son succès actuel. Il est né en 2012 : peut-être le marché
n’était-il alors pas encore prêt pour ce genre d’outils. Cette remarque vaut-elle
pour l’ensemble du no-code ? L’essor de ces outils date du tournant de 2020.
Il faut aussi souligner qu’en l’espace de dix ans, les ordinateurs, smartphones
et connexions à Internet ont considérablement accru leurs puissances, ce qui a
contribué à fluidifier l’expérience de l’utilisation des outils no-code.

158
PARTIE 2

Existe-t-il
un mouvement
no-code ?
Dans les chapitres précédents, nous
avons tenté de cerner le no-code en ana-
lysant ses promesses, en décrivant des
projets, en auscultant les innovations
spécifiques de ces outils et en interro-
geant finalement l’héritage technique sur
lequel ils se fondent.

Dans cette seconde partie, nous souhai-


tons comprendre ce qui a propulsé dura-
blement ces embarcations no-code. De
plus en plus d’explorateurs d’un nouveau
genre montent à leurs bords.
• Comment se repèrent-ils ?
• Comment communiquent-ils entre eux ?
• Quelles sont leurs motivations et sources d’inspiration ?
Les différents courants de ce vaste mouvement, les communautés,
peuvent désormais se rassembler autour d’un outil, de pratiques ou d’ho-
rizons partagés.
Afin d’exposer les cultures, valeurs et l’état d’esprit de leurs membres,
nous dépeindrons les portraits de Lise, Julien et Naye qui pratiquent le
no-code avec passion. Vous découvrirez leurs quotidiens, leurs univers
et, à travers eux, des approches concrètes du no-code que nous voulons
encourager.
Mouvement et
communautés
5
Prenez le no-code non pas comme simplement des outils
vous permettant de développer votre projet rapidement,
mais comme un univers vous permettant
de vous dépasser et d’être capable de.
Stanislas Verjus-Lisfranc,
De Journaliste à No-Codeur : Comment j’ai appris
à faire des sites web sans coder (2021)

Contexte
Rien n’est plus difficile que de changer des habitudes
en place ! Ce n’est déjà pas évident pour soi-même
mais, quand il s’agit de groupes d’individus, les résis-
tances que l’on rencontre sont encore plus redoutables.
Cependant, sur le terrain entrepreneurial et tout par-
ticulièrement dans les contrées du numérique, cette
aptitude à la mobilité est capitale. Il faut privilégier,
préconise le Manifeste agile, « l’adaptation au chan-
gement » au suivi d’un plan préétabli. Pour les entre-
prises, rien n’est plus important que de savoir changer
ses habitudes. Une forme de vigilance, un sens de
l’observation et des capacités d’écoute constituent des
qualités indispensables pour tout entrepreneur.
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Afin de développer ces compétences, les entreprises misent bien sûr sur la pre-
mière de leurs ressources : les ressources humaines. Elles cherchent d’une part à
recruter des talents et des experts ; et d’autre part à diffuser les connaissances et
savoir-faire grâce à la formation interne. Divers comités au niveau de la direc-
tion (comité de direction, comité exécutif, comité consultatif notamment) ont
également pour raison d’être de préparer au mieux les décisions stratégiques.
Cependant, tout ne se réduit pas à ce métabolisme interne, et ces organes de
pilotage ne sont pas l’apanage des organisations qui ont déjà atteint une certaine
taille. De manière plus commune, les acteurs du numérique s’appuient sur des
méthodologies diverses pour piloter leurs activités. Ils sondent leurs processus
et leur organisation interne. Ils évaluent les gains de productivité qu’un change-
ment de technologie pourrait occasionner. Ils estiment les courbes d’apprentis-
sage qu’un remplacement de logiciels impliquerait, etc. Or, dans ces réflexions
stratégiques, il est toujours question de méthodologies, de modèles d’organi-
sation, de technologies ou de logiciels provenant de l’extérieur, ayant déjà été
éprouvés par d’autres.
Pour diriger une entreprise, l’instinct et les ressentis du patron ne suffisent pas.
Dans une conférence Ted de 20141, Simon Sinek, conférencier américano-bri-
tannique à qui l’on doit des ouvrages sur le management et la motivation, indique
que « le leadership est un choix, pas un grade. C’est le choix de faire attention à
la personne à votre gauche et de faire attention à la personne à votre droite ». Un
bon dirigeant ne peut être une personne isolée ou hautaine. C’est quelqu’un qui
observe et écoute ce qui se passe dans les murs de sa société, mais aussi ce qui se
fait ailleurs. Pour engager des transformations affectant par exemple ses proces-
sus internes et le travail des équipes, il doit s’informer des dernières tendances
et des outils modernes. L’importance de cette attitude vaut bien sûr aussi pour
les petites structures et les solopreneurs.
L’irruption du no-code et l’accélération de son expansion à partir de 2020 nous
rappellent à quel point le développement informatique et l’entrepreneuriat numé-
rique évoluent à grandes enjambées. Depuis quelques temps déjà, des termes
dénotant cet insatiable besoin de mouvement ou de renouvellement sont devenus
des thèmes communs, largement relayés : « agilité », « hypercroissance », « disrup-
tion », etc. Le terme no-code suggère fortement, lui aussi, encore un franchisse-
ment de barrière (ou du moins de ce qui est considéré comme tel) : celle du code.
Comment se repérer sur des terrains aussi mouvants ? Où trouver les infor-
mations les plus à jour et les plus utiles pour nous orienter ? Peut-on se fier
aux argumentaires des services numériques spécialisés, désormais si nombreux

1 Source : [Link]

162
5 – Mouvement et communautés

(paiement, gestion des contenus, CRM, publipostage, etc.) ? Comment se for-


ger ses propres opinions et disposer du recul nécessaire pour faire les meil-
leurs choix d’outils notamment ? La vitesse à laquelle les outils numériques
se développent peut vite placer les décideurs dans de désagréables sensations
de FOMO (Fear Of Missing Out), cette peur de rater quelque chose, ou d’une
de ses variantes moins connues, le FOBO (Fear Of Better Option). Celle-ci se
caractérise par la crainte de ne jamais prendre la meilleure décision possible, et
cela nous paralyse…
C’est là que les communautés interviennent. On pourrait se les représenter
visuellement comme des centres mobiles, se déplaçant sur une vaste toile de
fond qui, elle-même, se remodèle au gré des actualités rapides du numérique.
Même si leurs membres changent et même si leurs discours évoluent aussi, la
qualité essentielle d’une communauté, c’est d’être fidèle à elle-même. Chacune
est une enseigne connue, un lieu pouvant devenir familier, un repère. La force
de ses valeurs, l’enthousiasme des discussions qui l’animent et l’engagement de
ses membres sont ses piliers et les signes de sa bonne santé.

Les constituants d’une communauté


Les communautés (numériques ou non) ont leurs lieux, leurs histoires et légendes
partagées, leurs événements, leurs membres et représentants, leurs institutions
et leurs rituels. Pour ce qui est des communautés digitales, il s’agira typique-
ment de forums en ligne (lieux), de success stories et d’interviews (histoires
partagées), de meetups et de salons (événements), d’experts et d’ambassadeurs
(représentants), de formations (institutions) ou de bootcamps se terminant par
leurs demo days (rituels)…
Il existe différentes origines pour les communautés digitales : elles peuvent être
associées à une technologie, à un outil particulier, à une personnalité, ou bien
ne pas revendiquer de parenté claire et promouvoir un esprit de collégialité
autour d’un thème donné. Elles peuvent être associées à des marques commer-
ciales. Ainsi, Indie Hackers et Makerpad, dont nous parlerons plus loin, ont
été acquises respectivement par Stripe et Zapier. Cependant, ces marques n’y
apparaissent presque pas et ne pratiquent aucune ingérence dans leur animation.
On aurait en effet vite fait de les accuser d’instrumentaliser ces belles commu-
nautés ! D’ailleurs, pour citer un exemple historique dans le domaine du code,
lorsque Microsoft a racheté la plate-forme de création de logiciels GitHub
en 2018, cela a provoqué un tollé sur le Web. GitHub est l’un des sites phares
des partisans du logiciel libre, s’opposant aux entreprises qui commercialisent
des logiciels propriétaires comme Microsoft… Les grandes marques n’ont qu’à
bien se tenir !

163
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

On pourrait aussi citer, en guise d’illustration, une communauté française sans


lien avec le no-code, CFO Connect (« La communauté des CFO2 modernes ») :
créée par Spendesk, éditeur de logiciels dédiés à la gestion financière et comp-
table, cette communauté regroupe plus de 6 500 directeurs et responsables
financiers. Ils s’y retrouvent et échangent sur leurs sujets de prédilection, mais
l’accès n’est absolument pas réservé aux clients de Spendesk !
Ainsi, ce n’est peut-être pas un aspect si décisif de relever qu’une communauté
en ligne soit possédée par une entité commerciale. Ce qui compte, c’est de com-
prendre l’esprit qui l’anime, de connaître son histoire, de savoir repérer et analy-
ser les mécanismes qui y sont à l’œuvre.
Enfin, on peut aussi trouver ce que nous appelons des « mécanismes commu-
nautaires » sans qu’une communauté clairement identifiée (notamment par son
nom) ne nous vienne nécessairement à l’esprit. Cela sera par exemple le cas de
followers, d’abonnés à une chaîne YouTube (figure 5–1) ou à un profil LinkedIn.

Figure 5–1
La chaîne YouTube de Shubham Sharma est francophone et consacrée au no-code, au growth hacking
et à la productivité.

2 Chief Financial Officer est l’appellation anglaise pour les directeurs financiers.

164
5 – Mouvement et communautés

Les communautés et les mécanismes communautaires sont cruciaux pour l’ex-


pansion du no-code. En effet, ce dernier propose aux entrepreneurs des options
stratégiques inédites : ils peuvent désormais se demander s’ils peuvent accorder
leur confiance à un outil no-code plutôt qu’à des logiciels éprouvés de longue
date. Des actionnaires peuvent remettre en question le fait d’investir des mon-
tants considérables auprès d’une agence ou pour recruter des profils techniques…
Le no-code constitue une bifurcation par rapport aux façons traditionnelles de
développer, car il implique à la fois de la continuité et un changement :
• Continuité car il s’appuie pour l’essentiel sur l’héritage des grandes avancées
et les grands systèmes technologiques de l’informatique. Il a en commun ce
chemin passé et déjà parcouru.
• Changement car il renouvelle la programmation avec ses outils visuels que
l’on utilise uniquement à travers son navigateur web et sans requérir d’exper-
tise dans un langage de programmation.
Nous voici au carrefour où se rejoignaient les langages de programmation, cha-
cun avec ses inconvénients et ses avantages. De nouvelles voies y sont apparues,
celles des outils no-code. Quelle direction faut-il prendre ? Code ou no-code ?
Et quels outils plus précisément ? Pour trouver son chemin, pourquoi ne pas
consulter les communautés ?

Le cas des grandes entreprises


Précisons que nous n’aborderons pas, dans ce chapitre, le cas de l’adoption des
outils no-code au sein des grandes entreprises. Celles-ci disposent souvent de
services dédiés à leurs systèmes d’information (DSI, pour Direction des sys-
tèmes d’information). Des règles décrivent les processus internes, les rôles et
autorisations de chacun. Souvent le contrôle des serveurs d’hébergement et de
la sécurité des données sont des enjeux de première importance.
Il n’est cependant pas rare d’observer des infractions à ces règles ; parmi les
mauvaises pratiques les plus courantes, on peut mentionner l’envoi de fichiers
Excel par e-mails (faisant circuler plusieurs versions concurrentes, potentielle-
ment contradictoires, d’un même document), les installations discrètes de logi-
ciels (sans aval de la DSI), des échanges de mots de passe à la va-vite, etc. Des
systèmes parallèles sont quelquefois mis en place par des employés débrouillards
et volontaires, court-circuitant la DSI : on parle alors de Shadow IT. Ces écarts
de conduite ne doivent pas être condamnés trop vite : ils peuvent avoir une vraie
utilité. Les services centraux, le plus souvent, en ont connaissance et les tolèrent.
Dans certains cas, ils sont mêmes encouragés et une appellation est apparue
pour qualifier les employés, non développeurs de formation, qui conçoivent

165
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

et maintiennent ces outils internes : les citizen developers créent, par exemple,
des petites bases de données sur Airtable ou des automatisations sur Zapier ou
Make. L’image de « développeurs citoyens » s’explique par le fait qu’ils fran-
chissent les cloisonnements usuels séparant les équipes, comme s’ils disposaient
de passeports spéciaux pour voyager librement dans toute leur société.

Un exemple iconique de communauté :


Indie Hackers
Évitons d’emblée tout faux-sens : Indie Hackers ne recoupe pas la communauté
des no-codeurs. Tout d’abord, elle a été fondée en 2016, bien avant l’émergence
du terme no-code. En second lieu, le no-code ne se limite absolument pas à des
« indépendants » (des one person team pour reprendre le vocabulaire du fondateur
de Indie Hackers, Courtland Allen). Enfin, la « communauté des no-codeurs »,
cela n’existe pas ! Il existe de nombreuses communautés no-code, dispersées à
travers le monde et d’envergures variées.
Alors, pourquoi la communauté numérique Indie Hackers représente-t-elle un
cas particulièrement intéressant ?
D’une part, nous verrons que nous pouvons malgré tout établir une certaine
proximité de cette communauté avec certains no-codeurs. L’évocation des valeurs
de Indie Hackers résonnera probablement aux oreilles de certains adeptes du
no-code (notamment les solopreneurs).
D’autre part, la façon dont cette communauté a été conçue est très instructive.
Revenir dessus éclairera plus globalement les phénomènes communautaires
numériques. Courtland Allen l’a bâtie de toutes pièces. Lorsqu’il raconte l’his-
toire de Indie Hackers, il nous transmet de précieuses leçons, car la méthode
qu’il a employée est transposable à d’autres communautés. Bref, cette commu-
nauté iconique fait figure d’exemple.

166
5 – Mouvement et communautés

Figure 5–2
La page d’accueil du site Indie Hackers présente une sélection de Success Stories, un calendrier de meetups et
des prises de parole variées, départagées par un système de vote.

167
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Qu’est-ce que Indie Hackers ?


Dans un entretien qu’il donne au podcast Creator Lab3, Courtland Allen définit
sa communauté comme suit :

La plus grande communauté en ligne de fondateurs de start-up. Ce qui fait que


ces fondateurs sont un peu différents de cette sorte de stéréotype des fondateurs
recherchant des fonds d’investissement pour soutenir une hypercroissance, c’est
que Indie Hackers donne à la liberté la priorité sur tout le reste. Ils ne sont pas vrai-
ment en quête de gloire, à essayer de bâtir une immense licorne valant un milliard
de dollars. Ils veulent juste améliorer leur vie au quotidien.

Ainsi, ces indépendants veulent choisir librement leurs horaires, lieux de travail,
partenaires et collaborateurs. Ils veulent être autonomes financièrement, ne pas
avoir à dépendre d’un employeur qui leur reverserait un salaire ou exigerait d’eux
certains prérequis. Ils peuvent être des ingénieurs, des développeurs (codeurs ou
no-codeurs), des solopreneurs…
En 2021, Indie Hackers comptait plus de 140 000 utilisateurs disposant de
comptes. C’est sans compter les nombreux visiteurs anonymes qui consultent le
site sans laisser de traces de leurs passages. En effet, Indie Hackers est avant tout
un site Internet : [Link] (figure 5–2). On y trouve de nombreuses
ressources : discussions, questions adressées à la communauté, success stories,
leçons, astuces, idées libres, présentations de start-up, exposés de stratégies,
énoncés de méthodes, analyses de sujets précis ou réflexions introspectives…

Comment Indie Hackers a-t-elle été créée ?


Ces contenus contributifs partagés au sein de la communauté sont complétés
par un système de votes. Appelés upvotes et downvotes, ces notations permettant
à chacun de soutenir certaines publications ont été popularisés par des sites
d’échanges d’idées, à dominante technique comme Stack Overflow ou géné-
ralistes comme Reddit. On les retrouve aussi sur un autre site extrêmement
suivi par les férus de technologie, que le hacking et l’actualité des start-up pas-
sionnent : Hacker News (figure 5–3). Le logo de Indie Hackers évoque d’ailleurs
assez clairement celui de Hacker News (lettres majuscules sur fond uniforme)4.

3 Disponible sur YouTube à l’adresse [Link]


4 Le Y du logo de Hacker News représente l’entreprise de Paul Graham, Y Combinator, qui est à la
fois un fonds d’investissement et l’un des incubateurs de start-up les plus prestigieux au monde.

168
5 – Mouvement et communautés

Figure 5–3
Le site Hacker News et
son système d’upvotes
pour départager les
publications.

Avant de créer Indie Hackers, Courtland Allen a visité quotidiennement Hac-


ker News pendant dix ans. Il y a observé les publications qui fonctionnaient,
entraînant des réactions en chaîne chez les utilisateurs du site. « C’est une
culture vraiment particulière, une tribu spéciale où les gens se définissent par
ce qu’ils aiment et par ce qu’ils n’aiment pas », commente-t-il. Il a ainsi vu
certaines discussions grossir comme des rivières devenant torrents après l’orage,
souvent suscitées par des questions simples comme « Qu’est qu’une start-up
profitable ? » ou « Citez votre solopreneur préféré ».
Courtland a analysé méthodiquement ces prises de parole capables d’engendrer
ces déferlements de réactions. Il y a décelé deux caractéristiques : d’une part,
leurs auteurs y racontent leurs projets en lien avec leurs histoires personnelles,
d’autre part, ils y communiquent sans tabou leurs revenus.
Fort de ces analyses, Courtland a conçu sa plate-forme sur mesure.
L’importance de l’argent, précise-t-il encore, tient au fait qu’il constitue une
sorte de vocabulaire neutre, commun à tous et parlant à chacun. Il permet d’ap-
préhender les projets des autres même lorsque les domaines concernés ne nous
sont pas familiers. L’argent sert de dénominateur commun. Les projets affichent
typiquement des indicateurs de réussite comme le MRR (Monthly Recurring
Revenue, revenu récurrent mensuel).
On pourrait ici faire un parallèle avec les discussions techniques que l’on trouve
par exemple sur la communauté No-Code France. « Comment régler telle auto-
matisation ? Quelle stack choisir pour mon projet ? » Qu’importe si c’est un
fan de drones qui donne ses conseils à une association prenant en charge des
animaux abandonnés, les deux membres trouveront dans ces thèmes techniques
un langage commun pour partager leurs idées et se réjouir de pouvoir s’entraider.

169
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Quelques leçons de Indie Hackers


Nous pouvons tirer quelques leçons de l’histoire de Indie Hackers. Même si,
redisons-le, il ne faut pas plaquer les communautés no-code sur Indie Hackers,
ces mouvements ont en commun, en plus du numérique, de valoriser une cer-
taine émancipation (par rapport à l’entreprise classique ou au développement
traditionnel en code), ainsi que l’autonomie technique (même si le code n’est pas
du tout interdit pour les Indie Hackers). Des inspirations communes peuvent
aussi être trouvées pour nourrir les imaginaires de ces communautés : ces cou-
rants, pour Indie Hackers, seront le lean start-up, le design thinking, l’UX, le
nomadisme numérique et, désormais, le no-code. Pour ce dernier, les domaines
d’inspiration sont plus variés, selon les communautés, mais ils n’en sont pas bien
éloignés.

Chaque communauté a ses spécificités


Dans son analyse, Courtland Allen insiste sur cette vérité qui semble évidente
mais qu’il faut bien comprendre : chaque communauté a ses spécificités. Nous
pourrions parier que, en reproduisant la structure du site Indie Hackers pour
l’appliquer à une communauté de pâtissiers ou de gamers, cela ne fonctionnera
pas du tout. Chaque communauté a son ADN et l’implémentation de sa plate-
forme doit en être le miroir.

La loi de Conway
Habituellement, la « loi de Conway » est citée lorsque des systèmes techniques
complexes sont étudiés. Melvin Conway, programmeur et hacker américain, l’a
développée en 1967 dans un essai intitulé Comment les comités inventent5 (How
does committees invent) mais c’est Fred Brooks qui l’a baptisée « loi de Conway »
en s’y référant dans son ouvrage connu « Le Mythe du mois-homme ». À cette
époque, elle n’a pas été perçue comme essentielle, mais aujourd’hui, elle est cen-
trale dans la conception de processus architecturaux et agiles.
Il nous semble intéressant de la présenter pour évoquer d’autres systèmes que les
systèmes techniques : les systèmes humains que sont les communautés.

Qu’indique cette fameuse loi ?


Son seul énoncé n’est pas évident à comprendre : « les organisations qui conçoivent
des systèmes tendent inévitablement à produire des designs qui sont des copies de la

5 Conway a rendu accessible ce texte sur son site personnel : [Link]


Committees_Paper.html

170
5 – Mouvement et communautés

structure de communication de leur organisation ». Cela signifie par exemple que,


si une entreprise est constituée de deux équipes A et B qui communiquent
mal entre elles, il est probable que son site vitrine aura une section consacrée à
l’équipe A et une autre à l’équipe B. On peut aussi citer cette autre formulation
d’Eric Raymond, à la fois drôle et véridique : « si vous avez quatre équipes tra-
vaillant sur un compilateur, vous aurez un compilateur à quatre étapes ».
La loi de Conway exprime donc habituellement un risque : celui de reproduire
dans un projet, sans s’en rendre compte, des silos existant dans son organisation.
Or, ce qui doit prévaloir dans sa conception, ce sont les préoccupations des des-
tinataires, pas les problèmes des auteurs. De cette façon, la loi de Conway sera
démentie et le projet réussi, ou tout au moins en bonne voie.
Dans le cas des communautés numériques, les auteurs et destinataires du sys-
tème « communauté » sont les mêmes personnes. Alors, la vérification de la loi
de Conway sera plutôt une qualité. Le design des plates-formes communautaires
doit parfaitement refléter les habitudes de leurs membres : leur vocabulaire, les
thèmes usuels de conversation (devenant les catégories du site), des formats plu-
tôt longs ou courts, etc. Par exemple, Courtland Allen explique que les Indie
Hackers aiment se définir par ce qu’ils aiment ou pas. Le système d’upvotes du
site en est la traduction. Ils aiment parler d’argent ? Chaque projet affichera ses
revenus mensuels moyens (MRR).
Ces lieux doivent refléter les schémas de pensée de leurs membres. C’est un peu
ce que Courtland nous indique en évoquant leurs ADN, et c’est ce qu’il a appli-
qué pour construire Indie Hackers.

Seul mais ensemble


Indie Hackers pousse à l’extrême un paradoxe fondamental propre à certaines
communautés : elles relient des personnes désireuses d’isolement. Cela pourrait
être le concept du « seul mais ensemble ».
On retrouve typiquement cet isolement choisi chez les solopreneurs et chez les
développeurs free-lance par exemple. Afin de compenser cet isolement dû à un
souhait d’autonomie, les communautés (qu’elles soient numériques ou non) per-
mettent de recréer du lien à travers des discussions et des rencontres. Celles-ci
peuvent se dérouler en ligne ou dans des lieux réels lorsque des événements sont
organisés. Ces communautés représentent des espaces où l’on peut recréer le
type de relations que l’on peut avoir entre collègues de travail, mais avec le luxe
de pouvoir plus librement choisir les individus avec qui l’on veut communiquer.

171
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Dans le cas de la communauté CFO Connect mentionnée précédemment,


un certain isolement n’est pas tant la conséquence d’un désir personnel que la
répercussion des spécificités des métiers de la finance. Souvent, ce ne sont que
quelques employés qui occupent ces rôles dans des structures de taille moyenne.
CFO Connect leur amène des interlocuteurs pour échanger sur leurs pra-
tiques, y compris dans les aspects techniques. L’essor du no-code fait apparaître
des équipes dédiées aux opérations no-code6 dans certaines entreprises : leurs
membres se trouveront peut-être dans des situations analogues, et les commu-
nautés no-code pourront alors leur être des plus utiles.
Il n’y a pas que cela. La productivité personnelle est souvent améliorée lors-
qu’on rejoint une communauté. Dans un article posté par Dropbox sur son site7,
Ariana Espiritu y analyse l’effet sur un travailleur de la présence d’autres per-
sonnes concentrées autour de lui. Comme quand des personnes baillent en série
dans une même pièce, cette concentration productive est contagieuse. Un « effet
miroir se produit et nous sommes obligés de faire de même ». Quiconque s’en-
gage dans une communauté y trouvera des ressources et des encouragements
pour gagner en productivité. Les communautés génèrent une atmosphère s’ap-
parentant à une ambiance de camaraderie ou à un esprit d’équipe.

L’idéal du modèle startup relativisé


Par ailleurs, Indie Hackers révèle que le modèle typique de start-up levant des
fonds et créant une rupture sur un marché8, inspiré des grands succès de la Sili-
con Valley, n’a plus la même portée que par le passé. En tout cas, s’il continue d’en
faire rêver certains, ce n’est pas le cas des Indie Hackers. Ceux-ci reconnaissent
des figures comme Paul Graham ou Marc Andreessen parmi leurs références,
tout en admettant que le type de compétition qu’ils ont connu ne les intéresse
plus tant que ça. Il est plus important pour eux de trouver leurs propres chemins
de succès. Ils partagent avec Y Combinator et Hacker News la croyance fonda-
mentale que les découvertes technologiques peuvent apporter d’immenses bien-
faits pour la société ; cependant, ils sont plus soucieux d’apporter ces bienfaits à
leurs amis ou dans leurs quartiers, pas à la planète toute entière.

6 Nous reviendrons sur les « no-code ops » dans le chapitre 8. Quelquefois, ces équipes en charge
d’améliorer la qualité et la productivité de processus internes sont restreintes à une personne. Il peut
même s’agir d’une employée ou d’un employé spécialement habile avec les outils numériques et qui
n’a pas conscience d’effectuer des tâches de type « ops » ou « opérations ».
7 [Link]
8 Ce rêve de bien des start-up est si bien ancré dans l’imaginaire du numérique qu’il a donné lieu à un
néologisme : après qu’airbnb a « disrupté » l’hôtellerie et Uber les taxis, qu’allez-vous « disrupter » ?

172
5 – Mouvement et communautés

Dans le fonctionnement d’une communauté, de tels idéaux ont une fonction


fondamentale. Ils peuvent être incarnés par des figures héroïques ou encore s’ex-
primer par la formulation de valeurs. Ils constituent à la fois des fins en soi et
des moyens. Des fins en soi, car ces idéaux sont des objectifs inspirants. Et des
moyens, tant qu’ils servent à fédérer et consolider les communautés.

La longue traîne des problèmes et opportunités


Enfin, Indie Hackers révèle qu’il est possible de fonder une activité autour d’un
usage très précis et particulier, d’une niche économique.
Ces positionnements spécialisés ou locaux traduisent aussi une réalité statis-
tique. C’est avec l’essor de l’e-commerce que la notion de « longue traîne » a
été beaucoup encensée. Les boutiques en ligne pouvant proposer une variété
considérable de produits, le cumul de ceux qui ne se vendent que rarement peut
devenir quantitatif. On parle aussi quelquefois de la règle des 80/20, disant que
80 % du chiffre d’affaires est réalisé avec les 20 % de produits phares. Et inver-
sement, la longue traîne des 80 % de produits moins en vogue représente 20 %
du chiffre d’affaires. Ce n’est pas rien et cela vaut donc le coup de s’y intéresser.
De même en est-il pour les problèmes et opportunités auquel le numérique
apporte des résolutions. La grande accessibilité des outils no-code (y compris en
termes de prix) associée à la forte productivité qu’ils offrent à leurs utilisateurs
permet de traiter de telles « niches » avec des modèles d’affaires rentables.

Quelques exemples de communautés no-code


Il nous est difficile de choisir des communautés no-code à présenter, car elles
sont nombreuses et toute sélection est en soi un peu injuste. Nous en avons
retenu quelques-unes, dont des françaises, surtout dans l’intention de révéler la
variété des échanges qu’elles abritent, ainsi que leurs jeux d’influence.

Makerpad, une « communauté apprenante » consacrée au no-code

Notre mission est d’expliquer qu’on n’est pas obligé d’apprendre à coder pour
construire une activité sur Internet et automatiser son travail. Que vous construi-
siez un site personnel, que vous cherchiez à automatiser votre travail ou que vous
commenciez à travailler sur une idée d’activité, le no-code est la voie la plus simple
pour répondre à tout cela.
Présentation de Makerpad sur sa page [Link]

173
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Figure 5–4
Makerpad met en avant sur sa page d’accueil des tutoriels, des présentations d’outils et des témoignages
d’utilisateurs.

Ben Tossell a débuté Makerpad en novembre 2018 comme un side project.


Cette plate-forme mêle des contenus éditoriaux, une activité communautaire et
une plate-forme de cours avec des modules gratuits et d’autres payants, le tout
autour d’outils no-code. On y trouve principalement des présentations d’outils,
de nombreux tutoriels et des témoignages personnels.
Par de nombreux aspects, l’histoire de Makerpad rappelle celle de Indie Hac-
kers. Pour commencer, il y a leurs rachats : par Zapier pour Makerpad, par
Stripe pour Indie Hackers.
De même en est-il pour leurs genèses. Tandis que Courtland Allen scrutait les
actualités de Hacker News, Ben Tossell a été community manager chez Product

174
5 – Mouvement et communautés

Hunt. Cet autre site communautaire, incontournable pour les passionnés d’ou-
tils numériques a été fondé en 2013 par Ryan Hoover pour promouvoir de
nouveaux outils (encore une fois, grâce à un système d’upvotes hissant chaque
jour les meilleurs en tête de liste). Ben a alors découvert d’innombrables outils,
dont certains no-code comme Carrd, Bubble ou Webflow. De là lui est venue
l’idée de créer Makerpad.
Enfin, les deux fondateurs ont été l’un comme l’autre, depuis leur enfance, ani-
més par un désir d’entrepreneuriat, mais sans être vraiment fascinés par les suc-
cès classiquement rabâchés dans l’enseignement de l’économie numérique. Les
histoires d’airbnb, de Netflix ou de Uber n’étaient pas pour eux des sources
d’inspiration. De cette frustration est progressivement née leur envie de créer
leurs propres communautés.
Un aspect intéressant de Makerpad est le modèle retenu pour ses cours payants.
Délaissant les formats de l’enseignement universitaire ou des cours en ligne à la
demande (MOOCs souvent entamés, mais rarement terminés), Makerpad mise
sur l’émulation communautaire au moyen d’un système de cohortes. Ben déteste
d’ailleurs le mot « cours » et préfère évoquer une « communauté apprenante »
(learning community).
La première année, Makerpad a atteint la barre des 100 000 $ de revenus récur-
rents. Quand, en mars 2021, il a été racheté par Zapier, les 400 000 $ annuels
étaient atteints.

Des communautés rattachées à des outils no-code : les approches


Bubble et Webflow
Bubble et Webflow sont deux paquebots no-code. Ils ont été créés respective-
ment en 2012 et 2013. Bubble est un outil tout-en-un pour créer des plates-
formes avancées en gérant tout à la fois leurs aspects, données et automatisations.
Quant à Webflow, il mise tout sur le design de sites proposant des animations
et des personnalisations très avancées. On peut leur intégrer des fonctionnalités
d’e-commerce et de gestion de communautés (éventuellement payantes).
Tous deux disposent de très nombreux utilisateurs, des no-codeurs et des
agences quelquefois spécialisés sur l’un ou l’autre de ces outils. Cependant leurs
stratégies pour animer leurs communautés n’ont absolument rien à voir.
Côté Bubble, c’est un axe technique qui fédère les développeurs no-code. Dès son
origine, l’outil a été conçu avec des possibilités d’extensions techniques. Les plug-
ins de Bubble permettent tout à la fois de créer des connexions à d’autres outils
(code ou no-code) et de créer ses propres extensions (à condition de savoir coder).

175
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Figure 5–5
Exemple d’une des premières questions publiées sur le forum de Bubble

176
5 – Mouvement et communautés

Durant ses premières années, les premiers clients de Bubble sont restés assez
longtemps en nombre restreint et les créateurs de l’outil, Emmanuel Strasch-
nov et Josh Haas, ont travaillé main dans la main avec eux, répondant à leurs
questions et écoutant leurs besoins. On parle désormais fréquemment de
« co-conception », « co-construction » ou « co-création » quand des services
numériques sont élaborés conjointement avec leurs utilisateurs. C’est sous ces
auspices presque confidentiels que Bubble a progressé et s’est consolidé à ses
débuts.
Le forum de Bubble (figure 5–5) n’a rien d’impressionnant par son apparence ;
pourtant, c’est une mine d’informations très précieuses pour tous les bubbleuses
et bubblers, qui y sont très actifs. On y trouve de nombreuses réponses directe-
ment postées par Emmanuel Straschnov lui-même. Quitte à être un peu carica-
tural, on pourrait dire que la communauté Bubble est d’abord une communauté
de techniciennes et techniciens se conseillant sur les usages de l’outil avec ses
nombreux plugins et possibilités avancées.
Au cours de ses dix premières années d’existence, l’éditeur de l’outil n’a pas fait
de la pédagogie un de ses axes prioritaires. Quelques maigres tutoriels, aussi
courts qu’efficaces, ont longtemps servi de première prise de contact pour ses
nouveaux utilisateurs. Sans doute la vitalité du forum suffisait-elle à la commu-
nauté de bubblers.
Côté Webflow, la force fédératrice est, à l’inverse, entièrement incarnée par
quelques professeurs de la Webflow Academy : Sara Lundberg, McGuire Bran-
non et Barrett Johnson principalement. Quiconque a voulu se faire la main sur
Webflow est tôt ou tard tombé sur des vidéos de ces présentateurs vedettes.
Leurs tutoriels (figure 5–6) allient une pédagogie exemplaire à un ton humoris-
tique décalé et sont regroupés autour de parcours pédagogiques.

La Webflow University et ses cours au ton décalé


La Webflow University propose de nombreuses leçons en accès libre. Elles s’ap-
puient sur des vidéos courtes, classées par thématiques ou difficultés. Certaines
sont regroupées au sein de programmes complets, comme le « 21 day design port-
folio course » qui guide les nouveaux utilisateurs dans la création d’un portfolio
en 21 jours.
Ce matériel pédagogique, extrêmement bien conçu, est uniquement disponible
en anglais et se caractérise également par un humour assumé de bout en bout.
Voici comment débute la première leçon du cours sur les portfolios.
Sur fond d’une musique rythmée, héroïque et joyeuse, McGuire, face caméra,
nous annonce avec solennité « à présent, que vous soyez avancé ou que vous

177
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

débutiez dans le design et le développement web, nous sommes là pour vous


dispenser les guides… » avant d’être interrompu par sa collègue Sara. La voilà
qui s’installe bruyamment à son poste de travail, avec ses yeux clairs, ses longs
cheveux blonds, un beau sourire et un café allongé. McGuire garde son calme,
mais l’alerte : « On est en train de filmer ! » « Tu veux savoir si c’est un Pumpkin
Spice Latte ? Non ! Ce n’est même pas une boisson suédoise… » Puis le cours
reprend, jusqu’à une autre interruption de Barrett, un peu plus tard.
Des mises en scène loufoques, une surenchère de jeux de mots et de gags, et la
décontraction des présentateurs ne doivent pas induire en erreur. L’accompagne-
ment qu’ils proposent pour accaparer le website builder no-code est exemplaire.
Leur humour est une des marques de fabrique de Webflow.

Figure 5–6
Aperçu de quelques leçons de la Webflow University.

Ce que l’on retient de ces deux exemples, c’est, chez Bubble, une communauté
fondée sur la technique et animée majoritairement par les utilisateurs, et chez
Webflow, une communauté fondée sur la créativité et guidée principalement par
le pôle Education de la société.

178
5 – Mouvement et communautés

Des communautés secondaires associées à des outils no-code


Il est intéressant de citer deux communautés secondaires qui se sont constituées
autour de Bubble et Webflow. Nous les qualifions de secondaires non pas pour
les dévaloriser, mais parce qu’elles se sont constituées dans un second temps,
en plus de la première communauté liée à l’outil. Ainsi l’agence new-yorkaise
Finsweet s’est-elle spécialisée sur Webflow et l’organisme de formation marseil-
lais Ottho sur Bubble.
Il paraît étrange de mentionner les emplacements géographiques de ces socié-
tés : ces indications ne disent rien sur ces communautés numériques, dont l’un
des principaux atouts est qu’elles ignorent les frontières géographiques. En
revanche, il faut noter que les barrières liées aux langues restent réelles : rares
sont les outils no-code disposant d’interfaces en français. C’est d’ailleurs l’une
des motivations ayant poussé Thibault Marty à développer Ottho, en langue
française.
Le plus remarquable, c’est de noter la complémentarité de ces communautés
secondaires avec les communautés principales des outils. Le communautaire,
chez Bubble, s’appuie sur la technique ; Ottho mise sur la pédagogie. Le com-
munautaire, chez Webflow, s’appuie sur la pédagogie ; Finsweet mise sur la
technique.

Finsweet
Cette agence est considérée par beaucoup de développeurs Webflow comme
la meilleure agence Webflow au monde. Fondée par Joe Krug, elle est connue
pour des sites impressionnants de créativité, sa chaîne YouTube, ainsi que de
nombreuses ressources qu’elle partage gratuitement. Mieux encore, Finsweet a
développé une méthodologie de programmation spécifique à Webflow. Cette
méthodologie se base sur une manière normalisée de hiérarchiser et nommer ses
classes CSS, pour améliorer la lisibilité des projets, leur maintenance et la colla-
boration. Les ressources partagées sont essentiellement des sortes de modules,
permettant d’ajouter des composants plus avancés à Webflow (ex. table des
matières, système d’onglets, filtres avancés). Ceux-ci s’intègrent au moyen d’une
ligne de code JavaScript à recopier dans son projet Webflow.

Ottho
Ottho se fonde essentiellement sur une offre pédagogique composée de nom-
breux tutoriels et de formations payantes. En juin 2022, l’organisme de for-
mation revendique plus de 5 500 Ottho-didactes, plus de 330 tutoriels (dont
l’accès est réservé à des abonnés payants) et plus de 80 heures de formations en

179
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

vidéo. C’est principalement grâce à son bootcamp de quatre semaines qu’elle a


créé un socle communautaire solide. Plus de 1 500 individus font partie de son
Discord (solution en ligne pour administrer des espaces de conversations) ; ils
représentent l’une des plus grandes communautés Bubble au monde.
Nous pourrions faire une comparaison avec Zeroqode, autre organisme de for-
mation connu pour l’outil Bubble, mais dont les cours ne suivent pas le format
d’un bootcamp ; on y a accès à la demande une fois que l’on s’y est abonné.
En conséquence, malgré des élèves supérieurs en nombre (cumul de plus de
18 000 en juillet 2022), la vitalité communautaire y est bien moins forte que
pour Ottho.
Il faut dire que les bootcamps, même s’ils se déroulent en distanciel, sont des
expériences d’apprentissage intenses, qui créent des relations humaines fortes.
Le dernier jour, en général, est consacré à un demo day. À cette occasion, les par-
ticipants présentent à tour de rôle leur travail devant les formateurs, l’ensemble
des élèves et d’éventuels invités. Cette épreuve, loin d’être évidente pour tout
le monde, peut faire penser à un rituel de passage pour s’approcher du grade
d’expert.
Durant ces formations, un véritable esprit d’équipe relie les participants et les
formateurs. D’anciens apprenants deviennent parfois à leur tour les professeurs.
Ottho dispose d’une culture très forte basée sur la convivialité, l’entraide et un
ton assez décalé, le tout étant incarné par son fondateur Thibault Marty.

No-Code France
La communauté No-Code France compte, en septembre 2022, près de 8 000
membres. Ses quartiers généraux sont principalement constitués par un espace
conversationnel Slack, auquel on est libre de s’inscrire gratuitement. Lors de
leurs premiers pas dans ce lieu virtuel, les nouveaux arrivants sont invités, s’ils
le souhaitent, à se présenter. Ils sont accueillis par des messages de bienvenue
accompagnés d’explications quant au fonctionnement de l’espace Slack. Ces
règles simples aident à fluidifier les échanges, à encourager les plus timides à
prendre la parole et à préserver une bienveillance générale. D’entrée de jeu, on se
rend compte que les conversations sont animées et portent parfois sur des sujets
pointus : on a affaire à un public de passionnés. Ces discussions peuvent concer-
ner des questions sur les outils, des réflexions générales autour du no-code ou
encore des présentations de projets variés.

180
5 – Mouvement et communautés

Cet espace comporte de nombreux canaux :

De portée générale
#media-et-veille
#autopromo-nocode
#comment-faire-en-nocode
#domaine-automatisation
#domaine-e-commerce

À dominante professionnelle
#carrières-recherche-cofondateurs-nocode
#carrières-nocode-jobs
#carrière-nocode-formation
#carrière-entraide-freelances

Associés à des outils précis


#airtable
#bubble
#notion
#webflow
#zapier
#glide
#make-ex-integromat
#adalo

On y trouve aussi les événements no-code, qu’ils soient organisés par des grandes
enseignes, ou qu’ils aient lieu en France :

#agenda-events-no-code
#communauté-paris-idf
#communautés-nantes
#communauté-lyon-alpes

181
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Figure 5–7
L’espace conversationnel Slack, au centre de la communauté No-Code France. Sur cette capture, on voit le début
d’une veille sur le no-code que Julien Boidrou offre à la communauté chaque semaine.

Cet espace communautaire consacré au no-code n’a pas d’équivalent de cette


ampleur dans le monde. La communauté No-Code France fait véritablement
figure de pionnière grâce à sa taille, mais aussi par l’importance de ses activités
en plus de Slack. On peut mentionner :
• Une chaîne Twitch (près de 2 000 abonnés) proposant en moyenne 10 heures
de programmes en direct par semaine. Tous les membres de la communauté
peuvent proposer de diffuser des contenus.
• Une association No-Code France, créée fin 2021 afin d’apporter une struc-
ture légale à la communauté. Elle a la particularité d’être administrée selon
une gouvernance participative et horizontale. Les sujets sont portés par des
guildes dans lesquelles tous les adhérents peuvent s’impliquer.
• Une veille est publiée chaque vendredi, qui fait référence dans l’écosystème
no-code. Elle est produite de manière complétement bénévole par Julien
Boidrou (figure 5–7), à qui nous rendons hommage ici pour son service
rendu à la communauté.
• Des meetups (rencontres) mensuels dans plusieurs villes de France et un
support de communication incontournable pour les événements qui traitent
de no-code en France.

182
5 – Mouvement et communautés

No-Code France, un modèle singulier ?


par Alexis Kovalenko
Début 2019, deux projets naissent en parallèle en France autour des outils
no-code : celui d’Ottho et le nôtre, Contournement. Nos positionnements
étaient assez similaires au départ, mais ils ont rapidement pris des formes dif-
férentes. Chez Ottho, l’idée était plutôt de créer une espèce de Makerpad à la
française, alors que nous préparions une formation de 9 semaines qui devait voir
le jour à la rentrée de la même année.
Dès le début, chaque société a ressenti l’importance de fédérer une communauté
à ses côtés. Ce sera un Discord pour Ottho et un Slack pour nous. De par l’ap-
proche plus Makerpad, c’est leur communauté qui grossit le plus vite, mais elle
reste aussi la plus fermée, étant réservée aux clients (payants) de la plate-forme.
De notre côté, nous avons immédiatement eu la volonté d’être ouvert à toutes les
personnes qui s’intéressent de près ou de loin aux outils no-code. Je contacte la
moindre personne parlant de no-code sur Twitter ou sur LinkedIn, pour l’inviter
à rejoindre le Slack, tout comme les personnes assistant aux premiers meetups et
ateliers que Contournement organise dès l’été 2019. Thibault Marty, le fondateur
d’Ottho, fait d’ailleurs partie de ces tout premiers membres.
Notre Slack connaît une croissance organique, lente, mais formant un embryon
de communauté bien établi quand la crise de Covid survient. Passés les pre-
miers jours d’effroi, il devient un hub d’accueil pour les nombreuses personnes
qui découvrent les outils no-code et qui s’y forment pendant les longues journées
de confinement. En quelques mois, le nombre de participants triple et les discus-
sions deviennent très actives.
Face à cette croissance rapide, il faut s’assurer que la modération et l’anima-
tion du Slack permettent de conserver la bienveillance louée par les membres
et l’esprit d’entraide qui a rendu cet espace incontournable pour les adeptes du
no-code. C’est lors de l’été 2020 que nous décidons de proposer aux membres
les plus actifs et les plus influents d’administrer le Slack et de contribuer à son
développement. Un changement de nom de la communauté s’impose afin que
ses membres puissent vraiment s’en emparer. Après discussions, c’est No-Code
France qui est retenu, afin de fédérer et unifier sous un même étendard. En sep-
tembre 2020, la machine s’emballe quand les administratrices et administrateurs
annoncent autour d’eux la naissance de No-Code France. Thibault Marty invite
ainsi les membres de sa communauté à rejoindre cette nouvelle entité. Ces nou-
velles délimitations lui permettent au passage de spécialiser un peu plus sa com-
munauté autour de l’outil Bubble. Jérémy Foucray, fondateur de Zetoolbox, écrit
un billet LinkedIn qui amène plus de 500 personnes vers le Slack en quelques

183
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

jours. On compte 1 500 membres dans la communauté fin septembre 2020, alors
qu’ils n’étaient que 800 fin août, dans les dernières heures du Slack de Contour-
nement. Deux ans plus tard, quand ce livre est publié, No-Code France compte
près de 8 000 membres.
On pourrait nous accuser d’être chauvins, mais nos recherches à ce jour ont mon-
tré qu’il n’existait rien de comparable à travers le monde. Il y a bien sûr No-Code
Founders qui a été lancé en 2019 également, mais dont la croissance ne s’est pas
accompagnée d’une véritable animation et modération des échanges. Malgré la
bonne volonté de son fondateur, JT, on constate que créer une communauté
internationale peut être plus difficile qu’une communauté localisée et dont au
minimum la langue va lier les membres. Dans le cas de la France, il est indéniable
que la faible présence de contenu en langue française jusqu’en 2020 a largement
contribué à centraliser les échanges autour d’un Slack.
En Europe, il existe deux communautés locales que l’on peut citer également :
SharingAway, la communauté espagnole qui organise chaque année le NoCode-
Fest à Valence et VisualMakers en Allemagne. Ces projets sont prometteurs,
mais ne sont pas aussi fédérateurs que No-Code France car ils sont constitués
autour de marques, un peu à la manière de Contournement à ses débuts ou
Ottho. C’est un choix raisonnable, mais qui ouvre la porte à une plus grande
fragmentation de l’offre communautaire dans un territoire donné. Ainsi, il existe
également un projet No-Code Germany porté par l’entrepreneur Chris Strobl
par exemple. L’histoire nous dira s’ils finissent par s’allier ou non.

NoCode for Good : des no-codeurs fédérés


autour d’une thématique spécialisée
par Erwan Kezzar
NoCode for Good est parti du constat que de très nombreux projets solidaires
et environnementaux sont, encore aujourd’hui, mal équipés en outils numériques
et qu’ils ne connaissent pas l’existence du no-code. Pourtant, le no-code pourrait
les aider à améliorer leur fonctionnement interne, leur communication et, plus
globalement, leur impact.
En réaction à ce constat, NoCode for Good mène différentes actions pour aider les
projets à impact positif à tirer parti du no-code : ateliers de découverte, hackathons9,
conférences (notamment pour interroger le no-code en tant que phénomène

9 Un hackathon (ou marathon de programmation) est un événement qui réunit des équipes en vue de
réaliser des projets numériques, dans un format court et intensif (entre deux et trois jours) et dans
une ambiance conviviale.

184
5 – Mouvement et communautés

social et économique) et animation de la plate-forme [Link]


mettant en relation des projets à impact et des no-codeurs désireux de les aider.
Ce soutien passe par exemple par des tarifs solidaires ou du travail bénévole.
Originellement, NoCode for Good était en effet le canal #no-code-for-
good du Slack de No-code France. Nous l’avions créé après avoir échangé avec
d’autres no-codeuses et no-codeurs qui aidaient (ou avaient la volonté d’aider)
des projets solidaires ou environnementaux, à l’instar de ce que nous avions fait
chez Contournement pour Banlieues Santé avec l’application En mode Confiné
en 2020 (voir chapitre 2).
Ce premier noyau de volontaires a rapidement débouché, dès 2021, sur la créa-
tion d’une association autonome.
NoCode for Good a d’ailleurs fortement contribué à l’animation de la com-
munauté française, par le biais de l’organisation de plusieurs événements réels.
Ces derniers ont permis à de nombreuses personnes de se rencontrer physi-
quement pour la première fois – le distanciel ayant été omniprésent en 2020
et 2021, lorsque No-code France s’est constituée sur fond de confinements et de
contraintes sanitaires.
Mentionnons par exemple le premier d’entre eux : un hackathon de no-code
solidaire organisé avec La Cantine Numérique, à Nantes, en juin 2021. Des pro-
fessionnels et amateurs sont venus de toute la France pour soutenir des projets en
produisant, en un week-end, sites, applications ou outils internes.
Les outils no-code ont par essence un pouvoir démocratisant : il y a donc fort
à parier que d’autres groupes se fédéreront à travers eux autour de thématiques
spécialisées, jusqu’à constituer progressivement, dans certains cas, des commu-
nautés à part entière – et NoCode for Good nous paraît exemplaire à ce titre.

Que trouve-t-on dans les communautés digitales ?


Chaque communauté digitale a son ADN, son histoire, son état d’esprit. On
peut faire le parallèle avec une recette de cuisine qui donne une saveur parti-
culière, et pourtant il s’agit le plus souvent d’ingrédients assez communs. Nous
nous proposons à présent d’en faire un inventaire.

Partage de templates
Des mécanismes de partage des projets (qui deviennent alors des templates)
sont souvent intégrés aux outils no-code. Ces mécanismes sont aujourd’hui
devenus à la fois attendus et banals pour des outils d’un certain niveau.
185
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

On peut analyser cette fonctionnalité sous plusieurs angles :


• D’un point de vue technique, la plupart des outils no-code ne permettent
pas d’exporter ses codes sources. Contrairement à l’univers du code, un
couplage fort associe l’outil et les applications no-codées, ce qui contraint
leurs créatrices et créateurs à privilégier d’autre options afin de les partager :
configurer des accès ouvrant leurs projets à certaines personnes, les dupliquer
soi-même, ou donner à tous la possibilité d’en consulter un modèle géné-
rique et de le dupliquer. Ce dernier cas de figure correspond au partage de
templates.
• D’un point de vue marketing, le partage de templates permet aux no-co-
deuses et no-codeurs d’exposer et de diffuser leurs réalisations. Sans qu’ils
s’en rendent nécessairement compte, ils participent à la promotion de l’outil.
• D’un point de vue communautaire, les projets en tant que tels constituent un
matériel d’échange d’une importance fondamentale. Les no-codeurs peuvent
s’inspirer les uns des autres en les observant et s’appuyer sur les réalisations
de leurs homologues en réutilisant leurs templates. Ils apportent chacun leur
pierre à l’édifice commun.
• D’un point de vue commercial enfin, les templates donnent lieu à de véri-
tables places de marché sur des outils comme Webflow, Bubble ou Glide
pour n’en citer que quelques-uns (figure 5–8). Leurs auteurs disposent alors
de pages personnelles et peuvent même recourir à des formats payants. Ce
sont pour eux de véritables vitrines pour montrer leurs compétences, afficher
leurs portfolios et aussi en faire un commerce. D’autres outils ont choisi de
n’autoriser que des templates gratuits (Adalo), ou encore que des templates
anonymes (sur Zapier ou Make, ils sont alors gratuits).
Ces fonctionnements rappellent ce qui a fait le succès d’un service essentiel pour
le code : GitHub. Cet outil historique, extrêmement puissant, sert principale-
ment à héberger des projets, à les partager et à en organiser les contributions. Il
est également courant pour les développeurs d’indiquer un lien vers leurs pages
GitHub sur leurs CV.
Citons enfin le template de Bubble le plus connu et le plus utilisé : le Canvas
Base Template, développé par l’agence Airdev. En l’utilisant, on dispose d’une
application Bubble avec des composants intégrés très élaborés. Cette surcouche
applicative est notamment adaptée à la création de portails d’administration
avec différents accès et niveaux de permissions pour ses utilisateurs finaux. Il
correspond à un usage vraiment avancé Bubble et on rappelle des manières de
développer typiques du code, en raison de toute l’abstraction qu’il comporte.

186
5 – Mouvement et communautés

On peut aussi percevoir dans cette prouesse la preuve de la robustesse et de la


puissance de l’outil no-code.

Figure 5–8
La marketplace des
templates Bubble avec
en première position le
Canvas Base Template.

Des questions posées à la communauté


Les forums de discussion sont une des formes les plus anciennes d’échange
d’information sur Internet, mais ils ne sont certainement pas datés. Leur fonc-
tionnement est simple : on y trouve des questions et, pour chacune d’entre elles,
des réponses regroupées et présentées selon leur chronologie.
Ces questions sont catégorisées et associées à des thèmes prédéfinis (qui
dépendent de la communauté et de ses sujets). Leurs auteurs disposent quel-
quefois de leur propre page, avec des indicateurs reflétant leur activité : nombre

187
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

d’interventions, nombre de points, notion de karma (sur Hacker News), hié-


rarchie de badges.
Le cas le plus typique d’utilisation des forums est celui des demandes d’aide.
Les contributions des uns et des autres s’y sont consolidées au fil du temps,
comme des dépôts successifs. Leur amoncellement constitue un recueil d’in-
formations dont certaines sont très précieuses. On peut avoir l’impression d’un
certain désordre, en tombant sur des redites ou sur des discussions inabouties.
Quelquefois, les avis divergent et on ne trouve pas de solution simple à son pro-
blème, que des contournements possibles. Dans d’autres cas, on peut soi-même
se trouver en désaccord avec les découvertes qu’on y fait ; libre à nous de prendre
alors position et de participer !
Celles et ceux qui ont peu l’habitude de la programmation pourront être surpris
par cette relative désorganisation. En réalité, elle rappelle surtout que la pro-
grammation requiert de la créativité (même pour implémenter les algorithmes
les plus techniques). Sans cela, les manuels et guides officiels, qui ont vocation
à être structurés et stables, suffiraient. Les forums les complètent en parfait
contrepoint, avec leur fouillis de contenus et leur vitalité organique.
Parmi les forums historiques les plus connus, on peut citer Hacker News, Stack
Overflow ou encore Reddit. Par ailleurs, certains outils no-code disposent de
forums très actifs : Bubble, Thunkable, Webflow, Adalo, Glide… Ils sont aussi le
moyen d’interagir avec des pratiquants experts, voire avec des développeurs ou
le service d’assistance de l’éditeur. Ces forums peuvent aussi être le lieu d’affi-
chage de leur plan de développement (roadmap) ou de leurs feature requests. Ces
dernières sont des fonctionnalités demandées par les utilisateurs, pouvant être
classées par eux grâce à un système de vote.
Dans le cas où ces forums de questions-réponses sont associés à des outils pré-
cis, ils restent cependant essentiellement animés par les utilisateurs. Ce ne sont
jamais des instruments dévolus au marketing de ces marques, même si des sec-
tions Annonces, où les éditeurs de l’outil font part de leurs dernières nouveautés,
s’y trouvent parfois.
La plupart du temps, les forums sont portés par des pages HTML simples.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, une solution technique est plébiscitée
parmi les éditeurs no-code (et nombre d’autres produits numériques) pour
créer et administrer leurs forums : Discourse. Les pages au format simple sont
rapides à charger, leur consultation est ouverte aux visiteurs anonymes, parmi
lesquels certains sont d’un type particulier : les robots d’indexation des moteurs
de recherche. Les contenus des forums sont essentiellement textuels, ce qui les
favorise beaucoup pour le référencement.

188
5 – Mouvement et communautés

Dans d’autres cas, ce sont des logiciels de communication collaborative, comme


Slack ou Discord, qui servent de support à ces échanges. Alors, il faut intégrer
l’espace dédié, en déposant une demande ou en utilisant un lien d’invitation.
Ces lieux ne sont donc plus accessibles par les moteurs de recherche : on se situe
dans un espace privé. L’échange d’informations, notamment sous la forme de
questions posées à la communauté, reste souvent l’un des piliers des dialogues et
conversations. Contrairement au forum reposant sur des pages web, des dispo-
sitifs comme Slack ou Discord ne privilégient pas intrinsèquement la constitu-
tion d’une base documentaire pérenne. En s’y rendant, on compte davantage sur
la présence constante d’un certain nombre de membres, capables d’intervenir
comme s’il s’agissait de conversations orales, avec le plaisir d’apporter un coup
de main aux autres membres. Ce sont des lieux de convivialité.
Il est relativement fréquent pour des acteurs numériques de commencer par
créer un Slack ou un Discord. Des plans tarifaires gratuits sont disponibles et
permettent une utilisation déjà abondante. En grandissant, ces entreprises pri-
vilégient progressivement l’asynchrone, avec des forums basés sur Discourse ou
encore Circle.

Des success stories


En plus des échanges de questions-réponses que nous avons décrits, effectués
entre pairs selon un schéma principalement horizontal, on trouve aussi des
témoignages de réussites au sein des communautés, connues sous le nom de
« success stories ».
Pour leurs auteurs, c’est une manière de se faire connaître, eux et leurs projets. Ils
y récapitulent les difficultés qu’ils ont rencontrées, leurs façons ingénieuses de
les surmonter, les chances ou aides dont ils ont pu bénéficier. C’est donc dans un
but publicitaire, mais aussi de coopération qu’ils partagent des enseignements
aux autres membres de la communauté. Mais contrairement à des argumen-
taires purement publicitaires, un visage et une personnalité sont alors associés
au fructueux projet.
Pour les lecteurs, plusieurs aspects sont intéressants. Ils enrichissent leur com-
préhension de certains domaines d’activité. Ils trouvent aussi, plus simplement,
des lectures d’histoires agréables et distrayantes, avec leurs lots de surprises et de
rebondissements. Dans le cadre d’une veille stratégique ou technique, ils glanent
anecdotes, trouvailles et tactiques qui pourront leur être utiles. Ceci prend une
signification particulière dans le domaine du no-code : les no-codeurs sont par-
ticulièrement friands de petits outils pour compléter leurs stacks (piles d’outils)
habituelles et gagner en productivité.

189
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Enfin, pour les éditeurs d’outils, c’est une façon de rayonner et de se promouvoir.
Qu’y a-t-il de plus efficace que les témoignages directs des clients satisfaits ?
Lorsque ce sont eux qui les publient, ces récits peuvent être plus ou moins arran-
gés et préparés par des services marketing, des copywriters ou des community
managers. C’est une question qu’il faut toujours avoir à l’esprit lorsqu’on en
prend connaissance : qui écrit, dans quel contexte, à qui et pourquoi ?
Finalement, ces témoignages sont essentiels pour fédérer les utilisateurs des solu-
tions numériques. Ces histoires contribuent à libérer notre imaginaire et notre
inspiration. Il n’est pas rare qu’elles mentionnent des collaborations ou aides de
la part de l’éditeur de l’outil. Deux choses sont alors mises en avant : l’autonomie
de néophytes qui se sont rapidement familiarisés avec le logiciel, et la rapidité
des éditeurs à réagir à des demandes de soutien. Les success stories no-code
rappellent toujours que c’est à l’outil de s’adapter à nos besoins et pas l’inverse.
Ces témoignages prennent différentes formes : entretiens écrits, podcasts,
vidéos, articles, publications LinkedIn, etc. Dans tous les cas, ils ne sont plus
la chasse gardée de magazines spécialisés, journalistes ou services marketing/
communication des grandes marques.
Il est intéressant d’observer que leur format a évolué, autour de 2020. Avec la
popularisation de nouveaux supports, comme les émissions en direct sur You-
Tube et Twitch ou à travers les podcasts, on peut consacrer plus de temps aux
récits des parcours individuels. Les auditeurs et spectateurs de ces émissions
ont aussi adapté leurs façons de les consulter : durant leurs trajets, en faisant
du sport, en cuisinant, etc. Leur consommation s’est massivement délinéarisée ;
leur public n’est plus tributaire de grilles de programmation : il détermine lui-
même ses épisodes et horaires. Certainement, ces choix personnalisés associés
à la prédominance de la voix pendant des durées longues favorisent une écoute
plus concentrée. On s’approche du ton des secrets partagés et de la confidence.
Un podcast ne consiste-t-il pas en une voix qui s’adresse directement à nous, au
creux de notre oreille (souvent via des écouteurs et donc de manière privée) ?
Pourquoi insister sur ces aspects, qui pourraient sembler secondaires ? Parce
que le format des success stories comporte un biais monumental : celles-ci ne
retiennent en effet que les projets qui sont devenues profitables, les succès. Or,
avec l’émergence de ces formats d’entretiens plus longs et libres, il devient pos-
sible d’aborder également les échecs…
Celles et ceux qui s’intéressent à l’entrepreneuriat digital savent que le régime
normal pour une start-up ou pour une nouvelle activité n’est pas le succès, mais
l’échec. « Échouez vite, échouez souvent » est une formule familière pour les
adeptes des méthodes agiles ou pour celles et ceux qui se sont intéressé(e)s
aux succès de la Silicon Valley. Cette célébration des échecs est d’autant plus

190
5 – Mouvement et communautés

importante dans l’univers du no-code que la fabrication de prototypes et de


produits peut être très rapides. Nous reviendrons longuement, dans le chapitre 7
sur ce thème et sur l’importance des aspects méthodologiques.

Figure 5–9
Le podcast Radio
Contournement propose
près d’une centaine
d’épisodes consacrés au
no-code.

191
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Des systèmes d’ambassadeurs


Dans le cas de communautés centrées sur un outil, ses producteurs et ses utili-
sateurs se retrouvent associés à travers l’animation d’un forum et la diffusion de
success stories. La dynamique des échanges est plutôt décentralisée et ascen-
dante pour les forums, car ce sont principalement les utilisateurs qui y postent
des messages pour « faire remonter » leurs problématiques. Inversement, la dif-
fusion des témoignages de succès correspond davantage à une gestion centrali-
sée et descendante, car ceux-ci sont souvent éditorialisés.
Ces schémas deviennent toutefois de moins en moins pertinents au fil du temps :
les éditeurs d’outils participent de plus en plus aux forums et les membres de
leurs communautés ont de plus en plus d’espaces et d’occasions pour racon-
ter leurs histoires et projets. Ce phénomène est général au numérique, mais le
no-code incarne fortement cet assouplissement dans la communication, libérée
des « codes » d’un autre temps.
Cette proximité entre éditeurs et utilisateurs passe aussi par la présence d’autres
intervenants : des ambassadeurs, des experts et des écoles. Ils ne se situent ni
« en bas » (du côté des utilisateurs), ni « en haut » (du côté des éditeurs d’ou-
tils), mais à un niveau intermédiaire. Ces référents ont acquis une maîtrise d’un
outil no-code et sont à même de relayer un enseignement. Ils connaissent sou-
vent bien l’écosystème no-code dans son ensemble (voire également l’univers du
code) ainsi que les méthodologies de travail propres au numérique. Ces passeurs
ont souvent une expérience professionnelle les impliquant dans la production
ou la commercialisation de solutions numériques.
Il est difficile de caractériser de manière générique ce statut et cette fonction.
Le no-code n’est pas une discipline scolaire avec ses diplômes et reconnaissances
officielles. Nous pouvons en revanche citer des exemples de ces relais, essentiels
au dynamisme communautaire du no-code :
• Des experts certifiés par les éditeurs d’outils
Des certifications proposées par certains éditeurs ont vu le jour, comme le
programme Notion Certified ou le programme Zapier Expert. Elles valident
les compétences techniques des postulants en leur décernant un label.
• Des entreprises recensées et exposées par les éditeurs d’outils
Des places de marché administrées par des outils no-code répertorient
des indépendants ou des agences spécialisées, afin de faciliter les prises de
contact par des clients potentiels : Glide (avec ses Experts Glide), Web-
flow (avec ses Professional Partners et Entreprise Partners), Bubble (avec ses
agences), Softr (et ses experts), Adalo…

192
5 – Mouvement et communautés

• Des particuliers ayant suivi des formations


Des organismes de formation consacrent des cursus au no-code et peuvent
décerner des diplômes à leurs apprenantes et apprenants. Les enseignements
sont dispensés en présentiel ou en distanciel, sur un mode synchrone ou à la
demande. Souvent, c’est un format resserré de bootcamp qui est privilégié :
quelques semaines (pas plus de huit en général) de formation intense pour
maximiser l’émulation des élèves et être compatibles avec des pauses dans
leurs carrières professionnelles. Il peut s’agir d’organismes dédiés au no-code
(Contournement, Ottho, Uncode School, Alegria Academy, Au carré) ou
plus généralistes mais consacrant une filière au no-code (Maestro10).
Enfin, soulignons l’investissement très fort de Notion pour faire vivre ses com-
munautés et développer des systèmes d’ambassadeurs et de fans de l’outil. Des
community managers sont dédiés à certains pays (avec pour commencer la
Corée, le Japon, la France). Par ailleurs, c’est aussi parmi les entreprises que
l’éditeur trouve ses ambassadeurs, avec son programme de superfans appelés des
Champions. Ceux-ci disposent de contacts privilégiés avec l’outil, ainsi que de
contenus, templates ou fonctionnalités qui leur sont fournis en avant-première.

Des tutoriels et des guides pratiques accessibles


Quelles autres informations s’échange-t-on au sein des communautés no-code ?
D’une manière générale, toute communauté est spécialisée dans un certain type
de contenus qu’elle est apte à recevoir, à évaluer et à traiter. À des congrès de
mathématiques, c’est de mathématiques dont il sera question, pas de botanique.
Sur le Slack de No-Code France, c’est de pratiques et d’outils no-code qu’on dis-
cutera, pas des derniers frameworks JavaScript ou des dernières bibliothèques
Swift.
Néanmoins, le no-code se distingue de disciplines scientifiques ou de tech-
niques avec leurs savoirs anciens et leurs traditions, précisément parce qu’il
est « no »-code. Cette branche du développement informatique désire se
« détechniciser » afin de s’ouvrir au plus grand nombre. Tandis que les disci-
plines classiques reposent sur des mécaniques d’exclusion11, le no-code se veut

10 Avec ces exemples, nous nous restreignons aux cas français.


11 Le propre d’une « discipline » consiste en sa capacité à exclure des propositions qu’elle n’est pas
capable de traiter. Pour reprendre les deux disciplines prises en exemple précédemment, des mathé-
maticiens seraient inaptes à établir des règles de classification pour de nouvelles variétés de plantes,
et des botanistes seraient bien embarrassés pour juger de l’importance d’un théorème mathéma-
tique qu’on leur soumettrait. Car ces questions se situent en dehors de leurs champs disciplinaires
respectifs.

193
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

éminemment inclusif. En observant de près la nature des échanges dans les


communautés no-code, on retrouve cette intention d’être généraliste et, pour-
rait-on dire, populaire. Le no-code veut démocratiser la production numérique
et il s’offre comme un « sésame pour les non-initiés à la programmation numé-
rique »12. Illustrons ce constat de quelques cas concrets.
Il ne faut par exemple pas s’étonner de trouver des émissions de la communauté
No-Code France où l’on parle « de plantes et de no-code », ou encore des entre-
tiens menés autour de recettes de cuisine (« no-top chef : l’émission no-code et
cuisine »). Le ton y est à la convivialité, au partage et à la bonne humeur.
Ce sens de l’accueil et de l’hospitalité se retrouve aussi dans la nature même
des contenus diffusés dans les communautés no-code. La part belle y est faite à
des guides, tutoriels et conseils qui ont tous en commun d’être très accessibles.
Contrairement à des disciplines classiques ou au développement traditionnel,
les prérequis pour le no-code sont réduits à la portion congrue. Bien souvent,
ces tutoriels partent d’une page blanche et quelques dizaines de minutes suf-
fisent à expliquer la manœuvre à suivre pour reproduire une fonctionnalité. Le
format vidéo est plébiscité car il est particulièrement bien adapté à la program-
mation visuelle et souvent les marches à suivre parleront même aux néophytes.
Bien entendu, il existe aussi des usages avancés sur certains outils : si l’entrée en
matière pour le no-code est très accessible, cela ne rend pas tout apprentissage
ou entraînement inutiles.
Les outils no-code affirment leur esprit d’ouverture également en mettant en
avant la diversité de leurs utilisateurs. Citons par exemple la No-Code Conf,
salon organisé par Webflow, qui a réuni en 2021 des participants provenant
de 147 pays. Lors de cette édition diffusée en ligne en raison de l’épidémie de
Covid, les conférenciers et intervenants étaient aussi de nationalités variées, très
jeunes pour certains et les femmes étaient largement représentées. Lors d’un
concours de création en direct de sites sur Webflow, le Speed Build Challenge,
les huit candidats venaient du Costa Rica, d’Inde (deux candidates), des Pays-
Bas, du Canada, d’Italie, des Philippines et de Tanzanie. La seule barrière était
celle de la langue, tout étant animé en anglais.
Enfin, à l’image du Speed Build Challenge organisé par Webflow, les pratiques
de création en direct sont aussi fréquentes. Pour faire la démonstration d’un
outil à des fins commerciales, pédagogiques ou de divertissement, des émissions
montrent des no-codeurs à l’œuvre sur Twitch ou sur YouTube. Ce genre de
pratique existe également dans le domaine du code et dans le vaste univers des
jeux vidéo. Le no-code voit, lui aussi, émerger ses influenceurs.

12 Article du magazine Usbek & Rika, publié en novembre 2021 : [Link]


code-nouveau-sesame-pour-les-non-inities-a-la-programmation

194
5 – Mouvement et communautés

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les enjeux communautaires et le no-code.


Nous allons poursuivre ces réflexions dans le chapitre suivant, en nous deman-
dant s’il existe des valeurs no-code en donnant la parole à Lise, Julien et Naye,
trois no-codeurs passionnés. Pour conclure ce chapitre, il nous parait important
de mentionner l’implication sociale de certains acteurs majeurs et historiques du
no-code. Lorsque les communautés no-code croisent le chemin de communau-
tés présentes dans nos sociétés, on se rend compte que les outils no-code sont,
pourrait-on dire, bien plus que des outils.
Amorcée par Bubble, Immerse (figure 5–10) se définit comme « un programme
de résidence virtuelle pour les entrepreneurs noirs et afro-latinos, où les fonda-
teurs apprendront à construire les apps de leur rêve en seulement 10 semaines.
En tant que pionniers du mouvement no-code, nous avons conçu un pré-accé-
lérateur garantissant avant tout que nos Fondateurs en Résidence repartiront
avec des produits web de qualité, prêts à être commercialisés, afin qu’ils puissent
mettre à l’épreuve leurs ambitions sans limites. »
Vlad Magdalin, cofondateur et CEO de Webflow, affirme quant à lui, que « chez
Webflow, nous pensons que nous ne pouvons réaliser notre mission qu’en met-
tant en première ligne une force de travail issue de la diversité et de l’inclusion,
dont chaque employé se sent valorisé et encouragé pour mener un travail épa-
nouissant et impactant ». Certains programmes pour soutenir des groupes affi-
nitaires (figure 5–11) sont ainsi mis en avant : « Asians @ Webflow », « Blackflow »,
« Soignants @ Webflow », « Handicap @ Webflow », « Queerflow ».

Figure 5–10
Le programme Immerse
de Bubble

195
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Figure 5–11
Les programmes de groupes affinitaires mis en avant par Webflow

196
Une variété d’approches
et d’attitudes
6
Je sais que cela pourra paraître étrange,
mais les gens ont besoin de passer plus de temps
avec le monde réel. Parce que, comme Halliday le dit,
la réalité est la seule chose… qui soit réelle.
Paroles concluant Ready Player One,
film de Steven Spielberg (adapté du roman de
science-fiction Player one d’Ernest Cline)

Influences culturelles du no-code


Le monde de l’informatique et du développement
n’a pas suscité de tout temps la même fascination
qu’aujourd’hui. Avec l’omniprésence des ordinateurs
dans nos bureaux, des applications mobiles toujours
à portée de main, des réseaux sociaux et des services
de messagerie, il est devenu véritablement impossible,
dans nos sociétés modernes, de s’en échapper.
Désormais, on consulte l’état de ses comptes en
banque en temps réel, directement sur son smart-
phone. Ce n’est pas seulement notre banque qui cir-
cule dans notre poche. Grâce à un code de déverrouil-
lage, à l’effleurement d’un doigt (authentification par
empreinte digitale) ou même juste avec un sourire
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

(authentification par reconnaissance faciale), nos téléphones modernes nous


donnent accès à tout un univers de services que l’on utilise quand bon nous
semble et n’importe où (pourvu qu’il y ait du réseau). Il y a quelque chose d’un
peu magique dans ce mode de vie, où finalement on dispose d’immenses pou-
voirs. D’ailleurs, puisqu’il est ici question du Web, autrement dit de la Toile,
pourquoi ne pas citer cet adage de l’oncle Ben de Spiderman : « avec un grand
pouvoir vient une grande responsabilité » ? Voilà une excellente remarque ! Elle
amène à des questions aussi simples que gigantesques, concernant tant chaque
individu que nos sociétés entières : que faire, en effet, de ces pouvoirs que ces
outils formidables nous confèrent ?
Certainement, l’année 1995 a été décisive dans l’expansion du numérique. Avec
l’entrée en bourse fulgurante du navigateur Netscape, les investisseurs ont com-
pris que le Web ne devait pas être considéré comme un simple canal supplé-
mentaire pour distribuer produits et services. C’était un nouveau monde qui
s’ouvrait pour les entrepreneurs et pour les consommateurs, un monde où il
serait possible de vivre des expériences qui lui soient propres. Et Netscape Navi-
gator (figure 6–1) allait être l’embarcation permettant à chacun de le parcourir.
Ce fameux jour historique du 9 août 1995, la valorisation de la société a atteint
2 milliards de dollars, soit 25 fois son chiffre d’affaires… À l’impression de
magie s’ajoute la sensation d’un étrange et puissant vertige.

Figure 6–1
Sorti en 1995, Netscape
Navigator permettrait
dorénavant d’enjamber
le réel et de s’échapper
vers l’univers virtuel
d’Internet (ainsi que
le suggèrent son logo
et son nom).

198
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

Sans tomber dans des paroles un peu pompeuses ou de vaines leçons, disons tout
de même qu’il n’est pas évident de comprendre le monde dans lequel on vit, avec
ses événements réels, son économie mondialisée et le numérique qui l’innerve
de toute part. Il est difficile de le comprendre, mais également de déterminer,
pour chacune et chacun, comment y prendre part.
En quoi ces remarques générales ont-elles à voir avec le no-code ? Comme nous
allons le développer, dans bien des discours autour des nouvelles technologies
et spécialement autour du no-code, on retrouve certains thèmes fondamentaux :
une préoccupation pour l’intérêt général et pour l’amélioration de nos vies, un
encouragement à l’action, ainsi qu’une place absolument centrale conférée à
l’individu, avec tout son pouvoir de création.
Les communautés numériques, que nous avons évoquées au chapitre précédent,
nous aident à trouver des personnes qui nous ressemblent par certains aspects,
quand bien même elles habitent à l’autre bout de la planète. Ainsi, curieuse-
ment, si le numérique a contribué à intensifier tous les échanges sur notre pla-
nète (informations, produits physiques, transactions financières, conversations),
si on peut se sentir dépassé par leur rythme débridé au risque de décrocher, c’est
aussi le numérique qui nous permet de reprendre la main, de nous reconnecter les
uns aux autres en créant de nouveaux liens1. Ce souhait de regagner le contrôle
de choses qui nous auraient progressivement échappé, c’est peut-être cela qu’ex-
prime l’étrange morale concluant Ready Player One (adaptation par Spielberg
du roman de science-fiction d’Ernest Cline) : « Je sais que cela pourra paraître
étrange, mais les gens ont besoin de passer plus de temps avec le monde réel.
Parce que, comme Halliday le dit, la réalité est la seule chose… qui soit réelle. »
Cette reconquête du réel va encore plus loin avec le no-code. Les communautés
no-code, en plus de leur jeunesse et de leur dynamisme, disposent d’une force
très spéciale : l’accessibilité des outils no-code pouvant servir dans beaucoup de
domaines, ces communautés sont particulièrement ouvertes et accueillantes. En
propageant le no-code, elle participe à distribuer massivement un pouvoir créatif
à beaucoup plus de monde. Le no-code démocratise l’accès à la technique et au
numérique et il favorise la créativité. Pour certains, il résout également diverses
frustrations : celle de ne pas pouvoir fonder sa propre activité, par manque de
moyens ou de connaissances techniques, ou encore celle de se sentir dépassé par
des outils devenus trop compliqués ou spécialisés. Quelques-uns y perçoivent
même l’occasion d’un défi ou d’une revanche personnelle.

1 Bien sûr, la vie ne se restreint pas à ces échanges mesurables. Il y a d’autres domaines que les champs
professionnel, économique ou technique, pour participer au vivre-ensemble, pour se lier à d’autres
que soi : arts, religion, politique, divertissements et plaisirs ordinaires, amitié et amour.

199
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Cependant, les communautés numériques fédèrent des groupes surtout autour


du « comment » (comment fabriquer ceci, comment configurer ou optimiser
cela) : elles n’ont pas la prétention de répondre au « quoi » et au « pourquoi ».
« Avec un grand pouvoir vient une grande responsabilité », disions-nous. Alors
que faire avec les superpouvoirs que les outils no-code démocratisent ? Cette
question concerne nos valeurs, comprises à un niveau personnel ou politique.
Afin d’interroger l’existence de valeurs no-code, nous vous proposons dans un
premier temps de regarder de plus près comment les éditeurs d’outils no-code
abordent ces questions. Dans un second temps, nous présenterons trois profils
de no-codeurs : Lise, Julien et Naye, qui en parleront chacun à leur manière.

Futures Day : le futur de l’informatique, selon Xerox, en 1977


Les temps ont changé... L’évocation de l’épisode qui suit nous paraît sembler un
repère historique des plus intéressants. On ne saurait le qualifier d’échec ou de
réussite. Xerox a annoncé à ses employés de manière spectaculaire le fruit d’an-
nées de recherche. Mais « Le mieux étant l’ennemi du bien », leur communica-
tion a peut-être été maladroite, car involontairement, ils ont paru imposer « d’en
haut » ces progrès aux employés. Leur surprise ne fut pas tant celle d’un cadeau
reçu que d’une incompréhension… Cela illustre bien comme le développement
informatique, dans tous ses processus, a changé2.
En novembre 1977, 300 cadres du monde entier ont été invités pour quatre jours
en Floride, à l’occasion de la Xerox World Conference. Le dernier jour de ce
prestigieux congrès, ils ont été conviés, avec leurs épouses, à une conférence très
spéciale. Lors d’une impressionnante démonstration baptisée Futures Day, les
travaux dirigés par Bob Taylor (en charge du PARC’s3 Computer Science Labora-
tory) leur ont été exposés. Les ordinateurs Alto, avec leurs interfaces graphiques,
leurs souris, leurs communications en réseau, connaissaient déjà un vrai succès
chez le fabricant de photocopieurs qui leur a donné naissance, Xerox. L’entreprise
en comptait quelques centaines en ses murs.
La présentation commença par un film projetant cette annonce « Voici notre
futur, le bureau moderne, notre opportunité », avant de poursuivre en ces termes :
« Demain est peut-être en train de prendre forme ici, dès aujourd’hui. Bienve-
nue au système de bureau entièrement Xerox, que nous appelons Alto ». Des
présentateurs ont montré comment éditer des documents et des graphiques
tout en basculant entre divers programmes ouverts. De nombreuses prouesses

2 Nous reviendrons longuement, dans les chapitres suivants, sur l’importance capitale de l’implica-
tion des utilisateurs finaux dans tout projet numérique.
3 Palo Alto Research Center

200
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

technologiques ont été mises en scène : échanges entre des Alto distants, envois
et traitements de formulaires, emploi de caractères étrangers, d’e-mails, impres-
sion de documents… « Cela vous semble compliqué ? Nous vous assurons que
cela ne l’est pas. » ont promis les présentateurs (on pourrait reprendre ce slogan
pour le no-code), assurant que quelques jours suffisaient pour s’y initier.
Tous ces progrès étaient absolument révolutionnaires. C’était l’époque du Home-
brew Computer Club, qui réunissait des passionnés de l’informatique comme
Steve Jobs ou Steve Wozniak. C’était également l’époque de l’Apple II, premier
micro-ordinateur qui a connu un vrai succès populaire, notamment avec son
logiciel VisiCalc, ancêtre d’Excel souvent cité dans les précurseurs des outils
no-code. Toutefois, ses fonctionnalités étaient moins avancées que celles du pro-
digieux Alto.
On sait désormais, avec le recul de l’histoire, que ces innovations préfiguraient
l’informatique moderne. Cependant, les 300 invités ont réagi avec un mélange
d’indifférence et d’incompréhension, voire de rejet. Après tout, Xerox était une
entreprise qui faisait des bénéfices grâce aux ventes de papier. Si les bureaux du
futur devaient se baser sur des écrans, cela ne rendrait-il pas l’avenir du papier
incertain ? En revanche, les épouses ont pris plus volontiers place devant ces
stations de travail, testant pour la première fois de leurs vies des souris. En ce
temps-là, il était habituel que des tâches de dactylographie soient attribuées à
des femmes.
Cette absence d’enthousiasme a de quoi surprendre. Peut-être les cadres n’ont-ils
tout simplement pas apprécié, malgré le faste du congrès, qu’on leur impose ces
étranges stations de travail avec leurs mystérieux logiciels… Allaient-ils devoir
s’adapter à elles et revoir leurs habitudes de travail ?
Un demi-siècle plus tard, la communication des vendeurs de technologie a radi-
calement changé : les solutions modernes et en particulier les outils no-code,
n’ont de cesse de nous rappeler qu’ils sont à notre service, pas l’inverse.

Existe-t-il des valeurs no-code ?


Lorsque l’on analyse les discours autour du no-code, on repère des thèmes fré-
quents, associés à un désir d’autonomie, de contrôle et de liberté.
Nous l’avons déjà dit : le no-code aurait pu s’appeler autrement, mais c’est ce
terme qui est utilisé et repris. Ce nom évoque un désir puissant d’émancipation.
S’il y a une chose qui doit être placée au centre de toutes les préoccupations, le

201
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

no-code affirme que c’est l’humain. Vérifions cette interprétation au moyen de


citations mises en avant par les éditeurs d’outils no-code4.

Bubble est une organisation idéaliste, guidée par une mission. Nous avons lancé
cette société parce que nous croyons qu’il est important de rendre la technologie
accessible à tous et parce que nous soutenons personnellement les personnes qui
ont des idées et souhaitent leur donner vie.
Bubble

Nous donnons les moyens à tout le monde d’être créateur du Web – et à mener
des vies épanouies et des carrières impactantes pendant que nous nous occupons
de cela.
Webflow

Notre mission est de placer la puissance, la beauté et la magie du développement


de logiciel entre les mains d’un milliard de créateurs. Nous avons hâte d’être les
témoins de vos créations !
Glide

Airtable a été fondé avec la croyance que les logiciels ne devraient pas vous dicter
vos façons de travailler – vous devriez dicter comment eux fonctionnent. Notre
mission est de démocratiser la création de logiciels en permettant à quiconque
de fabriquer les outils correspondant à ses besoins. Les gens du monde entier
utilisent Airtable pour faire des choses aussi variées que le traçage de bétail ou la
réalisation de film.
Airtable

Les gens dotés de grandes idées sont partout. Toutefois, 99,5 % du monde ne sait
pas comment écrire du code. Tout le monde devrait pouvoir s’initier à la création
numérique sans avoir à acquérir une expertise technique et sans avoir besoin de
financement pour se faire aider. Thunkable est fier de combler le fossé numérique
en faisant de tous des créateurs actifs dans le domaine technologique.
Thunkable

La seule limite à produire avec Zapier est votre propre imagination.


Zapier

Certes, toutes ces prises de parole sont, par définition, de nature publicitaire. Il
faut les écouter et les percevoir avec un certain recul. Cependant, elles convergent
puissamment vers des souhaits d’autonomie, de contrôle et de liberté. Et pour

4 Toutes ces citations figurent sur les pages d’accueil ou sur les pages À propos des sites officiels des
outils cités.

202
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

cela, elles se complètent des désirs de créativité, de montée en puissance de


chacun5 et de partage.
On pourrait poursuivre l’analyse et y déceler d’autres valeurs encore : en particu-
lier l’omniprésente quête de productivité que l’on peut trouver dans les discours
autour du no-code. Cependant, cet aspect-là n’est absolument pas nouveau : on
le retrouve dans toute l’histoire de la technique, de l’informatique et de l’écono-
mie. Par exemple, des publicités pour l’ordinateur Lisa (l’un des premiers ordi-
nateurs personnels à posséder une souris et une interface graphique), produit
par Apple au début des années 1980, finissent par cette mention « unlimited
expandability, unlimited power »6. Tout simplement…
On pourrait aussi y déceler un goût pour l’action. Cependant, cet enthou-
siasme se retrouve également, par exemple, dans de vieux slogans de Microsoft :
« Making it easier », « Start Something », « People ready », « Open up your digi-
tal life », « Your potential, our passion »7. On le comprend bien, Microsoft nous
encourage à passer à l’acte, à faire quelque chose, à nous en faciliter le chemin,
voire à nous éveiller.
On pourrait encore déceler parfois dans le no-code un désir d’émancipation,
poussé à l’extrême, jusqu’à l’anticonformisme. Ce n’est pas nouveau non plus.
Citons un des slogans les plus connus d’Apple : « Think different »8. Celui-ci
était un pied-de-nez au « Think » d’IBM, slogan qui remonte à… 1911 ! Apple
a énormément utilisé le filon de l’anticonformisme dans ses communica-
tions publicitaires, notamment avec un clip spectaculaire, massivement diffusé
en 1984, faisant explicitement référence au roman dystopique 1984 de Georges
Orwell. Dans une autre publicité connue de la marque à la pomme, plus tardive,
des images d’archives nous montrent des figures emblématiques du xxe siècle
qui ont marqué l’histoire du monde, que ce soit dans la science, la politique, l’art
ou le sport. On y retrouve Pablo Picasso, Richard Branson, Mohamed Ali, Jim
Henson, Maria Callas, Alfred Hitchcock, Gandhi, Martin Luther King, John
Lennon, etc. Ayant éliminé ces valeurs qui ne sont pas réellement nouvelles,
ce qui subsiste dans les discours du no-code, c’est peut-être le placement aussi
important de l’individu au centre de tout. De quelque manière qu’on les qualifie,

5 Le terme empowerment, sans équivalent français, désigne à la fois un gain de puissance, d’autono-
mie et de responsabilité. Il peut aussi suggérer, implicitement, une libération par rapport à d’an-
ciens cadres organisationnels rigides qui limitaient les décisions de certaines équipes ou certains
employés.
6 Il est toujours difficile de traduire des slogans sans les dénaturer. Celui-ci donnerait en français :
« Une évolutivité illimitée pour un pouvoir illimité. »
7 « Rendre les choses plus simples », « Débutez quelque chose », « Les gens, prêts au départ », « Li-
bérez votre vie numérique », « Votre potentiel, notre passion ».
8 « Pensez différemment. »

203
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

ce sont « les personnes », « tous », « tout le monde », « vous », « quiconque », « les


gens » qui comptent.
C’est ce geste qui prévaut. Webflow fait part de ce recentrage dans sa commu-
nication d’une main de maître sur la page consacrée à sa « vision » : on y voit
barrée l’expression « Nos valeurs fondamentales ». Le géant du no-code renonce
à nous dicter ses valeurs ou à nous citer des valeurs, quelles qu’elles puissent être
(figure 6–2). Webflow se contente de recommander des « comportements fon-
damentaux ». De cette manière, la marque exprime que la question de la marche
du monde n’est pas la sienne, mais la nôtre. Ce n’est pas à nous de nous adapter
à Webflow et aux logiciels no-code, mais à ces outils d’être nos assistants et nos
co-équipiers dans nos projets.

Figure 6–2
Les « no-valeurs »
de Webflow

Ces quelques réflexions autour des discours du no-code, nous l’espérons, ali-
menteront vos réflexions sur ces sujets. N’ayant pas pour vocation de réaliser une
étude sociologique, notre analyse s’arrête ici.
La libération technologique du no-code permet l’éclosion ou le renforcement
de nombreux combats sociaux, à travers de multiples initiatives. Il serait trop
périlleux, dans le cadre de ce livre, de tenter d’en dresser un tableau, car ces
mouvements, par définition, ne sont pas statiques ! Entre le début de l’écriture
et la date de publication de ce livre, nous avons pu observer des apparitions et
disparitions de jeunes pousses associatives et de collectifs. Ce qui est certain,
c’est que de nombreuses germinations sont à l’œuvre.
Les valeurs défendues peuvent être le combat contre les discriminations homme/
femme dans la technologie, l’accès à l’entrepreneuriat, l’inclusion et la diversité.
Celles-ci s’expriment dans des manifestes, des pages consacrées aux valeurs ou
à la vision d’agences no-code et d’organismes de formation. Tout cela s’inscrit
également dans l’air du temps.
Soulignons d’ailleurs que les géants du code, comme Microsoft et Apple
(figure 6–3), mettent également massivement en avant des valeurs analogues et

204
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

s’engagent dans une démarche de défense9. Néanmoins, ce genre de comparai-


son prête à confusion : cela n’a pas de sens de mettre en compétition ces acteurs
historiques du code avec leurs petits frères, ou leurs enfants, du no-code. Il faut
uniquement se réjouir de ces mouvements qui vont dans le bon sens. Webflow,
Apple, Microsoft et Bubble parlent et agissent en faveur de la diversité et de
l’inclusion : tant mieux ! Souhaitons que cela continue.

Figure 6–3
Apple exprime des
valeurs similaires à celles
que l’on retrouve dans
le no-code. Elles sont
ici exprimées par des
individus aux origines
variées (extrait de la
page).

Afin d’illustrer ces idéaux, ces inspirations, ces bouillonnements intérieurs qui
animent les adeptes du no-code, nous avons choisi d’utiliser la fiction, à travers
les témoignages de Lise, Julien et Naye.

Trois profils de no-codeurs


Il y a quantité de façons d’aborder les outils no-code, leur prise en main et la
façon de les mettre en action selon ses objectifs.

9 Les valeurs de Microsoft sont publiées à l’adresse [Link]/en-us/about/values, et celles


d’Apple à l’adresse [Link]/careers/fr/[Link].

205
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Par exemple, une agence de production qui a pour objectif de maximiser son
chiffre d’affaires et qui se base sur des méthodes de grandes ESN (Entreprises
de services numériques) traditionnelles aura une approche très différente de
celle d’un indépendant dont l’objectif est de se spécialiser sur un domaine et
d’y exceller (en termes de qualité notamment), afin d’avoir le temps de lancer
des projets à côté de cette activité. Ils n’auront ni la même vision, ni la même
approche, ni la même philosophie vis-à-vis des outils no-code et de tout ce que
ceux-ci leur donnent l’occasion d’accomplir.
Voici, à travers trois profils un peu caricaturaux – mais fortement inspirés de
personnes réelles –, des traits caractéristiques des influences culturelles, tech-
niques et philosophiques qui matérialisent ce que les outils no-code proposent
de plus pertinent et de plus visionnaire. Ce sont surtout leurs traits de caractère
positifs que nous mettons en avant dans ces trois portraits. Non pas pour sug-
gérer que le no-code serait une voie facile vers l’épanouissement dans des situa-
tions de rêve (nous savons bien que le quotidien d’un travail comporte son lot de
frustrations et difficultés), mais pour positionner délibérément notre « loupe »
sur des états d’esprit et attitudes qui nous paraissent en phase avec le no-code.
Ne nous en veuillez donc pas si nous idéalisons un peu les choses !
Chacune de ces figures est associée à une succincte fiche persona10 vous permet-
tant de vous la figurer en un aperçu rapide.

Lise, « hackeuse en mode no-code ops »

Figure 6–4
Fiche persona de Lise

10 Cette notion sera approfondie au chapitre 8.

206
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

Il est 8 h 30 quand Lise s’assied à la terrasse du café Neo’s, à Saragosse, après


avoir trouvé une place idéale : elle au soleil, son ordinateur portable dans l’ombre.
Et lorsqu’elle l’ouvre, l’écran affiche son espace de travail sur Notion. Comme
tous les matins, elle déroule sa routine de no-codeuse indépendante et nomade
spécialisée en no-code ops.
En effet, même au soleil, Lise est bien en situation de travail à distance, quatre
matins sur cinq (et parfois en début de soirée, mais pas plus de deux fois par
semaine), se réservant le loisir de profiter l’après-midi des lieux qu’elle traverse.
Comme tous les matins donc, elle ouvre Notion pour :
• déplacer les tâches terminées la veille, de la colonne En cours vers Achevé, dans
son tableau Kanban, comme le veut la version simplifiée (mais orthodoxe)
des méthodes agiles qu’elle pratique à sa façon ;
• déplacer les tâches qu’elle va faire aujourd’hui de la colonne À faire vers En
cours ;
• relever ses messages, afin de voir si des clients ou d’autres collaborateurs
indépendants lui ont adressé des @mentions pour attirer son attention sur
des morceaux de texte, des projets, des tâches, ou tout autre élément de
collaboration.
Une vingtaine de minutes plus tard, une fois tout ceci achevé, elle continue sa
routine avec d’autres outils.
• Elle traite tout ses e-mails entrants comme le veut la méthode Inbox Zero
(qu’on pourrait traduire par « apporter zéro énergie cognitive au traitement
de ses e-mails »), en arbitrant rapidement et quasiment sans réfléchir, idéale-
ment jusqu’à ne plus avoir un seul message dans sa boîte de réception : archi-
vage, réponse, transformation en tâches, programmation de « boomerangs »
qui lui reviendront à un moment plus propice.
• Elle vérifie le Slack No-code France, qu’elle utilise comme outil de dis-
cussion collective avec des collaborateurs et collaboratrices, no-codeurs et
no-codeuses. Elle contrôle si elle a des messages privés, ou de nouvelles
conversations qui la concernent.
• Elle fait un petit tour sur son outil de gestion des clients et des opportunités,
qu’elle s’est créé sur Airtable, afin de vérifier que tout est bien à jour et qu’elle
n’a pas oublié d’envoyer un devis ou une facture cette semaine – comme elle
le fait systématiquement le matin tous les vendredis.
• Elle porte une attention particulière à ses messages d’erreur dans Zapier, afin
que ses automatisations roulent en toute allégresse.

207
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Déjà, vous remarquez que les routines matinales de Lise sont bien réglées et
qu’elles n’impliquent pas que des outils no-code. En effet, bien que son expertise
porte sur le no-code et qu’elle tire au maximum parti de ce qu’ils lui permettent
d’optimiser dans son travail quotidien, Lise est animée par la notion clé de pro-
ductivité – au sens contemporain, anglo-saxon, liée à l’aspect numérique : elle
cherche constamment à « trouver les meilleures solutions, optimiser, pour tra-
vailler mieux et in fine travailler moins ». À ses yeux, les outils no-code ne sont
qu’un moyen pour servir cet objectif de productivité, même s’ils la passionnent
en soi (elle réalise d’ailleurs certains petits projets en amateur, en créant de
petites solutions techniques les plus élégantes possibles, juste pour se faire plai-
sir et s’amuser de la puissance de ces outils).
Au-delà des outils no-code, Lise est bien consciente que la recherche d’une
productivité bien huilée passe aussi par :
• un usage discipliné et organisé d’autres outils et applications incontournables
(ex : e-mail, chat, téléphone, [Link]) ;
• la répétition quotidienne de routines bien définies à certains moments de ses
journées, afin de pouvoir quantifier sur une base stable le travail réalisé ou à
faire et ainsi mieux planifier les nouveaux projets qu’elle accepte. C’est ainsi
qu’elle s’évite des montées en charge chaotiques et ingérables.
Toutes ces méthodes et ces principes, elle les a trouvés dans l’une de ses bibles :
« La 25e heure : les secrets de productivité de 300 startuppers qui cartonnent »
de Guillaume Declair, le cofondateur de Loom dont nous avons parlé au cha-
pitre 2. Elle avait découvert cet ouvrage au début de sa reconversion vers le
no-code, dans l’une des premières vidéos de la formation en ligne de Contour-
nement : « Initiez-vous aux no-code ops par la pratique » (figure 6–5), avant de
mettre les mains concrètement dans Airtable, Zapier et Notion.

« Laisser le numérique effectuer les tâches rébarbatives à sa place, pour se concen-


trer sur les aspects les plus créatifs et intéressants de son travail et de sa vie. »

Oui, c’est exactement ce qu’elle veut faire ! Déléguer à la machine toutes ces
tâches répétitives, chronophages et à faible valeur ajoutée, qui nous volent tant
de nos précieuses minutes de travail et de vie au quotidien, lorsqu’on se sert
des ordinateurs et des smartphones ; se libérer de ce temps de « manutention
numérique ». Au-delà de cela, c’est en visionnant cette vidéo qu’elle s’est rendu
compte qu’elle brûlait d’envie de partager ses superpouvoirs d’automatisation et
d’optimisation des processus numériques.
C’est maintenant qu’il faut en raconter un peu plus sur sa reconversion. À l’ori-
gine, Lise avait travaillé dans le marketing, puis dans la restauration. Suite à

208
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

plusieurs expériences dans ce métier difficile, elle officiait pour un petit traiteur,
chez qui elle assurait à la fois des activités de cuisinière et de gestionnaire : pré-
paration des commandes, gestion des prestataires et des emplois du temps, coor-
dination des prestations sur certains événements, un peu de comptabilité, etc.

Figure 6–5
Quelques formations
Contournement sur le
no-code

C’est quand elle a voulu construire un petit site pour ce traiteur qu’elle a découvert
les outils no-code. Elle avait testé Weebly dans un premier temps, avant de se
rendre compte que Squarespace11 lui convenait mieux. Son instinct de hackeuse
commençait déjà à s’activer en arrière-plan. De fil en aiguille, après quelques
recherches sur Squarespace, elle s’est rendu compte que cet outil était parfois dési-
gné comme un outil no-code. Ayant fortement apprécié ce website builder, c’est
tout naturellement qu’elle s’est renseignée davantage en recherchant l’expression
« no-code » dans Duck Duck Go, ce moteur de recherche qui se positionne en
défenseur de la vie privée et qu’elle préfère infiniment à celui de Google.

11 Weebly et Squarespace sont deux website builders populaires et anciens, ayant vu le jour respecti-
vement en 2006 et 2004.

209
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

C’est alors qu’elle a compris que sa vie allait changer. Elle a cherché des res-
sources diverses sur le no-code : webinaires, démonstrations, tutoriels, podcasts,
autant de supports qui l’ont guidée en douceur dans cet univers. Elle a ensuite
investi son temps libre dans la prise en main des outils no-code qui lui parais-
saient les plus pertinents pour elle et ses usages.
Deux vidéos de démonstration l’ont particulièrement accrochée : une sur Air-
table et une autre sur Zapier. Elle a créé des comptes sur les deux outils. Le pro-
jet qu’elle a fabriqué n’était pas parfait du premier coup, mais en se concentrant
à fond pendant 2 h 30, sans se décourager à la moindre incompréhension ou
erreur, elle a réussi à créer une base de données et une automatisation qui lui ont
immédiatement rendu la vie beaucoup plus facile pour la gestion des menus du
restaurant et des commandes liées.
C’était une première victoire à la force du poignet et de sa détermination, mais
sans trop souffrir non plus. Pendant ses premiers pas en autodidacte, elle avait
en effet estimé la difficulté au bon niveau : suffisamment simple pour avancer
et à la fois suffisamment complexe pour éviter l’ennui ou ralentir la progression.

« Mmmmmh... Alors je peux créer des vues en fonction des dates auxquelles on
prépare telle recette, d’accord... Et je peux envoyer ces recettes par e-mail auto-
matiquement à toute l’équipe en cochant juste cette case. Ça, c’est fait, bien. Par
contre chaque recette est liée à plusieurs ingrédients, mais un ingrédient peut être
lié à plusieurs recettes différentes… Là, j’avoue que je ne vois pas trop comment
procéder, mais je sens qu’il y a un moyen intelligent de le réaliser dans Airtable. Les
vues c’est trop mécanique, ça va être le bazar. »

C’est à ce moment-là qu’elle a compris que si elle voulait progresser plus rapi-
dement et surtout, si elle voulait apprendre à manipuler ces outils de la bonne
manière, elle devait suivre des tutoriels proposés par les différents outils ou toute
autre formation qui lui montrerait la voie. Elle a alors trouvé la fameuse forma-
tion gratuite d’initiation de Contournement.
De fil en aiguille, un peu moins de deux ans plus tard, Lise travaille à son
compte pour aider des structures à optimiser leurs ops, c’est-à-dire leurs opéra-
tions numériques, grâce aux outils no-code.
Chez Lise, on trouve donc plusieurs traits de hackeuse avec quelques caractéris-
tiques d’automatiseuse.

L’astuce et la créativité hors des sentiers battus


Avant tout, il faut préciser que le terme « hacker » ne désigne pas un pirate
informatique ; cette déformation du sens vient du traitement médiatique qui

210
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

a été fait du terme dans les années 1980 et 90. Les hackers et hackeuses sont
des profils qui aiment user d’astuces et de pratiques non conventionnelles pour
résoudre des problèmes – ce qui n’est pas forcément ni le réflexe, ni le pen-
chant naturel de n’importe qui. Lise aurait par exemple pu chercher des solu-
tions toutes faites pour résoudre ses problèmes quotidiens, mais elle a préféré
créer son outil, en assemblant astucieusement les briques que lui proposaient les
outils no-code.
D’ailleurs, il y a fort à parier que ce qui l’a poussée dans cette approche créative
et non conventionnelle, c’est en partie le fait qu’elle soit moins « formatée »
que ne le serait un professionnel issu d’une formation académique. Elle béné-
ficiait en effet d’une maturité professionnelle, acquise au fil de ses expériences
précédentes, ce qui l’a certainement aidée à savoir être pragmatique dans ses
démarches et à aller droit à l’essentiel. En y réfléchissant, elle se disait bien que
sans les contributions de certains de ces experts du code avec leurs carrières
impressionnantes, le no-code n’aurait peut-être jamais vu le jour. Simplement,
ce type de parcours n’était, pensait-elle, pas fait pour elle et elle se réjouissait
de la démocratisation de l’accès aux outils informatiques. Le tout a été catalysé
par un mélange d’expérience et de confiance en elle qui l’a aidée à avancer. Elle
a spontanément testé, raté, cherché, contourné, à partir du bagage léger, mais
efficient, que constituaient ses formations de quelques jours.
En matière de no-code – comme dans le domaine informatique plus générale-
ment – c’est en se trompant qu’on apprend, en lisant attentivement les messages
d’erreur, en cherchant sur les forums, en testant plusieurs solutions et ainsi en se
confrontant calmement à chaque barrière rencontrée, jusqu’à répéter ce chemi-
nement de manière systématique et indolore. C’est cela, l’esprit hacker.

L’une de ses références – qu’elle ne connaît pourtant pas encore


Il serait trop long de décrire ici in extenso toutes les composantes de cette atti-
tude de hackeur, mais un ouvrage culte en résume très bien les axes essentiels :
le manifeste How to become a hacker, d’Eric S. Raymond. Même si elle ne l’a pas
encore lu, Lise a des attitudes caractéristiques de ce qui y est décrit, qu’elle les ait
adoptées spontanément, ou qu’elle les ait pratiquées par mimétisme.

La volonté de résoudre des problèmes


Lise a une forte propension à pousser un cri lorsqu’elle constate que l’auto-
matisation qu’elle vient de construire fonctionne et qu’elle a réduit à néant le
problème qui l’irritait tant. De plus, elle aime dire à ses proches : « mais fran-
chement ça m’énerve, ce n’est pas logique que ça se passe comme ça ; passe-moi
ton ordinateur, je vais m’en occuper. »

211
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Cela n’est pas sans faire écho à un grand principe édicté par Eric S. Raymond :
« le monde est rempli de problèmes fascinants qui ne demandent qu’à être
résolus ». En effet, le hacker ou la hackeuse ne construit pas sur des fantaisies
de l’esprit, mais ancre ses réalisations dans des réalités constatées – en particu-
lier pour réagir à des frictions, des inefficiences, ou à d’autres problèmes plus
douloureux constatés dans la vie réelle. Comme l’affirme Raymond, « pour être
un hacker, vous devez ressentir une forme de frisson à l’idée de résoudre des
problèmes, d’affiner vos compétences et d’exercer votre intelligence » et « si vous
avez la bonne attitude, les problèmes intéressants sauront vous trouver ».

Précision
L’univers contemporain du no-code se situe loin du contexte dans lequel How
to become a hacker a été écrit, qui était celui de communautés d’experts de l’infor-
matique non académiques, au début des années 2000, avec une forte fédération
de valeurs autour de l’open source et du logiciel libre. Rappelons en effet que les
outils no-code sont pour la grande majorité l’œuvre d’entreprises privées dont la
démarche est loin de l’open source. La portée et les enjeux des valeurs énumérées
ici ne portent pas du tout sur les mêmes réalités. Il n’en demeure pas moins que
ces attitudes et cette culture nous paraissent être des inspirations essentielles
dans la bonne façon de pratiquer le no-code (et tout travail informatique ou
informatif plus globalement).

À défaut d’être pleinement consciente de ces éléments, Lise les applique au quo-
tidien, que ce soit lorsqu’elle s’obstine pendant plusieurs heures pour résoudre un
problème qui lui résiste (même lorsque celui-ci n’est absolument pas prioritaire),
ou que ce soit de par son impression de ne jamais réellement maîtriser à 100 %
tel ou tel sujet.
C’est d’ailleurs dans cette volonté d’aller au fond de son art que Lise tient à
approfondir son apprentissage et sa compréhension de l’informatique, au-delà
du no-code. Elle a visionné de nombreuses vidéos et lu de nombreux articles sur
la façon dont le Web fonctionne. Même si ce n’était pas vraiment vital pour son
activité de freelance, elle a tenu par exemple à comprendre le principe d’abstrac-
tion en informatique, le fonctionnement des navigateurs web ou des API, ou
encore les fondements des protocoles HTTP, FTP, etc.

La volonté de partager ses solutions


« Jamais un problème ne devrait avoir à être résolu deux fois par deux personnes
différentes » : tel est un autre pilier de l’attitude du hacker. Le temps investi

212
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

par les uns et les autres sur la résolution de problèmes est précieux ; lorsque
quelqu’un a trouvé une solution satisfaisante, il la partage, afin que d’autres
puissent s’en resservir – et éventuellement l’améliorer.
Dans le contexte du no-code, cette volonté de partager l’information peut se
matérialiser non pas dans la publication de sections de code en open source,
mais plutôt dans la mise à disposition de :
• modèles pré-construits (les templates) ;
• fonctionnalités additionnelles à ajouter (les plugins) ;
• procédures décrites par écrit ou en vidéo (guides et tutoriels produits par les
éditeurs d’outils et quelquefois étiquetés « how to », ou alors créés et diffusés
par les no-codeurs directement sur des comptes YouTube par exemple) ;
• scripts et formules prêt(e)s à copier-coller.
Lorsque ses clients l’y autorisent, Lise a vraiment cette démarche de partager
ce qu’elle produit. Sur son site personnel, par exemple, on trouve différents zaps
et scénarios Make très spécifiques à la gestion de certains processus dans les
associations, ainsi que des modèles de tables Airtable, éventuels premiers pas
pour les TPE-PME dans la gestion de leur recrutement. Cette attitude touche
même sa vie personnelle : elle a par exemple participé à un festival espagnol
très inspiré du célèbre Burning Man, qui requiert énormément de préparation
en amont. Elle a extrait de nombreuses informations actionnables à partir du
Guide de survie qui était fourni sur leur site, les a transformées en un modèle
Notion, duplicable par n’importe qui pour ses propres besoins, avec toutes les
listes d’actions à réaliser, bien formatées et bien qualifiées.
Comme elle le dit souvent, « c’est souvent en aidant les autres, en leur appre-
nant quelque chose, que tu progresseras le plus efficacement ». Elle se souvient
par exemple du coup de main donné à ses débuts à l’une de ses amies, qui
gérait et organisait à la main toutes les factures de ses travaux. Elle l’a aidée à
créer un processus où elle n’avait qu’à photographier les factures directement
grâce à l’application mobile Airtable, ou à transmettre les factures numériques
à une adresse e-mail dédiée sur Zapier, puis à compléter quelques informations.
Co-créer cette solution avec son amie, qui était débutante, lui a appris beaucoup,
tant sur les fonctionnalités utilisées que sur la pédagogie no-code.
En revanche, Lise ne se fait pas une priorité d’utiliser des outils no-code open
source, ni de contribuer à des projets qui les fassent avancer. En effet, à ce jour,
dans un souci éthique, elle préférerait bien sûr que ces outils de prédilection le
soient, mais sa priorité est clairement d’utiliser les solutions les plus efficaces
– et les plus accessibles à la prise en main par ses clients.

213
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

La fainéantise, l’impatience et la démesure

Nous t’encourageons à développer les trois grandes vertus d’un programmeur : la


fainéantise, l’impatience et la démesure.

C’est en ces termes que Larry Wall, créateur du langage de programmation Perl,
nous inspire également pour établir le profil de notre « no-codeuse à dominante
hacker, ascendant automatiseuse ». En effet, dans le domaine de la programma-
tion, voici pourquoi ces vices deviennent des qualités cardinales :
• La fainéantise vous poussera à déléguer autant que possible à la machine
les tâches qui vous auraient coûté des efforts et de l’énergie. Par ailleurs,
votre souci de documenter ce que vous aurez produit vous évitera d’avoir à
répondre aux nombreuses questions qu’on pourrait vous poser.
• L’impatience, c’est ce qui vous permettra d’optimiser ce que vous allez créer,
en concevant des programmes qui ne se contenteront pas de réagir en fonc-
tion de vos besoins, mais les anticiperont (car l’ordinateur est lui-même fai-
néant, donc il faut anticiper pour lui).
• L’hubris, autrement dit la démesure qui confine à l’orgueil, dans la tragédie
grecque, est la qualité qui vous amènera à créer des programmes impeccables,
sur lesquels les gens n’auront rien de négatif à dire.
Lise présente ces trois traits de caractère – surtout la fainéantise, car son objec-
tif est clairement d’automatiser un maximum de tâches à faible valeur ajoutée,
notamment pour se concentrer sur le travail le plus stimulant intellectuellement,
le plus rémunérateur, et pour faire ce qu’elle veut du temps que ça lui libère.
Avant de découvrir cette citation de Larry Wall, une poésie lui avait d’ailleurs
confirmé son sentiment que cette « fainéantise légitime » était la bonne attitude
à avoir. Il s’agissait de « La cigale et la fourmi », façon Fable des ops12 :

La cigale ayant automatisé tout l’été


Se trouve fort déchargée
Quand tout le monde croule sous les projets

Le « RTFM »
Une autre composante importante de l’attitude de Lise est son aptitude à se
débrouiller toute seule pour chercher des solutions. Dans la culture hacker – et

12 Les Fables des ops sont un détournement des fables d’Ésope de l’antiquité. Vous pouvez les consulter
sur le site de Contournement : [Link]

214
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

plus généralement dans l’informatique – c’est ce qu’on appelle le RTFM, ce qui


signifie Read The F***ing Manual (« lis le fichu manuel »). En quelques mots, il
s’agit de la réponse qu’il convient d’apporter à quelqu’un qui vous demande un
renseignement (ou la solution à un problème) qu’il pourrait trouver lui-même
en lisant la documentation d’une technologie, en menant quelques recherches
sur Internet, ou en demandant de l’aide sur un forum. Même si cette attitude
paraît un peu abrupte, elle est nécessaire pour forger un bon hacker et donc,
selon notre vision, un bon no-codeur. En effet, c’est en appliquant systématique-
ment en autonomie cette démarche de « je ne sais pas, donc je cherche, puis je
teste, puis je me trompe, puis j’essaie autre chose » que l’on progresse et que l’on
transmet cette attitude à d’autres personnes qui débutent.
Certains profils ont tout de suite cette attitude, d’autres ont beaucoup de mal à
l’adopter. Lise avait déjà eu ce genre de réflexe dès le début de ses explorations
en no-code et les conseils prodigués dans ses différentes formations ont vrai-
ment fini d’ancrer cette façon de procéder.

« Kif et coolitude »
Un dernier élément est essentiel pour une « no-codeuse hackeuse et automa-
tiseuse » : aimer ce que l’on fait et le faire dans une bonne ambiance. « La joie,
l’humour et le fait de s’amuser sont des atouts essentiels » affirme Eric S. Ray-
mond dans un autre de ses ouvrages cultes, Le bazar et la cathédrale. En effet,
l’imaginaire collectif associe souvent le travail de programmation à un labeur
intellectuel, scientifique, méthodologique très sérieux, voire trop sérieux – et
clairement rébarbatif à de nombreux égards. Pourtant, créer des programmes,
que ce soit en code ou en no-code, cela doit avoir un côté ludique, stimulant
et, idéalement, se pratiquer dans un environnement où les gens aiment ce qu’ils
font. En tout cas, c’est comme ça que Eric S. Raymond le conçoit (concernant
le code) et c’est dans cet esprit et ce type d’ambiances que Lise veut vivre le
no-code. La culture hacker regorge d’ailleurs de ressources humoristiques, dans
lesquelles Internet a puisé une grande partie de ses racines lorsqu’il s’est démo-
cratisé dans les années 2000.
En conclusion, Lise représente à de nombreux titres des traits de caractère, une
approche, une culture de travail et une philosophie qui nous paraissent essen-
tiels dans la prise en main et la mise en application du no-code. Bien sûr, ce
profil-type n’est pas exclusif et certaines caractéristiques concernent aussi les
deux no-codeurs que nous allons présenter maintenant. Toutefois, Lise est clai-
rement représentative d’une personnalité de no-codeuse empreinte d’influences
cohérentes et très bénéfique à une certaine mise en action des outils no-code.

215
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

Julien, « craftsman, artisan du no-code »

Figure 6–7
Fiche persona de Julien

À l’origine, Julien était designer spécialisé en graphisme print. À partir de 2016,


il a officié pendant deux ans dans une agence de création de sites web, où ses
activités se composaient à 50 % de design web, 50 % de gestion de projet et… un
troisième 50 % de tâches diverses (et surtout à très faible valeur ajoutée) : réso-
lution de problèmes à la main pour les clients – des heures durant, alors qu’un
simple script aurait fait l’affaire si le projet avait été mieux conçu –, rédaction
d’e-mails de justification des défaillances auprès des clients (en binôme avec le
responsable juridique, car ces échanges visaient à protéger l’agence sur ce qui ne
correspondait pas au cahier des charges), saisie dans Trello de tâches et spéci-
fications dispersées dans divers documents Word et Google Sheets au fur et à
mesure du projet, etc. Tout ceci menait fréquemment l’équipe à des marathons
de travail hors horaires réglementaires, en particulier soirs et week-ends.
Ses études autant que cette première expérience professionnelle l’avaient amené
à un avis très partagé sur le travail :
• Il sentait qu’on lui avait mis entre les mains les outils et méthodes de travail
sans réelle méthodologie ni fondamentaux, comme s’il manquait une dimen-
sion. D’ailleurs, un simple tutoriel sur la conception de site web et l’UX lui
avait appris quelques conventions et bonnes pratiques dont professeurs et
collègues ne lui avaient jamais parlé.
• Concernant les méthodes de collaboration sur les projets avec ses camarades
puis ses collègues, il lui paraissait inimaginable qu’il n’y ait pas de meilleure

216
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

manière de travailler. Tous ces échanges de fichiers de code par Google


Drive (voire par e-mail), les échanges dispersés entre WhatsApp, les e-mails,
les appels téléphoniques et un éventuel outil de gestion de projet… Julien se
désolait de voir autant d’énergie perdue à répéter certaines informations, à
les rechercher, à recopier des libellés, sans compter toutes les erreurs et pertes
d’information que cela occasionnait chaque jour.
• Concernant les processus de travail en général, ainsi que l’outillage pour
gérer les ops des équipes (au-delà du travail de production : administration,
comptabilité, communication), il avait déjà entrevu des façons de s’organiser
et des méthodes de productivité qu’il avait vraiment très envie d’essayer.
• Par-dessus tout, il ressentait une énorme frustration en constatant que
l’équipe n’avait pas livré le meilleur niveau de qualité sur un projet, notam-
ment parce que les étapes de conception n’avait pas correctement pris en
compte les besoins réels des utilisateurs. À l’origine, c’est pourtant pour cela
qu’il exerce ce métier : pour produire des livrables de qualité, qui ont du sens
et plus d’authenticité que des objets industriels. En fait, il conçoit la produc-
tion web comme un métier d’artisan.
C’est d’ailleurs ce mot « artisan » qui lui a fait voir la lumière. Un développeur
prestataire de l’agence lui a révélé un jour l’existence de tout un mouvement
appelé le software craftsmanship, l’artisanat logiciel. Il s’agit de méthodes très
inspirées des méthodes agiles notamment.
Par ailleurs, Julien se sentait frustré de ne pas maîtriser le code grâce auquel il
pourrait fabriquer lui-même ses projets, sans multiplier les intermédiaires et
devoir passer par des étapes qu’il trouvait trop peu productives. Son collègue
prestataire lui a alors parlé de Bubble. C’était en mai 2016.
Un mois plus tard, Julien avait dévoré plusieurs contenus de référence, qui lui
ont permis d’orienter la suite de sa pratique et d’établir les fondations de l’excel-
lence qu’il atteindrait bientôt dans la production d’applis en no-code.
En septembre, Julien quittait l’agence pour se lancer en tant que concepteur et
chef de projet web en freelance, déterminé à appliquer les pratiques et méthodes
qu’il avait étudiées à travers ces ouvrages :
• Le Manifeste agile, avant tout, lui a permis d’enfin trouver comment orga-
niser le développement des projets clients, comment fluidifier et stimuler le
travail en équipe et comment vraiment impliquer le client pour que le projet
réponde à ses besoins.
• Don’t make me think, de Steve Krug, qui lui a enfin apporté des réponses
méthodologiques de fond sur de bonnes pratiques, très pragmatiques, pour
concevoir les interfaces des sites web et applications.

217
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

• Le playbook de Thoughtbot, une agence américaine de conception et déve-


loppement. Même s’il concerne une agence qui n’utilise pas du no-code,
ce document lui a clairement montré qu’il était possible (et, pour certaines
sociétés, quasi-impératif ) d’uniformiser le travail de production informa-
tique, par des processus simples et pragmatiques (et parfois non convention-
nels), afin que chaque membre de l’équipe connaisse son rôle, que l’excellence
opérationnelle et la chasse aux tâches inutiles règnent. Un des objectifs est
de dissiper au maximum ces zones de flous qui étaient omniprésentes dans
l’agence où Julien travaillait (modes de collaboration, zones de responsabili-
tés, travail réellement achevé par les différentes parties). Ce document et la
démarche qui allait avec plaisaient d’autant plus à Julien qu’ils étaient dis-
ponibles directement sur le site de Thoughtbot, en toute transparence pour
les personnes de l’extérieur qui voudraient rejoindre l’équipe (ou s’en inspirer
pour leur propre projet).
• Rework, le livre de Jason Fried et David Heinemeier Hansson, a vraiment
orienté la culture du travail dans laquelle il voulait vivre, à travers quelques
principes forts : « le dès que possible est un poison », « les réunions sont
toxiques », « planifier, c’est deviner », « les accros au travail ne sont pas des
héros », « rester petit c’est magnifique », « se limiter à des journées de 8 heures
maximum », « être interrompu est l’ennemi de la productivité » et « il vaut
mieux proposer un produit limité, mais excellent plutôt qu’un produit plus
complet mais qui a globalement moins de valeur ».
• Remote, des mêmes auteurs, l’a aidé à bien aborder les pratiques de travail à
distance.
En juin 2017, après avoir éprouvé ces méthodes qui l’attiraient, après avoir réa-
lisé une dizaine de projets pour des clients satisfaits (malgré un incident au
début, riche d’enseignements), après avoir parfait sa maîtrise de Bubble et, sur-
tout, après en avoir discuté avec deux autres développeuses Bubble avec qui il
avait eu l’occasion de travailler sur certains projets, il a décidé de co-fonder une
agence avec elles : 3J Crafts(wo)men (car leurs trois prénoms commencent par
la lettre J).
Ses deux associées viennent de la technique (l’une des deux maîtrise d’ailleurs le
code et c’est elle qui permet de dépasser les limites du no-code quand il y en a
besoin sur des projets avancés). Julien venant du design, il a clairement apporté
une démarche très portée sur l’approche UX, sur le souci constant de bien servir
son client aussi, notamment via des méthodes de co-conception et d’approche
centrée utilisateur (ateliers de design thinking, souvent organisés en présence
des clients et de leurs clients).

218
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

Pour Julien, en effet, l’une des grandes forces du no-code est de permettre de
délivrer plus vite des fonctionnalités à valeur ajoutée. Il cherche avant tout à
éviter la course à la création de nouvelles fonctionnalités sans être sûr qu’elles
apportent vraiment au projet. C’est selon lui le meilleur moyen de commettre
l’erreur de créer des projets tentaculaires sans se focaliser sur l’essentiel, au risque
de perdre ou de saturer la promesse du projet – ainsi que l’attention et l’expé-
rience de l’utilisateur.
Il tient aussi à éviter l’effet « supermarché de la production d’applis » : ce qui
l’intéresse, ce n’est pas de réaliser exactement ce que le client lui demande, mais
bien de poser les questions qui feront émerger les réelles priorités du produit, au
regard de ce dont les utilisateurs auront réellement besoin. De plus, les cahiers
des charges sont souvent à compléter de wireframes (des schémas fonctionnels
représentant les interfaces), car un besoin uniquement spécifié par des mots est
facteur de malentendus susceptibles de conduire le projet à l’échec.
Quand Julien et ses cofondatrices commencent un nouveau projet, ils utilisent
leur propre méthode, très inspirée des influences listées précédemment, ainsi
que de l’agilité. Ils savent que, même si les outils no-code sont très puissants et
rapides, ils ne dispensent pas d’une structure méthodologique exigeante.
D’ailleurs, Julien a vite réalisé que Bubble n’était pas du tout idéal pour le travail
collaboratif. Depuis 2016, il a eu le temps de réfléchir au moyen d’optimiser ses
pratiques pour travailler à plusieurs sur un projet avec cet outil.
Il avait été très marqué par une démonstration de GitHub, cette plate-forme de
collaboration que les développeurs plébiscitent. Il a donc conçu des moyens de
bien travailler :
• Il a adopté des conventions qui se rapprochent de celles des développeurs
traditionnels (bien nommer ses éléments, commenter et documenter le pro-
jet). Il avait par exemple adoré ce que la start-up Prello décrivait dans un
entretien, à savoir qu’ils documentent tous les flux de travail de leur produit
dans Notion.
• Par ailleurs, Julien et ses deux cofondatrices ont créé leur propre framework
de développement, s’inspirant notamment de la démarche de l’agence
Tinkso. Cette dernière a publié son modèle Bubble OpenBase, partageant
ainsi – moyennant un abonnement – tous les éléments et les bonnes pra-
tiques qu’elle a structurés au fur et à mesure des années.
Par ailleurs, Julien tient également à appliquer de bonnes pratiques qui per-
mettent aussi d’améliorer :
• la performance de l’équipe – notamment à travers des réunions de « rétros-
pectives agiles », qui visent à discuter non pas de ce qu’on a produit, mais

219
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

bien de comment on l’a produit, afin d’identifier les points satisfaisants et les
sujets d’amélioration (collaboration entre les personnes, outils et processus) ;
• la sécurité et les autres dimensions du projet qui sont moins visibles pour le
client, mais qui sont essentielles pour tout professionnel qui se respecte. En
tant que craftsman, il est très sensible à ce point, car il veut que le client reparte
avec une réalisation de qualité à tous égards, sans vices cachés. Seuls l’expé-
rience et un soin précis apporté aux bonnes pratiques peuvent le garantir.
En conclusion, on pourrait dire que Julien est exemplaire pour toute personne
qui veut se lancer dans la prestation de production en no-code, ne serait-ce que
parce qu’il sait que plus on travaille avant, plus on évite les problèmes après. Ce
qui l’anime aussi, c’est le plaisir de surmonter toutes ces difficultés et enjeux pour
finalement créer quelque chose qui tourne parfaitement, qui soit bien conçu,
agréable à fabriquer et à utiliser. Pour cela, il planifie, il cadre, de telle sorte
que le tout soit aussi digeste et léger que possible, pour l’équipe comme pour le
client.
Pour avoir connu de nombreux bourbiers du temps où il travaillait en agence,
Julien se rend compte du plaisir qu’il a désormais à ne presque plus avoir de
nouvelles du client après livraison. Il a d’ailleurs créé un indicateur de perfor-
mance qui lui tient tout particulièrement à cœur : le nombre de bugs relevés
après la livraison.

Naye, « makeuse lanceuse de projets »

Figure 6–6
Fiche persona de Naye

220
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

Sérieusement, tu as fait trois brainstormings de plusieurs heures avec tes amis


pour réfléchir à ton logo, tu as dépensé 2 000 € pour le faire créer par un designer,
alors que tu n’as pas encore un seul client ni généré un seul euro avec ton idée ?
Je suis désolée de te le dire, mais tu as tout fait à l’envers ! Ton idée, tu l’as eue il y
a six mois, c’est ça ? Ce que tu aurais dû faire, c’est chercher sur Internet comment
concevoir simplement ton site. Tu aurais certainement trouvé des outils comme
Squarespace ou Dorik. En moins de deux jours, tu aurais pu sortir une première
version où tu présentais ton offre et où les gens auraient pu pré-commander des
services (ou tu aurais proposé des ateliers gratuits pour tester). À partir de là,
pendant six mois, tu aurais trouvé des clients, fait évoluer ton concept en fonction
de tes tests et des retours obtenus. Et je peux te garantir que, à l’heure actuelle,
tu saurais si les gens veulent vraiment ce que tu proposes et que ton logo, c’est
vraiment le dernier aspect dont tu dois te préoccuper. Il faut vraiment faire atten-
tion à ne pas se poser des problèmes de riches et à ne pas dépenser de l’argent et
du temps pour des détails vraiment pas essentiels au projet, alors qu’on n’a pas
encore validé que son activité était viable.

C’est en ces termes que Naye donne son retour brutal, mais bienveillant à un
porteur de projet qui participe à un programme d’amorçage entrepreneurial.
Oui, bienveillant, car c’est souvent en disant les choses de manière factuelle et
avec une vivacité proportionnée à l’absurdité des options choisies que l’on évite
de graves erreurs aux porteurs de projets.
Le bon sens et l’expérience nous ont prouvé par A+D (c’est-à-dire par Air-
table+Dorik) que, depuis que tout un chacun a la possibilité de créer lui-même
ou elle-même des supports nécessaires au lancement d’une aventure entrepre-
neuriale, l’approche « maker lanceur de projet » doit constituer tout ou partie de
l’attitude indispensable pour faire les choses de manière raisonnée.
L’histoire et l’approche de Naye sont intéressantes à plusieurs titres :
• C’est à proprement parler une « makeuse » : elle a l’art et la passion de mettre
en place des projets, numériques ou autres.
• C’est également une « serial lanceuse », « une amorceuse à répétition » : sa
force (et ce qui la fait vibrer), ce n’est pas tant de structurer des projets sur le
long terme, que de savoir les démarrer et rapidement évaluer, par des tests
concrets, s’ils sont voués au succès ou à l’échec.
• Elle incarne clairement ce que peut donner la méthodologie lean start-up13
à l’ère du no-code. Toute idée ou intuition doit être considérée comme une
hypothèse de travail, et seul le contact avec les utilisateurs finaux peut forger
des certitudes ; donc, autant chercher le plus vite possible ce contact, sans

13 Nous reviendrons sur cette méthode d’importance capitale pour tout projet numérique, au cha-
pitre 8.

221
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

investir de l’argent et des efforts dans des intermédiaires et des « passages


obligés » superflus.
Naye a été une makeuse avant d’être une lanceuse de projet. C’est d’ailleurs
ce qui en fait un profil intéressant, à la croisée entre une certaine pratique du
no-code, une approche appliquée des méthodologies lean start-up et la culture
« Do it yourself »14 très présente dans les fab labs et le mouvement des makers.
Les premières fois où elle s’est rendu compte qu’elle adorait fabriquer des choses
avec des outils contemporains, en autodidacte qui se débrouille, c’était lorsqu’elle
a découvert l’impression 3D en 2015 et le mouvement des makers.
La première fois qu’on lui a montré comment utiliser une imprimante 3D, com-
ment trouver des modèles disponibles en open source en ligne et, surtout, quand
elle a compris qu’avec des recherches sur Internet elle pouvait accéder à toute
l’information dont elle avait besoin, c’était parti. Au bout de deux jours, elle
avait déjà imprimé une clé à molette alors qu’il s’agit d’un objet assez complexe
à fabriquer. De fil en aiguille, elle a découvert les possibilités ouvertes par les
Raspberry Pi, les Arduino et tous les capteurs disponibles à peu de frais, pour
fabriquer des objets connectés.
Qu’elle soit à l’origine des idées, qu’elle vienne en support de porteurs de projets,
ou pour former de jeunes profils, elle a inventé ou développé de nombreux dis-
positifs originaux : un foulard connecté mesurant la qualité de l’air, un compteur
de pompes pour les sportifs, un ancien minitel connecté à Internet, ou encore un
panneau lumineux défilant affichant en temps réel le nombre d’offres d’emploi
sur les différents langages de programmation pour chaque département français.
Mettre un peu les mains dans le code en programmant ces objets connectés
lui a fait réaliser qu’elle pourrait certainement aussi créer des projets 100 %
numériques.
C’est à partir de là, en 2019, que Naye a commencé à se documenter plus en
profondeur sur le lancement de projets digitaux en mode lean start-up. Déjà,
la lecture des Essais de Paul Graham15 (considérés par certains comme la meil-
leure référence sur le lancement de projets de type start-up) lui avait ouvert des
horizons : il était donc possible de lancer des projets web avec trois fois rien,
contrairement à ce que les livres d’entrepreneuriat classique prétendent (« on ne

14 Le « Do it yourself » ou DIY, que l’on peut traduire par « Fais-le par toi-même » est une philoso-
phie, une culture et un courant de fond qui parcourt aujourd’hui de nombreux domaines : musique,
décoration, bricolage, beauté, cuisine… et le développement d’applications. Les fab labs, ou ateliers
collaboratifs, sont ses lieux consacrés. Bien qu’ils soient nés dans les milieux technologiques et
scientifiques, ils ressemblent plus à l’atelier de votre grand-père qu’à des open spaces remplis d’or-
dinateurs.
15 Fondateur de Y Combinator.

222
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

peut pas commencer sans budget prévisionnel à trois ans ni capital de départ »).
Elle a commencé à expérimenter son savoir-faire sur de petits projets de sites et
d’apps. Toutefois, Naye se disait que, sans maîtriser le code, elle ne pourrait pas
lancer un projet de service digital sans trouver un binôme compétent.
Puis un jour, elle est tombée sur un entretien avec Dear Muesli, une jeune
start-up française, partie de zéro, et dont voici l’histoire.
Cette marque de céréales avait été créée par trois amis qui avaient identifié
l’existence d’une communauté de passionnés de muesli, alors qu’aucun vrai ser-
vice ne proposait de recettes variées, diététiques, haut de gamme ou prenant en
compte allergies et intolérances alimentaires. Ils ont donc lancé un site où ils
proposaient leurs recettes. Ils l’ont construit rapidement avec WordPress (on
est alors en 2013 et il n’y a pas encore toute la panoplie d’outils no-code dispo-
nibles aujourd’hui), puis ont un peu communiqué auprès de leur cercle proche et
d’amateurs identifiables en ligne. En moins d’une semaine, une quarantaine de
commandes ont été passées sur le formulaire du site, qui simulait à la perfection
un module de paiement16.
Les cofondateurs ont alors créé une auto-entreprise « Vente de biens mar-
chands ». Et au lieu de commencer à négocier avec les fournisseurs d’ingré-
dients, ils sont tout simplement allés s’approvisionner dans les magasins bio des
environs. Pas encore sûrs que leur concept serait viable, ils préféraient faire peu
de bénéfices et avancer le plus vite possible. Au moment où ils auraient suffi-
samment de commandes, ils pourraient pérenniser leur projet et la structure de
la société.
En observant attentivement les retours des utilisateurs, livrés à domicile, et
d’autres indicateurs sur leurs clients, ils ont pu :
• proposer des dégustations et préparations en direct, lors d’événements ;
• construire une stratégie de communication exemplaire et singulière sur Ins-
tagram, qui a largement influencé Naye ;
• commencer à distribuer leurs recettes au sein de grandes enseignes haut de
gamme en France ;
• lever 500 000 € en 2018 auprès de plusieurs fonds d’investissement ;
• décider finalement, pour diverses raisons, d’arrêter l’aventure en 2019 et de
se consacrer à d’autres projets.
Parfois, dans les aventures de type start-up, un concept validé et un modèle
d’activité rentable (et même des fonds levés) ne signifient pas automatiquement

16 Nous réaborderons au chapitre 8 cette technique, appelée « smoke test », pour tester des hypothèses
le plus tôt possible, sans engager de frais importants.

223
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

qu’un passage à l’échelle supérieure sera facile. Naye savait bien que l’interrup-
tion d’une aventure n’est pas nécessairement un échec. Même si la débrouillar-
dise et l’agilité de l’équipe de Dear Muesli l’avaient inspirée, elle s’est aussi dit
qu’elle aimerait, pour sa part, trouver un projet qui lui plaît. Elle pourrait alors
transformer une de ses aventures d’entrepreneuse pour en faire une start-up ou
une PME, au modèle plus traditionnel, qu’elle développerait dans la durée.
Forte de cette inspiration, en cherchant semaine après semaine comment réaliser
le plus efficacement possible l’aspect numérique de ses projets, Naye a découvert
les outils no-code contemporains. Au tout début, elle arrivait à créer de petits
prototypes en copiant-collant des bouts de code trouvés sur le Web et, même si
elle ne comprenait pas toujours leur rôle exact, elle arrivait généralement à ses
fins. Puis elle a découvert des outils comme Dorik, Softr et Glide ; elle a alors
vraiment pu démultiplier sa capacité d’action.
Dès qu’elle a une idée, elle la met au clair le plus rapidement possible et via
un format synthétique et parlant de son concept : le business model canvas (que
l’on peut traduire par « canevas de modèle économique »). Elle note tout ce
qu’elle a en tête sur des Post-it (les problèmes qu’elle résout, les points-clés qui
manquent), jusqu’à définir le MVP (produit minimum viable) de son projet17.
Ensuite, elle ouvre Dorik et réalise une page d’accueil simple avec ce qui ressort
de son canevas (problème résolu, public cible, fonctionnalités clés, modèle de
tarification). Cette page doit aller droit au but et se focaliser sur un seul sujet :
le problème que l’on résoud pour les utilisateurs finaux. Elle doit exprimer effi-
cacement la solution proposée, en exploitant toute la richesse de l’interface web.
Grâce à ce website builder no-code, Naye peut elle-même mettre cette page
en ligne et observer si son projet soulève de l’intérêt. Il lui suffira de relever les
pré-inscriptions, pré-commandes ou ventes générées.
Quand la page est en ligne, la priorité pour chacun de ces projets est d’identifier
des utilisateurs et utilisatrices intéressé(e)s par ce qu’elle propose, puis d’aller à
leur contact – notamment pour apprendre à les connaître.

Franchement, merci le no-code. Là où, au tout début, j’essayais de créer mes pages
avec WordPress sans vraiment connaître le code et où ça me prenait minimum
deux ou trois jours, je peux désormais les lancer avec Dorik ou Softr en quelques
heures et rapidement concentrer mon effort sur l’essentiel de mon travail : démar-
cher des clients potentiels pour valider si mon projet a une chance réelle de réussir.

Lorsque certaines actions des premiers utilisateurs nécessitent un traite-


ment, Naye s’en occupe à la main dans un premier temps, pour comprendre

17 Nous reviendrons sur ces outils pour la gestion de projet de type start-up au chapitre 7.

224
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

comment traiter le flux efficacement, puis elle met rapidement en place un peu
de no-code ops, avec l’objectif de faire le minimum vital, c’est-à-dire les 20 %
d’automatisations qui fluidifient 80 % des tâches. Comme Naye a pour habitude
de se former « sur le tas », les outils et automatisations qu’elle crée ne sont pas
toujours parfaits, mais elle s’en contente. Peut-être gagnerait-elle en temps et
en efficacité si elle consacrait quelques demi-journées à de la formation, afin de
perfectionner ses pratiques.
Si son projet ne trouve pas son public, Naye conclut qu’il s’agissait peut-être
d’une bonne idée sur le papier, mais sans besoin réel ou suffisamment fort pour
en faire un vrai projet. Pour elle, ce n’est pas un échec : au contraire, elle a
l’impression de progresser et d’apprendre dans sa démarche de « no-codeuse
makeuse et lanceuse de projets ».
Si, à l’inverse, ses premières hypothèses sont validées, il s’agit alors de passer à
l’étape suivante selon Eric Ries (l’auteur du best seller The Lean Startup) : trouver
de nouveaux clients. Cela passe par des méthodes somme toute assez tradition-
nelles de marketing, notamment la publicité sur Facebook ou sur Google, ou par
des expérimentations plus créatives et non conventionnelles. Dans ce deuxième
cas, Naye utilise les outils no-code pour automatiser des séries d’actions : par
exemple, récupérer automatiquement des informations sur des clients potentiels
via certains supports en ligne, contacter les prospects. Ces méthodes de scraping
et de marketing automation sont typiques du growth hacking. À vrai dire, ce n’est
pas cette partie-là qui nous intéresse le plus dans le profil de Naye. Des outils
comme Zapier ont été utilisés à cette fin, bien avant la montée en puissance du
no-code, et ces usages ne constituent pas la partie que notre makeuse aime le
plus.
En effet, lorsque le projet semble rencontrer son public, c’est par-dessus tout la
phase de construction du MVP, puis des versions suivantes, qui plaît énormé-
ment à Naye. Qu’elle crée une application web avec Softr, une application mobile
avec Glide ou Adalo, ou un site e-commerce avec Squarespace ou Dorik+Stripe,
Naye aime créer des interfaces, des fonctionnalités et des services qui aident
véritablement les gens. Elle aime ce moment où elle reçoit les premiers retours
la remerciant de proposer son nouveau concept, où les utilisateurs lui expliquent
ce que pourrait être l’étape d’après et où elle réalise concrètement les nouvelles
fonctionnalités, après les avoir hiérarchisées.
Comme l’affirme Paul Graham, « si vous travaillez sur quelque chose que vous
pouvez achever en une ou deux journée(s), vous pouvez vous attendre à avoir un
sentiment d’accomplissement en peu de temps. Si la récompense se situe loin
et dans un futur indéterminé, tout de suite ça semble moins réel ». C’est claire-
ment ce sentiment d’accomplissement, d’aboutissement, que Naye recherche,

225
Partie 2 – Existe-t-il un mouvement no-code ?

aussi bien dans le lancement et le test de nouveaux projets tangibles que dans la
construction et l’amélioration d’un service bien réel, que des gens bien réels vont
utiliser en réponse à un manque bien réel.
Même si, vu de l’extérieur, son fonctionnement semble parfois un peu anar-
chique, Naye est très disciplinée sur certains processus et rituels simples et prag-
matiques. Elle va à l’essentiel et elle n’avance pas en fonçant tête baissée dans le
brouillard.
Chaque semaine, elle fait en effet un point d’avancement sur chacun de ses pro-
jets et planifie ses tâches dans son Notion. Par ailleurs, elle mesure les avancées
de ses projets et leur performance à partir d’une matrice de référence chez les
start-up, pour agencer des indicateurs simples, le framework AARRR : Acqui-
sition, Activation, Retention, Referral et Revenue. Tout ceci est orienté par l’ap-
proche « sors rapidement des choses et sors-en fréquemment » (plus connue
sous l’acronyme anglais RERO : « Release Often, Release Early ») – souvent com-
plétée de « si tu dois échouer, échoue vite » (« Fail fast »).
Il est important de préciser que, dans la plupart des cas, Naye cherche essentiel-
lement à générer un revenu récurrent et stable, sans forcément actionner davan-
tage les leviers de croissance – d’ailleurs certains projets lui rapportent entre 700
et 900 € par mois, à raison de deux ou trois heures de maintenance mensuelle.
Lorsqu’un projet commence à croître et à exiger de la structuration, elle préfère
le vendre ou en confier la responsabilité à quelqu’un d’autre.
Elle a notamment vendu l’un de ses projets en huit mois. Il s’agissait d’une
plate-forme de niche mettant en relation deux métiers très précis, qui avait tout
intérêt à collaborer, mais beaucoup de mal à se trouver sur le marché. Elle avait
vraiment aimé créer le produit et le pousser jusqu’à un stade de développe-
ment assez avancé. Pour ce faire, elle s’était servie de Softr afin de fabriquer une
application web où les utilisateurs pouvaient s’inscrire, se connecter, entrer en
contact, créer leurs profils et leurs annonces, puis les éditer a posteriori. Naye
s’était même mise à Bubble pour en créer la deuxième version et dépasser les
limites de Softr. Même si elle a réussi à faire ce qu’elle voulait avec Bubble, elle
s’est rendu compte que ce projet lui prenait quasiment les trois quarts de son
temps (notamment sur les ops, le développement technique et la gestion des
demandes des utilisateurs), au détriment des autres concepts qu’elle avait envie
de tester. C’est pourquoi elle a vendu le concept et l’existant à des repreneurs
motivés, ce qui lui a permis de se passer des petites prestations qu’elle proposait
parfois à des clients.
Aujourd’hui, Naye a plusieurs projets qui génèrent un revenu mensuel honnête.
Elle se focalise sur l’un d’eux en particulier, mais elle garde un tiers de son temps
en moyenne pour partager ses expériences auprès d’apprentis-entrepreneurs et

226
6 – Une variété d’approches et d’attitudes

sur des plates-formes fréquentées par ses homologues solopreneurs, comme


[Link].
Naye aime livrer des choses concrètes rapidement grâce au no-code, puis tester
ses productions auprès d’utilisateurs pour évaluer leur pertinence. Elle s’investit
proportionnellement à ce qu’elle entreprend : pour des besoins simples, elle uti-
lisera des outils simples dans un premier temps.

Grand merci à Lise, Julien et Naye de nous avoir fait part de leur expérience
du no-code. En leur donnant la parole, nous avons surtout relevé une absence :
celle de blocages techniques, qui auraient pu les amener à perdre leur belle moti-
vation et à renoncer à leurs projets. L’essentiel de leur préoccupation se situent
désormais ailleurs. Auraient-ils appris le code pour mener leurs projets, s’ils
étaient nés dix ou vingt ans plus tôt ? Nous n’en savons rien… En tout cas, cha-
cun d’entre eux ne manquent ni d’enthousiasme ni de créativité. Le no-code leur
donnent, semble-t-il, à la fois des ailes et un ancrage concret dans le réel. Grâce
à lui, ils s’expriment pleinement et nous avons affaire, avec eux, à des passionnés.
Ceci peut évoquer une image qui a traversé les siècles et les disciplines : celle
de nains juchés sur les épaules de géants. Elle a été utilisée par des Pascal et
Newton et, plus récemment, on en trouve d’innombrables références, comme
par exemple dans la série The Big Bang Theory, dans les discours autour du logi-
ciel libre, ou encore sur la page d’accueil de Google Scholar (service consacré à
la recherche de publications scientifiques).
Elle nous dit qu’en s’appuyant sur les progrès des savoirs cumulés au fil du
temps, on peut gagner en hauteur de vue et que la portée de notre regard devient
presque sans limite. Cela rappelle également le concept d’abstraction mentionné
au chapitre 4 : gagner en abstraction, c’est s’élever et surmonter les difficultés qui
pouvaient entraver l’avancement de chacun. C’est la promesse du no-code.
Dans les derniers chapitres, consacrés aux aspects pratiques, nous vous propo-
sons justement de partager avec vous des leçons : celles que nous avons nous-
mêmes apprises lors de nos pérégrinations dans le numérique. Par ce partage,
nous souhaitons contribuer à poursuivre ce mouvement d’ascension et à nous
élever ensemble de quelques centimètres supplémentaires.

227
PARTIE 3

Comment
bien pratiquer
le no-code ?
La pratique du no-code appelle une veille assi-
due et un apprentissage sans fin. Car le no-code
évolue vite et touche à des domaines variés (ex.
web design, UX, modélisation des données, pro-
cessus, automatisations). Rassurez-
vous, nous ne couvrirons pas tout ce
qu’il faut absolument savoir pour
mener des projets en no-code.
Cela aurait-il d’ailleurs un sens ?
Quels conseils donner à la fois à un
designer Webflow indépendant et à
une responsable des ressources humaines automatisant ses routines sur
Make ? Le no-code est par nature pluriel. Il ne bénéficie ni de stan-
dards, ni d’un unique logiciel référent, ni de méthodes spécifiques, et
il ne peut pas non plus se prévaloir d’une liste d’auteurs privilégiés ou
même d’avoir été inventé.
Dans cette troisième partie, nous vous aidons à mettre le pied à l’étrier du
no-code grâce à des conseils pratiques et à des éléments méthodologiques
nous paraissant incontournables : le lean start-up, l’approche MVP, ou
encore les no-code ops. Ces sujets nous ont entraînés dans des discus-
sions passionnantes (avec des divergences parfois, mais jamais de désac-
cord de fond). Nous vous transmettons à présent le fruit de ces échanges.
Lancer des projets
numériques sans coder
7
Ce chapitre s’accompagne d’une page web (réalisée sans code,
évidemment !) sur laquelle vous trouverez de nombreuses res-
sources. Ce sont des documents et des templates qui trouvent
difficilement leur place dans ce livre. Nous vous invitons à vous
rendre sur le site compagnon du livre afin de les découvrir :
[Link]
Nous nous intéressons ici aux lancements de projets numé-
riques ou comportant un volet numérique. Il s’agit là d’un
très vaste domaine : de nos jours, il est difficile de trouver des
exemples de projets dénués de toute présence en ligne.
Si votre intérêt ne porte pas directement sur le démarrage d’un
projet (par exemple, s’il concerne l’optimisation du fonction-
nement interne de votre entreprise, ou l’automatisation de vos
tâches du quotidien), ne sautez pas pour autant ces pages. Nous
y présentons des concepts fondamentaux de notre méthodolo-
gie. Nous vous assurons qu’ils vous serviront tôt ou tard, pour
tout ce que vous voudrez réaliser avec des outils no-code.
Ce chapitre, comme les suivants, est aussi l’occasion de vous rap-
peler ou de vous présenter des concepts et des termes typiques
de la gestion de produits numériques. Nous ne sommes pas des
experts du product management et notre intention n’est pas d’en
proposer un panorama exhaustif. Néanmoins, c’est un domaine
que nous avons fréquemment mis en pratique et nous resti-
tuons ici les principales leçons que nous en avons retenues. De
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

très nombreuses ressources existent sur le sujet. En disséminant des éléments de vocabu-
laire « pointant » vers telle ou telle notion, nous souhaitons faciliter vos recherches et les
approfondissements que vos projets pourraient appeler.

Bien démarrer en no-code


Ce qui ne sera pas abordé ici
• Nous n’exposerons pas de modes d’emploi d’outils no-code spécifiques.
Cela n’aurait pas de sens car cela nécessiterait un ouvrage complet pour
chaque outil, avec le risque assuré que son contenu devienne obsolète en
moins de six mois. Les outils no-code mettent chacun en œuvre des accom-
pagnements pour leurs utilisateurs : guides, tutoriels, conseils pratiques,
exemples expliqués, cours quelquefois centralisés au sein d’« académies »,
forums de questions-réponses, etc. En plus de cela, de nombreux adeptes du
no-code partagent leur savoir-faire gratuitement au sein des communautés
ou sur des réseaux sociaux comme YouTube.
• Nous ne partagerons (malheureusement) pas de recette miracle pour
assurer le succès de vos projets.
Même si elles existent, rares sont les histoires d’entrepreneurs qui ont fait
fortune sur le Web en un claquement de doigts. Si certains cherchent à
vous faire croire à cela, méfiez-vous de ces beaux parleurs ou marchands de
rêves… Rappelez-vous que la technique ne représente qu’une partie d’un
projet. C’est surtout avec une bonne approche et un bon état d’esprit que
vous maximiserez vos chances de réussir... ou alors d’échouer vite (adage
sur lequel nous reviendrons), afin d’économiser temps, argent et énergie, de
glaner de précieux apprentissages et de rebondir dans une autre direction.
• Nous ne pourrons pas vous fournir une assurance tout risque, vous garan-
tissant une réussite en tout contexte.
Chaque situation est singulière et mérite une évaluation en termes de com-
pétences, de motivation, de budgets, de délais impartis, des caractères propres
aux parties prenantes et à la façon dont les décisions sont prises. Les mar-
chés où vos projets se positionnent peuvent également être plus ou moins
vastes, plus ou moins concurrentiels. Néanmoins, notre expérience nous a
montré que certaines règles se vérifient souvent. Après tout, votre objectif
reste toujours de faire découvrir et d’accroître l’utilisation d’un service par
des individus utilisant des ordinateurs et des smartphones. Ils sont souvent

232
7 – Lancer des projets numériques sans coder

habitués à des standards d’usage (ex. Google, YouTube, Facebook). Il vous


appartient de faire la synthèse entre la connaissance de vos cibles d’utilisa-
teurs et nos recommandations. Nous ne cesserons de vous encourager à faire
preuve de discernement et d’appliquer votre filtre personnel à tout ce que
nous vous transmettons.
• Nous n’entamerons pas un guide sur l’entrepreneuriat.
Il existe de très nombreuses ressources sur le sujet : livres, témoignages, inter-
views, podcasts, revues d’actualités économiques, etc. Notre propos concerne
le bon usage d’outils no-code, en association avec des méthodologies que
nous avons éprouvées. L’entrepreneuriat est un contexte que l’on retrouvera
fréquemment, mais nous essayons de formuler nos recommandations en
nous affranchissant de ce cadre. Un projet peut tout à fait être initié au sein
d’une structure existante ou dans un cadre associatif. Nos conseils ne valent
pas que pour des projets de type start-up.
• Nous n’approfondirons pas le thème de l’UX (expérience utilisateur),
indispensable à la bonne conception de projets.
L’UX est un sujet qui nous passionne mais nous n’en sommes pas des experts.
Nous nous en sommes suffisamment imprégnés pour en maîtriser les grands
principes et savoir les appliquer au no-code. Nous pensons que l’UX cor-
respond également à une disposition d’esprit, fondée sur une écoute et une
observation méthodiques. Il faut, pour l’UX comme pour le reste, savoir faire
preuve d’humilité et de curiosité. Car, dans ce domaine en particulier, un
écueil guette de nombreux débutants en numérique (et quelquefois parmi
les dirigeants d’entreprises également) : tout le monde se croit naturellement
être designer ! Ce n’est qu’en approfondissant le sujet qu’on saisit les enjeux
de ce vaste domaine et les efforts à faire sur soi qu’il appelle.
• Nous n’aborderons pas les domaines du growth hacking et de l’acquisition.
Les growth hackers adorent les outils d’automatisation et nous aussi.
Nous partageons aussi avec eux un certain goût pour une pensée allant à
contre-courant, en quête d’originalité et d’invention. Toutefois, il existe
d’excellentes formations sur le sujet. Nous avons d’ailleurs collaboré avec
certaines (comme Rocket School), pour leur apporter nos compétences en
no-code.
• Nous ne pourrons raisonnablement pas proposer une formation complète.
Les domaines que nous y abordons sont tous extrêmement documentés et
il vous faut savoir naviguer en autonomie parmi tous ces courants… Notre
objectif est de vous mettre dans la bonne direction, pour que vous soyez
en mesure d’effectuer vos propres recherches : formuler vos questions avec

233
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

précision, penser aux bons mots-clés et concepts, vous doter progressive-


ment d’un avis critique. Dans le numérique, comme dans bien d’autres dis-
ciplines, on n’a jamais fini de se former ; votre apprentissage sera sans fin et
c’est à vous de le piloter. Alors, à vos marques… prêts ? No-codez !

Quelques conseils généraux


Il devient de plus en plus courant de voir figurer des outils no-code dans des
parcours de formation comportant un versant numérique. Ces formations
peuvent être dédiées au no-code, consacrées à un outil en particulier, ou alors
axées sur un domaine de compétences (ex. Growth hacking, Marketing, Sales).
Nous avons observé certains programmes pédagogiques évoluer vers le no-code
sans démarche délibérée : « De toute façon, tu sais, on n’utilise plus que des
outils no-code à présent pour former nos growth hackers » nous confiait un
responsable pédagogique que nous connaissons depuis plusieurs années. Lui-
même était surpris de ce tournant pris ; il ne s’en rendait compte qu’a posteriori.
Ce mouvement de fond, pourtant, a quelque chose de surprenant. En effet,
même pour les profanes en la matière, il est évident qu’apprendre un langage
de programmation est difficile. Un code a ses mots-clés, ses règles de syntaxe,
ses formes ou structures à respecter, ses exceptions, etc. Il faut, comme lorsqu’on
apprend une langue étrangère, s’y exercer longuement pour se l’approprier. À
l’inverse, les outils no-code revendiquent une utilisation intuitive, notamment
grâce à la programmation visuelle. N’y a-t-il donc pas une contradiction à les
voir enseignés ?
Répondons simplement : non. L’usage des outils no-code ne coule pas de source.
L’intermédiaire du code s’est certes retiré, mais il existe des outils no-code plus
ou moins avancés. Et rappelons que le code n’est jamais bien loin : les outils se
chargent de l’écrire à notre place (même si ce code produit automatiquement
ne nous est, le plus souvent, plus visible). Apprendre le no-code résulte d’un
équilibre à trouver entre la théorie (relative à ce code caché notamment) et la
pratique.

234
7 – Lancer des projets numériques sans coder

Figure 7–1
Beaucoup de questions
peuvent se poser avant
de lancer un projet en
no-code. Ce guide est
là pour vous aider à y
répondre.

À chacun son parcours de progression


Par où commencer son apprentissage du no-code ?
Cette question aurait des réponses simples si le no-code se présentait comme
une discipline traditionnelle et ancienne. Vous savez, ces domaines bien identi-
fiés grâce à leurs experts reconnus, leurs lieux et parcours d’apprentissage, leurs
diplômes, etc. Comme les mathématiques, la médecine vétérinaire ou la boxe
thaïlandaise. C’est un peu le cas avec le no-code : on y trouve de tels repères,
mais en regardant de plus près les formations existantes en no-code, on obser-
vera qu’elles sont toujours centrées sur un ou quelques outils no-code, jamais sur
« tout » le no-code.
Ainsi, la première leçon à retenir est que la question « par où commencer mon
apprentissage du no-code ? » est certainement mal posée, reflétant peut-être une
part d’inquiétude1. Soyez donc soulagé(e) : il ne sera jamais question pour vous
d’apprendre « tout » le no-code…
Pourquoi disons-nous que le no-code n’est peut-être pas vraiment une dis-
cipline ? Tout simplement parce que l’éventail de ses outils est vraiment très
étendu et touche à des domaines extrêmement variés. Nous vous invitons à
voir ces outils comme de géniaux facilitateurs pour vous aider à faire avancer
vos projets numériques. Avec de tels co-équipiers, le no-code agira comme un
révélateur mettant en lumière les besoins essentiels à la réussite de vos travaux.

1 Nous reviendrons, plus loin, sur la notion du FOMO (Fear Of Missing Out), cette anxiété de rater
une actualité ou un événement très important…

235
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

En d’autres termes, plutôt qu’une discipline autonome, le no-code se situerait


à la confluence de nombreuses disciplines existantes et connues2 : web design,
copywriting, marketing, growth hacking, product management, UX, manage-
ment d’équipes, organisation de projets, etc.
Dans ce chapitre et les suivants, nous avons rassemblé des conseils très pragma-
tiques que vous pourrez mettre en œuvre dans vos projets. Nous balisons d’une
manière simple et générique l’ensemble de la gestion d’un projet numérique, en
lien avec des méthodologies connues. Ainsi, nos recommandations viendront
compléter les compétences dont vous disposez déjà, ainsi que l’expérience que
vous avez au quotidien en utilisant des sites et des applications. Nous souhai-
tons vous éviter un maximum d’écueils en partageant notre expérience et en
l’illustrant de cas concrets de projets que nous connaissons. Nous voulons tout
simplement vous faire gagner du temps.
Ainsi, la première étape pour vous consistera à évaluer les compétences dont
vous aurez besoin pour mener à bien vos projets. Ce questionnement est essen-
tiel et n’est pas toujours évident, mais il ne faut pas l’esquiver. De lui découle-
ront vos choix d’outils et d’apprentissages. Vous pourrez en effet développer de
nouveaux savoir-faire, vous faire accompagner par des experts ou déléguer une
partie du travail à des prestataires. Les prochains chapitres vous aideront, nous
l’espérons, à effectuer ce diagnostic pour préparer au mieux tous vos projets.
Et c’est aussi pour cette raison que nous avons conçu notre offre pédagogique,
chez Contournement, sous la forme de plusieurs parcours, pas trop longs (une
dizaine d’heures chacun). Ils sont thématisés autour d’un outil ou d’un concept
précis, afin qu’ils puissent être piochés par chacune et chacun, selon ses propres
besoins et à son propre rythme (figure 7–2).
Idéalement, pour répondre à la question posée, il faudrait proposer des réponses
personnalisées pour chaque lectrice et chaque lecteur. Ce côté libre, non codé,
des itinéraires possibles pour apprendre le no-code (en y mêlant éventuellement
un peu de code) participe à la vivacité du domaine. C’est aussi parce que cette
matière est encore en formation qu’elle en devient un thème si passionnant pour
les pédagogues comme nous sommes. Nous espérons que nos indications vous
seront utiles pour trouver le chemin qui convienne à votre profil.

2 Cette remarque vaut au moment où nous écrivons ce livre et elle peut être sujette à débat. Les
« no-code ops » (chapitre 8) pourraient constituer un contre-exemple, car on pourrait y voir, du
fait de leur étiquette, une discipline nouvelle. Mais cette proposition est elle-même questionnable :
existe-t-il des études pour être « directeur des opérations » ? Pas vraiment. Pour être « DevOps » ?
Oui. Pour d’autres disciplines, mêmes récentes comme le design web, le growth hacking ou le pro-
duct management, on trouve de nombreux cursus.

236
7 – Lancer des projets numériques sans coder

Figure 7–2
L’offre de formation au no-code de Contournement s’est progressivement étoffée depuis les premiers ateliers,
organisés en 2019. Le site a été no-codé sur Webflow par Peppermint agency.

Une approche holistique de vos projets


Au cours de ce chapitre, nous élargirons notre champ de vision afin d’échapper à
des questionnements circulaires : comparaison d’outils plus ou moins abordables,
avec des fonctionnalités plus ou moins puissantes, des configurations plus ou
moins évolutives, etc. Nous vous indiquerons en effet pourquoi la part de la

237
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

technique (qu’elle donne lieu à des implémentations en no-code ou non) n’est


pas l’alpha et l’oméga d’un projet numérique.
Un projet numérique doit toujours être considéré globalement, sans se focaliser
uniquement sur un fonctionnement parfait des rouages du système. Quelque-
fois, vous pourrez voir des termes plus savants pour exprimer cet enjeu pri-
mordial, du type : le design de services recommande une approche holistique3.
Cela signifie que ce qui doit vous obséder, c’est la valeur que vous apportez aux
utilisateurs (ou futurs utilisateurs) de votre service, et pas vos soucis techniques.
Dans la majorité des projets, ainsi que nous le développerons avec la notion de
MVP, ces sujets peuvent attendre. Le no-code prend en charge une grande par-
tie des aspects techniques, c’est pourquoi nous insistons fortement sur cet état
d’esprit, qui est primordial et qui ne va pas de soi.
Nous avons en effet très souvent vu nos élèves se raccrocher à des probléma-
tiques et enjeux techniques pour exprimer l’avancement de leur projet :
• « Je suis bloqué par telle fonctionnalité. »
• « Quel outil de formulaire en ligne me conseilles-tu ? »
• « As-tu entendu parler de cette bibliothèque pour intégrer des animations
visuelles ? »
• etc.
Ces questions sont absolument normales dans un processus d’apprentissage.
Cependant, n’oubliez pas que la technique n’est qu’un moyen pour mener vos
projets. Si ces interrogations persistent dans le temps, elles peuvent chez cer-
tains s’apparenter à des mécanismes de défense : on se réfugie derrière ces pro-
blématiques pour éviter d’affronter les vrais enjeux de son projet, c’est-à-dire
ceux qui nous exposent au monde extérieur, à nos futurs clients, partenaires ou
investisseurs. Montrer son travail n’est en effet pas toujours évident et certains
font tout pour retarder ces étapes. C’est humain…
Nous sommes catégoriques : dans la majorité des cas, des solutions sont trouvées
pour remédier à ces difficultés techniques ou pour les contourner. En revanche,
en prenant le devant de la scène, ces préoccupations risquent de vous faire négli-
ger des aspects éminemment plus stratégiques pour la réussite de votre projet.

3 « Le design de services est une démarche de conception qui a pour fonction d’aider les organisa-
tions – entreprises, collectivités locales, etc. – à concevoir leurs services du point de vue des besoins
des utilisateurs. » peut-on lire sur [Link]

238
7 – Lancer des projets numériques sans coder

L’importance de la pratique
Songez un instant à d’autres domaines que l’informatique. Imaginez les réponses
suivantes qu’un bien piètre professeur pourrait vous apporter. Comment joue-
t-on au tennis ? C’est facile : il vous suffit de renvoyer la balle avec votre raquette.
Et comment apprendre à conduire ? Rien n’est plus simple : il vous suffit de
tourner le volant à gauche pour aller à gauche et à droite pour aller à droite. Ces
exemples sont absurdes, mais vous aurez compris l’ineptie de ces fausses leçons.
Rien n’est possible sans un minimum de pratique.
L’évocation du tennis ou de la conduite, facile à comprendre d’un point de vue
extérieur, illustre que l’accessibilité ne va pas de pair avec la simplicité. La sim-
plification des outils no-code relativement à leurs prédécesseurs ne fait pas dis-
paraître le besoin de déployer des efforts. Elle ne dispense certainement pas de
s’entraîner4.
Ainsi, rien ne remplace la pratique pour le no-code. Vous avez peut-être fait
l’expérience suivante. Vous avez regardé des tutoriels montrant la facilité d’utili-
sation de certains outils. Vous avez consciencieusement observé le déroulement
des étapes réalisées sur Airtable, Zapier ou Glide (voire sur les trois interconnec-
tés). Et tout cela vous aura semblé limpide. Cependant, une fois que vous êtes
prêt à attaquer votre projet, vous aurez vite fait de vous retrouver pris de court
face à votre écran. « Je ne comprends pas, cela avait l’air évident tout à l’heure…
Où faut-il cliquer, déjà ? »
Tous les outils no-code disposent de documentations, guides et tutoriels, prove-
nant de leurs éditeurs ou publiés par des utilisateurs experts. Toutefois, si, pour
chaque outil, on assemblait tous ces documents dans un recueil et si on consti-
tuait une bibliothèque rassemblant tous ces ouvrages, cela ne suffirait pas à tota-
liser un savoir complet sur le no-code. Il y a deux raisons à cela. D’une part, un
no-codeur débutant ne saurait quels livres (et donc outils) y piocher… D’autre
part, même en ayant sélectionné deux ou trois guides d’outils, où trouverait-il
les bonnes méthodes pour régler les interconnexions entre ces derniers ? Là
encore, on devine que seule la pratique permet de tester, en conditions réelles, les
combinaisons entre les très nombreux outils et leurs extensions. Il s’agit avant
tout de cultiver un état d’esprit, une curiosité, un goût pour « tenter des trucs »
et de rendre concrètes, chacune et chacun à sa façon, ses intuitions et ses idées.

4 Remarquons qu’il ne faut pas mélanger une accessibilité accrue (comme celle des outils no-code
par rapport aux langages de programmation) avec une accessibilité donnée à tous. Des personnes en
situation de handicap ne sont pas en mesure de jouer au tennis, d’apprendre à conduire ou d’utiliser
un ordinateur. Elles peuvent alors être secondées au moyen d’interfaces ou d’accompagnements
pédagogiques personnalisés.

239
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

La question des prérequis théoriques


Nous pourrions réfléchir autrement à la question d’un enseignement général du
no-code. Il serait envisageable de rassembler les bases techniques sur lesquelles
ces outils s’appuient. Les domaines concernés se compteraient alors en nombre
restreint : le HTML/CSS, le JavaScript, les bases de données relationnelles, la
gestion responsive des navigateurs web, les API.
Cependant, ces enseignements sont-ils réellement indispensables pour débuter
le no-code ? S’attarder sur des concepts théoriques a-t-il pour effet d’améliorer
votre utilisation des outils ? Ou ce temps est-il, au contraire, pris sur votre pra-
tique, avec le risque de retarder vos projet, ou même de vous décourager ?
Nous avons enseigné tous ces sujets et nous connaissons bien ces thématiques.
Incontestablement, une connaissance de ces thématiques aide à mieux com-
prendre les outils no-code et à mieux les utiliser. Cependant, notre expérience
nous indique qu’on peut tout à fait s’en passer pour démarrer.
• Si vous faites vos premiers pas dans le numérique avec le no-code, il serait
dommage que vous vous ajoutiez d’inutiles inquiétudes en vous croyant obli-
gés de passer par de soi-disant prérequis. On peut découvrir progressivement
le HTML et le CSS à travers des constructeurs de sites et le JavaScript à
travers des outils de scraping ou d’automatisation. Ne vous préoccupez pas de
prime abord de ces problématiques. Au contraire, faites confiance aux outils
no-code et à l’appareil pédagogique qu’ils incorporent. Certains no-codeurs,
s’ils le désirent, approfondiront leurs bagages théoriques plus tard ; d’autres
n’éprouveront pas ce besoin.
• Dans le cas d’usages plus avancés et de produits complexes, nous sommes
convaincus que certains points théoriques constituent une condition néces-
saire pour bien comprendre ce qu’on fait en tant que no-codeur. Vous décou-
vrirez par vous-mêmes, dans votre progression naturelle, que certains appro-
fondissements vous ouvriront la voie vers de vraies compétences consolidées.

L’artisan et l’ingénieur
La question d’une primauté de la pratique sur la théorie (ou vice-versa) dans le
cadre de la transmission de savoirs, n’a rien de nouveau. Cette dualité théorie/
pratique reflète les deux modes d’enseignement d’une discipline : celui de l’arti-
san et celui de l’ingénieur.
Le premier consiste à acquérir un savoir-faire par la pratique, par des gestes
qu’on répète en les affinant au fil du temps. On acquiert un tour de main en
manipulant divers instruments. En comprenant leurs subtiles différences, en

240
7 – Lancer des projets numériques sans coder

distinguant les cas appropriés pour utiliser chacun d’entre eux, on incorpore un
savoir-faire profond que l’on s’approprie durablement. L’apprentissage passe
aussi par une observation concentrée de compagnons et de maîtres, qui nous
servent de modèles, nous corrigent et nous conseillent. On a coutume de dire,
pour les domaines d’artisanats traditionnels, qu’il faut près de 10 000 heures
d’entraînement pour devenir expert ; cela revient à une durée d’environ 7 ans.
(heureusement, les ordres de grandeur sont drastiquement réduits, pour l’arti-
sanat no-code.) Il faut surtout souligner que les artisans ne sont pas nécessaire-
ment des théoriciens incollables dans leurs domaines : un horloger n’a pas besoin
d’être agrégé en mathématiques ou expert en génie mécanique, un luthier n’a
pas besoin d’être un virtuose du violon. De même en est-il, d’après nous, pour
le no-code et ses fondamentaux théoriques. Ces fondamentaux existent ; leur
maîtrise théorique n’est pas indispensable.
Quant au second mode de transmission, celui de l’ingénieur, il passe d’abord par
la théorie. Des lois générales, théorèmes et principes sont employés pour s’acca-
parer de manière abstraite le domaine d’étude et des simulations et modèles pré-
cèdent la production concrète des objets que l’on veut créer. Cette aisance pour
penser des concepts abstraits se trouvera plus naturellement comblée avec l’ap-
prentissage du code, mais elle pourra également être des plus utiles pour mener
des projets en no-code et être rigoureux quant à l’application de méthodologies.

FOMO, FOBO et procrastination


Parmi nos élèves, nous avons perçu diverses attitudes pour aborder l’étendue des
outils no-code. Souvent, certaines questions reviennent. « Comment faire ma
veille ? » « Quel est le meilleur outil pour faire ceci ? » « N’est-il pas plus oppor-
tun de sélectionner cet autre, plus connu, pour faire cela ? »
Certains souhaitent se perfectionner sur un outil spécifique (ex. Webflow,
Bubble) pour en devenir des experts. D’autres se contenteront d’être initiés à
chacun d’entre eux, car ils désirent avant tout en découvrir le plus grand nombre
possible. Ainsi pourront-ils constituer leurs stacks le plus judicieusement et le
plus librement possible.
Nous souhaitons, sur le thème de votre stratégie d’apprentissage, simplement
vous indiquer que des hésitations sont absolument normales. Toutefois, si elles
prennent le dessus sur vos prises de décisions, il vous faut en prendre conscience.
On pourrait passer un temps infini à préparer son apprentissage, préparer ses
projets, voire préparer ses préparations. Des termes sont apparus pour évoquer
certaines attitudes : FOMO (Fear Of Missing Out : peur de manquer la der-
nière nouveauté), FOBO (Fear Of Better Option : peur de s’engager sur un choix

241
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

et d’en manquer d’autres potentiellement meilleurs). Ne tombez pas dans ces


pièges qui peuvent déclencher une procrastination sans fin, voire paralyser vos
avancées (figure 7–3) !

Figure 7–3
Attention au FOMO et au FOBO !

Nous avons également relevé, notamment chez des personnes en milieu de car-
rière, quelquefois en reconversion professionnelle, une crainte d’être dépassées
par la technologie ou par l’idée de programmer. Il y a là un phénomène de
génération qui opère : la « génération Z » (population née entre 1995 et 2012) a
vu le jour avec un Internet existant et son florilège de services en ligne matures ;

242
7 – Lancer des projets numériques sans coder

ces individus, disposant souvent de smartphones dès leur adolescence, ont pris
l’habitude d’ouvrir simultanément 5, 10 ou 50 onglets dans leurs navigateurs
web… Ils sont certainement plus familiers avec les outils numériques que la
génération qui les a précédés, plus habitués à installer, désinstaller, tester des
apps, à personnaliser leurs interfaces, à entamer simultanément de nombreux
cours ou tutoriels en ligne brassant des domaines disparates.
Nous souhaitons vous débarrasser de cette appréhension possible devant l’uti-
lisation d’outils innovants. Elle est normale, mais elle n’est vraiment d’aucune
utilité. Rassurez-vous, il n’est pas possible de « casser Internet » en cliquant sur
l’interface d’un outil no-code !

Bien débuter votre projet no-code


Qu’entend-on par projet ?
Lorsque nous employons le terme « projet », il faut l’entendre au sens le plus
large. Il peut aussi bien s’agir d’un projet entrepreneurial que de la numérisation
d’un processus interne au sein d’une organisation existante. Dans le premier cas,
il s’adressera à des destinataires situés à l’extérieur de votre entreprise : des pros-
pects ou des clients. Dans le second cas, les utilisateurs visés seront une partie
de vos collaborateurs et vous-même éventuellement.
Il existe plusieurs termes connexes à celui de « projet » : « produit », « valeur »,
« proposition de valeur », « proposition unique de valeur », par exemple. Attar-
dons-nous sur ces notions, afin notamment de clarifier les deux familles de
questions que vous devrez aborder : l’espace des problèmes (rencontrés par vos
destinataires) et celui des solutions (que vous construirez pour eux).
Nous avons souvent rencontré de jeunes entrepreneurs désirant sortir leur pro-
duit (leur « solution ») au plus vite. Ils s’inquiètent de délais trop longs, de
risques de retard… C’est compréhensible ; si on peut gagner quelques jours ou
semaines, faisons-le ! Toutefois, si au final le public n’est pas convaincu par votre
projet qui aura duré 3 mois au lieu de 6 grâce à des outils no-code, vous aurez
surtout perdu 3 mois…
Il est crucial d’apporter une bonne solution à un bon problème. Si ces deux cri-
tères sont validés, votre produit apportera réellement de la valeur à vos cibles. Sa
proposition de valeur sera réelle. Lorsque l’on parle de valeur, c’est le plus souvent
un raccourci pour désigner la valeur client (customer value), la satisfaction que
votre produit apportera à vos cibles. Ce sont toujours les clients qui sont les éva-
luateurs de cette valeur et non pas vous-mêmes, votre bon sens ou votre ressenti.

243
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Parlons donc de l’espace des problèmes. Les méthodes que nous développerons
ici vous aideront à mieux connaître votre marché-cible et les problèmes que vos
prospects rencontrent. Il vous faudra peut-être aussi choisir au(x)quel(s) de ces
problèmes vous souhaitez répondre.
Quant à l’espace des solutions, il s’agit davantage de répondre au « comment »,
d’optimiser la fabrication de votre produit et sa diffusion. Avec les outils no-code,
c’est surtout cette partie qui sera accélérée.
L’exploration de l’espace des problèmes vous amènera à vous poser un certain
nombre de questions :
• À qui vous adressez-vous ?
• Quel(s) problème(s) allez-vous résoudre pour ces personnes et dans quel
ordre ?
• En quoi votre proposition est-elle plus valable que d’autres solutions déjà
disponibles ?
• De quelle manière rendre convaincants, palpables, les résultats concrets que
vous promettez ?

Le cas de Gojob
Gojob est une agence d’intérim mettant en relation des sociétés avec des candi-
dats, pour mener à bien des missions souvent de courte durée. Nous avons parti-
cipé à l’amélioration de ses processus internes. Un problème était identifié : des
intérimaires engagés ne se présentaient pas lors du démarrage de leur mission.
Cela n’était pas forcément délibéré de leur part : il pouvait s’agir d’oublis de la
part de personnes trop peu organisées et à l’emploi du temps chargé.
Pour y remédier, nous avons mis en place, grâce à des outils no-code (Make
principalement) un système de rappel par SMS : les intérimaires recevaient
automatiquement des rappels quelques jours avant et la veille du début de leur
intervention. Cette solution n’impliquait aucune tâche supplémentaire de la part
des employés de Gojob. Le taux d’absentéisme à l’embauche a été automatique-
ment réduit.

Que retenir de ce cas ?


• Cette intervention ajoute-t-elle une fonctionnalité pour optimiser un projet
existant ou bien constitue-t-elle un nouveau projet à part entière ? Cette ques-
tion ne nous paraît pas essentielle, car tout peut être perçu comme un projet.
En l’occurrence, la stack technique de Gojob ne permettait pas d’intégrer cette

244
7 – Lancer des projets numériques sans coder

fonctionnalité dans la feuille de route existante. On peut donc tout à fait consi-
dérer qu’il s’agit d’un mini-projet, d’un microservice autonome.
• Le no-code a permis d’améliorer rapidement et facilement une situation
problématique.
• La valeur apportée par cette fonctionnalité est plurielle : elle se répartit entre
l’intérimaire (en comblant son manque d’organisation), les clients (qui aupara-
vant attendaient inutilement les intérimaires sur site), les employés de Gojob
(car, sans alourdissement de leurs processus, ils ont eu moins de plaintes à
gérer) et l’entreprise dans son ensemble (car cela représente un chiffre d’affaires
sauvé considérable).

Le cas d’une crèche américaine


Nous avons accompagné un service de crèche américaine qui développait une
plate-forme en ligne pour faciliter les prises de contact des parents avec les édu-
cateurs et responsables s’occupant de leurs enfants. Via des applications, il était
possible pour les familles de suivre leurs activités en temps réel, de consulter des
comptes-rendus de leurs activités. Ces applications, riches de fonctionnalités,
étaient complexes à faire évoluer et beaucoup d’attention était portée sur la clarté
et la simplicité des interfaces. C’était grâce à elles qu’un lien solide était constitué
avec les clients du service de crèche et c’était un avantage concurrentiel dans ce
domaine qui comporte de nombreux acteurs.
Un beau jour, l’entreprise américaine a voulu mettre un terme à notre collabora-
tion. Réfléchissant aux arguments de la négociation qui s’annonçait, nous avons
découvert, presque par hasard, un sondage qu’avait mené la crèche six mois aupa-
ravant. Les réponses (plusieurs centaines) n’avaient jamais été analysées ; nous
nous en sommes alors chargés. Elles révélaient les raisons du départ de certains
clients de la crèche. La principale plainte des parents ne concernait absolument
pas les interfaces numériques que nous élaborions, mais un roulement important
des encadrants de leurs enfants : ces derniers étaient déstabilisés par des éduca-
teurs souvent jeunes qui ne restaient que quelques mois chacun.

Que retenir de ce cas ?


• Cet exemple ne concerne pas un projet réalisé en no-code, mais la stack d’ou-
tils utilisée est ici sans importance. Le développement visait à fabriquer une
bonne solution (des applications soignées, dont nous étions très fiers) pour un
problème posé qui n’était pas le bon.
• Nous avons certainement été trop influencés par les demandes de notre client
(la crèche). Son marché rassemblait des concurrents qui surenchérissaient avec

245
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

leurs fonctionnalités numériques, à tel point que nos préoccupations concer-


naient uniquement l’espace des solutions, c’est-à-dire l’amélioration des appli-
cations existantes. Ce genre de pression de la part d’un client n’est pas rare.
N’oubliez donc jamais de toujours questionner les demandes elles-mêmes,
avant de chercher à y répondre au plus vite.

Le principe du fail fast


Ainsi que nous souhaitons vous en convaincre, créer un site agréable ou une
belle application ne représente que la partie émergée de l’iceberg.
Les outils no-code font souvent la publicité de leur grande facilité d’utilisation
pour fabriquer des solutions. Ils mettent en avant votre créativité et votre inven-
tivité, avec un abord parfois ludique. Gardez à l’esprit qu’il y a plusieurs pièges
dans ce type de message. Premièrement, en n’éclairant que la phase de fabrica-
tion d’une solution, toute la partie préalable de compréhension des problèmes
de votre cible est éclipsée. Deuxièmement, ce n’est pas ce que vous voulez qui
importe le plus, mais ce que veulent vos prospects et clients. Votre créativité doit
être au service de leurs besoins.
Pour illustrer ce problème, disons qu’il nous est très souvent arrivé de rencontrer
des élèves ayant pour projet de créer un énième site de rencontres, une nouvelle
place de marché (marketplace), ou encore une application de plus pour l’em-
ploi (job board)… Ce sont là d’excellents exercices pour apprendre à utiliser les
outils, mais admettez qu’on peut mettre en doute la viabilité économique de ces
projets. Le Web est déjà saturé de telles réalisations, dont certaines remplissent
d’ailleurs très bien leurs promesses. Une exception importante à signaler est le
cas où ces différents produits se placent sur un secteur d’activité en particulier,
un marché de niche ; alors une vraie proposition de valeur peut éclore relative-
ment à ce secteur restreint. Dans ce cas, les outils no-code constituent la voie
royale pour accélérer votre entrée sur ce marché, ou bien, comme le disent les
spécialistes du produit, votre stratégie go-to-market. Ils vous aideront à tester vos
hypothèses sur ce secteur spécifique et à entamer votre projet sans avoir recours
à des développeurs ou à des investisseurs.
L’adage du fail fast (« échouer vite ») concerne ces sujets. Comment, en effet,
s’assurer que votre projet va apporter de la valeur à vos cibles ? Vous partirez
souvent d’une situation personnelle, d’un pari ou d’une intuition. Cependant,
il vous faudra remplacer vos incertitudes ou votre prescience par des preuves
tangibles : une vraie connaissance de votre marché-cible et de vos prospects. Et
le plus tôt sera le mieux !

246
7 – Lancer des projets numériques sans coder

Le principe de fail fast (« échouer vite ») ou fail often (« échouer souvent »),
célébration de l’échec5, rappelle que celui-ci est courant pour des projets numé-
riques. Il est normal d’échouer et d’ailleurs, il est possible que vous fassiez fausse
route, vous aussi, et que vous deviez essayer à plusieurs reprises. Toutefois, quitte
à échouer, alors autant échouer le mieux possible. Pour cela, il faut minimiser
les ressources investies dans votre projet, notamment le temps, et maximiser
vos apprentissages. Vous pouvez penser votre projet comme un test, une série
d’expérimentations grâce auxquelles vous récolterez des informations sur votre
marché et vos prospects, peut-être inattendues.

Le cas de QuizFlip
QuizFlip, c’est l’histoire d’un objet connecté. Ce petit boîtier devait nous
seconder dans nos révisions : ses deux écrans sur ses deux faces opposées affi-
chaient respectivement une question et sa réponse. Par un mouvement de bas-
cule selon un sens de rotation ou l’autre, l’utilisateur indiquait s’il avait trouvé la
bonne réponse. La fréquence de réapparition de chaque question s’ajustait alors
automatiquement à ses taux de réussite et d’échec.
Il est difficile d’estimer le marché adressable6 par un tel dispositif, intégrant des
aspects utiles et ludiques. C’est pour cette raison que ses concepteurs ont com-
mencé par organiser de nombreuses campagnes d’acquisition de prospects :
• Plusieurs pages d’accueil sur lesquelles des campagnes publicitaires amenaient
leur trafic. Ces pages visant à mesurer l’appétence pour le produit compor-
taient le début d’un parcours d’achat plus vrai que nature. Cependant, celui-ci
s’interrompait après le clic de l’utilisateur intéressé : on lui indiquant alors
poliment qu’il figurait sur une liste d’attente et qu’il serait recontacté. On
appelle cela des smoke tests.
• Une campagne de financement participatif réalisée sur la plate-forme
[Link].
De prime abord, cette campagne a laissé penser à un vif succès : plus de 1 000
préréservations ont rapidement formé un volume potentiel d’achat de près de
100 k€.

5 Il existe plusieurs conférences dédiées à ce sujet : les FailCon (pour fail conference) ou le mouvement
des Fuckup nights, par exemple. On peut également citer l’ouvrage de Sylvain Tillon et Thomas
Pons 100 conseils pratiques pour couler sa boîte, aux éditions Eyrolles (2016).
6 La notion de « marché adressable » ou de « marché total adressable » a été conceptualisée. Il existe
des méthodes plus ou moins avancées pour l’évaluer, comme par exemple la technique du market
sizing.

247
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Or, le projet s’est arrêté là. Pourtant, il ne faut pas y voir un échec. Bien au
contraire ! En se concentrant à 100 % sur l’estimation du marché total adressable
par ce produit novateur, ses concepteurs ont certes relevé des chiffres promet-
teurs. Néanmoins, leurs connaissances en growth hacking leur ont indiqué qu’ils
avaient atteint là l’essentiel de leur marché potentiel. Or, l’estimation de leurs
coûts de R&D et de fabrication les a amenés à conclure que le projet ne serait
finalement pas rentable dans sa globalité.

Que retenir de ce cas ?


• C’est un excellent exemple d’échec rapide. L’échec a été anticipé de manière
extrêmement précoce, à l’aide d’une campagne de marketing bien menée, en
amont du développement du produit.
• De nombreux échecs de projets numériques s’expliquent par un manque de
focus de la part de leurs encadrants. Cette dispersion des efforts a alors vite fait
de les épuiser sans générer l’efficacité pourtant voulue. Pour QuizFlip, le focus
a été consacré à une étape précise du développement du produit. L’abandon
a pu être décidé très précocement, évitant un projet qui n’aurait pas porté les
fruits espérés.

L’objectif d’une adoption durable


Heureusement, il arrive aussi, de temps en temps, que des projets réussissent.
Avant d’en venir aux méthodes pour optimiser vos chances de succès, voyons
comment établir les critères de réussite d’un projet.
On pourrait répondre de bien des manières : un bon fonctionnement technique,
une économie de moyens pour le réaliser, un rendu esthétique qui vous plaît,
un faible taux de plaintes, etc. Toutefois, le critère principal, celui qui doit vous
obséder, c’est un usage effectif et durable de votre produit par les destinataires
que vous ciblez. Ces derniers doivent prendre connaissance de votre proposi-
tion de valeur et la comprendre, s’approprier la solution que vous leur proposez
(adoption, conversion) et continuer de l’employer même passée la période de
découverte (rétention)7. Pour des produits commercialisés, on dira alors que le
marché visé est atteint (Product Market Fit8 – PMF).

7 Vous pouvez vous intéresser aux pirate metrics, AARRR (acquisition, activation, retention, referral,
revenue), qui approfondissent ces enjeux. Nous ne les développons pas dans ce chapitre, car elles
dépassent le cadre d’un démarrage de projet.
8 La traduction littérale est « adéquation produit / marché ».

248
7 – Lancer des projets numériques sans coder

Figure 7–4
Courbe de rétention des
utilisateurs pour deux
produits : l’un ayant
atteint son PMF, l’autre
non9.

Pour des outils et processus internes, on souhaiterait aussi voir leur usage par
les collaborateurs épouser une courbe similaire (figure 7–4), mais il n’y a pas à
proprement parler de marché. Quelquefois, il ne s’agira que d’une personne :
vous-même ou un collègue. On ne parlera donc pas de PMF et on ne peut
pas mesurer le succès de vos démarches uniquement sur des bases statistiques.
Pour des processus internes, les risques sont davantage de disposer de procé-
dures moyennement adaptées, un peu fastidieuses, vaguement documentées,
plus ou moins à jour, pas toujours parfaitement respectées… On ne peut donc
pas calculer clairement de taux de rétention. Cependant, même en l’absence
d’un tel indicateur mesurable, une chose est sûre : s’ils sont trop imparfaits, vos
nouveaux outils seront abandonnés, ou alors ils donneront lieu à de possibles
erreurs, pertes d’informations ou ralentissements.

Le cas de l’Afev
Nous avons participé à de nombreux projets menés par des associations, en les
secondant dans la conception de leurs sites, en construisant avec elles certaines
applications ou fonctionnalités. Souvent, le numérique ne représente pas le
cœur de leur savoir-faire et elles sont particulièrement demandeuses de ce type
d’accompagnement.

9 Seule l’allure des courbes compte ici. L’échelle de temps peut considérablement varier selon la na-
ture du produit.

249
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

L’Afev (Association de la fondation étudiante pour la ville), qui a été créée


en 1991, mobilise chaque année des milliers d’étudiants pour accompagner des
jeunes en difficulté scolaire et créer du lien dans les quartiers populaires. Afin
de soulager sa fonction support (c’est-à-dire, concrètement, de nombreux appels
téléphoniques leur arrivant de la part de leurs bénévoles), une base documen-
taire a été conçue. Aux questions les plus courantes sont apportées des réponses
pratiques (ex. comment un étudiant bénévole doit-il réagir s’il arrive dans une
famille dont les parents ne sont pas francophones). Cependant, l’analyse des
comportements réels des étudiants bénévoles nous a fait revoir notre copie quant
à l’interface que nous souhaitions proposer. Plutôt qu’une classique section de
FAQ (Frequently Asked Questions) avec ses catégories et ses menus dépliants, les
ateliers de conception nous ont aiguillés vers l’élaboration d’un robot conversa-
tionnel (chatbot). En effet, cette solution semblait bien plus adaptée aux situations
d’urgence dans lesquelles les demandes arrivaient le plus souvent à l’associa-
tion. Il suffirait donc aux bénévoles de saisir leurs questions sur leurs téléphones
mobiles pour accéder au plus vite à l’information recherchée.

Que retenir de ce cas ?


• Si l’on s’était contenté d’une section FAQ, le taux d’adoption de la base docu-
mentaire aurait été moindre. Beaucoup de bénévoles l’aurait consultée une fois
ou deux, avant de l’abandonner, l’accès à leurs réponses urgentes étant trop
compliqué.
• La valeur de cette fonctionnalité se répartit entre plusieurs destinataires : les
gérants de l’association (moins d’appels téléphoniques), les étudiants béné-
voles et les familles les recevant.

Le lean start-up comme pierre angulaire


Que ce soit dans des conférences sur l’entrepreneuriat, dans les discours des
directeurs innovation de grandes entreprises, dans la bouche d’entrepreneurs
autodidactes, ou encore dans les recommandations jargonnantes d’étudiants en
commerce ou en ingénierie, on entend très souvent parler de lean start-up.
Ce terme est souvent galvaudé. Il charrie avec lui, dans l’imaginaire collectif,
des représentations approximatives, des fantasmes réducteurs, voire des leçons
erronées : le lean start-up « c’est aller vite », « c’est lever des millions d’euros, juste
sur une idée », « c’est une équipe jeune de petits génies de l’informatique et du
commerce qui travaillent jour et nuit ». Ils continuent à être véhiculés en dépit
des nombreuses ressources et des cursus qui reviennent sur ces notions, en les

250
7 – Lancer des projets numériques sans coder

définissant de manière pragmatique, en les expliquant et en rappelant quelques-


uns de leurs exemples les plus connus.
C’est peut-être là la rançon de son succès : la méthodologie lean start-up serait
devenue si évidente, dès que l’on traite de projets numériques, qu’il suffirait de
l’invoquer, comme une formule magique, pour qu’elle opère… De nombreux
chantres de la méthode, sincèrement convaincus de son efficacité, ont beaucoup
de mal à la formuler par des mots simples. Pourtant, le lean start-up rassemble
des éléments de définition et de méthode très précis.

Une méthodologie venant de l’industrie


À l’origine, cette approche venait du système de production Toyota (TPS, pour
« Toyota Production System » en anglais) et visait à améliorer les performances
d’une chaîne de production, en termes de productivité, mais aussi en termes
de délai, de coûts et de qualité. En particulier, toutes les sources de gaspillage
étaient dans la ligne de mire des industriels japonais. Ces gaspillages entravent
la productivité en alourdissant inutilement les processus : rappelons que lean
signifie « maigre », « sans gras », « allégé ».
Cette quête d’efficacité au sein d’une organisation se réfère plus précisément au
lean management, qui a d’abord été une théorie pour des processus très concrets
de production matérielle. Le lean start-up en est un héritier moderne : il en
reprend les grands principes mais les adapte et transpose à d’autres contextes.
C’est le livre d’Eric Ries Lean Startup, publié en 2011, qui a grandement parti-
cipé à répandre ces méthodes dans le domaine du numérique.

L’approche lean start-up


Cette méthodologie consiste à valider votre idée rapidement, de façon agile, en
la soumettant au marché, tout en minimisant l’investissement initial.
Concrètement, il vous sera souvent difficile de savoir par où débuter votre
projet. Devez-vous passer du temps à bâtir un modèle économique théorique,
afin d’évaluer vos coûts et vos profits ? Devez-vous passer du temps à effectuer
une veille ou un benchmark concurrentiel, afin de comprendre votre marché ?
Devez-vous passer du temps à interroger des utilisateurs potentiels, dans quel
but… ? Etc.
C’est là la vocation de toute méthodologie : délimiter et nommer des étapes, les
ordonner dans le temps, tout en comprenant les objectifs et livrables de chacune
d’entre elles.

251
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Beaucoup d’entrepreneurs veulent aller vite. Nous allons plus vite de Paris à
Marseille en voiture qu’à vélo et encore plus vite en TGV… à condition que ce
TGV fasse bien route vers Marseille. Cet exemple peut sembler absurde, pour-
tant il nous rappelle de nombreux souvenirs de projets mal pilotés. Peut-être
éveillera-t-il également pour vous certains souvenirs de projets passés ?
Au cœur de l’approche lean start-up, il y a la notion d’apprentissage. Elle stipule
que tout développement doit être testable et que tout test doit, par son inter-
prétation, pouvoir influencer la feuille de route de votre produit. Ce que l’on a
coutume d’appeler le positionnement marketing devient alors mobile : cette
approche implique de fréquemment actualiser votre carte et votre boussole.
Il existe de nombreuses formules insistant sur l’importance de ces apprentis-
sages10. Ainsi faut-il d’abord « faire la bonne chose » (do the right thing) avant de
« bien faire cette chose » (do the thing right). On peut aussi penser à un article
fréquemment cité de Paul Graham, intitulé « Do things that don’t scale » (« faites
des choses, même si elles ne permettent aucune évolution »). Cette formule
rappelle que toute optimisation est par nature, une question secondaire : il faut
avant tout valider la pertinence de votre produit.
Citons encore Henrik Kniberg, célèbre coach agile, qui a notamment travaillé
chez Lego et Spotify :

La connaissance, c’est le contraire du risque. Ainsi, quand vous faites face à beau-
coup d’incertitude, votre focus doit être porté sur l’acquisition de connaissances.
Vous vous concentrerez sur des choses comme des prototypes d’interfaces, des
points de faisabilité technique ou des expérimentations. Ce n’est pas très excitant
pour les utilisateurs, mais cela constitue néanmoins de la valeur, car vous réduisez
le risque [de vous égarer]. (…) Tandis que l’incertitude décroît, vous vous concen-
trerez de plus en plus sur la valeur apportée à l’utilisateur. Vous saurez ce que vous
construisez et comment le construire. Alors : allez-y, foncez11 !

Nous développons dans les deux sections qui suivent deux notions au cœur de
cette approche : le produit minimum viable (MVP) et les cycles d’apprentissage.

10 Les citations que nous faisons dans ces paragraphes dépassent le cadre du lean.
11 Extrait d’une présentation intitulée Agile Product Ownership in a nutshell (Le Product management
agile en quelques mots) accessible à l’adresse [Link]
ownership-in-a-nutshell

252
7 – Lancer des projets numériques sans coder

La notion de produit minimum viable (MVP)


Le produit minimum viable (Minimum Viable Product – MVP) désigne la ver-
sion minimale de votre produit pour qu’il puisse être utilisé12. Par définition,
un MVP est minimal, donc frustrant pour vous qui êtes son producteur. Son
objectif n’est pas d’être parfait, mais d’exposer au plus vite à vos utilisateurs une
solution fonctionnelle leur apportant une valeur minimale du service ou de l’hy-
pothèse que vous voulez tester. En voici un exemple : « je fais l’hypothèse que
les gens sont intéressés par le fait d’acheter des maisons de vacances avec des
co-acquéreurs qu’ils ne connaissent pas encore ».
Un MVP doit se concentrer sur une seule fonctionnalité principale que vous
aurez retenue. Ayez à l’esprit que vos utilisateurs n’ont pas connaissance de tous
les perfectionnements que vous prévoyez et tentez de garder votre MVP réel-
lement minimal. On rapporte souvent cette citation de Reid Hoffman, le fon-
dateur de LinkedIn : « si vous ne vous sentez pas mal à l’aise avec la première
version de votre produit, c’est que vous l’avez lancée trop tard ».
Si vous travaillez dans un environnement peu familier de ces types de métho-
dologies (lean start-up, méthodes agiles), il est possible que vous rencontriez
des obstacles pour mettre en œuvre une approche MVP. Après tout, il est bien
normal, quand on dirige une entreprise, de veiller à son image de marque. Il y
a quelque chose d’assez désagréable à exposer au grand public un produit non
finalisé, comportant potentiellement encore quelques bugs. Cette fébrilité peut
également vous concerner, même si vous faites partie d’une petite structure ou
si vous êtes installé à votre compte. Ces hésitations sont même tellement fré-
quentes que de nombreuses notions dérivées ont été imaginées pour retarder un
accès ouvert à la première version du produit : earliest testable product, minimum
lovable product, minimum awesome product, minimum marketable feature, mini-
mum viable experience, etc. (voir figure 7–5)
Retenez que :
• Un MVP doit se concentrer sur une seule fonctionnalité. Si vous le chargez
d’options dont il pourrait se dispenser, c’est qu’il n’est plus minimal.
• Il est difficile de publier une première version de son produit. Vous pou-
vez l’exposer graduellement à un public de plus en plus élargi (amis, bêta-
testeurs). En fervents défenseurs du fail fast, nous vous encourageons cepen-
dant à oser sauter le pas au plus tôt.

12 Selon les cas de figure, on pourrait dire « la version minimale de votre produit pour qu’il puisse être
commercialisé ». Ce point est sujet à débat et nous ne faisons que le citer ; cela dépend beaucoup de
votre contexte.

253
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

• La fonction du MVP est de récolter des retours de la part des utilisateurs


afin d’itérer rapidement.

Figure 7–5
La notion de MVP a
inspiré de nombreuses
variantes.

L’approche MVP
Le MVP, c’est la première brique qui va permettre de tester rapidement votre
idée auprès des personnes intéressées. Ce produit va-t-il les intéresser ? Com-
ment vont-elles s’en servir ? Comment le faire évoluer ?
La figure 7–6 illustre l’approche MVP, incrémentale et itérative.
Imaginons la mise en situation suivante : vous avez toujours été fasciné par
l’aviation et vous souhaitez construire un véhicule pour voyager dans les airs.
Vous allez commencer par créer un produit minimal et véritablement réalisé à
peu de frais. Quelques modèles d’avions en papier vous suffisent pour effectuer
des tests très rudimentaires, éveiller l’imaginaire de vos amis à qui vous pouvez
faire part de votre projet : vous recevez leurs premières impressions. La récolte
précoce de leurs avis vous encourage alors à construire un deltaplane mono-
place. Ce qui n’est déjà pas une mince affaire : résistance des matériaux, aéro-
dynamisme, sécurité… Heureusement que vous ne vous êtes pas directement
lancé dans un prototype d’avion ! Vous apprenez donc beaucoup et, au bout
de quelques semaines, des modèles sortent de fabrication. De nouveaux retours
utilisateurs (feedbacks) vous révèlent leur souhait de pouvoir voler à plusieurs, et à

254
7 – Lancer des projets numériques sans coder

des altitudes plus élevées. Vous renoncez alors aux cours de mécanique auxquels
vous pensiez participer. Un planeur est plus adapté et plus rapide à concrétiser.
Ainsi, l’approche MVP vous confronte sans cesse à des apprentissages venant
d’une part de votre marché cible (informations provenant directement de vos
clients et prospects), d’autre part des compétences que vous acquérez progressi-
vement. Vous évitez un « tunnel » de plusieurs mois ou années de conception/
fabrication, et minimisez les risques d’échec.

Figure 7–6
La notion de MVP
appliquée au domaine
de l’aéronautique.

Deux cas de projets personnels d’étudiants


Voici deux projets réalisés lors du premier bootcamp d’Uncode School. Son fon-
dateur, Milan Boisgard (à qui l’on doit également la plate-forme [Link]
[Link] et la newsletter No Code Station), a fait un choix ambitieux en intégrant
à son programme une initiation à l’UX, des bases de code ainsi que les outils
Webflow, Bubble et Make. Dans leurs projets personnels, les « product builders »
fraîchement formés ont associé une page d’accueil sur Webflow à une gestion
applicative sur Bubble (combinaison assez efficace, que l’on retrouve par exemple
chez Prello).
• Amandine était persuadée que sa plate-forme consacrée au troc de graines
entre particuliers n’était pas présentable, car elle n’avait pas encore ajusté l’af-
fichage responsive. « Que se passera-t-il si quelqu’un essaie de se connecter
depuis son téléphone mobile ? Ce n’est pas possible de diffuser en l’état ! »
• Adam avait développé une plate-forme de réservation de salles de sport, mais
tardait à en faire la présentation à des gestionnaires de complexes (ce qu’il a fait

255
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

plusieurs mois plus tard seulement). Il n’était pas satisfait de la présentation


trop rudimentaire du calendrier et tenait à boucler ce « dernier » point.
Leurs produits étaient fonctionnels et bien conçus. Les parcours d’utilisateurs
étaient rodés, les choix de visuels et le texte soigné. Les bases de données com-
portaient des données réelles et cohérentes. Pourtant, il y avait toujours un
« mais »... et cette réserve concernait toujours un aspect technique.
Nous pouvons répondre une nouvelle fois aux inquiétudes d’Amandine et Adam.
Que se passerait en cas de connexion depuis un smartphone ou de recours au
calendrier simple ? Réponse : rien. Que perdent-ils, en revanche, à retarder la
publication de leur MVP ? Beaucoup ! Il y a fort à parier que leurs premiers
visiteurs se seraient concentrés sur d’autres choses, des aspects n’ayant pas de
dimensions techniques. « Sera-t-il possible d’ajouter de nouvelles catégories de
graines si je m’inscris au site ? » « Pourrais-je synchroniser le calendrier Google
Calendar de mes deux terrains de basket avec votre plate-forme ? » « Pourrais-je
valider les réservations manuellement ? » Et n’oublions pas le fameux « Combien
cela va-t-il coûter ? ».

Les cycles d’apprentissage lean


À partir du moment où votre MVP sera en ligne, vous pourrez vous engager sur
des boucles d’amélioration ou cycles d’apprentissage relatifs à votre produit.
Nous employons volontairement ces deux expressions, afin d’exprimer que la
valeur que vous diffuserez provient tout à la fois de votre produit et de votre
connaissance du marché et des utilisateurs. Il s’agit des deux versants d’une
même stratégie.
Les trois étapes conceptualisées par le lean start-up sont les suivantes :
1. Construction. Toutes les extensions et toutes les améliorations des fonc-
tionnalités donnent lieu à une récolte de retours utilisateurs.
2. Mesure. Ces données doivent alors être interprétées pour affiner votre com-
préhension des frustrations et souhaits des utilisateurs.
3. Apprentissage. Retenez les idées à développer en priorité pour engager la
boucle de la figure 7–7.

256
7 – Lancer des projets numériques sans coder

Figure 7–7
Illustration d’une boucle
d’apprentissage en lean
start-up.

Notons que ces boucles ne sont pas les mêmes que les sprints, venant de l’agilité,
qui peuvent rythmer le travail de votre équipe de développement. Ces sprints
durent typiquement entre une et trois semaines, durée au bout de laquelle il faut
obligatoirement livrer quelque chose ; les cycles lean peuvent être plus vastes et
flexibles.
La méthodologie lean start-up établit à l’avance l’idée de pivots. Cela arrive
lorsque vos apprentissages vous décident à bifurquer quant à la définition de
votre cible, de vos principales fonctionnalités ou canaux de distribution, etc. Vous
trouverez de très nombreux exemples de pivots concernant les produits-phares
du Web. Par exemple, Twitter était à la base Odeo, un réseau social permettant
aux utilisateurs de s’abonner à des podcasts et de partager leurs réactions. La
sortie d’iTunes par Apple a rendu Odeo obsolète et ce dernier n’a conservé que
la partie de commentaires, devenant la fameuse plate-forme de microblogging.

Le cas de Mascotto
Lors du premier confinement dû à l’épidémie de Covid, en 2020, un artisan
menuisier, bénévole à la Société nationale de sauvetage en mer de Pornichet, en
Loire-Atlantique, a conçu une protection adaptée aux véhicules professionnels.
Le Mascotto, ainsi qu’il l’a baptisée, est une bâche constitué d’un matériau spé-
cial éprouvé dans le domaine maritime : le Cristal. Parfaitement adapté pour
créer une cloison entre le conducteur et un passager, cet équipement résistant a

257
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

été rapidement mis au point et breveté, afin d’aider à une reprise du travail en
temps d’épidémie.
Nous avons aidé cet artisan à promouvoir son projet au moyen d’un formulaire
de précommande (réalisé sur Airtable) et d’un petit site d’e-commerce (réalisé
sur Weebly). Ceci a engendré de l’ordre d’une centaine d’achats, provenant sur-
tout de professionnels installés dans les environs. Ceux-ci ont largement exprimé
leur satisfaction quant à cette invention. Ainsi peut-on penser que le marché
potentiel de ce produit était bien plus vaste.

Que retenir de ce cas ?


• Réaliser soi-même ses supports et outils n’a pas de prix, mais la technique ne
fait pas tout ; d’autres compétences entrent en jeu. Des actions marketing ou
de growth hacking auraient pu seconder le bouche-à-oreille local et décupler
les ventes de Mascotto.
• En raison de l’urgence du projet, le site no-code a pu voir le jour en quelques
heures, mais il n’avait pas été conçu avec une approche MVP. Il visait à l’effi-
cacité, pas à accroître une compréhension des besoins de ses visiteurs. Avec un
trafic trop faible et qui n’a pas pu être observé/analysé, des cycles d’apprentis-
sage n’ont donc pas pu être mis en place.

La solution n’est jamais que technique


Avec les outils no-code, créer votre MVP peut ne nécessiter que quelques
heures. Dans certains cas, quelques minutes suffisent à déployer une première
base parfaitement fonctionnelle, grâce aux modèles (templates) mis à disposi-
tion. Le risque est alors grand pour un no-codeur de foncer tête baissée vers une
telle première réalisation et de s’engager dans de multiples personnalisations,
perfectionnements et retouches.
Pourtant, il faut savoir relever le regard du guidon. Afin de vous aider à relativi-
ser l’importance de la technique à cette étape, voici trois exemples de MVP qui
ne misaient pas tout sur un fonctionnement technique irréprochable :
• Le MVP de Dropbox, solution de transfert et de collaboration autour
de documents partagés, était une vidéo de trois minutes qui présentait de
manière convaincante les fonctionnalités de l’outil. Plusieurs dizaines de
milliers d’inscriptions ont été enregistrées sur la liste d’attente en une jour-
née ; la viabilité économique du projet était confirmée.
• Le MVP de Zappos était véritablement minimal. Les spécialistes parlent de
MVP « concierge » car il s’apparente au fonctionnement de la conciergerie

258
7 – Lancer des projets numériques sans coder

d’un hôtel. Il illustrait parfaitement un adage connu dans le numérique :


« commence par simuler ton produit, jusqu’à ce que tu l’aies bâti ». Cette
histoire a débuté en 1999, lorsque Nick Swinmurn s’est senti frustré de ne
pouvoir trouver la paire de baskets qu’il désirait dans son magasin de quar-
tier ; l’idée lui est alors venue de créer une boutique en ligne. Néanmoins,
Nick ne voulait pas acheter à l’avance un stock conséquent de chaussures ;
cela aurait représenté un coût important, en raison de l’étendue des pointures
possibles, et du fait qu’il était impossible de prévoir à l’avance quelles seraient
ses produits-phares. À cela, il fallait ajouter la gestion des invendus. Il a
décidé de procéder autrement et de commencer par valider la viabilité éco-
nomique de son projet. Il s’est rendu directement dans les magasins proches
de chez lui, pour prendre des photos des chaussures disponibles à la vente, et
les a publiées sur un site web. Lorsqu’un achat était réalisé par un client en
ligne, il se rendait au magasin correspondant pour acheter lui-même la paire
en question, afin de pouvoir l’expédier au client. Ce mode de fonctionnement
n’était pas profitable et était impossible à faire grandir en l’état, mais Nick a
validé l’appétence pour sa boutique en ligne en n’investissant presque rien.
• Le MVP de Contournement, créé en 2019, consistait en des ateliers d’ini-
tiation au no-code, qui duraient deux heures et ne rassemblaient qu’une
dizaine de personnes. Cependant, en commençant par des rencontres et
des échanges avec ces curieux de la première heure, nous avons observé que
l’intérêt pour les outils no-code était réel. Nous avons découvert certains
besoins, des cas d’usage exprimés par eux que nous n’aurions pas soupçonnés.
Et surtout, ce premier public nous a confirmé sa disposition à payer pour
une journée de formation. Puis ils achetaient leur place… Notre hypothèse
de base était un bootcamp de neuf semaines. Nous l’avons invalidée grâce aux
ateliers, mais nous avons validé des formats courts.

Le cas d’une banque


Voici le cas d’une banque que nous avons accompagnée dans sa transformation
numérique. Nous avons rencontré une de ses employées, prompte à l’action et
persévérante. La situation qu’elle rencontrait dans son quotidien, pour proposer
des contrats d’assurance à ses clients, était pour le moins insatisfaisante : la lour-
deur des documents à remplir, mis bout à bout avec des attentes imposées par
la procédure, avait pour effet de décourager les clients comme les salariés, à tel
point que, lorsqu’une demande en cours de traitement était abandonnée par un
client, les employés de la banque éprouvaient un vif soulagement.
Afin de remédier à cette situation ubuesque, l’employée a réalisé un modèle sur
Word, comportant des menus déroulants pour sélectionner dynamiquement les

259
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

options. Sans qu’elle le sache, elle avait conçu son MVP ! Des dizaines de collè-
gues l’avaient testé et adopté officieusement.
Word faisait partie des outils autorisés par la banque. Pourtant, malgré l’immé-
diat engouement des employés pour ce prototype fonctionnel, le projet a été
classé sans suite pour des raisons de politique interne à l’organisme.

Que retenir de ce cas ?


• Que ce projet se soit conclu par une fin de non-recevoir n’est pas ce qui importe
ici : malgré un sentiment d’injustice, cela fait partie du jeu. On ne maîtrise pas
tous les paramètres dans le cadre d’une entreprise, qui va avec son lot de liber-
tés et de contraintes. Voilà un autre exemple de fail fast, cette fois-ci dû à des
raisons internes assez typiques d’un contexte d’intrapreneuriat.
• Cet exemple illustre qu’il est possible de sortir rapidement de petites briques
pour répondre à des besoins prioritaires. Cette approche par petits pas est plus
réaliste que l’élaboration de vastes projets avec des dates de lancement très
éloignées dans le temps. On résout parfois de grands problèmes en appliquant
de petites solutions.

Cadrer un projet
Nous avons agrégé au fil du temps une méthodologie « à la Contournement ». Elle
vous aidera à démarrer sur de bonnes bases avec les outils no-code, à économiser
du temps et de l’énergie en évitant les fausses pistes. C’est un socle méthodologique
pour équiper tout projet numérique, que nous avons consolidé progressivement en
nous basant sur notre expérience, mais également sur une bonne connaissance des
méthodologies de gestion de projets numériques (méthodes agiles, UX design,
design thinking). Il s’agit toujours de recommandations concrètes sur la manière
de faire, mais généralement basées sur des partis pris assumés.

Pourquoi cadrer ?
Cadrer un projet, c’est lui apporter des contraintes utiles à son bon déroulement.
On pourrait, de prime abord, rechigner à créer ses propres limites13, surtout
avec la promesse des outils no-code de libérer notre créativité et de démultiplier
notre productivité. Cependant, une trop grande liberté peut aussi désorienter,

13 Étymologiquement, c’est la définition du terme « autonomie » : on est autonome quand on crée


soi-même les lois que l’on suit.

260
7 – Lancer des projets numériques sans coder

que l’on soit seul ou en équipe pour mener son projet, ou que celui-ci soit une
initiative d’innovation au sein d’une grande structure. De plus, qu’on le veuille
ou non, il faut bien avancer une étape après l’autre ; alors, autant s’appuyer sur
des séquences et des jalons déjà éprouvés par d’autres !
Un cadre ne doit pas être perçu uniquement comme une source de limitations
ou d’empêchements, mais aussi comme un appui : c’est en faisant confiance à
ce cadre qu’on peut se décharger mentalement d’un certain nombre de ques-
tions méthodologiques et se concentrer sur l’essentiel. Il facilite la collaboration
lorsque plusieurs individus ou plusieurs équipes travaillent sur le même projet
et il rend plus fluide la communication quant à l’avancement du projet, auprès
de sa hiérarchie par exemple.
Quelquefois, placer des dates-butoirs à certaines étapes ou se donner des délais
incompressibles (time-boxer des tâches, entend-on parfois) pour produire les
livrables est même indispensable à certain(e)s pour se mettre au travail.
Surtout, le principal risque en faisant l’économie de cette préparation de votre
projet, c’est de s’enliser, notamment avec de nouvelles idées qui vous arriveraient
en cours de route. Une remarque lue sur un forum, un débat non tranché avec un
collègue, une trouvaille relevée sur un produit similaire… et voilà votre plan de
développement qui s’effondre sur lui-même. L’enfer n’est-il pas pavé des meil-
leures intentions ?

Le cas d’une app pour les amateurs de vin


Arlo a été l’un de nos élèves. Il avait opté, en 2020, pour un cours que nous
proposions alors, consacré aux projets parallèles réalisables en no-code. Habile
techniquement et doté d’un bon sens entrepreneurial, Arlo avait également une
passion pour l’œnologie ; il avait décidé de consacrer une application permettant
à des connaisseurs de faciliter l’organisation de dégustations de vin. Grâce à des
dispositions relatives à ce domaine, il bénéficiait d’aides pour mener ce projet. Il
a réalisé un MVP fonctionnel (une application mobile) sur Adalo et il a récolté
des échos très favorables de la part de plusieurs de ses acolytes. L’application,
baptisée Amarelo, leur était utile.
Cependant, alors que tous les voyants semblaient au vert, c’est par manque de
temps qu’Arlo n’a pas réussi à donner suite à son projet. Il avait en effet une
activité professionnelle dans le conseil.

Que retenir de ce cas ?


Il est fréquent d’aborder de nouveaux projets avec optimisme et tant mieux !
Avec Amarelo, nous attirons votre attention sur le fait que la gestion de projets

261
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

numériques pèche, dans la grande majorité des cas, par un excès d’optimisme.
Ménagez-vous du temps à toutes les échelles (durant vos journées, vos semaines
et spécialement dans les périodes que vous estimez correspondre à la fin de votre
projet) : vous verrez que des tâches imprévues vont toujours apparaître pour les
combler et vous nous remercierez pour ce conseil.

Simplicité et efficacité
Notre méthodologie n’a rien de radicalement innovant, heureusement ! Cela
fait en effet quelques décennies à présent que les méthodes de développe-
ment informatique et de conception de produits numériques sont rodées. Elles
connaissent de nombreuses variantes, mais leurs fondamentaux (comme le lean
start-up) restent stables. Le no-code ne les a pas révolutionnées.
Nous avons établi notre méthodologie sur la base de notre expérience en agence
web, que nous avons tenté de généraliser. Nous nous sommes également ins-
pirés d’ateliers et méthodes connus (design thinking, co-conception) que nous
avons pratiqués dans différents rôles (chef de projet technique, responsable
produit, développeur). Nous avons affiné cette méthodologie en réalisant plu-
sieurs dizaines de projets numériques en mode agile et, bien sûr, avec des outils
no-code.
Notre méthodologie représente le minimum du minimum, afin de vous éviter
de vous embourber dans un projet. Elle ne remplace pas le travail avec des desi-
gners UX, des chefs de projets et autres spécialistes.
Volontairement, nous n’entrons pas dans des questions de durée ou de calen-
drier : les projets que nous avons pu accompagner sont trop divers par bien des
aspects. De même, les expériences et compétences des uns et des autres varient
énormément. Il nous serait difficile, en conséquence, d’indiquer des durées types
pour les ateliers que nous présentons.
Notre méthodologie de cadrage se déroule en deux temps :
1. Une conception centrée utilisateur qui nous est inspirée par les méthodes
d’UX que nous avons beaucoup simplifiées. Nous sommes convaincus que la
meilleure façon de développer votre produit est la co-conception : il faut que
les utilisateurs ciblés soient impliqués le plus possible et le plus tôt possible
afin de minimiser les risques de dérive.
2. Un cadrage fonctionnel puis technique du projet pour en faciliter
l’implémentation.

262
7 – Lancer des projets numériques sans coder

Tout cela ne s’improvise pas. Ces deux étapes correspondent, d’une manière
classique, à deux versants de la conception et de l’amélioration continue en
numérique :
• une phase de Product Discovery (centrée sur l’utilisateur), accompagnée
d’une fourniture du produit/service ;
• une phase de Product Delivery (centré sur la production efficiente du
produit).
Ces deux aspects ne concernent pas que le lancement d’un projet. Ils se struc-
turent de plus en plus lorsque les projets gagnent en maturité et impliquent des
effectifs plus importants14.

Les ateliers de conception


Nous rassemblons ici la série d’exercices et d’ateliers absolument indispensables
afin d’aborder sereinement votre projet no-code. Pour chacun d’entre eux, nous
en donnons une définition concise, ainsi que d’éventuels exemples et commen-
taires. Vous trouverez tous ces éléments sur le site compagnon dédié à ce guide.

L’Elevator pitch
Préparée à l’avance, cette formulation efficace de votre proposition de valeur
(elevator pitch) doit aller droit au but. En la travaillant, vous trouverez les bons
mots pour gagner en assurance et convaincre des investisseurs, partenaires ou
clients potentiels.

Exemple
Pour tout non-développeur qui souhaiterait créer des produits numériques en par-
tant d’une page blanche ou automatiser des processus dans son entreprise, nous
proposons des formations en ligne aux meilleurs outils no-code selon un format
modulaire adaptable à vos attentes. À la différence de cursus plus rigides, vous
pourrez personnaliser votre apprentissage en le séquençant selon vos besoins et
vos disponibilités.

Il est très difficile de parler de ses projets. Sans un minimum de préparation,


vous vous trouverez rapidement pris au dépourvu. Le cadre très contraint de
ce résumé (le temps de monter deux étages en ascenseur) vous y entraîne. Bien

14 On peut simplement mentionner des concepts et méthodes plus élaborés pour que ces deux espaces
(et quelquefois deux équipes) communiquent, comme la méthode du double-diamant ou le dual
track agile, conceptualisé par Marty Cagan.

263
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

souvent, de nouveaux entrepreneurs pèchent par excès de confiance, convaincus


de pouvoir improviser. Nous vous invitons fortement à vous confronter à cet
exercice et à éprouver par vous-même si vous êtes prêt à le mener.
Vous pouvez également décliner cet entraînement sur d’autres supports comme
un tweet de 140 caractères (Twitter ancienne version). Un autre exercice, qui
mérite lui aussi une préparation, est d’effectuer en cinq à dix minutes une
démonstration complète de votre produit, en présentant le plan du site et en
expliquant et utilisant ses principales fonctionnalités.

Le Lean Canvas

Figure 7–8
Le Lean Canvas

Créé par Ash Maurya, cet outil sert à représenter sur une seule page les prin-
cipales caractéristiques de votre vision produit. Il ne faut pas confondre cette
grille de lecture avec le Business Model Canvas, qui s’en approche dans les
grandes lignes.
Il se compose de deux grandes parties : la partie de gauche est centrée sur le
produit, celle de droite sur le marché. Les blocs, au nombre de neuf, doivent
être remplis selon un certain ordre : les segments clients, les problèmes qu’ils
rencontrent (coûts, craintes, inconvénients), votre proposition de valeur, les
solutions qui la concrétisent, les canaux de communication et de distribution
utiles pour atteindre vos cibles, vos sources de revenus, vos sources de coûts, les
indicateurs clés de performance et enfin l’avantage concurrentiel (ce qui vous

264
7 – Lancer des projets numériques sans coder

distingue de vos concurrents). Au centre de cette trame décrivant votre projet,


sans surprise, on trouve ce qui est au cœur de votre produit : la proposition de
valeur.
Cet outil peut, de prime abord, paraître épouvantablement scolaire et fastidieux.
Néanmoins, ayez bien conscience qu’il ne s’agit pas d’un « exercice » susceptible
d’être sanctionné par une note finale. Bien souvent, des interrogations et des
questions surgissent lorsqu’on découvre le canevas pour la première fois. Pour
cette raison, un guide de documentation l’accompagne. Le plus important pour
qu’un Lean Canvas soit utile, c’est de s’y confronter à plusieurs, de manière soit
synchrone (une réunion où on le remplit ensemble), soit asynchrone (plusieurs
propositions que l’on compare dans un second temps, ou alors des relectures
croisées que l’on organise). Vous verrez s’exprimer des divergences dans la per-
ception de votre produit et de son modèle économique et peut-être certaines
incompréhensions ou certains doutes. Cela sera l’occasion d’échanger concrète-
ment sur votre vision du produit, de l’enrichir, ou de préciser votre positionne-
ment, votre implémentation, la nature de vos concurrents, de vos utilisateurs…
Vous verrez éclore bien des sujets de discussion. Pensez à bien fixer des durées
maximales à ces réunions.

Les personas
Un persona est un personnage imaginaire, représentatif d’un groupe d’utilisa-
teurs ou de clients. Il vise à guider vos décisions pour votre produit, en accrois-
sant, pour vous et vos équipes, l’empathie avec vos cibles.
Vous trouverez de nombreux modèles de personas sur le Web. Chaque fiche doit
tenir sur une seule page. Vos personas doivent rester en nombre limité (deux à
quatre), sans quoi ils deviendraient vite contre-productifs. Ils doivent avoir un
nom, un prénom, un métier, des informations démographiques et une photogra-
phie. C’est grâce à ces données, même fictives, que vous et vos collègues pourrez
les considérer comme des personnes familières, avec qui on imagine un dialogue
lorsque des décisions sont à prendre. Ces portraits disposent de champs descrip-
tifs typiques pour comprendre le fonctionnement psychique de ces individus :
• leurs motivations et leurs objectifs (éléments qui vont les inciter à utiliser
votre service plutôt qu’un autre) ;
• leurs difficultés (éléments qui pourraient les motiver à trouver des solutions) ;
• leurs freins (éléments qui pourraient les empêcher d’utiliser votre produit) ;
• leurs usages numériques généraux (sites, outils, réseaux sociaux).
Afin de créer vos personas, vous vous baserez sur plusieurs sources d’in-
formation : des interviews avec vos prospects ou clients, des réponses à des

265
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

questionnaires et sondages, ou encore des données comportementales venant de


vos outils Analytics.
Il est important de consacrer du temps à créer vos personas. Vous verrez, ils
constitueront des alliés quand il faudra trancher des désaccords concernant le
développement ou des questions ergonomiques. Vous les solliciterez en vous
demandant, par exemple, « Que ferait Jacques avec cette fonctionnalité ? » ou
« Cette formulation est-elle compréhensible pour Julie ? »
De plus, la fabrication de vos personas implique des apprentissages très utiles
pour vous et vos collègues. C’est une excellente façon d’amorcer votre recherche
utilisateur.
Vous pouvez personnaliser ces fiches afin qu’elles vous correspondent : ajoutez-y
des citations, des passe-temps ou des informations utiles à votre commerce.
Attention toutefois, ne les surchargez pas ! Les personas ont vocation à sim-
plifier des prises de décision, pas à les prolonger en des débats sans fin. Enfin,
n’oubliez pas de les mettre à jour régulièrement.

La maquette wireframe
Un wireframe (fil de fer) est un croquis de ce à quoi ressemblera votre site web
ou votre application. Page par page, ou écran par écran, vous positionnez vos
éléments (images, textes, champs de formulaires, boutons…) afin de constituer
une vue d’ensemble. Celle-ci vise à anticiper des problèmes, à contrôler la clarté
et la cohérence des parcours.
Papier et crayon suffisent amplement pour réaliser ces wireframes ! Il ne faut
pas se tromper d’objectif : le but est de vérifier que toutes les pièces du puzzle
soient en place et que leur agencement soit compréhensible pour vos personas.
Les textes et images définitives, qui habilleront ce squelette, ce sera pour plus
tard. De même en est-il pour les transitions dynamiques, les clics faisant passer
d’une page à une autre…
C’est aussi un support parfait pour communiquer, si vous êtes plusieurs no-co-
deurs sur le projet : vous décèlerez au plus tôt des représentations qui divergent
sur la structure de votre site ou app, les fixerez et les harmoniserez.
Même si elles vous semblent fades avec leurs emplacements griffonnés en noir
et blanc, ces maquettes peuvent également donner lieu à des tests utilisateurs :
soumettez-les à des testeurs ! Il est crucial que ces premiers traits de votre inter-
face ne présentent aucune ambiguïté.
Combien de fois avons-nous observé des novices du numérique foncer, tête
baissée, sur leur outil favori ? Dans leur élan créatif, les voilà qui, en quelques
clics, déplacent des blocs ici, ajoutent un menu là, transposent une modification

266
7 – Lancer des projets numériques sans coder

faite sur la page courante à d’autres pages, corrigent un bug, augmentent une
taille de police, avant de nous poser avec enthousiasme une question pressante
sur la couleur de leur Call to action15. Avec les outils no-code, la création de
pages peut devenir si rapide qu’ils ne voient vraiment pas l’intérêt d’étapes inter-
médiaires de conception, comme les wireframes.
Or, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Sauter l’étape des maquettes
ne vous fera pas gagner de temps. Au contraire, les wireframes vous aideront à
éliminer au plus tôt des sources d’hésitation, à lever des confusions et à éviter de
futurs allers et retours. Nous vous conseillons de ne pas les considérer comme
des éléments jetables et de les archiver (par exemple en les prenant en photo) ;
vous verrez, vous serez contents de vous remémorer vos anciennes maquettes.
Quant à des maquettes plus avancées que les wireframes (mockup ou proto-
types avancés), il est vrai que la question de leur utilité se pose avec le no-code.
Là-dessus, nous n’aurons pas de réponse unanime à vous apporter ; il est pos-
sible de s’en passer, pourvu que vous procédiez à des tests utilisateurs. De nom-
breux paramètres sont à considérer, dont vos compétences en UX et en UI, votre
positionnement marketing et votre stack d’outils no-code.

Figure 7–9
Exemple de maquettes wireframes où l’on distingue un bouton call to action.
Source : Dereckson, Wikimedia Commons

15 Un appel à l’action (call to action) est le plus souvent un bouton ou une icône cliquable, correspon-
dant à une action précise souhaitée de la part de l’utilisateur.

267
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Les tests-utilisateurs
Les tests utilisateurs sont des expérimentations confrontant des personnes
réelles à des maquettes de votre site ou application. Ils visent à tester une inter-
face, un parcours ou à récolter des informations générales sur votre cible.
Les tests utilisateurs peuvent se décliner de bien des façons, raison pour laquelle
notre définition garde une formulation générale. Tout comme les expériences
d’un physicien pour valider ou invalider les conclusions de ses équations théo-
riques, les tests utilisateurs doivent constituer pour vous la source de vérité par
excellence. Ils vous permettent aussi d’aligner vos équipes, car ils révèlent vos
futurs sujets de travail.
Vous pouvez construire un produit vous semblant parfait ; s’il n’est parfait qu’à
vos yeux et si vous n’arrivez pas à en convaincre vos cibles, cela signifiera que
votre proposition de valeur est faible. Il ne faut pas nécessairement raisonner en
termes de culpabilité et rechercher des erreurs commises ; il peut très bien s’agir
de produits en avance sur leur temps.16
Vous pouvez mener des tests utilisateurs à tout moment dans la vie de votre
produit, même dans des phases de conception très précoces (en vous appuyant
sur des wireframes par exemple). Il faut prévoir une maquette à présenter à des
individus proches de vos personas, à qui vous proposerez des objectifs à réali-
ser : « trouver tous les aliments vegans disponibles sur la boutique en ligne »
ou « réserver un terrain de badminton pour le 13 mars dans la soirée ». Afin
de ne pas fausser le test, il vous faudra être un peu cruel. Il est capital de laisser
votre utilisateur s’embourber, hésiter, chercher par lui-même à s’en sortir. Ne
l’aidez pas trop rapidement et invitez-le à exprimer oralement ses interroga-
tions. Et surtout, si cela vous est possible, enregistrez ces tests et prenez un
maximum de notes, y compris sur ses attitudes corporelles (ex. surprise, hésita-
tion, agacement).
Nous vous recommandons de mettre en place des tests utilisateurs au plus tôt
dans votre projet. Souvent, ils sont (à tort) remis à plus tard. Pourtant, bon
nombre des excuses que nous avons entendues sont de mauvaises excuses,
faciles à déconstruire. Ainsi, un test utilisateur peut durer 30 minutes seulement
(en-deçà, ce sera un peu trop court). Quelques tests utilisateurs effectués chaque
mois suffisent pour démarrer. S’il vous est difficile de trouver des candidats
proches de vos personas, commencez par des gens de votre entourage (on parle
de tests « friends & family »). Enfin, si vous n’avez « rien à tester », nous vous

16 Citons par exemple le Dynabook créé par le PARC de Xerox en 1972. Cet ancêtre de l’iPad, créé
avec presque quatre décennies d’avance, n’était pas en phase avec la réalité des usages informatiques
dans les années 1960 et 70.

268
7 – Lancer des projets numériques sans coder

recommandons d’organiser ce test très simple : soumettez votre page d’accueil à


un individu sans lui donner d’instruction autre que de prendre connaissance du
produit présenté. Puis, une fois l’écran éteint, demandez-lui de vous expliquer ce
qu’il ou elle en a compris. Vous pourrez délimiter, dans vos prises de notes, les
éléments de votre page qui semblent clairs, confus, manquants.

La feuille de route produit


Il y aurait beaucoup à dire sur l’art de mener votre feuille de route (roadmap)
produit. C’est la fonction du Product Owner17; ce rôle garantit le bon avance-
ment de votre produit, notamment en rédigeant et en priorisant les dévelop-
pements en attente (les user stories recensées dans le backlog). Nous entrons
là dans le fonctionnement quotidien de votre fabrication de produit, au-delà
de son simple amorçage. Vous trouverez d’abondantes ressources sur ces sujets.
Les deux outils que nous présentons, les user stories (scénarios utilisateurs) et le
backlog (inventaires des développements à réaliser) sont des incontournables. Ils
ne se suffisent pas à eux seuls et s’accompagnent de rituels, ainsi qu’on les appelle
dans les méthodes agiles. Les rituels sont des réunions disposant de cadres pré-
cis : leurs participants, leurs objectifs, leurs durées et fréquences. Vous pouvez
par exemple organiser des réunions en début de semaine (ou de sprint) pour
répartir le développement des user stories dans l’équipe et en fin de semaine (ou
de sprint) pour dresser le bilan et réfléchir aux difficultés rencontrées.

Les users stories


Une user story (ou « scénario utilisateur » en français) correspond à la descrip-
tion d’un développement unitaire, que vous intégrerez à la feuille de route de
votre produit. Elles sont regroupées au sein d’une liste centralisée qu’on appelle
le backlog.
Il devient rapidement utile, voire indispensable, d’appliquer un formalisme pour
remplacer vos bonnes vieilles to do lists et autres pense-bêtes. Ce formalisme
peut être assez léger pour commencer : un titre clair et une description succincte
suffisent pour définir une user story. Souvent, on préconise une formulation du
type « en tant que… je souhaite… afin de… ». Cela n’a rien d’obligatoire, mais

17 On peut facilement se perdre entre les différents intitulés de postes Product Owner, Product Ma-
nager, Scrum Master et leurs équivalents français. Retenez que le Product Owner a une définition
de référence dans la méthodologie SCRUM (qui fait partie des méthodes agiles). C’est à ce rôle
qu’incombe la gestion de la feuille de route produit. Pour plus d’information, le Guide Scrum est
disponible sur le site [Link]

269
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

cette structure a le mérite de toujours rappeler le persona concerné ainsi que


l’objectif final qu’il vise, ce qui leur apportera de la valeur.

Exemples de user stories


« En tant qu’utilisateur abonné, je souhaite mettre à jour mes informations de
paiement pour continuer à profiter du service. »
« En tant que visiteur du site, je souhaite utiliser la fonctionnalité Facebook
Connect pour m’inscrire et me connecter. »

N’hésitez pas à compléter ces descriptifs avec des remarques pertinentes, des
schémas ou des citations de vos utilisateurs. Tout l’intérêt de ces scénarios est de
définir une priorité et une complexité associées à chacun.
On peut par exemple utiliser des tailles de T-shirt (de XS à XL) pour représen-
ter simplement la complexité des scénarios.
Là encore, l’efficacité des outils no-code risque de vous inciter à court-circuiter
cette étape et à directement implémenter des fonctionnalités. Or, cette étape de
spécifications est légère et utile à plus d’un titre :
• centraliser toutes vos idées d’évolution, même pour un futur lointain ;
• vous assurer, par une formulation claire, que la fonctionnalité souhaitée ne
présente pas d’ambiguïtés ;
• estimer votre vitesse de développement ou celle de votre équipe, en dénom-
brant par exemple le nombre (ou la complexité cumulée) des user stories
traitées en une semaine ;
• optimiser la stratégie de développement de votre produit.

La gestion de votre backlog


Le backlog (figure 7–10) désigne la liste des tâches restant à effectuer pour
poursuivre la fabrication de votre produit. Il comporte essentiellement des user
stories, mais on peut aussi y faire figurer d’autres tâches : résolution de bugs,
opérations ponctuelles spéciales, spikes (des explorations à mener en temps
limité sur un point précis, afin de préparer des user stories complexes).

270
7 – Lancer des projets numériques sans coder

Figure 7–10
Airtable diffuse gratuitement un modèle de backlog dans son « Agile Workflow Template ».

Bien gérer son backlog est essentiel dès lors que vous êtes plusieurs à participer à
la production de votre produit. Même si vous êtes seul ou en petit nombre, c’est
aussi une manière de visualiser efficacement votre reste-à-faire. Vous constate-
rez le travail effectué sur chaque période, mesurerez votre vitesse de dévelop-
pement, ou regarderez de plus près la part de temps consacrée par exemple à la
résolution de bugs et à l’implémentation de nouvelles fonctionnalités.
Il y a un ordre pragmatique à trouver dans l’organisation de votre backlog et le
traitement des user stories :
1. certaines fonctionnalités techniques sont des pré-requis pour d’autres ;
2. il faut prioriser ce qu’on veut faire tester en premier ;
3. il faut que chaque incrément fonctionne et qu’il soit testable techniquement.
Le backlog doit constituer pour vous un outil central de communication. N’em-
ployez pas de filtre pour ne pas y inscrire certaines idées… Rien ne vous empêche
de créer une catégorie de user stories à envisager plus tard.
Il vous est également possible d’associer à certaines user stories des expérimen-
tations ou tests utilisateurs à mener préalablement à leur implémentation. Vous
pouvez d’ailleurs créer un autre backlog relatif cette fois à vos tests utilisateurs,
sondages, enquêtes et expérimentations à mener. Cela constitue une très bonne
pratique de recherche UX. Dans ce cas, il importera de faire communiquer ces
deux listes, afin d’éviter absolument des fonctionnements en silo. N’oubliez pas
que le but du jeu est de construire les bonnes solutions pour les bons problèmes.

271
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Si vous vous documentez sur ces sujets, vous trouverez des méthodes extrême-
ment complexes pour piloter des feuilles de route dans de grandes organisa-
tions (comme la méthodologie SAFe avec son Agile Release Train et ses Program
Implement Planning). Laissez cela de côté lors de vos débuts. Une base de don-
nées (sur Airtable ou Notion) fera l’affaire pour constituer un premier backlog
efficace. N’oubliez pas que c’est à l’outil de s’adapter à vos besoins, pas l’inverse !

L’agilité
« On a avancé la deadline du projet à dimanche soir. Ça ne doit pas vous poser de
problèmes, si ? Vous êtes agiles. ». Voilà ce que nous nous sommes entendu dire
de la part de responsables formations d’un grand groupe, alors qu’une échéance
était avancée de deux semaines.
Cette agilité-là n’est qu’une interprétation approximative et dévoyée d’un mou-
vement démarré dans le milieu du développement informatique à la fin des
années 1990. Constatant que les projets de production logicielle étaient rare-
ment livrés dans les temps et ne correspondaient que tout aussi rarement aux
attentes des parties prenantes, des développeurs ont décidé de réfléchir à des
nouvelles manières de travailler.
Remettant en cause le sacro-saint « cycle en V », méthodologie de pilotage pro-
jet jusque-là omniprésente, ils espéraient ainsi casser « l’effet tunnel » qui cause
généralement l’issue négative du projet. En effet, il était alors admis qu’un déve-
loppement démarre par une longue phase de rédaction d’un cahier des charges
destiné à une équipe technique, avec l’espoir que plusieurs mois (voire années)
plus tard, un logiciel parfaitement conforme serait livré… Ce n’était que rarement
le cas, généralement au détriment des utilisateurs finaux – ou des développeurs
qui devaient encore passer de longs mois à corriger ce qui avait été mal anticipé
dans le cahier des charges. Sans compter qu’avec de si longs délais, le contexte
de départ du projet avait très probablement changé, ce qui aurait dû être impacté
dans le logiciel. Mais cela était impossible dans le « cycle en V ».
De cet état de fait est né un groupe de travail qui a proposé, en 2001, le Manifeste
agile. Plutôt que de proposer une méthodologie stricte, les dix-sept experts ont
décidé de publier 4 valeurs et 12 principes servant à améliorer le déroulement
d’un projet de développement logiciel (tant sur l’organisation du projet, que sur
un plan plus humain et relationnel). En le lisant, vous vous rendrez compte que
ces principes empreints de bon sens peuvent s’adapter à de nombreux contextes
– et nous vous invitons à faire vôtres les valeurs et principes que vous trouverez
intéressants.

272
7 – Lancer des projets numériques sans coder

Il existe plusieurs méthodologies plus structurées qui implémentent ces grands


principes, tels que Scrum ou Kanban pour ne citer que les plus connus. Et vous
sentirez probablement cette influence dans la méthodologie que nous vous pro-
posons en guide pratique de cet ouvrage. En tant qu’agilistes convaincus, nous
avons mis en œuvre ce manifeste dans nos équipes et formé de nombreuses
autres à les maîtriser.
Rendez-vous sur [Link] pour en prendre connaissance et pensez à
faire preuve de discernement et de bon sens dans sa mise en pratique !

273
Organiser, collaborer
et automatiser en mode
8
no-code ops

Nous allons parler de vos processus de travail et de leurs auto-


matisations. Il suffit que vous ayez à effectuer une tâche plus
d’une fois (quelle que soit la fréquence) pour y réfléchir en
termes de processus : envoyer une newsletter, faire passer des
entretiens d’embauche, mettre à jour votre site, déclarer vos
revenus, etc.
Réfléchir en termes de processus, c’est constater le côté répé-
titif de vos tâches, afin d’organiser leur attribution, à des col-
lègues… ou à des automatisations. Dans un contexte global
où les marchés évoluent de plus en plus rapidement et font
participer de plus en plus d’acteurs en concurrence, la vitesse et
la mobilité constituent des avantages compétitifs indiscutables.
En optimisant vos processus grâce à vos outillages internes,
vous accroîtrez votre productivité, garantirez la qualité de votre
travail et vous vous déchargerez de tâches portant peu de valeur
ajoutée. Tous vos efforts serviront à porter votre projet plus
loin, en concentrant votre attention sur ses enjeux essentiels.
Avec ce thème, on aborde également le vaste sujet de la trans-
formation numérique des entreprises. Le no-code peut être
d’une grande aide pour introduire du numérique dans leurs
processus, de manière à les dépoussiérer et à épauler celles et
ceux qui y participent ou en sont les responsables.
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Des opérations aux no-code ops


Nous avons constaté, dans le cadre de nos formations, que le terme « opéra-
tions » n’était pas toujours parlant pour nos élèves. Certains d’entre eux l’asso-
cient à l’idée de grandes entreprises, ou bien se le représentent comme quelque
chose de technique, complexe et inaccessible. Ces intuitions sont justifiées en
partie seulement. Le no-code contribue à changer la donne. La grande popula-
rité d’un outil comme Zapier prouve qu’il est désormais devenu accessible d’au-
tomatiser certaines tâches : cet outil mise sur « les automatisations pour tous »1.
Nous entamons ce chapitre par un éclairage sur la notion d’« opérations ». Vous
comprendrez que, même si ces dernières constituent un sujet vital pour les
grandes structures, elles sont également de première importance si vous travail-
lez seul, ou si vous débutez. Puis nous donnerons quelques conseils pratiques
pour mener à bien vos opérations.

Figure 8–1
Sur sa page d’accueil,
Zapier ne se présente
pas tant comme un outil
puissant que comme
un super-assistant : le
parfait allié pour vous
aider à implémenter vos
no-code ops.

1 « Que vous soyez side hustlers ou dirigeant d’entreprise, Zapier s’occupera de brancher vos apps
ensemble, afin que vous puissiez gagner en concentration et perdre en frustration » peut-on lire
sur la page d’accueil de cet outil grand public. L’expression side hustler n’a pas de bonne traduction
française : elle désigne des personnes industrieuses lançant de nombreux projets en guise de passe-
temps. Les outils d’automatisation leur sont des précieux alliés.

276
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops

Qu’appelle-t-on « opérations » ?
Ce qu’on appelle « opérations » concerne tous les types de structures entre-
preneuriales. Même dans votre vie privée, dresser une liste de courses est un
exemple d’« opération » que vous avez très certainement déjà pratiquée. Illus-
trons rapidement ce que ce terme recouvre.
• Un solopreneur, un free-lance ou une petite entreprise doivent, par exemple,
préparer des tâches pour leur comptabilité (regrouper des factures, des bons
de commandes, des devis, etc.), suivre l’avancement de leurs projets avec
leurs clients (établir des étapes successives, leur affecter des responsables,
leur attribuer des statuts), s’occuper de l’envoi de colis dans le cas de petites
boutiques en ligne, etc. Avez-vous déjà songé à chronométrer le temps passé
à toutes ces « petites opérations » ?
• Une start-up avec quelques individus se répartissant les fonctions à assurer,
une entreprise moyenne ou une association doivent prêter beaucoup de vigi-
lance aux enjeux de coordination. Par exemple, les réunions ne regroupent
pas forcément tout le monde ; il faut donc rédiger des comptes-rendus effi-
caces et veiller à ce qu’aucune information ne se perde. Des contrôles doivent
être faits, non pas pour surveiller les collaborateurs, mais parce que les flux de
tâches s’intensifient et occasionnent inévitablement des retards et des oublis.
Est-ce que quelqu’un a pensé à rappeler X ? Qui s’occupe de répondre aux
mails de Y pendant ses congés ? Quels logiciels utiliser pour organiser nos
réunions en distanciel ? Et ainsi de suite.
• Pour les plus grandes entreprises, le sujet devient stratégique. Avec leur crois-
sance, leur hiérarchie peut s’étoffer de responsables intermédiaires (middle
management) entre des équipes multiples et la direction. Il faut éviter que des
petites difficultés se consolident en obstacles durables, générant de l’ineffica-
cité pour la structure et de la démotivation pour les employés. Par exemple,
les équipes agiles ont chacune besoin d’autonomie pour fonctionner, mais
elles doivent toutes être alignées vers les mêmes objectifs globaux2.
Citons quelques exemples concrets d’opérations mal réglées : deux équipes
effectuant des tâches similaires sur des logiciels différents, une mauvaise com-
munication entre la production et le marketing, un manque de méthodes, des
budgets gérés approximativement, des rôles flottants pour accueillir un nouvel

2 C’est à cette fin que, par exemple, les OKR (Objectives and Key Results, c’est-à-dire les « objectifs
et résultats clés ») ont été inventés. Cette méthodologie provenant d’Intel et de Google peut vous
intéresser si vous observez des grandes divergences apparaître parmi vos équipes. Elles risquent de
perdre de vue qu’elles sont sur la même embarcation et il faut alors leur rappeler la destination visée.

277
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

employé, des réunions trop longues ou trop fréquentes, une inadéquation des
outils avec les besoins réels, etc.
Des postes de responsables ou directeurs des opérations peuvent être ouverts
pour seconder les managers et toute la structure. Leur rôle est de garder un œil
rivé sur les évolutions du marché et ses opportunités et l’autre sur l’organisation
du travail au quotidien.
En un mot, les opérations ont pour but de garantir la qualité et l’efficacité du tra-
vail interne de la société. Qu’il y ait ou non des équipes et postes dédiés, l’art de
bien mener les opérations implique de disposer d’une excellente perception des
processus de travail, pour chaque collaborateur et dans leurs échanges. Des ops
bien organisées appellent à s’équiper d’outils, de méthodes et de documentation.

Les automatisations
Les automatisations dans les processus de travail constituent l’un des grands
leviers pour tous ces enjeux, pour tous les types de structures. Elles font gagner
du temps, standardisent le traitement de tâches répétitives, évitent des erreurs
humaines et alignent les équipes autour de mêmes pratiques. Les automatisa-
tions constituent donc un moyen pour répondre aux enjeux d’efficacité et de
qualité du travail, pour mener au mieux vos opérations. Nous insisterons sur
le fait qu’elles n’ont de sens que si elles répondent à un vrai besoin, si elles sont
correctement documentées et régulièrement actualisées3.

L’ère des ops, dans la lignée des DevOps


Aujourd’hui, on retrouve des ops un peu partout : DevOps, SalesOps, Marke-
tingOps, BizOps, DesignOps… Les méthodes pour améliorer la qualité du tra-
vail et son efficacité sont « descendues » d’un cran, passant de l’entreprise globale
à ses pôles de compétences. Cette transmission s’explique par une spécialisation
croissante de ces métiers. Le marketing, le design, les ventes ont vu se multiplier
les tâches, les livrables et les échanges. Ceci est allé de pair avec une sophistica-
tion des outils et des méthodes qui leur sont propres. Il est donc naturel que la
thématique des ops ait fait son incursion dans tous ces domaines.

3 Ces soucis de standardisation et d’efficacité n’ont rien de récent. Même si, il y a quelques siècles,
on ne parlait pas encore d’opérations, de processus et d’automatisations, cette rationalisation du
travail a été centrale dans la rédaction de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des
arts et des métiers de Diderot et d’Alembert, parue au milieu du xviiie siècle, dans les travaux de
l’économiste écossais Adam Smith sur la division du travail comme source de productivité ou, plus
récemment, dans les préconisations de Taylor pour augmenter le rendement d’usines.

278
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops

Par no-code ops, on désigne des opérations qui s’appuient sur l’emploi d’outils
no-code. Ceux-ci permettent véritablement d’implémenter des processus sur
mesure et de personnaliser ses outils. Nous employons ici deux fois le terme
« outil » et il faut bien comprendre pourquoi : avec les outils no-code, vous
créez, sur mesure, vos outils opérationnels internes. Ils sont en quelque sorte des
méta-outils ! Les no-code ops prendront à bras le corps des opérations trans-
verses, impliquant plusieurs équipes ou compétences, par exemple l’arrivée d’un
nouveau collaborateur.
Dans un épisode du podcast Contournement, Bruno Soulez, responsable des
opérations de l’agence Cosa Vostra, explique sa création d’un processus pour
accueillir de nouveaux collègues. Cette automatisation garantit un traitement
équivalent pour tout le monde, qu’il s’agisse d’un poste élevé dans la hiérarchie
ou d’un stage. Ce processus comporte une centaine d’étapes : alerte aux respon-
sables quelques jours avant l’arrivée du collaborateur, préparation de ses contrats,
création de ses accès internes aux différents logiciels, accompagnement dans ses
différentes équipes, préparation de son ordinateur, etc.
Ainsi, grâce aux outils no-code et à leur grande accessibilité, les problématiques
des ops sont encore « descendues » d’un cran supplémentaire : chacun peut
s’en saisir, à travers notamment les outils d’automatisation. Avant d’approfondir
cela, il nous faut mentionner une autre raison à cette floraison d’ops dans tous
les secteurs. Tous font implicitement référence à un domaine précurseur : le
domaine du développement, avec les DevOps.

Qu’est-ce que les DevOps ?


On appelle DevOps un ensemble de pratiques et d’outils, visant à fluidifier les
processus entre les équipes de développement et les équipes informatiques admi-
nistrant les systèmes. Dans le fonctionnement traditionnel des grandes entre-
prises, les administrateurs système sont en charge de déployer le code que les
développeurs leur livrent et d’en assurer le support en cas de problèmes. Les
deux équipes travaillent donc « en silos ». On pourrait ajouter, de manière un peu
caricaturale, qu’elles œuvrent à des objectifs opposés. On espère des développeurs
qu’ils implémentent beaucoup de nouvelles fonctionnalités pour enrichir l’expé-
rience utilisateur. Les administrateurs système doivent, quant à eux, sécuriser les
services que ce même code fait naître. Ainsi, les premiers doivent faire évoluer le
code, tandis que les seconds voudraient le stabiliser à tout prix, afin de minimiser
les risques de défaillance.

279
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Figure 8–2
Cette « boucle infinie »,
représentation classique
des DevOps, suggère
des rouages bien
huilés permettant une
amélioration sans fin.
Source : Kharnagy,
Wikimedia Commons

Les DevOps sont plus que cela. C’est aussi un mouvement, qui a débuté vers
2007, associé à un état d’esprit très novateur. Grâce à des processus automatisés,
il vise à augmenter l’autonomie des équipes, améliorer leur communication, les
décharger de tâches répétitives et encourager des collaborations. Le mot DevOps
enchâsse les termes « développement » et « opérations », exprimant le processus
d’intégration de ces disciplines en un dispositif continu et vertueux. Un grand
nombre d’outils experts équipe les DevOps pour diverses tâches : création d’en-
vironnements, intégration continue, implémentation de tests, déploiement auto-
matisé, surveillance des performances des applications et des serveurs, gestion
centralisée des problèmes, etc.
C’est grâce à ces perfectionnements à la fois techniques et méthodologiques que
les équipes techniques de Spotify ou de Twitter ont pu se mettre à pousser quo-
tidiennement en production de nouvelles fonctionnalités ou des résolutions de
bugs. Auparavant, il n’était pas rare d’avoir une seule mise en production par mois
avec un lot important de fonctionnalités (et un risque accru de tomber sur des
bugs difficiles à identifier et corriger).

Il nous paraît très important de comprendre le phénomène DevOps pour abor-


der le no-code. D’une part, les outils no-code ont assurément bénéficié, dans
leurs développements propres, de tous les bienfaits de ces progrès ; tout l’héber-
gement cloud organisé pour vous par ces outils a, d’une manière ou d’une autre,
utilisé les technologies et les méthodologies DevOps. D’autre part, c’est surtout
la fonction de support qui a été remise en cause. Les DevOps veulent donner
plus de liberté à ceux qu’on appelle les producteurs, développeurs ou makers.
Leur idée maîtresse est qu’un développeur directement capable de mettre lui-
même en production une fonctionnalité (et de garantir le support associé) sera
plus attentif à la qualité du code qu’il produit4.

4 Cela tient en une formule, que l’on doit à Werner Vogels, à la tête de la technique et de l’innovation
chez Amazon : « you build it, you run it » (« vous le concevez, vous en êtes responsable »).

280
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops

La question ne se pose plus avec les outils no-code, grâce auxquels vous adaptez
tous vos outils à vos besoins. Ils ont intégré ce principe !

Quelques cas de no-code ops


Afin d’illustrer concrètement des exemples d’ops, nous synthétisons ici quelques
témoignages de personnes invitées au podcast Contournement5 consacré au
no-code.

Le cas de l’école Akimbo


En charge des opérations chez Akimbo, école spécialisée dans la formation en
vente et développement commercial, Pauline Réant s’appuie sur une stack mixte
incluant des outils no-code (Zapier, Notion, Airtable), des outils spécialisés
(Zoom, Aircall, lemlist) et des outils intégrés traditionnels (Hubspot). Organi-
ser un bootcamp en présentiel nécessite une préparation conséquente et un suivi
méthodique. Il faut sélectionner des candidats, engager des formateurs et inter-
venants externes, réserver des salles, s’occuper de la réception des paiements, etc.
Pauline a formalisé toutes ces étapes dans un document référent, afin d’éviter
tout éventuel oubli et aussi de se libérer d’une charge mentale importante. Ainsi,
elle peut se concentrer sur les points d’optimisation pour accélérer sa gestion
quotidienne et enrichir l’offre pédagogique.
À cette fin, elle a créé un document Airtable qui lui sert de modèle ; il comporte
200 tâches et sous-tâches à compléter de dates de démarrage, de délais, d’expli-
cations textuelles ou en vidéo. En stockant toutes ses connaissances de manière
structurée sur ce document réutilisable, elle a pu facilement déléguer cette ges-
tion à de nouveaux collaborateurs dans son école, ou faciliter leur prise de fonc-
tion. Cette méthode de supervision opérationnelle l’aide également à mieux
repérer les étapes délicates ou sujettes à erreurs. Cependant, insistons sur le fait
qu’il ne faut pas y voir un outil de surveillance. Ce processus documenté se veut
au contraire flexible : il centralise les informations utiles et les échanges (ques-
tions, suggestions d’améliorations) et il s’adapte aux besoins des collaborateurs.

Le cas de la société Tiller


Tiller est une start-up française commercialisant un système de caisse de paie-
ment qui fonctionne sur iPad, complété d’une gamme d’outils complète pour les
restaurateurs et commerçants. Début 2021, la société, réunissant une centaine

5 Près d’une centaine d’épisodes (septembre 2022) donnent la parole à divers profils ayant mis à profit
les outils no-code dans des contextes très variés.

281
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

de collaborateurs, comptait une vingtaine de développeurs et une petite dizaine


de personnes en charge des données et des opérations. Une grande place a été
accordée au no-code pour améliorer ses processus internes. Ainsi, Matthieu
Thiroux, VP Business Operations, et Alex Petit-Chouraqui, alors Business Pro-
cess Owner (et qui a poursuivi sa carrière, après Tiller, en intégrant les équipes
de Make), ont par exemple pu procéder à une refonte de la gestion de nouveaux
prospects pour leur produit.
Des clients potentiels, en répondant à un questionnaire produit sur Typeform,
sont automatiquement qualifiés, puis aiguillés vers le bon service et affectés à la
bonne personne du service commercial. Ils peuvent alors fixer un rendez-vous
selon leurs disponibilités et un événement calendaire est créé automatiquement,
auquel chacun est invité. Avant la formalisation de ce processus, les commer-
ciaux utilisaient leurs propres recettes et effectuaient toutes ces tâches à la main.
Grâce à la grande flexibilité des outils no-code, c’est l’ensemble du processus
menant de client potentiel à client effectif qui a été standardisé, étape après
étape. Cette transformation a pris un certain temps, mais elle a suivi son cours,
alors même que ce tunnel de conversion à plusieurs étapes a été modifié au cours
de ces travaux.
C’est un bel exemple de montée en puissance du no-code dans un environne-
ment où le code régnait en maître dans les habitudes. Alex et Matthieu ont
passé beaucoup de temps à déployer ces nouveaux outils internes, fabriqués
sur mesure. Concrètement, cela passe par de la présence auprès des collègues
concernés afin de prendre connaissance de leurs méthodes habituelles et de
leurs difficultés ou insatisfactions, par des présentations diffusées en interne ou
encore par l’actualisation d’une documentation sur un wiki interne et sur l’outil
Notion. De cette manière, en impliquant immédiatement les personnes concer-
nées et en agissant avec une grande transparence, ils n’ont rencontré aucune
friction, ni aucune défiance avec l’équipe des développeurs traditionnels. Ils leur
ont d’ailleurs emprunté certaines bonnes pratiques, comme la création d’un
environnement complet de test et d’un autre de production. Et ils ont aussi
gagné leur confiance : « Inutile de coder ce processus. Ça tourne parfaitement
sur Make et ça ira beaucoup plus vite que si nous nous en chargions. »

Focus sur les DesignOps


Notre troisième exemple concerne les DesignOps. C’est Benoît Drouillat, fon-
dateur de l’association Designers Interactifs6 qu’il préside depuis 2006, qui en
parle. Fin 2021, il travaillait chez Oodrive, société qui commercialise une suite

6 Voir le site de l’association : [Link]

282
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops

de logiciels de collaboration sécurisée, basée sur des infrastructures et systèmes


techniques implantés en Europe.
Comme les autres ops, les DesignOps visent à harmoniser le travail entre plu-
sieurs équipes. Or, le domaine du design a parfois du mal à se fondre dans la
cadence de production des équipes agiles (typiquement en cycles de une à trois
semaines). En particulier, la recherche utilisateur prend plus de temps (enquête,
observation, compréhension). Les DesignOps ne résultent donc pas d’une
transposition en l’état des méthodes DevOps. Toutefois, beaucoup de bonnes
pratiques venant des DevOps et de l’agilité en général lui ont servi de sources
d’inspiration : bien documenter tous les processus, notamment au moyen de
modèles (templates), sélectionner les outils les plus efficaces, suivre les livrables
jusqu’à leur implémentation, industrialiser la conception en créant un design
system, construire une base documentaire associée à la recherche utilisateur et la
rendre facilement accessible.
Dans des organisations où le rythme de production s’accélère, il est crucial de
faciliter les opérations de recherche utilisateur, de capitaliser et de faire fructi-
fier les enseignements qui en découlent. Cela passe par une formalisation des
comptes-rendus d’expérimentation, pour ne perdre aucune information mais
aussi pour faciliter l’accès à leurs enseignements. Des méthodologies avancées
comme l’Atomic Research visent à cela. On peut aussi citer les ResearchOps
qui ont pour but de standardiser les aspects logistiques des tests utilisateurs
(prises de rendez-vous, réservations de salles, prises de notes, enregistrements,
transcriptions). Soulignons une leçon cruciale que Benoît nous transmet sur le
rôle central, fédérateur et inspirant des démarches de design.

Le design est un moyen privilégié pour créer un contact entre tous les employés
de la société et les clients finaux. Une difficulté fréquente pour les développeurs
est de comprendre le sens du travail qui est attendu d’eux lorsqu’ils implémentent
la feuille de route d’un produit. Les priorités peuvent fréquemment changer. Cette
compréhension à la fois du marché, des besoins et des attentes des clients est
très attendue par eux ; c’est vraiment une chance que les designers peuvent leur
donner. Il est très important d’associer des profils différents dans l’équipe à toutes
les étapes.

Pourquoi automatiser ?
Les arguments en faveur de la création de processus et de leurs automatisations
sont nombreux. Prenons le temps d’en expliquer les principaux.

283
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Gagner du temps
Tout d’abord, cela fait gagner du temps. L’optimisation de processus, leur docu-
mentation et automatisation sont trois façons de les accélérer. Pourquoi expli-
quer dix fois une méthode à dix collègues si une explication peut suffire ? Et de
quelle manière les outils no-code aident-ils à les rendre automatiques, partielle-
ment ou dans leur intégralité ? Ce temps économisé permettra de se concentrer
davantage sur la manière de travailler et la qualité de ce travail ; ce n’est certai-
nement pas un détail !

Pourquoi automatiser ?

Figure 8–3
Économie occasionnée par une automatisation (durée cumulée à l’horizon d’une année).

Être productif, cela ne veut pas dire travailler plus pour faire plus, mais travail-
ler moins pour faire plus. La figure 8–3 permet de vous projeter : elle illustre
le temps que vous économiserez si vous automatisez une tâche donnée. Par
exemple, si vous avez l’habitude de télécharger à la main les pièces jointes de vos
e-mails pour les archiver dans un dossier en ligne, cela doit bien vous prendre une
minute, cinq fois par jour. Sur une année, cela constituera un total d’une journée
complète, alors que vous auriez pu confier cette tâche à un outil d’automatisation
comme Zapier. Ne préféreriez-vous pas passer cette journée à apprendre de nou-
velles choses, à faire des randonnées ou à profiter de votre famille ?

284
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops

Améliorer l’efficience des processus


Il convient de bien distinguer les notions d’efficacité et d’efficience.
• L’efficacité a pour objectif d’optimiser la production d’un objectif. Elle ignore
les ressources impliquées et leurs coûts (temps, argent).
• L’efficience vise à optimiser la production d’un objectif, tout en minimisant
les moyens employés. Il s’agit autant de contourner les obstacles financiers
que techniques.
Une analogie avec les moteurs électriques nous indiquerait que l’efficacité cor-
respondrait à la puissance et l’efficience au rendement.
Cette distinction est utile lorsqu’on veut intervenir sur certains processus. On
peut décider de les améliorer sans modifier la stack technique ; c’est alors une
question d’efficience. Comment optimiser la configuration des outils actuels ?
On peut aussi y réfléchir en s’autorisant à enrichir ou modifier cet ensemble de
logiciels, afin par exemple de le moderniser. Cette deuxième voie est plus vaste
et peut engager dans des transformations complexes et longues. En particulier,
la question de la cohabitation de l’ancien système avec le nouveau, ou celle de la
migration des processus de l’ancien système vers le nouveau, risquent de donner
du fil à retordre aux responsables des opérations. C’est précisément ce type de
défis qui les passionnera : ils auront plaisir à confronter leur état d’esprit astu-
cieux de hacker à une contrainte de frugalité dans les moyens.

Sécuriser le bon fonctionnement de votre entreprise


En cartographiant et en automatisant vos processus, vous gagnerez en sérénité
puisque vous sécurisez le fonctionnement global de votre entreprise de deux
façons :
• Une automatisation, correctement construite, ne se trompe pas et ne souffre
pas de lassitude. Il est bien évidemment indispensable de bien la concevoir,
notamment en réfléchissant à tous les cas d’erreurs susceptibles de se pro-
duire. C’est là une posture propre au développement en code : il faut juger
a priori que toute étape peut rencontrer une défaillance. En conséquence il
faut gérer les cas de « sorties de route ». En l’occurrence, l’outil no-code Make
permet une configuration très avancée de cette gestion d’exceptions.
• Une documentation des processus et de leurs automatisations aide à contenir
les risques qu’occasionnerait une absence imprévue de certains collaborateurs.
Cela n’est évidemment pas un scénario souhaitable, mais penser à l’avance à
ce type d’imprévus fait partie des responsabilités d’un entrepreneur.

285
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Motiver les équipes


Toutes celles et ceux qui travaillent dans le numérique aiment le changement.
Cela devient même une source de problèmes lorsque certains dirigeants veulent
avancer trop vite ; rappelons à ce propos que les méthodologies et cadres les
concernent tout autant que chacune et chacun des employés. Cependant, l’auto-
matisation est un vecteur pour répondre à cette envie de renouveau. D’une part,
c’est un sujet excitant en tant que tel, qui apporte des résultats très rapides avec le
no-code. D’autre part, le temps libéré par ces automatisations servira à l’explora-
tion de nouvelles problématiques (recherche utilisateur, gain de croissance, etc.).

Comment bien no-coder vos opérations ?


Les exemples précédents sont certainement plus parlants que des explications
théoriques. Ils contextualisent et illustrent des cas concrets d’approche de
type ops.
On pourrait croire que le rouleau-compresseur des ops transforme les entre-
prises en des sortes d’usines à automatisations, où la recherche de productivité
se mue en un productivisme effréné. Toutes les compétences, savoirs et respon-
sabilités seraient confiés à de nouveaux « collègues » que sont ces automatisa-
tions. Ces impressions sont en réalité fausses.
Revenons sur cela et exprimons-le sous forme de petites leçons :
• Ce sont toujours les processus et automatisations que vous no-codez qui
sont au service des employés, pas l’inverse.
• Comme dans le cas du développement d’un produit, il vous faut passer du
temps à comprendre les préoccupations des personnes concernées, leurs
habitudes de travail. Vos collègues sont vos personas. Si les processus que
vous créez ne sont pas adoptés, il faudra comprendre pourquoi. Sont-ils trop
complexes ? Ont-ils été mal expliqués ? Devez-vous prévoir un accompagne-
ment ou une formation pour vos collaborateurs ?
• Évitez absolument de reproduire les défauts du fonctionnement ancien,
« en silo ». Si une personne devient un interlocuteur indispensable pour que
des processus fonctionnent, c’est qu’il y a un problème. Imaginez toujours
que les destinataires des processus devront à terme pouvoir opérer leurs
outils. C’est l’une des principales promesses du no-code.
Rappelons que le premier des principes du manifeste agile dit qu’il faut s’inté-
resser davantage aux individus et à leurs interactions qu’aux processus et outils.

286
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops

Cartographier ses processus


La création de processus et leur cartographie constituent une première étape,
avant toute éventuelle automatisation ou recours à des outils no-code. Cette
automatisation viendra dans un second temps et sera menée progressivement,
une étape après l’autre. C’est pourquoi il est important de décorréler ces deux
notions.
Un processus est un ensemble d’actions coordonnées, destiné à apporter de la
valeur tant à vos clients qu’à vos collaborateurs. Afin de l’améliorer et éventuel-
lement de l’automatiser, il faut commencer par en coucher sur papier une repré-
sentation. À partir de cette cartographie, on décidera ou non de l’automatiser,
partiellement ou progressivement. Différents standards, comme les diagrammes
BPMN (Business Process Model and Notation), servent à cartographier des pro-
cessus7. Résumé simplement, il faut :
• à l’échelle du processus, définir son nom, ses objectifs, ses entrées/sorties,
ainsi que ses utilisateurs ;
• à l’échelle de chacune de ses étapes, bien comprendre ses entrées/sorties. Des
flèches indiquent leurs séquencements logique et chronologique. Certaines
de ces étapes peuvent dépendre d’une décision prise par un humain : un
aiguillage en découlera.
L’enjeu principal, avec cet exercice, est d’objectiver des savoir-faire, des réflexions,
des alertes ou vérifications que détiennent leurs exécutants, mais qui n’ont pas
été jusqu’alors formalisés. En les dessinant sur une page blanche, vous conso-
lidez ces opérations, relevez d’éventuelles variantes et réfléchissez à des amé-
liorations. La première vertu de ces schémas est d’employer un langage visuel
facilement compréhensible. D’une certaine manière, cela pourrait correspondre
au pendant des maquettes wireframes pour un site ou une application.

Exemple de processus et d’automatisation

Conseil
Même si vous travaillez seul, pour mettre en place une automatisation, imaginez
toujours que vous deviez l’expliquer à l’oral. Une formulation claire, en français,
est un point de départ non négociable. Si vous vous rendez compte que vous vous

7 Si vous souhaitez approfondir ce sujet, nous vous invitons à consulter la formation Contournement
dédiée à ce thème.

287
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

embrouillez dans vos formulations, essayez d’améliorer la subdivision des étapes,


aidez-vous de schémas et réfléchissez surtout aux verbes employés pour chacune
des actions.

Voici un exemple de processus et son automatisation associée : lorsque vous


recevez un e-mail de fournisseur, vous récupérez la pièce jointe et la déposez
dans un dossier partagé, puis vous prévenez votre comptable.

Figure 8–4
Exemple de cartographie
d’un processus simple

Grâce à Zapier, par exemple, il est possible d’automatiser ce processus. Il y aura


trois étapes élémentaires :
1. Déclencheur : réception d’un e-mail avec le sujet « facture ».
2. Action 1 : stocker dans le dossier partagé (par exemple, un stockage
Dropbox).
3. Action 2 : envoyer un e-mail à comptable@[Link].

Figure 8–5
Récapitulatif du Zap
(automatisation
Zapier) implémentant
le processus de la
figure 8–4

288
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops

Bravo, vous avez défini votre première automatisation !

La gestion de vos données


Les processus décrivent des successions d’actions. Ces séquences s’accom-
pagnent le plus souvent d’un flux d’informations, informations qu’il faut sou-
vent conserver. Cette gestion des données implique de procéder au préalable à
leur modélisation. C’est cette étape qui définira l’architecture de votre base de
données, que vous implémenterez par exemple dans Airtable ou Bubble.
Il nous serait difficile de présenter en quelques lignes les règles générales et
les bonnes pratiques pour construire une base de données fiable et pérenne.
Contentons-nous de dire que cette étape ne doit pas être prise à la légère et
qu’on peut s’y former. Même si les outils no-code vous offrent beaucoup de
flexibilité, les modifications de structure d’une base de données, une fois que
celle-ci est utilisée en production, sont généralement complexes à opérer. Dans
les grands projets informatiques, architecte de bases de données constitue un
métier à part entière.
Une mauvaise conception de cette structure peut donner lieu à des dysfonc-
tionnements variés : erreurs (enregistrements incomplets ou en doublon, par
exemple), problèmes de performance ou de sécurité. Ce sujet est tellement stra-
tégique que, dans notre formation Airtable, nous commençons par des expli-
cations théoriques des concepts fondamentaux des bases de données relation-
nelles. Ce sont là les mêmes concepts que les développeurs appliquent dans
des bases de type SQL (il s’agit du type le plus classique et répandu de bases
de données). Contrairement à des implémentations en code, des outils comme
Airtable permettent de les mettre en œuvre bien plus facilement et rapidement.
Rappelez-vous les exemples de Loom et de l’Intendance que nous avons expo-
sés au chapitre 2. Pour ces deux boutiques en ligne, les commandes impliquent
d’entrer en relation avec des préparateurs ou des prestataires de livraison. Plutôt
que de surveiller régulièrement l’arrivée de nouveaux achats et de consolider à la
main les informations sur les produits ou les adresses des clients, cette logistique
a été confiée à des processus automatisés en no-code.
Si nous ne pouvons développer le détail de ces automatisations dans le livre,
mentionnons toutefois une règle d’or pour la gestion de vos données. Il faut tou-
jours définir une « source de vérité » unique pour vos données. Plusieurs outils
feront communiquer et stockeront ces informations. Si vous avez affaire, à un
moment donné, à plusieurs versions de vos informations, incompatibles entre
elles, vous devez toujours savoir laquelle doit être prise en compte.

289
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Voici deux brefs exemples :


• Si vous avez une boutique en ligne sur Shopify, déversant automatiquement
ses données de commandes dans une base de données Airtable, c’est Shopify
qui sera, a priori, votre source de vérité. Si vous trouvez, pour un client donné,
deux commandes sur Shopify et une seule sur Airtable, c’est Shopify qu’il
faudra croire et vous devrez débugger l’origine de la perte d’information.
• Imaginez que vous vous servez d’Airtable pour centraliser des inscriptions
provenant de plusieurs sources (ex. formulaire Typeform, saisies via des
interfaces créées pour vos employés sur Stacker, chatbot intégré à votre page
d’aide). Dans ce cas, c’est Airtable qui sera votre source de vérité. Il se peut
qu’un collaborateur y modifie des enregistrements et crée des données qui ne
seront plus synchronisées. Ce sera volontaire et vous savez que c’est Airtable
que vous devez croire.
À titre d’illustration, voici une modélisation de base de données simple et de
son implémentation réelle sur Airtable ; il s’agit de classes regroupant des élèves.
Plusieurs matières sont enseignées et chaque classe est dirigée par un(e) ensei-
gnant(e). Enfin, chaque élève a, pour chaque matière, des notes qui donnent
lieu à des moyennes. Le schéma théorique et la table des élèves sont présentés
respectivement aux figures 8–6 et 8–7. Les cinq onglets en haut de la figure 8–7
correspondent aux cinq tables de la modélisation.

Figure 8–6
Modélisation d’une base
de données représentant
une école

290
8 – Organiser, collaborer et automatiser en mode no-code ops

Figure 8–7
Implémentation sur Airtable de cette même base de données

Documenter ses processus et automatisations


Nous avons déjà insisté sur l’importance d’objectiver des processus au moyen
de leur cartographie et de leurs automatisations. On peut voir ces deux types de
livrables comme des éléments de documentation. Cependant, nous vous recom-
mandons de les étoffer avec des explications complémentaires pour les rendre
compréhensibles par un plus grand nombre de collaborateurs. Les formats que
vous employez pour produire cette documentation doivent avant tout convenir
à leurs destinataires : enregistrement vidéo, description textuelle, capture d’écran
commentée. Vous pouvez également vous appuyer sur des espaces intégrés à
chaque outil no-code et destinés à associer des commentaires explicatifs à diffé-
rents endroits de votre projet.
Un outil comme Notion est parfait pour centraliser et organiser ces explications.
Nous devons également insister sur la documentation que portent vos auto-
matisations elles-mêmes dans leur implémentation. Il peut être fastidieux de

291
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

repasser sur ces remplissages dans un second temps, donc nous vous recomman-
dons de vous contraindre à ces règles dès vos premières implémentations.
• Ne négligez pas la nomenclature utilisée pour les étapes de vos automatisa-
tions. Il est important de les renommer pour expliciter les actions qu’elles ont
chacune en charge. Des irrégularités dans la manière dont vous écrivez leurs
noms risquent d’être source de confusion pour vos collègues. Par exemple, ils
se demanderaient pourquoi une dénomination comporte un verbe écrit en
majuscules, contrairement aux autres. Même si son auteur l’a ainsi nommé
par inadvertance, l’interprétation s’en trouve troublée.
• Certains logiciels comme Bubble permettent d’associer un code-couleur à
des étapes dans vos automatisations. Il est également possible de les ran-
ger dans des dossiers pour les regrouper. Utilisez ces fonctionnalités avec les
règles qui vous conviennent. Vous verrez que, à l’usage, cette rigueur dans
leur catégorisation vous fera gagner beaucoup de temps.
• Gardez à l’esprit le principe KISS (Keep It Stupid Simple) venu du monde du
code : il indique que la lisibilité d’un algorithme (ou d’un processus) ne doit
jamais être négligée. Mieux vaut quelquefois créer quelques étapes limpides
plutôt que d’employer une astuce ou un raccourci les condensant en une
seule étape difficile à comprendre.
• Gardez également à l’esprit le principe DRY (Dont Repeat Yourself ), lui aussi
venu du code. Qu’il s’agisse de Zapier, de Make ou de Bubble, il est possible
d’isoler des sous-tâches automatisées appelées par des automatisations de
plus haut niveau. Là encore, ces « factorisations8 » améliorent leur lisibilité.
Le plus important est certainement de veiller à ce que la documentation que
vous déployez soit maintenue à jour et qu’elle soit effectivement utilisée. Il
est capital de désigner des responsables pour réaliser le travail d’actualisation
et de les accompagner dans ce travail. Il est tout aussi important d’organiser des
points d’étape, régulièrement, afin de s’assurer que vos collègues s’approprient
réellement ces processus, qui sont faits pour les aider.

8 On parle de factorisation de code (mais cela fonctionne aussi en no-code) lorsqu’on supprime des
parties dupliquées d’un programme. À la place, une seule nouvelle écriture sera utilisée.

292
Implémenter 9
Dans ce chapitre, nous récapitulons, dans un format le plus
actionnable possible, nos conseils pour implémenter vos pro-
jets. Nous reprenons les leçons des précédents chapitres et
abordons quelques sujets complémentaires, comme le passage
à l’échelle, la sécurité, la cohabitation du code avec le no-code,
ou le RGPD. Il est possible que vous trouviez ces résumés un
peu frustrants, car nous ne pouvons pas les développer entiè-
rement ici ; rappelons que notre objectif, avec ce guide, est de
vous ouvrir des portes et d’éclairer votre découverte du no-code.
Vous trouverez de très nombreuses ressources en ligne sur tous
ces sujets.
Pour entamer ce dernier chapitre, il nous faut réinsister sur
l’importance capitale du cadrage et sur l’utilité des méthodolo-
gies. Argumentons d’une autre façon sur ce point.
Celles et ceux qui mènent des projets digitaux rencontrent
aujourd’hui des difficultés d’une autre nature qu’au début des
années 2000. Désormais, les barrières à l’entrée ne sont plus
techniques. Ceci a pour conséquence de multiplier les can-
didats à l’entrepreneuriat, désireux de tenter leur chance. On
pourrait penser que de nombreuses offres viennent saturer les
marchés, compliquant l’atteinte des PMF (Product Market Fit)
pour les nouveaux projets. Alors comment procéder pour sor-
tir son épingle du jeu ?
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Cette question est capitale. Si on regarde de près des sites comme Indie Hac-
kers ou Hacker News, les actualités qu’ils diffusent viennent largement démen-
tir cette impression de marchés saturés. Il reste toujours beaucoup de place
pour des marchés de niches, des projets associatifs, ou des démarches visant
à atteindre des objectifs locaux. Assurément, les grands paquebots du numé-
rique ont pris leurs marques et ouvert la voie, par des innovations d’usage, à de
nouvelles façons de réserver un logement, de faire des achats en ligne, ou de
regarder des films en streaming. Toutefois, seront-ils là pour nous permettre de
réserver des logements selon des modalités très particulières, de faire des achats
respectant des critères très spéciaux, ou de visionner des vidéos correspondant
à des partis pris très assumés ? Nous restons vagues quant à ces possibilités, car
ces questionnements relèvent de votre mission. Si les grands boulevards ont été
percés, il reste d’infinies possibilités pour imaginer votre propre chemin ; un
chemin qui, par définition, est toujours étroit…
C’est pour tracer efficacement ce chemin qu’il vous faut aussi effectuer une veille
sur les aspects méthodologiques. Nous vous en avons donné quelques bases dans
les chapitres précédents. En vous intéressant aux méthodologies et en leur fai-
sant confiance, vous diminuerez votre charge mentale et gagnerez en assurance.
Elles seront, en quelque sorte, vos co-pilotes pour que vous vous concentriez
toujours sur la bonne question au bon moment.
Rappelons que le manque de focus est l’une des principales sources d’épuise-
ment et d’échecs de projets. À présent, venons-en à nos conseils pratiques ! Nous
espérons qu’ils vous permettront d’aborder, grâce au no-code, vos aventures
entrepreneuriales avec le bon état d’esprit, d’une manière lucide et enthousiaste.

Faire soi-même
Il y a schématiquement trois voies pour mener un projet numérique : faire faire,
faire avec ou faire soi-même. Par exemple, pour réaliser une page d’accueil ou
un site vitrine, on peut missionner une agence (faire faire), engager un indépen-
dant ou un expert pour nous conseiller (faire avec), ou alors se lancer seul (faire
soi-même).
Dans les trois cas, vous resterez le responsable final de la gestion du projet et
devrez faire des choix stratégiques :
• Faire faire. Quel type d’agence retenir (une agence de design, de marketing,
d’UX) ? Comment la choisir ? Quel budget et quelle durée prévoir ?

294
9 – Implémenter

• Faire avec. Comment et où trouver le meilleur accompagnement ? Quel


budget y consacrer ? Comment bien collaborer ? Jusqu’où lui déléguer les
prises de décisions ?
• Faire soi-même. Quels outils utiliser ? Comment s’y former ? Quel temps
consacrer à de la veille technique ou marketing ?
Il faut vous poser ces questions et les aborder jusqu’au bout (figure 9–1). Il n’y a
pas de choix idéal dans l’absolu ; cet arbitrage dépendra de vos compétences, de
la complexité du projet et de votre ambition, mais aussi de vos motivations et de
vos envies, de votre caractère enfin.
Nous avons cheminé selon chacune de ces trois voies et notre préférence va
naturellement au « faire soi-même ». C’est peut-être le chemin le moins ras-
surant, raison pour laquelle nous allons le débroussailler dans les prochaines
sections.
Faire soi-même est l’occasion de réaliser des économies, de développer vos
compétences, de bâtir votre carrière professionnelle (en complétant votre profil
LinkedIn de nouvelles mentions) et également de vous amuser. N’oubliez pas
que vous ne serez jamais véritablement seul sur le Web : de nombreuses com-
munautés permettent de retrouver des entrepreneurs qui vous ressemblent et de
découvrir des domaines spécifiques (ex. design, growth hacking, no-code).
Ainsi, en faisant soi-même, on acquiert toujours des compétences que l’on met-
tra à profit dans ses projets à venir. Dans un contexte d’ops, cartographier ses
processus et les automatiser soi-même apporte une satisfaction sans commune
mesure avec certaines missions d’optimisation externalisées auprès de spécia-
listes. Et cette satisfaction est contagieuse. Vous pourrez (devrez) la transmettre
à vos collègues, qui verront des tâches rébarbatives disparaître comme par magie
de leur quotidien. Souvent, ils découvrent par la même occasion que ces optimi-
sations étaient possibles et en redemandent. Cherchez ensemble, faites preuve
de pédagogie et de créativité !
Faire avec consiste à être secondé par un tiers, dans le rôle soit d’entraîneur,
soit d’expert qui implémentera vos instructions en travaillant près de vous. En
vous adjoignant les services d’un tel compagnon de route au démarrage de votre
projet, vous partez sur de bonnes bases. Il vous débloquera ou vous encoura-
gera dans les moments difficiles. Vous bénéficierez de ses retours d’expérience et
accélérerez ainsi les étapes.

295
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Figure 9–1
Les trois voies pour réaliser un projet en no-code, leurs pièges et bonnes pratiques

296
9 – Implémenter

Lorsqu’on lance un projet, il y a de multiples actions à mener (marketing, comp-


tabilité, administration). Dans certains cas, notamment si le temps vous manque,
il est judicieux d’opter pour cette solution.
Enfin, quelle que soit la voie retenue, la collaboration sera d’autant plus efficace
que vous maîtriserez les technologies ou les méthodologies employées. Il est
donc important, dans tous les cas, de vous soucier de votre apprentissage et
de votre progression personnelle. Il est tout à fait courant, dans des missions
confiées à une agence ou à un free-lance d’inclure des étapes de « passation » ou
de « formation » à un outil. C’est même un excellent signe si ce sujet est spon-
tanément abordé par votre interlocuteur !

Choisir des outils adaptés


Il est bien plus rapide de se faire la main sur des outils no-code avec leurs
interfaces de programmation visuelle que d’apprendre des langages de program-
mation. Plus vous aurez manié d’outils différents, plus il vous sera facile d’en
découvrir d’autres. Votre regard critique va également se développer avec votre
pratique. Cependant, cette aisance technique (qui vaut aussi pour le code) ne
doit pas vous faire sous-estimer l’importance stratégique du choix de vos outils.
Même si les courbes d’apprentissage s’accélèrent, votre objectif ne doit pas être
de les renouveler tous les six mois. L’adoption d’un nouvel outil a toujours un
coût, d’autant plus élevé que les effectifs de votre entreprise sont importants.
Afin de vous guider dans le choix de vos outils, nous vous proposons six critères
d’évaluation :
• Puissance et fonctionnalités
Assurez-vous que les fonctionnalités importantes pour votre projet sont réa-
lisables avec les outils que vous retiendrez. Le diable est dans les détails et il
vaut mieux le débusquer au plus tôt.
• Facilité d’utilisation
Vérifiez que la prise en main de l’outil correspond à votre niveau technique
et à celui de vos collaborateurs ou futures recrues. Plus un outil est puis-
sant, plus il sera complexe à utiliser. Il serait par exemple disproportionné de
s’aventurer sur des outils avancés comme Bubble, Webflow ou Make pour
réaliser un MVP visant à valider l’appétence pour votre produit.
• Solidité de la société
N’optez pas pour des outils édités par des sociétés qui vous soient tout à fait
inconnues. Afin de sécuriser votre projet, documentez-vous sur la bonne

297
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

santé des éditeurs. Ont-ils réalisé des levées de fonds ? Qui sont leurs clients ?
Quelles sont leurs réputations ? Publient-ils régulièrement des informations
relatives à leurs actualités et à leurs projets futurs ?
• Taille et budget de la communauté
Vous devez trouver facilement un espace où les utilisateurs de l’outil peuvent
échanger entre eux et adresser leurs questions et requêtes à l’éditeur d’outils.
Le plus souvent, cela prendra la forme d’un forum, où vous observerez direc-
tement la teneur et la vivacité des échanges.
• Budget et tarification
Un bon outil doit diffuser des formules d’abonnement claires et lisibles.
Dans le cas où les tarifs sont étagés, les différents paliers ont été conçus par
l’éditeur de l’outil pour correspondre à des stades adaptés aux utilisateurs.
Ainsi, un projet naissant devrait pouvoir se contenter du premier niveau de
tarification. Si vous prévoyez un usage intensif d’une fonctionnalité en parti-
culier (formulaires pour des sondages, envois de notifications par SMS, auto-
matisations impliquant des traitements de fichiers nombreux, etc.), à vous de
sortir vos calculatrices et de faire vos estimations ! Si un grand nombre de
personnes doit à terme bénéficier d’un accès à l’outil, regardez bien le prix
« par utilisateur et par mois » afin d’éviter toute mauvaise surprise.
• Qualité des apps et modèles (templates) mis en avant
Ces mises en avant servent de vitrine aux éditeurs d’outils. Prenez le temps
de les parcourir, afin de vous assurer que le niveau de personnalisation permis
par l’outil vous convient, de nourrir votre inspiration en termes de design, ou
de faire des comparaisons entre plusieurs outils.
Ces recommandations sont générales ; elles sont valables pour les outils no-code
comme pour des outils traditionnels, des briques spécialisées ou encore des plug
ins. Ces critères doivent toujours être évalués à l’aune de votre contexte. On peut
expliciter certains aspects de ce dernier :
• Durée de vie du projet à réaliser
S’agit-il d’une expérimentation isolée sans impact direct sur votre modèle
d’affaires ? S’agit-il d’un MVP qui, même s’il n’a pas vocation à être péren-
nisé, doit être simple mais soigné ? S’agit-il d’un jalon pour consolider votre
proposition de valeur sur les prochaines années ? S’agit-il d’automatisations
d’ops qui pourraient s’étendre à de nombreux cas d’usage et concerner à
terme plusieurs services de votre société ? L’erreur la plus courante est de
surdimensionner l’outil par rapport au besoin réel ; attention, cela peut être
contre-productif !

298
9 – Implémenter

• Profil des collaborateurs amenés à intervenir sur votre projet


Ayez en tête que d’autres que vous pourront progressivement prendre la
main et poursuivre votre projet du moment (tandis que vous en entamerez
de nouveaux). Réfléchissez à l’organisation future que vous prévoyez pour
votre structure. Il est judicieux d’identifier des personnes volontaires et astu-
cieuses à qui vous déléguerez progressivement l’évolution d’un projet. Dans
des entreprises d’une certaine taille, une équipe dédiée aux opérations peut
faire sens et vite devenir économiquement rentable ; dans ce cas, vous pou-
vez opter pour des outils avancés. Si, à l’inverse, les outils doivent rester
accessibles pour une majorité, dans une structure à taille humaine, évitez les
outils qui présentent des courbes d’apprentissage trop importantes.
• Part du numérique dans votre projet
Si l’essentiel de votre proposition de valeur est portée par la spécificité de vos
contenus ou des articles que vous commercialisez, il n’est pas nécessairement
justifié de s’orienter vers des outils avancés. Des outils clé-en-main comme
Shopify pour créer une boutique en ligne, Sharetribe pour lancer une place
de marché ou Podia pour mettre en place une plate-forme de formation vous
conviendront probablement.
Enfin, complétons ces recommandations de quelques conseils de bon sens :
• Pour la plupart, les outils no-code vous offrent la possibilité de les tester,
soit à travers des périodes d’essai, soit via un premier niveau d’abonnement
gratuit. Nous vous recommandons d’y avoir recours pour guider vos choix.
• Effectuer une veille régulière est obligatoire dans un domaine à l’évolution
aussi rapide que celle du no-code. Choisissez les comptes YouTube, profils
LinkedIn, podcasts et communautés qui vous conviennent le mieux, sans
vous limiter nécessairement à vos sujets d’intérêt les plus immédiats ou les
plus urgents.
• Si un outil ne vous convient finalement pas, il n’est pas grave de se tromper.
De tout échec, il faut savoir tirer des leçons. Plus tôt vous constaterez qu’un
choix technologique vous conduit dans une impasse, plus tôt vous rebrousse-
rez chemin pour retrouver votre route.

299
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Figure 9–2
Rappel de quelques
critères à vérifier pour
retenir un outil no-code.

Ne pas se précipiter sur les outils


De nombreux outils no-code ont une dimension ludique, tant leur utilisation
est agréable et facile. À la satisfaction de difficultés surpassées se mêle l’envie de
montrer ses nouvelles compétences et de les partager.
Néanmoins, nous vous mettons en garde sur ce point : sachez résister à l’appel
des outils no-code. Il ne faut pas vous jeter à corps perdu dans l’implémenta-
tion et en oublier tout le reste. L’existence de méthodologies, l’abondance de
commentaires et de débats dont elles font l’objet, sont des révélateurs de leur
importance stratégique. Redisons l’importance qu’il y a à vous fixer un cadre
méthodologique auquel il faut vous tenir. Une telle discipline n’est pas simple à
acquérir, que l’on pilote son projet seul ou au sein d’une équipe. Dans des projets
d’envergure, divers postes peuvent être dédiés au maintien de ce cap.
Il ne faut jamais oublier que tout projet numérique est avant tout un moyen
pour apporter de la valeur à des destinataires. La dynamique entre les utilisa-
teurs et les producteurs est fondamentale pour apporter de la cohésion et de la
motivation. Ainsi :
• Rappelez à vos collègues aussi souvent que nécessaire les raisons d’être
de votre cadre méthodologique. Ce n’est jamais du temps perdu, ne vous
découragez pas. Et appuyez-vous sur des ressources existantes que vous
pourrez diffuser.
• Il est primordial de diffuser à une « culture client » ou une « culture UX »
dans votre quotidien professionnel. Quand avez-vous été en contact avec un

300
9 – Implémenter

de vos utilisateurs pour la dernière fois ? Et vos collègues ? Avez-vous songé


à faire appel aux compétences de designers UX ? Les tests utilisateurs et les
démarches de recherche UX sont la voie royale pour faire entrer (au propre
comme au figuré) vos destinataires dans votre bureau et les faire intervenir
dans vos décisions.
• Il est essentiel d’obtenir au plus tôt des retours sur vos idées d’innovation.
Ne gardez pas vos projets secrets ! Vous pouvez ouvrir des boîtes à idées
auprès de vos collaborateurs ou de vos clients (forum, adresse e-mail de sup-
port). Grâce aux outils no-code d’automatisation, ainsi qu’à des outils plus
traditionnels dédiés au support, vous centraliserez tous les retours réels de
vos clients provenant de sources variées et serez en mesure de les exposer à
vos collaborateurs, développeurs et investisseurs.
• Méfiez-vous du biais qui donne envie d’implémenter des fonctionnalités
non nécessaires, uniquement car on peut le faire facilement grâce à l’outil.
C’est un écueil très fréquent des no-codeurs débutants.
• Ajustez votre approche pour éviter que votre projet s’embourbe. C’est à
cette fin que le lean et les méthodes agiles s’appuient sur des cycles au cours
desquels doivent être produits des livrables. Tenir ce rythme et être capable
de terminer des livraisons, même si elles ne sont pas gigantesques, est très
important pour entretenir la motivation de tous. Dans certaines entreprises,
des démonstrations sont même organisées régulièrement pour partager, mon-
trer et valoriser le travail effectué par chacun.

Se former
Du point de vue économique, le morcellement d’un marché entre de nombreux
acteurs concurrents (en l’occurrence, le marché des outils no-code) crée des riva-
lités qui se résolvent de diverses façons : tel outil perpétuera son activité dans le
temps grâce à sa communauté d’utilisateurs fidèles et engagés, de petits outils
seront potentiellement rachetés par des voisins plus gros, d’autres garderont
des périmètres fonctionnels et des cibles d’utilisateurs restreints, mais maîtri-
sés. Néanmoins, cette concurrence aura aussi pour effet de pousser les outils à
étendre leurs fonctionnalités et donc à gagner en complexité.
Il convient également de rappeler que le no-code rassemble plusieurs domaines
associés à des expertises distinctes : entrepreneuriat, UX, UI, rédaction Web,
architecture de bases de données, gestion des processus et de leurs automatisa-
tions, gestion de projet, marketing, growth hacking, développement commer-
cial, etc. Tous ces maillons sont reliés les uns aux autres et ils ne revêtent un sens

301
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

que dans un bon équilibrage. Ainsi, une complexité naît du fait de la multiplicité
de ces facettes d’une stratégie numérique.
Les outils no-code misent beaucoup, dans leur communication, sur leur grande
accessibilité, notamment grâce à la programmation visuelle. Néanmoins, la
surenchère publicitaire sur ce thème véhicule une certaine confusion. Or, acces-
sibilité n’est en aucun cas synonyme de simplicité. Par ailleurs, il est difficile de
faire marche arrière lorsqu’on a adopté de mauvais réflexes. Dans certains cas,
notamment lorsqu’il est question de performances ou de sécurité, il sera trop
tard lorsque vous découvrirez, a posteriori, les mauvaises voies sur lesquelles
vous vous êtes malencontreusement engagé.
En conséquence, il est primordial de se former aux outils. Des formations
existent dans la plupart des domaines, sous différents formats. Elles évitent de
mal utiliser un outil, grâce à des conseils personnalisés d’experts, font découvrir
de nombreuses astuces et gagner du temps.
Afin de sélectionner avec discernement la formation qui vous convient, voici
quelques critères qui nous paraissent essentiels :
• Les objectifs de la formation doivent être formulés clairement. Quels outils
seront abordés ? Quel niveau d’expertise compte-t-on vous donner ?
• Le détail du programme proposé doit être compréhensible, même si vous ne
maîtrisez pas la thématique. De plus, la charge de ce programme doit vous
sembler cohérente avec la durée globale de la formation et le format proposé
(journées entières, soirées, devoirs).
• Une bonne formation consacrée à des sujets numériques doit trouver un
équilibre entre plusieurs abords pédagogiques : exercices pratiques, pro-
jets personnels, aspects théoriques, retours d’expérience de la part d’inter-
venants en poste en entreprise.
• Certains préféreront une pédagogie active, où vous serez moins guidés et où
vous devrez trouver par vous-mêmes des solutions à des problèmes ouverts.
Dans des formats en présentiel, la pédagogie par l’enseignement est égale-
ment une excellente façon de consolider ses propres connaissances : trans-
mettre ses acquis à d’autres que soi.
• L’explicitation de critères d’évalution est importante. Ces évaluations
peuvent être effectuées sur des livrables (techniques, méthodologiques),
éventuellement réutilisables professionnellement.
Tous les éléments de communication autour d’une formation doivent vous
éclairer pour vérifier que cette dernière convient à vos attentes. Consultez les
contenus gratuits, échangez avec les responsables pédagogiques et posez-leur

302
9 – Implémenter

vos éventuelles questions, découvrez la formatrice ou le formateur qui a le bon


ton et la meilleure approche pédagogique pour vous, relevez les avis et prenez
contact avec d’anciens élèves.

Documenter
Nous avons déjà insisté, dans le chapitre 8 consacré aux no-code ops, sur l’im-
portance d’une bonne documentation. Ce sujet est souvent négligé par des
petites structures ou des no-codeurs débutants, il est pourtant d’autant plus
important qu’une société et ses effectifs sont en pleine croissance. Prenez de
bonnes habitudes sans attendre.
Documenter un projet sert à partager la connaissance avec plusieurs personnes :
vos collaborateurs bien sûr, mais aussi votre « vous du futur » qui vous en
remerciera.
L’étape de documentation est indispensable pour mettre en place des automati-
sations : cela commence toujours par des processus à cartographier. Du côté des
website builders, on peut également citer la méthodologie client-first (dévelop-
pée par l’agence Finsweet) pour bien utiliser Webflow ; elle peut être considérée
comme un premier stade de documentation contenue dans le projet.
De façon plus générale, vos processus vont inclure non seulement des outils
no-code et/ou traditionnels, mais aussi des rituels, des réunions ou des com-
munications pour arbitrer certains choix. Comment produire une bonne docu-
mentation sur votre organisation interne et vos processus ? Il existe de nom-
breuses écoles et avis sur le sujet. Nous allons encore une fois nous référer à la
méthodologie lean start-up : une bonne documentation est une documentation
que vos collègues utilisent réellement. Il est donc important de la faire vivre, en
l’actualisant et en vérifiant son bon emploi par vos collègues. Que ce soit autour
d’un café ou lors d’un point régulier, questionnez ces derniers sur leurs tâches.
Mieux encore : laissez-les vous apporter eux-mêmes leur ordre du jour dans le
cadre par exemple de réunions individuelles régulières.
Globalement, nous vous recommandons de disposer a minima des documents
suivants :
• outil de type wiki centralisant vos fiches de documentation (par exemple
Notion) ;
• documents de cadrage ;
• schémas pour vos bases de données ;

303
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

• workflows/automatisations respectant des règles de nomenclatures, de ran-


gement dans des dossiers et de codes-couleurs. Ces différents critères doivent
correspondre à la réalité de votre activité.
Par ailleurs, les outils no-code incluent pour la plupart la possibilité de placer
des commentaires à différents niveaux (figure 9–3).
Dans tous les cas, il sera important d’actualiser votre documentation régulière-
ment. C’est très dur et souvent rébarbatif et c’est précisément pour ces raisons
qu’il faut essayer de s’y astreindre le plus possible. N’hésitez pas, par ailleurs, à
faire participer tous vos collègues dans ces mises à jour, afin d’éviter tout goulot
d’étranglement dans cette tâche de fond.

Figure 9–3
Sur Airtable, on
peut incorporer
des descriptions à
n’importe quel endroit
de son projet (bases
de données, tables,
champs, automatisations,
interfaces).

Collaborer
Dans le domaine du code, des décennies de pratique ont apporté des réponses
concrètes à la problématique de la collaboration. Les outils de gestion de ver-
sions comme GitHub révèlent toute la complexité de cette question, ainsi que
l’intelligence (humaine et technique) que requiert sa résolution. Lorsqu’on parle
de « collaboration », cela se passe à plusieurs niveaux :
• pour chaque outil : la gestion des rôles, permissions et droits d’accès ;
• pour chaque produit ou processus : la documentation de leurs implémenta-
tions, ainsi que leurs modes d’emploi ;

304
9 – Implémenter

• pour l’ensemble du projet : tout ce qui concerne sa gestion et le suivi de son


avancement.
Il est difficile d’entrer dans le détail, au vu de l’étendue et de la variété de ces
sujets. Donnons simplement quelques conseils généraux :
• Dans votre choix d’outils, observez bien la granularité de leurs droits d’ac-
cès. C’est ce qu’on trouve en général sous l’appellation « rôles et permis-
sions ». Il est courant, pour les outils avancés, de trouver différents grades
d’intervention, comme propriétaire/créateur, éditeur, commentateur ou lec-
ture seule. Tous ces niveaux sont, en général, vraiment utiles. Consultez la
documentation des outils pour vous en servir correctement.
• Regardez si vos outils intègrent des « gestions de versions », des « points de
sauvegarde » (backups), ou des possibilités d’export. Ces fonctions sont pré-
sentes pour les grands outils comme Bubble, Make ou Webflow.
• Aujourd’hui, il est facile d’archiver les résultats d’un atelier ou d’une réu-
nion (enregistrements, photographies) ; or, on se rend compte souvent trop
tard qu’on aurait dû conserver les conclusions d’un travail effectué plusieurs
mois auparavant. Ne vous posez pas la question : lorsque cela est possible,
enregistrez votre travail.
• Trouvez l’équilibre qui vous convient concernant les réunions et rituels.
Veillez à ce qu’ils n’occupent pas trop de temps, que leur placement dans
l’emploi du temps soit fixe, que leurs objectifs soient clairs, que leurs durées
soient respectées. Vous pouvez consacrer des réunions occasionnelles à de la
formation interne, pour présenter le fruit de votre travail d’ops en no-code par
exemple, et sonder vos collègues sur de nouveaux cas d’usage automatisables.

Passage à l’échelle et sécurité


Ces deux questions correspondent aux craintes habituelles, et bien compréhen-
sibles, de tout dirigeant d’entreprise. Le navire que vous construisez sera-t-il
capable d’être propulsé à grande vitesse et de décupler ses capacités, le jour où
votre marché explosera ? Et résistera-t-il aux attaques de pirates, à une panne de
moteur, ou à l’affleurement de récifs ?
Ces deux questions sont présentées quelquefois de manière très générale et
théorique, comme des preuves à faire pour les outils no-code, notamment du
fait de leur jeunesse (ce point mérite d’ailleurs d’être relativisé). Quand bien
même ces débats, de par leur trop grande généralité, semblent quelquefois un
peu vains, il ne faut pas les négliger et les évacuer d’un revers de main. Toutefois,

305
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

il est impossible d’y répondre de manière globale, tant les outils sont nombreux
et divers. Certains, comme Bubble ou Ksaar, abordent ces questions de manière
particulièrement approfondie.
Voici quelques conseils généraux :
• Rappelons d’abord que les outils no-code ne sortent pas de nulle part et
qu’ils reposent sur des technologies éprouvées, elles-mêmes capables de
passer à l’échelle et équipées de mécanismes de sécurité. Ces enjeux sont
aussi importants pour les éditeurs d’outils que pour vous. Ainsi, rien n’assure
a priori qu’une implémentation en code soit plus fiable qu’une implémenta-
tion en no-code.
• Si ces questions sont véritablement stratégiques pour votre projet, observez en
détail la documentation des outils no-code, en particulier certains standards
ISO (notamment le ISO/IEC 27001 pour la sécurité et le ISO 27001 HDS
pour l’hébergement des données de santé).
• Privilégiez des approches frugales dans l’implémentation de vos fonctionna-
lités : plus vous ajouterez de briques et d’intermédiaires, plus vous favoriserez
l’apparition de failles et de ralentissements.
• Enfin, soyez tout de même rassuré : nous avons très souvent entendu ces
questions lors de webinaires ou de cours, mais il ne nous est jamais arrivé
d’entendre des cas réels de projets entravés par ces problématiques… Vous
pouvez donc dormir sur vos deux oreilles !
• À l’inverse, nous avons souvent rencontré des cas où les no-codeurs ont trop
appréhendé ces évolutions pour un futur éloigné et ont mal calibré leur choix
d’outils. N’oubliez pas que choisir des outils inutilement complexes risque de
vous ralentir.
• Enfin, soulignons que les failles de sécurité et problèmes de performance,
lorsqu’ils se produisent, sont souvent dus à de mauvaises implémentations.
N’oubliez pas que la principale cause de fuite de données dans les PME pro-
vient d’échanges de fichiers Excel par e-mail, de mots de passe trop faibles
ou de stockages mal sécurisés…

Et le code dans tout ça ?


Il est probable, si vous vous posez la question du recours au code, que vous
soyez dans des cas d’usage déjà complexes. Les outils no-code avancés vous
permettent, en général, d’injecter des portions de code et vous ne vous trouverez

306
9 – Implémenter

vraisemblablement pas coincés le jour où vous aurez des besoins vraiment spé-
cifiques nécessitant des développements en code.
De manière plus globale, les outils no-code, même moins avancés, donnent la
possibilité d’intégrer de petites sections de code, par exemple des bibliothèques
permettant des effets d’animation visuelle, ou pour intégrer des modules d’Ana-
lytics à l’ensemble de votre site ou app.
Pour les architectures de système avancées, il existe deux approches afin de col-
laborer avec les développeurs-codeurs :
• Intégration de code dans des outils no-code. C’est possible avec des outils
comme Airtable, Webflow, Bubble, Adalo ou Zapier. C’est en général du code
JavaScript. À l’heure où nous écrivons ces lignes, il n’y a pas d’intégration
native de code dans les scénarios Make, mais des contournements (avancés)
sont possibles, en passant par des services comme Amazon Lambda, Google
Cloud ou Cloudflare.
Il est important que les développeurs-codeurs aient une connaissance de
la stack no-code. La documentation des outils no-code sera de première
importance pour eux. Les outils avec des bonnes équipes techniques pro-
duisent également de bonnes documentations. On commence d’ailleurs à
voir apparaître des agences spécialisées dans ce type de développements. En
associant au mieux les possibilités du no-code et du code, elles tentent d’en
repousser les limites et de maximiser leur efficacité.
• Une structure répartissant les comportements de votre service entre un
noyau central en no-code et des fonctionnalités appelées via des API. L’idée
est alors de maximiser l’utilisation de ces fonctionnalités, qui seront structu-
rellement bien délimitées. Elles seront utilisées par vos sites et applications
principales et par d’autres (concernant par exemple d’autres équipes). Avec
une telle séparation des rôles entre les no-codeurs et les codeurs, tant que le
schéma de l’API est respecté, rien ne cassera. Dans certains cas, ce type de
collaboration facilite le passage à l’échelle, tout en laissant chacun se concen-
trer sur son cœur de compétences.

Les API
L’histoire de l’informatique a été marquée par les avancées parallèles de nom-
breuses technologies. À tous les niveaux, la compétition commerciale a mené à
de nombreuses alternatives : Intel ou AMD pour les processeurs, macOS, Win-
dows ou Linux pour les systèmes d’exploitation, Android et iOS sur le mar-
ché des mobiles ou encore, pour les navigateurs, Chrome qui devance Firefox et

307
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

Edge en part de marché. Ne parlons même pas des langages de programmation


dont les tendances évoluent encore plus vite.
Avec une telle disparité de technologies matérielles ou logicielles qui coexistent
dans un réseau globalisé tel qu’Internet, comment faire communiquer les diffé-
rentes parties prenantes des échanges numériques ?
Vous constatez chaque jour que les services que vous utilisez au quotidien com-
muniquent entre eux en permanence. Lorsque vous écoutez de la musique dans
Spotify, la liste de vos amis Facebook apparaît aussitôt. Votre compte Google
vous permet de vous connecter à votre outil no-code préféré, celui-ci récupé-
rant tout seul, votre nom et votre prénom. Et LinkedIn peut lui aussi accéder à
votre compte Google pour importer en toute sécurité les contacts de votre carnet
d’adresses.
Tout cela, et bien plus encore, repose sur un ensemble de standards et de pra-
tiques que l’on regroupe sous le terme d’« API », qui signifie en français « Inter-
face de programmation applicative ». Derrière cet intitulé complexe, il s’agit
simplement de proposer une méthode de communication commune à des entités
dont les technologies sous-jacentes sont disparates. Les développeurs de Linked-
In n’auront par exemple pas besoin de connaître les langages de programmation
utilisés par Google. Ils fournissent des API permettant des échanges simples et
sécurisés d’informations qu’on leur demande.
De la même manière, des outils no-code d’automatisation comme Make ou
Zapier vous permettent de faire communiquer différents outils et applications
grâce aux API qu’ils mettent à disposition. Pour vous, pas besoin de connais-
sances techniques avancées : vous tirez parti des API en utilisant les interfaces
visuelles, plus accessibles et intuitives que l’écriture de requêtes en code.
Nous aimons proposer cette analogie avec un restaurant, où vous ne vous dépla-
cerez pas en cuisine pour passer votre commande. Un serveur est là pour être
l’interface entre la cuisine et vous. Qui sait, d’ailleurs, si les cuisiniers parlent
votre langue et comprennent la formulation de votre commande ? Le serveur
vous évite de vous poser cette question. Finalement les API, c’est un peu la même
chose…

RGPD
Les sujets légaux sont importants et vous devez vous y intéresser dès le début
de vos projets. Attention, nous vous donnons ici des indications générales,

308
9 – Implémenter

notamment sur le RGPD (Règlement général sur la protection des données),


mais nous ne sommes pas juristes.
Les questions légales ne se résument pas à la CNIL (Commission nationale
de l’informatique et des libertés) et au RGPD. Selon votre contexte d’acti-
vité, renseignez-vous pour savoir si certains autres cadres de législation vous
concernent. Nous préférons ne pas les résumer en une liste clé-en-main, rassu-
rante mais susceptible d’induire en erreur. D’une part, ces sujets sont mouvants
et cet aide-mémoire serait vite obsolète. D’autre part, le diable se cache dans
les détails : nous vous recommandons vraiment de prendre quelques heures de
votre temps pour découvrir ces sujets et glaner les informations qui soient utiles
à votre projet.
Établir la confiance avec vos clients est d’une importance stratégique, tout en
continuant à collecter des données les concernant. Vous devez communiquer
clairement sur les données collectées. Pourquoi les récupérez-vous ? Comment
seront-elles utilisées ?
Voici quelques ressources pour bien démarrer :
• La CNIL a réalisé un formidable travail pédagogique sur le sujet :
[Link]
• Lancez des recherches autour de mots-clés comme « données personnelles »,
« privacy first » ou « privacy design » :
[Link]
• Nous vous invitons à regarder deux webinaires dont nous sommes auteurs,
disponibles sur YouTube, sur les comptes No-Code France et Contourne-
ment. Vous les trouverez facilement en recherchant « no-code RGPD » :
– [Link]
– [Link]
Il vous faut stocker le moins possible d’informations relatives à vos prospects et
clients. Pensez d’ailleurs à votre expérience personnelle du Web : vous convien-
drez que les sites qui réclament beaucoup de données, sans que vous sachiez
toujours pourquoi, vous donneront spontanément une mauvaise image.
Ne considérez pas la CNIL comme un adversaire ou une source potentielle de
problèmes. Son objectif est de vous aider à garantir une expérience sécurisée
pour vos cibles, tant que vous faites preuve de bonne volonté et de bonne foi.
Voici enfin un aperçu des principes du RGPD :
• Consentement éclairé. Il faut bien formuler la demande d’acceptation des
cookies par exemple et ne pas cocher de case par défaut.

309
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

• Information claire aux utilisateurs. Il faut rédiger des conditions d’utilisa-


tion lisibles, sans charabia juridique.
• Registre. C’est un document obligatoire qui reflète « la réalité de vos trai-
tements des données personnelles et vous permet d’identifier précisément :
les parties prenantes, les catégories de données traitées, à quoi servent ces
données, qui accède aux données et à qui elles sont communiquées, combien
de temps vous les conservez, comment elles sont sécurisées. Au-delà de la
réponse à l’obligation prévue par l’article 30 du RGPD, le registre est un outil
de pilotage et de démonstration de votre conformité au RGPD9. »

Un outil comme Leto peut vous aider sur ces aspects : [Link]

• Droit à l’oubli et à la modification, ainsi qu’à la portabilité des données.


Concernant les outils no-code et leur hébergement aux États-Unis, c’est une
question qui nous est souvent posée, avec de nombreuses confusions. Il est vrai
que ces sujets sont très mouvants, surtout depuis l’abrogation du Privacy Shield
par la Cour de justice de l’Union européenne en 2020. Sachez que RGPD ne
veut pas dire « interdiction d’un hébergement aux États-Unis ». Il existe des
dispositions réglementaires que des outils no-code expliquent sur leurs pages de
documentation. D’ailleurs, si un outil (no-code ou non) ne les évoque nulle part
sur son site, c’est plutôt mauvais signe !

9 Extrait du site de la CNIL : [Link]

310
Conclusion
Au-delà du no-code

La meilleure façon de prédire le futur,


c’est de l’inventer.
Alan Kay

Pour parler du futur, il nous paraît indispensable d’évoquer le thème de l’édu-


cation. Le no-code se caractérise par son pouvoir démocratisant. Or, ce sont les
enfants d’aujourd’hui qui seront demain les citoyens et acteurs économiques de
nos démocraties. Quelle vision avait-on par le passé du rôle de l’informatique
dans l’enseignement ? Inversement, quelle importance donnerait-on à l’ensei-
gnement de l’informatique1 ?

Au fil des cinq dernières décennies


Il y a très exactement 50 ans2, Alan Kay a publié un essai intitulé A Personal
Computer for Children of All Ages (« Un ordinateur personnel pour les enfants de
tout âge »). L’informaticien américain qui a participé à l’invention de l’ARPAnet

1 Il y aurait beaucoup à dire sur l’enjeu des politiques publiques et l’influence des lobbys de l’informa-
tique sur les programmes scolaires. Ces questions nous paraissent essentielles. N’étant pas experts
de ces sujets, nous préférons nous concentrer sur quelques événements anciens, avec le recul histo-
rique qu’ils offrent.
2 Nous écrivons ces lignes en août 2022, tandis que l’essai de Kay est paru en août 1972.
[Link]
Partie 3 – Comment bien pratiquer le no-code ?

(le futur Internet), de la programmation orientée objet (avec le langage Small-


talk) et d’autres innovations du PARC3 de Xerox y formule des réflexions futu-
ristes sur l’apparition prochaine d’un ordinateur personnel portable. À cette
époque, l’ordinateur était perçu comme un objet compliqué réservé aux ingé-
nieurs et économistes. Kay projetait de le rendre utilisable par tous, à commen-
cer par les enfants.
Il a ainsi expérimenté l’initiation à la programmation dans des écoles de Palo Alto,
porté par le souhait d’aider les enfants à créer et réfléchir par eux-mêmes.

Aucun de nous ne connaissait quoi que ce soit au travail avec des enfants (…)
On a constaté de vraies réussites, mais pas de la manière généralisée qu’on avait
espérée. (…) Les succès nous enthousiasmaient bien davantage que les difficultés
rencontrées. Ce que nous avons observé reflétaient en partie le « phénomène hac-
ker » disant que, quelle que soit la finalité à satisfaire, une part spéciale de 5 % de
la population trouvera naturellement une voie pour y parvenir, tandis que pour
environ 80% s’en sortant tout de même avec des explications, cela ne semblera
pas du tout aller de soi.
The Early History of Smalltalk, Alan Kay, 1993

Avec l’essor de l’informatique, deux enjeux de taille ont ainsi très tôt occupé les
esprits de quelques visionnaires :
• Son accessibilité pour toutes et tous – quelles que soient leurs dispositions
naturelles, tempéraments et manières de réfléchir. Parler d’une approche UX
serait anachronique, pourtant, les expérimentations et la recherche de Kay
allaient déjà dans ce sens. C’est l’expérience et le design de Smalltalk qui ont
passionné Kay : il ne s’est pas uniquement intéressé à sa mécanique interne,
mais aussi à son appropriation par le plus grand nombre, afin de lui trouver
des usages personnalisés et utiles.
• La question toute démocratique d’un égal accès au progrès technologique –
quelles que soient les origines sociales. Kay a longtemps rêvé de donner vie
au Dynabook, un projet révolutionnaire pour l’époque. De la taille de cahiers,
légers et portables, ces tablettes (sortes d’iPad avant l’heure) devaient stocker
quelques mégaoctets de texte, s’interconnecter et intégrer des outils pour
que les enfants conçoivent et programment eux-mêmes leurs propres outils.
Leurs prix devaient rester raisonnables afin que grâce à eux, tous les écoliers
puissent éveiller leur sagacité, leur autonomie et leur inventivité.
Nous devons nous arrêter sur ce terme que nous employons depuis le début de
ce livre : « outil ». Un outil est un objet intermédiaire (un moyen) prenant place

3 Palo Alto Research Center

312
Conclusion. Au-delà du no-code

entre un individu et la réalité, augmentant son pouvoir de la transformer. Une


telle définition paraît cependant bien pauvre, car les outils, qui évoluent petit à
petit ou par sauts de générations, témoignent aussi de toute notre histoire passée
et du futur que l’on désire bâtir grâce à eux4. Kay ne voulait pas uniquement nous
doter de superpouvoirs, d’une sorte d’efficacité pure, avec son « Dynabook »
(« livre dynamique »). L’être humain, rappelle-t-il, est souvent défini comme un
animal constructeur d’outils et l’ordinateur est habituellement considéré comme
un outil. « Toutefois, ajoute-t-il, un livre est plus qu’un outil et l’Homme est
bien plus qu’un constructeur d’outils… Il invente des univers. » Plus loin dans
son article, il formule son souhait d’aider à bâtir de tels univers pour le meilleur,
à travers une citation de son collègue Seymour Papert5 : « Est-ce aux ordinateurs
de programmer les enfants ou aux enfants de programmer les ordinateurs ? »

Figure C1
Dessin d’Alan Kay du
Dynabook, provenant de
son article de 1972.

Il y a à peu près 40 ans, en 1979, Steve Jobs était invité par Alan Kay à visiter
le centre de recherche de Xerox, sans se douter que cinq années plus tard, ils
inventeraient ensemble l’ordinateur individuel. Le Macintosh, lancé en 1984,

4 En 1939, Saint-Exupéry, que nous citions au chapitre 4, débute Terre des hommes en écrivant que
« la terre nous en apprend plus long sur nous que les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se
découvre quand il se mesure avec l’obstacle. Mais, pour l’atteindre, il lui faut un outil. […] l’avion,
l’outil des lignes aériennes, mêle l’homme à tous les vieux problèmes. » Curieusement, un demi-
siècle plus tard, Alan Kay entame son long témoignage sur les débuts de Smalltalk (The Early
History of Smalltalk) avec ces mots : « J’écris cette introduction d’un avion à 10 000 km d’altitude. »
5 Mathématicien, informaticien et éducateur au MIT, il est connu pour ses travaux sur l’impact des
nouvelles technologies dans l’apprentissage. Il a également été l’un des principaux acteurs du projet
« Un ordinateur portable par enfant » (One Laptop per Child), lancé en 2005, et dont le but était de
fabriquer et distribuer la « Machine des Enfants » (The Children’s Machine) dans les pays en voie de
développement.

313
No-code

reprenait la souris et les interfaces graphiques que Jobs avaient vues sur le Xerox
Alto. Des campagnes publicitaires massives ont été lancées cette même année
par Apple, notamment avec une diffusion historique du clip « 1984 » au Super
Bowl XVIII, devant 77 millions de téléspectateurs. La démocratisation de l’in-
formatique était en marche.
Il y a bientôt 30 ans, en 1994, Netscape a offert à chacun un accès libre et gratuit
au Web. Son entrée en bourse spectaculaire, l’année suivante, a déclenché des
investissements massifs dans le développement des réseaux, des technologies
cloud et de nombreuses start-up. Les nouveaux services en ligne allaient devenir
toujours plus puissants, plus simples à utiliser et moins chers.
Il y a presque 20 ans, Squarespace et Wix ont vu le jour (respectivement en 2004
et 2006), dépassant de loin les possibilités de Geocities et des blogs personnels.
Chacune et chacun pourrait créer des sites avancés et des boutiques en ligne au
design soigné, même sans savoir coder, grâce à des interfaces visuelles. En 2007,
c’était la naissance de Google Docs et Google Sheets. Les outils professionnels
100 % en ligne avaient entamé leur course pour décupler la productivité des
entreprises de toute taille.
Il y a 15 ans, Scratch a été inventé pour enseigner le développement aux plus
jeunes6. Ce langage de programmation visuelle, alors développé en Smalltalk,
est toujours utilisé aujourd’hui. Il s’appuie sur la manipulation de blocs gra-
phiques et cible les enfants de 8 à 16 ans. Sa philosophie incite au partage, réem-
ploi et mélange de ces éléments. Son slogan promeut ces belles valeurs : Imagine,
Program, Share (« Imaginez, Programmez, Partagez »). Traduit en 70 langues,
le logiciel compte plus de 50 millions d’utilisateurs et près de 75 millions de
projets partagés, disposant tous de la licence Creative Commons. Il intègre
les programmes d’établissements comme Harvard (et son célèbre programme
d’initiation à l’informatique CS50) ou Berkeley.
Il y a 10 ans, fin 2010, deux années après la sortie du système d’exploitation
Android, App Inventor for Android a été lancé, avec des objectifs et un fonc-
tionnement comparables à ceux de Scratch. Dans la préface du manuel App
Inventor, Create your own Android Apps, Hal Abelson, un des inventeurs du logi-
ciel, rêve avec ses coauteurs que leur outil fasse apparaître ce futur :

Imaginez à présent un monde différent, où vous pourriez créer des apps sans avoir
étudié la programmation pendant des années, où artistes, scientifiques, acteurs
humanitaires, soignants, avocats, pompiers, marathoniens, entraîneurs de football
et personnes de tous les horizons pourraient créer des apps. Imaginez un monde

6 Scratch 1.0 est sorti en 2007. Le langage de programmation s’accompagne d’un environnement de
développement et d’un moteur d’exécution.

314
Conclusion. Au-delà du no-code

où vous pourriez transformer vos idées en prototypes sans faire appel à des pro-
grammeurs, où vous pourriez fabriquer des apps spécialement dédiées à vous ser-
vir, où vous pourriez adapter la puissance des appareils mobiles à vos besoins
personnels.

Quelques apps créées sur App Inventor


En juillet 2010, un article du New York Times titré « Le logiciel Do It Your-
self de création d’apps de Google » commençait par cette annonce prodigieuse :
« Google met le développement d’applications Android à la portée de tous. »
Parmi les millions d’apps créées, mentionnons-en deux datées de 2010 :
• « No Text While Driving » (Pas de SMS au volant) a été conçue par Daniel
Finnegan, étudiant à l’université de San Francisco spécialisé en création lit-
téraire. L’idée de l’app est simple : répondre automatiquement à des appels
téléphoniques par l’envoi de SMS lorsque le propriétaire du téléphone est au
volant. À cette époque, près d’un quart des accidents étaient imputables aux
téléphones mobiles : rien d’étonnant à ce qu’une société d’assurance (la State
Farm Insurance) reprenne le concept quelques jours plus tard…
• Jon C. Hodgson a lui aussi été inspiré par les possibilités d’App Inventor :
l’ingénieur système a développé un quiz autour de Harry Potter pour sa
petite amie qui était passionnée par ses aventures. Celle-ci s’est prise au jeu :
après des écrans d’ouverture exposant des conditions générales d’utilisation,
elle a répondu à quelques questions avant de tomber sur… une demande en
mariage ! Si vous souhaitez connaître sa réponse, rendez-vous à cette adresse :
[Link]
Ces apps ingénieuses montrent à quel point App Inventor a amorcé un tournant
dans la démocratisation du développement d’applications. Dans le manuel App
Inventor, Create your own Android Apps, on peut lire que « le jour où un étudiant
en art est venu frapper à la porte du bureau de Wolber, à un horaire où les cours
étaient depuis longtemps terminés, afin de lui demander comment on écrivait
une boucle while, Wolber a su qu’App Inventor avait changé en profondeur la
manière dont la science informatique serait enseignée ».
Le terme no-code apparaîtra dix années plus tard seulement. « L’existence pré-
cède l’essence », ainsi qu’un célèbre philosophe français l’a proposé !

Il y a environ 5 ans, en 2016, Arun Saigal, un ingénieur ayant participé au


développement d’App Inventor, a lancé un outil très populaire, Thunkable, pour
créer des apps. Or, il lui a fallu quelques années avant de se définir no-code.

315
No-code

L’évolution de ses taglines est intéressante car elle révèle comment l’absence de
quelque chose ( « without code ») s’est graduellement transformée en une pré-
sence de quelque chose d’autre (« with no-code »). On peut analyser trois temps
dans cette évolution :
1. L’évacuation du « code » : « Simple à coder » devient « programmation en
code non requise ». Puis « … sans avoir à coder » laisse place à « des blocs en
remplacement du code » ;
2. La formation du terme « no-code » : « without coding » laisse place à « no
coding », puis « no code » et enfin « with No Code » ;
3. La banalisation de « no-code » : le terme devient un adjectif allant de soi :
« No Code Mobile App ».

Quelques taglines de Thunkable


• En 2016 : Drag and drop to create native, fast, reliable apps. Anyone can build
powerful native apps with Thunkable. Simple to design. Simple to code.
• En 2017 : Thunkable is a drag and drop platform for building native, mobile
apps. No coding needed.
• Fin 2017 : Build your own apps. Coding is hard. So we designed a platform
where anyone can build apps, without having to code.
• En 2018 : Build your own apps. Thunkable enables anyone to create beautiful
and powerful mobile apps, avec une mention plus bas sur la page Blocks ins-
tead of code.
• Début 2020 : The fastest way from idea to mobile app without coding
• Fin 2020 : Fast apps, no coding.
• Début 2021 : Realize Your App Idea. No Code.
• Mi-2021 : Create Your Own Native Apps With No-Code
• Fin 2022 : No Code Mobile App Development Made Easy

316
Conclusion. Au-delà du no-code

Figure C2
En 2021, l’app builder
de Thunkable ne parle
plus de développement
« without code », mais
tout simplement d’« apps
no-code ».

Le futur du no-code
Dans 10 ans, il est possible que le terme no-code aura disparu. Ou alors, sera-
t-il peut-être absolument banalisé et fera-t-il surtout référence à un mouvement
émergé dans les années 2020…
Par le passé, les progrès fulgurants des systèmes logiciels nous ont épargné
diverses tâches techniques et nous avons pu porter notre attention vers de nou-
veaux sujets. Il en a été ainsi avec l’émergence des « méthodes agiles » pour col-
laborer plus efficacement, ou du bond de l’« UX » pour se soucier davantage des
utilisateurs finaux. Ces termes sont toujours utilisés aujourd’hui.
Le terme « bureautique7 », plus ancien, a quant à lui presque disparu de notre
vocabulaire. Pourtant, cela ne signifie pas que l’usage de ces outils soit devenu
naturel pour tous… Au contraire même, la répartition entre une minorité d’uti-
lisateurs qui maîtrisent Excel et une grande proportion d’entre eux sous-exploi-
tant sa puissance rappelle ce que Kay appelait le « phénomène hacker ».
Le no-code ambitionne de renouveler ces pratiques, en intégrant les grands
enseignements de l’UX afin de gommer ces disparités : une « bureautique
contemporaine » naîtra-t-elle d’une adoption généralisée de Notion, Zapier,
Airtable, complétés des website builders et app builders convenant à chaque
structure ? Ce qui nous impressionne dans l’évolution des outils no-code, c’est
véritablement leur intelligence d’abord dans l’UX. Au cours des derniers mois,
nous les observons s’étoffer de nouvelles fonctionnalités, sans pour autant se
transformer en usines à gaz.

7 On doit la métaphore du « bureau », symbolisant un usage visuel des ordinateurs, à Alan Kay, qui
l’a employée dès 1970.

317
No-code

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées sur le futur des outils no-code :
• Une segmentation selon leur complexité. Des outils très simples cohabi-
teront avec d’autres s’approchant (voire s’entremêlant avec) la logique du
code. Chaque profil trouvera chaussure à son pied en fonction de son niveau
technique.
• Des outils proposant chacun plusieurs modes d’utilisation, de basique à
expert. Cette équation complexe devra continuer de se compléter de divers
accompagnements (tutoriels, cours, communautés) pour seconder les adeptes
du no-code désireux de progresser à leur rythme ;
• Le renforcement d’outils autour de communautés, avec leurs états d’esprit
spécifiques, comme c’est déjà la tendance pour des outils avancés comme
Bubble ou Webflow8.
Il est difficile d’établir des pronostics sur l’avenir d’un marché mondial aux évo-
lutions si rapides. Cependant, il ne peut être pensé sans celui du code tradi-
tionnel, code qui sert à construire les outils no-code eux-mêmes, ainsi que les
innombrables services tiers intégrant ses stacks techniques via des connecteurs
no-code ou des API. Le métier de développeur en code a encore de beaux jours
devant lui !
Nous n’observons pas de protestation massive de leur part envers le no-code.
Au contraire, grâce à leurs collaborateurs d’un nouveau genre (bubblers, web-
flowers, no-code ops, …), nombre d’entre eux voient leurs roadmaps surchargées
s’écourter ; ils peuvent ainsi se concentrer sur des sujets vraiment intéressants
pour eux. Ils sont donc majoritairement curieux du no-code et il faut se réjouir
de cela pour une autre raison encore : l’émergence de technologies open source
ne peut se faire sans des codeurs motivés et enthousiastes pour les porter. Les
initiatives no-code open source existent, mais elles sont encore trop marginales
et nous souhaitons les encourager.

Favoriser les projets locaux, efficaces


et responsables
Afin de parler du futur, nous avons orienté le panorama rapide (et subjectif )
des cinquante dernières années autour de l’enjeu de l’éducation. Pas unique-
ment l’enjeu de l’enseignement technique, mais celui de la formation de nos

8 Au moment où nous écrivons ces lignes, la No-Code Conf organisée par Webflow se repositionne
d’ailleurs en Webflow Conf.

318
Conclusion. Au-delà du no-code

enfants. L’environnement scolaire capte deux forces. D’une part, il résulte d’une
puissance publique chargée d’accompagner les enfants dans leur développement
d’individus et de citoyens, capables de penser par eux-mêmes et dotés d’un sens
critique. D’autre part, il doit les préparer à des activités professionnelles gouver-
nées par une économie mondiale libéralisée.
Si la notion de « productivité » et de « créativité » apparaissent constamment
dans la publicité des outils no-code, on peut se poser cette question de l’effica-
cité9 à nouveau frais.
L’efficacité doit-elle nécessairement s’agripper à un objectif extérieur, annon-
cée à l’avance de manière à permettre un affrontement héroïque (comme la
conquête d’un marché) ? Ou alors peut-elle se dégager naturellement d’une
situation locale ? Il s’agit alors de l’accueillir et de la cultiver, de percevoir les
tendances et potentialités d’un contexte donné pour en saisir les leviers et en
organiser la transformation. C’est peut-être cette seconde voie qu’Arun Sai-
gan, fondateur de Thunkable, suggère et énonce au sujet de son logiciel et du
no-code en général :

Dans la Silicon Valley, on tente de résoudre beaucoup des problèmes du monde


grâce à la technologie, mais il y a tant de problèmes qui nous restent absolument
inconnus. Avec Thunkable, nous permettons aux personnes détenant la connais-
sance la plus intime de leurs problèmes locaux majeurs de les résoudre.

En guise de conclusion, voici le récit d’un projet Thunkable datant de quelques


années et illustrant parfaitement cette réflexion.

Une app démocratisant l’accès à l’énergie solaire au Yémen


En dépit de sa bonne volonté et de ses efforts, Anwar Al-Haddad a renoncé à
s’initier aux arcanes du code informatique. « J’ai beau faire de mon mieux pour
apprendre à coder, je n’aime pas ça. » déclare-t-il franchement à un journaliste
de Fast Company en 2017. Il est interviewé en raison du succès d’une application
mobile qu’il a fabriquée seul, de ses propres mains, grâce à Thunkable.
L’ingénieur yéménite y a centralisé ses connaissances sur l’installation d’équipe-
ments photovoltaïques. Auparavant, ses amis venaient directement le consulter
pour recevoir ses conseils. Avec cette app, ses recommandations ont bénéficié
à des centaines de milliers d’individus, leur épargnant bien des contrariétés,
découragements et inutiles colères dans leur face-à-face avec ces dispositifs.

9 L’efficacité d’un groupe de travail peut être perçue comme sa productivité, et l’efficacité dans ses
propres raisonnements comme sa créativité.

319
« De quelle puissance ai-je besoin pour les appareils électriques de mon foyer ?
À quelle surface de panneaux solaires cela correspond-il ? Comment les orien-
ter ? Comment les relier entre eux, ainsi qu’aux batteries et contrôleurs ? » Des
schémas explicatifs et des simulations interactives apportent les réponses. Parmi
ses utilisateurs, on trouve beaucoup de concitoyens yéménites d’Al-Haddad,
mais aussi une multitude éparse de bricoleurs curieux venant des quatre coins
du monde.
Depuis 2015, le Yémen est en proie à une guerre civile opposant le gouverne-
ment à une milice rebelle restée fidèle au président sortant. La capitale, Sanaa, a
subi des bombardements qui ont durablement endommagé le réseau électrique.
Le courant n’est plus disponible que par intermittence, parfois quelques heures
par semaine seulement. La population s’est d’abord équipée de générateurs élec-
triques d’appoint fonctionnant à l’essence ou au diesel. Mais la guerre a fait s’en-
voler les prix et la précarité des Yéménites s’est aggravée. Beaucoup moins cher,
le solaire s’est alors vite répandu : Al-Haddad estime qu’au cours de l’année 2016,
sa proportion est passée d’environ 5 % à plus de 50 % dans la capitale.
Fait inattendu : cette transition vers une énergie renouvelable a en grande partie
réglé des problèmes de pollutions atmosphérique et sonore : les nuits sont bien
plus silencieuses qu’auparavant, dans la grande ville.

Qu’importe qu’on les appelle encore no-code ou non dans le futur, les années
nous diront si cette nouvelle génération d’outils numériques aura changé en
profondeur nos façons de travailler, refaçonnant nos entreprises et peut-être nos
sociétés. Les outils no-code vont poursuivre leurs évolutions et leurs itinéraires
propres. Quant au mouvement no-code, il est déjà pluriel et il est difficile de
savoir quand et comment il s’interrompra : en se diffractant en d’autres ten-
dances à ce jour impossibles à prévoir, ou alors en se fondant dans des usages
normalisés, les futures réalités numériques de tout un chacun.
La meilleure façon de prédire l’avenir, n’est-elle pas, ainsi que Kay le suggère, de
l’inventer ?
Présentation des auteurs
Alexis Kovalenko
En 1996, Alexis découvre le Web dans le premier cybercafé de Paris, au Forum
des Halles. Déjà passionné d’informatique, il accède alors à une mine inépui-
sable de ressources qui lui permettraient de s’initier à la programmation, à la
sécurité et aux réseaux.
Après une dizaine d’années d’expérience en start-up comme développeur,
lead dev puis CTO, il rejoint [Link] afin de cofonder SimplonProd,
l’agence web solidaire de Simplon. Cette expérience lui fait prendre conscience
de la nécessité de donner accès aux technologies du Web au plus grand nombre.
Sur les conseils d’Erwan, il explore Airtable et Webflow en 2018. Il est rapi-
dement convaincu que de tels outils permettront cette démocratisation de
concepts techniques avancés, tels que les bases de donnes relationnelles ou le
développement front-end. S’ensuit une plongée en profondeur dans tous les
outils no-code déjà disponibles à l’époque. C’est ainsi que démarre Contour-
nement, début 2019, tout comme les prémices de la communauté No-Code
France, et le premier podcast dédié au no-code qu’il anime.
Passionné de voyages, il parcourt le monde à la rencontre des no-codeuses et
no-codeurs des différents pays pour documenter ce mouvement en plein essor.

Erwan Kezzar
En 2010, dès la création de sa première agence web, Erwan découvre des outils
100 % cloud et 100 % visuels comme Squarespace et IFTTT, à une époque où
on était encore loin d’appeler ce type de services en ligne des « outils no-code. »
En 2013, il co-fonde la start-up solidaire [Link], qui est devenue par la
suite le plus grand réseau au monde d’écoles de code informatique gratuites – et
qui matérialise la vision de démocratisation des moyens de production numé-
riques qui anime Erwan.
C’est d’ailleurs en 2015, chez Simplon, qu’Erwan rencontre Alexis, avec qui il
mène de premières expérimentations pédagogiques sur Bubble, un outil no-code
qu’il vient de découvrir sur Product Hunt.
No-code

En 2017, après avoir décidé de quitter [Link] et après 10 ans d’observation de


la consolidation et maturation progressives des outils no-code, Erwan constate
un point d’inflexion dans leur adoption. Il cofonde Contournement en 2019, puis
l’association NoCode for Good en 2021.
Il est également conférencier, speaker à TEDx Paris et contributeur dans plusieurs
projets sociaux et environnementaux.

Florian Reins
Lorsqu’il rejoint [Link] en 2009, Florian s’embarque dans une longue aven-
ture (responsable technique, product manager, opérations) où il mettra à profit
son aisance avec les technologies du Web et sa passion pour la culture. La plate-
forme VOD se renforcera progressivement pour devenir une référence mon-
diale dans le domaine de la musique classique.
Son parcours d’études est multiple : Centrale Paris (ingénieur généraliste),
Sciences-Po Paris (master de management culturel), École des Arts et Métiers
(data science), bootcamp no-code Ottho (Bubble). C’est cependant surtout dans
des contextes professionnels ouverts à l’innovation qu’il exprime son ingénio-
sité créative : en startup ([Link]), en agence (WeDigitalGarden) ou auprès
de grands comptes menant leurs transformations numériques. Il est également
formateur no-code (Rocket School, Uncode School) et il n’y a rien d’étonnant à
ce qu’il croise sur son chemin Alexis et Erwan en 2021 !
C’est en autodidacte que, tout au long de sa carrière, Florian a forgé ses armes
sur des outils disparates (d’Excel à WordPress en passant par MySQL ou Pho-
toshop). Alors, lorsque le no-code entre en scène à la fin des années 2010, il y
était déjà préparé.

Contournement
Alexis et Erwan ont cofondé Contournement en 2019.
Acteur fédérateur et précurseur en France sur le sujet du no-code, Contourne-
ment a pour activité principale la formation aux outils no-code les plus acces-
sibles techniquement (dont Airtable, Zapier, Notion, Make et Softr). L’objectif
de ces formations est principalement d’autonomiser des équipes et des indivi-
dus (qui ont des profils non-techniques notamment) dans la création de leurs
outils internes, dans l’automatisation de tâches chronophages et répétitives, et
plus globalement dans l’optimisation de leur organisation et de leur productivité
grâce aux outils no-code (« no-code ops »).

322
Présentation des auteurs

Au-delà de ses formations e-learning et présentielles, Contournement a histori-


quement initié plusieurs démarches et projets qui en font un acteur de référence
et un observateur panoramique du mouvement no-code :
• Création de la communauté Contournement en 2019, qui est par la suite
devenue l’entité indépendante No-code France (avec son espace Slack, sa
chaîne Twitch, et ses autres instances qui sont très actives).
• Depuis 2020, des actions et un effort conséquent de sensibilisation, d’évangé-
lisation et de découverte du no-code – à travers des webinaires, conférences,
interviews dans les médias, modules de formation en ligne gratuits, etc.
• Un gros travail de production et de documentation de concepts clés (notam-
ment la notion d’approche modulaire et d’approche intégrée) et la publica-
tion de nombreux contenus de fond dans des formats adaptés à différents
canaux (vidéos YouTube, nombreuses interviews dans un podcast, rédaction
d’articles et de newsletters, etc.).
• Création, co-fondation ou contribution à plusieurs side projects au service
des écosystèmes du no-code – notamment No-code Jobs ([Link]),
Discernement ([Link]) et NoCode for Good ([Link]).
L’approche de Contournement, qui a toujours tâché d’analyser et de commenter
les phénomènes liés au no-code au-delà de simples observations et constats,
ainsi aussi que ses différentes casquettes et activités, décrites ci-dessus, sont ce
qui a légitimé, nourri et enrichi l’ouvrage.
Ce sont également ces éléments qui ont déterminé certains partis pris et points
de vue, exposés dans l’avant-propos.

323
Merci d’avoir choisi ce livre Eyrolles. Nous espérons que votre lecture vous a plu et
éclairé(e).

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