UN RÊVE.
J'ai rêvé tant et plus, mais je n'y entends note.
Pantagruel, livre III.
Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une
forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont grouillant de capes et de chapeaux. C'est à Dijon, de temps
immémorial, la place aux exécutions.
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots
funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les
prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants,
- une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les
rayons de la roue.
Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que
son amant a tuée, sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire.
Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs
s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je
poursuivais d'autres songes vers le réveil.
Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit, 1842 (Éditions Gallimard)
Aloysius Bertrand est un poète romantique français du XIX° siècle qui créa le genre du poème en prose avec Gaspard
de la Nuit publié à titre posthume en 1842. Son poème "Un rêve", extrait de ce recueil, retranscrit une atmosphère
sombre et lugubre à l'image de la vie faite d'échecs d'Aloysius Bertrand que l'on peut qualifier de poète maudit. En quoi
la forme du poème en prose est-elle bien choisie pour évoquer le rêve ? Nous verrons dans un premier temps
l'entrelacement fait par le poète de trois rêves différents pour, dans un second temps, étudier l'atmosphère onirique
qu'il s'en dégage et enfin analyser l'ordre et la dislocation du poème en prose.
I- Trois rêves, trois drames
A/ Les circonstances
- les trois lieux différents, description dans le premier paragraphe « ainsi j'ai vu » (l.2)
- le champs lexical du son « ainsi j'ai entendu »(l.5)
- les personnages : Dom Augustin, Marguerite, et A. Bertrand ( 3° paragraphe)
B/ Du «je» spectateur au «je» acteur
- le poète devient acteur au troisième paragraphe avec le «et moi» (l.10)
C/ Dénouement
- on passe de «Il était nuit»(l.2) à «vers le réveil»
- dans les deux derniers paragraphes le C.L du feu s'oppose à celui de l'eau => chute
II- Une atmosphère onirique
A/ Évocation du rêve
- C.L du rêve
- allitération en [t] dans l'exergue «J'ai rêvé tant et plus, mais je n'y entends note.»
- allitération en [r] pouvant faire penser à des ronflements dans l'avant dernier paragraphe «entre quatre cierges de
cire» (l.13-14)
B/ Jeu sur la temporalité
- les différents temps des verbes traduisant le désordre, l’incohérence
- connecteurs logiques «d'abord, ensuite, enfin» deviennent illogiques
C/ Un cauchemar
- thème du Moyen-âge => gothique, souffrance (bourreau, Morimont...)
III- Le poème en prose: entre ordre et dislocation
A/ Risque de l'éparpillement
- un rêve ne comporte pas de structure et ils sont difficiles à retranscrire
- 3 visions ennoncées en même temps
- termes sonores confus : «grouillant»(l.3), «prières bourdonnantes»(l.7), «foule» (l.16)
B/ La structure du poème
- les différents paragraphes
- le rythme ternaire pour les trois premiers paragraphes et binaire pour l'avant dernier
- présence de tirets
C/ La musicalité
- proche du vers : allitérations, ponctuation avec « a barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée» (l.15)
- refrain, reprises anaphoriques, découpage minutieux (dans le but de structurer aussi)
Aloysius Bertrand lie dans son poème trois rêves différents mêlant trois personnages dont lui-même. Bien qu'à
travers la mise en place d'une atmosphère onirique , il tente par divers moyens de le structurer. En effet, celui-ci est
découpé en plusieurs paragraphes faisant écho l'un à l'autre et reliés pas des connecteurs logiques. Le résultat reste
cependant quant à lui illogique et incohérent en réponse aux rêves difficiles d'accès, le poète vois dans un premier
temps puis ensuite entends pour enfin se consacrer à la mort des personnages. L'atmosphère qui s'en dégage est
sombre et morbide et la fin de cet extrait est aussi rapide qu'elle l'est dans les véritables rêves. La forme du poème en
prose s'apparentant au récit est ainsi bien choisie pour évoquer le rêve tout en conservant la musicalité et le rythme
d'un poème en vers. L'univers illimité du rêve sera plus tard exploité par toute la génération surréaliste.
[Link]
[Link]