Objet d’étude 1 Séance 5
Lecture linéaire 2 « Le Forgeron » p 10 à 17 vers 101 à 120
Introduction
* Présentation de l’auteur : Rimbaud originaire de Charlevilles-Mézières dans les Ardennes est un élève
brillant et poète précoce, attiré par l’errance et qualifié d’« homme aux semelles de vent » par son ami Verlaine.
Il marque le XIXème siècle par ses créations originales encore sous l’influence des romantiques, des
parnassiens et de Baudelaire, mais qui résonnent déjà comme ouvertures au symbolisme, au surréalisme à venir.
* Présentation de l’oeuvre : Les Cahiers de Douai forment un recueil de 22 poèmes de jeunesse écrits au cours
des fugues de Rimbaud adolescent dans l’année 1870 et confiés notamment au poète-éditeur Demeny. Ces
textes ne seront jamais publiés du vivant de Rimbaud et leur transmission un peu incertaine, quant à leur ordre
ou encore aux choix du jeune écrivain, en fait un recueil chargé en émotions.
* Présentation du poème : 3ème poème sur 15 du 1er Cahier de Douai, le plus long, en alexandrins à rimes
suivies, avec plusieurs strophes parfois séparées par des vers de pointillés ; daté approximativement « vers le
10 août 92 » chute de la monarchie (Autre version datée du 20 juin 1792, date où le peuple a envahi le Palais
des Tuileries -anniversaire du serment du jeu de Paume de 1789- et où le boucher Legendre a obligé Louis XVI à
porter le bonnet phrygien). Action située « au Palais des Tuileries » + référence historique de l’ entrevue entre
le roi et le boucher Legendre => anecdote qui intéresse Rimbaud, car elle met en scène des hommes qui prennent
en main leur destinée et se découvrent soudainement forts et libres. Dans ces vers, l'aventure politique et
l'aventure poétique vers la liberté sont subtilement mêlés.
Titre « Le Forgeron » Personnage éponyme / mise en valeur de l’artisan / représentant et Allégorie du peuple
qui se bat avec ses armes. (Lien aussi avec la mythologie : Prométhée, voleur du feu des Dieux pour les hommes)
Situation de l’extrait : après avoir présenté les protagonistes dans la 1ère strophe, Rimbaud rapporte au
discours direct la longue harangue (= Discours solennel fait devant une personne d'un rang ou d'une dignité
élevés, une assemblée ou une foule), pleine de révolte, du Forgeron au roi Louis XVI (vers 14 à 100).
Lecture expressive de l’extrait
* Problématique(s) : En quoi ce poème exprime l’indignation de Rimbaud à l’encontre des excès du pouvoir ?
En quoi Révolution et poésie se rejoignent-elles ?
En quoi ce poème illustre l’esthétique rimbaldienne ?
* Mouvement en 2 étapes : Vers 101 à 111 : présentation épique de la foule dans une pause narrative
Vers 112 à 121 : reprise virulente et polémique de la harangue du Forgeron
I) Présentation épique de la foule dans une pause narrative Vers 101 à 111
1) Violence du Forgeron vers 101, 102
Violence du forgeron envers le roi après lui avoir longuement parlé, il passe à l’action :
- 3 actions du forgeron qui se succèdent : « prend » « arrache » et « montre »
- « il le prend par le bras » + « arrache » + rejet audacieux « des rideaux » qui crée une rupture du rythme et
mime la violence
- symbolique du geste qui destitue le roi et avec lui la monarchie, symbolique du geste contre le pouvoir :
« velours » matière noble et riche qui renvoie aux Palais des Tuileries (lieu précisé après le titre par Rimbaud)
par métonymie
2) Présentation épique et théâtralisée de la foule vers 102 à 108
Sollicitation des sens pour la présenter, synesthésie + hypotypose (= tableau vivant, animé, en mouvement)
a) La vue (importance du verbe « montre » v 102)
* « En bas » : présentation dominante du roi et du forgeron qui surplombent la scène. Vue en contre-plongée.
* Pluriel « larges cours » + adjectif « larges » : ampleur du lieu qui accueille la foule // ampleur de la force du
mouvement révolutionnaire
* Vers 103 : énumération en gradation en rythme ternaire avec anaphore de « où », répétition du verbe
métaphorique « fourmille » –> mise en valeur du nombre et de la force présente, ampleur du mouvement
révolutionnaire
→ Tonalité épique
* Mise en valeur de la foule qui est impressionnante : Inversion du sujet, mot à la rime, anadiplose de « foule »
* Caractère épouvantable de la foule : adjectif épithète « épouvantable » avant la césure
b) L’ouïe (une foule qui se fait entendre)
Champ lexical du bruit très développé qui accentue le caractère « épouvantable » de la foule
- métaphore avec la mer « avec des bruits de houle » v 104
- jeu sonore sur le « houle » avec « foule » et « houle » + assonance en « ou » avec « épouvantable » v 104
- rythme binaire, parallélisme de construction + double comparaison + reprise de « hurlant » v 105
Comparaison nouvelle, vulgaire, créative « comme une chienne » traduisant la violence du déchaînement
+ comparaison plus traditionnelle, plus romantique « comme une mer »
c) Attributs de la foule qui se voient et s’entendent
v 106 à 108 en énumération avec reprise du déterminant possessif « ses », des pluriels pour la force, le nombre
- armes qui s’opposent aux armes des forces de l’ordre : objets du quotidien, objets du peuple
- bruits qui témoignent de la forte volonté de se faire entendre : présence des tambours (dans une autre
version du poème « clameurs ») + cris avec des compléments du nom qui renvoient au lieu de vie du peuple, à son
milieu social pauvre représenté par « halles » et « bouges » (= logements sordides et malpropres) en opposition
au Palais des Tuileries
d) Désignation finale visuelle de la foule
* Périphrase (ou métaphore) très péjorative : misère du peuple déshumanisé dans le 1er hémistiche « tas sombre
de haillons »
* Métaphore du sang dans le 2ème hémistiche pour évoquer le bonnet phrygien de la révolution et l’importance
du nombre des révolutionnaires et du sang qui coulera : « saignant de bonnets rouges »
3) Réaction du roi vers 109 à 111
a) Retour au forgeron
* Personnage principal mis en valeur par la périphrase avec majuscule « L’Homme » : il symbolise le peuple et
valorise l’artisan.
Allégorie de l’humanité tout entière (= Sorte de Prométhée qui a volé le feu pour le donner aux hommes)
* Nouvelle action du forgeron présentée avec réalisme : mention de la fenêtre qui rappelle la position dominante
du roi au balcon.
Volonté de ne rien cacher de la misère du peuple ni de sa colère : répétition du verbe « montre » dans « montre
tout » en fin de vers pour que le roi se rendre vraiment compte de la réalité
* Caractère théâtral du geste du forgeron
Roi = spectateur de la foule, interlocuteur du forgeron / lecteur positionné dans le point de vue du roi
Double énonciation théâtrale : discours pour le roi, mais aussi pour le spectateur-lecteur !!
b) Réaction du roi
- Malaise perceptible dans la couleur « pâle » (cf vers 8 et 9), dans l’odeur de la sueur, dans la gestuelle
« suant qui chancelle debout » : révélation qu’il a compris la gravité de sa situation. (Couleur du sang différente du
sang bleu royal d’origine divine.)
// Napoléon III après Sedan « L’homme pâle » dans « Rages de Césars ». Derrière le roi Louis XVI, Rimbaud
fait allusion à un autre dirigeant autoritaire Napoléon III…
- « Chancelle » : geste symbolique, c’est la monarchie qui chancelle, qui sera destituée
Mot « malade » résume l’état dans lequel se trouve le roi + la monarchie et le pays tout entier !!
- « à regarder cela ! » : cause du malaise, pronom démonstratif péjoratif « cela » + exclamative : dérision,
sarcasme polémique face à l’état délabré de la France
→ Mise en scène théâtrale et épique qui dramatise un moment historique puissant !
II) Reprise virulente de la parole du Forgeron vers 112 à 121
* Vers 11 : même vers avec rupture de rythme pour mettre en valeur le passage et retour brutal à la parole, au
discours direct du Forgeron
1) Présentation générale du peuple méprisé au roi
* « c’est la Crapule » : présentatif + majuscule + image négative qui met en valeur le peuple et qui structure la
prise de parole du forgeron. Usage ironique de la parole des dominants par mépris de classe.
* Rejet de l’apostrophe « Sire » qui résonne en antithèse avec la « crapule » : adresse directe à l’interlocuteur
et mise en valeur de son rang (mais tutoiement exemple aux vers 14, v 85 + appel ironique « Monsieur »)
* Énumération en rythme ternaire, anaphore de « ça », registre de langue familier : image répugnante du peuple
misérable à travers trois verbes d’action très dévalorisants, image qui est celle du peuple animalisé, répugnant,
envahissant (// des punaises...) vue par la noblesse et le roi. Bave de la faim et de la rage du peuple.
(« ça monte » à la place de « ça roule » dans certaines versions)
* Tiret habituel du XIXème qui met en valeur une parole forte et accusatrice du forgeron : mise en évidence de
la cause « puisqu’ils ne mangent pas » à proximité de l’apostrophe « Sire » pour souligner la culpabilité du roi.
* « ce sont des gueux ! » : Nouvelle désignation du peuple, formule avec le présentatif repris de la formule
initiale « c’est la crapule » ou de l’image donnée au vers 112
Phrase exclamative : indignation du forgeron… Et de Rimbaud ! Tonalité polémique.
2) Présentation des individus au sein de cette foule
a) Présentation personnelle du locuteur et de sa famille
* « Je suis un forgeron » : présentation personnelle humble sans majuscule et avec le déterminant indéfini
« un » dans le 1er hémistiche → un élément parmi les forgerons, les artisans et les membres de tout le peuple.
* Deux points et effet de rythme : 2ème hémistiche, sa femme vient du même monde et se trouve parmi la
foule en bas. Complicité et connivence.
- « Folle ! » en rejet qui renvoie à l’état de sa femme et de la foule aussi = hors d’elle-même, en rage
Et en même temps inconsciente : « elle croit trouver du pain aux Tuileries »
+ moquerie des aristocrates et de leur façon de parler
Référence à un épisode célèbre de la Révolution française d’octobre 1789 : les femmes sont allées chercher du
pain à Versailles. Rappel du contexte historique : le roi a quitté Versailles pour se réfugier aux Tuileries.
- Vers 116 : Tiret habituel du XIXème qui met en valeur le rejet du couple + de tous les gueux (= « nous »)
« On » valeur de substitut mis pour ceux qui ont à manger (« boulangeries »= symbole du pain et de la nourriture
de base) → Les gueux sont repoussés, rejetés, ne sont pas les bienvenus dans les boulangeries parce qu’ils n’ont
pas de quoi payer. (Cf poème « Les Effarés » et les enfants qui ont faim près du soupirail de la boulangerie.)
* Mention de ses enfants : création du pathétique avec mot plutôt familier plein d’affection « petits ».
- Le Forgeron s’assimile à la Crapule : « Je suis crapule » → antithèse crapule / père de famille. Le Forgeron est
citoyen honnête, pas « crapule » ; s’il devient une « crapule » c’est pour nourrir sa famille, il n’a pas le choix…
Rythme haché de l’alexandrin 4 puis 5 syllabes qui donne à voir la situation
=> Dénonciation de ce système qui produit des déviances.
// personnages hugoliens : Jean Valjean qui doit voler un pain, Fantine dans Les Misérables qui doit vendre ses
cheveux, ses dents puis son corps pour survivre…
b) Élargissement aux « vieilles »
- Personnages mis en valeur par « Je connais » en contre-rejet, qui souligne la proximité du forgeron avec elles.
- Pluriel des « vieilles » + déterminant indéfini « Des » : femmes multiples, nombreuses, plus vulnérables encore
que les autres, femme et enfants, cas innombrables. Gradation dans l’innocence, la fragilité des personnages
évoqués, présentés.
- Création du pathétique : « Des vieilles qui s’en vont pleurant sous leur bonnet » comme si elles cachaient leurs
larmes par pudeur + participe présent « pleurant » qui souligne la durée du chagrin + « qui s’en vont » =
euphémisme qui évoque la mort → elles se laissent mourir de chagrin ou pleurent, inconsolables, jusqu’à leur
dernier souffle.
* Conjonction de subordination « Parce que » met en évidence la cause, les raisons du chagrin incommensurable.
Perte de leur enfant, de leur innocent : « leur garçon ou leur fille »
Dénonciation implicite des tortures infligées dans la violence de l’expression « on leur a pris » : garçons partis
pour la guerre ? emprisonnés ou morts au combat ? prostitution organisée sur la misère ?
(« Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos filles / Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles » vers 51,
52 // Hugo Les Misérables)
c) Reprise du terrible leitmotiv : « C’est la crapule »
Changement de sens après la présentation du Forgeron pour les vieilles et pour tous les membres de cette foule
→ ce sont des misérables, innocents, victimes d’un système qui les opprime et que Rimbaud dénonce.
A travers, l’évocation de ce moment de 1792 particulier, Rimbaud parle de sa propre société, de toutes les
sociétés et des systèmes qui négligent leur peuple.
Conclusion
Bilan :
* Passage du poème particulièrement théâtral, au souffle épique. Le forgeron donne à voir au roi, et à nous
lecteurs, une force symbolique : la foule misérable et en colère face aux injustices subies par le Tiers-État.
* Mélange des tonalités épique et polémique au service de la dénonciation des injustices, de la misère du peuple
qui a faim. A travers sa révolte, l’artisan exprime le "cri du peuple", l’idéal révolutionnaire de Rimbaud lui-même,
sa foi en l'avenir de l'humanité.
=> Toutes les injustices sociales sont visées : inégalités face à la loi, conscription, prostitution organisée,
condamnations abusives… Le Second Empire de Napoléon III est donc visé à travers ce poème engagé.
Ouverture(s) possible(s) : 1 à choisir le jour de l’oral...
* Fin du poème : hommage à cette « immense populace » (vers 177), à ce forgeron « superbe de
crasse » (oxymore vers 178) qui a le courage de lancer le bonnet rouge révolutionnaire au roi
(// histoire réelle du roi Louis XVI obligé de porter le bonnet phrygien : ultime irrévérence du peuple au roi)
* Autres poèmes illustrant les révoltes de Rimbaud « Les Effarés » / « Le Dormeur du val »
* Autre poème de satire politique « Rages de Césars » où Rimbaud s’en prend plus directement à Napoléon III :
« Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie ! »
Cours – Mme Pichot