Article Sur L'afrique Et La Crise Mondiale
Article Sur L'afrique Et La Crise Mondiale
enjeux
Philippe Hugon
Dans Afrique contemporaine 2009/4 (n° 232), pages 151 à 170
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 0002-0478
ISBN 9782804104597
DOI 10.3917/afco.232.0151
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Philippe HUGON *
* Philippe Hugon, agrégé en sciences économiques, est professeur émérite, enseignant-chercheur à Paris X Nanterre et
directeur du Centre spécialisé en économie du développement et de la transition. Il est consultant pour de nombreux orga-
nismes internationaux et nationaux d’aide au développement (Banque mondiale, BIT, Commission européenne, OCDE,
ministère des Affaires étrangères, Pnud, Unesco).
Le canal financier
1. Il est prévu que les exportations chutent de 634 milliards de dollars à 383 milliards en 2009. Les excédents des comptes
courants estimés à 2,7 % du PIB en 2008 (40 milliards de dollars) devraient se situer à – 4,3 % du PIB (– 65 milliards de
dollars) selon la BAD (2009).
2. Selon l’indice Scotia des prix des produits de base, après une plongée de 45 % entre juillet 2008 et avril 2009, on
observe une remontée selon un trend mensuel de 2,2 %.
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taux de change réel des pays exportateurs de pétrole et des membres des
unions monétaires et une dépréciation des pays à taux flottant ou à régimes
conventionnels de parité fixe. La finance islamique (300 institutions qui
pèsent pour 500 à 700 milliards dollars d’actifs), interdite de spéculation,
résiste apparemment mieux (Debt Rating Agency Moody), ayant moins de
produits toxiques et d’instruments financiers complexes. Elle n’est pas tou-
tefois à l’abri du manque de liquidité, de la faiblesse du marché interban-
caire et du poids élevé des obligations à court terme (90 % contre 67 % pour
les banques conventionnelles) 4.
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5. Selon la BAD (juillet 2009), les taux de croissance prévisibles pour 2009 seraient de 0,2 % en Afrique australe, de
2,8 % en Afrique centrale, de 3,3 % en Afrique du Nord, de 4,2 % en Afrique de l’Ouest et de 5,5 % en Afrique de l’Est.
6. On observait, avant la crise mondiale, une augmentation du chiffre d’affaires des 500 premières entreprises africaines.
Le chiffre d’affaires avait augmenté de 24 % en 2008 (567,5 milliards contre 456 milliards de dollars en 2007).
7. Il est passé de 70 % en 1998 à 51,6 % en 2008. Viennent ensuite les entreprises algériennes (15,6 % avec le poids
de la Sonatrach), égyptiennes (7,7 %), marocaines (6,7 %), angolaises (3,3 %), nigérianes (3,2 %), tunisiennes (2,4 %).
Les autres pays hors de la zone franc représentent 5,1 % et les pays de la zone franc 4,8 % du chiffre d’affaires. Les principaux
secteurs sont les hydrocarbures (22,2 %), les télécommunications (12,5 %), les mines (8 %), le commerce (9,8 %), l’agro-
alimentaire (6,2 %).
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8. La baisse des prix des hydrocarbures réduit la surenchère sur les permis d’exploration et la rentabilité de nombreux
gisements (en mer profonde de l’Angola, de la Côte d’Ivoire ou du Ghana supposant un baril à 65 dollars, ou des sables
bitumineux de Madagascar ou du Congo supposant un prix de 80 dollars le baril).
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Les groupes multinationaux ayant une surface importante ont des straté-
gies attentistes ou offensives, mais peu de retrait. C’est le cas de Total inves-
tissant en Angola et au Nigeria ou du groupe Bolloré se positionnant en
Afrique du Sud, en Angola et au Nigeria. Les groupes chinois ayant des stra-
tégies de long terme cherchent à prendre les places de ceux qui se retirent.
En revanche, des groupes forestiers comme Rougier ont vu leur chiffre
d’affaires se réduire de 16 % en Afrique et se spécialisent sur des produits à
plus haute valeur ajoutée.
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Ces pays sont vulnérables mais leurs groupes économiques ont de gran-
des capacités de restructuration et peuvent rebondir. Ceux dont la crois-
sance est orientée vers l’exportation sont touchés par la baisse de celles-ci,
du tourisme et des transferts des migrants avec incertitude sur leur attracti-
vité sur les investissements. En revanche, ils peuvent bénéficier d’une dyna-
mique de la demande intérieure, de la solidité du secteur financier et des
stratégies de relocalisation de la part des grands groupes occidentaux. Leur
système financier est relativement développé. Le Maroc et la Tunisie, large-
ment orientés vers l’Union européenne (80 % des échanges) visent à deve-
nir des lieux d’accueil des firmes des pays émergents (par exemple, dans
l’automobile) et à se réorienter vers les marchés du Sud. La baisse des marchés
européens conduit à une chute du textile pour le Maroc (20 000 emplois
perdus) et à des stratégies de repositionnement vers le marché intérieur et
asiatique. Le Maroc et la Tunisie veulent profiter de la délocalisation des
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9. Le Maroc dispose de 56 des 500 premiers groupes africains et représente 6,8 % du total de leur chiffre d’affaires. Le
groupe ONA d’activités diversifiées, la Société marocaine de raffinage, Maroc Telecom, l’Office chérifien de phosphate ou
Royal Air Maroc demeurent des poids lourds.
10. La Tunisie comprend 27 des 500 premières entreprises africaines. (2,4 % du chiffre d’affaires des 500 entreprises). La
Société nationale des industries de raffinage, le groupe agroalimentaire Poulima, les téléphones mobiles de Tunisana ou
les industries d’équipement électrique ont une surface pour résister et se restructurer.
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de 37 % de sous-emploi chez les jeunes. L’île Maurice, qui avait subi les
chocs de la réduction des cours préférentiels du sucre sur les marchés euro-
péens et de la hausse des prix des hydrocarbures et des aliments en 2007-
2008, doit gérer la conjonction de la baisse du tourisme et des BTP entraî-
née par la baisse du secteur hôtelier, de l’immobilier, des transports aériens
et des exportations des zones franches, mais elle a su absorber la suppres-
sion des accords multifibres en se repositionnant sur des produits de gamme
supérieure. Son taux de croissance devrait passer de 4,8 % à 3 % en 2009.
Ils sont particulièrement touchés par la chute et la volatilité des cours des
hydrocarbures. Le niveau de leur dette est devenu faible (sauf au Congo et
au Tchad), les réserves de change sont notables ou ne constituent pas une
contrainte majeure (cas des pays de la Communauté économique et moné-
taire de l’Afrique centrale – CEMAC), le solde global est positif (sauf au
Congo) et ils subissent une chute significative du taux de croissance. Les
pays en excédents de réserve exportant des hydrocarbures connaissent une
chute de leurs réserves de change (Algérie, Nigeria). En Algérie, la crois-
sance a été de 4,2 % par an entre 1999 et 2008 contre 0,9 % en 1989-1998.
La balance commerciale est largement excédentaire et le budget est décon-
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11. La Sonatrach demeure le premier groupe africain avec 67,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2008 (contre
14,2 milliards en 1998) et 10,2 milliards de résultats nets en 2008. L’Algérie assure 30 % des besoins énergétiques de
l’Europe en gaz et devrait en assurer 60 % en 2015-2017. La Sonatrach est présente en Afrique (Égypte, Libye, Mauritanie,
Nigeria) et en Amérique latine.
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pays, tels le Congo (et à un degré moindre le Gabon), n’ont pas découplé
leur budget des prix volatils du pétrole et programmé leurs dépenses sur
des cours élevés. Ils risquent de connaître une forte réduction des excédents
pétroliers sans avoir réduit leur dette (c’est le cas du Congo mais pas du
Nigeria) tout en subissant les effets du syndrome hollandais de désindustria-
lisation et de déruralisation. Certains ont également à gérer l’après-pétrole
alors que toute leur économie est organisée autour de ce produit. Le ralen-
tissement de la croissance se traduit par une baisse des transferts des
migrants au sein de cette zone.
Ce sont ces économies africaines qui ont subi les effets de la forte chute
des prix des minerais, exception faite de l’or et du diamant (RDC, Zambie).
Par ailleurs, ces économies ont une forte contrainte extérieure (faibles réser-
ves) et interne (solde global négatif). La RDC est exsangue financièrement
en subissant à la fois les effets des conflits, des pillages et gaspillages des res-
sources et de la baisse des prix des produits miniers et forestiers. Il y a ralen-
tissement des projets d’investissement mais également un repositionnement
des conglomérats chinois. Les enjeux sont essentiellement internes dans la
gestion de la rente minière. Certains pays, comme la RDC, demeurent pillés
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12. Des tests réalisés par le FMI ont montré qu’une baisse de 1 point de croissance de l’Afrique du sud est associée à un
fléchissement de croissance compris entre 0,5 et 0,75 du reste de l’Afrique (FMI, 2009).
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Les pays les moins avancés sont les moins touchés par la crise, tout en
demeurant fortement vulnérables. Des pays enclavés tels le Burkina Faso ou
le Mali subissent les effets de la baisse des transferts des migrants ou des
cours du coton, mais la facture des hydrocarbures a chuté. Les évolutions
économiques sont davantage d’ordre interne et encore fortement pénalisées
par l’absence ou la timidité des réformes structurelles visant le renforcement
de la compétitivité économique. Dans le même contexte international, la
filière coton du Mali s’est effondrée en passant, entre 2006 et 2007, de
415 000 à 247 000 tonnes alors que celle du Burkina Faso passait de
1 000 000 à 700 000 tonnes. En revanche, le Mali bénéficie des cours de l’or,
mais dans le même temps la production baisse significativement.
Un pays comme le Sénégal a vu son taux de croissance passer de 4,2 % en
2007 à 2,5 % en 2008 et à 1,5 % (prévision) en 2009. Il y a eu une conjonc-
tion de la baisse des transferts courants (transferts des émigrés, chute de
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La voix de l’Afrique
L’enjeu géopolitique est que les pays africains aient voix au chapitre,
qu’ils participent aux instances de décision (Conseil de sécurité des Nations
unies), qu’ils voient s’accroître leurs quotes-parts et part de capital aux ins-
titutions de Bretton Woods. Les négociations et réformes concernent les
niveaux multilatéraux et régionaux. L’élargissement des membres perma-
nents du Conseil de sécurité des Nations unies doit permettre à un pays afri-
cain (a priori l’Afrique du Sud) d’être intégré.
Sur le plan commercial, la fin du cycle de Doha doit exclure le protection-
nisme tout en prenant en compte les spécificités de certains secteurs tels que
la multifonctionnalité de l’agriculture. Les pays africains ont à gagner de la
mise en place de règles limitant les seuls rapports de force et réduisant la
concurrence déloyale, notamment dans le domaine agricole et alimentaire.
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15. Pour ce faire, l’article XXIV du GATT/OMC sur le traitement spécial et différencié ou la libéralisation substantielle sup-
pose une interprétation qui prenne en compte une vision du développement.
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vés aux seules puissances riches (savoirs, recherche). La question des biens
publics mondiaux avec un recours à de nouveaux financements, notamment
par la taxation Tobin sur les mouvements de capitaux, à commencer par
ceux venant des paradis fiscaux ou sur les émissions de gaz à effet de serre
se pose avec acuité. Pourtant, elle a été largement absente des différentes
réunions du G8 ou du G20.
BIBLIOGRAPHIE
BAD (2009), Rapport sur l’impact de la crise sur l’économie africaine, Tunis, avril.
BAD-OCDE (2009), Les Perspectives économiques de l’Afrique, juillet.
BANQUE MONDIALE (2008), Les Perspectives pour l’économie mondiale, Washington,
décembre.
BEN HAMMOUDA, H., SADNI-JALLAB, M., BACHIR, H. (2009), La crise va-t-elle emporter
le Sud ? L’effet d’esquive de la crise, Paris, Ellipses, à paraître.
BOURGUINAT, H., BRIYIS, E. (2009), L’arrogance de la finance aux sources du krach :
errements des marchés, myopie de la théorie et carences de la régulation, Paris, La Décou-
verte.
FMI (2009), Perspectives de l’économie mondiale, Washington, avril.
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ANNEXE
Tableau 2 – Indicateurs financiers de vulnérabilité à la crise
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Dette Réserves de Indice de Déficit Revenu Taux de Taux de
Pays extérieure change en mois diversification budgétaire par habitant croissance croissance du
en PIB importations des exportations en % du PIB en dollars du PIB en 2008 PIB en 2009
3. Afrique du Sud** 34 4,3 45,6 0,3 5 311 3,1 1,1
4. PMA
Burkina Faso 21,4 6,2 1,9 – 6,4 538 4,2 6
Bénin 13,2 12,2 6,4 – 0,5 681 5 5,3
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