MANIPULATIONS
Robin Cook vit dans la région de Boston, aux États-Unis. Chirurgien, il a
abandonné le scalpel pour la plume et écrit maintenant à plein temps. Il
puise le sujet de ses livres dans le milieu médical qu’il connaît bien. Par ses
thrillers il veut alerter l’opinion publique sur les dangers que le progrès
scientifique fait courir à l’homme dans le domaine médical comme dans
l’industrie. Il est l’auteur de plusieurs best-sellers, notamment Vertiges et
Fièvre.
Quand la jeune danseuse Jennifer Schonberg se retrouve enceinte, ses
sentiments sont mitigés ; et plus encore ceux de son mari, Adam : à la veille
d’une brillante carrière médicale, il doit abandonner ses études et accepter
un poste de représentant dans la compagnie pharmaceutique Arolen. Le
monde médical croit connaître le pouvoir d’Arolen, mais le complot que va
découvrir Adam dépasse l’imagination de tous. Au large de Miami, les plus
grands médecins participent à de bien étranges croisières ; à Porto Rico,
dans des laboratoires gardés comme une forteresse, des apprentis sorciers
jouent avec la vie… Mais l’horreur peut aussi prendre le visage de la
respectable clinique Julian, à New York, où les sourires dissimulent
d’étranges pratiques. Adam va se livrer à une course poursuite infernale
pour déjouer le projet Arolen. Car dans ces Manipulations, la vie de sa
femme et celle de son enfant sont en jeu.
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ROBIN COOK
Manipulations
ROMAN TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR
JEAN-PAUL MARTIN
LE LIVRE DE POCHE
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Titre original :
MINDBEND publié par G. P. Putnam’s Sons, New York.
© Robin Cook, 1985.
© Tous droits réservés pour la traduction, pour la version française.
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PROLOGUE
INTERDICTION DES RECHERCHES SUR LES FŒTUS
Nouvelle réglementation de la recherche médicale
par Harold BARLOW
En exclusivité pour le New York Times
Washington, 12 juillet 1974. Le président Richard M. Nixon a promulgué
aujourd’hui la loi portant réglementation de la recherche aux États-Unis
(Bibl. du Congrès, n° 93-348) qui prévoit la création d’une Commission
nationale pour la Protection des Êtres humains dans le domaine de la
recherche biomédicale et du comportement. Ce texte traduit l’inquiétude
croissante qui s’est manifestée quant au respect de l’éthique en matière de
recherche impliquant des enfants, des débiles mentaux, des détenus, des
malades au stade terminal de leur affection et, notamment, des fœtus.
Ces dispositions légales visent à éviter, espère-t-on, certains abus
scandaleux tels que l’injection délibérée d’un virus de l’hépatite à des
enfants retardés afin d’étudier le processus évolutif naturel de la maladie, ou
encore la découverte dans un hôpital de Boston, il y a quelques mois, d’une
douzaine de fœtus démembrés.
Dans la première phase de son application, la loi prévoit un moratoire en
ce qui concerne « la recherche, aux États-Unis, sur des fœtus humains
vivants, préalablement ou consécutivement à un avortement provoqué,
excepté dans les cas où une telle recherche vise à assurer la survie desdits
fœtus ». Manifestement, le sort du fœtus est étroitement lié à l’aspect
particulièrement émotionnel de l’avortement.
Le nouveau texte de loi a provoqué des réactions diverses dans les
milieux scientifiques. Le docteur George C. Marstons, du Centre médical
Cornell, a salué ces nouvelles dispositions, considérant « qu’il était
grandement temps, pour l’éthique médicale, de fixer des limites aux
expériences sur les êtres humains. En effet, la pression économique visant à
obtenir, par la compétition, des résultats dans le domaine de la recherche
crée une atmosphère rendant les abus inévitables ».
En revanche, le docteur Clyde Harrison, des laboratoires
pharmaceutiques Arolen apparaît en désaccord avec le docteur Marstons
lorsqu’il déclare : « la politique anti-avortement tient la science en otage,
nuisant à des recherches dont bénéficierait la santé ».
Le docteur Harrison précise d’ailleurs que la recherche sur les fœtus a
permis d’obtenir de nombreux résultats bénéfiques dans le domaine
scientifique.
Il est prématuré de juger l’impact de cette loi tant que les diverses
commissions prévues par ce texte n’auront pas déposé leurs conclusions sur
le bureau du ministre Caspar Weinberger. En matière de recherche, les
nouvelles dispositions auront pour effet immédiat de limiter sévèrement la
possibilité de disposer de tissus fœtaux. Il apparaît que les avortements
volontaires ont constitué la source principale de ces tissus, encore qu’on
ignore dans quelle mesure les besoins en tissus fœtaux ont joué un rôle dans
la décision des médecins de pratiquer des avortements.
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27 novembre 1984
Clinique Julian, New York
Candice Harley sentit d’abord l’aiguille lui percer la peau au bas du dos,
puis ressentit une vive sensation de brûlure. On aurait dit une piqûre
d’abeille si ce n’est que la douleur se dissipa rapidement.
« Je vous injecte simplement un anesthésique local, Candy », dit le
docteur Stephen Burnham, un anesthésiste au teint mat, assez séduisant, qui
avait assuré à Candy qu’elle ne sentirait rien.
Or, elle avait déjà eu mal – pas beaucoup. Assez tout de même pour
émousser quelque peu sa confiance en ce que lui avait dit le docteur
Burnham. Elle avait souhaité qu’on l’endorme, mais, selon le médecin,
l’anesthésie épidurale, plus sûre, lui permettrait de se sentir mieux après
l’avortement, une fois terminée la phase de stérilisation.
Candy se mordit la lèvre inférieure sous un nouvel élancement
douloureux, pas très sévère, mais elle se sentait si vulnérable et si peu
préparée à ce qui lui arrivait. À trente-six ans, elle n’avait jamais connu
l’hôpital et moins encore la table d’opération. Angoissée, elle avait avoué
ses craintes au docteur Burnham. De nouveau revint la sensation de brûlure
qui, en un réflexe, lui fit redresser le dos.
« Ne bougez pas, lui dit le docteur Burnham sur un ton de réprimande.
– Excusez-moi », souffla Candy, craignant de ne pas être traitée comme il
convenait si elle ne coopérait pas.
Assise sur le bord d’un chariot dans une petite pièce jouxtant une salle
d’opération, Candy faisait face à une infirmière tandis qu’à sa droite se
trouvait le rideau qu’on avait tiré pour isoler la salle de l’agitation du
couloir. Derrière le rideau, elle entendait des voix étouffées et un bruit d’eau
qui coulait. Juste en face d’elle, par la petite fenêtre de la porte, elle pouvait
voir la salle d’opération.
Candy ne portait rien d’autre qu’une chemise de l’hôpital, ouverte dans le
dos, là où le médecin faisait Dieu savait quoi. Avec un luxe de détails, il
avait expliqué à Candy ce qui allait se passer mais, intimidée, elle n’avait
pu se concentrer assez pour tenter de comprendre. Tout cela paraissait
nouveau, effrayant.
« Aiguille de Tuohy », dit le docteur Burnham.
Candy se demanda ce que pouvait bien être une aiguille de Tuohy avec
son nom qui semblait horrible. Elle entendit qu’on déchirait un papier de
cellophane.
Le docteur Burnham mesura d’un coup d’œil les quelque huit centimètres
du trocard dans sa main gantée, faisant saillir et rentrer le stylet pour
vérifier qu’il jouait librement. Il se déplaça légèrement sur la gauche afin de
s’assurer que Candy se tenait bien droite et positionna l’aiguille sur la zone
où il avait injecté l’anesthésique local.
Des deux mains, il enfonça le trocard dans le dos de Candy, le sentant au
bout de ses doigts experts pénétrer la peau et glisser entre les saillies
osseuses de la colonne vertébrale de la jeune femme. Il s’arrêta au ras du
ligamentum flavum, barrière protectrice de la moelle épinière. Une
anesthésie épidurale représentait une opération délicate, raison pour laquelle
le docteur Burnham se plaisait à la pratiquer. Conscient que chacun ne
pouvait y exceller comme lui, il en ressentait une certaine satisfaction. Avec
un geste un peu théâtral, il retira le stylet : pas de liquide lombaire, comme
prévu. Il replaça le stylet, enfonça l’aiguille de Tuohy d’un millimètre
supplémentaire et la sentit traverser le ligamentum flavum. L’injection-test
d’air passa facilement. Parfait ! Il remplaça l’aiguille par une seringue de
tétracaïne et en injecta une légère dose à Candy.
« J’ai une drôle de sensation sur le côté de la jambe, dit Candy, inquiète.
– Cela signifie seulement que nous sommes exactement là où il faut », dit
le docteur Burnham tout en bougeant la seringue de tétracaïne avant de
glisser un petit cathéter de plastique dans l’aiguille de Tuohy. Le cathéter en
place, il retira l’aiguille et fixa un morceau de sparadrap sur l’endroit de la
ponction.
« Et voilà, dit-il en se débarrassant de ses gants stériles et en posant la
main sur l’épaule de Candy pour qu’elle s’allonge. Vous ne pouvez pas dire
que ça fait très mal maintenant.
– Mais je ne sens pas que je suis endormie, dit Candy, inquiète qu’ils
poursuivent l’opération sans qu’agisse l’anesthésique.
– Parce que je ne vous ai encore rien injecté », répondit le docteur
Burnham.
Elle s’allongea sur le chariot avec l’aide de l’infirmière qui lui souleva
les jambes puis la couvrit de la mince couverture de coton. Candy tira la
couverture jusque sous son menton, comme pour se protéger. Le docteur
Burnham tripotait un petit tube de plastique qui serpentait au-dessous d’elle.
« Toujours aussi nerveuse ? demanda-t-il.
– Pire ! reconnut Candy.
– Je vais vous administrer un peu plus de sédatif », dit le médecin avec
une pression rassurante sur l’épaule de Candy qui le vit, un instant plus tard,
injecter quelque chose dans sa perfusion avant d’ajouter :
« Parfait, allons-y. »
Le chariot sur lequel elle était allongée glissa silencieusement dans la
salle d’opération où l’on s’affairait. Candy scruta la pièce, d’un blanc
étincelant, avec ses murs et son sol carrelés, son plafond insonorisé, une
batterie de visionneuses de radiographies alignées contre une paroi et tout
un ensemble d’appareils de surveillance électronique futuristes contre
l’autre.
« Okay, Candy. Nous voudrions que vous trottiez jusqu’ici », dit
l’infirmière qui avait assisté le docteur Burnham en tapotant d’une main qui
se voulait encourageante la table d’opération.
Fugitivement, Candy ressentit une certaine irritation de s’entendre
donner des ordres mais le sentiment se dissipa. Elle n’avait vraiment pas le
choix, enceinte d’un fœtus de dix-huit semaines. Elle préférait le mot fœtus,
plus facile à prononcer dans son esprit que celui de « bébé » ou
d’« enfant ». Soumise, elle marcha jusqu’à la table d’opération.
Une autre infirmière lui releva sa chemise et lui fixa de minuscules
électrodes sur la poitrine. Candy entendit une série de « bips » mais il lui
fallut un instant pour réaliser que les bruits correspondaient aux battements
de son cœur.
« Je vais incliner la table », dit le docteur Burnham tandis que Candy
sentait son corps se plier, ses jambes remonter plus haut que sa tête.
Dans cette position, elle pouvait sentir le poids de son utérus dans son
bassin. Elle perçut également une sorte de frémissement déjà remarqué au
cours des semaines précédentes et dont elle pensait qu’il pouvait s’agir du
fœtus bougeant dans son ventre. Heureusement la sensation disparut
rapidement.
Un instant plus tard, la porte donnant sur le couloir s’ouvrit sous une
poussée vigoureuse et le docteur Lawrence Foley entra à reculons, l’eau
dégouttant de ses mains comme dans une scène de film.
« Eh bien, comment va notre jeune dame ? demanda-t-il de sa voix
particulièrement neutre.
– Je ne sens pas l’anesthésie », observa Candy, anxieuse mais soulagée
de voir arriver le docteur Foley.
Grand, les traits fins, son long nez droit faisait saillir son masque de
chirurgien. Bientôt, Candy ne vit plus, de son visage, que ses yeux gris-vert,
tout le reste disparaissant sous le masque, comme les cheveux d’argent sous
la coiffe.
Candy avait rencontré quelquefois le docteur Foley à l’occasion de ses
examens gynécologiques de routine. Elle l’aimait bien et lui faisait
confiance. Avant sa grossesse, elle était restée dix-huit mois sans passer de
visite médicale de contrôle et lorsqu’elle s’était rendue à son cabinet
quelques semaines plus tôt, elle avait été surprise de constater combien il
avait changé. Elle se souvenait de lui comme d’un homme plutôt ouvert et
ne manquant pas d’un certain humour. Candy se demanda dans quelle
mesure on pouvait attribuer cette personnalité « nouvelle » à une
désapprobation de sa grossesse alors qu’elle était célibataire.
Le docteur Foley regarda le docteur Burnham qui s’éclaircit la gorge
avant d’annoncer :
« Je lui ai seulement administré 8 mg de tétracaïne. On fait une épidurale
continue. »
Il s’avança jusqu’au bout de la table et souleva la couverture. Candy put
apercevoir ses pieds, d’une pâleur insolite dans la clarté fluorescente des
négatoscopes, appareils destinés à la lecture des clichés de radiographie.
Elle vit le docteur Burnham la toucher mais ne sentit rien tandis que la main
du médecin remontait sur son corps jusque sous sa poitrine. Alors
seulement elle sentit la piqûre d’une aiguille et elle le lui dit.
« Parfait ! » commenta-t-il avec un sourire. Un instant, le docteur Foley
demeura immobile au milieu de la salle. Nul ne disait mot, chacun attendait,
simplement. Candy se demanda à quoi pensait l’homme qui paraissait la
fixer comme il l’avait déjà fait lorsqu’elle l’avait vu à la clinique. Il finit par
ciller et lui annonça :
« Vous avez le meilleur anesthésiste de la maison. Maintenant, détendez-
vous. Nous en aurons terminé avant même que vous vous en rendiez
compte. »
Candy perçut une certaine agitation derrière elle puis le claquement des
gants de latex tandis que le docteur Burnham disposait au-dessus de sa tête
une armature métallique. Une infirmière lui immobilisa le bras gauche
contre le corps avec le champ qui recouvrait la table d’opération. Quant à
son bras droit-celui de la perfusion – le docteur Burnham le fixa à l’aide
d’un sparadrap à une tablette formant angle droit avec la table. Le docteur
Foley reparut dans le champ de vision de Candy, ganté et revêtu d’une
blouse, et aida les infirmières à étendre sur elle de larges champs, occultant
ainsi les neuf dixièmes de ce qu’elle pouvait voir. Au-dessus d’elle, les
flacons de perfusion. Derrière, en rejetant un peu la tête, elle parvenait à
apercevoir le docteur Burnham.
« Prêts ? demanda le docteur Foley.
– Ça y est, dit le docteur Burnham avec un clin d’œil rassurant à Candy.
Tout se passe très bien. Vous ressentirez peut-être une petite pression ou un
tiraillement mais aucune douleur.
– Vous êtes sûr ? demanda Candy.
– Certain. »
Elle ne voyait pas le docteur Foley mais l’entendit, notamment lorsqu’il
demanda : « Bistouri » et que claqua l’instrument sur le gant de latex. Elle
ferma les yeux, attendit la douleur mais ne la ressentit pas, grâce à Dieu.
Elle avait seulement le sentiment qu’on se penchait sur elle. Pour la
première fois, elle se prit à penser que tout ce cauchemar allait vraiment
prendre fin.
Tout avait commencé neuf mois plus tôt, quand elle avait décidé de
cesser de prendre la pilule. Depuis cinq ans, elle vivait avec David
Kirkpatrick, qui l’avait crue aussi attachée à sa carrière de danseuse que lui
à celle d’écrivain. Mais peu après son trente-quatrième anniversaire, elle
avait commencé à harceler David pour qu’il l’épouse et qu’ils fondent une
famille. Devant son refus, elle avait décidé de tenter d’être enceinte,
certaine qu’il changerait d’avis. Mais il s’était montré inflexible, même
après qu’elle lui eut fait part de son état. Il la quitterait si elle gardait
l’enfant. Après dix jours de larmes et d’innombrables scènes, elle avait
finalement consenti à l’avortement.
« Oh ! » souffla Candy en éprouvant une violente douleur quelque part
au plus profond d’elle-même, une douleur assez voisine de celle que
provoque le dentiste en touchant un endroit sensible mais qui,
heureusement, ne dura pas.
Le docteur Burnham leva les yeux de la fiche d’anesthésie puis alla se
pencher sur l’écran et demanda :
« Vous êtes en train de tirer sur l’intestin grêle ?
– Nous venons de le repousser du champ opératoire », convint le docteur
Foley.
Burnham se rassit, fixa les yeux de Candy et lui dit :
« Ça va parfaitement. Il est normal de ressentir une douleur lors de la
manipulation de l’intestin grêle mais ils ne le referont pas, okay ?
– Okay », répondit Candy, soulagée d’apprendre que tout se passait bien.
Mais elle n’en fut pas surprise. Malgré la disparition de sa chaleur
d’antan, elle faisait toujours confiance à Foley comme médecin. Dès le
début, il s’était montré merveilleux avec elle : compréhensif, encourageant,
notamment pour l’aider à prendre sa décision en ce qui concernait
l’avortement. Il avait consacré plusieurs de ses rendez-vous simplement à
bavarder avec elle, faisant calmement ressortir les difficultés que rencontrait
une mère célibataire pour élever son enfant et soulignant la commodité d’un
avortement bien que Candy fût déjà enceinte de seize semaines.
Aucun doute pour Candy : c’étaient bien le docteur Foley et l’équipe de
la clinique Julian qui lui avaient permis de se décider et de supporter l’idée
d’une interruption de grossesse. Le seul point sur lequel elle avait insisté
était la stérilisation. Le docteur Foley avait tenté de l’en dissuader mais sans
succès. À trente-cinq ans, elle ne souhaitait guère risquer de nouveau la
tentation de battre l’horloge biologique par une autre grossesse puisque,
manifestement, son mariage n’était pas pour demain.
« Haricot », demanda le docteur Foley dont la voix ramena Candy aux
réalités présentes.
Elle perçut un bruit de métal heurtant du métal.
« Clamp de Babcock », entendit-elle ensuite.
Candy leva les yeux sur le docteur Burnham dont elle ne put voir que le
regard, le reste de son visage disparaissant sous le masque. Mais elle put se
rendre compte qu’il lui souriait. Elle se détendit et entendit enfin le docteur
Burnham annoncer :
« C’est fini, Candy. »
Elle cligna les yeux avec quelque difficulté et tenta de donner un sens à
la scène qui, lentement, perdait de son flou comme sur l’écran d’une vieille
télé en train de chauffer : des bruits et des voix d’abord, puis l’image et
l’ensemble qui prenait un sens. La porte du couloir s’ouvrit sur un aide-
soignant poussant un chariot vide dans la salle.
« Où est le docteur Foley ? demanda-t-elle.
– Il vous verra en salle de réveil. Tout s’est parfaitement passé »,
répondit Burnham en accrochant le flacon de perfusion au chariot.
Candy hocha la tête, une larme glissant sur sa joue. Heureusement, avant
qu’elle s’attarde sur le fait que jamais plus elle ne pourrait avoir d’enfant,
une infirmière lui prit la main pour lui annoncer qu’on allait la transférer sur
le chariot.
Dans la salle voisine, le docteur Foley prêtait toute son attention au
bassin d’acier inoxydable recouvert d’une serviette blanche. Il souleva un
coin du linge pour s’assurer que le prélèvement n’avait pas souffert.
Satisfait, il ramassa le bassin, enfila le couloir et descendit les escaliers
menant au service de pathologie.
Sans répondre au salut des médecins et laborantins, bien qu’il connût la
plupart d’entre eux, il traversa la salle de chirurgie et enfila un long couloir
jusqu’à une porte toute simple, nue. Le bassin dans une main, il tira ses
clefs et ouvrit la porte sur un petit laboratoire sans fenêtre. Lentement mais
d’un pas décidé, Foley entra dans la salle, referma derrière lui et posa le
récipient.
Il demeura quelques instants immobile, paralysé, jusqu’à ce qu’il vacille
en arrière sous une violente douleur aux tempes. Il heurta le dessus de la
paillasse et reprit son équilibre. Un coup d’œil sur la grosse pendule murale
et il remarqua, surpris, que la grande aiguille paraissait avoir avancé de cinq
minutes.
Rapidement et en silence, le docteur Foley se livra à diverses
manipulations puis se pencha sur une grosse caisse en bois posée au centre
de la pièce et l’ouvrit. À l’intérieur se trouvait un second conteneur isolant.
Foley libéra la fermeture, souleva le couvercle et jeta un coup d’œil à
l’intérieur du récipient où, sur un lit de glace, reposaient d’autres
spécimens. Soigneusement, Foley déposa le nouveau fœtus sur la glace et
referma le couvercle.
Vingt minutes plus tard, un assistant en chemise blanche et pantalon bleu
poussait un chariot dans le petit laboratoire anonyme et plaçait le conteneur
dans une autre caisse. Empruntant le monte-charge, il descendit le tout sur
la plate-forme de chargement et l’enfourna dans une fourgonnette.
Quarante minutes après, on déchargeait la caisse qu’on transférait dans la
soute à bagages d’un appareil Gulf Stream à l’aéroport de Teterboro, dans le
New Jersey.
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CHAPITRE PREMIER
Adam Schonberg ouvrit les yeux dans l’obscurité de sa chambre et perçut
le bruit d’une sirène annonçant quelque nouvelle catastrophe. Le bruit
s’estompa peu à peu tandis que la voiture de police, l’ambulance, le
véhicule des pompiers ou quoi que ce fût disparaissait dans le lointain de ce
matin new-yorkais.
Adam sortit une main de dessous les chaudes couvertures, tâtonna à la
recherche de ses lunettes puis tourna vers lui son radio-réveil qui marquait 4
h 47. Soulagé, il coupa la sonnerie qui devait se déclencher à cinq heures
puis reglissa la main sous les couvertures. Encore quinze minutes avant de
se tirer du lit pour se rendre dans la salle de bains glaciale. D’ordinaire, il ne
se risquait jamais à couper la sonnerie de crainte de ne pouvoir se réveiller à
temps mais avec tout ce qui l’attendait ce matin, c’était impossible.
Il se tourna sur le côté gauche et se blottit contre le corps de Jennifer qui
dormait ; Jennifer, vingt-trois ans, sa femme depuis un an et demi. Il sentit
sa poitrine se soulever et s’abaisser au rythme de sa respiration. La main
d’Adam descendit, caressant une cuisse qui devait sa fermeté et sa douceur
à la pratique quotidienne de la danse ; une peau douce, remarquablement
lisse, sans même une tache de rousseur. Son teint, d’un mat délicat,
paraissait trahir une ascendance sud-européenne mais ce n’était pas le cas.
Jennifer insistait sur ses origines anglaise et irlandaise du côté de son père,
allemande et polonaise de par sa mère.
Elle étendit les jambes, soupira, se tourna sur le dos, contraignant Adam
à s’écarter. Il sourit ; sa personnalité affirmée se manifestait jusque dans son
sommeil. Bien que cette force de caractère apparût parfois à Adam comme
pure obstination quelque peu frustrante, c’était également l’une des raisons
pour lesquelles il aimait tant Jennifer.
Après un nouveau coup d’œil à la pendule qui marquait maintenant 4 h
58, Adam se contraignit à se lever. En traversant la chambre pour se rendre
à la douche, il se cogna le gros orteil contre une vieille malle Pullman
transformée en table par Jennifer. Il serra les dents pour ne pas crier,
enjamba la baignoire et s’assit sur le bord pour examiner les dégâts. Adam
supportait remarquablement mal la douleur et l’avait compris pour la
première fois au cours de sa carrière – désastreusement brève – de joueur de
rugby au lycée. Comme il était l’un des plus costauds, chacun y compris
lui-même s’attendait qu’il joue dans l’équipe, du fait notamment que son
frère aîné David, décédé depuis, en avait été l’une des vedettes. Ce qui ne
fut pas le cas. Tout s’était parfaitement déroulé jusqu’à la passe qui devait le
conduire à un essai soigneusement répété. Au moment même où on le
plaqua, il ressentit la douleur et, le temps que les joueurs se relèvent, Adam
avait décidé qu’il s’agissait, là encore, d’un domaine où il ne pourrait
rivaliser avec la réputation de son frère.
Chassant ce souvenir, il prit une douche rapide, rasa une barbe dure qui
lui bleuirait le menton dès cinq heures de l’après-midi et coiffa ses épais
cheveux bruns. Il sauta vivement dans ses vêtements et jeta à peine un coup
d’œil rapide dans la glace sans s’attarder sur l’image d’un homme séduisant
qu’elle lui renvoyait.
Moins de dix minutes après avoir bondi du lit, il se retrouvait dans la
minuscule cuisine faisant chauffer son café. Un coup d’œil circulaire sur
l’appartement étroit et pauvrement meublé et il se jura de nouveau qu’à
l’instant même où il terminerait ses études de médecine, il offrirait à
Jennifer un endroit décent pour y vivre. Puis il gagna son bureau dans la
salle de séjour et jeta un coup d’œil sur ses travaux de la veille.
L’angoisse le saisit. Dans moins de quatre heures il se retrouverait en
face de l’impressionnant docteur Thayer Norton, chef du service de
médecine générale, entouré des autres étudiants de troisième année.
Quelques-uns, comme Charles Hanson, allaient peut-être l’encourager mais
les autres espéreraient plus ou moins le voir se rendre ridicule, ce qui
pourrait bien être le cas. Adam ne se sentait jamais très à l’aise devant un
auditoire : encore une déception pour son père, orateur reconnu et très
recherché. Au début de l’année, Adam avait eu un trou de mémoire dans
son exposé d’un cas et jamais le docteur Norton ne lui avait permis de
l’oublier. C’est ainsi qu’Adam avait reporté son exposé principal à la fin de
la série de cours, espérant que le temps le rendrait plus confiant. Et il était
plus confiant, mais à peine. Il allait passer un rude quart d’heure et c’est
pour cette raison qu’il s’était levé avant le soleil. Il voulait repasser son
sujet.
Il s’éclaircit la gorge, tenta de s’isoler des bruits du trépidant matin new-
yorkais et, une fois de plus, commença son exposé, parlant à voix haute,
comme s’il se trouvait devant le docteur Norton.
Si ce n’avait été pour deux raisons, Jennifer aurait bien dormi jusqu’à dix
heures : une, son rendez-vous chez le docteur à neuf heures et, deux, à sept
heures et quart la température de la pièce atteignait des sommets tropicaux.
En sueur, elle se découvrit d’un coup de pied et demeura immobile un
instant, jusqu’à ce que lui revienne à l’esprit le choc de la découverte de la
veille. La veille – après avoir tenté de refuser d’admettre l’éventualité
pendant un mois – Jennifer s’était décidée à aller acheter un test de
grossesse. Non seulement elle avait sauté deux fois ses règles mais elle
avait ressenti des indispositions matinales, et les nausées plus encore que le
reste l’avaient conduite à l’achat du test. Inutile de bouleverser Adam,
irritable et crispé depuis deux mois, sans être absolument sûre. Le test
s’était révélé positif et aujourd’hui elle allait consulter son gynécologue.
Prudemment, elle sortit du lit, se demandant si l’on se rendait compte que
les danseuses, malgré leur grâce aérienne sur la scène, ne s’en retrouvaient
pas moins raides et les membres douloureux le lendemain matin. Elle étira
les muscles de ses jambes et se sentit envahie par une panique qui fit
disparaître la nausée.
« Mon Dieu », gémit-elle en elle-même. Comment s’en sortiraient-ils si
vraiment elle était enceinte ? L’argent qu’elle gagnait à la Compagnie de
Danse Jason Conrad constituait leurs seuls revenus à l’exception de ce que
sa mère lui glissait furtivement, sans que son père ou Adam le sachent.
Comment pourraient-ils jamais assumer la charge d’un bébé ? Ma foi, peut-
être le résultat du test était-il erroné. Elle portait un stérilet, censé constituer
le contraceptif le plus efficace après la pilule. Du moins le docteur
Vandermer allait-il mettre un terme à l’incertitude. Jennifer savait bien que
si le médecin avait pu la caser au milieu d’un carnet de rendez-vous
particulièrement chargé c’était parce qu’Adam était étudiant en médecine.
Elle se tourna pour jeter un coup d’œil sur le radio-réveil Sony que lui
avait offert sa mère et dont elle n’avait pas avoué à Adam qu’il s’agissait
d’un cadeau car il devenait sourcilleux quant à la générosité de ses parents
ou, comme il la qualifiait, à leur immixtion. Pour Jennifer, Adam se
montrait chatouilleux à cet égard à cause de la pingrerie de son père.
Jennifer n’ignorait pas que le docteur David Schonberg s’était révélé si
opposé au mariage d’Adam avec elle que lorsque celui-ci était passé outre,
il s’était retrouvé pratiquement déshérité. En un sens, Jennifer songeait à la
petite satisfaction qu’elle retirerait de savoir à quel point le vieux médecin
serait furieux si vraiment elle était enceinte. À regret, affermissant ses
articulations douloureuses, elle brossa ses longs cheveux bruns et brillants
et examina soigneusement son visage dans le miroir pour s’assurer que son
ovale séduisant et ses yeux bleu clair ne trahissaient pas son angoisse.
Inutile d’inquiéter Adam avant d’y être contrainte.
Elle se composa un sourire joyeux et entra dans la salle de séjour où
Adam répétait son exposé pour la dixième fois.
« Est-ce que le fait de parler tout seul n’est pas un signe de démence ? lui
demanda Jennifer pour le taquiner.
– Très juste ! admit Adam. Surtout que je ne pensais pas que la Belle au
Bois Dormant serait capable de cogiter avant midi.
– Comment marche ton exposé ? demanda-t-elle en l’enlaçant et en lui
soulevant la tête pour l’embrasser.
– Je l’ai casé dans les quinze minutes imparties. C’est tout ce que je peux
en dire, répondit-il en lui rendant son baiser.
– Oh ! Adam, tu t’en tireras très bien. Écoute, si tu me faisais ton
exposé ? De quoi souffre ton patient ? »
Elle se servit un café et tira un siège de la salle de séjour.
« Le diagnostic normal est « Dyscinésie tardive ».
– Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
– Un trouble neurologique provoquant toutes sortes de mouvements
involontaires. C’est lié à certaines thérapeutiques des troubles
psychiatriques… »
Jennifer hocha la tête, tentant de paraître intéressée, mais à peine Adam
parlait-il depuis cinq minutes que son attention se reporta sur sa possible
grossesse.
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CHAPITRE II
Le cabinet du docteur Clark Vandermer se trouvait juste après Park
Avenue sur la 36e Rue. Jennifer s’y rendit par le métro de Lexington
Avenue, descendant à la 33e Rue et remontant à pied. Il s’agissait d’un
immeuble de vastes appartements ; avec un dais et un portier en livrée.
L’entrée des cabinets médicaux se trouvait à droite de l’entrée principale.
Lorsque Jennifer ouvrit la porte, elle tressaillit sous la légère odeur d’alcool
médicinal. Elle n’aimait pas beaucoup aller consulter un gynécologue et
l’idée qu’elle pouvait être enceinte rendait cette visite-ci particulièrement
désagréable.
Elle traversa un couloir moquetté, lisant sur les portes les noms en lettres
d’or. Elle passa devant les portes de deux dentistes et d’un pédiatre et arriva
à une plaque indiquant « Cabinet de Gynécologie » avec une liste de noms
dont le deuxième était celui du docteur Clark Vandermer.
Jennifer retira son manteau acheté d’occasion à Soho pour trente-cinq
dollars et le posa sur son bras. Sous le manteau, elle apparut très
décemment vêtue d’une robe-chemisier élégante de Calvin Klein,
récemment achetée pour elle chez Bloomingdale par sa mère.
En ouvrant la porte, elle se souvint du cabinet d’après ses précédentes
visites. Sur le mur, face à l’entrée, un panneau de verre coulissant abritait la
secrétaire.
Une foule de femmes dans la salle d’attente : plus d’une douzaine, à vue
de nez, toutes bien habillées, la plupart en train de lire ou de faire de la
tapisserie.
Après s’être présentée à la secrétaire qui avoua ignorer combien de temps
elle allait attendre, Jennifer s’assit près de la fenêtre, ramassa un numéro
récent du New Yorker sur la table basse et tenta de se plonger dans la lecture
mais ne parvint qu’à s’inquiéter de la réaction d’Adam si vraiment elle était
enceinte.
Il s’écoula deux heures et quart avant qu’on l’appelle enfin. Elle suivit
l’infirmière dans une salle d’examen.
« Déshabillez-vous et passez ceci, dit la femme en tendant à Jennifer une
blouse en papier. Je vais revenir et ensuite ce sera le docteur. »
Avant que Jennifer puisse poser la moindre question, l’infirmière avait
disparu, refermant la porte.
La salle devait faire une dizaine de mètres carrés avec une fenêtre et des
rideaux à un bout, une autre porte à droite et des murs nus. Quant au
mobilier, il se composait d’une balance, d’une corbeille à papier
débordante, d’une table d’examen avec ses étriers, d’une armoire-vestiaire
ouverte et d’un lavabo. On ne pouvait qualifier les lieux de douillets et
Jennifer se souvint du docteur Vandermer comme d’un homme aux
manières brusques jusqu’à en être presque grossier. Adam l’avait adressée à
lui car il était censé être le meilleur, mais il semblait que les bonnes
manières n’entraient pas en compte dans cette qualité.
Jennifer se dépêcha, ignorant quand l’infirmière allait reparaître. Elle
posa son gros manteau et son sac sur le sol et plaça ses vêtements dans
l’armoire-vestiaire. Une fois nue, elle tenta d’imaginer comment passer la
blouse. L’ouverture devant ou dans le dos ? Devant, décida-t-elle. Puis elle
se demanda ce qu’il convenait de faire. Fallait-il s’allonger sur la table
d’examen ou rester debout, là ? Le sol carrelé lui faisait froid aux pieds.
Elle s’assit sur le bord de la table d’examen.
Un moment plus tard, l’infirmière rentra en trombe.
« Désolée pour cette longue attente, dit-elle d’une voix agréable mais
lasse. Il semble qu’on ait de plus en plus de monde. Sans doute un nouveau
baby boom. »
Rapidement, elle pesa Jennifer et lui prit la tension avant de l’envoyer
aux toilettes pour un échantillon d’urine. Au retour de Jennifer, le docteur
Vandermer attendait.
Jennifer se méfiait toujours des gynécologues séduisants et le docteur
Vandermer entrait dans cette catégorie, ayant davantage l’air d’un acteur
jouant un rôle que d’un vrai médecin. Grand, les cheveux bruns grisonnant
aux tempes, le visage carré, le menton volontaire, la bouche droite, il portait
des demi-lunettes de lecture posées sur le bout du nez et regardait Jennifer
par-dessus.
« Bonjour », dit-il d’une voix qui n’invitait guère à la conversation.
Il la détailla de ses yeux bleus puis passa à la lecture de sa fiche.
L’infirmière ferma la porte derrière eux et s’affaira avec le contenu d’un
plateau d’acier inox à côté du lavabo.
« Ah ! oui. Vous êtes madame Schonberg, l’épouse d’Adam Schonberg,
l’étudiant de troisième année », dit le docteur Vandermer.
Jennifer, ignorant s’il s’agissait d’une affirmation ou d’une question
hocha la tête et confirma qu’elle était bien l’épouse d’Adam.
« Je ne dirais pas que le moment est particulièrement bien choisi pour
avoir un bébé, madame Schonberg », dit le docteur Vandermer.
Jennifer en fut choquée. Si elle n’avait été nue et vulnérable, elle en
aurait été irritée. Mais elle opta pour la défensive.
« J’espère ne pas être enceinte. C’est pour cela que vous m’avez placé un
stérilet voici un an.
– Qu’est-il arrivé au stérilet ?
– Je pense qu’il est toujours là.
– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? demanda Vandermer. Vous ne le
savez pas ?
– J’ai vérifié ce matin encore. Les fils y sont. »
Le hochement de tête du docteur Vandermer témoignait, pour Jennifer,
qu’il la jugeait rien moins que responsable. Il se pencha et nota rapidement
quelque chose sur la fiche puis leva les yeux et retira ses lunettes.
« Vous nous avez indiqué, il y a un an, que vous aviez eu un frère qui n’a
vécu que quelques semaines.
– C’est-cela. Il était mongolien.
– Quel âge avait votre mère, à l’époque ?
– Trente-six ans environ, je crois, répondit Jennifer.
– C’est un détail que vous devriez connaître, dit le docteur Vandermer
d’un ton où perçait l’exaspération. Vous me le préciserez. Je veux que le
renseignement figure sur votre fiche. »
Il posa son stylo, prit son stéthoscope et procéda à un examen rapide
mais complet de Jennifer, regardant ses yeux, ses oreilles, auscultant les
poumons et le cœur. Il cogna légèrement sur ses genoux, ses chevilles, lui
gratta la plante des pieds, inspecta chaque pouce de son corps. Et cela dans
un silence total qui donna à Jennifer l’impression d’être un morceau de
viande dans les mains d’un boucher particulièrement compétent. Elle
connaissait les qualités de médecin de Vandermer, mais il aurait pu y mettre
un peu de chaleur.
L’examen terminé, le docteur s’assit et nota rapidement ses conclusions
sur la fiche. Puis il demanda a Jennifer des détails sur ses règles et la date
des dernières. Avant qu’elle ait pu poser la moindre question il la faisait
étendre et procédait à l’examen gynécologique.
« Détendez-vous », dit-il, se souvenant enfin que sa patiente devait être
anxieuse.
Jennifer sentit un objet la pénétrer, avec douceur, d’une main experte.
Elle ne ressentit aucune douleur, simplement une désagréable impression de
plénitude. Elle entendit le docteur Vandermer parler à l’infirmière puis la
porte qui s’ouvrait et l’infirmière qui sortait.
Le médecin se redressa pour que Jennifer puisse le voir.
« Le stérilet est toujours en place, mais bien bas, me semble-t-il. Je pense
qu’il faudrait le retirer.
– Est-ce que c’est difficile ? demanda Jennifer.
– Très simple. Nancy est allée me chercher un instrument. Ça ne prendra
qu’une seconde. »
Nancy revint avec quelque chose que Jennifer ne put distinguer. Elle
ressentit un bref élancement douloureux. Le médecin se redressa, tenant
dans sa main gantée un tortillon de plastique.
« Vous êtes enceinte, sans aucun doute », déclara-t-il en s’asseyant au
bureau et en inscrivant de nouveau quelque chose sur la fiche.
Jennifer se sentit submergée par la même vague de panique que celle déjà
ressentie à l’instant où le test pharmaceutique s’était révélé positif.
« Vous êtes sûr ? parvint-elle à demander d’une voix tremblante.
– Les examens de laboratoire nous le confirmeront, mais j’en suis sûr »,
répondit Vandermer sans lever les yeux.
Nancy finit de remplir les étiquettes sur les tubes de prélèvement et vint
aider Jennifer à sortir les pieds des étriers. Celle-ci se tourna pour s’asseoir
sur la table d’examen.
« Est-ce que tout va bien ? demanda-t-elle.
– Tout est parfaitement normal, assura le docteur Vandermer qui
compléta la fiche puis se tourna pour lui faire face, le visage aussi
inexpressif qu’à son arrivée.
– Est-ce que vous pouvez me dire ce qu’il faudra que je fasse ? demanda
Jennifer, croisant les bras pour les empêcher de trembler avant de les poser
sur ses cuisses.
– Bien entendu. Nancy Guenther sera votre infirmière. Elle parlera de
tout cela avec vous. Je vous verrai une fois par mois pour vos examens de
routine pendant les six premiers mois, ensuite tous les quinze jours jusqu’au
dernier mois et enfin une fois par semaine à moins de complications,
énonça le docteur Vandermer qui se leva et s’apprêta à partir.
– Est-ce que je vous verrai à chacune de mes visites ?
– En général, oui. Mais je peux avoir un accouchement et vous verriez
alors l’un de mes confrères ou Nancy. Dans les deux cas, ils m’en rendront
compte directement. D’autres questions ? »
Jennifer en avait tant d’autres qu’elle ne savait par où commencer. On
aurait dit que sa vie lâchait aux coutures. Elle sentait également que le
médecin voulait se retirer, l’examen étant terminé.
« Et au moment de l’accouchement ? Ça m’est égal de voir quelqu’un
d’autre pour une visite de routine mais pour l’accouchement c’est différent.
Vous n’envisagez pas de prendre des vacances à cette époque, n’est-ce pas ?
– Madame Schonberg, voilà cinq ans que je n’ai pas pris de vacances. Il
m’arrive d’assister à un congrès médical et j’ai l’intention de faire une
conférence au cours d’une croisière-séminaire dans deux mois environ.
Mais cela n’interférera certainement en rien avec la date prévue pour votre
accouchement. Maintenant, si vous avez d’autres questions voyez Nancy.
– Une dernière chose. Vous m’avez questionnée à propos de mon frère.
Est-ce que c’est important, selon vous, que ma mère ait eu un enfant atteint
de malformation ? Est-ce que cela pourrait se produire avec moi ?
– Sincèrement, j’en doute, répondit Vandermer en glissant vers la porte.
Laissez le nom du médecin de votre mère à Nancy et nous l’appellerons
pour avoir des précisions. En attendant, je me contenterai, en ce qui vous
concerne, d’une simple analyse chromosomique. Mais je crois qu’il n’y a
pas lieu de s’inquiéter.
– Que pensez-vous d’une amniocentèse ? demanda Jennifer.
– À ce stade, je ne pense pas que ce soit utile, et même si ça l’était on ne
pourrait la pratiquer avant la seizième semaine. Maintenant, si vous voulez
bien m’excuser, nous nous reverrons le mois prochain.
– Et l’avortement ? demanda anxieusement Jennifer qui ne souhaitait pas
voir partir le docteur Vandermer. Si nous décidions de ne pas avoir cet
enfant, est-ce qu’il serait difficile de prévoir un avortement ? »
Le docteur Vandermer, la main déjà sur la poignée de la porte, revint vers
Jennifer, la toisa et dit :
« Si vous songez à l’avortement, je crois que vous tapez à la mauvaise
porte.
– Je ne dis pas que je le veux, dit Jennifer en se faisant toute petite sous
le regard du médecin. C’est seulement que le moment me semble mal
choisi, comme vous l’avez fait remarquer vous-même. Je ne l’ai pas encore
annoncé à Adam et j’ignore quelle sera sa réaction. Nous vivons de ce que
je gagne.
– Je ne pratique pas l’avortement, sauf pour raison médicale. »
Signe de tête de Jennifer. Manifestement, l’homme avait des idées bien
arrêtées sur la question. Elle demanda, pour changer de sujet :
« Et mon travail ? Je suis danseuse. Combien de temps pourrai-je
continuer ?
– Nancy vous expliquera tout cela, dit Vandermer avec un coup d’œil à sa
montre. Elle est plus compétente que moi dans ce domaine. Maintenant, si
vous n’avez pas d’autre question…
– Une dernière, l’interrompit Jennifer alors qu’il s’éloignait de la table
d’examen. J’ai eu des nausées ce matin. Est-ce normal ?
– Tout à fait, dit Vandermer en ouvrant la porte. On constate des nausées
dans cinquante pour cent des grossesses. Nancy vous dira comment
arranger cela en modifiant votre régime.
– Je ne pourrais pas prendre quelque chose ?
– Je ne crois pas aux médicaments pour combattre ces malaises
matinaux, à moins qu’ils n’empêchent la mère de se nourrir
convenablement. Maintenant, excusez-moi. Nous nous reverrons le mois
prochain. »
Avant que Jennifer puisse poser une autre question, il était sorti,
refermant la porte derrière lui, la laissant seule avec Nancy.
« Le régime est très important dans une grossesse », dit celle-ci en
tendant à Jennifer plusieurs imprimés.
Jennifer soupira, quitta la porte des yeux, regardant la liasse de papiers
dans sa main. Un tourbillon de pensées et de sentiments contradictoires se
bousculaient dans son esprit.
[Link]
CHAPITRE III
Adam prit vers l’ouest dans la 12e Rue, droit dans le vent et la pluie. Bien
qu’il fût à peine sept heures et demie du soir il faisait déjà noir comme dans
un four. Encore un demi-pâté de maisons à peine. Il possédait bien un
parapluie mais qui se trouvait dans un triste état et avec lequel il fallait se
battre pour l’empêcher de se retourner. Outre le froid et l’humidité, il se
sentait épuisé, mentalement et physiquement. L’exposé du cas – très
important – s’était bien passé. Le docteur Norton l’avait coupé une ou deux
fois pour des questions de grammaire, interrompant Adam dans le cours de
ses pensées, lui faisant sauter une importante partie de l’exposé. À la fin, le
docteur Norton s’était borné à hocher la tête et à demander au chef
d’internat de passer à un autre malade.
Et puis, pour faire bonne mesure, on avait appelé Adam à la salle des
urgences où l’on manquait de personnel et on l’avait chargé de faire un
lavage d’estomac à une jeune fille qui avait tenté de se suicider. Peu
familier de la façon de procéder, Adam avait fait vomir la fille et avait tout
reçu en pleine poitrine. Et comme si cela ne suffisait pas, quinze minutes
avant la fin de son service il avait dû se charger d’une admission complexe :
un homme de cinquante-deux ans souffrant d’une pancréatite. Voilà
pourquoi il rentrait si tard chez lui.
En passant dans la ruelle communiquant avec la manche d’aération
panoramique à l’extérieur de leur appartement, Adam tomba sur tout
l’assortiment de poubelles que les services de la voirie vidaient bruyamment
trois fois par semaine, le matin. Aujourd’hui, les poubelles débordaient et
une paire de matous faméliques, bravant la pluie, se livraient à une
exploration.
Adam passa à reculons le porche de leur immeuble et ferma le parapluie
inutile. Il demeura un instant dans le couloir, dégouttant sur le sol carrelé,
puis il ouvrit la porte intérieure et entreprit de grimper les trois étages
jusqu’à leur appartement.
Pour s’annoncer, il pressa le bouton de la sonnette tout en glissant sa clef
dans la première des nombreuses serrures. On leur avait fracturé la porte
deux fois en un an et demi de présence dans l’immeuble. Mais on n’avait
rien volé, les cambrioleurs réalisant sans doute leur erreur au premier coup
d’œil sur la pauvreté du mobilier.
« Jen ! appela Adam en ouvrant la porte.
– Je suis dans la cuisine. J’arrive dans une seconde. »
Il leva les sourcils. D’ordinaire, et étant donné l’irrégularité de ses
horaires à l’hôpital, Jennifer attendait qu’il rentre pour commencer à dîner.
Tout en reniflant les appétissants effluves, il alla retirer sa veste dans la
chambre. À son retour dans la salle de séjour, Jennifer attendait. Adam en
demeura bouche bée. Il lui sembla tout d’abord qu’elle ne portait qu’un
minuscule tablier d’où sortaient deux jambes nues, les pieds dans des mules
à hauts talons. Des peignes retenaient ses cheveux tirés en arrière pour
qu’ils ne masquent pas ses yeux. L’ovale de son visage paraissait illuminé
de l’intérieur.
Jennifer leva les bras, les doigts en position de ballet classique, et elle
tourna lentement, révélant à Adam une petite culotte lavande bordée de
dentelle.
Il sourit et tendit avidement la main pour soulever le devant du tablier.
« Oh ! Non ! Pas si vite ! dit Jennifer, esquivant d’un air taquin.
– Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Adam en riant.
– Je m’entraîne à jouer les Femmes Totales, railla-t-elle.
– Où diable as-tu trouvé ce… ce truc ?
– Ce truc s’appelle un teddy, répondit Jennifer en soulevant le devant du
tablier et en faisant une nouvelle pirouette. Je l’ai acheté chez Bonwit cet
après-midi.
– Pour quoi faire ? »
Malgré lui, il se demanda combien cela pouvait bien coûter. Non pas
qu’il souhaitait refuser à Jennifer quelque chose qui lui faisait plaisir, mais
il leur fallait faire très attention à leur budget. Jennifer s’arrêta de danser.
« Je l’ai acheté parce que je veux toujours être séduisante et sexy pour
toi.
– Si tu étais plus séduisante et sexy encore je ne finirais pas ma
médecine. Il est inutile de mettre des trucs à fanfreluches pour
m’émoustiller. Tu es tout à fait sexy telle que tu es.
– Tu ne l’aimes pas, observa Jennifer dont le visage se rembrunit.
– Mais si, je l’aime, bégaya Adam. C’est seulement que tu n’en as pas
besoin.
– Tu l’aimes vraiment ?
– Je l’adore, dit Adam qui se sentait en terrain délicat. On dirait que tu
sors de Playboy. Non, de Penthouse.
– Parfait ! jugea Jennifer dont le visage s’illumina. Je voulais que ce soit
exactement à la limite du sexy et du scandaleux. Maintenant, demi-tour vers
la salle de bain et va prendre une douche. À ton retour nous allons faire un
de ces dîners qui te laissera l’impression d’être un roi, du moins je l’espère.
Allez, file ! »
Elle le repoussa énergiquement dans la salle de bain et lui ferma la porte
au nez avant qu’il puisse dire un mot.
Sortant de la douche, il découvrit qu’on avait transformé la salle de
séjour où l’on avait tiré la table de la cuisine, prête pour le dîner. Deux
chandelles, fichées dans des bouteilles de vin vides, dispensaient la seule
lumière. L’argenterie étincelait. Ils n’avaient que deux couverts, cadeaux
des parents de Jennifer, l’un pour leur mariage et l’autre pour son premier
anniversaire. Ils s’en servaient rarement, les conservant enveloppés dans du
papier d’aluminium et cachés dans le compartiment congélateur du frigo.
Adam avança jusqu’à la cuisine et s’appuya contre la porte. Jennifer
s’activait fiévreusement malgré le handicap des mules à hauts talons. Adam
ne put s’empêcher de sourire. Cette femme qui titubait dans sa cuisine
n’avait rien de la Jennifer qu’il connaissait. Si elle avait remarqué sa
présence, elle ne le montra pas.
« Jennifer, dit Adam après s’être éclairci la gorge, je voudrais savoir ce
qui se passe. »
Sans répondre, elle découvrit une casserole et en touilla le contenu.
Lorsqu’elle reposa la cuillère, il remarqua qu’il s’agissait d’un riz sauvage
et se demanda combien cela coûtait. Puis il aperçut le canard rôti qui
refroidissait sur la planche à découper.
« Jennifer » appela-t-il un peu plus énergiquement.
Elle se retourna et lui colla dans les mains une bouteille de vin et un tire-
bouchon qu’il fut bien forcé de saisir pour ne pas les laisser tomber.
« Je fais à dîner, c’est tout, répondit-elle simplement. Si tu veux te rendre
utile, ouvre la bouteille de vin. »
Stupéfait, Adam emporta la bouteille dans la salle de séjour et l’ouvrit. Il
versa un peu de vin dans un verre et le mira à la lueur d’une chandelle : un
vin couleur de rubis, profond, riche. Avant qu’il puisse le goûter, Jennifer
l’appelait à la cuisine.
« J’ai besoin d’un chirurgien, dit-elle en lui tendant un grand couteau.
– Qu’est-ce que je suis censé en faire ?
– Couper le canard en deux. »
Adam fit quelques essais de découpage sans grand succès et finit, en y
mettant toute sa force, par sectionner le canard.
« Et maintenant, si tu me disais à quoi rime tout cela ?
– Je veux seulement que tu te détendes et que tu fasses un bon dîner.
– Est-ce que ça cache quelque chose ?
– Eh bien, effectivement j’ai quelque chose à te dire, mais après le festin
seulement. »
Et ce fut un festin. Malgré les petits pois un peu trop cuits et le riz
légèrement trop cru, le canard fut délicieux, tout comme le vin. Le repas
avançant, Adam se sentit de plus en plus envahi par le sommeil. Il se tira de
son assoupissement et fixa son attention sur sa femme. Jennifer paraissait
extraordinairement belle à la lueur des chandelles. Elle avait retiré son
tablier et ne portait plus que sa petite culotte lavande, d’une minceur
provocante. L’image s’estompa dans l’esprit d’Adam et il s’endormit un
bref instant.
« Ça va ? lui demanda Jennifer qui commençait à lui parler du test de
grossesse.
– Très bien, répondit Adam, refusant d’avouer qu’il s’était endormi.
– J’ai donc suivi les instructions, poursuivit Jennifer, et devine ?
– Quoi ?
– Positif.
– Qu’est-ce qui était positif ? demanda Adam, conscient qu’il avait dû
rater quelque phrase clef.
– Adam, tu m’as écoutée ?
– Bien sûr que je t’ai écoutée. J’ai dû divaguer un instant. Désolé. Il vaut
peut-être mieux que tu reprennes.
– Adam, j’essaie de te dire que je suis enceinte. J’ai fait un de ces tests à
domicile, hier, et ce matin je suis allée voir le docteur Vandermer. »
Un instant, Adam demeura trop stupéfait pour pouvoir réagir.
« Tu plaisantes, finit-il par dire.
– Je ne plaisante pas. »
Elle croisa son regard, sentit son cœur battre à un rythme fou.
Involontairement, elle serra les poings.
« Tu ne plaisantes pas ? C’est sérieux ? reprit Adam, ne sachant pas trop
s’il allait rire ou pleurer.
– Je suis sérieuse, tu peux me croire », affirma-t-elle d’une voix
tremblante.
Elle avait espéré qu’Adam se montrerait heureux, sur le coup tout au
moins. Plus tard, ils pourraient songer à la foule de problèmes
qu’entraînerait une grossesse. Jennifer se leva, passa derrière Adam et lui
posa les mains sur les épaules.
« Chéri, je t’aime beaucoup.
– Moi aussi je t’aime, Jennifer, mais là n’est pas la question. »
Il se leva, se libérant des mains sur ses épaules.
« Je crois que c’est bien là la question », dit Jennifer en le regardant
s’éloigner.
Elle qui souhaitait plus que tout qu’il la prenne dans ses bras, qu’il
l’assure que tout allait bien se passer.
« Et ton stérilet ? demanda Adam.
– Ça n’a pas marché. Je crois que nous devrions considérer ce bébé
comme une sorte de miracle », dit Jennifer, se contraignant à sourire.
Adam se mit à arpenter la petite pièce. Un bébé ! Comment pouvaient-ils
avoir un bébé ? En l’état actuel des choses, ils parvenaient tout juste à
garder la tête hors de l’eau. Et ils devaient déjà pas loin de vingt mille
dollars.
Jennifer l’observait en silence. Dès l’instant où elle avait quitté le cabinet
du docteur Vandermer, elle avait craint la réaction d’Adam. C’est pourquoi
elle avait imaginé le dîner. Mais, le repas terminé, seule demeurait la réalité
de sa grossesse et le fait que son mari n’en était pas heureux.
« Tu as toujours voulu avoir des enfants », dit-elle d’une voix plaintive.
S’arrêtant au milieu du tapis usé jusqu’à la trame, Adam regarda sa
femme.
« Que je veuille des enfants ou pas, ce n’est pas le problème. Bien sûr
que je veux des enfants, mais pas maintenant. Comment allons-nous vivre ?
Il va falloir que tu t’arrêtes immédiatement de danser, non ?
– Bientôt, reconnut Jennifer.
– Eh bien, voilà ! Qu’est-ce qu’on va faire pour le fric ? Je ne peux pas
aller vendre des journaux après les cours. Mon Dieu, quel gâchis. Je
n’arrive pas à y croire.
– Il y a toujours mes parents », dit Jennifer, luttant pour refouler ses
larmes.
Adam leva les yeux, les lèvres pincées. Jennifer vit son expression et se
hâta d’ajouter :
« Je connais tes sentiments quant à l’aide de ma famille, mais si nous
avons un enfant ce ne sera pas la même chose. Je sais qu’ils seront ravis de
nous aider.
– Tu parles ! ironisa Adam.
– Certainement. Je suis passée chez moi ce matin et je leur en ai parlé.
Mon père a dit que nous serons les bienvenus si nous voulons aller vivre
chez eux à Englewood. Grâce à Dieu, c’est assez grand. Ensuite, dès que je
reprendrai la danse ou que tu commenceras ton internat, nous pourrons
partir. »
Adam ouvrit les yeux et se cogna le crâne de son poing fermé.
« Je n’arrive pas à y croire.
– Ma mère sera ravie de nous avoir. Du fait qu’elle a perdu un enfant,
elle s’inquiète beaucoup pour moi.
– Aucun rapport, dit sèchement Adam. Elle a eu un enfant trisomique
parce qu’elle frisait la quarantaine.
– Elle le sait. Mais c’est comme ça. Oh ! Adam, ce ne serait pas si mal.
Nous aurions beaucoup de place et tu pourrais faire un bureau de la pièce
mansardée.
– Non ! hurla-t-il. Merci beaucoup, mais nous n’acceptons pas la charité
de tes parents. Ils se mêlent déjà beaucoup trop de notre vie. Tout ce qui se
trouve dans cette foutue baraque vient de tes parents. »
Sous son anxiété, Jennifer sentit sourdre la colère. Adam pouvait parfois
se montrer si désespérément obstiné et, à coup sûr, rien moins que
reconnaissant. Dès le début, il avait manifesté un rejet hors de proportion
pour la générosité de ses parents. Jusqu’à un certain point, elle s’en était
accommodée, admettant sa susceptibilité toute particulière, mais maintenant
qu’elle était enceinte cela paraissait ressortir d’un égoïsme déraisonnable.
« Mes parents ne se mêlent pas de notre ménage. Je crois qu’il est temps
pour toi de refouler ton orgueil ou ce qui peut bien t’irriter chaque fois
qu’ils essaient de nous aider. Et nous avons besoin d’aide, c’est un fait.
– Appelle ça comme tu veux. Pour moi c’est de l’immixtion. Et je ne
veux pas de ça, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais ! Nous pouvons
parfaitement nous débrouiller tous seuls.
– D’accord. Si tu ne peux accepter l’aide de mes parents, demande donc
à ton père. Il est grand temps qu’il fasse quelque chose.
– Je trouverai un boulot, dit doucement Adam qui s’arrêta d’arpenter la
pièce et regarda Jennifer.
– Comment ça ? À part quand tu dors, tu consacres la moindre seconde à
tes cours ou à l’hôpital.
– Je prendrai un congé.
– Tu ne peux pas interrompre tes études. Je trouverai un autre travail.
– Bien sûr. Quel genre de travail ? Servir des cocktails dans un bar ? Sois
sérieuse, Jennifer. Je ne veux pas que tu travailles pendant ta grossesse.
– Alors je vais me faire avorter », dit-elle d’un ton de défi.
Adam se retourna, faisant face à sa femme. Lentement, il leva la main,
lui brandit sous le nez un index menaçant.
« Pas question d’avortement, dit-il. Je ne veux même pas entendre ce
mot.
– Alors va voir ton père.
– Nous n’aurions pas à aller voir qui que ce soit, observa-t-il les dents
serrées, si tu ne t’étais pas mise enceinte. »
Les larmes que Jennifer avait retenues toute la journée ruisselèrent sur
ses joues.
« Il faut être deux pour ça, tu sais. Je ne l’ai pas fait toute seule. »
Et elle éclata en sanglots.
« Tu m’as dit de ne pas m’inquiéter pour les risques, observa sèchement
Adam, ignorant ses larmes. Tu m’as dit que c’était ton rayon. Joli travail ! »
Jennifer ne tenta même pas de répondre. Étranglée par les sanglots, elle
se précipita dans la salle de bains et claqua la porte.
Adam demeura un instant le regard fixe. Il avait mal au cœur et la bouche
sèche de tout ce vin qu’il avait bu. Il regarda le désordre de la table, jonchée
des restes de leur dîner. Inutile d’aller voir dans la cuisine, il savait déjà
dans quel état elle se trouvait. Un vrai gâchis, cet appartement ;
effroyablement symbolique de leur vie, lui parut-il.
[Link]
CHAPITRE IV
Le docteur Lawrence Foley s’engagea dans la longue allée. L’immense
maison de pierre était hors de vue lorsqu’il pressa sur le bouton
commandant l’ouverture de la porte du garage. En tournant devant le
dernier bosquet d’ormes, il distingua les tours qui se découpaient sur le ciel
nocturne. Un milliardaire excentrique avait fait construire le château néo-
gothique de Greenwich dans les années 20. Ruiné par le krach de 1929, il
s’était fait sauter la cervelle avec un fusil à éléphants.
Laura Foley se trouvait dans le salon du premier étage lorsqu’elle
entendit la Jaguar entrer dans le garage. À ses pieds, Ginger, leur caniche
nain abricot, leva la tête et se mit à grogner, jouant les chiens de garde. Elle
rejeta son livre et regarda la pendule : dix heures moins le quart ; elle se
sentait furieuse. Elle avait prévu le dîner pour huit heures mais Larry ne
s’était guère soucié d’appeler pour dire qu’il serait en retard. Et pour la
sixième fois au cours du mois. Cent fois, elle lui avait dit de passer un coup
de fil. Elle n’en demandait pas plus. Certes, les médecins avaient des
urgences, elle le savait, mais un coup de fil ne prenait pas plus d’une
minute.
Assise sur le canapé, Laura réfléchissait à ce qu’elle devrait faire. Rester
là et laisser Larry se débrouiller tout seul dans la cuisine, encore qu’elle eût
déjà essayé cela, sans résultat. Récemment encore, son mari était sensible à
ses humeurs. Mais pour quelque obscure raison, et depuis son retour de ce
congrès médical, quatre mois plus tôt, il se montrait désormais plutôt froid
et indifférent.
D’après les bruits qui montaient de la cuisine, Larry devait déjà se
préparer quelque chose à manger, sans se soucier de venir dire bonsoir.
Blessant et injurieux de surcroît ! Laura souleva les jambes du coussin,
tortilla des orteils dans ses sandales et se leva. Elle alla se contempler dans
un miroir au cadre doré. Fichtrement bien pour cinquante-six ans. Mais
depuis huit semaines, Larry ne lui avait manifesté absolument aucun intérêt
au lit. Était-ce là la raison de cette nouvelle vague d’enthousiasme
professionnel ? Il avait fallu vingt ans à Larry et à Clark Vandermer pour se
constituer une clientèle leur permettant de se consacrer surtout à la
gynécologie et moins à l’obstétrique. Et puis Larry avait tout laissé tomber.
À son retour de ce congrès médical, il avait calmement annoncé qu’il allait
quitter le cabinet pour un poste de médecin salarié à la clinique Julian. À
l’époque, Laura en avait été si stupéfiée qu’elle avait été incapable de
répondre. Et depuis lors, Larry s’était replongé dans l’obstétrique à la
clinique Julian et percevait le même salaire sans considération de
l’importance de son travail. Un fracas soudain tira Laura de ses pensées.
Encore un autre problème : Larry faisait montre de maladresse, ces derniers
temps, et il paraissait également avoir des absences. Laura se demanda s’il
ne se trouvait pas au bord de quelque dépression.
Décidant que l’instant était venu d’aller affronter son mari, elle lissa sa
robe et descendit par les escaliers de derrière, Ginger sur ses talons.
Elle trouva Larry au comptoir de la cuisine, qui mangeait un gros
sandwich tout en lisant un journal médical. Il avait retiré sa veste, jetée sur
le dos d’une chaise et leva les yeux en l’entendant entrer, son visage
empreint de ce curieux air vague des dernières semaines.
« Bonsoir, chérie », dit-il d’une voix sans timbre.
Debout au pied des escaliers, Laura laissait la colère la gagner. Son mari
la regarda un instant puis se replongea dans son journal.
« Pourquoi n’as-tu pas appelé ? demanda-t-elle sèchement, plus furieuse
encore de voir que Larry tentait de l’ignorer.
Il leva la tête lentement et se tourna vers sa femme, sans un mot.
« Je t’ai posé une question. Ça mérite une réponse. Je t’ai demandé une
douzaine de fois de me passer un coup de fil quand tu allais rentrer tard. »
Larry ne bougea pas.
« Tu as entendu ce que je t’ai dit ? »
Elle s’approcha, regarda les yeux de son mari.
Les pupilles dilatées, il paraissait la traverser du regard, sans la voir.
« Hé ! dit Laura en agitant la main devant son visage, tu te souviens de
moi ? Je suis ta femme. »
Les pupilles de Larry se resserrèrent et il cligna les yeux comme s’il
venait juste de la remarquer.
« Désolé de ne pas avoir appelé, dit-il. Nous avons décidé d’ouvrir un
dispensaire de soir pour les habitants des alentours et nous avons eu plus de
monde que prévu.
– Larry, qu’est-ce qui cloche chez toi ? Tu veux dire que tu es resté
jusqu’à neuf heures passées pour t’occuper d’un dispensaire gratuit ?
– Rien ne cloche. Je vais bien. J’ai pris plaisir à ce que j’ai fait. J’ai
détecté trois cas de maladies vénériennes insoupçonnées.
– Merveilleux », dit Laura, les bras au ciel en s’asseyant sur l’une des
chaises de la cuisine.
Elle fixa Larry, respira d’un air exaspéré et poursuivit :
« Il faut que nous parlions. Il se passe quelque chose de bizarre. Ou c’est
toi qui deviens fou ou c’est moi.
– Je vais très bien.
– Peut-être, mais tu n’es plus le même homme. Tu as tout le temps l’air
fatigué, comme si tu n’avais pas dormi depuis des semaines. C’est fou, cette
idée de renoncer à ta clientèle. Je suis désolée mais c’est idiot d’abandonner
ce qu’il a fallu toute une vie pour bâtir.
– Je suis las de la clientèle privée et de l’échange honoraires-services. La
clinique Julian, c’est bien plus intéressant et je peux rendre service à
davantage de gens.
– Tout cela est bel et bon, commenta Laura, mais l’ennui c’est que nous
avons une famille. Tu as un fils et une fille à l’université et une autre fille
qui fait sa médecine. Je n’ai pas besoin de te rappeler le montant des frais
d’études. Et cette maison ridicule que tu as insisté pour acheter il y a dix ans
nous coûte une fortune. Nous n’avons pas besoin de trente pièces, surtout
maintenant que les enfants sont partis. Ton salaire de la clinique Julian paie
à peine les notes d’épicerie et ne nous permet pas de faire face à nos
engagements.
– Nous pouvons vendre la maison, observa Larry d’un ton neutre.
– Oui, nous pouvons vendre la maison. Mais les gosses sont à la fac et
malheureusement nous n’avons guère d’économies. Larry, il faut que tu
retournes au cabinet de groupe.
– J’ai renoncé à mes parts d’associé.
– Clark Vandermer te les rendra. Tu le connais depuis assez longtemps.
Dis-lui que tu as fait une erreur. Si tu veux changer d’activité
professionnelle, attends au moins que les enfants aient fini leurs études. »
Laura s’arrêta et regarda son mari. Son visage paraissait sculpté dans la
pierre.
« Larry », appela-t-elle, sans qu’il réagisse.
Elle se leva et lui passa la main devant les yeux, toujours sans résultat. Il
semblait en transe. De nouveau, elle l’appela, le secoua par les épaules. Son
corps paraissait d’une raideur bizarre. Enfin, il cligna les yeux et la regarda.
« Non, dit Larry. Je vais bien.
– Je crois que tu devrais voir quelqu’un. Pourquoi ne pas appeler Clark
Vandermer et lui demander de passer ? Il n’habite qu’à trois maisons d’ici et
je suis sûre que ça ne le dérangerait pas. Et nous pourrions en profiter pour
lui parler de ton retour à la clientèle privée. »
Larry ne répondit pas mais ses yeux reprirent leur regard vide tandis que
ses pupilles se dilataient. Laura demeura un instant à le fixer puis se rendit
rapidement jusqu’au téléphone de la cuisine, son irritation cédant
maintenant à l’inquiétude. Après avoir cherché le numéro de Vandermer
dans le carnet d’adresses pendu au tableau de liège, elle allait le composer
quand Larry lui arracha le téléphone des mains. Pour la première fois depuis
des mois, son visage avait perdu son air de lassitude. Mais il découvrait les
dents en une grimace peu naturelle.
Laura cria. Elle n’en avait pas l’intention mais ne put s’en empêcher. Il
raccrocha, se retourna. D’un mouvement atrocement lent il se prit la tête
dans les mains et un hurlement de souffrance ou d’angoisse s’échappa de
ses lèvres. Paniquée, Laura grimpa à toute vitesse les escaliers du fond.
À l’étage, elle traversa le salon et se précipita dans le couloir. Dans
l’immense maison construite en forme de H, le couloir de l’étage occupait
la barre transversale. La principale chambre se trouvait en face de la salle de
séjour, dans l’aile opposée à la cuisine.
Laura entra dans la chambre, ferma la porte à panneaux et la verrouilla.
Elle courut s’asseoir sur le bord du lit, la respiration haletante. Elle ouvrit à
la lettre V l’autre carnet d’adresses qui se trouvait sur la table de nuit,
chercha le numéro de Vandermer, souleva le téléphone annexe et composa
le numéro. Mais, avant qu’elle puisse l’obtenir, on décrocha un des postes
du rez-de-chaussée.
« Laura, dit Larry d’une voix froide, mécanique, je veux que tu
descendes immédiatement. Je ne veux pas que tu appelles qui que ce soit. »
Laura se sentit envahie par une vague de terreur qui lui noua la gorge. La
main qui tenait le téléphone se mit à trembler.
La communication s’établit et elle entendit sonner chez les Vandermer.
Mais, dès qu’on décrocha, la communication fut coupée. Laura,
impuissante, regarda le combiné. Larry avait dû sectionner le fil.
« Mon Dieu ! » murmura-t-elle, raccrochant lentement le téléphone et
tentant de se reprendre.
La panique ne résoudrait rien. Il lui fallait réfléchir. De toute évidence,
elle avait besoin d’aide ; comment en obtenir, là était la question. Tournant
la tête, elle regarda par la fenêtre de la chambre. De la lumière chez les
voisins. Si elle ouvrait la fenêtre et appelait, est-ce qu’on l’entendrait ? Et,
si oui, répondrait-on ?
Elle tenta de se convaincre qu’elle réagissait de façon excessive. Peut-
être convenait-il tout simplement de descendre, ainsi que l’avait suggéré
Larry et de lui dire qu’il lui fallait de l’aide.
Un coup sourd à la porte la fit bondir sur ses pieds. Elle écouta et fut
soulagée d’entendre un aboiement aigu. Collant l’oreille contre la porte elle
n’entendit que Ginger qui gémissait. Elle déverrouilla en hâte pour que le
caniche puisse entrer.
La porte s’ouvrit violemment, lui meurtrissant la main et claquant contre
le mur. Larry se tenait sur le seuil. Ginger se précipita aux pieds de Laura et
se mit à sauter pour qu’elle le prenne dans ses bras.
Laura poussa un nouveau cri en voyant la grimace grotesque sur le visage
de son mari et, dans sa main gauche, un fusil Remington à pompe, calibre
12.
Complètement paniquée, Laura se retourna et s’enfuit dans la salle de
bains dont elle ferma et verrouilla la porte. Ginger, qui avait suivi, tremblait
à ses pieds. Elle le prit dans ses bras, recula, surveillant la porte, consciente
qu’elle constituait une mince protection.
Une horrible détonation se répercuta dans la salle de bains carrelée tandis
qu’une partie de la porte volait en éclats, que des échardes lacéraient le
visage de Laura, que le chien poussait un cri de terreur.
La salle de bains avait une autre porte. Laura laissa tomber le chien et se
mit à lutter avec la poignée. Hébétée, elle parvint tout de même à ouvrir et
se précipita dans un dressing-room qui donnait dans la chambre. Par-dessus
son épaule, elle put apercevoir la main de Larry passer par le trou provoqué
par le coup de feu.
Tout en traversant la chambre en courant, Laura remarqua Larry qui
disparaissait dans la salle de bains. Consciente de sa faible avance, elle se
précipita dans le hall et dégringola les escaliers, Ginger sur ses talons.
Elle tenta en vain d’ouvrir la porte d’entrée, verrouillée. Le vieux
bonhomme qui avait fait construire cette maison manifestait des tendances
paranoïdes telles qu’il avait équipé toutes les portes de serrures pouvant être
bouclées des deux côtés. Des clefs se trouvaient quelque part, dans le
bureau du hall, mais Laura n’avait guère le temps de les chercher. Les
siennes étaient dans son sac, dans la cuisine. En entendant Larry descendre
les escaliers, Laura se mit à courir dans le couloir du rez-de-chaussée.
Normalement, elle posait son sac sur la table, près du téléphone de la
cuisine, mais il n’était pas là. Elle essaya la porte de derrière, bouclée
comme elle s’y attendait. De plus en plus paniquée, elle tenta de réfléchir,
son cœur battant à grands coups à l’idée que Larry avait pu faire usage de
son fusil dans la salle de bains. Ginger sauta dans ses bras et elle le serra
contre sa poitrine. Et elle entendit le pas de Larry sur le marbre du hall.
En désespoir de cause, Laura ouvrit la porte de la cave, alluma et ferma
derrière elle. Aussi calmement que possible, elle descendit les escaliers
abrupts. La cave possédait une sortie, fermée par une poutre de chêne et non
pas une serrure.
Jamais ils n’avaient utilisé le sous-sol du fait qu’ils disposaient, au-
dessus, de plus de place qu’il en fallait. L’endroit sentait le renfermé et se
trouvait encombré de tout un bric-à-brac laissé par les précédents
propriétaires. C’était une succession de pièces petites, mal éclairées par de
faibles ampoules trop rares. Laura trébucha sur divers débris dans le couloir,
serrant Ginger contre elle tout en tentant de se frayer un chemin dans ce
dédale étrangement tortueux. Elle atteignait presque la sortie quand les
lumières s’éteignirent et qu’elle se retrouva soudain dans une obscurité
totale.
Elle s’arrêta brutalement, désorientée, dévorée de terreur.
Désespérément, elle tâtonna devant elle de la main gauche, à la recherche
d’un mur. Ses doigts rencontrèrent la surface rugueuse du bois.
En trébuchant, elle se glissa le long du mur jusqu’à une porte. Derrière
elle, Lany descendait les escaliers de la cave, à pas lents et décidés,
semblait-il, une lampe-torche à la main, à en juger par la lumière
tremblotante.
Consciente qu’elle ne pourrait jamais trouver la sortie dans le noir, Laura,
paniquée, comprit qu’il lui fallait se cacher. Il lui restait une chance, pensa-
t-elle, au milieu de toutes ces pièces et de ce bric-à-brac. Elle passa la porte
qu’elle venait d’atteindre et s’avança à tâtons dans l’obscurité, tombant
presque aussitôt sur des volets appuyés contre le mur. En les contournant,
elle heurta du pied un objet en bois : un gros tonneau posé sur le côté.
Après s’être assurée que le tonneau était vide. Laura y pénétra à quatre
pattes, à reculons, traînant Ginger derrière elle. Elle saurait avant peu ce que
valait sa cachette. À peine cessait-elle de bouger qu’elle entendit Larry
arriver dans le couloir. Bien que le tonneau ne se trouvât pas face à la porte,
elle distinguait la faible lueur de la lampe.
Les pas de Larry s’approchèrent, s’approchèrent encore et Laura se
contraignit à respirer tranquillement. Le rayon de la lampe balaya la pièce,
Laura retint son souffle et Ginger se mit à grogner et aboyer. Le cœur de
Laura s’arrêta lorsqu’elle entendit le bruit du fusil qu’on armait. Un coup de
pied de Larry dans le tonneau l’envoya rouler, Ginger poussa un jappement
plaintif et s’enfuit. Frénétiquement, Laura luttait pour se redresser.
[Link]
CHAPITRE V
Adam goûta sa première période de calme depuis la nuit précédente à
bord du vol-navette des Eastern Airlines pour Washington. Après que
Jennifer eut claqué la porte de la salle de bains, il avait tenté de s’allonger
sur l’inconfortable canapé victorien, essayant de lire quelque chose sur la
pancréatite mais sans pouvoir se concentrer. Impossible de poursuivre ses
études de médecine s’ils perdaient le salaire de Jennifer. À l’aube, après
deux heures à peine d’un sommeil agité, il avait appelé l’hôpital, pour
aviser son interne qu’il ne pourrait venir de la journée. D’une manière ou
d’une autre, il le savait, il fallait trouver une solution.
Par le hublot, il contemplait la tranquille campagne du New Jersey. Le
commandant de bord annonça qu’ils survolaient la Delaware et Adam
estima qu’ils atteindraient Washington dans une vingtaine de minutes. Ce
qui le ferait arriver en ville à huit heures et demie et il pourrait être vers
neuf heures au bureau de son père, à la Food and Drug Administration,
organisme fédéral chargé des contrôles sanitaires des denrées alimentaires
et des produits pharmaceutiques.
Adam n’avait aucune hâte, étant donné les circonstances, de retrouver un
père qu’il n’avait pas revu depuis sa première année de médecine lors d’une
rencontre plutôt traumatisante. À cette occasion, il avait fait part à son père
de sa résolution d’épouser Jennifer.
En passant les portes à tambour de l’immeuble où travaillait son père,
Adam tentait d’imaginer comment aborder la conversation. Enfant, il n’était
pas souvent venu voir son père à son bureau, mais assez pour que ces visites
lui laissent une certaine aversion. Son père s’était toujours comporté comme
si le gamin était une gêne. Cadet de trois enfants, Adam se trouvait entre un
frère aîné plus que brillant, David, et une plus jeune sœur, Helen, la chérie
de la famille. Personnalité ouverte, David avait décidé dès son jeune âge de
devenir médecin comme son père. Quant à Adam, jamais il n’avait très bien
su quoi faire, pensant longtemps qu’il voulait être fermier.
Il prit l’ascenseur et appuya sur le bouton du septième étage. Il se rappela
avoir pris cet ascenseur avec David lorsque son frère faisait ses études de
médecine. David avait dix ans de plus qu’Adam et, pour celui-ci,
ressemblait davantage à un adulte qu’à un frère. On avait coutume de laisser
Adam dans la salle d’attente de son père tandis que David allait rencontrer
des confrères médecins.
Il sortit de l’ascenseur et tourna à droite. Au fur et à mesure que les
bureaux devenaient plus vastes et plus attrayants, les secrétaires se faisaient
moins jolies, ainsi que David le lui avait fait observer, se souvint Adam.
Marquant une hésitation devant les bureaux des fonctionnaires
supérieurs, il se demanda quelle aurait été la nature de ses rapports avec son
père si David n’était pas mort au Viêt-nam. Peu nombreux avaient été les
médecins à y laisser la vie mais David y était parvenu. Toujours, il avait été
du genre à se porter volontaire pour tout. C’était la dernière année de la
guerre et Adam avait quinze ans à l’époque. !
L’événement avait laissé ses parents effondrés, sa mère sombrant dans
une terrible dépression qui avait nécessité une thérapeutique de choc. Elle
n’était toujours pas redevenue elle-même. Son père n’avait guère mieux
supporté le traumatisme. Après plusieurs mois replié dans son silence,
Adam était allé lui annoncer sa décision de devenir médecin. Au lieu de
s’en montrer heureux, son père s’était mis à pleurer avant de se détourner.
Adam s’arrêta devant le bureau de son père, puis, prenant son courage à
deux mains, s’avança jusqu’à la table de Mme Margaret Weintrob, une
femme obèse qui débordait de son fauteuil pivotant. Vêtue d’une robe en
imprimé de coton qui ressemblait à une tente, elle possédait des bras où
cascadaient d’énormes bourrelets de graisse faisant paraître minces, en
comparaison, des avant-bras déjà imposants.
Mais, son poids mis à part, elle était exceptionnellement avenante. Elle
sourit en apercevant
Adam et, sans se lever, lui tendit une main légèrement moite qu’Adam
serra en lui retournant son > sourire. Ils s’étaient toujours bien entendus.
Secrétaire de son père depuis aussi loin qu’il s’en souvienne, elle s’était
toujours montrée sensible à la timidité du jeune homme.
« Où étais-tu passé ? lui demanda-t-elle, feignant la colère. Ça fait des
siècles qu’on ne t’a pas vu.
– Les études médicales ne laissent guère de loisirs », répondit-il.
Son père n’avait que peu de secrets pour Margaret et Adam était
convaincu qu’elle savait parfaitement pourquoi on ne le voyait pas.
« Comme toujours, ton père est au téléphone. Il en aura terminé dans une
minute. Tu veux du café ou du thé ? »
Non, fit Adam de la tête en pendant son manteau avant de s’asseoir sur
une banquette de vinyle. Il se souvint que son père n’aimait pas donner
l’impression que l’administration gaspillait l’argent du contribuable à des
frivolités telles que des fauteuils confortables. En fait, tout le bureau, à
l’extérieur, ne paraissait qu’utilitaire. Pour le docteur Schonberg senior, il
s’agissait d’une question de principe. Pour cette même raison, d’ailleurs, il
refusait la voiture avec chauffeur à laquelle sa fonction lui donnait droit.
Adam s’assit, tentant de rassembler ses arguments mais il ne se sentait
pas très optimiste. Lors de son coup de fil, ce matin, pour prendre rendez-
vous, son père s’était montré bourru, comme s’il savait qu’Adam allait lui
demander de l’argent.
Un bourdonnement. Margaret sourit.
« Ton père t’attend. »
Et, tandis qu’Adam se levait, l’air lugubre, elle posa la main sur son bras.
« Il n’est toujours pas remis de la mort de David, dit-elle. Essaie de
comprendre. Il t’aime, tu sais.
– Voilà neuf ans que David est mort.
– Je voulais seulement que tu saches ce qui le tracasse », dit Margaret en
hochant la tête et en tapotant le bras d’Adam.
Il ouvrit la porte et pénétra dans le bureau, vaste pièce carrée avec de
hautes fenêtres qui donnaient sur un agréable jardin intérieur. Les autres
murs disparaissaient sous des rayons de livres et, au milieu de la pièce,
trônait un grand bureau de chêne, flanqué de deux tables imposantes, à
angle droit, formant une spacieuse aire de travail en forme de U. Au centre,
assis, se trouvait le père d’Adam.
Le docteur Schonberg ressemblait assez à son fils pour qu’on devine leur
parenté. Lui aussi avait ces épais cheveux bruns, mais qui commençaient à
grisonner aux tempes. Leur taille respective constituait la plus grande
différence entre les deux hommes, le père faisant douze bons centimètres de
moins que le fils.
Tandis qu’Adam entrait et refermait la porte, le docteur Schonberg
reposait soigneusement son stylo dans son socle.
« Bonjour », dit Adam qui remarqua que son père avait vieilli depuis leur
dernière entrevue, le front marqué par un grand nombre de rides nouvelles.
Le docteur Schonberg répondit d’un signe de tête, sans se lever.
Adam s’avança jusqu’au bureau, notant les yeux lourdement cernés de
son père, n’y lisant guère plus de douceur.
« Et à quoi devons-nous cette visite inattendue ? demanda le docteur
Schonberg.
– Comment va maman ? répondit Adam, jugeant ses craintes justifiées à
la manière dont débutait l’entretien.
– C’est gentil à toi de le demander. En fait, ça ne va pas fort. Il a fallu
remettre ça avec le traitement. Mais je ne veux pas t’ennuyer avec ces
nouvelles. Surtout si l’on considère que ton mariage avec cette fille y est
pour beaucoup.
– Cette fille s’appelle Jennifer. J’aurais espéré qu’après un an et demi tu
pourrais te souvenir de son nom. C’est la mort de David qui l’a mise dans
cet état, pas mon mariage avec Jennifer.
– Elle se remettait à peine quand elle a subi le choc de ton mariage avec
cette fille.
– Jennifer ! corrigea Adam. Et cela s’est passé sept ans après la mort de
David.
– Sept ans, dix ans, qu’est-ce que ça change ? Tu savais ce que
provoquerait chez ta mère un mariage en dehors de ta religion. T’en es-tu
soucié ? Et de moi ? Je t’avais dit de ne pas te marier si tôt au début de ta
carrière médicale. Mais tu n’as jamais témoigné la moindre considération à
tes parents. Tu n’en as toujours fait qu’à ta tête. Eh bien, tu as eu ce que tu
voulais. »
Adam fixa son père. Il ne se sentait pas la force de discuter devant des
arguments aussi irrationnels. Il avait bien tenté de le faire lors de leur
dernière entrevue, un an et demi plus tôt, mais sans aucun résultat.
« Ça ne t’intéresse pas de savoir comment se passent mes études ?
demanda Adam, presque implorant.
– Étant donné les circonstances, non.
– Bon, j’ai donc eu tort de venir. Nous sommes provisoirement gênés
financièrement et j’avais cru qu’il s’était écoulé assez de temps pour que je
puisse t’en parler.
– Voilà qu’il veut parler finances, maintenant ! s’exclama le docteur
Schonberg, les bras au ciel. Je t’ai prévenu, ajouta-t-il, que si tu t’obstinais à
vouloir épouser cette fille je te couperais les vivres. Tu as cru que je
plaisantais ? Tu as cru que je ne parlais que de deux ans environ ?
– N’y a-t-il aucune circonstance qui pourrait te faire reconsidérer ta
position ? demanda calmement Adam qui connaissait la réponse avant
même de poser la question et décida de ne pas même dire à son père que
Jennifer était enceinte.
– Adam, il va te falloir apprendre à subir les conséquences de tes actes.
On doit s’en tenir à ses décisions. La médecine n’autorise aucun faux-
fuyant ni compromis. Tu m’entends ?
– – Merci pour la leçon, p’pa, j’en tirerai profit, répondit Adam en se
dirigeant vers la porte.
– Tu as toujours été un petit malin, Adam, dit le docteur Schonberg en
sortant de derrière son bureau. Mais tu dois apprendre à subir les
conséquences de tes actes. C’est comme cela que je dirige ce service. »
Adam hocha la tête et ouvrit la porte. Margaret battit en retraite
gauchement, sans même se soucier de feindre qu’elle n’écoutait pas à la
porte. Adam alla décrocher son manteau.
Le docteur Schonberg suivit son fils dans la salle d’attente.
« Et il en est de même en ce qui concerne ma vie personnelle. Tout
comme l’a fait mon père. Et tout comme tu devrais le faire toi-même.
– Je ne l’oublierai pas, p’pa. Bonjour à maman. Et merci pour tout. »
Adam traversa le couloir jusqu’à l’ascenseur. Il se retourna après avoir
appuyé sur le bouton d’appel. Margaret lui faisait, de la main, un signe
d’adieu qu’il lui retourna. Jamais il n’aurait dû venir. En aucun cas, il
n’obtiendrait de l’argent de son père.
Il ne pleuvait pas lorsque Jennifer sortit de leur immeuble mais le ciel
paraissait menaçant. Elle considérait, à plus d’un titre, mars comme le plus
mauvais mois de l’année à New York. Si, officiellement, le printemps
n’était pas loin, l’hiver n’en maintenait pas moins sa poigne ferme sur la
ville.
Elle s’enveloppa plus étroitement dans son manteau et se dirigea vers la
e
7 Avenue. Sous le manteau, elle portait ses vêtements de répétition : un
vieux maillot de danseuse, des collants, des bas de laine et un vieux sweater
gris auquel elle avait coupé les manches. En fait, Jennifer ne savait pas si
elle allait danser car elle avait l’intention de dire à Jason qu’elle était
enceinte et espérait qu’il lui permettrait de continuer avec la troupe encore
deux mois environ. Adam et elle avaient tellement besoin de cet argent et à
la pensée qu’Adam pourrait abandonner ses études de médecine, elle se
sentait paniquée. Si seulement il ne se montrait pas si têtu et acceptait l’aide
de ses parents.
Arrivée à la 7e Avenue, elle tourna vers le sud, luttant pour se frayer un
chemin contre le flot montant de la foule qui se dirigeait vers le quartier du
vêtement. En attendant à un feu, elle se demanda quel accueil le père
d’Adam réservait à son fils. En se levant, ce matin, elle avait trouvé un mot
lui annonçant son départ pour Washington. Si seulement le vieux
bonhomme voulait bien les aider, songeait Jennifer, cela résoudrait tout. En
fait, si le docteur Schonberg offrait son aide, Adam se montrerait moins
désireux encore d’accepter celle de ses parents à elle.
Elle traversa la 7e Avenue et arriva dans Greenwich Village. Quelques
minutes plus tard, elle pénétrait dans le café Cézanne, descendait les trois
marches d’un bond et poussait la porte de verre gravé. À l’intérieur,
l’atmosphère était saturée de fumée et de l’odeur du café. Comme
d’habitude, l’endroit était bourré.
Se dressant sur la pointe des pieds, elle chercha dans la foule un visage
familier et aperçut, au milieu de la pièce étroite, quelqu’un qui lui faisait
signe : Candy Harley, qui, naguère l’une des danseuses de Jason Conrad,
s’occupait maintenant des travaux administratifs. À côté d’elle Cheryl
Tedesco, la secrétaire de la compagnie, l’air plus pâle que de coutume dans
sa salopette blanche. Toutes les trois avaient l’habitude de prendre le café
ensemble avant les répétitions.
Jennifer se débarrassa laborieusement de son manteau, le roula en boule
et le posa par terre contre le mur avec, par-dessus, son sac de toile élimé. Le
temps qu’elle s’assoie, Peter, le garçon autrichien, arrivait à la table lui
demandant : « Comme d’habitude ? » Et, comme d’habitude, elle prit un
capuccino et un croissant avec du beurre et du miel.
Lorsqu’elle fut assise, Candy se pencha et lui dit :
« Nous avons une bonne nouvelle et une mauvaise nouvelle. Par quoi
veux-tu que je commence ? »
Le regard de Jennifer passa d’une jeune femme à l’autre. Elle ne se
sentait pas d’humeur à plaisanter, mais Cheryl fixait son espresso comme si
elle venait de perdre sa meilleure amie. Pour Jennifer, cette fille de vingt-
deux ans, plutôt triste, traînait un problème de poids qui semblait empirer
ces derniers temps. Elle arborait un air de lutin avec son petit nez retroussé
et ses grands yeux mais ses cheveux en désordre paraissaient d’un blond
sale. Candice, en comparaison, semblait d’une irréprochable netteté, avec
ses cheveux blonds parfaitement nattés.
« Il vaut peut-être mieux que tu m’annonces d’abord la bonne nouvelle,
dit Jennifer, inquiète.
– On nous propose une émission spéciale sur C. B. S., répondit Candy.
La compagnie Jason Conrad joue les vedettes. »
Jennifer tenta de paraître enthousiaste, tout en sachant que sa grossesse
serait probablement trop avancée pour qu’elle passe à la télé.
« Fantastique ! C’est pour quand ? se contraignit-elle à demander.
– On ne sait pas exactement, mais ils sont censés enregistrer dans
quelques mois.
– Et la mauvaise nouvelle ? demanda Jennifer qui souhaitait changer de
sujet.
– La mauvaise nouvelle c’est que Cheryl est enceinte de quatre mois et
doit se faire avorter demain, énonça Candy en un souffle.
– Désolée, dit Jennifer, embarrassée, en se tournant vers Cheryl. Je ne
savais pas que tu étais enceinte.
– Personne ne le savait, ajouta Candy. Cheryl a gardé ça pour elle jusqu’à
ce qu’elle apprenne que j’avais eu une interruption de grossesse. Alors, elle
s’est confiée à moi et elle a bien fait. Je l’ai envoyée à mon docteur qui a
proposé une amniocentèse parce que Cheryl disait qu’elle s’était droguée
jusqu’au deuxième mois. Elle n’avait pas réalisé qu’elle était enceinte.
– Et les résultats ? demanda Jennifer.
– Malformation du bébé. Quelque chose qui ne tourne pas rond avec ses
gènes. C’est ça qu’ils cherchent dans l'amniocentèse. »
Jennifer reporta son regard sur Cheryl qui n’avait pas levé les yeux de
son espresso, essayant de refouler ses larmes.
« Qu’en pense le père ? » demanda Jennifer qui regretta aussitôt sa
question car Cheryl se plongea le visage dans les mains et se mit à sangloter
amèrement.
Candy lui passa le bras autour des épaules tandis que Jennifer regardait
les tables autour d’elle. Nul ne leur prêtait la moindre attention. Cheryl
sortit de son sac un mouchoir en papier et se moucha bruyamment.
« Le père s’appelle Paul, dit-elle d’une voix triste.
– Qu’est-ce qu’il pense de l’avortement ? demanda Jennifer.
– J’en sais rien. Il s’est tiré et m’a plaquée, répondit Cheryl en s’essuyant
les yeux et en examinant la traînée laissée par le mascara sur le mouchoir.
– Bon, ça nous donne un excellent aperçu de ce qu’il en pense,
commenta Candy. Le salopard. Je voudrais que les hommes se paient le
fardeau de la grossesse, disons un an sur deux. Ils se montreraient peut-être
un peu plus responsables, comme ça. »
Cheryl s’essuya de nouveau les yeux et Jennifer se rendit soudain compte
de la jeunesse et de la vulnérabilité de son amie. En comparaison, le
problème de sa propre grossesse apparaissait bien simple.
« J’ai tellement peur, disait Cheryl. Je ne l’ai dit à personne parce que
mon père me tuerait s’il le découvrait.
– Eh bien, j’espère que tu ne vas pas à l’hôpital toute seule, dit Jennifer,
inquiète.
– Ça ne sera pas si terrible, observa Candy avec une certaine assurance.
Je me faisais du souci avant mon avortement mais ça s’est bien passé. Les
gens de la clinique Julian sont extraordinairement chaleureux et
sympathiques. Et puis, Cheryl va avoir le meilleur gynécologue du monde.
– Comment s’appelle-t-il ? demanda Jennifer, songeant qu’elle ne
pouvait en dire autant du docteur Vandermer.
– Lawrence Foley, répondit Candy. C’est une fille qui avait fait un
avortement qui m’a envoyée à lui.
– On dirait qu’il pratique pas mal d’avortements, observa Jennifer.
– On est dans une grande ville », fit remarquer Candy en acquiesçant de
la tête.
Jennifer buvait son cappuccino, se demandant comment avouer à ses
amies qu’elle aussi était enceinte. Elle retarda l’instant en se tournant de
nouveau vers Cheryl :
« Tu voudrais peut-être que je t’accompagne, demain. Il me semble que
tu préférerais ne pas être seule.
– Formidable ! dit Cheryl dont le visage s’illumina.
– Pas si vite, madame Schonberg, coupa Candy. On a répétition.
– Eh bien, j’ai moi-même des nouvelles, dit Jennifer avec un sourire, les
sourcils levés. J’ai découvert hier que je suis enceinte de deux mois et demi.
– Oh ! Non, s’exclama Candy.
– Oh ! Si ! Et quand je vais l’annoncer à Jason, il se fichera peut-être pas
mal que je vienne à la répétition ou pas. »
Trop stupéfaites, Candy et Cheryl ne purent dire un mot. Elles finirent
leur café en silence, réglèrent et se mirent en route pour le studio.
Jason n’était pas encore arrivé et Jennifer s’en sentit à la fois soulagée et
déçue. Elle retira ses vêtements de ville, trouva un coin libre sur le parquet
de danse, souleva son sweat-shirt pour se voir de profil. Il fallut bien
reconnaître que cela commençait à se voir.
Adam se lavait les mains dans les toilettes des hommes, au rez-de-
chaussée du complexe hospitalier. Il paraissait épuisé, remarqua-t-il en
voyant son visage hagard dans la glace. Ma foi, cela rendrait peut-être le
doyen plus compatissant. Après sa désastreuse entrevue avec son père,
Adam en était arrivé à la conclusion qu’un prêt complémentaire du centre
médical constituait son seul recours. Il rajusta son col boutonné effiloché et
se dit qu’il avait vraiment l’air pauvre et méritant. Il allait se rendre
directement au bureau du doyen avant de perdre tout courage.
Entrant en trombe dans le bureau de la secrétaire pour demander un
rendez-vous, Adam fut presque consterné de s’entendre répondre que le
doyen disposerait peut-être d’un instant entre deux rendez-vous. Elle alla
vérifier et revint annoncer à Adam qu’il pouvait y aller.
Le docteur Markowitz se leva lorsqu’Adam pénétra dans son bureau.
Petit, trapu, des cheveux bruns bouclés rappelant un peu ceux d’Adam, le
visage bronzé bien qu’on ne fût qu’en mars, il s’approcha, la main tendue,
entraînant Adam après que les deux hommes se furent serré la main.
« Asseyez-vous, je vous en prie », dit le doyen avec un geste en direction
du fauteuil noir du mobilier universitaire.
De son siège, Adam remarqua un dossier de carton marron avec son nom
sur l’étiquette. Il n’avait rencontré le doyen qu’à de rares occasions, mais
chaque fois le docteur Markowitz avait paru parfaitement au courant de sa
situation. Manifestement, il avait sorti le dossier pendant la brève attente
d’Adam.
« Docteur Markowitz, dit Adam en s’éclaircissant la gorge, je suis désolé
de vous déranger mais j’ai un ennui.
– Vous avez frappé à la bonne porte », déclara le docteur Markowitz bien
que son sourire se fît considérablement moins ouvert.
Adam savait bien que le doyen était davantage un homme politique
qu’un médecin et il eut la triste impression que cette entrevue ne se
terminerait pas mieux que celle du matin avec son père. Il croisa les jambes
et agrippa sa cheville pour empêcher ses mains de trembler.
« Je viens d’apprendre que ma femme est enceinte », commença-t-il en
guettant sur le visage de Markowitz des signes de désapprobation.
Les signes n’eurent rien de discret. D’abord, le sourire du doyen
s’évanouit. Ensuite, ses yeux s’étrécirent tandis qu’il croisait les bras sur sa
poitrine, plein de circonspection.
« Inutile de préciser, poursuivit Adam essayant de conserver son courage,
que cela va nous acculer financièrement à une impasse. Ma femme et moi
vivons de ce qu’elle gagne, et maintenant qu’elle attend un enfant… Il n’est
pas besoin d’être sorcier pour deviner la suite.
– Eh bien, dit Markowitz avec un rire forcé, je suis un généraliste, pas un
obstétricien. Je n’ai jamais été très bon pour les accouchements. »
Et de l’humour, avec ça ! songea Adam.
« C’est le docteur Vandermer qui suit ma femme, annonça-t-il.
– C’est le meilleur, commenta Markowitz. On ne trouve pas mieux que le
docteur Vandermer en matière d’obstétrique. C’est lui qui a mis au monde
nos quatre enfants. »
Après un silence embarrassé au cours duquel Adam prit conscience du
tic-tac d’une antique horloge Howard pendue au mur sur sa gauche, le
docteur Markowitz se pencha en avant, ouvrit le dossier sur son bureau, le
parcourut un instant puis leva les yeux.
« Adam, avez-vous songé que ce n’est peut-être pas le meilleur moment
pour avoir un enfant ?
– C’était un accident, dit Adam, voulant éviter un sermon si c’était là ce
que préparait le doyen. Un échec de la contraception. Un cas statistique.
Mais maintenant que c’est arrivé, il faut que nous nous en débrouillions. Il
nous faut une aide financière complémentaire, sans quoi je devrais
abandonner mes études pendant environ un an. C’est aussi simple que cela.
– Avez-vous songé à une interruption de grossesse ? demanda le docteur
Markowitz.
– Nous y avons songé, mais nous n’en voulons ni l’un ni l’autre.
– Et la famille ? Je ne pense pas qu’abandonner provisoirement vos
études constitue une sage solution. Vous avez beaucoup investi pour
parvenir où vous en êtes et je serais plus que navré de vous voir
compromettre tout cela.
– Aucune possibilité d’obtenir une aide de la famille, dit Adam qui ne
souhaitait pas discuter de l’intransigeance de son père ou de l’immixtion de
ses beaux-parents. Mon seul espoir est d’emprunter de l’argent à la fac.
Sans cela, il faudra que je prenne un congé de disponibilité.
– Malheureusement, vous avez déjà obtenu le maximum permis, observa
le docteur Markowitz. Nous disposons de ressources limitées en matière de
prêts et il nous faut les répartir pour que tous ceux qui en ont besoin
puissent en bénéficier. Je suis désolé.
– Eh bien, je vous remercie de m’avoir reçu », dit Adam en se levant.
Le docteur Markowitz se leva également, avec un sourire retrouvé.
« J’aurais voulu vous être plus utile et je suis navré que vous nous
quittiez. Vos notes, jusqu’à ce jour, sont excellentes. Peut-être devriez-vous
reconsidérer votre position à l’égard d’une interruption de grossesse.
– Nous aurons cet enfant, déclara Adam. En fait, une fois le premier choc
passé, il me tarde qu’il soit là.
– À partir de quand voulez-vous votre congé ? demanda Markowitz.
– Je termine la médecine générale dans quelques jours. Dès que j’aurai
fini je chercherai un emploi.
– Je suppose que si vous voulez prendre un congé, c’est le bon moment.
Qu’avez-vous l’intention de faire ?
– Je n’ai rien prévu de particulier, dit Adam en haussant les épaules.
– Je pourrais peut-être vous trouver un emploi dans la recherche, ici, au
centre médical.
– Je vous remercie de votre proposition, dit Adam, mais la recherche ne
me permettrait pas de gagner ce que je souhaite. Je pensais essayer l’un des
grands laboratoires pharmaceutiques du New Jersey. Arolen a offert à notre
promotion des trousses de médecin en cuir. Je vais peut-être essayer chez
eux. »
Le docteur Markowitz tressaillit comme si on l’avait frappé.
« C’est bien là que se trouve l’argent, soupira-t-il. Mais je dois dire que
pour moi c’est comme si vous passiez à l’ennemi. Depuis quelque temps,
l’industrie pharmaceutique pèse de plus en plus sur la recherche médicale et
je me sens légitimement concerné.
– Je ne suis pas fou d’enthousiasme, reconnut Adam. Mais ce sont les
seuls que peut sérieusement intéresser un étudiant en médecine de troisième
année. Si ça ne marche pas, peut-être reviendrai-je vous voir pour cet
emploi dans la recherche. »
Le docteur Markowitz ouvrit la porte.
« Désolé que nous ne disposions pas de ressources financières plus
importantes pour vous aider. Je vous souhaite bonne chance et faites-moi
savoir dès que possible quand vous aurez l’intention de revenir. »
Adam sortit, bien décidé à appeler Arolen l’après-midi même. Il se
soucierait de la pression exercée sur la recherche par l’industrie
pharmaceutique lorsqu’il aurait encaissé son premier chèque.
« Tu es quoi ? » aboya Jason Conrad, le directeur de la Compagnie de
Danse Jason Conrad en levant les bras au ciel d’un air de désespoir exagéré.
Depuis quatre ans que Jennifer le connaissait, Jason avait toujours
manifesté une certaine tendance au cabotinage, que ce fût pour commander
un repas ou diriger ses danseuses. Elle avait donc prévu cette réaction.
« Attends que je comprenne bien, gémit-il. Tu es en train de me dire que
tu vas avoir un enfant, c’est bien ça ? Non, dis-moi que je me trompe. Dis-
moi que ce n’est qu’un cauchemar. Je t’en prie ! »
Il regarda Jennifer d’un air implorant, du haut de son mètre quatre-vingt-
sept, l’air toujours aussi gamin malgré ses trente-trois ans. Homosexuel ou
pas, Jennifer l’ignorait. Tout comme les autres danseuses. La danse
représentait toute la vie de Jason, et c’était un génie dans son domaine.
« Je vais avoir un enfant, confirma Jennifer.
– Oh ! Mon Dieu », se lamenta Jason, laissant tomber sa tête dans ses
mains.
Jennifer échangea un coup d’œil avec Candy, venue lui apporter son
appui moral.
« Et c’est à moi que ça arrive, brailla Jason. Au moment où se présente
notre grande chance, l’une de mes meilleures danseuses est enceinte. Oh !
Mon Dieu ! »
Il cessa de parcourir la pièce et, le doigt levé, regarda Jennifer.
« Qu’est-ce que tu penses d’un avortement ? C’est sûrement pas un
enfant sur commande.
– Désolée, dit Jennifer.
– Mais tu pourras toujours avoir un autre gosse ! »
Jennifer se contenta de secouer la tête.
« Tu ne veux pas entendre raison ? » brailla Jason.
Une main théâtralement agrippée à sa poitrine, il se mit à respirer
profondément, comme saisi de vives douleurs.
« Tu préfères me torturer ainsi, surmener mon cœur. Mon Dieu, l’horrible
douleur. »
Jennifer se sentit coupable d’être enceinte au moment où la troupe avait
la chance de se voir consacrer. Elle répugnait à laisser tomber quiconque.
Mais Jason réagissait en égoïste et elle lui en voulait de tenter de la
convaincre de cette manière pour quelque chose d’aussi sérieux qu’un
avortement.
« J’espère que tu plaisantes à propos de cette douleur dans la poitrine,
demanda Candy à Jason en lui prenant le bras.
– Moi, plaisanter ? dit Jason en ouvrant un œil. Je ne plaisante jamais sur
ce sujet. Cette bonne femme m’entraîne prématurément dans la tombe et tu
me demandes si je plaisante ?
– Je pourrais probablement danser encore un mois environ observa
Jennifer.
– Oh ! Non, non, non ! s’exclama Jason, oubliant instantanément la
douleur dans sa poitrine et se remettant à arpenter la pièce. Si toi, Jennifer,
tu te montres assez insensible pour nous abandonner en ce moment, il faut
immédiatement régler cela. »
Il s’arrêta et demanda, s’adressant à Candy.
« Et toi ? Tu peux danser le rôle de Jennifer ?
– Je n’en sais rien », bégaya Candy, cueillie à froid.
Jason observait Jennifer du coin de l’œil, connaissant l’amitié entre les
deux filles. La jalousie pourrait peut-être l’emporter là où la raison se
montrait impuissante. Il avait besoin de Jennifer, au moins jusqu’à
l’enregistrement de l’émission de télé, mais Jennifer ne réagit pas, gardant
le silence jusqu’à ce que Candy se décide à répondre :
« Je crois que je suis en bonne forme. Bien sûr, j’essaierai de faire de
mon mieux.
– Parfait. Ça fait du bien d’entendre que quelqu’un, dans le coin, veut
bien consentir quelques sacrifices. »
Puis, se tournant vers Jennifer, il ajouta :
« Tu devrais peut-être passer au bureau pour que Cheryl te raie de la
troupe. Ce n’est pas une œuvre de bienfaisance, ici.
– Il faut lui payer deux semaines de salaire, intervint Candy. C’est la
moindre des choses. »
D’un geste de la main, Jason signifia que peu lui importait. Il s’apprêta à
se rendre dans la salle d’entraînement.
« Et, ajouta Candy, je crois que ce serait plus commode pour notre
comptabilité de la mettre en congé de maternité.
– Comme tu veux », dit Jason, peu intéressé.
Il ouvrit la porte de la salle où l’on pouvait entendre les autres danseuses
s’entraîner.
« Au boulot, Candy », appela-t-il par-dessus l’épaule en passant la porte.
Les deux femmes se regardèrent, un peu gênées l’une et l’autre.
« Jamais je n’aurais cru qu’il m’offrirait de danser, dit Candy en haussant
les épaules.
– Je suis contente pour toi, vraiment », lui dit Jennifer.
Ensemble, elles retournèrent dans la salle où l’écho renvoyait la voix
haut perchée de Jason :
« Okay, on reprend à la variation numéro deux depuis le début. En
position ! dit-il en frappant dans ses mains, l’écho répercutant le bruit
comme un coup de feu. Allons, viens, Candy. »
Jennifer resta quelques instants à regarder la répétition puis, tentant de
chasser son sentiment de regret, descendit dans le bureau de Cheryl.
Celle-ci, adossée à son fauteuil, lisait un roman à l’eau de rose en édition
bon marché.
« Tu es censée me mettre en congé de maternité, dit Jennifer sur le ton de
la résignation.
– Désolée. Jason a piqué sa crise ? »
Elle posa son roman. Jennifer put en lire le titre : Les Flammes de la
Passion.
« Un de ses meilleurs numéros, reconnut Jennifer. Mais je suppose que
c’est compréhensible. Ce n’est pas le moment idéal pour que je parte. »
Elle se laissa tomber dans le fauteuil en face du bureau et ajouta :
« Jason est d’accord pour me payer deux semaines de salaire de base.
Bien sûr, j’ai toujours mon pourcentage sur les représentations passées.
– Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Cheryl.
– Sais pas. Je pourrais peut-être trouver un boulot temporaire. Tu as une
idée ? Comment as-tu trouvé cette place ?
– Par une agence. Mais si tu cherches un boulot à mi-temps essaie l’une
des agences de travail temporaire de secrétariat. Ils ont toujours besoin de
monde.
– Je ne saurais pas taper à la machine, même si ma vie en dépendait, dit
Jennifer.
– Alors, essaie un grand magasin. J’ai des tas de copines qui font ça. »
Jennifer sourit. Voilà qui semblait prometteur.
« Tu viens toujours avec moi demain ? demanda Cheryl.
– Bien sûr. Il ne me viendrait pas à l’idée de te laisser tomber. Tu étais
seule pour l’amniocentèse ?
– Ouais, répondit fièrement Cheryl. Facile. J’ai presque pas eu mal.
– On dirait que tu as plus de courage que moi », dit Jennifer, songeant à
son frère mongolien et se demandant si elle ne devrait pas demander un tel
examen.
Cheryl se pencha, baissant la voix.
« Comme disait Candy, j’ai pris pas mal de drogues. De l’acide. Le
docteur Foley a dit que je devais subir l’examen, pour voir les
chromosomes. Mais avec lui, ça a été facile. S’il faut que tu y passes, ne
t’inquiète pas. Moi, j’étais vraiment nerveuse mais je remettrais ça sans
hésiter », conclut-elle, contente d’elle, en s’enfonçant de nouveau dans le
fauteuil.
Jennifer regarda Cheryl, se rappelant le docteur Vandermer et son attitude
partisane.
« Et ce docteur Foley, il te plaît ?
– C’est le plus chouette docteur que j’aie jamais rencontré, dit Cheryl,
hochant la tête. Sans lui, je n’aurais rien fait du tout. Et ses infirmières sont
sympas, elles aussi. En fait, tout le monde est merveilleux à la clinique
Julian. Je suis sûre que Candy pourrait passer un coup de fil pour te prendre
un rendez-vous si tu veux.
– Merci, dit Jennifer avec un sourire, mais mon mari m’a adressée à
quelqu’un du centre médical. Maintenant, pour en revenir au boulot, qu’est-
ce que je dois faire pour qu’on me mette en congé de maternité ?
– J’en sais rien, à vrai dire, reconnut Cheryl en fronçant le nez. Faudra
que je demande à Candy. »
Après être convenue d’un rendez-vous avec Cheryl le lendemain matin,
Jennifer prit son manteau et son sac et sortit, marchant jusqu’au métro,
luttant contre une déprime presque accablante. Elle avait toujours considéré
la grossesse comme une merveilleuse expérience, mais maintenant qu’elle
portait un enfant elle se sentait déconcertée, irritée au lieu d’être joyeuse.
Pire encore, elle savait ne pas pouvoir partager ces sentiments avec
quiconque, certaine que nul ne comprendrait.
Elle se mordit la lèvre inférieure et décida d’essayer d’abord chez Macy.
Il était près de six heures quand elle grimpa d’un pas las les escaliers
menant à son appartement. Elle fut surprise, en ouvrant la porte, de trouver
Adam sur le canapé. D’ordinaire, il ne rentrait pas si tôt. Puis elle comprit
qu’il avait dû prendre le reste de sa journée après avoir vu son père.
« Comment s’est passée l’entrevue ? demanda-t-elle avec un effort pour
rendre sa voix agréable. Ton père s’est montré coopératif ?
– Merveilleux, rétorqua sèchement Adam. Il m’a fait tout un cours sur la
responsabilité et la constance. »
Jennifer pendit son manteau et alla s’asseoir à côté d’Adam. Il avait les
yeux rouges, cernés.
« Ça a été moche à ce point ?
– Pire, dit Adam. Il croit maintenant que je suis la cause de la dépression
de ma mère.
– Mais sa dépression a débuté avec la mort de ton frère.
– Il semble l’avoir oublié.
– Qu’est-ce qu’il a dit quand tu lui as annoncé que nous allions avoir un
enfant ?
– Je ne le lui ai pas dit. Jamais je n’en ai eu l’occasion. Il a bien précisé
qu’il fallait que je me débrouille tout seul, avant même que je puisse
aborder ce sujet.
– Je suis désolée », dit Jennifer.
Elle regarda Adam qui paraissait distant et froid. Elle voulut lui
demander ce qu’il pensait du docteur Lawrence Foley mais y renonça.
« Je crois que je vais prendre une douche », dit-elle avec un soupir, en se
levant et en allant dans la chambre.
Tout d’abord, Adam demeura assis, rêveur. Peu à peu, il se rendit compte
qu’il se conduisait comme un gamin. Il se leva, se rendit dans la chambre et
se déshabilla. Puis il ouvrit la porte de la salle de bains.
« Laisse couler l’eau », cria-t-il pour couvrir le bruit de la douche.
Tandis qu’il se brossait les dents, Jennifer sortit de la douche sans le
regarder, ramassa sa serviette et passa dans la chambre. Bien qu’elle eût
laissé couler l’eau, comme il l’avait demandé, elle était manifestement
irritée.
Pour Adam, il avait toujours été difficile de s’excuser. Peut-être
devraient-ils faire quelque chose de fou, comme aller dîner dehors. En se
glissant sous la douche, il décida d’emmener Jennifer à un restaurant de
fruits de mer voisin où ils pourraient aller à pied. Jamais ils n’y étaient allés
mais un copain d’Adam y avait dîné avec ses parents et l’avait déclaré
formidable et cher. Au diable, pensa Adam. Bientôt, il allait avoir un vrai
boulot et il fallait fêter cela.
« J’ai une idée fantastique, annonça-t-il en entrant dans la chambre. Si
nous allions dîner dehors ? »
Jennifer détourna le regard de la télé et secoua tristement la tête.
« Qu’est-ce que ça veut dire, non ? Allons, viens. Nous avons besoin de
sortir et de faire la fête.
– On ne peut pas se le permettre », dit Jennifer, se retournant vers la télé
comme si la question était réglée.
Adam se sécha les cheveux de sa serviette tout en méditant sur ce refus
inattendu. D’ordinaire, Jennifer se montrait prête à essayer quasiment
n’importe quoi. Il s’assit près d’elle, lui détournant la tête de l’écran.
« Hou-hou, dit-il. J’essaie de te parler. »
Jennifer leva la tête et il remarqua qu’elle paraissait aussi épuisée que lui.
« J’ai entendu. J’ai acheté de quoi manger. Dès que les informations
seront terminées je vais faire le dîner.
– Ce soir, j’ai envie d’autre chose qu’un hamburger Helper.
– Je n’ai pas acheté des hamburgers, répondit Jennifer, irritée.
– Simple figure de style. Allons, viens, sortons dîner. Je crois que nous
avons besoin d’une pause. Je suis allé voir le doyen cet après-midi pour
m’assurer qu’on ne pouvait plus emprunter. Alors je lui ai dit que je prenais
un congé.
– Tu n’as pas à interrompre tes études. J’ai déjà trouvé un nouveau
boulot.
– Quelle sorte de boulot ?
– Chez Macy, au rayon des chaussures. Le seul ennui c’est que je
travaillerai un week-end sur deux, mais j’espère qu’on pourra coordonner
cela avec tes gardes. Et, curieusement, je vais gagner autant que comme
danseuse. De toute façon, tu n’as pas à interrompre tes études.
– Tu ne travailles pas chez Macy, un point c’est tout, déclara Adam en se
levant.
– Oh ! dit Jennifer en ouvrant grand les yeux avec un air de feinte
surprise. Le roi a parlé ?
– Jennifer, ce n’est sûrement pas le moment de faire de l’ironie.
– Vraiment ? Il me semble bien que tu en faisais il y a un instant. Toi, tu
peux te le permettre mais moi pas ?
– Je ne suis pas d’humeur à discuter, dit Adam en allant prendre des
dessous propres. Tu ne vas pas travailler chez Macy. Je ne veux pas que tu
passes des heures debout alors que tu es enceinte. On n’en parle plus.
– Tu oublies que c’est de mon corps qu’il s’agit.
– Exact. Mais il est non moins exact qu’il s’agit de notre enfant. »
Jennifer sentit le sang lui monter au visage.
« De toute façon, ma décision est prise, dit Adam. Je prends un congé
pour pouvoir travailler un an ou deux. Ton boulot, ce sera de t’occuper de
toi et du bébé, ce qui ne signifie pas rester debout dans un grand magasin. »
Espérant mettre fin à la discussion, Adam passa dans la salle de séjour.
Du fait de l’insuffisance de place dans le placard de la chambre, ses
vêtements se trouvaient dans celui de l’entrée.
« Tu ne peux pas rester ici pour qu’on discute ? appela Jennifer.
– Il n’y a rien de plus à discuter, déclara Adam en retournant dans la
chambre.
– Oh ! Que si ! dit Jennifer, laissant libre cours à sa colère. J’en ai autant
à te dire que toi. Personne n’est d’accord pour que tu interrompes tes études
et la raison en est simple : tu ne dois pas le faire. Je suis parfaitement
capable de travailler jusqu’au dernier mois, jusqu’à la dernière semaine,
même. Pourquoi faut-il que nous soyons deux à interrompre nos carrières ?
Comme, de toute évidence, je ne peux continuer à danser, il est parfaitement
normal que ce soit moi qui change d’emploi. Ce sera bien préférable pour
nous tous, en fin de compte, que tu poursuives tes études. Moi j’ai déjà un
emploi et toi tu n’as pas la moindre idée de ce que tu pourrais faire.
– Oh ! Que si ! Je vais travailler aux laboratoires pharmaceutiques
Arolen, dans le New Jersey. J’ai appelé cet après-midi et ils ont hâte de me
voir. J’ai rendez-vous demain.
– Pourquoi te montrer si entêté ? Tu n’as pas à interrompre tes études. Je
peux travailler.
– Si tu appelles entêtement mon désir de te conserver en bonne santé et
d’empêcher tes parents de se mêler de nos affaires, alors d’accord, je suis
entêté. D’une manière ou d’une autre, la question est réglée et la discussion
terminée. Je quitte la fac et tu ne travailles pas chez Macy. Autre
question ? »
Il se rendait bien compte qu’il raillait Jennifer mais il avait le sentiment
qu’elle le méritait bien.
« J’ai des tas de questions. Mais je vois bien qu’il est inutile de te les
poser. Je me demande si tu te rends compte à quel point tu ressembles à ton
père.
– Ferme ça, avec mon père, aboya Adam. Si quelqu’un, ici, doit critiquer
mon père, je m’en charge. En outre, je ne lui ressemble pas du tout. »
D’un coup de pied, il claqua la porte de la chambre, demeurant un instant
au milieu de la salle de séjour, à se demander ce qu’il pourrait bien casser.
Puis, au lieu de se livrer à quelque stupidité, il finit de s’habiller et de se
sécher les cheveux. Plus calme, il décida de tenter de faire la paix avec
Jennifer. Il essaya d’ouvrir la porte de la chambre et constata, choqué,
qu’elle était verrouillée.
« Jennifer, appela-t-il par-dessus le son de la télé. Je sors manger quelque
chose. J’aimerais que tu viennes avec moi.
– Tu peux y aller. Je veux rester seule un moment. »
Adam devina qu’elle avait pleuré et s’en sentit coupable.
« Jennifer, ouvre la porte, demanda-t-il presque suppliant tandis que la
télé continuait. Jennifer, ouvre la porte. »
Toujours pas de réponse. Adam sentit la colère l’envahir de nouveau. Il
recula, contempla la porte. Un instant, elle parut symboliser tous ses ennuis.
Sans réfléchir, il leva le pied droit et cogna de toute sa force. Le bois céda
autour de la poignée et la porte s’ouvrit, heurtant avec fracas le mur de la
chambre. Jennifer se recroquevilla en boule contre la tête du lit.
Adam se rendit bien compte qu’elle était terrifiée et aussitôt il se sentit
stupide.
« Les portes ne sont plus ce qu’elles étaient », dit-il maladroitement en
essayant de rire.
Jennifer ne dit mot. Adam tira la porte du mur, où la poignée avait fait un
trou dans le plâtre.
« Eh bien, c’était idiot, dit-il, tentant de prendre un ton enjoué. Bref,
comme je le disais, sortons manger quelque chose. » Jennifer secoua la tête.
Adam regarda autour de lui, gêné, embarrassé par son éclat. Peut-être le
pardonnerait-elle un peu plus tard. « C’est bon, dit-il, je reviens. » Jennifer
hocha la tête, sans un mot. Elle regarda partir Adam et l’entendit refermer et
verrouiller la porte d’entrée. Qu’est-ce qui leur arrivait, se demanda-t-elle.
Adam semblait différent. Jamais il ne s’était montré violent et la violence la
terrifiait. Est -ce que cette grossesse allait tout changer ?
[Link]
CHAPITRE VI
Jennifer, consternée, grimpait le troisième et dernier étage de l’immeuble
où habitait Cheryl Tedesco. Elle pensait son propre immeuble moche, mais
c’était le Helmsley Palace en comparaison de celui de Cheryl. Une paire de
clochards – pas des locataires, espéra Jennifer – s’étaient installés dans le
couloir.
Elle repéra le numéro de l’appartement de Cheryl et hésita avant de
frapper. Ensuite, il lui fallut attendre toute une série de bruits de verrous et
enfin celui de la chaîne qu’on retirait avant que s’ouvre la porte.
« Salut ! Entre, dit Cheryl. Excuse-moi de t’avoir fait attendre. Mon père
a insisté pour placer toutes sortes de verrous.
– Je crois que c’est une bonne idée », dit Jennifer en entrant vivement.
Cheryl alla finir de s’habiller dans la salle de bains tandis que Jennifer,
du regard, faisait le tour de l’appartement négligé.
« J’espère que tu as suivi les instructions du docteur, dit-elle, sachant
qu’on avait conseillé à Cheryl de ne rien avaler de solide ni de rien boire à
part un peu d’eau à son réveil.
– Je n’ai rien mangé. »
Jennifer passa d’un pied sur l’autre. Constatant que tout était sale, elle ne
voulut pas s’asseoir. Cette idée d’accompagner Cheryl commençait à la
contrarier, mais elle ne pouvait la laisser y aller seule. Du moins pourrait-
elle voir le fabuleux docteur Foley, encore qu’elle n’allait certes pas
discuter avec Adam des mérites des obstétriciens. Ils s’étaient presque
réconciliés, la veille, mais Jennifer n’en demeurait pas moins affligée à
l’idée qu’Adam allait interrompre ses études. Elle croisait les doigts pour
que cette entrevue chez Arolen soit un échec.
« Je suis prête, annonça Cheryl en sortant de la chambre, portant un sac-
cabas à l’épaule. En route ! »
Descendre les escaliers de chez Cheryl et passer à côté des clochards
constitua la partie la plus pénible du trajet jusqu’à la clinique Julian. Cheryl
ne se montra guère inquiète à propos des clodos, disant que le concierge les
chasserait quand il se lèverait.
Elles allèrent prendre le métro de la ligne 6 de Lexington Avenue à la
110e Rue. Le coin n’avait rien de particulièrement attrayant mais le paysage
s’améliora rapidement tandis qu’elles approchaient de la clinique. En fait,
on avait rasé tout un pâté de maisons pour faire place au nouveau centre
hospitalier, avec sa structure moderne de quatorze étages dont les vitres-
miroirs réfléchissaient des appartements datant du début du XIXe siècle. Sur
un pâté de maisons, dans toutes les directions, on avait rénové les vieilles
bâtisses, on les avait nettoyées au jet de sable et remises à neuf et elles
étincelaient d’une splendeur insolite. Et, au-delà, sur un autre pâté, des
échafaudages se dressaient devant bon nombre d’immeubles, témoignant
qu’on allait également les restaurer. Il semblait bien que la clinique était en
train d’investir tout un quartier de la ville.
Jennifer franchit l’entrée principale, s’attendant à l’habituel mobilier des
hôpitaux mais elle fut agréablement surprise en tombant sur un hall
rappelant davantage celui d’un hôtel de luxe. Tout était neuf et d’une
parfaite propreté. Un personnel nombreux occupait l’immense réception, de
sorte que Jennifer et Cheryl n’eurent guère à attendre avant qu’une
secrétaire vienne leur demander si elle pouvait les aider.
Vêtue d’un chemisier blanc et d’une robe-chasuble bleue, elle portait un
badge qui disait : « Salut ! Je m’appelle Louise. »
« J’ai rendez-vous avec le docteur Foley, annonça Cheryl d’une voix à
peine audible. Je viens pour un avortement. »
Le visage de Louise refléta un vif intérêt.
« Vous allez bien, madame…
– Tedesco, précisa Jennifer. Cheryl Tedesco.
– Je vais bien, assura Cheryl. Vraiment.
– Des psychologues sont à votre disposition avant l’admission, si vous
désirez en voir un. Nous souhaitons que vous vous sentiez aussi à l’aise que
possible.
– Je vous remercie. Mais j’ai mon amie qui m’accompagne, dit Cheryl,
désignant Jennifer. Je voudrais vous demander si on lui permettrait de
monter avec moi.
– Certainement, dit Louise. Nous encourageons les patients à venir
accompagnés. Mais laissez-moi tout d’abord sortir votre enregistrement sur
mon ordinateur et signaler votre arrivée aux admissions. Si vous alliez vous
détendre au salon ? Nous sommes à vous dans deux minutes.
– Je commence à comprendre pourquoi Candy et toi dites tellement de
bien de cet endroit, dit Jennifer tandis qu’elles allaient s’installer dans la
confortable salle d’attente. Si Louise constitue un exemple de la façon dont
on est traitées ici, je suis vraiment impressionnée. »
À peine eurent-elles le temps de retirer leur manteau qu’un homme d’un
certain âge s’approcha, poussant un chariot avec un distributeur de thé et de
café. Il arborait une veste rose dont il précisa fièrement qu’elle indiquait un
bénévole.
« Les infirmières sont aussi gentilles ? demanda Jennifer.
– Tout le monde est gentil ici », précisa Cheryl.
Mais Jennifer devina son anxiété sous son sourire.
« Comment te sens-tu ? lui demanda-t-elle en lui pressant la main.
– Bien, répondit Cheryl avec un hochement de tête, comme pour s’en
convaincre.
– Excusez-moi, êtes-vous Cheryl Tedesco ? » demanda une autre
agréable jeune femme en chemisier blanc et robe-chasuble bleue et dont le
badge proclamait : « Salut ! Je m’appelle Karen. »
« Je m’appelle Karen Krinitz, dit-elle en tendant une main que Cheryl
serra, hésitante. On m’a chargée de m’occuper de vous et de m’assurer que
tout se passe pour le mieux. Si vous avez le moindre problème, faites-moi
appeler. »
Elle tapota un petit appareil en plastique passé à une ceinture bleue
assortie à sa robe.
« Nous souhaitons que votre séjour ici soit aussi agréable que possible.
– Est-ce que tous les patients ont quelqu’un chargé de s’occuper de leur
cas ? demanda Jennifer.
– Mais certainement, répondit fièrement Karen. Pour nous, le grand
principe est « le patient d’abord ». Nous ne voulons rien laisser au hasard. Il
existe trop de possibilités de malentendu, notamment de nos jours où la
médecine est devenue une affaire de haute technicité. Les médecins peuvent
parfois se montrer si absorbés par le traitement qu’ils en oublient
provisoirement le malade. Notre rôle est d’empêcher cela. »
Jennifer regarda la femme les saluer et disparaître derrière une plante en
pot. Il y avait en elle quelque chose de bizarre que Jennifer ne pouvait
définir.
« Ça t’a paru bizarre, son discours ? demanda-t-elle à Cheryl.
– Je n’ai pas compris ce qu’elle racontait. C’est-ce que tu veux dire ?
– Non, dit Jennifer en se tournant pour tenter d’apercevoir la femme. Il
m’a seulement semblé qu’elle parlait bizarrement. Mais ce doit être moi. Je
crois que ces malaises du matin me tapent sur le cerveau.
– Au moins elle était gentille. Attends de rencontrer le docteur Foley. »
Quelques minutes plus tard arriva un homme qui se présenta comme
Rodney Murray, vêtu d’une veste bleue du même lourd tissu de coton que la
robe de Karen et portant un badge identique annonçant son nom. Sa voix
était tout aussi bizarrement neutre et, en le regardant, Jennifer remarqua
qu’il ne paraissait pas ciller.
« Tout est prêt pour vous, madame Tedesco, dit-il en fixant un bracelet
d’identification en plastique au poignet de Cheryl. Je vous accompagnerai à
l’étage mais il nous faut tout d’abord passer au laboratoire pour une analyse
de sang et quelques autres examens.
– Est-ce que Jennifer peut venir avec nous ?
– Certainement. »
L’homme se montra plein d’attentions pour Cheryl et après quelques
minutes, Jennifer chassa son sentiment initial comme étant le fruit d’une
trop vive imagination. Au labo, on attendait Cheryl et elles n’eurent donc
pas à patienter. De nouveau, Jennifer en fut impressionnée. Toujours, chez
un médecin comme à l’hôpital il lui avait fallu attendre pour tout. Cheryl en
eut terminé en quelques minutes.
Dans l’ascenseur, Rodney expliqua que Cheryl devait se rendre dans un
service particulier de l’hôpital où l’on pratiquait les « interruptions de
grossesse ». Jennifer remarqua que chacun, à la clinique Julian, évitait
délibérément le mot « avortement ». Une bonne idée, lui parut-il. Un vilain
mot que celui d’avortement.
Ils descendirent au cinquième. Là encore, rien ne ressemblait à un hôpital
normal. Au lieu de vinyle glissant, le sol était couvert de moquette, les murs
peints en bleu pâle et décorés de gravures encadrées.
Rodney les conduisit à un espace central qu’on avait pris bien soin de
décorer pour qu’il ne ressemble en rien à un box des infirmières. En face,
dans un salon meublé avec goût, attendaient cinq personnes vêtues de ce
que Jennifer jugea être l’uniforme de la clinique Julian. Trois des femmes
portaient des badges indiquant leur qualité d’infirmières. Jennifer apprécia
qu’elles ne soient pas vêtues du traditionnel blanc amidonné. Karen avait
raison, songea-t-elle : la clinique Julian avait pensé à tout. Elle commença à
se demander si le docteur Vandermer exerçait occasionnellement ici car, elle
en était certaine, la salle d’accouchement devait témoigner du même souci
de confort.
« Madame Tedesco, votre chambre se trouve par ici », dit l’une des
infirmières qui s’était présentée comme étant Marlene Polaski.
Large, solidement charpentée, des cheveux blonds coupés court, Marlene
examina la chambre comme pour vérifier chaque détail. Elle ouvrit même la
porte des toilettes. Satisfaite, elle tapota le lit et dit à Cheryl de retirer ses
vêtements et de se mettre à l’aise.
La chambre, comme le couloir, était agréablement meublée, comme dans
un bon hôtel, sauf en ce qui concernait le classique lit d’hôpital. Fixé au
plafond, à un angle permettant de voir confortablement l’écran depuis le lit
ou la chaise longue, se trouvait un poste de télévision. Les murs étaient vert
clair, avec un grand nombre de placards encastrés et le sol recouvert d’une
moquette verte.
Après avoir enfilé son pyjama, Cheryl grimpa sur le lit.
Marlene reparut brusquement dans la pièce, poussant un chariot de
perfusion. Simple précaution, expliqua-t-elle à Cheryl en lui piquant
adroitement le bras gauche qu’elle fixa avec soin à une planchette. Jennifer
et Cheryl regardèrent le liquide tomber goutte à goutte. Soudain, cela ne
ressembla plus autant à une chambre d’hôtel.
« Donc, dit Marlene en fixant les derniers morceaux de sparadrap, nous
vous descendrons dans quelques minutes en salle de soins. »
Puis, se tournant vers Jennifer, elle ajouta :
« Si vous voulez venir, vous êtes la bienvenue. À condition, bien sûr, que
Cheryl vous y autorise. C’est elle le patron.
– Oh ! oui, dit Cheryl dont le visage s’illumina. Jennifer, tu viens, non ? »
La chambre parut tourner un instant. Jennifer eut l’impression de se
trouver plongée dans le grand bain d’une piscine alors qu’elle s’attendait à
barboter. Marlene, tout comme Cheryl, la regardaient, attendant sa décision.
« D’accord, je viens », finit-elle par dire.
Parut une autre infirmière avec une seringue.
« C’est un petit tranquillisant pour vous », annonça-t-elle d’un ton léger
en tirant le drap de Cheryl.
Jennifer se tourna vers la fenêtre, contemplant vaguement le paysage de
toits qu’elle apercevait entre les lamelles des stores. Lorsqu’elle se retourna,
l’infirmière à la seringue avait disparu.
« Laissez passer ! » énonça une autre voix tandis qu’une infirmière en
blouse et bonnet poussait un chariot dans la chambre et le plaçait contre le
lit de Cheryl.
« Je m’appelle Gale Schelin, dit-elle à Cheryl. Je sais que vous n’avez
pas vraiment besoin de ce chariot et que vous pourriez descendre toute seule
en salle de soins, mais c’est ainsi qu’il faut y aller, réglementairement. »
Avant que Jennifer ait le temps d’y songer, elle se retrouvait aidant à
glisser Cheryl sur le chariot et à la sortir de la chambre.
« Jusqu’au bout du couloir », indiqua Gale.
Devant la salle de soins, plusieurs aides-soignantes prirent le chariot en
charge. Lorsque les portes se refermèrent derrière Cheryl, Jennifer se sentit
soulagée. Puis, Gale lui prit le bras et lui dit :
« C’est par là qu’il faut passer.
– Je ne pense pas que ce soit une bonne idée…, commença Jennifer.
– Allons donc ! coupa Gale. Je sais ce que vous allez dire. Mais ça, ce
n’est rien. Le plus important c’est Cheryl. Il est essentiel pour elle de sentir
le soutien de la famille.
– Mais je ne fais pas partie de la famille, dit Jennifer, se demandant si
elle allait ajouter : « et je suis moi-même enceinte ».
– Parente ou amie, votre présence est capitale. Tenez. Enfilez ces
vêtements et mettez cela sur la tête en vous assurant que vos cheveux sont
bien rentrés. »
Elle tendit à Jennifer une blouse stérile et une coiffe.
« Ensuite, entrez », ajouta-t-elle avant de disparaître par une porte
communicante.
Bon sang ! songea Jennifer, dans la salle des fournitures pleine de linge
et où trônait un gros appareil d’acier inox qui ressemblait à une chaudière.
Sans doute un autoclave, pensa-t-elle. À contrecœur, elle posa le bonnet sur
sa tête, les cheveux bien à l’intérieur comme on le lui avait dit. Puis elle
passa la blouse et l’attacha à la taille.
La porte s’ouvrit et Gale reparut, examinant Jennifer tout en ouvrant
l’autoclave.
« Très bien, entrez et placez-vous à gauche. Si vous ne vous sentez pas
bien, revenez ici. »
Un sifflement s’échappa de l’appareil. Jennifer respira profondément et
pénétra dans la salle de soins.
Elle lui apparut exactement comme elle se l’était imaginée : murs
carrelés de blanc et le sol recouvert d’une sorte de vinyle blanc. Contre le
mur, un petit lavabo de porcelaine et des armoires vitrées pleines de tout un
bric-à-brac médical.
On avait transporté Cheryl sur une table d’examen au centre de la pièce,
table jouxtée par une sorte de pupitre sur lequel se trouvait un plateau
contenant toute une collection de récipients en acier et de tubes de
plastique. Contre le mur le plus éloigné, un chariot d’anesthésie avec ses
habituelles bouteilles de gaz.
Deux infirmières dans la salle : l’une lavant l’abdomen de Cheryl tandis
que l’autre ouvrait divers paquets et en plaçait le contenu sur un plateau
d’instruments.
La porte de la salle de soins s’ouvrit et parut un médecin en blouse et
ganté qui se dirigea aussitôt vers le plateau aux instruments qu’il arrangea à
sa convenance. Cheryl, qui reposait calmement, se dressa sur le coude.
« Madame Tedesco, lui dit l’une des infirmières, il faut vous recoucher
en attendant le docteur.
– Ce n’est pas le docteur Foley, dit Cheryl. Où est le docteur Foley ? »
Un instant, tout le monde demeura immobile dans la pièce. Le médecin et
les infirmières échangèrent un regard.
« Pas question de subir ce truc si le docteur Foley n’est pas là, dit Cheryl
d’une voix qui se brisait.
– Je suis le docteur Stephenson, annonça l’homme. Le docteur Foley ne
peut être présent mais la clinique Julian m’a autorisé à le remplacer.
L’opération est très simple.
– Ça m’est égal, dit Cheryl avec une moue. Je ne me ferai pas avorter si
ce n’est pas lui qui le fait.
– Le docteur Stephenson est l’un de nos meilleurs chirurgiens, dit une
infirmière. S’il vous plaît, allongez-vous et laissez-nous poursuivre. »
Elle posa la main sur l’épaule de Cheryl et commença à la repousser.
« Un instant, dit Jennifer, surprise de son assurance. Il est évident que
Cheryl veut le docteur Foley. Je ne pense pas que vous devez la contraindre
à accepter quelqu’un d’autre. »
Dans la pièce, tout le monde se tourna vers Jennifer comme si chacun
venait juste de se rendre compte de sa présence. Le docteur Stephenson
s’approcha et entreprit de la reconduire à la porte.
« Une minute. Je ne sortirai pas. Cheryl dit qu’elle ne veut pas de
l’opération si ce n’est pas le docteur Foley qui la pratique.
– Nous comprenons parfaitement, dit le docteur Stephenson. Si c’est là le
sentiment de Miss Tedesco, nous respecterons son désir, bien entendu. À la
clinique Julian, le patient passe avant tout. Si vous voulez bien retourner
dans la chambre de Miss Tedesco, nous allons la ramener. »
Jennifer regarda Cheryl, maintenant assise au bord de la table d’examen.
« Ne t’inquiète pas, dit-elle à Jennifer. Je ne les laisserai pas faire quoi
que ce soit tant que le docteur Foley ne sera pas là. »
Désorientée, Jennifer se laissa conduire hors de la salle où l’on ramena le
chariot qui avait amené Cheryl, ce qui soulagea Jennifer. Elle retira son
bonnet et sa blouse et les laissa tomber dans un panier, dans le couloir.
Presque aussitôt apparut Marlene Polaski.
« Je viens d’apprendre ce qui s’est passé, dit-elle à Jennifer. Je suis
terriblement désolée. Malgré tous nos efforts, ça ne se déroule pas toujours
parfaitement dans une importante institution. C’est chaotique, ici, depuis
vingt-quatre heures. Nous pensions que vous saviez pour ce pauvre docteur
Foley.
– De quoi parlez-vous ? demanda Jennifer.
– Le docteur Foley s’est suicidé avant-hier soir. Il a tué sa femme et il
s’est ensuite suicidé. C’était dans tous les journaux. Nous pensions que
vous étiez au courant. »
Jennifer passa dans le couloir. On emmena Cheryl sur son chariot.
Jennifer soupira, heureuse malgré tout d’avoir affaire au docteur Vandermer.
En descendant du bus à Montclair, New Jersey, Adam remercia le
chauffeur qui le regarda comme s’il était fou. En fait, Adam se sentait d’une
humeur bizarre où se mêlaient l’anxiété à propos de son rendez-vous pour
son prochain emploi et une certaine culpabilité quant à sa conduite de la
veille.
Il avait tenté de s’excuser auprès de Jennifer mais n’avait pu faire mieux
que lui dire qu’il était désolé d’avoir cassé la porte. Il n’avait pas changé
d’avis pour ce qui était de rester debout toute la journée pendant toute sa
grossesse, à vendre des chaussures.
Adam repéra la voiture d’Arolen exactement à l’endroit où la secrétaire
lui avait dit qu’il la trouverait : en face de la Montclair National Bank. Il
traversa la rue commerçante animée et frappa à la vitre du chauffeur qui
lisait le Daily News de New York. Celui-ci étendit le bras et ouvrit la
portière arrière.
Le trajet n’était guère long de la ville au siège d’Arolen, tout récemment
bâti. Adam s’assit, les mains entre les genoux, observant tout. Ils
s’arrêtèrent à une grille de sécurité et un garde en uniforme, portant un bloc-
notes, se pencha et regarda Adam à travers la vitre. « Schonberg », dit le
chauffeur et le garde, apparemment satisfait, leva la barrière rayée de bleu
et de blanc.
Adam fut surpris par l’opulence des lieux tandis qu’ils descendaient
l’allée : un bassin qui réfléchissait le paysage, au milieu de parterres bien
entretenus entourés d’arbres, les ailes du bâtiment grimpant vers le ciel. De
chaque côté, deux bâtiments plus petits étaient reliés au principal par des
passerelles transparentes.
Le chauffeur longea le bassin et s’arrêta juste devant l’entrée principale.
Adam le remercia et monta vers la porte. En s’approchant, il vérifia son
aspect dans la surface réfléchissante. Il portait ses meilleurs vêtements :
blazer bleu, chemise blanche, cravate club et pantalon gris. Un seul ennui :
il manquait deux boutons à la manche gauche de la veste.
Passé l’entrée, on lui remit un badge spécial et on lui dit de prendre
l’ascenseur jusqu’au onzième étage. Tout en grimpant dans son splendide
isolement, il remarqua une caméra de télévision qui se mouvait lentement et
il se demanda si on l’observait. Lorsque les portes s’ouvrirent, il fut
accueilli par un homme qui devait avoir à peu près son âge. « Monsieur
McGuire ? demanda Adam. – Non, je suis Tad, le secrétaire de
M. McGuire. Voulez-vous me suivre, je vous prie ? »
Il conduisit Adam dans une salle d’attente, lui demanda de patienter et
disparut par une porte dont la plaque annonçait : « Directeur régional des
ventes, Nord-Est. »
Adam jeta un regard circulaire sur le mobilier en copie de Chippendale et
la moquette d’un beige luxueux. Il ne put s’empêcher de comparer les lieux
au centre médical décrépit qu’il venait de quitter et se souvint de la mise en
garde du doyen. Avant qu’il ait le temps d’y songer davantage, Clarence
McGuire ouvrit la porte et fit entrer Adam qui alla s’asseoir sur un canapé
tandis que McGuire donnait quelque dernière directive à Tad avant de le
congédier.
McGuire était un homme jeune, solide, mesurant deux ou trois
centimètres de moins qu’Adam, arborant un air satisfait et un sourire qui lui
fermait presque les yeux.
« Voulez-vous boire quelque chose ? » demanda-t-il.
Adam secoua la tête.
« Dans ce cas, je crois que nous pouvons commencer, dit McGuire.
Comment vous êtes-vous intéressé à Arolen ?
– J’ai décidé de quitter la fac de médecine, répondit Adam après s’être
nerveusement éclairci la gorge, et j’ai pensé que l’industrie pharmaceutique
pourrait utiliser mes compétences. Arolen a offert aux étudiants de ma
classe leur trousse noire et le nom m’a frappé.
– J’apprécie votre franchise, dit McGuire avec un sourire. Okay, dites-
moi pourquoi vous vous intéressez aux produits pharmaceutiques. »
Adam s’agita, quelque peu nerveusement. Il répugnait à donner les
véritables et humiliantes raisons de son intérêt : la grossesse de Jennifer et
le fait qu’il eût désespérément besoin d’argent. Il préféra tenter de se
cantonner dans l’histoire qu’il avait répétée dans le bus :
« J’ai été influencé dans une large mesure par ma déception croissante
quant à la pratique de la médecine. Il me semble que les médecins ne
considèrent plus le malade comme leur responsabilité prioritaire. La
technologie et la recherche sont devenues plus gratifiantes, à la fois
intellectuellement et financièrement, et la médecine devient davantage un
commerce qu’une profession. »
Adam n’était pas très sûr de ce qu’il entendait par cette dernière phrase,
mais elle sonnait bien et il l’avait gardée. En outre, M. McGuire semblait
gober cela.
« Depuis deux ans et demi, j’en suis arrivé à croire que les laboratoires
pharmaceutiques ont davantage à offrir aux malades que le médecin isolé.
Je pense pouvoir faire plus pour les gens en travaillant pour Arolen qu’en
demeurant dans la médecine. »
Adam se laissa aller dans le canapé. Selon lui, ce qu’il venait de dire ne
sonnait pas mal du tout.
« Intéressant, dit McGuire. On dirait que vous y avez beaucoup réfléchi.
Mais je dois cependant vous dire que selon notre méthode habituelle, le
premier emploi offert à des candidats comme vous est dans la force de
vente. Ce que la profession médicale se plaît à appeler des
« représentants ». Mais je ne sais pas si cela vous donnerait le sentiment de
servir que vous recherchez.
– J’ai bien pensé que je commencerais par la vente, dit Adam en se
penchant en avant, et je sais qu’il faudra quelques années avant que
j’apporte ma véritable contribution. »
Il attendait que McGuire laisse percer son scepticisme mais l’homme
continua à sourire.
« Il y a un point particulier dont je voulais discuter, dit McGuire. C’est le
fait que votre père soit un fonctionnaire de la Food and Drug
Administration. »
Adam sursauta et leva les yeux.
« Mon père est David Schonberg, de la F. D. A., dit-il, mais cela n’a rien
à voir avec l’intérêt que je porte à Arolen. En fait, je parle à peine à mon
père et je ne pourrais donc absolument pas influencer ses décisions.
– Je vois. Mais je peux vous donner l’assurance que c’est vous qui nous
intéressez, pas votre père. Maintenant, j’aimerais que vous me parliez de
vos études et de votre expérience professionnelle. »
Adam croisa les jambes et commença par le début, remontant du lycée à
la fac de médecine, parlant de ses emplois d’été. Ce qui lui prit une
quinzaine de minutes.
« Parfait, dit McGuire. Si vous voulez bien attendre dehors un instant, je
ne tarderai pas. »
Dès que la porte se fut refermée, McGuire décrocha le téléphone et
appela son patron, William Shelly. C’est la secrétaire de Shelly qui répondit
et McGuire lui demanda de lui passer le patron.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Shelly d’une voix tranchante et
autoritaire.
– Je viens de terminer l’entretien avec Adam Schonberg. Vous aviez
raison, c’est bien le fils de David Schonberg et également l’un des meilleurs
candidats que j’aie rencontrés depuis cinq ans. C’est de l’excellente matière
pour Arolen, jusqu’à ses conceptions philosophiques sur la pratique
courante de la médecine.
– Ça a l’air pas mal, convint Bill. Si ça marche, vous aurez une prime.
– Je crains de ne pouvoir revendiquer le mérite de l’avoir découvert.
C’est le gamin lui-même qui m’a appelé.
– Vous aurez quand même une prime. Faites-le déjeuner et ensuite
emmenez-le à mon bureau. Je voudrais lui parler moi-même. »
Clarence raccrocha et retourna dans la salle d’attente, devant son bureau.
« Je viens de parler au vice-président chargé du marketing. C’est mon
patron et il aimerait vous voir après déjeuner. Qu’est-ce que vous en dites ?
– J’en suis flatté », dit Adam.
Jennifer reporta son regard de la fenêtre de la chambre de Cheryl sur son
amie qui paraissait presque angélique avec sa peau blanche et ses cheveux
blonds fraîchement lavés. Manifestement, le tranquillisant qu’on lui avait
administré avait fait son effet. Cheryl dormait, la tête confortablement
surélevée par un oreiller.
Jennifer ne savait que faire. On avait ramené Cheryl de la salle de soins
et on lui avait appris la mort du docteur Foley. Marlene Polaski avait tenté
de convaincre Cheryl que le docteur Stephenson était aussi bon docteur que
Foley et que Cheryl devrait lui laisser pratiquer l’opération. Elle avait
rappelé à Cheryl que chaque jour qui passait rendait l’avortement plus
risqué.
Jennifer avait fini par tomber d’accord avec Marlene et tenté de faire
changer d’avis à Cheryl qui persistait à affirmer que nul ne la toucherait à
part le docteur Foley. On aurait dit qu’elle refusait de croire au suicide de
l’homme.
En regardant la forme immobile sur le lit, Jennifer remarqua que son
amie ouvrait lentement les yeux.
« Comment te sens-tu ?
– Bien, répondit Cheryl d’une voix endormie.
– Je crois que je devrais y aller, dit Jennifer. Il faut que je fasse à dîner
avant le retour d’Adam. Je t’appelle plus tard. Je peux revenir demain, si tu
veux. Tu es sûre de ne pas vouloir du docteur Stephenson ? »
La tête de Cheryl roula lentement sur le côté. Elle demanda, la voix
pâteuse :
« Qu’est-ce que tu as dit ? Je n’ai pas bien entendu.
– Je disais que je vais y aller, répéta Jennifer, souriant malgré elle. On t’a
fait boire du Champagne avant de te ramener ? Tu as l’air ivre.
– Pas de Champagne, murmura Cheryl tout en tripotant maladroitement
les couvertures. Je vais aller jusqu’à l’ascenseur. »
Et elle rejeta les couvertures, tirant par inadvertance sur le cathéter de
transfusion, toujours fiché dans son bras gauche.
« Je crois qu’il vaut mieux que tu restes où tu es », conseilla Jennifer
dont le sourire disparut tandis qu’elle commençait à ressentir les affres de la
peur.
Elle allait retenir Cheryl mais celle-ci, les jambes déjà hors du lit, tentait
de se glisser maladroitement en position assise. Elle remarqua alors qu’elle
avait arraché la perfusion et qu’elle saignait du bras, à l’endroit de la piqûre.
« Regarde ce que j’ai fait », dit-elle, montrant la perfusion, ce qui lui fit
perdre l’équilibre.
Jennifer tenta de la retenir par les épaules, mais d’un mouvement coulé,
mou, Cheryl glissa du lit et tomba sur le sol. Jennifer ne put qu’amortir sa
chute, qu’elle termina pliée en deux, le visage sur les genoux.
Jennifer ne savait quoi faire : appeler à l’aide ou soulever Cheryl. Celle-
ci étant dans une position peu naturelle, elle décida de la remettre sur le lit
et d’appeler ensuite les infirmières mais en soulevant les bras de Cheryl elle
ne vit que du sang.
« Mon Dieu ! » cria-t-elle, alors que le sang s’écoulait du nez et de la
bouche de Cheryl.
Jennifer la retourna sur le dos et remarqua la peau autour des yeux de son
amie, noire et bleue comme si on l’avait battue. Et du sang sur ses jambes,
encore, coulant de dessous la chemise d’hôpital.
Elle demeura paralysée quelques secondes puis se précipita sur le bouton
d’appel sur lequel elle appuya plusieurs fois. Abandonnant le bouton
d’appel, elle fonça dans le couloir et appela frénétiquement à l’aide.
Marlene apparut presque aussitôt et passa en trombe devant Jennifer qui
s’aplatit contre le mur du couloir, les mains pressées contre sa bouche.
Plusieurs autres infirmières se précipitèrent dans la chambre. Puis,
quelqu’un sortit en courant et lança un appel d’urgence sur le circuit
intérieur.
Jennifer sentit qu’on lui prenait le bras.
« Madame Schonberg, pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé ? »
Jennifer se retourna vers Marlene dont la joue était maculée de sang. Elle
jeta un coup d’œil dans la chambre : on faisait un bouche à bouche à
Cheryl.
« Nous étions en train de parler, dit Jennifer. Elle ne se plaignait pas. Elle
paraissait seulement ivre. Quand elle a essayé de sortir du lit, elle s’est
écroulée, et puis il y a eu tout ce sang. »
Plusieurs médecins, y compris le docteur Stephenson arrivèrent en hâte
dans le couloir et pénétrèrent dans la chambre de Cheryl. Bientôt apparut un
autre médecin avec ce qui semblait être un appareil d’anesthésie. Marlene
l’aida à entrer l’appareil dans la chambre, laissant Jennifer seule, appuyée
au mur, prise de vertige, vaguement consciente que d’autres malades
sortaient sur le pas de leur porte.
Deux aides-soignantes arrivèrent avec un chariot. Un instant plus tard,
Jennifer vit Cheryl pour la dernière fois tandis qu’on la ramenait en salle de
soins, un masque d’anesthésie noir sur son visage affreusement pâle. Autour
d’elle, une douzaine de personnes au moins aboyaient des ordres.
« Ça va ? demanda Marlene, surgissant soudain devant Jennifer.
– Je crois, dit Jennifer d’une voix sans timbre, comme celle du docteur
Stephenson. Qu’est-ce qui se passe avec Cheryl ?
– Je crois que personne ne le sait pour le moment.
– Elle va s’en tirer, dit Jennifer, affirmant plus que questionnant.
– Le docteur Stephenson est l’un de nos tout meilleurs, dit Marlene.
Pourquoi ne pas venir dans le salon en face de la salle des infirmières. Je ne
veux pas que vous restiez là toute seule.
– Mon sac est dans la chambre de Cheryl.
– Attendez, je vais vous le chercher. »
Le sac récupéré, Marlene emmena Jennifer jusqu’au salon d’attente et lui
offrit à boire mais Jennifer l’assura qu’elle se sentait bien.
« Savez-vous ce qu’ils vont faire ? demanda-t-elle sans être certaine de
vouloir entendre la réponse.
– La décision appartient aux médecins. Ils vont certainement retirer le
fœtus. À part cela, je ne sais pas.
– Est-ce le bébé qui provoque l’hémorragie ?
– Très probablement. Et l’hémorragie, et le choc. C’est la raison pour
laquelle il faut le retirer. »
Après avoir fait promettre à Jennifer qu’elle appellerait si elle avait
besoin de quelque chose, Marlene retourna travailler. Mais, de temps en
temps, elle faisait un petit signe de la main que Jennifer lui retournait.
Jennifer n’avait jamais aimé les hôpitaux et l’expérience qu’elle vivait la
confirmait dans son aversion. Elle regarda sa montre : trois heures vingt.
Il s’écoula presque une heure avant que reparaisse le docteur Stephenson,
les cheveux lui tombant sur le front, les traits tirés. Le cœur de Jennifer
s’arrêta un instant de battre.
« Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, dit-il, debout devant
elle.
– Est-ce qu’elle est… », commença Jennifer avec l’impression de
regarder un mauvais feuilleton.
Le docteur Stephenson acquiesça de la tête.
« Elle est morte. Nous n’avons pas pu la sauver. Elle a fait une
coagulation intra vasculaire disséminée. Il s’agit d’un accident dont on
ignore le mécanisme exact mais qu’on retrouve parfois lié aux avortements.
Nous n’avons connu qu’un seul autre cas, ici à la clinique Julian, et fort
heureusement la patiente s’en est parfaitement tirée. Dans le cas de Cheryl,
cependant, une hémorragie impossible à maîtriser est venue compliquer la
situation. Même si nous avions pu la ranimer, je crains qu’elle n’aurait pas
retrouvé ses fonctions rénales. »
Jennifer acquiesça d’un signe de tête mais sans rien comprendre. Tout
cela était trop incroyable.
« Vous connaissez la famille ? demanda le docteur Stephenson.
– Non.
– C’est regrettable, dit-il. Cheryl ne souhaitait pas donner d’adresse ni de
numéro de téléphone. Il ne va pas être facile de retrouver ses parents. »
Marlene et Gale apparurent. Elles avaient pleuré l’une et l’autre, ce qui
surprit Jennifer. Pour elle, jamais les infirmières ne pleuraient.
« Nous sommes tous bouleversés, dit le docteur Stephenson. C’est là
l’ennui avec la médecine. On fait de son mieux mais parfois cela ne suffit
pas. La perte d’une femme jeune et pleine de vie comme Cheryl est une
tragédie. Ici, à la clinique Julian, ce genre d’échec nous touche
personnellement. »
Quinze minutes plus tard, Jennifer quittait la clinique par la même porte
qu’elle avait franchie avec Cheryl quelques heures plus tôt. Elle ne
parvenait pas à se faire complètement à l’idée que son amie était morte. Elle
se retourna, regardant la façade de verre de la clinique Julian. Malgré ce qui
s’était produit, elle conservait une bonne impression de l’hôpital. Il
s’agissait d’un endroit où les gens comptaient.
Suivant McGuire au dix-huitième étage, après le déjeuner, Adam s’arrêta
un instant, de nouveau impressionné et consterné tout à la fois par le
luxueux mobilier. Tout cela était si somptueux que le bureau de McGuire en
paraissait simplement utilitaire, en comparaison.
Il allongea le pas pour rattraper McGuire qui pénétrait dans le bureau le
plus impressionnant qu’Adam eût jamais vu. Toute une paroi vitrée derrière
laquelle la campagne du New Jersey étalait sa majesté hivernale.
« La vue vous plaît ? » demanda une voix.
Adam se retourna.
« Je suis Bill Shelly, dit l’homme en contournant son bureau. Heureux
que vous ayez pu venir nous voir.
– À votre service », répondit Adam, surpris par la jeunesse de M. Shelly.
Pour un cadre de son importance, Adam s’était attendu à voir un homme
d’une cinquantaine d’années au moins. Or, M. Shelly ne paraissait pas avoir
dépassé la trentaine. De la taille d’Adam, les cheveux blonds soigneusement
taillés et séparés par une raie parfaitement rectiligne, des yeux d’un bleu
étonnamment clair, il était en chemise blanche, les manches retroussées,
cravate rose et pantalon d’un brun roux.
« Ces immeubles, dans le lointain, c’est Newark, dit M. Shelly avec un
grand geste. Même Newark a bonne allure vue de loin. »
Derrière Adam, McGuire fit entendre un petit rire.
Adam se rendit compte qu’on voyait aussi le bas de Manhattan. Dans un
ciel très nuageux, des rayons de soleil perçaient, illuminant certains des
gratte-ciel de New York, laissant les autres dans une ombre bleuâtre.
« Que diriez-vous d’un rafraîchissement ? demanda Shelly en se
dirigeant vers une table basse sur laquelle était posé un service en argent.
Nous avons du café, du thé et tout ce que vous pourriez désirer d’autre. »
Les trois hommes s’assirent. McGuire et Adam prirent du café et Bill
Shelly se servit une tasse de thé.
« McGuire m’a un peu parlé de vous », dit Shelly en jaugeant Adam tout
en parlant.
Adam répéta à peu de chose près ce qu’il avait déjà dit à McGuire
quelques instants plus tôt. Les deux cadres d’Arolen échangèrent des
regards, hochant imperceptiblement la tête.
Bill ne doutait pas de la pertinence du jugement de McGuire. Le profil de
personnalité que Bill avait demandé qu’on lui établisse pendant le déjeuner
avait confirmé son idée première qu’Adam constituait une recrue de choix
pour leur stage de formation des cadres. Trouver des candidats constituait
une priorité du fait de l’expansion rapide de la société. La seule réserve de
Bill était que le jeune homme puisse reprendre ses études de médecine,
mais cela pouvait également s’arranger.
Lorsqu’Adam en eut terminé, Bill reposa sa tasse de thé et dit :
« Il se trouve que votre attitude à l’égard de la profession médicale
correspond à la nôtre. Nous aussi, nous sommes bien conscients de
l’absence d’un sentiment de responsabilité sociale chez les médecins. Je
crois que vous êtes venu frapper à la bonne porte. Arolen pourrait fort bien
vous convenir parfaitement. Avez-vous des questions à nous poser ?
– Si ma candidature est retenue, j’aimerais demeurer dans la région new-
yorkaise, dit Adam qui ne souhaitait pas s’éloigner de la fac de médecine et
voulait que son enfant naisse au centre médical.
– Je crois que nous pourrions arranger cela, n’est-ce pas, Clarence ?
demanda Bill en se tournant vers McGuire.
– Certainement, répondit vivement celui-ci.
– D’autres questions ? demanda M. Shelly.
– Je n’en vois pas pour le moment, répondit Adam qui, pensant
l’entretien terminé commença à se lever.
– Attendez un petit instant », lui dit Bill en se penchant pour le retenir
avant de faire signe à son collaborateur de les laisser, ajoutant : « Clarence,
je l’envoie dans votre bureau dans quelques minutes. »
Tandis que la porte se refermait derrière McGuire, Bill se leva.
« D’abord, laissez-moi vous dire que nous sommes très intéressés par
votre candidature. Votre passé médical est excellent. En second lieu, je
voudrais vous donner l’assurance que nous vous embauchons sur vos
propres mérites et non du fait de l’influence que vous pourriez ou ne
pourriez pas avoir de par votre père.
– Je vous en suis reconnaissant », dit Adam, impressionné par la
franchise de M. Shelly.
Ramassant le profil de personnalité établi par McGuire, Shelly ajouta :
« Vous serez peut-être surpris d’apprendre que nous disposons déjà d’un
rapport complet vous concernant. »
Adam trouva choquant, un bref instant, qu’Arolen ose s’immiscer dans sa
vie privée, mais avant qu’il puisse protester Bill poursuivait :
« Tout, dans ce rapport, m’encourage non seulement à vous embaucher
mais encore à vous offrir une place dans notre stage de formation des
cadres. Qu’en dites-vous ? »
Sidéré, Adam tenta de retrouver son calme. Les choses allaient plus vite
qu’il n’aurait jamais osé l’espérer.
« Est-ce que le stage se déroule également sur place ? demanda-t-il.
– Non. Le stage de vente s’effectue sur place mais le stage de formation
des cadres se tient à notre principal centre de recherche, à Porto Rico. »
Porto Rico ! songea Adam. Et il s’était inquiété de quitter Manhattan.
« C’est très généreux de votre part, dit-il enfin, mais je crois que je
préférerais commencer un peu plus bas. À l’origine, j’avais dans l’idée de
débuter comme représentant afin de pouvoir étudier un peu le monde des
affaires.
– J’apprécie, dit M. Shelly. Mais l’offre tient. Il faut que je vous dise
qu’Arolen a l’intention de réduire sa force de vente à partir de l’an
prochain. Vous pourriez peut-être souhaiter vous en souvenir.
– Est-ce que cela signifie qu’on m’offre un poste de vendeur ? demanda
Adam.
– Effectivement. Et il y a une autre personne de notre société que
j’aimerais vous faire rencontrer. »
Il appuya sur un bouton de son interphone et demanda à sa secrétaire de
prier M. Nachman de venir faire la connaissance de la nouvelle recrue dont
ils avaient déjà parlé.
« Le docteur Heinrich Nachman est le directeur de notre centre de
recherche de Porto Rico. Il se trouve en ville pour une réunion du conseil
d’administration qui se tient demain matin. J’aimerais que vous fassiez sa
connaissance. C’est un neurochirurgien réputé et un homme fascinant. En
bavardant avec lui, vous pourrez peut-être examiner plus sérieusement notre
offre à propos de Porto Rico.
– Quand voulez-vous que je commence ? demanda Adam après un
hochement de la tête. Je suis libre immédiatement.
– Votre attitude me plaît. Je vous fais inscrire pour notre prochain stage
de représentant qui, je crois, commence dans une semaine. Il vous faudra
passer une journée avec un représentant, avant cela, mais je suis sûr que
Clarence McGuire peut vous arranger ça. Quant à votre salaire, on vous
couche immédiatement sur les registres du personnel. Et, après avoir
consulté votre dossier, j’imagine que vous aimeriez entendre parler de nos
prestations maternité. »
Adam se sentit rougir et l’arrivée du docteur Heinrich Nachman le
dispensa de répondre.
Le neurochirurgien était exceptionnellement grand et maigre, avec des
cheveux bruns en broussaille et des yeux qui semblaient ne rien laisser
échapper. Il salua Adam d’un grand sourire et le fixa intensément pendant
plusieurs minutes. Adam se sentait tout près de perdre son assurance sous le
regard qui ne faiblissait pas, quand le docteur demanda :
« Verrons-nous ce jeune homme à Porto Rico ?
– Pas pour l’instant, malheureusement, dit Shelly. Adam pense qu’il lui
faut d’abord avoir un aperçu des affaires avant de se consacrer à un stage de
formation des cadres.
– Je vois, dit le docteur Nachman. Si j’en crois ce que m’a dit Bill, vous
êtes un véritable investissement pour notre société. Notre recherche évolue
beaucoup plus vite que prévu, ce qui vous offrira une formidable
opportunité. Vous ne pouvez vous imaginer.
– À quel domaine s’intéresse la recherche ? demanda Adam.
– Les psychotropes et la fœtologie. »
Au cours du silence qui suivit, le regard d’Adam passa d’un homme à
l’autre. Tous les deux le fixaient.
« Très intéressant, dit-il gauchement.
– Quoi qu’il en soit, bienvenue aux laboratoires Arolen », dit le docteur
Nachman en tendant une main qu’Adam serra pour la seconde fois.
Dans le bus qui le ramenait en ville, Adam ressentit quelques
appréhensions. Il se souvint de ce qu’avait dit le docteur Markowitz à
propos de passer à l’ennemi. L’idée qu’une société puisse gagner autant
d’argent en vendant des médicaments à des malades lui semblait contraire à
tous ses idéaux. Il se rendit compte que les médecins faisaient
fondamentalement la même chose. Mais il y avait quelque chose d’autre qui
gênait Adam en ce qui concernait Arolen, quelque chose qu’il ne pouvait
pas très bien définir. Peut-être cela était-il lié au fait qu’ils avaient demandé
un « rapport complet » sur lui.
En tout état de cause, il ne s’était pas engagé à vie et pour l’instant il
avait besoin de leur argent. Si Jennifer et lui se montraient économes, il n’y
avait aucune raison pour qu’il ne reprenne pas ses études de médecine dans
dix-huit mois.
Tandis que le bus s’engageait dans le tunnel Lincoln, Adam tira de sa
poche son portefeuille élimé et y jeta un coup d’œil furtif. Ils étaient bien là,
les dix billets de cent dollars tout neufs nichés contre la demi-douzaine de
coupures crasseuses d’un dollar. Jamais il n’avait vu autant d’argent en
liquide. Bill avait insisté pour qu’il aille percevoir une avance, faisant
observer qu’il pourrait avoir besoin de nouveaux vêtements. Il n’allait pas
porter une blouse blanche pour aller travailler.
Mais mille dollars ! Adam ne parvenait toujours pas à y croire.
Aux prises avec deux sacs de chez Bloomingdale contenant des chemises
et une veste pour lui ainsi qu’une nouvelle robe pour Jennifer dans un
paquet-cadeau, Adam prit le métro à Lexington Avenue jusqu’à la 14e Rue
et alla à pied jusqu’à son appartement.
Dès qu’il ouvrit la porte, il entendit que Jennifer parlait à sa mère au
téléphone. Il jeta un coup d’œil dans la cuisine et ne vit rien de prêt pour le
dîner. Pas trace d’achats d’épicerie non plus, en fait. Il se jura de ne pas se
mettre en colère ce soir et entra dans la chambre où Jennifer disait au revoir
à sa mère. Elle raccrocha et se tourna vers lui.
Elle avait un air affreux avec ses joues zébrées et ses yeux rouges d’avoir
pleuré, ses cheveux lui tombaient sur les épaules.
« Ne me dis rien, dit Adam. Tes parents déménagent au Bengladesh. »
De grosses larmes lui emplirent les yeux et Adam regretta d’avoir perdu
une occasion de se taire. Il s’assit à côté d’elle et lui passa le bras autour des
épaules.
« J’ai essayé d’appeler, dit-il. C’était occupé.
– Pourquoi appelais-tu ? demanda Jennifer en laissant tomber ses mains
sur ses genoux.
– Simplement pour te dire que je serais un peu en retard. J’ai une petite
surprise pour toi. Ça t’intéresse ? »
Elle fit un signe de tête. Adam alla chercher le paquet. Elle l’ouvrit
lentement. Finalement, après avoir soigneusement plié le papier, elle ouvrit
la boîte.
Adam, qui s’attendait à une explosion de joie, fut contrarié de voir
Jennifer se contenter de rester là, à tenir contre elle la jolie robe-chemisier
Belle France, les larmes continuant à lui ruisseler sur les joues.
« Tu ne l’aimes pas ? » demanda-t-il.
Jennifer s’essuya les yeux et sortit la robe de sa boîte, se leva, la tint sous
son menton pour se voir dans le miroir.
« Elle est superbe, dit-elle. Mais où as-tu trouvé l’argent ?
– Si elle ne te plaît pas, je suis sûr que tu peux l’échanger », dit Adam en
haussant les épaules.
Jennifer revint vers Adam et, la robe toujours serrée contre sa poitrine,
embrassa son mari sur la bouche.
« Je l’adore. C’est l’une des plus jolies robes que j’aie jamais vues.
– Alors pourquoi pleures-tu ?
– Parce que j’ai eu une journée horrible. Tu as déjà rencontré Cheryl, la
secrétaire de Jason ?
– Je ne pense pas.
– Peu importe. Elle n’avait que dix-neuf ou vingt ans. Je suis allée avec
elle aujourd’hui dans un endroit appelé la clinique Julian…
– Je connais, coupa Adam. Un immense nouveau centre médical, un peu
comme la clinique Mayo. Certains étudiants qui y sont passés pour divers
stages disent que le coin est un peu étrange.
– Ce n’est pas le coin qui était étrange, c’est-ce qui est arrivé. Cheryl y
est allée pour se faire avorter.
– Mon Dieu ! dit Adam avec un mouvement de recul. Tu as accompagné
quelqu’un qui allait se faire avorter ? Jennifer, tu es folle ?
– Elle n’avait personne, expliqua Jennifer. Je ne pouvais pas la laisser y
aller seule.
– Bien sûr que non. Mais si tu permets que je pose la question, où se
trouvaient ses parents ou son ami ? Pourquoi toi, Jennifer ?
– Je n’en sais rien. Mais j’y suis allée. Et elle est morte.
– Morte ! répéta Adam avec horreur. De quoi est-elle morte ? Elle était
malade ? »
Jennifer fit non de la tête.
« Elle était apparemment en bonne santé. Ils allaient procéder à
l’avortement quand Cheryl s’est rendu compte que son médecin n’était pas
là et elle a refusé qu’on poursuive. Elle attendait un certain docteur Foley
mais l’homme est mort. Il s’est suicidé. C’est donc un autre médecin qui
allait pratiquer l’avortement.
– Dans certains cabinets de groupe, le patient n’a pas la faculté de choisir
son médecin, observa Adam.
– Peut-être. Mais il me semble qu’on aurait dû la tenir informée, avant,
que le médecin qu’elle s’attendait à avoir ne serait pas là.
– C’est indiscutable. Mais si elle a refusé l’avortement, de quoi est-elle
morte ?
– Ils ont parlé de coagulation intra vasculaire disséminée. Elle est morte
sous mes yeux. L’instant d’avant elle était très bien, un instant plus tard elle
s’écroulait sur le sol, en sang. C’était horrible », dit Jennifer en se mordant
la lèvre inférieure, les yeux pleins de larmes.
Adam la prit dans ses bras et lui tapota le dos.
Ils demeurèrent quelques instants sans dire un mot. Adam laissa Jennifer
se calmer tout en essayant de comprendre. Comment Cheryl avait-elle pu
mourir de C. I. D. si l’on avait annulé l’opération ? Sans doute un
avortement induit par une perfusion saline que l’on avait dû commencer. Il
fut tenté de demander d’autres détails mais jugea préférable que Jennifer
n’y pense pas trop.
Mais celle-ci ne voulait pas abandonner le sujet.
« Qu’est-ce que c’est que la coagulation intra vasculaire disséminée ?
demanda-t-elle. C’est fréquent ?
– Non, non. C’est très rare. Je n’en sais pas grand-chose. Quelque chose
provoque la formation de caillots dans les vaisseaux. Je crois que c’est lié à
des traumatismes importants, des brûlures ou parfois à un avortement. Mais
en tout cas c’est rare.
– Ça n’arrive pas simplement parce qu’on est enceinte ? demanda
Jennifer.
– Absolument pas ! Tu ne vas pas te mettre à me faire un syndrome de
l’étudiant en médecine et te croire atteinte de toutes les maladies bizarres
dont tu entends parler. Pour l’instant, je veux que tu prennes une douche et
que tu essaies cette robe. Ensuite nous irons dîner.
– Je n’ai rien acheté, dit Jennifer.
– J’ai vu. C’est sans importance. J’ai le portefeuille bourré de billets et je
brûle de te raconter comment je les ai eus. Prends une douche et nous irons
dans un restaurant de luxe pour fêter ça, d’accord ?
– D’accord, parvint à dire Jennifer après s’être mouchée dans un
mouchoir en papier. J’espère ne pas être un bonnet de nuit. Je suis si
bouleversée. »
Tandis que Jennifer se douchait, Adam passa dans la salle de séjour et
consulta un manuel pour voir ce qu’on disait de la C. I. D. Ainsi qu’il le
pensait, l’affection n’était pas liée à la grossesse. Il replaça le manuel sur
l’étagère et remarqua le Codex, à côté. Piqué par la curiosité, il sortit
l’ouvrage et le feuilleta à la recherche des spécialités des laboratoires
Arolen. À l’exception d’une gamme complète d’antibiotiques, Arolen ne
fabriquait guère de produits exclusifs dans le domaine des médicaments :
plusieurs tranquillisants inconnus d’Adam ainsi que quelques anti-nauséeux
dont un pour les femmes enceintes et dont le nom était Pregdolen.
Adam se demanda comment Arolen parvenait à s’en sortir aussi bien
avec une gamme si limitée de nouveaux produits. Il leur fallait vendre pas
mal de médicaments pour payer les impressionnantes installations de leur
siège. Il remit le livre à sa place, se disant que les ressources financières
d’Arolen ne le regardaient en rien. Tant qu’ils continuaient à lui payer son
généreux salaire, tout au moins.
[Link]
CHAPITRE VII
Deux jours plus tard, Adam attendait dans la rue, en face de son
appartement, le représentant d’Arolen. McGuire avait appelé la veille pour
l’aviser qu’un certain Percy Harmon passerait le prendre à huit heures et
demie pour l’emmener faire une tournée des clients.
Depuis vingt minutes, Adam attendait dehors, mais malgré la bruine
froide, il préférait ne pas se trouver dans l’appartement. Bien que Jennifer et
lui eussent enterré leur querelle, elle demeurait toujours contrariée qu’il ait
abandonné ses études de médecine pour travailler dans une société de
produits pharmaceutiques. Il savait bien que parmi ses raisons, celle qui
l’ennuyait tant était ce qu’il pensait lui-même du fait qu’il travaillait pour
Arolen. Mais ça n’allait pas durer éternellement et cela permettait de
résoudre leurs problèmes financiers. Peut-être même ses beaux-parents
allaient-ils dire à Jennifer, lors de sa visite d’aujourd’hui, qu’il avait bien
fait, mais il en doutait.
Une Chevrolet bleue ralentit en passant devant lui. Le conducteur
s’arrêta, baissa la vitre et demanda :
« Vous pouvez me dire où est le 514 ?
– Vous êtes Percy Harmon ?
– Gagné ! » répondit le conducteur en se penchant pour ouvrir la portière.
Adam ferma sa veste pour se protéger de la pluie, descendit les escaliers
en courant et s’engouffra dans la voiture.
Percy s’excusa de son retard, expliquant que la circulation avait été
infernale sur la voie rapide Franklin-Roosevelt à cause d’un accident à la
sortie de la 49e Rue.
Percy plut immédiatement à Adam qui apprécia sa gentillesse. Un peu
plus vieux qu’Adam, vêtu d’un costume bleu sombre avec une cravate
rouge à pois et pochette assortie, il faisait très professionnel et en pleine
réussite.
Ils tournèrent vers le nord sur Park Avenue, se dirigeant vers le haut de la
ville.
« Clarence McGuire était enthousiaste à ton propos au téléphone, dit
Percy. Tu as un secret ?
– Je n’en suis pas certain, mais je suppose que c’est ma qualité d’étudiant
de troisième année au centre médical.
– Seigneur Dieu, bien sûr que c’est ça ! s’exclama Percy. Rien d’étonnant
qu’ils t’adorent. Avec ton pedigree, tu vas nous laisser sur place, nous les
profanes. »
Adam n’en était pas persuadé. Il savait des tas de choses sur les os, les
enzymes et la fonction des lymphocytes. Mais à quoi cela pouvait-il bien
servir à Arolen ? En outre, Adam montrait une fâcheuse tendance à oublier
tout cela une fois l’interrogation passée. Il regarda l’intérieur de la voiture
de Percy : des brochures dans des boîtes sur la banquette arrière ; à côté des
boîtes, des blocs-notes, des listings d’ordinateur et une pile de bons de
commande. Empilés au-dessus du tableau de bord, dans les coins, des
feuilles de rapport. Adam n’était pas convaincu que son expérience
d’étudiant en médecine lui serait de quelque utilité dans sa nouvelle
profession. Il jeta un coup d’œil sur Percy, absorbé dans sa conduite au
milieu de la circulation new-yorkaise. Il paraissait détendu et confiant et
Adam se prit à l’envier.
« Comment es-tu entré chez Arolen ? demanda-t-il.
– J’ai été recruté directement à la sortie de l’école de commerce. J’avais
un peu étudié le domaine de la santé en économie et ça m’intéressait.
Arolen m’a trouvé, je ne sais pas comment et m’a contacté pour une
entrevue. Je me suis renseigné sur la société et j’ai été impressionné. Je me
suis bien amusé, comme représentant, mais il me tarde de passer à la
prochaine étape. Et grâce à toi je pars pour le stage de formation des cadres
de Porto Rico.
– Qu’est-ce que tu veux dire par « grâce à moi » ?
– Clarence m’a dit que tu allais me remplacer. Ça fait un an que j’essaie
d’aller à Porto Rico.
– On me l’a offert, à moi aussi.
– D’aller directement à Porto Rico ? s’exclama Percy. Seigneur, prends-
les au mot, mon gars. Je ne sais pas si tu es au courant mais c’est un groupe
financier à forte croissance qui possède Arolen. Il y a environ dix ans,
quelques petits futés ont fondé une boîte qui s’appelle M. T. I. C., destinée à
investir dans l’industrie de la santé. Arolen a été une de leurs premières
acquisitions. Quand ils ont pris le contrôle de la société, c’était une boîte
sans importance qui fabriquait des médicaments. Désormais, elle rivalise
avec les grossiums comme Lilly et Merck. En entrant maintenant, tu arrives
encore au bon moment. Qui as-tu rencontré à Arolen, à part Clarence
McGuire ?
– Bill Shelly et le docteur Nachman. »
Percy poussa un sifflement admiratif et quitta la circulation des yeux
assez longtemps pour un coup d’œil appréciateur sur Adam.
« Tu as réussi à rencontrer deux des fondateurs du M. T. I. C. On dit que
l’un et l’autre font partie du conseil d’administration du M. T. I. C. en plus
de leur fonction de cadres supérieurs d’Arolen. Et comment as-tu rencontré
Nachman ? C’est le patron de la recherche à Porto Rico.
– Il était là pour une réunion », expliqua brièvement Adam.
La réaction de Percy le conduisit de nouveau à se demander si c’était lui
qui intéressait Arolen où son père, malgré leurs assurances.
« Encore autre chose à propos de Porto Rico, dit Percy. Le centre est
aussi luxueux qu’un séjour de vacances. Je n’y suis allé qu’une fois, mais ça
n’a rien à voir avec ici. Il me tarde d’y retourner faire mon stage. Ça va
ressembler à des vacances, on dirait. »
Tout en regardant la pluie balayer le pare-brise, Adam se demandait
comment étaient les maternités à Porto Rico. C’était tentant le grand soleil,
tout comme l’idée d’éloigner Jennifer de ses parents. Il soupira. C’était
beau de rêver éveillé mais en fait il voulait demeurer aussi près que possible
du centre médical. Pas question de Porto Rico.
« Nous y voilà », dit Percy en glissant la voiture le long du trottoir,
devant un immeuble typique du centre de New York. Il se gara en
« stationnement gênant », ouvrit la boîte à gants et en tira une petite
pancarte qui annonçait : « Personnel médical en visite. »
« C’est une légère altération du sens habituel de la phrase, dit-il à Adam
en souriant, mais c’est tout de même exact. Maintenant, voyons le plan
d’attaque. Ce qu’on veut, c’est te donner une idée de la façon d’aborder un
médecin type. Le gars est le docteur Jerry Smith. Il se trouve que c’est un
obstétricien réputé de Park Avenue. C’est aussi un connard. Il se prend pour
une sorte de grosse tête d’intellectuel et il est donc extrêmement facile à
baratiner. Il aime bien les échantillons gratuits, aussi. Et nous serons
heureux de satisfaire sa petite passion. Tu as des questions, avant de monter
au front ?
– Non », répondit Adam, mais la réflexion du docteur Markowitz à
propos du passage à l’ennemi l’obsédait en descendant de la voiture.
Percy ouvrit le coffre et tendit à Adam un grand parapluie pour les
protéger pendant qu’il sortait tout un paquet d’échantillons de médicaments.
« C’est les tranquillisants que préfère Smith, commenta Percy. Ce qu’il
fait de tout ça, je n’en sais rien. »
Il emplit une petite caisse de carton de toute une variété de médicaments
et referma le coffre.
Ils trouvèrent la salle d’attente du docteur Smith pleine de femmes. Elle
sentait le renfermé et la laine mouillée.
Adam trotta derrière Percy qui fonça tout droit vers la secrétaire. Sans
enthousiasme, Adam jeta un regard autour de lui et vit une foule de paires
d’yeux qui les inspectaient par-dessus les magazines.
« Bonjour Carol, disait Percy. Quelle tenue sensationnelle ! Et votre
coiffure ! Il y a autre chose. Ne me dites pas. Laissez-moi deviner. Une
permanente. Formidable. Et comment va votre petit garçon ? Eh bien,
laissez-moi vous présenter Adam Schonberg. Il va prendre le relais pour
mes clients. Vous permettez qu’il jette un coup d’œil sur cette super-photo
de votre fils ? Celle où il est sur la peau d’ours. »
Adam se retrouva avec dans la main un cube de plexiglass, une photo sur
chacune des faces. Percy le tourna pour qu’il contemple un bébé potelé
étendu sur une serviette de bain.
« Comment va votre père, Carol ? demanda Percy en reprenant le cube
des mains d’Adam pour le reposer sur le bureau. Est-ce qu’il est sorti de
l’hôpital ? »
Deux minutes plus tard, Percy et Adam se retrouvaient dans le bureau du
médecin, attendant l’arrivée de Smith.
« Stupéfiant numéro, murmura Adam.
– Du gâteau, dit Percy avec un geste de la main. Mais je vais te dire un
truc : la secrétaire ou l’infirmière est la personne que tu dois impressionner
dans un cabinet de médecin. C’est elle qui contrôle l’accès au toubib et si tu
ne la manies pas comme il faut, tu auras le temps de mourir de vieillesse
avant d’être introduit.
– Mais on aurait dit que vous étiez de bons amis, toi et la femme, observa
Adam. Comment connaissais-tu tous ces détails sur sa vie personnelle ?
– Arolen te fournit ce genre de renseignements, répondit simplement
Percy. Arolen conserve un enregistrement détaillé concernant tous les
collaborateurs de chaque médecin, comme l’intéressé lui-même. On charge
ça dans l’ordinateur. Et puis, quand tu te poses des questions tu peux avoir
les réponses. Il n’y a rien de mystérieux. Il suffit de prêter attention aux
détails. »
Adam examina le cabinet de Smith, élégamment meublé avec ses petites
armoires de laque foncée et ses étagères de livres qui montaient jusqu’au
plafond. Faisant face à la pièce trônait un grand bureau d’acajou où
s’empilaient des tas de journaux. Adam jeta un coup d’œil sur la date du
numéro du Journal Américain d’Obstétrique et de Gynécologie qui se
trouvait au-dessus de la pile : il datait de plus d’un an et la bande-adresse
l’entourait encore. On ne l’avait jamais ouvert.
La porte s’ouvrit. Le docteur Smith apparut sur le seuil et dit, à
l’intention de quelqu’un au bout du couloir :
« Mettez les patientes suivantes dans les salles six et sept. »
Une voix lui répondit, trop lointaine pour qu’on distingue la réponse.
« Je sais que je suis en retard, aboya le docteur Smith. Qu’est-ce que ça
change ? Dites-leur que j’ai une conférence importante. »
Il entra dans le bureau, et referma la porte derrière lui d’un coup de pied.
« Des emmerdeuses, les infirmières ! » C’était un homme grand, à la
brioche impressionnante. Ses bajoues lui donnaient un air de vieux bulldog.
« Docteur Smith, comment allez-vous ? » demanda Percy, rayonnant.
Smith se laissa serrer la main avant de battre en retraite derrière son
bureau d’où il sortit un paquet de Camel filtres. Il en alluma une et souffla
la fumée par le nez.
« Je voudrais vous présenter Adam Schonberg, poursuivit Percy avec un
geste vers Adam. Il débute chez Arolen et je lui fais faire le tour de
quelques-uns de nos plus prestigieux clients. » Le médecin sourit et leur
demanda : « Alors, les enfants, qu’avez-vous pour moi ce matin ?
– Toutes sortes d’échantillons », répondit Percy en posant la boîte de
carton sur le bord du bureau et en l’ouvrant. Le docteur Smith s’avança
dans son fauteuil, l’air gourmand.
« Je sais combien vous aimez le Marlium, le plus vendu des
tranquillisants d’Arolen et je vous en ai donc apporté un peu. Vous
remarquerez que nous avons amélioré le conditionnement. Les patients
adorent ces nouveaux flacons jaune vif. J’ai également une copie d’un
article. Il ressort de toutes récentes études effectuées à la clinique Julian, ici
à New York, que le Marlium est, de tous les tranquillisants sur le marché,
celui qui induit le moins d’effets secondaires. Mais inutile de vous le
préciser. C’est-ce que vous nous dites vous-même depuis toujours.
– Tout à fait exact », dit Smith.
Percy aligna sur le bureau du docteur Smith d’autres échantillons, sans
cesser de commenter l’excellence reconnue des divers produits. À chaque
occasion, il faisait compliment au docteur Smith pour sa perspicacité en
prescrivant des produits Arolen à ses patientes.
« Et pour terminer, mais ce n’est pas le moins important, poursuivit
Percy, je vous ai apporté cinquante échantillons de Pregdolen. Je sais que je
n’ai pas à vous convaincre des vertus de ce médicament pour combattre les
nausées matinales. Vous avez été l’un des premiers à en reconnaître les
qualités. J’ai cependant une copie d’un récent article que j’aimerais vous
lire puisque j’en ai l’occasion. On y compare le Pregdolen à d’autres
médicaments analogues sur le marché et on y montre que le Pregdolen est
éliminé par le foie plus vite que tous les autres. »
Percy déposa une copie sur papier glacé au-dessus de l’une des piles
encombrant le bureau du docteur Smith.
« Au fait, comment va votre fils David ? Il est bien en troisième année à
l’université de Boston ? Adam, vous devriez voir ce jeune homme. Il
ressemble à Tom Selleck, en mieux.
– Il va bien, je vous remercie, dit le docteur Smith, rayonnant, tirant une
dernière fois sur sa cigarette avant de l’écraser. Le gamin marche très fort,
savez-vous ?
– Je sais, dit Percy. Il n’aura pas la moindre difficulté pour attaquer ses
études de médecine. »
Quinze minutes plus tard, Adam regrimpait à la place du passager dans la
Chevrolet Celebrity. Percy fourra le parapluie à l’arrière puis s’installa au
volant. Sous l’essuie-glace, on avait glissé un procès-verbal pour
stationnement interdit.
« Ma foi, ma petite pancarte ne marche pas toujours », observa-t-il en
mettant les essuie-glaces en marche, et en faisant disparaître le carton du
procès. Il leva ensuite les mains, comme après un tour de passe-passe et
ajouta :
« Et voilà ! La voiture est au nom d’Arolen et le service du contentieux
se charge de ce genre de choses. Bon, voyons le prochain client. »
Il ramassa le bloc-notes et consulta la page suivante du listing
d’ordinateur.
La matinée passa rapidement pour Adam qui regarda Percy manier
habilement les secrétaires et placer les produits Arolen à des médecins en
plein travail. Pour avoir passé la matinée à discuter avec Percy, il se rendait
compte que celui-ci faisait appel à bien peu d’informations scientifiques.
Mais cela paraissait sans grande importance. Percy en savait juste assez
pour faire croire qu’il en savait bien plus et, armé d’un tas de
renseignements sur les médicaments courants, il pouvait facilement en
submerger les médecins. Adam commençait à avoir un aperçu du peu de
considération d’Arolen pour l’intelligence d’un médecin moyen.
Vers onze heures trente, en sortant du cabinet d’un généraliste de Sutton
Place South, Percy s’installa dans la voiture et appuya sa tête sur le volant.
« Je crois que je vais faire une crise d’hypoglycémie. Faut que je mange
quelque chose. Il est trop tôt pour toi ?
– Il n’est jamais trop tôt pour moi, dit Adam.
– Parfait ! Puisque c’est Arolen qui paie, nous allons bien faire les
choses. »
Adam avait plaisanté, dans le passé, à propos du restaurant Four Seasons,
symbole de la richesse, bien qu’il n’y fût jamais allé. Quand Percy suggéra
qu’ils y aillent déjeuner, Adam pensa qu’il n’était pas sérieux. Mais lorsque,
suivant Percy, il pénétra dans le Grill Room, il faillit s’en trouver mal.
En posant sa serviette de lin sur ses genoux, Adam tenta de se remémorer
la cohue de la cafétéria de l’hôpital qui lui semblait à des millions de
kilomètres. Un garçon vint lui demander s’il voulait un apéritif. Pas très sûr
de lui, il jeta un coup d’œil sur Percy qui, tranquillement, commanda un
dry-Martini. Au diable, se dit Adam qui demanda aussitôt la même chose.
« Alors, qu’est-ce que tu penses du boulot maintenant que tu t’y es
plongé ?
– Intéressant, répondit Adam évasivement. Tu déjeunes ici tous les
jours ?
– À vrai dire, non. Mais McGuire a recommandé de t’en mettre plein la
vue. »
Adam se mit à rire. Il aimait bien la franchise de Percy.
« Je suis suffisamment impressionné par tes capacités. Tu te débrouilles
très bien.
– Facile, dit Percy avec un mouvement de dénégation. C’est aussi simple
qu’attraper une truite dans un bassin d’élevage. Pour quelque inexplicable
raison, les médecins ne connaissent pas grand-chose des médicaments. Tu
pourrais peut-être me dire pourquoi. »
Adam y réfléchit un instant. Comme tout le monde, il avait suivi des
cours de pharmacologie, mais il fallait convenir qu’il savait peu de chose de
l’utilisation exacte des médicaments. On ne lui avait parlé que de leur seule
action au niveau cellulaire. Et le peu qu’il savait de leur prescription, il le
tenait de ses gardes. Avant qu’il puisse répondre à la question de Percy, on
apporta les cocktails.
« À ta carrière chez Arolen, dit Percy en levant son verre.
– Et ce Pregdolen que tu as distribué généreusement ? demanda Adam, se
souvenant des plaintes récentes de Jennifer. Ma femme souffre de nausées
matinales. Je pourrais peut-être prendre deux ou trois de ces échantillons.
– Je ne le ferais pas, à ta place, dit Percy, soudain sérieux. Je sais
qu’Arolen en vend des tonnes et que des tas de gens pensent que c’est-ce
qu’on fait de mieux depuis le pain en tranches, mais je ne crois pas que le
médicament soit efficace et il est peut-être toxique.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– C’est-ce qu’on a écrit dans plusieurs des plus importantes revues
médicales, répondit Percy en avalant une autre gorgée de son Martini. Bien
sûr, je ne parle pas de ces articles quand je vais voir les médecins.
Manifestement, ils ne les ont pas lus parce qu’ils continuent à prescrire ce
truc comme des dingues. Voilà qui fait voler en éclats le mythe selon lequel
les toubibs tirent leurs renseignements sur les médicaments des revues
médicales. Pour la plupart d’entre eux, c’est des foutaises. Leurs
renseignements, ou le peu qu’ils en ont, ils les tirent des gars comme moi et
je ne leur dis que ce que je veux bien leur dire. »
Il haussa les épaules en constatant qu’Adam paraissait choqué.
« Tu devrais savoir mieux que quiconque, que les médecins suivent leurs
intuitions et leurs habitudes dans leurs prescriptions. Notre boulot consiste à
faire entrer Arolen dans leurs habitudes. »
Adam tourna lentement son verre, regardant l’olive suivre le mouvement.
Il commençait à comprendre sur quoi il lui faudrait fermer les yeux dans ce
métier.
Percy, qui devina les craintes d’Adam, ajouta :
« Pour te dire l’honnête vérité, ce sera un soulagement pour moi de
quitter l’aspect « ventes » de ce boulot.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas dans quelle mesure je devrais t’en parler, soupira Percy.
Je ne voudrais pas doucher ton enthousiasme. Mais il s’est passé des choses
bizarres dans mon domaine. Par exemple, on a retiré de la liste de mes
clients un certain nombre de médecins que je voyais régulièrement. J’ai
d’abord cru qu’ils avaient déménagé ou qu’ils étaient morts mais j’ai
découvert ensuite que la plupart étaient partis pour l’une des croisières-
conférences d’Arolen, en étaient revenus et avaient abandonné la clientèle
privée pour passer à la clinique Julian. »
Les mots « clinique Julian » provoquèrent chez Adam une réaction au
creux de l’estomac.
« J’en étais arrivé à bien connaître certains d’entre eux, poursuivait
Percy, et je suis donc allé les voir bien que la clinique Julian ne soit pas
mon secteur. Ce qui m’a frappé, c’est qu’ils avaient tous changé, en quelque
sorte. Le docteur Foley en constitue un bon exemple. Je le voyais depuis
que j’ai commencé à travailler pour Arolen. Il n’avait pas grand usage des
produits Arolen, mais je le voyais parce que je l’aimais bien. En fait, on
jouait au tennis ensemble environ deux fois par mois.
– Le Lawrence Foley qui vient de se suicider ?
– C’est bien ça. Et son suicide fait partie de l’espèce de changement dont
je te parle. Vraiment, j’avais le sentiment de bien le connaître. C’était l’un
des associés d’un des plus importants cabinets du groupe de gynéco-
obstétrique de la ville. Et puis il est allé faire une croisière Arolen, il est
revenu et il a tout laissé tomber pour aller travailler à la clinique Julian.
Quand je suis allé le voir, il n’était plus le même. Il était tellement plongé
dans son boulot qu’il ne pouvait prendre le temps de jouer au tennis. Et ce
n’était pas le genre d’homme à se suicider. Il n’avait pas connu un seul jour
de déprime dans toute sa vie et il adorait son travail et sa femme. Quand j’ai
appris ce qui s’était passé, je n’arrivais pas à y croire. Après avoir abattu sa
femme, il s’est mis le canon du fusil dans la bouche et…
– Je vois le tableau, coupa vivement Adam. Qu’est-ce que c’est que cette
histoire de conférences-croisières d’Arolen ?
– Ce sont des séminaires médicaux qui se tiennent à bord d’un paquebot
dans les Caraïbes. Mais c’est tout ce que j’en sais. Comme je suis curieux,
j’ai demandé des renseignements à Clarence McGuire mais il m’a répondu
qu’il savait seulement qu’elles étaient organisées par le M. T. I. C.
– Si tu es vraiment curieux, suggéra Adam, pourquoi ne pas demander à
Bill Shelly ? Si ce que tu m’as dit est exact à propos d’Arolen et de leur
goût des renseignements concernant les médecins, il me semble qu’ils
seraient fascinés par tes observations. En outre, je peux te dire que Bill
Shelly est un type étonnamment jeune et bien.
– Blague à part, dit Percy, tu as peut-être raison. Je vais peut-être y aller
cet après-midi. J’ai toujours souhaité rencontrer M. Shelly et ce sera peut-
être l’occasion. »
Lorsqu’Adam demanda à Percy de le déposer devant le centre médical, il
avait le sentiment qu’il ne serait plus jamais le même médecin après avoir
travaillé pour Arolen. Ils avaient visité seize cabinets de médecins et
distribué, selon Percy, plus de cinq cents échantillons de produits
pharmaceutiques. La plupart des docteurs, tout comme Smith, s’étaient
montrés avides d’avoir des échantillons, et prompts à avaler ce que racontait
Percy.
Adam pénétra dans l’hôpital par la porte du C. H. U. et grimpa dans la
salle des périodiques de la bibliothèque. Il voulait voir ce qu’on disait du
Pregdolen dans les revues récentes. Les remarques de Percy avaient éveillé
sa curiosité et l’idée de vendre un médicament aux effets secondaires
réellement nocifs ne lui plaisait pas beaucoup.
Il trouva ce qu’il cherchait dans un numéro vieux de dix mois du New
England Journal of Medicine. Un obstétricien en activité aurait
difficilement pu l’ignorer.
Tout comme Percy l’avait laissé entendre, le Pregdolen s’était révélé
inefficace lors des tests avec un placebo. En fait, à l’exception de trois cas,
le placebo s’était toujours révélé plus efficace pour combattre les nausées
matinales. Plus important, les études avaient mis en lumière les effets
tératogènes du Pregdolen, souvent responsable de graves malformations
chez les fœtus.
Revenant à la Revue de Pharmacologie Appliquée, Adam découvrit que
malgré la publicité défavorable, les ventes de Pregdolen avaient suivi une
courbe ascendante au cours des années, avec une pointe considérable
l’année précédente. Adam referma la revue, se demandant ce qui
l’impressionnait le plus, des compétences d’Arolen en matière de marketing
ou de l’ignorance de l’obstétricien moyen. Il remit la revue en place,
concluant que cela pouvait se jouer à pile ou face.
Percy Harmon avait le sentiment de se trouver au sommet du monde en
sortant du parking de son restaurant japonais favori, lesté d’un fabuleux
steak sukiyaki. À cette heure de la soirée – dix heures et demie – il ne lui
faudrait pas plus de vingt minutes pour regagner son appartement de
Manhattan.
Il ne remarqua pas l’homme insignifiant en blazer et pantalon marron qui
n’avait pas bougé du bar pendant tout le temps que Percy était resté au
restaurant. L’homme regarda disparaître la Chevrolet bleue puis passa un
coup de fil de la cabine voisine.
« Il a quitté le restaurant. Devrait être au garage dans quinze minutes.
J’appelle l’aéroport. »
Sans attendre la réponse, il coupa la communication, glissa deux
nouvelles pièces dans l’appareil et lentement, presque mécaniquement,
composa un autre numéro.
Tout en suivant la voie rapide de la Harlem River, Percy se demandait
pourquoi il n’avait pas songé plus tôt à aller voir Bill Shelly. Non seulement
l’homme avait écouté avec grand intérêt les observations de Percy mais il
s’était montré franchement amical. En fait, il avait emmené Percy
rencontrer le vice-président, et ce genre de contact, dans une société comme
Arolen, était inestimable. Percy avait le sentiment que jamais son avenir ne
s’était révélé aussi prometteur.
Percy s’arrêta devant le garage qu’Arolen lui avait trouvé à quatre pâtés
de maisons à peine de son appartement de la 74e Rue. Il n’était commode
que lorsqu’il pleuvait. Immense bâtisse avec des allures d’entrepôt, au-
dessus d’une rue pleine de nids de poule, son entrée était défendue par une
imposante grille métallique. Percy appuya sur le bouton de commande à
distance qui se trouvait dans sa boîte à gants et la grille se souleva. Au-
dessus de l’entrée, une unique pancarte annonçait simplement : « Parking à
la journée, à la semaine ou au mois », avec un numéro de téléphone local.
Une fois Percy entré, la grille métallique glissa de nouveau et, grinçant
horriblement, se referma avec un dernier choc. Il n’existait pas
d’emplacement réservé et Percy fit le tour du premier niveau avant de
descendre la rampe jusqu’au deuxième. Il préférait se garer au rez-de-
chaussée, les niveaux souterrains mal éclairés le rendant nerveux.
Du fait de l’heure tardive, il lui fallut descendre trois niveaux avant de
trouver une place. Il boucla la voiture et se dirigea vers l’escalier, sifflant
pour se donner du courage. Le bruit de ses pas résonnait sur le ciment
maculé d’huile et il entendit de l’eau qui coulait goutte à goutte, dans le
lointain. Arrivé aux escaliers, il ouvrit la porte et manqua défaillir de
surprise. Deux hommes, aux coupes en brosse démodées et en blazer bleu
lui faisaient face. Sans un mot, sans un geste, ils se tenaient là, simplement,
lui bloquant le passage.
La terreur le parcourut comme un choc électrique. Il lâcha la porte et
recula. L’un des hommes saisit la porte et l’envoya violemment heurter le
mur. Percy tourna les talons et s’enfuit, courant vers l’escalier à l’autre
extrémité du garage. Les semelles de cuir de ses chaussures glissaient sur le
ciment, le déséquilibrant.
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et fut soulagé de voir
qu’aucun des deux hommes ne le poursuivait. Il saisit la poignée de la porte
et essaya de l’ouvrir. La poignée ne bougea pas. Il en ressentit un choc. La
porte était bouclée !
Il n’entendait que sa respiration haletante et le bruit constant des gouttes
d’eau. La seule autre issue était la rampe et il s’y précipita. Il l’atteignait
presque lorsqu’il vit l’un des hommes, immobile au bas de la rampe, les
bras le long du corps. Percy se baissa vivement derrière l’une des voitures et
tenta de réfléchir. Manifestement, les hommes s’étaient séparés, l’un
surveillant l’escalier et l’autre la rampe. C’est alors que Percy se souvint du
vieux monte-charge pour les voitures, au centre.
Toujours accroupi, il avança furtivement. Arrivé au monte-charge, il
souleva la barrière de bois, se glissa dessous et la rabaissa derrière lui. Un
grillage fermait les trois autres parois du monte-charge. Une ampoule nue,
au-dessus, constituait le seul éclairage. D’un doigt tremblant, Percy appuya
sur le bouton marqué « 1 ».
Le monte-charge se mit en marche avec un bruit sec, suivi de la plainte
aiguë d’un moteur électrique. Percy, soulagé, sentit la plate-forme
s’ébranler puis s’élever doucement, avec une lenteur atroce. Percy se
trouvait à moins de deux mètres du niveau de la rue quand les deux hommes
apparurent derrière lui.
Sans hâte, l’un des hommes se dirigea vers le tableau de commande et,
sous l’œil horrifié de Percy, inversa la marche. Désespérément, Percy
appuya sur le bouton mais, implacablement, le monte-charge continua sa
descente. Il se rendit compte qu’ils avaient tout combiné pour qu’il utilise
ce monte-charge. C’est pourquoi ils ne l’avaient pas poursuivi. Ils voulaient
le piéger.
« Qu’est-ce que vous voulez ? cria-t-il. Vous pouvez prendre mon
argent. »
Il tira son portefeuille et le jeta sur le sol du garage, à travers la barrière
de bois. L’un des hommes se baissa et le ramassa. L’autre avait sorti ce que
Percy prit d’abord pour un pistolet. Mais lorsque l’homme s’approcha, il
distingua une seringue.
Percy recula au fond du monte-charge, comme un animal pris au piège.
Au moment où le moteur s’arrêta, l’un des hommes souleva la barrière de
bois. Percy hurla de terreur et glissa sur le sol.
Une heure plus tard, environ, une fourgonnette bleue s’engageait sur la
piste de l’aéroport de Teterboro et allait s’arrêter devant un Gulf Stream.
Deux hommes en sortirent, allèrent ouvrir l’arrière de la fourgonnette et en
tirèrent une caisse de bois de bonne taille. Silencieusement, la porte de la
soute de l’avion s’ouvrit.
[Link]
CHAPITRE VIII
Il devait y avoir plus d’une centaine de personnes dans la salle de
conférences, toutes venues voir leurs amis et parents à l’occasion de la fin
du cours de vente d’Arolen. Arnold Wiseman, le responsable du stage, était
assis au premier rang sur l’estrade à côté de Bill Shelly. À leur droite
pendait un grand drapeau américain.
Adam se sentait quelque peu gêné par la cérémonie, conscient que les
quatre semaines de cours ne méritaient pas une telle mise en scène de la part
d’Arolen. C’était cependant tout à fait approprié car Adam avait appris que
les neuf dixièmes de ce que vendaient les représentants n’était que poudre
aux yeux.
En y songeant, Adam se retrouvait tout surpris de la rapidité avec
laquelle ces quatre semaines avaient filé. Dès le premier jour, il s’était rendu
compte que ses deux ans et demi d’études médicales lui permettaient de
dominer les autres de la tête et des épaules. La moitié des vingt autres
élèves possédaient des diplômes de pharmacologie, cinq sortaient d’une
école de commerce et les autres étaient issus de divers départements des
laboratoires Arolen.
Il chercha Jennifer dans la foule, pensant qu’elle avait peut-être changé
d’avis à la dernière minute et était venue, mais tout en continuant à
chercher, il savait ses espoirs vains. Dès le début, elle avait été opposée à
cet emploi chez Arolen, et même si elle avait surmonté son aversion pour ce
nouveau travail, ses nausées matinales étaient devenues si sévères qu’elle
aurait difficilement pu quitter leur appartement avant midi. Malgré cela, il
ne pouvait s’empêcher de regarder toutes les femmes brunes de l’assistance,
pour le cas où un miracle se serait produit.
Soudain, son regard s’arrêta sur un petit homme aux cheveux bruns
frisés, en imperméable noir, debout à l’entrée, les mains dans les poches,
des lunettes à fine monture chevauchant son nez aquilin.
Adam détourna le regard, pensant que ses yeux lui jouaient un tour. Puis,
lentement, il revint à l’homme. Aucun doute, c’était bien son père.
Le reste de la cérémonie se déroula pour lui dans un état de choc. La
partie officielle terminée et lorsque commença la réception, Adam se fraya
un chemin vers la porte où se tenait l’homme. Il s’agissait bien de son père.
« Papa ? »
Le docteur Schonberg se retourna, tenant une crevette piquée sur un cure-
dent, sans le moindre sourire aux lèvres ou dans les yeux.
« Quelle surprise, dit Adam, sans trop savoir quelle contenance prendre,
flatté que son père fût venu mais un peu nerveux aussi.
– C’est donc vrai, dit le docteur Schonberg d’une voix dure. Tu travailles
pour les laboratoires Arolen ! »
Adam hocha la tête.
« Et tes études de médecine ? Que vais-je dire à ta mère ? demanda-t-il,
courroucé. Et après tout ce que j’ai fait pour m’assurer qu’on t’admettrait !
– Je pense que mes « A » de moyenne y étaient pour quelque chose. En
outre, je vais m’y remettre. Ce n’est qu’une interruption.
– Pourquoi ?
– Parce que nous avons besoin d’argent. Nous allons avoir un enfant. »
Un instant, Adam crut que son père se radoucissait quelque peu. Mais le
docteur Schonberg faisait le tour de la salle du regard, l’air écœuré.
« Tu t’es donc acoquiné avec ces… ces…, dit-il, désignant d’un geste le
luxe qui l’entourait. Ne me dis pas que tu n’es pas conscient que les intérêts
commerciaux tentent de circonvenir la profession médicale.
– Arolen fournit un service public, répondit Adam, sur la défensive.
– Épargne-moi ça. Leur propagande ne m’intéresse pas. Les boîtes de
médicaments et les sociétés de holding qui les contrôlent sont là pour faire
du fric comme les autres industries, mais elles investissent des millions de
dollars dans la publicité pour tenter de faire croire le contraire au public. Eh
bien, c’est un mensonge. Et dire que mon propre fils y est impliqué, et cela
à cause de cette fille qu’il a épousée…
– Elle s’appelle Jennifer, coupa sèchement Adam, sentant ses joues
s’empourprer.
– Docteur David Schonberg, bienvenue chez Arolen, dit soudain Bill
Shelly, arrivé derrière Adam, une flûte de Champagne à la main. Je suis sûr
que vous êtes aussi fier de votre fils que nous-mêmes. Je m’appelle Bill
Shelly. »
Le docteur Schonberg ignora la main tendue.
« Je sais qui vous êtes, dit-il. Et pour être tout à fait sincère, je suis
consterné plus que fier de voir mon fils ici. La seule raison pour laquelle
j’ai répondu à votre invitation c’est pour m’assurer qu’Arolen ne s’attend
pas à quelque traitement de faveur du fait que mon fils travaille pour votre
société.
– Papa ! bredouilla Adam.
– J’ai toujours apprécié la franchise, dit Bill, laissant tomber sa main. Et
je peux vous donner l’assurance que nous n’avons pas embauché Adam
parce que son père travaille pour la F. D. A.
– J’espère que c’est vrai. Il me déplairait d’imaginer qu’Arolen pense
obtenir plus rapidement ses visas pour commercialiser de nouveaux
médicaments. »
Sans attendre de réponse, le docteur Schonberg jeta sa crevette dans une
boîte à ordures et se fraya un chemin vers la porte à travers la foule.
« Je suis terriblement désolé, dit Adam à Bill Shelly en hochant la tête,
incrédule.
– Inutile de vous excuser, le coupa Bill. Vous n’êtes pas responsable des
convictions de votre père. Ce sont ses nombreuses expériences avec les
moins honnêtes des sociétés qui travaillent dans notre secteur. Je suis
seulement navré qu’il n’ait pas eu suffisamment de contacts avec Arolen
pour se rendre compte de la différence.
– C’est peut-être vrai, mais cela n’excuse pas sa conduite pour autant.
– Peut-être un jour pourrez-vous le convaincre de faire l’une de ces
conférences-croisières d’Arolen. Vous en avez entendu parler ? »
Adam hocha la tête, se souvenant de Percy Harmon, auquel il n’avait pas
pensé depuis un mois. Mais voilà qu’il se demandait pourquoi le génial
représentant n’avait pas gardé le contact, comme promis.
« Nous avons invité votre père plusieurs fois, poursuivait Bill. Non
seulement à une croisière mais aussi à visiter nos installations à Porto Rico,
consacrées à la recherche. Peut-être pourriez-vous le convaincre d’accepter
notre invitation. Je suis certain que dans ce cas il changerait d’avis à propos
d’Arolen.
– Au point où j’en suis, dit Adam en s’efforçant de rire, je ne pourrais
amener mon père à accepter gratuitement un tableau de Rembrandt. Nous
nous parlons à peine. Franchement, cela m’a fichu un coup de le voir ici
aujourd’hui.
– C’est dommage, dit Bill. Nous serions si heureux que votre père
devienne l’un de nos grands conférenciers. Bien entendu, tous ses frais
seraient payés.
– Je crois que vous devriez faire appel à ma mère.
– Les épouses ne sont pas invitées, dit Bill tout en conduisant Adam vers
le bar.
– Pourquoi pas ? demanda Adam en prenant un verre de Champagne.
– Les croisières sont strictement réservées au travail.
– Oui, bien sûr, dit Adam.
– Non, je suis sincère. Les croisières sont patronnées par Arolen mais
organisées par le M. T. I. C. La seule raison qui a fait choisir un navire à la
société a été de couper les médecins de ce qui les dérangeait
habituellement : pas de téléphone, pas de patients et pas d’agents de change.
Chaque croisière est consacrée à un thème particulier, clinique ou
concernant la recherche et nous invitons les meilleurs dans leur domaine
comme conférenciers.
– Le navire se contente donc de voguer et de jeter l’ancre ? demanda
Adam.
– Oh ! non, répondit Bill. Le navire part de Miami, file vers les îles
Vierges puis Porto Rico et retour à Miami. Certains des invités, les
conférenciers en général, débarquent à Porto Rico pour visiter notre institut
de recherche.
– Uniquement le travail et aucune distraction, donc ? Pas même quelques
tables de jeu ?
– Eh bien, on joue un petit peu, reconnut Bill.
– Aucune raison particulière.
– Eh bien, si vous n’avez pas d’autre question, vous pouvez y aller.
Toujours à votre disposition si vous avez besoin de nous. Et, que je n’oublie
pas, voici les clefs de votre voiture Arolen. C’est une Buick Century. »
Adam prit les clefs.
« Et voici l’adresse d’un parking, le plus proche de votre domicile que
mes collaborateurs aient pu trouver. Nous payons le loyer. »
Adam ramassa l’adresse, impressionné de nouveau par la générosité de
ses employeurs. Une place de garage en ville valait autant qu’une voiture.
« Dernière précision mais non la moindre, voici votre code d’accès à
l’ordinateur, comme on vous l’a expliqué au cours de votre stage de vente.
Votre ordinateur personnel se trouve dans le coffre de la voiture. Bonne
chance à vous. »
Adam ramassa la dernière enveloppe et serra de nouveau la main du
directeur des ventes. Désormais, il était officiellement représentant
d’Arolen.
Après avoir trouvé, sur la bande F. M. une station de musique rock,
Adam descendit la vitre et posa un coude désinvolte sur la portière. Roulant
à quatre-vingt-dix, il se sentait inexplicablement grisé ! Puis il se souvint de
l’incrédulité ironique de son père et son sourire s’évanouit.
« Nous avons besoin du fric ! dit-il à haute voix. Si tu nous avais aidés, je
serais toujours en fac de médecine. »
Et son humeur ne s’améliora pas lorsque, en arrivant à son appartement,
il ne trouva qu’un mot bref collé sur le réfrigérateur : « Je suis chez moi. »
Adam le déchira et en jeta les morceaux à travers la pièce.
Il ouvrit la porte du réfrigérateur et jeta un coup d’œil à l’intérieur :
quelques restes de poulet rôti qu’il sortit ainsi qu’un pot de mayonnaise et
deux morceaux de pain de seigle. Après s’être fait un sandwich, il passa
dans la salle de séjour et brancha son ordinateur personnel. Il le mit en route
et tapa son code d’accès. Quel docteur demander ? Il hésita un instant puis
tapa le nom de Vandermer, après quoi il décrocha le téléphone et le brancha
sur le modem. Lorsque tout fut en place, il appuya sur le bouton
« Exécution », se cala dans sa chaise et mordit de bon cœur dans son
sandwich. Des petites lumières rouges apparurent sur le modem, indiquant
qu’il était relié à l’ordinateur central d’Arolen.
L’écran se mit à scintiller puis apparut le texte. Adam s’arrêta un instant
de mastiquer et se pencha pour lire.
CLARK VANDERMER,
DOCTEUR EN MÉDECINE,
DIPLÔMÉ DE GYNÉCOLOGIE-OBSTÉTRIQUE.
– Renseignements biographiques.
– Renseignements personnels.
– Renseignements financiers.
– Renseignements professionnels.
– Renseignements sur les habitudes pharmaceutiques.
(Appuyer sur barre d’espacement pour choix.)
Piqué par l’intérêt, Adam appuya sur la barre d’espacement jusqu’à
« Renseignements personnels » puis sur la touche « Exécution ». Apparut
un nouveau menu :
RENSEIGNEMENTS PERSONNELS :
– Renseignements familiaux (passés) y compris parents, frères et sœurs.
– Renseignements familiaux (actuels) y compris femme et enfants.
– Intérêts et passe-temps favoris.
– Goûts et aversions.
– Renseignements d’ordre social (y compris éducation).
– Santé.
– Profil de personnalité.
(Appuyer sur barre d’espacement pour choix.)
Mon Dieu ! songea Adam, on est en plein 1984, de George Orwell. Il
avança le curseur jusqu’à « Renseignements familiaux (actuels) » et passa
de nouveau à « Exécution ». L’écran se couvrit aussitôt d’un texte complet.
Pendant dix minutes, Adam apprit tout sur la femme et les enfants de Clark
Vandermer, des détails sans grand intérêt pour la plupart mais certains
importants également. Adam apprit que l’épouse de Vandermer avait été
hospitalisée trois fois pour dépression, à la suite de la naissance de leur
troisième enfant. Il découvrit que le cadet de ses enfants, une fille, souffrait
d’anorexie nerveuse.
Consterné, il leva les yeux de l’écran. Il n’existait aucune raison pour
qu’un laboratoire pharmaceutique comme Arolen détienne un
enregistrement aussi complet sur un médecin. Il pensait trouver tout ce qui
lui serait utile sous la seule rubrique « habitudes pharmaceutiques ». Pour
vérifier, Adam consulta les données et obtint ce qu’il attendait, c’est-à-dire
une analyse des habitudes de Vandermer en matière de prescriptions, y
compris la somme totale de médicaments de chaque type prescrits chaque
année.
Revenant au menu, Adam demanda à l’engin de sortir sur l’imprimante
rapide à aiguilles un listing complet concernant le docteur Vandermer.
L’imprimante se mit en route et Adam retourna à la cuisine boire un Coca-
Cola.
Il fallut trente-deux minutes pour que l’imprimante redevienne
silencieuse. Adam arracha la dernière feuille et ramassa le long listing
tombé en accordéon derrière l’ordinateur. Il y en avait près de cinquante
pages. Adam se demanda si le bon docteur se doutait le moins du monde de
la masse de renseignements que détenait Arolen à son sujet.
Le contenu de l’enregistrement apparut sec et aussi complet
qu’ennuyeux. On y trouvait même les investissements financiers de
Vandermer. Adam glissa jusqu’à la clientèle de Vandermer. Il y apprit que le
médecin était co-fondateur d’un cabinet de groupe avec Lawrence Foley !
Lawrence Foley, le médecin qui s’était suicidé alors qu’on s’y attendait si
peu. Adam se demanda si Jennifer savait que Foley avait été naguère
l’associé de son médecin.
Poursuivant sa lecture, Adam apprit que les associés actuels de
Vandermer étaient les docteurs John Stens et June Baumgarten.
Toujours piqué par la curiosité, il décida que le docteur Vandermer serait
son premier client. Se souvenant du conseil de Percy Harmon selon lequel
l’accès au médecin passait par sa secrétaire, Adam demanda à l’engin les
renseignements la concernant.
Elle s’appelait Christine Morgan, vingt-sept ans, mariée à David Morgan,
peintre. Ils n’avaient qu’un seul enfant, un garçon, David junior, surnommé
D. J.
Il essaya de retrouver en lui l’assurance que manifestait Percy Harmon et
appela le cabinet. Lorsque Christine décrocha, il expliqua qu’il remplaçait
Harmon, glissant au passage que son collègue parlait avec une chaleur toute
particulière du merveilleux fils de Christine. Il avait dû toucher la corde
sensible car Christine lui dit de passer immédiatement, qu’elle tenterait de
le faire recevoir.
Cinq minutes plus tard, Adam remontait Park Avenue, tâchant de se
souvenir de la nature des médicaments qu’il était censé conseiller aux
gynécos. Il décida d’insister surtout sur la gamme de vitamines dont Arolen
faisait la publicité pour la grossesse.
Aux alentours de la 36e Rue et de Park Avenue, il était ardu de trouver
des places, même en stationnement gênant avec risque de fourrière. Adam
dut se contenter d’une place devant une bouche d’incendie entre Park et
Lexington. Après avoir bouclé la portière, il alla ouvrir le coffre, bien garni
d’une gamme complète d’échantillons Arolen, de copies d’articles et autres
bric-à-brac. Il y trouva une douzaine de stylos Cross marqués du logo
d’Arolen. Les bénéficiaires étaient laissés à l’appréciation d’Adam.
Il choisit les échantillons et articles appropriés et les fourra dans sa
serviette. Il glissa également un stylo Cross dans la poche de sa veste,
referma la malle et se dirigea d’un bon pas vers le cabinet de Vandermer.
Christine Morgan lui apparut comme une femme aux cheveux
soigneusement permanentés et aux manières d’oiseau effrayé. Elle fit
coulisser la vitre et demanda ce qu’elle pouvait faire pour lui.
« Je suis Adam Schonberg, d’Arolen », annonça-t-il avec un sourire aussi
large qu’il put arborer, tout en tendant sa première carte de visite
professionnelle.
Elle lui retourna son sourire et lui fit signe de passer à la réception. Après
qu’il eut admiré les plus récentes photos de D. J., Christine le conduisit à
l’une des salles d’examen inoccupée, promettant d’aviser l’infirmière
principale qu’il se trouvait là.
Adam s’assit sur le tabouret, face à un petit bureau blanc, il détailla la
table d’examen avec ses étriers d’acier. Difficile d’imaginer Jennifer
comme patiente en ces lieux.
Un bon moment plus tard, la porte s’ouvrit subitement et le docteur
Vandermer entra. Pour passer le temps, Adam avait ouvert un des tiroirs du
bureau, contemplant avec désinvolture la collection de stylos, crayons,
paquets d’ordonnances et imprimés des laboratoires. Tout rouge, il referma
le tiroir et se leva.
« Vous cherchiez quelque chose de particulier ? railla Vandermer, passant
de la carte de visite d’Adam, dans sa main, au visage embarrassé de celui-
ci. Qui diable vous a introduit ici ?
– Une de vos collaboratrices, répondit Adam, demeurant délibérément
dans le vague.
– Il faudra que je leur parle, dit Vandermer en se tournant pour partir. On
va vous reconduire. J’ai des patientes à voir.
– J’ai des échantillons pour vous, se hâta de dire Adam. Et également un
stylo Cross. »
Il pécha vivement le stylo dans sa poche et le tendit à Vandermer qui
s’apprêtait à déchirer la carte d’Adam.
« Seriez-vous parent avec Jennifer Schonberg, par hasard ? demanda le
médecin.
– C’est ma femme, se hâta de préciser Adam, ajoutant : et une de vos
patientes.
– Je vous croyais étudiant en médecine.
– C’est exact.
– Alors, qu’est-ce que ces absurdités ? demanda Vandermer en agitant la
carte de visite.
– J’ai pris un congé, expliqua Adam, sur la défensive. Avec la grossesse
de Jennifer, nous avions besoin d’argent.
– Ce n’est pas le moment d’avoir un bébé, énonça Vandermer d’un ton
pédant. Mais si vous êtes assez fous pour ça, votre femme peut toujours
travailler.
– Elle est danseuse, rappela Adam qui, songeant aux propres soucis
personnels de Vandermer le jugeait mal placé pour suggérer des solutions
faciles.
– Eh bien, c’est criminel de votre part d’avoir quitté vos études de
médecine. Et travailler comme représentant d’un laboratoire
pharmaceutique, quel gâchis ! »
Adam se mordit la lèvre. Vandermer commençait à lui rappeler son père.
Espérant mettre un terme au sermon, il demanda à Vandermer si l’on ne
pouvait faire quelque chose pour les nausées matinales de Jennifer.
« Cinquante pour cent de mes patientes souffrent de nausées, déclara
Vandermer avec un geste de la main. À moins que ça ne provoque des
troubles de la nutrition, mieux vaut les considérer comme simples
symptômes. Je n’aime pas prescrire des médicaments si je peux l’éviter, et
notamment pas le Pregdolen d’Arolen. Et ne commencez pas à jouer les
docteurs et à lui donner de cette saleté. Ce n’est pas sans danger malgré sa
popularité. »
Clark Vandermer remonta un peu dans l’estime d’Adam. Peut-être se
montrait-il désagréablement brutal mais au moins se tenait-il au courant des
dernières conclusions de la médecine.
« Pendant que vous êtes là, ajouta Vandermer, vous m’éviterez un coup
de fil. Je dois faire une conférence la semaine prochaine lors de la croisière
d’Arolen. Quelle est l’heure limite de l’embarquement à Miami ?
– Je n’en ai pas la moindre idée, avoua Adam.
– Merveilleux, commenta Vandermer, reprenant son ton ironique.
Maintenant, voulez-vous me suivre ? »
Adam ramassa sa serviette et suivit l’homme dans le couloir étroit. Après
une vingtaine de pas, Vandermer ouvrit la porte et s’effaça pour laisser
passer Adam, lui fourrant sans cérémonie sa carte de visite dans la main
avant de refermer la porte derrière lui. Clignant des yeux, Adam se retrouva
dans la salle d’attente pleine de monde.
« Vous avez vu le docteur ? lui demanda Christine.
– Je l’ai vu, répondit Adam, se demandant pourquoi diable on ne leur
avait pas parlé des croisières Arolen lors du stage de vente. S’il avait pu
donner à Vandermer la réponse à sa question, peut-être aurait-il pu faire son
trou.
– Je vous avais dit que vous pouviez y aller », annonça fièrement
Christine.
Adam allait lui demander s’il pouvait voir l’un des autres médecins du
cabinet quand il remarqua leurs noms sur le mur, derrière la réception.
Outre Vandermer, Baumgarten et Stens, on y trouvait également les noms
des docteurs Foley et Stuart Smyth. Adam ne se souvint pas d’avoir vu un
Smyth dans le dossier Vandermer.
Fouillant dans sa poche, il en tira le stylo Cross.
« J’ai une petite surprise pour vous », dit-il en le tendant à Christine.
Il lui signifia, d’un geste, l’inutilité de tout remerciement et demanda, en
montrant le nom de Smyth :
« C’est un nouvel associé ?
– Oh ! Non. Voilà quinze ans que le docteur Smyth fait partie du cabinet.
Malheureusement, il est très malade. Il a adressé la plupart de ses patientes
à la clinique Julian.
– Est-ce le docteur Foley qui s’est suicidé ? demanda Adam, revenant à
la plaque avec les noms.
– Oui. Quelle tragédie. C’était mon médecin préféré. Mais nous ne
l’avons pas beaucoup vu, lui non plus, au cours des six derniers mois. Et il
avait également commencé à adresser ses patientes à la clinique. »
La remarque de Christine éveilla quelque chose dans la mémoire
d’Adam. Percy Harmon s’était montré très surpris que tant de médecins, y
compris Foley, abandonnent leur clientèle pour la clinique Julian.
« Vous étiez là quand le docteur Foley est parti ? demanda-t-il.
– Malheureusement. Ça a été un vrai cauchemar car il a fallu appeler
toutes ses patientes pour leur donner un autre rendez-vous.
– Est-ce qu’il est parti en voyage, avant de s’en aller ?
– Je crois bien que oui. Si je me souviens bien, il est allé assister à une
réunion de médecins. À une croisière, je crois.
– Et les docteurs Baumgarten et Stens ? demanda Adam. Sont-ils là
aujourd’hui ?
– Désolée, répondit Christine. Ils ont une opération l’un et l’autre. »
« Je ne comprends pas, disait Adam deux heures plus tard en brandissant
son os de côtelette sous le nez de Jennifer. Tu étais trop fatiguée pour venir
en voiture ce matin jusque chez Arolen mais assez bien cet après-midi pour
aller faire des courses avec ta mère ? »
Jennifer baissa les yeux, poussant son mélange de légumes frits autour de
son assiette. Un peu plus tôt, elle avait tenté d’expliquer à Adam pourquoi il
était important qu’elle parle à sa mère. Mais Adam avait haussé les épaules
à ses explications et maintenant elle préférait ne rien dire du tout plutôt que
de lui dire quelque chose de désagréable.
De ses doigts, Adam tambourina sur le dessus de Formica de la table.
Depuis que Jennifer avait appris qu’elle était enceinte, ils paraissaient
incapables d’aborder quelque sujet que ce fût de manière raisonnable.
Adam craignait qu’elle se mette à pleurer s’il allait plus avant dans ses
critiques.
« Écoute, dit-il, ne parlons plus d’aujourd’hui. Profitons de notre dîner.
Tu as l’air magnifique. C’est une nouvelle robe ? »
Elle acquiesça de la tête et il devina qu’il s’agissait d’un cadeau de sa
mère.
« Elle est vraiment belle, déclara-t-il diplomatiquement, mais Jennifer ne
voulut pas s’apaiser.
– La robe est peut-être belle mais moi j’ai l’air affreuse. Je pensais que la
grossesse me ferait rayonner de féminité, mais je me sens seulement grosse
et moche. »
Adam ne disant rien, elle ajouta : « Je crois que c’est dû à ces horribles
nausées. Je ne sais pas pourquoi ils appellent ça des malaises matinaux alors
que cela semble durer toute la journée. »
Adam lui prit la main et la serra. Espérant la distraire, il se mit à lui
raconter sa désastreuse visite au docteur Vandermer. Jennifer parut se
détendre.
« Je t’ai dit qu’il n’avait aucune manières, commenta-t-elle en riant. Est-
ce qu’il a dit quelque chose d’utile à propos des nausées ?
– Non. Seulement que ça allait passer et que tu allais bien. »
Jennifer soupira. Sur le trajet du retour, elle parla peu et, arrivée à la
maison, elle se mit au lit et regarda Dynasty.
Déprimé par sa première journée de représentant et fâché du silence de sa
femme, Adam alla nerveusement mettre en marche son ordinateur.
Paresseusement, il sortit l’enregistrement du cabinet de groupe Vandermer,
pensant y ajouter le nom de Smyth. Il constata, surpris, qu’il s’y trouvait
déjà. Se demandant s’il avait pu se tromper, cet après-midi, il retourna aux
listings. Afin de procéder à une double vérification, il sortit les autres
associés, Stens et Baumgarten. Ni Smyth, ni Foley n’apparurent dans leurs
enregistrements.
Adam se mordit la lèvre inférieure. Il devait exister des contrôles, dans le
programme, pour rattraper une telle omission. Ou peut-être les
programmeurs avaient-ils oublié de procéder à un double contrôle ? Si tel
était le cas, peut-être convenait-il de le signaler à Arolen.
Se demandant pourquoi les associés apparaissaient dans l’enregistrement
de Smyth, Adam pianota le nom du médecin. Le moniteur clignota puis
afficha un message laconique : « Cours croisière ob-gynéco du 9/9/83.
Cours de remise en mémoire programmé pour le 5/6/84 avec visite prévue
au Centre de Recherche de Porto Rico. » Adam se frotta les coins de la
bouche. Manifestement, l’ordinateur connaissait Smyth mais ne possédait
pas d’enregistrement le concernant. Adam ne comprenait pas.
Il ouvrit la liste de ses clients et la parcourut du doigt. Pas de Smyth.
Adam en conclut qu’Arolen servait Smyth à la clinique Julian bien qu’il
fasse théoriquement partie du cabinet de groupe. Tout de même, tout cela
paraissait bizarre.
Perplexe, il décida de chercher et d’appeler l’enregistrement de Foley.
L’engin n’imprima qu’un seul mot : « Terminé. »
Humour assez noir de la part du programmeur, songea Adam.
Au cours des trois semaines qui suivirent, la compétence d’Adam comme
vendeur s’améliora considérablement. Tant qu’il distribuait généreusement
des échantillons aux médecins figurant sur sa liste, la plupart se montraient
heureux de l’écouter chanter les vertus des laboratoires Arolen. Ils
discutaient rarement les affirmations ni ne s’inquiétaient d’effets
secondaires possibles. Adam distribuait gaiement tous les produits de la
gamme Arolen, à une exception : le Pregdolen. L’article lu dans la revue et
la mise en garde de Vandermer l’avaient impressionné et il ne voulait pas
être responsable d’encourager l’usage d’un médicament aussi
potentiellement dangereux.
Le soir, il consultait sur son ordinateur la liste des médecins qu’il avait
l’intention de voir le lendemain, simplement à titre d’information pour
l’aider dans ses ventes. Il décida de ne pas s’inquiéter d’omissions ou
inexactitudes possibles, comme celles qui concernaient le cabinet de groupe
Vandermer.
Et puis, au moment où il commençait à se sentir à l’aise dans ses
nouvelles fonctions, se produisit un événement qui fit renaître ses doutes. Il
avait obtenu un rendez-vous pour rencontrer un groupe de généralistes
débordant d’activité, mais quand il arriva au cabinet, la secrétaire lui
annonça que tous avaient dû annuler le rendez-vous. L’un des associés
venait de rentrer d’une croisière Arolen et d’annoncer qu’il abandonnait la
clientèle pour aller travailler à la clinique Julian. Les autres médecins
étaient furieux et à bout de nerfs à tenter de caser ses patientes.
Adam se retira, se souvenant de Percy Harmon décrivant un incident
identique. Ce qui lui rappela qu’il n’avait jamais su pour quelles raisons
Percy ne l’avait pas appelé. Lorsqu’il avait demandé, au siège du New
Jersey, nul n’avait paru savoir exactement où était Harmon, encore
qu’apparemment il ne s’était pas rendu à Porto Rico comme prévu.
Connaissant l’enthousiasme de Percy quant au stage des cadres, Adam
jugea cela extrêmement troublant.
Un après-midi qu’il avait terminé sa tournée assez tôt, il décida de passer
au siège pour voir si Bill Shelly pouvait répondre à quelques-unes de ses
questions. Et il souhaitait aussi se renseigner sur les mystérieuses croisières
Arolen. Bien que ne se sentant pas décidé à quitter New York pour Porto
Rico, il songea qu’un séminaire médical de cinq jours en mer pourrait être
passionnant. Cela lui donnerait l’impression de retrouver ses études de
médecine. Et peut-être que quelques brèves vacances ne feraient pas de mal
à son mariage. Les nausées de Jennifer avaient empiré et elle passait de plus
en plus de temps chez ses parents. Lorsqu’Adam tentait de l’intéresser à son
nouveau travail ou de la persuader d’appeler quelques-unes de ses amies,
elle se bornait à ne pas l’écouter.
Il était près de trois heures trente quand Adam arriva au parking
d’Arolen. Shelly lui avait fait dire qu’il serait libre pendant la demi-heure
suivante. Un gardien en uniforme appela le bureau de Shelly pour vérifier
avant de laisser passer Adam. Lorsqu’il arriva à l’étage de la direction,
Joyce, la secrétaire de Bill, l’attendait près de la réception.
« Heureuse de vous voir, monsieur Schonberg, dit-elle. Bill est en haut.
Voulez-vous me suivre ? »
Au bout du couloir, Joyce ouvrit de sa clef la porte d’un petit ascenseur, y
pénétra et, à l’aide de la même clef, le fit grimper au vingt et unième étage.
Adam fut très surpris de se voir gravir la paroi extérieure du bâtiment dans
une cage de verre. La sensation n’était pas très agréable et il ferma les yeux
sur la campagne du New Jersey jusqu’à ce que l’ascenseur s’arrête.
Il fut accueilli par un costaud en tee-shirt et pantalon kaki.
« Adam Schonberg ? » demanda l’homme en le conduisant le long d’un
couloir ensoleillé.
Toute la paroi extérieure était vitrée et Adam s’en tint aussi éloigné que
possible. Non pas qu’il eût exactement peur du vide, mais il n’aimait pas
cela. Il se sentit mieux en pénétrant dans un salon vide. Un téléviseur
diffusait les informations. Au-delà du salon se trouvait une salle Nautilus et
au-delà encore des vestiaires avec des cabines de massage. À l’autre
extrémité, une large porte ouvrait sur la piscine.
L’homme au tee-shirt lui tint la porte mais ne le suivit pas. Un instant, la
lumière parut si vive qu’Adam y voyait à peine. Sur une hauteur de deux
étages, ce n’était qu’un mur de verre qui formait aussi une partie du toit. Le
sol était carrelé de marbre blanc étincelant et la piscine également carrelée
de blanc, avec des lignes bleues.
Un nageur solitaire faisait des longueurs de bassin d’une nage
vigoureuse. En se tournant, il aperçut Adam et nagea jusqu’au bord. Il
portait de petites lunettes de natation et un bonnet de bain de caoutchouc
noir.
« Ça vous dit de venir nager ? proposa Bill Shelly.
– Désolé, j’ai oublié mon maillot.
– Inutile pour l’instant. C’est l’heure des hommes. Allons, venez essayer.
Je suis sûr que Paul pourra vous trouver une serviette. »
Adam hésita. Il n’avait vraiment aucune raison de refuser et l’occasion de
faire de la natation à une vingtaine d’étages au-dessus du sol ne se
présentait pas tous les jours.
« D’accord, dit-il. Comment trouver Paul ?
– Retournez dans les vestiaires. Il y a un bouton de sonnette sur le mur.
Appuyez et Paul apparaîtra, comme un génie. »
Ce que fit Adam. Paul lui indiqua une armoire et lui fournit une énorme
serviette et un peignoir blanc en éponge.
Adam se déshabilla, passa le peignoir et sortit, intensément conscient de
sa peau blanche, se demandant de nouveau comment Shelly conservait son
bronzage. Très gêné, Adam laissa tomber le peignoir protecteur et plongea.
L’eau était glacée.
« Nous maintenons la piscine assez fraîche pour que ce soit plus
stimulant », expliqua Bill en voyant la grimace sur le visage d’Adam.
Lorsqu’il commença à nager, il se sentit mieux, mais en tentant de
rivaliser avec le crawl rapide de Bill il ne réussit qu’à s’emplir le nez d’eau
et il sortit du bassin, toussant et crachotant.
Bill eut pitié de lui et le ramena au vestiaire, pour qu’ils aillent se faire
masser l’un et l’autre.
« Pourquoi vouliez-vous me voir ? » demanda Bill lorsqu’ils furent
installés sur des tables voisines.
Adam hésita. Bien que Bill eût toujours fait montre de gentillesse avec
Adam, il ne se départait jamais de son air glacial de patron.
« Je voulais en savoir davantage à propos des croisières Arolen, dit
Adam tandis que Paul lui faisait signe de se mettre sur le dos.
– Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
– Qui peut y participer. Comment vous prévoyez les diverses spécialités.
S’il existe quelqu’un à Arolen qu’on peut appeler pour obtenir des
renseignements.
– On peut appeler gratuitement le numéro du M. T. I. C., répondit
sèchement Bill. J’espérais que vous alliez m’annoncer votre décision de
suivre le stage de formation des cadres.
– Pas pour le moment, dit Adam tandis que Paul continuait à lui pétrir les
épaules. Mais je me demandais si vous ne pourriez pas m’envoyer participer
à l’une de ces croisières. Est-ce que certains des représentants y vont ?
– Je crains que non, répondit Bill en se levant et en commençant de
s’habiller. Il y a ici des tas de gens qui souhaiteraient y aller.
Malheureusement, le Fjord n’est pas si grand que ça. Et puis vous vous
ennuieriez. Du fait que le but du programme est de fournir aux médecins
des cours continus, on a transformé la plupart des coins jadis réservés aux
loisirs en salle de conférences.
– J’aimerais quand même y aller.
– Désolé, dit Bill que manifestement le sujet n’intéressait plus guère et
qui alla ajuster sa cravate devant une glace. Je crois qu’il serait préférable
que vous vous en teniez au travail que vous êtes censé faire. »
Adam décida que ce n’était pas le moment de poser des questions sur les
médecins qui avaient renoncé à la clientèle privée à leur retour. De toute
évidence, les questions d’Adam commençaient à irriter Bill Shelly. Tandis
qu’il s’habillait et suivait Bill à l’ascenseur, il prit bien soin de s’en tenir à
des banalités. Mais plus tard, en rentrant sur New York, Adam continua à se
poser des questions sur les bizarreries qui, pour lui, se trouvaient désormais
liées aux croisières d’Arolen. La disparition de Percy Harmon, notamment,
paraissait troublante. Quand Adam avait appris que Percy n’était pas parti
pour Porto Rico, il avait essayé de l’appeler au téléphone, mais en vain. En
rentrant en ville par le Lincoln Tunnel, Adam décida de s’arrêter chez
Percy. Peut-être un de ses voisins savait-il où il se trouvait.
Percy habitait à quelques pas de la 2e Avenue dans un immeuble de grès
brun quelque peu délabré. Il trouva son nom à côté du bouton du numéro
3C, sonna et attendit.
De l’autre côte de la rue, un homme en costume bleu fripé jeta sa
cigarette et l’écrasa sous sa semelle. Après avoir regardé de chaque côté, il
traversa vers l’immeuble, portant la main à sa poche intérieure.
Adam passa d’un pied sur l’autre et appuya sur le bouton du gardien.
Presque aussitôt le bruit de la fermeture électrique se fit entendre et Adam
poussa la porte sur une entrée délabrée mais bien plus propre que celle de
son immeuble. Il entendit une porte s’ouvrir, à l’étage inférieur et,
s’avançant jusqu’aux escaliers, il pencha la tête. Un homme pas rasé, en
tricot de corps, grimpait les marches.
« Qu’est-ce que vous voulez ? demanda le concierge.
– Je cherche Percy Harmon.
– Comme tout le monde, commenta le concierge, manifestement peu
impressionné. L’est pas là et j’l’ai pas vu depuis plus d’un mois.
– Excusez-moi de vous avoir dérangé », dit Adam tandis que le concierge
redescendait.
Adam se retourna, prêt à partir, puis s’arrêta au bas des escaliers. Il
entendit le concierge refermer la porte et, cédant à une impulsion soudaine,
il grimpa tranquillement au troisième étage et frappa au 3C. Pas de réponse.
Il essaya d’ouvrir la porte : verrouillée. Il se demandait s’il allait laisser un
mot quand il remarqua une fenêtre à l’extrémité du couloir qui donnait sur
les escaliers de secours.
Bien que n’ayant jamais rien fait de tel, Adam ouvrit la fenêtre et
l’enjamba. Il avait l’intuition que quelque chose était arrivé à Percy et
voulait jeter un coup d’œil dans son appartement pour voir si quelque indice
lui révélerait depuis combien de temps il était absent.
Sur les escaliers de secours vieux et rouillés, Adam essaya de ne pas
regarder la cour cimentée qui s’étendait au-dessous de lui. Après s’être
glissé pas à pas, les mains plaquées au mur, il atteignit enfin la fenêtre de
Percy, entrebâillée de quelques centimètres. Espérant qu’on ne le verrait pas
et qu’on n’appellerait pas la police, Adam souleva la fenêtre. Au point où il
en était, il se dit qu’il n’avait rien à perdre et se glissa dans la chambre de
Percy qui sentait le renfermé.
Le cœur battant, il fit le tour d’un lit défait et ouvrit la porte du placard,
plein de vêtements. Il se tourna et alla jeter un coup d’œil dans la salle de
bains. Le niveau de l’eau, dans les toilettes, lui sembla bien bas, paraissant
indiquer qu’on ne s’en était pas servi depuis un certain temps.
Il revint dans la chambre qu’il traversa pour passer dans la salle de
séjour. Sur la table, il trouva un journal vieux de sept semaines. Dans la
cuisine, les assiettes, dans l’évier, étaient recouvertes de duvets de
moisissure noire. Manifestement, Percy avait eu l’intention de revenir. Et
c’était bien là ce qu’Adam avait craint. Il lui était probablement arrivé
quelque chose d’inattendu.
Adam décida de quitter les lieux et d’appeler la police. Avant qu’il sorte
de la cuisine, un bruit léger le figea : le bruit d’une porte qu’on refermait.
Adam attendit. Silence total. Il jeta un coup d’œil dans la salle de séjour.
La chaîne de sécurité de la porte d’entrée se balançait doucement.
Il faillit s’en trouver mal. Si c’était Percy qui était entré, pourquoi se
cachait-il ? Adam demeura figé sur place dans la cuisine, s’efforçant de
capter un autre bruit. Lorsque le réfrigérateur se mit en route, à côté de lui,
il en poussa un gémissement de terreur. Finalement, décidant qu’il s’était
bien écoulé une dizaine de minutes, que peut-être son imagination lui jouait
des tours, il passa dans la salle de séjour et jeta un coup d’œil dans la
chambre. Il pouvait voir la fenêtre ouverte qui donnait sur l’escalier de
secours et les rideaux qui ondulaient doucement sous le courant d’air. Il ne
lui faudrait qu’une seconde pour traverser la pièce et s’échapper.
Il n’y parvint jamais. Tandis qu’il se précipitait vers la fenêtre, une
silhouette jaillit du placard. Avant qu’Adam réagisse, un poing le frappait
au ventre, l’envoyant bouler sur le sol.
[Link]
CHAPITRE IX
Lorsque Jennifer arriva au cabinet médical pour son examen mensuel,
elle remarqua qu’il y avait moins de patientes dans la salle d’attente que
lors de ses précédentes visites. S’asseyant sur l’un des canapés, dont elle
disposait pour elle seule, elle ramassa un magazine mais ne parvint pas à se
concentrer. Elle trouvait merveilleux que rien de fâcheux ne soit arrivé à
son bébé en l’absence du docteur Vandermer, persuadée qu’une hémorragie
allait se déclarer alors que le médecin n’était pas là et, malgré les manières
brusques de celui-ci, elle ne souhaitait pas voir un autre docteur.
Moins de quinze minutes plus tard, on la faisait passer en salle d’examen.
Tout en retirant ses vêtements pour enfiler la blouse de papier, elle demanda
à l’infirmière si le docteur Vandermer avait bien profité de ses vacances.
« Je crois », répondit Nancy sans enthousiasme.
Elle tendit à Jennifer le flacon destiné à recueillir l’échantillon d’urine et
lui indiqua d’un geste la porte des toilettes.
Quelque chose dans son ton inquiéta Jennifer, mais lorsqu’elle sortit des
toilettes, le docteur Vandermer l’attendait.
« Je n’en ai pas terminé avec madame Schonberg, dit Nancy. Voulez-
vous me laisser quelques minutes pour l’hématocrite et la pesée.
– Je voulais simplement lui dire bonjour, annonça-t-il avec une douceur
insolite dans la voix qui contrastait avec son ton habituellement brutal.
Comment allez-vous, Jennifer ? Vous paraissez en pleine forme.
– Je vais bien, répondit Jennifer, surprise.
– Bon, je reviens dès que Nancy en aura terminé. »
Il referma la porte que Nancy fixa un instant.
« Seigneur ! dit-elle. Si je ne le connaissais pas mieux, je jurerais qu’il
vous fait du plat. Il est bizarre, depuis son retour, beaucoup plus gentil avec
ses patientes, mais il rend mon boulot dix fois plus difficile. Ma foi…
allons-y pour le prélèvement de sang et la pesée. »
Elle finissait juste quand reparut le docteur Vandermer.
« Je prends la suite, dit-il de la même voix neutre. Le poids est parfait.
Comment vous êtes-vous sentie, en général ?
– Je ne l’ai pas encore examinée, coupa Nancy.
– C’est très bien. Occupez-vous donc de l’hématocrite pendant que je
bavarde avec Jennifer. »
Avec un soupir parfaitement audible, Nancy ramassa les tubes de
l’hématocrite et quitta la pièce.
« Je disais donc : comment vous sentez-vous ? » reprit le docteur
Vandermer.
Jennifer regarda l’homme. Elle lui trouva les mêmes traits séduisants
mais le visage mou, comme s’il était épuisé. Ses cheveux aussi paraissaient
avoir un peu changé : davantage en bataille, peut-être. Et au lieu de son air
d’ordinaire pressé, il parut à Jennifer qu’il souhaitait vraiment connaître ses
impressions.
« Je crois que je me suis sentie très bien, dit-elle.
– Vous ne paraissez pas très enthousiaste.
– Eh bien… dit Jennifer, je suis moins fatiguée mais les nausées du matin
ont empiré, quoi que je fasse pour mon régime.
– Quel est votre sentiment à propos de cette grossesse ? Les sentiments
jouent parfois un rôle important dans la santé. »
Jennifer regarda le visage du médecin. Il semblait vraiment intéressé.
« À vrai dire, avoua-t-elle, je me sens partagée. »
Jusqu’à cet instant, elle n’avait pas voulu l’admettre, même avec sa mère,
mais le docteur Vandermer ne paraissait pas désapprobateur.
« Il est très courant qu’on change d’avis, commenta-t-il gentiment.
Pourquoi ne pas me dire comment vous vous sentez vraiment ? »
Encouragée par l’attitude du médecin, Jennifer, lui parla de toutes ses
craintes quant à sa carrière et à ses rapports avec Adam. Elle reconnut que
Vandermer avait eu raison : ce n’était pas le moment idéal pour avoir un
enfant. Elle parla près de dix minutes, n’évitant les larmes que par une
curieuse absence de réaction dans l’expression du médecin. Il paraissait
intéressé mais lointain, semblait-il. Lorsqu’elle eut terminé, il lui dit d’une
voix douce :
« Je suis heureux que vous vous confiiez à moi. Il n’est pas sain de
garder et de ruminer tout cela. En fait, cela influe peut-être sur vos malaises
matinaux qui devraient maintenant avoir régressé. Je pense qu’il va nous
falloir essayer un médicament. »
Il se tourna vers Nancy qui venait de rentrer dans la pièce et lui dit :
« Voulez-vous aller me chercher une poignée d’échantillons de Pregdolen
aux fournitures ? Maintenant, poursuivit le docteur Vandermer tandis que
Nancy sortait sans un mot, nous allons procéder à un bon examen. »
L’examen comprit une échographie, dont le docteur Vandermer expliqua
qu’il s’agissait d’une méthode permettant la reproduction d’images par
ondes ultrasoniques réfléchies par les tissus du bébé. Jennifer ne fut pas
certaine de comprendre mais le docteur Vandermer l’assura que c’était à la
fois indolore et tout à fait sans danger pour la mère comme pour le fœtus. Et
ce fut bien le cas. Une manipulatrice arriva pour faire marcher l’appareil,
mais le docteur Vandermer insista pour pratiquer l’examen lui-même. Sur
un écran qui ressemblait beaucoup à celui d’un poste de télévision, Jennifer
distingua la silhouette du bébé.
« Voulez-vous connaître le sexe de votre enfant ? demanda le docteur
Vandermer en se redressant.
– Je crois, répondit Jennifer qui n’avait pas beaucoup réfléchi à la
question.
– Je ne peux pas en être certain, dit le médecin, mais si j’avais à me
prononcer, je dirais que ça semble être un garçon. »
Jennifer hocha la tête. Pour l’instant, cela ne changeait pas grand-chose
qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille, mais elle se demanda ce qu’en
penserait Adam.
De retour dans la salle d’examen, le docteur Vandermer s’assit au petit
bureau et se mit à noter ce qu’il avait vu. Il congédia Nancy, qui sortit sans
un mot, manifestement mécontente qu’on ait empiété sur son travail.
Jennifer s’assit sur la table, se demandant si elle devait se rhabiller.
Finalement, le docteur Vandermer se tourna vers elle.
« À part ces malaises matinaux, vous allez très bien et voilà qui mettra
peut-être fin à vos nausées, dit-il en posant à côté d’elle un petit paquet
d’échantillons et en rédigeant une ordonnance. Prenez-en une pilule trois
fois par jour. »
Jennifer acquiesça, prête à essayer n’importe quoi.
« Et maintenant, dit le docteur Vandermer de son ton monotone, il y a
deux questions dont je voudrais discuter avec vous. Tout d’abord, pour
votre prochaine visite je vous verrai à la clinique Julian. »
Jennifer sentit son cœur s’arrêter tandis que lui revenait soudain en
mémoire l’image de Cheryl s’écroulant sur le sol. Elle pouvait voir le sang
et sentir la panique la glacer.
« Ça va, Jennifer ? demanda le médecin.
– Il vaudrait peut-être mieux que je m’allonge », dit-elle, soudain prise de
vertige.
Le docteur Vandermer l’aida à s’étendre.
« Je suis terriblement désolée, dit-elle. Je me sens bien, maintenant.
Pourquoi dois-je vous voir à la clinique Julian ?
– Parce que j’ai décidé de me joindre à leur équipe, répondit Vandermer
en lui prenant le pouls. La clientèle privée ne m’intéresse plus. Et je peux
vous assurer que comme patiente vous serez bien mieux suivie à la clinique
Julian. Ça va, maintenant ? »
Jennifer hocha la tête.
« Est-ce la première fois que vous avez un malaise ?
– Oui, dit Jennifer qui se mit à raconter la mort brutale de Cheryl.
– Quelle horrible expérience pour vous. Notamment du fait que vous
étiez enceinte. Fort heureusement, un tel accident circulatoire est
extrêmement rare et j’espère que vous n’en rejetez pas la faute sur la
clinique Julian. J’ai entendu parler de l’affaire et appris que Miss Tedesco
avait passé sous silence certains aspects de son passé médical. L’usage
abusif de drogues a provoqué des troubles hématologiques qu’on n’a pu
déceler lors des examens de laboratoire courants. Si Miss Tedesco s’était
montrée plus franche, elle serait sans doute en vie aujourd’hui. Je ne vous
dis cela que pour que vous ne nourrissiez pas de doutes à l’égard de la
clinique Julian.
– J’en ai entendu dire beaucoup de bien avant d’y aller avec Cheryl. Et je
dois avouer que j’ai été impressionnée par l’attitude pleine d’humanité du
personnel.
– C’est l’une des raisons pour lesquelles je me joins à eux. Les médecins
ne s’y intéressent pas à ces courses et compétitions insensées qu’on
retrouve avec la clientèle privée. »
Jennifer se redressa, soulagée de constater que son malaise était dissipé.
« Ça va aller, maintenant ? demanda Vandermer.
– Je crois que oui.
– Le deuxième sujet dont je voulais vous entretenir est la possibilité que
nous fassions une amniocentèse. »
De nouveau, Jennifer se sentit prise d’un léger malaise mais qui, cette
fois, disparut rapidement.
« Vous avez changé d’avis, dit-elle, constatant plus que questionnant.
– Exact, reconnut Vandermer. À l’origine, j’étais convaincu qu’il
s’agissait d’une histoire congénitale, pour votre frère. J’entends une
mutation chromosomique après la conception. Mais j’ai obtenu les lames de
l’hôpital où votre frère est décédé et le labo pense qu’il s’agit peut-être d’un
problème d’hérédité. De ce fait, ce serait une erreur de ne pas profiter de
toute la technologie dont nous disposons.
– Est-ce que l’examen dira si mon enfant peut avoir le même problème ?
– Absolument. Mais il nous faudrait le pratiquer au plus tôt car il faut
plusieurs semaines pour obtenir les résultats. Si nous attendons trop, il sera
difficile de faire quelque chose dans le cas où le résultat se révélerait positif.
– En disant « faire quelque chose », vous entendez un avortement ?
– Oui, répondit Vandermer. Les risques sont faibles, mais compte tenu de
vos sentiments mitigés je pense que vous seriez capable d’envisager une
telle éventualité.
– Il faudra que j’en parle avec mon mari et mes parents », dit Jennifer.
Elle quitta le cabinet, nerveuse à l’idée de l’amniocentèse mais heureuse
d’avoir un médecin aussi attentif que le docteur Vandermer. Il lui faudrait
dire à Adam que son jugement premier à propos de l’homme avait
complètement changé.
Adam ne perdit jamais totalement conscience, se rendant vaguement
compte qu’on le traînait dans la salle de séjour de Percy et qu’on le jetait
sans cérémonie sur le canapé. Il sentit qu’on lui retirait son portefeuille puis
qu’on le remettait en place, ce qui ne cadrait pas du tout avec ce à quoi il
s’attendait. Renonçant à comprendre, il se secoua pour sortir de sa stupeur.
Il commença par chercher ses lunettes qu’on lui fourra soudain dans la
main. Il les remit et distingua mieux la pièce. Assis en face de lui se trouvait
un homme solidement bâti, en costume bleu et chemise blanche au col
ouvert.
« Bonjour, bon retour », dit l’homme.
Adam remua, ne ressentit aucune douleur, ce qui le surprit.
« À moins que vous ne vouliez descendre au commissariat de police,
monsieur Schonberg, il vaut mieux me dire ce que vous faisiez dans cet
appartement.
– Rien, croassa Adam qui dut s’éclaircir la gorge.
– Il va falloir vous montrer plus coopératif, dit l’homme, allumant une
cigarette et soufflant la fumée au plafond.
– Je pourrais vous en dire autant », observa Adam.
L’étranger se pencha, empoigna Adam par le devant de sa chemise, le
soulevant presque du canapé.
« Je ne suis pas d’humeur à entendre vos vannes », gronda-t-il.
Adam hocha la tête.
Aussi soudainement qu’il l’avait empoigné, l’homme le relâcha.
« C’est bon, on recommence, dit-il. Que faisiez-vous dans cet
appartement ?
– Je suis un ami de Percy Harmon, répondit vivement Adam. Enfin, une
sorte de copain. Je commençais à travailler pour les laboratoires Arolen et il
m’a emmené en tournée pour apprendre le métier. »
L’homme hocha légèrement la tête comme si, jusque-là, l’explication le
satisfaisait.
« Percy devait m’appeler, continua Adam. Il ne l’a jamais fait et il n’a
jamais répondu au téléphone. Alors, je suis venu voir s’il était ici.
– Ce qui n’explique pas pourquoi vous avez pénétré dans l’appartement,
observa l’étranger.
– Une impulsion, dit humblement Adam. Je voulais voir s’il allait bien. »
L’homme ne dit rien. Le silence et la tension commencèrent à peser à
Adam.
« J’aimais bien Percy, dit-il. Je me faisais du souci pour lui. Il était censé
partir pour un stage à Porto Rico mais il n’y est jamais arrivé. »
L’homme continua à garder le silence.
« C’est tout ce que je sais, dit Adam. Je ne l’ai jamais revu.
– Je vous crois, dit l’homme après un instant.
– Merci », dit Adam, soulagé à un point tel qu’il aurait pu en pleurer.
L’homme écrasa sa cigarette, sortit une carte de la poche intérieure de sa
veste et la tendit à Adam. « Robert Marlow, Détective privé », annonçait la
carte qui portait un numéro de téléphone dans le coin inférieur droit.
« Il y a environ six semaines, Percy Harmon a quitté un restaurant
japonais de Fort Lee, New Jersey. Il n’est jamais rentré chez lui. C’est la
famille qui m’a embauché pour voir si je trouverais quelque chose. J’ai
surveillé l’appartement. À part deux jeunes dames, vous êtes le seul à vous
être montré.
– Vous avez une idée de ce qui a pu lui arriver ? demanda Adam.
– Pas la moindre, dit Marlow. Mais si par hasard vous appreniez quelque
chose, j’apprécierais que vous me passiez un coup de fil. »
Adam se sentait toujours sonné en regagnant son appartement vide.
L’absence de Jennifer l’irritait. Il était contrarié et voulait lui parler, mais il
devina qu’elle était encore sortie avec sa mère. Il se laissa tomber sur le lit
et alluma la télé pour les nouvelles. Lentement, il commença à se détendre.
Un peu plus tard, il se rendit compte qu’on ouvrait la porte d’entrée et, un
instant, il se crut revenu dans l’appartement d’Harmon.
« Eh bien, eh bien, dit Jennifer. On flemmarde ? »
Adam ne répondit pas.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.
– Je suppose que tu es allée à Englewood », cracha Adam
déraisonnablement.
Jennifer le regarda. Elle ne se sentait pas disposée à supporter les sautes
d’humeur d’Adam et s’irritait d’avoir à s’excuser d’être allée voir ses
parents. Les mains sur les hanches, elle lui dit :
« Oui, je suis allée chez moi.
– C’est bien ce que je pensais, observa Adam en se retournant vers la
télé.
– Qu’est-ce que ça voudrait dire ?
– Rien de particulier.
– Écoute, dit Jennifer en s’asseyant au bord du lit, j’avais une bonne
raison d’aller à la maison. Le docteur Vandermer a suggéré une
amniocentèse. Je suis allée chez moi pour en discuter.
– C’est gentil, commenta ironiquement Adam. Tu en discutes avec tes
parents bien qu’il s’agisse de notre enfant.
– Je savais que je ne pourrais pas te toucher dans la journée, expliqua
Jennifer, tentant de se montrer raisonnable. Bien sûr, j’avais l’intention d’en
discuter avec toi. Mais je voulais en parler à ma mère, qui a connu le
traumatisme de donner naissance à un bébé trisomique.
– Je continue à penser que la décision appartient à nous seuls, dit Adam
en roulant sur le lit où il s’assit, conscient de se montrer injuste. En outre, je
croyais que Vandermer avait dit que tu n’avais pas besoin d’une
amniocentèse.
– C’est exact. Mais aujourd’hui il m’a dit qu’après vérification des lames
de mon frère, il pensait que je devais en passer une. »
Adam se leva et s’étira. D’après le peu qu’il connaissait de la génétique,
il ne pensait pas que Jennifer eût besoin d’une amniocentèse.
« Tu devrais peut-être prendre l’avis d’un autre médecin. Lorsque je me
suis renseigné pour un obstétricien, à l’origine, on m’a aussi recommandé le
docteur Wickelman.
– Je n’ai pas besoin de voir quelqu’un d’autre, dit Jennifer en secouant la
tête. Ça ne ferait qu’embrouiller davantage les choses. Je suis contente du
docteur Vandermer et j’ai confiance en lui. Et ses manières ont beaucoup
changé.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Depuis son retour de son congrès médical, il semble disposer de
davantage de temps et s’intéresser davantage aux malades. Il n’est pas si
bousculé.
– Est-ce qu’il a changé d’une autre manière ? demanda Adam, oubliant
sa colère.
– Il prétend qu’il est fatigué de la clientèle privée, dit Jennifer en retirant
sa robe et en se dirigeant vers la salle de bains. Il a décidé de passer à la
clinique Julian et c’est là que je vais aller le voir, désormais. »
Lentement, Adam retomba sur le lit.
« Je n’aurais jamais pensé retourner à cette clinique après la mort de
Cheryl, mais le docteur Vandermer m’a convaincue de sa supériorité. Et tu
sais combien j’ai été impressionnée par le personnel. »
Adam entendit le bruit de l’eau dans le lavabo de la salle de bains. Il ne
savait pas quoi dire. Il n’avait pas parlé à Jennifer de la disparition de Percy
Harmon ni de ses autres soupçons concernant Arolen, mais maintenant que
Vandermer se trouvait impliqué, Adam savait qu’il devait faire quelque
chose.
Il entra dans la salle de bains où Jennifer se lavait le visage.
« J’insiste pour que tu voies le docteur Wickelman, dit-il. Je n’aime pas
beaucoup que Vandermer parte à la clinique Julian. »
Jennifer leva les yeux, surprise. Adam avait des réactions vraiment
bizarres, ces derniers temps.
« Je suis sérieux, commença-t-il, s’arrêtant au milieu de sa phrase en
apercevant un flacon familier sur le bord du lavabo.
– Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » demanda-t-il en se saisissant du
flacon.
Le regard de Jennifer passa du visage de son mari au petit flacon qu’il
tenait dans la main. Puis elle se tourna et pendit silencieusement sa
serviette.
« Je t’ai posé une question, brailla Adam.
– Je crois que la réponse est évidente. C’est du Pregdolen. Pour mes
nausées matinales. Maintenant, si tu veux bien m’excuser », dit-elle en se
préparant à passer dans la chambre.
Adam la saisit par le bras.
« Où as-tu trouvé ça ? lui demanda-t-il en lui brandissant le flacon sous le
nez.
– Chez le docteur Vandermer, si tu veux le savoir, répondit-elle en le
repoussant.
– Impossible. Jamais Vandermer ne prescrirait ce truc.
– Est-ce que tu veux dire que je mens ? » demanda Jennifer en se
dégageant.
Adam retourna dans la salle de bains et fit tomber dans sa main quelques
gélules bleu et jaune. C’était bien du Pregdolen.
« Tu m’as entendue ? demandait Jennifer.
– Je ne veux pas que tu prennes ce médicament. Tu en as d’autre ?
– Je vais faire ce que me dit mon docteur. Depuis que j’ai commencé à
prendre ce médicament, j’ai connu ma première matinée sans nausées
depuis des mois. Et souviens-toi, c’est toi qui m’as envoyée chez le docteur
Vandermer.
– Eh bien, c’est terminé, tu n’y vas plus », dit Adam, ramassant sur
l’étagère au-dessus des toilettes le fourre-tout de Jennifer et en regardant à
l’intérieur. Les autres flacons de Pregdolen se trouvaient au-dessus.
« J’aime bien le docteur Vandermer et j’ai confiance en lui ! cria Jennifer.
Rends-moi mon sac ! »
Adam récupéra les autres échantillons avant de lâcher le fourre-tout.
« Écoute ! dit-il. Je ne veux pas que tu prennes ce truc. C’est dangereux.
– Le docteur ne me l’aurait pas donné si c’était dangereux. Et j’ai bien
l’intention de le prendre. Après tout, c’est moi qui souffre, pas toi. Et je
crois que tu devrais te souvenir que tu n’es pas médecin. En fait, tout ce que
tu es désormais c’est un vendeur de médicaments. »
Adam ouvrit les échantillons tout en soulevant le couvercle des toilettes
avec le pied.
« Donne-moi mes médicaments ! » hurla Jennifer, comprenant ce qu’il
faisait.
Adam laissa tomber le contenu du premier flacon dans les toilettes.
Désespérément, Jennifer lui arracha un flacon des mains et se précipita
dans la chambre. Surpris, Adam hésita puis courut à sa poursuite. Un
instant, ils demeurèrent face à face. Puis Jennifer fonça dans la salle de
bains et tenta de mettre le verrou, mais elle ne fut pas assez rapide. Adam
glissa son pied dans l’entrebâillement de la porte et chacun lutta, poussant.
Lentement, la porte s’ouvrit jusqu’à ce que Jennifer cède. Elle recula contre
la cabine de la douche, cachant le flacon derrière elle.
« Donne-moi le Pregdolen », ordonna Adam.
Jennifer secoua la tête, haletante.
« C’est bon ! dit Adam sèchement en lui tirant violemment les bras de
derrière le dos.
– Non ! » cria Jennifer.
Il lui ouvrit les doigts, un à un, prit le flacon et le vida dans les toilettes,
Jennifer lui cognant le dos de ses poings. Pour se protéger, Adam leva le
bras droit, heurtant accidentellement sa femme sur le côté de la tête. Le
coup la projeta contre le mur, un instant étourdie.
Adam laissa tomber les derniers échantillons dans la cuvette et tira la
chasse. Puis il se tourna pour s’excuser auprès de Jennifer mais, furieuse,
elle ne voulut rien entendre.
« Tu n’es pas mon docteur, cria-t-elle. Je suis fatiguée d’être malade tous
les jours. Il me donne des médicaments pour que ça passe et je vais les
prendre. »
Elle entra en trombe dans la chambre et descendit sa valise du haut du
placard.
« Jennifer, qu’est-ce que tu fais ? » demanda Adam, encore que sa
décision paraissait parfaitement claire.
Jennifer ne répondit pas mais se mit à plier des vêtements et à les fourrer
dans sa valise.
« Jennifer, on peut avoir des différends sans que tu t’en ailles. »
Elle se tourna pour le regarder, le visage empourpré.
« Je rentre chez moi. Je suis fatiguée, je ne me sens pas bien et je ne peux
supporter ces scènes.
– Jennifer, je t’aime. Si j’ai pris ces médicaments, c’est seulement pour
protéger notre enfant.
– Je me fiche de ta raison. Il faut que je parte quelques jours. »
Elle décrocha le téléphone et Adam l’entendit appeler son père et
convenir qu’elle prendrait un taxi jusqu’à son bureau pour qu’il la ramène
chez elle.
« Jennifer, je t’en prie ne fais pas ça », demanda instamment Adam alors
qu’elle continuait à faire sa valise, refusant de le regarder tandis qu’elle la
refermait, ramassait son sac et quittait l’appartement d’un pas rapide.
Il fallut quelques instants à Adam, une fois seul, pour comprendre qu’elle
était vraiment partie. Hébété, il passa dans la salle de séjour et s’assit devant
son ordinateur. Il le mit en marche, se brancha sur l’ordinateur central et
tenta de sortir des données concernant Vandermer. Il voulait voir si l’on
avait noté un changement dans ses habitudes de prescriptions, mais l’écran
demeura vierge à l’exception d’un message laconique : « Passé à la clinique
Julian. »
Surpris, Adam se demanda si l’on avait effacé d’autres enregistrements.
Il sortit le listing donné par McGuire puis demanda à l’engin de lui
redonner la liste des médecins de son secteur. Non seulement
l’enregistrement de Vandermer avait disparu mais avec lui celui de six
autres médecins.
Frénétiquement, Adam se mit à taper les noms de chacun de ces
médecins. Aucun ne possédait un enregistrement ! Pour quatre d’entre eux,
il tomba, comme pour le docteur Smyth, sur le seul enregistrement :
« Cours de remise en mémoire programmé… » ce qui laissait entendre que
lorsqu’un médecin participait à une croisière Arolen, il était inutile de
donner davantage de détails le concernant. Pour deux d’entre eux, il trouva
le même renseignement que pour Vandermer : « Passé à la clinique Julian. »
Adam se demanda si les croisières-conférences vantaient les charmes de la
clinique Julian comme ceux des produits Arolen.
Plus troublé que jamais, il demanda à l’ordinateur la liste de tous les
médecins faisant partie de l’équipe de la clinique Julian.
Obéissante, l’imprimante se mit en marche et cracha un tableau assez
important. Adam parcourut la liste de noms et s’arrêta net au milieu de la
feuille : docteur Thayer Norton ! Que diable Norton faisait-il à la clinique
Julian ? Il était chef du service de médecine générale au C. H. U.
Lentement, Adam entra le nom de Thayer Norton dans l’ordinateur et
demanda son enregistrement. Il ne put obtenir qu’un « Passé à la clinique
Julian » !
Il était impensable que le vieux singe ait abandonné sa chaire tant
convoitée à la faculté. Adam se demanda si Norton avait récemment
participé à une croisière d’Arolen.
Il revint à l’ordinateur et tenta d’obtenir les données statistiques
concernant la clinique Julian. Il découvrit que sur les six médecins qui
venaient d’y arriver, quatre étaient des spécialistes d’obstétrique-
gynécologie. Peut-être cela signifiait-il quelque chose. Pendant une demi-
heure encore, Adam posa des questions à l’ordinateur mais pour la plupart,
l’engin lui répondait que son code d’accès ne lui permettait pas d’obtenir les
réponses. Changeant de tactique, il demanda le nombre d’amniocentèses
pratiquées à la Julian au cours de l’année précédente. 7122, lui répondit-on.
Lorsqu’il demanda le nombre d’anomalies découvertes sur les fœtus,
l’ordinateur refusa de nouveau son code d’accès. Adam demanda
finalement le nombre d’avortements thérapeutiques pratiqués au cours de la
même période : 1217.
Complètement abasourdi, Adam éteignit l’ordinateur et alla se coucher,
passant la nuit, dans ses rêves, à se disputer avec une Jennifer outragée.
[Link]
CHAPITRE X
Le lendemain matin, Adam fut si contrarié, en se réveillant, de découvrir
l’absence de Jennifer à côté de lui dans le lit qu’il quitta l’appartement sans
même se soucier de prendre une tasse de café. Vers les huit heures et demie,
il faisait nerveusement les cent pas devant le cabinet des gynécologues,
attendant l’ouverture. Dès qu’il aperçut Christine, il sonna.
« Bonjour, Adam Schonberg. »
Adam jugea de bon augure qu’elle se souvienne de son nom. Il rajusta sa
cravate de tricot bleu marine et lui déclara avec son sourire le plus éclatant :
« Je passais dans le coin et j’ai pensé venir m’enquérir des progrès de D.
J. au base-ball.
– Fantastique, dit Christine. Beaucoup mieux que je ne le pensais. En
fait, vendredi dernier… »
Adam n’écoutait plus, tentant de mettre de l’ordre dans ses pensées.
Lorsque Christine s’arrêta un instant, il lui dit :
« Y a-t-il une chance pour que je puisse voir le docteur Vandermer ?
– Le docteur Vandermer est à la clinique Julian, répondit Christine.
– Déjà parti ?
– Ouais. Le cabinet est en pleine confusion. Il a passé hier son dernier
jour ici et c’était l’apocalypse. Il a des centaines de rendez-vous au cours
des six prochains mois. Je vais être pendue au téléphone jusqu’à Noël.
– C’était donc inattendu ?
– Tout à fait. Il est rentré de sa croisière et a annoncé aux docteurs Stens
et Baumgarten qu’il partait. Il en avait marre de la clientèle privée », a-t-il
dit.
Exactement ce qu’avait raconté Percy à propos de Foley, songea Adam
tandis que Christine répondait au téléphone.
« Quel cirque ! dit-elle après avoir raccroché. Et toutes les patientes qui
sont furieuses après moi.
– Est-ce que le docteur Vandermer s’est comporté bizarrement en rentrant
de la croisière ? demanda Adam.
– Un peu, oui, répondit Christine en riant. Pour lui, rien de ce que nous
faisions n’était assez bien. Il nous a rendues folles tout en se montrant
beaucoup plus gentil. Avant cela, il était toujours assez bourru. »
En évoquant sa propre entrevue avec le médecin, Adam jugea que le mot
« bourru » était un aimable euphémisme pour qualifier les manières du
bonhomme.
« Le plus bizarre de l’affaire, continuait Christine, c’est que l’associé du
docteur Vandermer, le docteur Foley, a fait exactement la même chose. Et, à
l’époque, ça avait rendu le docteur Vandermer furieux. Mais la situation
était moins grave au départ du docteur Foley parce qu’il restait quatre
médecins pour prendre la relève. Maintenant, il n’en reste que deux du fait
que le pauvre docteur Smyth est à l’hôpital avec quelque bizarre affection.
– Quel genre d’affection ? demanda Adam.
– Je n’en connais pas le nom. C’est une sorte d’affection nerveuse. Je me
souviens de la manière dont ça a commencé, dit-elle en baissant la voix
comme pour avouer un secret. Tout d’un coup, il s’est mis à faire des
grimaces bizarres. C’était grotesque. Et très gênant. »
Une femme pénétra dans le cabinet et se rendit au bureau de réception.
Adam s’écarta, pensant que l’affection de Smyth ressemblait fort au cas de
dyscinésie tardive de son exposé à la fac. Dans ce cas, la cause était une
réaction insolite aux tranquillisants.
« Savez-vous si le docteur Smyth a connu des problèmes psychiatriques ?
demanda Adam une fois que la femme se fut assise.
– Je ne crois pas. C’était l’un de nos jeunes médecins les plus charmants.
Il vous ressemble un peu, avec ses cheveux bruns frisés.
– À quel hôpital est-il ? demanda Adam.
– Il a été admis à l’hôpital de l’université mais j’ai entendu l’une des
infirmières dire qu’on allait le transférer à la clinique Julian. »
De nouveau, le téléphone sonna et Christine alla décrocher.
« Une dernière question, dit Adam. Est-ce que Foley ou Smyth ont
participé à une croisière-conférence comme le docteur Vandermer ?
– Tous les deux, je crois, dit Christine en décrochant et en annonçant :
cabinet de gynécologie, voulez-vous patienter un instant. »
Elle se tourna vers Adam et lui demanda :
« Voulez-vous voir le docteur Stens ou le docteur Baumgarten ?
– Pas aujourd’hui, dit Adam. Une autre fois, lorsque les choses se seront
un peu calmées. Mes amitiés à D. J. »
Christine répondit en levant le pouce et appuya sur le bouton du
téléphone qui clignotait.
En quittant le cabinet, Adam eut le sentiment qu’il ne pouvait pas passer
outre plus longtemps aux étranges coïncidences liées à la clinique Julian.
Pourquoi tant de médecins avaient-ils brusquement renoncé à leur clientèle
privée pour aller y travailler ? Et pourquoi, après avoir fait comme eux,
Vandermer avait-il soudain décidé de prescrire du Pregdolen à Jennifer ?
Aussi désagréable qu’eût été sa dernière entrevue avec le médecin, Adam
jugea qu’il n’avait d’autre choix que d’aller affronter l’obstétricien. Il fallait
le convaincre soit de traiter Jennifer sans médicaments, soit de renoncer à sa
clientèle. Adam savait qu’il ne parviendrait pas à persuader sa femme de
changer de médecin de sa propre initiative.
En approchant des limites sud de Harlem, il vit la clinique se dresser au-
dessus des immeubles du voisinage. Il admira ses façades de glaces et se
rendit compte qu’elle avait dû être conçue par les mêmes architectes que
ceux qui avaient construit le siège d’Arolen. L’immeuble des bureaux
cadrait mieux avec le paysage tandis que la clinique, pour Adam, avait tout
d’une vision du XXIe siècle jetée au milieu d’un quartier vieux de deux
cents ans.
À un demi-pâté de maisons de là, Adam trouva une place de
stationnement et s’y gara. Il ramassa sa serviette pour le cas où il lui
faudrait déguiser sa démarche auprès du médecin en visite de représentant
et il grimpa les larges escaliers conduisant à l’entrée de la clinique.
Dès l’instant où il pénétra, ses soupçons se dissipèrent. Il pensait
traverser le couloir jusqu’au service de gynécologie-obstétrique comme s’il
faisait partie du personnel. Son expérience d’étudiant en médecine lui avait
appris que si l’on se comportait comme si l’on se trouvait chez soi on
pouvait aller n’importe où dans un hôpital. Mais l’atmosphère détendue de
la clinique Julian lui fit changer d’avis. Il se rendit directement aux
nombreux guichets de renseignements et dit qu’il souhaitait parler au
docteur Vandermer.
« Certainement, lui dit la réceptionniste, décrochant un téléphone pour
transmettre la demande d’Adam puis lui annonçant avec un grand sourire :
le docteur est là. Savez-vous où se trouve le service de gynécologie ?
– Peut-être conviendrait-il de demander au docteur s’il a le temps de me
recevoir. Je voudrais lui parler de ma femme.
– Mais bien sûr qu’il va vous recevoir, annonça-t-elle comme si Adam
avait perdu l’esprit. Je vais appeler quelqu’un pour vous conduire. »
Elle fit résonner une petite cloche posée sur le guichet et apparut un
jeune homme en chemise bleue et pantalon de toile blanc auquel la
réceptionniste transmit ses instructions.
Il conduisit Adam, par un long couloir central, passant devant un
fleuriste, une librairie et une cafétéria à l’aspect fort agréable.
« Impressionnant, dit Adam.
– Oui », répondit le jeune homme machinalement.
Adam le regarda tout en marchant : un visage large, dépourvu de toute
expression. En le dévisageant plus attentivement, Adam lui trouva un air de
drogué ; probablement un patient car un grand nombre de malades
chroniques travaillaient dans les hôpitaux. Ce qui fit quelque peu régresser
sa confiance.
L’homme laissa Adam dans une pièce qui tenait davantage d’une salle de
séjour privée que de la salle d’attente d’un hôpital. Un canapé, deux
fauteuils et un petit bureau. Étrange clinique, se dit Adam en allant jusqu’à
la fenêtre. Les vitres fumées donnaient un aspect tout particulier aux
rangées de maisons de l’autre côté de la rue. Il eut l’impression de
contempler une vieille photo.
Il revint au canapé et se mit à feuilleter un magazine. Quelques minutes
plus tard, la porte s’ouvrait sur le docteur Vandermer. Adam se leva
vivement.
L’homme paraissait impressionnant, surtout dans sa blouse blanche
amidonnée. Mais il semblait moins hostile que lors de leur première
rencontre.
« Adam Schonberg, bienvenue à la Julian, dit-il.
– Merci, dit Adam, tout à la fois soulagé et déconcerté par la cordialité de
Vandermer. Je suis surpris de vous trouver ici. Je pensais que vous étiez
parfaitement heureux avec votre clientèle privée.
– Je l’étais. Mais cet échange honoraires-services, c’est de la médecine
du passé. Ici, nous essayons de conserver leur santé aux patients au lieu de
nous borner à les soigner lorsqu’ils sont malades. »
Adam remarqua la bizarre inflexion neutre dans la voix de Vandermer,
comme s’il récitait un texte appris par cœur.
« Je voulais vous parler de Jennifer, dit-il.
– C’est bien ce que je pensais, déclara Vandermer. J’ai demandé au
généticien de venir nous rejoindre.
– Bien. Mais je voudrais tout d’abord vous parler du Pregdolen.
– Est-ce que ça a calmé les nausées de votre femme ? demanda
Vandermer.
– Elle le croit. Mais je crains qu’il ne s’agisse que d’un effet placebo. Ce
qui me surprend, c’est que vous lui en ayez donné.
– Il y a pas mal de médicaments sur le marché, expliqua Vandermer, mais
je pense que le Pregdolen est le meilleur. En temps normal, je n’aime pas
prescrire de drogues contre les nausées matinales, mais voilà trop
longtemps que votre femme en souffre.
– Mais pourquoi le Pregdolen ? demanda Adam avec tact. Notamment
après le rapport défavorable du New England Journal.
– Il s’agit d’une étude médiocrement conduite. Ils n’ont pas procédé aux
contrôles adéquats. »
Ne souhaitant pas attaquer Vandermer de front, Adam finit par dire :
« Mais vous m’avez déclaré, la dernière fois que nous nous sommes
rencontrés, que le Pregdolen était dangereux. Qu’est-ce qui vous a fait
changer d’avis ?
– Je n’ai jamais dit que le médicament était dangereux, affirma
Vandermer, perplexe. Voilà des années que je le prescris.
– Je me souviens bien… » commença Adam tandis que deux autres
médecins pénétraient dans la salle, dont un homme grand, mince, les
cheveux gris. Adam apprit qu’il s’agissait du docteur Benjamin Starr, le
généticien de la clinique Julian.
« Le docteur Starr et moi-même discutions du cas de votre femme ce
matin, dit le docteur Vandermer.
– En effet », confirma Starr en se lançant dans une description détaillée
du cas, de la même voix aux inflexions monocordes que celle de Vandermer
et Adam se demanda si tous les médecins de la clinique Julian ne
travaillaient pas à en crever.
Il essaya de comprendre ce que lui expliquait
Starr mais l’homme semblait délibérément parler au-dessus de la tête
d’Adam. Après avoir tenté de saisir les raisons données pour justifier
l’amniocentèse de Jennifer, il conclut qu’il perdait son temps. On aurait dit
que Vandermer et Starr essayaient de l’embrouiller. Dès qu’il le put, Adam
déclara qu’il lui fallait partir. Le docteur Vandermer voulut lui offrir à
déjeuner à la cafétéria mais Adam confirma avec insistance qu’il devait se
sauver.
Jennifer avait raison, conclut-il en traversant le hall : le docteur
Vandermer avait changé, ce qui rendait Adam nerveux. En fait, toute la
clinique sonnait faux. En remarquant les salles joliment décorées, il
comprenait son succès : l’environnement hospitalier idéal, apparemment.
Mais presque trop beau, également, et légèrement sinistre, selon lui.
De retour dans sa voiture, Adam hésita avant de mettre le contact. Pour
lui, il ne faisait pas l’ombre d’un doute que Vandermer avait déclaré le
Pregdolen dangereux, à l’origine. Et toute cette belle rhétorique
outrancièrement scientifique quant à la nécessité d’une amniocentèse pour
Jennifer l’inquiétait. Avec sa femme séquestrée par ses parents, il se
retrouvait les mains liées. Il était sûr d’une chose : il ne voulait pas que sa
femme prenne du Pregdolen, c’est-à-dire qu’il ne voulait pas qu’elle
continue à voir Vandermer. L’ennui, c’était que manifestement elle avait
confiance en Vandermer et ne voulait pas changer de médecin.
Adam démarra et convint que Jennifer avait raison sur deux points : il
n’était pas médecin et il ignorait tout de l’obstétrique. Il se rendit compte
que s’il voulait faire changer d’avis à Jennifer, mieux valait qu’il étudie la
question.
Comme il était impossible de se garer jusqu’à plusieurs centaines de
mètres du centre hospitalier universitaire, Adam conduisit la Buick dans le
garage de l’hôpital et descendit au centre médical après avoir trouvé une
place. L’Irlandais du bureau de renseignements le reconnut et lui prêta une
blouse blanche.
À la bibliothèque, il prit plusieurs manuels d’obstétrique récents et se mit
à lire ce qui concernait les nausées matinales et l’amniocentèse. Cela
terminé, il passa à un chapitre sur la fœtoscopie – examen du fœtus in utero
au moyen d’un endoscope introduit par voie abdominale – et contempla,
émerveillé, les photos de ce à quoi devait ressembler son enfant à ce stade
de son développement.
Il restitua les livres puis se rendit à l’hôpital. Après les moelleuses
moquettes et les éclatantes peintures de Julian, le C. H. U. avait l’air de l’un
des cercles de l’Enfer de Dante, uniformément terne avec sa peinture
écaillée et ses sols maculés. Les infirmières et le personnel semblaient
bousculés et il apparaissait manifeste, à leur expression, que le bien-être des
malades ne constituait pas leur souci premier.
Adam prit l’ascenseur principal jusqu’au service de neurologie, au
neuvième étage. Comme s’il était toujours étudiant, il se rendit jusqu’à la
salle des infirmières et se planta fermement devant le tableau des fiches des
malades. Trois infirmières, deux aides-soignantes et un interne étaient en
train de bavarder mais aucun d’eux ne jeta même un regard à Adam.
La fiche du docteur Stuart Smyth se trouvait dans la fente de la chambre
1066. Après un coup d’œil furtif vers les infirmières, Adam retira la fiche
du tableau et battit en retraite dans le calme relatif de la salle de repos. Il y
trouva un médecin qui, au téléphone, convenait d’un rendez-vous pour une
partie de tennis. Adam s’assit au bureau.
Bizarrement, on avait diagnostiqué, pour Smyth, une dyscinésie tardive.
En parcourant le résumé, Adam apprit que le médecin n’avait pas fait usage
de drogues psychotropes. La cause de la maladie demeurait inconnue et
l’essentiel des investigations médicales consistait en des recherches
sophistiquées pour tenter d’isoler un virus.
Le seul examen positif que découvrit Adam fut l’électro-
encéphalogramme, mais le médecin avait noté que les résultats, bien que
légèrement anormaux étaient non-spécifiques. Bref, on avait examiné,
tourné et retourné le docteur Smyth, on lui avait pris du sang pour des
milliers d’examens mais l’on n’avait toujours pas découvert l’origine de ses
troubles. Depuis deux mois et demi, il ne faisait qu’entrer à l’hôpital et en
sortir. Sur un rapport un peu plus optimiste son état avait commencé à
s’améliorer sans qu’on sache pourquoi.
Adam alla remettre la fiche en place puis enfila le couloir jusqu’à la
chambre 1066. Contrairement aux autres, la porte en était fermée. Adam
frappa. Après avoir entendu ce qui lui parut être un « Entrez », Adam
poussa la porte et pénétra dans la chambre.
Stuart Smyth se trouvait assis près de la fenêtre entouré de livres et de
périodiques. En voyant entrer Adam, il chaussa des lunettes sans monture.
Adam remarqua immédiatement l’exactitude de l’observation de
Christine lorsqu’elle avait prétendu que le médecin et lui se ressemblaient,
ce qui fit plaisir à Adam car l’homme était séduisant.
Adam se présenta comme un étudiant en médecine et Smyth, dont le
visage était périodiquement tordu par une grimace, offrit à Adam de
s’asseoir et expliqua qu’il occupait au mieux son confinement en passant en
revue tout le domaine de la gynécologie-obstétrique. On le comprenait
difficilement car les lèvres et la langue étaient également affectées par des
spasmes déformants.
Malgré ce handicap, Smyth se montra avide de compagnie et pas du tout
gêné par son affection. Adam attendit patiemment que l’homme lui raconte
des détails que, pour la plupart, il connaissait déjà pour les avoir lus sur la
fiche. Le médecin ne parla pas de la croisière Arolen et Adam tourna autour
du sujet en glissant d’abord dans la conversation que le docteur Vandermer
suivait Jennifer.
« Vandermer est un grand obstétricien, dit Smyth.
– C’est un des internes qui me l’a recommandé. Apparemment, il a la
charge d’une grande partie du personnel de la boîte. »
Le docteur Smyth acquiesça de la tête.
« Vous savez, je suppose, qu’il vient de rentrer d’une croisière Arolen ? »
Nouveau signe de tête tandis que le visage grimaçait sous un spasme.
« Vous êtes déjà allé à l’une de ces croisières ? » demanda Adam.
Le livre que Smyth avait été en train de lire lui glissa des genoux et
tomba sur le sol. Il se baissa et le ramassa, mais lorsqu’il voulut répondre,
sa langue ne lui obéit pas et il se contenta de hocher la tête.
Adam craignait de fatiguer Smyth en lui posant d’autres questions, mais
lorsqu’il se leva pour partir, le médecin lui fit signe de se rasseoir,
manifestant clairement qu’il voulait parler.
« Merveilleuses, ces croisières, réussit-il enfin à dire. J’y ai participé il y
a six mois et il était prévu que j’y retourne cette semaine. Cette fois, j’étais
invité à faire escale à Porto Rico. J’étais heureux d’y aller, mais
manifestement je ne le pourrai pas.
– Une fois sorti, dit Adam, je suis sûr que vous pourrez arranger cela.
– Peut-être. Mais il est difficile d’obtenir une place, notamment pour
Porto Rico. »
Adam lui demanda ensuite son avis sur la clinique Julian. Smyth y alla de
quelques superlatifs mais il fut ensuite saisi d’une série de spasmes si
sévères qu’il finit par faire signe à Adam de sortir.
Celui-ci songea à revenir quelques minutes plus tard, mais il avait pris un
tel retard dans ses visites pour Arolen qu’il jugea préférable d’aller
travailler. Même s’il nourrissait des soupçons à l’égard de la société, il ne
souhaitait pas se faire renvoyer.
Lorsqu’il rentra chez lui un peu après six heures, il trouva son
appartement dans le même désordre qu’à son départ. Son mot où il disait :
« Bienvenue à la maison. Désolé. Je t’aime » se trouvait toujours par terre
près de la porte où il l’avait déposé.
Il jeta un coup d’œil au réfrigérateur, se souvint qu’il était vide et décida
de passer un coup de fil à Jennifer avant de sortir.
Malheureusement, ce fut sa mère qui répondit, d’un ton glacial :
« Adam ! Comme c’est gentil !
– Est-ce que Jennifer est là ? demanda-t-il aussi poliment que possible.
– Elle est là, répondit Mme Carson. Elle essaie de vous joindre depuis les
premières heures de la matinée.
– Je travaillais, expliqua Adam, heureux qu’elle ait voulu lui parler.
– Tant mieux pour vous. Je dois vous dire que Jennifer a passé son
amniocentèse ce matin et que tout s’est bien déroulé.
– Mon Dieu, comment va-t-elle ? demanda Adam qui faillit en laisser
tomber le combiné.
– Bien, et pas grâce à vous.
– Je vous en prie, passez-la-moi.
– Désolée, dit Mme Carson d’une voix qui laissait entendre qu’elle ne
l’était guère, mais Jennifer dort, pour le moment. Je lui ferai part de votre
coup de fil lorsqu’elle se réveillera. »
Un déclic. Mme Carson avait raccroché.
Adam contempla le récepteur un instant, comme s’il était responsable de
son sentiment de frustration. Il se maîtrisa et raccrocha calmement mais la
nervosité et la crainte ressenties à sa sortie de la clinique Julian l’envahirent
de nouveau subitement. Pourquoi diable Vandermer n’avait-il pas dit que
Jennifer se trouvait à la clinique ce matin ?
[Link]
CHAPITRE XI
Jennifer ne rappela pas et le lendemain matin Adam se réveilla, toujours
tenaillé par l’anxiété. Après s’être rasé, il se retrouva en train de faire les
cent pas dans la chambre. Qu’est-ce qui se passait à la clinique ? Il se
sentait terrifié à la pensée que ce Vandermer aux manières étrangement
mécaniques continuait à soigner Jennifer mais il ne savait comment
empêcher sa femme d’aller le voir. Si seulement il pouvait comprendre
pourquoi les médecins changeaient tellement après les croisières. Si
seulement il pouvait en effectuer une lui-même, peut-être pourrait-il
imaginer un moyen de persuader Jennifer que Vandermer était dangereux.
Smyth avait dit que sa croisière devait partir de Miami cette semaine.
Adam se demanda ce qui se passerait s’il se présentait à sa place.
« On me dirait de foutre le camp du bateau », se dit-il.
Soudain, il cessa de faire les cent pas, passa dans la salle de séjour et
alluma l’ordinateur. Le temps de placer le téléphone sur le modem, il était
certain d’avoir raison.
Tapant comme d’habitude avec deux doigts, il demanda l’enregistrement
du docteur Stuart Smyth et l’engin lui répondit de nouveau que le médecin
était inscrit pour un cours de remise en mémoire, une seconde croisière qui
devait partir le jour même.
Adam s’habilla rapidement et prit sa décision. Christine avait dit qu’il
ressemblait au docteur Smyth et lui-même avait constaté cette
ressemblance. Il décrocha le téléphone et appela les renseignements, à
Miami, demandant le numéro des croisières d’Arolen.
« Désolée, mais ça ne figure pas sous ce nom », lui répondit l’opératrice
d’une voix nasillarde.
Adam raccrocha. Pris d’une autre idée, il demanda le Fjord. Pas de
chance. Il existait une agence de voyage Fjord mais qui ne paraissait pas
correspondre à ce qu’il cherchait.
Il ramassa sa veste de seersucker et l’emporta dans la cuisine. Il prit le fer
à repasser, posé sur le réfrigérateur et le brancha à la prise murale à côté de
l’évier. Il plia une serviette de toilette dans le sens de la longueur, la posa
sur la table de jeu de la cuisine et fit disparaître les plis les plus voyants de
la veste. C’est alors que lui vint l’inspiration d’appeler le M. T. I. C.
« Pas de M. T. I. C. à l’annuaire, lui répondit Miami, mais j’ai les
Croisières M. T. I. C.
Ravi, Adam nota le numéro et essaya d’appeler. Une femme répondit, à
laquelle il se présenta comme le docteur Stuart Smyth et demanda si on
l’attendait toujours pour la croisière de ce jour, sa secrétaire ayant oublié de
confirmer.
« Un instant », dit la femme, et Adam entendit faiblement des bruits de
clavier d’ordinateur avant qu’on lui annonce : « Voilà. Stuart Smyth, New
York. On vous attend aujourd’hui avec le groupe des gynécologues et
obstétriciens. Embarquement à dix-huit heures au plus tard.
– Je vous remercie. Pouvez-vous me dire s’il me faut un passeport ou
autre ?
– N’importe quelle pièce d’identité fera l’affaire. Il vous suffit de justifier
de votre nationalité.
– Merci », dit Adam en raccrochant et en se demandant comment diable
il allait pouvoir emprunter l’identité de Smyth.
Il demeura dix minutes assis au bord du lit à essayer de prendre une
décision. Mis à part le problème du passeport, l’idée de prendre la place de
Smyth pour la croisière Arolen présentait bien des attraits. Pour lui il était
incontestable que s’il voulait faire changer Jennifer d’avis à propos de
Vandermer, il lui faudrait des preuves sacrément solides de l’instabilité de
l’homme. Participer à cette croisière lui semblait la meilleure solution.
Mais pourrait-il jouer les obstétriciens ? Et s’il tombait sur des amis
personnels de Smyth ? Impulsivement, Adam décida d’essayer. Qu’avait-il
à perdre ? S’il tombait sur un ami personnel de Smyth, il lui dirait que le
médecin l’avait envoyé à sa place. Et si Arolen découvrait la vérité, il
déclarerait simplement qu’il ne pouvait travailler comme représentant sans
renseignements complémentaires.
Sa décision prise, Adam se plongea dans l’action. Son premier coup de
fil fut pour Clarence McGuire à qui il raconta que des ennuis familiaux le
contraignaient à quitter la ville quelques jours. Clarence compatit aussitôt,
espérant que les choses allaient s’arranger.
Après quoi Adam appela les compagnies aériennes pour savoir quel vol il
pourrait prendre pour Miami. Entre Delta et Eastern, il avait le plus grand
choix quant à l’heure.
Enfin, il prit son courage à deux mains et appela Jennifer. Il se sentit la
bouche sèche en entendant la communication s’établir. Une sonnerie. Une
autre. Et Mme Carson décrocha.
Adam lui dit bonjour, le plus aimablement possible, puis demanda s’il
pouvait parler à sa femme.
« Je vais voir si elle est réveillée », dit Mme Carson sèchement.
Adam fut soulagé d’entendre le « Allô » de Jennifer.
« Navré de t’avoir réveillée, dit-il.
– Je ne dormais pas.
– Jennifer, je suis désolé pour l’autre soir. Je ne sais pas ce qui m’a pris.
Mais je veux que tu rentres à la maison. Le seul ennui est que je dois
m’absenter de New York quelques jours pour le travail.
– Je vois, dit Jennifer.
– Je préfère ne pas t’en parler maintenant mais je crois qu’il vaut mieux
que tu restes encore quelques jours chez tes parents.
– Je suppose que tu pars pour Porto Rico, dit Jennifer d’un ton glacé.
– Non, ce n’est pas ça.
– Où vas-tu ?
– Je préfère ne pas te le dire.
– Parfait. Comme tu voudras. À propos, et au cas où cela t’intéresserait,
j’ai passé l’amniocentèse hier.
– Je sais, dit Adam.
– Comment ? J’ai essayé de t’appeler dès sept heures du matin. Ça ne
répondait pas. »
Adam comprit que Mme Carson n’avait jamais parlé à sa fille de son coup
de fil de la veille au soir. Il allait lui falloir se battre dans des conditions
difficiles pour récupérer sa femme.
« Eh bien, fais bon voyage », dit Jennifer d’un ton froid.
Et elle raccrocha avant même qu’Adam ait pu lui dire combien il
l’aimait.
Jennifer raccrocha en se demandant ce qu’il pouvait bien se passer de si
important pour qu’Adam l’abandonne à un moment aussi difficile. Ce
devait être Porto Rico, encore qu’Adam ne lui eût jamais menti.
« Quoi de neuf ? demanda Mme Carson.
– Adam part pour une espèce de voyage, dit-elle en se retournant vers ses
parents.
– Comme c’est gentil de sa part. Où va-t-il ?
– Je ne sais pas. Il n’a pas voulu me le dire.
– Est-ce qu’il n’aurait pas une aventure ? demanda Mme Carson.
– Bon sang ! Il n’a pas intérêt, dit M. Carson en baissant son Wall Street
Journal et en regardant les deux femmes par-dessus.
– Ce n’est pas une aventure, affirma Jennifer, irritée.
– Ma foi, sa décision est-certainement inopportune », dit sa mère.
Jennifer se servit des céréales aux raisins et coupa une banane. Depuis
qu’elle prenait du Pregdolen, ses nausées avaient presque complètement
disparu. Elle emporta son petit déjeuner à table et s’assit devant la télé.
De nouveau, le téléphone sonna et elle sursauta, pensant qu’Adam
rappelait, ayant changé d’avis quant à son voyage. Mais lorsqu’elle
décrocha elle eut le docteur Vandermer au bout du fil.
« Désolé de vous appeler si tôt, dit-il, mais je voulais être certain de vous
avoir.
– Ce n’est rien, dit Jennifer, ressentant comme un coup à l’estomac.
– J’aimerais que vous passiez à la clinique aujourd’hui, dit Vandermer. Il
faut que je vous parle. Pourriez-vous venir ce matin vers dix heures ? Je
crains d’avoir une opération cet après-midi.
– Bien sûr. J’y serai à dix heures », dit Jennifer.
Elle raccrocha, craignant de demander de quoi il voulait lui parler.
« Qu’est-ce que c’était, ma chérie ? demanda Mme Carson.
– Le docteur Vandermer. Il veut me voir ce matin.
– Pourquoi ?
– Il ne me l’a pas dit, souffla Jennifer.
– Eh bien, au moins ça n’a rien à voir avec l’amniocentèse, dit
me
M Carson. Il nous a dit qu’il fallait environ deux semaines pour les
résultats. »
Jennifer s’habilla en hâte, essayant de deviner ce qu’allait lui annoncer le
docteur Vandermer. La réflexion de sa mère à propos de l’amniocentèse
l’avait un peu rassérénée. La seule autre question qui lui venait à l’esprit
était que les analyses de sang aient révélé une petite carence en fer ou en
vitamines.
Mme Carson insista pour l’accompagner en voiture à la clinique Julian et
se rendre avec elle à son rendez-vous. On les conduisit aussitôt dans le
nouveau cabinet du docteur Vandermer qui sentait la peinture fraîche.
Le médecin se leva lorsqu’elles entrèrent et leur fit signe de s’asseoir en
face de son bureau. En le regardant, Jennifer devina quelque chose de
sérieux et de grave.
« Je crains d’avoir de mauvaises nouvelles », dit-il d’une voix qui ne
trahissait pas la moindre émotion.
Jennifer sentit son cœur sauter. Soudain, il faisait une chaleur
insupportable dans la pièce.
« D’ordinaire, il faut deux semaines pour avoir les résultats d’une
amniocentèse, dit le docteur Vandermer. La raison en est qu’il faut faire une
culture tissulaire pour pouvoir examiner les noyaux comme il convient.
Parfois, cependant, le caractère anormal est si apparent qu’on peut le voir
dans les cellules du liquide amniotique. Jennifer, tout comme votre mère
vous portez un bébé atteint du syndrome de Down. Le caryotype est des
plus sévères. »
Jennifer demeurait muette. Il devait y avoir une erreur. Elle ne parvenait
pas à croire que son corps la trahissait ainsi en concevant une sorte de
monstre.
« Est-ce que ça signifie que l’enfant ne vivra que quelques semaines ?
demanda Mme Carson qui luttait avec ses propres souvenirs.
– Nous pensons que l’enfant ne survivra pas, dit le docteur Vandermer en
se levant pour poser son bras sur l’épaule de Jennifer. Je suis désolé de vous
annoncer une telle nouvelle. J’aurais attendu les résultats définitifs, mais il
vaut mieux que vous soyez au courant dès maintenant. Cela vous laisse
davantage de temps pour prendre une décision. C’est peut-être une maigre
consolation, mais n’oubliez pas que vous êtes très jeune. Vous pouvez avoir
bien d’autres enfants et, comme vous l’avez dit vous-même ce n’est pas le
meilleur moment pour avoir un bébé pour Adam et vous. »
Jennifer écoutait, dans un silence choqué. Le docteur Vandermer se
tourna, regardant Mme Carson.
« Je pense que vous devriez rentrer et discuter de cela en famille,
poursuivit le docteur Vandermer. Croyez-moi, mieux vaut prendre une
décision maintenant qu’après un travail et une délivrance longs et pénibles.
– Ça, je le comprends, dit Mme Carson. Le docteur Vandermer a raison,
Jennifer. Nous allons rentrer et en parler. Tout va très bien se passer. »
Jennifer hocha la tête et parvint même à sourire au docteur Vandermer
dont le visage refléta enfin une certaine émotion.
« Appelez-moi quand vous voudrez », dit-il.
Les deux femmes traversèrent la clinique, descendirent au parking et,
sans un mot, récupérèrent leur voiture.
« Je veux aller chez moi, à mon appartement dit Jennifer tandis qu’elles
remontaient la rampe d’accès.
– Je pensais que nous rentrerions directement dans le New Jersey, dit sa
mère. Je crois qu’il faut mettre ton père au courant.
– Je voudrais voir Adam. Il n’a pas dit à quelle heure il partait. Je
pourrais peut-être l’attraper.
– Nous devrions téléphoner d’abord, suggéra Mme Carson.
– Je préfère y aller », insista Jennifer.
Jugeant inutile de discuter pour l’instant, sa mère descendit vers le sud de
Manhattan. Lorsqu’elles montèrent à l’appartement, Jennifer remarqua que
les deux valises d’Adam étaient toujours dans le placard et qu’apparemment
aucun de ses vêtements ne manquait. Elle pouvait logiquement croire qu’il
n’était pas parti.
« Alors, qu’as-tu l’intention de faire ? lui demanda sa mère.
– L’attendre et lui parler », répondit Jennifer d’un ton qui ne laissait place
à aucune discussion.
« Il va falloir que je vous fasse payer une cotisation si ça se reproduit »,
plaisanta le gardien au guichet des renseignements de l’université. Adam
prit la blouse blanche et l’enfila. « Je n’arrive pas à me passer de cet
endroit. J’ai le mal du pays », dit Adam qui ajouta, regardant les manches
bien trop courtes et la grosse tache jaune sur la poche : « Vous n’avez rien
de mieux ? »
Confiant dans son déguisement médical, il prit l’ascenseur jusqu’au
service de neurologie, se rendit directement à la salle des infirmières, sourit
à l’employé de service et sortit de nouveau la fiche de Smyth de son
classeur.
Seuls l’intéressaient, en fait, les renseignements du recto. Il tourna le dos
au secrétaire et recopia tous les renseignements personnels concernant
Smyth : numéro de sécurité sociale, nom de sa femme et date de naissance.
Un bon début.
Il remit la fiche en place et redescendit à la bibliothèque où une
documentaliste lui indiqua où trouver un annuaire des médecins. Adam prit
note des diverses études de Smyth, du début des études supérieures jusqu’à
l’internat et remarqua avec intérêt qu’il avait fait une année de chirurgie à
Hawaï. Il tenta également de se souvenir des diverses associations
professionnelles auxquelles Smyth appartenait.
Enfin, avant de quitter le C. H. U. il appela Christine, au cabinet de
groupe des gynécologues, sous le prétexte de prendre rendez-vous avec
Baumgarten et Stens la semaine suivante. Il se débrouilla pour apprendre
que Smyth était un joueur de tennis acharné, un amoureux de la musique
classique et un mordu de cinéma.
De retour dans sa Buick, Adam traversa la ville et tourna à droite dans la
8 Avenue. Arrivé vers la 42e Rue, les immeubles de bureaux et entrepôts
e
cédaient place à des cinémas aux enseignes de néon crues et à des librairies
pornos. Des filles en minijupes, perchées sur de hauts talons, tentèrent de
l’accrocher tandis qu’il garait sa voiture.
Adam se dirigea lentement vers l’est, traînant devant les kiosques à
journaux. Après qu’on lui eut plusieurs fois proposé de la drogue, un
homme l’accosta, maigre, arborant une de ces fines moustaches qu’Adam se
souvint d’avoir vues dans les films des années 30.
« Ça vous intéresse, une vraie femme ? » lui proposa l’homme.
Adam se demanda s’il s’agissait du contraire de celles qu’il fallait
gonfler. Il fut tenté de poser la question mais douta que l’homme
apprécierait son humour.
« Ce qui m’intéresse, ce sont des papiers d’identité, dit Adam.
– Quel genre ? demanda l’homme, comme s’il s’agissait d’une requête
banale.
– Je ne sais pas, dit Adam en haussant les épaules. Un permis de
conduire, peut-être, et une carte d’électeur.
– Une carte d’électeur ? répéta l’homme maigre. Jamais entendu
personne demander un truc pareil.
– Vraiment ? dit Adam. Je suis un peu novice, voyez-vous. Je veux partir
en croisière mais je ne souhaite pas qu’on connaisse ma véritable identité.
– Pour quand il vous faut ça ?
– Tout de suite, dit Adam.
– Je pense que vous avez du liquide.
– Un peu, répondit Adam qui avait pris soin de boucler la plus grande
partie de son argent avec ses papiers d’identité dans la boîte à gants de sa
voiture.
– Ça fait vingt-cinq le permis de conduire et cinquante le passeport, dit
l’homme.
– Ouh-là, dit Adam. Je n’ai que cinquante dollars sur moi.
– Dommage », dit l’homme en tournant les talons vers la 8e Avenue.
Adam le regarda un instant puis repartit vers Broadway. Quelques mètres
plus loin, on lui tapait sur l’épaule.
« Soixante dollars les deux », proposa l’homme maigre.
Adam acquiesça.
Sans un mot, l’homme ramena Adam vers la 8e Avenue et l’une des
nombreuses boutiques affichant : « Fermeture prochaine ! Trois Derniers
Jours ! Tout Doit Disparaître ! » Adam remarqua que le placard annonçant
« Trois Derniers Jours » s’effritait de vieillesse.
La boutique vendait l’habituel assortiment d’appareils photos,
calculatrices, bandes vidéo ainsi que quelques « authentiques ivoires
chinois ». Sur une table centrale trônait toute une gamme d’Empire State
Buildings et de Statues de la Liberté en miniature ainsi que des chopes « I
love New York ».
Aucun des vendeurs ne leva même les yeux tandis que l’homme maigre
faisait traverser la boutique à Adam, ressortant par la porte de derrière. Ils
se retrouvèrent derrière l’immeuble, en face d’un couloir avec une porte à
chaque extrémité. Adam espéra qu’il ne se fourrait pas dans un guêpier dont
il ne pourrait se sortir. L’homme frappa à la première porte puis l’ouvrit et
fit entrer Adam dans une petite pièce sombre.
Dans un coin, un appareil Polaroid sur un pied. Dans l’autre, une table à
dessin éclairée par une lumière vive. Assis à la table, un homme au crâne
chauve, brillant, portant une de ces visières vertes qu’Adam se souvint
d’avoir vues chez les joueurs de cartes dans les vieux westerns.
« Le gamin veut un permis de conduire et un passeport pour soixante
dollars, annonça l’homme maigre.
– À quel nom ? » demanda l’homme à la visière verte.
Rapidement, Adam donna le nom, l’adresse, la date de naissance et le
numéro de sécurité sociale de Smyth.
Ensuite, plus un mot. On plaça Adam derrière le Polaroid et l’on prit
plusieurs photos. Après quoi l’homme à la visière verte s’installa à la table à
dessin et se mit au travail. L’homme maigre s’adossa au mur et alluma une
cigarette.
Dix minutes plus tard, Adam retraversait la boutique avec ses faux
papiers. Il ne les regarda qu’une fois arrivé à sa voiture et leur trouva alors
l’air parfaitement authentiques. Satisfait, il descendit vers Greenwich
Village. Il ne lui restait qu’une heure, environ pour faire ses bagages.
En arrivant à son appartement, il fut surpris de voir que l’antivol était
débranché. Il ouvrit la porte et tomba sur Jennifer et sa mère.
« Salut, dit-il. Quelle bonne surprise.
– J’espérais t’attraper avant ton départ pour Porto Rico, expliqua
Jennifer.
– Je ne vais pas à Porto Rico.
– Je ne pense pas que vous devriez aller où que ce soit, dit Mme Carson.
Jennifer vient de subir un choc et elle a besoin de votre soutien. »
Adam posa ses affaires sur le bureau et se tourna vers Jennifer. Elle avait
vraiment l’air pâle.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.
– Le docteur Vandermer lui a annoncé de mauvaises nouvelles »,
répondit Mme Carson.
Adam ne quittait pas Jennifer des yeux. Il aurait voulu dire à sa belle-
mère de la fermer mais jugea préférable de venir se placer juste devant sa
femme.
« Que t’a dit le docteur Vandermer ? lui demanda-t-il doucement.
– Que l’amniocentèse était positive. Que notre bébé est atteint de graves
malformations. Je suis désolée Adam. Je crois qu’il va falloir que je me
fasse avorter.
– C’est impossible, dit Adam, cognant du poing dans sa paume. Il faut
des semaines pour obtenir les cultures tissulaires après l’amniocentèse.
Qu’est-ce qui cloche, bon Dieu, avec ce Vandermer ? »
Adam se dirigea vers le téléphone. Jennifer éclata en larmes.
« Ce n’est pas la faute du docteur Vandermer », sanglota-t-elle ;
expliquant que les anomalies étaient si manifestes que les cultures étaient
inutiles.
Adam hésita, essayant de se rappeler ce qu’il avait lu. Il ne se souvenait
d’aucun cas où les cultures étaient inutiles.
« Ça ne me satisfait pas », dit-il en appelant la clinique Julian.
Lorsqu’il demanda le docteur Vandermer, on le pria d’attendre.
« Adam, intervint Mme Carson après s’être éclairci la gorge, je crois que
vous feriez mieux de vous inquiéter de Jennifer que du docteur
Vandermer. »
Adam ne lui répondit pas. La standardiste reprit la ligne et lui annonça
que le docteur Vandermer, actuellement en salle d’opération, rappellerait.
Adam laissa son nom et son numéro de téléphone et raccrocha.
« C’est fou, marmonna-t-il. J’avais un sentiment bizarre à propos de la
clinique Julian. Et Vandermer…
– Pour moi, la clinique Julian est l’un des hôpitaux les plus agréables où
j’aie jamais mis les pieds, dit Mme Carson. Et à part mon propre docteur, je
n’ai jamais vu un homme aussi humain que le docteur Vandermer.
– J’y vais, dit Adam, ignorant sa belle-mère. Je veux lui parler. »
Il ramassa ses clefs et se dirigea vers la porte.
« Et votre femme ? demanda Mme Carson.
– Je reviens », répondit-il en sortant et en claquant la porte derrière lui.
Furieuse, Mme Carson ne parvenait pas à croire qu’elle s’était montrée
favorable à ce mariage, à l’origine. En entendant pleurer Jennifer, elle jugea
préférable de ne rien dire. Elle se pencha sur sa fille et murmura :
« Nous allons rentrer à la maison. Papa s’occupera de tout. »
Jennifer ne fit aucune objection mais déclara, arrivée à la porte :
« Je veux laisser un mot à Adam. »
Mme Carson hocha la tête et regarda Jennifer écrire un bref mot au bureau
d’Adam puis le poser par terre à côté de la porte. Il disait simplement : « Je
suis partie à la maison. Jennifer. »
Adam grimpa vers le haut de la ville avec toute l’agressivité d’un
chauffeur de taxi new-yorkais, se gara juste devant la clinique Julian et
sauta de la voiture. Un gardien en uniforme tenta de l’arrêter mais Adam lui
lança à peine, par-dessus l’épaule, qu’il était le docteur Schonberg et avait
une urgence.
Lorsqu’il arriva au service de gynécologie, la réceptionniste se comporta
comme si on l’attendait.
« Adam Schonberg, le docteur Vandermer vous demande de l’attendre
dans son cabinet. Troisième porte à gauche », dit-elle en désignant un autre
couloir.
Adam la remercia et se rendit dans la pièce : impressionnante, les
rayonnages couverts de livres et de revues médicales. Son regard tomba sur
une rangée de fœtus et il se sentit pris d’un désir violent de saccager le
cabinet. Il marcha jusqu’au bureau, un grand meuble fixé au sol par des
sortes de griffes et sur lequel une pile de notes attendaient la signature.
Le docteur Vandermer arriva presque aussitôt, un dossier sous le bras.
« Vous ne voulez pas vous asseoir ? demanda-t-il.
– Non, merci, dit Adam. Je n’en ai pas pour longtemps. Je veux
seulement qu’on me confirme le diagnostic, pour ma femme. Vous croyez,
si je comprends bien, qu’elle porte un enfant atteint d’une anomalie
chromosomique.
– Je le crains.
– Je pensais qu’il fallait deux semaines pour obtenir une culture de tissus.
– Exact, dans les cas courants, dit Vandermer en fixant Adam droit dans
les yeux. Mais dans le cas de votre femme nous disposions d’un grand
nombre de cellules susceptibles d’être examinées directement dans le tissu
amniotique. Adam, en votre qualité d’étudiant en médecine je suis sûr que
vous comprenez que ces choses-là arrivent. Mais comme je l’ai dit à votre
femme, vous êtes jeunes l’un et l’autre. Vous pourrez avoir d’autres bébés.
– Je veux voir les lames, annonça Adam, se préparant à une sévère
discussion.
– Voulez-vous me suivre ? » se contenta de lui répondre Vandermer avec
un signe de tête.
Adam commença à se demander s’il n’avait pas jugé un peu trop
hâtivement, l’homme paraissait sincèrement désolé d’être porteur d’aussi
mauvaises nouvelles.
Au troisième étage, Vandermer conduisit Adam au laboratoire de
cytologie. Adam cligna les yeux en passant la porte. Tout était blanc, dans
la pièce : murs, sol, plafond et paillasses. Au bout de la salle se trouvait une
banquette avec quatre microscopes dont un seul était en service. Une
brunette d’âge moyen leva les yeux à l’arrivée de Vandermer.
« Cora, demanda-t-il, navré de vous déranger mais pourriez-vous nous
sortir les lames de Jennifer Schonberg ? »
Cora acquiesça et Vandermer fit signe à Adam de s’asseoir à un
microscope destiné à l’enseignement, avec ses deux oculaires.
« Je ne savais pas si vous souhaiteriez voir l’ultrasonographie de
brillance ou pas, dit Vandermer, mais je l’ai apportée à tout hasard. »
Il ouvrit la chemise qu’il tenait et tendit les clichés à Adam.
Au cours de ses années de médecine, Adam n’avait pas eu la moindre
expérience d’une ultrasonographie et pour lui les clichés n’étaient que des
taches d’encre. Le docteur Vandermer prit le cliché qu’Adam examinait, le
retourna et, du bout du doigt, suivit la silhouette du fœtus.
« La technique s’améliore, dit-il. Ici, on distingue parfaitement les
testicules. Bien souvent, à ce stade, on ne peut déterminer le sexe par une
échographie. Ce petit gars tient peut-être de son père. » Adam comprit que
Vandermer faisait de son mieux pour paraître amical.
La porte s’ouvrit et Cora reparut avec une boîte de lames, chacune
protégée, au centre, par un minuscule couvercle de verre. Le docteur
Vandermer en choisit une, marquée au crayon gras. Il la plaça sous la tête
optique du microscope, y laissa tomber une goutte d’huile et abaissa
l’objectif. Adam colla ses yeux à l’oculaire.
Le docteur Vandermer expliqua que l’on avait tout spécialement teinté les
lames pour rendre aussi visible que possible la masse chromatinienne. Il
leur fallait trouver, dit-il, une cellule en plein processus de division. Il finit
par renoncer et demander l’aide de Cora.
« J’aurais dû commencer par vous laisser faire ça », dit-il en changeant
de place avec la femme.
Il fallut environ trente secondes à Cora pour trouver une cellule ad hoc.
Elle manipula le minuscule indicateur et montra à Adam l’anomalie
chromosomique.
Adam en fut effondré. Il avait espéré des résultats discutables, mais
même pour un œil inexpérimenté comme le sien, l’anomalie paraissait
évidente. Cora poursuivait, mettant en évidence d’autres problèmes
mineurs, y compris le fait que l’un des chromosomes X paraissait
légèrement anormal.
Enfin, Cora lui demanda s’il voulait voir un autre cas de type plus
commun du syndrome de Down.
« Non, mais merci pour votre temps », lui dit Adam, posant les deux
mains sur la paillasse et commençant à se lever.
Il s’arrêta au milieu de son mouvement. Quelque chose clochait. Il se
pencha en avant et regarda dans le microscope.
« Vous voulez me remontrer cette anomalie du chromosome X »,
demanda-t-il.
Cora se pencha, colla les yeux à l’oculaire. Bientôt, l’indicateur se
déplaça vers une paire de chromosomes identiques. Cora commença à
expliquer l’anomalie suspectée quand Adam l’interrompit.
« Ce sont des chromosomes X ? demanda-t-il.
– Effectivement, dit Cora, mais… »
De nouveau, Adam la coupa et demanda au docteur Vandermer de
regarder.
« Vous voyez les chromosomes X ?
– Je les vois, dit Vandermer. Mais tout comme vous, je ne peux juger de
l’anomalie dont parle Cora.
– Ce n’est pas l’anomalie qui m’intéresse, dit Adam. Ce sont les deux
chromosomes X. Vous m’avez montré il y a un instant, sur le cliché
d’échographie, que mon enfant est un garçon. Cette lame que nous avons
sous les yeux est-celle d’une fille. »
Le docteur Vandermer s’était redressé dès qu’Adam avait commencé à
parler, le visage vide de toute expression.
« Il a raison, dit Cora, revenant aussitôt au microscope. C’est une lame de
fille. »
Lentement, le docteur Vandermer porta sa main droite à son visage. Cora
consulta la tranche de la boîte de lames et regarda le numéro. Puis elle
vérifia le numéro de la lame. C’étaient les mêmes. Elle alla consulter le
registre principal. Le nom était bien celui de Jennifer Schonberg. Très pâle,
Vandermer demanda à Adam d’attendre un instant.
« Est-ce que c’est déjà arrivé ? demanda Adam après le départ du
médecin.
– Jamais », affirma Cora.
Le docteur Vandermer reparut, suivi d’un homme de haute taille, en
longue blouse blanche comme Vandermer qui le présenta : docteur Ridley
Stanford. Adam connaissait le nom. L’homme était l’auteur d’un manuel de
pathologie qu’Adam avait utilisé en deuxième année. Il avait été également
chef du service de pathologie à University Hospital.
« C’est une catastrophe, dit Vandermer après que Stanford eut jeté un
coup d’œil.
– Tout à fait d’accord, dit Stanford d’une voix aussi peu empreinte
d’émotion que celle de Vandermer. Je ne vois pas comment cela a pu se
produire. Il faut que je passe divers coups de fil. »
Quelques minutes plus tard, une dizaine d’autres personnes s’entassaient
autour du microscope.
« Combien d’amniocentèses a-t-on pratiqué hier ? demanda le docteur
Vandermer.
– Vingt et une, répondit Cora après un coup d’œil au registre.
– Il faut toutes les refaire, dit Vandermer.
– Absolument, confirma Stanford.
– Nous devons vous voter des félicitations », dit Vandermer en se
tournant vers Adam, tandis que les autres approuvaient.
Adam avait l’impression qu’on venait de chasser de sur sa tête un énorme
nuage noir. Son enfant n’était pas une sorte de monstre génétique. Avant
tout, il voulait appeler Jennifer.
« Voulez-vous nous faire l’honneur de rester déjeuner ? proposa
Stanford. Nous avons une fantastique conférence de pathologie sur les
tumeurs rétropéritonéales qui vous intéressera peut-être. »
Adam s’excusa et redescendit en hâte au rez-de-chaussée. Il ne parvenait
pas à croire que devant une telle catastrophe ils souhaitaient qu’il reste pour
déjeuner et assister à une conférence ! Décidément, cette clinique était
bizarre. Passant devant la porte d’entrée et se dirigeant vers le téléphone,
Adam fut heureux de constater que sa voiture se trouvait toujours où il
l’avait laissée.
Il appela d’abord l’appartement mais n’obtint aucune réponse. Pensant
que Jennifer avait pu partir chez elle avec sa mère, il appela Englewood
mais le numéro ne répondit pas davantage.
Après une brève hésitation, il décida de retourner à l’appartement. Il
sortit en courant de la clinique Julian, sauta dans sa voiture et fila vers son
domicile.
L’excitation consécutive à la bonne nouvelle commençait à céder place à
un sentiment de malaise croissant à propos de la clinique Julian et du
docteur Vandermer. Ce n’était que grâce à un coup de chance qu’il avait
remarqué l’erreur. Et s’il n’avait rien vu et que l’on avait fait avorter
Jennifer ?
Adam sentit de nouveau ses angoisses l’envahir. Il avait évité une
catastrophe de bien peu, mais à moins d’obtenir de Jennifer qu’elle ne voie
plus le docteur Vandermer ni ne fréquente la clinique, il pourrait bien s’en
produire d’autres. Un instant, il avait envisagé de renoncer à la croisière
Arolen. Maintenant, il semblait de nouveau que ce soit la seule façon
d’obtenir la preuve que Vandermer était dangereux. Adam consulta sa
montre : midi vingt. Il pouvait encore être au Fjord à six heures.
Arrivé à la porte de son appartement, il fut surpris de trouver branché le
système de sécurité. Il tomba sur le mot laconique de Jennifer et décida de
rappeler Englewood. Il fut heureux d’entendre Jennifer et non sa mère au
bout du fil.
« J’ai une bonne nouvelle et une mauvaise.
– Je ne suis pas d’humeur à jouer aux devinettes, dit Jennifer.
– La bonne nouvelle, c’est qu’ils se sont trompés de prélèvement à la
clinique. C’est le bébé d’une autre qui est porteur de l’anomalie. Ils ont
mélangé les lames. »
Un instant, Jennifer craignit de demander à Adam s’il lui disait la vérité
ou s’il ne s’agissait que d’une sorte de complot pour lui faire perdre sa
confiance en Vandermer. La nouvelle semblait trop bonne pour être vraie.
« Jennifer, tu m’as entendu ?
– C’est vrai ? demanda-t-elle timidement.
– Bien sûr ! confirma Adam qui se mit à lui exposer comment il avait
découvert l’erreur liée au sexe dans la cellule.
– Qu’a dit le docteur Vandermer ? demanda Jennifer.
– Qu’il fallait refaire toutes les amniocentèses de la journée.
– C’est ça la mauvaise nouvelle dont tu parlais ?
– Non. La mauvaise nouvelle c’est que je dois toujours m’absenter, à
moins que tu me promettes quelque chose.
– Qu’est-ce que je dois promettre ? demanda Jennifer, sceptique.
– De voir le docteur Wickelman pour le reste de ta grossesse et de cesser
de prendre du Pregdolen.
– Adam…, dit Jennifer d’une voix impatiente.
– Je suis plus convaincu que jamais que la clinique Julian a quelque
chose d’étrange. Si tu es d’accord pour voir le docteur Wickelman, je te
promets de ne me mêler en rien de ce qu’il prescrira.
– On commet des erreurs tous les jours dans les hôpitaux, dit Jennifer. Ce
n’est pas parce qu’ils en ont commis une à la Julian que je ne dois pas y
aller. Ça me paraît l’endroit idéal pour accoucher maintenant que j’ai
surmonté cet épisode avec Cheryl Tedesco. J’aime les gens et l’ambiance.
– Eh bien, dit Adam, je te verrai dans quelques jours.
– Qu’est-ce que tu vas faire ?
– Je préfère ne pas en parler.
– Étant donné les circonstances, tu ne crois pas que tu devrais rester ici ?
Adam, j’ai besoin de toi.
– C’est assez difficile à croire alors que tu te trouves chez tes parents et
moi tout seul à l’appartement. Je suis désolé, mais il faut que je me
dépêche. Je t’aime, Jennifer. »
Adam raccrocha et appela les Eastern Airlines avant d’y réfléchir à deux
fois. Il retint une place sur le vol quittant La Guardia pour Miami quarante-
huit minutes plus tard.
Il tira sa petite valise Samsonite du placard et se mit à faire ses bagages.
Au moment où il enfournait ses affaires de toilette, le téléphone sonna.
Adam allait décrocher quand, pour une fois dans sa vie, il décida de laisser
sonner car une seule minute de retard lui ferait rater son avion.
Jennifer attendit, laissant le téléphone sonner. Elle finit par raccrocher.
Immédiatement après sa conversation avec Adam, elle avait décidé de voir
ce docteur Wickelman si vraiment son mari y tenait tellement. Du moins
pouvait-elle essayer. Et si elle ne se sentait pas en confiance avec lui elle
pourrait toujours retourner voir le docteur Vandermer. Mais, apparemment,
Adam était parti. Jennifer se sentit abandonnée. Avant qu’elle ait lâché le
combiné, le téléphone résonna. Espérant qu’il s’agissait d’Adam, elle
décrocha avant la fin de la première sonnerie. C’était le docteur Vandermer.
« Je suppose que vous avez appris la bonne nouvelle.
– Oui, Adam vient de me l’annoncer.
– Nous sommes très reconnaissants à votre mari, dit Vandermer. Il est
rare qu’on remarque une anomalie secondaire après une aussi évidente
découverte positive.
– Il est donc exact que je ne porte pas un enfant anormal, dit Jennifer.
– Je crains de ne pouvoir être aussi affirmatif. Nous n’avons
malheureusement aucune idée des résultats de votre amniocentèse. Il va
nous falloir la refaire et j’en suis vraiment désolé. Outre vous-même, nous
avons vingt personnes sur lesquelles nous avons pratiqué une amniocentèse
ce même jour et pour toutes nous devrons recommencer. Aux frais de la
clinique, bien entendu.
– Quand voulez-vous la refaire ? demanda Jennifer qui appréciait que le
docteur Vandermer endosse la responsabilité de l’erreur bien qu’elle fût
sans aucun doute le fait du personnel du laboratoire.
– Dès que possible, dit Vandermer. N’oubliez pas que nous nous trouvons
face à une contrainte de temps s’il existe vraiment un problème.
– Voulez-vous que je repasse demain dans la matinée ? proposa Jennifer.
– Ce sera parfait. Ce n’est pas d’une urgence folle, mais plus tôt ce sera
fait, mieux ce sera. »
[Link]
CHAPITRE XII
Le vol jusqu’à Miami se passa sans histoire. Dès que l’avion eut décollé,
Adam retira son permis de conduire de son portefeuille et le remplaça par
celui de Smyth. Après quoi il consulta les adresses du passeport. Si on lui
demandait où il habitait, il voulait être capable de répondre sans hésitation.
L’appareil se posa à 16 h 05 et comme Adam avait pris sa valise en
cabine, il se retrouva à la station de taxis à 16 h 15. Il tomba sur un vieux
break Dodge tout délabré dont le chauffeur ne parlait qu’espagnol, mais il
reconnut le nom de Fjord et comprit qu’Adam partait pour une croisière.
Adam admira le paysage tropical. Miami lui paraissait plus belle qu’il ne
l’avait imaginée. Bientôt, ils s’engagèrent sur une longue chaussée et il
aperçut le port, avec ses navires de croisière alignés. Le Fjord était le
premier de la file et, comparé aux autres, ni plus gros ni plus petit, et
également peint en blanc. Sur son immense cheminée apparaissait deux
flèches entrelacées. Le logo du M. T. I. C. ? se demanda Adam.
Le chauffeur ne pouvant s’approcher du trottoir, Adam le régla et
descendit au milieu de la rue. Sa valise à la main, il se dirigea vers l’entrée
du bâtiment dans un vacarme épouvantable d’avertisseurs, de voix et de
moteurs et dans une atmosphère enfumée. Il se sentit mieux une fois à
l’intérieur.
Il se fraya un chemin jusqu’au guichet de renseignements où l’uniforme
du personnel d’accueil lui rappela celui de la clinique Julian : chemisier
blanc et salopette bleue.
Il dut crier pour se faire entendre, demandant où il devait se présenter. On
lui dit de prendre l’escalier mécanique jusqu’au premier étage. Adam
remercia la fille qui l’avait renseigné en articulant de son mieux.
Il ne fut pas facile d’arriver à l’escalier mécanique, surtout avec la valise.
Il observa la foule, tandis qu’il grimpait : quelques femmes mais une
majorité d’hommes, ressemblant à coup sûr à des médecins avec leur air
prospère et satisfait d’eux-mêmes. La plupart portaient costume bien que
quelques-uns fussent en chemise et pantalon.
À l’étage du terminal, il tomba sur une longue table d’enregistrement,
divisée en zones alphabétiques. Adam rejoignit la file « N-Z ».
En faisant le tour de la salle du regard, il se sentit soudain les pieds
glacés d’appréhension. Peut-être valait-il mieux qu’il s’en aille. Nul ne le
remarquerait. Il pourrait tout simplement prendre un taxi jusqu’à l’aéroport
et rentrer chez lui. Il se mit à compter le nombre de personnes devant lui
jusqu’au guichet d’enregistrement. À cet instant, son regard croisa celui
d’un homme qui se trouvait dans la file voisine, à quelques mètres de lui.
Adam détourna rapidement le regard, avec un geste nerveux du pied.
Pourquoi le regarderait-on ? Lentement, son regard revint vers la file
voisine. Malheureusement, l’homme le fixait. Il sourit lorsqu’il croisa le
regard d’Adam. Adam lui retourna son sourire, gauchement. Sur quoi,
horrifié, il vit l’homme s’approcher.
« Alan Jackson », se présenta-t-il, contraignant Adam à poser sa valise
pour lui serrer la main.
Nerveusement, Adam se présenta comme étant Stuart Smyth. Alan se
contenta de saluer de la tête et de lui sourire de nouveau.
Plus âgé qu’Adam, les épaules larges, la taille mince, il coiffait ses
cheveux blonds en avant, probablement pour cacher une calvitie naissante.
« Votre visage me semble familier, dit Alan. Vous êtes de New York ? »
Adam sentit le sang refluer de son visage. Avant même de passer à
l’enregistrement il se trouvait déjà dans les ennuis. À cet instant, le haut-
parleur annonça :
« Bonjour mesdames et messieurs. Pour ceux qui possèdent leur carte
d’embarquement, le Fjord va es accueillir dans quelques minutes. Si vous
n’avez pas encore votre carte d’embarquement, nous vous prions de passer
immédiatement au guichet d’enregistrement. »
« N’êtes-vous pas un orthopédiste ? demanda Alan dès que le haut-
parleur retomba dans le silence.
– Non, répondit Adam soulagé que, manifestement, l’homme ne
connaisse pas le vrai Smyth. Je suis gynécologue-obstétricien. Et vous ?
– Orthopédiste. Université de Californie, San Diego. C’est votre première
croisière Arolen ?
– Non, répondit rapidement Adam. Et vous ?
– La seconde, répondit Alan en se tournant brusquement. Tiens, voilà
Ned Janson. Hé ! Ned, vieux pirate, par ici ! »
Adam aperçut un homme trapu, brun, accompagné d’une des rares
femmes de la foule, qui levait les yeux. En reconnaissant Alan, son visage
s’éclaira d’un sourire. Il prit le bras de la femme et approcha.
Tandis qu’Alan et Ned se retrouvaient, se donnant des claques dans le
dos, Adam se présenta à la femme. Elle s’appelait Claire Osborne. Jolie, la
trentaine environ, un visage rond respirant la santé, elle avait de longues
jambes musclées et portait une jupe courte, blanche et noire. Adam apprécia
sa compagnie jusqu’à ce qu’elle lui dise qu’elle était gynécologue.
« Quelle est votre spécialité ? lui demanda Claire. Orthopédie ou
gynéco ?
– Pourquoi vous limiter à ces deux-là ? plaisanta Adam, essayant de
changer de sujet.
– C’est ma brillante intuition, dit Claire. Outre le fait que cette croisière
est réservée aux orthopédistes et aux gynécologues.
– Parfait. Gynéco en ce qui me concerne, dit Adam avec un rire nerveux.
– Vraiment ? dit Claire, ravie. Nous assisterons donc aux mêmes
réunions.
– Très bien. C’est votre première croisière ? demanda Adam qui
souhaitait parler de n’importe quoi sauf de gynécologie et d’obstétrique car
il se rendait bien compte qu’il ne pourrait tenir son rôle dans une
conversation professionnelle.
– Oui, bien sûr. Pour Ned aussi. N’est-ce pas, Ned », dit Claire en tirant
son compagnon par le bras.
D’après ce qu’il saisit de leur conversation, Adam en déduisit que Ned et
elle avaient fait leurs études au même hôpital.
« Hé ! C’est formidable, disait Ned. Si nous dînions tous ensemble ce
soir ?
– Ce sont les gens d’Arolen qui placent chacun, expliqua Alan. Ils
considèrent les repas comme un prolongement des sessions scientifiques.
« Oh ! Merde, dit Ned. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Une colonie de
vacances ? »
L’homme qui précédait Adam se retira, sa carte d’embarquement à la
main. Adam avança jusqu’au comptoir, où se trouvait un jeune homme
coquettement vêtu d’un blazer blanc avec, sur la poche, le même logo que
sur la cheminée du Fjord. En outre, un badge indiquait qu’il s’appelait Juan.
Au-dessous du nom, en petites lettres, on lisait « M. T. I. C. ».
« Votre nom, s’il vous plaît ? demanda Juan avec le ton de quelqu’un qui
avait posé la même question tant de fois que ça en devenait machinal.
– Stuart Smyth », déclara Adam en fouillant dans son portefeuille pour
en sortir le permis de conduire.
Sa carte d’Arolen tomba sur le comptoir. Heureusement, Juan était déjà
occupé à taper le nom de Stuart Smyth sur le clavier de l’ordinateur. Adam
se retourna pour voir si l’un de ses nouveaux amis avait remarqué quelque
chose, mais ils bavardaient. Il reporta son regard sur Juan, songeant
qu’avant la fin de la croisière il serait devenu une épave, nerveusement
parlant. Furtivement, il glissa la carte d’Arolen dans la poche de sa veste.
« Passeport ? » demanda Juan.
Après un instant de panique, Adam retrouva le passeport dans la poche
intérieure de sa veste et le tendit. Juan l’ouvrit. Adam en ressentit un coup
au cœur mais Juan se borna à le consulter quelques secondes et le lui rendit.
« Voici votre carte d’embarquement, dit-il. Présentez-la au commissaire
du bord et il vous indiquera votre cabine. Si vous quittez le navire au cours
de la croisière, veillez à avoir votre carte sur vous. Suivant, s’il vous plaît. »
Adam fit un pas de côté pour que l’homme, derrière lui, puisse approcher
du comptoir. Jusque-là, tout allait bien.
Après qu’Alan eut obtenu sa carte d’embarquement, il accompagna
Adam sur le pont principal, avec Ned et Claire. Là, on leur remit un paquet
de « bricoles », comme disait Ned. Voilà, ça commence, songea Adam en
prenant le sac de cuir à bandoulière frappé du logo du M. T. I. C. À
l’intérieur, il trouva un stylo et un porte-mine Cross, un bloc-notes relie en
cuir et une liste des conférences. Il y trouva également une trousse de
produits Arolen avec une petite pharmacie. Adam contempla le tout avec
intérêt, sachant qu’il faudrait attendre pour y voir de plus près.
Le haut-parleur annonça que les médecins pouvaient commencer à
embarquer. Un cri de joie monta de la foule tandis qu’Adam et ses
nouveaux amis avançaient vers la sortie. Un policier en uniforme vérifia
leurs cartes d’embarquement, sur le quai, et le groupe s’engagea sur la
passerelle.
Adam se retrouva sur le pont principal de ce qu’on ne pouvait en aucun
cas considérer comme un bateau neuf mais qui paraissait bien entretenu et
dont on avait rénové certaines parties. Tout le personnel était vêtu, comme
l’homme du guichet d’enregistrement, de blazers blancs et pantalons noirs,
immaculés et soigneusement repassés.
L’un des stewards s’approcha d’Adam, contrôla poliment sa carte
d’embarquement et le conduisit à un pont sur la droite. Apparemment, il
existait des cartes de couleur différente pour ceux qui avaient déjà participé
à une croisière. Ned et Claire furent dirigés vers un autre pont.
On donna à Adam la cabine 407 sur le pont A, un niveau au-dessous du
pont principal. En prenant sa clef, il remarqua, dans la voix du commissaire,
la même inflexion monotone que celle de l’homme de l’enregistrement.
Alan, qui se trouvait juste derrière Adam, se vit attribuer la cabine 409.
Tandis qu’ils s’éloignaient, Adam fit part de sa remarque à propos du ton
monocorde des hommes.
« Je suppose qu’ils répètent sans arrêt la même chose », dit Alan.
Un steward s’approcha et débarrassa Adam de sa petite valise et de son
nouveau sac Arolen.
« Merci », dit Adam.
L’homme se borna à faire signe à Adam de le suivre.
« À bientôt, Stuart, lui lança Alan.
– Oui, bien sûr », répondit Adam qui mit un instant à se souvenir que
c’était son nom.
Le steward le fit passer devant une boutique de cadeaux regorgeant de
sacs Gucci et d’appareils de photos japonais. Derrière, on trouvait des vins,
liqueurs, tabacs et cigarettes ainsi que des produits pharmaceutiques. Pour
la première fois, Adam pensa au mal de mer.
« Excusez-moi, demanda-t-il. À quelle heure ouvre le magasin ?
– Une heure après le départ.
– Est-ce qu’on y trouve de la Dramamine ou de ces boules pour les
oreilles ? demanda Adam.
– Je ne sais pas si l’on vend de la Dramamine ou de ces boules pour les
oreilles », répéta le steward en regardant Adam, le visage dépourvu de toute
expression.
Cette manière de renvoyer en un écho la question d’Adam n’invitait
guère à la conversation.
Les cabines 407 et 409 se touchaient, côté bâbord du navire. Alan était
invisible. Le steward d’Adam ouvrit la porte du 407 et y conduisit son
passager.
Pour Adam, qui n’était jamais monté à bord d’un navire de croisière, la
cabine parut petite. Elle était meublée d’un lit à une place, à droite, avec
une table de nuit et, à gauche, d’un petit bureau et d’un fauteuil. Tassée à
côté d’un placard étroit, une salle de bains minuscule avec douche, toilettes
et lavabo.
Le steward passa la tête dans la salle de bains, entra et en ressortit un
instant plus tard avec un verre d’eau qu’il tendit à Adam.
« C’est pour moi ? » demanda Adam en prenant le verre et en l’avalant,
remarquant son goût chimique.
Le steward fouilla dans la poche de sa veste, en tira une gélule jaune
qu’il tendit à Adam en lui disant :
« Bon retour à bord.
– Oui, c’est bon de se retrouver ici », dit Adam avec un sourire gêné,
contemplant la gélule que, manifestement le steward attendait qu’il avale.
Adam tendit la main et le steward y laissa tomber une gélule qui ne
paraissait pas être de la Dramamine, mais comment savoir ?
« C’est pour le mal de mer ? » demanda-t-il.
Le steward ne répondit pas, mais son regard fixe mettait Adam
profondément mal à l’aise.
« Je parierais que c’est pour le mal de mer », dit Adam, en glissant la
gélule dans la bouche. Il tendit le verre au steward qui retourna dans la salle
de bains. Pendant ce temps, Adam recracha la gélule et la glissa dans sa
poche.
Le steward rabattit les draps et couverture du lit comme s’il s’attendait
qu’Adam fît un somme. Après quoi il posa la valise d’Adam et se mit à la
défaire.
Surpris, Adam s’assit sur le lit et regarda l’homme s’activer en silence.
Lorsqu’il eut terminé, il remercia Adam et sortit.
Un instant, Adam demeura perplexe, essayant de comprendre le
comportement du steward. Puis il se leva et vida son nouveau sac Arolen,
répandant les médicaments sur la couverture.
Il tira de sa poche la gélule jaune et regarda si elle correspondait à l’un
quelconque des échantillons. Sans succès. Existait-il un codex à bord, se
demanda-t-il. On devait au moins y trouver une bibliothèque avec les
manuels de base. Adam se sentait plein de curiosité pour cette gélule jaune.
Ce devait être pour le mal de mer. Il la regarda encore puis la glissa dans
un petit tube d’aspirine.
Il prit les feuilles indiquant les horaires des conférences et se mit à les
parcourir. Il y en avait près de vingt-cinq pages, une moitié consacrée à
l’orthopédie et la seconde à la gynécologie. Il remarqua l’orientation plutôt
clinique des conférences, ce qui justifiait leur popularité, pensa-t-il.
Il était convaincu que si l’on se livrait à quelque chose qui ressemblât à
un lavage de cerveau, cela devait se passer pendant les conférences. Mais
que pouvaient-ils dire pour qu’un médecin comme Vandermer change
d’avis à propos d’un médicament ? S’agissait-il d’une sorte d’hypnose
insidieuse ? Adam reposa les feuilles. Il pensait le découvrir bientôt.
Le mugissement soudain d’une sirène le fit sursauter. Puis il entendit
tourner les moteurs et décida de monter sur le pont pour regarder.
Il pendit sa veste de seersucker, retira sa cravate et passa dans le couloir.
Il s’arrêta devant le 409, réalisant que malgré leur cloison commune il
n’avait pas entendu Alan. Il frappa à la porte et attendit. Pas de réponse. Un
autre steward passa et Adam dut se plaquer contre la paroi. Puis il frappa de
nouveau. Il allait partir quand il entendit une sorte de choc à l’intérieur de la
cabine. De la paume de la main, il cogna à la porte, pensant que peut-être
Alan se trouvait dans la salle de bains. Mais on ne répondit toujours pas.
Adam essaya la poignée, trouva la porte ouverte et se glissa dans
l’entrebâillement.
Alan était assis au bord du lit avec, à ses pieds, un verre d’eau qui venait
apparemment de tomber.
« Excusez-moi », dit Adam, gêné.
Alan murmura qu’il n’y avait pas de quoi mais Adam vit qu’il avait dû
s’endormir.
« Désolé de vous avoir dérangé, dit Adam. J’allais assister au départ et je
pensais que peut-être vous… »
Il ne finit pas sa phrase car Alan s’écroulait en avant. Adam entra dans la
cabine, le rattrapa avant qu’il tombe à terre et le remit sur le lit.
« Hé ! Ça va ! demanda-t-il.
– Simplement fatigué, dit Alan d’une voix endormie, avec un hochement
de tête.
– Je crois que vous feriez mieux de piquer un roupillon », dit Adam en
riant et en jetant un coup d’œil sur la table de nuit, songeant qu’Alan avait
pu boire un verre ou deux. Il ne vit pas d’alcool. Il se demanda s’il devait le
couvrir mais comme Alan était tout habillé, il le laissa sur le dessus de lit.
Adam retourna à la réception où quelques passagers attendaient encore
qu’on leur indique leur cabine. On avait toutefois relevé la passerelle. Adam
grimpa deux niveaux jusqu’à ce qu’on appelait le pont promenade et sortit
en plein air.
Il fut surpris par la différence entre la fraîcheur de l’air conditionné, à
l’intérieur, et Miami et sa touffeur. Il alla s’accouder à la lisse et regarda le
quai. Des débardeurs larguaient les amarres, libérant le navire de ses
attaches. Les vibrations des machines se firent plus intenses tandis que des
remorqueurs tiraient lentement le navire de la jetée. De la poupe arrivèrent
des acclamations puis les échos d’un orchestre de jazz.
Adam avança jusqu’à une barrière en teck avec une porte conduisant à la
proue et sur laquelle une pancarte annonçait : « Réservé à l’équipage. Pas
de passagers au-delà de cette limite. » Adam essaya la porte qu’il trouva
ouverte mais il décida de ne pas tenter la chance en la franchissant.
Un nouveau coup de sirène et un changement dans les vibrations du
navire. Les arbres principaux avaient dû se mettre à tourner, devina Adam.
Lentement, le navire commença à avancer.
Adam rencontra d’autres passagers qui exploraient le bateau, chacun se
montrant aimable et ouvert, dans une ambiance de vacances.
Il descendit un étage et se trouva environné de salles de conférences de
toutes dimensions, allant du théâtre à part entière jusqu’aux salles de
séminaires pour moins d’une douzaine de personnes. Presque toutes les
salles étaient équipées de tableaux et de projecteurs de diapositives.
Au milieu du navire, il tomba sur une porte marquée « Bibliothèque » et
il voulut y entrer pour y rechercher un codex mais la porte était bouclée. Il
poursuivit, pensant qu’elle ouvrirait dans la matinée. Bientôt, le couloir
central se terminait sur une porte fermée dont Adam devina qu’elle donnait
sur les quartiers de l’équipage.
Adam descendit un autre niveau et arriva au pont principal, traînant
devant la boutique et la réception avant de s’arrêter pour jeter un coup d’œil
dans la salle à manger principale. Immense, avec des lustres de cristal et de
vastes fenêtres panoramiques, on y trouvait, à une extrémité, une estrade
avec un podium pour les orateurs. De chaque côté de l’estrade, des portes à
battants qui donnaient apparemment sur les cuisines. Des stewards occupés
à mettre la table passaient les portes avec leurs plateaux. Près de l’entrée, un
panneau indiquait qu’on servirait le dîner à neuf heures.
Adam descendit un autre niveau jusqu’au pont A où se trouvait sa cabine.
Plusieurs portes de cabines étaient ouvertes et il aperçut les médecins qui
déballaient leurs affaires et se rendaient visite.
Au niveau inférieur, Adam découvrit de nouvelles salles de conférences,
un petit gymnase, le cabinet du médecin du bord et une piscine couverte. Il
revint au pont promenade, pensant avoir visité tout ce qu’il pouvait du
navire. Il tomba sur un cocktail en pleine animation.
Ned Janson le repéra et lui fit signe de rejoindre un groupe qui se tenait
près de la piscine. Dans l’impossibilité de refuser, Adam se retrouva bientôt
en train de boire une Heineken glacée.
« Où diable est Alan ? demanda Ned par-dessus les conversations.
– Dans sa cabine. Il dort », répondit Adam.
Ned hocha la tête comme s’il s’attendait à la réponse puis se mit à
marquer le rythme sur sa cuisse lorsque l’orchestre attaqua When the Saints
Go Marchin’in.
Adam sourit à Claire qui, de l’autre côté de la table, semblait s’amuser,
puis il jeta un coup d’œil sur l’assemblée : un rassemblement type de
médecins, turbulents, tapageurs – avec beaucoup de claques dans le dos, de
blagues et d’alcool. À peine Adam eut-il fini sa bière que Ned lui en
fourrait une autre dans la main.
Et soudain, plutôt brutalement, le navire se mit à tanguer. Adam se
retourna et vit que les lumières de Miami avaient disparu. Le navire se
trouvait maintenant en plein Atlantique. Devant le flip-flop de son estomac,
Adam reposa vivement sa bière.
À la table, les autres médecins paraissaient ne pas remarquer le
mouvement du bateau et Adam se prit à souhaiter avoir trouvé un anti-
nauséeux. De nouveau, il se demanda si la gélule jaune était destinée au mal
de mer. Il fut tenté de poser la question mais décida qu’il ne pouvait
demeurer plus longtemps au milieu du groupe bruyant et gai.
Il s’excusa et gagna rapidement un lieu plus tranquille près de la lisse. Au
bout de quelques minutes, il se sentit mieux mais décida d’aller s’allonger
un moment dans sa cabine. Il ferma les yeux et se sentit assez bien, encore
que la bière tourneboulait toujours dans son estomac.
Jennifer et son père étaient sortis se promener dans le champ derrière la
maison. Elle savait qu’il voulait lui parler de sa grossesse et depuis une
demi-heure elle l’en avait empêché sous un flot de paroles. Finalement, en
revenant vers la maison, Jennifer décida qu’il était temps d’aborder le sujet.
« Qu’est-ce que je devrais faire d’après toi, papa ?
– Ce que tu penses qu’il convient de faire, répondit M. Carson en lui
passant le bras autour des épaules.
– Mais toi, qu’est-ce que tu en penses ?
– Ça, c’est différent. Ta mère fait pleine confiance à ce docteur
Vandermer. L’erreur dans les amniocentèses, c’était regrettable, mais j’aime
bien la manière dont ils ont reconnu leur responsabilité ! Selon moi, tu
devrais suivre ses recommandations.
– Le docteur Vandermer veut que l’on me refasse une amniocentèse
immédiatement.
– S’il pense que tu pourrais éventuellement te décider pour un
avortement, je crois que tu devrais la subir. Ta mère et moi sommes
convaincus qu’on ne devrait pas mettre au monde un enfant sévèrement
handicapé. C’est injuste pour tous, y compris pour l’enfant. Mais c’est
seulement notre avis.
– Je crois que je le partage, dit Jennifer. Mais je ne me sens pas à l’aise.
– Bien sûr, ma chérie, dit son père en la serrant contre lui. Et ton mari ne
rend pas les choses plus faciles. Je n’aime pas porter des jugements, mais sa
manière d’agir ne me plaît guère. Il devrait être ici, à t’aider à prendre une
décision, et non pas aller courir le guilledou dans quelque mystérieux
voyage. »
Ils arrivèrent à la porte grillagée, derrière la maison, entendant
me
M Carson qui préparait le dîner dans la cuisine.
« Tu as probablement raison, dit Jennifer en ouvrant la porte. Je vais
appeler le docteur Vandermer pour recommencer l’amniocentèse demain. »
« Bonsoir, mesdames et messieurs. On sert le dîner. »
Adam s’éveilla d’un profond sommeil et il lui fallut plusieurs minutes
pour comprendre que la voix émanait d’un petit haut-parleur dans la paroi
de la cabine. Il consulta sa montre : neuf heures.
Il se leva avec difficulté et sentit le navire qui roulait et tanguait à la fois.
L’idée d’aller dîner ne le séduisait guère. Il prit une douche rapide, tentant
de ne pas perdre l’équilibre, puis il s’habilla et quitta sa cabine. Il s’arrêta
un instant pour frapper à la porte d’Alan mais n’obtint pas de réponse. Ou
bien il dormait, ou il était déjà parti dîner. En tout cas, ce n’était pas les
affaires d’Adam.
Il remarqua que la boutique avait ouvert et il entra pour acheter de la
Dramamine, mais l’homme qui se trouvait derrière le comptoir lui annonça
qu’ils en manquaient et qu’il faudrait attendre qu’ils aillent en chercher
dans la réserve. Déçu, Adam se rendit à la salle à manger où un steward lui
demanda s’il était obstétricien ou orthopédiste. « Obstétricien », lui répondit
Adam et le steward le conduisit à une table voisine de l’estrade.
Cinq autres médecins s’y trouvaient déjà et Adam était tellement occupé
à se souvenir qu’il s’appelait Stuart qu’il ne retint que deux noms au cours
de la présentation : Ted et Archibald.
La conversation roula presque exclusivement sur la médecine, mais
davantage sur son aspect économique que sur sa pratique.
Adam parla peu, préoccupé par son estomac délicat. Dès qu’il le put, il fit
signe au steward de retirer son assiette, se demandant comment les autres
pouvaient ignorer le mouvement du navire. Après le café, un homme grand
et brun monta sur l’estrade.
« Allô, allô, dit-il pour un essai de micro. Je m’appelle Raymond Powell
et je suis votre hôte officiel du M. T. I. C. Bienvenue à la croisière-
conférences des Laboratoires pharmaceutiques Arolen. »
Les conversations cessèrent, l’attention de chacun se reportant sur
l’estrade. Powell fit le discours d’accueil type puis passa le micro au
docteur Goddard, responsable du programme médical proprement dit.
Lorsque Goddard eut terminé, Powell revint au micro pour annoncer :
« Et maintenant, nous avons une surprise. Pour votre plaisir, je vous
présente les Danseurs Caraïbes. »
Les portes s’ouvrirent de chaque côté de l’estrade et arrivèrent une
douzaine de danseurs court-vêtus. Adam remarqua deux hommes seulement
parmi une troupe de jeunes et jolies filles. Derrière les danseurs apparut un
groupe de rock avec guitares électriques qui disposèrent rapidement des
micros sur la scène.
Tandis que les filles captivaient l’assistance, Adam vit Powell et Goddard
qui, sur le côté, paraissaient évaluer l’effet produit par les danseuses sur un
groupe de médecins habituellement réservés. Au bout de quelques instants,
une brunette particulièrement séduisante retint l’attention d’Adam, avec ses
hanches étroites et sa poitrine ferme. Un bref instant, elle saisit le regard
d’Adam et il aurait juré qu’elle lui avait fait un clin d’œil.
Malheureusement, son estomac ne se montrait guère coopératif et il décida
à regret, au milieu du numéro, que mieux valait qu’il aille visiter le pont.
Il s’excusa et se fraya un chemin à travers l’agitation de la foule, de plus
en plus pressé de gagner la sortie. Il atteignit à peine la rambarde du pont
promenade que son estomac se révulsa et qu’il vomit violemment par-
dessus bord. Un instant plus tard, il promenait son regard tout autour de lui
pour s’assurer que nul ne 1 avait vu. Fort heureusement, le pont était désert
II baissa les yeux sur le devant de sa chemise : propre. Soulagé, il avança
dans le vent, ne se sentant pas encore prêt à descendre.
Après quelques instants, il se sentit un peu mieux et, arrivé à la porte
interdite aux passagers, il l’ouvrit tout simplement et passa. Les lumières se
faisaient plus rares dans cette partie du navire et le pont était d’un gris terne.
Adam s’avança jusqu’à la proue, au milieu de tout un enchevêtrement de
cordages et de chaînes. La mer bondissait et s’enroulait de part et d’autre de
l’étrave. Au-dessus de lui s’étendait un ciel étoilé.
Soudain, une main se posa sur son épaule.
« Il est interdit de venir par ici, lui dit un homme à l’accent espagnol.
– Excusez-moi, dit nerveusement Adam. C’est ma première croisière et
je flânais. Est-ce que j’ai une chance de monter sur la passerelle ? ajouta-t-
il, se rappelant que l’attaque constituait la meilleure défense.
– Vous êtes pas un peu givré ? demanda l’homme.
– Moi ? demanda Adam, décontenancé. Non, je vais bien.
– Je voudrais pas être désobligeant mais nous avons eu des mésaventures
avec les passagers. Il se trouve que le commandant est sur la passerelle. Je
vais voir s’il accepte de vous laisser monter. »
Après avoir demandé son nom à Adam, l’homme disparut aussi
silencieusement qu’il était arrivé. Un instant plus tard, une voix, au-dessus
de lui, l’invitait à monter par une échelle, à tribord.
Adam fit le tour et découvrit un escalier. Sans doute, échelle et escaliers
étaient-ils synonymes sur un navire. En haut, l’homme à l’accent espagnol
tenait ouverte la porte d’accès à la passerelle.
À l’intérieur, Adam vit les instruments éclairés par des lumières rouges
qui donnaient à la pièce une allure surréaliste. L’homme de barre ignora la
présence d’Adam mais un autre homme se leva et se présenta comme le
commandant Éric Nordstrom. Il semblait plus jeune qu’Adam l’aurait cru
et, a priori, plutôt circonspect devant sa requête.
« José me dit que c’est votre première croisière, docteur Smyth.
– C’est exact », répondit Adam mal à l’aise, se souvenant que Smyth
avait déjà participé à une croisière Arolen.
Le commandant ne fit aucun commentaire et Adam demanda :
« À qui appartient le navire ?
– Je ne puis vous le dire avec certitude, répondit Nordstrom. L’équipage
travaille pour une compagnie appelée Infomed. Mais je ne sais pas s’ils sont
propriétaires du navire ou s’ils le louent.
– Infomed est un bon patron ?
– Nous recevons notre paie dans les délais, dit Nordstrom en haussant les
épaules. C’est un peu lassant de faire sans cesse le même voyage et de ne
fréquenter que l’équipage.
– Il ne vous arrive pas de rencontrer les passagers ? demanda Adam.
– Jamais. Infomed se montre très strict et interdit tout rapport entre les
passagers et l’équipage. Vous êtes le premier que je reçois sur la passerelle
depuis bien longtemps. Nous avons connu quelques expériences
malheureuses avec des passagers ivres. »
Adam hocha la tête. À en juger par la dose d’alcool consommée par les
médecins ce soir, il n’y avait rien de surprenant.
À l’abri du vent, le tangage du navire recommençait à incommoder
Adam et il décida de prendre congé.
« José, accompagnez le docteur Smyth jusque chez les passagers »,
demanda le commandant Nordstrom.
José s’avança rapidement, précédant Adam à la porte. Il descendit les
escaliers abrupts sans se soucier du mouvement du navire. Adam suivit,
beaucoup plus prudemment.
« Dans un jour ou deux vous aurez le pied marin », dit José en riant.
Adam se le demanda.
Tout en marchant, José se proposa de lui fournir des détails techniques
sur le navire. Adam se fit un devoir d’accepter mais la plupart des termes
lui passèrent par-dessus la tête. Arrivé à la barrière, José hésita, dansant
d’un pied sur l’autre. Sous un meilleur éclairage, Adam pouvait distinguer
le visage de l’homme, que barrait une luxuriante moustache.
« Docteur Smyth… commença José. Je me demandais si vous pourriez
me rendre un service.
– À quoi pensez-vous ? » demanda Adam, soupçonneux. D’après ce
qu’avait dit le commandant, équipage et passagers ne devaient pas avoir de
contacts et Adam souhaitait surtout éviter tout ennui. D’un autre côté, l’idée
d’avoir un ami parmi l’équipage le séduisait assez et pouvait se révéler
utile.
« On vend des cigarettes à la boutique du bord, dit José. Si je vous donne
l’argent, vous voulez m’en acheter ?
– Pourquoi ne pas y aller vous-même ? demanda Adam.
– Nous n’avons pas le droit de passer cette porte. »
Adam réfléchit à la requête qui lui parut assez innocente.
« Combien de paquets voulez-vous ?
– Tout ce que vous pourrez acheter avec ce billet », dit José en tirant de
son portefeuille une coupure de cinquante dollars.
Adam eut le sentiment que la requête de José n’était peut-être pas aussi
innocente que cela. Il devait probablement se livrer à un petit marché noir à
bord.
« Commençons par dix dollars », lui dit Adam.
José remplaça rapidement son billet par un autre. Adam empocha
l’argent et donna rendez-vous à José au même endroit le lendemain à dix
heures, se souvenant qu’une pause-café était prévue à cette heure. José lui
fit un grand sourire, découvrant des dents d’un blanc éclatant sous sa
moustache.
Adam aspira quelques bonnes bouffées d’air marin puis rentra et regagna
sa cabine.
[Link]
CHAPITRE XIII
Adam entendit la voix qui appelait le docteur Smyth mais ne s’en soucia
guère. Le nom ne lui disait rien et il préféra demeurer immobile. Après quoi
on lui saisit le bras et il ouvrit les yeux à grand-peine.
« Mes lunettes », dit Adam, surpris de s’entendre buter sur les mots.
Lentement, avec précaution, il posa les pieds par terre à côté de son lit et
se mit à tâtonner sur la table de nuit. Il heurta ses lunettes qui tombèrent sur
le sol. En se baissant pour les ramasser, il se souvint qu’il était le docteur
Smyth.
Le steward lui tendit un verre d’eau.
« Merci », répondit Adam, surpris.
Après quoi le steward lui tendit une autre de ces gélules jaunes. Sans
hésiter, Adam la prit et la glissa dans sa bouche. Mais, tout comme la veille,
il se garda de l’avaler, déglutissant un peu d’eau à la place.
Satisfait, le steward prit le verre et passa dans la salle de bains. Adam
recracha la gélule.
« Excusez-moi, dit-il d’une voix plus claire. Qu’est-ce que c’est que ces
gélules jaunes ?
– Pour vous détendre, répondit le steward de sa voix bizarrement
mécanique.
– Hé ! dit Adam. Je suis détendu. Un peu le mal de mer, peut-être, mais
détendu. Si vous me donniez plutôt quelque chose pour l’estomac ?
– Les gélules jaunes sont destinées à vous détendre et à vous rendre plus
réceptif, répondit le steward en ouvrant la porte.
– Réceptif à quoi ?
– Aux instructions », dit le steward en refermant la porte.
Adam se leva, se sentant curieusement fatigué et faible. Il n’aurait jamais
cru que le mal de mer pouvait être débilitant à ce point. Il se contraignit à
passer dans la salle de bains, se doucha et s’habilla, se posant toujours des
questions quant aux commentaires du steward.
En allant prendre son petit déjeuner, il décida d’aller voir si Alan était
levé. Cette fois, au lieu de frapper il tourna simplement la poignée et la
porte s’ouvrit. Alan se trouvait toujours étendu sur son lit, les yeux clos, la
respiration profonde, régulière.
« Alan », appela Adam.
L’homme battit lentement des paupières mais referma rapidement les
yeux. Adam se baissa et lui souleva doucement les paupières. Il ne vit
d’abord que la sclérotique, puis les cornées descendirent et semblèrent le
distinguer.
« Levez-vous, dit Adam, saisissant Alan par les épaules et le dressant en
position assise Qu’est-ce que vous avez ? lui demanda-t-il.
– Rien, répondit Alan d’une voix neutre qui rappela à Adam celle du
steward. Je suis fatigué, c’est tout. Laissez-moi dormir. »
Il commença à partir en arrière mais Adam le retint.
« Dites-moi, lui demanda-t-il, comment vous appelez-vous ?
– Alan Jackson.
– Où êtes-vous ?
– À une croisière Arolen, répondit Alan sans la moindre inflexion dans la
voix.
– En quel mois sommes-nous ?
– Juin. »
Consciencieusement, Adam lui leva la main droite. On aurait dit un
automate ou un malade sous sédatif puissant. En fait, il rappela à Adam son
malade atteint de dyscinésie tardive. Lorsque l’homme était arrivé à
l’hôpital, on lui avait administré un tel traitement qu’il avait fait le tour du
cadran, tout en sachant où il se trouvait lorsqu’on l’éveillait.
Adam laissa Alan retomber sur son lit. Après l’avoir observé quelques
instants, il retourna dans sa cabine, referma la porte et, pour la première
fois, il eut peur. On avait drogué Alan. Sans aucun doute.
De toute évidence, les gélules jaunes étaient une sorte de tranquillisant.
Soudain, Adam se souvint de sa somnolence lorsque le steward l’avait
réveillé. Il avait attribué son état aux suites de son mal de mer mais peut-
être lui aussi avait-il été drogué. Mais comment ? Il n’avait pas avalé les
gélules jaunes et vomi presque immédiatement le peu qu’il avait absorbé de
son dîner. Peut-être était-ce l’eau.
Adam passa dans la salle de bains et emplit son verre. Pas d’odeur.
Doucement, il la goûta. Il lui trouva un léger goût chimique mais peut-être
était-ce le chlore. Il vida le verre dans le lavabo et décida d’aller prendre
son petit déjeuner.
Il ne subsistait, dans la salle à manger, aucune trace de la fête de la veille.
Au centre se dressait un buffet avec un choix impressionnant de mets. Les
passagers faisaient la queue, attendant patiemment leur tour. Adam se
promena lentement parmi les tables à la recherche de Ned et Claire mais il
ne les vit pas.
Non seulement son estomac allait mieux mais encore il avait vraiment
faim. Le seul ennui, c’était qu’ayant retrouvé son appétit il craignait
terriblement de manger. Un coup d’œil sur le buffet où s’étalaient les
habituels œufs brouillés, bacon, saucisse, jambon danois. Et puis Adam vit
mieux encore : une grande coupe de fruits.
Pensant qu’il ne pouvait être dangereux de manger des fruits non pelés, il
prit plusieurs bananes, deux oranges et un pamplemousse et se dirigea vers
une table libre. Au moment où il s’asseyait apparurent Ned et Claire. Adam
les appela et ils vinrent à sa table, lui disant qu’ils allaient le rejoindre.
Adam les regarda qui se rendaient au buffet pour faire la queue. Ils
paraissaient fatigués et lorsqu’ils vinrent s’asseoir, Adam remarqua qu’ils
n’avaient pas pris grand-chose. Il en demeura perplexe. Si la drogue se
trouvait dans la nourriture et l’eau, pourquoi n’étaient-ils pas, eux et les
autres médecins dans la salle, aussi inconscients qu’Alan ? Peut-être était-ce
la gélule jaune. Peut-être ne la donnait-on qu’à ceux qui se trouvaient là
pour une seconde croisière. Peut-être était-ce à la fois la gélule et ce qu’ils
mettaient dans la nourriture.
« Quel cirque, hier soir ! dit Ned, tirant de ses pensées Adam qui hocha
la tête.
– Je suis épuisée, dit Claire. Je ne pensais pas avoir bu autant. J’ai dormi
comme une souche.
– Moi aussi, dit Ned. Ça doit être l’air marin. »
D’un ton qui se voulait désinvolte, Adam demanda :
« Est-ce qu’on vous a donné des gélules jaunes pour le mal de mer ?
– Pas à moi, dit Ned en sirotant son café et en levant les yeux sur Claire.
– À moi non plus. Pourquoi cette question ? demanda celle-ci.
– Eh bien, je cherche un anti-nauséeux et je me demandais… » répondit-
il, laissant sa phrase en suspens.
S’il disait quoi que ce soit à propos du fait que l’on droguait les
médecins, on le prendrait pour un fou. Ned et Claire burent leur café en
silence. Manifestement, ils ne se sentaient bien ni l’un ni l’autre.
Après le petit déjeuner, Adam s’arrêta à la boutique du navire qui avait
reçu de la Dramamine et des boules pour les oreilles. Adam acheta des
boules et se souvint, avant de sortir, d’acheter dix dollars de Marlboro pour
José.
De retour dans sa cabine, il trouva sur la table un autre verre et une autre
gélule jaune. Cette fois, il jeta l’un et l’autre dans les toilettes.
La première conférence du matin devait se tenir dans le grand
auditorium. Le conférencier, un pathologiste de Columbia, se montra d’une
tristesse affligeante. Adam remarqua qu’un certain nombre de médecins
sommeillaient et il se demanda si la cause en était l’ennui ou la drogue. Le
second conférencier fut le docteur Goddard, beaucoup plus intéressant.
Adam nota quelques médecins qui se redressaient dans leur fauteuil.
Goddard relatait une récente expérience montrant que le tissu fœtal, injecté
à un adulte, n’était pas rejeté. On pensait que le tissu fœtal n’avait pas
produit d’antigènes assez puissants pour entraîner une réaction des
anticorps. D’où une perspective considérable dans le domaine de la
thérapeutique. Parmi les nombreuses possibilités révolutionnaires, on
songeait à recréer les îlots de cellules pancréatiques des diabétiques.
À la pause-café, Adam retourna dans sa cabine, sortit les cartouches de
Marlboro et prit la direction du pont promenade. Il attendit jusqu’à ce que
les environs paraissent déserts puis se rendit à la barrière et passa la porte.
José attendait, un sac sur l’épaule, et les cartouches disparurent en un éclair.
Du moins n’est-il pas drogué, songea Adam qui rendit à José son billet de
dix dollars.
Surpris, le marin l’examina, pensant que quelque chose clochait.
« Nous allons passer un marché que vous ne pouvez pas refuser, lui dit
Adam. Je vous donne des cigarettes et vous me trouvez de la nourriture et
de l’eau. »
José leva les sourcils.
« Qu’est-ce qu’elle a la nourriture, là-bas ? Je la croyais excellente.
– Pas de questions. Ça fait partie de notre marché. Je ne vous demande
pas ce que vous faites avec toutes ces cigarettes et vous ne me demandez
pas ce que je fais avec la nourriture.
– C’est bon pour moi, dit José. Quand voulez-vous qu’on se retrouve ? »
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule puis demanda à Adam de le
suivre jusqu’à une porte-cloison que José ouvrit. S’assurant qu’ils étaient
seuls, José le fit descendre dans sa cabine, dans les entrailles du navire. Elle
ressemblait à une cellule : une douche et des toilettes mais sans porte, dans
une atmosphère lourde de transpiration et de mégots.
José dit à Adam de faire comme chez lui, riant de sa propre plaisanterie,
et sortit. Adam jeta un coup d’œil à la couchette et s’y assit.
Cinq minutes plus tard, José revint avec un sac en papier plein de
nourriture, y compris du pain, du fromage, des fruits et du jus de fruit. Il
tendit le paquet à Adam qui, lui montrant un flacon vide dans le coin de la
pièce, lui demanda de le remplir au lavabo.
« Vous avez la même eau que dans le reste du navire ? dit Adam.
– Je n’en sais rien. Je suis pas ingénieur », répondit-il en ouvrant la porte
et en jetant un coup d’œil, expliquant : « Faut être prudents. Il y a des gens
qui n’aimeraient pas qu’on fasse des affaires. »
Adam saisit l’allusion et se hâta de rejoindre sa cabine où il ouvrit sa
valise et y glissa la nourriture. Il plaça les deux bouteilles dans le placard et
les recouvrit d’une chemise sale. Un coup d’œil à sa montre et il se rendit
compte qu’il était en retard pour la troisième conférence. Il se dépêcha de
regagner la salle.
Étendue sur une table d’examen à la clinique Julian, Jennifer se sentait
surprise de son calme. Il avait été bien plus difficile de prendre la décision
de faire procéder à une nouvelle amniocentèse que de revenir à l’hôpital. Le
docteur Vandermer l’avait inscrite pour l’un des premiers rendez-vous et,
accompagnée de sa mère, elle attendait l’arrivée du médecin. Il ne tarda pas
mais il paraissait particulièrement défait et Jennifer en conclut que l’erreur
de résultats de la précédente amniocentèse avait davantage affecté le
docteur qu’elle-même. Vandermer arborait un visage bouffi et se bornait à
quelques mots laconiques, hésitants. Malgré cela, il procéda au prélèvement
avec davantage de doigté encore que la première fois. Le seul ennui, pour
Jennifer, était qu’elle sentit son enfant bouger peu après l’introduction de
l’aiguille. Elle en fut effrayée mais le docteur Vandermer lui assura qu’elle
n’avait nulle raison de s’inquiéter. Après quoi, elle s’assit sur la table et
demanda :
« Inutile d’insister, je pense, pour que vous m’appeliez dès que vous
saurez quelque chose.
– Inutile, en effet. Je vais suivre personnellement l’analyse du
laboratoire. Essayez de vous détendre et ne vous inquiétez pas.
– J’essaierai », dit Jennifer qui appréciait les attentions du docteur
Vandermer mais aurait souhaité de sa part un air moins sérieux. Cela la
rendait plus nerveuse encore.
Au déjeuner, Adam acheta de nouveau dix dollars de cigarettes qu’il
rapporta dans sa cabine. En ressortant, il décida de passer voir Alan.
La porte n’était toujours pas verrouillée mais lorsqu’Adam ouvrit, Alan
avait disparu ! Adam regarda dans la salle de bains, pensant qu’il avait pu
avoir un malaise. La cabine était vide. Adam était certain que l’homme qu’il
avait vu avant le petit déjeuner n’était pas en état d’aller se promener. Peut-
être s’était-il senti mieux et Adam espéra que c’était bien là l’explication.
Peut-être, également, l’avait-on emmené, avec tout ce que cela impliquait
d’effrayant. Quoi qu’il en fût, Adam jugea important de retrouver Alan.
Il le chercha d’abord dans la salle à manger puis sur le pont où l’on avait
installé un grill en plein air pour des hamburgers et des hot dogs. Quelques
passagers dormaient, allongés sur des chaises longues. Adam retraversa la
salle de conférences vide et descendit au gymnase et au cabinet médical où
un mot, sur la porte, disait : « En cas d’urgence, s’adresser au steward. »
Adam sentait son angoisse croître. Il lui fallait se calmer sans quoi
quelqu’un allait s’en rendre compte et en concevoir des soupçons. Il décida
de remonter à la salle à manger où il se contenterait de regarder les autres
médecins, sans manger lui-même.
Dès qu’il se retrouva à sa table, il remarqua que la fille à sa droite était la
danseuse brune admirée la veille. Vêtue d’un tailleur bien sage, on aurait pu
la prendre pour l’une des passagères.
Jetant un regard autour de lui, Adam repéra d’autres danseuses. Il sentit
qu’on lui tirait la manche et reporta son attention sur sa voisine.
« Je m’appelle Heather », lui dit-elle de cette voix curieusement
dépourvue d’inflexion qu’il commençait à associer à la croisière. Elle ne
précisa pas de nom de famille. Ses autres voisins de table semblaient
plongés dans leur repas. On plaça devant Adam un bol d’appétissant
minestrone, qu’il feignit de goûter sous l’œil attentif de Heather. Adam
continua à acquiescer à ses propos et à lui sourire jusqu’à ce qu’elle lui
dise :
« Vous ne mangez pas beaucoup.
– J’ai souffert du mal de mer, répondit Adam qui chipotait dans son
assiette et donna la première excuse qui lui vint à l’esprit.
– Il vaut mieux manger, dit Heather. Curieusement, un estomac vide est
plus vulnérable.
– Vraiment ? dit évasivement Adam, ajoutant après quelques instants :
vous n’avez pas mangé grand-chose vous-même.
– C’est ça l’ennui lorsqu’on est danseuse, expliqua Heather avec un rire
haut perché et quelque peu grinçant. Il faut toujours surveiller son poids. »
Adam hocha la tête, connaissant, avec Jennifer, l’obsession des
danseuses pour leur ligne.
« Voulez-vous que je vienne dans votre cabine ce soir ? » lui demanda
Heather tout aussi naturellement que si elle parlait du temps.
Adam fut heureux de ne pas être en train de manger car il s’en serait
étouffé. Il se borna à tousser un peu et à regarder autour de lui pour voir si
quelqu’un avait pu entendre, mais ses voisins de table continuaient à
manger, plongés dans leur demi-torpeur. Il se tourna vers Heather dont,
malgré la voix bizarre, il conclut qu’elle n’était certainement pas droguée et
décida de jouer le jeu. Peut-être pourrait-elle répondre à quelques questions
sur cette croisière de plus en plus étrange.
« Venez après votre dernière représentation, murmura-t-il.
– Je serai dans votre cabine à onze heures », convint-elle, enthousiaste.
Adam en devint rouge comme une pivoine. Heureusement, les autres
dîneurs paraissaient trop hébétés pour le remarquer. Il lui fit un signe de
tête, avec un sourire.
Il redescendit dans sa cabine et avala rapidement un peu de pain et de
fromage fournis par José. À la conférence de l’après-midi, il remarqua un
nombre croissant de sièges vides. Et pas trace d’Alan, alors qu’il rencontra
Ned et Claire, un peu plus tard. Ils lui adressèrent un sourire mais ne se
montrèrent guère bavards et il se demanda si on ne leur administrait pas des
tranquillisants à faible dose. À la troisième conférence, une grande partie de
l’auditoire dormait et, pour Adam, la cause n’en était pas simplement
l’ennui.
À quatre heures, il alla retrouver José. Peut-être le marin aurait-il une
idée du lieu où l’on avait pu cacher Alan.
« Je voudrais qu’on parle, dit Adam lorsque José lui ouvrit la barrière.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Rien. Je voudrais simplement vous poser quelques questions. »
José le conduisit à sa cabine et ferma la porte puis tira deux verres et une
bouteille de rhum brun d’un placard. Adam refusa d’un geste mais José
emplit tout de même les deux verres.
« Qu’est-ce que vous avez derrière la tête ? demanda José.
– Vous connaissez tout le bateau ?
– Non, répondit José après avoir avalé son rhum d’un seul trait et s’être
essuyé la bouche d’un revers de manche. Pas tout. Je ne suis jamais allé où
crèchent tous ces connards en veste blanche.
– Je pensais qu’ils vivaient ici avec l’équipage.
– Vous êtes dingue ? On ne voit jamais ces mecs bizarres. Ils ont leurs
cabines sur le pont C.
– Où est-ce ? Je pensais qu’il n’y avait pas d’autre pont au-dessous du B.
– Vous êtes sûr que vous voulez pas de rhum ? » demanda José en levant
le second verre.
Adam secoua la tête.
« Les escaliers d’accès aux quartiers des stewards se trouvent dans le
mess des passagers, expliqua José qui vida le deuxième verre. Je le sais
seulement parce que j’y suis allé voir si je trouvais quelque chose à manger,
un jour que nous étions au port. Malheureusement, je me suis fait piquer et
j’ai failli perdre mon boulot. Mais qu’est-ce que vous en avez à faire de ces
mecs ?
– Je pose ces questions, expliqua Adam, parce qu’il semble qu’un
passager de la cabine voisine de la mienne a disparu. D’abord, il paraissait
malade et maintenant il a disparu.
– Vous avez essayé l’infirmerie ? demanda José. Un gars de l’équipage
m’a dit qu’ils avaient un hôpital complètement équipé. Il le sait parce qu’il
a aidé à charger le matériel.
– Où est-ce ?
– Pont B. Derrière le cabinet du médecin. »
Adam prit le ravitaillement préparé par José et se dit que l’infirmerie
pourrait bien se révéler un lieu intéressant pour y rechercher Alan.
« Vous me porterez d’autres cigarettes ? demanda José.
– Bien sûr. Demain matin, même heure.
– Parfait. Attendez que je jette un coup d’œil dans le couloir, dit José en
reposant son verre vide et en entrebâillant la porte.
– Encore une question, demanda Adam. Qu’est-ce que vous savez des
danseuses ?
– Moins que je le voudrais, dit José, se tournant vers Adam avec un
grand sourire.
– Ce sont des prostituées ? demanda Adam, pensant qu’il serait bon d’en
avoir la certitude avant la visite de Heather.
– Non, expliqua José en riant. Des étudiantes qui se font du fric.
Pourquoi cette question ?
– Est-ce qu’il vous arrive de les rencontrer ?
– Je voudrais bien. Écoutez, on ne nous laisse jamais nous mêler à ces
cinglés qui organisent la croisière. Mais j’ai rencontré une des filles sur la
plage, à Porto Rico il y a environ un an. J’ai essayé de me placer mais ça ne
l’intéressait pas. J’étais assez bourré et j’ai tenté de la prendre dans mes
bras. C’est là que j’ai découvert qu’elle portait une perruque. La perruque a
glissé et la fille avait la tête rasée, avec des grosses cicatrices rondes aux
tempes. C’est pas bizarre, ça, d’après vous ?
– Qu’est-ce qu’il lui était arrivé ? demanda Adam.
– Jamais su. Elle m’a filé un coup de genou et ça m’a plus intéressé.
– Quelle croisière ! dit Adam en ramassant son paquet.
– Qu’est-ce qu’il y a ? Vous vous amusez pas ? »
Lorsque le téléphone sonna, Jennifer se douta qu’il s’agissait du docteur
Vandermer. Elle entendit sa mère répondre et pousser un petit cri quelques
instants plus tard. Alors, Jennifer sut. Elle descendit avant même que sa
mère l’appelle. Lorsqu’elle arriva à la cuisine, Mme Carson lui tendit
l’appareil, sans un mot.
« Allô, docteur Vandermer, dit Jennifer, maîtrisant sa voix.
– Allô, Jennifer, répondit-il, ajoutant après un long silence : Je crains
d’avoir de mauvaises nouvelles.
– Je m’y attendais, dit-elle, sentant que le docteur Vandermer tentait de
trouver les mots justes.
– L’amniocentèse est incontestablement positive. Cette fois, j’ai suivi
moi-même toute l’analyse du liquide amniotique. Aucun risque d’erreur. On
retrouve la même anomalie chromosomique. En fait, on ne s’est jamais
trompés dans les prélèvements. Je crains qu’outre un syndrome de Down,
votre fœtus présente d’importantes anomalies du développement des
organes sexuels.
– Mon Dieu ! s’exclama Jennifer. C’est terrible.
– Effectivement, convint le médecin. Écoutez, si nous devons faire
quelque chose, je crois qu’il faut le faire vite.
– D’accord. J’ai beaucoup réfléchi et je souhaite me faire avorter. Le plus
tôt sera le mieux.
– Dans ce cas, je vais essayer d’arranger cela pour demain.
– Je vous remercie, docteur, dit Jennifer avant de raccrocher.
– Je sais ce que tu dois ressentir, dit Mme Carson en la prenant dans ses
bras, mais je crois que tu as pris la bonne décision.
– Je sais. Je veux seulement en parler à Adam. »
Mme Carson pinça les lèvres, irritée.
« Maman, c’est toujours mon mari et je ne veux rien faire sans lui en
parler.
– Eh bien, chérie, fais comme tu voudras. »
Mme Carson quitta la cuisine et grimpa au premier étage, probablement
pour se plaindre d’Adam à son mari, à l’autre téléphone.
Dès qu’elle fut seule, Jennifer appela son appartement pour le cas où
Adam serait rentré. Elle laissa sonner vingt fois avant de raccrocher et
d’appeler les laboratoires Arolen à Montclair, New Jersey, pour obtenir des
renseignements. Lorsque la standardiste décrocha, elle demanda à parler à
Clarence McGuire qu’on ne lui passa qu’après une sévère prise de bec avec
sa secrétaire.
« Comment allez-vous, madame Schonberg ? demanda finalement
McGuire.
– Pas très bien, répondit Jennifer d’un ton froid. Je voudrais savoir où se
trouve mon mari.
– Désolé, mais je ne le sais pas moi-même. Il m’a appelé pour me dire
qu’il devait quitter la ville pour raisons familiales.
– Vous ne me mentiriez pas, n’est-ce pas ? Je pensais que vous l’aviez
envoyé à Porto Rico.
– Il a refusé la proposition, dit McGuire. Et je n’ai aucune raison de vous
mentir. »
Jennifer raccrocha, en pleine confusion. Elle était tellement persuadée
qu’Adam se trouvait en voyage pour Arolen et n’avait pas voulu le lui dire
qu’elle ne put envisager une autre hypothèse. Impulsivement, elle appela le
père d’Adam.
« Je suis désolée de vous déranger, docteur Schonberg, dit Jennifer qui
n’avait jamais encore téléphoné à son beau-père, mais je cherche Adam et
je pensais que vous sauriez où il se trouve.
– Je n’en ai pas la moindre idée. Et vous devriez le savoir mieux que
quiconque. »
Jennifer raccrocha au moment où sa mère revenait dans la cuisine. Elle
avait dû entendre sa conversation avec McGuire.
« Mieux vaut ne pas parler de cela à ton père, dit-elle. Il croit déjà
qu’Adam a une liaison. »
Adam se sentait nerveux. On lui avait donné une autre gélule jaune vers
six heures et les stewards l’observaient attentivement pendant le dîner.
Craignant qu’ils comprennent qu’il ne prenait pas leur drogue, Adam décida
de cacher de la nourriture dans sa serviette pour faire croire qu’il mangeait.
Dès qu’il le put, il quitta la salle à manger. Sur le chemin de sa cabine, il
passa à l’infirmerie, une impressionnante installation avec salle d’opération
complète et équipement de radiologie ultramoderne. Mais aucun patient
dans la petite pièce.
En passant devant la cabine d’Alan, il ouvrit la porte, pensant trouver la
cabine vide. À sa grande surprise, Alan était au lit et dans le même état
qu’avant sa disparition. Adam le réveilla. Alan parut savoir où il se trouvait
mais refusa d’admettre qu’il eût jamais quitté sa cabine. Adam le recoucha
et retourna chez lui.
Bien en sécurité à New York, l’idée de prendre part à la croisière pour
découvrir pourquoi Vandermer avait changé d’avis à propos du Pregdolen
lui avait semblé excellente. Maintenant, il ne souhaitait que rentrer chez lui
sain et sauf et retrouver sa femme. Il se souvint qu’Arolen, lui avait-on dit,
envoyait les médecins en croisière pour leur éviter leurs soucis habituels.
Mais de là à les droguer au point qu’ils ne savaient plus ce qu’ils faisaient,
il y avait un abîme. C’était terrifiant.
Des coups frappés à sa porte provoquèrent une accélération de son pouls.
Il espéra qu’il ne s’agissait pas du steward au visage de marbre avec une
autre gélule.
« Mon Dieu, dit-il en voyant entrer Heather.
– Je suis si heureuse qu’on m’ait enfin libérée », dit-elle en faisant le tour
de la petite cabine du regard.
Elle portait un chemisier transparent et la jupe la plus courte qu’Adam
eût jamais vue. Elle avait vraiment une silhouette fantastique. Je deviens
fou, pensa Adam, incapable de la quitter des yeux. Comment diable allait-il
pouvoir expliquer cette scène à Jennifer ?
« Heather, pourquoi ne pas vous asseoir que nous puissions bavarder ? »
Elle cessa sa petite danse autour de la cabine, acquiesça et se laissa
tomber sur le lit à côté d’Adam, pressant sa cuisse nue contre la jambe de
celui-ci. En deux mouvements de pied délicats, elle envoya promener ses
chaussures à hauts talons à travers la pièce.
« De quoi voulez-vous parler ?
– De vous, dit Adam qui avait bien du mal à ne pas regarder le galbe de
ses seins.
– Je préférerais parler de vous, lui dit-elle en lui passant les bras autour
du cou.
– C’est-ce que vous m’avez dit lors du repas, dit Adam, qui la repoussa
doucement. Mais je souhaiterais vraiment vous connaître.
– Il n’y a pas grand-chose à en dire, insista Heather.
– Écoutez, ce n’est pas un boulot pour une jeune fille. Comment en êtes-
vous arrivée là ? »
Heather ne répondit pas. Adam crut d’abord qu’elle réfléchissait mais
lorsqu’il la regarda elle paraissait en transe.
« Heather, appela Adam en agitant la main devant ses yeux.
– Oui, dit-elle en cillant.
– Je vous ai posé une question.
– Oh ! oui. Comment j’ai fini par me retrouver sur le Fjord ? Ma foi,
c’est une longue histoire. J’étais secrétaire aux laboratoires Arolen, dans le
New Jersey. On m’aimait bien et on m’a offert un poste à Infomed à Porto
Rico. Là aussi j’ai commencé comme secrétaire, et puis j’ai découvert que
j’aimais danser, alors j’ai eu cette place. »
Voilà qui expliquait la danse, pensa Adam, pas la prostitution si, de fait,
il s’agissait d’une prostituée. Adam voulut lui laisser le bénéfice du doute.
« Vous vous amusez bien, à cette croisière ? demanda Heather, changeant
de sujet.
– Merveilleusement.
– Je vais encore améliorer ça, lui promit Heather. Mais d’abord, j’ai un
cadeau pour toi. »
Elle se leva et alla fouiller dans le petit sac qu’elle avait posé sur le
bureau. Lorsqu’elle se retourna, Adam vit qu’elle tenait deux autres de ces
gélules jaunes. Il se sentit pris de panique.
« Voulez-vous me passer un peu de jus de fruit dans le placard, demanda-
t-il. Je ne supporte pas l’eau.
– Okay », dit gentiment Heather, posant les gélules sur l’oreiller pour
aller prendre le jus. Elle retira le couvercle du bocal et le tendit à Adam qui
glissa les gélules dans sa paume et les laissa tomber derrière le lit
lorsqu’elle remit le jus en place.
« Maintenant, je vais vraiment te faire aimer cette croisière, dit-elle en
s’asseyant sur ses genoux.
– Une seconde, dit Adam, évitant ses lèvres. Qu’est-ce que c’est que
cette gélule que tu viens de me donner ?
– C’est pour le plaisir, répondit Heather. Pour que tu te détendes et
oublies tes soucis.
– Tu en prends ? demanda Adam.
– Non, dit Heather avec son rire haut perché. Je n’ai pas de soucis, moi.
– Qu’est-ce qui te fait croire que j’en ai ?
– Tous les médecins ont des soucis.
– Tu leur rends visite à tous ? Toi et les autres danseuses ?
– Non. Seulement ceux que M. Powell et le docteur Goddard nous
demandent de voir.
– Et ils t’ont dit de venir me voir ? »
Signe de tête affirmatif de Heather.
« Tu sais pourquoi ?
– Parce que tu n’es pas assez détendu, dit Heather irritée. Je ne t’intéresse
pas ?
– Si, bien sûr », répondit Adam qui pencha la tête et l’embrassa tandis
qu’il lui soulevait les cheveux pour voir si elle portait une perruque. Elle
n’en portait pas, mais en passant ses doigts sur les tempes de la fille il sentit
de petites lignes striées.
« Heather, je voudrais te poser une question : est-ce que ce sont des
cicatrices ?
– Je ne crois pas, répondit-elle d’un ton ennuyé. Où ça ?
– À côté des tempes », dit Adam, lui tournant doucement la tête sur le
côté et relevant ses cheveux pour mieux voir. Il découvrit de petites
cicatrices, longues d’un centimètre environ, comme les avait décrites José.
Heather leva la main, toucha la marque puis haussa les épaules.
« Tu sais comment tu as eu ça ? demanda Adam.
– Non. Et en plus je m’en fous.
– Je crains de ne pas être très en train, dit Adam. Je crois que je suis
simplement trop détendu.
– J’aurais peut-être dû attendre avant de te donner les gélules, dit Heather
qui parut déçue.
– Est-ce que M. Powell sera content que j’aie fini par oublier mes
soucis ? » demanda Adam.
Heather fit oui de la tête tout en lui massant les épaules.
« Pourquoi M. Powell se soucie que je sois détendu ?
– Pour que tu puisses aller à la salle d’instruction. »
Adam fixa la fille qui saisit son regard et demanda vivement :
« Tu es sûr d’être trop détendu ?
– Tout à fait. Tu sais où se trouve cette salle d’instruction ?
– Bien sûr. En fait, je suis censée t’y conduire. Mais pas avant que tu sois
prêt.
– Je ne me suis jamais senti aussi détendu, dit Adam, les bras tout mous.
Pourquoi ne pas m’emmener maintenant ? »
Au lieu de répondre, Heather parut passer par une autre transe. Quelques
instants plus tard, elle reprit la conversation comme si elle n’avait jamais
été interrompue.
« Je pourrai t’emmener à la salle d’instruction si tu prends une autre
pilule. Je suis censée m’assurer que tu t’endors.
– Donne-la-moi, dit Adam. Je peux à peine ouvrir les yeux, maintenant. »
Curieusement, il paraissait facile de duper Heather. Tout comme le
steward, elle faisait montre d’une confiance enfantine. Au bout d’un instant,
Adam s’allongea et ferma les yeux. Dix minutes plus tard, Heather l’aida à
se lever et le guida jusqu’à la porte. Ils retournèrent aux escaliers centraux,
grimpèrent sur le pont principal et entrèrent dans la salle à manger. Passé la
porte, ils tombèrent sur un office où se trouvaient du linge de table, de la
vaisselle, des plateaux. Sur la droite, une autre porte s’ouvrait sur un
escalier qui s’enfonçait plus profondément dans le navire. Il devait conduire
au pont C, pensa Adam.
En descendant, ils croisèrent plusieurs stewards qui montaient. Adam
essaya d’éviter leur regard, ne souhaitant pas qu’on remarque qu’il feignait
d’être drogué.
Au pied des escaliers, ils enfilèrent un long couloir jusqu’à deux doubles
portes.
« Stuart Smyth, annonça Heather au steward qui gardait l’entrée.
Deuxième voyage.
– Place 47 », dit le steward en tendant à Heather ce qui parut être une
carte de crédit. Adam et la fille entrèrent.
Lorsque les yeux d’Adam se furent accoutumés à l’obscurité, il distingua
ce qui paraissait être l’entrée d’un théâtre. Par-dessus la cloison qui arrivait
à hauteur de poitrine, il vit un écran de cinéma. Aucun bruit, mais il crut
deviner des silhouettes de médecins dans l’obscurité.
Un steward prit la carte de Heather et, sans un mot, saisit Adam par le
bras et l’entraîna dans la salle. Malgré l’obscurité, Adam put se rendre
compte que les sièges étaient très différents de ceux d’un cinéma ordinaire.
Ils ressemblaient à de minuscules chaises électriques, avec tout un tas
d’électrodes et de courroies. On comptait une vingtaine de chaises par
rangée et plus de vingt rangées.
Saisissant le bras d’Adam d’une prise ferme, le steward l’entraîna dans
l’allée centrale. Adam, abasourdi, remarqua que les médecins étaient
entièrement nus et attachés par des courroies de cuir. Tous portaient des
casques avec des écouteurs et des électrodes de surface destinées à la
stimulation. Tous paraissaient sérieusement drogués, comme Alan, à mi-
chemin entre le sommeil et l’éveil. D’autres fils, qui leur serpentaient
autour du corps, se trouvaient fichés, par des aiguilles-électrodes, dans
divers centres nerveux.
Le steward s’arrêta devant un fauteuil vide de la première rangée puis
glissa la carte dans une fente située sur le côté du siège et commença à
préparer les fils.
Adam en craignait presque de respirer, se sentant comme plongé dans un
film d’horreur. Il leva les yeux sur un immense écran et y vit l’image d’un
médecin offrant à un patient un médicament d’une marque bien précise. À
l’instant où le nom apparut sur l’écran, le visage du médecin se tordit de
douleur et il laissa tomber le flacon. Dans le même temps, Adam perçut un
gémissement sinistre qui monta des médecins dans la salle. Ensuite, le
docteur de l’écran prit un produit Arolen et un grand sourire s’épanouit sur
son visage. Adam regarda le médecin qui, dans le fauteuil voisin du sien,
souriait béatement lui aussi.
En observant le steward qui réglait les courroies, Adam réalisa qu’il
assistait à ce qu’on faisait de mieux dans le domaine des techniques de
contrôle du cerveau, y compris le conditionnement adversatif avec
renforcement positif. Alors que d’autres situations cliniques se déroulaient
sur l’écran, Adam vit les visages des médecins les plus proches de lui se
tordre de douleur ou s’épanouir de plaisir selon la nature de la séquence
projetée.
Mon Dieu ! songea Adam, je vis un cauchemar où le médecin est devenu
le patient ! Rien de surprenant que Vandermer ait changé d’avis à propos du
Pregdolen. Et dire qu’il soignait Jennifer !
Le steward commença à déboutonner la chemise d’Adam qui, au contact
des doigts se rendit compte de sa propre vulnérabilité. Il n’était pas là en
observateur. Ils entendaient le soumettre au même traitement.
En scrutant le visage de marbre du steward qui se débattait avec les
boutons, Adam comprit que l’homme était drogué, tout comme les
médecins, plus légèrement seulement. En fait, conclut Adam, tous les
stewards devaient être drogués. Peut-être même certains avaient-ils subi une
opération de psychochirurgie, comme c’était sans doute le cas de Heather.
Une séquence condamnant toute chirurgie inutile défilait sur l’écran.
Apparemment, le M. T. I. C. voulait faire bien davantage qu’un simple
lavage de cerveau pour pousser les médecins à prescrire des médicaments
Arolen.
Le steward, qui avait retiré sa chemise à Adam, tripotait sa ceinture.
« Vous savez ce que vous faites ? demanda Adam d’une voix rauque,
incapable de garder davantage le silence.
– Nous aidons les médecins à apprendre, répondit le steward, surpris par
la question inattendue d’Adam.
– À quel prix ? » dit Adam en saisissant le poignet de l’homme.
Doucement, mais avec une grande force, le steward décrocha les doigts
d’Adam de son bras. Adam fut stupéfait de cette force compte tenu de la
dose de drogue sans doute absorbée par l’homme.
« S’il vous plaît. Vous devez coopérer », dit le steward en soulevant le
casque et son système avec l’intention de le placer sur la tête d’Adam.
Bien conscient que la surprise constituait sa seule arme, celui-ci arracha
le casque et l’enfonça sur la tête du steward. Il empoigna ensuite la masse
des fils qu’il passa autour du cou de l’homme avant de tourner les talons et
de s’enfuir, espérant que le steward ne pourrait crier avant qu’il ait quitté la
salle.
Tandis qu’il remontait en courant l’allée centrale, les médecins
poussèrent un autre gémissement angoissé, faisant passer un nouveau
frisson de terreur dans le dos d’Adam. Sa chemise à la main, il se précipita
vers la porte, débouchant à toute vitesse dans le hall. Tandis qu’il passait
devant le gardien, dans son dos, l’homme se mit à crier.
Adam escalada les marches conduisant au pont principal à une telle
vitesse qu’il faillit en tomber. Un steward qui descendait étendit la main
pour le rattraper mais ne tenta pas de l’arrêter.
Arrivé dans la salle à manger, il fallait choisir entre poursuivre ou
s’arrêter. Il décida de poursuivre, les étages inférieurs engendrant chez lui
une claustrophobie angoissante. En passant en trombe devant les salles de
conférences, il entendit une série de sonneries. Et soudain le système
d’alarme qui annonçait dans tout le navire :
« Votre attention, s’il vous plaît. Le passager Smyth, qui n’a plus son bon
sens, doit être enfermé. »
Il s’arrêta un instant en haut des escaliers et se mit à trembler de terreur.
Désespérément, il tenta de se maîtriser et de réfléchir à un lieu où se cacher.
Les différents casiers et placards lui parurent trop évidents. En outre, il se
trouverait coincé. Il grimpa un autre escalier et, en traversant le pont
promenade, il entendit des hommes crier à l’étage au-dessous.
Saisi de panique, il longea la piscine en courant. Soudain, l’imposante
cheminée blanche se dressa devant lui. Il voyait l’échelle de métal fichée
contre son flanc. Sans réfléchir, il empoigna le premier barreau et se mit à
grimper, le vent fouettant sa poitrine nue alors qu’il quittait l’abri du pont. Il
avait dû grimper une quinzaine de mètres quand il entendit ses poursuivants
sur le pont au-dessous de lui. Imaginant un projecteur qui l’épinglait contre
la paroi blanche, Adam ferma les yeux de frayeur.
Après plusieurs secondes sans qu’aucun cri ne révèle qu’on l’avait
découvert, Adam risqua un coup d’œil au-dessous de lui. Plusieurs stewards
soulevaient méthodiquement les bâches des embarcations de sauvetage et
ouvraient les différents casiers. Du moins n’avaient-ils pas deviné où il se
cachait, mais en mesurant à quelle hauteur il se trouvait au-dessus du pont,
il se sentit soudain pris de vertige. Lorsqu’il leva les yeux, la situation ne lui
parut pas meilleure : les étoiles semblaient se balancer dans le ciel.
Quelques instants plus tard, il regarda de nouveau au-dessous de lui,
apercevant plusieurs stewards rassemblés au pied de la cheminée. Malgré sa
crainte du vide, Adam reprit sa lente ascension de l’échelle. Il devait rester,
jugea-t-il, encore six ou sept mètres avant le sommet. Juste au-dessous, de
part et d’autre, apparaissaient deux ouvertures, chacune de la taille
approximative d’un homme. Il décida d’essayer de se cacher dans l’une
d’elles. Tentant de ne pas penser à une chute possible, il atteignit les
ouvertures, à l’intérieur desquelles se trouvait un plancher métallique.
Conscient qu’il ne pourrait demeurer plus longtemps ainsi exposé, il
empoigna le bord de l’ouverture de gauche et l’enjamba d’un pied.
Suspendu entre l’échelle et l’ouverture, il faillit en perdre son sang-froid.
Adam fit le tour de l’étroit rebord à l’intérieur de la cheminée, une fois
son équilibre retrouvé. Il n’avait pas la moindre idée de l’utilité de l’endroit
mais fut heureux de le trouver. Certain, maintenant, que personne ne
pouvait le voir, il boutonna sa chemise et se mit à réfléchir. L’idée de ces
médecins en train de gémir de douleur l’obsédait. Il comprenait désormais
ce qu’avaient enduré Vandermer et Foley.
Se souvenant de la conférence du docteur Goddard sur l’intérêt que
manifestait Arolen pour la fœtologie, il comprit que la société devait avoir
un besoin croissant de tissus fœtaux. Il devina soudain pourquoi la clinique
Julian se montrait si active dans son programme d’amniocentèses. L’erreur
dans le prélèvement de Jennifer n’était probablement pas un accident.
Adam se sentit envahi d’une sueur froide. Et s’ils persuadaient Jennifer de
recommencer l’amniocentèse avant qu’il rentre à New York ?
Il tomba à genoux. Si seulement il avait continué à fuir, il aurait pu
parvenir aux quartiers de l’équipage et peut-être utiliser la radio. Non,
songea-t-il : pure fantaisie. Il essaya d’imaginer un moyen de redescendre
sur le pont quand il entendit un choc contre la paroi de la cheminée.
Avec précaution, Adam se hissa au bord de l’ouverture et regarda par-
dessus. À peu près au milieu de l’échelle grimpait un steward. Adam se
sentit repris par la panique. Il se trouvait piégé. Peut-être l’homme n’allait-il
pas monter jusqu’à l’ouverture mais cela paraissait peu vraisemblable.
Adam entendit la respiration haletante de l’homme et une seconde plus
tard une main saisissait le rebord, suivie d’un pied puis du steward lui-
même. Adam attendit que la silhouette se découpe sur l’ouverture, bras
étendus pour conserver son équilibre. Alors, des deux mains, Adam saisit la
tête de l’homme et la cogna de toutes ses forces contre la cloison d’acier de
la cheminée. Il lui fallut rattraper le steward par sa veste pour éviter sa
chute en arrière. Après quoi il le tira et le laissa choir sur l’étroit rebord. Il
se baissa pour examiner la tête de l’homme. Du moins ne saignait-il pas.
Adam installa le steward en position assise et lui retira sa veste avec
beaucoup de mal. Le nœud papillon, simplement agrafé par une pression,
fut plus facile à enlever. Adam se redressa et passa la veste : un peu grande,
mais elle ferait l’affaire. Il boutonna son col de chemise et y fixa le nœud
papillon puis jugea préférable de descendre l’échelle avant que l’homme
reprenne conscience. La meilleure solution, pensa-t-il, était d’aller se cacher
dans les quartiers de l’équipage.
Au milieu de l’échelle, il remarqua quelques stewards sur le pont, au-
dessous. Il lui faudrait bluffer pour passer. Arrivé sur le pont, il rajusta son
nœud papillon et avança.
Il dut réprimer une envie de se mettre à courir en passant devant l’un des
stewards qui vérifiait les casiers à chaises longues à côté de l’escalier
principal. Heureusement, personne ne se trouvait dans les escaliers et Adam
atteignit le pont promenade sans qu’on l’ait remarqué. Les autres stewards
s’étaient dispersés, le cherchant sans doute ailleurs dans le navire. Adam
sortit côté tribord et poursuivit son chemin. En passant la porte de la
barrière, il se rendit compte que son déguisement pourrait le rendre suspect
dans cette partie du navire. Il retira donc sa veste et la jeta par-dessus bord.
Rapidement, il gagna la porte franchie avec José, l’ouvrit et jeta un
regard dans le couloir éclairé par des ampoules nues qui projetaient des
ombres grotesques sur la paroi. Tout au bout, il entendit des voix et des
bruits de vaisselle. Le mess de l’équipage, sans doute.
Avançant aussi silencieusement que possible sur le sol métallique, Adam
arriva sur la pointe des pieds devant la porte de José et frappa. Pas de
réponse. Il essaya la poignée qui céda, entra rapidement et referma la porte
derrière lui.
Malheureusement, il faisait noir dans la cabine. Il promena les doigts sur
la paroi à côté de la porte et ne rencontra aucun bouton. Il avança avec
précaution, essayant de se rappeler la disposition des lieux. Il existait une
lampe au-dessus de la couchette, se souvint-il.
Soudain, une main jaillit de l’obscurité et le saisit à la gorge.
« José ! » parvint-il à souffler avant que la poigne se resserre, le privant
d’air. Il allait s’évanouir quand l’étreinte se desserra. Il entendit un clic et la
lumière inonda la cabine. José, planté devant lui, le regardait, l’air écœuré.
« Vous voulez vous faire tuer ? demanda-t-il en baissant la main et en
s’asseyant sur le bord de la couchette.
– J’ai frappé, parvint à dire Adam, se raclant la gorge. Vous n’avez pas
répondu.
– Je dormais, bordel ! dit José.
– Excusez-moi mais c’était urgent.
– Une des étudiantes qui vous course ? demanda ironiquement José.
– Pas tout à fait. Ce sont les dingues en veste blanche.
– Qu’est-ce qu’ils vous veulent, nom de Dieu ? demanda José.
– Vous ne me croiriez pas si je vous le disais. Mais c’est une occasion de
vous faire du fric. Ça vous intéresse ?
– Le fric m’intéresse toujours. À quoi vous pensez ?
– Quand arrivons-nous à Saint-Thomas ?
– Quelle heure est-il ?
– Une heure trente, répondit Adam après avoir consulté sa montre.
– Dans quatre ou cinq heures. Quelque chose comme ça.
– Eh bien, il faut que je reste caché jusqu’à ce qu’on accoste et ensuite ii
faudra que je me glisse hors du navire. »
José se passa le dos de la main sur le visage et demanda :
« De combien s’agit-il ? »
Adam sortit son portefeuille et compta l’argent liquide. En tout, il
possédait pas loin de trois cents dollars.
« Il m’en faut pour payer le taxi, mais il y a deux cent soixante-dix
dollars pour vous.
– Je peux rien promettre, dit José, les sourcils levés, mais je vais essayer.
Et si on vous pique je jurerai que je ne vous ai jamais vu.
– Vous aurez le reste quand je serai à terre », dit Adam en lui tendant cent
dollars.
José acquiesça d’un signe de tête et alla prendre dans son casier un
pantalon kaki graisseux et une chemise de flanelle déchirée. Il les lança à
Adam et lui dit :
« Enfilez ça et vous passerez pour un mec de l’équipage. J’ai une paire
d’amis qui détestent les stewards autant que moi. Ils nous aideront peut-
être. Vous, vous restez ici. On ne devrait pas vous déranger. »
Adam essaya de dire à José combien il lui était reconnaissant de son aide,
mais l’homme le coupa, prétendant que seul l’argent l’intéressait. Sur quoi
il enfila un pantalon et sortit.
Adam passa les vêtements sales et glissa les siens au fond du casier puis
il se regarda dans la glace au-dessus du lavabo. Il avait l’air affreux mais,
pour une fois, il apprécia la pousse rapide de sa barbe. À coup sûr, il n’avait
plus rien d’un passager.
La porte s’ouvrit de nouveau et Adam en eut un coup au cœur mais ce
n’était que José.
« Pourquoi ne pas frapper, la prochaine fois ? suggéra Adam.
– Mais, putain, c’est ma cabine ! » dit José, courroucé.
Indiscutable, songea Adam. José revint s’asseoir sur la couchette.
« Je viens de parler à un de mes copains pour ce qui est de vous faire
quitter le navire. Il connaît un moyen. Paraît qu’il l’a utilisé une fois que
l’équipage ne devait pas descendre à terre à Saint-Thomas. Le problème,
c’est qu’il faut le reste du fric tout de suite. Faut que je paie deux autres
mecs. »
Adam secoua la tête.
« Écoutez, dit José, si ça ne vous convient pas vous pouvez vous tirer. »
Adam comprit. Il n’avait pas le choix. Si José le voulait, il pourrait lui
prendre l’argent de force.
Avec un soupir résigné, Adam sortit son portefeuille. Il garda vingt-cinq
dollars pour lui et tendit le reste à José.
« On dirait que vous me faites une faveur, dit le marin en empochant les
billets. Mais j’aime mieux vous dire qu’on risquerait pas des emmerdes
pour une somme pareille si c’était pas qu’on peut pas piffer ces salopards de
stewards.
– J’apprécie, dit Adam, se demandant quelles étaient les chances que
José le roule.
– Vous pouvez rester caché ici le reste de la nuit. Au matin, quand on
accostera, je viendrai vous chercher. Compris ?
– Vous pouvez me donner un aperçu de votre idée ? demanda Adam
après un signe de tête.
– Je préfère vous faire la surprise, dit José en souriant. Mettez-vous à
l’aise et ne vous inquiétez pas. »
Adam entendit José qui riait en fermant la porte.
Il jeta un coup d’œil sur sa montre, songeant que la nuit serait longue. Il
pensait se sentir trop crispé pour dormir mais il s’endormit quelques
instants plus tard. Il ne put dire combien de temps s’était écoulé quand il fut
réveillé par des bruits de voix dans le couloir. Une voix qu’Adam reconnut
aussitôt : celle du commandant.
« Dans cette partie du navire, disait-il, c’est moi qui commande. Et
personne ne fouillera sans ma permission.
– C’est moi qui suis le responsable du navire, dit une voix plus sourde.
Alors, je vous en prie, laissez-moi passer. »
Ce doit être Raymond Powell, pensa Adam.
D’autres voix s’élevèrent et Adam entendit qu’on ouvrait des portes et
qu’on les claquait.
Paniqué, il fit le tour de la minuscule cabine à la recherche d’une
cachette. Il n’en existait pas. Même l’armoire-vestiaire était trop étroite
pour s’y glisser. Puis il eut une idée. Il rabattit ses cheveux sur son front,
laissa tomber son pantalon taché de graisse sur ses chevilles et s’assit sur le
siège des toilettes sans porte. Il ramassa un numéro de Penthouse qui
traînait et le posa sur ses genoux. Deux minutes plus tard, il entendait une
clef dans la serrure et la porte s’ouvrit en grand.
Adam leva les yeux. Un steward se tenait sur le seuil, M. Powell derrière
lui, tandis que le commandant Nordstrom continuait à protester. Powell
lança à Adam un regard écœuré et disparut. Le steward claqua la porte
derrière lui.
Adam demeura un instant immobile, écoutant le groupe d’hommes qui
avançait bruyamment dans la coursive. Enfin, il se leva et remonta son
pantalon. Il emporta le numéro de Penthouse jusqu’à la couchette et tenta
de lire, mais il avait trop peur d’un retour de l’équipe chargée de la fouille.
Il finit par retomber dans le sommeil jusqu’à ce qu’un bruit sourd annonce
que le navire avait accosté. Il était 5 h 15.
L’heure et quart qui suivit fut la plus longue de la vie d’Adam. De temps
à autre, il entendit des pas dans la coursive et chaque fois il était certain
qu’on venait le chercher.
À six heures et demie, José revint.
« Tout est prêt, dit-il en allant tirer du casier la bouteille de rhum brun.
D’abord, je crois qu’il vaut mieux que vous buviez un coup.
– Vous croyez qu’il le faut ?
– Ouais, confirma José en prenant un verre. Moi, à votre place, je
boirais. »
Adam en avala une petite gorgée mais l’alcool était fort et amer. Il secoua
la tête et rendit à José le verre pas tout à fait vide. Sans se troubler, celui-ci
le vida. Il remit la bouteille à sa place, se frotta les mains et dit :
« Vous vous appelez Angel, si quelqu’un vous le demande. Mais je pense
pas que vous aurez beaucoup à parler. »
José ouvrit la porte du couloir et fit signe à Adam de le suivre.
[Link]
CHAPITRE XIV
Jennifer avait eu une nuit agitée et elle se trouvait dans la cuisine quand
le téléphone sonna à 7 h 45. Elle répondit rapidement, pensant que ses
parents dormaient toujours, mais sa mère avait déjà décroché.
« Je le prends, maman, dit Jennifer en entendant la voix du docteur
Vandermer.
– Bonjour, Jennifer, dit-il. Tout est prêt pour vous recevoir à quinze
heures trente. Je suis désolé que ce soit si tard, mais nous sommes tellement
occupés que nous avons eu du mal à vous caser. N’avalez pas autre chose
que du liquide. Ce soir tout sera terminé et vous pourrez commander ce que
vous voudrez pour votre dîner.
– D’accord, dit Jennifer sans enthousiasme. Combien de temps vais-je
rester ?
– Juste la nuit, probablement. Je vous expliquerai tout cela quand vous
serez ici.
– À quelle heure dois-je me présenter ?
– Pourquoi ne pas passer un peu plus tard dans la matinée ? Ainsi nous
pourrons procéder aux examens de routine. Et peut-être pourra-t-on vous
prendre plus tôt si ça s’arrange du côté de la chirurgie. En attendant,
détendez-vous et laissez-moi me charger des détails. »
Jennifer se fit un peu de café et sortit dans le jardin. Un instant, elle
pensa changer d’avis puis décida qu’elle faisait bien ce qu’il convenait de
faire. Et le docteur Vandermer et ses parents pensaient qu’elle n’avait pas
d’autre solution. Elle aurait seulement souhaité qu’Adam fût là pour
prendre la décision avec elle.
Adam suivit José, essayant de se faire aussi discret que possible. Ils
traversèrent toute la coursive, passèrent devant le mess et descendirent des
escaliers abrupts. Les membres de l’équipage qu’ils croisèrent semblaient
tenir la présence d’Adam pour normale. Mais même ainsi, l’expérience se
révéla éprouvante pour les nerfs d’Adam. Il s’attendait sans cesse qu’on le
reconnaisse et qu’on donne l’alarme.
Arrivés au niveau inférieur, ils avancèrent dans un étroit couloir bordé de
tuyaux et sentant le gazole. Ils traversèrent des salles bourrées de machines
dont Adam devina qu’il s’agissait de chaudières. Des hommes s’activaient,
nus jusqu’à la ceinture, le corps luisant de sueur, dans un bruit
assourdissant.
Ils avancèrent jusqu’à une vaste salle obscure, pleine de conteneurs
métalliques peints, posés sur des tapis roulants et puant les ordures dont ils
étaient remplis. José y pénétra et conduisit Adam jusqu’au coin le plus
éloigné où deux hommes, assis par terre, jouaient au blackjack. En voyant
José approcher, le plus gros des deux hommes leva les yeux avant de se
replonger dans son jeu.
« Vas-y mollo », dit-il au plus petit tandis que José s’asseyait.
Derrière les joueurs, par une large ouverture de la coque, Adam pouvait
voir un morceau du quai où l’on s’activait. Un rayon de soleil radieux,
paraissant merveilleux dans cet environnement sinistre, filtrait dans la salle.
« Alléluia ! », murmura-t-il en avançant jusqu’à l’ouverture, se
protégeant les yeux de l’intensité du soleil tropical.
Il se sentait si près de la terre et de la liberté. Peu importait qu’il ne sache
toujours pas comment il y parviendrait. De nouveau, il jeta un coup d’œil
sur la jetée de béton et son allégresse s’évanouit. Juste sur sa droite, une
passerelle destinée aux passagers était soigneusement gardée par une paire
de stewards en vestes blanches qui examinaient attentivement quiconque
quittait le navire.
« José, je ne pourrai pas sortir d’ici sans qu’on m’arrête, dit Adam d’une
voix qu’il essaya de rendre calme.
– Attendez », dit José sans lever les yeux de la partie de cartes.
Adam resta là quelques minutes, se demandant quoi faire.
« José, demanda-t-il avec un signe de tête en direction de la passerelle,
c’est comme ça que vous allez me faire quitter le navire ?
– Non, dit José. Vous n’avez pas encore vu le plus beau.
– Qu’est-ce que vous mijotez ? » demanda Adam, irrité.
José ne répondit pas. Reportant son regard sur l’ouverture, Adam fixa
avec envie les collines vertes qui se dressaient derrière le port, parsemées de
petites villas. Il allait de nouveau interroger José quand une file de camions
à ordures jaunes se mit à descendre la jetée, crachant la fumée de leurs
diesels par leurs tuyaux d’échappement verticaux. Ils s’arrêtèrent tout près
du flanc du navire, l’un derrière l’autre. Puis un effrayant coup de trompe
déchira l’air.
Les joueurs se mirent à jurer, jetèrent leurs cartes et se rendirent au
conteneur le plus proche. Le grand poussant et les deux autres tirant, ils le
firent glisser sur le tapis roulant jusqu’au camion de tête. Tandis que les
hommes revenaient à un autre conteneur, le camion se mit au travail. De
grands bras hydrauliques se levèrent, saisirent le conteneur, le hissèrent au-
dessus de la benne du camion et y déversèrent le contenu. Le tout très
proprement grâce au couvercle métallique du conteneur qui ne s’ouvrait
qu’au dernier moment. Le temps que le conteneur soit déposé sur le béton
dans un bruit de ferraille, José et ses compagnons faisaient glisser le suivant
sur le quai. Après que le camion eut avalé quelques autres chargements,
José cria à Adam :
« Okay, amenez-vous. »
Adam le suivit jusqu’au conteneur suivant.
« Vous sortez avec les ordures, dit José en riant avec ses compagnons.
– Vous voulez que je me mette là-dedans ? demanda Adam, horrifié.
– Vous n’avez pas le temps de discuter, dit José. C’est le dernier
chargement du premier camion.
– C’est le seul moyen de quitter le navire ?
– Le seul, confirma le plus costaud des joueurs de cartes. Je l’ai fait, une
fois. C’est pas la manière la plus chic de faire le tour de la ville mais y a pas
foule.
– Où est-ce qu’il va m’emmener ? demanda Adam, songeant à ce qu’il
faudrait faire s’il suivait leur plan jusqu’au bout.
– À une décharge, près de l’aéroport.
– Seigneur ! s’exclama Adam, pourquoi ne pas m’avoir dit que vous me
faisiez sortir avec les déchets ?
– C’est pas des déchets, corrigea le joueur de cartes. On les balance à la
flotte. Ça, c’est les ordures. »
Le camion fit entendre un coup de trompe impatient.
– « Faut y aller. Vous pouvez pas rester à traîner dans ma cabine. Posez
votre pied ici », dit José en lui faisant la courte échelle.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Adam posa son pied dans les
mains de José. Le gros joueur de cartes souleva le couvercle du bac et, d’un
mouvement rapide, José balança Adam tête la première au milieu de tout un
tas de boîtes, papiers, cartons et autres emballages. Et, contrairement à ce
qu’avait prétendu le joueur de cartes, il y avait également des déchets. Le
couvercle retomba et Adam se retrouva dans le noir. Il sentit le conteneur
rouler jusque sur la jetée puis une violente secousse et il se vit soulever du
sol. Le bac remua, se retourna et dans un éclair de lumière Adam poussa un
cri et chut à l’arrière du camion. Il finit sa course à quatre pattes, couvert
d’ordures.
Presque aussitôt, le camion se mit en route. Il se trouvait déjà bien loin de
la jetée lorsqu’Adam émergea des ordures. Les divers débris amortissaient
les chocs et il ne fut pas incommodé par les cahots de la route. Mais au bout
de quelques minutes, le soleil tropical transforma la benne de métal en four
brûlant. Adam se mit à transpirer et, le temps que le camion arrive à la
décharge, il se fichait de savoir ce qui allait lui arriver du moment qu’il
pourrait sortir de là. Il entendit vaguement la plainte monotone du diesel au-
dessous de lui tandis que l’arrière du camion commençait à se dresser. Un
instant plus tard, il déboulait sur un énorme tas d’ordures. Il se releva juste à
temps pour voir le camion disparaître.
Personne ne l’avait vu quitter le navire. Il était sauvé. En regardant
autour de lui, il put apercevoir le petit aéroport de l’île à deux cents mètres
sur sa droite. Sur sa gauche, à perte de vue, s’étendait la mer des Caraïbes.
Il se secoua de son mieux et se mit en route vers le terminal. L’aéroport
se présentait comme un lieu familial, à l’entrée encombrée de taxis aux
couleurs vives. Lorsqu’il entra, Adam vit un groupe de touristes qui le
contemplaient nerveusement. Manifestement, il ne pouvait pas aller prendre
un billet d’un air détaché sans faire quelque chose pour améliorer son
aspect. Il se glissa dans une petite boutique où il acheta un jean et un tee-
shirt qui annonçait gaiement : « Visitez Saint-Thomas. »
Dans les toilettes des hommes, pleines à craquer, il put tout de même se
changer de chemise et de pantalon. En sortant, il jeta les vieux vêtements de
José à la poubelle, où ils ne dépareilleraient pas le reste.
Adam repéra le tableau des vols, annoncés en lettres de plastique blanc
sur fond de feutre. Deux grandes compagnies principales : American
Airlines et Eastern Airlines. Ravi, il découvrit qu’il pouvait largement
attraper le vol direct des American Airlines pour New York qui décollait à
neuf heures vingt. Il alla faire la queue pour prendre son billet.
La file avançait avec une lenteur désespérante et Adam commença à
craindre de rater l’avion.
« Un aller simple pour New York », demanda-t-il en atteignant enfin le
comptoir.
La fille le regarda, semblant juger un peu bizarre son accoutrement et
l’absence de bagages mais elle se contenta de demander :
« Comment voulez-vous régler ?
– Avec une carte de crédit », dit Adam en tirant son portefeuille sur
lequel était collé, on ne sait trop comment, un zeste de citron. Gêné, Adam
s’en débarrassa d’une pichenette et sortit sa carte Visa.
La fille regarda la carte et lui demanda une pièce d’identité. Adam revint
à son portefeuille et en tira son permis de conduire. La fille y jeta un coup
d’œil puis le montra à son solide collègue du guichet voisin.
« La carte est au nom de Schonberg et le permis de conduire au nom de
Smyth », dit l’homme en avançant vers Adam.
Rouge comme une cerise, Adam tira son vrai permis de conduire ainsi
que sa carte professionnelle d’Arolen avec sa photo et la lui tendit.
« Voulez-vous vous mettre sur le côté, s’il vous plaît ? » demanda
l’homme, prenant les papiers et disparaissant par une porte. Adam essaya de
ne pas montrer sa nervosité tandis que la fille continuait à établir les billets
aux passagers suivants, jetant de temps à autre un coup d’œil sur Adam
pour s’assurer qu’il n’allait pas s’enfuir.
Près de dix minutes plus tard, l’employé revint avec un agent de la
compagnie aérienne qui se présenta à Adam comme Baldwin Jacob, le chef
d’escale. Il tenait à la main les papiers d’Adam.
« Nous allons vous délivrer un billet, annonça-t-il. Mais le vol est
complet. Nous allons vous inscrire sur la liste d’attente. »
Adam acquiesça. Que faire ? L’employé remplit le billet et lui demanda,
avec un geste de la main, s’il avait des bagages.
« Non, répondit Adam. Je voyage léger quand je suis en vacances. »
Il se rendit à une cafétéria et prit un café avec deux beignets, heureux de
ne pas avoir à redouter d’être drogué. Puis il appela les Carson au
téléphone. Comme il le craignait, ce ne fut pas Jennifer qui répondit, mais la
voix de baryton de M. Carson.
« Allô, dit Adam, avec plus de chaleur dans la voix qu’en lui. Ici Adam.
Est-ce que Jennifer est réveillée ?
– Jennifer n’est pas là, répondit M. Carson d’un ton nettement peu
amène.
– Où est-elle ?
– Je ne pense pas que vous puissiez la joindre.
– Écoutez, je sais que vous aimez votre fille, dit Adam, mais il se trouve
que je suis son mari et je dois lui parler d’urgence.
– Elle n’est pas là, dit M. Carson après un silence au cours duquel,
apparemment, il avait pris sa décision. Elle vient de partir avec sa mère
pour la clinique Julian où on l’admet ce matin.
– Où on l’admet ? répéta Adam, inquiet. Pourquoi l’admet-on ? Elle va
bien ?
– Elle va très bien, dit M. Carson. Et c’est pourquoi je crois que vous
devriez la laisser tranquille pendant quelques jours. Après cela, vous
pourrez régler vos désaccords. Mais franchement, Adam, votre absence en
ce moment est tout à fait fâcheuse.
– Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? demanda Adam, essayant de
maîtriser sa crainte.
– On a dû lui faire une amniocentèse, dit M. Carson. Et elle s’est à
nouveau révélée positive. Elle a décidé de se faire avorter. »
Adam sentit quelque chose qui se brisait.
« C’est tout à fait inutile, hurla-t-il.
– C’est votre avis, dit calmement M. Carson, mais pas le nôtre ni celui de
Jennifer. Et étant donné les circonstances vous n’y pouvez pas grand-
chose. »
Un déclic. On avait raccroché.
Pris de panique, Adam tenta de joindre Jennifer à la clinique où il apprit
qu’on ne lui avait pas encore attribué de chambre et qu’on ne pouvait pas la
faire appeler.
Adam raccrocha violemment. Il restait encore une demi-heure avant le
départ. Il essaya d’obtenir Vandermer mais on lui dit qu’il se trouvait en
salle d’opération.
Quittant la cabine, Adam courut jusqu’au comptoir des American
Airlines, encombré maintenant de tout un tas de voyageurs. Poussant et
tirant, il parvint à se glisser jusqu’au guichet où il demanda à parler au chef
d’escale.
Plusieurs minutes plus tard apparut M. Jacob. Sans même tenter de
cacher son hystérie croissante, Adam lui dit qu’il lui fallait rentrer à New
York car sa femme était sur le point d’accoucher.
Le chef d’escale prit le billet d’Adam et, sans un mot, consulta
l’ordinateur.
« Nous allons faire tout notre possible, mais le vol est complet », se
contenta-t-il d’annoncer en se tournant vers Adam.
Celui-ci ne savait plus quoi faire. Manifestement, Jacob n’allait pas se
décarcasser. Adam demeura planté là, tentant de réfléchir. Puis il se
précipita de nouveau au téléphone et appela son vieil ami Harvey Hatfield.
Harvey venait de terminer ses études de droit et travaillait dans un
important cabinet de Wall Street. Sans entrer dans les détails,
Adam expliqua à Harvey que sa femme allait se faire avorter et qu’il
voulait l’en empêcher.
« Et pourquoi appelles-tu pour cela une boîte spécialisée dans le droit des
sociétés ? demanda Harvey qui paraissait croire que son ami plaisantait.
– Seigneur, Harvey, je suis sérieux.
– Eh bien, tu ferais mieux d’appeler un spécialiste du droit civil. Essaie
Emrnet Redford. C’est un ami de mon père.
– Merci », dit Adam tandis que le haut-parleur annonçait le vol qu’il
espérait prendre. Il raccrocha et fonça au comptoir où il se jeta pratiquement
sur l’employée à laquelle il avait eu affaire au début.
« Je vous en prie, mademoiselle, il faut que je prenne ce vol. Ma femme
est en train d’accoucher et l’enfant risque de mourir si je ne rejoins pas New
York. »
Pour la première fois, Adam eut le sentiment que quelqu’un avait pitié de
lui. La fille vit son regard fou et lui dit :
« Je vais vous mettre en tête de la liste d’attente. »
Adam se prit à espérer quelque peu, mais d’autres passagers arrivèrent,
essoufflés et on leur remit des cartes d’embarquement. Ensuite apparut un
homme corpulent, un walkie-talkie à la main, qui passa la porte
d’embarquement et la tira derrière lui.
« Monsieur Schonberg », appela Carol, la fille du guichet.
Adam fonça au comptoir mais Carol secoua la tête.
« Désolé, mais l’appareil est complet. »
Effondré, Adam se laissa tomber dans un siège. Il pouvait entendre le
bruit des réacteurs qui commençaient à tourner, dehors. Soudain, la porte
d’embarquement s’ouvrit et apparut une hôtesse, un doigt en l’air.
Carol se tourna vers Adam.
« On dirait qu’il reste une place, mais dans les non-fumeurs. Vous la
voulez ? »
Malheureusement, la réceptionniste qui accueillit Jennifer à la clinique
Julian était la même qui avait reçu Cheryl Tedesco. En voyant Karen Krinitz
dans son chemisier blanc et sa robe-chasuble bleue, tout l’horrible épisode
revint à la mémoire de Jennifer. Karen, au contraire, se comporta comme si
elle ne l’avait jamais vue. Elle accueillit Jennifer et sa mère avec le même
sourire mécanique.
« Bonjour ! Je m’appelle Karen. Je suis chargée de m’occuper de vous.
Je suis là pour vous aider si vous avez le moindre problème ou des
questions à poser. Nous souhaitons rendre votre séjour aussi agréable que
possible. N’hésitez donc pas à m’appeler si vous avez besoin de quoi que ce
soit.
– Comme c’est gentil », dit Mme Carson, mais Jennifer eut l’étrange
impression d’avoir déjà entendu tout ce discours – mot pour mot.
Karen poursuivait, expliquant la philosophie de la clinique. Lorsqu’elle
eut terminé, Mme Carson la remercia avec enthousiasme.
« Je ne suis pas certaine d’être pleinement satisfaite de l’Englewood
Mémorial après ça, dit-elle. On témoigne tant de sympathie au malade,
ici. »
Jennifer acquiesça. Certes, la clinique se montrait profondément
soucieuse des malades, mais le discours de Karen gênait un peu Jennifer.
Elle l’avait jugé un peu trop bien repassé la première fois qu’elle l’avait
entendu.
Elle soupira, concluant que l’expérience vécue avec Cheryl la
tourmentait. Qu’importait qu’une femme apprenne par cœur le petit speech
qu’elle devait faire à tous les patients ?
« Ça va, ma chérie ? demanda Mme Carson.
– Ça va, maman, répondit Jennifer en regardant Karen s’éloigner dans le
couloir. Merci de m’avoir accompagnée aujourd’hui. C’est très important
pour moi. »
Mme Carson se pencha pour étreindre sa fille un instant. Elle ne voulait
pas que Jennifer devine à quel point elle se sentait inquiète.
Dès que son avion se posa à Kennedy, Adam se précipita sur la cabine
téléphonique la plus proche. Tout d’abord, il appela la clinique Julian et
demanda qu’on lui passe la chambre de Jennifer. Pas de réponse. Il rappela
et s’enquit de l’heure prévue pour l’intervention. Lorsque la standardiste lui
demanda de la part de qui, il répondit : « Le docteur Smyth. » La
standardiste sembla s’en satisfaire et un instant plus tard une infirmière prit
la communication et lui annonça que Jennifer Schonberg devait entrer en
salle d’opération incessamment.
« Ça n’a donc pas encore été fait ? dit Adam.
– Pas encore, mais c’est son tour. Le docteur Vandermer est presque
prêt. »
Adam fouilla dans ses pièces de monnaie et composa pour la troisième
fois le numéro de la clinique Julian, demandant que l’on fasse appeler le
docteur Vandermer. Une infirmière de la salle d’opération prit la
communication et lui annonça qu’on ne pouvait déranger le docteur avant
qu’il en ait terminé avec son intervention, dans une trentaine de minutes.
Plus paniqué que jamais, Adam appela l’avocat conseillé par Harvey,
Emmet Redford. En hurlant qu’il s’agissait d’un cas de vie ou de mort, on
finit par le lui passer. Aussi brièvement que possible, Adam exposa à
l’avocat que sa femme allait subir un avortement et qu’il voulait l’en
empêcher.
« Nous ne pouvons pas faire grand-chose, mon ami, lui déclara Redford.
Aux termes d’un arrêt de la Cour Suprême, un mari ne peut s’opposer à
l’avortement de sa femme.
– C’est incroyable ! dit Adam. C’est mon enfant, à moi aussi. N’y a-t-il
rien qu’on puisse faire ?
– Eh bien, je pourrais peut-être retarder l’intervention.
– Ce serait certainement utile. Je vous serais reconnaissant de ce que
vous pourrez faire.
– Donnez-moi son nom et les renseignements la concernant », demanda
M. Redford.
Ce que fit Adam, aussi rapidement qu’il le put.
« À quelle heure est prévue l’intervention ? demanda Redford.
– Dans trente minutes environ, dit Adam d’une voix désespérée.
– Trente minutes ! Qu’est-ce que vous pensez que je peux faire en une
demi-heure ?
– Il faut que j’y aille, dit Adam. Elle est à la clinique Julian. Faites ce que
vous pourrez. »
Adam raccrocha et traversa le terminal en courant jusqu’à la station de
taxis. Il sauta dans la première voiture et hurla au chauffeur de le conduire à
la clinique Julian.
« Z’avez de l’argent ? » demanda le chauffeur, devant la tenue d’Adam.
Adam sortit un billet de vingt dollars, espérant que cela suffirait.
Satisfait, l’homme démarra.
Allongée sur un chariot devant la salle de soins, sa mère à ses côtés,
Jennifer ne pouvait s’empêcher de penser à sa visite à la clinique avec
Cheryl. Mme Carson souriait, feignant la confiance, mais manifestement
aussi nerveuse que sa fille.
« Pourquoi ne pas retourner dans la salle d’attente ? proposa Jennifer. Ça
va aller. D’après ce que dit le docteur Vandermer, tout se passera très bien. »
Mme Carson regarda sa fille, indécise.
« Je t’en prie, dit Jennifer. Inutile d’en faire toute une histoire. Retourne
là-bas et va lire un magazine. »
Cédant enfin, Mme Carson se pencha pour embrasser sa fille sur le front et
retourna dans la salle d’attente. Jennifer la regarda partir avec des
sentiments partagés.
« Okay, dit l’infirmière sortant de la salle de soins. Nous sommes prêts. »
Elle desserra le frein du chariot qu’elle poussa dans la salle. À la
différence de celle où l’on avait pratiqué l’amniocentèse, celle-ci
ressemblait beaucoup à une salle d’opération. Jennifer se rappela le sol
carrelé de blanc et les grandes armoires vitrées.
Des infirmières attendaient. L’une d’entre elles dit, alors qu’elles
glissaient Jennifer sur la table :
« Ce sera terminé très rapidement et vous pourrez oublier toute cette
histoire. »
En s’allongeant de nouveau, Jennifer crut sentir bouger l’enfant. Elle se
contraignit à ne pas pleurer tandis que l’une des infirmières lui préparait le
bas-ventre.
La porte du couloir s’ouvrit et le docteur Vandermer entra, revêtu d’une
tenue de chirurgien. En le voyant, Jennifer se sentit mieux.
« Comment allez-vous ? lui demanda-t-il.
– Bien, je crois », répondit Jennifer d’une voix faible.
Elle voulut ajouter autre chose mais le médecin se contentait de la fixer,
de ses yeux qui ne cillaient pas. Elle leva un regard interrogateur sur les
infirmières qui ne parurent pas juger son silence bizarre. Et puis Vandermer
sembla sortir de son hypnose et demanda aux infirmières de lui passer
l’anesthésique.
« Vous allez simplement sentir une petite piqûre », annonça-t-il d’une
voix sans timbre tout en glissant d’un geste rapide l’aiguille sous la peau de
Jennifer.
Elle ferma les yeux, essayant également de renfermer son esprit sur ce
qui allait se passer.
La course en taxi de l’aéroport Kennedy à la clinique Julian fut
terrifiante. Dès qu’Adam eut exhibé son billet de vingt dollars, le chauffeur
se mit à conduire comme si sa vie en dépendait.
Moins de trente minutes plus tard, il s’arrêtait devant l’hôpital dans un
crissement de pneus. Adam lui lança les vingt dollars et escalada les
marches sans attendre la monnaie.
Il interrompit les filles de la réception dans leur papotage et demanda
qu’on lui indique la salle où opérait le docteur Vandermer.
« Il est en train de pratiquer un avortement sur ma femme, haleta-t-il.
– Les interruptions de grossesses, c’est au cinquième, mais… »
Adam ne lui laissa pas le temps de finir, se glissant dans l’ascenseur au
moment où les portes se refermaient, ne prêtant pas la moindre attention à la
réceptionniste qui lui braillait qu’il ne pouvait monter au cinquième sans
être accompagné.
Lorsque l’ascenseur s’arrêta, il sortit et fila vers les doubles portes au
bout du couloir sur lesquelles était inscrit « Salles de soins ». En passant
devant le box des infirmières, il remarqua le mobilier ancien et raffiné et se
demanda ce que la clinique Julian essayait de prouver.
L’une des infirmières lui cria d’arrêter mais Adam continua sa course. Il
passa les doubles portes et ouvrit celle de la première salle de soins. Vide. Il
passa à la suivante. Une infirmière tenta de lui barrer le chemin mais il put
voir, par-dessus son épaule, le visage de la patiente. Ce n’était pas Jennifer.
Adam traversa le couloir et essaya une autre porte.
« Qu’est-ce que vous croyez faire, exactement ? » demanda une
infirmière à l’accent allemand.
D’un geste brusque, Adam repoussa la femme. Il vit le docteur
Vandermer se pencher sur la table. Dans sa main, une seringue
hypodermique dont l’aiguille étincela sous la lumière du scialytique.
« Jennifer ! cria Adam, soulagé qu’on n’ait pas dépassé le stade de
l’anesthésie locale. Ne fais pas ça, je t’en prie. Pas d’avortement. Pas sans
des examens complémentaires. »
Jennifer commençait à se redresser au moment où deux aides-soignants
se précipitaient dans la salle et tordaient les bras d’Adam derrière son dos.
Adam remarqua que les deux hommes avaient le même regard fixe que les
stewards du navire.
« D’accord, d’accord, dit Adam. Vous avez fait votre boulot. Vous êtes
plus forts que moi. Maintenant lâchez-moi, voulez-vous ?
– Adam Schonberg ? dit le docteur Vandermer qui, avant d’entendre sa
voix pensait avoir affaire à quelque inconnu psychotique. Qu’est-ce que
vous faites ici ? Jennifer vient de me dire que vous n’étiez pas en ville.
– Je vous en prie, arrêtez l’intervention. Il faut que je vous dise quelque
chose. »
Comme s’il se souvenait soudain de la présence des hommes, le docteur
Vandermer tapa doucement sur l’épaule du plus proche.
« Je connais cet homme. Vous pouvez le lâcher », dit-il en défaisant son
masque qu’il laissa pendre sur sa poitrine.
Les aides-soignants libérèrent Adam tandis que s’ouvrait la porte du
couloir et que plusieurs personnes venaient voir ce qui se passait.
« Ce n’est rien, je m’en occupe », dit Vandermer. Puis, s’adressant aux
aides-soignants, il ajouta : « Si vous alliez attendre dehors ? »
Dès qu’ils furent partis, il conduisit Adam à une petite antichambre,
promettant à Jennifer qu’ils reviendraient l’un et l’autre dans un instant.
Dès que la porte fut refermée, Adam lâcha :
« J’ai réussi à embarquer pour une croisière Arolen. »
Le docteur Vandermer le considéra comme s’il remarquait pour la
première fois le jean et le tee-shirt « Saint-Thomas ». S’il comprit ce que lui
disait Adam, il ne le manifesta pas.
« J’en suis heureux pour vous, se borna-t-il à dire. Nous pourrons
comparer nos impressions plus tard. Pour l’instant, il faut que je m’occupe
de votre femme. Pourquoi ne pas aller m’attendre au salon ? Je n’en ai pas
pour longtemps.
– Mais vous ne comprenez pas, dit Adam. Les croisières Arolen sont bien
autre chose que des sessions de formation continue. C’est une couverture
pour un programme très élaboré de modification du comportement. »
Le docteur Vandermer se demanda ce qu’il allait faire. De toute évidence,
Adam était un psychotique. Peut-être pourrait-il le persuader de passer au
service de psychiatrie où un homme d’expérience serait susceptible de
l’aider. Il avança d’un pas et passa un bras autour des épaules d’Adam.
« Je crois que c’est le docteur Pace que vous devriez voir, dit-il. Si nous
descendions, que je vous présente ?
– Je pense que vous n’avez pas entendu ce que je vous ai dit. Je vous
parle de modification du comportement sous l’effet de drogues, expliqua
Adam en repoussant le bras de Vandermer. Vous en avez été victime,
docteur Vandermer. On vous a drogué. Vous comprenez ce que je vous dis ?
– Adam, soupira le médecin, je sais que vous croyez ce que vous
racontez, mais on ne m’a pas drogué lors de ma croisière. J’ai fait des
conférences. J’ai passé quelques jours délicieux, tout comme mon séjour à
Porto Rico.
– J’ai tout vu, insista Adam. J’étais sur le Fjord. J’ai vu comment on
droguait la nourriture des médecins, comment on leur donnait sans cesse ces
gélules jaunes. Ensuite on leur passait des films. Il s’agissait de contrôle de
la personnalité. Écoutez, il faut me croire. Réfléchissez. Pourquoi avez-vous
changé d’avis en ce qui concerne le Pregdolen ? Avant de partir en
croisière, vous jugiez le médicament peu sûr. Vous m’avez dit que vous
n’en prescriviez jamais.
– Je n’ai jamais changé d’avis à propos du Pregdolen, protesta
Vandermer. J’ai toujours pensé que c’était le meilleur produit sur le marché
si l’on devait prescrire un médicament pour combattre les nausées
matinales. »
Comprenant qu’il n’avançait pas, Adam prit la main du docteur
Vandermer, le regarda droit dans les yeux et lui dit :
« Je vous en prie, même si vous ne me croyez pas ne faites pas avorter
mon enfant. Je pense que l’erreur du laboratoire en ce qui concerne les
lames de l’amniocentèse était délibérée. Je pense qu’Arolen tente
d’accroître le nombre des tissus fœtaux dont ils ont besoin et c’est ainsi
qu’ils procèdent. »
La porte de la pièce s’ouvrit.
« Docteur Vandermer, lui demanda l’infirmière depuis le seuil, que
faisons-nous ? »
Le médecin la congédia d’un geste.
« Adam, dit-il doucement, je me rends compte à quel point vous êtes
bouleversé par l’évolution des événements.
– Pas de condescendance, lui conseilla Adam, se frottant les yeux. Tout
ce que je veux, c’est que vous reportiez l’avortement. C’est tout. Je ne crois
pas que ce soit trop demander.
– Cela dépend du point de vue de chacun, dit-il avec un geste en
direction de la salle de soins. Jennifer n’est peut-être pas de cet avis. Il
serait cruel pour elle de remettre, au point où nous en sommes. Elle en a
déjà assez vu. »
Adam comprit qu’il perdait la bataille. Désespérément il chercha un
moyen de convaincre le médecin.
« Bon, dit fermement Vandermer, pourquoi ne pas aller vous installer
dans le salon d’attente ? J’arrive dans un moment.
– Non, cria Adam, lui barrant le passage. Vous n’avez rien écouté.
– Adam ! aboya Vandermer. Laissez-moi passer ou je serai contraint de
vous y forcer.
– Écoutez, je crois que certains participants à la croisière ont subi une
opération de psychochirurgie. Je vous dis la vérité. Ils portent des cicatrices
de chaque côté de la tête. Là. »
Adam leva la main pour montrer l’endroit sur le crâne de Vandermer et
fit un bond en arrière, horrifié. De petites marques striées formaient un
cercle de chaque côté du crâne du docteur. Adam distinguait à peine les
cicatrices des incisions. Le docteur Vandermer réagit avec colère.
« Cela a assez duré, dit-il en ouvrant la porte et en faisant signe aux deux
aides-soignants de faire sortir Adam. Voulez-vous conduire M. Schonberg
au salon d’attente. Il pourra y demeurer et attendre s’il se montre
raisonnable, mais s’il vous cause des ennuis, appelez le service de
psychiatrie.
– Je ne vous causerai pas d’ennuis, dit Adam doucement en cessant de se
débattre car il ne voulait surtout pas qu’on lui administre un quelconque
tranquillisant. Il savait que si Vandermer avait subi une opération de
psychochirurgie, on ne pourrait en aucun cas le persuader de la duplicité
d’Arolen.
– Est-ce que je peux parler à ma femme ? » demanda-t-il.
Le docteur Vandermer le contempla un instant puis se borna à secouer la
tête.
« Je ne pense pas que ce soit de l’intérêt de Jennifer, dit-il, mais c’est à
elle à en décider. »
Il ouvrit la porte de la salle de soins. Jennifer se leva sur un coude.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle anxieusement.
Le docteur Vandermer lui rapporta brièvement sa scène avec Adam et lui
fit part de la requête de celui-ci de lui parler.
« Il semble s’être révélé incapable de surmonter le stress de votre
grossesse, ajouta-t-il comme seule explication.
– Ma foi, il ne m’a certainement pas rendu la situation plus facile, dit
Jennifer. Je suis désolée qu’il vous ait causé tant d’ennuis.
– Inutile de vous excuser. Je pense que nous devrions poursuivre
l’intervention. Vous pourrez voir Adam quand ce sera terminé.
– Pourquoi a-t-il fallu qu’il revienne ? demanda Jennifer après avoir
acquiescé. Vous avez raison, je ne pense pas pouvoir convaincre Adam en
ce moment. Pourquoi ne pas poursuivre ? »
Le docteur Vandermer eut un sourire rassurant et fit signe à l’infirmière
de tout repréparer. Puis il repassa dans l’antichambre et dit à Adam que
Jennifer lui parlerait après.
Adam comprit qu’il ne servirait à rien de protester davantage. Anéanti, il
suivit les deux hommes dans le couloir.
Le docteur Vandermer retourna se laver les mains avant de passer dans la
salle de soins. Il ramassa la seringue et administra à Jennifer l’anesthésique
local. Il allait commencer l’opération quand la porte s’ouvrit.
« Docteur Vandermer, je crains qu’il faille vous interrompre. »
Jennifer ouvrit les yeux. Devant la porte se tenait une femme corpulente.
Jennifer ne la reconnut pas mais le docteur Vandermer oui. Il s’agissait
d’Helen Clark, la directrice des salles d’opération de la clinique Julian.
« Nous venons de recevoir un ordre de surseoir. D’urgence. Nous ne
pouvons poursuivre l’avortement de Jennifer Schonberg.
– Pour quelles raisons ? demanda Vandermer, stupéfait.
– J’ignore les détails », dit Mme Clark, mais c’est signé d’un juge à la
Cour Suprême de l’État de New York.
Le docteur Vandermer haussa les épaules et retourna vers Jennifer.
« Pas de bêtise, l’avertit Mme Clark. Passer outre à un arrêt de la Cour
Suprême nous vaudrait de graves ennuis.
– C’est ridicule, commenta Vandermer. Une question de droit en salle
d’opération. » Mais il retira son masque et ses gants.
En voyant qu’il était sur le point de sortir, Jennifer se mordit la lèvre pour
ne pas se mettre à crier.
Après que Vandermer l’eut expulsé de la salle de 250 soins, Adam avait
immédiatement téléphoné à Emmet Redford. L’avocat lui dit qu’il avait
appelé un vieil ami et obtenu une ordonnance de surseoir. L’homme était en
route pour la clinique. Adam retourna dans le salon d’attente, priant pour
que les documents arrivent à temps. En voyant Mme Carson plongée dans un
magazine, il prit un siège qui ne fût pas sous son regard si elle levait les
yeux.
Moins de cinq minutes plus tard, une infirmière entrait en trombe, se
penchait sur Mme Carson et lui murmurait quelque chose à l’oreille. Celle-ci
leva les bras au ciel.
« On a renoncé à l’avortement ! » s’exclama-t-elle.
Adam se sentit tout heureux jusqu’à ce qu’il entende les sanglots de
Jennifer qu’on ramenait dans sa chambre. Mme Carson et lui se précipitèrent
et se retrouvèrent chacun d’un côté du chariot.
« Jennifer, dit Adam en lui prenant la main. Tout va très bien se passer.
– Laisse-moi tranquille, cria-t-elle d’une voix hystérique en libérant sa
main. Tu es devenu fou. Laisse-moi tranquille. »
Adam s’éloigna et regarda tristement le chariot poursuivre sa route dans
le couloir.
« C’est vous qui êtes responsable de ce désastre ? » cracha Mme Carson.
Adam se sentait trop bouleversé pour répondre. Était-ce un désastre que
d’empêcher un avortement inutile ? Au bord des larmes, il se tourna et se
dirigea, les yeux embués, vers l’ascenseur. Arrivé dans la rue, il tira son
portefeuille et constata qu’il ne lui restait que trois dollars et un peu de
monnaie. Mieux valait prendre le métro jusqu’au bureau d’Emmet Redford
dans Wall Street.
« Excusez ma tenue, dit-il lorsque la secrétaire l’eût introduit. Je n’ai pas
voulu perdre de temps à passer chez moi me changer. »
D’un signe de tête, M. Redford voulut manifester qu’il comprenait, bien
qu’il fût surpris par la tenue d’Adam. En fait, toute cette affaire le troublait.
Il avait obtenu une ordonnance de surseoir à l’intervention mais les
allégations d’Adam lui paraissaient curieuses pour ne pas dire plus.
« Je pense que je dois être franc avec vous, commença Redford. J’ai
accepté de vous aider pour rendre service à Harvey mais un certain nombre
de points me gênent sérieusement.
– Tout à fait d’accord, dit Adam. Je pense que la clinique Julian pratique
délibérément des avortements inutiles.
– Je vois, dit Redford avec un regard pour les cheveux ébouriffés
d’Adam et son visage pas rasé.
– Mais le véritable problème, poursuivit Adam, c’est que les laboratoires
Arolen et leur société mère, Infomed, ont mis au point un programme
élaboré impliquant des drogues et même la chirurgie du cerveau pour
influer sur la pratique de la médecine par les docteurs. »
Ce type est complètement dingue, songea Redford, consterné.
« Mais maintenant que j’ai appris tout cela, continuait Adam d’une voix
plus pressante, je ne sais pas quoi faire.
– Je comprends votre dilemme », dit Redford qui se demandait si Adam
pouvait se révéler dangereux. À coup sûr, il s’excitait facilement. L’avocat
pressa un bouton dissimulé sous son bureau et poursuivit : « Monsieur
Schonberg, me permettez-vous de vous poser une question personnelle ?
– Je vous en prie, dit Adam.
– Avez-vous songé à consulter un spécialiste pour vos obsessions ? Je
pense que ce serait dans l’intérêt de tout le monde.
– Mais je vous dis la vérité », protesta Adam.
On frappa doucement à la porte. Redford se leva pour aller ouvrir et
demanda à sa secrétaire de prier M. Stupenski de venir les rejoindre.
« Je crains qu’un jury d’accusation n’accorde grand crédit à vos
allégations », dit-il à Adam tandis qu’ils attendaient.
Adam tenta de découvrir sur le visage de l’avocat le moindre indice que
l’homme le croyait. Il n’en vit aucun.
« Je pense que vous avez raison, convint Adam. Je n’ai pour preuve que
ce que j’ai vu. »
De nouveau, la porte s’ouvrit et un homme jeune, en costume rayé,
identique à celui de Redford pénétra dans la pièce.
« Je vous présente mon associé, M. Stupenski », dit Redford.
Adam le salua et tenta une fois de plus de convaincre Redford de la
véracité de son histoire.
« Ils droguent la nourriture, sur ces croisières, et complètent les doses par
des gélules jaunes qui doivent être des espèces de tranquillisants.
– C’est-ce que vous prétendez, monsieur Schonberg, mais l’ennui est que
vous n’avez pas de preuve », répéta Redford.
Les avocats échangèrent un regard entendu. Adam les fixait, abattu.
« Je crois devoir vous signaler que compte tenu du rapport
d’amniocentèse que la clinique a communiqué à M. Stupenski, nous
regrettons d’avoir fait délivrer cette ordonnance de surseoir, dit Redford. En
l’état actuel des choses, elle conserve son caractère suspensif jusqu’au
référé, dans trois jours. Et comme je ne vais certainement pas me battre,
vous pouvez considérer que l’ordre de surseoir sera levé. Au revoir,
monsieur Schonberg. »
Il fallut quelques instants à Adam pour comprendre que l’entretien était
terminé.
Quatre heures plus tard, douché, rasé et vêtu de son plus beau costume,
Adam était assis devant le bureau de son père, attendant que le docteur
Schonberg en ait terminé avec son dernier rendez-vous. Il était six heures
passées.
Lorsqu’il fut enfin libre, il écouta avec quelque impatience une histoire
dont Adam lui-même devait bien admettre qu’elle était un peu farfelue.
« Je ne peux tout bonnement pas y croire, dit-il à Adam. Écoute, si cela
peut te tranquilliser, je vais appeler Peter Davenport, à l’Ordre des
médecins. C’est de lui que dépendent les attributions de crédits. Il a lui-
même participé à plusieurs croisières. »
Le docteur Schonberg appela Davenport à son domicile et lui demanda
d’un ton jovial son opinion sur les croisières Arolen. Il l’écouta quelques
minutes, le remercia et raccrocha.
« Pete dit que les séminaires du Fjord sont absolument parfaits. Certains
des divertissements, en soirée, sont peut-être un peu osés, mais cela mis à
part les conférences sont parmi les meilleures qu’il ait entendues.
– Il a probablement été drogué comme les autres.
– Adam, je t’en prie. Tu te montres ridicule. Voilà plus de dix ans que le
M. T. I. C. patronne des séminaires et des congrès médicaux, soit sous ses
propres auspices, soit par l’intermédiaire des laboratoires Arolen. Les
croisières existent depuis cinq ans.
– Peut-être bien, dit Adam, désespérant de convaincre même son propre
père, mais je te jure qu’ils droguent les médecins et les soumettent à une
rigoureuse modification du comportement. Ils pratiquent même des
opérations sur certains d’entre eux. J’ai vu de mes yeux les cicatrices sur le
docteur Vandermer. Je pense qu’ils le manipulent avec quelque appareil de
contrôle à distance.
– Même si tu n’as pas fait beaucoup de psychiatrie, Adam, dit le docteur
Schonberg en roulant les yeux, je pense que tu es capable de reconnaître à
quel point ton histoire tient de la paranoïa. »
Adam se leva brusquement et se dirigea vers la porte.
« Attends, dit le docteur Schonberg. Reviens un instant. »
Adam hésita, se demanda si son père allait se laisser fléchir.
« Admettons, dit Schonberg en inclinant son fauteuil en arrière, qu’il y
ait du vrai dans ton histoire.
– C’est gentil de ta part.
– Qu’est-ce que tu voudrais que j’y fasse ? Je suis le directeur des
nouveaux produits à l’Administration des Produits alimentaires et
pharmaceutiques et je ne peux faire mienne une théorie aussi folle que la
tienne. Mais étant donné que tu me parais bouleversé, je pourrais peut-être
participer à l’une de ces croisières et aller y voir par moi-même.
– Non, le coupa Adam. N’y va pas, je t’en prie.
– Eh bien, que veux-tu que je fasse ?
– Je pense que j’aimerais que tu ordonnes une enquête.
– Je te propose un marché, dit le docteur Schonberg. Si tu acceptes
d’aller consulter un psychiatre et d’admettre la possibilité que tu fais une
sorte de réaction paranoïde, je me livrerai à des recherches plus
approfondies sur Arolen. »
Adam retira ses lunettes et se frotta les yeux. Si une seule personne lui
proposait encore d’aller consulter un psy, il allait se mettre à hurler.
« Je te remercie, papa, je vais sérieusement réfléchir à ta proposition. »
En roulant vers l’aéroport, Adam se demanda quelle sorte de traitement
Arolen avait bien pu faire subir à Peter Davenport, de l’Ordre des médecins.
Adam atterrit à New York-La Guardia vers les neuf heures et prit un taxi
pour rentrer en ville. La pensée de retourner à son appartement vide le
déprimait et il s’inquiétait pour Jennifer. Bien que redoutant de devoir se
rendre à Englewood et d’affronter la colère des Carson, il voyait bien qu’il
n’avait guère le choix. Il fallait qu’il parle à Jennifer.
Tout était éteint chez les Carson quand il s’engagea dans l’allée. Avec
circonspection, il grimpa les marches et sonna… À sa grande surprise, la
porte s’ouvrit presque aussitôt.
« Vos phares éclairent jusque dans notre chambre, lui dit M. Carson,
furieux. Que diable voulez-vous à cette heure ?
– Désolé de vous avoir réveillé, mais il faut que je parle à Jennifer.
– Eh bien, vous ne manquez pas de culot, il faut le reconnaître, dit
M. Carson en croisant ses bras solides sur sa poitrine. Mais ma fille refuse
de vous parler. Elle changera peut-être d’avis dans quelques jours, mais
pour le moment…
– Je crains de devoir insister, le coupa Adam. Voyez-vous, je ne crois pas
que l’avortement soit nécessaire.
– Vous n’insisterez rien du tout ! » cria M. Carson en saisissant Adam par
le devant de sa chemise et en le repoussant.
Adam reprit son équilibre, mit ses mains en porte-voix et appela :
« Jennifer ! Jennifer !
– Ça suffit », hurla M. Carson qui, de nouveau, empoigna Adam avec
l’intention de le reconduire à sa voiture. Mais Adam esquiva et se précipita
dans la maison. Au pied des escaliers, il appela sa femme. Jennifer apparut
en haut des marches, en chemise de nuit, regardant son mari, l’air consterné.
« Écoute-moi ! » cria de nouveau Adam.
Mais avant que Jennifer puisse dire un mot, M. Carson avait empoigné
Adam par-derrière et le reconduisait à la porte. Ne voulant pas lutter, Adam
trébucha lorsque son beau-père le précipita vers la voiture. Il dégringola les
marches du porche et tomba dans les buissons. Il entendit la porte claquer
avant même d’avoir pu se relever. Jamais Carson ne le laisserait parler à
Jennifer ce soir-là, il en était sûr.
Il grimpa dans sa voiture, tenta d’imaginer un moyen d’empêcher
Jennifer de se faire avorter, du moins jusqu’à ce qu’elle ait consulté un autre
médecin. Il ne lui restait que trois jours pour la convaincre.
À mi-chemin, sur le pont George Washington, il sut où il fallait aller.
Tout le monde voulait des preuves. Eh bien, il irait en chercher à Porto
Rico, certain que tout ce qu’il avait vu au cours de la croisière se
retrouverait là-bas, sur une grande échelle.
[Link]
CHAPITRE XV
Bill Shelly se leva de son bureau et saisit vigoureusement la main
d’Adam.
« Félicitations, dit-il. Vous venez probablement de prendre la décision de
votre vie.
– Je ne dis pas que je suis fermement décidé à accepter le poste, l’avertit
Adam, mais j’ai beaucoup pensé à Porto Rico et j’aimerais profiter de votre
offre d’y aller et de voir par moi-même les installations. Bien que l’idée ne
séduise pas tellement Jennifer, elle sera d’accord, si je suis vraiment décidé.
– Cela me fait penser que Clarence a laissé un message disant qu’il avait
reçu un appel plutôt bizarre de votre femme. Elle pensait que vous étiez en
déplacement pour Arolen.
– Des problèmes avec les beaux-parents, dit Adam avec un geste de la
main. Mon père et elle ne se sont jamais très bien entendus. »
Adam lui-même ne savait pas exactement ce qu’il voulait dire, mais
heureusement Shelly hocha la tête d’un air entendu et poursuivit :
« Pour en revenir à notre sujet, je suis certain que vous serez séduit par le
centre de recherche d’Arolen. Quand voulez-vous partir ?
– Immédiatement, dit aussitôt Adam. J’ai ma valise toute prête dans ma
voiture.
– Vos réactions m’enchantent toujours, dit Shelly en riant. Voyons voir si
l’avion d’Arolen est disponible. »
Tandis que Shelly attendait la réponse de sa secrétaire, il demanda à
Adam ce qui l’avait fait changer d’avis quant au stage de formation des
cadres.
« Je craignais de ne pas m’être montré assez persuasif, dit Shelly.
– Au contraire. Sans vous je n’aurais jamais décidé cela. »
Tout en parlant, Adam regardait le crâne de Bill Shelly, résistant à l’envie
de voir si lui aussi avait subi une opération. Au point où il en était, il
ignorait totalement si l’on pouvait faire confiance à quiconque, chez Arolen.
Deux cadres d’Arolen avaient pris place à bord du luxueux appareil Gulf
Stream. L’un d’eux était monté avec Adam, l’autre à Atlanta. Bien
qu’aimablement accueillis, ils passèrent le voyage à travailler, laissant
Adam tuer le temps avec quelques vieux magazines.
Lorsque l’appareil se posa à San Juan, les deux cadres se dirigèrent vers
le minibus d’Arolen qui attendait le long du trottoir. Adam se demandait s’il
allait faire comme eux quand il fut accueilli par deux hommes en blazers
bleus et pantalons de coutil blanc. Le brun comme le blond portaient les
cheveux coupés courts. Leur badge d’Infomed donnait leur nom :
« Rodman » et « Dunly ».
« Bonjour, monsieur Schonberg, bienvenue à Porto Rico », dit Rodman.
Tandis que Dunly le débarrassait de son sac, Adam se sentit le dos et les
bras envahis par la chair de poule malgré la chaleur tropicale. Rodman
parlait de la même voix que les stewards du Fjord, dépourvue de toute
inflexion. Et alors qu’ils se dirigeaient vers une limousine qui attendait,
Adam remarqua que les deux hommes avançaient du même pas mécanique.
La limousine n’était pas neuve, mais ce n’en était pas moins une
limousine et Adam se sentit gêné lorsqu’ils l’installèrent seul à l’arrière.
Il se pencha en avant, regardant défiler la circulation à cette heure de
pointe. Ils sortirent de la ville, longeant apparemment la côte nord de l’île,
encore qu’Adam ne vît pas l’océan. Ils passèrent devant des centres
commerciaux, des stations service, des carrossiers. Tout semblait à la fois
menacer ruine et en plein boom. Un mélange étrange. Sur divers chantiers
de construction, des morceaux d’armature métallique rouillés sortaient du
béton, comme si l’on avait prévu d’autres pièces à l’origine mais que les
maçons n’étaient pas revenus. Et des ordures et papiers partout. Impression
pas très favorable, pour Adam.
Peu à peu, les immeubles commerciaux minables cédèrent place à des
habitations non moins minables, encore que de temps en temps une maison
bien conçue et bien entretenue tranchât sur la médiocrité générale. Aucune
séparation entre riches et pauvres ; des chèvres et des poules couraient
partout en liberté.
La route se rétrécit enfin de quatre voies à deux et Adam aperçut
fugitivement l’océan au-delà des collines vertes. L’air se fit plus frais, plus
dur.
Après une heure et quart de route environ, ils quittèrent la route
principale pour une voie au revêtement parfait qui serpentait au milieu
d’une végétation luxuriante. Par une brèche au milieu du feuillage, à un
endroit, Adam découvrit une vue impressionnante sur la mer des Caraïbes.
Le ciel maculé de rouge indiquait que le soleil allait se coucher.
La route dégringola une colline et passa sous un dais d’arbres exotiques.
Quatre cents mètres plus loin environ, la limousine ralentit puis stoppa. Ils
étaient arrivés à une loge de gardien. De chaque côté, s’enfonçant dans la
forêt, s’étendait une impressionnante clôture de solide grillage surmontée de
spirales de barbelé. Des résistances, sur les fils, laissaient penser qu’ils
étaient électrifiés.
Un garde armé sortit de la loge et s’approcha de la voiture. Après avoir
pris une feuille de papier que lui tendit le chauffeur, il jeta un coup d’œil sur
Adam et ouvrit la grille. Tandis que la limousine pénétrait dans le domaine
du M. T. I. C., Adam se retourna sur son siège pour voir la grille se
refermer. Les mesures de sécurité avaient-elles pour but d’empêcher qu’on
entre ou qu’on sorte ? Il commença à se demander dans quoi il se fourrait.
Tout comme à bord du Fjord, il n’avait prévu aucun plan et ne se leurrait
pas quant à ses talents de détective. Il se consola en pensant qu’à Porto Rico
au moins il ne se cachait pas sous une fausse identité.
La voiture s’engagea soudain dans un virage et il se retrouva devant le
plus magnifique complexe architectural qu’il eût jamais vu, sur fond de
pelouse bien peignée et de mer turquoise.
Le bâtiment principal, de forme hexagonale, était construit de ce même
verre fumé et réfléchissant que le siège d’Arolen. Sur la gauche, plus près
de la plage, un autre bâtiment, d’un seul étage, paraissait être un club. Sur le
côté s’étendaient des courts de tennis et une piscine aux dimensions
généreuses. Au-delà, une plage de sable blanc, un terrain de volley,
quelques voiliers et des planches de surf. Plusieurs embarcations étaient
sorties et leurs voiles colorées se détachaient sur l’eau. De l’autre côté de la
clairière s’étendaient des appartements donnant sur la mer. Tout compte fait,
le coin ressemblait à un lieu de séjour de réputation mondiale. Adam en fut
impressionné.
La limousine s’arrêta sous une vaste marquise devant l’entrée du
bâtiment principal.
« Bonsoir, monsieur Schonberg, lui dit le portier. Bienvenue au M. T. I.
C. Par ici je vous prie. »
Adam descendit de la voiture et le suivit jusqu’à la réception. On se serait
cru à l’arrivée dans un hôtel, à cette différence près qu’on n’y trouvait pas
de caissier.
Après qu’Adam se fut inscrit, un autre employé en veste bleue, dont le
badge annonçait qu’il s’appelait Craig, prit sa valise et le conduisit à
l’ascenseur. Ils sortirent au cinquième et suivirent un long couloir. Tout au
bout se trouvait un autre ascenseur.
« Resterez-vous longtemps parmi nous ? demanda Craig de la voix
monocorde désormais familière.
– Quelques jours simplement », répondit évasivement Adam tandis que
Craig sortait un trousseau de clefs et ouvrait l’une des portes.
Ce ne fut pas dans une chambre que se retrouva Adam mais dans une
suite. Craig en fit le tour, comme un groom, vérifiant toutes les lumières,
s’assurant que la télé fonctionnait, jetant un coup d’œil au bar bien garni et
tirant enfin les rideaux. Adam voulut lui donner un pourboire que l’homme
refusa poliment.
Ébahi par les lieux, Adam remarqua la vue splendide sur l’océan qui
s’était fait plus sombre avec la tombée de la nuit. Des lumières clignotaient
sur les îles, dans le lointain. Adam regarda rentrer un voilier solitaire,
fendant les flots en direction de la côte. Les sons d’une musique caraïbe
l’attirèrent sur la terrasse. Un orchestre devait jouer dans ce qu’Adam
pensait être le club. Un temps parfait. Si seulement Jennifer était avec lui,
songea-t-il. Même la suite de leur lune de miel, à Poconos, avec sa
baignoire en forme de cœur, n’avait pas été si luxueuse.
Il décida d’essayer de l’appeler et fut heureusement surpris de l’entendre
répondre elle-même, mais la voix de Jennifer se fit glaciale quand elle le
reconnut.
« Jennifer, je t’en prie, promets-moi une chose. Ne te fais pas avorter
avant mon retour, lui demanda Adam.
– Ton retour ? Où es-tu ? »
Il ne souhaitait pas le lui dire mais il était trop tard pour inventer quelque
chose.
« À Porto Rico, répondit-il à contrecœur.
– Adam, explosa Jennifer manifestement furieuse, si tu veux me dire ce
que je dois faire, cesse de te sauver sans cesse. Dès que le tribunal le
permettra, j’ai l’intention de retourner à la clinique.
– Je t’en prie, Jennifer.
– J’espère que tu t’amuses bien », dit-elle avant de raccrocher
violemment.
Adam se laissa tomber sur le lit complètement abattu. Il ne lui restait que
deux jours. Le téléphone sonna. Il sauta sur l’appareil, pensant que ce
pouvait être Jennifer mais il ne s’agissait que de la réception, lui annonçant
qu’on servirait le dîner dans une demi-heure.
La salle à manger, située dans le club, donnait sur la plage. La rangée des
bateaux reposait sur le sable, juste à la sortie des portes coulissantes. La
pleine lune, qui venait de se lever, traçait un sentier scintillant sur la surface
de la mer.
Les murs de la salle étaient vert foncé, avec moquette assortie, nappes
roses, capitonnage rose et serveurs en vestes blanches et pantalons noirs.
Assis à une table ronde de huit personnes, Adam avait à sa droite le
docteur Heinrich Nachman, déjà rencontré le jour de la première entrevue
chez Arolen. À côté du docteur Nachman, le docteur Sinclair Glover,
courtaud, trapu, le visage rouge, qui se présenta comme le directeur de la
recherche sur les tissus fœtaux.
À côté du docteur Glover, le docteur Winfield Mitchell, un homme entre
deux âges, barbu mais chauve, portant lunettes à monture métallique. Le
responsable de la recherche sur les médicaments psychotropes, dit
Nachman. Pour Adam, l’homme devait sans doute être psychiatre, à en
juger par sa façon d’écouter calmement les conversations sans y prendre
part, mais tout en affichant un air supérieur.
À côté du docteur Mitchell était assis un cadre commercial, un William
quelque chose dont Adam ne put saisir le nom. Il faisait très « Grandes
Écoles », avec ses cheveux d’un blond de sable et son teint juvénile. Se
trouvaient également à cette table, Brian Hopkins, chargé de la formation
des cadres, Miss Linda Aronson, des relations publiques, et Harry Burkett,
homme jovial, d’un certain âge, directeur du complexe de Porto Rico.
Au souvenir de son expérience à bord du Fjord, Adam se montra tout
d’abord peu enclin à faire honneur à la cuisine, mais chacun mangeait avec
appétit et nul ne paraissait drogué. En outre, songea Adam, si l’on avait
l’intention de le droguer, on aurait pu le faire dans l’avion.
Autour de la table, l’atmosphère était détendue et chacun faisait de son
mieux pour qu’Adam se sente le bienvenu. Burkett exposa les raisons de
son choix de Porto Rico par le M. T. I. C. pour y installer son centre de
recherche : excellente incitation de l’administration fiscale associée à une
politique de non-ingérence. Il apparut que de nombreuses sociétés de
produits pharmaceutiques possédaient d’importantes installations dans l’île.
Adam posa la question des exceptionnelles mesures de sécurité.
« C’est l’un des prix qu’il nous faut payer pour vivre dans ce paradis, dit
Harry Burkett. Il existe toujours un risque d’activité terroriste de la part
d’un groupuscule partisan de l’indépendance de Porto Rico. »
Adam se demanda si c’était bien la seule et unique raison mais il ne
poursuivit pas plus avant sur le sujet.
William, le cadre du M. T. I. C. regarda Adam et dit :
« Le M. T. I. C. professe une certaine philosophie en ce qui concerne la
profession médicale. Nous pensons que les intérêts économiques ont
supplanté la notion de service. J’ai entendu dire que vous partagiez ce point
de vue. »
Adam remarqua que le reste de la table écoutait. Il déglutit une bouchée
de son dessert et dit :
« Oui, c’est exact. Au cours de mon bref passage à la faculté de
médecine, j’ai été frappé par le manque d’humanité. J’ai eu l’impression
que l’on considérait la technique et la recherche comme plus importantes
que le patient. »
Il y avait plusieurs médecins autour de la table et Adam espéra ne pas les
offenser, mais il remarqua que le docteur Nachman souriait. Adam en fut
satisfait car il pensait que plus ils se montreraient enthousiastes en ce qui le
concernait, plus il aurait de chances d’apprendre ce qu’ils faisaient.
« Pensez-vous que votre position rende plus difficiles vos rapports avec
des médecins ? demanda Linda Aronson.
– Pas du tout, répondit Adam. Je pense que ma compréhension de la
réalité médicale les rend plus faciles. J’ai obtenu d’assez bons résultats
comme représentant.
– D’après ce qu’en a dit Bill Shelly, intervint Nachman, je crois que
M. Schonberg est trop modeste.
– Adam, quelqu’un vous a-t-il parlé de nos projets si vous décidez de
vous joindre à notre stage de formation des cadres ?
– Pas précisément. »
Le docteur Nachman croisa les mains et se pencha en avant.
« Arolen est sur le point de sortir toute une nouvelle génération de
médicaments ou traitements résultant de la recherche sur les tissus fœtaux.
Nous recherchons quelqu’un pour travailler avec Linda à l’information de la
profession médicale quant à ces nouveaux produits. Nous pensons que vous
présentez le profil parfait pour ce genre d’emploi.
– Exactement, dit Linda. Mais nous n’avons pas l’intention de vous
noyer. Vous vous contenteriez, au début, de vous familiariser avec la
recherche chez Arolen. »
Adam aurait souhaité disposer de plus de deux jours. L’emploi auquel ils
pensaient lui aurait sans aucun doute permis d’apprendre ce qu’il voulait.
« Ce n’est pas tout à fait exact, dit Brian Hopkins. M. Schonberg doit
d’abord suivre notre stage de formation des cadres.
– Brian, nous savons tous que M. Schonberg doit d’abord passer par
votre stage.
– Je vous en prie, coupa le docteur Nachman, ne commençons pas à
étaler déjà nos jalousies de chefs de service. Nous aurons bien le temps. »
Tout le monde rit sauf Brian Hopkins.
Adam finit son dessert, reposa sa cuillère, regarda le docteur Nachman et
dit :
« Le dîner était délicieux, mais il me tarde de voir les installations.
– Et nous sommes impatients de vous les montrer. Demain nous
pensons…
– Pourquoi pas ce soir ? » coupa Adam d’un ton enthousiaste.
Le docteur Nachman regarda Glover et Mitchell qui sourirent et
haussèrent les épaules.
« Je pense que nous pourrions vous montrer certaines installations ce
soir, dit Nachman. Vous êtes sûr de ne pas être trop fatigué ?
– Pas le moins du monde. »
Le docteur Nachman se leva, suivi par Glover et Mitchell. Les autres
s’excusèrent, préférant demeurer à table pour prendre le café et un ou deux
verres après le repas.
Nachman reconduisit Adam au bâtiment principal puis les quatre
hommes passèrent d’autres doubles portes conduisant au centre de
recherche. Cette partie du bâtiment était carrelée de blanc, avec des murs
peints de couleurs primaires vives.
« Ce sont les bureaux », expliqua le docteur Nachman.
Un moment plus tard, Adam traversait une passerelle aux parois de verre.
Il vit des palmiers qui ondulaient de part et d’autre et réalisa qu’il existait
deux bâtiments concentriques, l’un niché à l’intérieur de l’autre, un peu
comme le Pentagone à Washington.
En passant dans un autre couloir, il sentit l’odeur caractéristique
d’animaux en cage. Le docteur Glover ouvrit la première porte et pendant la
demi-heure qui suivit, conduisit Adam de salle en salle, expliquant les
installations complexes et examinant un nombre infini de rats et de singes.
C’était là qu’Arolen se livrait aux recherches de base sur la fœtologie.
Adam fut surpris de constater que, malgré l’heure tardive, des techniciens
en blouse blanche travaillaient dans certains des laboratoires. Glover
expliqua que depuis qu’ils avaient commencé à obtenir des résultats positifs
avec les implants fœtaux, ils travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-
quatre.
« D’où vient la matière de base ? demanda Adam en s’arrêtant devant
une cage de souris blanches.
– Nous effectuons la plus grande partie des recherches sur des systèmes
animaux, expliqua Glover et nous élevons nos animaux ici, au centre.
– Mais vous utilisez certainement des implants humains. Où vous
procurez-vous les tissus ? insista Adam.
– Très bonne question. Nous nous sommes heurtés à quelques problèmes,
effectivement, après l’adoption des nouveaux textes de lois, mais nous
sommes tout de même parvenus à nous en arranger. La plus grande partie de
notre matériel arrive de la clinique Julian. »
Adam aurait voulu cogner sur les cases de verre, tant il se sentait frustré.
Pourquoi personne ne voulait-il l’écouter ? De toute évidence, des médecins
comme Vandermer accroissaient le nombre de tissus fœtaux fournis en
augmentant simplement le nombre d’avortements thérapeutiques.
« Demain, poursuivit le docteur Glover, ravi de l’intérêt manifesté par
Adam, nous vous montrerons notre hôpital. Nous avons obtenu quelques
résultats surprenants, notamment dans le traitement des diabétiques par des
extraits pancréatiques fœtaux.
– Je sais combien tout cela est intéressant, dit Nachman en souriant à
Glover, mais je pense que le docteur Mitchell souhaiterait parler de certains
de ses travaux.
– Effectivement, dit Mitchell. D’ici un an, lorsque nous aurons les
statistiques des ventes, nous verrons bien quel département se trouve en
tête. »
Pendant les trente minutes qui suivirent, Mitchell se lança dans un
monologue ininterrompu sur les drogues psychotropes et notamment sur
une nouvelle marque de phénothiazine.
« C’est efficace pour tous les types d’affections psychotiques, ce n’est
absolument pas toxique et ça fait de l’individu le plus perturbé un citoyen
exemplaire. Aux dépens d’une certaine spontanéité, bien entendu. »
Adam allait protester mais il préféra s’en abstenir. Pour lui, il ne faisait
aucun doute que « aux dépens d’une certaine spontanéité » constituait un
euphémisme de la société pour qualifier les effets secondaires de la drogue.
Incontestablement, les stewards du Fjord comme les aides-soignants de la
Julian « manquaient de spontanéité ».
« Quel est le nom de cette nouvelle drogue ? préféra demander Adam.
– Scientifique, générique ou commercial ? demanda le docteur Mitchell,
tout essoufflé par son monologue.
– Sa marque, dans le commerce.
– Conformin, dit le docteur Mitchell.
– Est-ce que je pourrais en obtenir un échantillon ?
– Vous pourrez obtenir tous les échantillons que vous voudrez lorsque le
médicament sera sur le marché, dit Mitchell. Nous attendons le visa de la F.
D. A.
– Simplement un peu ? demanda Adam.
– Peut-être un petit peu », murmura Mitchell avec un regard étrange à
Adam.
Adam n’insista pas, faisant observer :
« Si le médicament est si près de sa commercialisation, vous avez donc
commencé les essais sur l’homme.
– Mais certainement, dit Mitchell rayonnant. Voilà plusieurs années que
nous utilisons le médicament sur l’homme, sur des patients souffrant de
troubles psychiatriques rebelles et qu’on nous amène, en fait, du monde
entier. Le médicament s’est révélé efficace à cent pour cent.
– J’aimerais visiter la salle, dit Adam.
– Demain, répondit Mitchell. Pour l’instant, je préférerais vous montrer
notre principal laboratoire de chimie. C’est l’un des plus modernes du
monde. »
Aucun doute dans l’esprit d’Adam : les installations d’Arolen consacrées
à la recherche étaient superbes, surtout en comparaison de celles du centre
hospitalier universitaire où les crédits étaient si serrés qu’on y tenait le
compte du moindre crayon. Mais Adam commençait à être las de visiter
tant de laboratoires. Il tenta de paraître intéressé mais plus la visite se
prolongeait et plus il devenait difficile de feindre.
« Je pense que cela suffira pour ce soir, dit enfin le docteur Nachman.
Nous ne voulons pas épuiser M. Schonberg dès sa première soirée en notre
compagnie.
– Tout à fait d’accord, dit le docteur Glover. Nous n’avons passé qu’une
demi-heure dans mon service.
– Parce qu’il y a davantage à voir ici, dit le docteur Mitchell.
– Messieurs ! coupa le docteur Nachman en levant la main.
– Tout m’a intéressé », protesta Adam, prenant bien soin de parler au
passé pour éviter que le docteur Mitchell remette ça.
Ils descendirent le couloir principal et traversèrent la passerelle reliant les
deux bâtiments. Adam s’arrêta pour regarder derrière lui, remarquant que la
passerelle se continuait au-delà du couloir vers un troisième bâtiment
intérieur fermé par de lourdes portes d’acier.
« Qu’est-ce qu’il y a là derrière ? demanda-t-il.
– Les salles de clinique, répondit le docteur Nachman. Vous les verrez
demain. »
Sans doute là se trouvait la salle de psychiatrie, pensa Adam. Il hésita un
instant puis suivit Nachman dans le couloir principal où ils se dirent bonne
nuit.
Il était minuit moins le quart et bien qu’Adam eût connu une journée bien
remplie, il n’avait pas sommeil. Il commençait à ressentir un léger mal de
tête derrière les yeux et ne parvenait pas à oublier qu’il ne lui restait que
deux jours pour produire des preuves convaincantes, concrètes. Même s’il
obtenait un échantillon de Conformin, il faudrait le temps de l’analyser et
davantage de temps encore pour convaincre quelqu’un comme Vandermer
de se soumettre à des examens pour voir si on lui en avait administré.
Conscient qu’il n’était pas question de dormir, Adam ouvrit la porte de sa
chambre et traversa le couloir jusqu’à l’ascenseur, tout au bout. Une petite
plaque de Formica annonçait : « Ascenseur des baigneurs. »
Il descendit au rez-de-chaussée et se retrouva dans un jardin dense, planté
de palmiers, de bambous et de fougères. Un sentier serpentait à travers la
végétation luxuriante. Adam le suivit et arriva à la plage.
Il retira ses chaussures et marcha pieds nus sur le sable frais. La lune
éclairait la nuit comme en plein jour. Le sable était doux et léger comme de
la poussière. Un vent léger faisait tinter le gréement des Hobie Cats comme
des cloches à vent japonaises. Adam comprenait que des gens comme Bill
Shelly se disent tellement enchantés par l’endroit.
Passant devant le club, il distingua, dans la salle à manger, des garçons
qui mettaient la table pour le prochain repas.
À une centaine de mètres du club, Adam vit les appartements, conçus en
style pseudo-espagnol avec mur de stuc et toits de tuiles rouges. Des
lumières brillaient encore dans certaines des résidences et Adam aperçut
fugitivement des hommes et des femmes qui regardaient la télévision ou
lisaient. Toute la scène paraissait si paisible qu’on avait peine à croire qu’on
se trouvait au centre d’une gigantesque conspiration. Et pourtant, tel était
bien le cas, apparemment. Tous les laboratoires pharmaceutiques
consacraient des millions de dollars à tenter d’influencer le comportement
des médecins, mais Infomed voulait davantage encore. Elle voulait les
contrôler. Rien d’étonnant qu’Arolen eût dans ses projets de réduire sa force
de vente.
Adam fit demi-tour et revint le long de la plage à l’endroit où il avait
laissé ses chaussures puis il retourna dans le bâtiment principal. Au milieu
du couloir, il remarqua une porte marquée « Sortie » et il l’ouvrit. Elle
donnait sur un escalier grimpant vers le toit. Après s’être assuré qu’il
pourrait rentrer, Adam suivit les escaliers jusqu’à une autre porte, également
non verrouillée. Il l’ouvrit et se retrouva sur le toit du bâtiment principal.
Sous le vent de mer qui le cinglait, Adam avança jusqu’au parapet de un
mètre vingt de haut qui ceinturait le bord du toit. De là, il dominait
parfaitement tout le complexe. Les résidences s’étendaient jusqu’à une
petite butte rocheuse avec, au-delà, une forêt dense. Compte tenu de
l’importance du centre, réalisa Adam, il pouvait bien exister d’autres
bâtiments cachés à la vue.
Il se tourna et son regard revint sur le premier bâtiment intérieur qui se
détachait nettement au clair de lune. On ne distinguait pas le bâtiment
central, dont le docteur Nachman avait dit qu’il abritait l’hôpital. Adam
traversa la passerelle jusqu’au second bâtiment et y pénétra. Au-dessous de
lui s’étendait l’hôpital, sur deux étages seulement, ce qui expliquait
pourquoi Adam ne l’avait pas remarqué. La passerelle menant aux portes
d’acier aperçues en allant au laboratoire était là.
Sur le toit foisonnaient antennes, câbles, antennes paraboliques pour
capter les satellites et sans doute reliés, songea Adam, à quelque centre
complexe de communications. On y voyait également un certain nombre de
dômes en forme de bulle et dont le plus gros se trouvait au centre même du
bâtiment. Enfin, on pouvait apercevoir le système de refroidissement du
conditionnement d’air et une porte donnant accès à une sorte de resserre,
identique à celle qu’avait franchie Adam pour passer sur le toit du bâtiment
extérieur. La lumière émanant de la coupole centrale donnait à l’ensemble
du complexe une allure étrange, futuriste.
Adam demeura là quelques instants, les mains sur le parapet de béton
encore tiède du soleil de la journée. La brise nocturne lui caressait les
cheveux. Il se demanda, avec un soupir, quelle folle impulsion l’avait
amené à Porto Rico. En aucun cas le M. T. I. C. le laisserait partir avec ses
secrets. Frustré et abattu, il décida que mieux valait aller au lit.
[Link]
CHAPITRE XVI
Le lendemain, malgré son impatience de découvrir l’hôpital, Adam apprit
que la visite n’était prévue que pour l’après-midi. Il passa la plus grande
partie de la matinée avec M. Burkett qui lui montra non seulement la
résidence où lui et Jennifer habiteraient, mais également les diverses
installations mises à la disposition des épouses et enfants des employés par
le M. T. I. C. Il se demanda quelle serait la réaction de Burkett si on lui
apprenait soudain que le M. T. I. C. faisait tout son possible pour que
l’enfant d’Adam ne voie jamais le jour. Il lui fallut toute sa volonté pour
conserver un sourire admiratif tandis qu’ils faisaient le tour du complexe.
Adam fut soulagé lorsque Burkett finit par le libérer juste devant le bureau
de Linda Aronson.
Linda l’accueillit avec enthousiasme et lui montra les terminaux
d’ordinateur qui répercutaient dans le monde entier, en quelques minutes,
les renseignements fournis par Arolen. Elle présenta également Adam à
M. Crawford, l’organisateur des croisières Arolen. Adam songea qu’il
ressemblait comme deux gouttes d’eau au faussaire qui lui avait fourni le
passeport au nom de Smyth.
Crawford lui montra une analyse géographique des lieux où exerçaient
les médecins qui prenaient part aux croisières. La plupart venaient de New
York et des environs, encore qu’au cours de certains mois un grand nombre
de médecins arrivaient également de Chicago et de Los Angeles. Adam
remarqua que dix pour cent au moins de ceux qui avaient pris part à plus
d’une croisière travaillaient maintenant à la clinique Julian.
« On dirait que les croisières sont devenues bien populaires, dit Adam,
cachant sa consternation.
– Populaires n’est pas le mot, dit fièrement Crawford. Avec le matériel
dont nous disposons, nous ne pouvons absolument pas satisfaire la
demande. Infomed a déjà acheté un second navire de croisière sur la côte
Ouest. Nous estimons qu’il sera en service dans le courant de l’année. En
fin de projet, nous souhaitons avoir cinq navires, ce qui signifiera que nous
pourrons donner satisfaction à toute la profession médicale. »
M. Crawford croisa ses bras sur la poitrine et lança à Adam un regard du
genre « qu’est-ce-que-vous-dites-de-ça ? », avec l’air d’un père tout fier des
résultats de son enfant. Adam se sentit nauséeux. Toute une génération de
médecins programmés pour devenir, sans le savoir, les représentants d’un
laboratoire pharmaceutique.
Le docteur Nachman rencontra Adam lors du repas, après quoi il le
conduisit au bureau du docteur Glover où celui-ci se querellait avec
Mitchell pour savoir lequel des deux s’occuperait d’Adam le premier.
« Je ne peux vraiment plus vous laisser tous les deux dans la même
pièce », observa Nachman d’un ton irrité.
Adam se demanda si les conditions d’isolement du centre étaient
responsables de leurs querelles. La rivalité entre les deux médecins tournait
à la névrose. Mais Adam fut heureux d’apprendre qu’il allait enfin visiter
l’hôpital. La perspective de subir une heure encore les commentaires de
Mitchell ne lui souriait guère, encore qu’il espérait y échapper.
Lorsqu’ils arrivèrent aux doubles portes qui donnaient sur le plus interne
des bâtiments, le docteur Nachman les ouvrit en posant doucement le pouce
sur un petit scanner électronique. Passé les portes, la passerelle couverte
était vitrée des deux côtés et Adam découvrit le merveilleux arrangement
paysager qu’il avait apprécié depuis le toit, la nuit précédente.
Au bout de l’allée, le docteur Nachman ouvrit une seconde rangée de
doubles portes. Dès l’instant où ils les franchirent, Adam reconnut l’odeur
familière d’un hôpital. Après avoir traversé un hall haut de deux étages,
éclairé par l’une des coupoles repérées la veille, ils passèrent devant toute
une série de petites salles et arrivèrent à celle des infirmières qui pouvaient
s’enorgueillir des plus récents équipements de télémétrie. L’une des
infirmières les fit passer dans la pièce fermée qui se trouvait au-delà et le
docteur Glover présenta à Adam plusieurs de ses patients.
Le médecin décrivait chaque cas, impressionnant Adam par la masse de
renseignements dont il se souvenait. Les terminaux d’ordinateur placés dans
chaque chambre lui fournissaient les quelques détails qu’il avait pu oublier.
Ils rencontrèrent plusieurs diabétiques auxquels avaient été transfusées
des cellules fœtales et qui pouvaient désormais se passer totalement
d’insuline. Malgré lui, Adam en fut impressionné, bien qu’il sût que jamais
la fin ne pourrait justifier les moyens.
Tout au bout de la salle se trouvaient les patients ayant reçu des implants
dans le système nerveux central. Adam rencontra une jeune femme dont la
moelle épinière avait été sectionnée lors d’un accident d’auto. Paraplégique
pendant une année, elle pouvait maintenant mouvoir ses jambes grâce à des
transfusions de tissu du système nerveux central de fœtus. Ses mouvements
manquaient encore de coordination, mais les résultats apparaissaient
stupéfiants comparés au traitement traditionnel.
« Merci de m’avoir donné l’espoir, dit-elle, accueillant le docteur Glover
en le serrant contre elle.
– Tout à votre service, répondit Glover, rayonnant d’orgueil tandis que
Mitchell jetait un coup d’œil sur sa fiche.
– Les bactéries passent dans l’urine, observa Mitchell, critique.
– Nous en sommes tout à fait conscients, dit le docteur Glover.
– Poursuivons », intima le docteur Nachman.
Ils virent encore une dizaine ou une quinzaine de patients avant que le
docteur Nachman les ramènent dans le hall où ils prirent l’ascenseur pour
l’étage supérieur. Il s’agissait du service de psychiatrie et à l’instant même
où ils posèrent le pied dans le couloir, le docteur Mitchell parut se mettre à
vivre. Caressant sa barbe, passant sa main sur la douce couronne de
cheveux de son crâne, il décrivit le cas de ses patients avec l’enthousiasme
d’un professeur-né.
« La psychopharmacologie constitue notre principal traitement, déclara-t-
il. Une fois achevé le traitement par drogue psychotrope, nous passons alors
à une sorte de modification du comportement. »
Ils arrivèrent à des doubles portes identiques à celles qui gardaient
l’accès de l’hôpital lui-même. Le docteur Mitchell appuya son pouce sur le
scanner.
« Nous voici, bien sûr, à la salle des infirmières », dit le docteur Mitchell
avec un geste de la main à deux femmes d’un certain âge en chemisiers
blancs et robes-chasubles bleues. Elles se bornèrent à un signe de tête mais
deux employés en blazer bleu bondirent sur leurs pieds. Adam remarqua
immédiatement leur sourire figé et leur regard fixe.
« Aux dépens d’une certaine spontanéité », songea Adam, désabusé.
Tandis qu’ils poursuivaient leur marche dans le couloir, Mitchell
décrivait tous les appareils, jusqu’à ce que Glover l’interrompe.
« Adam sait tout cela, pour l’amour de Dieu. Il a fait des études de
médecine. »
Mais Mitchell ne s’accorda pas la moindre pause dans son exposé. Du
pouce, il ouvrit les doubles portes conduisant dans la salle commune et
Adam et les autres entrèrent.
Pour un hôpital aussi moderne, Adam fut surpris de constater que la
pièce était disposée de la même façon que celle du centre hospitalier
universitaire. Mais à part la disposition, tout était différent. Au C. H. U., les
lits, les tables de nuit, les plafonds même, menaçaient ruine. La salle du
M. T. I. C. au contraire, était d’une telle netteté immaculée qu’on aurait dit
qu’elle venait juste d’ouvrir. Même les patients, dans leurs lits, semblaient
avoir fait l’objet de tous les soins, leurs draps uniformément remontés
jusqu’au menton. Leurs regards seuls suivaient l’évolution des visiteurs.
Jamais Adam n’avait vu une salle commune aussi paisible et certainement
pas en psychiatrie.
Il examina les visages figés. Le docteur Mitchell s’était relancé dans une
de ses interminables conférences et Adam se demandait combien de temps
il lui faudrait le supporter quand son regard tomba sur le patient du
deuxième lit à droite. C’était Alan Jackson. Le cœur d’Adam se mit à battre
à grands coups. Il se sentait terrorisé à la pensée qu’Alan puisse le
reconnaître. Il se tourna rapidement pour dissimuler son visage mais quand,
de nouveau, il jeta un coup d’œil à Alan, l’expression de celui-ci n’avait pas
changé. De toute évidence, il se trouvait sous sédatif puissant. Adam se
permit de regarder de plus près. Alan avait la tête toute bandée et une
perfusion instillait un liquide clair dans son bras droit. Le Fjord avait dû
faire escale à Porto Rico la veille, devina Adam. Rien d’étonnant qu’ils
aient maintenu Alan sous une telle sédation. Dès l’origine, on avait prévu
pour lui une opération chirurgicale.
« Qu’est-ce qu’il a ? » demanda Adam en montrant Alan lorsque
Mitchell arrêta un instant son exposé.
Mitchell regarda le docteur Nachman qui acquiesça. Mitchell prit la fiche
au pied du lit d’Alan et lut à haute voix.
« – Robert Iseman, de Sandusky, Ohio ; admis pour épilepsie temporale
rebelle, avec épisodes de tendances criminelles ; rebelle au traitement
traditionnel. » Iseman a été condamné à l’internement psychiatrique sans
possibilité de libération sur parole. Il s’est porté volontaire pour participer
aux traitements d’Arolen.
– Ça fait longtemps qu’il est là ? demanda Adam après que Mitchell eut
replacé la fiche au pied du lit.
– Quelques jours, répondit évasivement Mitchell. Pourquoi ne pas…
– Excusez-moi, l’interrompit Adam, mais il est parfois plus aisé
d’apprendre à partir d’un cas spécifique que des généralités. De quelle sorte
de traitement a bénéficié cet homme ? II semblerait, d’après les bandages,
qu’il ait subi quelque forme de chirurgie du cerveau.
– Effectivement, confirma Mitchell après un nouveau coup d’œil rapide
en direction de Nachman. Nous savons, d’après son passé médical, qu’il
s’agit d’un cas particulièrement rebelle et après un traitement à la
Conformin nous avons implanté des micro-électrodes dans le système
limbique du cerveau. C’était là le seul espoir de traitement durable. Vous
vous souvenez de l’expérience classique consistant à implanter des
électrodes dans le crâne d’un taureau pour l’empêcher de charger ? Eh bien,
nous avons perfectionné la technique. Nous pouvons faire bien plus
qu’empêcher simplement un taureau de charger. »
Adam hochait lentement la tête, comme s’il essayait de comprendre, mais
son cerveau se refusait à admettre une telle horreur.
« N’oubliez pas que le traitement de M. Iseman ne fait que commencer,
dit Nachman. Dès qu’il sera mieux rétabli de l’opération nous passerons au
conditionnement.
– Absolument, confirma Mitchell. En fait, le traitement commence
demain et il peut espérer être libéré dans quatre jours. Pourquoi ne pas
descendre aux salles de conditionnement pour que vous puissiez vous
rendre exactement compte de ce que nous faisons ? »
Adam jeta un dernier regard au visage d’Alan, dépourvu de toute
expression, et suivit les médecins.
« Nous allons provoquer chez M. Iseman à la fois un conditionnement
renforcé opératif et un conditionnement adversatif, expliquait le docteur
Mitchell. Un programme guidé par ordinateur pourra déceler les processus
mentaux indésirables et les inhiber avant qu’ils ne se traduisent par un
comportement extérieur. »
L’esprit d’Adam se mit à vaciller. Il se demanda ce que Mitchell
entendait par « processus mentaux indésirables ». Cela allait probablement
du refus de prescrire du Pregdolen à la croyance en une médecine
« honoraires contre services ».
« Voici l’une de nos salles de conditionnement », dit Mitchell, ouvrant
une porte et laissant Adam y jeter un coup d’œil.
Il s’agissait d’un modèle réduit du théâtre du Fjord. Sur le mur du fond
s’étalait un grand écran de projection faisant face à deux fauteuils
entièrement équipés d’électrodes et de sangles. Adam détourna la tête,
horrifié et laissa la porte se refermer.
« Est-ce que cela affecte beaucoup la personnalité ? demanda-t-il.
– Bien entendu, répondit Mitchell. Cela fait partie du programme. Nous
ne conservons que les traits de personnalité les plus souhaitables.
– Et l’intelligence ?
– Très peu d’effets négatifs, expliqua le docteur Mitchell, prenant la tête
du groupe pour retraverser la salle. Nous avons pu enregistrer une certaine
diminution de la créativité mais la mémoire demeure normale. En fait, elle
se trouve accrue à certains égards, notamment en ce qui concerne les
informations d’ordre technique. »
Adam jeta un coup d’œil à Alan en passant. Son expression n’avait
toujours pas changé. On l’avait réduit à une sorte de zombie.
« La recherche progresse parfaitement, dit le docteur Nachman tandis
qu’il leur faisait franchir les portes d’acier. Bien entendu, les applications
demeurent limitées.
– On peut certainement utiliser la fœtologie pour bien d’autres cas, dit le
docteur Glover.
– Question de point de vue, dit le docteur Mitchell. Grâce aux techniques
de modification du comportement que nous perfectionnons, il n’existera
plus, en fin de compte, de salles fermées, ni dans les hôpitaux ni dans les
prisons. En fait, nos expériences sont subventionnées à la fois par l’Institut
national de la Santé mentale et par l’administration pénitentiaire. »
Ils émergèrent dans le couloir du dernier étage, avec ses dômes en forme
de bulle. Le docteur Glover n’allait pas laisser le dernier mot à Mitchell. Il
se mit à énumérer les divers organismes administratifs qui finançaient la
fœtologie.
Adam était en état de choc. Le M. T. I. C. projetait la destruction finale
d’une profession médicale indépendante. Les médecins ne constitueraient
plus un groupe de professionnels pouvant prendre leurs décisions en toute
liberté. Ils deviendraient des employés de l’empire médical M. T. I. C. -
Arolen.
« Adam, dit le docteur Nachman, essayant d’attirer son attention. Vous
êtes toujours avec nous ?
– Oui, bien sûr, répondit vivement Adam. Je suis très impressionné, c’est
tout.
– Cela se comprend parfaitement, dit Nachman. Et je pense que nous
devrions vous laisser le temps de profiter des loisirs offerts. Quelques
heures sur la plage vous feraient le plus grand bien. On se retrouve pour
dîner à huit heures ?
– Et la visite des salles d’opération de psychochirurgie ? J’aimerais bien
les voir.
– Je crains que ce ne soit pas possible, dit Nachman. On les prépare pour
ce soir.
– Est-ce que je pourrais assister à l’opération ? »
Le docteur Nachman secoua la tête.
« Nous apprécions l’intérêt que vous manifestez mais il n’existe
malheureusement pas de galerie d’observation. Toutefois, si vous vous
décidez à accepter le poste qui vous est offert ici, je suis certain que nous
pourrons vous recevoir dans la salle d’opération. »
En retournant dans sa chambre pour se changer, il résolut que mieux
valait tenter d’imaginer un moyen de sortir de ce centre quelque preuve
tangible. Mais quelle preuve ? Que pourrait-il rapporter à New York qui non
seulement convaincrait Jennifer de ne pas se faire avorter mais entraînerait
la profession médicale à mettre un terme aux activités du M. T. I. C. ?
Après plusieurs heures passées étendu au soleil, Adam pensa avoir une
idée. Une idée folle et probablement impossible à mettre en application,
mais s’il réussissait, il n’aurait aucun mal à convaincre quiconque de
prendre ses mises en garde au sérieux.
Les cocktails et le dîner constituèrent pour lui une rude épreuve. Le
docteur Nachman semblait souhaiter lui faire rencontrer le plus grand
nombre de gens possible et il était près de onze heures quand il put
s’échapper dans sa chambre, invoquant la fatigue.
Il ne pourrait, selon lui, commencer à mettre son plan à exécution avant
minuit. Trop agité pour demeurer étendu jusque-là, il retira son costume et
passa une chemise bleu foncé et un jean puis il ouvrit son sac et vérifia le
matériel recueilli au cours de l’après-midi.
À minuit moins cinq, il ne put supporter d’attendre davantage. Il quitta sa
chambre et grimpa jusqu’au toit par les escaliers. De nouveau, la lune
éclairait tout autant qu’en plein jour. Il traversa rapidement la passerelle
jusqu’au premier bâtiment intérieur puis alla jeter un coup d’œil sur le
second, au-dessous. Les dômes étaient éclairés mais Adam n’était pas
certain que cela traduisait une activité particulière.
Il posa le sac sur le toit, l’ouvrit et en tira une corde volée l’après-midi
sur l’un des voiliers. Puis il se mit à la recherche d’une tuyauterie de
ventilation convenable. Après s’être assuré qu’elle était bien fixée au toit, il
y attacha la corde qu’il laissa pendre, deux étages au-dessous, sur la
passerelle du bâtiment intérieur.
Guère habitué à l’escalade et terrifié par le vide il lui fallut toute sa
volonté pour passer par-dessus le mur-balustrade d’un mètre vingt et y
laisser pendre ses jambes. Après une courte prière, il empoigna la corde et
lâcha le mur. Solidement accroché, il descendit lentement jusqu’à ce que ses
pieds touchent le toit de la passerelle. Tombant à quatre pattes, il avança sur
le toit de l’hôpital où il se glissa jusqu’au vaste dôme central. Un
mouvement, au-dessous de lui, l’arrêta.
Lentement, il s’approcha jusqu’au bord et regarda, découvrant une scène
sortie tout droit d’un film d’horreur de science-fiction. Sous le dôme
s’étendait une immense salle d’opération mais des systèmes entièrement
automatisés remplaçaient l’équipe habituelle de médecins et d’infirmières.
Des sortes de robots opéraient deux patients à la fois de leurs longs bras
flexibles.
Tout au bout de la pièce, plusieurs patients étaient étendus sur un système
de tapis roulant, la tête fixée dans des étaux stéréotaxiques. Ils étaient quatre
pour l’instant, mais Adam pouvait voir que le système était conçu pour en
recevoir au moins une douzaine à la fois.
Adam restait collé au dôme, fasciné par l’énormité de l’horreur. L’un des
hommes, sur le tapis roulant, avança, absorbé bientôt par un scanner qui se
mit à osciller autour de sa tête. Sa rotation terminée, l’engin s’arrêta tandis
que des bras de machines-robots s’étendaient et incisaient le crâne du
patient aux endroits mêmes où Adam avait repéré les cicatrices sur la tête
de Vandermer. Du sang perla et s’amassa sous la tête du patient. D’autres
bras apparurent et commencèrent à percer doucement le crâne de l’homme.
Adam pouvait percevoir le bruit strident du trépan. Et le scanner se remit en
marche tandis qu’un troisième jeu de bras jaillissait, pénétrant le cerveau du
patient. Adam devina que le système était en train d’insérer des électrodes
de contrôle dans le cerveau de l’homme, avec l’aide du scanner pour
s’assurer du positionnement exact.
Un mouvement, sur la gauche de la pièce, attira le regard d’Adam qui se
recula. Derrière une séparation de verre plombée se trouvait un groupe de
personnes assises à un pupitre de contrôle. Elles auraient nettement vu
Adam si l’une d’elles s’était souciée de lever la tête. Adam s’allongea sur le
ventre, de façon à pouvoir voir sans être vu en regardant par-dessus le
rebord.
Le docteur Nachman, distingua-t-il, donnait une tape dans le dos au
docteur Mitchell. L’opération sur l’un des patients venait de se terminer et
on l’évacuait pour laisser la place au suivant. Adam était au bord de la
nausée. Aucun doute, le M. T. I. C. -Arolen pratiquait la psychochirurgie
sur une grande échelle.
Adam s’éloigna de la coupole, se redressa et traversa le toit jusqu’à la
porte d’accès qui, heureusement, n’était pas fermée. Il se retrouva dans un
escalier identique à celui qu’il avait emprunté pour atteindre le toit. À
l’exception du bourdonnement continu émanant des automates de la salle
d’opération, tout était calme. Il descendit vivement au premier étage et
ouvrit la porte avec précaution. Ainsi qu’il s’y attendait, il se trouvait juste
après la salle de conditionnement. Il regarda vers la salle commune plongée
dans l’obscurité. La seule lueur provenait du box vitré des infirmières, à
l’autre bout. L’infirmière de service semblait être en train de manger. Un
peu plus loin, deux aides-soignants étaient assis, immobiles sur leurs
chaises.
Rasant le mur, Adam pénétra dans la salle commune et s’accroupit
derrière le premier lit. Dans la demi-obscurité, il jeta un regard sur le visage
du patient. À sa grande surprise, l’homme était éveillé. Adam, inquiet, se
demanda si le patient allait donner l’alarme mais il demeura immobile,
fixant Adam de ses yeux qui ne cillaient pas.
Adam respira puis se mit à ramper sous les lits, traversant la salle jusqu’à
l’avant-dernier. Là, il leva la tête pour jeter un regard vers le box des
infirmières qu’il fut surpris de retrouver si proche. L’infirmière était
toujours occupée par son sandwich et les deux aides-soignants n’avaient pas
bougé.
C’était maintenant ou jamais. Adam se tourna vers le patient couché sur
le lit au-dessus de lui. Alan ne manifesta pas qu’il l’avait reconnu.
« Alan, je suis venu vous sortir de là, lui murmura Adam. Vous pourrez y
arriver ? »
Pas de réponse. Adam aurait pu tout aussi bien s’adresser au système de
perfusion. Alan ne cilla même pas tandis qu’Adam décollait doucement le
sparadrap qui maintenait la perfusion et retirait le cathéter.
« Si je vous mets debout, vous pensez pouvoir marcher ? »
Toujours pas de réponse.
Au moment où il allait rabattre les draps d’Alan, Adam vit le rayon d’une
lampe de poche qui dansait au plafond. Il jeta un coup d’œil vers les
doubles portes et distingua l’infirmière qui appuyait son pouce sur le
scanner. Les portes s’ouvrirent avec un sifflement, Adam se laissa tomber
sur le sol et se glissa sous le lit.
L’infirmière parcourut l’allée centrale, envoyant le faisceau de sa lampe
de poche sur chaque patient. Adam retint son souffle au moment où elle
passa devant le lit d’Alan, espérant qu’elle ne repérerait pas la perfusion
débranchée. Elle ne s’arrêta pas. Adam put voir ses pieds arriver à
l’extrémité de la salle, pivoter puis revenir. Les doubles portes s’ouvrirent et
l’infirmière ressortit.
Jugeant qu’elle ne reviendrait pas avant un moment, Adam pensa venu
l’instant d’agir. Il rabattit les draps d’Alan, le saisit par les bras et le tira au
bord du lit. Puis, aussi doucement que possible, il souleva le buste d’Alan et
le laissa glisser sur le sol. On entendit un petit bruit sourd au moment où les
jambes heurtèrent le sol mais nul ne parut l’avoir perçu dans le box des
infirmières.
« Vous pouvez ramper ? » murmura Adam à l’oreille d’Alan.
Pas de réponse.
Refusant d’abandonner, il saisit Alan par la main et le traîna. Alan réagit
et se mit bientôt à ramper tout seul. Il semblait qu’il ne puisse agir que si on
lui montrait ce qu’il convenait de faire.
Ils arrivèrent au bout de la pièce. Quand Adam jeta un regard sur le box
des infirmières, tout était calme. Les quinze mètres suivants allaient être les
plus dangereux. Abandonnant la protection des lits, ils traversèrent le
couloir en rampant jusqu’aux escaliers. Si quelqu’un regardait dans leur
direction, il les découvrirait. Lorsqu’ils atteignirent la porte, Adam
l’entrebâilla de quelques centimètres et s’inquiéta du rai de lumière qui
arrivait de l’escalier. Il retint son souffle, ouvrit la porte plus grand et pressa
Alan de la franchir. Un instant plus tard, ils se trouvaient en sécurité.
Adam se redressa et s’étira avant de mettre Alan sur ses pieds. Celui-ci,
d’abord hésitant, recouvra son équilibre après quelques secondes.
« Vous comprenez ce que je vous dis ? demanda Adam qui crut percevoir
un signe d’acquiescement, mais sans aucune certitude. On sort de là ! »
ajouta-t-il.
Il prit Alan par la main et le guida pour monter les escaliers. Alan
avançait, comme inconscient de ce que faisaient ses pieds, mais arrivé à
l’étage, ses mouvements étaient moins saccadés. Plus il marchait, plus cela
paraissait s’améliorer. Lorsqu’ils atteignirent le toit, Alan semblait se
mouvoir seul. La rapidité de l’amélioration laissa penser à Adam qu’on
avait administré à Alan une dose de tranquillisant faible mais constante.
Une fois sur le toit, il parut presque éveillé, ses pupilles semblaient moins
dilatées. Mais apparemment, il ne pourrait jamais escalader deux étages
avec une corde jusqu’au bâtiment extérieur. Adam n’était même pas certain
d’y parvenir lui-même et maudit son manque de prévoyance pour n’avoir
pas mieux préparé leur évasion.
En contemplant le parterre entre l’hôpital et le bâtiment suivant, il se
rendit compte qu’il leur serait probablement plus facile de descendre que de
grimper, mais il craignait de ne pouvoir sortir du jardin clos.
On allait peut-être remarquer l’absence d’Alan et il fallait agir. Faute
d’une meilleure idée, il noua l’extrémité de la corde sous les bras d’Alan
puis se mit à grimper. Le plus difficile fut l’arrivée au sommet, lorsqu’il
fallut lâcher la corde pour saisir le bord du mur. Il battit l’air de ses pieds,
essayant de s’accrocher et finissant tout de même par gagner le toit.
Après avoir repris son souffle, il se pencha par-dessus le mur. Alan se
trouvait toujours adossé contre la paroi.
Adam tira sur la corde mais ne put soulever Alan que de quelques
centimètres. Il se souvint soudain des gravures représentant des esclaves
égyptiens hissant des pierres sur les pyramides. Ils passaient la corde sur
leurs épaules, comme des bêtes de somme. Adam décida de faire de même.
Tirant de toute sa force, il recula jusqu’au mur et passa vivement ce qu’il
avait gagné de corde autour du tuyau où il l’avait fixée à l’origine. En
revenant au bord du mur, il vit qu’Alan se balançait, au tiers de la hauteur
environ.
Par trois fois, Adam répéta sa manœuvre. À la quatrième, la corde se
bloqua : Alan se trouvait coincé exactement sous le rebord du mur
ceinturant le toit. Il se baissa, tira le médecin sur le côté, se campa
solidement sur ses jambes et, grâce à un prodigieux effort, parvint à le
hisser. Les deux hommes s’écroulèrent sur le toit.
Lorsqu’Adam reprit son souffle, il défit la corde et la fourra dans son sac.
Puis il aida Alan à se lever. L’homme portait une écorchure sur la joue
droite mais, cela mis à part, il paraissait avoir admirablement surmonté
l’épreuve.
Adam jeta son sac sur l’épaule et fit traverser le toit à Alan jusqu’au
bâtiment suivant puis dans les escaliers. À ce stade, Adam titubait
davantage qu’Alan, les bras mous, les cuisses tremblant d’épuisement, les
paumes des mains à vif. Arrivé à sa chambre, il laissa tomber le médecin et
s’effondra à côté de lui.
Adam ne se sentait pas taillé pour une activité physique aussi intense. Il
aurait souhaité se reposer, mais il savait que chaque minute accroissait le
risque d’être découvert. Il aida Alan à se débarrasser de la chemise
d’hôpital et l’habilla rapidement. Par chance, les deux hommes étaient à peu
près de la même taille. Après quoi il mit Alan au lit, priant qu’il soit encore
suffisamment drogué pour se rendormir. Par précaution, il boucla la porte
derrière lui et partit à la recherche d’une voiture. En traversant en hâte le
couloir, il se prit de nouveau à souhaiter d’avoir élaboré de meilleurs plans
d’évasion.
Selma Parkman bâilla et jeta un coup d’œil sur la pendule au-dessus de
l’armoire à pharmacie : à peine une heure et quart. Encore plus de cinq
heures de garde et elle s’ennuyait à mourir. Elle regarda les deux aides-
soignants, souhaitant avoir un peu de leur patience. Dès son arrivée au
centre, elle avait été surprise par la passivité du personnel qui acceptait la
monotonie de la routine.
« Je crois que je vais aller faire un tour, dit-elle en refermant son roman
et sans que les deux hommes répondent.
– Vous m’avez entendue ? demanda-t-elle, irritée.
– Nous surveillerons la salle, finit par dire l’un des deux hommes.
– C’est-cela », dit Selma en glissant ses pieds dans ses chaussures. Elle
savait qu’il ne se passerait rien en son absence. Il ne se passait jamais rien.
Lorsqu’elle avait accepté l’emploi, elle s’était attendue à quelque chose de
plus excitant qu’à monter la garde devant une bande d’automates. Elle avait
quitté une bonne place à l’institution psychiatrique Hobart de Philadelphie
pour venir à Porto Rico et elle commençait à se demander si elle n’avait pas
commis une erreur.
Selma quitta le box des infirmières et, souhaitant désespérément parler à
quelqu’un, prit l’ascenseur jusqu’à l’étage de la salle d’opération où elle
pénétra dans la galerie. Le docteur Nachman sourit en la voyant.
« On s’ennuie ? demanda-t-il. Je vois qu’il va falloir vous trouver un
emploi plus intéressant. »
En fait, son agitation l’irritait et il l’avait inscrite pour un traitement à la
Conformin. Selma observait les images générées par l’ordinateur qui
apparaissaient sur l’écran devant les opérateurs, mais elle n’avait pas la
moindre idée de ce qu’elle voyait et s’ennuya bientôt aussi ferme qu’à
l’étage au-dessous. Elle dit un au revoir auquel nul ne répondit, haussa les
épaules, quitta la galerie, descendit un étage et revint au box des
infirmières. Elle retrouva les aides-soignants comme elle les avait laissés. Il
n’était pas l’heure de sa ronde, mais puisqu’elle était déjà debout elle prit sa
lampe de poche et pénétra dans la salle.
Le travail n’était pas épuisant, pour ne pas dire plus. La moitié des
patients environ étaient sous perfusion et elle était censée passer les voir au
moins deux fois par tour de garde. À part cela, il suffisait d’envoyer le
rayon de sa lampe sur le visage de chacun pour s’assurer qu’ils vivaient
toujours.
Selma s’arrêta, sa lampe éclairant un oreiller vide. Elle se baissa et
regarda par terre. Une fois, un patient était tombé du lit, mais cela ne
semblait pas être le cas. Elle alla jusqu’à sa fiche, au pied du lit et lut le
nom : Iseman.
Pensant toujours qu’il ne pouvait être bien loin, elle retourna au box des
infirmières et alluma les plafonniers de la salle qui s’inonda d’une lumière
fluorescente, dure. Elle appela les aides-soignants et fouilla la pièce. Aucun
doute, Iseman avait disparu.
Selma commença à s’inquiéter. Il ne s’était jamais rien produit de tel.
Elle demanda aux aides-soignants de poursuivre les recherches et remonta
en hâte à la salle d’opération.
« Il manque un patient, lança-t-elle à Nachman et Mitchell sur le point de
partir.
– Impossible, dit Mitchell.
– C’est peut-être impossible, dit Selma, mais le lit de M. Iseman est vide
et on ne le trouve nulle part. Je crois qu’il vaudrait mieux que vous
descendiez voir vous-mêmes.
– C’est le patient que nous avons opéré hier, dit Nachman. N’était-il pas
sous perfusion constante de Conformin ? »
Sans attendre la réponse de Mitchell, il descendit en hâte. Lorsqu’ils
pénétrèrent dans la salle, Selma fit un geste triomphant en direction du lit.
Le docteur Mitchell ramassa la perfusion et examina le cathéter qui
coulait encore goutte à goutte.
« Il ne peut pas être bien loin », dit-il.
Après avoir épuisé toutes les cachettes possibles de l’étage, le docteur
Nachman et le docteur Mitchell cherchèrent à l’étage de fœtologie, puis sur
le toit, puis finalement dans le jardin.
« Je crois qu’il vaut mieux appeler tous les aides-soignants, dit Nachman.
Il nous faut retrouver Iseman immédiatement.
– C’est incroyable, dit Mitchell. Je suis surpris que l’homme ait même pu
marcher.
– Si nous ne le trouvons pas immédiatement, demanda Nachman,
qu’arriverait-il si nous devions activer les électrodes implantées ? Est-ce
que cela nous mènerait à lui ? v
– Nous n’avons pas encore commencé le conditionnement du patient, dit
Mitchell en haussant les épaules. Si nous l’activons, les signaux
provoqueront soit la douleur, soit le plaisir, mais sans contrôle spécifique du
comportement. Cela pourrait être dangereux.
– Dangereux pour qui ? demanda Nachman. Le patient ou son
entourage ?
– Ça, je ne peux pas le dire, reconnut Mitchell.
– Eh bien, il nous faut envisager le pire, dit le docteur Nachman. J’espère
que nous le retrouverons rapidement. Peut-être y a-t-il eu erreur dans le
dosage de la perfusion. Quoi qu’il en soit, alertons tous les aides-soignants.
Dites-leur de se munir de seringues de Conformin pour qu’on n’ait pas
d’ennui quand nous le retrouverons. »
Adam commençait à désespérer. Il y avait des tas de voitures sur le
parking en face de l’entrée principale, mais sans les clefs. Il avait présumé
qu’avec les mesures de sécurité, les gens se seraient montrés plus
négligents. Malheureusement, ce n’était pas le cas. De nouveau, il maudit
son improvisation.
Sans être bien sûr de ce qu’il pourrait trouver, il descendit le sentier retiré
menant à la plage et, au-delà, au club. Il y avait bien quelques voitures
garées sur le parking mais Adam passa de l’une à l’autre sans succès. Puis il
remarqua un camion Ford de belle taille garé devant l’entrée des livraisons.
La portière était ouverte et Adam se glissa dans la cabine. Il se mit à
chercher le contact mais avant de l’avoir trouvé, une sirène d’alerte se
déclencha avec un mugissement à percer les oreilles. Adam poussa
frénétiquement la portière et sauta du camion, paniqué.
La porte du club s’ouvrit et Adam, contournant le bâtiment en courant,
alla trouver refuge dans un bosquet de pins. On coupa la sirène d’alerte
mais, au bruit de voix qui approchaient, il comprit qu’il lui faudrait
continuer à fuir. Il aperçut les mâts des voiliers et courut sur la plage pour se
glisser sous le bateau le plus proche.
Il entendit les hommes qui rentraient au club. Manifestement, ils avaient
conclu qu’il s’agissait d’une fausse alerte, mais Adam savait qu’il ne lui
restait que quelques heures avant le jour pour découvrir un moyen de sortir
Alan du complexe. Il se demanda si l’on s’était rendu compte de l’absence
du patient.
Le visage du docteur Nachman semblait plus hagard que d’ordinaire. Ses
yeux paraissaient s’être enfoncés dans leurs orbites.
« Il doit être là, dit le docteur Mitchell.
– S’il était là, nous devrions l’avoir trouvé, constata Nachman sans la
moindre trace d’humour.
– Peut-être dans le jardin. C’est le seul endroit qui reste.
– Nous avons vingt hommes qui cherchent, observa Nachman d’un ton
sec. S’il y était, on l’aurait trouvé.
– Nous allons le trouver, dit Mitchell, plus pour se convaincre lui-même
que pour convaincre les autres. Il nous faudra peut-être attendre le jour.
– Je me demande s’il aurait pu sortir de l’hôpital, dit Nachman. Ce n’est
pas le genre de patient que nous aimerions que quelqu’un trouve à
l’extérieur.
– Il ne peut s’être échappé, même s’il l’avait voulu, énonça le docteur
Mitchell. Il n’aurait pu ouvrir les portes de sécurité. En outre, Miss Park-
man était là. Elle a affirmé avoir vu le patient lors de ses précédentes
rondes.
– Elle n’y était pas quand elle est montée en salle d’opération, fit
observer le docteur Nachman.
– Mais je ne me suis absentée que quelques minutes, dit Selma. Et les
deux aides-soignants de service ont déclaré que tout était calme.
– Je veux qu’on étende la fouille au bâtiment principal, ordonna
Nachman, ignorant Selma. Je commence à craindre que quelqu’un d’autre
soit dans le coup, quelqu’un qui a accès à la salle. Si c’est le cas, je crois
que nous devrions activer les électrodes du patient. Cela devrait nous
permettre de suivre sa trace grâce au transmetteur.
– Je ne sais pas si ça marchera, dit le docteur Mitchell. Nous n’avons
jamais essayé à distance.
– Eh bien, essayez maintenant, ordonna Nachman. Et appelez la sécurité
pour leur dire que personne ne doit franchir la grille principale. »
Le docteur Mitchell alla décrocher le téléphone et appela le chef de la
programmation, Edgar Hofstra, pour lui signaler une urgence et qu’on avait
besoin de lui dans la salle de contrôle. Après quoi, le docteur Nachman et
lui montèrent à l’étage.
La salle de contrôle était située au même étage que la salle d’opération
automatisée. À une extrémité, protégé par une paroi de verre, se trouvait
l’ordinateur central d’Infomed. Une demi-douzaine de techniciens en blouse
blanche se livraient à toute sorte d’opérations et de procédures de
maintenance.
Hofstra arriva environ dix minutes plus tard, les yeux encore gonflés de
sommeil. Sans même se soucier de s’excuser, Mitchell exposa le problème.
« Si nous activons les électrodes du patient, je pense que la sécurité
pourra retrouver sa trace par le transmetteur. Pensez-vous pouvoir l’activer
à distance importante ?
– Je n’en suis pas sûr », répondit Hofstra en s’installant au terminal. Dès
qu’il eut tapé le nom d’Iseman, l’ordinateur répondit par un code « erreur ».
On ne pouvait joindre le patient. Hofstra utilisa un code de forçage.
Chacun, dans la pièce, observait anxieusement. Une minute plus tard
s’inscrivait sur l’écran : « électrodes activées », suivi une minute plus tard
par le mot « Poursuivez ».
« Jusque-là, ça va, dit Hofstra. Voyons maintenant si sa pile a du jus. »
Il entra l’ordre de transmission aux électrodes d’Iseman qui se traduisit
par un très faible signal, inintelligible pour l’ordinateur. Hofstra se retourna
dans son fauteuil.
« Les électrodes sont activées, mais le signal est si faible que je doute
que nous parvenions à le repérer. »
Adam ne sut jamais où il trouva le courage de retourner dans le bâtiment
principal, notamment lorsqu’il vit que l’on avait allumé la plupart des
lumières et que le rez-de-chaussée grouillait d’hommes en blazers bleus,
seringue hypodermique en main. Seule la pensée de Jennifer et de son
avortement imminent l’avait contraint à se risquer dans la sécurité relative
de l’extérieur. Maintenant, il traversait simplement le bâtiment principal,
comme s’il était chez lui. Lorsqu’il sortit de l’ascenseur, au cinquième, le
couloir était tranquille et Adam en conclut qu’ils n’avaient pas commencé à
fouiller les chambres des invités.
En entrant dans sa chambre, il alluma la lumière et fut soulagé de voir
qu’Alan dormait paisiblement.
« Je ne sais pas si vous pouvez comprendre ce que je vous dis, lui
annonça Adam d’une voix tendue, mais il nous faut foutre le camp d’ici. »
Il tira Alan en position assise et jeta un coup d’œil aux bandes de gaze
qui lui entouraient la tête. Après les avoir soigneusement retirées, il fut
heureux de constater que la chirurgie automatisée n’avait rasé qu’une petite
zone de chaque côté de la tête de l’homme. Adam prit son peigne et rabattit
les cheveux d’Alan sur les parties dénudées.
Le cœur battant, il mit Alan sur ses jambes et ouvrit doucement la porte.
Au bout du couloir, trois hommes pénétraient dans une suite. Adam sut que
s’il hésitait, l’occasion ne se représenterait pas. À l’instant où les hommes
disparaissaient dans la suite, il prit Alan par la main et l’entraîna en hâte
jusqu’à l’ascenseur des baigneurs. Lorsque les portes se refermèrent, Adam
entendit des voix mais personne ne semblait donner l’alerte.
Il appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. Horrifié, il vit l’ascenseur
s’arrêter au deuxième étage après une brève descente.
Adam regarda Alan. Sans son bandage, il paraissait mieux, mais son
visage demeurait marqué de cet aspect inexpressif révélateur dû à la drogue.
Les portes s’ouvrirent et un aide-soignant balafré entra dans l’ascenseur.
Après un coup d’œil machinal à Adam et Alan, il se tourna, faisant face aux
portes qui se refermaient. Il était si proche qu’Adam pouvait compter les
poils de son cou. Adam retint son souffle tandis que l’ascenseur reprenait sa
descente.
Ils passaient le premier étage quand l’homme parut se rappeler leur
présence. Lentement, il se tourna. Dans sa main gauche, il tenait une
seringue hypodermique sans son étui de protection en plastique.
Adam réagit par réflexe, avec une rapidité qui le surprit. D’une torsion
rapide, il arracha la seringue des mains de l’homme puis le poussa vers
Alan. Lorsqu’il le heurta, Adam enfonça l’aiguille dans le dos de l’homme,
juste à côté de la colonne vertébrale, poussant le piston de la paume de sa
main.
Les trois occupants de l’ascenseur cognèrent la paroi et s’écroulèrent en
un tas, Alan au-dessous. L’aide-soignant arqua le dos, roula sur le côté et
ouvrit la bouche pour pousser un cri qu’Adam étouffa de sa main.
L’ascenseur s’arrêta et les portes s’ouvrirent.
L’aide-soignant saisit le bras d’Adam d’une poigne ferme et tenta de se
libérer de la main qui lui couvrait la bouche. Adam résista. Puis il vit les
yeux de l’homme chavirer. Soudain, sa poigne se desserra, son corps devint
tout mou.
Adam retira sa main puis recula, horrifié. Il se dégagea et fixa l’homme,
dont les yeux s’étaient révulsés. Il paraissait avoir subi quelque opération de
chirurgie plastique pour modifier ses traits, mais Adam le reconnut. C’était
Percy Harmon !
Un instant, Adam demeura trop stupéfait pour réagir. Les portes de
l’ascenseur commencèrent à se refermer et Adam sut qu’il lui fallait
poursuivre. Calant Alan contre la porte pour la maintenir ouverte, il tira
Harmon à l’extérieur et le laissa tomber derrière des fougères denses. Un
instant, il envisagea de l’emmener puis se rendit compte qu’il aurait déjà
assez de mal avec Alan. Par la porte de derrière, il conduisit le médecin
jusqu’au sentier qui menait à la plage. Il avait vaguement l’intention de se
diriger vers les logements et de voir s’il pourrait y trouver une voiture.
La lune, maintenant très basse dans le ciel, n’éclairait plus autant la
plage. Les palmiers et les pins offraient des zones d’ombre profondes pour
se dissimuler.
À mi-chemin du club, Adam et Alan tombèrent sur le voilier sous lequel
Adam s’était caché. Il s’arrêta, vaguement saisi par une idée. Un coup d’œil
sur l’océan et il se posa la question. On ne pouvait en aucun cas dire qu’il
était bon marin mais il connaissait un peu les petits bateaux. Et il fut
heureux de constater que le dernier utilisateur du Hobie Cat l’avait halé sur
le sable sans retirer les voiles.
Le cri d’un homme, émanant du bâtiment principal le décida. Adam
commença par traîner le bateau jusqu’à l’eau. Ensuite il y mena Alan,
l’aidant à y grimper, le forçant à s’étendre sur le treillage. À l’aide de la
corde de la proue, il attacha Alan au mât, sans trop serrer. Pataugeant dans
l’eau, Adam hala le Hobie du sable jusqu’aux premières vagues, à peine
hautes de soixante ou quatre-vingts centimètres mais suffisantes pour rendre
difficile le contrôle du bateau. Lorsqu’il eut de l’eau jusqu’à la taille, il se
hissa à bord.
Sa première idée était de sortir le bateau à la pagaie jusqu’à ce qu’il soit
hors de vue, mais il se rendit compte que ce serait impossible. Il allait lui
falloir hisser les voiles. Aussi vite qu’il le put, il envoya la grande voile, ses
paumes à vif le faisant grimacer de douleur, mais il persévéra. Finalement,
la voile se gonfla et le gui se souleva avec un cliquetis. Soulagé, il constata
que le bateau se stabilisait, une fois sous voile. Il se retourna, mit la dérive
en place et poussa la barre à droite.
Pendant un instant d’angoisse, le bateau parut dériver vers la plage. Puis,
reprenant le vent, il bondit en avant, labourant les vagues, s’éloignant de la
plage. Adam ne pouvait faire grand-chose, sinon tenir Alan d’une main et la
barre de l’autre.
Le bateau passait directement devant le club mais Adam craignait de
tenter de modifier sa course. Il poussa un soupir de soulagement lorsqu’ils
dépassèrent les brisants. Peu après, ils doublaient le cap et disparaissaient à
la vue.
Se détendant quelque peu, Adam leva les yeux sur la courbe parabolique
de la voile qui se détachait sur le ciel tropical parsemé d’étoiles. Un regard
vers l’ouest lui révéla la lune, voilée par de petits nuages qui couraient à
vive allure. Sous la lune, la silhouette sombre des montagnes escarpées de
Porto Rico, d’une irrésistible beauté.
Le bateau fut pris dans la longue houle de l’Atlantique et Adam dut
reporter toute son attention sur la barre. Il assura la grande voile et envoya
le foc, le Hobie Cat bondissant encore plus vite sur l’eau. Il se prit à penser,
optimiste, que dans quelques heures il serait assez loin de la côte pour
trouver de l’aide.
Le docteur Nachman, furieux, se détourna de l’ordinateur. Harry Burkett
était arrivé pour soutenir le directeur de la recherche mais Nachman ne
pouvait se satisfaire de fausses assurances.
« Est-ce que vous êtes en train de me dire qu’avec quarante hommes et
un équipement de sécurité d’un million de dollars, tout ce que vous avez pu
apprendre c’est qu’on a découvert un de nos hommes inconscient et que
l’un de nos hôtes, M. Schonberg, a disparu de sa chambre ?
– C’est bien cela, dit Burkett.
– Et qu’on a vraisemblablement piqué notre homme dans le dos avec sa
propre seringue de Conformin ?
– Exactement. On l’a piqué avec une telle force que l’aiguille s’est cassée
et est demeurée fichée dans la peau de l’homme », confirma Burkett qui
souhaitait impressionner le directeur de la recherche par la précision de ses
investigations, mais cela ne prenait pas avec Nachman. Il jugeait
inconcevable que M. Burkett, avec l’importance de l’équipe dont il
disposait et la sophistication de son matériel, ne puisse repérer un patient
sous sédatif puissant. Du fait de l’inefficacité de Burkett, ce qui avait débuté
comme un simple ennui tournait rapidement à l’affaire sérieuse.
Rageusement, le docteur Nachman ralluma sa pipe, éteinte pour la
dixième fois. Devait-il ou ne devait-il pas informer les principaux dirigeants
d’Infomed ? Si les choses empiraient, plus tôt il signalerait l’affaire et
mieux il se porterait. Mais si le problème se résolvait tout seul, mieux valait
garder le silence.
« A-t-on le moindre indice que quelqu’un ait touché le périmètre de
défense ? demanda-t-il.
– Absolument aucun. Et personne n’a été autorisé à franchir la grille
principale depuis que le docteur Mitchell a appelé », répondit Burkett en
regardant le psychiatre qui examinait nerveusement les petites peaux de ses
ongles.
Le docteur Nachman hocha la tête, certain que le patient se trouvait
toujours sur place et convaincu que la clôture électrique constituait un
obstacle infranchissable. Mais il s’inquiétait cependant de la compétence
des forces de sécurité de Burkett. Inutile de prendre des risques.
« Je veux qu’on envoie quelqu’un à l’aéroport pour surveiller les départs,
ordonna-t-il.
– Je crois que c’est aller chercher un peu loin, commenta Burkett. Le
patient ne sortira pas du complexe.
– Je me fiche de ce que vous croyez, coupa Nachman. Tout le monde m’a
dit que le patient ne pouvait quitter l’hôpital et de toute évidence il en est
sorti. Alors, surveillez l’aéroport.
– Okay », dit Burkett avec un soupir exagéré.
Le docteur Mitchell, parfaitement conscient que c’était lui qui avait
affirmé que le patient ne pourrait avoir quitté l’hôpital, se leva et dit :
« Même si le transmetteur est trop faible pour retrouver la trace du
patient, l’homme se montrera peut-être si nous stimulons ses électrodes.
– C’est faisable, ça ? demanda Nachman à Hofstra.
– Je ne sais pas, répondit Hofstra. On a positionné ses électrodes
neurophysiologiquement. J’ignore ce qu’il se passerait si nous le stimulions.
Cela pourrait le tuer.
– Mais pourrait-on le stimuler ? répéta Nachman.
– Peut-être, dit Hofstra. Mais cela prendra du temps. Nous avons conçu
le programme actuel en postulant la présence du patient.
– Ça veut dire combien de temps ?
– Je devrais savoir si c’est faisable dans une heure environ, répondit
Hofstra.
– Cependant, vous n’avez pas eu de difficulté à activer les électrodes.
– Exact, reconnut Hofstra. Mais la stimulation réelle est beaucoup plus
complexe.
– Essayez, dit Nachman d’un ton las, avant d’ajouter avec un geste en
direction de Burkett, toujours au téléphone : J’aimerais un peu de renfort
pour ses flics d’opérette. »
Un coup d’œil à sa montre apprit à Adam qu’ils naviguaient depuis près
de deux heures. Passé la pointe nord de la plage M. T. I. C. -Arolen, ils
étaient tombés sur une houle de plus en plus forte, avec de temps à autre des
crêtes d’écume qui se brisaient et déferlaient sur le treillage. Deux fois, ils
s’étaient trouvés au creux d’une vague particulièrement haute et Adam
craignit d’être submergé par des tonnes d’eau. Mais chaque fois le bateau
était remonté, passant comme un bouchon par-dessus la vague.
Ils longèrent la côte Nord, cap à l’ouest. Dans l’incertitude quant à la
présence de récifs, Adam demeurait à deux ou trois cents mètres de la côte.
L’aspect le plus pénible de son aventure était qu’il fallait lutter contre son
imagination. À chaque instant, il s’inquiétait d’éventuels requins tapis dans
l’eau glauque qui tourbillonnait au-dessous d’eux. Chaque fois qu’il baissait
les yeux, il s’attendait à voir un énorme aileron noir crever la surface.
Certain d’être sorti depuis longtemps du complexe M. T. I. C. -Arolen, il
commença à mettre le cap vers la terre. Depuis une quinzaine de minutes
environ, il apercevait par intermittence des lumières sur la côte. Maintenant,
il entendait les vagues se briser sur la plage. Il tenta de ne pas penser à ce
que cela signifiait.
Un cri déchira le silence. Soudain, Alan saisit sa tête à deux mains et
hurla dans la nuit. Ce qui prit Adam totalement par surprise et eut pour effet
de lui envoyer dans le corps une solide décharge d’adrénaline.
Alan criait maintenant à pleins poumons et essayait de se redresser, tirant
sur la corde qui le maintenait au mât. Il commença à se jeter à droite et à
gauche, menaçant de faire retourner le bateau. Adam lâcha la barre et
l’écoute de la grande voile et tenta de maîtriser l’homme rendu fou.
Immédiatement, le bateau passa sous le vent et la voile s’affala.
« Alan ! hurla Adam pour couvrir le bruit du vent. Qu’est-ce qui se
passe ? »
Il saisit Alan par l’épaule et le secoua de toute sa force. Alan gardait
toujours les mains serrées sur sa tête, avec une telle force que son visage en
était déformé. Il poussait des cris entre deux halètements pour retrouver sa
respiration.
« Qu’est-ce qui se passe ? » cria de nouveau Adam.
Alan baissa les bras et pendant une seconde Adam put voir son visage
qui, auparavant inexpressif, était tordu par la souffrance et la fureur.
Comme un chien enragé, Alan tenta brusquement de saisir Adam à la gorge.
Effrayé par la force d’Alan, Adam essaya de se mettre hors de sa portée,
mais il n’y avait guère de place sur le treillage du Hobie Cat. Alan se tordit
dans ses liens et battit des bras, cueillant Adam au visage d’un solide coup
de poing. Adam se mit lui-même à crier, vacillant au bord du bateau, tentant
frénétiquement de s’accrocher à quelque chose. Ses doigts tombèrent sur la
drisse déroulée de la grande voile, mais cela ne put le retenir. Dans une
sorte d’angoissant ralenti, Adam bascula dans l’océan menaçant.
Il s’enfonça sous la surface de l’eau glacée. Battant désespérément
l’océan, il remonta, terrorisé à la pensée qu’à chaque instant un monstre
marin pouvait l’attaquer. Sa jambe frôla la corde qu’il tenait toujours et il
poussa un cri.
Bien que les voiles fussent lofées, le vent violent continuait à pousser le
bateau. Adam se tint agrippé à la drisse de la grande voile et fut traîné
derrière le bateau comme un appât au bout d’une ligne. Il sentait sa paupière
qui gonflait mais, pis encore, un liquide tiède lui dégoulinait du nez : du
sang, sans doute. Il s’attendait à se faire happer les jambes à tout instant.
Tirant d’une main, tirant de l’autre, il regagna frénétiquement le bateau.
Allongé sur le treillage, Alan criait toujours de douleur. Adam saisit le bord
du Hobie Cat et tenta de se sortir de l’eau.
Les claquements de la voile, qui flottait librement, ressemblaient à des
coups de fusil. Le bateau avait tourné, cap au vent et, soudain, la baume
balaya l’arrière, frappant Alan derrière la tête, l’envoyant bouler sur le
treillage, le visage en avant.
Adam se hissa hors de l’eau et, prenant garde à la baume qui se balançait,
s’approcha non sans mal de l’homme, craignant un peu qu’il éclate de
nouveau. Mais Alan était inconscient, le souffle profond. Adam prit son
aplomb sur l’embarcation qui dansait et tâta le crâne d’Alan, recherchant
une fracture. Il ne trouva qu’une bosse comme un œuf qui gonflait.
Avec précaution, Adam l’allongea, se demandant quel démon avait
possédé l’homme, paisible jusqu’à cet instant terrifiant. Il remarqua que
l’une des incisions suturée s’était ouverte et devina soudain ce qui avait pu
se passer.
Regagnant l’arrière, Adam saisit la barre puis tira l’appareil de levage de
la grande voile. Le bateau répondit, les voiles se gonflèrent. Vent arrière, il
se dirigea vers la côte. Il se trouvait maintenant confronté à un autre
problème imprévu. Il ignorait totalement ce qu’on pourrait contraindre Alan
à faire. Il frissonna, davantage sous l’effet de la peur que sous celui du froid
dans ses vêtements trempés.
Edgar Hofstra leva le regard sur le docteur Nachman dont les yeux
s’étaient injectés de sang, ses paupières inférieures pendant sous ses globes
oculaires tandis que, penché sur l’épaule de Hofstra, il fixait l’écran de
l’ordinateur.
« Je ne peux être sûr à cent pour cent que les électrodes ont répondu, dit
Hofstra. Mais c’est le signal le plus puissant que je puisse envoyer pour le
moment. Si vous me laissez deux heures, je pourrai augmenter la puissance.
– Voyez si vous pouvez faire plus vite, dit Nachman. Et vous pourrez
peut-être vous souvenir des indices qu’ont pu donner nos premières
expériences sur les singes quant à la réaction du sujet.
– Désolé de vous le dire, annonça Mitchell, mais outre qu’ils cassaient
tout autour d’eux, les singes soumis à une telle situation finissaient par
s’entre-tuer.
– Écoutez, c’est peut-être une bonne nouvelle, dit le docteur Nachman en
se levant et en s’étirant.
– Il va me falloir débrancher le système pendant que nous travaillons
dessus, dit Hofstra.
– C’est bon, dit le docteur Nachman. À cette heure, je ne vois pas qui
voudrait envoyer des instructions à l’un des « médecins contrôlés ».
– Dommage que l’on n’ait pas au moins conditionné le patient à
l’autodestruction, dit le docteur Mitchell.
– Ouais, dommage », convint le docteur Nachman.
Le temps qu’Adam parvienne à une trentaine de mètres de la côte, la lune
s’était couchée et la nuit était devenue bien plus noire. Il mit le cap à l’ouest
et longea l’île tout en écoutant attentivement les vagues qui se brisaient sur
la côte. Il espérait deviner, par le bruit, la nature de la plage. Avec les
déferlantes, il craignait les coraux.
Alan avait gémi une ou deux fois mais sans essayer de se lever. Adam
pensa qu’il était soit toujours inconscient à la suite du coup sur la tête, soit
dans une sorte d’état postépileptique consécutif à une sorte de crise. Quoi
qu’il en fût, Adam espérait qu’il se tiendrait tranquille jusqu’à ce qu’ils
accostent.
Le bruit d’un aboiement de chien par-dessus celui de l’océan retint
l’attention d’Adam et il scruta la côte. Niché parmi les troncs gracieux
d’une forêt de cocotiers, il put distinguer un groupe de maisons plongées
dans l’obscurité. Pensant que cela pouvait être l’indice d’une plage de sable,
Adam tira sur la barre, se baissa vivement sous la voile lofée et mit le cap
sur la terre.
Plus ils s’approchaient, plus intense se faisait le bruit des vagues venant
se briser sur la côte. Adam pria en silence pour qu’il s’agisse d’une plage de
sable, encore qu’à cette vitesse même le sable allait poser des problèmes.
Une énorme vague passa sous le bateau, derrière laquelle s’en forma une
plus grosse encore. Le Hobie grimpa, escaladant la vague et, paniqué,
Adam pensa qu’ils allaient se retourner. Mais le bateau se rétablit tandis que
la vague déferlait par-dessous. D’un nouveau coup d’œil derrière lui, Adam
aperçut une autre vague qui arrivait sur eux, paraissant aussi grosse qu’une
maison. Sa crête se découpa sur le ciel, laissant présager qu’elle allait se
briser. Adam vit le haut de la vague qui commençait à s’ourler. Tenant la
barre d’une main, le bord du treillage de l’autre, il ferma les yeux et s’arc-
bouta, attendant l’immersion.
Mais les tonnes d’eau n’arrivèrent pas. Le Hobie Cat fut projeté en avant
sous une folle accélération. Adam ouvrit les yeux et vit qu’ils filaient vers la
côte devant le torrent d’eau écumeuse.
Avant qu’il puisse réagir, le bateau lancé à toute allure frappa le reflux de
la vague précédente et bondit en l’air, le projetant par-dessus bord. Il
émergea en toussotant mais heureux de constater qu’il n’avait de l’eau que
jusqu’à la taille. Alan était demeuré sur le treillage du bateau, retenu par le
cordage autour de sa poitrine. Il avait tourné autour du mât et ses jambes
pendaient par-dessus bord. Adam saisit le bateau et le tira vers la côte,
luttant contre le reflux. Les coques finirent par heurter le fond et Adam
attendit la vague suivante avant de haler le bateau au sec en courant.
Il s’écroula aussitôt sur le sable pour retrouver sa respiration puis il
récupéra ses lunettes et les chaussa. En regardant autour de lui, il découvrit
qu’ils avaient accosté sur une plage de sable étroite et plutôt escarpée,
jonchée de toute sorte de débris. Quelques vieilles embarcations en bois se
trouvaient remontées à la limite des vagues et attachées aux troncs des
cocotiers voisins. Sous les arbres, dans l’obscurité, s’étendait un village de
maisons délabrées.
Apparut un comité d’accueil de deux chiens faméliques, qui se mirent à
aboyer à tue-tête. Une lumière s’alluma dans la maison la plus proche.
Lorsque Adam se releva avec peine, les chiens disparurent en courant pour
reparaître un instant plus tard, aboyant de plus belle. Adam les ignora. Il
détacha Alan et le mit debout.
Alan se tenait la tête tandis qu’Adam le conduisait sur la plage. À la
limite des cocotiers, ils tombèrent sur une maison délabrée devant laquelle
était garée une fourgonnette tout aussi délabrée. Adam jeta un coup d’œil
avide à l’intérieur de l’engin : pas de clef de contact. Il décida de prendre le
risque d’aller frapper à la porte de la maison. Les chiens aboyaient
furieusement, maintenant, essayant de lui mordre les jambes.
Au moment où il grimpait les marches, une lumière s’alluma et une tête
apparut à la fenêtre. Adam vérifia que son portefeuille se trouvait toujours
dans sa poche de derrière. Un instant plus tard, la porte s’ouvrait et
apparaissait un homme nu jusqu’à la taille, les pieds nus également. Dans sa
main, une arme : un vieux revolver à crosse de nacre.
« No hablo much espanol », lui dit Adam en essayant de sourire.
L’homme, lui, ne sourit pas.
« Me puede dar un ride al aeropuerto ? » demanda Adam en se tournant
légèrement pour montrer la camionnette.
L’homme regarda Adam comme s’il était fou. Puis il fit un geste de
congédiement de la main qui tenait le revolver et commença à refermer la
porte.
« Porfavor », implora Adam qui tenta ensuite, en un mélange d’espagnol
et d’anglais, d’expliquer rapidement qu’il s’était perdu en mer avec un ami
malade et qu’il leur fallait gagner l’aéroport immédiatement. Il sortit son
portefeuille et se mit à compter des billets trempés. Ce qui finit par éveiller
l’intérêt de l’homme qui glissa son arme dans la poche et se laissa conduire
sur la plage.
Au cours de ses frénétiques tentatives pour intéresser son interlocuteur,
Adam avait eu une idée. Arrivé sur la plage, il ramassa le cordage de proue
du Hobie Cat et le mit dans la main du Portoricain. Dans le même temps, il
s’efforçait d’expliquer à l’homme que le bateau était à lui s’il les emmenait
à l’aéroport.
Le Portoricain parut finir par comprendre. Il arbora un grand sourire et
hala allègrement le bateau plus haut sur la plage, l’attachant à l’un des
cocotiers. Puis il retourna dans la maison, vraisemblablement pour
s’habiller.
Rapidement, Adam installa Alan dans la cabine de la camionnette.
Presque aussitôt reparut le Portoricain, les clefs à la main. Il mit le moteur
en route, jetant un regard bizarre à Alan qui, tassé sur son siège, paraissait
sur le point de se rendormir, Adam essaya d’expliquer que son ami était
malade mais il y renonça bientôt, décidant qu’il était plus simple de feindre
de s’être endormi lui aussi. Il garda les yeux fermés jusqu’à ce qu’ils
arrivent à l’aéroport. Il signifia qu’il voulait être déposé aux départs des
Eastern Airlines et commença à s’inquiéter de la façon dont il pourrait
justifier Alan et son aspect au préposé aux billets.
La voiture s’arrêta et Adam toucha l’épaule d’Alan, qu’il fut plus facile
de réveiller cette fois.
« Muchas gracias, dit Adam en descendant.
– De nada », répondit le chauffeur en disparaissant dans un
vrombissement de moteur.
« Okay, dit Adam en prenant Alan par le bras. Dernière étape. »
Il pénétra dans le terminal quasiment désert. Quelques taxis et une
ambulance traînaient devant l’entrée, mais il était trop tôt pour l’afflux des
touristes. Du regard, Adam fit le tour du bâtiment démodé et installa Alan
sur le fauteuil d’un cireur. Puis il se rendit seul au guichet des billets.
Un coup d’œil sur le tableau des départs lui apprit que le prochain vol
Eastern pour Miami partait dans deux heures. Une petite pancarte
annonçait : « Pour les départs suivants, demandez au téléphone. » Adam
décrocha l’appareil à côté de la pancarte. Un employé lui répondit qu’il
arrivait immédiatement. Effectivement, le temps qu’Adam raccroche, un
homme en uniforme marron, net et bien repassé, apparut, sortant d’une
porte derrière le comptoir. Lorsqu’il vit Adam, son sourire s’évanouit.
Adam était parfaitement conscient de son aspect dépenaillé. Le trajet en
camionnette avait presque séché ses vêtements, mais en voyant la réaction
de l’employé il jugea que mieux valait trouver une bonne explication. Il
n’hésita qu’un bref instant avant de se lancer dans une longue histoire où il
était question d’une petite fête de fin de vacances où l’on avait beaucoup bu
avant d’aller faire un tour de dernière minute en mer. Son ami et lui avaient
échoué sur une plage à des kilomètres de leur hôtel et étaient arrivés en stop
à l’aéroport. Il leur fallait être au bureau le lendemain, précisa Adam et
leurs bagages suivraient avec le reste du groupe.
« Ça a été de sacrées vacances », ajouta-t-il.
L’employé hocha la tête comme pour signifier qu’il comprenait puis
l’assura qu’il y avait de nombreuses places. Adam lui demanda s’il existait
des vols partant plus tôt pour les États-Unis et on lui répondit qu’un vol des
Delta Airlines décollait pour Atlanta dans une heure.
Pour Adam, le plus tôt serait le mieux pour quitter l’île. Il demanda où se
trouvaient les bureaux de la Delta. Dans le bâtiment à côté, lui répondit-on.
Jugeant qu’Alan était mieux où il se trouvait, Adam se hâta de passer au
terminal voisin où quelques voyageurs attendaient leur enregistrement.
Adam prit la file et, arrivé au comptoir, l’employé lui jeta un regard gêné
mais Adam répéta son histoire, maintenant bien rodée. Là encore, on parut
le croire.
« Première classe ou touriste ? » s’enquit l’employé.
Adam regarda l’homme, se demandant s’il voulait plaisanter. Puis, se
souvenant qu’Arolen réglait les dépenses de sa carte Visa, il précisa :
« Première, bien sûr. »
Il scruta nerveusement le terminal tandis que l’homme établissait les
billets mais il ne repéra personne paraissant être envoyé par le M. T. I. C.
« Nous aurions bien l’utilisation d’un fauteuil roulant, dit Adam lorsque
l’employé eut terminé. Mon ami a été sérieusement sonné quand nous avons
atterri sur la plage.
– Mon Dieu ! dit l’employé, je vais voir ce que je peux faire. »
Moins de cinq minutes plus tard, il revenait avec le fauteuil roulant.
Adam le remercia et repartit récupérer Alan dans le terminal voisin.
Depuis un point stratégique de la mezzanine qui surplombait les guichets
des Delta Airlines, deux ambulanciers vêtus de blanc virent Adam
disparaître. Le fait qu’il poussait un fauteuil roulant laissait présumer
qu’Iseman ne devait pas être loin.
Rapidement, les deux hommes descendirent au rez-de-chaussée du
terminal et rejoignirent en hâte l’ambulance où ils demandèrent au
chauffeur d’annoncer par radio à M. Burkett qu’on avait repéré les
individus. Le plus grand des deux hommes, un solide gaillard blond à la
coupe en brosse, tira de l’arrière de l’ambulance deux civières pliantes
tandis que son collègue enfournait dans une trousse de secours quelques
seringues.
De retour dans le terminal, ils repérèrent le numéro de la porte
d’embarquement du vol Delta pour Atlanta et passèrent au hall B.
Lorsqu’Adam revint au stand du cireur, il constata horrifié, qu’Alan avait
disparu. Frénétiquement, il roula son fauteuil jusqu’au comptoir de
l’Eastern où il aperçut Alan qui essayait de parler à l’employé, lequel lui
expliquait qu’il se trouvait à Porto Rico et pas à Miami, mais qu’il pouvait
lui réserver une place pour Miami s’il le souhaitait.
« Il est avec moi, expliqua Adam en installant Alan dans le fauteuil.
– Il se croit à Miami, dit l’employé.
– Il en a vu de dures, expliqua Adam. Vous savez, le naufrage… ajouta-t-
il, laissant sa phrase en suspens et se tournant pour regagner le terminal des
Delta Airlines.
– Qu’est-ce que je fais à Porto Rico ? » demanda Alan qui conservait un
certain mal à articuler bien qu’il fût dans sa meilleure forme depuis
qu’Adam lui avait parlé au terminal du Fjord.
Comme il ne restait que vingt minutes avant le départ, Adam poussa
Alan d’un pas rapide. Un groupe de touristes, en chemises criardes,
discutaient bruyamment devant le comptoir des Delta. Adam se sentit en
sécurité avec tous ces gens autour de lui. Passant au portique de sécurité
avant d’embarquer, Adam aida Alan à descendre du fauteuil pour pouvoir
franchir le détecteur de métal. Le garde leur jeta un regard soupçonneux
mais ne dit mot. Une fois passés, et alors qu’ils gagnaient la porte
d’embarquement, Adam se sentit pris d’un sentiment d’excitation croissant.
Il avait réussi. Dans quelques heures il atterrirait aux États-Unis.
Le sol du hall descendait en pente douce et Adam devait maintenant
retenir le fauteuil pour l’empêcher de dévaler seul. Devant lui, il vit un
distributeur d’eau et des salles d’attente et il envisagea de s’arrêter ; il leur
restait une vingtaine de minutes. Il remarqua une petite pancarte sur le sol à
côté des toilettes des hommes, indiquant qu’on nettoyait les salles. Adam
décida qu’il boirait et irait aux toilettes une fois à bord.
Il avait ralenti et allait repartir à bonne allure quand il surprit un
mouvement soudain, du coin de l’œil. À l’instant même où il commençait à
tourner la tête, quelqu’un le saisit par-derrière, lui plaquant les bras contre
la poitrine. Avant de pouvoir réagir, on le soulevait de terre.
Adam essaya de se tortiller tout en criant mais on le projeta contre la
porte fermée des toilettes des hommes, qu’il heurta de la poitrine et du
front. La porte s’ouvrit sous le choc et Adam et son assaillant churent tête la
première sur le sol carrelé.
Le choc desserra la prise de l’homme sur Adam,
Bien que sonné, Adam se libéra les bras et se remit avec peine sur ses
jambes mais pour trébucher de nouveau lorsque l’homme le plaqua aux
chevilles. Adam retomba, sa tête frôlant le bord du lavabo. Cette fois il put
amortir la chute de ses mains libres.
Derrière lui, il se rendit vaguement compte qu’un autre homme, en blanc,
poussait Alan et son fauteuil. Alan, tout comme Adam, avait été jeté contre
la porte des toilettes, la cognant de la tête. Lorsque la porte s’était ouverte,
il avait été propulsé en avant avec force. Maintenant, la chaise que plus
personne ne guidait prenait de la vitesse, s’inclinant sur la gauche, heurtant
les urinoirs et éjectant Alan.
Le second homme se retourna et ferma la porte derrière lui puis vint à la
rescousse de son acolyte. Ensemble, les deux infirmiers sautèrent sur Adam,
le débordant rapidement et le coinçant sur le sol carrelé.
Rassemblant toute sa force, Adam réussit à se libérer un bras d’un
puissant coup de pied. En balayant largement l’air, il cogna la mâchoire
d’un de ses deux assaillants. L’homme poussa un cri. Son acolyte contra
aussitôt et, dans un mouvement de colère, frappa Adam à l’estomac.
Avec un sifflement audible, Adam perdit son souffle, eut un haut-le-cœur
et demeura un instant impuissant. Les deux hommes le maintinrent au sol
sous leur poids. Le plus petit des infirmiers tira une seringue de sa poche et,
à l’aide des dents, arracha le capuchon de plastique de l’aiguille. D’une
main, il tendit la toile du pantalon d’Adam sur sa cuisse et lui plongea
l’aiguille dans le muscle, jusqu’à la garde.
Adam tenta de bouger, mais sans succès. L’infirmier tira le piston pour
s’assurer que l’aiguille n’avait pas rencontré un vaisseau puis s’apprêta à
injecter le liquide.
Soudain, un cri effrayant se répercuta dans la pièce carrelée, un cri irréel
qui paralysa un instant Adam et les deux hommes qui le maintenaient au
sol.
Alan se tenait la tête à deux mains, comme il l’avait fait sur le Hobie Cat.
Il bondit sur ses pieds, les yeux grands ouverts, ses lèvres retroussées lui
découvrant les dents. Avec un bruit de tissu qu’on déchire, il retira de sa tête
ses mains qui tenaient des touffes de cheveux qu’il venait de s’arracher.
Comme un animal enragé, il jaillit des urinoirs, sautant sur les trois hommes
emmêlés sur le sol. Il fit une massue de ses deux poings serrés l’un dans
l’autre et, après un grand élan, l’abattit sur l’infirmier qui venait de piquer
Adam de sa seringue. Le coup atteignit l’homme sur le côté de la tête avec
une telle force qu’il en fut projeté dans les toilettes ouvertes, heurtant la
cloison avec un bruit écœurant.
Le plus petit des infirmiers se releva, choqué, ses yeux reflétant l’horreur
devant cette matérialisation d’un monstre. Il recula d’un pas et leva les
mains, mais Alan fut sur lui en un éclair, lui arrachant presque toute l’oreille
d’un coup de dent. Paralysé par la terreur, l’infirmier ne pouvait plus se
défendre. Alan lui empoigna la tête et se mit à la cogner sur l’un des miroirs
au-dessus du lavabo, faisant jaillir des traînées de sang qui maculaient la
glace d’arcs gracieux. Le miroir craqua, se lézarda puis se brisa en une pluie
de débris.
Adam, d’abord paralysé lui aussi par la transformation inattendue
d’Alan, récupéra plus vite car il en avait déjà été le témoin. Il arracha la
seringue de sa cuisse et, se relevant, évalua rapidement ses chances
d’esquiver Alan qui continuait à cogner la tête de l’infirmier contre la glace.
Malheureusement, à cet instant le corps de l’homme devint tout flasque et il
s’écroula sur le sol. Aussitôt, Alan perdit tout intérêt pour lui. Il rejeta la
tête en arrière, poussa un nouveau cri et fonça sur Adam.
Le seul recours de celui-ci fut de se précipiter dans l’une des toilettes et
de tenter de fermer la porte derrière lui. Mais Alan réussit à agripper la
porte et commençait à l’emporter dans la lutte qui s’ensuivit, chacun des
hommes poussant de son côté. Sentant qu’il n’était pas le plus fort, Adam
s’arc-bouta, les pieds contre la porte, le dos contre le mur, coinçant les
doigts d’Alan. Celui-ci hurla de nouveau et se libéra.
Adam verrouilla la porte et recula contre le mur, le siège des toilettes
entre les jambes, réfléchissant rapidement à ce qu’il pourrait faire.
Alan se mit à cogner la porte de tout son poids. À chaque choc, la
targette se pliait un peu plus. Elle finit par céder et la porte s’ouvrit
brusquement.
Adam hurla le nom d’Alan mais celui-ci se rua sur lui tel une locomotive,
les pupilles comme des pointes d’épingle, les yeux fous. Davantage par
simple défense que par calcul, Adam leva la seringue qu’il n’avait pas
lâchée, Alan fonça droit sur l’aiguille qui pénétra dans son abdomen. La
force de sa charge se répercuta sur le piston, envoyant dans sa chair tout le
contenu de la seringue.
Alan ne sentit même pas l’aiguille. Il saisit la tête d’Adam avec une force
surhumaine et il le souleva pratiquement du sol. Mais alors, ses yeux fous
battirent, ses pupilles se dilatèrent. Son œil droit s’écarta, son œil gauche
refléta un regard interrogateur. Il relâcha son étreinte et tomba lentement à
genoux. Finalement, il s’écroula en arrière, hors des toilettes.
Adam demeura un instant sans pouvoir bouger, certain d’avoir frôlé la
mort. Lentement, il baissa les yeux sur la pointe de l’aiguille qu’il tenait
toujours à la main. Une goutte de liquide en tomba. Adam lâcha la seringue
qui claqua sur le sol.
Il sortit des toilettes, repoussa deux civières qui se trouvaient au bout de
la pièce, s’agenouilla et prit le pouls d’Alan. Un pouls fort, normal. À la
grande surprise d’Adam, l’homme battit des yeux, les ouvrit. D’une voix
pâteuse, il se plaignit d’avoir mal aux mains.
« À ce niveau d’intensité, il ne fait aucun doute que les électrodes de
notre patient sont stimulées au maximum, dit Hofstra. Le résultat a dû être
dévastateur.
– Mais maintenant nous avons peut-être un nouveau problème, dit le
docteur Nachman. Si le patient est mort, personne ne doit examiner le
corps. Nous ne pouvons nous permettre que quelqu’un découvre les
implants. Il faut le retrouver immédiatement. »
Le téléphone sonna et le docteur Mitchell répondit. Après avoir écouté et
dit plusieurs fois « parfait », il se tourna vers Nachman, le pouce en l’air.
« Votre idée de surveiller l’aéroport était bonne. Burkett me dit qu’on a
repéré le patient et M. Schonberg et que les infirmiers de l’ambulance s’en
chargent.
– Et s’ils étaient déjà dans l’ambulance lors de la stimulation ?
– Cela aurait pu créer de graves ennuis. Je crois qu’il vaut mieux faire
fouiller la route entre ici et l’aéroport.
– Quand tout cela va-t-il finir ? » demanda le docteur Nachman, les bras
au ciel.
Pour Adam, il ne faisait aucun doute que les épisodes psychotiques
d’Alan étaient dus à une stimulation à distance et il priait pour qu’une fois
en l’air Alan se trouve hors de leur portée.
Il espérait d’abord pouvoir embarquer mais craignait maintenant que
devant leur aspect les employés de la Delta ne les y autorisent pas. Leur vol
devait décoller dans cinq minutes.
Adam se lava rapidement le visage et tenta d’essuyer les mains d’Alan,
maculées de sang. Pire, son crâne présentait des plaques à vif là où il s’était
arraché les cheveux. Adam les tamponna, sans grand succès. Eh bien, il n’y
avait pas grand-chose d’autre à faire. Il installa Alan dans le fauteuil roulant
et allait lui faire franchir la porte quand il repéra par terre une seringue
hypodermique pleine. Il la ramassa, pensant qu’elle pourrait se révéler utile
au cas où Alan serait pris d’une autre crise.
En arrivant à la porte, il vit que l’embarquement se terminait.
« Une seconde », cria-t-il.
Deux employés de la Delta le regardèrent curieusement et l’un d’eux lui
demanda :
« Vous êtes les deux personnes qui se sont échouées avec un bateau à
voile ?
– C’est bien cela, dit Adam.
– Notre collègue, aux billets, nous a demandé de vous attendre. Nous
pensions que vous auriez peut-être changé d’avis.
– Certes pas, dit Adam. J’ai seulement eu du mal à décider mon ami.
– Il n’est pas ivre, non ? demanda l’employé, regardant Alan dont la tête
était affaissée sur le côté.
– Non, bien sûr. Il a été salement amoché quand nous nous sommes
retournés. Il a fallu lui donner un calmant et on dirait que le médicament l’a
sonné.
– Oh ! Je vois, dit l’employé en tendant à Adam sa carte
d’embarquement. Remettez cela à l’hôtesse, une fois à bord. Aurez-vous
besoin d’un fauteuil roulant à Atlanta ?
– Ce serait gentil, dit Adam. En fait, nous continuons sur Washington.
Vous pourrez nous arranger ça ?
– Certainement. »
Adam, soulagé, poussa Alan dans le couloir d’embarquement. L’hôtesse
se montra rien moins qu’enthousiaste en les voyant arriver, mais elle aida
Alan à quitter son fauteuil et écouta poliment Adam débiter une fois de plus
son histoire de naufrage. L’appareil n’était qu’à demi-plein et la plupart des
autres passagers dormaient. Adam décida de fermer les yeux, lui aussi, et il
dormit jusqu’à Atlanta à l’exception des quelques minutes consacrées à
avaler gloutonnement le petit déjeuner.
Il craignait la correspondance et d’éventuels ennuis, mais un employé de
la Delta les attendait avec un fauteuil roulant et des billets tout prêts pour
Washington. Ils n’avaient que quarante minutes entre les deux vols mais
cela permit à Adam d’appeler Jennifer. Par chance, ce fut elle qui répondit :
« Jennifer, tout va très bien se passer. Je peux tout t’expliquer.
– Oh ! dit-elle d’un ton vague.
– Promets-moi seulement de ne pas te faire avorter avant mon arrivée.
– Le tribunal décide ce matin, et je ne ferai rien aujourd’hui, mais si tu
n’es pas là demain… répondit Jennifer, sans finir sa phrase.
– Jennifer, je t’aime. Il faut que j’aille embarquer maintenant. Nous
quittons Atalanta.
– Atlanta ? dit Jennifer, complètement perdue. Et qui est-ce "nous" ? »
« Adam ? C’est toi ? » demanda Margaret Weintrob dont les doigts agiles
restèrent suspendus au-dessus de son clavier.
Bras-dessus, bras-dessous, comme deux pochards, Adam et Alan
passèrent en titubant devant le bureau de la secrétaire ébahie.
« Adam ! cria Mme Weintrob en se levant, tu ne peux entrer dans le
bureau de ton père. Il est… »
Mais Adam avait déjà ouvert la porte.
Les deux hommes élégamment vêtus, assis en face du docteur
Schonberg, se retournèrent, surpris. Momentanément sans voix, le docteur
Schonberg demeura assis, impuissant, tandis qu’Adam demandait aux deux
hommes d’aller attendre dehors.
« Adam, parvint enfin à dire le docteur Schonberg, que diable est-ce que
cela signifie ?
– As-tu fait quelque chose à propos des accusations que j’ai portées lors
de ma dernière visite ? demanda Adam.
– Non, pas encore.
– Ça ne m’étonne pas. Tu disais qu’il te fallait davantage de preuves. Eh
bien, j’ai apporté toutes les preuves que tu peux souhaiter. Je te présente le
docteur Alan Jackson, de l’université de Californie. Il revient juste de l’une
des célèbres croisières d’Arolen. Et il a fait une petite escale au centre de
recherche de Porto Rico.
– Est-ce qu’il est ivre ? demanda le docteur Schonberg.
– Non. Drogué et victime d’une opération de psychochirurgie. Viens, je
vais te montrer. »
Le docteur Schonberg s’approcha prudemment d’Alan, comme s’il
craignait que l’homme bondisse soudain de son fauteuil.
Adam inclina doucement la tête d’Alan pour que son père puisse voir les
petites incisions à l’endroit où l’on avait implanté les électrodes.
« Ils ont implanté un quelconque appareil de contrôle à distance, expliqua
Adam d’une voix plus douce où perçait la compassion. Mais j’ai sorti Alan
de là avant qu’on le "conditionne". Dès que l’effet de la drogue sera dissipé,
il pourra au moins te raconter en partie ce qui s’est passé. Et je sais qu’il
sera d’accord pour qu’on lui retire les électrodes et qu’on les examine. »
Le docteur Schonberg leva les yeux sur son fils après avoir examiné les
incisions sur le côté de la tête d’Alan. Il demeura un instant silencieux puis
dit à l’interphone :
« Margaret, je veux que vous contactiez Bernard Niepold au ministère de
la Justice. Dites-lui qu’il faut que je le voie d’urgence. Et appelez l’hôpital
naval de Bethesda pour leur demander de préparer l’admission d’un malade
confidentiel, sous ma signature. Et je veux qu’il soit gardé vingt-quatre
heures sur vingt-quatre. »
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ÉPILOGUE
Jennifer était épuisée. Malgré tous les cours de préparation à
l’accouchement, elle ne s’attendait pas à la réalité de la chose. Donner
naissance à un enfant se révélait à la fois plus simple et plus compliqué
qu’elle ne le croyait. Ni ses lectures, ni ce qu’elle pouvait tenir des récits
des expériences d’autres femmes n’auraient pu la préparer à cet événement
unique et passionnant.
La souffrance du travail avait été intense mais curieusement émouvante
aussi. Les heures passant, l’épuisement l’avait progressivement gagnée. Elle
se demandait si elle trouverait la force. Et puis les douleurs s’étaient faites
plus fréquentes, plus longues, jusqu’à ce qu’enfin, de quelque part au fond
de son être, lui arrive un nouveau sursaut d’énergie. Elle fut prise d’un
irrépressible besoin, mi-volontaire, mi-involontaire, de pousser, de donner
naissance. Sous un crescendo de pression, elle crut en arriver à ses limites,
mais elle poussa encore et retint son souffle.
Soudain l’envahit un soulagement presque sensuel, accompagné d’un
épanchement de liquide et du vagissement émouvant d’un nouveau-né
faisant jouer ses cordes vocales pour la première fois.
Jennifer ouvrit les yeux et serra la main d’Adam avec le peu de force qui
lui restait. Levant les yeux, elle le vit captivé par ce qui se passait entre ses
jambes étendues. Elle le regarda, envahie par un terrible sentiment de
crainte. Aucun examen n’avait pu dissiper son inquiétude quant à l’état et à
l’intégrité de l’enfant qu’elle portait. Les médecins du C. H. U. avaient
pratiqué une nouvelle amniocentèse et déclaré l’enfant normal, mais avec
tout ce qu’elle avait connu, Jennifer avait eu du mal à y croire.
Elle regardait Adam, essayant de lire sur son visage l’indice d’un
désastre. C’est par lui qu’elle voulait savoir comment était leur enfant, non
par elle-même. Comme elle s’y attendait, il ne sourit pas, ne cilla pas. Après
ce qui lui parut un bien long moment, il baissa les yeux pour croiser son
regard, lui prenant la tête dans ses mains. Il lui parla doucement, conscient
de ce qu’elle ressentait. D’abord, il lui dit qu’il l’aimait !
Jennifer eut l’impression que son cœur s’arrêtait de battre. Elle retint son
souffle, bien que la douleur physique eût cessé et elle attendit l’inévitable,
l’horrible nouvelle. Elle avait toujours su, au fond de son cœur. Elle n’aurait
dû écouter personne, se dit-elle. Depuis l’erreur, au laboratoire de la
clinique Julian, elle avait eu un pressentiment. Peu importait que l’erreur
eût été volontaire.
Adam se passa la langue sur ses lèvres sèches.
« Nous avons un magnifique garçon, parfaitement normal, Jennifer.
Heureusement, il te ressemble. »
Il fallut un moment pour qu’elle saisisse le sens de ses paroles.
Lorsqu’elle comprit enfin, ses yeux s’emplirent de larmes de bonheur et de
reconnaissance. Elle essaya de parler, sans y parvenir. Elle déglutit. Puis
elle leva les bras, attira Adam à elle et le serra de toutes ses forces. Le rire
de son mari exprima la joie et le soulagement que ressentait Jennifer dans
son cœur. Elle ne songea qu’à remercier Dieu.
Adam se reprit, retira ses vêtements de chirurgie, sortit de la salle
d’accouchement et passa dans la salle d’attente du service d’obstétrique du
C. H. U. Il lui suffit d’un regard. Difficile à croire, mais il avait
confirmation du message reçu au cours des derniers stades du travail de
Jennifer. Assis parmi un groupe de futurs pères qui attendaient se trouvait
son père à lui, David Schonberg.
Le docteur Schonberg alla à la rencontre de son fils dès qu’il pénétra
dans la pièce.
« Bonjour, Adam, lui dit-il de son habituel ton froid.
– Bonjour, papa.
– Qu’est-ce que ça te fait de retrouver tes études de médecine ? demanda
le docteur Schonberg en ajustant ses lunettes sur son nez.
– C’est bon, dit Adam. Je suis si content d’avoir repris. Le travail de
rattrapage ne m’a pratiquement pas gêné.
– Cela fait plaisir à entendre. Comment va Jennifer ? »
Adam regarda son père. Pour la première fois, il venait d’appeler sa
femme par son nom.
« Elle va bien.
– Et le bébé ?
– C’est un magnifique garçon, en parfaite santé. »
Profondément surpris, Adam vit ce qu’il n’avait encore jamais vu : des
larmes dans les yeux de son père. Avant qu’il puisse réaliser, son père le
serrait dans ses bras. Encore une première. Adam lui rendit son étreinte. Ses
yeux aussi s’emplirent de larmes et les deux hommes se tinrent là,
demeurant si longtemps dans les bras l’un de l’autre que certains des futurs
pères commencèrent à se regarder.
Finalement, un docteur Schonberg quelque peu embarrassé repoussa
Adam tout en le tenant affectueusement dans ses bras. Chacun regarda les
larmes de l’autre, puis ils se mirent à rire tous les deux.
« Je ne pleurais pas, dit le docteur Schonberg.
– Moi non plus.
– Tu sais ce que je pense ?
– Quoi ? demanda Adam.
– Que nous sommes tous les deux de sacrés menteurs.
– Je crois que tu as raison. »
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