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Histoire Concise de la Grèce Ancienne

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HISTOIRE DE LA GRÈCE ANCIENNE

PAR JEAN HATZFELD

ANCIEN MEMBRE DE L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHÈNES -


PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX

PARIS - PAYOT - 1926


AVANT-PROPOS.

CHAPITRE PREMIER. — Le bassin de la Mer Égée.

CHAPITRE II. — La civilisation égéenne.

CHAPITRE III. — Les Grecs dans le bassin de la Mer Égée.

CHAPITRE IV. — La civilisation mycénienne. Royauté et aristocratie. La


cité.

CHAPITRE V. — La colonisation grecque.

CHAPITRE VI. — Changements dans la vie économique et sociale.

CHAPITRE VII. — L'évolution religieuse.

CHAPITRE VIII. — Les débuts de la littérature. Les poèmes homériques et


l'histoire.

CHAPITRE IX. — La formation des États grecs.

CHAPITRE X. — Disparition du régime aristocratique. Tyrannie et


démocratie.

CHAPITRE XI. — Les mœurs, l'art et la science au VIe siècle.

CHAPITRE XII. — La Grèce et les grandes nations méditerranéennes à la fin


du VIe siècle.

CHAPITRE XIII. — La révolte de l'Ionie. Marathon.

CHAPITRE XIV. — La grande invasion de Xerxès.

CHAPITRE XV. — Fin des guerres médiques. Constitution de l'empire


athénien.

CHAPITRE XVI. — Agriculture, industrie, commerce en Grèce au milieu du


Ve siècle.

CHAPITRE XVII. — L'organisation de la démocratie au Ve siècle.

CHAPITRE XVIII. — La religion, les fêtes et les beaux-arts au Ve siècle.

CHAPITRE XIX. — La curiosité scientifique et la réaction.

CHAPITRE XX. — La guerre du Péloponnèse jusqu'à la paix de Nicias.

CHAPITRE XXI. — L'expédition de Sicile et la chute d'Athènes.


CHAPITRE XXII. — L'hégémonie spartiate et la Perse. Syracuse et
Carthage.

CHAPITRE XXIII. — La nouvelle confédération athénienne et la suprématie


thébaine.

CHAPITRE XXIV. — Changements matériels et moraux après la guerre du


Péloponnèse.

CHAPITRE XXV. — Cités, confédérations, monarchies.

CHAPITRE XXVI. — Philippe de Macédoine.

CHAPITRE XXVII. — Alexandre. La conquête de l'Asie.

CHAPITRE XXV III. — Les partages.

CHAPITRE XXIX. — Les grandes monarchies.

CHAPITRE XXX. — La Sicile entre Rome et Carthage.

CHAPITRE XXXI. — Extension et transformation du monde hellénique.

CHAPITRE XXXII. — Évolution intellectuelle et artistique.

CHAPITRE XXXIII. — Querelles de rois et ligues de cités.

CHAPITRE XXXIV. — Reconstitution des grandes monarchies. Premiers


contacts avec Rome.

CHAPITRE XXXV. — Rome et les monarchies de Grèce et d'Orient.

CHAPITRE XXXVI. — La conquête romaine. La fin des États grecs.

CHAPITRE XXXVII. — État de la civilisation grecque au moment de la


conquête romaine. Conclusion.
AVANT-PROPOS

Ce manuel a principalement pour objet de présenter aux lecteurs cultivés, mais


non spécialisés dans l'étude de l'antiquité classique, un abrégé de l'état actuel de
nos connaissances relatives à l'histoire grecque. On aurait donc bien tort d'y
chercher des faits inédits ou des vues originales. Je me suis surtout efforcé d'être
clair. La chose n'était pas toujours aisée. Sans doute, sur certaines périodes de
l'histoire grecque, l'abondance des documents, le talent des historiens ou des
orateurs jette une lumière précise ; il n'y a pas deux façons de raconter la guerre
du Péloponnèse. Mais la civilisation préhellénique ne nous est connue que par
des monuments non-écrits ; nous ne possédons pas d'inscriptions grecques
antérieures au Vile siècle, et c'est seulement à partir du Ve que les documents de
cette nature deviennent abondants et copieux ; il serait aussi dangereux de
reconstruire l'histoire avec les poèmes d'Homère ou d'Hésiode qu'avec le seul
secours de nos épopées et de nos romans du moyen-âge ; Hérodote écrivait
entre 450 et 425 et n'a que bien rarement consulté les archives des temples et
des villes ; même son récit des guerres médiques présente, sur des points
importants, des lacunes déplorables. Les campagnes asiatiques d'Alexandre nous
sont racontées par des écrivains tardifs, et le siècle qui a suivi la mort du
conquérant reste peur nous si plein de confusion qu'un historien moderne a pu
parler, à propos d'une période particulièrement décourageante, d'années
perdues. Bien entendu, ces obscurités n'ont pas arrêté le zèle des savants
d'aujourd'hui ; entre leurs opinions, parfois chancelantes, souvent
contradictoires, j'ai tâché tout en évitant des discussions incompatibles avec le
caractère de l'ouvrage, choisir les plus vraisemblables, et de les exposer avec
netteté.
Les lecteurs qui désireraient pousser plus avant l'étude de questions auxquelles
les dimensions de ce Manuel ne permettent de consacrer que des
développements restreints, trouveront à la fin des chapitres une bibliographie
sommaire, qui pourra au moins servir d'amorce à des recherches plus sérieuses.
Aux livres qu'on y verra indiqués il faut ajouter un certain nombre d'ouvrages
d'un caractère général dont on trouvera ici la liste :
J. BELOCH. Griechische Geschichte (2e édition, en cours de
publication depuis 1912) ;
BUSOLT. Griechische Geschichte (2e édition, 1893-1904) ;
G. GLOTZ. Histoire de la Grèce (en cours de publication depuis
1925) ;
B. NIESE. Geschichte der Griechischen und Makedonischen
Staaten seit der Schlacht bei Chaeroneia (1893-1903) ;
CAVAIGNAC. Histoire de l'Antiquité (en cours de publication) ;
ED. MEYER. Geschichte des Altertums (1re édition, 1893-1902).
CHAPITRE PREMIER. — LE BASSIN DE LA
MER ÉGÉE

L'histoire grecque est l'histoire du peuple qui, au début du deuxième millénaire


avant notre ère, est venu s'établir dans le sud de la presqu'île des Balkans et sur
la côté orientale de l'Asie Mineure. Il n'y a donc pas lieu d'établir une distinction
tout à fait artificielle entre la Grèce continentale, la Grèce insulaire, et la Grèce
asiatique. Pendant toute la durée de l'hellénisme ces régions ont vécu de la
même existence ; et le rôle de l'Ionie, de Rhodes, ou des îles de l'Archipel a été
plus important que celui de l'Acarnanie ou même de l'Arcadie. Aujourd'hui encore
les mêmes populations habitent les deux rives de la Mer Égée et ses îles, et l'on
sait comment le gouvernement grec justifie par ce fait incontestable des
prétentions qui, au point de vue linguistique et religieux tout au moins, sont
parfaitement légitimes.
La géographie est sur ce point d'accord avec l'histoire. L'effondrement qui, à
l'époque quaternaire, a créé la fosse de la Mer Égée dans un continent qui avait
déjà pris, dans l'ensemble, son aspect actuel, n'en a pas altéré l'unité. C'est
uniquement pour des commodités d'exposition que la côte occidentale de
l'Anatolie est, dans les traités de géographie, rattachée à l'Asie. Homère n'a pas
l'idée de désigner d'un nom différent les deux rives de la Mer Égée ; Hérodote
s'étonne des limites arbitraires que la science établissait déjà de son temps entre
l'Europe et l'Asie. Le voyageur qui s'embarque le soir au Pirée pour se réveiller le
lendemain matin à Smyrne ne croit pas avoir changé de continent : il retrouve la
même lumière, les mêmes pentes rousses et dénudées qu'il avait quittées la
veille. Cette impression n'est pas trompeuse. Les chaînes de montagnes, les
formations géologiques se continuent d'un bord à l'autre ; et si le coucher du
soleil colore des mêmes teintes mauves l'Hymette et le mont Mycale, c'est que
ces deux montagnes appartiennent au même massif cristallin. C'est aussi le
même climat, la même végétation, et, dans une certaine mesure, le même
régime des eaux. Le paysage change d'ailleurs lorsqu'on quitte la côte asiatique
pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres : à deux cents kilomètres de la mer,
on aborde la région de plateaux et de steppes qui font de la presqu'île
anatolienne un morceau d'Asie entouré d'une ceinture côtière d'aspect
méditerranéen. Mais la Phrygie, la Galatie, la Lycaonie, n'ont joué dans l'histoire
grecque qu'un rôle court et effacé ; on peut donc les négliger dans cette étude
préliminaire limitée à la région où pendant vingt siècles s'est développée la
civilisation hellénique.

La Mer Égée doit son existence, on vient de le voir, à un effondrement qui a


morcelé un continent de formation relativement récente et de structure très
compliquée. Aussi cette catastrophe y a-t-elle déterminé un dessin côtier d'une
étonnante diversité. Les eaux ont envahi les vallées en les transformant en
golfes qui pénètrent profondément dans l'intérieur des terres, et en baies
innombrables ; les chaînes s'avancent dans la mer en presqu'îles qui s'effilent en
caps prolongés eux-mêmes par des chapelets d'îles. Nulle part en Europe on ne
trouve des rivages aussi capricieusement découpés ; ceux de la Dalmatie et de la
Norvège eux-mêmes, avec leurs fjords de direction uniforme, ne présentent pas
une pareille variété. Aussi la longueur de ces côtes y est-elle considérable par
rapport à la superficie des régions qu'elles limitent ; pour la Grèce continentale
(sans la Macédoine) et les Cyclades (sans la Crète) elle est de 3.100 kilomètres pour
81.593 kilomètres carrés. C'est le triple du développement minimum que
comporterait une pareille superficie, tandis que dans d'autres presqu'îles,
cependant favorisées elles-mêmes, l'Italie par exemple, le développement côtier
en atteint à peine le double.
Dans un pays d'un pareil dessin, la mer n'est jamais loin. On la perd rarement de
vue dans les voyages qu'on entreprend à l'intérieur des terres. Aucun point du
Péloponnèse n'en est éloigné de plus de 52 kilomètres (60 kilomètres dans la Grèce
centrale). Elle sert de fond aux paysages les plus beaux, les plus caractéristiques
de la Grèce ; c'est une véritable privation que de la voir disparaître ; et l'on sait
de quels cris de joie la saluèrent, en descendant des hauts plateaux d'Asie
Mineure, les mercenaires de l'Anabase. Aussi les Grecs se sont-ils bientôt
familiarisés avec elle. Venus de l'Europe centrale, et n'ayant même pas un mot
pour désigner la mer, dont ils ont, semble-t-il, emprunté le nom aux peuples
établis avant eux dans le bassin de la Mer Égée, ils sont rapidement devenus les
meilleurs marins de la Méditerranée. Les habitants de certains cantons
montagneux, les Arcadiens entre autres, qui jusqu'à l'époque romaine
manifestent naïvement leur crainte des longues traversées, paraissaient ridicules
à leurs voisins. Comment ne pas céder aux sollicitations d'une mer qu'on voyait
si calme dans ses grands golfes abrités, et que jalonnent au large des chapelets
d'îles rendues plus proches encore, semble-t-il, par l'extrême transparence de
l'air ? Par temps favorable, un voilier peut aller du Pirée à Smyrne ou à Rhodes
en faisant, suivant les habitudes du cabotage primitif, escale tous les soirs, et
sans jamais perdre la terre de vue. Et dans ces côtes découpées s'ouvrent des
abris nombreux, en général protégés contre le vent du Nord qui souffle d'une
manière à peu près constante, on va le voir, dans la bonne saison. La variété de
leur disposition a répondu aux besoins successifs de la navigation hellénique. On
en trouve un exemple frappant dans la presqu'île d'Acté, près d'Athènes, avec
ses quatre ports, depuis la rade foraine du Phalère, où les marins grecs, jusqu'au
Ve siècle, tiraient au coucher du soleil leurs bateaux sur la grève de sable,
jusqu'au Pirée, où des navires d'un fort tirant d'eau peuvent aujourd'hui
décharger leurs marchandises à quai.
La mer qui baigne ces côtes est soumise à un régime météorologique qui
présente des caractéristiques remarquables. Pendant l'été, la chaleur qui règne
en Lybie et sur les hauts plateaux d'Asie Mineure détermine vers ces régions un
appel d'air qui se traduit par des vents constants du Nord et du Nord-Est, bien
connus des Anciens sous le nom de vents étésiens, et des marins grecs actuels
qui leur ont conservé le nom turc de meltem. En hiver, par contre, règne un
régime compliqué, qui comporte des changements fréquents et brusques. Il en
résulte qu'un transit régulier, pour la marine à voiles, n'est pas possible en hiver,
saison où, de fait, la navigation dans la Mer Égée a toujours chômé jusqu'au 'axe
siècle ; en été au contraire le régime constant des vents facilite singulièrement
les transactions commerciales et a permis l'existence d'une marine marchande
considérable où, dès le IVe siècle avant notre ère, les financiers n'hésitent pas à
engager de gros capitaux. De plus, l'existence de côtes découpées et
montagneuses, et les inégalités du climat, multiplient les vents locaux, vents de
terre et de mer, dont, en chaque point de la Méditerranée, les indigènes savent
en général tirer parti, mais qui réservent de désagréables surprises à ceux qui
les ignorent. Ces vents locaux ont joué un certain rôle dans les fastes de la
marine grecque ; le vent du matin, qu'avait prévu l'Athénien Thémistocle, mais
qu'ignoraient les marins phéniciens et cariens du Grand Roi, contribua, à
Salamine, au triomphe de la flotte grecque.

Les pays qui bordent la Mer Égée sont, comme la plupart des régions
méditerranéennes, de formation relativement récente, et leur relief n'a pas
encore été adouci par l'érosion. Leur tectonique est très compliquée, et seule la
géologie y révèle l'existence d'une chaîne continue, prolongement des Alpes
Dinariques, dont la direction générale est du Nord-Ouest au Sud-Est, mais qui
subit une déviation considérable vers l'Est au voisinage de la Mer Égée, où
certaines îles, la Crète en particulier, indiquent son orientation nouvelle, et qui,
en Mie Mineure, remonte franchement vers le Nord-Est. Si la direction Ouest-Est
est secondaire au point de vue orographique, elle a joué un grand rôle historique
en constituant une série de barrières qui ont souvent protégé la Grèce contre un
envahisseur venu du Nord et ont facilité le maintien de son indépendance les
monts Géraniens de l'isthme de Corinthe, dernier espoir des états
péloponnésiens au moment des guerres médiques ; la ligne du Cithéron et du
Parnès, rempart de l'Attique ; l'Oeta avec les Thermopyles ; l'Othrys ; l'Olympe
et les monts Cambuniens, où les Grecs songèrent un instant à arrêter Xerxès en
479 ; enfin le Velès, où l'armée du général Sarrail a maintenu en décembre 1915
les Germano-Bulgares qui menaçaient la Macédoine.
Par contre, la complication du relief de la Grèce continentale, qui n'a son égale
dans aucune région d'Europe, a eu sur son histoire l'influence la plus fâcheuse.
Sur un sol ainsi divisé, la nation hellénique s'est morcelée en une poussière de
petits peuples, tous jaloux de leur indépendance, en général facile à défendre, et
de leur autonomie, incapables d'accepter, non seulement une domination
commune, mais l'idée d'un fédéralisme étendu. Toutes les tentatives d'union,
provoquées par un danger pressant, ont été précaires, et souvent trop tardives.
Le sol tourmenté de la Grèce l'a même toujours empêchée de posséder ce qui
fait l'armature d'une nation unifiée, c'est-à-dire un réseau routier : c'est par mer
que se faisait l'essentiel des communications ; et seuls de mauvais chemins
reliaient les villes de l'intérieur. Les Romains eux-mêmes n'ont pas modifié cet
état de choses ; la seule route qu'ils aient construite dans la péninsule
balkanique, la Via Egnatia, route militaire et administrative, ne traverse pas la
Grèce propre. Aujourd'hui encore, on peut à peine dire que la situation ait
changé ; là où ne pénètre pas le chemin de fer, des sentiers muletiers relient les
villages et souvent les villes. A ce point de vue la différence est grande avec
l'Asie Mineure, où de larges vallées, suivies par les routes royales au temps des
Achéménides, plus tard par les voies romaines, assurent des communications
faciles entre la côte et les villes de l'intérieur.
Les rares plaines qu'on rencontre dans ce pays montagneux, et que la direction
des chaînes fait en général ouvrir sur la mer vers le Sud ou vers l'Est, ont pris
rapidement une grande importance politique : dans les plus petites s'est
rapidement constituée une forte unité autour d'une ville centrale, Argos, Sparte,
Athènes, Thèbes, — cités qui ont toutes joué un rôle considérable dans les
destinées de la Grèce ; dans les plus grandes s'est élaborée l'idée plus vaste de
l'unité hellénique : elle a failli être réalisée au début du Ive siècle en Thessalie
par les Aleuades ; elle l'a été pour quelques années par Philippe de Macédoine et
son fils Alexandre.
Le sol de la Grèce est en général assez pauvre. L'étranger qui vient d'Occident
est frappé de l'aspect dénudé de ces montagnes calcaires, travaillées par les
agents atmosphériques, et sur lesquelles ne poussent souvent que des touffes de
buissons épineux. Même dans les vallées, la couche de terre végétale reste
mince. Un labeur patient a seul pu fixer sur les pentes, par des murs en
terrasses qui donnent encore aujourd'hui aux Cyclades une physionomie si
particulière, de maigres champs étagés, — et assurer par une irrigation
minutieuse la prospérité agricole des régions de plaines. La propriété est
morcelée, à l'époque classique. et soigneusement délimitée, comme il convient
sur un sol aussi ingrat et qui réclame de si gros efforts ; dans les pays où le
servage n'est pas venu fausser la situation, un élément rural, attaché aux
traditions, ennemi des guerres qui dévastent le sol ou qui tout au moins
éloignent le travailleur de son champ, constitue le fonds solide de la population,
et s'oppose aux commerçants et aux ouvriers de la ville ; au Ve siècle, à
Athènes, le théâtre d'Aristophane met en scène cette classe de petits
propriétaires fonciers, hostiles aux nouveautés, et amis de la paix. Seule la
Thessalie plus fertile a vu se développer un régime de grands domaines, qui a
reparu sous la domination turque et subsiste de nos jours en provoquant des
troubles agraires qui inquiètent maintenant encore le gouvernement grec.
Pays de propriétés étendues, la Thessalie est aussi une des rares régions de la
Grèce où l'élevage en grand se soit développé. Ses chevaux étaient célèbres, et
sa cavalerie a joué un rôle militaire important. Dans le reste de la Grèce — sauf
en Épire — le sol est surtout consacré à l'agriculture. A force de soins, l'olivier y
prospère, protégé souvent par une législation sévère, ainsi que la vigne, que les
Grecs ont sans doute fait connaître sur les côtes de la Méditerranée occidentale,
et le figuier. Certaines plaines produisent du blé, mais, lorsqu'elles sont voisines
d'import.4nts centres urbains, la récolte en a été, à l'époque classique tout au
moins, insuffisante pour nourrir toute la population. Aussi les grandes villes ont-
elles dû avoir de bonne heure une politique frumentaire qui a parfois déterminé
leur expansion et leur histoire. C'est pour avoir du blé que de nombreuses villes
firent tant de sacrifices pour leurs colonies du Pont-Euxin, qu'Athènes entretint
avec tant de soin ses alliances dans la Chersonèse taurique (Crimée), et attacha
tant de prix à la possession des Détroits, où sa destinée s'est plusieurs fois jouée
; C'est aussi pour avoir du bois. On s'est demandé si les côtes de la Mer Égée
s'étaient appauvries en forêts depuis l'antiquité. Il est certain que l'incurie turque
a eu à ce point de vue des effets déplorables. Les forêts ne représentent encore
maintenant, après les efforts accomplis sous le règne de Georges Ier, que 9,3 %
de la surface du pays (Italie 15,7 %). Mais dès l'époque classique les troupeaux de
chèvres et les charbonniers exerçaient leurs ravages ; le maquis envahissait les
pentes ; le nombre de noms de lieux exprimant l'idée de buisson qu'on rencontre
dans la seule Attique est caractéristique à cet égard. Aussi les villes qui avaient
besoin de bois pour leurs édifices privés et publics et pour leur flotte étaient-elles
obligées de le faire venir des régions septentrionales de la Mer Égée, Chalcidique,
Thrace, Troade, Mysie, ou du Pont-Euxin.
Pauvres en champs, en prés, en forêts, les pays qui bordent la Mer Égée
possèdent en abondance des minéraux utiles ou précieux. L'argile excellente
qu'on trouve en tant de points de la Grèce continentale, des îles, et de la côte
asiatique, a permis dès le temps de la civilisation crétoise un grand
développement de la poterie, remarquable aussi bien par l'importance des pièces
fabriquées que par la beauté de la décoration ; à l'époque grecque s'est créée
dans certains centres une industrie florissante, essentielle dans un pays
exportateur de vin et d'huile, et un art véritable se manifeste dans les produits
céramiques que des maîtres ouvriers ne dédaignent pas de signer. Les plus
belles variétés de marbre se rencontrent dans le massif cristallin qui va de
l'Attique à la côte ionienne ; cette matière magnifique, plus dure que le calcaire
ordinaire, plus facile à travailler que le granit, a d'assez bonne heure tenté les
architectes qui l'ont, à l'époque classique, préférée aux plus beaux calcaires et
aux tufs les plus compacts ; elle a permis aux sculpteurs grecs, comme le
marbre de Carrare aux sculpteurs florentins, un souci de la vérité et une
recherche de la perfection qui n'ont pas été dépassés.
L'extraction de l'argile, du marbre, dans des carrières à ciel ouvert, n'a jamais
présenté de grandes difficultés. Par contre, les nombreux gisements métallifères
des côtes de la Méditerranée orientale n'ont pu, pour la plupart, être exploités
d'une manière intensive ni dans l'antiquité ni de nos jours, à cause de la rareté
des forêts et de la difficulté de se procurer eh quantité suffisante des bois pour
les galeries de mines. Seuls un certain nombre de métaux précieux, dont la
valeur justifie une exploitation très coûteuse, ont donné lieu à une industrie
active, le cuivre à Chypre, surtout l'argent en Thrace et en Attique.
Dans ces régions de formation récente, le sol est encore instable. Les
tremblements de terre y sont fréquents. L'état actuel des ruines de Delphes
atteste leur violence, et il n'est pas certain que le miracle qui, en 278, a protégé
contre les Gaulois le sanctuaire d'Apollon n'ait pas été un mouvement sismique
opportun. En Asie Mineure, de grandes catastrophes ont, à l'époque romaine,
attiré sur certaines villes détruites la sollicitude du gouvernement impérial. Ces
phénomènes ont eu leur influence sur les conceptions scientifiques et
mythologiques des Grecs. Un sol aussi peu sûr devait, croyait-on, sa mobilité à la
mer qui l'entourait et sur laquelle il flottait ; Poseidon, dieu des flots agités, était
aussi celui qui portait (γαιήοχος) et qui faisait trembler (έννοσίγαιος) la terre, et
qui, d'un coup de son trident, fendait les montagnes. Par contre, les volcans,
auxquels certaines îles des Cyclades doivent leur configuration actuelle, sont tous
éteints à l'époque historique, sauf ceux de Methana et de Santorin ; celui de
Lemnos, dont les poètes latins de la décadence décrivent gravement les
éruptions, n'est qu'une tourbière ; Héphaistos est le dieu du feu longtemps avant
de devenir celui des phénomènes volcaniques, que les Grecs ont surtout appris à
connaître dans la Méditerranée occidentale.

***

Le climat de la région égéenne est remarquable par sa sécheresse. Non que la


quantité de pluie précipitée y soit insignifiante ; elle est aussi forte à Smyrne
qu'à Paris, à Patras qu'à Brest. Mais les précipitations y sont à la fois violentes,
rares, et groupées dans les mois d'hiver. Avec un pareil régime, la plus grande
partie des eaux de pluie disparaît par l'effet du ruissellement, sans être absorbée
par la terre. De là ces torrents au débit furieux pendant quelques heures par an,
le reste du temps à sec ; de là le petit nombre de fleuves de la Grèce propre et
même de l'Asie Mineure, et la faiblesse de leur débit ordinaire, qui les a toujours
rendus impropres à la navigation ; de là l'importance des sources, bienfaisantes
au laboureur comme au voyageur altéré, indispensables à l'existence d'un centre
urbain, sévèrement protégées contre toute souillure : une ville sans fontaines,
disaient les Grecs, ne mérite pas le nom de cité ; et l'interdiction de couper l'eau
d'une ville assiégée était, pour les Grecs, un principe élémentaire du droit des
gens. L'art de l'irrigation est connu du temps d'Homère ; et dans la banlieue
d'Athènes, à laquelle un siècle de gouvernement civilisé a rendu aujourd'hui un
aspect sans doute assez peu différent de celui qu'elle avait au Ve siècle, les
moindres filets d'eau sont recueillis avec autant de soin que dans une huerta
espagnole.
Ce climat set est aussi un climat chaud. En été, presque toute la Grèce
continentale, une partie des Cyclades, et la Bâte asiatique, ont à supporter,
comme la Sicile et le centre de l'Espagne, des températures africaines, et la
moyenne de juillet y dépasse 26°. Un dur soleil suspend pendant quelques
heures par jour toute vie économique et sociale. Heureusement la mer est
presque toujours proche, et grâce aux vents étésiens ou à des brises locales et
quotidiennes, la chaleur devient rarement accablante : aujourd'hui encore les
Grecs d'Égypte viennent chercher au Phalère ou dans les Cyclades les heures
fraîches que leur refusent les lourds étés du Delta. En hiver, par contre, si la
température moyenne est assez élevée, les journées rudes ne manquent pas. Il
est rare qu'un hiver athénien s'écoule sans gelées ou même sans quelques
courtes tombées de neige. Les médecins anciens avaient déjà reconnu qu'un
climat où alternent ainsi le froid et Le chaud favorisait le développement d'une
race active et vigoureuse. Les effets bienfaisants du soleil, de la lumière, des
vents de mer enrayent, d'autre part, l'extension des maladies endémiques. La
Grèce antique n'a pas connu d'épidémies comparables celles qui, depuis l'époque
romaine jusqu'au XVIIIe siècle, ont ravagé l'Europe occidentale. Les effets
meurtriers de la peste de 430, elle-même localisée, et dont des territoires
importants, le Péloponnèse entre autres, surent se préserver, sont dus au
surpeuplement momentané et anormal que les invasions de l'Attique par les
troupes péloponnésiennes créaient pendant la saison chaude à Athènes. Même le
paludisme, fléau des côtes méditerranéennes, ne sévit en Grèce et sur les bords
de la Mer Égée qu'aux embouchures des fleuves — Acheloüs, Aides (Vardar),
Méandre —, et au voisinage de quelques marais.
Dans ce pays où les heures de froid et de pluie sont rares et n'interrompent que
pour un temps très court la série des journées radieuses, tempérées souvent en
été par le vent ou la brise de mer, l'habitant est attiré et retenu hors de son logis
par la douceur de la vie en plein air. Aussi voit-on dans la Grèce antique la
modestie des demeures privées contraster avec la splendeur des constructions
publiques où se concentre l'effort des architectes et des sculpteurs, et qui sont
elles-mêmes adaptées à ce climat sans pluie : portiques qui bordent les places
ou qui entourent la salle obscure où l'on enferme les dieux et leurs trésors,
théâtres à ciel découvert auxquels les plus beaux paysages servent de fond de
décor. D'autre part cette vie dans la rue ou sur l'agora développe en Grèce,
comme dans toute l'Europe méditerranéenne, un sens profond de l'égalité qui,
s'il ne se traduit pas partout dans la loi écrite, se reflète presque toujours dans
les mœurs. La hiérarchie sociale résiste mal à ce coudoiement incessant des
classes diverses : aujourd'hui encore le paysan de Grèce tutoie son interlocuteur,
quel qu'il soit. Et cette notion de l'égalité a servi de support, dans certaines cités
grecques, aux constitutions les plus radicalement démocratiques que l'humanité
ait connues jusqu'à nos jours.
***

La géographie n'explique pas toute l'histoire. Dans un même pays des peuples
différents peuvent manifester des qualités diverses. Les Turcs, campés depuis
cinq siècles sur les bords de la Méditerranée orientale, n'ont jamais su profiter
des facilités qu'elle offre au commerce maritime ; les barrières que la presqu'île
balkanique oppose à une invasion venue du Nord n'ont pas sauvé la Grèce du
plus accablant despotisme ; aujourd'hui, malgré son marbre et son argile, on ne
voit pas s'y développer un art original. Mais les deux races qui, dans l'antiquité,
se sont succédé sur les bords de la Mer Égée, ont été assez bien douées pour
savoir réaliser les incitations du climat, de la mer, et du sol. Les Minoens ont été,
dès le deuxième millénaire, les grands marins de la Méditerranée orientale, et
sont parvenus à un haut degré d'organisation économique, où s'est développé un
art charmant. Après eux, les Grecs ont été, pendant cinq siècles, les maîtres du
commerce maritime du monde ancien ; leur pays a vu naître des villes libres et
rivales où la loi respectait les droits du moindre citoyen ; les conceptions
religieuses et l'organisation politique y ont déterminé, dans des fêtes en plein air,
la plus merveilleuse floraison artistique et littéraire que l'antiquité ait connue.

Bibliographie. — NEUMANN-PARTSCH. Physikalische Geographie von


Griechenland. Breslau, 1885. — PHILIPPSON. Das Mittelmeergebiet
(2e édition). Leipzig, 1907. — FOUGÈRES. Guide de Grèce (Collection
Joanne, 2e édition). Paris, 1911. — A. JARDÉ. La formation du peuple
grec. (Bibliothèque de Synthèse historique). Paris, 1923.
CHAPITRE II. — LA CIVILISATION ÉGÉENNE

Les populations de langue hellénique ne furent pas les premières à occuper les
régions où devait plus tard se développer la civilisation grecque : le sud de la
péninsule balkanique, les îles de la Mer Égée, et les côtes occidentales de l'Asie
Mineure étaient habitées longtemps avant leur arrivée. Ces premiers occupants
ont laissé de leur activité des vestiges dont l'importance, la nature, et les
caractéristiques sont trop variables pour que l'on puisse affirmer que cette
population préhellénique était homogène. Il est probable qu'elle était déjà
composée d'éléments différents aussi bien par leurs origines que par l'état de
leur civilisation. Si l'on n'a pas encore trouvé dans ces régions d'établissements
paléolithiques, du moins les fouilles des cinquante dernières années ont fait
connaître des établissements d'époque néolithique en différents points de la
Grèce continentale et de la côte asiatique. Dès le troisième millénaire avant notre
ère, certaines régions agricoles, comme la Béotie et surtout la Thessalie,
possédaient une population assez dense, mais vivant d'une existence humble,
d'abord dans de misérables huttes rondes ou ovales, puis dans des maisonnettes
rectangulaires ; leurs habitants fabriquaient à la main, avec une argile mal
épurée, une céramique dont l'ornementation, incisée ou peinte, reste
rudimentaire. Ni palais ni villes, mais de petites bourgades défendues parfois par
une mauvaise enceinte de pierres et de terre ; une agriculture peu avancée, qui
connaît, semble-t-il, le blé et la figue, mais qui ignore encore la vigne et l'olivier.
Il n'en va pas de même dans les îles de la Mer Égée, et surtout en Crète, où s'est
développée pendant quinze cents ans une civilisation très brillante. On n'a pas la
prétention ici d'en écrire l'histoire : il ne peut être question d'histoire lorsqu'on
ignore les faits ; ni de deviner les faits, lorsqu'on ne possède, comme
documents, que des murailles, des peintures, des vases et des textes
épigraphiques indéchiffrés. Des divisions chronologiques ont été introduites dans
les séries céramiques trouvées en Crète ; commodes pour le classement et
l'exposé des découvertes, elles sont naturellement arbitraires, et il n'y a aucune
raison pour qu'elles correspondent à des événements considérables ; à quelles
erreurs n'aboutirait-on pas en reconstituant l'histoire politique et militaire de la
France d'après celle du mobilier français ? Tout au plus peut-on profiter de
l'existence de quelques repères précieux fournis par des objets d'origine
égyptienne, datés avec exactitude, qui ont été découverts dans les fouilles de
Crète, et par quelques vases crétois trouvés en Égypte dans des tombes
également datées. Ils montrent qu'une première période de la civilisation
crétoise (minoen ancien), remplit le troisième millénaire, que la période brillante
du minoen moyen, qui représente, tout au moins au point de vue artistique, et
peut-être au point de vue politique, l'apogée de cette civilisation, correspond à la
première moitié du deuxième millénaire, qu'enfin le minoen récent, période de
décadence artistique, se place entre 1500 et 1100 environ ; la présence, dans les
dernières couches de cette époque (minoen récent III), de crânes brachycéphales
remplaçant, de plus en plus nombreux, l'ancien type dolichocéphale, atteste
l'arrivée d'une race nouvelle, qu'il est au moins tentant d'assimiler aux tribus
grecques quittant le continent pour essaimer dans la Mer Égée.
Il est plus facile, par contre, grâce à l'abondance des découvertes archéologiques
faites depuis vingt ans, et au soin avec lequel elles ont été classées, d'étudier la
civilisation qu'on appelle, soit crétoise parce que son centre paraît avoir été
effectivement la Crète, soit égéenne, parce qu'elle s'est répandue dans les îles et
sur les côtes de la Mer Égée. La base de cette civilisation paraît avoir été une
situation économique fart brillante. Le climat de la Crète, tempéré et
relativement humide, y favorise le développement de l'agriculture ; à l'époque
romaine, l'île a été une grande productrice de froment ; aujourd'hui encore,
après deux siècles de domination turque, la plaine de Messara frappe par son
aspect verdoyant. Dès le temps de la civilisation égéenne, le blé, la vigne,
l'olivier, étaient cultivés, comme le prouvent les celliers des palais de Cnossos,
de Phaestos, de Gournia. Un vase trouve à Haghia Triada, devenu célèbre sous le
nom de vase des moissonneurs, nous montre les ouvriers d'une grande
exploitation agricole, revenant processionnellement du travail, en chantant sans
doute un hymne en l'honneur des divinités agraires, et portant sur l'épaule une
fourche semblable à celle dont se servent encore maintenant let paysans de Ille
pour vanner. L'industrie est florissante-Les beaux produits de la céramique
crétoise pénètrent jUsqu'en Égypte et en Italie. L'industrie locale travaille le
cuivre, venu de Chypre en lingots, et apprend, durant la période du minoen
moyen, à le transformer en bronze par un alliage d'étain. Ce sont peut-être des
colons venus de Crète qui viennent s'établir dans les Cyclades, jusqu'alors
désertes ou peu peuplées, pour en exploiter les richesses naturelles, en
particulier les carrières d'obsidienne de Milo. — Un commerce actif était la
conséquence et le complément de ce développement industriel. La marine
crétoise, bien avant celte des Phéniciens, a parcouru en tous sens la Mer Égée.
Ses bateaux allongés ne se bornaient pas à transporter dans les pays riverains
lies produits de la grande île : c'est la flotte crétoise, non la flotte phénicienne,
qui, en 1482, sous le règne de Touthmès III, amène en. Égypte les bois du
Liban. Elle assure en même temps aux Crétois la maîtrise des mers, cette
thalassocratie dont les historiens grecs de l'époque classique ont conservé le
souvenir : Hérodote et Thucydide sont d'accord peur nous dire que le roi Minos
fut le premier à posséder une marine dans la Méditerranée orientale.
L'Organisation sociale et politique paraît avoir été assez avancée. L'existence
d'un et peut-être de plusieurs systèmes d'écriture — malheureusement encore
indéchiffrés. — atteste un état de choses où la transmission des ordres est aisée,
les rapports financiers et commerciaux faciles et fréquents. On a découvert en
plusieurs points de l'île les ruines de villes véritables, avec des maisons
agglomérées, des rues étroites, mais pavées et pourvues d'une canalisation
assez soignée ; leur aspect ne devait pas être très différent de celui des
bourgades aux maisons blanches et cubiques qui donnent, aujourd'hui encore, un
aspect particulier aux paysages des. Cyclades. D'autre part, on ne peut douter
que les grands palais de Cnossos et de Phaestos, la villa d'Haghia Triada, n'aient
été habités par de puissants seigneurs, dont les domaines étendus se suffisaient
à eux-mêmes, comme la villa romaine, et comprenaient des installations
agricoles et industrielles : magasins à denrées, moulins, huileries, ateliers de
céramique et de sculpture. Il n'est pas aisé de dire si ces demeures, qui sont à
peu près contemporaines, ont appartenu au même maître, ou si ce sont les
historiens postérieurs qui ont créé la notion d'un roi unique, d'un Minos unissant
toute l'île sous sa domination, et si la Crète était divisée en un certain nombre de
principautés vivant en bonne intelligence entre elles. En tout cas, malgré les
dépôts d'armes et les corps de garde qu'on retrouve à Cnossos et à Phaestos,
l'absence d'un mur d'enceinte fait supposer un état de choses pacifique. La Crète
n'était sans doute pas alors divisée par les querelles de cité à cité qui ont, à
l'époque hellénique, rendu son histoire si lamentable, et d'autre part sa situation
insulaire et la supériorité de sa marine lui assuraient la sécurité. Pendant quinze
cents ans la Crète a eu, et pour des raisons analogues, une existence aussi
privilégiée que celle de l'Angleterre au XVIIIe et au XIXe siècle : pas de
révolutions, pas d'invasions, un riche développement agricole et industriel. Les
nations voisines ont connu son existence et respecté son indépendance ; et si,
sur la tombe de certains grands personnages de la XVIIIe dynastie égyptienne
(XVe siècle), on trouve représentés des ambassadeurs du pays de Keftiou — c'est-
à-dire de Crète apportant des vases minoens, il faut voir là des cadeaux
d'alliance beaucoup plutôt que l'hommage d'un peuple vassal.
Dans des conditions aussi favorables, les mœurs étaient faciles et joyeuses.
L'existence était agréable dans ces palais, dans ces villas aux salles ombreuses,
aux portiques ensoleillés ouvrant sur de gracieux paysages : ces demeures
princières étaient en outre pourvues du confort moderne, salles de bain et
cabinets d'aisances avec eau courante. Des représentations diverses, concours
de boxe et de lutte, courses de taureaux, avaient lieu dans les vastes cours
bordées de gradins où pouvait prendre place un public nombreux. Un grand luxe
se manifeste, sinon dans le costume des hommes, — simple pagne serrant les
reins, du moins dans celui des femmes : les fresques, les statuettes et les pierres
gravées nous montrent des corsages violemment échancrés, des jaquettes
pincées à la taille, des robes à volants, des tabliers, des coiffures coquettes et
savantes, en somme toute une garde-robe moderne, moderne à la fois par son
aspect et par l'importance de la couture, bien différente en cela du costume
proprement hellénique, où l'emploi presque exclusif de l'épingle de sûreté (fibule)
imposera une certaine simplicité de lignes.

***

De nombreuses trouvailles archéologiques nous renseignent sur la religion


crétoise, ou tout au moins sur ses formes extérieures. Les Crétois ne semblent
pas avoir élevé de temples à leurs dieux ; on ne connaît que des sanctuaires en
plein air, des bosquets sacrés, des grottes, et, dans les palais, de petites
chapelles où étaient rassemblés les objets du culte. On n'y rencontre pas de
grandes statues, mais seulement de petites sculptures, dont un grand nombre
peuvent être d'ailleurs de simples ex-votos représentant le fidèle et non pas la
divinité. Le rite comporte certainement des sacrifices sanglants, où des animaux,
taureaux et chevaux, sont consacrés, ligotés, égorgés, leur sang recueilli dans
des vases : des joueurs de clarinette et de lyre accompagnent la cérémonie. Des
danses, des représentations symboliques où paraissent des charmeuses de
serpents ou des personnages arrachant ou plantant (?) — des arbres sacrés,
peut-être aussi les tauromachies dont il a été question tout à l'heure, font partie
du rituel crétois.
Derrière ces formes extérieures du culte on voudrait saisir le fonds même de la
religion, c'est-à-dire la manière dont les Crétois se représentaient leurs dieux.
Mais les documents que nous possédons, en l'absence de tout texte déchiffrable,
piquent notre curiosité sans la satisfaire ; leur interprétation est incertaine et l'on
ne sait encore s'il faut reconnaître dans telle scène figurée sur le fameux
sarcophage d'Haghia Triada la célébration d'un rite agraire ou une offrande à un
mort héroïsé. Tout au plus peut-on présenter ici quelques hypothèses
vraisemblables, fondées à la fois sur les documents crétois et sur les survivances
conservées dans les mythes de l'époque grecque. Le taureau a certainement joué
un grand rôle dans la religion crétoise ; ses cornes, souvent figurées dans les
peintures, se retrouvent dans plusieurs chapelles ; animal divin, il est sans doute
dieu, le dieu dont les Grecs ont fait à la fois le sage roi Minos, le monstre à tête
de taureau de la légende du Minotaure, enfin le Zeus crétois qui prend si souvent
la forme du taureau. La double hache, dont les représentations sont également
fréquentes, rappelle celle que brandit le dieu-Tonnerre adoré par les populations
primitives d'Asie Mineure ; son nom crétois de labrys, suivi d'un suffixe bien
égéen, a servi à nommer le Lab(r)yrinthe, la maison de la double hache, sans
doute le palais d'un des seigneurs crétois, et peut-être celui-là même qui a été
découvert à Cnossos, — où les représentations de la double hache abondent en
effet. Une grande déesse, habitant sur les sommets et dompteuse d'animaux
féroces, rappelle, elle aussi, des divinités d'Asie Mineure et peut être considérée
comme le prototype de la Britomartis que les mythologues grecs ont assimilée
plus tard à Phoibé-Artémis.
Il n'est pas plus aisé de savoir comment les Crétois st représentaient la mort. Les
cadavres sont en général inhumés — et non incinérés, — dans des fosses, des
chambres, ou des sarcophages ; il semble que la pratique des secondes
funérailles, qui se retrouve aujourd'hui encore en plusieurs points de Grèce, ait
été fort répandue. Le mobilier funéraire retrouvé dans les tombes, les scènes où
semble être figurée une offrande au mort, ne permettent guère de douter que les
Crétois aient cru à une existence prolongée, tout au moins un certain temps,
après la mort.

***

Nous n'avons plus besoin de recourir à des interprétations et à des combinaisons


souvent hasardeuses pour apprécier le talent des artistes égéens, la technique
des ingénieurs et des ouvriers ; les documents sont là, dans un état de
conservation parfois surprenant : palais dont le plan se lit clairement et dont les
ruines permettent souvent la reconstitution vraisemblable ou certaine d'éléments
disparus : peintures murales, bas-reliefs en pierre ou en faïence, statuettes,
vases, armes et bijoux. Comme architectes, les Crétois ont beaucoup bâti, et
leurs constructions couvrent souvent des espaces considérables : le palais de
Cnossos a plus de cent mètres de côté. Ils ne reculaient pas devant certaines
complications, savaient bâtir des bâtiments à étages, avec fenêtres et balcons, et
d'ingénieux portiques en équerre qui permettent à une salle de prendre jour sur
deux expositions favorables ou pittoresques. Mais cette architecture abondante
manque de grandeur : les murs construits en matériaux médiocres, les colonnes
en bois, ne permettent que des bâtiments d'une hauteur et d'une largeur
modestes, d'autant plus que les Crétois semblent avoir ignoré, ou tout au moins
peu appliqué, le principe de la ferme et du toit à double versant : à Cnossos, le
hall des haches doubles, qui semble avoir été un lieu de faste et de splendeur,
n'a qu'une portée, entre murs, de sept mètres. Fait de constructions cubiques
juxtaposées, le palais crétois peut s'étendre indéfiniment, mais d'une manière
amorphe en quelque sorte, et sans plan organique.
Les décorateurs égéens ont causé aux archéologues une surprise charmante. On
ne s'attendait pas à trouver dans ces régions, dès le troisième millénaire, tant de
souplesse, de vie, de grâce. Outre une technique fort avancée, qui crée des
modèles céramiques très grands ou assez compliqués, et qui connaît un assez
grand nombre de couleurs, entre autres ce beau vernis noir dont les potiers
grecs devaient plus tard retrouver le secret, il faut reconnaître que les artistes
crétois ont possédé deux qualités essentielles : une vision très juste, une parfaite
liberté. Jamais de poncifs, sauf dans la période tardive, peut-être déjà un peu
abâtardie, vraisemblablement influencée par l'Égypte, qu'on appelle l'époque du
palace-style, parce que la céramique semble s'y inspirer de la décoration très
stylisée des salles du plus récent palais de Cnossos. Jusqu'alors, le peintre ou le
modeleur ne se fie qu'à son œil exercé, qui saisit à merveille les contours et les
mouvements, à sa main sûre qui les rend avec souplesse. Ces qualités sont
précieuses dans le décor floral, plus encore dans le rendu des bêtes ; les
peintres, les céramistes, les orfèvres crétois ont été des animaliers de premier
ordre : taureaux galopants ou furieux, bouquetins, chats prêts à bondir, et toutes
les bêtes de la mer, bien connues de ces insulaires, dauphins, poissons volants,
poulpes, ont été rendus avec un dessin souple et volontaire qui a déjà été
comparé sans qu'il soit permis jusqu'ici de tirer de ce rapprochement la moindre
conséquence — à celui des peintures des grottes préhistoriques de France et
d'Espagne (Altamira, Font-de-Gaume). Là s'arrête le talent des artistes crétois. Il
leur a manqué, dirait-on, le sens de la perfection et le goût de l'effort, et ils ont
échoué devant les difficultés du rendu du corps humain. Dans les représentations
de femmes habillées, l'intérêt du vêtement, dont les peintres, les modeleurs, les
graveurs se plaisent à rendre le caractère somptueux ou coquet, peut dissimuler
de fortes incorrections ; mais il n'en va pas de même lorsqu'il s'agit d'hommes
nus ou demi-nus ; le mouvement est souvent juste ou amusant, mais le dessin
est arbitraire, l'anatomie sommaire et. négligée. Lorsqu'on regrette que l'art
égéen ait disparu sans retour à la suite de l'invasion des tribus helléniques, on
oublie parfois que les décorateurs crétois, malgré leurs dons heureux de vision et
d'exécution, n'ont pas été capables de cette observation minutieuse, de ces
progrès patients qui ont permis à leurs successeurs grecs de rendre avec une
maîtrise sans égale la splendeur du corps humain.

***

La linguistique vient confirmer les trouvailles archéologiques. Elle nous apprend


que nombre de mots de la langue grecque dérivent d'un radical qui n'est ni indo-
européen ni sémitique, et qu'il faut sans doute voir en eux des emprunts faits à
une langue disparue, celle sans doute que parlaient les habitants de certaines
régions où les Grecs sont venus s'établir par la suite. Ce sont ces habitants qui
ont appris aux Grecs à nommer, et la mer (θάλαττα), et les produits des pays
riverains de la Mer Égée : le vin, l'olivier, le figuier, le cyprès, la rose, le lys ; et
certains objets fabriqués — la baignoire, άσάμινθος : on a retrouvé une baignoire
dans le palais de Cnossos —. Les Grecs ont encore emprunté à leurs
prédécesseurs beaucoup de noms de lieux : ceux qui se terminent par les finales
-σσος (-ττος), et -νθος ou -νδος, se retrouvent dans une aire considérable, qui
correspond vraisemblablement à celle qui a été habitée par les populations dont
le centre de civilisation était la Crète : on en connaît en Attique, sur les côtes du
Péloponnèse, dans les Cyclades, en Crète bien entendu, à Rhodes, dans le Sud-
Ouest de l'Asie Mineure — où ils sont particulièrement nombreux — et jusqu'à
Chypre : cette dernière île, riche en cuivre, a dû être dès le deuxième millénaire
un centre secondaire d'industrie et de commerce où se mêlent des influences
crétoises, égyptiennes, sémitiques ; dès cette époque les produits chypriotes ont
un caractère complexe qu'ils garderont dans tout le cours de l'histoire grecque. Il
serait aventureux d'aller plus loin : affirmer l'unité de race entre tous les
habitants primitifs de la Grèce continentale et les Égéens est prématuré ; d'autre
part, l'hypothèse qui apparente aux Égéens toutes les populations primitives des
bords de la Méditerranée Ibères, Ligures, Lybiens, — est de celles qu'il est aussi
difficile, dans l'état actuel de nos connaissances, de démontrer que de ruiner.
Les Grecs n'avaient conservé qu'un souvenir imprécis des populations qui les
avaient précédés dans les régions où ils ont fini par s'établir eux-mêmes. Leurs
historiens savaient qu'avant l'arrivée des tribus helléniques, des Pélasges, des
Lélèges, des Cariens, avaient habité différents points de la Grèce continentale,
des Cyclades et des côtes de l'Asie Mineure. Mais de ces affirmations on ne peut
retenir qu'une chose : c'est que les Grecs avaient le sentiment, fondé sur
quelque obscure tradition ou sur des trouvailles archéologiques analogues à celle
que Thucydide (I, 8, 1) relate pour l'île de Délos, de n'être pas les premiers
occupants de leur pays. Il est difficile de tirer de ces témoignages tardifs des
renseignements plus précis. Admettre par exemple que les premiers habitants de
la Grèce se nommaient en réalité Pélasges, et qu'il faut appeler Pélasges les gens
qui ont construit les palais crétois et qui parlaient la langue en -σσος ou -νθος,
c'est oublier, d'abord que les témoignages des auteurs grecs sur ce passé
lointain reposent sur des combinaisons très artificielles dont on peut parfois
reconstituer les éléments arbitraires, ensuite que, selon toutes apparences, le
mot de Pélasges est d'origine hellénique, et qu'il n'a pu être employé que par les
Grecs, qui s'en servaient à l'origine pour désigner, non point sans doute d'après
leur caractère ethnique, mais d'après les régions qu'elles habitaient, des
populations dont il est impossible de dire maintenant si elles étaient, oui ou non,
de race grecque.
S'il faut renoncer à connaître le nom de ceux qui occupaient avant les Grecs les
côtes et les îles de la Mer Égée, tout au moins peut-on affirmer que leurs
successeurs leur doivent beaucoup. Ce sont les Égéens qui ont appris l'art de la
navigation aux Grecs, venus du Nord et qui n'avaient jamais vu la mer ; ce sont
eux qui leur ont montré à cultiver la vigne, l'olivier, le figuier, qui joueront un
rôle essentiel dans la vie économique de la Grèce. Les Grecs ont trouvé peut-être
en différents points de la Grèce continentale et des Cyclades, et assurément en
Crète, des formes d'organisation supérieures à celles sous lesquelles ils vivaient
eux-mêmes en arrivant dans ces régions : d'importants territoires obéissant à un
gouvernement stable et centralisé, des seigneurs établis dans de riches palais,
des villes policées, les relations commerciales et administratives facilitées par
l'écriture. Au point de vue religieux les emprunts sont moins nets : il est en tous
cas vraisemblable que bien des aspects des dieux grecs, même de ceux dont le
caractère hellénique est le moins contestable, comme Zeus, s'expliquent par la
religion crétoise, et que le rituel hellénique a été influencé par celui des
populations égéennes. Pour l'art, on verra plus loin que les seigneurs hellènes
établis dans la Grèce centrale et le Péloponnèse ont fait appel aux décorateurs
crétois. Mais ce reflet de l'art minoen s'est éteint vers la fin du deuxième
millénaire ; les conditions médiocres dans lesquelles la Grèce a vécu à partir de
ce moment ont fait oublier ces charmants modèles et cette technique si adroite ;
et lorsqu'après une longue période d'obscurité on voit l'art hellénique faire ses
premiers essais, on n'y retrouve ni les principes architecturaux, ni les procédés,
ni les habitudes de vision des artistes crétois.

Bibliographie. — LAGRANGE. La Crète ancienne. Paris, 1908. —


DUSSAUD. Les Civilisations préhelléniques dans le bassin de la Mer
Egée (2e édition). Paris, 1913. — G. GLOTZ. La civilisation égéenne.
(Bibliothèque de synthèse historique). Paris, 1923. — LEROUX. La salle
hypostyle. — MEILLET. Aperçu d'une histoire de la langue grecque
(2e édition). Paris, 1920.
CHAPITRE III. — LES GRECS DANS LE BASSIN
DE LA MER ÉGÉE

On a vu au chapitre précédent que les rives de la Mer Égée étaient, jusqu'au


deuxième millénaire, habitées par des populations qui parlaient une langue sans
rapport discernable avec le grec et sans doute avec tout autre parler indo-
européen ou sémitique, et qui d'autre part étaient arrivées à un haut degré
d'organisation économique et sociale et de culture artistique. Or les premiers
documents écrits qu'on rencontre en Grèce, c'est-à-dire les poèmes homériques,
qui ont sans doute pris vers le vine siècle l'aspect sous lequel nous les possédons
maintenant, et les premières inscriptions, nous montrent les mêmes régions
habitées, et depuis longtemps, semble-t-il, par des populations parlant grec, et
possédant une civilisation très différente de celle qui a eu en Crète sa plus belle
floraison. Il faut donc en conclure que c'est au cours du deuxième millénaire que
sont arrivés et se sont établies dans le Sud de la péninsule des Balkans, dans les
îles de la Mer Égée, et sur les côtes occidentales d'Asie Mineure, les peuplades
qui ont constitué le peuple grec.
La langue de ces nouveaux venus est très apparentée à celles du groupe
occidental des peuples indo-européens, en particulier des Italiotes, des Celtes et
des Germains. Il est bien évident qu'on ne peut essayer de fixer avec précision la
date et le lieu où ce rameau s'est séparé du tronc commun. Aucun argument
sérieux ne s'oppose, jusqu'ici, à ce qu'on croie qu'il s'en est détaché vers le
début du deuxième millénaire, à un moment où un groupe important de tribus
indo-européennes étaient répandues dans les plaines du moyen Danube. De là
deux vallées qui se font suite, séparées par un seuil assez bas, celle de la
Morawa et celle du Vardar, mènent aux côtes de la Mer Égée. Cette route,
évidemment facile — c'est aujourd'hui celle que suit le chemin de fer de Belgrade
à Salonique peut n'avoir pas été la seule ; les premières tribus helléniques qui
sont venues s'établir dans l'angle Nord-Ouest de l'Asie Mineure ont pu, de la
Dobroudja, gagner la Thrace par les vallées de la Toundra et de la Maritza. Les
routes de l'Ouest de la péninsule balkanique, par les vallées de la Drina, du Lin et
du Drin, sans être absolument exclues, n'ont pu servir de passage que dans des
conditions climatériques favorables et pour de courtes migrations : l'exode des
Serbes durant l'hiver 1915-1916 a montré les difficultés du passage d'un peuple
à travers les montagnes d'Albanie.
De cet événement primordial de leur histoire les Grecs n'ont, bien entendu,
conservé aucun souvenir. Ils admettaient bien des mouvements de peuples à
l'intérieur de la Grèce continentale et d'une rive à l'autre de la Mer Égée ; mais
l'idée que leur race pût venir du centre de l'Europe leur était tout à fait
étrangère. Il est donc inutile de chercher chez leurs écrivains le moindre
témoignage sur les causes de cette migration, sa durée, et son caractère. Seules
la linguistique et l'archéologie permettent des hypothèses qui vont être résumées
ici.
***

On a cherché à se faire une idée de l'état économique social, intellectuel de ces


tribus au moment où, séparées du tronc commun, elles ont débouché dans les
plaines de la Macédoine. Bien entendu, il ne faut pas essayer d'y trouver les
premières manifestations des merveilleux dons que les Grecs ont manifestés par
la suite : ces qualités n'ont pu se développer qu'au cours d'une longue évolution,
et l'on verra qu'à la fin du deuxième millénaire, à un moment où les Grecs sont
déjà solidement établis en Béotie et dans le Péloponnèse, leur civilisation est, au
point de vue artistique du moins, presque toute d'emprunt. De plus il ne faut pas
croire que tous ces envahisseurs fussent d'égale valeur et appelés au même
essor. Les Thraces, les Épirotes, les Illyriens, qui semblent cependant issus de la
même souche que les populations de la Grèce propre, ne sont jamais entrés dans
la civilisation hellénique ; les Macédoniens n'y ont pénétré que fort tard, les
Étoliens plus tard encore. Tout au plus peut-on essayer de déterminer le fonds
commun de civilisation que ces peuples amenaient avec eux. Ils pratiquaient la
culture du blé et l'élevage du bœuf, ce qui témoigne déjà d'habitudes
sédentaires, et permet de supposer avant leur migration en Grèce ils avaient
déjà occupé des établissements stables. Il n'est pas impossible qu'ils aient connu
la technique du cuivre, et même celle du bronze ; la Hongrie a été, dès le début
du deuxième millénaire, un centre métallurgique important, dont les ateliers ont
produit des objets en cuivre et en bronze d'un art très original, et la fibule en
bronze, puis en fer, pièce indispensable du costume grec, paraît avoir été
inconnue à la civilisation égéenne. Le climat rude et pluvieux où ils avaient
longtemps vécu les avait amenés à un mode de construction très différent de
celui qu'ils allaient trouver dans le monde égéen : leurs huttes, comme celles des
autres habitants de l'Europe centrale, étaient couvertes, non d'une terrasse, mais
d'un toit à double pente qui facilitait l'écoulement des eaux : ils l'ont implanté
dans la Grèce continentale, où il est resté le mode de couverture ordinaire,
tandis que les Cyclades ont gardé jusqu'à nos jours le toit en terrasse ; c'est de
l'humble pignon de ces cabanes primitives qu'est peut-être sorti le fronton qui
donne au temple grec sa physionomie originale. Au reste, ces nouveaux arrivants
se sont vite révélés bons bâtisseurs, et, dès le milieu du deuxième millénaire, ils
savaient construire, à Mycènes, à Tirynthe, à Orchomène, des murailles
formidables et tout un appareil de défense dont ils n'avaient pas trouvé le
modèle dans les palais crétois.
Leur organisation sociale, si simple qu'on puisse la supposer, comportait
cependant, dès cette époque, au-dessus d'une famille fortement organisée, et,
autant qu'il semble, monogamique, des phratries dont les membres sont unis par
la croyance à une commune origine, qui trouvait son expression dans le culte
d'un héros commun, et, au-dessus des phratries, des tribus en petit nombre dont
l'ensemble constituait une nation. Le fait que dans un grand nombre de cités
dites doriennes, par exemple, on retrouve les trois tribus des Dymanes, des
Pamphyles et des Hyllæens, permet de supposer l'existence d'une nation
dorienne chez laquelle, dès son arrivée en Grèce, existait cette répartition en
trois tribus. Sur la manière dont ces groupements étaient gouvernés, nous ne
sommes en état de formuler aucune affirmation précise : une hiérarchie
rudimentaire entre guerriers, analogue sans doute à celle qu'on trouve chez les
tribus germaines, a pu aboutir, dès le milieu du deuxième millénaire, au régime
féodal dont la civilisation mycénienne nous a conservé ; d'autre part, ni le terme
de βασιλεύς ni celui d'άναξ n'ont été tirés, à ce qu'il semble, du fonds linguistique
indo-européen, et il n'est pas impossible que la royauté dont les premiers
documents écrits de Grèce ont conservé le souvenir, soit un emprunt à la
civilisation égéenne.
Si différente que fût la culture des nouveaux arrivants de celle qui fleurissait sur
les bords de la Mer Égée au début du deuxième millénaire, on voit qu'il ne faut
néanmoins pas les considérer comme une horde de sauvages. Au reste un fait
essentiel montre que leur civilisation ne devait pas être inférieure à celle de la
moyenne des populations établies avant eux en Grèce, dans les Cyclades et sur
les côtes de l'Asie Mineure : c'est que leur langue y a si bien remplacé celle des
premiers occupants, que l'existence de parlers égéens antérieurs au grec n'a pas
été soupçonnée de l'antiquité, et qu'on a grand'peine à l'heure qu'il est à en
retrouver quelques éléments. On peut comparer ce résultat à celui des invasions
barbares de l'Europe occidentale, qui, du IIIe au VIe siècle de notre ère, ont
submergé la Gaule romanisée et l'Italie sans introduire dans la langue de ces
pays plus de quelques centaines de termes spéciaux.

***

Il faut placer assez tôt, et sans doute dès la première moitié du deuxième
millénaire, l'arrivée de ces peuples du Nord en Grèce. Il est assez vraisemblable
qu'ils y ont pénétré, non point sous la forme d'une invasion unique, mais, comme
ç'a été le cas pour les barbares dans l'Empire romain, en vagues successives
peut-être précédées d'une lente infiltration. En fait, à l'époque historique, on
trouve la langue grecque divisée en parlers régionaux, dont les Anciens avaient
déjà constaté l'existence, et que leurs grammairiens avaient groupés en
dialectes. Les linguistes modernes, en apportant quelques changements à cette
classification traditionnelle, répartissent les divers parlers grecs en groupe
arcado-cypriote, groupe éolien, groupe ionien, groupe assez improprement
appelé occidental, dont les divers parlers doriens composent la classe principale.
A ces groupes, dont trois au moins sont assez bien connus, il faut ajouter les
langues très probablement apparentées au grec, mais sur lesquelles, en
l'absence de tout texte écrit d'une longueur suffisante, on ne peut faire que des
conjectures, comme le macédonien, le thrace et l'illyrien. Il est vraisemblable
que ces dialectes, qui correspondent parfois à certaines particularités dans
l'organisation sociale, comme la division en tribus dont il a été parlé plus haut,
étaient parlés par des groupes de tribus qui ont fait à des dates successives leur
apparition en, Grèce. On aurait peine à admettre en effet que les envahisseurs
aient tous parlé une langue unique, qui ne se serait différenciée qu'après leur
établissement dans le pays.
Les premiers arrivés furent sans doute ceux qui parlaient le dialecte dit arcado-
cypriote : ils descendirent jusque dans le Péloponnèse, dont ils occupèrent la
plus grande partie : l'arrivée de nouveaux envahisseurs, ioniens ou doriens, força
les uns à se réfugier dans les montagnes de l'Arcadie, où ils s'étaient maintenus
à l'époque historique, les autres à quitter la Grèce continentale, et à passer
d'abord en Crète, où certaines particularités de leur dialecte se sont conservées,
et de là, toujours sous la poussée dorienne, à Chypre, et jusque sur les côtes
d'Asie Mineure, en Pamphylie, où, sous l'influence des populations non-grecques,
leur langue est devenue un patois tout à fait aberrant. — Les Ioniens ont
certainement occupé dans la Grèce continentale des territoires plus vastes que
ceux auxquels on les voit réduits à l'époque historique : l'existence d'une
Athènes et d'une Éleusis au bord du lac Copaïs, celle d'une dodécapole (fédération
de douze villes) ionienne en Achaïe, dont les historiens de l'époque classique
avaient conservé le souvenir, permettent de croire à l'existence d'établissements
ioniens en Béotie et dans le Péloponnèse. Plus tard leur domaine en Grèce propre
s'est restreint à l'Attique et à l'Eubée ; par contre ils se sont établis dans les
Cyclades, et de là sur la côte d'Asie Mineure, dans la région qui portera à
l'époque historique le nom d'Ionie. — Les Éoliens ont eu leurs établissements
principaux dans les plaines fertiles de la Thessalie et de la Béotie, et ce sont sans
doute les ports bien abrités du golfe Pagasétique et du Canal d'Eubée qui leur ont
servi de point de départ pour Lesbos et la côte éolienne d'Asie Mineure. — Les
Doriens enfin, les derniers venus sans doute, et dont les historiens se rappelaient
tout au moins qu'ils avaient séjourné longtemps au Nord de la Grèce
continentale, dans la région dont la montagneuse Doride était le centre, ont
contourné les pays où les Éoliens avaient déjà fondé de solides établissements
agricoles — Thessalie et Béotie — pour se répandre dans la Grèce centrale, puis,
sans doute en traversant le golfe de Corinthe, en Achaïe et dans tout le
Péloponnèse, où ils ont isolé dans ses montagnes la population arcadienne. De là
de courtes traversées les menaient à Milo, à Cythère, en Crète — où ils ont
submergé leurs prédécesseurs arcadiens — à Rhodes, et jusqu'à l'angle Sud-Est
de l'Asie Mineure.
Toutes ces régions étaient habitées par des populations qui avaient su parfois, on
l'a vu, y créer avant l'arrivée des Grecs des établissements durables. On a
remarqué que les villes de la côte d'Asie Mineure, depuis Smyrne jusqu'à
Halicarnasse, portent des noms qui ne semblent pas pouvoir s'expliquer par le
grec, ce qui permet de croire qu'elles ont remplacé d'anciennes bourgades
fondées sans doute par les Cariens. En Crète, on sait quelle magnifique
civilisation s'était développée dès le troisième millénaire. Elle était encore
prospère au début du XIVe siècle, comme l'indiquent des repères égyptiens ;
mais c'est peu après, semble-t-il, qu'il faut placer les incendies des palais de
Cnossos et de Phaestos, qui permettent de croire que la conquête grecque fut,
du moins dans ses débuts, assez brutale. On verra au chapitre suivant quels
rapports ont pu, dans la Grèce continentale, s'établir entre les envahisseurs et
les indigènes, et la manière dont les nouveaux arrivants ont été influencés par la
civilisation égéenne.

***

L'arrivée des tribus helléniques a eu sa répercussion dans tout le bassin de la


Mer Égée. Les textes égyptiens, qui ne parlent plus des Keftiou, c'est-à-dire des
Crétois de la civilisation minoenne, après le XIVe siècle, commencent dès cette
date à mentionner des expéditions contre les côtes du Delta auxquelles prennent
part des populations maritimes qui sont désignées, à partir du XIIIe siècle, par le
terme générique de Peuples de la Mer. On a rapproché leurs noms de ceux de
cités ou de peuples grecs connus par l'épopée homérique ou les historiens de
l'époque classique. Il faut bien reconnaître qu'un certain nombre de ces
identifications restent douteuses, d'autant que le nom grec des peuples
mentionnés n'est pas toujours celui qu'ils se donnaient à eux-mêmes et n'a donc
aucune chance d'être semblable à celui que leur donnaient les Égyptiens : les
gens que les Grecs nommaient Lyciens s'appelaient eux-mêmes Termiles ou
Tramiles et ne doivent donc pas être assimilés aux Loukaou des textes
pharaoniques. Mais dans l'ensemble il reste vraisemblable qu'à cette date une
invasion venue de la Méditerranée orientale devait comprendre, à côté
d'éléments non-grecs originaires d'Asie Mineure, des contingents helléniques.
De l'autre côté de la. Mer Égée, au Nord, se produit, dans la deuxième partie du
deuxième millénaire, un de ces événements dont il est difficile d'évaluer
l'importance réelle, mais qui, par suite de circonstances favorables, prennent
dans la suite des temps une valeur symbolique si considérable que la tradition
orale en garde le souvenir pendant plusieurs siècles. Dès le troisième millénaire
existait, à l'angle Nord-Ouest de l'Asie Mineure, une forteresse qui commandait
les Dardanelles et qui réglait à son gré le commerce entre la Mer Égée et les
côtes de la Mer Noire, régions mal connues, mais riches, puisqu'elles
produisaient, entre autres choses, du bois en abondance, et de l'argent. Une
situation si favorable devait exciter de nombreuses convoitises, et, de fait, les
fouilles ont fait connaître sous la butte d'Hissarlik les ruines superposées de six
villes successivement détruites au cours des troisième et deuxième millénaires.
Les derniers occupants, qui semblent avoir été d'origine septentrionale et
apparentés à la race hellénique, y avaient construit un château-fort dont les
maîtres menaient une existence fortement influencée par la civilisation qui se
développe à partir du XIVe siècle dans la Grèce continentale (cf. chapitre IV).
L'expédition qui, vers 1200, anéantit la sixième ville de Troie dans un incendie
dont les traces sont encore visibles aujourd'hui, fut sans doute un des épisodes
les plus marquants de la conquête de cette côte par les Éoliens. Elle leur assura
la libre navigation des Détroits et l'accès des riches et mystérieuses régions du
Nord. On comprend que la prise de Troie soit devenue comme l'événement-type
de l'époque où les Grecs avaient pris possession du sud de la péninsule
balkanique et de la côte d'Asie. Parce qu'elle en donne un récit, si déformé soit-il,
l'épopée grecque a une valeur historique réelle, puisqu'elle est le premier
document écrit d'origine hellénique où l'on trouve le souvenir de cette époque de
conquêtes.

Bibliographie. — KRETSCHMER. Einleitung in die Geschichte der


griechischen Sprache. Gœttingue, 1896. — MEILLET. Aperçu d'une
histoire de la langue grecque (2e édition). Paris, 1920. — DUSSAUD.
Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la Mer Egée. —
MURRAY. The rise of the Greek epic (2e édition), 1911. — LEAF. Troy,
a study in Homeric geography, 1911. — LEROUX. La salle hypostyle.
CHAPITRE IV. — LA CIVILISATION
MYCÉNIENNE. ROYAUTÉ ET ARISTOCRATIE.
LA CITÉ

Les tribus helléniques, en s'établissant en Grèce, semblent avoir réparti le sol


nouvellement conquis entre les diverses familles dont elles se composaient. Dans
plusieurs régions de la Grèce, et en particulier en Attique, un grand nombre de
villages (κώμαι), devenus plus tard des circonscriptions administratives
(communes, δήμοι), portent des noms collectifs, au pluriel (Φιλαίδαι, Βουτάδαι, etc.),
qui semblent indiquer qu'ils ont été primitivement le domicile d'un groupement
familial. Ce partage des terres fut évidemment compliqué par le fait que les
Grecs ne s'installaient pas dans un pays désert ; ils y trouvaient des populations
qui, dans certaines régions, en Crète par exemple, étaient arrivées, on le sait, à
un haut degré de civilisation. On voudrait se faire une idée des rapports qui
s'établirent entre les nouveaux arrivants et ceux qui occupaient le sol avant eux.
A l'époque classique, on rencontre, dans certaines parties de la Grèce, des serfs
— Hilotes en Laconie, Pénestes en Thessalie, peut-être Hectémores en Attique
(cf. chap. VI) —. Il était tentant — et on n'y a pas manqué — de les considérer
comme les représentants de la race primitive, asservis par les envahisseurs
grecs. Cette hypothèse séduisante ne repose malheureusement sur aucune
preuve : aucun texte ne nous signale de différences ethniques, linguistiques,
religieuses, entre Hilotes et Lacédémoniens, entre Pénestes et Thessaliens.
Pénestes et Hilotes ne sont sans doute pas plus les descendants des premiers
habitants de la Grèce que les serfs du mie siècle en France ne sont les
descendants des Gallo-Romains asservis par les Burgondes et les Francs. Il est
probable qu'après une invasion brutale, des conventions réglèrent les rapports
entre les deux races et en préparèrent la fusion. Des combinaisons
mythologiques sont peut-être le reflet de ces événements : à Olympie, le
mariage de Zeus, le grand dieu céleste, indo-européen par son nom comme par
sa nature (cf. chap. VII), avec Héra, la déesse qu'adoraient les premières
populations du Péloponnèse, rebelle, puis domptée par son époux, rappelle le
temps où les conquérants venus du Nord épousaient les filles des grandes
familles indigènes, de même qu'au Ire siècle de notre ère les chefs barbares
s'alliaient, en Gaule comme en Italie, aux grandes familles patriciennes.
Une civilisation complexe est née du contact de ces deux races. Dans la Grèce
continentale les nouveaux arrivants se sont établis en martres puissants, et ils
ont construit, en Béotie — à Glâ et à Orchomène —, en Attique, surtout en
Argolide — à Tyrinthe et à Mycènes, des châteaux-forts où un art de bâtir
original s'allie à une décoration visiblement empruntée à la civilisation égéenne.
Les murailles formidables — 10 mètres de largeur par endroits à Tyrinthe, 5
mètres à Glâ —, pourvues de casemates, témoignent d'un état de choses
beaucoup moins pacifique que celui qu'on trouve en Crète au beau temps de la
civilisation minoenne, et en même temps d'un art de la fortification très
développé. Si dans les tombeaux de Mycènes et d'Orchomène, auxquels la
tradition populaire avait, dès l'antiquité, rattaché les souvenirs d'Atrée et de
Minyas, la coupole faite d'assises circulaires posées en encorbellement parait être
l'application d'un procédé importé de Crète, les bâtiments isolés qu'on rencontre
dans les enceintes de Tyrinthe et de Mycènes, qui sont couverts d'un toit à
double versant, et dont la façade est divisée en trois par deux colonnes
auxquelles deux files de colonnes correspondent â l'intérieur, sont le
développement d'un type architectural venu du Nord, d'où sortira la grande salle,
le megaron, décrit dans l'épopée homérique, et plus tard le temple grec.
Architectes originaux, les Mycéniens montrent par contre beaucoup
d'inexpérience dans les arts plastiques : les stèles de l'Acropole de Mycènes sont
encore d'une facture sommaire et maladroite. Aussi les seigneurs de ces
châteaux se sont-ils volontiers adressés, pour le mobilier et la peinture, aux
décorateurs des îles, qui avaient conservé les traditions de l'art égéen. C'est sans
doute en Crète qu'ont été fabriqués les beaux vases au décor floral ou animal
qu'on a découverts, non seulement en Argolide et en Béotie, mais en plusieurs
points du Péloponnèse et de la Grèce centrale ; ce sont des artistes venus de
Crète qui ont orné le château de Tyrinthe de fresques analogues à celles de
Cnossos et de Phaestos.
Ruines, céramique, peinture, orfèvrerie, tous les restes de la civilisation
mycénienne font supposer un régime belliqueux, et, si l'on peut dire, féodal. Les
châteaux des seigneurs commandent les plaines, ou — c'est le cas pour Mycènes,
— des chemins fréquentés. Au pied de leurs murailles, dans de modestes
bourgades, vit une population d'agriculteurs ou d'artisans, dont les anciens
occupants du sol composent sans doute une forte part, et qui devait être
assujettie à la corvée — seule explication possible de la construction de ces
murailles énormes que les Anciens ne pouvaient se résoudre à croire bâties de
main d'homme et qu'ils appelaient cyclopéennes : en revanche, ces petites gens
pouvaient, en cas d'invasion, trouver un abri dans la forteresse. Les habitants du
château, seigneurs et gens d'armes, menaient une existence fastueuse, où les
influences égéennes se font sentir. La chasse, la lutte et les courses de taureaux
sont leurs exercices favoris. Les femmes portent des toilettes compliquées, à la
mode crétoise ; les hommes par contre conservent le costume national : tunique
à manches courtes, serrée à la taille, et retombant à mi-cuisse, fort différente du
pagne égéen. L'armement vient en partie de Crète : grande épée de bronze,
haut bouclier demi-cylindrique, fait d'osier recouvert de cuir, et remplaçant peut-
être un très ancien bouclier en 8 qu'on ne voit plus apparaître que dans les
peintures et gravures mycéniennes d'un caractère religieux. Pour la chasse et la
guerre les seigneurs se servent de chars, à l'instar des souverains d'Égypte et
d'Assyrie.
Des repères égyptiens permettent de placer entre 1400 et 1100 la floraison de la
civilisation qui, pour avoir laissé en Argolide, et surtout à Mycènes, ses plus
riches vestiges, a reçu le nom de mycénienne. Cette date, l'originalité de
l'architecture, le costume des hommes, enfin les traditions littéraires, permettent
bien de croire que ce sont des gens de race grecque qui ont bâti et habité ces
châteaux-forts. Comme on ne peut guère douter que les premiers Grecs qui ont
occupé le Péloponnèse parlaient le dialecte arcado-cypriote, et qu'ils ont été
chassés de la plus grande partie de la presqu'île par d'autres Grecs parlant
dorien, on rattache volontiers aux premiers la splendeur de la civilisation
mycénienne, anéantie par l'invasion dorienne. Et comme d'autre part, dans
l'épopée homérique, au moment où Mycènes, Tyrinthe et Orchomène étaient des
villes florissantes, riches en or, les habitants des diverses régions de la Grèce
portent le nom générique d'Άχαιοί, il était séduisant d'identifier à la fois les
Achéens, les gens parlant le dialecte arcado-cypriote et les constructeurs des
châteaux et des tombes d'Argolide et de Béotie : on a parlé de civilisation
achéenne, et même d'un empire achéen. Ces combinaisons ne doivent être
acceptées qu'avec prudence ; l'extension du terme d'Άγαιοί à tous les Grecs dans
les poèmes homériques ne représente, semble-t-il, qu'un simple usage littéraire,
comme c'est le cas pour les mots d'Άργεΐοι et de Δγαιοί : d'autre part il n'est pas
certain qu'il faille expliquer par une invasion violente le déclin de la civilisation
mycénienne, et, dans l'état actuel de nos connaissances, il n'y a aucune raison
sérieuse pour attribuer aux gens parlant arcadien, plutôt qu'à ceux qui parlaient
dorien, la construction des châteaux de Tyrinthe et de Mycènes.

***

Les rapports entre conquérants ne furent sans doute point pacifiques. Les
premières établies des peuplades grecques essayèrent sans doute de s'opposer à
l'invasion de celles qui pénétraient en Grèce derrière elles. Dans une même
nation, les guerres de tribu à tribu, les querelles de famille à famille durent être
fréquentes. Sans parler des autres causes de conflits, dans un pays où le sol est
généralement peu productif, les vallées et les plaines fertiles ont fait l'objet de
luttes souvent renouvelées. La tradition littéraire avait conservé le souvenir de
ces époques troublées : les combats entre héros, dont l'Iliade est pleine,
rappellent sans doute des guerres de tribus à tribus, dont les récits ont plus tard
été groupés artificiellement autour de l'histoire du siège de Troie (cf. chap. VIII).
Dans cette période batailleuse le besoin se faisait sentir, dans chaque
groupement, d'une forte organisation militaire, et d'une concentration du pouvoir
: les circonstances justifiaient donc le maintien de l'autorité que les chefs des
tribus helléniques possédaient avant même de pénétrer sur le sol de Grèce.
Chargés, pendant la guerre, du commandement des hommes en état de porter
les armes, ils trouvèrent peut-être chez les populations préhelléniques des
modèles qui leur permirent d'enrichir leurs attributions en temps de paix. Il
existait sans doute en différents points du bassin de la Mer Égée, et certainement
en Crète (chap. II), des formes d'organisation plus avancées où des rois
véritables exerçaient des fonctions religieuses et civiles. Les chefs hellènes ont
pu modeler leur autorité sur celle de ces souverains, de même qu'ils leur
empruntaient, semble-t-il, leurs noms de βασιλεύς et d'άναξ, et le faste qui
régnait dans leurs châteaux ; ainsi les chefs de bandes franques ont pris le titre
de consuls et d'Augustes, et ont constitué la monarchie mérovingienne à l'instar
du pouvoir impérial romain. De là le caractère composite de la royauté
hellénique, telle qu'on la retrouve dans les poèmes homériques, qui nous en font
connaître, à vrai dire, un aspect tardif et, en bien des points, déformé. Elle est de
droit divin : le roi, d'abord incarnation du dieu de la tribu, en est devenu plus
tard, par l'effet de conceptions plus rationalistes, le descendant ; cependant le
pouvoir de ce rejeton de dieu n'en est pas moins limité par celui des chefs des
familles de la tribu, les γέροντες, dont il doit réunir le Conseil (βουλή, γερουσία)
lorsqu'il s'agit de prendre des décisions qui intéressent la chose publique. En cas
de guerre, il convoque l'armée, dirige les opérations militaires, et répartit le butin
; en tout temps, il sert d'intermédiaire entre la divinité et le reste de la
communauté ; assisté de devins et de sacrificateurs, il accomplit les rites qui
assurent la sécurité et la prospérité de ses sujets. Enfin il sert d'arbitre dans les
procès, mais la répression des délits qu'on appellerait maintenant de droit
commun est une affaire qui se règle de famille à famille, soit par vendetta, soit
par composition. Cette complexité et ces contradictions rappellent celles qu'on
retrouve — peut-être pour des raisons analogues, — dans la royauté romaine,
élective et de droit divin, absolue et limitée.
Les rois étaient naturellement tentés de renforcer un pouvoir si restreint et
d'étendre leurs attributions. Ils trouvèrent, semble-t-il, un appui dans la classe
qui se constituait, sur le territoire soumis à leur autorité, en dehors des familles
nobles de la tribu. Cette classe, dont les origines sont diverses, comprenait sans
doute une partie de la population indigène, celle que la modestie de sa situation
avait empêché de contracter des mariages avec les familles conquérantes, puis
tous ceux dont la naissance était douteuse ou lointaine, bâtards, bannis d'autres
tribus, étrangers originaires d'autres nations. Dans cette foule de gens de rien
(κακοί, χέρηες), les rois pensèrent trouver un élément de résistance contre
l'ambition des chefs de famille, qui s'intitulaient eux-mêmes les meilleurs
(άριστοι), les gens distingués (έξοχοι άνδρες), ou de bonne race (Εύπατρϊδαι). Ils
rassemblèrent sur le territoire qui constituait leur propriété particulière ce peuple
de petites gens, en leur garantissant sans doute aide et protection contre les
entreprises des nobles ou celles des ennemis du dehors ; ils l'intéressèrent à la
chose publique en le convoquant de temps en temps à une assemblée (άγορά,
άπέλλα, έκκλησία), où ils l'autorisaient, sinon à prendre une part active aux
délibérations — droit reconnu aux seuls γέροντες — tout au moins à manifester
son approbation et sa désapprobation ; en revanche, le peuple leur devait, en
temps de guerre, le service militaire, et probablement, en temps de paix, outre
des redevances en nature, la corvée. C'est grâce à la corvée que furent
construites les murailles massives des châteaux mycéniens : à leur pied se
groupaient les humbles demeures des vassaux royaux ; les petites maisons, dont
les pentes des acropoles de Tyrinthe et d'Orchomène portent encore les traces,
nous donnent une idée de ce que pouvaient être ces bourgades créées à l'ombre
de la citadelle royale.
On voit les motifs qui amenèrent les rois à opérer ces concentrations de
population (συνοικισμοί), que la tradition leur attribuait, sans doute avec raison,
en plusieurs points de Grèce. Au reste les Grecs trouvèrent les modèles de ces
organisations urbaines chez quelques-uns des peuples qui étaient établis avant
eux sur les bords de la Mer Égée ; la renommée des cent villes de la Crète
minoenne était répandue dans toute la Grèce, et ce n'était pas leur nombre, mais
leur existence même qui avait dû faire l'admiration des Hellènes. Il va de soi que
ces synœcismes n'avaient ni pour but ni pour résultat de vider les campagnes et
de concentrer dans une ville hypertrophiée toute la population d'une région. La
plupart des grandes familles refusèrent sans doute de changer de résidence et de
déplacer leur maison, les tombes de leurs ancêtres et leurs autels familiaux. En
Attique, jusqu'à la guerre du Péloponnèse, la plus grande partie de la population
vivait à la campagne. Mais ce n'est pas le nombre de ses habitants qui faisait
l'importance d'une cité hellénique. Elle était avant tout l'endroit où l'on adorait le
dieu de la communauté, celui où le roi rendait la justice, où il convoquait le
Conseil des nobles à la βουλή, le peuple sur l'Agora. Dès l'origine, la πόλις
grecque a donc, si l'on peut dire, une personnalité morale. Elle est plus que
l'agglomération amorphe des pays de l'Euphrate et du Nil, plus même que la ville
des peuples latins, qui est avant tout le centre militaire — oppidum — du pays —
pagus —, et dont l'élément essentiel est le rempart qui l'entoure et la protège. La
cité sans murailles des Grecs — Athènes n'avait, avant les guerres médiques,
d'autres murailles que celles qui entouraient l'Acropole, Sparte ne fut fortifiée
qu'à l'époque hellénistique, — est le centre religieux et politique de la nation.

***

Le roi n'était que le premier des nobles. Chacun des γέροντες qui reconnaissaient
son autorité possédait, lui aussi, un domaine, άγρός, qui pouvait être aussi
considérable que celui du roi lui-même, et exerçait, à l'intérieur de la famille,
souvent très étendue, dont il était le chef, des fonctions religieuses et judiciaires
; réunis, les Eupatrides constituaient une force matérielle bien supérieure à la
sienne, capable de la contrebalancer ou même de l'annuler. D'ailleurs la royauté
primitive portait en elle-même des causes de ruine. D'abord il semble que les
souverains aient mené souvent une existence fastueuse qui pouvait épuiser leurs
ressources : les fouilles de Tyrinthe et de Mycènes ont révélé, dans
l'aménagement des demeures royales, dans les bijoux, les fêtes, les sépultures,
un luxe peu en rapport avec la petitesse des domaines qui pouvaient appartenir
aux seigneurs de ces palais. En second lieu, le roi pouvait mourir sans laisser de
descendants mâles et les prétendants à sa succession s'usaient en luttes inutiles.
Au reste, ce fut probablement, dans la plupart des cas, une lente évolution qui
prépara la chute du pouvoir royal. Certaines parties de l'Iliade et de l'Odyssée
nous font connaître cette période intermédiaire où les chefs de grandes familles
se parent, eux aussi, du titre de βασιλήες, et où le fils du roi absent ou mort
n'est plus certain de succéder à son père.
D'ailleurs il s'agissait souvent, non de supprimer les rois, mais de restreindre leur
autorité et leurs attributions. Dans nombre de villes on rencontre encore des
βασιλήες à l'époque classique, et la tradition municipale n'y avait pas perdu le
souvenir du temps où ils se recrutaient uniquement dans certaines familles,
descendantes des souverains d'autrefois. Mais le pouvoir de ces rois était limité,
sauf dans certaines cités de tempérament très conservateur, comme Sparte, et
se bornait en général à des fonctions religieuses, soit qu'on se fît scrupule de
modifier l'organisation qui mettait la communauté en rapport avec les dieux, soit
qu'au contraire on estimât inoffensif le rôle de prêtre auquel le roi devait
désormais se borner. Le reste des attributions royales fut exercé par des
magistrats qui, à côté de l'assemblée délibérative des nobles, et sans doute
recrutés d'abord dans son sein, représentaient le pouvoir exécutif : surveillants
(έφοροι), commandants civils (άρχοντες), ou militaires (στρατηγοί, πολέμαρχοι).
Fixer une date au mouvement qui a fait succéder en Grèce le régime
aristocratique à la monarchie est impossible : il est d'ailleurs bien vraisemblable
qu'il ne s'est pas produit partout à la même époque. Peut-être a-t-il commencé
dès le xe ou le me siècle dans les pays ioniens, dont la population se montre,
dans tout le cours de l'histoire grecque, amie des nouveautés politiques et
intellectuelles, et moins respectueuse qu'ailleurs de la tradition. Le roi est absent
de la cité qu'Héphaistos avait, au dire d'Homère, représentée sur le bouclier
d'Achille et ce sont les Tipowre ; qui y rendent la justice au milieu du peuple
assemblé sur l'Agora, et toujours réduit à son rôle de bruyant spectateur. La
révolution aristocratique ne s'est pas, d'autre part, terminée avant le vie siècle
dans certaines îles de la Mer Égée ; elle n'a jamais eu lieu dans certaines régions
arriérées du Nord et de l'Ouest de la Grèce continentale, en particulier en
Macédoine, qui, après avoir vécu pendant longtemps en dehors de la civilisation
hellénique, y entrera au IVe siècle pour y faire renaître le principe monarchique.
Avec la royauté disparaît le dernier éclat de la civilisation mycénienne dont
l'archéologie et l'histoire nous attestent la splendeur. Une période obscure lui
succède, pour laquelle les textes sont à peu près muets, les monuments rares,
difficiles à interpréter et à dater. C'est cependant au cours de cette époque,
qu'on a assez improprement appelée le moyen-âge hellénique ; que la nation
grecque prépare l'essor qu'on lui voit prendre dès le vine siècle et dont le
mouvement colonial est la première manifestation.

Bibliographie. — DUSSAUD. Les civilisations préhelléniques. —


PERROT et CHIPIEZ. Histoire de l'art dans l'antiquité. T. VI et VII. —
BUSOLT. Die Griechischen Staats und Rechtsaltertilmer (Iwan von
Muller's Handbuch der klassischen Altertumswissenschaft, IV, 1). Munich, 1892.
CHAPITRE V. — LA COLONISATION GRECQUE

Un des premiers résultats de l'établissement des Grecs dans le Sud de la


péninsule balkanique fut de donner à cette nation de terriens le goût et
l'habitude des choses de la mer. On a vu (ch. I) que la structure même des
régions oh ils étaient venus s'établir devait les inciter à la navigation. Ils purent
s'instruire d'ailleurs dans cet art à l'école de ceux qui y étaient installés avant
eux ; on se rappelle que les Égéens étaient au début du deuxième millénaire les
meilleurs marins de la Méditerranée orientale. Ce rôle d'initiateurs a été souvent
attribué aux Phéniciens, contre toute vraisemblance : à la fin du IIe millénaire les
Grecs traversaient hardiment la Mer Égée, tandis que les Phéniciens se bornaient
à un cabotage prudent le long des côtes de Syrie ; dans le vocabulaire nautique
des Grecs, on ne trouve pas un mot d'origine sémitique ; et les vaisseaux
allongés, à haute proue, qui figurent sur les gemmes et les céramiques crétoises,
ressemblent aux navires grecs représentés sur les vases athéniens du VIIe
siècle. Quant aux étymologies sémitiques qu'on a voulu donner à nombre de
noms de lieux helléniques pour y trouver la preuve d'une sorte de colonisation
des côtes et même d'une partie de l'intérieur de la Grèce par les Phéniciens, elles
ne résistent pas à un sérieux examen linguistique.
On a vu comment les Grecs se sont répandus sur les deux rives de la Mer Égée
au cours du deuxième millénaire. Ce mouvement qui précède l'expansion
coloniale ne doit pas être confondu avec elle. Il n'y a colonie proprement dite que
quand il y a métropole, c'est-à-dire cité. Or il est très vraisemblable que les
premiers établissements grecs dans les Cyclades et sur la côte d'Asie sont
antérieurs à la fondation des premières cités dans la Grèce continentale. Il faut
se défier ici des combinaisons érudites ou nationalistes qui, à partir de l'époque
classique, s'efforcèrent d'attribuer à Sparte ou à Athènes la fondation de Milet,
de Théra, ou de Rhodes. Il n'est pas contestable que les premiers Grecs qui
vinrent occuper la basse vallée du Méandre, par exemple, aient été proches
parents de ceux qui s'établirent en Attique ; on peut même admettre, quoique ce
soit déjà moins assuré, qu'ils venaient de l'Attique ; mais rien en tous cas ne
permet d'affirmer que la cité d'Athènes ait été fondée avant celle de Milet ; on
peut même se demander si l'organisation urbaine ne s'est pas développée dans
la Grèce continentale plus tard que dans les Cyclades ou sur la côte d'Asie, où les
vieilles villes de la civilisation minoenne ou carienne pouvaient servir de modèle.
La colonisation proprement dite fut sans doute précédée d'une période de
découvertes et d'aventures. Au Nord de la Mer Égée, le cabotage ou des
traversées courtes menaient jusqu'aux côtes de Thrace, de la Propontide et de la
Mer Noire ; à l'Ouest, un va et vient très ancien a dû exister entre les deux rives
du canal d'Otrante : par temps clair, on aperçoit, des côtes de Calabre, les
montagnes d'Épire ; des objets mycéniens ont été trouvés aux portes de
Tarente. Dès le début du premier millénaire au plus tard les Grecs avaient donc
des notions sur ces pays lointains ; les poèmes homériques, qui ne mentionnent
aucune cité hellénique en dehors du bassin de la Mer Égée, connaissent
cependant, et l'Égypte, et le pays des Cimmériens aux longues nuits d'hiver,
c'est-à-dire la Russie, et la Sicile. Mais la colonisation proprement dite n'a pas
commencé si tôt. Les dates très anciennes que la tradition assigne à la fondation
de certaines cités (Cymé au VIe siècle !) sont dépourvues de tout fondement. Ce
n'est pas avant le début du ville siècle que les Doriens venus de l'Ouest et du
centre du Péloponnèse fondèrent, au fond du golfe de Tarente, Métaponte,
Sybaris, Crotone, Tarente même ; après 750, des Corinthiens et des Chalcidiens
poussent plus à l'Ouest, s'établissent sur la côte orientale de Sicile, à Naxos, à
Catane, à Syracuse, dépassent le détroit de Messine et atteignent la riche
Campanie. Au cours du vue siècle, tous ces établissements font tache d'huile :
les rives du golfe de Tarente, de la Sicile, de la côte occidentale de l'Italie se
couvrent de villes grecques ; vers 600, des gens venus d'Ionie créent Marseille
qui elle-même fonde des comptoirs tout le long du golfe du Lion et jusqu'en
Espagne. La colonisation a peut-être commencé un peu moins tôt encore au Nord
de la Mer Égée, dans des régions où les Grecs, par l'effet du climat et de l'aspect
des lieux, se sentaient plus dépaysés qu'en Sicile ou dans l'Italie méridionale. Ce
n'est pas avant le début du VIIe siècle que des Pariens fondent Thasos ; c'est
vers 650 que des gens de Chalcis occupent la Chalcidique et la côte Thrace, que
les marins de Mégare s'établissent sur les deux rives du Bosphore, ouvrant à
l'hellénisme la Mer Noire, où Milet, en cent cinquante ans, fonde près de cent
villes et comptoirs.
Les causes qui firent naître ce mouvement colonial sont diverses. Une des plus
importantes fut, selon les anciens, le manque de terre (στενοχωρία). On a parfois
voulu conclure de cette explication, contre toute vraisemblance, que la Grèce du
premier millénaire était surpeuplée. Ni la tradition ni les découvertes
archéologiques ne permettent de croire que les villes grecques aient eu, au IXe
ou au VIIIe siècle, une population trop nombreuse pour les ressources de leur
territoire. Celles mêmes qui ont le plus essaimé n'étaient à cette époque que de
petites cités entourées d'une population rurale assez clairsemée. Et il faut
remarquer que plusieurs d'entre elles, Milet ou Chalcis par exemple, sont le
centre de régions fertiles où pouvait subsister à l'époque classique et jusqu'à
l'époque romaine, c'est-à-dire en un temps où l'expansion colonisatrice de la
Grèce était arrêtée depuis de longs siècles, une population plus dense
certainement que celle qui les occupait au début du premier millénaire. Mais, si
la Grèce du vine siècle n'était pas surpeuplée, le régime juridique sous lequel elle
vivait explique que son sol n'ait pas été suffisant pour tous ses habitants. On a
vu que les tribus grecques avaient réparti entre les familles qui les composaient
les territoires où elles s'étaient établies. Ces propriétés familiales étaient
inaliénables et indivisibles. L'homme exclu du γένος, le banni, l'étranger, le
bâtard, n'avaient aucun droit à la propriété du sol ; dans chaque famille même
les descendants devaient se borner à cultiver en commun le lot assigné à leurs
ancêtres. Un pareil régime n'était fait ni pour ceux que leur origine ou leurs actes
mettaient hors la loi de la famille, ni pour les ambitieux ; et l'on comprend dans
quelle mesure la στενοχωρία a pu pousser les uns et les autres à chercher les
terres que leur refusait leur cité. Le régime familial de la Grèce primitive, on l'a
déjà remarqué, explique la colonisation grecque de la même manière que le
principe du droit d'aînesse explique les colonisations anglaise et française des
XVIIe et XVIIIe siècles.
D'autre part l'existence des cités helléniques paraît avoir été fort troublée dans la
période qui suivit la chute de la royauté. Les luttes entre les familles nobles et les
familles royales, qui ne se résignaient sans doute pas facilement A abandonner
leur autorité et leur prestige, les querelles des familles nobles entre elles,
semblent avoir composé une suite de révolutions monotones. Le dernier chant de
l'Odyssée nous montre une de ces villes où règne la discorde ; Athéna ne se
montrait pas toujours au bon moment pour réconcilier les combattants. Nombre
de colonies, Tarente entre autres, semblent avoir été fondées par un parti vaincu
qui préférait l'exil à la soumission ; l'une d'elles, qui doit son origine à des bannis
de Samos, porte le nom caractéristique de : (Cité) où règne la Justice,
Δικαιαρχία.
Enfin la colonisation grecque n'aurait pas été possible sans cet esprit d'aventure
qui caractérise les peuples jeunes, en voie de formation, et dont on trouve, dans
la Grèce primitive, d'autres manifestations. Les mêmes motifs qui poussaient les
uns à fonder dans des pays lointains des cités nouvelles incitaient les autres à
chercher sur mer les émotions et l'imprévu de la vie du pirate. En vers âpres,
l'auteur de l'Odyssée chante les joies de l'irrégulier, qui aime, non le travail et le
gain domestique, mais les vaisseaux, les batailles, les javelots et les flèches. Le
métier de corsaire était rémunérateur dans cette Mer Égée auprès de laquelle
s'élevaient des villes sans murailles, et il rapportait à ceux qui l'exerçaient la
richesse et une gloire à laquelle ne se mêlait aucune réprobation. Les pirates
grecs, comme les pirates phéniciens, mettaient au pillage les côtes de la Mer
Égée, enlevant tout ce qui leur tombait sous la main : céréales, bestiaux, objets
fabriqués, créatures humaines le cas échéant ; sur les vases attiques du vine
siècle on voit représentées des femmes qu'un ravisseur entraîne sur un bateau
en partance ; et les enlèvements jouent un rôle dans les récits de l'Odyssée
comme dans les dénouements des comédies de Molière. Et lorsque les progrès
de la civilisation restreignent la piraterie, c'est comme mercenaires que les Grecs
entreprenants vont satisfaire leur humeur batailleuse et aventurière. On les
rencontre en Carie au service des rois Lydiens, en Mésopotamie sous les ordres
des souverains de Babylone, surtout en Égypte, où l'apparition des hommes de
bronze terrifia les populations indigènes et facilita la reconstitution de l'Égypte
sous la domination du pharaon Psammétique qui les avait pris à sa solde (milieu
du VIIe siècle).

***

Les causes du mouvement colonial permettent de comprendre le caractère qu'il


présente à ses débuts. Ce que ces bannis et ces mécontents allaient chercher
hors de Grèce, c'était avant tout de bonnes terres. Aussi les voit-on s'établir tout
d'abord dans les pays fertiles et peu peuplés de l'Italie du Sud, où ils fondent des
villes dont l'agriculture fut au début la principale raison d'être. Les premières de
ces colonies furent Métaponte, Sybaris, Crotone, au milieu des plaines fécondes
dont l'insalubrité n'arrêta pas les premiers colons, trop heureux de pouvoir s'y
tailler de vastes domaines, comme les premiers planteurs de la Floride et du
Texas. De même en Sicile, la terre à blé par excellence de l'antiquité classique,
des Grecs s'installent à Naxos, à Catane, dans la région prospère que fertilisent
les cendres de l'Etna, à Léontini, le centre frumentaire de la Sicile à l'époque
romaine. Au delà du détroit de Messine, ils fondent Cymé, dans ce paradis
campanien qui, aujourd'hui encore, nourrit sans peine une population d'une
densité anormale. Ainsi se créent, dans ces régions où l'homme se sent plus à
l'aise qu'en Grèce, dans cette Grande Grèce qui est à la mère-patrie ce que
l'Amérique était à l'Angleterre au XVIIIe siècle, des villes neuves (Neapolis), qui
élèvent des temples aux divinités agraires et plus tard frapperont des monnaies
magnifiques à l'image de Déméter et de Coré.
Mais ces nouvelles cités ne pouvaient rester isolées au milieu de populations
inconnues et souvent hostiles. Elles voulurent communiquer avec leurs
métropoles ; elles constatèrent bientôt qu'elles pouvaient écouler les produits de
l'industrie grecque naissante chez les peuplades barbares qui les entouraient, et
d'autre part amener en Grèce les denrées et matières premières dont
regorgeaient ces contrées vierges. Pour cela il fallait des ports ; et l'on vit les
colons grecs se préoccuper de la configuration des côtes et de la direction des
courants. Après les villes agricoles naquirent les villes maritimes : en Grande-
Grèce Tarente, en Sicile Syracuse, sur le golfe du Lion Marseille, dans la Mer de
Marmara Cyzique, Byzance, puis, au bord de la Mer Noire, Sinope, Trapezus, les
établissements de la Chersonèse Taurique et des bouches du Danube, au seuil
des plus riches terres à blé de toute l'Europe. Ces villes ne tournent plus le dos,
comme Métaponte ou Sybaris, à une côte médiocre et inhospitalière ;
conformément aux nécessités maritimes, commerciales et militaires de l'époque,
elles sont établies sur un îlot ou une presqu'île qui commande un bon port
naturel : Syracuse et Tarente sont caractéristiques à cet égard. Parfois on
tâtonne avant de trouver l'emplacement propice : les Mégariens créèrent
Chalcédoine, desservie par des courants défavorables, et dont les géographes de
l'époque classique critiquaient déjà le mauvais choix, avant de découvrir le port
naturel de la Corne d'Or et d'y fonder Byzance, clef de deux mers et de deux
continents.
Qu'il s'agît de fonder des établissements agricoles ou maritimes, les colons grecs
apportaient avec eux les habitudes religieuses et politiques de la mère-patrie. Ce
ne sont pas des agglomérations amorphes qui se constituent en Italie ou sur les
bords de la Mer Noire, ce sont des cités, et l'on retrouve dans chaque colonie les
magistrats, les assemblées et les dieux de la métropole. Il ne serait même pas
surprenant qu'elles aient pris plus rapidement que les villes dont elles étaient
issues un caractère nettement urbain. Isolées au milieu de populations non-
grecques, presque toujours barbares, souvent hostiles, elles se concentraient et
se fortifiaient. Une tradition, peut-être exagérée, en tous cas caractéristique,
évalue à 50 stades (neuf kilomètres) le périmètre de la surface bâtie de Sybaris,
détruite vers 510 — dimensions inconnues des villes de la Grèce propre au vie
siècle ; Acragas (Agrigente), Poseidonia (Paestum) eurent des murailles entourant
toute la cité à une époque où, en Grèce, les acropoles seules étaient fortifiées.
Quelle que fût la cause qui décidait un groupe de colons à quitter la mère-patrie,
la cité qu'ils allaient fonder hors de Grèce gardait des rapports avec sa
métropole. Elle lui devait le respect, qui se manifestait par l'envoi
d'ambassadeurs à certaines dates, évitait autant que possible les conflits avec
elle ; des relations commerciales, et, le cas échéant, militaires, s'établissaient
entre les deux villes. Quoique le principe de l'indépendance politique des colonies
vis-à-vis de leur métropole ait toujours été respecté,, l'existence de nombreuses
colonies était une raison de prestige et une source de richesse pour la cité dont
elles étaient issues, surtout à partir du moment où s'accentua le caractère
commercial de ces établissements. Aussi un départ d'émigrants était-il un
événement important, où les dieux étaient consultés : la cité pouvait
officiellement intervenir pour décider la fondation d'une colonie, et pour désigner
le contingent qui devait y prendre part, le chef de l'expédition, et jusqu'aux
magistrats spéciaux chargés de partager, à l'arrivée, les nouveaux territoires
entre les colons.
Tous les peuples de la Grèce n'ont pas également pris part au mouvement
colonial. Ni les Illyriens, ni les Épirotes, ni les Macédoniens — sauf à l'époque
tardive des successeurs d'Alexandre, n'ont essaimé au delà des mers. Seules ont
envoyé des colonies les cités à forte population, établies solidement sur leur
territoire, possédant une organisation politique et économique assez avancée, et
la connaissance des choses de la mer : les ports du golfe de Corinthe — Corinthe
même et Sicyone — puis Chalcis ; Égine et Mégare, qui longtemps avant Athènes
jouèrent un grand rôle dans le golfe Saronique et la Mer Égée ; Naxos, centre
commercial des Cyclades, comme le seront plus tard Délos, et, à l'époque
moderne, Syra ; Paros ; enfin Milet, cœur de cette Ionie où l'hellénisme atteint
du VIIIe au VIe siècle, son plus haut degré de civilisation.

***

Ainsi en moins de trois cents ans la Méditerranée était devenue un lac à demi-
grec. Cette première expansion de l'hellénisme n'y a été limitée que par celle des
autres peuples civilisés et commerçants. A la même époque en effet, les
Phéniciens, solidement installés sur les côtes de Syrie où les Grecs ne pouvaient
songer à fonder d'établissements, créent des comptoirs d'un caractère
essentiellement commercial à Chypre, dans la Sicile occidentale, en Sardaigne,
sur les côtes de l'Afrique du Nord et de l'Espagne ; les Étrusques se répandent
sur celles de la Mer Tyrrhénienne, où leurs corsaires règnent en maîtres (cf. chap.
XII). A la fin du VIe siècle, la plupart des points favorables du bassin
méditerranéen étaient occupés, et cette raison aurait pu, à elle seule, arrêter
l'essor de la colonisation grecque. Et de fait, à partir de 500, et jusqu'à l'époque
d'Alexandre, ce mouvement s'arrête presque complètement ; les clérouquies
athéniennes du Ve et du IVe siècle, établies le plus souvent dans des pays depuis
longtemps conquis à l'hellénisme, répondent aux nécessités politiques, militaires,
financières, d'une cité unique, non aux tendances de toute une nation ; elles ont
d'ailleurs été constituées, on le verra, sous une forme tout à fait différente. Mais
une autre cause a pu ralentir le mouvement colonial de la Grèce. Le régime de la
propriété familiale y disparaît pour faire place à celui de la propriété individuelle ;
des révolutions politiques, dont on verra plus loin l'histoire (ch. VI et X),
améliorent le sort de la masse des citoyens : le fait qu'un plus grand nombre
d'hommes peuvent posséder la terre, s'enrichir par le commerce et l'industrie,
explique que les Grecs n'aient plus été chercher au loin la fortune qu'ils
pouvaient acquérir en restant dans leur patrie.
Mais les effets de la colonisation durèrent plus longtemps que le mouvement lui-
même. Et son premier résultat fut de créer un sentiment de solidarité
panhellénique qui se manifesta plus fortement à l'étranger qu'en pays purement
grec. Les colonies étaient souvent constituées par des éléments venus de
plusieurs cités grecques, et qui, malgré leur diversité d'origine, faisaient bloc
lorsqu'ils se trouvaient réunis, loin de la métropole, au milieu de populations
d'une autre race. L'exemple le plus frappant de ces colonies mixtes est, dans le
Delta, la ville de Naucratis, maîtresse du commerce entre l'Égypte et le monde
grec, fondée par un véritable consortium de villes de la côte asiatique auxquelles
était venue se joindre Égine ; un Hellénion, à la fois citadelle, magasin,
sanctuaire, y symbolise l'union des Grecs en terre étrangère, qu'exprime aussi la
constitution fédérale de la cité. L'unité hellénique s'est ainsi réalisée dans
certaines colonies avant que les guerres médiques en fissent sentir — pour trop
peu de temps — le besoin dans les métropoles : c'est de la même manière que,
cinq siècles plus tard, l'unité italienne trouva sa première expression dans les
communautés de negotiatores d'Orient.
Dans ces villes neuves, composées souvent des éléments les plus actifs et les
plus entreprenants de leurs métropoles, la civilisation hellénique a pris
fréquemment un développement rapide et brillant. Toutes les colonies n'y ont
évidemment pas participé de la même manière. Beaucoup d'entre elles, établies
dans des climats rudes, au milieu de populations hostiles ou tout au moins
inassimilables, sont restées surtout des centres de commerce, plus ou moins
gagnés par l'élément barbare, qui souvent menace leur existence même. Telles
sont les villes de la Cyrénaïque, vivant surtout de l'exportation des produits
exotiques, comme nos colonies de l'Afrique occidentale, fortement influencées
par les populations lybiennes qui les entourent, et où l'hellénisme est longtemps
resté retardataire ; telles sont les colonies pontiques, dont plusieurs n'ont connu
qu'une existence précaire, sans cesse compromise par les attaques des Gètes et
des Scythes, et qui n'ont en somme joué dans l'histoire de la civilisation grecque
qu'un rôle effacé jusqu'au jour tardif où Mithridate, un roi demi-barbare, essaya,
mais en vain, d'y organiser la dernière résistance de l'hellénisme expirant. Il n'en
va pas de même à l'Ouest, principalement en Grande-Grèce et en Sicile. Sans
parler des analogies de climat et d'aspect, les populations qu'y trouvaient les
colons, Chaones, Messapiens, Sicules, d'origine illyrienne ou italiote,
n'opposèrent en général qu'une faible résistance à la culture hellénique. A
l'époque de la conquête romaine, la Sicile était devenue une île grecque, villes et
campagnes. Dans ce milieu favorable se sont développées de grandes cités où
les idées politiques, la science, la littérature, l'art, ont atteint de bonne heure des
formes avancées. La constitution de ces villes, dont les fondateurs ont apporté
de Grèce les principes du régime aristocratique, semble avoir rapidement évolué.
Des législateurs au nom plus ou moins mythique, Zaleucos, Charondas, Diodes
(cf. ch. VI), y avaient, d'après la tradition, introduit à une époque indéterminée,
mais certainement très ancienne, d'importantes réformes. Et l'esprit
démocratique, avec toutes ses conséquences, s'y manifestera au moins aussi tôt
que dans le bassin de la Mer Égée. Des formes de littérature avancée, lyrique et
comédie (cf. ch. XI), s'y développeront dès le vie siècle ; des systèmes
philosophiques hardis y trouvent un accueil empressé auprès d'un public curieux
de nouveautés ; autour de Pythagore, de Parménide, se constitueront des
chapelles d'enthousiastes. La floraison artistique y est splendide. C'est en
Grande-Grèce et en Sicile qu'il faut chercher quelques-uns des plus grandioses
édifices du VIe et du Ve siècle : devant les plus belles ruines de Grèce, et même
à l'Acropole d'Athènes, on ne peut pas oublier la grave perfection des temples de
Paestum.
On voit que le caractère particulier du mouvement colonial grec s'explique par
ses origines mêmes. Les colonies grecques ne sont ni des établissements
militaires, ni, du moins dans leur principe, des factoreries, comme celles que les
Phéniciens créent, eux aussi, entre le ville et le vie siècle au bord de la
Méditerranée ; elles sont essentiellement des colonies de peuplement. De là le
développement, souvent magnifique, de leur civilisation, et le rôle qu'elles ont
joué dans l'histoire de l'hellénisme. Elles font songer à certaines colonies
anglaises, à l'origine desquelles on trouve aussi des irréguliers, convicts,
aventuriers ou mécontents, et qui égalent maintenant ou dépassent la métropole
par l'intensité de leur développement économique et intellectuel et parfois la
hardiesse de leurs expériences sociales.

Bibliographie. — GUIRAUD. La propriété foncière en Grèce jusqu'à la


conquête romaine. Paris, 1893. — GLOTZ. Le travail dans la Grèce
ancienne. Paris, 1920.
CHAPITRE VI. — CHANGEMENTS DANS LA VIE
ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

Dans ce domaine agrandi par les entreprises coloniales, les conditions de


l'existence se modifiaient peu à peu. Une lente adaptation à une vie plus stable
et à un climat nouveau se manifeste dans cette société dont l'agriculture est la
base. Les grands domaines familiaux entre lesquels le sol avait été divisé au
début de l'occupation se morcèlent ; une évolution d'un caractère à la fois
économique et juridique enlève à la famille, pour l'attribuer à l'individu, la
propriété mobilière d'abord, puis la terre elle-même : à la mort du père, les
enfants se partagent son domaine. Ainsi divisé, le sol gagne en valeur, et
l'homme essaye d'obtenir de lui un meilleur rendement ; les grands espaces
abandonnés autrefois à l'élevage, à la glandée, à l'exploitation forestière, cèdent
la place aux champs de blé ou d'orge, aux olivettes, aux vignobles. L'expérience
crée des habitudes agricoles : les poèmes homériques connaissent déjà
l'assolement biennal, les engrais et l'irrigation. A coup sûr les procédés restent
encore primitifs ; la charrue que décrivent Homère et même Hésiode et que
représentent les terres cuites archaïques, est sans doute aussi barbare que
l'araire qu'on rencontre aujourd'hui encore dans certains cantons de Grèce ou de
Macédoine ; son coutre en bois égratigne péniblement un sol maigre. Aussi le
laboureur supplée-t-il par un rude travail à l'ingratitude de la terre et à
l'insuffisance du matériel ; les Travaux et les Jours d'Hésiode dépeignent la dure
existence du cultivateur grec.
Mais, si l'agriculture se développe, elle n'est plus cependant l'unique moyen de
subsistance. La création des cités a modifié le régime primitif où chaque famille,
habitant sur un vaste domaine, se suffisait à elle-même, où les aliments et les
vêtements destinés à ses membres se confectionnaient à la maison, où l'homme
était maçon, menuisier, cordonnier, où la femme, cuisinière, boulangère,
blanchisseuse, cardait, filait, tissait et brodait la laine. Déjà dans l'Iliade le berger
et le laboureur vont au bourg voisin pour troquer contre le lait et le blé les outils
qui leur sont nécessaires. A ce petit commerce se superpose, à mesure que le
monde hellénique s'étend et que des régions plus diverses sont soumises à son
influence, un commerce à grande distance. Les colonies siciliennes exportent leur
surplus de blé ou de bois ; Cyrène, ses épices et sa laine ; les pays égéens
envoient aux établissements du Pont-Euxin l'huile, les figues, le vin — dont un
Grec, même éloigné de sa mère-patrie, se passe difficilement, — et en reçoivent
des salaisons. Peu à peu se crée une classe de commerçants ; elle n'apparaît pas
encore dans les poèmes homériques, où le mot d'εμπορος, qui servira plus tard à
désigner les trafiquants, conserve encore son sens primitif de passager, et où le
grand commerce semble être l'apanage de hauts personnages, comme Mentès,
roi des Taphiens, qui exporte à Chypre du fer pour en rapporter du cuivre ; mais
dès le VIIe siècle Hésiode connaît en Béotie de riches commerçants d'Égine, et
sait les saisons où la régularité des vents permet un trafic maritime régulier.
Ces échanges nécessitent la création et la diffusion d'un système de poids et de
mesures. Il parait très vraisemblable que les peuples égéens en aient possédé un
ou même plusieurs : ceux qui se constituent dans le monde hellénique ont,
comme ceux des Chaldéens et des Égyptiens, pour base une unité de longueur,
calculée d'après une partie du corps humain (pied ou coudée), et qui sert à former
des unités réelles ou théoriques de volume, de capacité, et de poids. L'accord ne
se fit jamais complètement en Grèce, ni sur la partie du corps prise comme base,
ni sur sa longueur exacte, ni sur l'établissement des multiples et sous-multiples,
les Grecs hésitant entre le système décimal, le système duodécimal et la
multiplication par 2, 4, 8, 16, etc. ; de là, dans les pays helléniques, comme en
France avant 1792, des systèmes métriques compliqués qu'on s'efforça, au cours
des temps, d'unifier et de simplifier, sans jamais y réussir complètement. Mais il
ne suffisait pas de pouvoir mesurer et peser : il fallait aussi imaginer, pour les
besoins du commerce, des valeurs de convention supprimant les inconvénients
du troc. La langue de l'Iliade et de l'Odyssée a conservé le souvenir d'un temps
très ancien — antérieur peut-être à l'établissement des Grecs dans les Balkans —
, où la valeur marchande d'un objet et même d'un être humain est calculée en
fonction de celle de l'animal utile et précieux entre tous, le bœuf : les jeunes
filles crétoises qu'Héphaistos avait représentées sur le bouclier d'Achille sont
dites άλφεσιβοίαι parce que leur mariage devait rapporter beaucoup de bœufs à
leurs parents ; mais à l'époque de la rédaction définitive de ces poèmes
l'habitude s'est établie d'utiliser, dans les échanges, des métaux précieux —
cuivre, fer, or — soit en forme de lingots (τάλαντος), soit en forme d'armes
(πέλεκυς) ; la tradition et les découvertes archéologiques nous font également
connaître des broches (όβελός, όβολός, obole), soit en unités, soit en poignées
(δραχμή, drachme) de six. Tel est le système qui paraît avoir été en usage au
VIIIe et au VIIe siècles. Mais un progrès énorme fut accompli, peut-être dès la
fin du vile siècle, lorsque les lingots, réduits à de faibles dimensions, grâce à
l'emploi généralisé de l'or et de l'argent, et devenus par là même d'un
maniement et d'un transport plus faciles, portèrent une marque — lettre ou
effigie — apposée par l'atelier d'où ils sortaient, et qui indiquait leur poids et leur
valeur, supprimant ainsi les pesées de contrôle et les contestations. La monnaie
était créée. Cette invention, attribuée par les anciens aux souverains demi-
hellénisés de Lydie, qui possédaient dans leurs mines et dans les alluvions de
leurs fleuves les plus riches gisements d'or du monde égéen, se répandit en tous
cas très rapidement dans les ports de l'Ionie. Un nouveau progrès fut accompli le
jour où le roi lydien Crésus fit du monnayage une chose d'État, renonça par là
même à utiliser tel quel l'alliage variable d'or et d'argent (electron) que lui
fournissaient les sables du Pactole, et mit en circulation des pièces d'or et
d'argent à titre fixe. Les municipalités grecques suivirent son exemple,
enlevèrent aux particuliers le droit de battre monnaie, et gardèrent
définitivement pour elles le précieux privilège. Divers systèmes monétaires se
constituèrent : celui d'Égine fut adopté par la plupart des cités de la Grèce
continentale : celui des villes d'Eubée par Corinthe, dont les marchands le
répandirent au loin, en Chalcidique, en Cyrénaïque, en Sicile, en Grande-Grèce.
Seules des villes très conservatrices, comme Sparte, gardèrent jusqu'au ive
siècle une encombrante monnaie de fer. A la différence de ce qui se passait en
Lydie, la monnaie grecque fut surtout monométallique, sauf dans les villes d'Asie
Mineure : les pays helléniques étaient pauvres en or, riches en mines d'argent ;
c'est d'Orient qu'arrivèrent plus tard statères et dariques, qui ne furent pas
d'usage courant avant la fin du ve siècle.
Les échanges ne se faisaient pas en général par terre. Sans doute l'existence de
chemins dans la Grèce archaïque n'est pas contestable : les poèmes homériques
mentionnent, sans préciser, des routes ; des traces de chaussées, qu'on fait
remonter un peu arbitrairement à l'époque mycénienne, ont été découvertes en
Argolide. Mais il s'agit, semble-t-il, de voies d'importance médiocre, menant de la
ville aux champs ou aux bourgs voisins, ou conduisant à un sanctuaire fréquenté.
La Grèce n'a connu, ni à ce moment ni plus tard, un réseau routier comparable à
celui que l'Italie posséda à partir du me siècle. C'est par la mer que passent la
plupart des marchandises. A ces besoins nouveaux correspond une évolution de
la marine. A côté du vaisseau de course, dont on cherche à augmenter la rapidité
et la force offensive par le grand nombre de ses rameurs, les peintures de vases
nous font connaître des bateaux plus lourds, mus à la voile, ancêtres du caïque
moderne, que manœuvre un équipage restreint, et qui transportent à peu de
frais, mais en beaucoup de temps, des marchandises encombrantes. La
navigation n'est encore qu'un lent cabotage : chaque soir on tire le navire au sec
sur une plage de sable ; mais le temps n'a jamais compté en Orient. Avec la
marine marchande se développe la pêche ; le poisson de mer ne figurait pas à la
table des seigneurs de Mycènes et de Tyrinthe ; mais les poèmes homériques,
qui ont conservé le souvenir de cette époque où il est considéré comme un
aliment inférieur, connaissent et le harponnage et la pêche au filet ; le poisson
tiendra une place toujours croissante dans l'alimentation des Grecs, et nombre
de villes, les 'colonies de la Mer Noire entre autres, s'enrichiront du commerce
des salaisons.
Ce ne sont pas seulement des produits agricoles et forestiers, ou des matières
brutes, que transportent les navires marchands. L'activité manufacturière des
Grecs s'éveille en même temps que leur activité commerciale. Avec la fin du
régime économique familial on voit apparaître les gens de métiers, les ouvriers
spécialistes, souvent assez chargés de commandes pour s'adjoindre des aides et
former des ateliers produisant en série. Dans les villes d'Asie Mineure se
développent, peut être sous l'influence des civilisations orientales, lydienne et
assyrienne, .des tissages dont les produits fins et richement décorés se
répandent dans tout le monde hellénique. Les industries du métal progressent.
Les Grecs apprennent à utiliser le minerai de fer, assez abondant dans certaines
régions d'Asie Mineure et en Laconie. Il en résulte d'importantes modifications
dans l'armement. L'ancien bouclier d'osier n'est plus suffisant pour repousser les
pointes des lances et des flèches en fer ; un petit bouclier rond, facile à manier
pour parer les coups, un casque, une cuirasse de cuir et de bronze, complétée
par un jupon plaqué de métal, et des jambières en bronze, composent désormais
l'armement défensif du guerrier ; des armes offensives et des outils en fer sont
mentionnés dans les parties les moins anciennes de l'Iliade et de l'Odyssée. —
De nombreux gisements d'argile favorisent le développement de l'industrie
céramique, où la décoration des pièces fabriquées révèle de bonne heure un réel
souci d'art : en Ionie, et dans certains grands ports, comme Corinthe, des
souvenirs de la peinture crétoise et l'imitation des tapisseries orientales
déterminent la naissance d'un style composite où le décor floral, gracieusement
interprété, les animaux fantastiques, les tableaux mythologiques, composent de
riches ensembles ; en Béotie, et surtout en Attique, des vases, dont la forme et
les dimensions, souvent considérables, témoignent d'un grand effort technique,
portent une décoration plus maladroite, mais plus originale, où des ornements
géométriques encadrent des scènes à nombreux personnages d'un rendu gauche
et appliqué.
L'architecture et la sculpture progressent comme la céramique. S'il est assez
imprudent de vouloir reconstituer, d'après les indications peu précises de l'Iliade
et de l'Odyssée, le palais de Priam et la maison d'Ulysse, les fouilles montrent
que, dès le VIIIe siècle, les architectes savent couvrir de grandes surfaces sous
le toit à double versant : la cela du vieux temple de l'Héraion, près d'Argos (VIIIe
siècle), mesure plus de trente-six mètres de long, huit mètres et demi de large.
La colonnade, autrefois limitée à la façade, se développe en péristyles qui font le
tour des édifices, ajoutent à leur importance sans les alourdir. Si les architectes
n'utilisent encore que le bois, le tuf et le calcaire, souvent complétés, pour des
raisons d'économie, par la terre cuite et même la brique crue, les sculpteurs, qui
ont abandonné le bois pour la pierre, essayent de travailler le marbre, où ils ne
taillent au début que de raides idoles gainées, les bras collés au corps ; mais
déjà les bas-reliefs en tuf, bariolés de vives couleurs, qu'on a trouvés sur
l'Acropole d'Athènes, témoignent d'un remarquable effort pour rendre, tant chez
l'homme que chez les animaux, les mouvements les plus violents.

***

Tous ces progrès dans le commerce et la technique ont d'importantes


conséquences sociales. La puissance n'est plus fondée exclusivement sur la
possession d'un grand domaine ; les propriétés héréditaires se morcellent, et la
loi commence à en autoriser la vente ; le trafic crée la fortune mobilière, dont
l'usage de la monnaie facilite le maniement. Des familles tirent du commerce des
revenus considérables, qui leur permettent de jouer dans leurs cités un rôle
important : à Corinthe, les Bacchiades, grands armateurs, grands marchands, et
premiers magistrats de leur cité, en sont un exemple frappant. Il est difficile de
dire s'il s'agit de parvenus qui se sont créé une généalogie avantageuse, ou
d'aristocrates qui ont su s'adapter à des conditions d'existence nouvelles. En tous
cas c'est la fortune qui sert maintenant de base à l'organisation politique. C'est
sur les signes extérieurs de la richesse qu'est fondé le classement des citoyens. A
coup sûr, ces signes sont encore souvent d'un caractère nettement agricole : à
Athènes, la première catégorie de citoyens, d'après une constitution qui remonte
peut-être au VIIIe siècle, comprend ceux qui peuvent récolter dans leurs champs
cinq cents boisseaux de blé (πεντακοσιομέδιμοι) ; la seconde, ceux qui peuvent
s'offrir le luxe d'un cheval (ίππεΐς) ; la troisième, les paysans aisés qui possèdent
un couple de bœufs (ζευγΐται). Mais, à côté de ce mode archaïque d'évaluation, en
apparaît un autre, mieux adapté aux nouvelles conditions économiques, et à
l'existence de la monnaie : c'est en numéraire que la constitution attribuée à
Dracon, et qui remonte sans doute au vile siècle, exprime le capital dont la
possession permet l'accès aux premières magistratures de la cité (cent mines
euboïques, c'est-à-dire environ 14.000 francs-or). Ainsi le régime aristocratique qui
avait remplacé la royauté se transforme en une véritable ploutocratie. L'argent
fait l'homme (χρήματ' άνήρ), dit un proverbe d'alors.
Dans une société ainsi constituée, la situation des petites gens est fort pénible.
Les riches peuvent tirer des revenus énormes à la fois du commerce et de leurs
domaines, dont aucune loi, semble-t-il, ne limite encore l'accroissement : à en
juger par l'organisation censitaire, dans l'Attique, dont les dimensions sont celles
d'un petit département français (à peu près 25.000 hectares), de nombreux
propriétaires possédaient plus de 40 hectares de terres arables. Pendant ce
temps, le paysan pauvre vit sur un patrimoine juste suffisant à l'entretien de sa
famille, et dont d'âpres procès de succession et de bornage rendent la possession
précaire. La diffusion de la monnaie n'améliore pas sa situation. L'argent, encore
rare au VIe siècle, a une puissance d'achat énorme ; on paye, au temps de
Solon, un bœuf cinq drachmes (environ cinq francs). Il en résulte une grande
dépréciation des denrées agricoles. Aussi, à la suite d'une maladie ou d'une
mauvaise récolte, il arrive au paysan d'être obligé d'emprunter pour vivre : il ne
peut emprunter qu'à des taux usuraires et finit par engager la seule chose qu'il
possède, c'est-à-dire sa terre. L'hypothèque, fléau des campagnes, existe en
Grèce dès cette époque ; probablement sous la forme de la vente à réméré : les
premières bornes hypothécaires qu'on ait trouvées en Grèce datent du VIe siècle,
mais l'usage qu'elles attestent est certainement plus ancien. Expulsé de sa terre,
le paysan n'a plus qu'à se mettre en gage lui-même avec sa famille : il perd sa
qualité d'homme libre et n'est plus qu'un serf. Si les conditions économiques qui
règnent en Grèce à partir du VIIIe siècle ne sont pas la cause unique du servage,
du moins ont-elles favorisé son extension et accentué son caractère oppressif.
Cette institution, qui semble avoir été ignorée des tribus helléniques à l'époque
de leur arrivée en Grèce, et qu'Homère et Hésiode ne mentionnent pas encore, y
était fort développée avant le VIe siècle. Avec des différences de détail, les
Hilotes de Sparte, les Πενέσται (serviteurs) de Thessalie, les Μνωίται et les
Κληρώται (serfs attachés à la glèbe) de Crète, peut-être aussi les Πελάται (clients)
et les Έκτήμοροι (qui doivent au propriétaire les ⁵/₆e de la récolte) de l'Attique, ont
pour caractère commun d'être attachés au sol qu'ils cultivent et de payer une
redevance proportionnelle à la récolte annuelle. On a déjà vu (ch. IV) qu'il ne faut
pas voir en eux les représentants d'une race primitive asservie par les Grecs : il
est probable qu'une série de contrats personnels, — comme en Europe
occidentale à partir du VIe siècle de notre ère, — lièrent les familles de petites
gens aux nobles qui, en échange des redevances, leur assuraient sans doute à
l'origine aide et protection. Ce régime, patriarcal à son début, devint avec le
temps oppressif. La ploutocratie fit du métayer un esclave, et créa une classe
misérable, mécontente et volontiers révoltée, dont l'existence finit par devenir un
danger véritable pour les États de constitution obstinément oligarchique, comme
Sparte et la Thessalie, qui n'ont pas su, par des mesures radicales, lui rendre la
liberté.
A côté des serfs, l'esclave, proprement dit, — ramené d'une expédition guerrière
ou acheté à des pirates sur un de ces marchés d'hommes qui se créent dans le
monde hellénique, en particulier dans les villes ioniennes, commence à jouer un
rôle dans l'exploitation agricole. Dans l'Iliade, les moissonneurs représentés sur
le bouclier d'Achille sont encore, semble-t-il, des travailleurs libres, έριθοι, et, à
côté de ces journaliers, il ne manque pas en Grèce de gagistes, θήτες, qu'un
contrat permanent lie à leur employeur ; mais l'Odyssée nous montre des
esclaves véritables, δμώες, qui gardent les troupeaux d'Ulysse ; d'autres, dans sa
maison, vaquent aux soins domestiques. A la ville, les progrès de l'industrie
déterminent la création de petits ateliers : la main-d'œuvre libre et la main-
d'œuvre servile y sont, semble-t-il, employées concurremment. Le droit et les
mœurs font en général à l'esclave une situation assez douce dans la famille ; s'il
n'a pas encore à cette époque l'espoir de s'affranchir, du moins est-il en général
traité sans rudesse, parfois avec affection, il jouit d'une indépendance relative,
surtout dans les exploitations rurales, et peut amasser un petit pécule. La
situation de l'esclave semble avoir été plus douce dans la Grèce archaïque qu'à
Rome au temps de Caton l'ancien.
***

Les nouvelles conditions économiques favorisent le développement des villes. Sur


les rives de la Mer Égée on voit grandir les ports. : en Ionie Milet, sur les bords
du golfe Latmiaque, débouché de la vallée du Méandre, et Phocée, qui
commande la vallée de l'Hernies et dessert l'industrielle Lydie ; dans la Grèce
centrale Chalcis, maîtresse du détroit de l'Euripe, si important à une époque où
les navires évitent encore le tour de l'Eubée ; Égine, dont les corsaires et les
armateurs jouent un grand rôle dans la Grèce archaïque, comme au XVIIIe siècle
de notre ère ceux de sa voisine Hydra ; des deux côtés de l'isthme les deux ports
de Corinthe, qu'enrichissent le transit et les droits d'entrepôt. Mégare, fondatrice,
au vue siècle, de nombreuses colonies en Sicile et sur le Bosphore, est
également une cité prospère. Sa future rivale Athènes, dont le port du Pirée n'est
pas encore aménagé, ne joue qu'un rôle modeste ; cependant il semble que la
ville, avant le VIe siècle, déborde l'enceinte de l'Acropole, et que des quartiers
nouveaux se construisent, tant au Sud, du côté de l'Ilissos, qu'au Nord-Ouest, où
se concentre une population de potiers et de forgerons. Dans le Péloponnèse, à
Tyrinthe et à Mycènes succède Argos, qui, au centre d'une plaine fertile, joue,
après s'être annexé le port de Nauplie, un grand rôle commercial qu'atteste la
création, sous le roi Pheidon, au vue siècle, d'un système métrique adopté par un
grand nombre de villes grecques. Sparte, malgré son éloignement de la mer, doit
à sa constitution une puissance qui, dès le début, semble avoir eu un caractère
nettement militaire. — L'absence de données sérieuses ne permet pas de se faire
une idée de la population des grandes villes d'alors ; les calculs sur lesquels se
fondent certains historiens pour attribuer 25 ou 30.000 habitants aux cités les
plus importantes de la Grèce du vue siècle ont des bases très fragiles.
Malgré la tristesse de cet âge de fer, comme disent les poètes d'alors, où dans
toute la Grèce, une majorité misérable, serfs ou journaliers, vit opprimée par une
minorité opulente, enrichie à la fois par ses vastes domaines et par le commerce,
le jeu naturel des événements détermine des progrès dans l'ordre moral et
juridique. L'accroissement de la population urbaine renforce, au détriment de
l'organisation familiale, le pouvoir de la cité. Tout un travail de législation
s'élabore à partir du VIIIe siècle dans le monde hellénique. La tradition a
conservé les noms de plusieurs de ces législateurs, dont on ne savait plus, à
l'époque classique, s'ils étaient, comme dit un oracle delphique en parlant de
Lycurgue, des dieux ou des hommes, et dont les noms transparents — à Sparte
Lycurgue, le Faiseur de Lumière ; à Locres Zaleucos, le Brillant ; à Athènes
Dracon, le Dieu à forme de serpent qui veille sur l'Acropole — indiquent peut-être
le caractère mythique. Qu'ils aient été vraiment les auteurs des réformes qu'on
leur attribue, ou que ces réformes soient le résultat d'un travail lent et anonyme,
il reste en tous cas certain qu'un esprit nouveau se manifeste dans la législation.
Le droit antique, fondé sur la famille solidaire dans la répression comme dans la
responsabilité, fait place à des conceptions plus modernes où l'individu est mis
en présence de l'État. Une plaque de bronze, trouvée à Olympie, et qui peut
dater de la fin du VIIe siècle, est, comme on l'a dit avec raison, une première
édition du bill de l'habeas corpus ; elle précise les droits de l'accusé, le défend
contre toute violence illégale, règle l'action des tribunaux dont il est justiciable,
et limite celle de l'accusateur, qui ne peut en aucun cas s'étendre à la famille et
aux biens de l'accusé. A Athènes, le code de Dracon, loin d'être, comme le
voulait une tradition tardive et mal fondée, écrit avec des lettres de sang, réalise
un grand progrès dans le sens de la raison et de l'humanité ; et, parmi les lois
plus ou moins authentiques qui lui sont attribuées, la plus remarquable sans
doute est celle qui, en créant, à côté de l'Aréopage, le tribunal des Éphètes,
distingua, au point de vue de la pénalité comme de la juridiction, le meurtre
prémédité de l'homicide involontaire, proclamant ainsi, peut-être pour la
première fois dans le monde grec, l'importance, dans la législation, du principe
de la responsabilité morale.

Bibliographie. — GLOTZ. Le travail dans la Grèce ancienne. —


PERROT et CHIPIEZ. Histoire de l'art. T. VI et VII. — CH. DUGAS. La
céramique grecque, Paris (Payot), 1924. — GLOTZ. La solidarité de la
famille dans le droit criminel en Grèce. Paris, 1904.
CHAPITRE VII. — L'ÉVOLUTION RELIGIEUSE

La religion grecque n'est pas de celles dont le caractère peut se résumer en


quelques formules. Elle n'a jamais été fixée en dogmes immuables, mais elle
s'est au contraire sans cesse adaptée à l'évolution intellectuelle et morale du
peuple raisonneur, curieux, ami des nouveautés, qui la pratiquait. C'est ce qui
rend particulièrement malaisée l'histoire de ses origines. Les premiers documents
écrits qui nous permettent de l'étudier sont les poèmes homériques et la
Théogonie d'Hésiode : on y voit figurés des dieux nombreux, aux caractères bien
tranchés. Dans ce polythéisme si clair on aurait tort de voir un état primitif de la
religion grecque ; il est déjà le résultat d'une longue élaboration. Derrière ces
aspects nets et déjà bien ordonnés il en faut supposer d'autres plus anciens et
plus obscurs, dont les poèmes homériques n'ont pu éliminer tous les vestiges,
que certains auteurs de l'époque classique, comme Eschyle, expriment parfois
avec un singulier relief, et qui seuls enfin peuvent expliquer à la fois des
représentations figurées, quelquefois très tardives, et des rites qui se sont
perpétués jusqu'à une époque avancée de l'hellénisme. On essayera de résumer
ici les hypothèses les plus vraisemblables qui ont été faites de nos jours sur ces
aspects très anciens de la religion grecque, et sur les modifications successives
qui l'ont amenée au point où on la trouve au début de l'époque historique.

***

On a longtemps contesté, et souvent avec plus d'esprit que de méthode, qu'il pût
y avoir rien de commun entre les religions des peuples de l'antiquité classique et
celles d'autres groupements humains qui ne sont pas arrivés à un degré de
civilisation aussi avancée. Il y avait, pensait-on, un véritable scandale à signaler
des éléments semblables dans les croyances des Grecs et dans celles des
sauvages. Il semble cependant que le miracle hellénique n'en est que plus
merveilleux si, partis-de notions assez peu différentes de celles qu'on retrouve
aujourd'hui chez les Cafres et les Indiens d'Amérique, les Grecs ont pu en tirer
des conceptions d'une si grande valeur artistique, morale, philosophique, et les
abus et les imprudences de la méthode comparative ne doivent pas avoir pour
conséquence de faire négliger les rapprochements frappants auxquels elle a
conduit. Il est bien probable qu'à une époque très ancienne de leur histoire, et
sans doute même avant de pénétrer dans la presqu'île des Balkans, les Grecs
croyaient à l'existence d'un être supérieur qui protégeait la tribu dont ils faisaient
partie, et dans lequel cette tribu trouvait son expression idéale. L'existence de la
tribu et sa prospérité dépendaient de celle de cet être ; mais la réciproque est
vraie aussi : ce n'est pas un dieu d'un aspect stable et d'un caractère immuable ;
il est en perpétuelle évolution, il peut être enfant, dans la force de l'âge, vieillir,
mourir, et même renaître. De là ces dieux-poupons, assimilés plus tard à Zeus,
ou à Dionysos, ces dieux ou ces héros qui souffrent, disparaissent et
ressuscitent. Le dieu peut s'incarner dans des formes diverses ; le chef de la
tribu, le roi, participe de son essence, et le principe de la royauté de droit divin a
été formulé à l'aube comme au déclin de l'histoire grecque. Des correspondances
mystérieuses s'établissent entre le groupe et son dieu d'une part, et d'autre part
tel végétal, ou tel animal familier ou redoutable ; de là, jusqu'à l'époque
classique, les clans de Fils du serpent, Όφιογενεΐς, les dieux à forme ou tout au
moins à visage d'animaux — Héra au visage de vache, βοώπις, Athéna au visage
de chouette, γλαυκώπις —, qui plus tard deviennent des divinités plus décentes,
à forme complètement humaine, auxquels un animal, l'aigle de Zeus, la chouette
d'Athéna, sert d'attribut.
De ce dieu, incarnation de la tribu, dépend aussi ce que la tribu a de plus
précieux : ses troupeaux, ses moissons. Il peut avoir son siège dans la terre qui
nourrit les uns et les autres. Dans des fêtes saisonnières, les fidèles l'invoquent
et se le rendent propice par des rites magiques, où des symboles, souvent très
grossiers, rappelant l'acte de la génération, sont destinés à assurer la fécondité
des champs et des bêtes : le rôle du phallus dans le culte d'Hermès, dans celui
qui plus tard a été rattaché à Dionysos et aux grandes déesses d'Éleusis, n'a pas
d'autre origine. Une physiologie élémentaire se mêle en effet à ces conceptions
religieuses : la Terre est imaginée comme une femme, d'abord vierge (Κόρη),
puis fécondée par les pluies et les orages et devenant ainsi la Terre-mère (Δη-
μήτηρ). Entre elle et les hommes actuels on supposa des générations d'êtres
monstrueux nés directement de la Terre, Titans, Géants. L'assimilation avec les
rapports humains se poursuivant, le dieu de la tribu en devint l'ancêtre, le héros
qu'on se représentera sous une forme de plus en plus précise, serpent d'abord,
— l'animal terrestre par excellence — puis homme ; peu à peu on établit son
histoire ; à une date plus tardive on montre son tombeau ; de nombreux détails
trahissent cependant son origine : à Athènes, le héros Cécrops, civilisateur du
pays, a gardé, dans les peintures et les bas-reliefs de l'époque classique, sa
queue de serpent.
Nés de la terre, les hommes y retournent après leur mort ; leur personnalité s'y
confond avec celle de l'ancêtre de la tribu ; ils deviennent héros comme lui,
comme lui objets de respect et de culte. La communication n'est pas interrompue
entre les vivants et les morts, et les fêtes agraires se compliquent, comme c'est
le cas pour les Anthesthéries athéniennes, de cérémonies où les morts sont
évoqués par des rites et des formules magiques, puis, par d'autres rites et
formules, renvoyés à leurs demeures souterraines. Car le mort est un être
ambigu, respectable et bienfaisant, mais aussi redoutable, surtout s'il souffre ;
de là les précautions prises pour assurer son bien-être : embaumement,
offrandes, sacrifices sanglants et parfois humains. Les poèmes homériques ont
conservé le souvenir plus ou moins précis de toutes ces pratiques, quoiqu'à
l'époque de leur rédaction la coutume se fût déjà introduite d'incinérer les morts,
sans qu'il ait été possible jusqu'ici de démêler dans quelles circonstances elle a
pénétré en Grèce : on peut seulement constater que l'inhumation et l'incinération
ont persisté côte à côte jusqu'à l'époque classique.

***
A cette première couche d'êtres divins, nés de sentiments et d'émotions
collectives, et attachés au sol, les progrès de la curiosité et de l'esprit scientifique
en ont superposé une seconde, qui tire son origine de l'observation plus
désintéressée du monde. Les dernières venues des tribus grecques ne s'étaient
pas encore détachées du tronc indo-européen qu'elles avaient déjà fait un dieu
suprême de la voûte céleste, qui surplombe l'univers — védique Djaus, ciel ; grec
Ζεύς ; latin Diespiter, vocatif Juppiter. Arrivé en Grèce, Zeus est vainqueur des
vieilles divinités du sol, Titans et Géants, qui essayent vainement de lui résister
et d'escalader les hauts sommets qui supportent sa demeure ; mais il garde
longtemps son aspect de parvenu, fier d'un succès récent et mal assuré : c'est
ainsi qu'il apparaîtra encore, en plein Ve siècle, dans le Prométhée d'Eschyle.
Dieu du ciel, il est aussi dieu des orages ; il brandit la foudre : une déesse-
vierge, Pallas, se tient auprès de lui, la lance-éclair dans la main ; elle est la
volonté brutale, puis la pensée réfléchie du dieu ; rude Walkyrie dans l'Iliade, elle
devient dans l'Odyssée une sage conseillère des dieux et des hommes. Elle
protège les cités, en particulier Athènes, d'où lui vient peut-être le surnom
d'Athénienne (Άθηναία, Άθηνά), sous lequel elle est déjà connue dans les poèmes
homériques. — Le Soleil, fils du ciel, qui, sous son nom trop transparent d'Hélios
n'a jamais reçu qu'un culte restreint, devient une des grandes divinités
helléniques avec le titre de Φοίβος, le Brillant, et celui, encore mal expliqué,
d'Apollon ; son caractère ambigu, à la fois bienfaisant et redoutable, tient aux
effets de la lumière et du soleil dans le dur climat de Grèce. A côté de lui, sa
sœur la Lune, la Brillante (Φοίβη), porte également le nom, tout aussi obscur que
celui de son frère, d'Artémis. Sous la voûte céleste s'étend la surface des terres
et des mers, que supporte, qu'agite parfois en mouvements violents un dieu
puissant (ΠοτειδάϜων, Poseidon), qui, adoré primitivement dans les régions
particulièrement sujettes aux tremblements de terre — Béotie et golfe de
Corinthe — conserve son titre de Porteur ou Ébranleur des terres (γαιήοχος,
ένοσίχθων), jusque dans les poèmes homériques où cependant son pouvoir est
limité à l'empire des mers. Le feu, dont les philosophes grecs feront plus tard un
élément essentiel de l'univers, est aussi un être divin, sautillant et boiteux,
comme la flamme vacillante — à l'instar du Lôge germanique ; le rôle du feu
dans la céramique et la métallurgie naissante fera adorer principalement
Héphaistos dans les centres industriels d'Asie Mineure et de Grèce, où il devient
le patron mal vêtu des ouvriers forgerons.
La religion des tribus helléniques a dû être influencée par celle des peuples
qu'elles ont trouvés établis avant elles en Grèce. On a parfois voulu attribuer aux
Grecs indo-européens et pasteurs les divinités du ciel, aux préhellènes,
agriculteurs et sédentaires, les divinités agraires et souterraines. Cette
hypothèse simple et séduisante n'est pas confirmée, semble-t-il, par les
indications de la linguistique et de l'archéologie : Déméter, la déesse agraire par
excellence, porte un nom essentiellement indo-européen, et les représentations
de phénomènes célestes double hache-tonnerre, lance-éclair, soleil, lune — ne
manquent pas chez les populations préhelléniques de Crète et d'Asie Mineure. Il
est en réalité très difficile, on a vu pourquoi (cf. II), de démêler ce que la religion
grecque doit à la religion égéenne : tout au plus peut-on rappeler que le dieu-
taureau crétois se retrouve dans les cultes et les mythes relatifs à Zeus,
Dionysos, Poseidon ; que la Britomartis de Crète et d'Asie Mineure, dompteuse
d'animaux, s'est identifiée, on ne sait comment, avec Pluché-Artémis, devenue
une chasseresse nocturne.
Sur les confins du monde hellénique naissent des divinités dont quelques-unes
pénètrent assez tôt en Grèce, tout en conservant longtemps leur caractère
exotique. Les peuplades du Nord de la péninsule balkanique, qui faisaient,
comme plus tard celles de l'Europe centrale, un grand usage de boissons
fortement alcoolisées, adoraient un dieu qui procure l'ivresse, Bacchos-Bromios,
fils de Zeus (Δνό-νυσος), et de la Terre, Sémélé, brûlée par l'éclair des orages
fécondants. Avec son cortège d'hommes sauvages, Satyres et Silènes, et de
femmes possédées do. Dieu, Ménades, il pénètre en Grèce où de buveur de bière
il devient, en s'affinant, buveur de vin ; il est encore un nouveau venu dans les
poèmes homériques où il ne joue qu'un rôle infime. C'est également du Nord que
provient un dieu de nom et de caractère 'obscur, Arès, qui n'est encore dans
l'Iliade qu'une brute batailleuse. Il y est uni à Aphrodite, qui, sans être une
étrangère, — comme le prouvent, et son nom, qui semble bien hellénique, et
l'importance de son culte dans les régions septentrionales de la Grèce, en
particulier en Thessalie —, a pris son aspect définitif dans les fies, en particulier à
Chypre, sous des influences diverses dont la plus importante est celle -de
l'Astarté phénicienne, divinité astrale, elle-même apparentée à d'autres déesses
de Syrie et de Chaldée, dans le culte et les images desquelles s'expriment,
souvent avec grossièreté, les idées de fécondité et de génération : Aphrodite est,
jusqu'à l'époque classique, la seule divinité adorée en Grèce qui doive
certainement quelque chose aux religions sémitiques.

***

La religion grecque était donc, au début du premier millénaire, un assemblage


très complexe de croyances et de rites d'origine et de nature diverses. C'est
cette matière touffue et composite qui s'est peu à peu précisée et organisée
grâce à un lent travail qui a abouti vers le VIIIe siècle aux mythologies
homériques et hésiodéennes. C'est en ce sens qu'on peut dire avec Hérodote
qu'Homère et Hésiode ont fait la Théogonie des Grecs, ont donné leurs noms aux
dieux, ont attribué à chacun son domaine et ont fixé son aspect. Au cours de
cette nouvelle évolution, les dieux, tout en prenant définitivement et
exclusivement forme humaine, se séparent de plus en plus de l'humanité : la
religion perd son caractère de communion pleine d'émotion pour devenir matière
à des combinaisons érudites, à des développements littéraires, à des créations
d'art. Les vicissitudes du dieu deviennent des événements dramatiques,
analogues sans doute à ceux qui troublent la vie des hommes, mais qu'on situe
dans un passé lointain, ou .dans les demeures inaccessibles de l'Olympe. Les
vieilles pratiques destinées à assurer la fécondité sont expliquées par des
mariages décents, tout au moins de poétiques amours ou de piquants adultères,
comme celui d'Arès et -d'Aphrodite. Des généalogies compliquées s'élaborent.
Une hiérarchie s'établit. Les anciens dieux indéterminés de la tribu, attachés au
sol, deviennent des héros de caractère humain, qui vivent, souffrent et meurent,
et dont le mythe. qui prend un aspect historique, est reconstruit d'après les rites
de leur culte ; parfois aussi on essaye de les identifier avec l'une des grandes
divinités cosmiques : Agamemnon, dieu thessalien qui avait très anciennement
passé dans le Péloponnèse, devient dans l'épopée un roi triomphant, puis
malheureux, mais reste adoré en Laconie sous le nom de Zeus Agamemnon. Les
grands Olympiens dont la figure s'enrichit ainsi de fonctions, d'attributs et
d'anecdotes empruntées, composent une société immortelle, fondée, comme
celle des hommes, sur le principe de la famille et de la monarchie : Zeus, qui en
est le père et le maître, habite dans son palais de l'Olympe comme Priam dans
son palais troyen, et, ainsi que doit le faire un souverain parlementaire, il
convoque l'assemblée des dieux, άγορά, quand il s'agit de prendre une
résolution.

***

Cette mythologie lumineuse pouvait répondre au goût de clarté des Grecs ; mais
elle ne satisfaisait plus leur curiosité. Les vieilles divinités du groupe social, qu'on
se représentait en perpétuel devenir, avaient suffi à expliquer la succession des
phénomènes qu'il était donné à l'homme de contempler ; les nouveaux dieux,
fixés dans une forme immuable, n'en rendaient plus compte. L'éveil de la pensée
scientifique se manifeste par un effort pour enrichir la religion de conceptions
philosophiques. Hésiode place au début de sa Théogonie un essai de cosmogonie,
où la Terre, le Chaos, et Éros (l'Amour) — sans doute une vieille divinité
béotienne de la fécondité — sont considérés comme le principe des choses. Au-
dessus des dieux, Homère suppose les Destinées (Μοΐραι), que Zeus lui-même ne
peut fléchir et qu'il ne fait que réaliser.
En même temps que la théologie, le culte s'organise. Les Grecs, lorsqu'ils
arrivèrent dans la péninsule des Balkans, n'avaient sans doute pas d'autres
prêtres que leurs chefs de tribus, qui, participant de l'essence divine, étaient les
intermédiaires tout désignés entre le groupe et son dieu. Dans l'Odyssée, Nestor,
une des figures les plus archaïques de l'Odyssée, sacrifie lui-même à Athéna,
assisté de ses fils, et l'on a déjà vu (chap. IV) qu'après la disparition de la
monarchie certaines familles royales conservèrent des fonctions sacerdotales.
Mais avant même cette date, semble-t-il, un clergé véritable s'était constitué à
côté de la royauté. L'Iliade mentionne déjà des prêtres, hommes et femmes, qui,
chose curieuse, ne se rencontrent que du côté troyen, jamais dans l'armée
grecque qui n'a amené avec elle que des devins, interprétant les signes où se
manifeste la volonté des dieux, en particulier le vol des oiseaux.
Pendant que le clergé se constitue, le rituel se précise et s'épure. Aux rites
magiques destinés à assurer l'existence et la prospérité de la tribu et de, son
dieu succèdent, à mesure que ce dieu prend une personnalité plus définie et
s'éloigne de ses fidèles, des sacrifices qui ont pour but, par une offrande
appropriée, de procurer à celui qui le fait la bienveillance, l'aide effective et dans
un cas déterminé, de la divinité. Les sacrifices humains, les rites sanglants où la
victime est déchirée et dévorée par les fidèles, explicables lorsque la grande
affaire était de communiquer, de communier, par l'intermédiaire d'un être bien
choisi, avec le dieu, font place à d'innocents substituts, à des sacrifices
d'animaux, à des offrandes de gâteaux, de fruits et de vin. Le retour périodique
des fêtes, ramenées par les saisons, détermine la création de calendriers sacrés,
dont les progrès de la vie urbaine atténuent peu à peu le caractère rustique.
Enfin le culte se concentre dans des édifices qui lui sont réservés. Les Grecs
primitifs ne bâtissaient pas de temples à leurs dieux. Ils ne connaissaient que les
foyers domestiques où l'on adorait les ancêtres, et des emplacements consacrés,
choisis souvent parce qu'un phénomène naturel — source, grands arbres,
exhalaisons, chute de la foudre — y manifestait la présence d'un dieu. Quelques-
uns de ces lieux saints se sont maintenus jusqu'à l'époque classique : une
enceinte de pierres et une inscription les protégeaient contre toute profanation. Il
est possible que, les Grecs aient emprunté aux Crétois, et leurs idoles, et leurs
chapelles, où l'on plaçait les images et symboles qui représentaient les dieux.
Dès le VIIIe siècle, les progrès de l'anthropomorphisme, attribuant à la divinité
l'aspect et les habitudes de ses fidèles, avaient fait de ces images des statues de
forme humaine, souvent de grande taille, logées dans des bâtiments analogues à
ceux qu'habitaient les hommes, et assez importants pour recevoir, avec le dieu,
les offrandes qui lui étaient consacrées. Le temple grec est essentiellement une
salle oblongue, comme celle du mégaron du palais mycénien (cf. chap. IV)
orientée en général, comme l'église chrétienne, de l'est à l'ouest ; deux rangées
de piliers intérieurs y supportent la charpente de la toiture ; une colonnade
extérieure l'entoure (cf. chap. VI) et sert d'abri aux fidèles, qui ne pénètrent pas
dans la demeure du dieu : les cérémonies auxquelles ils ont le droit d'assister ou
de participer ont lieu à l'extérieur, autour de l'autel qui s'élève devant la face
orientale. C'est sur ce modèle que sont déjà construits les vieux temples d'Héra à
Argos et à Olympie. Pour pouvoir subvenir aux frais du culte, le clergé du dieu
possède des domaines sacrés qu'il exploite ; et les offrandes précieuses
s'accumulent dans les magasins des temples.
C'est ainsi que se constituent des sanctuaires où affluent les fidèles, d'autant
plus que le dieu y fait parfois connaître sa volonté et y révèle l'avenir. A Dodone,
au milieu des forêts de l'Épire qui pouvaient rappeler aux Grecs celles qu'ils
avaient quittées autrefois dans la région du Danube, les prêtres interprétaient
comme un signe de la volonté de Zeus le bruit du vent dans les branches des
grands chênes. A Delphes, tout près de la route qui, aujourd'hui encore, mène de
la Grèce septentrionale au golfe de Corinthe, Phoibos-Apollon, venu du Nord,
remplaça une vieille divinité à forme de serpent, fils de la Terre, dont la présence
se manifestait par des exhalaisons qui provoquaient, chez des sujets bien choisis,
des crises nerveuses considérées comme prophétiques ; le nouveau dieu chasse
l'ancien, mais s'approprie son oracle, et, de tous les points du monde hellénique,
les simples particuliers comme les députés des villes viennent consulter la Pythie.
A Olympie, Zeus supplante également des divinités locales, et son culte s'y unit à
celui d'Héra, une vieille déesse du Péloponnèse. A Délos, les Ioniens des
Cyclades se réunissent auprès du temple d'Apollon ; au cap Mycale, ceux d'Asie
Mineure près du temple de Poseidon. Centres d'une religion d'où s'élimine peu à
peu, on l'a vu, tout élément sentimental, et, l'on pourrait presque dire, religieux
— au sens moderne du mot — ces grands sanctuaires ne sont destinés à jouer
qu'un faible rôle dans la vie morale de la nation : par contre leur influence
politique sera parfois considérable, et leur existence favorisera singulièrement le
développement littéraire et artistique de la Grèce.

Bibliographie. — J. E. HARRISON. Prolegomena to the study of


Greek religion. Cambridge, 1908. — J. E. HARRISON. Themis : a
study of the social origins of Greek religion. Cambridge, 1912.
CHAPITRE VIII. — LES DÉBUTS DE LA
LITTÉRATURE GRECQUE. LES POÈMES
HOMÉRIQUES ET L'HISTOIRE

Un progrès d'ordre matériel, qui s'accomplit au début du premier millénaire,


favorise le développement intellectuel de la nation hellénique : les Grecs
commencent à faire usage de l'écriture. Une vieille tradition voulait qu'ils fussent
redevables aux Phéniciens de cet art précieux. Et, de fait, il y a de grandes
ressemblances entre les signes dont se composent les alphabets phéniciens et
grecs, ainsi qu'entre les noms que ces signes ont reçus. La découverte, dans les
palais crétois, et dans divers centres de civilisation mycénienne (Thèbes,
Orchomène), de nombreuses inscriptions dont la rédaction parait antérieure, non
seulement aux premiers textes grecs, mais même aux premiers textes rédigés en
caractères phéniciens (lettre du roi Hiram, milieu du Xe siècle), permet de se
demander aujourd'hui si les alphabets phéniciens et grecs ne sont pas l'un et
l'autre empruntés à l'un des alphabets en usage sur les bords de la mer Égée dès
le milieu du deuxième millénaire. En tous cas, l'alphabet grec, dès les premiers
textes où on le voit employé, montre un progrès considérable sur tous les
alphabets actuellement déchiffrés du bassin oriental de la Méditerranée. Il ne
rend que les sons essentiels de la langue, mais il les rend tous, voyelles
comprises. Pour peu qu'on ait abordé l'étude de langues qui utilisent un système
de lettres moins complet, le phénicien ou l'hébreu par exemple, on comprendra
le caractère pratique d'un alphabet qui ne laisse rien à deviner.
Les plus anciens textes rédigés en langue grecque qui nous aient été directement
transmis sont des inscriptions sur pierres ou sur terre cuite, qui datent du VIIe
siècle au plus tôt ; et il n'est pas certain que les parties authentiques des listes
de vainqueurs aux jeux, de rois, de prêtres, que possédaient certaines cités
grecques, remontassent plus haut que le VIIIe siècle. L'écriture a pu rester
longtemps le privilège, non point d'une caste, mais d'une petite minorité
d'hommes instruits. En tous cas elle se répand largement à partir du VIIe siècle ;
le fait que de simples mercenaires grecs du pharaon Psammétique II peuvent
graver sur l'un des colosses d'Abou-Simbel des inscriptions, assez correctes en
somme, qui nous mentionnent, avec leurs noms, l'expédition d'Éthiopie à laquelle
ils ont pris part (vers 595), ne permet pas de douter que dès cette époque
l'écriture ait été en usage dans toutes les classes de la société grecque. Elle est
surtout employée, comme il est naturel, dans les villes d'une civilisation avancée
et d'un grand développement économique. C'est dans les ports d'Ionie qu'elle se
perfectionne le plus rapidement, et qu'elle se conforme le plus exactement aux
modifications de la prononciation ; au Ve siècle, Athènes, en adoptant l'alphabet
ionien, l'imposera à toute la Grèce. Et dès le VIIe siècle celui que Chalcis avait
transmis à sa colonie de Cymé s'était répandu chez les Étrusques de Campanie,
et de là dans toutes les nations italiennes.
On comprend l'importance d'une pareille innovation. Les relations de toutes
sortes, et en particulier les rapports commerciaux, devaient s'en trouver facilités,
surtout dans une nation disséminée, à partir du VIIe siècle, d'un bout à l'autre de
la Méditerranée. D'autre part l'administration des groupes sociaux n'est plus
réduite à se fier à la tradition orale ; des archives se créent, que consulteront
bientôt les chroniqueurs ; des états civils avec inscription obligatoire se
constituent ; la cité prend une conscience plus nette de son existence et de son
passé. Mais les conséquences de l'usage de l'écriture sont encore plus sensibles
au point de vue littéraire : l'écriture permet la composition d'œuvres de longue
haleine et bâties sur un vaste plan, ce qui n'avait pas été possible tant que les
auteurs avaient dû se fier à leur seule mémoire.
On peut supposer en effet qu'après une période où la poésie grecque dut être
réduite à des chants de travail dont le rythme était constitué, comme chez
d'autres peuples indo-européens, par des alternances de syllabes brèves et
longues, et à des chants rituels accompagnés de la lyre et de la clarinette —
instruments empruntés sans doute la civilisation minoenne, — le développement
d'une société aristocratique, fastueuse, et amie du plaisir, favorisa, dès la fin de
la période mycénienne, la composition de chansons d'une certaine longueur
destinées à divertir les seigneurs en racontant de belles histoires en beau
langage. Ces petits poèmes, déclamés avec accompagnement de musique par
des chanteurs professionnels, aèdes, qui, comme les trouvères du moyen-âge,
recevaient dans les châteaux : une hospitalité cordiale, n'avaient rien de
populaire ni de spontané. Destinés d'abord, semble-t-il, à être entendus des
nobles de Thessalie, puis des grands personnages des ports de la côte d'Asie, ils
étaient rédigés dans une langue tout à fait artificielle, intermédiaire entre les
dialectes éoliens et ioniens ; les formules, dont un grand nombre — fins de vers
stéréotypées, épithètes de nature — ont passé dans les Poèmes homériques, y
abondaient ; enfin on y employait un vers dactylique, qui est devenu de bonne
heure l'hexamètre, forme métrique très savante, et dont on ne trouve pas
l'équivalent dans les autres langues indo-européennes — sauf, bien entendu,
chez les Romains, qui l'ont copiée.
Nous pouvons nous faire une idée de ces petits poèmes par ceux qu'Homère a
insérés dans l'Odyssée, lorsqu'il représente des aèdes chantant l'aventure
amoureuse et plaisante d'Aphrodite et d'Arès, ou la querelle d'Ulysse et d'Achille.
Les grands événements des temps passés, conservés par la tradition orale, et
particulièrement les luttes qui avaient assuré aux Grecs la possession des rives
de la Mer Égée, servaient de sujets favoris à ces chants d'apparat. Un fait, dont
les découvertes archéologiques, on l'a vu (ch. III), attestent la réalité, la prise de
la forteresse de Troie par les tribus éoliennes, a fourni aux aèdes des thèmes
dont le succès s'explique par l'importance de l'expédition, sa durée, ses
conséquences. On supposait que toutes les tribus helléniques y avaient pris part
: la guerre de Troie finit par servir de centre principal aux récits de la conquête,
à ceux aussi des luttes qui avaient éclaté entre les tribus grecques au fur et à
mesure qu'elles s'établissaient sur le sol hellénique. On supposa que les exploits
et les querelles d'Achille, de Diomède, d'Agamemnon, d'Ajax, d'Hector, tous
héros originaires de la Grèce du Nord, avaient eu lieu au pied de la ville si
longtemps assiégée : c'est ainsi qu'on arriva à considérer comme des ennemis
des Grecs et à ranger parmi les défenseurs de la citadelle certains d'entre eux,
Hector entre autres, quoique son nom et son caractère soient demeurés
foncièrement helléniques. Mais les aèdes qui chantaient les prouesses des héros
n'oubliaient pas les dieux. De même que dans l'épopée germanique, à côté
d'Attila et de Théodoric, on voit paraître Siegfried vainqueur du dragon et la
Walkyrie qui chevauche dans les airs, de même, à côté des récits relatifs à la
prise de Troie, qui ont un fonds de réalité, d'autres étaient consacrés aux
aventures d'une déesse peut-être lunaire, Hélène, qui, dérobée par les
puissances mauvaises, revient ensuite plus brillante que jamais, ou celles
d'Odysseus-Ulysse, le dieu solaire, qui lui aussi, disparaît au pays des morts et
des ombres, Cimmériens, Phéaciens, et qui, de retour, atteint ses ennemis,
comme Phoibos-Apollon, de ses flèches impitoyables.
L'existence de l'écriture devait permettre de grouper en vastes ensembles ces
poèmes à sujet limité. Ce travail fut accompli au cours des VIIIe et VIIe siècles :
il répondait aux nouvelles conditions de la vie religieuse et sociale. Ces ouvrages
de longue haleine n'étaient pas en effet destinés à divertir des lecteurs isolés ; ils
étaient récités aux grandes fêtes qui réunissaient dès cette époque, autour d'un
sanctuaire en renom, des Grecs venus de toutes les parties du monde hellénique.
A ces grands pèlerinages, comme ceux de notre moyen âge, un public curieux se
pressait pour entendre les aèdes chanter les exploits des héros et les aventures
des dieux ; les fêtes duraient plusieurs jours, et les petits poèmes d'autrefois,
destinés à divertir, pendant une partie de la soirée, une tablée de seigneurs,
n'auraient plus été suffisants. Il fallait de vastes compositions, dont la récitation
pût être répartie sur plusieurs séances. Les auditeurs, sans s'astreindre peut-être
à les écouter d'un bout à l'autre, se plaisaient cependant, chaque jour, à
entendre la suite du récit de la veille, et à constater que, comme le rythme
demeurait uniforme, le style uni et soutenu, de même les personnages étaient
conformes à la tradition et ne se démentaient point d'un bout du poème à l'autre
: Achille restait passionné et violent, aussi enclin aux colères puériles qu'aux plus
touchants attendrissements ; Ulysse, devenu un des héros les plus populaires de
la Grèce, était toujours courageux, prudent et inventif. On comprend dans ces
conditions que les aèdes aient surtout cherché à utiliser le plus grand nombre
possible de ces petits poèmes que leur fournissait la tradition orale : pourvu que
le plan général de l'œuvre demeurât intact, et les caractères constants, ils
s'inquiétaient peu des petites discordances de fait auxquelles ce procédé de
composition pouvait conduire. A coup sûr, après le premier chant de l'Iliade, par
exemple, on s'attendrait à un récit de la défaite des Grecs, tandis que les six
chants qui suivent sont consacrés à des combats malheureux pour les Troyens :
mais quel dommage de renoncer aux duels entre Pâris et Ménélas, entre Ajax et
Hector, aux exploits de Diomède, aux adieux d'Hector et d'Andromaque ! De là
ces sutures parfois maladroites, ces contradictions dont s'étonnait déjà la critique
de l'antiquité, et qui ont donné lieu, depuis cent cinquante ans, aux théories les
plus diverses sur la formation de l'Iliade et de l'Odyssée. On vient de voir que les
conditions dans lesquelles ces poèmes étaient récités expliquent ces à-coups
dans la succession des faits ; d'autre part leur plan si bien ordonné dans
l'ensemble, leur unité, non seulement dans la forme, mais dans les procédés de
description, la couleur générale du récit, et la tenue des caractères, ne
permettent guère de douter qu'un groupe de poètes contemporains et animés du
même esprit, ou, ce qui est beaucoup plus simple, ce poète unique que
l'antiquité avait appelé Homère, leur ait donné, à peu de choses près — car le
texte n'a été fixé d'une manière définitive qu'à l'époque alexandrine, — la forme
admirable sous laquelle nous les connaissons aujourd'hui.
On voit dans quelle mesure l'Iliade et l'Odyssée peuvent être utilisés comme des
documents historiques. On y retrouve le reflet de plusieurs époques successives.
Les plus anciens parmi ces chants dactyliques primitifs ont pu être composés dès
la fin du deuxième millénaire : ils sont contemporains du déclin de la civilisation
mycénienne, dont le centre était, on l'a vu, la Grèce centrale et surtout le
Péloponnèse. Les aèdes étaient forcément influencés par les souvenirs, encore
tout récents, de ces villes riches en or et de la puissance fastueuse de leurs rois.
De là le rôle, dans l'épopée homérique, de Tyrinthe, de Mycènes, d'Argos, de
Sparte, d'Orchomène, des rois et des héros de Laconie et d'Argolide, Hélène,
Ménélas, Agamemnon, dont la présence pourrait surprendre dans le récit d'une
expédition entreprise par les tribus de la Grèce du Nord, et qui s'était embarquée
— la tradition ne l'avait point oubliée — dans le port éolien d'Aulis. D'autre part
la rédaction d'ensemble de l'Iliade et de l'Odyssée date vraisemblablement du
VIIIe ou du vire siècle ; et le compositeur, Homère, tout en faisant un effort
incontestable pour maintenir son récit dans un passé lointain, n'a pu se dégager
complètement des influences de son temps. De là, dans la description des objets
comme dans la peinture des mœurs, des contradictions facilement explicables.
On en trouvera un peu plus loin un exemple caractéristique dans l'armement ;
l'étude des diverses techniques, et des formes politiques, sociales, religieuses,
décrites dans l'Iliade et l'Odyssée, a permis d'en relever beaucoup d'autres.
L'histoire de la composition de ces poèmes rend compte de ces discordances, et
il ne faut pas s'étonner de trouver, parfois dans le même passage, des vers qui
nous transportent en pleine période mycénienne, où le seul métal employé dans
l'armement et l'industrie est le bronze, et où règnent des souverains opulents,
exerçant un pouvoir de droit divin, et d'autres où l'on voit que les hommes
savent travailler le fer, et où la royauté n'est plus qu'un souvenir.

***

Il n'en va pas de même avec les poèmes que la tradition littéraire attribue à
Hésiode. Ils portent la marque d'une époque bien déterminée, de cet âge de fer,
où les conditions de l'existence sont dures, et où la pensée grecque prend
conscience des questions qui se posent dans un univers si imparfait. De plus, la
diffusion de l'écriture crée, dès le VIIe siècle, un public, non plus d'auditeurs,
mais de lecteurs, qu'il ne s'agit plus de divertir, mais de renseigner. La
Théogonie exprime un effort sérieux pour mettre de l'ordre dans la confusion
charmante, mais absurde, des combinaisons mythologiques, et pour expliquer
l'origine du monde. Plus caractéristiques sont les Travaux et les Jours, destinés à
instruire la classe si laborieuse et si défavorisée des petits propriétaires terriens :
leur vie pénible est exprimée avec une âpreté qui contraste étrangement avec la
forme du poème, empruntée tout entière, langue, style et mètre, à l'épopée
homérique, dont ce seul fait permet de mesurer le rapide succès. Archiloque de
Paros (vers 650), par contre, renonce à cette technique savante et ornée. Dans
un rythme iambique d'un caractère nettement populaire, dont les origines
remontent peut-être au temps où les Grecs n'étaient pas encore séparés du
rameau indo-européen, et dans une langue fort voisine de l'ionien courant tel
qu'il était parlé dans les Cyclades et les ports d'Asie Mineure, il raconte les
vicissitudes de son existence de poète et de soldat, dans des chansons où
s'expriment des passions violentes et cet esprit d'aventures qui poussait tant de.
Grecs à chercher fortune, comme mercenaires ou comme colons, d'un bord à
l'autre de la Méditerranée.
On voit quelle variété et quelle vitalité se manifeste dès cette époque dans une
littérature qui, sous un régime de ploutocratie oppressive, produit en l'espace de
deux siècles de grandes épopées savantes, souvenirs d'un passé héroïque et
fastueux ; des poèmes didactiques d'un caractère réaliste et rural ; des chansons
lyriques où s'exprime librement un tempérament individuel. On peut dès
maintenant imaginer le développement qu'elle pourra prendre dans des
conditions plus favorables, avec les progrès de la richesse générale, de la
démocratie, et de l'esprit municipal.

Bibliographie. — MURRAY. The rise of the greek epic. 3e édition,


1924. — BRÉAL. Pour mieux connaître Homère. — VAN GENNEP-A.-J.
REINACH. La question d'Homère. Paris, 1909. — MEILLET. Aperçu
d'une histoire de la langue grecque.
CHAPITRE IX. — LA FORMATION DES ÉTATS
GRECS

On a vu comment la cité, constituée sous le régime monarchique, s'était


renforcée sous le régime aristocratique, malgré les vices du gouvernement des
nobles et des riches, et le grave déséquilibre social qu'il avait provoqué. Une des
premières manifestations de cette augmentation de pouvoir devait être une
meilleure organisation de sa puissance militaire. Les Grecs, comme les Celtes et
les Germains, étaient une nation batailleuse. L'Iliade exprime en vers frappants
l'orgueil du guerrier et la joie du combat. Mais bien des changements s'étaient
accomplis dans l'armement et la tactique depuis le temps où les tribus
helléniques avaient pénétré dans les Balkans : l'épopée homérique a conservé la
marque de ces progrès. Les poèmes primitifs chantaient les exploits du héros
isolé qui s'avance à pied ou se fait porter en char — le char est peut-être un
souvenir de la civilisation crétoise — à la rencontre d'un ennemi digne de lui, le
provoque, derrière son bouclier d'osier haut comme une tour, à un combat
singulier dont les péripéties sont multiples et l'issue souvent incertaine. Ainsi
combat Ajax, fils de Télamon, une des figures les plus archaïques de l'Iliade. Mais
les perfectionnements de la métallurgie devaient modifier ces procédés
sommaires. Les armes offensives en fer rendirent nécessaires, on l'a vu, une
armure plus solide à la fois, plus complète et plus mobile ; en même temps, cet
armement, qu'on pouvait fabriquer en quantités industrielles, n'était plus le
privilège de quelques guerriers nobles : tous les citoyens pouvaient être équipés
de la sorte ; de là ces files d'hommes vêtus de bronze qu'on voit, dans l'Iliade,
marcher au combat ; de là ces hommes de bronze, pirates et mercenaires de
Carie et d'Ionie, dont l'apparition terrifia, au milieu du VIIe siècle, les populations
du Delta du Nil. Les riches se réservent le coûteux privilège d'entretenir un
cheval et de constituer une cavalerie, en général plus brillante qu'utile.
L'infanterie est déjà la reine des batailles. Une discipline solide assure sa
cohésion et sa puissance ; Homère oppose le défilé impeccable et silencieux des
bataillons grecs à la cohue bruyante des armées asiatiques.
De pareilles troupes deviennent nécessairement des instruments de conquête :
dès le vine siècle on voit de nombreuses cités agrandir leur territoire et
constituer de véritables États. L'exemple le plus caractéristique est fourni par
Sparte, où l'organisation militaire était renforcée par une organisation sociale
assez singulière. A vrai dire, il est fort difficile de se représenter la constitution
spartiate telle qu'elle existait au début de l'époque historique : bien des traits qui
lui ont été attribués par des historiens tardifs datent sans doute d'une époque
postérieure ; en particulier la tradition n'a sans doute prêté aux réformes de
Lycurgue un caractère communiste qu'à partir du IIIe siècle av. J.-C., lorsqu'il
s'est agi de faire remonter à un passé glorieux et respecté les essais de
socialisme agraire que tentèrent Agis et Cléomène. Ce qui est plus assuré, c'est
que la constitution de Sparte était remarquablement conservatrice, comme il
arrive parfois dans les cités doriennes, en Crète par exemple ; les rois, au
nombre de deux, y avaient gardé une autorité effective que les empiètements
des éphores ne sont jamais arrivés à annuler ; jusqu'à l'époque hellénistique s'y
sont maintenues des institutions d'un caractère à la fois aristocratique, religieux
et corporatif, comme les repas en commun, qui remontent peut-être à l'époque
où les tribus grecques menaient encore une existence guerrière et à demi-
nomade. De pareilles conditions favorisaient l'esprit militaire ; et cette ville,
composée de trois ou quatre bourgades d'aspect médiocre, habitée par une
population de citoyens dont l'accroissement était limité par le principe de
l'inaliénabilité et de l'indivisibilité du patrimoine, où le commerce était méprisé,
l'exploitation des terres confiée à des métayers des classes inférieures — hilotes
et périœques, — a possédé longtemps la meilleure infanterie de la Grèce : de là
vient le rôle politique que joue, à partir du vine siècle, cette cité qui n'a jamais
eu qu'une faible importance économique et dont le développement intellectuel a
toujours été des plus médiocres.
Elle commença par conquérir les petites villes de la vallée de l'Eurotas, habitées,
s'il faut en croire la tradition, par une population de race grecque, mais non
dorienne, apparentée à celle qui s'était réfugiée autrefois dans les montagnes
d'Arcadie. Vaincus, ces habitants de la banlieue, Périœques, constituèrent dans
l'État spartiate une classe spéciale, distincte des serfs proprement dits (Hilotes),
jouissant de la liberté personnelle, astreinte au service militaire, mais privée de
droits politiques. Avec son armée ainsi augmentée, Sparte pouvait se-lancer
dans une plus grande entreprise. De l'autre côté du Taygète, la plaine de
Messénie était, dans l'antiquité comme de nos jours, un des cantons les plus
prospères et les plus riants de la Grèce, qui devait exciter les convoitises de ses
belliqueux voisins. Sparte s'en empara à la suite d'une première guerre
(deuxième moitié du VIIIe siècle). Mais l'État spartiate a toujours été mauvais
administrateur. Un siècle à peine s'était écoulé que la Messénie était en pleine
révolte (probablement dans la seconde moitié du Vile siècle) et il fallut une deuxième
guerre — dont le récit a été embelli, par la tradition populaire, d'anecdotes
romanesques qui ont pour personnage central l'héroïque défenseur de Messène,
le roi Aristomène — pour réduire ce pays qui ne devait d'ailleurs jamais être pour
Sparte une possession de tout repos.
Ce sont également des terres à blé qu'Athènes conquiert. Elle avait de bonne
heure étendu sa domination au delà de la plaine dont les rois pouvaient
autrefois, de leur palais de l'Acropole, apercevoir les limites prochaines, et qui
est bornée à l'Ouest par le mont Aigaleos, au Nord par les massifs du Parnès et
du Pentélique, à l'Est par celui de l'Hymette ; elle était devenue, à une époque
indéterminable, maîtresse de la pointe montagneuse de l'Attique, où dormaient,
encore insoupçonnés, les trésors miniers du Laurium, et avait mis la main d'autre
part sur la petite fédération rurale dont Marathon était le centre, s'installant ainsi
sur les rives du canal de l'Eubée. C'est sans doute au VIIe siècle qu'elle s'annexe
l'État d'Éleusis, où, au centre d'une plaine aux riches moissons, existait, peut-
être dès l'époque mycénienne, un sanctuaire des divinités du blé, qui, sous
l'adroite suzeraineté d'Athènes, deviendra un des grands centres religieux de la
Grèce. La baie d'Éleusis est commandée par l'île de Salamine, où s'était constitué
un petit état indépendant, mais plus ou moins soumis à l'influence des grands
ports du golfe Saronique, Égine et Mégare : Athènes s'en empara pour assurer la
sécurité de sa nouvelle conquête. Elle n'avait encore, à ce moment, que des
ambitions territoriales : ce seront les Pisistratides qui lui montreront le chemin de
la mer ; et jusqu'au Ve siècle elle se contentera, comme port, de la médiocre
rade du Phalère.
En Béotie, pays essentiellement agricole, aucune des petites villes, héritières des
châteaux de l'époque mycénienne, qui s'étaient développées au bas des pentes
étalées autour de la dépression du Copaïs, n'était arrivée, malgré une longue
période de querelles stériles, à assurer sa suprématie sur les autres ; de là
naquit, sans doute au VIIe siècle, l'idée originale et féconde d'une fédération
d'un caractère à la fois religieux, politique, militaire, économique, qui trouvait
son expression dans l'existence de sanctuaires, de magistrats, d'une armée, et, à
partir du VIe siècle au plus tard, d'une monnaie commune.
C'est également une fédération, autrement puissante, qui se constitue en
Thessalie : elle faillit imposer sa forme à la Grèce entière, dont les destinées
auraient été par là considérablement modifiées. L'aristocratie thessalienne,
d'abord groupée en quatre associations régionales, finit par constituer un État
fédératif unique, avec un président et quatre chefs de districts élus par la
noblesse. Cette fédération disposait d'une puissance militaire importante, qui
consistait surtout, comme il est naturel dans un pays de grand élevage, en une
excellente cavalerie. Elle ne fut pas longue à vouloir jouer un rôle dans les
affaires de Grèce. Elle soumit les petits peuples montagnards établis autour de la
plaine thessalienne, et ceux qui, autour du golfe Maliaque, avaient, eux aussi,
constitué un groupement dont le centre religieux devint, au bout d'un certain
temps, le sanctuaire de Delphes (cf. plus loin). Elle intervint, comme devait le
faire, deux cent cinquante ans plus tard, la Macédoine, héritière des ambitions
thessaliennes, dans le conflit qui éclata entre ce groupement et la ville
phocidienne de Cirrha, qui prétendait accaparer le sanctuaire delphique à son
profit (début du VIe siècle). Cirrha fut détruite et son territoire consacré à Apollon.
Quelques années après, vers 570, la Thessalie joua également un rôle important
dans une guerre où les deux grands ports de l'île d'Eubée, Chalcis et Érétrie, se
disputèrent la riche plaine lélantienne ; plusieurs autres villes du monde
hellénique furent d'ailleurs entraînées dans ce conflit par des affinités de race ou
des rivalités commerciales ; et ce fut la cavalerie thessalienne qui décida de la
victoire de Chalcis. Mais cette cavalerie ne semble pas avoir été appuyée par une
infanterie suffisante ; et, lorsque les brillants escadrons thessaliens voulurent
pénétrer dans la Grèce centrale, les hoplites thébains lui infligèrent, près de
Thespies, une défaite écrasante (vers 540), qui, jointe à un échec dans les
montagnes de Phocide, arrêta pour longtemps les ambitions thessaliennes. C'est
ainsi que prit fin la première tentative faite par un grand État du Nord pour
réunir toute la Grèce dans une confédération unique : plus tard la Thessalie elle-
même, puis la Macédoine, reprendront, avec un succès inégal, ce vaste projet.

***

Dans cette Grèce troublée de guerres dont la tradition ne nous fait sans doute
connaître qu'une faible partie, les relations économiques et diverses
organisations d'un caractère religieux devaient cependant s'opposer à l'esprit de
nationalisme agressif et de jalousie municipale. En dehors des rapports qui
existaient de métropole à colonie, des relations commerciales s'établissaient
forcément de cité à cité, d'État à État ; elles avaient pour résultat des
conventions dont l'usage de l'écriture permit de préciser les termes et d'assurer
le maintien. Les plus anciens traités entre villes grecques pour lesquels nous
possédons des textes authentiques sont du Ve siècle ; mais il est certain qu'il en
existait de plus anciens. D'autre part, aucun trafic international n'eût été possible
si la personne des commerçants et des ambassadeurs n'avait pas joui de
certaines garanties à l'étranger. De là l'institution si originale des proxènes,
développement des principes d'hospitalité individuelle ou familiale qui sont
communs à beaucoup de nations indo-européennes. Une ville désignait dans une
autre ville un citoyen à qui, en échange d'avantages matériels ou de titres
honorifiques, elle demandait de servir d'hôte (πρό-ξενος) à ses propres nationaux,
et qui jouait, par conséquent, le rôle de nos consuls indigènes. Cette institution
existait certainement dès le VIe siècle et peut être plus ancienne encore.
D'autre part l'idée devait naître d'instituer entre peuples voisins ou de même
race un arbitrage, ou tout au moins une réglementation des conflits entre cités.
Aussi voit-on se constituer, à côté des États ou des fédérations à ta fois
politiques et militaires, des groupements d'un caractère pacifique et religieux,
composés de cités dont les députés se réunissent à date fixe dans un sanctuaire
commun, chacune conservant, pour le reste, son indépendance et son
autonomie. Le temple de Poseidon, au cap Mycale, servait de centre aux Ioniens
de la côte asiatique ; Délos, à ceux des Cyclades ; Calaurie, à diverses villes
situées sur les bords ou dans les environs du golfe Saronique. Plus connue est la
Ligue des riverains (άμφικτίονες) du golfe Maliaque, dont les représentants se
réunissaient au sanctuaire de Déméter, à Anthéla (Thermopyles). Se bornant
d'abord, semble-t-il, à faire respecter entre ses membres certains principes
élémentaires du droit des gens — il était interdit, en temps de guerre, de raser
une ville faisant partie de la ligue, ou de lui couper l'eau —, son activité s'accrut
en même temps que s'étendait le cercle des États participants ; lorsqu'à la suite
de circonstances que nous ignorons, elle prit comme centre, vers le VIIe siècle,
le sanctuaire de Delphes, alors en plein développement, où elle maintint le clergé
local, mais dont elle prit en main l'administration. A la faveur de fictions
ethniques qui servaient de prétexte à des ambitions politiques, de nouveaux
États, Athènes, les Béotiens, les Doriens du Péloponnèse, demandèrent les uns
après les autres à entrer dans la ligue, qui jouit bientôt d'un grand prestige, et le
conseil des Amphictyons, constitué par les députés des nations participantes,
devint un tribunal appelé à juger des conflits internationaux et dont aucun peuple
de Grèce ne put négliger les arrêts ni contester l'autorité morale. Les États
ambitieux ont souvent essayé, avec plus ou moins de succès, d'utiliser à leur
profit l'influence de l'amphictyonie delphique ; on a déjà vu comment les
Thessaliens, qui ont toujours joué dans tette ligue, grâce à leur situation
géographique, un rôle prépondérant, en ont profité pour se mêler, dès le début
du VIe siècle, des affaires de la Grèce centrale.
Une idée plus large que celle de la fédération limitée trouvait son expression
dans certains sanctuaires. Les fêtes qu'y célébraient les paysans des environs, et
qui s'accompagnaient, comme il arrive souvent dans les solennités rustiques, de
concours de course et de lutte, y attirèrent les voisins d'abord, puis des
spectateurs et des concurrents venus de plus loin. Le goût des exercices du
corps, hérité peut-être des Égéens, et qui, dans l'épopée homérique, rassemble
l'armée grecque autour du tombeau de Patrocle, ou le peuple des Phéaciens sur
l'agora, pour y assister à des épreuves de course à pied et en char, de lutte à
main plate, de boxe, de lancement du disque, réunit des Grecs de toutes les
parties du monde hellénique à Delphes, à l'isthme de Corinthe, à Némée. A
Olympie, en particulier, une fête mobile de la moisson, célébrée tous les quatre
ans en plein été, devint dès le VIIe siècle, sous l'habile administration des gens
d'Élis, le rendez-vous d'athlètes, de coureurs, de cochers venus de Grèce, d'Asie
Mineure ou de Sicile, pour prendre part à ces jeux où se développait, à côté de
certains principes de loyauté, cet esprit d'émulation et de camaraderie que
favorise la pratique bien comprise des sports.
Ainsi se maintenait autour des jeux olympiques, pythiques, isthmiques,
néméens, un sentiment de solidarité, panhellénique que la communauté de race
et de langue n'aurait sans cloute pas suffi à conserver. A vrai dire, il s'exprime
déjà dans les poèmes homériques, où cependant aucune de ces grandes fêtes
n'est mentionnée : par une fiction qui, quelques siècles plus tard, avec Alexandre
le Grand, deviendra une réalité, Homère suppose toutes les nations de la Grèce
réunies pour une expédition militaire sous un commandement unique ; et, s'il est
difficile d'admettre que les noms arbitraires que le poète donne aux confédérés,
Άργεΐοι, Δαναιοί, Άχαιοί, ou même, plus explicitement, Παναχαιοί, soient le
souvenir d'une Grèce réellement unifiée au temps de la civilisation mycénienne,
du moins expriment-ils que l'idée d'une union entre tous les Grecs était de celles
que le public pouvait comprendre et apprécier. Mais dès le VIIe siècle
apparaissent des mots qui ne sont plus des créations de poète, mais des termes
d'usage courant, parfois même officiel, où s'exprime l'unité de la nation grecque.
Les noms d'Hellas, Hellènes, qui étaient primitivement ceux d'un petit district
montagneux en bordure du golfe Maliaque, et de ses habitants, ont été peut-être
employés d'abord à Delphes, par les membres de l'amphictyonie, pour désigner
leur propre ligue, puis, à mesure que cette ligue s'étendait, toute la Grèce et
tous les Grecs. Hésiode et Archiloque parlent déjà de Panhellènes, et, dès le
début du vo siècle, une inscription nous atteste que les arbitres aux jeux
olympiques se nommaient Hellanodices (Juges des Grecs). Nés dans les grands
sanctuaires, sous la double influence de l'organisation fédérale et de la solidarité
sportive, ces termes devaient durer aussi longtemps que la nation qu'ils ont servi
à désigner ; et, malgré sa dispersion géographique et son morcellement
politique, ils expriment son unité foncière pendant plus de six siècles, jusqu'au
moment où un bizarre concours de circonstances remettra le vieux nom
homérique d'Άχαιοί au premier plan de l'histoire de l'hellénisme et fera de la
Grèce continentale la province romaine d'Achaïe.
CHAPITRE X. — DISPARITION DU RÉGIME
ARISTOCRATIQUE. TYRANNIE ET
DÉMOCRATIE

Le régime oligarchique sous lequel vivaient les cités grecques au début du VIe
siècle avait eu pour conséquence un état de déséquilibre et de mécontentement
général. Les vieilles familles nobles ne voyaient pas sans inquiétude des individus
nés de rien arriver par le commerce et par l'industrie à une grande fortune qui
leur ouvrait l'accès aux fonctions publiques. D'ailleurs cette aristocratie, qui ne se
renouvelait pas, s'affaiblissait : des familles d'eupatrides s'éteignaient ; dès le
VIe siècle, à Athènes, le nombre de celles qu'on voit jouer un rôle dans la vie
politique de la cité est fort restreint. Cette aristocratie réduite était, par surcroît,
divisée, et, dans ces luttes intestines, le parti qui s'estimait le plus faible
cherchait naturellement un appui dans les classes inférieures. Celles-ci sentaient
croître leurs forces ; de plus en plus, avec les nouvelles conditions de l'industrie
et de l'armement (cf. ch. VI), la victoire devait appartenir aux gros bataillons qui
ne pouvaient se recruter que dans la masse des petits propriétaires, des ouvriers
des villes, et des travailleurs ruraux. Et cependant la constitution de la cité ne
tenait pas compte de ce renversement des puissances ; exclus du conseil
aristocratique et des hautes magistratures, les petites gens étaient réduits aux
manifestations sans portée de l'Agora ; privés de tout droit politique effectif, ils
risquaient sans cesse de perdre aussi leurs droits civils et passaient leur
existence sous la menace de l'esclavage où pouvait les précipiter un créancier
exigeant.
C'est au cours du VIe siècle que disparaissent, dans un grand nombre de cités
grecques, les vieilles constitutions fondées sur le régime aristocratique et le
principe de la solidarité familiale, et qu'elles sont remplacées par une législation
nouvelle mieux adaptée à la situation de fait. Cette évolution, qui dut se
manifester par des troubles intérieurs dont l'histoire nous est en général très mal
connue, a eu pour principale étape une forme de gouvernement originale : c'est
la tyrannie, mot qui n'implique à l'origine aucune idée de domination oppressive
et arbitraire, mais qui désigne essentiellement le pouvoir exercé par un seul
homme et fondé, non plus sur le principe du droit divin et de l'hérédité, comme
l'ancienne monarchie, mais sur le prestige personnel, la faveur des petites gens,
et une forte organisation militaire. Les tyrans du VIe siècle, même lorsqu'ils
appartiennent à des familles aristocratiques, sont en principe les défenseurs des
droits du peuple ; c'est le peuple qui leur confère, à l'origine, des pouvoirs
extraordinaires, dont il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que leurs successeurs
ont souvent abusé. Plusieurs d'entre eux créent ou maintiennent des
constitutions démocratiques. D'autre part, ce sont, en général, comme les
fondateurs de colonies au VIIe siècle, des représentants de l'esprit d'initiative et
d'aventure qui caractérise la jeunesse du peuple grec, et ils n'hésitent pas à
engager leur cité dans une politique de grande expansion territoriale ; en même
temps ils assurent son développement économique et contribuent à son
embellissement. La tyrannie à ses débuts est pour les cités grecques une époque
de prospérité et de splendeur que plusieurs d'entre elles, Sicyone par exemple,
et peut-être même Corinthe, n'ont jamais retrouvée plus tard.
Aussi ne faut-il pas s'étonner de rencontrer cette forme de gouvernement dans
les pays où l'hellénisme est le plus entreprenant et ami des nouveautés, en Asie
Mineure d'abord, où, dès le début du VIe siècle, Thrasybule est tyran de Milet,
Pythagoras, d'Éphèse ; à Mitylène, vers 550, règne Pittacos, un bourgeois
philosophe ; à Samos, vers 530, Polycrate, un souverain fastueux, grand
bâtisseur, à la mode orientale, fait de son île, unifiée sous son autorité, une
grande puissance maritime qui semble capable, pendant un temps, de tenir la
balance entre ses puissants voisins, les rois de Perse et d'Égypte (cf. chap. XII).
De l'autre côté de la Méditerranée, la tyrannie apparaît, dès la première moitié
du VIe siècle, dans les cités hardies et prospères de Sicile, Léontini, Agrigente,
plus tard Cymé et Sybaris. Dans la Grèce propre le même régime s'établit dans
les ports du golfe de Corinthe, où une forte, population de marchands, d'ouvriers
et de marins, conduite par des chefs intelligents et riches, pouvait tenir en échec
les vieilles familles nobles : à Sicyone, Orthagoras fonde une véritable dynastie
qui durera près d'un siècle, et son neveu Clisthène, rompant les vieux cadres
aristocratiques, crée une organisation égalitaire et démocratique en tribus
qu'Athènes reprendra plus tard ; à Corinthe, les Bacchiades sont renversés par
Cypsélos, auquel succède son fils Périandre : très diversement jugé par les
Anciens eux-mêmes, qui le représentent, les uns comme une brute sanguinaire,
les autres comme un philosophe digne de figurer parmi les sept sages de la
Grèce, Périandre a en tous cas beaucoup fait pour l'extension territoriale de
Corinthe et son expansion maritime, surtout par la soumission de Corcyre, une
vieille colonie émancipée, maîtresse du commerce dans la Mer Ionienne et sur les
côtes d'Épire et d'Illyrie, et par la fondation de Potidée, clef de la Chalcidique et
de ses forêts, si utiles à une ville dont la principale richesse résidait dans sa
flotte.

***

Le développement magnifique d'Athènes au Ve et au ive siècle, l'étude attentive


qui, dès l'antiquité, avait été faite de ses institutions, peut-être aussi la netteté
de vues et la hardiesse de ses hommes d'État dès le VIe siècle, font que l'histoire
de son évolution politique, dès cette date, est particulièrement bien connue. Un
premier ensemble de réformes y a été réalisé par un homme avec lequel nous
sortons enfin de la légende pour entrer dans l'histoire. La personnalité de Solon
n'est en effet plus de celles qui peuvent se résoudre dans des combinaisons
mythiques. Ce n'est pas que les récits que nous possédons sur sa vie et son
activité ne soient pas encombrés d'anecdotes sentimentales ou romanesques,
dont quelques-unes sont assez anciennes, puisque dès le milieu du Ve siècle
Hérodote pouvait donner sur l'entrevue du grand législateur et de Crésus, roi de
Lydie, des détails plus piquants que vraisemblables. Mais nous avons
heureusement une source de renseignements incontestables dans les œuvres de
Solon lui-même, des poésies où, dans une langue nette et qui s'efforce d'être
simple, il a résumé sa carrière et son œuvre politiques. Il appartenait à une
famille de fortune médiocre ; au métier de commerçant, qu'il dut exercer dans sa
jeunesse, il acquit un sens très juste des réalités économiques, et le goût des
solutions pratiques. Quoiqu'à ce moment les neuf archontes fussent encore
nommés par l'assemblée aristocratique de l'Aréopage, il est probable que Solon
fut porté à la présidence de ce collège, en 594/3, sous la pression de l'opinion
publique, qui aspirait à l'apaisement, après des luttes mal connues entre
Eupatrides, qui voulaient conserver avec tous leurs privilèges le bénéfice d'une
législation démodée, et révolutionnaires qui réclamaient un remaniement total de
la constitution et le partage des terres. Solon ne voulut jamais en venir à cette
mesure radicale, dont d'autres réformateurs, en Grèce, essayeront plus tard de
reprendre le projet ; mais il en imposa, sans doute dès son entrée en charge,
une autre qui devait avoir des conséquences presque aussi importantes : il retira
aux créanciers le droit de réduire en esclavage leur débiteur insolvable, ou un
membre de sa famille. On appréciera la hardiesse de cette réforme en se
rappelant qu'en France la contrainte par corps n'a été supprimée qu'en 1867 ; on
en mesurera les conséquences politiques en songeant que cette loi, ayant un
effet rétroactif, permit de récupérer, tant à Athènes qu'à l'étranger, nombre de
citoyens appartenant aux classes moyennes ou pauvres, et qui, libérés, vinrent
grossir les rangs des partisans de Solon et des adversaires des Eupatrides.
A cette réforme Solon en joignit une autre, qui, malgré sa célébrité, n'en reste
pas moins obscure pour nous, et à laquelle la tradition avait donné un caractère
révolutionnaire qui surprenait déjà les historiens anciens. Il ordonna, nous dit-
on, l'annulation des dettes. En admettant même, comme il est vraisemblable,
qu'il ne s'agisse que des dettes contractées avant la discussion de cette loi, on
s'imagine mal la perturbation qu'aurait apportée une mesure aussi radicale. Les
termes dont se servent les auteurs anciens pour désigner cette opération,
άποκοπή, retranchement, σεισάχθεια, délivrance, permettent les hypothèses les
plus diverses ; et les beaux vers où Solon se vante d'avoir nettoyé la terre
d'Attique des bornes hypothécaires qui la souillaient, laissent entrevoir une
réforme d'un caractère surtout agraire, et destinée principalement à soulager les
petits propriétaires obérés.
Ce retranchement des dettes devint sans doute d'une application plus facile
lorsque Solon eut modifié le système des poids et monnaies des Athéniens.
Jusqu'à cette date en effet Athènes avait adopté la monnaie de la plus grande
ville commerciale du golfe Saronique, Égine, et la mine (430 gr. d'argent) y était
divisée en 70 drachmes. Solon fit de la drachme la centième partie de la mine, ce
qui nécessita évidemment une refonte des pièces existantes et diminua la
capacité d'achat de la nouvelle monnaie — grand avantage pour les petits
propriétaires ruraux qui purent vendre plus cher les produits de leurs champs, et,
plus riches en numéraire, purent se libérer plus aisément de leurs créances. En
même temps ce nouveau système assimilait la drachme attique à la drachme
euboïque, usitée non seulement dans les ports de l'Eubée, mais à Corinthe, en
Sicile, et dans les colonies de la Mer Noire, facilitant ainsi les transactions entre
Athènes et quelques-uns des plus grands centres commerciaux de l'époque.
L'intérêt que Solon portait aux négociants se manifeste encore dans une loi qui,
si elle interdisait la sortie hors de l'Attique des denrées de première nécessité,
blé et figues, autorisait l'exportation de l'huile, préparant ainsi le développement
industriel de l'Attique et l'essor du Pirée.
Des mesures d'un caractère juridique et constitutionnel vinrent compléter ces
réformes économiques et financières. Une loi créa ou tout au moins consacra la
liberté de tester, en déclarant qu'il était permis à chacun de disposer à son gré
de ses biens à condition de n'avoir pas d'enfants mâles légitimes. C'était
favoriser la mobilité et la dispersion des capitaux et de la propriété foncière, et
lutter contre l'accaparement des fortunes que facilitait la vieille organisation
familiale. En autorisant d'autre part le premier venu à demander satisfaction
pour un tiers offensé, Selon portait également une atteinte sérieuse aux antiques
procédés de composition, renforçait l'autorité et étendait la compétence de la
justice d'État. Aussi cette mesure devait-elle avoir d'importantes conséquences
dans l'ordre judiciaire. Une nouvelle juridiction devenait nécessaire pour juger
toutes ces affaires civiles qui, de moins en moins, se réglaient par transaction
entre familles intéressées ; de là l'institution si moderne du tribunal des
Héliastes, véritable jury tiré au sort dans la masse de tous les citoyens, sans
distinction de fortune ni de classe.
Toutes ces innovations, en assurant la prééminence de l'État sur la famille,
affaiblissaient du même coup les institutions aristocratiques. L'ancien Conseil des
Eupatrides qui siégeait sur la colline de l'Aréopage — à la fois tribunal suprême
et assemblée politique —, et dont la compétence en matière criminelle avait déjà
été limitée lorsqu'au cours du VIIe siècle avait été créé le tribunal des Éphètes,
vit s'élever à côté de lui le jury démocratique de l'Héliée. Ses pouvoirs politiques
durent diminuer en même temps que son rôle judiciaire. Il perdit le privilège de
nommer les archontes. D'autre part, quoique les auteurs anciens ne nous le
disent pas, il est difficile de supposer que les réformes de Solon n'aient pas été
sanctionnées par un vote de la vieille assemblée du peuple entier réuni sur
l'Agora (έκκλήσία), qui dut s'engager à veiller au maintien de la constitution
nouvelle, au grand bénéfice de son autorité et de son prestige.
Comme on le voit, ces lois de Solon ne bouleversaient pas la cité athénienne.
Elles en laissaient subsister l'armature, les quatre vieilles tribus ioniennes et,
avec quelques modifications, l'organisation censitaire que l'on attribuait à Dracon
: l'exercice des magistratures, après comme avant lui, restait le privilège des
deux classes les plus riches, les deux autres n'ayant accès qu'au tribunal de
l'Héliée, à l'assemblée populaire et au collège électoral où chaque tribu
constituait au suffrage universel une liste de dix candidats parmi lesquels les
archontes étaient désignés par tirage au sort — système étrange où l'on essayait
de concilier les principes démocratiques avec le caractère sacré que la tradition
attribuait aux premiers magistrats de la cité, héritiers du pouvoir royal. De plus,
il est probable que plusieurs des réformes de Solon, l'institution du testament,
par exemple, ou même la suppression de l'esclavage pour dettes, ne furent que
le résultat d'une évolution commencée avant lui dans les mœurs et dans l'opinion
publique. Il n'en est pas moins vrai que son activité législative fut grosse de
conséquences. Elle favorisa dans les campagnes le développement de la petite
propriété, et dans la ville les progrès d'une classe moyenne de négociants,
grossie par de nombreuses naturalisations pour lesquelles la législation
solonienne semble s'être montrée très large ; elle prépara l'avènement de cette
sorte de Tiers-État de paysans, de commerçants et d'industriels qui fera la
grandeur d'Athènes au Ve et au IVe siècle, et d'où sont sortis quelques-uns de
ses meilleurs hommes d'État, depuis Thémistocle jusqu'à Démosthène.

***
Nous ne savons pas combien de temps dura l'activité législative de Solon. Il est
probable qu'un an ne lui suffit pas pour mettre sur pied son programme, et des
dates diverses qu'on donne pour son archontat on est peut-être en droit de
conclure qu'il exerça cette magistrature plusieurs années de suite. Ses dernières
lois votées, et gravées sur les κύρβεις, grands tableaux de bois mobiles autour
d'un axe vertical qui furent placés sous le portique qui entourait la maison de
l'archonte-roi, en bordure de l'Agora — donc à la portée de tous les citoyens —,
Solon semble s'être retiré de la vie publique. A partir de ce moment la légende
s'est emparée de lui, et en fait un philosophe ambulant, fabriquant des
constitutions pour d'autres cités grecques, exposant les principes de la sagesse
grecque aux souverains fastueux d'Orient. En tous cas on n'a aucune raison de
contester sa retraite ni même son départ d'Athènes ; peut-être prévoyait-il les
difficultés pratiques que rencontrerait l'exécution de ses lois. De fait, les trente
années qui suivirent sont remplies de luttes où' les Eupatrides essayent de
défendre leurs anciens privilèges ou tout au moins de maintenir ceux que Solon
leur avait conservés, tandis que les petites gens, journaliers des campagnes et
ouvriers de la ville, de plus en plus nombreux et de plus en plus remuants,
tentent de prendre part au gouvernement de la cité. Un essai de représentation
proportionnelle, avec cinq archontes pris chez les Eupatrides, quatre chez les
ouvriers et les paysans, n'eut pas de succès. En 560, trois partis étaient en
présence : celui des nobles, recrutés surtout parmi les propriétaires de la plaine
(πεδίον) athénienne (Pédiéens) ; celui du juste milieu, les Paraliens, composé
surtout de bourgeois aisés et de commerçants, en particulier ceux qui habitaient
les petits ports en voie de formation sur la côte (παραλία) méridionale de l'Attique
; enfin celui des démocrates, où figuraient surtout, semble-t-il, les pâtres et
ouvriers agricoles employés dans les grands domaines qui, autrefois comme
aujourd'hui, s'étendaient dans la partie Nord-Est de l'Attique (Διακρία), mais
auxquels se joignit bientôt toute une population de mécontents, créanciers lésés
par la législation de Solon, citoyens d'origine douteuse. Chacune de ces factions
était, comme il arriva si souvent à Rome à partir du IIe siècle, dirigée par un
aristocrate ; les Pédiéens avaient pour chef Lycurgue ; les Paraliens, Mégaclès,
de la grande famille des Alcméonides ; les Diacriens enfin, Pisistrate. Ce dernier,
originaire de Brauron, la plus grande ville de l'Attique orientale, avait attiré sur
lui l'attention et la popularité en menant à bien une campagne contre Mégare, la
vieille ennemie d'Athènes, et en réoccupant Salamine, conquise, on l'a vu, au
VIIe siècle, puis perdue, puis reprise au temps de Solon, et perdue de nouveau.
Un mariage heureux le réconcilia avec les Alcméonides et leur parti. Favori de
l'assemblée du peuple, il y fit voter, après la comédie d'un attentat contre sa
personne, la création d'une garde du corps destinée à sa protection (561/0) avec
laquelle il s'installa sur l'Acropole, l'ancienne demeure des rois. Athènes, elle
aussi, avait son tyran. Ce n'était pas l'affaire des partis aristocratiques, ni même
des Alcméonides, qui s'unirent contre lui et l'expulsèrent en 556/5. La lutte resta
circonscrite entre nobles et modérés. Vers 550, un Eupatride, Cylon, essaya de
refaire le coup d'État de Pisistrate ; assiégé sur l'Acropole, il put s'enfuir, mais
ses partisans furent mis à mort quoiqu'ils se fussent placés sous la protection
d'Athéna. Ce sacrilège indisposa contre Mégaclès, qui, en qualité d'archonte,
portait la responsabilité du massacre, cette population athénienne que les
accusations d'impiété n'ont jamais laissée indifférente : les Alcméonides furent
exilés. Sur ces entrefaites, la guerre avait repris avec Mégare, les Athéniens
avaient de nouveau perdu Salamine, et il ne se trouva ni dans le parti
aristocratique ni chez les modérés de militaire capable de réparer cet échec.
Aussi Pisistrate, réfugié en Eubée d'où il suivait de près les événements, jugea-t-
il le moment venu de rentrer à Athènes. Il n'eut qu'à passer le détroit de l'Euripe
pour trouver dans sa fidèle Diacrie une armée de partisans, qui, renforcée de
contingents de Béotie et d'Eubée, eut facilement raison d'Athènes (vers 550).
Établi de nouveau sur l'Acropole, avec ses trois cents porte-matraques, Pisistrate
y exerça son autorité avec douceur et adresse. Comme tous les usurpateurs qui
s'emparent du pouvoir après une période de troubles intérieurs, il trouva dans
une politique de conquêtes le meilleur des dérivatifs à l'humeur remuante de ses
concitoyens. Il fut le véritable fondateur de la grandeur d'Athènes. Précurseur
des stratèges impérialistes du Ve siècle, il eut le mérite de comprendre que
l'avenir de sa patrie était sur la mer. Athènes commençait d'ailleurs à s'intéresser
aux choses maritimes ; une classe de marins et d'armateurs s'y constituait : les
naucraries, — sortes de coopératives de constructions navales, dont chacune
devait fournir à l'État, équiper, et entretenir un vaisseau — prennent de
l'importance politique ; elles jouent dans la répression du coup d'État avorté de
Cylon un rôle mal connu, mais certainement considérable. Il est probable que ce
fut Pisistrate qui assura à la marine athénienne la libre navigation du golfe
Saronique, en s'emparant, et cette fois pour toujours, de l'île de Salamine. Il
comprit l'importance du ravitaillement en blé pour une cité qui grandissait sur un
sol peu fertile, et où une portion sans cesse croissante de la population se
tournait vers le commerce, l'industrie et la marine : c'est pourquoi il voulut lui
assurer la libre communication avec les terres à blé de la Mer Noire par des
établissements aux Dardanelles : sur la rive asiatique, une garnison athénienne
prit possession de Sigée ; de l'autre côté, en Chersonèse, l'envoi de colons
athéniens, sous la conduite de Miltiade, un aristocrate entreprenant et un peu
trop ambitieux pour rester en Attique, fut encouragé. En même temps Athènes
prenait pied dans tes Cyclades, dont la plus importante, Naxos, fut conquise, et
placée sous l'autorité du tyran Lygdamis, un ami de Pisistrate ; du même coup,
Délos, centre religieux des Cyclades, passait sous l'influence d'Athènes.
A l'intérieur, Pisistrate semble avoir gouverné dans l'esprit des réformes de
Solon. Il s'abstint de toute innovation constitutionnelle, et ne paraît même pas
s'être fait conférer par l'assemblée du peuple des pouvoirs extraordinaires. Il se
contenta d'une réforme électorale qui, supprimant le tirage au sort dans la
désignation des archontes, lui assura chaque année dans ce collège des places
pour lui et ses parents et amis ; cette situation lui permit de prendre des
mesures destinées à assurer la paix civile et la prospérité de l'Attique. Il avait le
sentiment très juste qu'une classe paysanne contente de son sort était, dans un
pays encore foncièrement agricole, la meilleure des garanties contre les
révolutions : deux créations habiles furent destinées à la satisfaire ; d'abord celle
d'une sorte de caisse de crédit agricole, avançant aux petits propriétaires les
fonds nécessaires pour arrondir leurs domaines et améliorer leur matériel ;
ensuite, l'institution des tribunaux ambulants, pour éviter aux paysans ces
voyages à la ville qui, dans aucun pays, ne rendent la justice aimable aux
cultivateurs. Cette sollicitude lui permit de faire accepter aux Athéniens des
mesures financières en rapport avec l'importance des expéditions militaires faites
au dehors et des grands travaux entrepris, on le verra plus loin (chap. XI), à
l'intérieur de l'Attique. Un impôt sur le revenu de 5 % fut établi ; le trésor fut
enrichi d'un autre côté par le produit des mines d'argent du Pangée, où Pisistrate
s'était créé, pendant son exil, à ce qu'il semble, un domaine personnel ; sans
doute même commença-t-il à tirer parti de celles du Laurion, d'une exploitation
plus difficile, mais que la proximité d'Athènes devait rendre si productives au Ve
siècle.
A la mort de Pisistrate (vers 527), aucune question dynastique ne semble s'être
posée. Ses deux fils aînés, Hipparque et Hippias, étaient établis sur l'Acropole ;
ils y restèrent en se partageant, semble-t-il, la besogne qui incombe à un chef de
gouvernement : Hippias s'occupa de l'administration et de la politique,
Hipparque, des choses de la religion, et de leur complément naturel, beaux-arts
et littérature. Ce régime dura sans heurts jusqu'au moment de la conspiration
d'Harmodios et d'Aristogiton. L'esprit de parti s'est si rapidement emparé de cet
événement que dès le Ve siècle on disputait pour savoir s'il fallait y voir une
conjuration de jeunes enthousiastes épris de liberté, ou un acte de vengeance
personnelle. En tous cas leur tentative échoua ; par suite d'une fausse
manœuvre, ce fut l'inoffensif Hipparque qui fut assassiné ; Hippias, le véritable
détenteur de l'autorité, survécut. Comme on peut penser, le danger lui aigrit le
caractère ; il devint un despote violent et soupçonneux ; il songea à quitter
l'Acropole d'Athènes pour s'établir dans la citadelle de Munychie, qui, voisine des
ports de l'Acté, lui aurait offert en cas d'émeute une retraite plus sûre et des
facilités d'embarquement. Il n'eut pas le temps de réaliser ce projet. Les
Alcméonides, expulsés depuis l'affaire de Cylon, sentirent que le moment était
venu de rentrer à Athènes. Une première tentative, où un escadron de jeunes
nobles bannis essaya de pénétrer en Attique et de s'établir à Leipsydrion, sur les
pentes du Parnès, ne réussit pas : cet échec décida les Alcméonides à faire appel
au concours d'autres États. La chose leur était facile. Apparentés à plusieurs
grandes familles de Grèce, en rapport, jusqu'à la prise de Sardes (546 ; cf. chap.
XII), avec les rois de Lydie qui avaient été, dans la première moitié du VIe siècle,
les plus grands manieurs d'argent des pays égéens, financiers habiles eux-
mêmes, ils s'étaient créé une réputation panhellénique depuis qu'ils avaient
soumissionné la reconstruction du temple de Delphes, détruit en 548 par un
incendie. A cette besogne pieuse ils gagnèrent sans doute beaucoup d'argent, et
certainement des amitiés précieuses, surtout à Sparte, dont un oracle delphique
attira fort opportunément l'attention sur les affaires d'Athènes. Sparte était
devenue à petit bruit, durant le VIe siècle, l'État le plus important de la Grèce :
outre les territoires qui lui étaient directement soumis, elle avait constitué une
ligue où étaient successivement entrées plusieurs cités péloponnésiennes, Élis,
Corinthe, Sicyone. L'esprit conservateur de sa population et le maintien de la
monarchie lui avaient d'autre part épargné les difficultés intérieures dans
lesquelles Athènes et d'autres cités se débattaient depuis un siècle, et lui
permettaient une politique extérieure assez hardie. Elle ne voyait pas d'un bon
œil l'expansion d'Athènes, où les Pisistratides étaient alliés à sa vieille rivale,
Argos, et à la Thessalie dont la cavalerie conservait un grand prestige. Elle se
décida à intervenir en Attique, où ses soldats pénétrèrent en défenseurs de la
liberté. Après un premier échec où l'infanterie spartiate fut déroutée par la
cavalerie thessalienne, une grande expédition eut raison d'Hippias, qui, enfermé
sur l'Acropole, dut capituler (510). Il quitta l'Attique, et se réfugia à Sigée où
nous le retrouverons au moment des guerres médiques.

***

Athènes était libre. Et le parti qui y rentrait n'était pas d'humeur à y restaurer à
son profit un régime qui avait fait son temps. On verra plus loin (chap. XIII) les
causes qui maintinrent la tyrannie en Ionie jusqu'au début du Ve siècle, en Sicile
plus tard encore ; mais dans la Grèce continentale tout au moins, elle était en
train de disparaître des cités où elle s'était établie au cours du VIe siècle ; à
Corinthe, en particulier, Psammétique, le neveu et successeur de Périandre,
venait d'être assassiné pendant une émeute, et un gouvernement modéré établi
à sa place. C'est une leçon que comprirent, et les Alcméonides, et surtout
Clisthène, qui était à ce moment l'homme le plus remarquable de cette grande
famille, et le plus sympathique au peuple athénien. L'agitation qui, depuis
l'expulsion d'Hippias, se remarquait dans le parti aristocratique, lui donna
l'occasion de proposer aux Athéniens d'importants changements constitutionnels.
Ils avaient pour base une de ces révolutions administratives auxquelles les
réformateurs de tous pays ont toujours attaché beaucoup d'importance, parce
qu'ils brisent l'armature qui servait de support à l'ancienne vie politique. De
même que la Constituante supprima les provinces françaises, Clisthène remplaça
les quatre vieilles tribus ioniennes par dix tribus d'un caractère tout à fait
artificiel, qui n'étaient plus elles-mêmes des circonscriptions locales, mais qui
comprenaient chacune trois trittyes, c'est-à-dire trois portions de territoire
situées, l'une dans la ville ou ses faubourgs immédiats, la seconde sur la côte, la
troisième à l'intérieur ; chacune de ces trittyes comprenait, à son tour, un certain
nombre de dèmes (communes). Aux yeux de l'État, chaque citoyen athénien
n'appartenait plus qu'au dème où il avait son domicile et à la tribu dont
dépendait ce dème ; dès la fin du VIe siècle s'établit l'usage d'ajouter, dans les
actes administratifs, au nom de tout citoyen l'indication du dème, d'où il était
facile de déduire la tribu. Dans cette organisation nouvelle, l'esprit régionaliste
qui avait amené Pisistrate au pouvoir et facilité son retour était condamné à
disparaître ; d'autre part, perdus dans la masse des citoyens, qu'accroissait
l'admission, dans la cité, d'étrangers, d'affranchis et d'esclaves pour lesquels le
nouveau régime semble s'être montré fort accueillant, les anciens groupements,
familles, phratries, tribus aristocratiques, centres de conspirations et soutiens
d'un droit archaïque et périmé, ne devaient plus subsister que comme
d'inoffensives associations paroissiales d'un caractère essentiellement religieux.
Les dix tribus servirent de base à la création du Conseil (βουλή) de 500 membres,
élus à raison de cinquante tirés au sort dans la masse des citoyens de chaque
tribu, chaque groupe de cinquante (Prytanie) constituant, pendant le dixième de
l'année, une permanence chargée de l'expédition rapide des affaires courantes. Il
n'est pas du tout certain que Clisthène ait trouvé, comme on l'a parfois prétendu,
dans les constitutions précédentes d'Athènes l'idée de , ce corps régulateur, mais
d'un recrutement essentiellement démocratique, qui enleva sans doute au vieux
Conseil de l'Aréopage une grande partie de son activité politique, et qui
constituait avec l'Assemblée du peuple un système de deux assemblées analogue
à celui de la Rome républicaine, ou même, si l'on veut, à celui qui est en usage
dans les gouvernements constitutionnels modernes, avec cette différence que le
pouvoir régulateur de la βουλή était surtout préventif, puisque son rôle principal
était de préparer les lois et décrets soumis à l'approbation de l'Assemblée du
peuple. Celle-ci joue désormais dans la vie politique de la cité un rôle
prépondérant ; dans la première tragédie grecque que nous possédions, les
Suppliantes d'Eschyle, composée une douzaine d'années après la réforme de
Clisthène, il est curieux de voir le peuple (δήμος) d'Argos, consulté par un roi
hésitant, décider en dernier ressort, par un décret tout semblable d'aspect à ceux
que rendait dès lors l'Assemblée athénienne, du sort des fugitives qui implorent
sa protection.
Ce n'était pas encore la constitution radicalement démocratique que réalisera le
Ve siècle. Maître du pouvoir législatif dans l'έκκλησία et la βουλή, du pouvoir
judiciaire au tribunal des Héliastes, le peuple demeure encore éloigné du pouvoir
exécutif ; les grandes magistratures civiles et militaires restent, à la fin du VIe
siècle, réservées aux deux premières classes censitaires. Mais on pouvait
mesurer le progrès accompli depuis un siècle, et le parti aristocratique
s'inquiétait de ces restrictions successives apportées à son prestige et à son
autorité. Il se prépara à la résistance. Il trouva un appui assez inattendu et
encore mal expliqué chez l'un des rois de Sparte, Cléomène, qui, à la tête d'une
petite armée, entra en Attique, s'établit sur l'Acropole, et exigea le bannissement
de Clisthène et de ses principaux partisans. Tel était le prestige de l'infanterie
lacédémonienne que les Athéniens laissèrent d'abord faire. Mais lorsqu'il s'agit de
toucher à la nouvelle constitution, et surtout de supprimer le Conseil des Cinq-
cents, le peuple se souleva et enferma sur l'Acropole Cléomène, qui capitula au
bout de trois jours. Cette fois l'amour-propre de Sparte était atteint ; elle décida
une grande expédition, à laquelle se joignirent les membres de la Ligue
péloponnésienne, les Béotiens et les Chalcidiens, qui trouvaient sans doute leurs
voisins bien remuants depuis le règne de Pisistrate. La concentration des troupes
alliées eut lieu dans la plaine d'Éleusis. C'est là que se manifesta pour la
première fois la faiblesse des confédérations grecques ; la coalition se dissocia
avant d'avoir combattu : les Corinthiens refusèrent décidément de prendre part à
cette expédition contre un gouvernement démocratique, les deux rois de Sparte
ne s'entendirent plus entre eux, les Béotiens et les Chalcidiens, au spectacle de
cette désunion, rentrèrent chez eux. Ils y furent suivis par l'armée athénienne,
qui n'hésita pas à livrer bataille, d'abord contre la forte cavalerie de Chalcis, puis
contre la solide infanterie de la ligue béotienne. Ses victoires donnèrent à
réfléchir à la Grèce. Une grande assemblée de la ligue péloponnésienne, réunie à
Sparte, décida, malgré la présence de l'ex-tyran Hippias, convoqué tout exprès
par les Lacédémoniens, de laisser en paix la jeune démocratie qui venait de
révéler de façon si brillante sa puissance militaire.

Bibliographie. — GLOTZ. La solidarité de la famille... — BUSOLT. Die


Griechischen Staats und Rechtsaltertiimer. — WILAMOWITZ-
MŒLLENDORFF. Aristoteles und Athen. Berlin, 1893.
CHAPITRE XI. — LES MŒURS, L'ART ET LA
SCIENCE AU VIe SIÈCLE

Malgré les troubles politiques dont tant de cités grecques eurent à souffrir au
cours du VIe siècle, les progrès du commerce, de l'industrie et du régime
démocratique favorisent l'accroissement des fortunes particulières. Une classe
moyenne de propriétaires, de négociants, de banquiers, d'armateurs, de
fabricants, se constitue et s'enrichit dans beaucoup de villes : elle veut jouir de
son aisance. Des mœurs élégantes, que la population des ports d'Ionie emprunte
à celle des grandes villes lydiennes, se répandent dans tout le monde grec ; les
Athéniens du temps de Périclès se rappelaient le temps où leurs grands-pères
portaient à la ville de longues tuniques de toile fine et des bijoux d'or dans les
cheveux. La toilette des femmes est plus raffinée encore ; tuniques de laine
légère ou de mousseline, crêpelées et brodées, châles multicolores, coiffures
savantes avec tresses, frisures et diadèmes. A cette coquetterie dans la toilette
ne correspondent pas encore de grands progrès dans le confort : textes et ruines
s'accordent pour nous montrer que la maison grecque est restée petite et
médiocre jusqu'à l'époque hellénistique. Mais l'on peut mener plaisante vie dans
ces demeures modestes ; les poètes et les peintres de vases nous représentent
des scènes de banquets très libres, agrémentées de musiciennes et de
danseuses, dont l'extension de l'esclavage rend le recrutement de plus en plus
facile. L'épouse légitime est, comme on peut croire, absente de ces joyeuses
réunions ; au reste, si la situation de la femme libre parait améliorée au point de
vue juridique depuis les réformes du VIe siècle, qui dans certaines cités (à
Athènes entre autres) lui accordent le droit de posséder de la terre et protègent
l'orpheline sans frère, son rôle semble diminué au point de vue social, surtout
dans les pays ioniens, où se fait mieux sentir l'influence des mœurs orientales ;
complètement étrangère à la vie politique et intellectuelle, la femme reste
confinée dans le gynécée, à moins que ses talents littéraires ou artistiques ne
fassent d'elle une glorieuse déclassée.
Les cités s'embellissent en même temps qu'augmente le luxe des particuliers. La
sécurité publique accrue grâce à l'existence d'armées et de flottes qui répriment
le brigandage et même la piraterie, permet aux villes de s'étendre en plaine et
de se rapprocher de la mer : à Athènes, un quartier industriel et commercial se
crée au Nord-Ouest de l'Acropole, le long de la route qui mène aux villes
commerçantes de Boétie et de l'isthme de Corinthe, — à l'emplacement même où
subsistent encore aujourd'hui les échoppes et les petits ateliers du Bazar ;
Éphèse descend des hauteurs du Koressos pour s'établir sur les rives mêmes de
la baie que les alluvions du Caystre n'avaient pas encore comblée. Les tyrans
flattent l'orgueil municipal de leurs sujets en contribuant â l'ornement de leurs
cités. Plusieurs d'entre eux conçoivent et exécutent, tout au moins en partie, un
programme de grands travaux. La question de l'eau était, on le sait, essentielle
pour ces villes en voie de développement ; des aqueducs furent construits à
Mégare, à Samos ; des fontaines, à Corinthe et à Athènes. L'agora d'Athènes,
centre de la vie économique et politique, fut aménagée définitivement en plein
quartier neuf, entourée de portiques et d'édifices publics ; plus tard, peut-être à
l'époque de Clisthène, sur les pentes qui font face à l'Acropole, de robustes
assises soutinrent le terre-plein de la Pnyx, où se réunissait l'assemblée
populaire de la nouvelle démocratie. Mais ce furent surtout les demeures des
dieux qui gagnèrent en beauté et en majesté. Sur les rives du bassin
méditerranéen, de Sélinonte à Milet, furent construits ou reconstruits des
temples qui dépassaient en dimensions et en richesses tout ce que l'on avait vu
jusque-là. Celui de Zeus Olympien, dont les Pisistratides commencèrent la
construction clans un faubourg d'Athènes, et qui ne devait être terminé que six
siècles plus tard, avait une cella de plus de 15 mètres de large, et des colonnes
de 2 m. 50 de diamètre à la base. Sur l'Acropole, le vieux temple d'Athéna, dont
la longueur de cent pieds (Hécatompédon) avait fait l'admiration des
contemporains de Solon, fut entouré d'une colonnade, et dès la fin du VIe siècle
étaient établies les fondations d'un bâtiment beaucoup plus vaste, que
reprendront et achèveront les architectes du siècle suivant. Les procédés de
construction progressent et le style des édifices évolue en même temps que leurs
dimensions s'accroissent ; l'appareil des murs se perfectionne, et l'emploi de la
fausse équerre permet ces assemblages impeccables et très décoratifs de pierres
polygonales, dont le soutènement de la terrasse du temple d'Apollon à Delphes
est le plus bel exemple ; le fût des colonnes s'élance, des cannelures en allègent
l'aspect, l'échine des chapiteaux se redresse et devient plus nerveuse, le marbre
commence à être employé dans la décoration des frontons. Les architectes
essayent des formules nouvelles ; à côté du style purement hellénique, qu'on a
depuis appelé dorique, on voit s'élever en Ionie d'abord, puis dans les Cyclades
et jusqu'à Delphes, de gracieux monuments dont les dimensions restreintes
permettent l'emploi exclusif du marbre, et sur la façade desquels fleurit une
ornementation très riche — souvent inspirée de motifs orientaux — que rehausse
un coloriage éclatant : chapiteaux à volutes, que supportent parfois de
gracieuses caryatides, palmettes, lotus, oves, frises de personnages pleines de
mouvement et d'esprit.
Les sculpteurs renoncent à la pierre tendre pour le marbre, plus difficile à
travailler, mais plus solide et dont la splendeur les séduit. Leurs instruments et
leur technique s'adaptent lentement à cette matière nouvelle. La pratique des
exercices gymnastiques attire leur attention sur la beauté du corps humain, dont
ils s'efforcent avec ténacité de reproduire la forme, la structure, et même le
mouvement ; la statue, d'abord immobile et les bras collés au corps, marche et
s'anime ; sur le fronton de la colonnade de l'Hecatompédon, Athéna terrasse et
va transpercer un géant qui s'écroule à ses pieds. Avec la nudité virile, les
artistes apprennent à rendre avec minutie la coquetterie du costume féminin ; à
Delphes, à Athènes, des bas-reliefs et des statues, vivement coloriées, sont
l'image des modes ioniennes du VIe siècle finissant. En même temps des
fondeurs de Samos trouvent, pour couler en bronze de grandes figures, des
procédés qui ne se perfectionneront guère, somme toute, jusqu'à l'époque de la
Renaissance. Les arts mineurs progressent. Si la bijouterie du VIe siècle n'égale
pas en splendeur celle de l'époque mycénienne, la diffusion de la monnaie
favorise l'art de la gravure dans les centres commerciaux de l'Asie Mineure, de
l'Eubée, et du golfe Saronique ; en Attique, où les potiers trouvent une argile
excellente, ils sont assez nombreux pour donner leur nom à l'un des quartiers
neufs d'Athènes (Céramique) ; leurs vases et leurs coupes où, sur un fond rougi
par la cuisson, s'enlèvent des personnages d'un beau vernis noir, supplantent
dans le bassin méditerranéen, grâce à la variété de leurs formes et la perfection
de leur dessin, les poteries fabriquées à la grosse, sans soin et sans souci d'art,
dans les ateliers de Corinthe.

***

Dans ces villes embellies par les architectes et les sculpteurs, les cérémonies
religieuses pouvaient prendre un caractère de magnificence que les tyrans eurent
soin de développer. Ce furent les Pisistratides qui donnèrent un éclat nouveau au
culte d'Athéna, protectrice de la cité, et qui firent des Panathénées, célébrées,
elles aussi, tous les quatre ans, une concurrence aux jeux de Delphes et
d'Olympie. Dans ces fêtes de la cité, comme autrefois dans celles des châteaux
et des grands pèlerinages, les divertissements littéraires prennent une grande
place. A coup sûr, les anciennes formes poétiques y étaient fort appréciées :
c'est pour faciliter leur récitation aux Panathénées qu'Hippias fit faire des poèmes
homériques une édition particulièrement soignée ; et, à Sparte, jusqu'à l'époque
hellénistique les élégies guerrières de Tyrtée, dont la langue est si voisine de
celle d'Homère, et dont le rythme est également dactylique, étaient chantées
dans les cérémonies militaires. Mais l'épopée on l'élégie ne comportaient qu'une
récitation plus ou moins modulée, accompagnée de discrets accords de lyre.
Dans les pays de langue dorienne, particulièrement attachés, semble-t-il, aux
vieux hymnes, aux mélodies et aux danses qui faisaient partie du rituel, se
constitua un genre nouveau, où le poème, la musique, la danse étaient
inséparables. Dans une langue aussi artificielle que celle de l'épopée, mais
d'allure générale dorienne, pour être compris du public auquel ils s'adressaient,
des auteurs d'origine diverse — Ioniens comme Alcman, gens des Cyclades
comme Simonide, de Sicile comme Stésichore, d'Italie méridionale comme
Ibycos —, ont écrit à Sparte, à Corinthe, en Sicile, à Athènes aussi et jusqu'en
Thessalie, des œuvres de commande, composées à prix d'argent pour une ville
ou un riche particulier ; ces poèmes, d'après les fragments très insuffisants qui
nous en sont parvenus, semblent avoir eu un caractère savant et assez
impersonnel, et leur principal intérêt résidait sans doute dans l'exécution, où
l'accompagnement de lyre et de clarinette animait la complication des rythmes,
et où les évolutions du chœur soulignaient le balancement des strophes.
Certains cuites agraires, celui de Dionysos entre autres, avec les idées de vie et
de mort, de souffrance, de résurrection, et d'ivresse mystique qui s'y rattachent,
donnent naissance if des œuvres d'un caractère spécial. S'il nous est
malheureusement impossible d'apprécier la valeur des dithyrambes composés au
VIe siècle â l'instigation des. tyrans de Sicyone et dé Corinthe, on suit quelle
magnifique floraison littéraire ; devait sortir des poèmes rustiques que
chantaient, dans les dèmes agricoles de l'Attique orientale, les confréries de
Boucs, adorateurs de Dionysos. Ces poèmes avaient pour donnée primitive les
vicissitudes et la Passion du dieu, plus tard celle d'autres dieux et personnages
mythiques, persécutés, puis triomphants. Un perfectionnement important fut
introduit le jour où un maitre de chœur, dont les anciens n'avaient pas oublié le
nom de Thespis, ajouta au chœur un répondant, ύποκριτής, qui représentait au
naturel le héros souffrant : le chant du Bouc, Τραγωδία, devint par là même une
action, δράμα. En faisant d'Athènes le centre du culte de Dionysos, les
Pisistratides préparaient le développement admirable que la tragédie devait
prendre après eux. — L'élément joyeux de ces fêtes rustiques, qui, avec la
procession du phallus, symbole de fécondité, comportaient, comme notre
carnaval, des déguisements plaisants et tout un échange de quolibets et de
couplets moqueurs, prend de l'autre côté du monde grec, en Sicile, une forme
littéraire avec Épicharme (fin du VIe siècle).
A côté de cette poésie faite pour les fêtes de la cité se développent des genres
destinés à un public plus restreint. La vie joyeuse qu'on mène dans les pays
ioniens favorise la composition de chansons de table, avec accompagnement de
lyre, où excelle Anacréon ; le thème — le vin et l'amour — en est d'ordinaire
banal, et leur charme réside dans la légèreté du rythme, la grâce d'une langue
facile et courante. Plus voisins encore de la langue populaire, parlée dans les
ports d'Ionie, sont les iambes moqueurs d'Hipponax d'Éphèse. En pays éolien,
par contre, la poésie garde le caractère de confidence personnelle qu'Archiloque
avait su lui donner ; Alcée et surtout la poétesse Sapho, dans un style très
simple, mais sans bassesse, chantent les passions et les tourments amoureux
avec une sincérité et une concision pénétrante que seuls retrouveront, chez les
Romains, Catulle, et chez les modernes, Henri Heine.

***

Ce qui n'est pas vers est prose, et la prose grecque exista à partir du moment où
les progrès de l'écriture permirent aux cités de constituer des archives, des listes
de magistrats, des recueils de lois. Ces documents, que la vanité municipale
amplifiait volontiers en les faisant remonter très haut dans le passé, sont utilisés
dès le VIe siècle, surtout en pays ionien, et servent, en même temps que la
tradition orale, à établir des généalogies et des chroniques, qui ont pour base des
calculs tout à fait artificiels de générations de trente ou de quarante ans, et dont
les résultats arbitraires ont longtemps encombré l'histoire des premiers siècles
de Rome et de la Grèce. Ces enquêtes, ίστορίαι, d'où est née l'histoire, ne sont
pas les seules où se soit exercée la curiosité des Ioniens. Hécatée de Milet, en
même temps qu'une Généalogie, composait un Voyage autour de la terre, illustré
d'une carte. L'univers n'apparaît plus comme un ensemble de choses
dangereuses ou profitables dont il faut conjurer les unes et utiliser les autres,
mais comme un objet d'études désintéressées. A coup sûr il manque aux
physiciens du VIe siècle, comme à tous les savants de l'antiquité, le sens, non
point, à proprement parler, des l'expérience, mais de la méthode expérimentale,
qui analyse le phénomène à interpréter et en isole les éléments. Ils y suppléent
autant que possible par une curiosité sans cesse en éveil, une observation
attentive, et un grand effort logique. Pour la première fois dans l'histoire de la
pensée humaine se manifeste l'idée, fausse peut-être, mais en tous cas féconde,
qu'il convient de chercher à l'univers un principe originel (άρχή), que ce soit l'eau,
comme le veut Thalès de Milet, ou l'air, comme le prétend Anaximène ; et,
comme il ne s'agit pas seulement d'affirmer ce principe, mais de montrer
comment les choses en découlent, Anaximandre, qui croit à l'existence d'un
élément primitif indéterminé (άπειρον), arrive à formuler des théories grossières,
mais audacieuses, qui rejoignent les hypothèses de Laplace sur la formation du
système solaire, et celles de Lamarck sur le transformisme. Ces méditations sur
le principe des choses amènent Xénophane — un autre Ionien — à concevoir
l'existence d'un dieu unique et parfait qui n'a plus aucun rapport avec les dieux à
formes et à passions humaines du polythéisme d'Homère et d'Hésiode.
Abandonnant sa patrie de Colophon pour la Grande-Grèce, il y fait des disciples,
entre autres Parménide, qui, le premier, formule l'opposition entre la réalité
intelligible (άλήθεια) et l'apparence (δόξα), préparant ainsi la voie aux
constructions métaphysiques des siècles suivants. Un autre grand savant,
Pythagore de Samos, quitte, lui aussi, le public d'Ionie pour celui des villes de
Grande-Grèce, peut-être plus enclin aux sérieuses spéculations, et il étudie à
Crotone, devant des auditeurs enthousiastes, les propriétés du nombre et de
l'étendue. Il enlève à l'arithmétique et à la géométrie le caractère utilitaire que
ces sciences avaient conservé en Égypte et en Babylonie, où elles n'avaient
jamais comporté autre chose que des tables à calculer destinées aux opérations
commerciales et bancaires, et des procédés empiriques pour l'orientation des
édifices sacrés et pour l'établissement d'un cadastre permanent. Il formule les
lois qui régissent les rapports des nombres entre eux, et un grand nombre de
théorèmes relatifs aux lignes, aux angles et aux surfaces. Appliquant ces
résultats à l'acoustique et surtout à l'astronomie, il est le premier à affirmer que
la terre est une sphère et non un disque, et tente une explication géométrique
des éclipses, pour lesquelles les savants ne connaissaient encore que les tables
établies par les astronomes babyloniens d'après des listes plusieurs fois
séculaires d'observations.

***

Ce n'était pas uniquement par des livres que se répandait la pensée de ces sages
; il n'est pas certain que Thalès ou même Pythagore aient jamais rien écrit : ils
sont les créateurs de ces traditions d'enseignement oral qui ont duré autant que
l'hellénisme. Dans cette transmission vivante, l'enseignement scientifique
s'accompagnait tout naturellement de considérations morales, qui n'ont pas été,
il est vrai, accueillies dans tout le monde hellénique avec un égal succès. Dans la
partie orientale prévalaient, dès le VIe siècle, des principes de sagesse pratique
et moyenne qui n'avaient rien de systématique et dont on attribuait les formules
à un certain nombre de savants personnages (σοροί), dont plusieurs, il faut le
remarquer, — Solon, Bias, Pittacos, Périandre — avaient été des hommes d'État
; plus tard, une tradition tout à fait arbitraire voulut qu'ils eussent constitué un
collège de sept membres, d'où étaient sorties ces maximes célèbres — Connais-
toi toi-même, Rien de trop, etc. — qui se répandirent dans tout le bassin de la
Mer Égée et furent parfois gravées sur les frontons des temples et des édifices
publics. En Grande-Grèce au contraire, dans les petites chapelles qui se
constituèrent autour de Xénophane, et surtout de Pythagore, s'élabora une
morale très haute, mais assez obscure, où à d'étranges considérations sur les
nombres, conséquences des merveilleuses découvertes arithmétiques du maître,
se joignaient des notions de pureté morale et d'immortalité des âmes.
Ces doctrines répondaient à des besoins nouveaux auxquels ne pouvaient suffire
ni les explications rationalistes des physiciens ioniens ni la religion traditionnelle.
A mesure que la constitution des cités s'améliorait, les hommes pouvaient
constater que celle du monde était loin de répondre à cet idéal de justice que
poursuivaient les législateurs, que le mal y était souvent triomphant, et qu'on n'y
assistait pas toujours à la punition du crime et de la démesure. Et la notion de
plus en plus claire de la responsabilité personnelle s'opposait aux vieilles
conceptions qui tournaient la difficulté en faisant retomber sur les enfants le
poids de la faute des pères. De là l'idée des peines qu'après leur mort devaient
subir les méchants, qui précisa les conceptions courantes et vagues sur le
principe vital (Ψυχή), et sur l'existence obscure et diminuée qu'il menait après la
destruction du corps ; de là aussi, pour éviter ces peines, des préceptes de
pureté morale qui s'accompagnent de prescriptions matérielles souvent
empruntées à de très anciens rituels. Des confréries se constituèrent, dont les
membres se conformaient à ces règles de conduite : nous connaissons surtout
celle qui rapportait ses origines à Orphée, un poète musicien originaire de
Thrace, comme Dionysos, mais qui ne dispensait à ses adeptes qu'une calme
extase, et non l'ivresse des buveurs de bière et de vin. Nous sommes mal
renseignés sur l'état des doctrines orphiques au VIe siècle ; et il n'est pas certain
que les influences égyptiennes qu'on y a relevées plus tard s'y soient
manifestées dès cette époque ; on peut en tous Cas affirmer que les notions
d'immortalité de l'âme, de récompenses et de peines dans l'au-delà, de pureté
morale et physique, qui ont de tout temps constitué le fonds de l'orphisme,
étaient déjà répandues à cette date, au moins chez les poètes et les savants.
Elles influent, on vient de le voir, sur le pythagorisme naissant ; des vers récents
de l'Odyssée décrivent les peines que les grands coupables subissent dans la
région souterraine de l'Hadès ; et le sentiment de la nécessité d'une purification
après une faute, encore inconnu à Homère, s'impose aux hommes d'État
athéniens du VIe siècle au point de leur faire faire, à Délos, à Athènes même,
des purifications collectives.
La religion subit l'influence de ces conceptions nouvelles. Si certains sanctuaires,
celui de Delphes entre autres, leur restent longtemps réfractaires, d'autres
savent s'y adapter avec adresse, en particulier, comme il est naturel, ceux où
étaient célébrés de vieux cultes agraires fondés sur les idées de mort et de
résurrection. De là ces Initiations secrètes (μυστήρια), où un public préalablement
soumis à des rites de purification était admis à contempler des cérémonies sur
lesquelles les auteurs de l'antiquité se sont astreints à garder le secret, mais
dont on peut supposer qu'elles exprimaient les vicissitudes, les peines et les joies
qui attendaient l'âme après la mort du corps. A Éleusis, où la légende de Coré,
ravie, puis rendue à sa mère Déméter, avait pris un caractère particulièrement
touchant, les prêtres faisaient représenter et commentaient, dans une grande
salle A gradins, Construite au temps des Pisistratides, un draine sacré, une sorte
de Passion dont une mise en scène adroite rehaussait la valeur symbolique. Ces
Mystères qui semblent être, on le voit, non pas une forme de culte très ancienne,
mais une innovation des VIIe et VIe siècles, ont certainement joué un grand rôle
dans l'histoire du développement des idées morales en Grèce. Accessibles à tous
ceux qui acceptaient de passer par les rites de l'initiation, sans distinction de cité,
de famille, de rang social, ils ont répandu, sous une forme frappante, dans toutes
les classes de la société, des notions sur le bien et le mal et des idées
réconfortantes sur la mort et la destinée humaine. Heureux, dit, dès le début du
VIe siècle, l'Hymne à Déméter, celui qui, dans sa vie d'homme terrestre, a pu
assister à ces saintes cérémonies ; pour celui qui n'a pas pris part à ces
cérémonies sacrées, un sort tout différent l'attend, même lorsqu'il ne sera plus
qu'un cadavre dans l'humide obscurité souterraine.

***
Le peuple hellénique donne au VIe siècle le spectacle d'une merveilleuse activité
intellectuelle. En droit, en morale, en science, en art, il a partout innové et
partout ses innovations ont été fécondes. L'antiquité classique n'a fait que
développer et perfectionner les types d'architecture, de sculpture, de poésie qui
ont été créés à cette époque ; jusqu'au XIIIe siècle la science des pays de
l'Europe occidentale a été fondée en grande partie sur des principes formulés
pour la première fois par les physiciens ioniens. Dès cette époque la nation
grecque tient une place à part au milieu des peuples commerçants ou militaires
du bassin méditerranéen. Non seulement la hardiesse démocratique de ses
constitutions municipales la distingue des États monarchiques et féodaux qui
l'entourent, mais la liberté qui règne dans la plupart de ses villes y favorise
l'essor de la pensée affranchie et des talents originaux. En Égypte, en Babylonie,
les astronomes, les géomètres, les architectes et les sculpteurs ne sont que des
fonctionnaires anonymes, désireux avant tout de conformer leur activité à des
règles établies ; en Grèce, savants, poètes et artistes — jusqu'aux modestes
ouvriers d'art — sont des personnalités bien marquées, travaillant sans
contrainte d'aucune sorte — parfois avec les encouragements matériels et
moraux d'un tyran éclairé ; et dans leurs œuvres se manifeste, outre leur
curiosité scientifique ou leur souci de la beauté, l'indépendance de leur
tempérament individuel.

Bibliographie. — GLOTZ. Le travail dans la Grèce ancienne... —


PERROT et CHIPIEZ. Histoire de l'art... T. VII et VIII. — FOUGÈRES.
Guide de Grèce. — LECHAT. La sculpture attique avant Phidias.
Paris, 1904. — CH. PICARD. La sculpture antique des origines à
Phidias. — MEILLET. Aperçu d'une histoire de la langue grecque. —
CROISET. Histoire de la littérature grecque. T. II. MILHAUD. Leçons
sur les origines de la science grecque. Paris, 1893. — MILHAUD. Les
philosophes géomètres de la Grèce. Paris, 1900. — BURNET.
L'Aurore de la philosophie grecque (traduction A. Reymond). Paris,
1919. — P. FOUCART. Les Mystères d'Eleusis, Paris 1914.
CHAPITRE XII. — LA GRÈCE ET LES GRANDES
NATIONS MÉDITERRANÉENNES A LA FIN DU
VIe SIÈCLE

Cette brillante civilisation avait un point faible. Elle était fondée sur le principe de
la cité. C'est pour la petite cité autonome, disposant en général d'un territoire de
médiocre étendue, que ces législateurs établissaient leurs constitutions ; c'est
pour ses dieux que travaillaient les architectes et les sculpteurs ; c'est pour ses
fêtes que les poètes composaient leurs œuvres. Cet esprit municipal n'admettait
pas en général les concessions réciproques qui rendent possibles les grandes
fédérations : on a vu que les associations de ce genre, du moins celles qui
comportaient une véritable unité économique et militaire, étaient rares et
restreintes ; quant à l'idée d'une union politique entre tous les Grecs, elle aurait
sans doute paru aussi absurde à un contemporain de Pisistrate qu'à un Français
du siècle dernier celle des États-Unis d'Europe. Ces petites villes, dont la plus
importante n'avait sans doute pas, à la fin du VIe siècle, plus de 30.000
habitants, ne disposaient que de modestes armées de fantassins, rarement
assistées de cavalerie, pourvues d'un matériel réduit ; celles qui étaient établies
au voisinage de la mer ne possédaient qu'une petite flotte, où les gros navires de
guerre à plusieurs rangs de rameurs, dières et trières, étaient encore une rareté,
et qui se composaient surtout de navires à un rang, incomplètement pontés. Or,
au cours des VIIIe et VIIe siècles, se constituent aux frontières de l'hellénisme
de vastes empires, fortement centralisés, disposant de grosses forces militaires
et navales que la pratique des expéditions de longue haleine avait pourvues d'un
matériel perfectionné. Les armées assyriennes possédaient dès le VIIIe siècle des
machines de siège robustes et compliquées, dont héritera l'empire perse, tandis
que la poliorcétique restera rudimentaire en Grèce jusqu'au Ive siècle, et les
marins syriens construisaient, à la même époque, sur l'ordre des rois de Ninive,
des dières pontées et cuirassées. Ces puissants états étaient pour les Grecs un
grave danger, dont les villes situées sur les confins de l'hellénisme devaient
bientôt éprouver les effets. Dès 710, les souverains des villes grecques de
Chypre, mi-marchands, mi-corsaires, avaient estimé prudent de prêter hommage
à Sargon II d'Assour. Mais c'est au VIIe siècle que le danger se précisa.
En Asie Mineure, les Grecs n'occupaient, à cette époque comme de nos jours,
que les côtes ; à l'intérieur du pays, qui ne devait être hellénisé qu'après
Alexandre, s'était constitué au vine siècle, des deux côtés de la grande artère
que forme la vallée de l'Hermus, un royaume lydien que les souverains de la
dynastie des Mermnades portèrent à un haut degré de prospérité. Ce pays
fertile, riche en or, et dont les poèmes homériques célèbrent déjà l'industrie,
avait besoin d'un débouché sur la mer ; aussi des rapports s'établirent-ils de
bonne heure entre les rois de Sardes et les banquiers et armateurs des ports
ioniens et éoliens. Dès le milieu du vire siècle, Gygès, le premier souverain
historique de la Lydie, semble avoir suivi vis-à-vis des villes grecques d'Asie
Mineure une politique méthodique d'alliances et de conquêtes. D'ailleurs un
danger commun réunit à ce moment Hellènes et Lydiens. Une horde de barbares
venus des côtes septentrionales de la Mer Noire, les Cimmériens, avaient pénétré
en Asie Mineure dès le début du VIIe siècle. Vers 650, ils entrèrent en Lydie,
défirent l'armée de Gygès, qui périt dans la bataille, prirent la ville basse de
Sardes, menacèrent les cités grecques, détruisirent Magnésie et, près d'Éphèse,
le temple d'Artémis. Cette invasion, prototype de celles qui devaient, à partir du
IIIe siècle, menacer et ravager la Grèce, puis la Gaule, et enfin l'Empire romain,
fit sur les populations helléniques d'Asie Mineure une profonde impression : les
combats des hoplites grecs contre les cavaliers cimmériens servirent longtemps
de thème aux poètes et aux décorateurs. Le flot des envahisseurs alla se perdre
à l'Est et se briser contre la puissance assyrienne ; et les successeurs de Gygès,
Ardys, Sadyatte, Alyatte, Crésus surtout, purent restaurer leur empire et
s'assurer définitivement la possession de la côte de la Mer Égée ; l'une après
l'autre, les villes d'Ionie et d'Éolide tombèrent en leur pouvoir. La domination
lydienne n'était pas oppressive. Les cités grecques payaient tribut et
fournissaient des contingents en temps de guerre : mais elles restaient
autonomes sous le gouvernement de leurs magistrats ou de leurs tyrans, vivant
sous une sorte de protectorat fondé sur des conventions d'un caractère à la fois
commercial et politique. Au reste les rois lydiens étaient gagnés par cet
hellénisme si prospère et si aimable : apparentés par des mariages aux grandes
familles d'Ionie, débiteurs des financiers de Priène et d'Éphèse, ils accueillaient
avec faveur savants et artistes, et montraient une grande piété vis-à-vis des
dieux des cités grecques ; les temples, non seulement d'Asie Mineure, mais
même de la Grèce continentale, recevaient leurs offrandes ; on montrait encore
au Ve siècle, à Delphes, les objets d'or massif qu'y avaient envoyés Gygès et
Crésus.
Mais sur les derrières du royaume lydien s'était constitué au VIIe siècle, dans la
région du plateau de l'Iran, un redoutable empire dont la puissance militaire
inquiétait depuis longtemps les rois de Sardes. La révolution de 550, qui y
remplaça la dynastie mède par une dynastie perse, parut à Crésus une bonne
occasion pour étendre sa domination au delà de l'Halys : il fut battu et fait
prisonnier, Sardes fut prise, et toutes les villes grecques de la côte, sauf Milet,
qui avait fait une déclaration de neutralité, tombèrent, après un inutile essai de
résistance, au pouvoir de Cyrus, roi des Perses. Les nouveaux conquérants se
montrèrent beaucoup plus réfractaires que les Lydiens à l'hellénisme. Non
seulement Grecs et Perses ne se sont jamais doutés de la parenté qui existait
entre leurs parlers — puisque les Perses ont toujours été rangés par les Grecs
parmi les gens à langue incompréhensible, βάρβαροι, — mais les souverains
achéménides ne semblent pas avoir apprécié, jusqu'au Ve siècle, le charme et la
splendeur de la civilisation ionienne. Néanmoins la domination perse ne marqua
point, pendant les cinquante premières années, un grand changement dans la
situation des cités grecques d'Asie ; le gouvernement de la province de Lydie,
dont ces villes faisaient partie, paraît avoir été confié à des nobles lydiens, qui
continuaient sans doute les traditions libérales de Crésus. Loin d'entraver le
développement économique et intellectuel des villes d'Ionie et d'Éolide, ce
régime leur apporta une prospérité qu'elles ne devaient pas retrouver avant
l'époque hellénistique : on a vu (ch. XI), quel fut, jusqu'à la fin du VIe siècle, la
splendeur de leur développement artistique et littéraire.
La conquête de la Lydie mettait les flottes des ports grecs d'Asie aux ordres du
roi de Perse ; la chute de l'empire chaldéen (538) lui valut l'appoint de celles de
Phénicie. La Perse devenait par là même une, grande puissance maritime, et les
peuples riverains de la Mer Égée allaient bientôt s'en apercevoir. Une expédition
combinée des armées de terre et de mer soumit à Cambyse, fils de Cyrus,
l'Égypte (515). Ce pays s'était fortement hellénisé depuis le VIIe siècle : les
mercenaires grecs des Pharaons pénétraient dans la vallée du Nil aussi haut que
les bakals d'aujourd'hui ; dans le Delta, les établissements grecs étaient
nombreux, et la prospérité de Naucratis, favorisée par le Pharaon Ahmasis,
annonce celle d'Alexandrie. Là encore la nouvelle conquête ne modifia pas
sensiblement le sort des populations grecques. Mais, sans parler de l'importance
économique de la vallée du Nil, la chute de l'empire égyptien faisait passer sous
la suzeraineté des rois achéménides les roitelets de Chypre, vassaux de l'Égypte
depuis la chute du royaume assyrien, et leur flotte. Plus grave encore, du point
de vue hellénique, et plus significatif, fut l'asservissement des îles grecques de la
côte d'Asie, en particulier de Samos, où Polycrate, un tyran intelligent, avait
constitué un véritable petit empire, renforcé d'une puissante escadre, et, le
premier de tous les chefs d'État grecs, essaya de jouer un rôle actif dans les
grands conflits internationaux. Longtemps allié du roi d'Égypte, il dut, sous la
pression du parti aristocratique de Samos, abandonner le Pharaon, et même
contribuer avec sa flotte à sa défaite. Il ne bénéficia d'ailleurs pas de cette
trahison. Le satrape de Lydie le fit assassiner, et, après un court essai
d'indépendance, Samos tomba sous le protectorat perse. Ainsi l'empire des
Achéménides dépassait les limites de l'Asie Mineure et devenait un danger pour
les îles de la Mer Égée, même pour les cités de la Grèce continentale.

***

A l'autre extrémité de la Méditerranée, l'hellénisme était également menacé. Là


aussi les Grecs étaient désunis en face d'ennemis puissants. La manifestation la
plus dramatique de ces divisions nous est fournie par la chute de Sybaris, qui,
vaincue par sa voisine Crotone, fut impitoyablement rasée, au point que le site
de cette ville, la plus prospère peut-être de l'Italie méridionale, n'a pas encore pu
être déterminé avec certitude. Pendant que les cités grecques se déchiraient
ainsi entre elles, les colonies phéniciennes de l'Afrique, de la Sicile, de la
Sardaigne et du golfe de Lion, groupées sous la domination de Carthage,
constituaient un empire puissant qui avait à sa disposition les marins les plus
hardis et la flotte la mieux équipée de toute la Méditerranée occidentale. — En
même temps se formait une grande confédération étrusque qui s'étendait de la
plaine du Pô à la Campanie ; si son régime aristocratique s'y est toujours opposé
à une centralisation comparable à celle des monarchies d'Orient, les grosses
armées que les nobles pouvaient lever sur leurs vastes domaines, toujours
prêtes à l'invasion et au pillage, étaient pour les territoires voisins une menace
constante ; et ses marins faisaient la course, non seulement sur les côtes de la
Mer Tyrrhénienne, mais aussi à l'Est du détroit de Messine. Et sans doute, là où
les Grecs étaient solidement établis, ils pouvaient leur opposer une solide
résistance ; les hoplites faisaient bonne figure en face de l'infanterie étrusque,
bien équipée, mais où ne régnait aucun esprit civique ; on le vit bien en 524, lors
de la vigoureuse défense de Cymé. Mais si l'hellénisme pouvait encore, non sans
peine, se maintenir, il ne pouvait plus s'étendre : Phéniciens et Étrusques
empêchaient tout nouvel établissement. En Corse, Malia, une colonie de Phocée,
fondée vers 565, et qu'avaient plus tard rejointe des Phocéens désireux de se
soustraire à la domination perse, fut détruite, malgré un combat naval où ses
marins eurent l'avantage, par les Carthaginois et les Étrusques réunis ; et ses
habitants furent heureux que les gens de Poseidonia (Paestum), en Campanie,
leur permissent de fonder, près de leur territoire, la ville d'Eléa. En Sicile, des
Lacédémoniens, déjà chassés par les Carthaginois de la Tripolitaine, où ils
avaient voulu s'établir, furent délogés du mont Éryx, où ils s'étaient retranchés,
par les Phéniciens (fin du VIe siècle). Ces tristes convois d'aventuriers et
d'émigrants, errant d'un bord à l'autre de la Méditerranée, étaient bien la preuve
que les temps étaient passés où l'hellénisme s'installait en vainqueur sur les
rivages d'Italie, de Gaule et d'Espagne. Même la puissante Marseille était obligée
d'accepter avec les Carthaginois un compromis et de limiter sa zone d'influence
au cap Artemision (Cap de la No).

***

Ainsi, vers l'an 500, les Grecs se trouvaient menacés ou tout au moins arrêtés
dans leur développement, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest de la Méditerranée. Les
résultats de trois siècles d'expansion territoriale, et de merveilleux progrès
moraux, artistiques et scientifiques, pouvaient être compromis. Et les ennemis
de l'hellénisme ne paraissaient pas capables, en cas de victoire, de s'assimiler sa
pensée, comme devaient le faire, cinq siècles plus tard, les Romains. L'empire
lydien, si pénétré de culture grecque, avait disparu ; les Étrusques, grands
amateurs de poteries athéniennes, n'ont cependant emprunté aux Grecs, avec
l'alphabet en usage dans la ville de Cymé, que des modes de vêtement, des
poncifs de décoration et le goût de certains joyeux divertissements ; les
Carthaginois et les Perses s'étaient montrés jusqu'alors réfractaires à la
civilisation grecque. Il s'agissait donc de savoir si le bassin méditerranéen serait
partagé entre des aristocraties mercantiles et une monarchie militaire, ou si
l'hellénisme arriverait à faire triompher les principes d'individualisme, d'art, et de
philosophie, qui constituaient, dès la fin du VIe siècle, sa magnifique originalité.

Bibliographie. — MASPÉRO. Histoire ancienne des peuples de l'Orient


classique. T. III. — RADET. La Lydie et le monde grec au temps des
Mermnades. Paris, 1893.
CHAPITRE XIII. — LA RÉVOLTE DE L'IONIE.
MARATHON

Le monde grec vivait, à la fin du VIe siècle, sous un régime paradoxal. Les
régions les plus prospères du monde hellénique, celles où la civilisation urbaine,
l'organisation économique, le développement artistique et scientifique étaient le
plus avancés, n'étaient pas libres. Les cités grecques de la côte d'Asie Mineure
obéissaient au roi de Perse, et dépendaient des satrapies de Sardes et de
Dascylion. Et si l'autorité des satrapes, choisis en général parmi les populations
indigènes, lydienne ou même grecque, était, on l'a vu, assez douce, cette
situation présentait néanmoins, pour les villes helléniques, un double
inconvénient. D'abord l'autorité perse favorisait chez elles le maintien du régime
périmé de la tyrannie. Au lieu d'avoir affaire aux représentants instables de
remuantes démocraties, les satrapes préféraient naturellement s'adresser à ces
petits potentats, seuls responsables de l'attitude de leur ville, et dont il était
facile d'encourager le loyalisme. D'autre part, le roi Darius, qui, depuis 521, à la
suite d'une obscure révolution de palais, avait succédé à Cambyse, et que les
révoltes du début de son règne avaient incité à donner à son empire une
organisation plus serrée, imposait aux provinces de lourdes contributions en
hommes et en argent. Et si l'esprit aventureux des Ioniens leur faisait peut-être
accepter sans trop de murmures de participer aux expéditions militaires, l'impôt
régulier que Darius substitua aux dons volontaires perçus de temps en temps par
ses prédécesseurs ne rendit pas son gouvernement populaire. Sans parler des
contributions en nature, les pays de la côte ouest de l'Asie Mineure versaient bon
an mal an au trésor deux cents talents babyloniens (environ trois millions de francs-
or) ; cette taxe, dont la plus grosse part portait sur une vingtaine de villes
grecques, devait grever singulièrement leurs finances.
Mais ce souverain peu aimé avait su, établir son autorité sur des bases si solides
que toute tentative de révolte et d'affranchissement paraissait condamnée à
l'insuccès. Une forte centralisation, favorisée par la création de routes royales et
de postes ; une surveillance discrète, mais effective, exercée par les secrétaires,
les yeux et les oreilles du roi, sur les gouverneurs de provinces (satrapes) ; la
comptabilité du Trésor rendue plus aisée par la création d'une monnaie d'empire
; l'existence d'une armée permanente, petite, mais composée d'éléments de
choix, et de garnisons qui, dans chaque province, à l'abri de fortes citadelles,
maintenaient les populations dans l'obéissance tous ces rouages faisaient des
pays qui s'étendaient depuis ; jusqu'à la Mer Égée le plus formidable État qui se
fit jamais constitué dans le voisinage de la Méditerranée il faudra attendre les
grandes monarchies hellénistiques avant de revoir pareille puissance et pareille
organisation. Cependant ce vaste empire avait des faiblesses qui étaient surtout
la conséquence de son énormité même. Les courtiers les plus rapides mettaient
quatre-vingt-dix jouis pour aller de Sardes à Suse ; en s'imagine avec quelle
lenteur s'acheminaient les nouvelles, les ordres, et surtout les troupes. Plus
fâcheux encore était le caractère composite de cet énorme État. Il n'y avait
aucun rapport de langue et de culture entre les Hindous des provinces orientales,
les Médo-Perses, les Assyro-Chaldéens, les Syriens et Phéniciens, les fellahs
d'Égypte, les populations du centre de l'Asie Mineure, enfin, les Grecs de la côte ;
l'ex-monarchie austro-hongroise, avec ses Slaves, ses Touraniens, ses Italiens et
ses Allemands, donne une assez juste idée de cet empire hétérogène ; et,
comme en Autriche-Hongrie avant 1914, l'autorité d'un seul homme maintenait
l'unité de ce corps composite. Ces faiblesses pouvaient échapper aux populations
passives de la vallée du Nil ou de la Mésopotamie, habituées depuis des siècles à
trembler devant le bâton des représentants du pouvoir, quel qu'il fût ; il n'en
allait pas, de même des Grecs, impatients de ce régime si contraire à leurs
habitudes politiques, fort capables de démêler ses vices, et qui n'attendaient
qu'une occasion pour en secouer le joug.
Cette occasion, Darius lui-même devait la leur fournir. Des raisons encore
inconnues lui firent entreprendre vers 513 une campagne en Scythie. Peut-être
fut-il attiré par les richesses fabuleuses et mal localisées des mines de l'Oural ;
peut-être voulut-il s'assurer la possession des fertiles Terres-Noires de la Russie
méridionale où les pays helléniques commençaient, dès cette époque, à se
ravitailler en blé. En tous cas il attachait une grande importance à cette
expédition, préparée par une croisière qui soumit les villes grecques de la région
de l'Hellespont et explora les côtes septentrionales de la Mer Noire. Il tint à en
prendre lui-même le commandement. Ce fut, comme avait été la campagne
d'Égypte en 525, et comme devait être, vingt-cinq ans plus tard, celle de Xerxès,
une expédition combinée par terre et par mer. Tandis que l'infanterie et la
cavalerie franchissaient l'Hellespont sur un pont de bateaux construit par des
ingénieurs grecs de Byzance, la flotte, composée surtout de contingents
helléniques, longea les côtes du Pont-Euxin et remonta le Danube, sur lequel les
Grecs construisirent un second pont qui servit au passage de l'armée, et dont la
garde leur fut confiée. A la tête de ses troupes, Darius s'enfonça dans les plaines
de la Scythie. Pour la première fois, la steppe fut, par son immensité même,
victorieuse d'une armée organisée. Les Scythes firent le désert devant Darius,
qui, las d'avancer dans un pays dévasté, se trouva trop heureux de pouvoir
repasser sans encombre le pont du Danube. Ce fut un échec incontestable ; les
villes grecques de l'Hellespont ne s'y trompèrent pas, et, dès ce moment, elles
tentèrent un premier essai de révolte ; mais l'arrière-garde de Darius réprima
ces velléités d'indépendance. Elle en profita même pour soumettre les
populations de la Thrace, y compris les villes grecques de la côte, jusqu'au
Strymon ; de l'autre côté de cette rivière, en Macédoine, où depuis plus d'un
siècle une dynastie de souverains intelligents s'efforçait de constituer un État
bien organisé et centralisé, le roi Amyntas dut prêter hommage au Grand Roi qui
devenait son voisin.
Mais l'abcès couvait, comme dit Hérodote. Rentrés chez eux, les marins ioniens
pouvaient raconter comment ils avaient tenu dans leurs mains le salut du Roi et
de son armée ; on prétendait même que les cavaliers scythes leur avaient
proposé de rompre et d'abandonner le pont confié à leur surveillance. Histiée,
tyran de Milet, qui avait maintenu la garnison dans le devoir, avait reçu des
marques éclatantes de la reconnaissance du Roi, s'était fait octroyer un district
de Thrace riche en mines et en forêts, et avait été mandé à la cour de Suse.
Aristagoras, son neveu, le remplaçait à Milet. L'oncle et le neveu sont l'un et
l'autre de beaux types d'aventuriers ioniens, marins, hommes d'affaires, chefs de
bandes, et pirates à l'occasion. Vers 500, Aristagoras proposa à Artapherne,
satrape de Lydie, la conquête des îles de la Mer Égée, en commençant par
Naxos, la plus riche des Cyclades à cette époque, comme l'attestent les ruines
des monuments consacrés par elle dans le sanctuaire de Délos. Sans doute
voulait-il se constituer, comme autrefois Polycrate, un empire maritime, sous le
protectorat perse. Contre toute attente, l'expédition échoua : le parti
démocratique, qui avait succédé, comme dans tant de cités de la Grèce
continentale, au régime tyrannique, sut organiser une vigoureuse défense ; au
bout de quatre mois, l'armée perse dut lever le siège (499). Cette fois il ne
s'agissait plus d'un échec lointain : quelques heures de navigation séparaient
Naxos des ports de la côte d'Asie, qui purent être informés au jour le jour des
incidents de la campagne. Deux fois en quinze ans, l'empire perse venait de
montrer sa faiblesse devant un ennemi résolu à se défendre. La révolte éclata.
Les tyrans des villes ioniennes, les plus sûrs soutiens de la domination perse,
furent expulsés : et l'on vit avec surprise Aristagoras, qui préparait peut-être son
coup de longue date, prendre la tête des révoltés. Mieux encore : il s'offrit pour
aller demander aux Grecs d'Europe de secourir leurs frères d'Asie, et partit pour
le Péloponnèse. Sparte, la plus grosse puissance militaire du monde hellénique,
mais peu portée aux expéditions lointaines, et mal informée de ce qui se passait
hors d'Europe, refusa. Aristagoras fut plus heureux dans les villes maritimes que
le commerce, sans parler des affinités de race et de langue, mettait en rapport
constant avec celles d'Ionie : Athènes fournit vingt vaisseaux — un gros effort
pour sa flotte naissante — Érétrie, cinq. Au printemps de 498, les contingents
ioniens, réunis à ceux de Grèce, débarquaient à Éphèse, et marchèrent sur
Sardes, qui fut prise et incendiée : seule la citadelle, où se réfugia la garnison
perse, tint bon.
La prise de Sardes eut un retentissement considérable : la révolte gagna toute la
côte, les cités de l'Hellespont, les populations demi-barbares de la Carie,
réservoir de fantassins dont on vantait la valeur et l'armement ; enfin les villes
grecques de Chypre, qui allaient fournir aux insurgés l'appui de leur marine.
Ainsi, quatre siècles plus tard, l'Asie Mineure devait se lever en un jour contre les
légions romaines à la voix de Mithridate. C'était une large compensation au
départ du petit contingent athénien, rappelé, après la prise de Sardes, pour des
raisons -que nous ne pénétrons pas bien. De son côté, la cour de Suse finissait
par s'émouvoir et par comprendre la gravité des événements. C'était la région,
sinon peut-être la plus riche, du moins la plus civilisée, qui se révoltait contre
l'autorité du Roi, et Darius pouvait connaître, pour les avoir utilisées, la valeur de
l'infanterie carienne, les qualités manœuvrières de la flotte ionienne, la science
des Ingénieurs grecs. Avec un sens très juste de la situation, il comprit qu'il
fallait vaincre les insurgés sur mer ; et le programme des opérations comporta
avant tout une expédition navale. Pendant que les contingents royaux des
satrapies d'Asie Mineure arrivaient à tenir en échec l'infanterie ionienne, à lui
faire évacuer Sardes et même à lui infliger un échec près d'Éphèse, une escadre
phénicienne fut envoyée à Chypre, et débarqua dans rue un corps d'occupation
qui, malgré une bataille sur mer favorable aux Grecs, défit sur la terre ferme
l'infanterie hellénique. Chypre retomba sous la domination perse, les insurgés
perdaient une escadre et une base navale qui leur aurait permis de porter la
guerre sur les côtes de Syrie. L'année suivante, en effet, les villes de l'Hellespont
et de l'Éolide tombèrent aux mains des armées du Roi ; en Carie par contre, la
population fit une résistance qui prit un caractère de guerre sainte, et, après
deux batailles sanglantes, se termina par un échec perse.
Mais la question devait se régler sur mer, et Aristagoras le savait bien. Quand il
apprit en 496 qu'une nouvelle flotte se construisait dans les chantiers de
Phénicie, il jugea la situation désespérée, quitta Milet, partit pour la Thrace, dans
les domaines de son oncle Histiée, où il rêvait, dit-on, d'entraîner ses
compatriotes menacés, et fut tué en combattant les indigènes. Les insurgés
perdaient un chef énergique et seul capable de maintenir l'unité entre eux. Après
son départ, les intrigues perses purent semer la division parmi les Grecs : quand
la flotte phénicienne parut devant le port de Milet, la partie était déjà it moitié
gagnée pour elle ; dès le début de la bataille, qui s'engagea près de l'îlot de
Ladé, les contingents de Samos et ceux de Lesbos désertèrent ; le reste de la
flotte ionienne fut vaincu ; Milet, assiégée par terre et par mer, fut prise
d'assaut, ses défenseurs égorgés, la ville et ses sanctuaires incendiés et pillés, la
plus grande partie de la population, conformément aux usages de la guerre en
Orient, déportée en Babylonie (494). Ce fut une catastrophe aussi retentissante
que celle qui avait, une quinzaine d'années auparavant, à l'autre bout du monde
hellénique, détruit Sybaris ; Milet ne s'en est jamais complètement relevée ;
l'ancienne capitale de l'Ionie, et, on peut le dire, le centre de la civilisation
grecque, était condamnée à végéter pendant deux siècles et à voir s'ensabler son
port d'où étaient partis tant de hardis marins ; c'est à l'époque hellénistique
seulement qu'elle retrouvera, sinon son prestige, du moins sa prospérité.
La révolte était finie. Quelques chefs essayèrent encore pendant quelques mois
de tenir la mer : Dionysios de Phocée, qui avait tenté d'organiser la défense de
Milet ; le vieil Histiée, qui, suspect à la cour depuis le début de la révolte, mal vu
des Ioniens à cause de 'la faveur que Darius lui avait montrée autrefois, avait
erré de Sardes à Suse, et de Suse à la mer, finirent en corsaires, l'un sur les
côtes d'Italie, l'autre sur celles de Thrace. Mais sur terre la prise de Milet fit
disparaitre toute velléité de résistance. Les satrapies d'Asie Mineure furent
réorganisées, l'établissement d'un cadastre semble avoir permis une répartition
de l'impôt plus équitable, certaines villes furent autorisées à conserver la
constitution démocratique qu'elles s'étaient donnée depuis 498. C'étaient
d'adroites concessions. Mais les derniers événements avaient pu montrer à
Darius la nécessité de plus graves mesures. Pendant six ans, quelques villes
grecques avaient tenu en échec ses meilleurs généraux et ses meilleurs marins ;
la défaite hellénique était due, non pas à des infériorités militaires ou techniques,
mais au manque d'unité entre les insurgés, et à la défection des Grecs d'Europe.
Qu'un nouveau soulèvement éclatât, où ceux-ci enverraient des renforts plus
considérables et assureraient au besoin l'unité du mouvement, les événements
pouvaient tourner autrement. L'existence d'une Grèce libre et en pleine évolution
démocratique était incompatible avec l'extension de l'empire perse sur les rives
de la Méditerranée. Ainsi l'indépendance de la petite Serbie d'avant 1914
paraissait à la cour de Vienne le plus sérieux des obstacles à son Drang nach
Osten. Pour mettre fin ce dangereux état de choses, il fallait que l'autorité du Roi
fût reconnue d'un côté comme de l'autre de la Mer Égée.
Assurément Darius pouvait savoir qu'il allait entreprendre là une médiocre
conquête. Un pays encore assez pauvre dans l'ensemble, qui n'arrivait pas à se
suffire lui-même et qui était obligé de faire venir une partie de son blé des-pays
de la Mer Noire, ses étoffes d'Asie Mineure une population remuante,
raisonneuse, impatiente de toute autorité ; de hardis marins certes, mais de
petites flottes en comparaison de celles d'Ionie et de Phénicie. Mais la tranquillité
de l'Asie Mineure était à ce prix. Au reste le moment paraissait bien choisi. Les
villes de la Grèce continentale qui auraient pu grouper autour d'elles les forces de
l'hellénisme, Sparte et Athènes, étaient aux prises avec des difficultés de toute
espèce. Sparte supportait les conséquences d'une constitution mal agencée :
quoiqu'elle fût sortie victorieuse d'une rude guerre contre sa vieille rivale Argos,
les conflits entre éphores et rois, et entre les deux familles royales, y créaient un
état de malaise permanent : l'un des rois, Démarate, à qui son collègue
Cléomène, le vainqueur d'Argos, avait fait une situation intenable, avait dû
quitter Sparte et la Grèce ; réfugié dans les états du Roi, il pouvait, de loin,
entretenir en Laconie un foyer d'intrigues favorable aux Perses. — Pour d'autres
raisons, il en allait de même à Athènes, où le vieil Hippias, devenu vassal du Roi
depuis qu'il s'était, lui aussi, réfugié à Sigée, conservait d'influents amis ; un de
ses parents avait exercé les fonctions d'archonte. Bien entendu, le parti des
tyrans aurait accepté de bon cœur la suzeraineté perse ; il était assez puissant
pour faire interdire un drame sur la prise de Milet, dont la première
représentation avait provoqué chez le public athénien une patriotique émotion.
Une première expédition perse traversa l'Hellespont dans l'été de 492 ; la flotte
longeait les côtes, appuyait les mouvements de l'armée de terre, et assurait son
ravitaillement. Mais son chef Mardonios, gendre du Roi, rencontra des difficultés
inattendues : son camp subit, en Thrace, un sanglant assaut où lui-même fut
blessé ; sa flotte fut, en doublant la dangereuse presqu'île de l'Athos, à moitié
détruite par une tempête subite du Nord-Est. L'expédition avait néanmoins pu
rétablir en Thrace et en Macédoine l'autorité du Roi, consolidée par des garnisons
dont le commandement fut attribué à des militaires éprouvés. Mais les
inconvénients de ces lourdes expéditions par terre étaient nettement apparus ; il
valait mieux porter un coup direct aux cités qui, comme Athènes et Érétrie,
avaient pris position pendant la révolte de l'Ionie en envoyant des renforts aux
insurgés. Au printemps de 490, un corps expéditionnaire dont on ignore
l'importance, mais composé surtout de bons fantassins des provinces centrales
de l'Empire, avec un contingent de cavalerie, s'embarqua en Cilicie sous le
commandement du Mède Datis, et, après avoir longé la côte sud de l'Asie
Mineure, se dirigea droit vers la Grèce centrale. Il soumit en passant Naxos, ce
qui assura au Roi la maîtrise des Cyclades et de la Mer Égée, et débarqua en
Eubée, où Érétrie fut prise d'assaut et pillée. De là une courte traversée mena
l'armée perse sur les côtes de l'Attique. Hippias, qui participait à l'expédition,
avait conseillé ce point de débarquement. Il se rappelait que, soixante ans
auparavant, c'était là que son père Pisistrate, rentrant en Attique, avait pu se
constituer aussitôt une armée de partisans. Une plage de sable, abritée des
vents du Nord et de l'Est, fournissait un abri suffisant à la flotte perse ; la plaine
de Marathon offrait éventuellement le champ libre à des manœuvres de cavalerie
contre lesquelles l'infanterie athénienne devait être impuissante ; l'armée de
terre établit son camp près du rivage, en attendant qu'Athènes, divisée par les
troubles intérieurs qu'escomptait Hippias, fût à la merci des troupes royales.
Mais la situation, de l'autre côté du Pentélique, n'était pas celle qu'escomptait le
vieux tyran. Les élections du printemps de 490 avaient porté aux fonctions
d'archontes et de stratèges des hommes du parti démocratique et patriote,
résolus à combattre tout retour de la tyrannie et à maintenir dans son intégrité
l'indépendance d'Athènes. En particulier dans le conseil des stratèges se trouvait
un hardi militaire, Miltiade, petit-fils de ce remuant Miltiade parti autrefois à la
tête d'un convoi d'Athéniens pour la conquête de la Chersonèse, où il avait su se
tailler une petite principauté indépendante. Dans cette famille se perpétuait
l'esprit des grands aventuriers du siècle précédent. En 493, après l'écrasement
de la révolte ionienne, Miltiade avait dû quitter précipitamment la Chersonèse,
et, échappant à grand'peine aux croiseurs phéniciens, s'était réfugié à Athènes.
Son influence est peut-être sensible dans les mesures énergiques que prit le
gouvernement d'Athènes à l'approche des Perses : la mobilisation générale fut
décrétée, des messagers furent envoyés à Sparte, et à Platées, la petite ville
béotienne alliée d'Athènes, pour demander des renforts : Sparte promit son
concours, Platées envoya sans tarder plusieurs centaines d'hommes, et, peu
d'heures après le débarquement des Perses, une armée de dix mille combattants
environ, la plupart hoplites, traversait les défilés du Pentélique et venait s'établir
au pied de ses pentes orientales. Adossés à la montagne, facilement ravitaillés
par Athènes, dont six heures de marche les séparaient, ils surveillaient de près le
camp ennemi. Au bout de quelques jours Datis put constater qu'aucun partisan
n'apparaissait dans la Diacrie ; Athènes se montrait résolue à se défendre. Avant
l'arrivée des renforts de Sparte, Datis voulut probablement brusquer les choses,
et, quittant la plaine de Marathon, fiévreuse en cette saison, sans ombre et sans
eau potable, rembarquer ses troupes et les amener devant Athènes même. Les
stratèges, informés de ces intentions, décidèrent, sur l'initiative de Miltiade, une
attaque immédiate : au moment où la cavalerie perse était déjà à bord, les
hoplites athéniens s'ébranlèrent, et franchissant au pas accéléré la zone
dangereuse où le tir des archers perses aurait pu avoir des effets meurtriers,
abordèrent le camp ennemi. Ce qui restait à terre de l'infanterie royale fit bonne
résistance ; le centre tint bon, mais les ailes cédèrent ; une panique s'ensuivit,
où les troupes royales s'embarquèrent en désordre, et la flotte quitta en hâte la
côte, abandonnant aux mains des Grecs sept vaisseaux et plusieurs centaines de
morts et de blessés. Le lendemain, lorsqu'après avoir doublé le cap Sunium elle
parut devant la rade du Phalère, la présence de l'armée de Miltiade, qui y était
arrivée avant elle, ne permit pas une nouvelle tentative de débarquement. Le
coup était manqué : la flotte perse retourna en Asie.
Matériellement, l'échec était pour Darius de peu d'importance. Ses pertes étaient
insignifiantes. Les provinces centrales de son empire n'entendirent sans doute
jamais parler de la bataille de Marathon ; l'Ionie même, et, qui plus est, les
Cyclades, conquises de la veille, ne firent aucune tentative de révolte. Mais
l'empire perse gardait à son flanc la menace de cette Grèce indépendante, et
dont la victoire allait exalter l'orgueil. Les conséquences morales de la bataille
étaient en effet considérables. A Marathon, Athènes, qui ne s'était jusqu'ici
mesurée que contre Mégare ou la ligue béotienne, avait, dans des circonstances,
il est vrai, très favorables, éprouvé la valeur de son infanterie, bonne
manœuvrière malgré un lourd équipement qui, d'ailleurs, lui avait assuré la
supériorité dans le corps-à-corps contre un ennemi armé à la légère. Athènes
avait pu d'autre part apprécier les heureux résultats de son régime
démocratique. Le principe de la nation armée, l'esprit qui animait ses troupes, le
jeu des institutions qui avaient porté un Miltiade à la stratégie, avaient assuré la
victoire.

Bibliographie. — HÉRODOTE. Histoires, IV-VI. — HAUVETTE-BESNAULT.


Hérodote historien des guerres médiques. Paris, 1894. —
DELBRÜCK. Die Perserkriege und die Burgunderkriege. Berlin 1887.
— GRUNDY. The Great Persian War. London, 1901.
CHAPITRE XIV. — LA GRANDE INVASION DE
XERXÈS

Il était vraisemblable que le gouvernement royal ne resterait pas sur son échec.
Cependant, pour autant que nous pouvons savoir, Athènes, qui avait subi le
premier choc des Perses, fut aussi la seule ville de Grèce à prévoir leur retour.
Toute sa politique, depuis 490 jusqu'en 480, semble dominée par cette pensée.
C'est à cette crainte qu'il faut rattacher un certain nombre de mesures qui
paraissent, à première vue, fausser le développement du régime démocratique
institué par Clisthène. Comme en France à partir de 1792, à Athènes, pendant
ces dix années, le danger de l'extérieur détermine à l'intérieur de graves
conséquences. Avant tout il fallait songer à l'armée ; d'importants changements
furent apportés à son organisation : en particulier, au détriment des pouvoirs de
l'archonte polémarque, qui ne joue plus désormais aucun rôle dans la conduite
des opérations militaires, ceux des stratèges sont accrus. D'autre part,
l'expérience des dernières années, à Athènes comme en Asie Mineure,
démontrait que le gouvernement perse ne trouverait pas dans les pays grecs de
plus sûr appui qu'un tyran ; le vieil Hippias, à vrai dire, venait de mourir après
Marathon ; mais il restait dans la cité assez de membres de sa famille, et, en
dehors d'eux, de personnages influents et ambitieux : l'un d'eux pouvait profiter
de la situation, et, à la faveur précisément du péril perse, reconstituer à son
profit le régime abhorré. De là l'institution surprenante de l'ostracisme : chaque
année, au printemps, deux séances de l'assemblée du peuple étaient consacrées,
la première à décider si un citoyen menaçait la liberté publique, la seconde à
désigner ce citoyen à la majorité des voix et à le condamner à un exil de dix ans,
sans confiscation ni perte des droits politiques. Une institution de ce genre avait
peut-être existé dès le vile siècle ; en tous cas, dès 487, l'ostracisme fonctionnait
sous la forme que connaissent les écrivains de l'époque classique ; comme de
juste, la première victime fut un Pisistratide, cet Hipparque qui avait été
archonte quelques années auparavant ; mais d'autres grands personnages furent
frappés les années suivantes, entre autres trois membres de l'influente famille
des Alcméonides. Mesure d'exception qui rendit peut-être des services dans ces
années de crise, l'ostracisme devait durer pendant tout le Ve siècle, et donner
lieu, comme il est facile de se l'imaginer, aux pires abus.
Mais ni la réorganisation de l'armée ni le bannissement des ennemis de l'intérieur
n'étaient des mesures suffisantes. C'était sur mer que Darius avait vaincu la
révolte de l'Ionie, et tout faisait prévoir qu'instruit par l'échec de Marathon, il
appuierait d'une forte escadre l'expédition qu'il préparait. Or Athènes ne
possédait qu'une flotte médiocre, dont deux événements devaient bientôt
montrer l'insuffisance. Au lendemain de la bataille de Marathon, Miltiade essaya
de soustraire à la domination perse ces îles de la Mer Égée dont les ports
excellents pouvaient servir de base à une escadre ennemie. L'expédition échoua
devant Paros (489) ; au retour, les adversaires politiques de Miltiade lui firent
porter la responsabilité de cet insuccès ; après un procès lamentable, le
vainqueur de Marathon, condamné à une forte amende, mourut d'une blessure
reçue pendant le siège. A défaut de la maîtrise de la Mer Égée, Athènes voulut
s'assurer au moins celle du golfe Saronique : il fallait pour cela abattre Égine, la
vieille cité commerçante dont les corsaires menaçaient les côtes de l'Attique, et
où le parti aristocratique, alors au pouvoir, était favorable à la Perse. Un
soulèvement démocratique qui éclata dans l'île parut une occasion favorable ;
mais, malgré l'appui d'une escadre corinthienne, là encore l'expédition se
termina par un échec. Ainsi, malgré la hardiesse de ses marins, l'admirable
configuration de ses côtes, Athènes restait vulnérable du côté de la mer.
C'est ce que comprit un personnage qui devait jouer dans l'histoire d'Athènes un
rôle essentiel, et qui semble avoir été le plus grand homme politique qu'elle ait
jamais possédé. Né d'une famille de commerçants, sans grande culture, sans
fortune — au moins dans les débuts de sa carrière —, Thémistocle, par don
naturel, possédait au plus haut point les qualités essentielles de l'homme d'État :
prévision juste de l'avenir, décision rapide et sûre ; au besoin, un véritable génie
de l'improvisation. Dès avant la bataille de Marathon, il avait repris les grands
projets maritimes de Pisistrate : au lendemain du désastre de Ladé, il avait, en
qualité d'archonte, fait voter et entreprendre des travaux d'aménagement au
Pirée, où une belle rade bien protégée se prêtait — beaucoup mieux que la grève
du Phalère, battue des vents du Sud, — à recevoir les navires de guerre que les
grandes cités maritimes du monde grec commençaient à construire dès cette
époque. De grands changements s'étaient en effet accomplis au cours du VIe
siècle dans l'art nautique. Dans les vaisseaux de guerre, désormais pontés, une
ingénieuse disposition en gradins, aujourd'hui mal connue dans ses détails,
permettait de doubler ou de tripler le nombre des rameurs sans augmenter
sensiblement la largeur de la coque. Ces dières ou trières longues et vites, avec
leur gros équipage — près de 200 hommes, dont 150 rameurs —, et leur
importante superstructure, avaient naturellement un tirant d'eau plus grand que
les barques non-pontées d'autrefois, qu'on tirait chaque soir au rivage ; il fallait,
pour les recevoir, des abris en eau profonde ; l'usage de l'ancre, qui s'était
répandu dans le courant du VIe siècle, y rendait le mouillage sûr. Avec ses fonds,
qui suffisent aux paquebots d'aujourd'hui, le Pirée était tout désigné pour
recevoir l'escadre moderne dont Thémistocle voulait qu'Athènes fût pourvue. Un
concours heureux de circonstances permit la réalisation de ce projet. Dès le VIe
siècle les exploitations de plomb argentifère de la région du Laurium avaient été
exploitées par les Athéniens ; mais vers 485, la découverte, dans ce district, du
gisement de Maronée, plus profond, mais plus riche, provoqua à Athènes une
véritable révolution financière. Affermées par l'État, ces mines lui rapportèrent,
la première année, 100 talents (environ 600.000 francs-or). Ce fut le grand mérite
de Thémistocle de faire voter par l'Assemblée que ces revenus seraient affectés à
la construction d'une grosse escadre, décision qui devait avoir d'énormes
conséquences pour l'avenir d'Athènes et de la Grèce. On ne saurait trop admirer
la rapidité avec laquelle elle fut exécutée : en 480, Athènes possédait une flotte
de 200 trières, qui faisait d'elle la première cité maritime du monde hellénique.
Pendant ce temps, le gouvernement perse préparait de formidables armements
dont Darius, mort en 485, ne vit pas la fin. Les historiens anciens, à la suite
d'Hérodote, ont représenté comme un impulsif et un indolent son successeur
Khsayarsha, qu'ils appellent Xerxès. En tous cas ce roi, qui recueillait une lourde
succession, un empire nouvellement organisé et peu homogène, une grave
question à régler dans la Mer Égée, un mouvement nationaliste en Égypte, un
autre à Babylone, sut au début de son règne montrer de l'activité et de
l'intelligence. Il réprima rapidement les révoltes égyptienne et chaldéenne, tout
en continuant à préparer la campagne d'Europe. L'échec de Marathon avait
prouvé que ce n'était pas en jetant sur les côtes de Grèce un corps
expéditionnaire qu'on réprimerait définitivement l'insolence hellénique. On reprit
donc, en le perfectionnant et en l'amplifiant, le plan de Mardonios. L'armée de
terre devait, par l'Hellespont et la Thrace, gagner la Grèce centrale ; la flotte,
longeant la côte, devait la ravitailler et au besoin appuyer ses opérations.
L'expédition fut préparée avec soin ; les côtes furent reconnues, les ingénieurs
grecs et phéniciens reçurent mission de construire un double pont de bateaux sur
l'Hellespont, de creuser un canal au Mont Athos — pour éviter à la flotte de
doubler cette pointe dangereuse ; des centres de ravitaillement furent organisés
en Thrace et en Macédoine. Enfin une campagne diplomatique menée en Grèce
assura au Roi tout au moins la neutralité de la Crète et d'Argos, et, semble-t-il,
l'appui du clergé delphique, qui, pour préparer l'opinion publique, publia une
série d'oracles défaitistes.
Au printemps de 480, les troupes royales franchissaient l'Hellespont, où la flotte
était venue les rejoindre. Nous devons sans doute nous résigner à ignorer les
effectifs de l'armée de terre. Les chiffres (dix-sept cent mille combattants), donnés
par Hérodote qui écrivait un demi-siècle environ après l'événement, sont
certainement exagérés ; les évaluations des historiens modernes, arbitraires et
parfois ridiculement basses. Il est vraisemblable que plusieurs centaines de
milliers d'hommes passèrent d'Asie en Europe : infanterie, cavalerie, avec du
matériel de siège, un train considérable, et les impedimenta démesurés qui
alourdissaient les armées de l'antiquité, surtout celles de l'Orient, et qui furent
sans doute une des causes pour quoi les troupes royales mirent près de trois
mois pour aller de l'Hellespont aux Thermopyles (600 kilomètres environ). La partie
combattante comprenait, avec des éléments de valeur inégale, la meilleure
cavalerie du monde méditerranéen, et une infanterie recrutée parmi les
populations guerrières et montagnardes de l'empire. Mais on s'imagine les
difficultés de toutes sortes que devait présenter le maniement de ces troupes
hétérogènes par la langue, les mœurs, et l'armement. Plus compliquée encore
devait être la question du ravitaillement dans cette presqu'île balkanique si peu
fertile, si pauvre en eau pendant l'été, dépourvue de routes. Il ne fallait pas
compter sur le pays, qui suffisait à peine — sauf peut-être la Thessalie — à
nourrir sa population. Comme nos armées modernes dépendent des chemins de
fer et des camions, celle de Xerxès, une fois passée en Grèce, dépendait de sa
flotte ; privée du ravitaillement par mer, elle était condamnée aux privations et
aux maladies : on le vit après Salamine. Xerxès le savait bien ; sa flotte
comprenait un grand nombre de transports de tout rang, et plusieurs centaines
de navires de guerre, mais parmi eux, semble-t-il, une forte proportion de
vaisseaux d'ancien modèle.
Avec des faiblesses, qui étaient surtout la conséquence de l'énormité des
effectifs, l'expédition de Xerxès était la plus formidable machine de guerre qu'on
eût jamais montée sur les bords de la Méditerranée ; elle dépassait en tous cas
de beaucoup tout ce que les cités grecques avaient pu réaliser ou imaginer
jusqu'alors. On s'imagine leur émotion lorsqu'arriva — sans doute par les ports
d'Ionie — la nouvelle des grandes concentrations opérées en Asie Mineure durant
l'automne de 481. Dès la fin de cette année, des députés venus de toutes les
régions du monde hellénique se réunirent à Corinthe : événement nouveau dans
l'histoire de la Grèce. A vrai dire, et quoiqu'une sorte d'union sacrée eût été
décidée, qui, entre autres, mit fin, au moins provisoirement, au conflit entre
Égine et Athènes, les égoïsmes particuliers se manifestèrent déjà dans cette
réunion panhellénique. Plusieurs-peuples ou cités firent des déclarations de
neutralité, en particulier ceux de l'Occident, moins directement menacés ; on dut
rejeter les offres de service de Gélon de Syracuse, qu'il accompagnait
d'exigences intolérables. Même parmi ceux de la Grèce propre, beaucoup étaient
disposés à se soumettre. L'exemple de l'Ionie n'était pas encourageant. Par
bonheur pour l'hellénisme et la civilisation méditerranéenne, Athènes et les villes
d'Eubée, qui savaient qu'elles n'avaient pas de merci à attendre, Sparte qui
prévoyait que la domination perse marquerait la fin de sa suprématie dans le
Péloponnèse, parvinrent à décider à. la résistance la majorité de l'assemblée. Le
principe adopté, il fallait se mettre d'accord sur l'exécution. Sparte et ses alliés
avaient l'arrière-pensée — qu'ils devaient conserver jusqu'en 479 — de défendre
le Péloponnèse seul en fortifiant l'isthme de Corinthe. Ce projet permettait à
l'armée perse de se constituer des bases solides dans les régions qu'on lui
abandonnait ; cette raison, plus sans doute que les protestations d'Athènes,
décida les Spartiates à participer à une expédition destinée à couvrir la Thessalie.
Au printemps de 480, lorsqu'on apprit que Xerxès franchissait l'Hellespont, des
contingents athéniens, béotiens, péloponnésiens vinrent camper dans la vallée
de Tempé. Arrivés là ils s'aperçurent qu'ils pouvaient être tournés à la fois par
terre et par mer, et que les dispositions des grands propriétaires du pays
n'étaient pas sûres ; ils se retirèrent à l'approche de l'ennemi, lui abandonnant le
grenier de la Grèce du Nord, et l'appoint de la cavalerie thessalienne.
Cependant l'armée royale, grossie en route, depuis le passage de l'Hellespont, de
contingents thraces et macédoniens, s'avançait sans rencontrer, semble-t-il,
d'autres difficultés que celles du ravitaillement en eau. C'est au Sud de la
Thessalie qu'elle allait pour la première fois se heurter aux Grecs. Le conseil de
guerre de Corinthe avait décidé l'envoi d'une nouvelle expédition qui devait
couvrir la Grèce centrale. On renonça à défendre le massif de l'Othrys, que
traverse un col facile, et l'on choisit comme ligne de résistance les contreforts du
massif de l'Oeta, autrement enchevêtrés, coupés de ravins d'une défense aisée
et infranchissables à une armée alourdie d'un gros train ; et cette fois, la flotte
devait appuyer l'armée de terre. Un corps de 10.000 hoplites environ fut dépêché
vers le golfe Maliaque. Les Péloponnésiens n'avaient fourni que 4.000
combattants : ainsi se manifestait de nouveau leur arrière-pensée de garder le
meilleur de leurs troupes pour la défense de l'Isthme ; le reste venait de Béotie
et de la Grèce centrale. Ce fut cependant un des rois de Sparte, Léonidas, qui
prit le commandement de cette petite armée. Athènes au contraire avait fait un
magnifique effort : 180 trières quittèrent les chantiers du Pirée et firent voile
vers le golfe Maliaque. Égine, les ports de l'Eubée, du Péloponnèse et des
Cyclades occidentales, envoyèrent des renforts, si bien que l'escadre grecque
comptait plus de 300 vaisseaux, presque tous du nouveau modèle.
C'est à la fin de juillet que les armées helléniques prirent position. Léonidas
occupa le passage des Thermopyles — Porte des Eaux-Chaudes, à cause des
sources d'eau chaude et sulfureuse qui jaillissent dans la région —, qui, entre les
pentes escarpées de l'Oeta et la mer, n'avait à cette époque — avant que les
alluvions du Sperchios n'eussent fait reculer le rivage — que la largeur de la
chaussée. La flotte, sous le commandement théorique du Spartiate Eurybiade et
sous l'autorité effective de Thémistocle, s'embossa dans la baie de l'Artémision,
au Nord de l'Eubée. Les premiers éléments de cavalerie de Xerxès arrivèrent au
contact avec les hoplites grecs avant que la flotte perse eût quitté Thermé où elle
s'était concentrée. Instruit de la situation, Xerxès donna l'ordre à ses vaisseaux
de faire voile en hâte vers l'Eubée. Mais la côte de Magnésie, rectiligne et
rocheuse, qu'ils devaient longer, ne leur offrit que des abris insuffisants ; un
matin, ils furent surpris au mouillage par un de ces coups de vent du Nord-Est
qui sont si fréquents en été dans la Mer Égée. Ce fut un véritable désastre.
Diminuée, semble-t-il, de plusieurs centaines de navires qui, n'ayant pu gagner
le large à temps, s'étaient brisés contre les récifs, elle vint se mettre à l'abri à
l'entrée du golfe Pagasétique. C'est alors que Xerxès donna l'ordre d'attaquer par
terre et par mer. Sur mer, les trières grecques montrèrent leur supériorité
manœuvrière dans deux engagements partiels qui coûtèrent aux Perses quelques
dizaines de navires.
Pendant ce temps l'infanterie royale tentait, à plusieurs reprises, de forcer le
passage où les Grecs tenaient crânement : un nouveau grain détruisit même, dit-
on, une division navale qui avait reçu mission de transporter, en faisant le tour
de l'Eubée, des troupes destinées à prendre à revers l'armée grecque. C'est au
bout de quelques jours seulement que Xerxès fut instruit de l'existence d'un
sentier de montagne, praticable à une infanterie sans bagages, et qui permettait
de tourner la position des Thermopyles. Léonidas connaissait l'existence de ce
chemin ; mais la pauvreté de ses effectifs l'avait obligé à en confier la défense à
un détachement locrien de médiocre valeur. Surprise au point du jour par la
colonne perse, cette petite garnison se débanda : au lever du soleil, la nouvelle
s'en répandit dans le camp grec. On est mal informé de ce qui se passa à ce
moment ; la plupart des détachements de la Grèce centrale, ne voulant pas
s'exposer à un désastre certain, semblent s'être repliés en hâte le long de la
côte, abandonnant Léonidas et ses Péloponnésiens, qui, fidèles à leur consigne,
se firent massacrer sur place. La présence de la flotte grecque était désormais
inutile dans le voisinage des Thermopyles ; elle se dirigea vers le golfe
Saronique, pour reprendre contact avec le gros des forces grecques, massées
près de l'Isthme de Corinthe, et vint mouiller devant Salamine.
Ainsi la politique égoïste des Péloponnésiens et le système des petits paquets
aboutissaient à une catastrophe. La Grèce centrale était ouverte. En Béotie, où
les grands propriétaires n'avaient jamais été partisans de la résistance, Xerxès
trouva un accueil favorable : ce riche pays devait pendant un an servir de base
d'opérations à l'armée perse, dont Thèbes fut le quartier général. Pendant ce
temps le gouvernement d'Athènes faisait évacuer ville et campagne ; tout ce qui
pouvait combattre s'embarqua, le reste se réfugia dans l'île de Salamine, à
Égine, dans le Péloponnèse. Xerxès trouva l'Attique déserte, et n'eut que la
satisfaction de dévaster la banlieue d'Athènes, d'incendier et de piller les temples
de l'Acropole où une poignée de défenseurs avait essayé de résister. Sa flotte
cependant doublait sans encombre le cap Sounion et mouillait dans la rade du
Phalère, craignant sans doute d'être embouteillée au Pirée.
Les deux flottes étaient donc de nouveau en présence. Une fois de plus, d'après
la tradition, s'affrontèrent dans une série de conseils de guerre tragiques les
deux plans de campagne, celui des Athéniens, qui demandaient que le sort de la
Grèce se décidât au plus tôt, et sur mer, celui des Péloponnésiens qui voulaient
réserver leur flotte, et attendre l'armée royale derrière les retranchements qui
s'élevaient à la hâte pour barrer l'Isthme de Corinthe : plan absurde, car, en
quelques heures de traversée, les vaisseaux ennemis pouvaient transporter des
troupes en Argolide, où elles auraient trouvé des alliés et une base excellente
pour prendre à revers les défenseurs de l'Isthme. Non sans peine, Thémistocle
obtint qu'on accepterait le combat naval que Xerxès était, de son côté, désireux
d'offrir. La saison s'avançait, le ravitaillement de l'armée royale devenait de plus
en plus difficile, et il était évident que la question ne serait pas réglée tant que
trois cents trières grecques resteraient intactes et groupées à Salamine. Un soir
de la fin de septembre, la flotte perse reçut l'ordre de quitter le Phalère et de
faire voile dans la direction de l'île où étaient concentrées les espérances de la
Grèce. Les manœuvres opérées cette nuit-là par la flotte perse, et qui avaient en
tous cas pour objet d'encercler l'escadre grecque, ne nous sont pas bien connues
; on se fait une idée moins nette encore de la journée du lendemain : ce qui
paraît certain, c'est que les Grecs se dégagèrent -de bonne heure de la baie de
Salamine, prirent, sans que l'adversaire pût les en empêcher, une formation de
combat, et bousculèrent la division phénicienne rangée en face d'eux le long du
rivage de l'Attique ; du désordre s'ensuivit, aggravé, dit-on, par un coup de vent
de terre ; vaisseaux phéniciens et ioniens, alourdis par la présence de troupes de
débarquement, s'entrechoquèrent et s'endommagèrent dans la passe étroite ; ce
qui échappa à grand'peine se réfugia au Phalère, pour filer de là au plus tôt vers
l'Hellespont ; un détachement de fantassins d'élite, débarqué la veille au soir
dans l'îlot de Psyttalie, fut massacré.
Quelques heures avaient suffi pour compromettre une expédition qui avait
jusqu'alors réussi au delà de toute espérance. Une armée énorme avait été
transportée sans encombre d'Asie en Europe ; tout le Nord-Est de la presqu'île
balkanique obéissait désormais au Roi ; enfin l'injure de 490 était vengée,
l'Attique conquise et ravagée, ses dieux même outragés. Mais avec sa flotte
réduite et démoralisée, Xerxès n'avait plus la maîtrise de la mer ; le
ravitaillement devenait impossible ; la mauvaise saison approchait : il lui fallait
ramener au plus tôt l'armée de terre en Asie. C'est à quoi il se résolut fort
sagement : il assuma lui-même la direction de la retraite, que les intempéries, la
faim, et des révoltes en Macédoine et en Thrace — contre-coup de la bataille de
Salamine — rendirent difficile et meurtrière.
Mais il fallait réserver l'avenir. Un corps d'occupation fut laissé en Thessalie, sous
le commandement de Mardonios : quelques dizaines de milliers de fantassins,
choisis parmi les meilleurs recrutements de l'empire, appuyés d'une bonne
cavalerie, augmentés de contingents de la Grèce centrale et septentrionale. Si
bien que, malgré le succès de Salamine, la situation de la Grèce demeurait
précaire. L'Attique, dévastée, restait menacée ; et, de fait, elle fut de nouveau
envahie par Mardonios et pillée au printemps de 479. Lorsque Xerxès, instruit
par l'expérience, saurait équiper une escadre moderne, et profiterait d'autre part
des bases qu'offraient la Thessalie et la Béotie, tout serait remis en question.
Athènes par contre, pivot de la défense navale, ne pouvait pas, avec l'ennemi à
ses portes, renouveler sa flotte ; au reste sa population était lasse de cette
existence précaire ; avant la bataille de Salamine, les Athéniens avaient déjà
menacé de quitter la terre de leurs ancêtres et d'aller chercher en Italie, loin du
péril perse, une patrie nouvelle. Toutes ces raisons décidèrent enfin les
Péloponnésiens à renoncer à leur plan de défense de l'Isthme, et .à chercher une
bataille décisive dans la Grèce centrale. Cette fois ils firent un gros effort : au
début de l'été, une armée de 50.000 hommes peut-être, y compris l'infanterie
athénienne, sous le commandement du roi Spartiate Pausanias, passa le
Cithéron et vint camper sur les pentes septentrionales de cette montagne, près
de la petite ville de Platées, surveillant la plaine de Béotie. Pour la première fois,
les meilleures troupes de la Grèce et de l'empire perse étaient en présence sur
terre, en nombre à peu près égal, avec, du côté perse, la supériorité de la
cavalerie. Par une série de manœuvres, Mardonios sut attirer dans la plaine
Pausanias, qui se trouva là dans une situation difficile : la cavalerie ennemie
harcelait son camp, hâtivement fortifié, et, par des raids vers la montagne, lui
coupait son ravitaillement. Il se résolut â changer à la fois sa position et son
ordre de bataille : opération imprudente, et qui n'alla pas sans confusion, parce
qu'il voulut y procéder de nuit ; contrairement à ses prévisions, le mouvement
n'était pas terminé au petit jour, quand. Mardonios, informé de ce qui se passait
chez les Grecs, jugea le moment favorable pour une action décisive. Sa cavalerie
et ses archers foncèrent sur les Spartiates qui prirent, sous une grêle de flèches,
une formation de combat, et, par une énergique contre-attaque, bousculèrent
l'infanterie royale qui suivait les troupes montées ; Mardonios fut tué pendant le
combat. De leur côté, les Athéniens repoussaient vigoureusement les contingents
de la Grèce centrale. L'armée perse, que les Grecs ne purent poursuivre faute de
cavalerie, se retira sans être inquiétée ; mais après cet échec il ne lui restait plus
qu'à prendre le chemin de l'Hellespont.
La flotte grecque cependant ne restait pas inactive. Après Salamine, l'approche
de la mauvaise saison l'avait réduite, pendant l'automne, à un rôle de
surveillance dans les Cyclades. Elle y revint au printemps de 479 ; c'est à Délos,
où elle mouillait, qu'elle reçut, sur les dispositions des Grecs d'Asie et la force de
l'escadre ennemie qui gardait les ports d'Ionie, des renseignements qui la
décidèrent à faire voile vers Samos, de là vers le golfe Latmiaque, où la flotte
royale, â la nouvelle de son arrivée, tira ses vaisseaux au sec, au pied du cap
Mycale ; tactique archaïque, et qui réussit fort mal ; les Grecs débarquèrent,
défirent les équipages ennemis — d'autant plus facilement que les contingents
ioniens passèrent de leur côté dès le début de la bataille —, et incendièrent leurs
navires. Les îles et les cités de la côte chassèrent leurs tyrans, leurs garnisons
perses ; une division navale, à l'automne, parut devant l'Hellespont et soumit les
villes qui tenaient encore à la cause royale. De Sardes, puis de Suse, où il s'était
retiré, Xerxès assistait, impuissant et découragé, à cette série de désastres, et à
l'échec total de son expédition.

***

Pendant qu'Athènes et Sparte chassaient du bassin de la Mer Égée les flottes et


l'armée du roi de Perse, des événements analogues se déroulaient dans la
Méditerranée occidentale. En Sicile, une dynastie de tyrans intelligents avait
réalisé à son profit cette unité que l'approche du danger perse avait à
grand'peine créée en Grèce. Dès le début du Ve siècle, Hippocrate, tyran de
Gela, avait soumis à son autorité les villes de la côte orientale de Sicile. Son rêve
était de s'établir à Syracuse, dont le port excellent, en eau profonde comme celui
du Pirée, était beaucoup mieux fait que la rade foraine de Géla pour abriter une
flotte moderne. Ce projet fut réalisé par Gélon, le chef de sa cavalerie, qui lui
succéda en 491, et qui profita des troubles intérieurs qui divisaient à cette
époque la cité syracusaine, pour y intervenir en pacificateur et y établir le siège
de son gouvernement. Une série de mariages unit sa famille à celle de Théron,
tyran d'Agrigente ; ainsi les principales villes grecques de Sicile obéissaient à une
seule maison : des escadres de trières, une solide infanterie, et, ce que ne
possédait aucune cité de la Grèce propre, une bonne cavalerie, faisaient de cette
confédération une puissance militaire redoutable pour ses voisines, les colonies
carthaginoises de la Sicile occidentale. Leur métropole s'émut de ce danger ;
vers 480 elle envoya, sous le commandement d'Hamilcar, une flotte et une
armée de terre, qui, débarquée à Panormos, vint assiéger la ville d'Himère ;
attaquée pendant les opérations par la cavalerie de Gélon, elle fut complètement
défaite. C'était un aussi beau triomphe, et aussi plein de conséquences que ceux
qui avaient été remportés en Grèce ; pour les contemporains, la victoire
d'Himère valait celle de Salamine. Syracuse devenait par sa victoire le centre de
l'hellénisme dans la Méditerranée occidentale ; en 474, ce fut sa flotte qui, sous
le commandement de Hiéron, frère et successeur de Gélon, défit une escadre
étrusque qui menaçait Cymé, et assura ainsi la sécurité de la mer Tyrrhénienne
et la liberté des cités grecques de cette côte.
Ainsi, à l'Est comme à l'Ouest, les dangers qui avaient menacé l'hellénisme
étaient conjurés, et certains pour toujours. La Grèce d'Europe ne reverra plus
une armée perse ; il faudra attendre soixante-dix ans pour que les Carthaginois
attaquent de nouveau les villes grecques de Sicile ; la marine étrusque semble
annihilée après la bataille de Cymé. Des armées énormes, jusque-là toujours
triomphantes, des flottes montées par des marins éprouvés, s'étaient brisées
contre ces petites milices souvent indisciplinées, contre les escadres de ces villes
aux modestes ressources. Le nombre, l'organisation, le mérite réel de certains
chefs, comme Mardonios, qui semble avoir, à Platées, manœuvré beaucoup
mieux que Pausanias, le prestige des victoires passées, avaient peu compté
devant les qualités manœuvrières de la trière, devant l'armement du fantassin
grec, et aussi, il ne faut pas l'oublier, devant l'esprit qui animait ces bataillons de
citoyens. A Salamine, s'il faut en croire le récit d'un combattant, on entendit les
marins grecs s'exhorter à délivrer leur patrie : ce mot n'aurait eu sans doute
aucun sens pour les soldats du Roi, encore moins pour les mercenaires de
l'armée d'Hamilcar. On s'est déjà demandé ce qui se serait passé si Xerxès avait
été vainqueur. Devenue une satrapie perse, la Grèce aurait sans doute connu,
comme le prouve l'exemple de l'Ionie au VIe siècle, une grande prospérité
économique, peut-être même un certain développement artistique et intellectuel.
Mais il est probable qu'on y aurait assisté à l'obscurcissement de cette notion de
cité qui, des côtes de l'Asie à celles de Sicile, avait assuré le triomphe de
l'hellénisme, et qui prendra au cours du Ve siècle un si magnifique
développement.

Bibliographie. — HÉRODOTE, VII-IX. — Cf. le chapitre XIII. —


CARCOPINO. Histoire de l'ostracisme athénien, Bibliothèque de la
Faculté des lettres de Paris, XXV.
CHAPITRE XV. — FIN DES GUERRES
MÉDIQUES. CONSTITUTION DE L'EMPIRE
ATHÉNIEN

La Grèce était libre. Mais elle venait de subir, pour la première fois depuis
l'arrivée des tribus helléniques dans les Balkans, une invasion terrible, et dont le
souvenir ne devait pas s'effacer de si tôt. Des provinces avaient été pillées,
d'autres, épuisées par la présence, pendant de longs mois, des armées ennemies
; la Mer Égée, autrefois animée par le va-et-vient des navires de commerce, était
déserte ; enfin l'existence même de la nation grecque avait été mise en question
pendant les tragiques semaines qui avaient précédé la bataille de Salamine. Et
rien n'assurait que le gouvernement de Suse ne recommencerait pas l'aventure.
A coup sûr sa flotte était annihilée pour l'instant ; dans la Grèce centrale étaient
tombés de bons soldats de Perse et de Médie ; Xerxès, démoralisé, à Sardes,
puis à Suse, perdait son temps, disait-on, en d'indignes intrigues de sérail. Mais
les quelques dizaines de milliers d'hommes qu'avaient coûtés les Thermopyles,
Salamine, Platées, et la retraite, étaient faciles -à remplacer dans un empire
auquel les calculs les plus modestes attribuent une population de trente millions
d'habitants ; en quelques années, les chantiers d'Ionie et de Phénicie pouvaient
reconstituer la flotte ; qu'un roi énergique, digne héritier de Cyrus et de Darius,
montât sur le trône, et la Grèce serait de nouveau menacée. Il fallait écarter
définitivement ce danger. Et à coup sûr il ne s'agissait pas pour les Grecs d'aller
dans la lointaine Asie ébranler dans ses fondements le dangereux empire ; il
faudra attendre un siècle et demi avant que cette idée prenne corps en Grèce, et
des circonstances exceptionnelles pour la réaliser ; mais au moins était-il de
toute nécessité pour l'hellénisme de reprendre possession de ces îles et de ces
côtes orientales de la Mer Égée, qui avaient servi de bases aux escadres
ennemies ; de s'assurer la possession des Détroits, que deux grosses armées
ennemies avaient pu franchir sans encombre à vingt-cinq ans d'intervalle ; de
punir enfin les cités et peuples de la Grèce propre qui avaient favorisé l'invasion
perse.
Mais l'union que le danger avait créée ne survécut pas à. la victoire. Au
lendemain de la bataille de Platées, les vainqueurs s'étaient trouvés d'accord
pour châtier Thèbes, la ville traîtresse, qui fut prise d'assaut, et pour dissoudre la
ligue béotienne. Mais dès l'année suivante les Péloponnésiens, qui avaient été
moins directement menacés et éprouvés, montrèrent leur peu de goût pour des
expéditions lointaines. Ils envoyèrent, il est vrai, un détachement d'infanterie
faire en Thessalie une campagne peu brillante et stérile ; mais ils ne participèrent
que par un contingent de vingt navires à une grande croisière qui chassa les
garnisons perses des îles cariennes, de Chypre, de l'Hellespont, et qui
comprenait des trières d'Athènes, des îles de la Mer Égée, et des ports ioniens.
Elle était cependant commandée par le roi de Sparte, Pausanias, le vainqueur de
Platées, chef peu aimé, mal au courant, comme tant de ses compatriotes, des
choses de la mer, et devenu insupportable de vanité depuis son triomphe. Cette
situation absurde ne pouvait pas durer ; après la prise de Byzance, une révolte
éclata dans les équipages ioniens. Sparte rappela son roi, les équipages
péloponnésiens abandonnèrent l'expédition, dont un chef athénien prit le
commandement : événement plein de conséquences. Jusqu'alors le prestige
militaire de Sparte lui avait assuré une autorité indiscutée : c'étaient des
Lacédémoniens qui commandaient en chef, au moins nominalement, à
l'Artémision, aux Thermopyles, à Salamine, à Platées ; et voici qu'elle se
désintéressait de la lutte contre l'ennemi commun. Aussi bien, son gouvernement
d'aristocrates terriens n'était pas en état de mener une guerre si lointaine, dont
la direction devait tout naturellement revenir à la jeune démocratie de
commerçants et de marins qui depuis quinze ans avait su mesurer la grandeur
du péril perse.
Le premier soin d'Athènes fut de grouper toutes les cités qui continuaient la lutte
en une confédération, analogue à celles qui s'étaient constituées au cours des
deux siècles précédents en différentes régions de Grèce, mais autrement vaste,
puisqu'elle s'étendait depuis l'Hellespont jusqu'à la Carie. Son objet primitif, et,
pendant plusieurs années, unique, étant le nettoyage et la surveillance de la Mer
Égée, il lui fallait avant tout une flotte et les moyens de l'entretenir. Des villes
confédérées, les unes durent fournir des vaisseaux avec leurs équipages, les
autres, des contributions en argent versées dans une caisse commune déposée à
Délos, dans le sanctuaire d'Apollon. La prépondérance d'Athènes se manifestait
au début par ce seul fait que la gestion de ces fonds était confiée à des
magistrats athéniens, les Trésoriers de la Grèce (Hellénotames). Leur nom
exprimait bien que cet argent était destiné à une œuvre commune ; au reste, si
la direction des opérations militaires revenait toujours à un Athénien, c'étaient,
au début tout au moins, des assemblées périodiques, où étaient convoqués des
représentants de toute la ligue, qui décidaient des affaires communes. Telle était
cette confédération, dont l'idée première revient probablement à Thémistocle,
mais dont l'organisation fut confiée à un autre Athénien, Aristide, d'esprit moins
avisé que le vainqueur de Salamine, dont il avait autrefois combattu la politique,
mais qui possédait les qualités d'un bon administrateur, l'intégrité et la méthode.
Cette confédération manifesta bien vite son activité. Sous le commandement de
Cimon, fils de Miltiade, la Thrace fut purgée des garnisons perses qui y étaient
demeurées ; les Sporades, des pirates qui infestaient de temps immémorial le
Nord de la Mer Égée ; Pausanias, à qui la tête avait tout à fait tourné et qui
s'était, contre l'aveu de Sparte, installé à Byzance, devenue un foyer d'intrigues
avec la cour de Suse, en fut chassé. Là-dessus la nouvelle se répandit à Athènes
que Xerxès sortait de sa torpeur, et qu'une nouvelle flotte de deux cents
vaisseaux allait sortir des chantiers phéniciens. Cimon se porta à sa rencontre,
et, s'aventurant dans des régions où les trières grecques ne s'étaient jamais
risquées, anéantit sur les côtes de Pamphylie, à l'embouchure de l'Eurymédon,
l'escadre ennemie (470).
C'étaient de grandes victoires, dont bénéficiait surtout la cité qui menait avec
tant d'énergie les opérations. Des colons athéniens furent envoyés dans les
Sporades, et à Eion (Thrace), près de ce massif du Pangée dont les richesses
minières et forestières excitaient depuis longtemps les convoitises d'Athènes ; la
prise de Byzance rouvrait aux vaisseaux du Pirée la route de la Mer Noire.
Athènes était arrivée à ce tournant dangereux où un gouvernement, après une
victoire chèrement achetée, ne sait plus faire le départ entre les nécessités de la
défense nationale et l'appétit de conquêtes. Le parti impérialiste avait à sa tête le
jeune stratège Cimon, qui, par ses victoires, le passé glorieux de sa famille, son
faste et sa générosité, était devenu l'homme le plus populaire d'Athènes.
Thémistocle, qui essaya de s'opposer à ce courant y perdit son prestige ; non
contents de se débarrasser de lui par l'ostracisme (470), ses adversaires
profitèrent de son absence pour monter contre lui une accusation destinée à
réussir dans une cité où le nationalisme était exaspéré à la fois par les récents
dangers et les dernières victoires : on prétendit qu'il entretenait, ainsi que le roi
de Sparte Pausanias, des rapports avec la cour de Suse : des racontars
absurdes, mais qui trouvèrent créance, le représentèrent négociant secrètement
avec Xerxès dès le lendemain de Salamine. Pausanias fut égorgé à Sparte,
Thémistocle dut quitter la Grèce et se réfugier en Asie Mineure, où il est de fait
que le gouvernement perse l'accueillit avec faveur, et où il finit ses jours comme
gouverneur royal de la ville de Magnésie.
Son départ laissait le champ libre à ses adversaires. Mais leur politique, où
l'esprit de lucre s'alliait à l'esprit de conquêtes, commençait à inquiéter la Grèce.
En Thrace les indigènes anéantirent un corps expéditionnaire envoyé pour
protéger les établissements miniers du Pangée ; Thasos, mécontente de la
mainmise d'Athènes- sur cette riche région, qu'elle avait été jusqu'alors seule à
exploiter, essaya de se détacher de la confédération ; assiégée par mer, elle dut
livrer ses vaisseaux et payer tribut. Déjà quelques années auparavant Naxos,
autrefois maîtresse des Cyclades, et qui ne se résignait pas à un rôle de second
plan, avait dû, après une révolte malheureuse, passer du rang d'alliée à celui de
sujette. Ainsi se modifiait peu à. peu la nature de la confédération athénienne.
Elle devenait un empire dont Athènes prenait la tête. Bien des cités durent subir
le sort de Naxos et de Thasos, les unes contre leur gré, les autres par leur propre
faute, trop heureuses de se libérer de toute obligation militaire et de s'en
remettre à la flotte athénienne pour la protection de la Mer Égée.
Sparte, toujours lente à s'émouvoir, finit par comprendre qu'il y avait quelque
chose de changé en Grèce. Elle avait déjà été fort surprise de voir, au lendemain
de Salamine, Athènes, à demi démolie, utiliser les débris de ses maisons, de ses
temples, et jusqu'aux pierres de ses tombeaux pour entourer, non plus
seulement l'Acropole, mais la ville entière, puis le Pirée, de solides enceintes
fortifiées, marquant ainsi sa volonté de suffire elle-même à sa propre défense, et
de pouvoir traiter désormais n'importe quelle cité grecque d'égale à égale.
Maintenant Sparte pouvait se rendre compte qu'à côté de la confédération
péloponnésienne grandissait un empire qui, martre de la mer, disposant de
revenus considérables, et dirigé par une cité hardie et remuante, deviendrait
bientôt un danger pour elle, une menace pour l'indépendance de toute la Grèce.
Mais elle n'avait pas les mains libres à ce moment, embarrassée qu'elle était par
une révolte de la Messénie, dont la population en armes, concentrée sur le Mont
Ithôme refuge traditionnel des insurgés de la région —, défiait l'infanterie
spartiate. C'est alors que le parti militaire, à Athènes, conçut un grand projet
destiné à la fois à étendre les limites de la confédération et à calmer les
inquiétudes de Sparte. Une armée athénienne fut envoyée en Messénie pour
participer à la répression des insurgés ; en même temps une flotte était expédiée
dans les eaux de Chypre : des mouvements nationalistes avaient éclaté dans
diverses provinces de l'empire perse à la mort de Xerxès, en particulier en
Égypte ; l'occasion paraissait bonne de soustraire à la domination perse la
grande île, avant-poste de l'hellénisme dans les eaux phéniciennes, les colonies
grecques du Delta, les terres à blé de la vallée du Nil ; l'opération semblait
d'autant plus facile que l'armée envoyée en Égypte par le jeune roi de Perse
Artaxerxès avait été taillée en pièces.
Ce vaste plan échoua de tous côtés. En Messénie, l'armée athénienne ne put
s'emparer de la citadelle de l'Ithôme ; et comme ses dispositions vis-à-vis des
insurgés ne paraissaient pas sûres au gouvernement soupçonneux de Sparte,
elle fut congédiée d'une manière assez désobligeante (462). Au lieu de renforcer
l'entente entre les deux grandes cités, cette aventure les aigrit plus que jamais
l'une contre l'autre. Athènes conclut une alliance avec Argos, la vieille ennemie
de Sparte, et avec les Thessaliens - ; Cimon, promoteur de l'alliance spartiate,
fut ostracisé. Sparte, de son côté, encouragea les rancunes de toutes les cités
qui voyaient d'un mauvais œil les progrès de l'empire athénien Égine ; autrefois
maîtresse du golfe Saronique ; Corinthe, inquiète de voir sa voisine Mégare
passer sous l'influence athénienne, et le Pirée devenir le premier port de Grèce ;
Thèbes, mal résignée à son abaissement. Athènes fit front de tous côtés, et,
malgré l'expédition d'Égypte, elle trouva le moyen d'équiper une nouvelle flotte
qui battit celle d'Égine, mit le siège devant la ville, et finit par la faire capituler ;
les Corinthiens qui s'étaient aventurés jusqu'à Mégare subirent un sanglant
échec. En Béotie, il est vrai, un détachement athénien se heurta à Tanagra
contre une grosse armée péloponnésienne envoyée en Grèce centrale sous un
prétexte futile, et fut défait après une rude mêlée ; mais deux mois après, les
Péloponnésiens rentrés chez eux, les Athéniens reparurent en maîtres, et la
Béotie, sauf Thèbes, retomba sous leur influence. Une flotte athénienne fit une
croisière sur les côtes de Laconie (458/457).
Athènes paraissait n'avoir plus rien à redouter de ses ennemis. Maintenant que
les Longs Murs reliaient l'enceinte de la ville à celle du Pirée, elle était, du côté
de la terre, invulnérable derrière ses murailles qui défiaient le pauvre matériel de
guerre dont disposaient à cette époque les armées grecques ; et elle pouvait être
ravitaillée par mer. Mais en 456, la nouvelle d'un terrible désastre vint ébranler
sa quiétude. Une division de la flotte athénienne, jointe aux révoltés d'Égypte,
avait remonté le Nil et s'était attardée au siège de Memphis. Le gouvernement
de Suse, réveillé de sa torpeur, avait pu, pendant ce temps, monter une grosse
expédition qui pénétra dans les canaux du Delta, défit les révoltés et anéantit
après une campagne de dix-huit mois l'escadre athénienne ; une seconde
division navale envoyée de Chypre fut détruite à l'embouchure du Nil. Non
seulement c'était l'échec du grand projet oriental de Cimon, mais, par
l'anéantissement de deux escadres, on pouvait se croire revente à trente ans en
arrière, aux années qui avaient précédé Salamine et où la Mer Égée était ouverte
aux vaisseaux phéniciens. Fidèle à la politique de Thémistocle, Athènes sacrifia
les choses de la terre à celles de la mer ; et, pour pouvoir reconstituer sa flotte,
elle conclut une trêve de cinq ans avec Sparte, renonçant à l'alliance d'Argos et à
toute prétention sur le Péloponnèse. Cimon, revenu d'exil, fut sans doute
l'artisan de cette réconciliation qui permit aux Athéniens, six ans après le
désastre d'Égypte, d'envoyer dans les eaux de Chypre une nouvelle escadre de
200 trières, qui défit en deux rencontres la flotte phénicienne venue à sa
rencontre. Cimon était mort pendant l'expédition, mais l'honneur athénien était
sauf et la Mer Égée de nouveau à l'abri du danger. Pour consolider la situation,
Athènes se résolut à s'entendre avec le gouvernement perse, fort désireux de
son côté de mettre fin à une guerre coûteuse et décidément inutile. Le Roi
accepta de reconnaître la situation de fait : il abandonna tout droit sur les cités
grecques de la côte occidentale d'Asie Mineure. Par contre, Athènes renonçait à
sa politique orientale ; la Cilicie, l'Égypte, Chypre, retombaient, pour plus d'un
siècle, sous la domination perse.
Ce traité modeste laissait à Athènes les mains libres dans la Mer Égée et la Grèce
d'Europe. L'homme qui remplaça Cimon à la présidence du conseil des stratèges,
et par conséquent à la direction des affaires étrangères, Périclès, petit-neveu de
Clisthène, appartenait à cette famille des Alcméonides qui depuis plus d'un siècle
jouait dans le monde hellénique un rôle financier et politique si considérable.
Militaire médiocre, peu partisan des expéditions lointaines, c'est en Grèce qu'il
rêvait d'assurer à sa cité un rôle prépondérant. Mais il n'ignorait pas qu'Athènes
était épuisée par trente ans de guerre, pendant lesquels le meilleur de sa
population était tombé sur les champs de bataille d'Europe, d'Asie, d'Égypte ;
une seule de ces années (459/8) avait coûté à Athènes, comme nous l'indique
une liste de guerriers morts, environ dix-huit cents citoyens, le dixième de ses
effectifs. Et tous ces sacrifices n'avaient assuré à Athènes que la gloire sans la
paix. Ses ennemis, ses alliés, ses sujets la menaçaient de tous les côtés. La
Béotie se soulevait contre sa domination, bousculait la trop faible armée qu'y
avait envoyée Périclès, et reconstituait sa ligue, qui sera pendant un demi-siècle
un ennemi haineux attaché aux flancs de l'Attique ; l'Eubée, Mégare,
s'insurgeaient, chassaient ou massacraient leurs garnisons athéniennes ; enfin,
la trêve entre Athènes et Sparte expirant en 446, une armée péloponnésienne
envahit l'Attique et vint camper à Éleusis ; depuis Salamine, les Athéniens
n'avaient pas vu l'ennemi de si près. Il fallait en finir : Périclès proposa la paix au
roi Pleistoanax, qui accepta de signer une convention valable pour trente ans ;
Athènes renonçait à toute prétention sur Mégare et le Péloponnèse ; Sparte
abandonnait à la domination attique Égine et l'Eubée. Les assemblées populaires
ratifièrent ce traité, aussi bien à Athènes, où l'on était las de se battre, qu'à
Sparte, où l'on n'ignorait pas qu'Athènes, maîtresse de la mer, pouvait supporter
une longue guerre à l'abri de ses murailles.
Les grands événements qui s'étaient déroulés depuis cinquante ans avaient
déplacé le centre de gravité de l'hellénisme. Au VIIe et au VIe siècle il avait été à
l'Est : c'étaient les villes de l'Ionie qui menaient la civilisation grecque. Après les
guerres médiques elles tombent dans une demi-obscurité dont elles ne sortiront
qu'après Alexandre ; des cités de la Grèce continentale, Sparte et Athènes, et de
celles de l'Occident, Syracuse en particulier, dépendent, dans le monde grec, la
paix et la guerre. Ces trois grandes villes vont bientôt s'affronter dans un conflit
tragique ; en attendant, une sorte d'équilibre semble régner entre elles, qui, joint
à la sécurité désormais acquise du côté de la Perse, permet à la civilisation
grecque de prendre, à partir du milieu du Ve siècle, sa forme la plus parfaite.

Bibliographie. — THUCYDIDE. Histoire de la guerre du Péloponnèse,


I.
CHAPITRE XVI. — AGRICULTURE, INDUSTRIE,
COMMERCE EN GRÈCE AU MILIEU DU Ve
SIÈCLE

On a dit, trop souvent, que le fer appelle l'or ; et, comme preuve à l'appui de ce
propos détestable, on cite, entre autres, le développement économique de la
Grèce après les victoires du Ve siècle. On sait cependant qu'il y a des victoires
stériles. Il serait plus juste de dire que le fer accompagne quelquefois l'or ; c'est-
à-dire que, parmi les manifestations de la vitalité d'un peuple en plein
épanouissement, celles d'ordre militaire peuvent accompagner celles d'ordre
économique. En Grèce, au Ve siècle, l'activité économique est bien moins la
conséquence des victoires de Marathon et de Salamine que le développement
d'un mouvement dont le début a été signalé au VIe siècle. Les guerres médiques
n'ont provoqué dans le monde grec aucune révolution d'aucune sorte. Bien des
régions, bien des cités conservent l'organisation économique qu'elles possédaient
auparavant. En Laconie, en Thessalie, dans presque toute la Grèce centrale, se
maintient le régime où un nombre restreint de familles se partagent le sol que
travaillent des serfs ou des citoyens de qualité inférieure. Ce régime de grande
propriété ne favorise pas, bien entendu, les progrès de la technique agricole.
Même dans les régions les plus civilisées de la Grèce, l'assolement biennal
persiste jusqu'à la fin du Ve siècle, et le remplacement du coutre en bois par le
soc en métal n'est qu'une conséquence des progrès métallurgiques des siècles
précédents. En industrie, on ne constate aucune innovation importante : les
vases du Ve siècle ne sont pas plus parfaits de forme et de vernis que ceux de la
fin du vie, et leur supériorité n'est due qu'à la plus grande perfection du dessin ;
d'autre part, les fabriques de tissus d'Asie Mineure, cruellement éprouvées par la
révolte de l'Ionie et ses conséquences, disparaissent sans être remplacées en
Grèce par des établissements analogues ; de là un curieux changement dans
l'habillement, favorisé d'ailleurs par le progrès des mœurs démocratiques, et
analogue à celui qui, au XIXe siècle, dans l'Europe occidentale, a substitué le
drap à la soie et au velours ; aux fines étoffes de toile et de mousseline du siècle
dernier succède, pour les hommes et même pour les femmes, le simple lainage
uni, chemise (chiton) longue ou raccourcie par la ceinture, et manteau (himation)
drapé aux plis larges et sobres.
Au reste, des régions entières de la Grèce sont condamnées à la stagnation
économique par la médiocrité des communications par terre, qui, sauf aux
environs des grandes villes et des sanctuaires fréquentés, ou à la traversée de
quelques isthmes — Corinthe et la Béotie — demeurent rudimentaires. Aussi les
difficultés du charroi font-elles monter le prix du transport des matières lourdes,
encombrantes, ou fragiles, à des prix inouïs qui finissent par décupler, et au
delà, la valeur des objets transportés. Les pays éloignés de la mer ou desservis
par de mauvais ports sont condamnés à n'avoir qu'une industrie restreinte, dont
les produits se consomment sur place ; il ne peut d'autre part s'y constituer de
grandes agglomérations, qui, sur un sol pauvre, ne recevraient pas de blé du
dehors et seraient sans cesse menacées de la famine. Ces provinces
continentales restent arriérées et ne jouent pour l'instant dans l'histoire de la
Grèce qu'un rôle infime ; en Arcadie, en Phocide, en Étolie, des laboureurs
ignorants ou des pasteurs pillards vivent dans des bourgades clairsemées ; la
Thessalie même, malgré la richesse de ses récoltes dont elle ne peut exporter
qu'une petite partie, ne prend qu'une faible part au développement de la Grèce.
Seule Sparte demeure une grande puissance ; elle doit son prestige à des
institutions spéciales qui lui assurent la meilleure infanterie de la Grèce, et à, un
jeu d'alliances bien combinées qui maintient sous son influence quelques-unes
des premières villes maritimes de Grèce. Mais ce paradoxe ne se prolongera pas
; et si le dernier tiers du Ve siècle doit être rempli par le conflit entre Sparte et
Athènes, si même une série de circonstances assure à Sparte un triomphe
éphémère, elle s'usera dans cette lutte, et tombera, peu de temps après sa
victoire, au rang de cité de deuxième ordre.
Par contre les villes côtières continuent à prendre un grand développement.
Seules celles de Crète sont tombées, depuis le VIe siècle, de leur ancienne
prospérité : cette décadence, coupée d'obscures querelles, qui durera autant que
l'hellénisme, reste une des énigmes de l'histoire grecque. Les autres cités
maritimes bénéficient des progrès accomplis dans l'art nautique au cours du VIe
siècle. On a déjà signalé ceux de la marine de guerre. Ils ont pour conséquence
la création de grosses escadres qui, outre qu'elles ont assuré la défaite des
Perses, ont enrayé la piraterie, fléau, pendant trente siècles, de la Méditerranée
orientale, et qui ne s'y est atténué que pendant les périodes où de grandes
puissances maritimes en ont entrepris sérieusement la répression. D'autre part la
marine de commerce, elle aussi, améliore son matériel, construit de gros
bateaux qui peuvent jauger plus de trois cents tonnes, munis d'ancres, et qui
font des traversées plus hardies et plus rapides. Certes, les dangers de naufrage
ou de gros retard, dans ces voyages sans cartes, sans boussoles et sans phares,
sont encore très grands, quoique la navigation marchande soit fortement ralentie
l'hiver ; et les assurances maritimes, qui commencent à fonctionner au Ve siècle
sous forme de prêts à la grosse aventure, rapportent encore des bénéfices dont
l'énormité (de 12 à 100/00) est proportionnée aux risques. Néanmoins les navires
sont assez nombreux maintenant, les traversées assez fréquentes pour qu'une
véritable concurrence s'établisse, qui fait descendre à des prix très bas le
transport des passagers — deux drachmes d'Athènes en Égypte ! — et même
celui des marchandises lourdes. Les cités pourvues d'un bon port bénéficient
naturellement de cet état de choses ; elles peuvent prendre un grand
développement sans risque de famine ; d'autre part elles peuvent produire en
abondance, assurées de pouvoir exporter, et, à cette époque où l'offre était
presque toujours inférieure à la demande, de trouver des débouchés. Sur quatre
millions d'habitants que pouvait compter, au milieu du Ve siècle, le monde
hellénique, on doit estimer que les deux tiers environ vivaient près de la mer :
Sicile orientale, Grande-Grèce, golfes de Corinthe et d'Athènes, Cyclades, côtes
occidentales de l'Asie Mineure ; et l'histoire économique de la Grèce sera
désormais celle de ses grands ports : Athènes, Syracuse, Rhodes, Délos,
Alexandrie, Byzance.
Au Ve siècle ceux qui prennent le plus grand développement sont situés le long
des routes maritimes qui mènent vers l'Italie, la Mer Noire, l'Égypte et la
Phénicie. A l'ouest, Syracuse déborde de l'îlot d'Ortygie sur lequel elle avait été
fondée, et la ville, augmentée encore d'une manière artificielle par des transferts
de populations organisés par ses tyrans, s'étend sur la terre ferme par le
faubourg de l'Achradine. Sur la route des pays pontiques, d'où viennent les
céréales, les bois de construction, et les salaisons, s'échelonne une série de
grosses cités : Thasos, Abdère, Lampsaque, Byzance. Dans l'Archipel, Paros
semble au Ve siècle succéder à sa voisine Naxos, en attendant qu'elles soient
l'une et l'autre remplacées par Délos. Enfin les grands ports s'alignent le long des
détroits et des golfes qui font communiquer l'Adriatique et la Mer Égée : Corcyre,
maîtresse du commerce dans la Mer Ionienne ; Corinthe, la première place de
transit de Grèce avec ses deux ports sur les deux mers, mais aussi ville
d'industrie, fabriquant en abondance des parfums, des céramiques grossières et
des tissus ; Athènes enfin, qui, surtout depuis l'abaissement d'Égine, devient la
capitale économique de la Grèce.
Dans cette Attique dont la superficie égale celle d'un de nos départements
moyens, vivait au milieu du Ve siècle une population qu'on évalue
raisonnablement à 250.000 âmes, esclaves compris (population en 1907 : 370.000
habitants). Cette densité — près de 100 habitants par km² —, tout à fait
remarquable à cette époque dans le monde méditerranéen, et que seules peut-
être dépassaient certaines parties de la vallée du Nil, n'était pas due uniquement
à l'existence de deux gros centres urbains. Près de la moitié des habitants de
l'Attique vivaient à la campagne et restaient attachés à la terre. Les révolutions
qui s'étaient succédé dans ce pays au cours du VIe siècle avaient eu pour
résultat de morceler le sol et de créer une classe de petits et de moyens
propriétaires. La terre qu'ils cultivaient avec des méthodes assez archaïques,
n'avait pas, sauf dans la plaine éleusinienne et certaines parties de la Mesogée,
un riche rendement en céréales ; en tous cas l'Attique, à ce point de vue, était
loin de se suffire à elle-même, et importait, dès cette époque, de grosses
quantités de blé et d'orge d'Eubée, d'Égypte, du Pont, peut-être aussi de Sicile ;
la préoccupation d'assurer son ravitaillement influe sur sa politique étrangère, et
lui fait entreprendre, à quarante ans de distance, deux expéditions
malheureuses, celle d'Égypte et celle de Sicile. Par contre le morcellement de la
terre favorisait la culture maraîchère et celle des arbres à fruits ; Athènes était,
alors comme aujourd'hui, entourée de jardins, de vignes, d'olivettes. Sur les
pentes forestières du Parnès vivait une race vigoureuse de bûcherons et de
charbonniers. Cette population, très attachée au sol, y vivait sans luxe, mais
sans misère ; l'organisation politique que Clisthène avait donnée au dème
n'empêchait pas, semble-t-il, l'habitat d'y être assez disséminé. Même les vieilles
villes de l'Attique, Marathon, Oinoé, tombent au rang d'obscures bourgades ;
Éleusis n'est plus qu'un centre religieux ; ce sont des circonstances spéciales qui
font de Tisoricos, centre du district minier du Laurion, une grosse agglomération.
Par contre, Athènes avait pris un énorme développement. On n'exagère sans
doute pas en évaluant à 100.000 le nombre des habitants qui vivaient en temps
normal à l'intérieur de la nouvelle enceinte de Thémistocle. Dans le monde
méditerranéen, seules Syracuse et Carthage rivalisaient peut-être avec elle.
C'était une grande ville, mais non une belle ville, malgré les merveilleux
monuments qui s'y élèvent au cours du Ve siècle ; jusqu'à l'époque romaine elle
conservera un aspect modeste avec ses rues étroites et tortueuses bordées de
petites maisons. Les autres grandes cités de Grèce, de Sicile et d'Asie avaient
vraisemblablement un aspect analogue ; seul, le Pirée, ville toute neuve, fut bâti,
à partir du milieu du Ve siècle, sur un plan régulier, premier exemple
d'urbanisme dans le monde hellénique.
***

C'étaient le commerce et l'industrie qui faisaient vivre les habitants de ces


grandes villes. Industrie et commerce avaient d'ailleurs conservé dans la Grèce
du Ve siècle une allure modeste. La main-d'œuvre était bon marché, le matériel,
rudimentaire, les bénéfices, peu élevés ; dans ces conditions, la fabrication se
répartissait en une multitude d'ateliers où un patron occupait un nombre
restreint d'ouvriers. C'est à la fin du Ve siècle seulement qu'on verra se
constituer des fabriques occupant plusieurs dizaines de travailleurs. Il faut prêter
aux quartiers industriels des grandes villes du monde hellénique, un aspect
analogue à celui qu'ont encore aujourd'hui, en Turquie et même en Grèce, les
rues des bazars, où se succèdent les devantures largement ouvertes des
chaudronniers, des cordonniers, des tisserands, des tourneurs de bois. Deux
industries cependant réclamaient, soit une installation un peu plus considérable,
soit un personnel plus important ; les constructions navales et les mines ; encore
pour les premières est-on frappé du nombre de petits chantiers (59) dont on
constate l'existence, au cours du Ve siècle, dans la seule ville du Pirée ; pour les
secondes, les petites concessions, employant une soixantaine d'hommes peut-
être, tant à l'extraction qu'à la laverie et à la fonderie, sont la règle, tout au
moins au Laurion, le seul centre minier dont l'histoire nous soit bien connue.
Les conditions de l'industrie influent nécessairement sur celles du commerce.
D'abord le fabricant était souvent vendeur, et débitait lui-même les produits de
son travail. Ensuite les mêmes raisons qui favorisent le petit atelier favorisent la
petite boutique. L'industrie, avec ses faibles capitaux, son personnel restreint,
son matériel rudimentaire, fabriquait en petites quantités ; la production en série
est à peu près inconnue à cette époque où chaque ouvrier reste un artisan ; pas
de stocks, partant pas de vente en gros, mais seulement un commerce de détail.
Seul le trafic des grains, par les frais et les risques qu'il comporte, écarte les
petits marchands, et l'on voit se développer dans les villes maritimes une classe
de gros importateurs, que la cité surveille, et dont elle réprime avec énergie les
tentatives d'accaparement. Ce commerce morcelé n'en était d'ailleurs pas moins
actif ; dans le seul port du Pirée, l'impôt de 2 % sur les exportations et
importations rapportait, au début du IVe siècle, après une guerre et une crise
politique, environ trente talents, ce qui représente un mouvement total de plus
de dix millions de francs-or. En pleine guerre péloponnésienne, on voit affluer
dans ce port les denrées de toute la Méditerranée, et les esprits chagrins
déplorent de voir Athènes prendre ce caractère de marché cosmopolite qui sera,
un siècle plus tard, celui de presque toutes les grandes villes du monde grec.

***

Dans ce système économique qui garde, malgré sa prospérité, tant de traces


d'archaïsme, une innovation est définitivement acquise, au moins dans les villes
maritimes, c'est l'usage d'une monnaie commode. Des mines de la région du
Strymon, surtout de celles du Laurion, viennent l'argent et l'or. A vrai dire, les
gisements d'or sont peu productifs, et la valeur relative de ce métal reste élevée
(environ 14 fois celle de l'argent), ce qui empêche son emploi dans la monnaie
courante. Il va s'entasser, non point, comme en Asie Mineure ou en Perse, dans
les caves de riches particuliers ou du Roi, mais dans les temples, où, sous forme
de lingots et surtout de pièces d'orfèvrerie, il constitue des réserves, réserves qui
pourront être employées dans les moments de crise, mais qui en temps normal
restent improductives. Aussi la Grèce du Ve siècle n'utilise-t-elle pas de monnaie
d'or ; par contre celle d'argent circule avec abondance dans les villes
commerçantes. Les émissions s'accroissent, mais les centres de frappe
diminuent, pour des raisons politiques et économiques ; au milieu du Ve siècle,
la plupart des cités secondaires ont perdu ou abandonné ce privilège. Dans la
Grèce propre et les Cyclades, deux types principaux restent en présence : la
drachme euboïque, adoptée beaucoup moins dans l'Eubée, son pays d'origine —
qui faisait partie de l'empire athénien — que dans le Péloponnèse et dans
certaines parties de la Grèce centrale ; et la drachme attique, qui a cours dans
toute la confédération athénienne et qui se répand dans tout le monde
méditerranéen. Sa diffusion est en rapport avec l'énorme afflux de numéraire
que les circonstances concentrent dans cette ville. Non seulement les fortunes
privées s'accroissent par le commerce et l'industrie, mais Athènes reçoit les
tributs en espèces de plus de deux cents villes sujettes. Dans les années
normales, 500 talents environ (près de trois millions de francs-or) entraient chaque
année dans le trésor d'Athéna ; une partie en ressortait sous forme d'indemnités
civiles, de solde aux armées de terre et de mer, et de dépenses de toute espèce.
De là un mouvement régulier d'argent tel qu'aucune cité grecque, et sans doute
aucun État méditerranéen, n'en avait connu jusque-là, et qui a pour conséquence
une frappe très active, frappe qu'Athènes a su maintenir immuable durant tout le
cours du Ve siècle, même dans les périodes les plus critiques de la guerre du
Péloponnèse, et dont l'intégrité favorise le succès.
La diffusion de la monnaie diminue son pouvoir d'achat ; en d'autres termes les
prix augmentent. Il n'est pas aisé d'établir à ce sujet une règle générale. On
comprend que cette augmentation soit moins sensible dans les pays arriérés que
dans les villes commerçantes, et la difficulté des communications établit entre les
diverses régions des différences presque incroyables. En Attique, le blé double de
prix environ entre l'époque de Solon et la fin du Ve siècle ; et vers 400 on y paye
le médimne 2 drachmes (3,75 l'hectolitre). Pendant ce temps, le bétail, qui ne
craint pas la concurrence étrangère, a décuplé de prix. Mais le bœuf, qui vaut de
50 à 100 drachmes à Athènes en 410, en valait encore 2 ou 3 dans la rustique
Sicile, après les guerres médiques. Les mêmes raisons qui font hausser les prix
font baisser le taux de l'intérêt, qui, en laissant de côté les prêts, maritimes se
stabilise autour de 12 %, chiffre normal dans toute l'antiquité, aussi bien en
Grèce qu'à Rome. Ces conditions favorisent le crédit. Les gens à comptoir,
τραπεζΐται, qui bornaient autrefois leur activité aux opérations de change, fort
rémunératrices dans un pays où l'unité monétaire n'existe pas, s'occupent
maintenant à placer dans des entreprises industrielles ou commerciales l'argent
dont ils disposent ou qu'on leur confie ; vers la fin du Ve siècle se créent de
véritables banques.
Ainsi le contraste s'accentue entre la Grèce terrienne et la Grèce maritime. Sans
doute, et on ne saurait trop le répéter, il est imprudent de vouloir se représenter
l'industrie et le commerce à Athènes, au Ve siècle, sous l'aspect qu'on leur voit
aujourd'hui dans les pays civilisés. Mais, si archaïque que soit, dans les villes les
plus civilisées de Grèce, l'organisation économique, ce sont des hommes
laborieux qui composent l'essentiel de leur population ; et l'on ne s'étonnera pas
d'y trouver, à l'encontre de ce qui se passe dans les régions continentales,
l'esprit qui règne dans les pays où le travail est respecté et encouragé. Périclès,
qui appartenait à l'une des plus nobles familles de l'Attique, louait ses
concitoyens de ce que la fortune était pour eux, non point un motif d'orgueil,
mais un élément d'activité, et qu'ils considéraient comme une honte, non pas
d'être pauvre, mais de ne rien faire pour s'enrichir. C'est plus tard qu'une
réaction de caractère à la fois aristocratique et intellectuel introduira une
distinction entre les métiers, considérera certains d'entre eux comme indignes
d'un honnête homme, et en éloignera les citoyens qui céderont la place, peu à
peu, dans les ateliers, aux esclaves, dans la direction des affaires industrielles et
commerciales, aux métèques. — D'autre part, le morcellement de la production
et de la vente favorise, beaucoup plus que nos grandes usines, l'initiative privée
; l'art grec du Ve siècle, dans ses manifestations les plus modestes, portera la
marque de cet heureux individualisme.

Bibliographie. — BELOCH. Betekerung der griechisch-romischen


Welt, Leipzig, 1886. — GLOTZ. Le travail dans la Grèce ancienne.
CHAPITRE XVII. — L'ORGANISATION DE LA
DÉMOCRATIE AU Ve SIÈCLE

Comme dans l'ordre économique, de profondes différences dans l'organisation


politique et sociale séparent, au Ve siècle, les États grecs. Dans les pays à
régime arriéré, une minorité de propriétaires continue à posséder le sol ; ses
membres sont seuls à exercer dans sa plénitude les droits du citoyen. En
Thessalie, dans les villes crétoises, quelques centaines de hobereaux désignent
les chefs du pouvoir exécutif, et, réunis en assemblées peu fréquentes, règlent
les rares questions de politique qui se posent dans des États aussi rudimentaires.
Les choses ne vont pas très différemment à Sparte ; le grand rôle que joue cette
ville à la tête de la confédération péloponnésienne met parfois plus d'animation
dans les séances mensuelles de l'Assemblée — qui décide par acclamation des
questions soumises à sa compétence par le Conseil des Anciens —, et impose
une grande activité aux éphores, chefs du pouvoir exécutif ; mais elle reste un
État aristocratique, avec ses dizaines de milliers de périœques, dirigés par 1.500
Spartiates de plein droit.
Dans les grandes villes maritimes et commerçantes se développe au contraire le
régime démocratique. Le fait se remarque d'un bout à l'autre du monde
hellénique, aussi bien dans les ports d'Asie Mineure, récemment libérés, que
dans ceux de Sicile et d'Italie, où cependant la tyrannie avait pour elle le prestige
des victoires remportées sur les Étrusques et les Carthaginois. A Agrigente, à
Syracuse même, malgré l'appareil militaire dont s'entourent les successeurs de
Gélon, malgré l'éclat artistique de leur règne, Thrasybule, le dernier des frères de
Gélon (cf. p. 160), est chassé par une révolution populaire (465). En Grèce, les
grandes villes commerçantes et maritimes, Argos, Corcyre, ont une constitution
démocratique ; seule, Corinthe conserve dans son régime des restes de son
ancienne organisation oligarchique. Historiens et philosophes font l'éloge des
libertés démocratiques ; Hérodote vante les cités grecques où règne l'égalité de
droits et la liberté de parole.

***

A Athènes, où l'évolution politique nous est particulièrement bien connue, la


constitution de Clisthène avait subi victorieusement l'épreuve des guerres
médiques. Au cours du Ve siècle son caractère démocratique ne fait que
s'accentuer. Elle avait, on le sait, conservé des vestiges des anciens régimes. En
particulier, la vieille assemblée d'Eupatrides qui siégeait sur l'Aréopage,
composée actuellement des anciens archontes qui s'étaient bien acquittés de leur
charge, conservait, à côté de fonctions judiciaires, un pouvoir de surveillance
générale sur la constitution, qu'elle sut développer, nous ne savons de quelle
façon, à la faveur des guerres médiques, si bien que le parti aristocratique lui
attribuait l'honneur d'avoir sauvé la cité en 478. Athènes n'avait pas besoin de
trois assemblées politiques : une loi portée en 461 ne laissa plus à l'Aréopage
que des attributions judiciaires strictement limitées aux meurtres avec
préméditation. Ephialte, l'auteur de cette loi, que les aristocrates considérèrent
longtemps comme un sacrilège, fut assassiné quelques mois après, mais sa
réforme survécut. D'autre part, l'accession à l'archontat restait réservée aux
deux premières classes censitaires. En 457, les zeugites devinrent éligibles à ces
fonctions, dont l'importance réelle avait beaucoup diminué, mais qui
conservaient encore un grand prestige. Et il ne faut pas oublier que la stratégie,
dont on verra plus loin l'importance, était accessible à tous les citoyens. Ainsi le
mouvement commencé par Solon aboutissait à un régime qui nous paraîtrait
encore assez imprégné d'esprit ploutocratique, puisque la dernière classe, celle
des thètes, restait exclue, au moins en théorie, de certaines magistratures, mais
qui, en réalité, poussait plus loin que ne l'avait fait jusqu'alors aucune cité
grecque le principe de l'égalité.
Ce principe ne valait bien entendu que pour les citoyens de plein droit. La
démocratie athénienne s'accommodait fort bien de la situation inférieure faite
aux femmes, de mesures nationalistes prises à l'égard des étrangers, du
scandale de l'esclavage. La femme, fille, épouse, mère de citoyens, n'a
cependant d'autre rôle dans la cité que d'assurer la perpétuité des familles ; au
point de vue juridique, elle reste toute sa vie en tutelle. Respectée dans sa
maison, elle est tenue complètement en dehors de la vie intellectuelle, artistique,
politique. Si une femme comme Aspasie peut avoir, comme maîtresse ou peut-
être comme épouse légitime de Périclès, exercé quelque influence à Athènes, il
ne faut pas oublier que c'était une étrangère — elle était née à Milet, et, sinon
une courtisane, du moins une femme vivant en dehors de la règle.
Pour l'étranger, bien entendu, il est tout à fait exclu de la vie politique. De
sévères précautions sont prises pour l'empêcher d'assister aux assemblées.
D'autre part, la cité antique est plus exclusive que la plupart des démocraties
modernes ; les naturalisations y sont rares et difficiles ; en plein Ve siècle, à une
époque prospère, Périclès fait voter une loi refusant la qualité de citoyen à tous
ceux qui n'étaient pas nés de père et de mère athéniens (451). Ces mesures
n'étaient pas dictées par le mépris. Le Grec du Ve siècle se considère comme
supérieur au non-Grec qui parle charabia (βάρβαρος), non au citoyen d'une autre
ville hellénique. C'est seulement pendant la guerre du Péloponnèse que le
nationalisme, cherchant, là comme ailleurs, à se justifier par une théorie des
races, essayera d'opposer Ioniens et Doriens. Mais il existait en Grèce un
sentiment plus ou moins conscient des inconvénients du surpeuplement ; ce
sentiment, avant d'être exposé et justifié par les philosophes, s'était manifesté
dans certaines cités par la restriction volontaire des naissances, et s'exprime à
Athènes par cette législation de défense contre l'étranger.
D'ailleurs une certaine douceur de mœurs, et aussi les nécessités économiques,
atténuent cette intransigeance. Athènes était devenue la première place de
commerce de la Grèce, le Pirée le premier port de la Mer Égée ; une population
de plus en plus nombreuse, Grecs ou non-Grecs, venait s'établir en Attique. La
loi, leur refusant le droit de posséder de la terre, γής έγκτησις, les écartait de
l'agriculture ; mais on les trouve, de plus en plus nombreux, comme ouvriers,
marchands, armateurs, banquiers, artistes, philosophes. Le souci de la prospérité
d'Athènes commandait de ne pas faire une situation pénible à ces étrangers
domiciliés (métèques) ; ils étaient protégés contre tout acte arbitraire ; un certain
libéralisme, plus sensible dans les mœurs que dans les institutions, les faisait
participer à tous les agréments de la vie sociale. En revanche, l'État exige d'eux
un impôt, et le service militaire ; plus d'une fois, pendant la guerre du
Péloponnèse, on les verra combattre sur la flotte, ou même dans les rangs de
l'infanterie athénienne.
Le nombre des esclaves s'était accru avec celui des étrangers. Ils représentaient
peut-être le quart de la population totale de l'Attique. Employés dans les mines,
sur la flotte, dans les services publics, beaucoup moins dans les exploitations
agricoles, ils font concurrence, dans les petits ateliers, aux travailleurs de
condition libre. Juridiquement protégés contre les mauvais traitements, leur
situation était douce en général, et les amis du bon vieux temps regrettaient en
vain que rien, dans les rues d'Athènes, ne distinguât l'esclave, et qu'il eût pris
l'habitude de ne point céder le pas à l'homme libre. Il n'en allait pas de même
sur les trières de l'État ni surtout dans les mines du Laurion, où leur labeur était
pénible et dangereux.

***

La notion de l'égalité ne valait donc que pour les citoyens. Seuls ils participent à
la chose publique ; et tous. ont le droit d'y participer à partir de leur majorité.
Les conditions matérielles de la vie à Athènes favorisaient l'application de ces
principes. Les révolutions qui s'y étaient succédées depuis cent cinquante ans y
avaient surtout nivelé les fortunes, et éteint le paupérisme agraire, qui n'avait
été que faiblement remplacé par un prolétariat urbain. Le salaire moyen d'un
ouvrier — une drachme par jour vers la fin du Ve siècle — lui assurait, dans ce
pays de vie sobre et au grand air, le vivre et le couvert pour lui et sa famille ;
d'autre part un capital de 60.000 drachmes semblait déjà considérable. Les
signes extérieurs de la richesse étaient peu apparents, le costume, uniforme ; les
plus belles maisons, qui commençaient à se construire dans les faubourgs,
encore bien modestes ; le plus grand luxe des riches résidait dans le beau
matériel agricole de leurs fermes. La simplicité générale des mœurs, créée par
les circonstances et le climat, rendait toute naturelle l'égalité politique.
La première forme que prenait cette participation à la chose publique était
l'activité législative. Quatre fois par mois, sans parler des circonstances
exceptionnelles, le peuple était convoqué sur la Pnyx, et toutes les questions
intéressant la sécurité et la prospérité de l'État lui étaient soumises. L'Assemblée
(Έκκλησία) faisait et défaisait les lois et les décrets, votait la paix, la guerre, et les
alliances, exerçait un contrôle sur tous les magistrats civils ou militaires, veillait à
l'approvisionnement de la cité et au bon fonctionnement des finances, et d'une
manière générale prenait toute mesure intéressant la sécurité de l'État. Quoique
le nombre des présents ne fût jamais qu'une faible partie de la population libre
de l'Attique (5 à 6.000 tout au plus), un grand nombre d'Athéniens finissait par
être au courant du fonctionnement de la chose publique.
Mais le rôle que jouait l'έκκλησία dans l'existence politique d'Athènes,
l'animation, parfois le caractère tragique de certaines de ses séances, ne doit pas
faire oublier les limitations auxquelles son pouvoir était soumis ; on est parfois
trop tenté de croire que l'État athénien était dirigé par une assemblée populaire,
toute-puissante et irresponsable, menée par quelques démagogues. De fait,
l'Assemblée ne pouvait, en principe, prendre de décision que sur un texte
préalablement élaboré (προβούλευμα) par le Conseil des Cinq-Cents. Le nombre
restreint des membres de ce Conseil, sa division en prytanies, véritables
permanences où pouvait se faire un travail sérieux, la présidence de l'έκκλησία
assurée par les prytanes, étaient autant de garanties contre les entraînements
de l'Assemblée populaire. Le rôle régulateur du Conseil n'était pas une fiction :
au Ve siècle, dans les circonstances les plus graves, l'Assemblée du peuple
respectera la procédure parlementaire.
D'autre part, en face de ces assemblées législatives, existe tin pouvoir exécutif.
Ce n'est pas dans le collège des neuf archontes qu'il faut le chercher. De plus en
plus leur rôle se réduit à des fonctions religieuses et honorifiques et à
l'instruction de certaines catégories de procès. Ce sont les stratèges qui les ont
remplacés. Les guerres incessantes, le rôle d'une flotte indispensable à la fois à
la sécurité et au ravitaillement de l'Attique, ont donné une importance
primordiale aux questions militaires et navales, et aux magistrats chargés de les
régler. Véritables élus de la nation, puisqu'ils étaient désignés par le suffrage
universel, et non, comme les archontes, par le tirage au sort, les dix stratèges
constituent une sorte de conseil des ministres ; qu'il y ait eu ou non, dès cette
époque, une présidence régulière à ce conseil, l'un d'eux y a souvent joué, en
fait, un rôle prépondérant qui faisait de lui, comme du président du Conseil dans
nos pays parlementaires, le premier personnage de l'État. Il faut même
remarquer que la démocratie athénienne, qu'on se plaît à représenter comme
versatile et incapable d'une politique suivie, a connu le régime des longs
ministères aussi bien que ceux des États modernes où la machine
constitutionnelle est le mieux réglée. Thémistocle, Cimon, Alcibiade, Nicias, ont
été stratèges pendant plusieurs années de suite. Périclès a exercé ces fonctions
pendant quinze ans : c'est le jeu normal des institutions qui lui a permis de
diriger, depuis 445 jusqu'en 430, la politique d'Athènes.
Fils de Xanthippos, un bon militaire des guerres médiques, par sa mère
apparenté aux Alcméonides et petit-neveu de Clisthène, Périclès appartenait à
cette fraction de l'aristocratie athénienne qui estimait qu'une constitution
démocratique n'était pas incompatible avec la prospérité d'Athènes, mais qui
entendait bien, sous ce régime, continuer à satisfaire ses goûts d'élégance
intellectuelle. Esprit libre, curieux de science, ami des philosophes et des artistes,
dans sa vie privée indifférent à la morale traditionnelle, il dut sa situation à son
prestige personnel, au sentiment qu'il avait de sa valeur, et, il faut le dire aussi,
à sa parfaite intégrité — qualité déjà rare à cette époque. Un heureux mélange
de tact et de franchise lui permit de mener l'Assemblée et de ménager les
susceptibilités de la démocratie tout en lui imposant sa volonté. Ce ne fut pas
toujours, on le verra, pour le bien d'Athènes. A l'intérieur, en tous cas, il semble
s'être surtout appliqué à assurer le jeu et l'évolution normale de la constitution
de Clisthène ; sa principale réforme, qui consistait à faire accorder une
rétribution de deux oboles par séance aux jurés du tribunal de l'Héliée, n'est
qu'une conséquence légitime du principe démocratique. Elle devait être plus tard
appliquée aux citoyens siégeant à l'Assemblée et au Conseil ; et les plaisanteries
d'Aristophane ne doivent pas nous faire oublier qu'une pareille mesure n'a rien
de plus choquant que les traitements et indemnités que nous accordons à nos
fonctionnaires et aux membres de nos Parlements.

***
Dans une démocratie bien constituée chacun doit contribuer dans la mesure de
ses moyens aux dépenses de l'État. A vrai dire, ce principe n'était
qu'imparfaitement appliqué à Athènes, qui n'a jamais possédé un budget
véritable, c'est-à-dire un état comparatif des recettes et des dépenses. Ses
finances portaient encore, en plein Ve siècle, la marque d'un temps où elle n'était
qu'une petite ville défendue par une petite armée dont les soldats s'équipaient et
se nourrissaient eux-mêmes. La taxe directe et permanente qu'avait essayé
d'instituer Pisistrate n'avait pas survécu à la tyrannie ; on la voyait seulement
reparaître dans les années où la sécurité de la cité exigeait un effort exceptionnel
; en temps normal, des impôts indirects modérés, mais auxquels le mouvement
du port et du marché d'Athènes donnait un rendement important, le produit des
amendes, la location des domaines publics, et l'affermage des lots que possédait
l'État dans le district du Laurion, suffisaient aux dépenses ordinaires. A partir de
455, après la catastrophe d'Égypte, le trésor des alliés fut transporté sur
l'Acropole ; au bout de peu de temps, les hommes d'État d'Athènes cédèrent à la
tentation inévitable de l'utiliser pour les dépenses intérieures de la cité ; procédé
scandaleux, mais qui permit de mener de front de grandes expéditions au
dehors, d'énormes travaux sur l'Acropole, sans imposer de nouvelles taxes aux
citoyens athéniens. Cependant le principe d'un impôt sur la richesse avait été
réalisé, et, semble-t-il, dès le début du Ve siècle, par l'organisation des liturgies.
A tour de rôle, un certain nombre de citoyens, choisis parmi les plus riches, se
voyaient imposer les frais d'entretien des trières de la flotte, et ceux que
comportaient l'habillement et le dressage des chœurs qui figuraient dans les
fêtes. C'étaient là de grosses dépenses, qui pouvaient se monter à plusieurs
milliers de drachmes, et qui, renouvelées, finissaient par grever un budget privé
; il est vrai que toute personne désignée était en droit de demander à être
remplacée par un citoyen qu'elle estimait plus fortuné. Ce système, qui avait
quelques-uns des inconvénients qu'on trouve aujourd'hui à l'impôt sur le revenu,
et dont on ne peut nier qu'il ait été la source d'abus et de procès, a en tous cas
contribué à assurer, pendant cent cinquante ans, la puissance navale d'Athènes
et sa splendeur littéraire.
Mieux appliqué était le principe de l'impôt du sang. Tout citoyen devait, en cas de
guerre, servir, ceux des trois premières classes dans l'armée de terre, ceux de la
quatrième dans les équipages de la flotte. De plus, l'entrée dans la majorité civile
et religieuse était, comme il arrive souvent, précédée d'une période de retraite
en commun, que les jeunes Athéniens employaient en grande partie à des
exercices militaires. Un grand esprit d'égalité régnait dans cette infanterie, à côté
de laquelle un petit corps de cavalerie, fort brillant mais de rendement médiocre,
rappelait seul l'existence de classes censitaires.

***

La liberté de penser et de parler n'était limitée que par l'intérêt de l'État.


Seulement cette notion de l'intérêt de l'État était fort souple et les circonstances
lui imposaient des variations surprenantes. On est étonné, par exemple, de voir
la même cité qui avait accepté, à la fin du Ve siècle, les énormes irrévérences
d'Aristophane, condamner à mort, en 399, Socrate pour une critique beaucoup
plus discrète, en apparence, de ses institutions et de ses dieux. Mais en temps
normal les opinions pouvaient s'exprimer librement, et en particulier les opinions
politiques. Il ne faut pas exagérer les difficultés qu'il y avait, pour une opposition,
à se constituer dans la démocratie athénienne ; en fait, les avis les plus divers
trouvaient leur expression, non seulement dans les assemblées, mais aussi au
Conseil des stratèges, où le suffrage universel pouvait porter des citoyens de
tendances très différentes, et où, pendant la guerre du Péloponnèse, des
modérés pacifistes comme Nicias ont siégé à côté d'aristocrates démagogues
comme Alcibiade ou de démocrates nationalistes comme Cléon.
Les partis avaient à Athènes un caractère essentiellement politique. L'aspect
social qu'ils revêtent aujourd'hui dans la plupart des pays civilisés leur était
étranger. La médiocrité des plus grosses fortunes, l'absence de grande industrie,
la bonhomie des mœurs empêchait les plus pauvres d'aspirer sérieusement après
un régime où les conditions de vie seraient les mêmes pour tous. L'idée d'un
communisme financier, surtout d'un communisme agraire, ne pouvait avoir
aucune chance de succès dans cette Attique, encore demi rurale. Les
plaisanteries d'Aristophane, dans les Femmes à l'Assemblée, sur la communauté
des biens, visent des théories élaborées, après les grandes secousses de la
guerre du Péloponnèse, dans des milieux d'aristocrates intellectuels. En fait, ce
qui sépare les partis athéniens, ce sont, si l'on peut dire, des différences
constitutionnelles. Au milieu du Ve siècle, une forte majorité, composée à la fois
de paysans, d'ouvriers, de commerçants, et d'aristocrates libéraux, favorisait le
développement normal des réformes de Clisthène, c'est-à-dire l'accession d'un
nombre de plus en plus grand de citoyens à la chose publique — avec les
conséquences financières qu'une pareille politique pouvait comporter.
L'opposition, qui se groupait naturellement autour de quelques familles
d'Eupatrides, aurait voulu revenir au bon temps des castes privilégiées ; un
mouvement intellectuel, qui trouvera plus tard son expression dans le
platonisme, confirmait ces aspirations et déplorait que dans l'État athénien
n'importe qui fût bon à faire n'importe quoi. — Ces partis évoluent : la guerre du
Péloponnèse, en particulier, apportera dans leur programme et leur composition
des changements notables. Mais ils conservent pendant le Ve siècle ce caractère
de violence qu'avait attesté dès 461 le meurtre d'Éphialte, qu'atténue pour un
temps le tact de Périclès, et qui se manifestera avec d'autant plus d'intensité que
la sécurité d'Athènes sera plus menacée. Il est vain de déplorer l'acuité de ces
luttes, rançon difficilement évitable d'un régime de liberté ; ce n'est pas ces
oppositions de partis, si violentes qu'elles fussent, qui constituaient le vice
fondamental de la démocratie athénienne.
Le mal était ailleurs. D'abord Athènes, qui n'admettait plus les privilèges de la
naissance ou de la fortune, ne s'est jamais préoccupée de se constituer, en
dehors des nobles et des riches, une élite. Pendant toute la durée du Ve siècle,
on n'y constate pas une tentative sérieuse pour organiser ce que nous
appellerions l'instruction publique. L'Athénien de condition moyenne arrivait à la
vie civile avec une culture rudimentaire. Pas d'enseignement secondaire, encore
moins d'enseignement supérieur ; seules quelques grandes familles, où se
perpétuaient des traditions d'élégance intellectuelle, pouvaient s'offrir le luxe
d'entretenir à demeure un pédagogue instruit, ou d'héberger quelque sophiste de
passage. Cet état de choses n'avait pas eu d'inconvénients tant qu'Athènes était
restée une petite cité ; et, d'autre part, le fait que certaines grandes familles
donnaient des garanties de leurs sentiments démocratiques permit pendant
longtemps à leurs membres de jouer un rôle considérable dans l'État. Mais
durant le cours du Ve siècle Athènes était devenue une ville impériale ; de plus
en plus, il lui fallait des hommes compétents pour diriger des affaires de plus en
plus compliquées ; et ces hommes compétents, par une contradiction désolante,
ne pouvaient se recruter que dans des milieux suspects. Culture et réaction, à la
fin du Ve siècle, devinrent synonymes. S'il faut en croire Thucydide, Cléon aurait
exprimé avec brutalité la défiance de la démocratie vis-à-vis des gens trop
intelligents et trop instruits (συνετοί). Un pareil état d'esprit favorisait l'arrivée au
pouvoir d'hommes sans compétence et sans moralité. Et le peuple athénien, qui
se défiait des aristocrates, dut se défier aussi des petites gens dont le tirage au
sort ou le suffrage universel faisait des hommes d'État. Sans doute leur vénalité
a-t-elle été exagérée parla malignité publique, qui n'épargna même pas un
Périclès ; mais, de fait, il semble que les Athéniens aient vécu dans un état de
soupçon perpétuel vis-à-vis de ceux à qui ils confiaient le pouvoir ; et ce
sentiment s'exprime, non seulement par les nombreux procès en malversations
qu'on signale au cours du Ve siècle, mais aussi par la surveillance qui s'exerçait
sur les magistrats pendant l'exercice de leurs fonctions, par les comptes
minutieux qu'ils étaient obligés de rendre, enfin par la complication de
l'organisation judiciaire, qui, déformant l'excellente institution du jury, faisait des
tribunaux athéniens une machine baroque, coûteuse, et sans doute d'un
rendement déplorable.
Plus grave encore était le désaccord que les circonstances créèrent entre
l'organisation intérieure d'Athènes et sa situation dans le monde hellénique. La
constitution de Clisthène était faite pour une petite ville au centre d'un petit État
homogène. Lorsque fut constitué l'empire athénien, aucun effort ne fut fait pour
ajuster les institutions à ce nouvel état de choses. Quand disparut le seul
organisme par lequel pouvait s'exprimer la volonté des cités alliées, c'est-à-dire
les réunions périodiques de leurs députés, ce fut aux assemblées politiques
d'Athènes, à ses tribunaux et à ses magistrats, que revint le soin de régler toutes
les affaires de la Confédération. Leur labeur s'en trouva accru ; il parut naturel
que les contributions des alliés fussent employées à rémunérer leur travail. De
ces pratiques naquit l'idée, de plus en plus enracinée dans l'esprit des Athéniens,
que la Confédération était faite pour Athènes, pour ses dépenses et pour ses
plaisirs : cette idée avait pour corollaire qu'il fallait augmenter le nombre des
villes tributaires pour assurer l'aisance de quelques milliers de citoyens
athéniens. Et il faut reconnaître que les hommes d'État, Périclès le premier,
semblent avoir tout fait pour persuader leurs compatriotes de cette dangereuse
erreur. C'est ainsi qu'Athènes devint, à partir du milieu du Ve siècle, une
démocratie impérialiste. Ce monstre n'était pas viable, et les démagogues les
plus passionnés le savaient bien eux-mêmes. Non seulement cet impérialisme
hâta la fin d'une confédération qui avait eu pour fondement le principe fédératif,
mais à l'intérieur, en créant, comme on le verra, une nouvelle répartition des
groupements politiques, en faussant la moralité publique et jusqu'au
fonctionnement de la constitution, enfin en facilitant l'arrivée au pouvoir des plus
dangereux brouillons, il fut la principale cause des révolutions qui furent, à la fin
du siècle, le complément des défaites militaires.

Bibliographie. — WILLAMOVITZ-MŒLLENDORF. Aristoteles und Athen...


— HAUVETTE. Les Stratèges athéniens. — HAUSSOULIER. La vie
municipale en Attique.
CHAPITRE XVIII. — LA RELIGION, LES FÊTES
ET LES BEAUX-ARTS AU Ve SIÈCLE

Les guerres médiques n'ont pu que renforcer certains principes spirituels qui, dès
avant les guerres médiques, contribuaient à la puissance morale de l'hellénisme,
et en particulier l'idée de cité. Avant toute chose, le Grec se considère comme
membre d'un corps social, limité à un petit territoire, dont le centre est souvent
une ville modeste. Le fait que la communauté ne s'incarne plus dans un
personnage unique, roi ou tyran, ni même dans un groupe restreint
d'aristocrates, ne modifie en rien l'importance de cette notion ; au contraire, les
constitutions démocratiques, s'efforçant d'assurer à chacun son rôle dans le
fonctionnement d'une machine gouvernementale encore rudimentaire,
augmentent aussi chez chacun le sentiment de sa responsabilité et son orgueil
civique. La morale du Grec d'alors est déterminée par les lois de la cité, ses dieux
sont les dieux de la cité : les Athéniens du Ve siècle étaient attachés à ceux de
l'Acropole comme à la constitution de Clisthène. C'est dans cette mesure qu'on a
pu dire qu'ils étaient les plus pieux de tous les hommes ; cette religion
municipale, toute dépouillée qu'elle fût d'éléments sentimentaux, tirait une
grande vigueur de ce patriotisme étroit.
Ce particularisme n'était naturellement pas très favorable au développement de
l'idée panhellénique. De fait, malgré l'enseignement donné par les guerres
médiques, on ne la voit pas progresser au cours du Ve siècle : la seule tentative
faite sérieusement pour la réaliser, celle de Périclès, avortera ; et les
groupements qui paraissaient devoir la préparer dévient rapidement de leur
objet. On sait comment la confédération attico-délienne était bientôt devenue un
empire centralisé que la cité souveraine entendait exploiter à son seul profit.
Contre elle on verra se reformer, il est vrai, l'ancien bloc péloponnésien ; mais ce
groupement n'est plus qu'une association de combat qui ne devait pas survivre
longtemps à la défaite d'Athènes. La confédération béotienne, reconstituée
malgré Athènes et contre elle, ne dépasse pas les limites de la Béotie. Seuls
quelques grands sanctuaires, par les traditions qui s'y rattachent, les concours
qui y ont lieu à intervalles périodiques, et les foires qui s'établissent à leurs
portes, maintiennent entre les Grecs un sentiment de solidarité. Et, si le temple
d'Apollon délien attire surtout les insulaires et les riverains de la Mer Égée, si
Olympie parait surtout fréquentée par les gens de l'Ouest, Delphes demeure un
sanctuaire essentiellement panhellénique. Son clergé s'était bien tiré d'affaire
après Salamine ; en répandant une série d'oracles antidatés où il prétendait avoir
conseillé la politique de Thémistocle, et le récit forgé d'un cataclysme mirac