Hubert Reeves
Chroniques du ciel
et de la vie
2005
Éditions du Seuil – France Culture
« Quel mauvais sort semble avoir été jeté sur l’espèce humaine ? Pour
quelles raisons son impact sur la nature est-il si profondément
dévastateur et si difficile à transformer en action positive ?
Mais “là où il y a danger, croît aussi ce qui sauve”, écrivait le poète
allemand Hölderlin. L’espoir naît aujourd’hui d’une conscience
rapidement croissante de la gravité de la situation et des efforts vigoureux
pour panser les blessures de la planète. Peut-être nous épargneront-ils de
figurer un jour sur la liste des espèces disparues.
L’avenir de la vie sur Terre est éclairé par les connaissances que, grâce
au travail des scientifiques depuis des siècles, nous avons accumulées sur
notre monde. Les galaxies et les atomes nous permettent de mieux
comprendre, et, peut-être, de mieux maîtriser notre destin. »
H. R.
Terre, planète bleue
Terre, planète bleue, où des astronomes exaltés capturent la lumière des étoiles aux confins de
l’espace.
Terre, planète bleue, où un cosmonaute, au hublot de sa navette, nomme les continents des
géographies de son enfance.
Terre, planète bleue, où un asphodèle germe dans les entrailles d’un migrateur mort d’épuisement
sur un rocher de haute mer.
Terre, planète bleue, où un dictateur fête Noël en famille alors que, par milliers, des corps brûlent
dans les fours crématoires.
Terre, planète bleue, où, décroché avec fracas de la banquise polaire, un iceberg bleuté entreprend
son long périple océanique.
Terre, planète bleue, où, dans une gare de banlieue, une famille attend un prisonnier politique
séquestré depuis vingt ans.
Terre, planète bleue, où à chaque printemps le Soleil ramène les fleurs dans les sous-bois obscurs.
Terre, planète bleue, où seize familles ont accumulé plus de richesses que quarante-huit pays
démunis.
Terre, planète bleue, où un orphelin se jette du troisième étage pour échapper aux sévices des
surveillants.
Terre, planète bleue, où, à la nuit tombée, un maçon contemple avec fierté le mur de briques élevé
tout au long du jour.
Terre, planète bleue, où un maître de chapelle écrit les dernières notes d’une cantate qui
enchantera le cœur des hommes pendant des siècles.
Terre, planète bleue, où une mère tient dans ses bras un enfant mort du sida transmis à son mari à
la fête du village.
Terre, planète bleue, où un navigateur solitaire regarde son grand mât s’effondrer sous le choc des
déferlantes.
Terre, planète bleue, où, sur un divan de psychanalyse, un homme reste muet.
Terre, planète bleue, où un chevreuil agonise dans un buisson, blessé par un chasseur qui ne l’a
pas poursuivi.
Terre, planète bleue, où, vêtue de couleurs éclatantes, une femme choisit ses légumes verts sur les
étals d’un marché africain.
Terre, planète bleue, qui accomplit son quatre milliards cinq cent cinquante-six millionième tour
autour d’un Soleil qui achève sa vingt-cinquième révolution autour de la Voie lactée.
H. R.
Remerciements
Je tiens à remercier Camille Reeves et Nelly Boutinot pour leur aide
précieuse dans la rédaction de ce livre. Jean-Marc Levy-Leblond pour ses
remarques pertinentes et ses suggestions à la lecture du manuscrit. Et
Gilles Reeves pour l’attention particulière qu’il a mis à rendre ces
chroniques disponibles semaine après semaine sur le site Internet
[Link]
Hubert Reeves,
astrophysicien, président de la Ligue Roc pour la préservation de la
faune sauvage [Link]
Un mot de présentation
Dans ce livre, on trouvera une version remaniée, voire actualisée, des
chroniques hebdomadaires diffusées chaque samedi sur France Culture
depuis l’automne 2003.
Chacune à sa façon, et sous un aspect particulier, traite de l’agression
que l’humanité fait subir à la nature, menaçant par contrecoup son
propre devenir. L’idée générale est d’illustrer les liens de solidarité,
physiques autant que symboliques, que l’on peut établir entre la vie sur
Terre et le cosmos.
La nouvelle rédaction a demandé certains aménagements. Les
répétitions nécessaires pour rappeler aux auditeurs, après sept jours de
silence, la teneur de la chronique précédente, n’avaient plus leur place.
Cependant, des retours occasionnels sur un même sujet m’ont semblé
appropriés pour favoriser l’assimilation des données et leur
mémorisation. Ainsi un même thème peut être repris sous des angles
différents.
1
Histoire de pigeons migrateurs
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » se demandait le poète
Aragon. Tant il est vrai que les humains sont capables de tout. Du
meilleur et, malheureusement, du pire. Du pire entre eux, et du pire
envers les autres espèces. Voici par exemple l’histoire, triste et
lamentable, de l’extermination du pigeon migrateur américain.
Cet oiseau porte au Québec le nom de « tourte voyageuse ». Il servait à
confectionner la « tourtière », plat traditionnel qui a le nom de l’ustensile
dans lequel on le faisait cuire, sorte de tarte ou de chausson farci à la
viande qui, aujourd’hui, se prépare sans le pigeon… Et pour cause : il
n’existe plus.
Or, au début du XIXe siècle, en Amérique du Nord, les populations de
tourtes atteignaient des milliards d’individus… Chaque année, les tourtes
effectuaient leur voyage de migration du Canada jusqu’au golfe du
Mexique. Les vols s’étiraient sur des centaines de kilomètres ; ils étaient
si denses que le ciel, dit-on, s’obscurcissait à leur passage. Elles nichaient
sur des chênes et des hêtres qui abritaient jusqu’à cent nids par arbre. Les
Indiens posaient leurs tentes à proximité et se nourrissaient de cette chair
délicieuse. Une manne si abondante qu’elle semblait inépuisable…
Avec l’arrivée des Européens, la chasse millénaire prit une tout autre
dimension. La légende veut que des chasseurs aient coupé des arbres et
incendié des forêts pour déloger les volatiles et les abattre en masse.
Certains utilisèrent le canon pour tirer dans les vols ! Des concours de
chasse étaient organisés : à moins de trente mille victimes alignées, il
était impossible de prétendre figurer parmi les lauréats.
Vers la seconde moitié du XIXe siècle, la diminution des effectifs attisa
tant la frénésie des chasseurs qu’ils mirent au point des techniques
toujours plus efficaces pour remplir leurs gibecières, jusqu’à utiliser le
télégraphe pour signaler les lieux de passage des vols migratoires.
Plus tard enfin, mais trop tard, la chasse fut interdite. Malgré de
nombreuses tentatives de préservation, les populations continuèrent à
décliner.
Le dernier oiseau, une femelle nommée Martha, mourut en 1914, au
jardin zoologique de Cincinnati, où une plaque commémore cette
navrante histoire.
La liste est longue de tous les animaux que la présence humaine a fait
disparaître, par bêtise et cupidité.
La découverte de la grotte Cosquer, dans les calanques
méditerranéennes, nous a rappelé une autre sombre histoire du
comportement humain. Il y a près de vingt mille ans, nos lointains
ancêtres ont peint sur les murs de cette grotte d’admirables images de la
faune de l’époque. On y remarque un étrange oiseau : le grand pingouin,
totalement disparu aujourd’hui.
Ces oiseaux étaient pourtant encore abondants dans l’hémisphère
Nord au XVIIIe siècle. On les rassemblait dans de grands enclos, où on les
massacrait à coups de matraque, pour leurs plumes dont on faisait des
coussins.
À l’annonce de leur déclin rapide, les pingouins devinrent un objet de
convoitise pour les collectionneurs, qui firent monter les enchères. Plus
une espèce se raréfie, plus elle génère un braconnage lucratif la menant
inexorablement à l’extinction.
En 1834, le dernier couple fut capturé, tué et vendu à prix d’or en
Islande. Il ne reste que de rares spécimens naturalisés dans des musées.
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »… et que les espèces
disparaissent ?
2
La Terre n’est pas infinie
Notre planète, la Terre, n’est pas infinie. Nous le savons depuis
longtemps : le physicien grec Ératosthène en a mesuré la circonférence
quatre siècles avant Jésus-Christ. Mais la prise de conscience de cette
limitation est très récente ; elle date de moins d’un demi-siècle. Et sa
portée réelle est loin d’avoir pénétré tous les esprits.
Les Romains rejetaient leurs eaux sales dans la Méditerranée, mais
cela n’avait guère d’importance : ils étaient peu nombreux et la
Méditerranée est si vaste ! Depuis ces temps reculés, la population
humaine a beaucoup augmenté, passant le seuil du premier milliard au
XIXe siècle et dépassant aujourd’hui les six milliards. À l’exception des
déserts et des régions polaires, tous les continents sont peuplés.
Mais, plus significatif encore que l’accroissement de la population
mondiale, il y a le prodigieux développement technologique et industriel
des humains. Qu’il s’agisse des ressources minérales (pétrole, gaz,
charbon), végétales (forêts, terres arables) ou animales (pêcheries,
pâturages), le rythme d’exploitation des réserves naturelles s’est accru à
une telle cadence et se poursuit à une telle vitesse que l’épuisement est
prévisible à relativement court terme.
De surcroît, cette exploitation entraîne une détérioration rapide de la
nature. Les dégâts prennent la forme de pollutions des sols, de l’eau et de
l’air. Dans la mince atmosphère – à peine une centaine de kilomètres –
qui entoure notre planète et constitue notre si minuscule cocon dans le
grand univers, nous rejetons de plus en plus de gaz toxiques affectant
profondément nos conditions de vie.
La concentration du gaz carbonique a augmenté de plus de 30 %
depuis le début de l’ère industrielle et pourrait doubler avant la fin de ce
siècle, entraînant un réchauffement majeur.
L’amincissement de la couche d’ozone, ce précieux bouclier qui nous
protège des rayons ultraviolets du Soleil, est dû à l’émission de gaz variés
de provenance industrielle.
Les produits chimiques rejetés dans l’eau produisent des effets nocifs
sur les populations de poissons, puis sur les humains eux-mêmes
lorsqu’ils consomment ces nourritures contaminées.
Les engrais azotés et les pesticides utilisés pour les cultures
détériorent la qualité des sols et contribuent à la diminution croissante
des surfaces de terres productives sur la planète.
L’effondrement des populations de poissons dans les océans,
provoqué par la surpêche résultant elle-même de l’efficacité sans cesse
accrue des techniques de pêche et des rivalités entre nations, pose le
problème de l’approvisionnement des humains dans les prochaines
décennies.
Les photos prises de nuit par les télescopes en orbite au-dessus de la
Terre illustrent nettement la situation contemporaine. Sur ces photos, les
feux (rouges) des forêts amazoniennes nous révèlent la réalité effarante
de la destruction mondiale des forêts. Sur d’autres clichés, on distingue
les illuminations (jaunes) des villes et des autoroutes et aussi les régions
(rouges) d’extraction du pétrole (combustion du méthane sortant des
puits). Ces images nous rappellent que nous avons brûlé environ la moitié
des réserves disponibles. On peut également voir du ciel les aires vertes
de pêches nocturnes au lamparo qui attirent notre attention sur
l’épuisement des pêcheries.
Non, la Terre n’est pas infinie…
Ces chroniques reprendront une par une, en les détaillant, les
différentes agressions que notre planète subit.
3
Le gaz carbonique (A)
Le problème
Le gaz carbonique (CO2) est constitué de molécules contenant un
atome de carbone et deux atomes d’oxygène. Vous en avez sous les yeux
quand vous regardez les bulles dans votre verre de champagne.
Notre atmosphère terrestre est constituée surtout d’azote et
d’oxygène. Elle contient une faible quantité de gaz carbonique, moins de
0,5 %. Mais ce gaz joue plusieurs rôles importants dans notre biosphère.
Grâce à l’énergie solaire, les plantes l’associent à l’eau lors de la
photosynthèse qui produit les molécules de base de la vie (sucres, etc.)
La concentration du gaz carbonique dans l’atmosphère est contrôlée
par un ensemble de réactions qui la maintient dans un état de quasi-
équilibre. Les éruptions volcaniques et l’érosion des pierres calcaires sont
les principales sources naturelles du dégagement de ce gaz. Il est ensuite
absorbé par l’activité respiratoire des végétaux : planctons marins et
plantes continentales. Après leur mort, les corps des micro-organismes
marins tombent au fond de l’océan où ils s’accumulent pendant des
millions d’années, se compactent sous la pression et forment des strates
de pierres carbonatées.
Entraînées par les mouvements de convection internes de notre
planète, ces pierres s’enfoncent ensuite graduellement dans le manteau
terrestre pour en ressortir plus tard par les cheminées des volcans ou
grâce à d’autres phénomènes géologiques. Ainsi, le cycle est bouclé et la
concentration du gaz carbonique est maintenue à peu près constante sur
de grandes échelles de temps.
Avec l’arrivée de l’industrie humaine, un nouveau facteur entre en jeu
qui modifie profondément cet équilibre. Des chiffres illustreront la
situation. Les rejets de carbone sont aujourd’hui de sept milliards de
tonnes par an, soit deux fois plus que la possibilité d’absorption de la
végétation et de l’océan. Le gaz carbonique s’accumule dans l’atmosphère.
Sa concentration pourrait doubler d’ici à la fin du XXIe siècle.
Conséquence : le gaz carbonique retient une partie de la chaleur solaire
réémise par la Terre. C’est un effet de serre surajouté à celui qui existe
naturellement, et la planète se réchauffe.
Nous touchons ici à une caractéristique importante de l’activité
humaine : sa trop grande rapidité par rapport aux temps caractéristiques
des phénomènes naturels. L’océan pourrait s’adapter et trouver un nouvel
équilibre, mais il lui faudrait pour cela des centaines, sinon des milliers
d’années.
Que faire ?
D’abord réduire les émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère. À
la conférence de Kyoto en 1997, un projet a été présenté à cet effet. Par ce
protocole, 38 pays industrialisés s’obligeaient à abaisser leurs émissions
entre 2008 et 2012 à des niveaux inférieurs d’environ 6 % à ceux de 1990.
Jusqu’ici, les États-Unis, principaux pollueurs (près de 25 %), s’y
refusent. Après de longues tergiversations, l’accord vient d’être ratifié
malgré les États-Unis mais grâce à la Russie, deuxième plus gros
émetteur au monde (17 %).
Pourtant, les accords de Kyoto ne sont qu’un tout petit premier pas
vers la solution du problème. Pour freiner efficacement le réchauffement,
il faudrait réduire ces émissions de plus de 60 %. On reviendrait alors à la
situation d’avant la guerre de 1939-1945, période durant laquelle les
émissions de gaz carbonique n’étaient pas encore problématiques.
4
Le gaz carbonique (B)
Les solutions
La concentration de gaz carbonique dans notre atmosphère est en
augmentation constante. L’océan et la végétation n’arrivent plus à la
stabiliser.
Quelles pourraient être les solutions ? On parle aujourd’hui de
séquestration du gaz carbonique : le piéger à la source pour le stocker en
lieux sûrs où il soit inoffensif.
La méthode la plus simple consiste à planter de nouvelles forêts dont
les arbres fixent le carbone dans leurs tissus. Cette solution n’est
intéressante qu’à court terme. Les plantes meurent et, leurs constituants
étant alors libérés, le gaz carbonique repart dans la nature.
Autre solution en discussion : fertiliser le plancton marin (par apport
de nitrates), son plus grand développement permettant d’absorber
davantage de gaz carbonique. Mais on craint, avec raison, les autres effets
d’une telle opération sur la flore et la faune marines. D’où la forte
résistance des milieux écologistes, d’autant que cette méthode semble de
faible efficacité face à l’ampleur du problème.
On pourrait également injecter ce gaz dans le sous-sol, par exemple
dans les vastes cavités vacantes suite à l’extraction du gaz naturel qu’elles
contenaient initialement. On cherche aussi à développer des méthodes
biochimiques utilisant des bactéries pour la transformation du gaz en
molécules organiques inoffensives.
Les recherches se poursuivent et, à supposer que les techniques soient
maîtrisées, il faudra évaluer leur degré d’efficacité et leurs effets
collatéraux avant toute adoption. Affaire à suivre.
Autres difficultés : la mise en œuvre de ces techniques ne sera possible
que là où les émissions de gaz sont concentrées (centrales
thermoélectriques, traitement des déchets par de hautes températures).
En fait, une fraction importante (plus de 25 %) du gaz carbonique est
émise par le transport routier. C’est-à-dire de façon diffuse sur toutes les
routes du monde. Pour cette fraction, la séquestration semble une
gageure. À quand des pots d’échappement transformant le gaz
carbonique en une substance inoffensive ?
Seul le recours à des énergies non émettrices de gaz carbonique
représenterait la solution idéale pour rééquilibrer l’atmosphère terrestre
et freiner le réchauffement.
5
La déforestation
L’influence de l’espèce humaine sur les forêts du globe ne date pas
d’hier. La déforestation commence il y a plus d’une dizaine de milliers
d’années, quand les humains se sédentarisent, inventent l’agriculture en
plantant les premières céréales, et l’élevage en domestiquant des espèces
locales. La cueillette et la chasse régressent. Pour étendre les cultures et
les zones d’élevage, on crée des éclaircies puis on aménage des clairières,
puis on défriche toujours davantage. Pourtant, pendant des millénaires,
cette activité ne touche que des aires limitées de la planète dans les
régions de climat tempéré : Moyen-Orient, Europe, Inde, Chine.
Depuis quelques siècles, avec la colonisation de nouveaux territoires
par les puissances européennes et le développement des techniques
d’exploitation forestières, elle prend une ampleur beaucoup plus
considérable.
Alors que, dans les régions tempérées, la tendance à la déforestation
s’est ralentie et s’est même inversée depuis le siècle dernier avec l’exode
rural et l’abandon des cultures sur des surfaces importantes, tel n’est pas
le cas, au contraire, dans les territoires équatoriaux et tropicaux
(Amazonie, Indonésie, Afrique centrale). Les cultures sur brûlis, les
coupes à blanc, l’extension des zones habitées, la demande importante de
bois exotiques dans le monde occidental en sont les principales causes.
On estime aujourd’hui que plus de la moitié du manteau forestier de
notre planète a disparu depuis l’avènement de l’agriculture. En
Amazonie, pour faire place à des pâturages, mais aussi pour l’exportation
de grumes et de pâte à papier, un territoire équivalant à celui de la France
a été déboisé en moins de vingt-cinq ans. Les observations par satellites
montrent, année après année, l’étendue croissante du désastre.
Le réchauffement de l’atmosphère est aussi responsable de la
déforestation. Une longue sécheresse en Indonésie, vraisemblablement
causée par l’effet de serre, fut, il y a quelques années, l’une des causes
indirectes de gigantesques feux de forêt. On prévoit que ce
réchauffement, de 2 à 5 degrés au cours du siècle actuel, entraînera une
forte hausse des incendies, au Canada et en Sibérie par exemple, qui
pourraient provoquer un déboisement progressif jusqu’aux zones
boréales.
L’utilisation massive d’engrais en agriculture constitue également une
menace liée à la toxicité des oxydes d’azote sur le feuillage. D’autres effets
négatifs sont provoqués par l’ozone et les pluies acides.
Quelles qu’en soient les causes, la déforestation a des répercussions
nocives sur l’atmosphère du fait de l’émission de gaz carbonique résultant
de la combustion ou de la décomposition du bois. De plus, elle affecte la
qualité des eaux qui s’écoulent dans les bassins versants.
Heureusement, des signes encourageants nous parviennent, montrant
que le problème est identifié, que des actions positives sont entreprises.
De bonnes nouvelles arrivent de Chine et d’Espagne, où des plans de
reforestation sont en cours. Le Brésil vient de créer, à la limite de la
Guyane, un parc national grand comme la Belgique, ce qui ne représente
pourtant que 1 % de la forêt amazonienne, qui reste donc fortement
menacée. Et les nouvelles plantations n’ont pas la valeur biologique des
forêts initiales. Cependant, chaque petit pas est à saluer.
En Afrique, des initiatives positives voient le jour. Ainsi, en Guinée
équatoriale, l’État travaille à la « conservation et utilisation rationnelle
des écosystèmes forestiers ». Et il existe un institut équato-guinéen{1} qui
vise à gérer le patrimoine forestier de façon rationnelle et durable.
Dernier point trop souvent négligé : il importe que les populations
locales soient partie prenante de la gestion de leurs forêts et soient
considérées en tant qu’acteurs responsables. Alors les conditions seront
réunies pour un meilleur succès des initiatives.
6
Le niveau de la mer
Situons d’abord dans son contexte historique la question du niveau
des océans, une des préoccupations majeures des décennies à venir.
Sur notre planète, il y a, depuis plus d’un million d’années, alternance
de périodes plus froides et de périodes plus chaudes (nous sommes
actuellement dans une période interglaciaire), au rythme d’environ une
glaciation chaque cent mille ans. On admet généralement que la cause de
ce phénomène cyclique est d’origine astronomique : il est provoqué par
une variation de la lumière solaire atteignant la surface de la Terre
(insolation). Cette variation est elle-même due à une lente oscillation de
la forme et de l’orientation de l’orbite de la Terre autour du Soleil.
La dernière glaciation mondiale s’est achevée voici environ vingt mille
ans. Pendant cette glaciation, la température moyenne à la surface de la
Terre était d’environ 10 degrés Celsius, donc 5 degrés de moins
qu’aujourd’hui (15 degrés). Le niveau de la mer était de 120 mètres en
dessous du niveau actuel. La banquise recouvrait le nord de l’Amérique et
de l’Europe.
Grâce à des mesures prises par satellite (en particulier Topex-
Poséidon), on peut mesurer le niveau moyen des océans terrestres avec
une précision bien supérieure au centimètre. Les mesures attestent d’une
montée annuelle de ce niveau de plus de 3 millimètres entre 1993 et 1998.
Depuis 1900, il aurait augmenté de 10 à 25 centimètres.
Quelle est la cause de cette élévation du niveau océanique ? La plus
importante est la simple dilatation thermique. Comme pour presque
toutes les substances (le fer, par exemple), le volume de l’eau s’accroît
quand on la chauffe. À cela s’ajoute la fonte des glaciers terrestres de
l’Antarctique et du Groenland. (Rappelons en passant que la fonte des
glaces flottantes, comme les icebergs, n’élève pas le niveau de la mer,
principe d’Archimède oblige ; donc la fonte de la banquise arctique,
comparable à un immense glaçon, ne ferait pas monter le niveau des
océans !)
Un autre facteur complique l’interprétation : les mouvements
verticaux des plaques continentales. Mais il ne joue probablement qu’un
rôle mineur dans l’histoire.
Le réchauffement de l’atmosphère depuis le milieu du siècle dernier
est largement responsable de l’élévation observée. Il se fait déjà sentir sur
tous les territoires de basse altitude. Plusieurs îles océaniques sont
menacées autant par cette montée des eaux que par l’accroissement de la
fréquence et de la violence des cyclones – dont l’effet de serre est
également responsable – et, en conséquence, par la hauteur des vagues
qui déferlent sur les terres.
Et l’avenir ? Il dépend de l’augmentation de la température et donc
des émissions de gaz à effet de serre (gaz carbonique, méthane, etc.).
L’élévation pourrait atteindre plusieurs mètres avant la fin du XXIe siècle.
Des centaines de millions de personnes seraient forcément délogées, au
Bangladesh, aux Pays-Bas et dans la plupart des grandes métropoles
situées au bord de la mer (New York, Shanghai, Bombay, etc.).
Déjà en ce moment, dans les îles Vanuatu, en Océanie, des insulaires –
qui ne sont nullement responsables du réchauffement général –
attendent un visa pour gagner l’Australie.
Nos voitures et nos chauffages les chassent de leur pays natal…
7
Le Gulf Stream
Le Gulf Stream est un courant marin de l’Atlantique Nord. Il entraîne
les eaux tièdes de la mer des Antilles vers les côtes de l’Ouest africain. De
là, il remonte le long de l’Europe (Portugal, France, Angleterre, Écosse).
Ses eaux refroidies reviennent ensuite vers l’est (Islande, Groenland)
pour redescendre vers le sud jusqu’à son point de départ.
Plusieurs éléments différents sont à l’origine de ce courant :
— Premier élément : le rayonnement du Soleil chauffe davantage les
régions équatoriales que les régions polaires (la Terre est ronde…). Les
eaux réchauffées du golfe du Mexique, moins denses que les eaux froides
des profondeurs, se propagent en surface vers le nord. Elles se
refroidissent peu à peu et s’enfoncent vers les fonds marins, redescendent
alors vers leur point de départ. Et le circuit recommence…
— Un deuxième élément est la rotation de la Terre. Entraîné par ce
mouvement circulaire, le courant prend au départ une tangente est-ouest
et par la suite effectue un mouvement tourbillonnant tout autour de
l’Atlantique Nord. Des courants analogues existent dans les autres
océans.
En transportant la chaleur des régions chaudes vers les régions
froides, ces courants océaniques contribuent, comme les courants
atmosphériques, à la distribution des températures sur la Terre. Sans
eux, les régions chaudes seraient encore plus chaudes, et les régions
froides, plus froides. C’est pour cette raison que l’Europe de l’Ouest jouit
d’hivers moins rigoureux que l’Amérique du Nord (Montréal est à la
même latitude que Bordeaux).
— Il faut maintenant introduire, dans notre description du
fonctionnement du Gulf Stream, un troisième élément qui, pour être plus
subtil, n’en est pas moins fondamental : la salinité de l’eau. Les eaux
salées sont plus denses que les eaux douces. En conséquence, une couche
d’eau salée aura tendance à s’enfoncer sous une couche d’eau douce.
À cause de l’évaporation plus importante dans les régions chaudes que
dans les régions froides, les eaux équatoriales et tropicales sont plus
salées que les eaux polaires. Les paludiers savent que l’évaporation de
l’eau n’entraîne pas celle du sel qui, au contraire, se dépose dans les
salines. Cette salinité joue un rôle important dans l’enfoncement
nordique des eaux du Gulf Stream. Sans le poids du sel, les eaux ne
s’écouleraient pas vers le fond et le courant risquerait fort de
s’interrompre.
Des mesures récentes de la salinité des eaux marines nous donnent ici
des motifs d’inquiétude. Depuis quelques décennies, les eaux tropicales
sont de plus en plus salées tandis que les eaux polaires sont de plus en
plus douces.
La cause de ce changement est vraisemblablement le réchauffement
planétaire qui augmente l’évaporation dans les zones chaudes et les
pluies dans les zones froides. À cela s’ajoute, pour ces dernières, la fonte
accélérée des glaciers qui alimentent aussi en eau douce tout le pourtour
arctique. Au-delà d’une certaine limite (inconnue), ces excès d’eau douce
pourraient perturber gravement le Gulf Stream, jusqu’à, peut-être,
l’arrêter, voire l’inverser, les eaux glacées du Nord descendant refroidir
l’Europe et l’Amérique du Nord.
De telles interruptions se sont produites à plusieurs reprises dans
l’histoire de la Terre. La plus récente a eu lieu, il y a environ vingt-cinq
mille ans, pendant le dernier âge glaciaire. À cette période, le Groenland
s’est refroidi de plus de 10 degrés.
Les études océanographiques nous montrent une fois de plus
l’importance des répercussions de notre activité sur la nature. Nous avons
atteint une telle puissance que nous sommes en mesure de modifier des
cycles planétaires plus que millénaires. Et, en même temps, nous
réalisons la fragilité de certains équilibres comme celui qui maintient le
Gulf Stream en circulation. Nous nous inquiétons des effets majeurs qui
pourraient résulter de ses altérations, voire de son arrêt, ou de son
inversion.
Ajoutons pour terminer que l’importance de l’influence du Gulf
Stream sur le climat européen est aujourd’hui contestée par certains
auteurs. Affaire à suivre.
8
Vénus et l’effet de serre
Vénus est cette lumineuse planète qui se laisse voir alternativement
peu avant le lever du Soleil ou peu après son coucher. C’est, après le Soleil
et la Lune, l’astre le plus brillant de notre voûte céleste.
À beaucoup de points de vue, la planète Vénus est la jumelle de notre
Terre. Les masses sont semblables (à 20 % près) ainsi que les distances
au Soleil (à 35 % près). Les compositions chimiques se ressemblent
beaucoup, en particulier les quantités de carbone.
Mais les ressemblances s’arrêtent là, et les différences sont très
spectaculaires. Vénus possède une atmosphère massive, cent fois plus
dense que la nôtre, principalement constituée de gaz carbonique, et
provoquant à la surface de la planète un gigantesque effet de serre. La
température superficielle de 480 degrés Celsius exclut la présence de
nappes aquatiques et, en conséquence, de tout organisme vivant (du
moins sous les formes de vie que nous connaissons).
Pourquoi Vénus et la Terre sont-elles si différentes ? D’abord parce
que, sur Vénus, les atomes de carbone sont incorporés dans les molécules
de gaz carbonique, alors que, sur la Terre, ils sont en grande majorité
piégés dans les strates calcaires qui gisent dans les fonds marins. Mais
comment expliquer cette différence ? Quels sont les phénomènes
responsables de stockages aussi dissemblables ?
C’est la présence d’eau liquide à la surface de la Terre et le
foisonnement d’êtres vivants dans les premières centaines de mètres sous
l’eau qui sont à l’origine de la séquestration du carbone terrestre. Ces
organismes microscopiques (planctons, diatomées, algues bleues), pour
fabriquer leur nourriture par photosynthèse, absorbent le gaz carbonique
et l’associent à l’eau en utilisant la lumière du Soleil comme source
d’énergie. À leur mort, leurs squelettes s’accumulent au fond de la mer et,
sous l’effet de la pression, donnent naissance aux minéraux carbonatés
(la craie des tableaux noirs de notre enfance en est un bon échantillon).
La surface de Vénus, dépourvue d’eau, n’a pas accès à ce mécanisme
d’extraction de son gaz carbonique, qui reste donc à l’état libre dans son
atmosphère.
La situation frise maintenant le cercle vicieux : Vénus n’a pas d’eau
parce qu’elle est trop chaude (à cause du gaz carbonique). Elle est trop
chaude parce qu’elle n’a pas d’eau pour absorber son gaz carbonique.
L’origine de cet état est encore largement en attente d’une explication
satisfaisante.
Pour l’instant, restons-en à une considération qui ne manque pas
d’attirer notre attention sur une situation contemporaine : si tout le
carbone de la surface terrestre était émis dans l’air sous forme de gaz
carbonique, notre atmosphère s’échaufferait à des centaines de degrés, et
toute vie disparaîtrait.
Vénus est, sous nos yeux, une sorte d’avertissement.
9
Le méthane
Le méthane (CH4) est un gaz dont les molécules sont composées d’un
atome de carbone associé à quatre atomes d’hydrogène. On le trouve au
fond des marécages où il résulte de la décomposition des matières
organiques. Il est un acteur des « feux follets » que l’on peut observer par
les chaudes nuits d’été sous forme de vacillantes lueurs blanches au-
dessus des étangs. Le méthane associé au diphosphane – tous deux sont
issus de la décomposition des végétaux – s’enflamme spontanément au
contact de l’air.
Le méthane est un produit de la transformation des végétations
anciennes au cours des ères géologiques. Il fait partie de l’ensemble des
hydrocarbures (méthane, éthane, butane) que nous utilisons sous le nom
de « gaz naturel ». De grandes quantités de méthane existent dans le
sous-sol terrestre. Les flammes rouges qui émergent des hautes
cheminées près des puits de pétrole proviennent de sa combustion.
Dans notre atmosphère, le méthane se situe juste derrière le gaz
carbonique dans la liste des principaux contributeurs à l’effet de serre. Il
y participe à la hauteur de 5 %. Alors que sa concentration atmosphérique
est cent fois plus faible que celle du gaz carbonique, sa capacité à retenir
la chaleur solaire est des dizaines de fois plus importante.
Mais, au contraire du gaz carbonique qui persiste dans l’atmosphère
pendant des siècles, le méthane s’y dégrade en une dizaine d’années. Son
taux de dégradation est fonction de la présence d’autres substances dans
l’air, y compris d’autres polluants. De plus, il participe à la formation de
l’ozone, responsable du smog dans les centres urbains.
Environ 70 % des émissions de méthane dans l’air proviennent de
l’activité humaine, la plupart du temps de l’extraction des carburants
fossiles (pétrole), mais aussi des décharges ou encore de l’agriculture
(réactions anaérobiques dans les rizières marécageuses) et de l’élevage
bovin (dégagement de l’appareil digestif des animaux). Sa concentration
a triplé depuis le début de l’ère industrielle. Aux dernières nouvelles, elle
semble se stabiliser : des chercheurs ont mis en évidence un plateau dans
l’évolution de sa concentration atmosphérique entre 1999 et 2002. Cette
stagnation s’expliquerait par le recul des activités d’extraction minière,
notamment en Sibérie.
Cependant, une autre menace pèse sur notre avenir. Si le méthane
contribue au réchauffement, le réchauffement lui-même risque fort de
contribuer à l’émission de méthane et donc à la poursuite de
l’accroissement de la température (effet de boucle). De vastes quantités
de méthane sont piégées dans les sols gelés (pergélisols) des régions
arctiques (Sibérie, Canada) ainsi que dans les plateaux sous-marins aux
abords des continents. Or le réchauffement contemporain se fait
particulièrement sentir dans les zones polaires. La température y a
augmenté de plus de 2 degrés depuis le début du XXe siècle et la calotte
glacée du pôle Nord s’est réduite de plus de la moitié. Elle pourrait
disparaître entièrement dans quelques décennies.
La libération progressive du méthane stocké dans le pergélisol et dans
les plateaux continentaux (à cause du réchauffement de l’océan) pourrait
entretenir encore longtemps la croissance de la température, même après
l’épuisement éventuel des combustibles fossiles (pétrole, charbon, gaz
naturel) responsables de l’émission de gaz carbonique.
Rappelons cependant que, le temps moyen de séjour du méthane dans
l’atmosphère étant relativement court comparé à celui du gaz carbonique,
le dommage provoqué par le dégagement de ce gaz pourrait être moins
grave que prévu.
Mais n’oublions pas que la climatologie est encore une science pleine
d’incertitudes. Il reste que nous n’avons pas intérêt à jouer avec le feu…
10
L’azote
À la fin du XVIIIe siècle, les chimistes ont réussi à déterminer la
composition de l’air que nous respirons. Outre l’oxygène, élément
indispensable à notre vie, ils découvrirent un autre élément, majoritaire
celui-là (70 %), qui ne semblait pas jouer un rôle analogue. On le nomma
« azote », ce qui veut dire « sans vie ».
Son importance, peu apparente, devint évidente sur le plan de la
culture des plantes. L’épuisement progressif des terres trop souvent
cultivées est consécutif à l’appauvrissement des sols en atomes d’azote.
On découvrit que certaines plantes appelées « plantes nitrifiantes » (les
légumineuses) avaient la propriété d’extraire de l’azote de l’air et de le
fixer dans leurs tissus. Le phénomène implique l’activité de bactéries qui
fixent l’azote du sol dans des nodules se trouvant sur les racines. L’azote
fixé peut être soit utilisé par la plante hôte, soit excrété vers le sol à partir
des nodules des racines, à leur mort. Grâce à ces plantes bénéfiques, on
peut donc amender les terres appauvries. Ce mode de fertilisation des
terres par des engrais naturels était d’ailleurs utilisé empiriquement bien
avant la découverte de la chimie, sous forme de composts et de fumiers,
la décomposition des résidus libérant leur azote.
Un événement fondamental se produisit vers 1909 quand les
chimistes allemands Fritz Haber et Cari Bosch réussirent à fixer en
laboratoire des atomes d’hydrogène à l’azote de l’air pour produire de
l’ammoniac. Sa production industrielle permit la commercialisation et
l’utilisation massive d’engrais azotés un peu partout dans le monde. Ce
furent les principaux agents de la révolution verte qui accrut grandement
les rendements agricoles et permit d’éviter la famine que l’on prévoyait
dans les pays asiatiques pour la fin du XXe siècle.
Ces fertilisants sont maintenant la cause de graves problèmes. Leurs
méfaits ont commencé à se faire sentir quand la production de nitrifiants
artificiels a dépassé en quantité celle de nitrifiants naturels. Selon un
schéma désormais classique, nous rencontrons ici une fois de plus
l’importance de l’influence humaine et de la rapidité de son action sur les
équilibres de notre biosphère.
De ces azotes incorporés dans le sol, seule une faible fraction rejoint
effectivement les plantes auxquelles ils sont destinés. La plus grande
partie reste dans le sol dont elle altère profondément les propriétés en le
privant d’autres éléments essentiels comme le calcium et le magnésium.
D’immenses surfaces de terres ont ainsi été stérilisées.
Lessivée par la pluie, une partie de l’azote, sous forme de nitrates,
rejoint les nappes phréatiques qu’elle pollue. Une autre encore gagne les
nappes d’eau superficielles où elle provoque de gigantesques
proliférations d’algues variées. Ces organismes monopolisent l’oxygène
dissous dans l’eau, étouffent les autres plantes et asphyxient les poissons.
Le delta du Mississippi et la baie de Tunis en sont des exemples
dramatiques, tout comme la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire.
Autre effet, plus lent mais potentiellement plus nocif encore, des
apports massifs d’azote dans l’environnement : sa combinaison avec
l’oxygène engendre des molécules particulièrement réactives – les oxydes
d’azote. Dissoutes dans l’eau, ces substances produisent de l’acide
nitrique qui s’intègre dans les aérosols (particules solides
microscopiques). Entraînés par les vents, ces aérosols retombent avec les
pluies et affectent à long terme tous les végétaux. Un peu partout dans le
monde, des feuillages d’arbres jaunissent prématurément et les
couronnes s’amincissent, signes d’une mort prochaine. Toutes les forêts
sont potentiellement menacées.
Pour ne pas perdre nos arbres, que l’on soit jardinier amateur ou
agriculteur, il importe de réduire considérablement l’utilisation des
engrais artificiels.
11
L’ozone (A)
Les problèmes
L’ozone est, après le gaz carbonique et l’azote, une autre cause
d’inquiétude pour l’avenir de l’humanité.
L’ozone (O3) est une molécule composée de trois atomes d’oxygène. La
molécule d’oxygène (O2) que nous respirons n’en contient que deux.
L’ozone est présent dans notre atmosphère à deux hauteurs
différentes. Il y a d’abord la fameuse couche d’ozone située entre vingt et
cinquante kilomètres au-dessus de nos têtes. On l’appelle l’ozone de
haute altitude ou encore le « bon ozone ». Cette couche intercepte les
rayons ultraviolets les plus énergétiques du Soleil. Elle agit comme un
véritable pare-soleil sans lequel la vie ne pourrait pas exister à l’air libre
sur les continents.
Cette couche d’ozone n’existait pas aux premiers temps de la planète.
Les êtres vivants étaient confinés aux nappes aquatiques où l’eau leur
servait de protection. À cette époque, notre atmosphère ne contenait pas
d’oxygène non plus. Cette molécule, si importante pour la vie, apparaît
comme un résultat de la respiration des micro-organismes vivant dans
l’océan (le plancton marin) et devient un constituant majeur de notre
atmosphère il y a environ deux milliards d’années. À haute altitude, le
rayonnement solaire transforme alors une partie de l’oxygène en ozone.
Sous ce manteau protecteur, les animaux aquatiques peuvent sortir de
l’eau et peupler les continents (tortues, lézards, et plus tard mammifères,
dont nous sommes). Pour son effet bénéfique à la vie terrestre qui a
amené, par l’évolution, l’apparition de notre espèce, nous l’appelons le
« bon ozone ».
On trouve également de l’ozone à basse altitude, au niveau du sol :
nous le déclarons « mauvais ». Pourquoi, puisqu’il s’agit bien de la même
molécule ? La différence se fait par rapport à nous : celui d’en haut nous
protège, celui d’en bas nous agresse. Cet ozone est naturellement produit
par les orages. Il nous arrive de le sentir après un éclair. D’ailleurs, le mot
« ozone » veut dire « mauvaise odeur » en grec. Mais il est
majoritairement répandu par l’industrie humaine. Il est formé, sous
l’action de la lumière solaire, par les oxydes d’azote et les hydrocarbures
émis par les voitures. La circulation routière en produit des quantités
considérables. Les vents le dispersent sur de grandes distances. Il est
même souvent plus dense dans les régions rurales voisines des grandes
villes que dans les cités elles-mêmes.
Par son pouvoir oxydant, il modifie la perméabilité des membranes
cellulaires. Il perturbe la photosynthèse et la respiration. Il affecte ainsi la
vitalité des arbres, entraînant par exemple la décoloration des aiguilles
des pins des forêts méditerranéennes. Sur les humains, il produit une
irritation des yeux, de la muqueuse nasale et de l’ensemble du système
respiratoire.
Depuis quelques années, la concentration de cet ozone maléfique est
en augmentation constante. L’utilisation des climatiseurs, dans les
maisons comme dans les voitures pendant les périodes de canicule – je
pense en particulier à l’été 2003 –, accentue le phénomène. C’est là un
des principaux problèmes induits par la préférence donnée au transport
routier.
12
L’ozone (B)
Les solutions
Vers 1980, des géochimistes ont prédit que la couche d’ozone en
altitude allait être détériorée par des gaz issus de l’industrie humaine, en
particulier par les composés chlorés (CFC pour chlorofluorocarbones)
utilisés dans les réfrigérateurs et dans les bombes aérosols (flacons
conçus pour la diffusion d’aérosols). Ces CFC s’élèvent dans l’atmosphère
et vont rejoindre la couche d’ozone en altitude. Là, désintégrés par les
rayons du Soleil, ils produisent des molécules chlorées, qui, à leur tour,
détruisent l’ozone.
La pertinence de la prédiction de l’amincissement de la couche devait
être rapidement confirmée. Notons que, par une malheureuse ironie du
sort, les chimistes avaient choisi de fabriquer et d’utiliser ces CFC dans
les aérosols en particulier à cause de leur grande stabilité ! On pensait
s’assurer ainsi qu’ils ne réagiraient pas avec l’air et ne pollueraient pas
notre atmosphère. Mais, à grande hauteur, rien ne résiste à la puissance
des ultraviolets du Soleil.
Depuis des décennies, l’épaisseur de la couche d’ozone est
régulièrement mesurée au-dessus du pôle Sud par la British Antarctic
Survey. À partir de 1985, on observe à chaque printemps une
décroissance progressive. Alertés, les satellites de la Nasa confirment ces
mesures et montrent que la situation continue à se dégrader. La
diminution printanière ne cesse de s’amplifier et dépasse parfois 70 %.
Cet amincissement se produit, mais à moindre échelle, tout autour de la
planète.
En permettant à des quantités toujours plus grandes de rayons
ultraviolets d’atteindre le sol, la diminution de la couche d’ozone peut
avoir des effets très néfastes, tels un accroissement des cancers de la peau
et une détérioration de la vie végétale, première étape cruciale de toute
chaîne alimentaire.
Des études postérieures ont confirmé le rôle nocif des CFC dans cette
détérioration. On en fabriquait près d’un million de tonnes par an dans
les années 1970. Entre 1950 et 1990, leur production a multiplié par six la
présence dans l’atmosphère du chlore issu de la dégradation des CFC.
Le signal d’alarme a été tiré par la communauté scientifique. En 1987,
150 pays ont ratifié le protocole de Montréal qui interdit la production de
CFC et encourage la recherche d’alternatives.
Cette interdiction, quoique largement respectée, ne l’est pas
totalement. La plupart des pays de l’Est européen ainsi que des pays en
voie de développement (dont l’Inde et la Chine) n’ont pas encore signé le
protocole. Un important trafic de CFC s’est mis en place depuis une
dizaine d’années. La rentabilité économique à court terme demeure trop
souvent l’impératif premier, au détriment des équilibres écologiques
essentiels de la planète.
Les effets du moratoire de Montréal restent encore incertains. Les
mesures prises par la Nasa entre 1979 et 2003 montrent une diminution
des concentrations des gaz destructeurs de l’ozone. Le rythme de
destruction de l’ozone semblait également se ralentir. On s’attendait donc
à de bonnes nouvelles pour 2003. Ce fut l’inverse. Le trou fut plus grand
que jamais. Mais celui de 2004 semble au contraire être inférieur à la
moyenne des dix dernières années. Il faut s’attendre à de telles
fluctuations. La stabilisation de la couche d’ozone et sa reconstruction
devraient se poursuivre. Mais il faudra être patient. Elle pourrait mettre
plus d’un siècle à retrouver sa valeur d’antan.
13
Les pluies acides
On parlait beaucoup des pluies acides il y a une vingtaine d’années.
Les forêts du Nord-Est américain (Québec, Nouvelle-Angleterre) et de
l’Europe (Alsace, Allemagne) voyaient leur feuillage se dessécher et
tomber, dénudant les branches. La couleur des lacs passait du vert au
bleu des mers du Sud, indiquant par là la disparition des planctons d’eau
douce, avec pour conséquence la mort des poissons.
Explication : les eaux de pluie étaient devenues de plus en plus acides.
Leur acidité fut attribuée aux émanations des grandes cheminées des
centrales thermoélectriques crachant des oxydes d’azote et de soufre.
Quand ces substances réagissent avec l’air et l’eau, il se forme des
composés acides, sulfuriques et nitriques. L’ensoleillement accroît le
rythme des réactions.
Transportées par les vents de haute altitude, ces substances se
dispersent vers les lacs et les forêts des territoires voisins.
La cause de ces désastres étant identifiée, des mesures furent prises
en 1990, lors d’une convention (Clean Air Act Amendment) rassemblant
des scientifiques, des entreprises et des instances gouvernementales. Des
filtres appropriés furent installés au sommet des cheminées. L’acidité des
pluies décrût de façon appréciable, ménageant ainsi la végétation
forestière et les organismes aquatiques.
Aujourd’hui, dans les Vosges par exemple, les pluies sont moins acides
que par le passé. La fermeture d’un grand nombre de centrales
thermiques consécutive à l’avènement du nucléaire, la filtration des
fumées d’usine, la désulfurisation du gazole ont contribué à diviser par
trois la concentration en soufre des eaux de pluie sur le massif vosgien,
entre 1993 et 2001. Pendant la même période, les oxydes d’azote ont été
réduits de moitié.
Prenons bonne note des éléments conjugués qui ont amené cette
évolution positive. Elle a exigé la coopération de trois instances : (1) les
scientifiques pour étudier le phénomène, en identifier les causes et
proposer les solutions, (2) les gouvernements pour établir une législation
appropriée, et (3) les entreprises pour s’engager à respecter la loi. Cet
exemple montre que des problèmes peuvent trouver des solutions quand
ces trois instances se mettent d’accord pour agir et limiter les dégâts.
Malheureusement, de tels progrès sont généralement confinés aux
pays riches. Les touristes qui visitent l’Europe de l’Est sont affligés du
spectacle des immensités desséchées et déboisées. Lors d’un voyage
récent en Chine du Nord, j’ai contracté une forte pneumonie à cause de la
pollution de l’air. Au voisinage des mines de charbon, les usines dégagent
en permanence des panaches sombres de fumées opaques et
malodorantes. Je ne sais pas si les enfants de ces lieux savent que le ciel
est normalement bleu, et non pas jaune comme ils le voient chaque jour.
Les Japonais constatent avec désolation la détérioration de leurs forêts
sacrées à cause des pluies acides provoquées par les centrales chinoises et
propulsées par les vents au-dessus de la mer du Japon.
Même dans nos pays occidentaux, malgré les améliorations signalées,
la situation des pluies acides reste problématique à cause de la croissance
continue du transport routier (voitures personnelles et camionnage). Le
choix politique de favoriser ce mode de transport risque de neutraliser les
progrès réalisés. Il est dorénavant la cause principale de l’émission
d’acide nitrique et de la formation d’ozone atmosphérique. Les forêts et
les lacs sont toujours en danger.
14
Départ en vacances
Cette scène se passe pendant un été caniculaire comme celui de 2003.
Accablée par la chaleur, une famille décide de gagner le bord de la mer.
Tout le monde prend place dans la grande voiture familiale, une 4 × 4,
choisie pour le confort des passagers.
Les voilà sur l’autoroute. Pour contrer la chaleur de plus en plus
intense, le chauffeur attentionné actionne le climatiseur à fond. Et pour
accéder le plus vite possible aux belles plages rafraîchies par les vents
marins, l’auto file à très grande allure. L’ambiance est joyeuse et la
famille savoure à l’avance le plaisir des vacances. Tout va bien…
Voyons maintenant la scène sous un autre angle. Ces parents,
apparemment si soucieux du bien-être de leurs enfants, se montrent en
fait à leur égard d’une grande imprévoyance. Ces gestes pour leur confort
d’aujourd’hui sont promesses de beaucoup d’inconfort à venir : ils les
paieront très cher, mais plus tard.
Pour plusieurs raisons :
— La première, c’est que les voitures puissantes sont hautement
énergivores et que toute augmentation de la vitesse fait croître
rapidement leur appétit. La consommation moyenne des voitures
individuelles (nombre de litres aux cent kilomètres) est, depuis
quelques années, en augmentation alors que les ressources mondiales
en essence s’épuisent rapidement et devraient pratiquement se tarir
d’ici à quelques décennies.
— La deuxième, c’est que la combustion de l’essence rejette du gaz
carbonique qui réchauffe la planète. La climatisation est doublement
en cause. D’une part, elle augmente de façon appréciable – jusqu’à
30 % – la consommation d’essence. Et, d’autre part, la chaleur extraite
de la voiture et rejetée dans l’atmosphère{2} contribue elle aussi au
réchauffement de la planète.
— Troisième raison : les voitures en marche rejettent aussi des oxydes
d’azote qui, sous l’effet de la lumière solaire, produisent de l’ozone
atmosphérique : ce « mauvais ozone » dont les « pics » ont sévi sur
une bonne partie de l’Europe pendant plusieurs semaines en 2003.
Cette petite scène veut illustrer l’importance de la prévoyance à long
terme. Les gestes les plus simples et les plus quotidiens, même effectués
dans les meilleures intentions, peuvent avoir plus tard des effets
hautement négatifs.
Un reportage télévisé montrait un jour une scène prise sur l’autoroute
du Midi. Les recommandations affichées au-dessus de la chaussée –
« Ralentir » « Pics d’ozone sur toute la région » – semblent n’avoir aucun
effet sur les automobilistes ; les voitures filent comme à l’ordinaire.
Au péage, des journalistes interrogent quelques conducteurs :
« Vous êtes d’accord avec les messages de ces panneaux ?
— Oui, bien sûr, c’est très important. Il faut cesser ces pollutions qui
nous empoisonnent.
— Vous avez ralenti ?
— Impossible aujourd’hui, je suis très pressé… »
La climatisation est parfois nécessaire. Il faut l’utiliser avec la plus
grande modération, conscient des problèmes qu’elle pose à
l’environnement.
15
Les énergies pour demain (A)
Les énergies fossiles
La demande énergétique constitue un des problèmes les plus aigus
pour l’avenir de l’humanité.
Pour donner une image, je prendrai comme unité de puissance
énergétique celle que produit un réacteur nucléaire, un de ceux que l’on
peut voir au bord de la mer ou le long des grands fleuves. Un réacteur
moyen génère environ un milliard de watts, équivalant à la puissance
utilisée par un million de radiateurs domestiques allumés ensemble.
(J’utilise cette équivalence uniquement comme image pédagogique : je ne
suis pas un défenseur de l’énergie nucléaire.)
La puissance énergétique consommée aujourd’hui par l’ensemble des
humains équivaut à celle de douze mille réacteurs. La plus grande partie
de cette énergie (environ 75 %) provient du pétrole, du charbon et du gaz
naturel. L’énergie nucléaire issue de quelque cinq cents réacteurs et
l’énergie hydraulique provenant des barrages fournissent le reste.
On estime que cette consommation doublera d’ici à une cinquantaine
d’années, en particulier à cause de la forte croissance économique des
pays du Sud-Est asiatique (Chine, Inde). Question : aurons-nous assez
d’énergie pour satisfaire tout le monde ? Disons-le tout de suite, la
réponse est loin d’être évidente.
L’utilisation des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) est
problématique sur deux plans différents :
— Premier problème : en se consumant, ces substances émettent du gaz
carbonique qui réchauffe la planète par l’effet de serre. Déjà l’alerte est
donnée à cause des conséquences de plus en plus néfastes de ce
réchauffement : augmentation du nombre et de la violence des
phénomènes climatiques extrêmes (tempêtes, sécheresses,
inondations, canicules, fontes des glaces arctiques et antarctiques et
des glaciers montagnards).
— Second problème : l’épuisement prévu de ces sources d’énergie. Au
rythme où nous puisons dans leurs réserves, les puits de pétrole et de
gaz seront largement taris avant la fin du siècle et le charbon en moins
de deux siècles. Ces estimations, longtemps contestées par plusieurs
compagnies pétrolières, sont pourtant aujourd’hui confirmées par les
meilleurs spécialistes. Notons en passant que l’humanité aura alors
épuisé en quelques siècles le fruit de plus de cent millions d’années
d’élaboration naturelle. Ces substances proviennent en effet de la lente
transformation de matières végétales (plantes, forêts) en
hydrocarbures dans des strates géologiques datant des époques
appelées Dévonien et Carbonifère, il y a deux cents à trois cents
millions d’années.
16
Les énergies pour demain (B)
L’énergie solaire
L’épuisement prévu, à l’échelle d’un siècle ou deux, des réserves
d’énergies fossiles nous soulagera d’un problème : l’émission de gaz
carbonique, cause principale du réchauffement planétaire, cessera. Mais
il en posera un autre : le pétrole est la matière première de nombreux
produits industriels de grande importance (le plastique dans tous ses
usages, l’asphalte pour les routes).
Deux autres sources d’énergie sont potentiellement capables de
prendre la relève, sans émettre de gaz carbonique : l’énergie nucléaire et
l’énergie solaire. Les deux modes ont leurs difficultés et leurs problèmes.
Je reviendrai plus loin à la question du nucléaire.
L’énergie solaire, sous forme de barrages hydroélectriques,
d’éoliennes, de panneaux photovoltaïques, de biomasse, rencontre un
autre type de difficultés : la faiblesse de rendement de la technologie
contemporaine. Ce défaut n’est pourtant pas irrémédiable et n’est donc
pas forcément rédhibitoire. De nombreux laboratoires travaillent à
augmenter ces rendements et des progrès techniques sont réalisés chaque
année. Mais ces progrès seront-ils assez rapides pour prendre à temps la
relève des énergies épuisées et satisfaire la demande ? C’est là l’un des
grands défis des prochaines décennies.
Lors d’un récent voyage en Scandinavie, j’ai vu d’immenses quantités
d’éoliennes dont les pales tournaient dans le ciel. Chacune était garante
d’un peu moins de gaz carbonique dans l’atmosphère ou d’un peu moins
de déchets nucléaires à gérer par les générations à venir.
Plusieurs associations s’opposent à leur mise en place pour diverses
raisons : altération des paysages, dangers pour les oiseaux. On peut
installer les éoliennes en mer où elles sont moins visibles et les vents plus
intenses. Il importe aussi d’éviter les routes des migrateurs.
En fait, il faut considérer les problèmes dans leur ensemble. Il y a, au
départ, une réalité : nous avons besoin d’énergie… Il n’est pas
envisageable pour les six milliards d’humains de retourner à l’âge des
bougies. Combattre les éoliennes tout en voulant que la lumière s’allume
quand on utilise le commutateur n’est pas un comportement cohérent. Il
faut concilier nos demandes d’énergie et nos exigences
environnementales.
Tous les modes de production d’énergie présentent des inconvénients
qu’il importe de réduire, sachant pourtant qu’il y aura toujours des
dégâts. Selon la sagesse populaire, nul ne peut avoir « à la fois le beurre et
l’argent du beurre ».
17
Les énergies pour demain (C)
L’énergie nucléaire
Je voudrais dire pourquoi l’énergie nucléaire ne me paraît pas une
solution intéressante. En peu de mots : parce qu’elle hypothèque l’avenir
des générations futures. Les problèmes des déchets sont connus. Si l’on
peut envisager de détruire par irradiation les éléments radioactifs dont
les durées de vie sont de l’ordre de dizaines de milliers d’années, comme
le plutonium, tel n’est pas le cas pour les déchets de moins de mille ans.
Décider de stocker des matières dangereuses pendant de telles périodes
et laisser à nos descendants le soin de les gérer me paraît irresponsable.
Aucun pays n’est assuré d’une stabilité politique et économique à de telles
échelles de temps. Voyez le cas des pays d’Europe de l’Est qui négligent
leurs centrales et bradent leurs matières radioactives.
La menace que présente cette situation devient particulièrement
angoissante à l’heure ou le terrorisme se généralise dans le monde. Des
bombes dites « sales » sont à portée de main de groupuscules extrémistes
qui trouvent sur Internet toutes les informations nécessaires.
Comment se présente la situation du nucléaire sur le plan des réserves
de carburants ? Il importe ici de distinguer les deux modes différents de
fonctionnement des réacteurs. Le premier, celui des réacteurs en
opération aujourd’hui (appelés « troisième génération »), utilise la
technique des neutrons lents. Ces réacteurs – au demeurant de plus en
plus sûrs – verront leurs réserves s’épuiser en moins d’un siècle. Le
second mode, utilisant des neutrons rapides (comme les surgénérateurs),
en est encore au stade de prototype. Les réserves énergétiques de ces
réacteurs (dits de quatrième génération) pourraient atteindre plus de
mille ans. Alors : pas de problème…
Vraiment ?
Rappelons que quatre mille ans se sont écoulés depuis le début de l’ère
pharaonique et deux mille depuis l’ère romaine. Mille ans sont vite passés
à l’échelle de la lignée humaine qui perdure depuis des centaines de
milliers d’années. Il faut maintenant prévoir à long terme. Raison
supplémentaire pour favoriser les solutions pérennes, comme le solaire…
Un autre facteur, d’ordre psychologique, entre en jeu quant à l’avenir
du nucléaire. Les bombes atomiques, les accidents nucléaires, Tchernobyl
et les désinformations qui ont entouré cet accident, les menaces du
terrorisme ont provoqué chez les citoyens une méfiance profonde, un
rejet du nucléaire. Une sorte de diabolisation…
Quelle serait la réaction face à la décision d’installer ces réacteurs
nucléaires de quatrième génération dont le coût et la sécurité restent à
démontrer ? Pour rencontrer la demande énergétique, il en faudrait
plusieurs milliers… Dans ce contexte, les tentatives pour rassurer le
public et l’amener à accepter ce mode d’énergie par des campagnes
d’information me paraissent illusoires. La confiance n’est plus là… Plutôt
que de prendre des décisions impopulaires qui pourraient provoquer des
réactions violentes et faire perdre des voix, les gouvernants sont tentés
d’ignorer les problèmes trop brûlants et de faire traîner les démarches
jusqu’aux prochaines élections.
Le temps passant, la situation ne ferait alors que s’aggraver. Elle
pourrait nous amener au bord d’une crise énergétique majeure. C’est le
scénario que je redoute particulièrement pour les prochaines décennies
si, entre-temps, on n’a pas développé considérablement l’utilisation des
énergies renouvelables.
18
Les énergies pour demain (D)
La fusion de l’hydrogène
L’hydrogène est souvent considéré comme un grand espoir pour les
besoins futurs de l’humanité.
Au départ, il faut éviter une confusion très fréquente sur le thème de
« l’hydrogène comme source d’énergie ». Ces mêmes mots sont employés
pour décrire deux mécanismes complètement différents qu’il importe de
bien distinguer :
— Premier mécanisme : la fusion de l’hydrogène en hélium, comme dans
le Soleil et dans les bombes H. L’énergie obtenue est d’origine
nucléaire ; elle est dégagée par les noyaux. On parle de « fusion
thermonucléaire ». C’est le sujet de cette chronique.
— Second mécanisme : la combinaison de l’hydrogène et de l’oxygène
pour faire de l’eau. L’énergie est alors d’origine atomique ; elle est
dégagée par la combinaison des atomes en molécules. Or il n’y a pas
d’hydrogène libre sur la Terre. Il faut d’abord l’extraire de l’eau au
moyen d’une autre source d’énergie. Ce n’est donc pas une énergie
primaire (comme le pétrole), mais un moyen de stockage de l’énergie.
Elle n’augmente pas nos réserves énergétiques, mais permet de les
utiliser autrement. Pour le transport routier par exemple.
Revenons au premier mécanisme : la fusion thermonucléaire de
l’hydrogène en hélium. Il s’agit bien d’une source d’énergie primaire qui
pourrait, en principe, répondre à la demande énergétique pour des
périodes de millions d’années. Contrairement à la fission de l’uranium, la
fusion thermonucléaire engendre très peu de déchets. Mais tout ne sera
pourtant pas sans problème. Les neutrons rapides émis par ces réactions
engendrent une forte contamination radioactive des réacteurs et de leur
environnement qu’il faudra démanteler après quelques décennies, tout
comme les réacteurs contemporains.
La technologie de la fusion thermonucléaire, même dans sa version la
plus simple, n’est pas encore au point. Très loin de là. On y travaille
depuis un demi-siècle, les avancées sont importantes, mais la route est
encore longue et incertaine…
Dans une première étape (celle qui est à l’étude en ce moment), la
fusion de l’hydrogène en hélium exige la présence d’un gaz radioactif très
polluant, le tritium, obtenu lui-même à partir d’un élément rare, le
lithium, dont les réserves mondiales sont très limitées. Ce n’est que dans
une version ultérieure, beaucoup plus difficile à mettre au point, que l’on
pourrait parler de réserves illimitées ; on utiliserait alors uniquement
l’hydrogène lourd, présent en grandes quantités dans les océans.
L’enjeu n’est pas seulement de réaliser la transformation de
l’hydrogène en hélium, mais de rentabiliser cette fusion. C’est-à-dire d’en
extraire plus d’énergie que l’on en injecte au départ. Les difficultés
techniques sont gigantesques. Si grandes que personne ne sait si l’on
parviendra à les surmonter. Et, si oui, quand ? Les paris sont ouverts.
Ajoutons que plusieurs des meilleurs spécialistes sont passablement
pessimistes. Affaire à suivre.
On serait tenté de dire : « On trouvera bien autre chose. » Pas si sûr.
La science progresse et de nouvelles découvertes ont lieu régulièrement.
Il n’est pas impossible, mais pas du tout certain, que de nouvelles formes
d’énergie soient trouvées dans un avenir plus ou moins éloigné. Il
paraîtrait donc fort peu sage de trop compter là-dessus. Il faut éviter de
faire de l’avenir le lieu hypothétique des solutions à nos problèmes
contemporains. On ne peut s’appuyer fermement que sur le présent.
Le projet ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor),
dont on discute aujourd’hui du lieu d’implantation (France ou Japon),
s’inscrit dans cette démarche. Aux dernières nouvelles, l’Europe aurait
décidé de construire une installation à Cadarache, en France. La
pertinence de ce projet est critiquée par plusieurs physiciens nucléaires
tant à cause de son prix exorbitant (et il ne s’agit que d’une première
étape) que des incertitudes qui entourent encore ce mode d’obtention
d’énergie. Il paraîtrait beaucoup plus astucieux d’investir des sommes
équivalentes dans le développement des énergies renouvelables.
19
Les énergies pour demain (E)
Les négawatts
On prévoit un doublement de la demande d’énergie de l’humanité d’ici
au milieu du XXIe siècle, ce qui correspondrait à l’équivalent de la
puissance énergétique de plus de vingt-quatre mille réacteurs.
La population humaine est d’un peu plus de six milliards d’individus.
Selon les démographes, ce nombre devrait atteindre près de dix milliards
d’ici à quelques décennies et plafonner par la suite. La consommation
moyenne individuelle serait alors d’un peu plus de 2 kilowatts par
personne : l’équivalent de vingt ampoules électriques de 100 watts
allumées en permanence. Il s’agit ici, rappelons-le, de valeurs moyennes à
l’échelle de la planète.
Ajoutons maintenant un autre élément important : la disparité de
l’utilisation des énergies dans le monde. En Amérique du Nord, la
consommation par personne est de 11 à 12 kilowatts. En Europe de
l’Ouest, de 5 à 6. Dans la majorité des pays en développement, elle est
nettement inférieure à 1 kilowatt par personne. On estime généralement
que le minimum vital est de 1 à 2 kilowatts par personne (variable, bien
sûr, selon les conditions climatologiques).
Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Si tous les habitants de la Terre
dépensaient autant d’énergie que les Nord-Américains, il faudrait
l’équivalent de plus de cent mille réacteurs avant cinquante ans. Toutes
les réserves terrestres seraient rapidement épuisées. Même la totalité de
l’énergie solaire interceptée par la Terre serait vraisemblablement
insuffisante.
Pour remédier à ce manque, une seule solution : les « négawatts ».
C’est-à-dire les économies d’énergie. De gré ou de force, les humains y
seront amenés. Nous avons d’ailleurs déjà eu des épisodes réussis. Après
la crise du pétrole, en 1972, on a assisté à une importante réduction des
gaspillages d’énergie dans nos pays riches. La demande énergétique a
continué à croître, mais plus lentement. On est passé d’un doublement
tous les dix ans à un doublement tous les quarante ans. Et ce
ralentissement se poursuit.
Pourtant, il est évident qu’il faudra beaucoup plus de rigueur et de
sévérité. Le domaine le plus inquiétant aujourd’hui est celui du transport
routier (il y a plus de cinq cents millions de véhicules dans le monde). En
croissance rapide dans les pays en développement, l’industrie du
transport pose des problèmes non seulement par l’énergie qu’elle
accapare, mais aussi par l’émission de gaz carbonique – qui réchauffe la
planète – et d’oxydes d’azote – qui provoquent les pics d’ozone toxiques.
Pourtant, chaque année, les voitures deviennent en moyenne de plus
en plus voraces (multiplication des 4 × 4 et autres voitures puissantes, la
publicité encourageant leur achat).
Koffie Annan disait : « Faire quelque chose coûte cher, ne rien faire
coûtera beaucoup plus cher. » À l’échelle des gouvernements, il faudrait
imposer le ferroutage des camions, l’extension et même la gratuité des
transports en commun. Et, à l’échelle individuelle, favoriser l’achat de
véhicules de faible consommation et diminuer les vitesses et les
climatisations.
Ainsi arriverons-nous, espérons-le, à contrôler nos dépenses
énergétiques et à atteindre notre objectif à long terme : avoir de l’énergie
pour tout le monde, tout en ne bousillant pas irrémédiablement notre
belle planète bleue.
20
Animaux « nuisibles »
et « mauvaises » herbes
L’emploi des mots, les psychologues nous le répètent depuis
longtemps, influence nos prises de position et notre comportement. À
cause de leurs connotations négatives injustifiées, il importerait d’extraire
certaines expressions de notre vocabulaire.
Je veux évoquer ici les termes « mauvaises herbes » et « animaux
nuisibles ». Ces expressions sont nées dans des situations historiques
aujourd’hui dépassées. Leur utilisation prolonge un état d’esprit que nous
avons toutes raisons de vouloir faire disparaître à cause des implications
nocives qu’elle perpétue.
Les vivants existent de leur plein droit et n’ont pas à se justifier
d’exister. Les mots « espèces nuisibles » et « mauvaises herbes » ne sont
que le reflet d’un préjugé séculairement ancré selon lequel les plantes et
les animaux sont là pour nous servir et que nous avons sur eux un droit
discrétionnaire. Ces termes sont la traduction directe de notre
égocentrisme (ou anthropocentrisme), de notre ignorance et de notre
étroitesse d’esprit. Les animaux considérés comme nuisibles ne le sont
que pour nous ; et il en est de même des herbes prétendument mauvaises.
En réalité, nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres.
Ajoutons, en passant, que, face aux extinctions multipliées dont nous
sommes aujourd’hui responsables, nous mériterions, plus que toute
autre, le qualificatif d’espèce nuisible à l’harmonie de la nature et à la
préservation de la biodiversité.
Les études scientifiques des dernières décennies ont profondément
transformé notre regard sur les organismes vivants qui coexistent avec
nous. Sur notre planète, toutes les espèces sont intégrées dans de vastes
écosystèmes dont elles sont interdépendantes et dans lesquels elles
jouent un rôle spécifique. Les populations sont maintenues en équilibre
par un jeu permanent de reproduction et de prédation.
La prolifération de certaines espèces peut devenir indésirable par
rapport aux objectifs des êtres humains : cultures, élevages, préservation
de l’habitation et du territoire. Souvent, ces proliférations sont dues à
l’élimination par notre zèle intempestif de prédateurs naturels qui
contribuaient à l’équilibre des populations.
C’est ici qu’une attitude globale face à la nature doit intervenir. Elle
imposera ses exigences sur le choix des actions à entreprendre. Une
intervention peut être justifiée à la condition qu’une étude scientifique
appropriée ait désigné sans ambiguïté les responsables du problème.
Il importe également de s’assurer que la nature de l’intervention ne
provoquera pas de nouveaux problèmes plus graves encore. L’utilisation
de poisons répandus dans la nature est particulièrement déconseillée à
cause de l’impact de ces produits sur d’autres organismes non visés et par
la pollution chimique qu’elle entraîne. Les appâts toxiques déposés dans
les étangs pour combattre les ragondins ainsi que les anticoagulants
destinés aux campagnols, mais également mortels pour les rapaces, en
sont de regrettables illustrations.
Mais revenons à notre question de vocabulaire. Que suggérer pour
remplacer ces expressions ?
Au lieu de « mauvaises herbes », on peut dire par exemple « herbes
sauvages » (dans notre jardin, nous utilisons « plantes non invitées »). Et
l’on peut remplacer « animaux nuisibles » par « animaux indésirables ».
Chacun ici peut faire preuve d’imagination. Toutes les suggestions
sont les bienvenues…
Cette importance donnée au vocabulaire n’est pas purement
académique : c’est tout notre rapport à la nature qui est en jeu. Dans le
contexte de la crise planétaire que nous traversons, une modification
profonde de ce rapport devient une nécessité fondamentale.
21
Le retour du loup
Au début du XXe siècle, la quasi-élimination de la loutre de mer par les
chasseurs de fourrures sur la côte Ouest de l’Amérique du Nord entraîna
la prolifération des oursins qui constituent la base de son alimentation.
Résultat : diminution importante des populations d’algues et
appauvrissement des fonds marins en poissons. En réaction, la protection
ultérieure des loutres provoqua la diminution de la population d’oursins
et la réapparition des algues ainsi que des poissons.
Cet exemple illustre pour nous l’impact inattendu et souvent
désastreux des interventions humaines sur la nature, tout en nous
permettant de mieux connaître les interdépendances entre les espèces,
éléments essentiels aux équilibres des écosystèmes.
Fort de ces expériences, on a introduit il y a quelques années, dans le
parc de Yellowstone, en Californie, une vingtaine de loups provenant du
Canada.
Les effets de cette réintroduction ont été hautement bénéfiques à la
faune et à la flore. On a d’abord constaté une diminution du nombre de
wapitis, un grand cerf dont les populations excessives provoquaient de
graves dommages à la nature. Des plantes dont ces animaux broutaient à
l’excès les jeunes pousses sont réapparues, en particulier les peupliers
dans les vallées. Les fleurs de montagne foisonnent à nouveau sur les
coteaux où elles attirent de nombreux papillons pour les butiner. Les
chants de plusieurs espèces d’oiseaux depuis longtemps inaudibles se
font également entendre. Et les castors, qui avaient déserté le parc –
vraisemblablement à cause de l’absence de leurs plantes favorites –,
construisent à nouveau des barrages auprès desquels de nombreux
organismes aquatiques ont ressuscité.
Ce n’est pas un miracle.
Cette réintroduction du loup constitue en quelque sorte une
expérimentation grandeur nature. Elle illustre l’importance de la notion
d’échelle de prédation. Dans une nature en équilibre, les espèces
animales sont à la fois consommatrices et proies. Le lapin de garenne qui
tond le pré peut devenir, un instant plus tard, la victime du renard.
L’épervier capture un merle qui mangeait des vers de terre nourris de
feuilles mortes. Au cours des millions d’années de l’évolution, une
hiérarchie s’est élaborée dans laquelle chaque espèce forme un maillon de
la chaîne alimentaire. Au sommet trônent les grands prédateurs : rapaces,
loups et grands félins.
L’élimination de ces prédateurs par l’activité humaine – chasse ou
occupation des territoires – perturbe gravement cet équilibre. Prenant
conscience de son importance pour la santé de la nature dont nous
dépendons, il faut le rétablir. À l’exemple de l’expérience de Yellowstone,
cette responsabilité nous revient. Aucune autre espèce ne pourrait penser
cette réhabilitation et la mener à bien.
Il importe toutefois de ne pas occulter les problèmes que de telles
entreprises entraînent. Nous sympathisons avec la détresse du berger qui
découvre au matin ses brebis égorgées par les loups. Il faut retrouver ou
inventer les moyens de protection des troupeaux dans les alpages :
grillages et chiens, par exemple. Il nous faut redécouvrir l’importance et
la fragilité du monde rural que nous avons largement négligé et qui
pourtant nous est indispensable.
22
Première allégorie du radeau
Sur un radeau se retrouvent les six rescapés d’un naufrage : deux
hommes, deux femmes, un loup et une louve (très gentils). Tous sont
épuisés et affamés au dernier degré. Comme dans la chanson Il était un
petit navire…, les vivres viennent à manquer. Il faut se décider à sacrifier
l’un des passagers. Pour notre allégorie, nous supposons que ces loups
sont les derniers survivants de l’espèce. Si l’on en tue un, ce sera la fin des
loups sur la Terre.
À ceux qui n’hésiteraient pas à sacrifier un loup, on pourrait
demander ce qui motive leur choix. La réponse serait
vraisemblablement : « L’être humain est supérieur à l’animal. » On
demanderait alors : quels sont les critères à partir desquels vous placez
l’humain au-dessus du loup ? La réponse impliquerait sans doute les
mots « langage, intelligence, rationalité, conscience ». Tous ces mots qui
ont traditionnellement servi à justifier la présomption de la supériorité
humaine. Cela paraît éminemment raisonnable et tombe sous le poids de
l’évidence.
Certes. Pourtant, un moment de réflexion nous conduit à constater
que ces critères ont été définis par les membres de la communauté
humaine qui, par là, se place elle-même au sommet. Comment pourrait-il
en être autrement puisque les autres espèces vivantes ne parlent ni
n’écrivent ? Mais reconnaissons que cette position qui consiste à être à la
fois juge et partie serait inacceptable en cour de justice, et que les
affirmations correspondantes ne seraient pas recevables.
Du coup, tout esprit qui entend rester dans l’objectivité ne peut que
ressentir un malaise. La question « en quoi les loups pourraient-ils ne pas
être nos inférieurs ? » nous laisse devant un vide mental qui ne révèle
peut-être que la limitation de notre esprit, et en parallèle son
outrecuidance à être la mesure de toutes les valeurs.
Personnellement, je reconnais que, placé devant un tel choix, je
sauverais un humain plutôt qu’un loup. Mais uniquement, je l’avoue, par
esprit de fraternité. Une sorte de solidarité familiale qui s’inscrit dans un
registre essentiellement émotionnel.
Revenons maintenant à notre radeau et poursuivons la fable en
supposant que ces loups sont, en fait, les représentants de toutes les
espèces vivantes sur la Terre. Et que, suite à leur disparition, les êtres
humains seraient les seuls habitants de la planète. Nous retrouvons ici le
problème de la crise de la biodiversité que nous traversons en ce moment.
Nous le savons maintenant : tous les vivants sont incorporés dans le
gigantesque écosystème planétaire dont la destruction entraînerait
inéluctablement notre propre élimination. Notre existence et notre survie
dépendent étroitement du traitement que nous réservons à nos
compagnons de voyage.
Sauver les hommes, sauver les animaux : même combat.
23
Vivre avec les ours
Les événements récents au sujet des ours pyrénéens, la mort de la
dernière ourse autochtone et les manifestations de protestation qui ont
suivi ont remis sur le terrain la question de la coexistence des humains
avec les grands mammifères.
Au Canada, mon pays natal, il y a beaucoup d’ours, des dizaines de
milliers… Dans les montagnes, les habitants ont appris à vivre avec eux.
C’est « l’entente cordiale » que je souhaite ardemment voir s’établir aussi
entre les habitants des Pyrénées et ces animaux.
Je vais raconter quelques aventures vécues dans mes jeunes années,
des anecdotes qui me reviennent en mémoire chaque fois que mes amis
de la Ligue Roc pour la préservation de la faune sauvage me parlent de
l’ours.
Un premier souvenir se situe au cours d’un été de camping, près d’un
immense lac sauvage. Notre petite troupe arrive sur une île densément
couverte de conifères pour y monter la tente. Pendant la première nuit,
des secousses brèves agitent soudain la toile et se répètent plusieurs fois.
Un coup d’œil à l’extérieur nous montre une forme sombre qui se déplace
sous les haubans fraîchement arrimés au sol. C’est un ours brun. Il s’agite
et inspecte le sol de son museau, manifestement en quête de nourriture.
Nous nous enfermons dans nos sacs de couchage, peu rassurés. Il y a
donc des ours sur l’île…
Le lendemain : conciliabule et bonnes résolutions. Plus jamais de
nourriture près de la tente. Éloigner la batterie de cuisine de notre lieu de
couchage. Enfermer les vivres et les déchets dans des récipients
hermétiques (les ours adorent les poubelles mal fermées). Et aussi, fierté
plus tard de claironner à nos familles : « Il y avait des ours ! Mais pas de
problème : nous avons cohabité pacifiquement. »
Un autre souvenir nous mène dans les Montagnes rocheuses, à l’ouest
du Canada. J’avais effectué à pied l’ascension d’un sommet. L’expédition
avait pris toute la journée et je redescendais rapidement pour rejoindre la
ville… Je m’en souviens comme si c’était hier.
La nuit tombe. Le sentier est étroit. Dans la pénombre grandissante,
en face de moi, une forme mouvante s’approche… Démarche chaloupée
d’une très vieille femme… Une Indienne peut-être ? Non, c’est un ours…
À une dizaine de mètres maintenant…
Je m’arrête. Que faire ? Ai-je vraiment envie de croiser un ours sur ce
sentier ? On dit qu’ils ne sont généralement pas dangereux. Mais quand
même… Mieux vaudrait sans doute faire demi-tour ? Remonter et choisir
un autre chemin. Mais le jour baisse rapidement et je n’ai pas de lampe
de poche ; grave oubli.
Je regarde l’ours : il a fait exactement comme moi. Il s’est immobilisé.
Nous nous regardons. Il se dresse pour mieux me fixer comme je le fixe
moi-même. Que se passe-t-il dans sa tête d’ours ? Est-il plongé dans les
mêmes réflexions ?
Je décide alors de ne pas m’approcher davantage. Je fais demi-tour.
En douceur. Lentement je rebrousse chemin, pas très fier, mais je trouve
ma décision parfaitement justifiée quand même !
Après quelques pas, je tourne la tête pour constater qu’il a lui-même
fait demi-tour !
Je vois son dos qui s’éloigne lentement, de sa même démarche
chaloupée, et descend le sentier que je remonte. Et il tourne la tête dans
ma direction… comme moi je le fais dans la sienne… Nous nous
éloignons, nous fixant mutuellement, ne nous perdant pas des yeux
jusqu’au premier tournant du sentier. Je m’amuse à l’idée que nous avons
eu les mêmes réflexes, la même réaction. Et j’adorerais savoir ce qui se
passe en ce moment dans sa tête.
Fin de notre courte rencontre.
24
La Guyane française
La forêt de la Guyane française, un des derniers grands massifs
forestiers tropicaux d’un seul tenant de notre planète, héberge une
extraordinaire variété d’animaux (mammifères, oiseaux, reptiles,
amphibiens) et de végétaux (fleurs, arbres), tous plus merveilleux les uns
que les autres. Son territoire renferme de fortes potentialités en matière
d’écotourisme qui apporterait aux habitants des revenus importants tout
en préservant la biodiversité planétaire.
Aujourd’hui, la situation de ce paradis naturel se détériore rapidement
à cause de la chasse à outrance, du braconnage et du trafic d’oiseaux
exotiques. Les toucans, les pics et les perroquets sont autorisés à la
chasse, certains chasseurs en tuant sans retenue. Des oiseaux devenus
rares, comme l’agami trompette, sont encore victimes d’une chasse
intensive qui conduit à une régression alarmante de leurs populations. Le
trafic des grands aras a entraîné leur quasi-disparition le long du littoral
et des grands fleuves, alors qu’ils abondaient jusqu’en 1960. Des
associations de protection de la nature tentent de réduire ces massacres,
mais les autorités locales (Office national de la chasse et de la faune
sauvage) ne bénéficient jusqu’ici que de moyens dérisoires dans un
territoire aussi gigantesque.
À ces problèmes s’ajoutent les dégâts provoqués par les chercheurs
d’or (les orpailleurs), qui opèrent le plus souvent en toute illégalité, dans
les bassins des cours d’eau où ils déversent de grandes doses de mercure
pour l’extraction du métal convoité. Intégré dans la chaîne alimentaire
des organismes aquatiques, le mercure remonte jusque dans la nourriture
des populations indigènes où il provoque de graves maladies du cerveau.
La Guyane héberge la base de lancement aéronautique de Kourou. De
là sont envoyées dans l’espace les fusées Ariane, porteuses
d’instrumentations hautement sophistiquées. Des missions
interplanétaires lancées à partir de cette base vers les planètes du système
solaire (Mars, Jupiter, Saturne) ont été à l’origine d’importantes
moissons de connaissances dont l’Europe, et la France en particulier, a
toutes raisons de se réjouir.
À juste titre, la France est fière de Kourou, sa fenêtre technologique
aux yeux des autres nations. Il est urgent qu’elle réagisse rapidement
pour cesser d’avoir honte de la lamentable fenêtre écologique qu’elle
présente au monde : la forêt guyanaise.
Signalons que le ministère de l’Écologie s’est récemment ému de cette
situation désastreuse. Des mesures ont été prises en vue d’interdire
l’utilisation du mercure pour l’exploitation aurifère et de contrôler le
saccage de la faune et de la flore en Guyane comme dans d’autres
territoires français (Nouvelle-Calédonie, Réunion). Mais il faut
persévérer !
25
Perplexité (A)
« Les forêts précèdent les civilisations, les déserts les suivent »,
écrivait Chateaubriand il y a deux siècles. Chaque fois que des hommes
ont mis pied sur des territoires encore vierges, ils y ont laissé des traces
trop souvent déplorables : détérioration des milieux naturels, destruction
de la forêt primaire, assèchement des zones humides, extinction des
espèces endémiques.
Pourtant, les hommes ne sont pas les seuls à modifier leur
environnement par leur activité. Les passages de troupeaux d’éléphants
laissent aussi des marques profondes. Ils piétinent et déracinent des
quantités de buissons et d’arbustes qui souvent ne s’en relèvent pas.
De même, l’arrivée d’une colonie de castors dans un lac altère
considérablement la nature du paysage. Ces rongeurs abattent des arbres,
construisent des barrages. L’eau monte et de vastes régions boisées se
transforment en marécages où les arbres ont tôt fait de mourir.
La taupe laisse, au matin, des traces de son activité nocturne sous
forme de multiples monticules de terre noire qui désespèrent les
jardiniers.
Cependant, les actions de ces animaux – éléphants, castors, taupes et
bien d’autres encore – ne sont jamais nocives à long terme. À l’intérieur
des forêts, les arrachages de plantes par les troupeaux d’éléphants
ouvrent des clairières où la lumière pénètre. Des niches nouvelles sont
ainsi créées et colonisées : elles enrichissent la biodiversité locale.
Les étangs, les prairies inondées, les marécages engendrés par le zèle
des castors deviennent des lieux où foisonne la vie végétale et animale.
Dans les troncs des arbres morts, encore dressés vers le ciel, nichent les
pics et les sittelles. Les bois décomposés par l’eau hébergent des
multitudes d’espèces aquatiques qui y trouvent leur nourriture. Le
passage des taupes dans le sous-sol de nos jardins mélange et diversifie la
texture des sols en modifiant leurs populations de micro-organismes. Les
tunnels décompactent et oxygènent les terreaux ; ils deviennent, en hiver,
des abris pour les batraciens et servent, tout au long de l’année, d’ateliers
pour le lent travail des fourmis.
Quel mauvais sort semble donc avoir été jeté sur l’espèce humaine ?
Pourquoi son activité paraît-elle incapable de se transformer à long terme
en une action favorable à la nature ?
26
Perplexité (B)
Chaque espèce vivante modifie son environnement. Son activité
affecte l’écosystème dans lequel elle est intégrée. De proche en proche, les
écosystèmes s’influencent mutuellement et la biosphère entière s’en
trouve modifiée.
Ces interactions peuvent être localement destructrices : des arbustes
sont piétinés et arrachés par les troupeaux d’éléphants, des terrains sont
noyés par les castors et les taupes endommagent les jardins. Mais, à plus
long terme, elles favorisent l’apparition de nouveaux habitats et, en
conséquence, aboutissent à des enrichissements biologiques.
Nous nous sommes demandé : pourquoi n’en est-il pas de même de
l’activité humaine ? Pourquoi son influence sur la biosphère semble-t-elle
si irrémédiablement néfaste ? Qu’est-ce qui différencie aussi
radicalement les conséquences de l’activité humaine de celles des autres
espèces vivantes ?
Deux caractéristiques de cette interaction semblent particulièrement
impliquées : son ampleur, mais surtout sa rapidité.
Prenons comme exemple l’arrivée des humains sur une île vierge. Au-
delà de la chasse intensive, le délestage par les navires de rongeurs et de
germes bactériens inconnus en ces lieux a régulièrement été une des
causes les plus importantes de l’élimination rapide des espèces locales.
Ces organismes auparavant protégés par leur insularité ne possédaient
aucune défense comportementale ou immunitaire contre des agresseurs
extérieurs. De plus, les rats dévoraient les œufs des oiseaux qui nichaient
au sol.
Pourtant ces îles, tout isolées qu’elles fussent, n’en étaient certes pas à
leur première invasion. Des arbres déracinés par des tempêtes ont sans
doute dérivé jusqu’à leurs rivages, apportant des bactéries, des insectes et
peut-être même des rongeurs transportés sur ces embarcations de
fortune. Les dégâts potentiellement très graves résultant de ces crises
naturelles restaient tout de même limités dans l’espace. Tout se dégrada
véritablement avec l’arrivée des humains.
Il convient d’ajouter ici un résultat récent des recherches en écologie.
La stabilité relative d’un écosystème, sa capacité de récupération après un
traumatisme dépendent étroitement du nombre d’espèces vivantes qui s’y
trouvent en interdépendance. Une diminution massive de sa biodiversité
peut le mettre sérieusement en péril. Et, si l’écosystème réussit à survivre,
le temps de sa reconstitution sera à la mesure de l’importance de
l’élimination qu’il a subie.
Nous avons là tous les éléments requis pour comprendre la différence
entre les agressions animales et celles dont les humains sont
responsables.
D’une part, la dévastation humaine s’étend aujourd’hui non pas
seulement à des territoires limités, mais bien à l’ensemble de la planète.
On s’attend à une disparition d’au moins 20 % à 30 % des espèces
végétales et animales d’ici quelques décennies.
D’autre part, les vitesses de ces agressions dues à l’activité humaine
sont bien trop rapides par rapport au temps requis pour que les systèmes
récupèrent. Il faudrait des siècles, sinon des millénaires, pour que les
modifications de la biosphère, dont nous sommes la cause, puissent
s’intégrer positivement dans le cours de l’évolution de la vie terrestre.
Mais cette réponse appelle une question beaucoup plus troublante :
comment les humains sont-ils arrivés à générer des interactions aussi
puissantes et aussi rapides au point qu’ils pourraient en être eux-mêmes
victimes ?
27
Le lemming
et le harfang des neiges{3}
J’ai devant les yeux une photo qui me plonge dans une grande
perplexité. Je vais essayer de vous la décrire. Un vaste paysage d’hiver
enneigé avec ciel très bleu et montagnes couvertes de conifères. Sur la
plaine éblouissante de blancheur, un oiseau magnifique vole au ras du
sol. C’est un harfang des neiges, une chouette blanche aux yeux couleur
bleu acier. Les ailes largement étalées et légèrement relevées aux
extrémités, il plane. Une image de perfection et d’élégance à vous couper
le souffle.
Sa future proie est clairement en vue : un lemming – un petit rongeur
beige – qui trottine dans la neige, maintenant exposé à son prédateur
depuis qu’il s’est engagé dans la prairie. Ses traces de pas laissent deviner
l’endroit où, dans un instant, le harfang le cueillera, le soulevant dans les
airs en un geste gracieux, parfaitement réussi – une technique sûre, mise
au point durant les millions d’années d’évolution de son espèce.
Simplement un fait divers, répété depuis des temps immémoriaux et
superbement fixé sur la pellicule par le photographe aux aguets.
Fait divers qui laisse le spectateur pensif, partagé entre deux
réactions. Le malaise provient du sentiment que ces réactions sont
irréconciliables.
— Première réaction : admiration sans limites pour la perfection
technologique de l’exploit. Spectacle de la beauté de la nature.
— Seconde réaction : compassion pour le lemming dont la vie va se
terminer là, transpercé par les griffes du harfang aux yeux
impassibles. Sentiment d’indignation spontanée et de révolte contre
cette mise à mort sanglante à laquelle nous assistons, impuissants.
Pour le harfang, le lemming est la nourriture qu’il va porter à ses
petits, exerçant là, correctement et diligemment, son devoir de nourricier
familial. Pour le lemming, que ses petits attendent également au terrier,
le harfang est l’horreur absolue qui va le projeter hors de l’existence.
Il ne convient pas, dit-on, de se laisser troubler par de tels événements
de la vie animale. Il faut accepter sans états d’âme cette réalité sur
laquelle nous ne pouvons rien. Sans les étapes successives de l’évolution
biologique « rouge de griffes et de crocs » selon les mots de Darwin, notre
espèce ne serait pas advenue, et nous ne serions pas là pour en discuter.
Nous nous sommes demandé pourquoi les activités humaines sont si
intensément et si rapidement destructrices de l’environnement au point
que les écosystèmes n’arrivent pas à se reconstituer.
La raison est à rechercher dans le niveau technologique atteint par
l’humanité. L’histoire du harfang et du lemming nous rappelle – pour
employer un langage parfaitement anthropomorphique – que la nature
semble impitoyablement investie dans le développement de l’efficacité,
condition essentielle pour la survie des espèces. Peut-être qu’avec le
cerveau humain cet investissement a montré ses contradictions
profondes ?
La question est posée. La réponse est entre nos mains…
28
Le principe de précaution
Depuis le début de l’ère industrielle, la technologie scientifique joue
dans notre monde un rôle de plus en plus important. Elle influence
massivement le devenir de nos sociétés. Il suffit de mentionner ici les
OGM (organismes génétiquement modifiés), la production de molécules
nouvelles pour la pharmacopée et les recherches en technologie nucléaire
pour la production d’énergie civile et d’armes guerrières.
Le temps n’est plus où le scientifique pouvait vivre hors du monde,
dans sa légendaire « tour d’ivoire », et donner libre cours à son esprit
inventif sans aucun souci de l’impact de ses projets sur la nature et la
société. Il lui faut contrôler ce qu’on a appelé, à juste titre, le délire
technologique : « On fait tout ce qu’on peut faire », et son corollaire : « Si
on ne le fait pas, quelqu’un d’autre le fera. »
C’est dans ce contexte que se situe la pertinence du principe de
précaution inclus dans la Charte de l’environnement.
Ce principe de sagesse, énoncé en 1994 par les Nations unies,
s’applique aux projets ou innovations dont les résultats pourraient avoir
de sérieuses incidences sur l’environnement. Il s’exprime ainsi : quand il
y a risque de perturbations graves ou irréversibles, l’absence de certitudes
scientifiques absolues ne doit pas servir de prétexte pour différer
l’adoption de mesures. Ce principe est une invitation à la vigilance
qu’impose la situation planétaire contemporaine.
Plusieurs voix se sont élevées contre le principe de précaution, arguant
qu’il constituerait un frein à la recherche, et donc à l’imagination
humaine. Il faut le voir au contraire comme une incitation à poursuivre
plus avant les recherches pour s’assurer que les innovations de la
technologie soient bénéfiques à l’humanité et à l’environnement…
Quelques exemples d’erreurs du passé suffisent à crédibiliser son
importance :
— la triste histoire de la thalidomide dans les années 1960, un
médicament contre les nausées de la grossesse, responsable de
malformations génétiques chez les enfants ;
— la fabrication des CFC, cause de la destruction de la couche d’ozone ;
— l’hécatombe des abeilles provoquée par des pesticides ;
— l’utilisation de l’amiante pour isoler les bâtiments, un matériau depuis
longtemps soupçonné d’être cancérigène et que l’on a enfin décidé
aujourd’hui d’éliminer à grands frais…
Pour que l’humanité ne soit pas la victime de ses propres activités,
pour que la vie ne soit pas intolérablement difficile pour nos enfants et
nos petits-enfants, il est indispensable que la Charte de l’environnement
ne soit pas simplement un document « bien-pensant ». Elle doit être
efficace, comme l’a été la Déclaration des droits de l’homme, dont elle est
la suite naturelle, dans le contexte de la crise contemporaine.
29
Les limites de la démocratie
Nous sommes tous des démocrates. Winston Churchill disait : « La
démocratie est le plus mauvais système de gouvernement excepté tous les
autres. » Pourtant, nous y tenons tous, et nous nous battrons pour la
conserver.
Mais il nous faut bien reconnaître que, face à la crise planétaire
contemporaine, le système démocratique est confronté à ses propres
limites.
Le problème le plus urgent est sans doute celui du réchauffement
planétaire. L’année 2003, une des plus chaudes depuis plus d’un siècle,
nous a rappelé la gravité de la situation, sonnant ainsi l’alarme sur ce qui
nous attend si nous ne réagissons pas rapidement. Cette augmentation
accélérée de la température est majoritairement due à l’émission de gaz
carbonique par l’industrie humaine.
Pour freiner effectivement ce réchauffement, il faudrait diminuer de
60 % les émissions de gaz carbonique. Que font, que peuvent faire les
gouvernements, ceux qui sont en mesure de prendre les décisions qui
devraient s’imposer ?
La situation est bien résumée par la réponse que fit à ce sujet l’ex-vice-
président des États-Unis, Al Gore, à l’ex-président Bill Clinton : « Le
minimum requis pour sauver la planète est bien supérieur au maximum
possible pour ne pas perdre les prochaines élections. » En d’autres
termes, les échelles de temps de la démocratie (quatre à cinq ans) sont
manifestement trop courtes pour intégrer et gérer les problèmes
contemporains. Quel gouvernement se risquerait à prendre les mesures
nécessaires au freinage du réchauffement (par exemple, taxations
proportionnelles aux émissions de gaz carbonique, étiquetage
énergétique des véhicules, etc.) face à l’impopularité évidente de telles
mesures et au risque de perdre les prochaines élections ? Les récentes
initiatives de notre ministère de l’Écologie ont été rapidement bloquées
par le ministère des Finances. Motivation : ça coûtera trop cher.
L’acronyme NIMTOO, pour « not in my term of office » (pas durant
mon mandat électoral), décrit bien l’attitude généralement adoptée par
les hommes politiques de nos démocraties lorsqu’ils sont confrontés à des
difficultés majeures : les laisser en héritage au prochain gouvernement.
À cela s’ajoute une autre caractéristique du fonctionnement de nos
gouvernements : la lenteur des procédés décisionnaires et des mises en
œuvre des décisions. Des mois et même des années se passent souvent
avant que les démarches administratives des ministères atteignent le
terrain où les gestes concrets s’accomplissent. Les changements de
couleur des gouvernements au pouvoir ne font rien pour les accélérer,
bien au contraire. Face au rythme effarant des détériorations planétaires,
les atermoiements ministériels et surtout interministériels ajoutent à
notre inquiétude.
Confrontée à un tel tragique destin, la politique arrivera-t-elle à
prévoir à long terme, à prendre rapidement les décisions qui s’imposent
et à accélérer son fonctionnement pour mieux agir dès à présent ? Notre
avenir en dépend.
30
Une mauvaise nouvelle : Cancún
L’annonce de l’échec de la conférence de l’OMC (Organisation
mondiale du commerce) à Cancún, au Mexique, en 2003, a été une bien
mauvaise nouvelle. Entre autres objectifs, cette conférence cherchait à
obtenir des accords sur les échanges commerciaux pour faciliter les
industries et le commerce des pays pauvres. Rien n’a été obtenu. Je
voudrais mettre en évidence la gravité de cet échec.
Des dizaines de milliards de dollars sont dépensés chaque année pour
prévenir les attaques terroristes qui sont de plus en plus fréquentes et de
plus en plus désastreuses. Les spécialistes sont généralement sceptiques
quant à l’efficacité des moyens mis en œuvre pour prévenir de tels
événements.
On peut mettre en parallèle la multiplication de ces actes avec
l’accroissement dramatique de la disparité des richesses entre les
humains. L’écart entre les pays riches et les pays pauvres, entre les
revenus des plus nantis et des moins fortunés, ne cesse d’augmenter
d’année en année. La misère, la haine et le désespoir alimentent le
terreau du terrorisme. Les plus démunis sont les plus passibles de
s’investir dans des actions suicidaires. L’activité des extrémistes nous en
donne de tristes exemples.
Que s’est-il passé à Cancún ? Quel rapport avec la misère et le
terrorisme ? Prenons un exemple : la culture du coton. De nombreux pays
pauvres, en particulier le Mali, sont à la recherche de marchés étrangers
pour exporter leur récolte. Mais, problème : les États-Unis refusent de
revoir les subventions qui permettent à leurs agriculteurs de produire à
meilleur prix que les Maliens, et la Commission européenne et le Japon
ne se montrent pas à la hauteur des attentes des pays du Sud. Les
réductions de ces subventions auraient permis l’ouverture des marchés
aux Africains. Elles ont été refusées à Cancún. Selon une étude de la
Banque mondiale, un accord de réduction des tarifs et des subventions
aurait rapporté aux pays du Sud plusieurs centaines de milliards de
dollars dans la prochaine décennie.
Pourquoi cet échec ? Par égoïsme, bien sûr, de la part des pays nantis.
Mais aussi par incohérence de comportement… On a raté une occasion de
redistribuer les richesses dans le monde et, vraisemblablement, en
parallèle, de réduire la menace terroriste contre laquelle on investit par
ailleurs des sommes considérables. Le Sénat américain vient d’y consentir
87 milliards de dollars…
En fin de compte, c’est une fois encore l’espèce humaine qui risque de
trinquer. Un nuage sombre de plus sur son avenir.
Pourtant, en 2004, un accord a été signé à Genève fixant le cadre futur
des négociations. Le nuage sombre pourra-t-il disparaître ? L’avenir le
dira.
31
Seconde allégorie du radeau
Après un naufrage, des rescapés ont trouvé place sur un radeau.
L’embarcation est petite, mais confortable, et contient des provisions
pour plusieurs jours. Les naufragés attendent les secours qui ne devraient
pas tarder.
Sur la mer, un homme arrive en nageant et appelle à l’aide. On se
précipite pour l’accueillir. On lui fait une place, on lui offre à boire. Il
exprime sa reconnaissance à ses sauveteurs. L’ambiance est bonne et la
tendance est au partage. « Entre humains il faut s’entraider », etc.
Mais voici que trois nouvelles têtes s’approchent du radeau. Des
opinions divergentes s’expriment maintenant. « Le radeau n’est pas si
grand, les vivres sont limités… », disent timidement certains passagers,
aussitôt blâmés par les autres : « Refus d’assistance à personne en
danger… passible de poursuites judiciaires ! » On fait taire les
récalcitrants, on se tasse encore. Le radeau est plus lourd… Et l’aspect des
sacs de provisions paraît désormais bien rétréci aux yeux qui les fixent.
Ce sont maintenant cinq personnes qui s’avancent en nageant,
transies de froid et à bout de forces. Manifestement, une famille entière,
père, mère et enfants. L’ambiance sur le radeau a changé. La discussion
est vive. Certains plaident la générosité ; d’autres veulent prendre les
rames pour garder les nageurs à distance.
Tous admettent maintenant le risque de couler. Il faut limiter les
admissions. Mais comment établir des critères valables ? Pendant que la
discussion se poursuit, d’innombrables têtes nouvelles apparaissent
parmi les vagues et nagent lentement vers le radeau.
Cette scène, on l’aura compris, est une allégorie de la situation des
émigrés sur notre planète. Elle veut illustrer la difficulté qu’il y a,
quelquefois, à penser la réalité par rapport à laquelle, il faut bien le dire,
nous sommes souvent bien démunis. Chacun d’entre nous est prêt à
partager sa nourriture avec ceux qui meurent de faim, à accueillir dans
nos États de droit ceux qui sont à la merci de dictateurs cruels et
sanguinaires. Nous ouvririons toutes grandes les portes de nos maisons
surtout si nous pouvions voir de nos yeux la différence entre le sort de ces
malheureux et le nôtre, nous, les nantis de tant de privilèges.
Mais nous savons que les nombres jouent contre nous et contre notre
« bon cœur ». Plus d’un milliard de personnes vivent en dessous du seuil
de pauvreté, un nombre qui croît continuellement. Famine et eau polluée
sont leur lot quotidien. L’arrivée parmi nous de centaines de millions
d’indiens, de Pakistanais et d’Africains déstabiliserait complètement
notre mode de vie et, selon toute probabilité, nous entraînerait tous dans
la même misère. Pour rien au monde nous n’accepterions de jouer le rôle
du gendarme qui refoule les familles de « boat people » sans ressources.
Mais nous fermons hypocritement les yeux quand les autorités de nos
États renvoient les réfugiés dans leur pays d’origine.
Cette allégorie n’a d’autre but, je le répète, que d’illustrer notre
impuissance à intégrer, dans nos réflexions et notre comportement, cette
étrange et parfois cruelle réalité dans laquelle nous sommes immergés.
32
Le billard planétaire
Les collectes de météorites, ces pierres qui tombent du ciel, se
poursuivent un peu partout sur la planète. Elles nous procurent des
renseignements de première valeur sur l’origine et l’histoire de notre
système solaire.
On a découvert ces dernières années plusieurs météorites provenant
de la planète Mars. Cette identification est basée sur la présence au sein
de ces pierres d’atomes de gaz nobles (néon, argon), dans des proportions
semblables à celles de l’atmosphère de la planète – telle qu’analysée par
les sondes martiennes. On trouve également dans nos collections des
pierres qui nous viennent de la Lune.
Comment ces objets ont-ils pu passer d’une planète à l’autre ? Selon
toute vraisemblance, il s’agit au départ de la chute sur Mars d’un
astéroïde, mais avec un angle d’incidence très faible – presque à
l’horizontale du point de chute. Sous l’impact, comme par ricochet, des
morceaux du sol martien ont été projetés dans l’espace et libérés du
(relativement faible) champ de gravité de leur planète d’origine. Attirés
ensuite vers le Soleil, certains débris ont rencontré au passage notre
planète et sont venus atterrir sur notre sol.
Des calculs montrent que de tels échanges se sont vraisemblablement
produits de nombreuses fois entre les quatre planètes intérieures
(Mercure, Vénus, la Terre et Mars, en plus de la Lune). Ainsi,
contrairement à ce qu’on a cru longtemps, les planètes ne sont pas des
corps totalement isolés. Par le jeu de ces incessantes collisions
météoritiques, elles échangent de la caillasse.
Échangent-elles autre chose ? Voilà une question fascinante qui
émoustille aujourd’hui l’esprit des chercheurs. Est-il possible, par
exemple, que ces débris rocheux contiennent des formes de vie, certes
très primitives, des bactéries par exemple, qui voyageraient à bord de ces
vaisseaux spatiaux, comme des touristes interplanétaires, pour venir se
poser sur des planètes différentes et y poursuivre leur existence ?
Des études récentes suggèrent que cette idée est loin d’être farfelue.
Deux faits nouveaux vont dans ce sens :
— Le premier : la découverte d’une propriété très étonnante du
comportement de certains organismes microscopiques : la capacité de
se replier sur eux-mêmes pour entrer dans un état dit de
« dormance » quand les conditions extérieures deviennent trop
hostiles (froid ou manque d’eau), et d’y rester pendant des périodes
extrêmement longues (on parle de millions d’années…).
— Le second : la découverte de formes de vie, appelées « extrêmophiles »,
capables de s’adapter à des conditions physiques inimaginables
jusqu’ici, sur le plan de la température, de l’acidité, de la radioactivité
et des sources d’énergie.
Les implications de ces nouvelles découvertes sont fascinantes. Les
planètes pourraient s’ensemencer mutuellement. La vie terrestre vient
peut-être d’une autre planète du système solaire. Des Martiens, sous
forme bactérienne, sont peut-être déjà venus sur la Terre. Et peut-être
sommes-nous tous, à l’origine, des « petits hommes verts ».
Il est intéressant de noter ici la résurgence désormais plausible d’une
théorie déjà proposée au XIXe siècle, la « panspermie », mais longtemps
tenue pour farfelue…
33
La permanence de la vie terrestre (A)
La chaleur de la Terre
Nos prochaines chroniques se pencheront sur un phénomène
remarquable : la permanence de la vie sur la Terre depuis quatre
milliards d’années. Cette étude nous apportera des renseignements
significatifs tant sur le plan géologique que sur le plan astronomique.
Distinguons d’abord deux périodes importantes dans l’évolution
biologique :
— Pendant les trois premiers milliards d’années, les vivants sont
constitués d’une cellule unique (unicellulaires). Ils sont
microscopiques et confinés aux nappes aquatiques.
— Puis, il y a moins de un milliard d’années, apparaissent les premiers
organismes constitués de plusieurs cellules (multicellulaires) : plantes
et animaux.
La vie unicellulaire (bactéries, algues bleues) est extrêmement
robuste. Elle peut s’adapter à des perturbations majeures de
l’environnement. Les organismes multicellulaires sont beaucoup plus
fragiles, beaucoup plus vulnérables.
On admet généralement que, pour apparaître et perdurer, la vie exige
des températures permettant à l’eau de rester à l’état liquide ; donc une
température comprise entre 0 et 100 degrés Celsius (centigrade) à la
pression de notre atmosphère. Depuis quelques années, nous savons
pourtant que, dans des situations extrêmes – où, par exemple, la Terre
serait passée par des périodes glaciaires prolongées sur toute sa
surface –, la vie bactérienne aurait pu entrer en dormance et se réveiller
plus tard quand les conditions physiques se seraient améliorées.
À des températures plus élevées, la vie se heurte à des limites d’ordre
physico-chimique. Les analyses les plus récentes fixent à environ
125 degrés Celsius la température à ne pas dépasser sous peine de
destruction des molécules complexes qui interviennent dans les
phénomènes vitaux.
Quels sont les facteurs qui déterminent la température de la surface
terrestre ? On en compte quatre :
— la chaleur provenant de l’intérieur de la planète,
— la luminosité du Soleil,
— la distance entre la Terre et le Soleil,
— la composition de l’atmosphère, plus précisément sa capacité à retenir
la chaleur solaire (effet de serre).
Dans cette chronique, nous parlerons de la chaleur terrestre.
Le système solaire est né de la contraction d’une nébuleuse galactique
il y a un peu moins de cinq milliards d’années. Notre planète s’est
constituée par les multiples collisions et l’agrégation d’une multitude de
petits corps solides en orbite autour du Soleil. À sa naissance, en raison
de la chaleur dégagée par les chocs et de la désintégration des isotopes
radioactifs présents dans la nébuleuse – aluminium, calcium, uranium –,
la Terre se présentait comme une gigantesque boule de lave
incandescente, à plus de mille degrés.
Notre planète rayonnant sa chaleur dans l’espace, la température a
progressivement décru, jusqu’à permettre la condensation de la vapeur
d’eau qui se trouvait dans son atmosphère. Des observations de la
cristallographie d’un minéral, le zircon, montrent que de l’eau liquide
circulait sur la Terre moins de cent millions d’années après sa naissance.
Pourtant, on ne trouve aucune trace de vie avant plusieurs centaines
de millions d’années. Faut-il s’en étonner ? Pas nécessairement.
D’abord, nous ne savons rien de la durée de l’évolution des
élaborations chimiques qui ont donné naissance à la vie, plus exactement
aux manifestations de son existence que nous pouvons reconnaître. En
d’autres mots, des formes primitives de vie ont pu apparaître très tôt
mais ne pas laisser de traces identifiables aujourd’hui.
Et, d’autre part, les bombardements de météorites, particulièrement
intenses à cette époque, ne favorisaient pas l’installation de la vie. Nous
en reparlerons plus loin.
34
La permanence de la vie terrestre (B)
La lumière du Soleil
Nous nous interrogeons sur les implications géologiques et
astronomiques de la permanence de la vie sur la Terre depuis près de
quatre milliards d’années. Nous allons évoquer dans cette chronique le
rôle du Soleil.
Rappelons brièvement ce que nous savons de son histoire. Né de la
condensation d’une froide nébuleuse galactique, il y a plus de
4,6 milliards d’années, il s’est progressivement contracté et réchauffé
pendant les premiers dix millions d’années de son existence. Sa lumière
est passée de l’infrarouge initial au jaune que nous lui connaissons
maintenant.
Cette contraction s’est terminée quand son cœur est devenu assez
chaud (15 millions de degrés) pour amorcer la fusion nucléaire de
l’hydrogène en hélium. À cette époque, il était moins lumineux
qu’aujourd’hui (environ 25 % de moins). En conséquence, la chaleur
solaire reçue sur la Terre était plus faible. Puis le Soleil a continué à se
réchauffer plus lentement et, trois milliards d’années plus tard, il avait à
peu près atteint sa luminosité présente. Depuis lors, sa température est
pratiquement constante et, en conséquence, la chaleur émise dans le
système solaire varie peu.
La surface solaire est le siège d’une importante activité magnétique
qui varie selon un cycle d’environ onze ans. Tout au long de ce cycle,
d’immenses taches sombres apparaissent puis disparaissent à sa surface.
À certains moments, des éruptions éclatent, projetant dans l’espace de
grandes quantités de matière ionisée. Des particules énergétiques se
propagent alors dans tout le système solaire et provoquent parfois des
dommages graves à la télémétrie et aux installations électriques
terrestres. Notons qu’au cours de ce cycle répété tous les onze ans
l’énergie lumineuse totale émise par le Soleil change extrêmement peu
(moins d’un millième de sa valeur moyenne…). Mais les rayons plus
énergétiques (ultraviolets, rayons X) subissent des variations plus
importantes. Ce cycle semble avoir des effets visibles sur la Terre
(pluviosité, sécheresse), dont les mécanismes sont mal compris, pourtant
il ne semble pas, à notre connaissance, avoir joué un rôle significatif dans
l’évolution de la vie terrestre.
La distance entre la Terre et le Soleil est un autre élément important
pour notre sujet. C’est elle qui détermine la quantité de chaleur reçue par
la surface terrestre. L’orbite de la Terre autour du Soleil est pratiquement
circulaire ; en d’autres mots, tout au long de l’année, la Terre est
quasiment à la même distance du Soleil, ce qui lui assure une insolation
quasi constante.
Pas tout à fait cependant. À l’échelle de plusieurs milliers d’années,
l’orbite terrestre varie légèrement. Elle s’allonge et change son
orientation dans l’espace. On admet aujourd’hui que les périodes de
glaciation qui se succèdent environ tous les cent mille ans (la dernière
s’est achevée il y a environ vingt mille ans) sont largement causées par ces
variations orbitales de la Terre, provoquant des modifications de
l’insolation à l’échelle de plusieurs dizaines de milliers d’années.
L’orbite de la Terre a-t-elle toujours eu cette quasi-stabilité ? Les
observations des systèmes planétaires extrasolaires (exoplanètes) nous
ont montré un phénomène tout à fait inattendu : l’existence de planètes
dont les orbites hautement elliptiques les amènent tour à tour très près et
très loin de leur étoile centrale. La quantité de chaleur reçue et, en
conséquence, leur température superficielle subissent de grandes
variations tout au long de leur révolution.
L’orbite de la Terre aurait-elle connu dans le passé des variations
analogues ? Rien d’impossible a priori. Mais la permanence de la vie
terrestre nous apporte ici un nouveau renseignement astronomique. Si,
dans ses premiers temps, notre planète – à l’instar des exoplanètes – a
connu de grandes variations orbitales, celles-ci se sont fortement
amenuisées et l’orbite est quasi circulaire depuis au moins trois milliards
d’années : condition nécessaire pour la persistance de la vie.
Ajoutons cependant que les variations orbitales de la Terre ne
suffisent pas à expliquer l’amplitude du phénomène des glaciations. Il
faut une amplification de leur effet, amplification provenant d’autres
facteurs d’origine terrestre qu’elles auraient simplement déclenchés.
L’augmentation de la couche de glace, peut-être, qui accroît la quantité de
lumière réfléchie par la Terre et diminue en conséquence la chaleur
absorbée par le sol ? Le sujet est très discuté par les planétologues…
35
La permanence de la vie terrestre (C)
La composition de l’atmosphère
Nous continuons notre interrogation sur les conditions géologiques et
astronomiques nécessaires à la persistance de la vie terrestre depuis près
de quatre milliards d’années. Nous avons déjà parlé de l’influence de la
luminosité solaire et de la distance entre le Soleil et la Terre.
La composition chimique de l’atmosphère joue également un rôle de
premier plan par le biais de l’effet de serre.
En resituant notre planète dans le système solaire, on réalise mieux
l’importance de sa place. Plus les planètes sont éloignées du Soleil, moins
elles en reçoivent de chaleur. Mais que font-elles de cette énergie
thermique ? C’est ici qu’intervient l’effet de serre qui leur permet de la
retenir et de l’accumuler.
Si les planètes n’avaient pas d’atmosphère, la température de la
surface de Vénus, plus proche que nous du Soleil, serait à + 20 degrés
Celsius. Celle de notre planète serait à - 15 degrés. En conséquence,
Vénus pourrait avoir de l’eau liquide. Chez nous, il n’y aurait que de la
glace.
L’effet de serre engendré par l’atmosphère de Vénus, dense, riche en
gaz carbonique, porte sa température à 480 degrés Celsius. La faible
concentration de ce même gaz dans notre atmosphère nous fait
aujourd’hui bénéficier d’une température moyenne de + 15 degrés
Celsius.
L’atmosphère initiale de la Terre était composée surtout de gaz
carbonique et, dans une moindre et incertaine mesure, de méthane et
d’azote, sans oxygène libre.
La permanence de la vie sur notre planète nous indique que,
contrairement à l’exemple vénusien, l’effet de serre chez nous n’a jamais
retenu suffisamment de chaleur solaire pour laisser s’évaporer la totalité
des nappes liquides indispensables à l’éclosion et au maintien des
différentes formes de vie.
Les études géologiques nous montrent que la concentration de gaz
carbonique a été beaucoup plus grande il y a quelques centaines de
millions d’années (au temps des dinosaures). Les températures moyennes
étaient alors de plus de 10 degrés au-dessus des températures présentes.
Nous connaissons mal les causes de ces élévations de concentration de
gaz carbonique. S’agissait-il d’expulsions massives liées aux
perturbations du magma interne : éruptions volcaniques, tremblements
de terre ? Nous n’avons que des hypothèses. De même, des éjections de
méthane, autre gaz à effet de serre, pourraient avoir influencé la
température superficielle de notre planète.
Ces variations de la concentration des gaz à effet de serre et de la
température ont vraisemblablement joué un rôle important dans
l’évolution de la vie. Incapables de s’y adapter, de multiples espèces ont
été éliminées. D’autres ont survécu et se sont diversifiées.
La permanence de la vie terrestre depuis près de quatre milliards
d’années, confrontée à ces perturbations géologiques et climatologiques,
illustre à l’évidence sa prodigieuse robustesse.
36
La permanence de la vie terrestre (D)
Le bombardement météorique
Deux types de phénomènes d’origine extraterrestre sont susceptibles
de modifier en profondeur le cours de l’évolution biologique : les chutes
de météorites et les explosions stellaires.
Grâce à l’étude des cratères lunaires, nous connaissons maintenant
assez bien l’histoire des collisions météoritiques dans notre région du
système solaire. En l’absence d’eau, de glace et d’érosion à sa surface, la
Lune a gardé intactes les cicatrices des chocs innombrables qu’elle a subis
tout au long de son existence. Un simple regard vers notre satellite, même
à l’œil nu, nous permet de constater la violence et l’étendue du
phénomène.
Sur la Terre, les mouvements de la croûte et les glaciations successives
en ont largement effacé les traces. Seuls les effets des plus récentes
collisions (moins de quelques centaines de millions d’années) sont encore
repérables.
L’étude de la surface lunaire nous montre que les bombardements
météoritiques ont été particulièrement violents pendant les premiers cinq
cents millions d’années du système solaire. Toute tentative d’élaboration
de phénomènes vitaux à cette époque aurait été rapidement éradiquée
par la chaleur dégagée. Plusieurs auteurs ont imaginé que la vie a pu
apparaître puis disparaître plusieurs fois, éliminée par des collisions
particulièrement dévastatrices. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si
les plus vieilles traces de vie terrestre ne dépassent pas quatre milliards
d’années. C’est à partir de cette période que les bombardements ont
beaucoup diminué.
Des pierres tombent encore du ciel à notre époque. Fort
heureusement, elles sont beaucoup plus rares et beaucoup moins
massives. On estime que les bolides capables de modifier profondément
l’ensemble de la biosphère ne nous atteignent en moyenne qu’une fois par
cent millions d’années… On évalue à environ quarante le nombre de ces
événements catastrophiques depuis l’apparition de la vie microbienne
(quatre milliards d’années) et à une dizaine depuis l’apparition des
organismes multicellulaires (les plantes et les animaux) il y a un milliard
d’années.
Le constat de la pérennité de la vie nous permet ainsi de tirer des
renseignements d’ordre planétaire :
— Premier renseignement : durant le dernier milliard d’années, même si
plusieurs chocs ont eu lieu qui modifièrent radicalement l’évolution de
la flore et de la faune, aucun n’a été assez violent pour faire disparaître
entièrement les organismes relativement fragiles et peu adaptables
que sont les êtres multicellulaires.
— Second renseignement : si l’on considère maintenant, non pas
simplement le dernier milliard d’années, mais les quelque quatre
milliards de la vie terrestre, aucun choc n’a réussi à exterminer les
organismes bactériens, tellement plus résistants. De telles extinctions
ont cependant pu se produire pendant les premières centaines de
millions d’années de la vie terrestre.
Ces renseignements constituent de précieuses indications sur
l’histoire du système solaire.
37
La permanence de la vie terrestre (E)
Les étoiles
Quels renseignements pouvons-nous tirer de la permanence de la vie
terrestre sur les événements astronomiques qui auraient pu
l’exterminer ?
Le phénomène qui, plus que tout autre, aurait pu jouer un rôle majeur
sur l’évolution de la vie, serait l’explosion d’une étoile en supernova au
voisinage du système solaire. Un tel événement, qui ponctue la mort
d’une étoile massive, peut s’observer jusqu’à plusieurs milliards d’années-
lumière. Pendant plusieurs jours, l’astre brille comme plus d’un milliard
de soleils.
Comme l’explosion d’une gigantesque bombe atomique, une
supernova émet des radiations sur toutes les longueurs d’onde, en
particulier des rayonnements gamma, particulièrement néfastes pour les
organismes vivants. Éclatant à quelques années-lumière de notre planète
(la distance des plus proches étoiles), une supernova pourrait
vraisemblablement éradiquer la vie sur les terres émergées. La vie
aquatique serait mieux protégée parce que l’eau absorbe le rayonnement
gamma.
Les annales de l’observation astronomique répertorient une vingtaine
de supernovae dans notre ciel. Les plus anciennes remontent à près de
deux mille ans. Cependant, à cause de la position de notre planète dans le
plan de la Voie lactée, de nombreux cas ont dû échapper à l’observation.
Leur lumière, absorbée par l’opaque matière du plan galactique, ne nous
serait pas parvenue.
Une étude statistique sur l’ensemble des galaxies voisines montre que
la fréquence des supernovae est de deux à trois par siècle et par galaxie.
Ainsi, depuis l’apparition de la vie microbienne, une centaine de millions
de supernovae ont éclaté dans notre Voie lactée, dont environ trente
millions depuis l’apparition des organismes multicellulaires.
La permanence de la vie continentale nous apprend qu’aucune
supernova n’est venue déverser ses mortels rayons gamma à faible
distance du Soleil pendant le dernier milliard d’années de la vie terrestre.
D’autres phénomènes liés au périple du Soleil autour du centre de la
galaxie auraient également pu influencer notre biosphère : par exemple,
la plongée du Soleil dans une de ces nombreuses nébuleuses opaques que
nous observons dans la Voie lactée, même à l’œil nu. Le Soleil parcourt
une révolution complète autour du centre galactique en environ deux
cents millions d’années. Au cours de son existence, il a traversé plusieurs
dizaines de fois les bras spiraux de notre galaxie, contenant chacun sa
cargaison de nébuleuses opaques.
Quels pourraient être les effets sur la biosphère d’une plongée du
système solaire dans ces nuages sombres ? Vraisemblablement, une
diminution substantielle de l’insolation solaire pendant plusieurs
millions d’années. Certains auteurs ont tenté de relier ces passages
obscurs aux grandes extinctions de notre paléontologie terrestre, mais les
évidences en faveur de cette corrélation ne sont guère convaincantes.
Autre risque évité : un passage du Soleil suffisamment près d’une
autre étoile, à moins d’une année-lumière par exemple. Résultat
vraisemblable : une perturbation importante des orbites planétaires ; les
planètes seraient éjectées soit vers le Soleil, soit dans l’espace
interplanétaire, avec évidemment des répercussions catastrophiques sur
la vie terrestre.
En résumé, nous avons glané un ensemble de renseignements
intéressants, d’ordre géologique, planétologique et astronomique, à partir
du simple constat de l’existence ininterrompue d’êtres vivants sur la
Terre depuis près de quatre milliards d’années…
38
L’humanité s’humanise-t-elle ? (A)
Une succession ininterrompue de conflits meurtriers, de guerres et de
massacres, telle est l’impression que laisse un parcours rapide de
l’histoire des nations depuis plusieurs milliers d’années. Que peut-on
espérer, devant un tel constat, de l’avenir de la société humaine ?
Pour tenter de réagir à ces sombres pensées, j’aimerais poser une
question hautement litigieuse : y a-t-il eu, malgré tout, un progrès dans
l’évolution du comportement humain lorsqu’on l’envisage à long terme ?
On répond généralement : « oui » sur le plan de la technologie,
« non » sur le plan de la morale.
Je vais pourtant tenter de démontrer qu’il y a également progrès sur le
plan du comportement moral. Je me ferai, comme on dit, l’avocat du
diable (expression mal choisie ici : il vaudrait mieux dire l’avocat de
l’ange…). Je prétendrai que l’histoire des hommes, au travers de ses
sombres péripéties, s’est effectivement accompagnée d’une
humanisation.
Pour en discuter, il convient de prendre du recul. Je citerai d’abord
plusieurs faits qui me semblent significatifs. Les grands empires
historiques depuis quatre mille ou cinq mille ans (Égypte, Rome)
semblent avoir été largement insensibles à ce qu’on appelle aujourd’hui
les « droits de la personne » (de toutes les personnes). Il y a deux mille
ans, pendant les jeux du cirque, des humains s’étripaient et s’entre-
tuaient devant des foules excitées. Des malheureux étaient livrés aux
bêtes affamées à la grande joie des spectateurs. Les prisonniers de guerre
étaient vendus comme esclaves, ou encore crucifiés et exposés sur la
route triomphale du « valeureux vainqueur ».
Il y a quelques siècles encore, les condamnés étaient exécutés en
public, par le feu, par la hache puis la guillotine.
Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, des bateaux chargés d’esclaves
appareillaient pour les Amériques.
Avec le siècle des Lumières, la situation change progressivement.
Le XIXe et le XXe siècle voient l’abolition officielle de l’esclavage, la
naissance de la Croix-Rouge, la réglementation du sort des prisonniers de
guerre, l’émancipation des femmes dans un grand nombre de pays.
Oui, mais… Il convient ici d’objecter que des formes d’esclavage
existent toujours : main-d’œuvre clandestine, tourisme sexuel, etc. Selon
une enquête de l’Organisation internationale du travail des Nations unies,
le trafic d’êtres humains est en augmentation (près de un million de
personnes par an). Les massacres n’ont pas cessé (Arméniens, Juifs,
Tutsis, etc.). La condition des femmes reste encore lamentable en de
nombreux endroits : remémorez-vous la situation en Afghanistan
avant 2001. Non seulement l’instruction, mais également l’hospitalisation
leur étaient refusées. Ces faits ne sont-ils pas en contradiction avec l’idée
d’un progrès moral, d’une humanisation de l’humanité ?
Je dirais que non… Aujourd’hui, ces faits sont connus et généralement
blâmés à l’échelle internationale. Les horreurs sont nommées comme
telles par une large fraction de l’humanité. Et même si les réactions
restent encore trop faibles, ces pratiques sont combattues.
Le tsunami de décembre 2004 a provoqué un élan de générosité
planétaire.
Plutôt que d’une amélioration de la morale, il faudrait parler d’une
évolution de la sensibilité humaine qui rend certaines actions socialement
inacceptables et, par là, influence les comportements. Il faut parler de
l’émergence à l’échelle de l’humanité d’un sentiment de compassion,
toujours croissant et de plus en plus exprimé. C’est déjà beaucoup. Et cela
vaut la peine qu’on le mentionne…
39
L’humanité s’humanise-t-elle ? (B)
J’ai présenté l’idée d’un progrès, au long de l’histoire, du
comportement des humains envers leurs semblables. Idée fort discutable,
il est vrai, mais susciter la discussion est un des buts de ces chroniques.
La création d’États de droit dans de nombreuses régions de la planète,
l’abolition de l’esclavage, l’amélioration du traitement des prisonniers de
guerre, la libéralisation du statut des femmes sont autant de
manifestations significatives d’une évolution positive. Et même si des
abus existent toujours, le seul fait qu’ils soient largement blâmés est
encore un signe de progrès.
Je voudrais étendre cette argumentation à notre rapport aux animaux.
Les associations de protection des animaux ont été créées il y a un
siècle à peine. Leur nombre croît rapidement et leurs moyens d’action
sont de plus en plus importants. Les résultats obtenus à ce jour sont
impressionnants. J’en profite pour signaler que je suis moi-même le
président de la Ligue Roc pour la préservation de la faune sauvage, une
association créée en 1976 par le grand humaniste Théodore Monod.
D’autres organismes cherchent à améliorer le sort des animaux destinés à
la nourriture. Les élevages intensifs de poulets en batterie et de cochons
en caissons (si petits qu’ils n’ont même pas la possibilité de se retourner)
sont progressivement interdits. Les coutumes culinaires asiatiques qui
consistent à battre longtemps les chiens ou à ébouillanter les carpes avant
de les achever pour en améliorer la saveur paraissent de plus en plus
révoltantes aux yeux des consommateurs. Les oppositions exprimées à
l’encontre de l’expérimentation animale pour les besoins de la
pharmacopée – je ne veux pas entrer ici dans le débat de sa justification
ou non – en sont encore des manifestations. La Déclaration universelle
des droits de l’animal, proclamée le 15 octobre 1978 à l’Unesco, montre
bien l’évolution de la sensibilité moderne sur cette question. Même si les
abus sont encore nombreux, le seul fait qu’ils soient signalés et
désapprouvés va encore dans le sens d’un progrès.
Pourtant, il convient de voir la réalité telle qu’elle est. Le meurtre est
inhérent à la nature. La vie animale en est tout empreinte. Il faut manger
et éviter d’être mangé. Conseil pratique : évitez de vous trouver sans arme
face à un lion, il ne vous ratera pas. Il ne s’agit pas de nier ce que l’on
pourrait appeler, d’une façon tout à fait anthropomorphique, la
« cruauté » de la nature. À ce sujet, je vous conseille la lecture de « Douce
nuit » de Dino Buzzati dans son livre Le K, qui en donne des exemples
impressionnants. Notre devoir d’humain est de chercher à la réduire. Le
lion ne sait pas qu’il peut nous faire souffrir, mais nous savons que nous
pouvons le faire souffrir. Et cela nous donne une responsabilité… Les
Amérindiens s’excusaient avant d’abattre un animal : « Désolés, on a
faim, c’est toi ou nous ! »
40
Vers un régime végétarien ? (A)
L’évolution de l’humanité vers une prise de conscience croissante de la
sensibilité animale et des traitements souvent cruels que nous leur
infligeons aura-t-elle un impact sur notre régime alimentaire ? Des
études scientifiques récentes nous montrent qu’au-delà de ces
considérations humanitaires d’autres facteurs militent en faveur d’une
diminution progressive de la consommation de la viande au profit d’un
régime végétarien.
La notion fondamentale ici est celle de « chaîne alimentaire ». Au bas
de la chaîne, les plantes recueillent l’énergie du Soleil en combinant le gaz
carbonique de l’atmosphère et l’eau du sol, formant ainsi des molécules
organiques comme les sucres. Les animaux herbivores (vaches, moutons)
ou granivores (volailles) mangent les plantes sous diverses formes. Les
carnivores (lions, loups), qui se nourrissent d’herbivores (antilopes,
chamois ou rongeurs), se situent au sommet de la chaîne alimentaire.
Le parcours, tout au long de cette chaîne, s’accompagne d’une
importante déperdition énergétique. Pour obtenir de sa nourriture un
gramme de protéines, le mouton en prend une dizaine aux plantes et le
lion une dizaine au mouton. Si l’on prend en considération l’énergie
solaire utilisée, un gramme de céréales est au moins une dizaine de fois
plus rentable, plus économique, que un gramme de bifteck.
Ces propos n’avaient pas beaucoup d’implications pratiques dans le
passé : les hommes n’étaient pas très nombreux et l’utilisation de
l’énergie solaire par l’humanité restait relativement faible.
Aujourd’hui, la situation est complètement différente. Nous utilisons,
directement ou indirectement, près de la moitié de la matière organique
planétaire produite par les plantes. La production mondiale de céréales
est d’environ deux milliards de tonnes par an. Ces céréales sont soit
directement mangées par les humains (blé, riz, maïs, etc.), soit données
aux animaux (bovins, ovins, volailles) et ensuite consommées par les
humains, après leur transformation en viande. Si toute la population
humaine mangeait la même proportion de viande que les habitants des
pays riches, cette production de céréales ne pourrait nourrir que le tiers
des habitants de la planète. Si, au contraire, toute l’énergie captée par les
plantes était absorbée directement (céréales, légumineuses, légumes,
fruits), on pourrait nourrir trois fois plus de monde qu’actuellement.
Dans le contexte de la crise contemporaine, ces notions deviennent
particulièrement importantes. D’une part, la population humaine
continue d’augmenter – on s’attend à ce qu’elle plafonne autour de huit à
dix milliards vers le milieu de ce siècle. D’autre part, la production de
nourriture à l’échelle mondiale régresse depuis une dizaine d’années. La
stérilisation des terres par l’irrigation excessive et par les pesticides, la
surpêche et la pollution des eaux en sont les causes majeures.
Dans une optique optimiste sur l’avenir de l’espèce humaine, il semble
vraisemblable que l’on assistera à une diminution notable des élevages
animaliers au profit des cultures céréalières. En d’autres mots, on
assignera de plus en plus de surfaces arables aux plantes et de moins en
moins aux pâturages.
41
Vers un régime végétarien ? (B)
Deux éléments présentés dans la chronique précédente laissent
entrevoir la possibilité que l’humanité devienne de plus en plus
végétarienne.
Le premier élément est d’ordre physico-chimique. Il concerne
l’utilisation de l’énergie solaire par les plantes et les animaux. Parce que
les herbivores doivent d’abord manger des végétaux pour se nourrir,
chaque gramme de protéines animales exige environ entre dix et cent
grammes de protéines végétales. Il est donc beaucoup plus économique,
sur le plan de l’énergie consommée, de se nourrir de végétaux que
d’animaux. Face aux restrictions alimentaires que l’humanité rencontrera
de plus en plus à cause, d’une part, de l’augmentation de sa population,
et, d’autre part, de la diminution des stocks de nourriture aussi bien
terrestre que marine, ce fait prendra probablement une importance
accrue dans le choix du régime alimentaire des humains. Ajoutons que la
méfiance engendrée par l’utilisation des farines animales, les épidémies
de « vache folle », les diverses maladies des ovins, contribuera
vraisemblablement aussi à ce changement de régime alimentaire.
Le second élément est relié à l’éveil d’une compassion active face à la
souffrance non seulement des humains, mais aussi des animaux. La
notion de droit des animaux est de plus en plus admise comme base de
réflexion par l’opinion publique. Tout comme la perte de popularité –
surtout chez les jeunes – de la chasse de loisir. Déjà, la chasse à courre est
interdite dans plusieurs pays européens (Allemagne, Belgique, Écosse,
Pays-Bas, Luxembourg…).
L’association de ces deux éléments – faible rendement protéinique de
la viande et sensibilité croissante par rapport aux animaux – laisse penser
que l’humanité deviendra de plus en plus à dominante végétarienne. En
un sens, elle renouerait alors, mais pour des raisons différentes, avec un
comportement plus archaïque : nos ancêtres simiens étaient
vraisemblablement végétariens.
42
Sommes-nous seuls dans l’univers ? (A)
Le « bon sens »
La vie est-elle apparue sur d’autres planètes, autour d’autres étoiles,
dans ce grand univers qui ne compte pas moins de cent milliards de
galaxies contenant elles-mêmes chacune environ cent milliards d’étoiles ?
Et, si oui : l’intelligence et la conscience ont-elles émergé au cours de
l’évolution des organismes qui les peuplent ? Admettons-le franchement :
notre ignorance, ici, est totale. Aucune donnée d’observation ne nous
autorise à affirmer que la vie existe ailleurs que sur la Terre. Malgré de
nombreuses heures d’écoute sur les meilleurs instruments (qui
pourraient recevoir des signaux provenant de sources situées à des
milliers d’années-lumière), aucun message n’a été capté par nos
radiotélescopes, et aucun récit de débarquement de « petits hommes
verts » n’a atteint le seuil de crédibilité requis pour entraîner la
conviction.
Grâce aux programmes récents de recherches astronomiques, il est
permis d’envisager une réponse dans les décennies à venir. Mais, pour le
moment, force nous est de reconnaître que nous n’avons aucune certitude
à ce sujet.
Cela ne nous empêche pas de spéculer…
La vie extraterrestre n’est-elle pas hautement probable ? Partant du
fait vérifié que la vie est apparue au moins une fois dans l’univers (chez
nous !), n’est-il pas déraisonnable, comme le prétendent certains, de
supposer qu’en tant de lieux possibles elle ne serait apparue qu’à un seul
endroit ?
Mais les arguments populaires habituels, dits de « bon sens », de
« déduction raisonnable » et de probabilité, peuvent-ils être invoqués
dans ce contexte ?
Première difficulté de cette argumentation : reconnaissons d’abord
que la notion de « bon sens » est une notion humaine bien subjective, que
toute déduction de ce type n’a de valeur que relative, et qu’elle ne peut,
sans risques, être étendue à l’ensemble du monde. L’univers n’a pas à être
« raisonnable ». Il est ce qu’il est, et c’est à notre raison de s’y adapter…
La seconde difficulté vient de l’utilisation de la notion de probabilité.
Cette notion n’est applicable à un phénomène que si l’on en connaît
toutes les alternatives. Au casino, par exemple, un joueur qui lance un dé
peut calculer la probabilité d’obtenir un « trois », parce que le dé qu’il
utilise est doté de six faces. Dans ce cas, la probabilité d’obtenir un trois
est simplement de un sixième. Mais si on lui procure un autre dé dont on
ne lui révèle pas le nombre de faces, il lui est impossible de faire un calcul
de probabilités. Il lui manque une information essentielle : le nombre de
résultats possibles de son lancer.
À cause de notre présente ignorance de l’ensemble et du déroulement
précis des processus qui ont permis le passage de la matière inanimée à la
matière vivante sur la Terre, nous devons renoncer à toute tentative de
calculer la probabilité d’apparition de la vie dans un quelconque contexte
planétaire.
Quels que soient la dimension de l’univers et le nombre de planètes
potentiellement habitables, le fait que la vie soit apparue sur la Terre ne
nous apprend rien sur la probabilité qu’elle existe ailleurs dans l’univers.
43
Sommes-nous seuls dans l’univers ? (B)
L’argument des trois fenêtres
Grâce aux observations des grands télescopes, nous avançons
rapidement dans l’exploration de notre univers. Une propriété du cosmos
nous frappe de manière de plus en plus évidente : sa grande
homogénéité. De chez nous jusqu’à des milliards d’années-lumière, on
relève de grandes similitudes dans l’aspect et le comportement de la
matière. C’est, un peu partout, passablement – mais pas exactement –
pareil. À la fois au niveau des grandes structures (galaxies, nébuleuses,
étoiles) et à celui des petites structures (molécules, atomes, particules
élémentaires). Et les lois qui régissent la matière sont partout les mêmes.
L’imagerie astronomique nous permet d’observer le monde par ce que
nous appellerons la « grande fenêtre ». On constate que l’univers est une
sorte d’archipel dont les îles sont les galaxies. On les regroupe selon leurs
formes : spirales, elliptiques, irrégulières… Ces formes évoluent en
fonction de l’âge de l’univers. Dans ces galaxies, on observe une multitude
d’étoiles classifiées selon leur température, leurs couleurs et d’autres
paramètres. Mais, d’une galaxie à l’autre, les astres montrent de grandes
analogies.
Par la « petite fenêtre », ouverte grâce à l’analyse de la lumière des
astres au moyen des spectroscopes, on peut observer et répertorier les
populations d’atomes et de molécules. Résultat remarquable : nous
retrouvons les mêmes atomes partout, les mêmes que dans nos
laboratoires de physique terrestre. Aucun atome inconnu sur la Terre n’a
été détecté dans le ciel, jusqu’aux limites du cosmos observable (sauf
l’hélium, détecté d’abord dans le Soleil et retrouvé plus tard sur la Terre).
De même, la radioastronomie nous a révélé la présence dans notre
galaxie, comme dans bien d’autres galaxies voisines, de molécules
interstellaires déjà familières à nos chimistes. Fait remarquable : toutes
les molécules incorporant plus de trois ou quatre atomes – certaines en
ont une centaine – contiennent un nombre important d’atomes de
carbone. Le carbone semble être, sur la Terre comme au ciel, l’élément de
choix des architectures moléculaires.
Il nous reste encore à pouvoir observer par la troisième fenêtre, la
fenêtre qui s’ouvrirait sur des structures de dimensions intermédiaires
entre les atomes et les galaxies. La fenêtre qui correspondrait
vraisemblablement aux organismes vivants, des virus jusqu’aux baleines.
Cette fenêtre nous est encore fermée, d’où notre impossibilité aujourd’hui
de savoir si la vie existe ailleurs que chez nous. Elle pourrait bien s’ouvrir
rapidement grâce aux ambitieux programmes de recherches spatiales.
Pourtant, les résultats des observations par la petite et la grande
fenêtre nous permettent d’énoncer un argument de plausibilité :
l’argument d’homogénéité cosmique. Il s’énonce comme suit : tenant
compte des grandes similarités observées aussi bien dans les
macrostructures que dans les microstructures, on peut supposer que les
structures intermédiaires présentent des analogies avec celles qui nous
sont familières sur la Terre. Les formes vivantes, si elles existent,
révéleraient sans doute une grande diversité (comme sur la Terre), mais
les caractéristiques communes resteraient nombreuses. Cette dernière
proposition est d’ailleurs renforcée par la nécessité pour les vivants de
satisfaire aux contraintes liées aux exigences de la vie elle-même : puiser
de l’énergie, rencontrer la compétition, se reproduire, etc.
Que vaut cet argument de l’homogénéité des structures pour appuyer
la thèse de la vie extraterrestre ? À mon avis, il est suggestif, mais sans
plus. Le débat est loin d’être terminé…
44
Sommes-nous seuls dans l’univers ? (C)
L’objection de Fermi
Nous avons d’abord reconnu n’avoir aucune preuve de l’existence
d’êtres vivants extraterrestres. Puis nous avons admis que les arguments
de bon sens et de probabilité ne nous sont ici d’aucun secours.
Nous avons alors développé l’argument de l’homogénéité des
structures cosmiques, à grande échelle (étoiles, galaxies) et à petite
échelle (atomes, molécules), pour suggérer que cette homogénéité rend
plausible (mais pas certaine) l’existence de structures de dimensions
intermédiaires : les organismes vivants.
Abordons maintenant la thèse opposée à l’aide d’une argumentation
proposée vers 1950 par le physicien Enrico Fermi, pour défendre l’idée
que nous pourrions bien être les seuls êtres pourvus d’intelligence dans le
cosmos. S’interrogeant au sujet des extraterrestres, il disait : « Où sont-
ils ? Je ne les vois pas autour de moi. »
Quel rapport avec notre sujet ? Certaines étoiles, nous le savons, sont
beaucoup plus vieilles que le Soleil. Leurs planètes pourraient donc être
habitées depuis plus longtemps que ne l’est la Terre. Les hypothétiques
civilisations qui s’y seraient développées pourraient avoir atteint un
niveau technologique bien supérieur au nôtre.
Or, après seulement quelques décennies de développement des
techniques astronautiques, nous pouvons déjà quitter notre Terre et
explorer la surface d’autres planètes du système solaire : Mars, Saturne,
Jupiter. Nous ne sommes pas en mesure de rejoindre les étoiles voisines,
mais, au rythme où la science et la technologie progressent, nous
pourrions y accéder dans un avenir pas trop lointain. Rappelons qu’à la
fin du XIXe siècle les vitesses maximales atteintes par les véhicules de
fabrication humaine étaient inférieures à cent kilomètres à l’heure alors
qu’à la fin du XXe elles dépassent trente mille kilomètres à l’heure. Quelles
seront-elles en 2100 ? en 3000 ?
À la lumière de ces remarques, l’objection de Fermi s’énonce de la
façon suivante : si d’autres intelligences existent, et si elles se sont
engagées dans l’industrie astronautique, il n’y a aucune raison de penser
que certaines d’entre elles ne soient pas déjà capables d’explorer le
domaine des étoiles de la Voie lactée et même celui des galaxies
extérieures. Leurs cosmonautes pourraient vraisemblablement débarquer
sur notre planète et se retrouver parmi nous. Fermi regarde autour de lui
et n’en voit pas.
Quelles pourraient être les raisons pour lesquelles nous n’aurions pas
encore été visités (ni même contactés…) par ces extraterrestres ?
Mais, avant de répondre à cette question, posons-nous-en une autre :
devrions-nous nous réjouir d’apprendre un jour que des visiteurs de
l’espace ont débarqué sur notre sol ? Bien sûr, notre curiosité serait
grande d’entrer en contact avec eux, de nous instruire sur leur vision du
monde, sur leur philosophie de la vie et sur leurs avancées scientifiques et
technologiques, manifestement plus grandes que les nôtres, puisqu’ils
maîtriseraient les vols interstellaires alors que nous en serions encore
loin…
Mais, question troublante : quelle serait leur attitude à notre égard ?
S’ils arrivaient chez nous en conquérants, comme les Espagnols au
Mexique il y a quelques siècles, notre sort serait loin d’être enviable. Nous
ne serions vraisemblablement pas en mesure de nous opposer avec succès
à leurs techniques supérieures. Il faudrait alors compter sur leur
magnanimité et leur désir de convivialité. Mais s’ils ressemblaient à
certains humains, et si l’on se fie aux récits des conquêtes coloniales, cette
espérance pourrait bien être illusoire…
45
Sommes-nous seuls dans l’univers ? (D)
Les risques technologiques
Si la vie extraterrestre existe un peu partout dans notre univers, si des
civilisations se sont développées sur d’autres planètes, si elles ont atteint,
avant nous, le stade de technologie astronautique requis pour
entreprendre des périples interstellaires et peut-être même
intergalactiques, comment expliquer que nous n’ayons reçu, jusqu’ici,
aucun visiteur et, en tout cas, aucun message radio attestant de leur
présence dans notre ciel ? Ce vide peut-il être pris comme un argument
contre la thèse de la vie extraterrestre ? Cela nous indique-t-il que nous
sommes seuls dans l’univers ?
Il importe ici de rappeler que Fermi formulait sa célèbre question
« Où sont-ils ? Je ne les vois pas autour de moi » vers les années 1950, à
une période où sévissait ce qu’on a appelé la « terreur nucléaire ». Deux
puissances ennemies, les USA et l’URSS, s’affrontaient dans une guerre
froide, armées chacune de milliers de mégatonnes d’ogives nucléaires
installées dans des silos souterrains ou sous-marins et prêtes, à tout
instant, à détruire le camp adverse. Nous savons depuis la publication des
archives du Kremlin qu’à plusieurs reprises des incidents ont failli
déclencher l’assaut catastrophique qui aurait pu rayer l’humanité de la
planète.
Fermi faisait alors la remarque suivante : une civilisation qui aurait
atteint le niveau technologique requis pour visiter l’univers arriverait
vraisemblablement, à peu près en même temps, à maîtriser l’énergie
nucléaire et à fabriquer des bombes atomiques.
D’où la question angoissante : quel est l’intervalle de temps moyen,
pour une civilisation donnée, entre le début des communications
spatiales et le déclenchement d’un conflit qui éliminerait une espèce
intelligente, ou, du moins, l’affaiblirait au point de décourager tout effort
spatial ?
Telle était donc, formulée implicitement par cette interrogation, la
raison du pessimisme de Fermi face à la possibilité de vie intelligente
extraterrestre : elle existe peut-être, mais elle ne dure pas. Elle
s’autodétruit.
Aujourd’hui, la situation politique est profondément différente. Avec
le démantèlement des silos atomiques dans les années 1980, et celui de
l’URSS après 1989, le spectre d’un holocauste nucléaire mondial s’est
largement estompé. En ce moment, il n’y a guère de scénario crédible
d’un affrontement nucléaire majeur, même si des menaces existent
encore de conflits locaux en Asie par exemple, où des pays comme le
Pakistan, l’Inde et la Corée du Nord développent des arsenaux atomiques.
Mais l’argument de Fermi peut également se formuler autour d’une
autre menace sur l’avenir de l’humanité : la détérioration de la biosphère
et des conditions de vie des êtres humains.
Les réussites récentes de l’exploration spatiale – atterrissages sur
Mars, succès des missions vers Jupiter, Saturne et Titan, multitude de
projets en active préparation vers d’autres objectifs planétaires – sont
d’excellent augure pour l’avenir de l’astronautique.
Mais, en parallèle, l’accumulation d’informations inquiétantes sur la
situation environnementale pose sérieusement la question de l’avenir de
l’humanité. Et, conséquemment, de la poursuite prolongée de l’effort
spatial.
L’humanité peut encore reprendre son destin en main et redresser la
situation pour éviter son extinction ou son affaiblissement général. Ce
n’est qu’à ce prix que l’exploration du cosmos pourra continuer et nous
permettre de visiter toutes les merveilles de notre grand univers.
46
Extinction de l’humanité ? (A)
Le passé de la Terre
Visitant, il y a quelques décennies, le musée d’Histoire naturelle de
Chicago, j’ai vu, dans la boutique des cartes postales, un poster illustrant
les espèces animales déjà éteintes (le dodo de l’île Maurice, le pigeon
migrateur américain, etc.) ou sérieusement menacées (le tigre blanc, le
phoque moine). Tout au bas du poster étaient représentés un homme,
une femme et leur bébé.
Surprise et choc ! Fallait-il prendre ce message au sérieux ? La
population humaine ne cesse d’augmenter… Comment peut-on envisager
son extinction ?
Ajoutons qu’à cette époque (il y a environ trente ans) les signes
d’alarme sur l’état de la vie terrestre étaient beaucoup moins inquiétants
qu’aujourd’hui. Certains disaient : « Une espèce disparaît, une autre
apparaît, c’est le dynamisme normal de l’évolution. La vie est en
perpétuelle transformation. » D’autres ajoutaient : « Nos énergies
seraient mieux employées à aider les humains plongés dans la misère
qu’à nous apitoyer sur les petites bêtes. »
Et pourtant…
Il est toujours intéressant, quand on veut aborder un problème, de
procéder d’abord à une rétrospective historique. Y a-t-il eu des
précédents, des situations analogues, dans le passé ?
Nous avons insisté, dans les chroniques précédentes, sur la
persistance de la vie sur Terre depuis près de quatre milliards d’années.
Des premiers milliards d’années, nous savons peu de chose. Nos
connaissances plus sérieuses portent sur les dernières centaines de
millions d’années. Nous pouvons alors suivre, mais avec encore beaucoup
d’incertitudes, le nombre des espèces vivantes et le sort de leurs
populations.
Les géologues ont mis en évidence l’occurrence, à plusieurs reprises
dans les ères passées, de changements brusques et profonds dans la faune
et la flore. L’étude des variétés de fossiles observées dans les strates du
sol montre qu’à ces occasions nombre d’espèces avaient soudainement
disparu (on parle ici d’extinction) et que, par la suite, de nouvelles
espèces avaient vu le jour.
Les causes de ces extinctions sont encore mal connues, au moins pour
les plus anciennes. On les attribue à des changements rapides de
conditions climatiques provoquées par du volcanisme intense ou des
chutes de météorites.
On compte généralement cinq grandes périodes d’extinction majeures
dans l’histoire de la Terre. La troisième, datant de deux cent cinquante
millions d’années, a failli être fatale aux organismes terrestres. On estime
à 90 % la fraction des espèces alors éliminées. On peut même imaginer
une catastrophe d’ampleur encore plus grande (impact d’un astéroïde ?)
qui aurait éradiqué toute forme de vie, jusqu’aux plantes et aux bactéries.
L’atmosphère se serait progressivement transformée en gaz carbonique,
ramenant la Terre à son état des débuts du système solaire. Effet de serre
et réchauffement garantis. Vénus n’est pas loin…
47
Extinction de l’humanité ? (B)
La disparition des dinosaures
La vie, maintenant que nous la connaissons mieux grâce aux avancées
spectaculaires des sciences biologiques, ne cesse de nous impressionner
par ses qualités de robustesse et d’adaptabilité. Dans les chroniques
précédentes, nous avons parlé des grandes extinctions qui ponctuent
l’histoire des espèces vivantes depuis plusieurs centaines de millions
d’années. À ces occasions, certaines espèces disparaissent tandis que
d’autres, moins fragiles, survivent et s’installent dans les niches
écologiques devenues vacantes.
La quatrième extinction, il y a environ deux cents millions d’années,
met fin au règne des ammonites, mollusques à structure spiralée dont la
forme rappelle celle des cornes de bouc.
Peu de temps après cet événement apparaissent les premiers
dinosaures et les premiers mammifères. Parmi ces derniers, nos ancêtres
les plus lointains sont des petits rongeurs nocturnes qui évoluent peu. Au
contraire, les dinosaures se multiplient, occupent bientôt tous les
territoires disponibles, des régions polaires aux zones équatoriales, se
diversifient, prennent toutes les dimensions, de quelques décimètres à
quelques dizaines de mètres, et deviennent les maîtres du monde.
Une météorite nommée Chixculub (du nom de son lieu d’impact au
Mexique) va bouleverser tout cela. Ce gros caillou d’environ dix
kilomètres de diamètre, après avoir gravité autour du Soleil quelque part
entre Mars et Jupiter, pendant des milliards d’années, se voit lentement
dévié vers notre Terre par le champ de gravité des planètes voisines. En
moins de trente secondes, il traverse l’atmosphère et s’écrase dans le golfe
du Mexique, dégageant une énergie équivalant à des millions de bombes
atomiques de grand format. Des monceaux de pierres, liquéfiées sous le
choc, s’élèvent dans l’espace et retombent un peu partout sur la Terre.
L’atmosphère s’échauffe localement à plus de mille degrés, et les forêts
s’enflamment. D’opaques nuages de fumée sombre obscurcissent le ciel
pendant des mois. Les rayons du Soleil ne peuvent les traverser, ce qui
entraîne une interruption de la photosynthèse et une longue période de
froid intense.
Grâce aux recherches géologiques dans les couches rocheuses témoins
de cet événement, nous pouvons maintenant reconstituer les phases du
retour de la vie après le choc, identifier les espèces recolonisatrices et
leurs successeurs.
Nous ne savons pas comment les mammifères ont réussi à survivre à
cette catastrophe planétaire. Mais ils sont toujours là, alors que les
grands dinosaures ont disparu. Et, à leur tour, ils se diversifient
rapidement. Leurs restes fossilisés apparaissent dans les couches
géologiques postérieures à celle de l’extinction. Les premiers primates
(qui vont donner les grands singes) sont déjà là il y a cinquante-cinq
millions d’années, dix millions d’années seulement après la collision.
L’évolution se poursuit à vive allure jusqu’à l’apparition des hominiens, il
y a environ cinq millions d’années. Aujourd’hui, les humains, tout comme
auparavant les dinosaures, sont les maîtres incontestés de la Terre dont
ils occupent pratiquement toute la surface.
Notons, comme l’ont fait plusieurs biologistes, le caractère heureux
qu’a représenté, pour les mammifères des périodes antérieures, la chute
de la météorite de Chixculub : elle a éliminé leurs adversaires de près de
deux cents millions d’années, leur laissant le terrain libre. S’ils avaient pu
parler, ils auraient peut-être dit tout simplement : « Ouf ! enfin
débarrassés ! »
48
Extinction de l’humanité ? (C)
La crise contemporaine
Au cours des dernières chroniques, nous nous sommes attardés sur
plusieurs aspects de l’évolution de la vie sur Terre. Ces considérations
sont importantes pour tenter de prévoir l’avenir des êtres vivants et, plus
particulièrement, celui de l’humanité. Nous avons commenté les
extinctions massives d’espèces vivantes qui ont entraîné des changements
importants dans la distribution de la faune et de la flore. Les espèces qui
survivent sont celles qui ont réussi à s’adapter aux conditions nouvelles.
Les autres disparaissent à jamais.
Qu’est-ce qui nous permet aujourd’hui d’affirmer que nous sommes
engagés dans une période d’extinction comparable aux plus graves que la
biosphère ait connues ? Selon le programme des Nations unies pour
l’environnement (PNUE), près d’un quart des mammifères (1130 espèces)
et 12 % des espèces d’oiseaux sont menacés d’extinction. De nombreux
spécialistes s’attendent à une perte de 20 % à 50 % des espèces dans les
trente prochaines années.
Les êtres humains prennent facilement pour acquis l’idée qu’ils sont le
but, le chef-d’œuvre de l’évolution biologique, et qu’en conséquence ils
sont exemptés de la destinée commune aux espèces vivantes. Ce n’est pas
le message que nous recevons aujourd’hui des connaissances
scientifiques. Les espèces qui perdurent sont celles qui arrivent à installer
un rapport harmonieux avec les autres espèces de leur écosystème.
J’aime bien prendre l’exemple des tortues. Elles existent depuis environ
trois cents millions d’années et pourraient se perpétuer encore
longtemps. Elles ne menacent personne, et personne ne les menace…
Sauf nous.
Dans cette sixième extinction, les humains jouent trois rôles
différents. Ils en sont la cause (par leur activité et leur industrie), les
victimes possibles, et les sauveurs potentiels.
La crise contemporaine diffère de la précédente (celle qui a anéanti les
dinosaures) sur plusieurs points. Relativement peu de temps après la
chute de la météorite, les dommages de la cinquième extinction étaient
entérinés et la récupération biologique pouvait commencer. Personne ne
sait aujourd’hui quand et comment se terminera la sixième dont l’homme
et la femme du poster du musée de Chicago pourraient bien être victimes.
Un scénario tragique s’impose à notre imagination. La disparition de
l’espèce humaine, ou son affaiblissement au point qu’elle perdrait sa
puissance de détérioration, stopperait vraisemblablement les dégâts.
Comme celui des dinosaures il y a soixante-cinq millions d’années,
notre règne prendrait fin. La crise s’arrêterait alors d’elle-même. Comme
les mammifères après la chute de la météorite, les baleines et les
éléphants, s’il en reste, pourraient à leur tour dire : « Ouf ! »
49
Extinction de l’humanité ? (D)
La détérioration de l’environnement
Alors que la sixième extinction d’espèces – tant animales que
végétales – se poursuit activement, son spectre laisse planer une lourde
menace : celle de devoir inscrire les humains sur la liste des espèces
disparues.
Peut-on envisager sérieusement une pareille perspective ?
On connaît dorénavant assez bien les causes et les circonstances de
cette extinction en cours. Elles vont d’une prédation excessive commise
par les humains – chasses et pêches à outrance – à la fragmentation,
voire à la disparition, des habitats : ceux, entre autres, des grands félins,
qui ont besoin d’immenses territoires pour survivre.
Ces schémas de causalité ne peuvent pas vraiment s’appliquer à
l’espèce humaine. Même les guerres les plus meurtrières n’ont jamais
menacé l’ensemble de l’humanité. L’incidence de la mortalité à aucun
moment n’a dépassé 2 % de la population.
Et si la plupart des animaux ne peuvent supporter la réduction de leur
territoire, ces restrictions ne semblent pas affecter les humains.
L’accroissement rapide du nombre des mégapoles de plus de dix millions
d’habitants prouve à l’évidence la possibilité d’adaptation de l’espèce
humaine à de grandes concentrations.
En fait, nous constatons que, loin de décroître, la population humaine
continue à augmenter. En partie grâce aux progrès de la médecine, mais
aussi et d’abord grâce à l’amélioration de l’hygiène qui a fait chuter la
mortalité infantile. La durée moyenne de la vie humaine sur l’ensemble
du globe ne cesse de s’allonger.
Pourtant, de nombreux signes montrent que l’avenir de l’humanité est
problématique. Les pollutions de plus en plus graves de l’air et de l’eau
accentuent les risques de dégradation de la santé humaine. Elles
provoquent un taux croissant de malformations congénitales et
affaiblissent les résistances aux maladies infectieuses. On trouve de plus
en plus de molécules toxiques dans le sang humain et le nombre de
spermatozoïdes dans le sperme est en diminution rapide depuis plusieurs
décennies.
Dans le contexte contemporain où la disparité des richesses ne cesse
de s’accroître, où plus d’un cinquième de l’humanité n’a pas accès à des
installations sanitaires et boit au quotidien une eau polluée, on peut
douter de l’efficacité des avancées de la recherche médicale pour enrayer
ces fléaux. Depuis plusieurs années, l’absence de soins médicaux
provoque le retour en force de maladies comme la malaria dont l’aire de
répartition s’étend avec le réchauffement climatique. Et il faut encore
ajouter l’extension terrifiante du sida dans les pays qui ne disposent pas
des thérapies appropriées.
L’état de délabrement de l’ex-URSS est un exemple de situation
contemporaine dont il faut craindre la généralisation. Après des
décennies d’industrialisation sauvage sans le moindre souci écologique
ou humanitaire, la durée de vie moyenne y est, en maints endroits, en
régression.
L’assèchement de la mer d’Aral est un exemple particulièrement
dramatique. Les pesticides, déversés dans les champs de coton irrigués
par les eaux des fleuves détournés de leur destination, ont hautement
pollué toute la région. Les poissons – principale nourriture des
populations – sont contaminés. Les systèmes immunitaires sont
sérieusement détériorés et les maladies contagieuses se propagent
rapidement. Une fraction importante des enfants naît avec des
malformations entraînant souvent une mort précoce. L’espérance de
vie – une des plus basses du monde – continue à diminuer.
50
Extinction de l’humanité ? (E)
La menace bactériologique
Qu’est-ce qui pourrait provoquer l’élimination de l’espèce humaine, ou
du moins son affaiblissement, à un point tel qu’elle cesserait d’être un
agent majeur de détérioration de la biosphère, mettant ainsi un terme à la
sixième extinction ?
Il faut ici évoquer le redoutable accroissement de l’efficacité des
techniques et des engins de destruction utilisés pour la guerre. Au
XXe siècle, les moyens considérables mis en œuvre pour améliorer la
puissance des armes ont abouti à la mort de plusieurs dizaines de
millions de personnes. Si Hitler avait obtenu la bombe atomique, ce
nombre aurait sans doute été beaucoup plus élevé… Par la suite, une
guerre nucléaire entre les USA et l’URSS, au moment de la période dite
de la « terreur nucléaire » entre 1950 et 1980, aurait vraisemblablement
réduit la population planétaire de façon radicale. On évalue à plus d’un
milliard les victimes qui auraient décédé quinze minutes après les
explosions et à plusieurs milliards celles qui auraient succombé aux effets
secondaires. Plus de la moitié de l’humanité aurait pu disparaître…
Fort heureusement, l’époque de la terreur nucléaire s’est terminée
quand les chefs des deux superpuissances (Gorbatchev et Reagan),
prenant conscience du danger et de la gravité de la situation, ont décidé,
dans la décennie 80, d’arrêter cette monstrueuse et absurde escalade et
de commencer le démantèlement des arsenaux nucléaires.
Aujourd’hui, de nouvelles et terrifiantes perspectives surgissent avec
le développement des armes bactériologiques. Le spectre des épidémies
provoquées – d’anthrax ou d’autres pestes – pèse lourdement sur l’avenir
de l’humanité. La circulation des informations scientifiques, la facilité
d’accès à des renseignements cruciaux, le développement des réseaux
informatiques accentuent considérablement les risques. La possibilité
d’une démarche réfléchie et raisonnable comme celle des deux
superpuissances dans les années 1980 pour freiner le cours démentiel des
événements n’existe peut-être plus à cause justement de la facilité relative
de ces actions terroristes qui échappent à tout contrôle. L’humanité est de
plus en plus à la merci de psychopathes qui, à l’image du Dr No de James
Bond, pourraient disposer d’armes redoutables et les utiliser sans avoir
d’états d’âme.
Dans ces dernières chroniques, nous avons répertorié les différentes
causes qui pourraient affecter gravement la population humaine et
provoquer son élimination. Les menaces les plus graves ne viennent pas
de l’extérieur, mais des créations de l’intelligence humaine et de son
incapacité apparente à gérer ses propres inventions. Nous retrouvons ici
le mythe de l’apprenti sorcier. Mais sans l’existence rassurante d’un
maître sorcier qui viendrait à son secours.
51
En somme…
Il ressort, à la lecture de ces textes, que la crise contemporaine résulte
de la confrontation de trois facteurs majeurs :
— La prodigieuse efficacité du cerveau humain
— L’accroissement de la population mondiale
— La dimension limitée de notre planète.
Le deuxième facteur n’est pas sans rapport avec le premier.
L’invention de l’agriculture, à partir du huitième millénaire avant Jésus-
Christ, tout comme les innovations industrielles des siècles les plus
récents, a été accompagnée de fortes augmentations de la population
mondiale.
Depuis quelques décennies, cette coévolution des techniques et de la
population se heurte de plein fouet au troisième facteur, celui des limites
des ressources sur les espaces eux-mêmes forcément limités de notre
planète.
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous
sommes mortelles », écrivait Paul Valéry, constatant l’effondrement des
empires anglais et français suite à ceux de Ninive, de Babylone, des
empires romain et égyptien établis quelques milliers d’années
auparavant. Aujourd’hui, nous constatons avec stupeur que l’empire des
humains sur la Terre pourrait également prendre fin.
Ainsi donc, loin d’être – comme nous avions tendance à nous en
persuader – l’apothéose de l’évolution biologique et, à ce titre, d’être
exemptés de l’élimination que nous infligeons à des milliers d’espèces,
nous réalisons que nous sommes passibles du même sort, et qu’en bien
des cas nous faisons tout ce qu’il faut pour y arriver…
Sur une planète minuscule, une espèce – la nôtre – disparaît : que
représenterait, à l’échelle du cosmos, notre élimination ? Une simple
anecdote dans l’immensité d’un univers peuplé de centaines de milliards
de galaxies hébergeant des centaines de milliards d’étoiles et de
planètes ? La « nature » ne verserait pas une larme…
J’aimerais défendre ici une opinion toute différente. Remontons le
temps pour resituer cette question dans son contexte cosmique.
Les connaissances acquises en astronomie nous en disent long sur nos
origines cosmiques. L’histoire de l’univers peut se raconter comme
l’émergence de la complexité à partir de la purée torride et homogène des
premiers instants suivant le big bang. Au fur et à mesure du
refroidissement et sous l’effet des forces naturelles, des particules
s’associent pour former des structures possédant des propriétés
nouvelles.
Ainsi se constitue, à des moments que nous pouvons dater, des
séquences de systèmes nouveaux : nucléons, noyaux atomiques, atomes,
molécules et, sur notre planète – peut-être ailleurs –, cellules vivantes,
organismes biologiques, écosystèmes… Chaque système est porteur de
propriétés nouvelles résultant de la combinaison des éléments dont il est
composé et qui génère des interactions avec ce qui constitue son
environnement.
Dans la biosphère terrestre, ces propriétés émergentes engendrent des
avantages adaptatifs précieux tout au long de l’évolution biologique
quand se posent des problèmes d’alimentation et de survie. De ce point
de vue, les humains que nous sommes, mal protégés par leur constitution
physique (pas de carapace comme les tortues, pas de griffes acérées
comme les félins, pas de dard comme les guêpes, et pas d’ailes pour
fuir…), ont survécu grâce à leur intelligence, cette prodigieuse propriété
émergeant de l’assemblage des plusieurs milliards de neurones de leur
cerveau.
Loin de se contenter d’assurer sa survie grâce au développement de
techniques sans cesse perfectionnées, le cerveau humain a donné
naissance à une extraordinaire moisson d’activités. Les merveilles de la
création artistique, musicale, picturale, littéraire, sont des prouesses du
génie humain, tout comme le large éventail des connaissances
scientifiques sur le cosmos dans toutes ses dimensions, grandes ou
petites. Aucune autre espèce n’a mis les pieds sur la Lune, aucune autre
n’a survolé Saturne, découvert les lois qui régissent la matière et l’histoire
de l’univers. Que deviendraient les merveilleux fruits de la culture si nous
cédions la place aux mouettes, aux rats ou aux insectes ?
Ce sont tous ces fabuleux trésors qui disparaîtraient si disparaissait
l’humanité… Cela signifierait que l’accès à une si grande puissance
mentale entraîne le risque de l’élimination de qui en est le détenteur. Et
se trouverait confirmée l’idée que l’intelligence est un cadeau
empoisonné.
« Mais là où il y a danger, croît aussi ce qui sauve », écrivait le poète
allemand Hölderlin.
Des lueurs d’espoir apparaissent quand nous considérons l’évolution
de la sensibilité humaine. Le massacre des pigeons migrateurs américains
et des grands pingouins dans l’indifférence générale ne serait guère
pensable aujourd’hui. Un respect croissant de la vie favorise une prise de
conscience de la crise actuelle et s’accompagne de gestes positifs. Nous
assistons à la naissance de mouvements de protection du vivant, des
humains jusqu’aux animaux et aux fleurs sauvages. J’ai signalé la mise en
œuvre de décisions salutaires, pour préserver la couche d’ozone, pour
réduire l’acidité des pluies, pour restaurer avec quelques succès des
équilibres naturels.
S’humaniser ou périr : ainsi pourrions-nous présenter l’enjeu auquel
nous voilà confrontés. La sixième extinction pourrait se terminer non pas
par une passivité qui nous mènerait à une inéluctable disparition, mais
par une réaction vigoureuse qui, en nous décidant à stopper l’hécatombe
des espèces que nous sacrifions actuellement, nous épargnerait nous
aussi d’appartenir un jour à la liste des espèces disparues.
Alors nous pourrions pousser plus loin, parmi les étoiles et les
galaxies, notre exploration de l’univers. Et, préservant et enrichissant
notre culture, embellir le monde en multipliant sous toutes les formes les
créations d’œuvres d’art. Et peut-être – qui sait – bénéficier un jour des
apports culturels de civilisations extraterrestres… si elles existent !
« L’espoir, certes, demeure et chante à demi-voix », nous disait aussi
Paul Valéry.
Du même auteur Évolution stellaire et nucléosynthèse
Gordon and Breach/Dunod, 1968
Soleil
en collaboration avec J. Véry, E. Dauphin-Lemierre et les enfants d’un
CES
La Noria, 1977 rééd., La Nacelle, 1990
Patience dans l’azur
Seuil, « Science ouverte », 1981
et « Points Sciences », 1988 (nouvelle édition) Poussières d’étoiles
Seuil, « Science ouverte », 1984 (album illustré) et « Points Sciences »,
1994 (nouvelle édition) L’Heure de s’enivrer
Seuil, « Science ouverte », 1986
et « Points Sciences », no 84, 1992
Malicorne
Seuil, « Science ouverte », 1990
et « Points », 1995
Poussières d’étoiles. Hubert Reeves à Malicorne
Cassette vidéo 52 min.
Vision Seuil (VHS SECAM), 1990
Comme un cri du cœur
ouvrage collectif
L’Essentiel, Montréal, 1992
Compagnons de voyage
en collaboration avec J. Obrénovitch Seuil, « Science ouverte », 1992
(album illustré) et « Points », 1998 (nouvelle édition) Dernières
nouvelles du cosmos
Seuil, « Science ouverte », 1994
et « Points Sciences », 2002 (nouvelle édition) La Première Seconde
Seuil, « Science ouverte », 1995
et « Points Sciences », 2002 (nouvelle édition) L’espace prend la
forme de mon regard
Myriam Solal, 1995
L’Essentiel, Montréal, 1995
Seuil, 1999, « Points », 2002
La Plus Belle Histoire du monde
(en collaboration avec Y. Coppens, J. de Rosnay, D. Simonnet)
Seuil, 1996 et « Points », 2001
Intimes convictions
Paroles d’Aube, 1997
La Renaissance du livre, 2001
Oiseaux, merveilleux oiseaux
Seuil, « Science ouverte », 1998
et « Points Sciences », 2003
Noms de dieux
(entretiens avec Edmond Blattchen) Stanké, Montréal, et Alice éditions,
Liège, 2000
L’Univers
CD à voix haute, Gallimard, 2000
Sommes-nous seuls dans l’univers ?
(en collaboration avec N. Prantzos, A. Vidal-Madjar, J. Heidmann)
Fayard, 2000 Le Livre de poche, 2002
Hubert Reeves, conteur d’étoiles
documentaire écrit et réalisé par Iolande Cadrin-Rossignol, Office
national du film canadien, 2002
DVD Éditions Montparnasse, 2003
Mal de Terre
(avec Frédéric Lenoir)
Seuil, « Science ouverte », 2003
et « Points Sciences », 2005
{1}
L’INDEFOR, l’Institut national de développement forestier.
{2}
Chaque calorie extraite de l’air de la voiture nécessite l’éjection dans l’atmosphère de
plusieurs calories supplémentaires. Ainsi le veut le second principe de la thermodynamique.
{3}
Le harfang des neiges est l’oiseau emblématique du Québec.