Enjeux de l'aide publique au développement
Enjeux de l'aide publique au développement
Pierre Jacquet
Dans Politique étrangère 2006/4 (Hiver), pages 941 à 954
Éditions Institut français des relations internationales
ISSN 0032-342X
DOI 10.3917/pe.064.0941
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Aide aux intérêts stratégiques nationaux des donneurs, aide à une politi-
que de croissance et de redistribution, aide à la diffusion d’une bonne
gouvernance : l’aide publique au développement (APD) est successive-
ment, ou simultanément, un peu tout cela. Devenue une politique publique
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importante, l’APD doit aujourd’hui redéfinir ses objectifs, ses pratiques, la
manière dont elle identifie ses bénéficiaires, et plus généralement ses
instruments institutionnels.
politique étrangère
Les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que la responsabilité de l’auteur et nullement celle de
son institution de rattachement. L’auteur tient à remercier ici Jean-Pierre Barral, Pierre Forestier, Jean-David
Naudet et Jean-Bernard Véron pour leurs commentaires. Cette étude s’appuie sur le rapport pour le
Conseil d’analyse économique publié en collaboration avec Daniel Cohen et Sylviane Guillaumont-
Jeanneney, et plus particulièrement sur le chapitre corédigé avec Jean-David Naudet. Elle prolonge la
réflexion déjà engagée avec Jean-Michel Severino en 2002.
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politico-stratégiques supérieurs : les intérêts des pays donneurs d’aide
seront d’autant mieux servis que les bénéficiaires se développeront de
façon soutenue. La réflexion théorique sur le développement attribue
alors un rôle actif à l’aide internationale, soulignant le besoin d’accélérer
les investissements pour soutenir la croissance, et donc la nécessité
d’apporter des financements additionnels par rapport à la capacité
d’épargne existant dans les pays en développement2. Pour mieux défen-
dre leurs intérêts économiques et politiques, les principaux pays souhai-
tent donc contribuer au développement des pays tiers et voient dans l’aide
un instrument particulièrement adapté.
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Une troisième tendance apparaît dans les années 1980. Sous l’effet du
retournement de l’environnement macroéconomique et monétaire, et d’une
accumulation excessive d’emprunts au cours de la décennie précédente, liée
notamment au recyclage des pétrodollars, un grand nombre de pays en
développement sont confrontés à une importante crise de la dette. Dans un
contexte marqué par la « reaganomie » et la politique de Margaret Thatcher,
l’aide publique est profondément réorientée. La restauration des grands
équilibres macroéconomiques (stabilité des prix, santé des finances publi-
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ques, équilibre externe), l’ouverture aux échanges et la déréglementation
semblent des préalables à la réduction de la pauvreté. L’aide va de fait
partiellement refinancer la dette, dans le cadre d’une conditionnalité
exigeante de stabilisation macroéconomique et d’« ajustement structurel ».
On peut interpréter ce mouvement comme un retour au premier plan des
intérêts des donneurs, puisque ce nouveau rôle de l’aide préserve au moins
partiellement les intérêts des créanciers et répand leur vision de la « bonne
politique économique ». Il en découle pourtant un nouveau rôle pour
l’aide : le soutien aux processus de réforme et à la modernisation des
institutions ; elle devient donc une composante d’un processus de réforme
idiosyncrasique indispensable au développement.
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réduction de la pauvreté et l’inscrit dans un contrat de huit objectifs précis
et ambitieux, déclinés en 18 cibles et 48 indicateurs permettant un suivi7.
Le choc des attentats du 11 septembre 2001 remet les intérêts politico-
stratégiques au premier plan et contribue à faire du développement une
priorité en termes de sécurité nationale, aux côtés de la diplomatie et de
la défense. L’impératif moral devient lui-même un impératif de sécurité.
Le sommet de Monterrey, en mars 2002, confirme l’engagement des pays
donneurs à accroître significativement leur effort et celui des pays
bénéficiaires à améliorer leur gouvernance. Les sommets du G8 ont tous
depuis repris ces thèmes et confirmé ces engagements, rivalisant d’initia-
tives sur les réductions de dettes et l’aide à l’Afrique.
6. Voir Banque mondiale, Assessing Aid. What Works, What Doesn’t and Why, New York, Oxford University
Press, 1998.
7. Voir <[Link]/french/millenniumgoals/>.
8. Sur les contradictions intrinsèques de l’APD, voir P. Jacquet et J.-D. Naudet, « Les fondements de
l’aide », in Cohen, Guillaumont-Jeanneney et Jacquet (2006).
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relevant d’une approche de type « politique sociale mondiale », autour de
transferts des pays riches vers les pays pauvres, et une autre s’attachant à
la réduction durable de la pauvreté à travers la promotion de la croissance
et de politiques sociales locales ;
– un pilier d’action collective, susceptible de croiser les intérêts des
donneurs et ceux des bénéficiaires, et qui touche à la gouvernance de la
mondialisation. C’est ce second pilier qui devrait faire l’objet d’une
élaboration plus explicite et qui porte, au-delà de la solidarité, un nouveau
projet politique pour l’aide.
Au cœur de ce second pilier, on trouve la thématique des biens publics
globaux (BPG), qui englobe des sujets aussi divers que la sécurité
internationale, la stabilité financière, le maintien d’un système commercial
multilatéral ouvert, la lutte contre le réchauffement climatique, la préser-
vation de la biodiversité ou encore l’éradication des grandes pandémies.
Dans tous ces domaines, la participation active des pays en développe-
ment est essentielle. Par exemple, quelle que soit la responsabilité des pays
riches dans les stocks actuels de gaz à effet de serre, le rythme de
progression des émissions lié à l’évolution de la consommation énergéti-
que dépendra demain surtout de la nature de la croissance des grands
pays émergents. La lutte contre les pandémies repose sur le bon fonction-
nement des systèmes de santé dans les pays pauvres. Dès lors l’aide
publique au développement apparaît comme un instrument privilégié
dans deux aspects essentiels. Elle peut jouer un rôle d’incitation ou de
compensation, amenant des pays qui n’auraient pas assez pris en compte
l’enjeu global des BPG à participer néanmoins à l’action collective. L’aide
est alors la « monnaie » de l’action collective. Il est essentiel qu’elle ne
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substitue pas le financement des biens publics globaux à celui des biens
publics locaux indispensables au développement : pour son nouveau rôle,
l’APD a besoin de ressources supplémentaires. Cette fonction de l’aide,
aujourd’hui naissante, suppose aussi un minimum de coordination entre
donneurs.
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L’aide est-elle utilisée de façon efficace ?
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son interaction avec les conditions et institutions locales : l’approche en
moyenne, sur un grand nombre de pays et d’années, n’est donc pas
convaincante. Elle a des répercussions sur les comportements des don-
neurs, en diffusant une culture technocratique fondée sur des normes et
des critères, accompagnée d’une conditionnalité exigeante, pénalisant
l’échec, approche aux antipodes de la prise de risque qui devrait caracté-
riser le développement – d’autant plus nécessaire que le processus de
développement reste mal connu. Si, sur dix pays aidés, un seul se
développe, l’approche ci-dessus conclura à l’inefficacité de l’aide : elle
surpondérera l’exemple des neuf autres pays alors que ce résultat pourrait
être en soi interprété comme un succès significatif. Autrement dit, la
question centrale de l’efficacité ne devrait pas être : « les pays se
développent-ils grâce à l’APD ? », mais :
« l’effort d’APD peut-il être utilisé par les On ne sait toujours pas
bénéficiaires pour se développer ? ». En
affinant leur approche et en introduisant
ce qui explique et détermine
les critères de bonne gouvernance, Burn- les processus de
side et Dollar (1997, 2000), et ceux qui les développement réussis
ont suivis, ont cherché à expliciter les
conditions dans lesquelles l’effort d’APD pouvait être utilisé efficacement,
mais l’idée de mesurer la gouvernance au regard de normes de « bonne
gouvernance » inspirées de l’expérience des pays donneurs peut paraître
trop déterministe. On ne sait toujours pas ce qui explique et détermine les
processus de développement réussis. L’exemple du décollage chinois
montre que les idées reçues occidentales sur la bonne gouvernance
n’épuisent pas le sujet.
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tion à l’efficacité, multiplicité des approches) et les désavantages des
« défaillances de marché », appelant plus de coordination (coûts de
transaction liés à la multiplicité des acteurs, coordination nécessaire
autour des objectifs des bénéficiaires, etc.) Le champ qui s’ouvre aux
donneurs est gigantesque ; il appelle un effort particulier des acteurs de
l’aide publique, qui ne représente qu’une partie, certes significative, des
ressources disponibles pour les pays aidés. Il est aussi important de mieux
coordonner flux publics et privés pour promouvoir les investissements
privés : l’idée n’est pas de substituer les fonds publics aux fonds privés,
mais de les utiliser comme catalyseurs. L’une des illusions des années 1990
considérait que toutes les infrastructures profitables seraient naturelle-
ment financées par le secteur privé. Au-delà de sa contribution au
financement des infrastructures et à l’amélioration du climat de l’inves-
tissement, une fonction de l’aide publique est aussi d’amener les acteurs
privés à produire des biens publics locaux et globaux (prenant notamment
en compte les enjeux sociaux et environnementaux).
9. Voir M. Klein et T. Harford, The Market for Aid, Washington, DC, International Finance Corporation, 2005.
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donc complexe. Les modalités de l’aide doivent différer d’un pays à l’autre
en fonction de la qualité des institutions et des politiques menées, dans un
souci d’efficacité et pour mettre en place une structure d’incitations
récompensant les comportements « vertueux » des bénéficiaires. Il serait
en fait préférable de mettre l’accent sur les résultats plus que sur
l’évaluation des politiques par rapport à des critères préétablis. Cette
« conditionnalité de résultats10 » paraît plus prometteuse que la condition-
nalité de processus mise en œuvre notamment à travers le « consensus de
Washington », mais il faut aussi trouver la bonne façon d’intervenir dans
des pays où les politiques et les institutions ne remplissent pas leur rôle,
que la gouvernance y soit très insuffisante ou que le pays se trouve en
situation de fragilité politique ou se relève d’un conflit. Le bilan pratique
est au mieux mitigé, l’approche des donneurs s’étant souvent révélée trop
prescriptive, les recettes imaginées n’ayant pas fonctionné de façon
satisfaisante – ce qui ne doit pas empêcher de poursuivre l’apprentissage.
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Quel volume pour l’aide ?
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britannique sur la facilité financière internationale (International Finan-
cial Facility, IFF), proposition visant à titriser les promesses d’augmen-
tation future de l’APD, c’est-à-dire à emprunter aujourd’hui sur les
marchés un montant important, rétrocédé sous forme d’APD, gagé par
les promesses qui garantissent le remboursement futur. L’initiative
suggère une double question : est-il justifié de ramasser ainsi l’effort de
financement en début de période et que se passera-t-il, après quelques
années, lorsque les pays donneurs devront rembourser l’emprunt à
partir duquel ils auront pu accroître les disponibilités présentes ? Cette
initiative revient-elle à repousser dans le futur le poids du financement
de l’APD ? En fait, cette réflexion amène à reconnaître la nécessité de
prévoir deux types de financements : d’une part, des financements
immédiats et massifs, pour lutter par exemple contre la pandémie du
VIH-sida ou financer l’éducation de masse ; d’autre part, des finance-
ments récurrents dont il faut garantir la disponibilité et la stabilité, et
qui relèvent davantage d’une approche de type taxation internationale,
projet porté par la France et qui a débouché, par exemple, sur la taxe sur
les billets d’avion.
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pays pauvres, quelle que soit la qualité de leur gouvernance. Plutôt que de
raisonner sur cette alternative simpliste, il est souhaitable d’engager le
débat dans deux directions.
11. Ce dernier étant calculé en comparant les conditions des prêts consentis à une référence (arbitraire)
de taux d’intérêt de 10 %.
12. Pour une élaboration du débat prêts-dons, voir D. Cohen, P. Jacquet et H. Reisen, « Beyond “Grants
versus Loans” : How to use ODA and Debt for Development », texte préparé pour la conférence
internationale AFD/EUDN : « Pauvreté, inégalités, croissance : quels enjeux pour l’aide au développe-
ment ? », Paris, 15 décembre 2005.
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MOTS CLÉS
Aide publique au développement
Gouvernance
Biens publics globaux
Tiers-Monde
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