Du même auteur chez Québec Amérique
Toi et moi, 2011.
Parce que c’était toi, 2010.
La Femme rousse, 2006.
Le Millionnaire, tome 3 – Le Monastère des millionnaires, 2005.
Le Millionnaire, tome 2, 2004.
Le Vendeur et le Millionnaire, 2003.
Miami, 2001.
Conseils à un jeune romancier, 2000.
Le Cadeau du millionnaire, 1998.
Les Hommes du zoo, 1998.
Le Millionnaire, tome 1, 1997.
Le Livre de ma femme, 1997.
Le Golfeur et le Millionnaire, 1996.
Le Psychiatre, 1995.
Projet dirigé par Pierre Cayouette, éditeur
Adjointe éditoriale : Raphaelle D’Amours
Conception graphique : Julie Villemaire
Mise en page : André Vallée – Atelier typo Jane
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Fisher, Marc
Danseuse et maman
(Tous continents)
ISBN 978-2-7644-2770-5 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2810-8 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2811-5 (ePub)
1. Jeanson, Martine - Romans, nouvelles, etc. I. Jeanson, Martine.
II. Titre. III. Collection : Tous continents.
PS8581.O24D36 2014 C843’.54 C2014-941381-5
PS9581.O24D36 2014
Dépôt légal : 3e trimestre 2014
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2014.
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Marc Fisher
Martine Jeanson
DANSEUSE
& MAMAN
ou le bal de la
gratitude et du mal
Inspiré d’une histoire vraie
« Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »
Charles Baudelaire
Préface
Pourquoi j’ai écrit Danseuse et maman.
Le 29 octobre 2013, je reçus par la poste un manuscrit
dont le titre m’intrigua : Danseuse et Maman. Je me demandai
spontanément si son auteure dansait pour Les Grands Ballets,
ou pour des ballets moins grands. Mon petit doigt me dit qu’il
ne s’agissait pas d’une ballerine. Je ne me trompais pas.
Le manuscrit d’une petite centaine de pages racontait en
effet la vie de Martine Jeanson qui, pour se faire aimer d’un
homme dont elle s’était follement amourachée, avait exercé,
contre tous les principes de sa morale, toutes les fibres de son
être, le métier de… danseuse nue !
Au bout d’une heure, je tournais la dernière page du
manuscrit, et je séchais tant bien que mal les larmes de mes
yeux étonnés.
Car j’avais pleuré, certes, mais aussi j’avais ri… aux larmes !
Je venais de découvrir les splendeurs et les misères de la vie
d’une danseuse. Je découvrais aussi ses « collègues de tra-
vail », des femmes souvent courageuses, presque toujours
de grandes amoureuses, des mères admirables, presque toutes
« monoparentales » qui, pour nourrir leurs enfants ou
l’homme qui vit à leurs dépens, acceptent les caprices
innombrables et souvent dégoûtants de leurs clients, dont
certains sont importants, je veux dire socialement : ministres,
juges, avocats, millionnaires et même curés !
Ma lecture me fournissait aussi l’explication inattendue et
fort concluante d’un syndrome qui m’avait longtemps intrigué :
celui de la femme abusée, moralement ou physiquement, au
travail comme en amour. Cette femme, comme nombre de
bien-pensants, je l’avais souvent condamnée en (me) disant :
« Elle est faible, c’est une loser ! Pourquoi reste-t-elle avec cet
homme, avec ce patron, ce père ? »
Je comprenais enfin que, parfois, la femme abusée reste
tout simplement parce que… elle n’a pas le choix ! Ou qu’elle
est trop follement éprise de son bourreau, et comme l’amour
est aveugle, c’est connu…
Alors, abandonnant le livre que je venais de commencer,
je suis resté trois mois cloué à mon clavier. Je n’avais plus
qu’une idée, presque une obsession : il me fallait raconter
l’histoire pathétique, certes, mais aussi infiniment édifiante
de Martine Jeanson, danseuse et maman, cette femme excep-
tionnelle qui est un grand exemple de résilience.
Car, ayant surmonté toutes les épreuves et les injustices
qu’elle a subies, elle comprend le mystérieux bal de la grati-
tude et du mal et continue de dire : Merci la vie !
Pourtant, malgré la valeur philosophique de cette émou-
vante tranche de vie, j’ai hésité longtemps à y apposer mon
nom, à côté de celui, pourtant héroïque, de Martine Jeanson.
Car je pensais aux choses forcément crues, scandaleuses,
ordurières, honteuses qui se disent et se font dans un bar de
danseuses et dont le livre était plein. Et c’était forcément loin
de ma manière et de mes habituels sujets de prédilection. Que
diraient mes lecteurs ? Ne seraient-ils pas offusqués par mon
écart de conduite… littéraire ?
Par hasard – et c’était la réponse que la vie, sage conseillère,
apportait à mon doute –, je suis alors tombé sur le texte qui suit
Lolita, livre scandaleux s’il en fut, écrit par le suave Vladimir
Nabokov. Faisant état d’une hésitation de même nature, il y
écrit : « Tout d’abord, je faillis céder aux instances d’un ami
trop prudent qui me conseillait de publier le livre sous un nom
d’emprunt. Peu après (et je crois que je ne regretterai jamais
cette décision) je compris qu’un tel masque aurait toutes
chances de trahir ma propre cause, et je résolus de signer
Lolita… » (Lolita, Paris, Folio, 1959, page 496)
Je tombai aussi, par un autre « hasard », sur l’avant-propos
de Manouche, courtisane célèbre, dont l’éblouissant Roger
Peyrefitte raconta l’histoire en la dédiant aux « esprits libres et
aux gens dont le goût est assez sûr pour savoir jouir d’une
exception ».
Il ne m’en fallait pas davantage pour me décider à cosigner
Danseuse et maman.
Mais assez parlé de moi ! Écoute, cher lecteur, la voix de
Martine Jeanson, admirable danseuse et maman, dont la
seule erreur a été de mal aimer, ou du moins de trop chercher
à se faire aimer, en raison, dit-elle, d’un défaut de fabrication
de son petit moi.
J’ai, du mieux que j’ai pu, prêté ma plume à sa voix, pour
qu’on entende les accents admirables de son cœur et de sa joie.
Son exemple, je crois, pourra aider bien des femmes aux
prises avec la dépendance affective et les amours toxiques,
hélas si fréquentes en ce siècle.
Chapitre 1
L’homme de ma vie, que j’aimais à la folie, qui était ma
voix, ma joie, ma certitude, mon inquiétude…
… l’homme dont je croyais dur comme fer être la Pretty
Woman – j’avais vu le film une semaine après avoir eu mes
dix-huit ans, ça marque une fille terriblement…
… l’homme que j’avais rencontré il y a trois mois, par
quelque hasard du destin mystérieusement annoncé par ma
voyante, madame de Delphes, dont un œil était aveugle et
l’autre voyait tout…
… l’homme qui changerait à tout jamais mon existence en
faisant de moi une danseuse et une maman…
… cet homme, par amour pour moi, a commis, le dernier
mardi du mois d’octobre de ma dix-huitième année, une
erreur qui allait faire prendre à mon existence un tour vrai-
ment inattendu : il est allé dire deux mots à mon patron.
Après m’avoir déposée au travail. Même si, moi, je voulais
pas. Même que je paniquais à l’idée. Parce que je sentais que
ça risquait de mal tourner. À la sortie du bureau de mon
patron, Herby – c’est le nom de mon petit ami – est venu me
retrouver dans la salle commune aux Chants de l’Aube, une
résidence pour personnes âgées, où j’étais préposée aux
soins depuis plus d’un an…
Aux Chants de l’Aube…
Comme la musique que Schumann a composée avant de
sombrer dans la folie. Je sais pas si le patron savait ça, je veux dire
pour Schumann et sa dernière œuvre. Je pense pas. Il a plu-
tôt eu un coup de chance parce que du génie, il en avait pas
beaucoup, sauf pour nous prendre en défaut. Dans ce rayon,
il avait un talent fou ! Comme pour rejeter le blâme sur nous.
Même quand c’est lui qui avait gaffé et qu’on avait juste suivi
ses ordres.
C’est sans doute pour ça que je l’appelais Napoléon, Nap
pour les intimes et Napa Valley quand il avait un petit verre de
trop dans le nez. Ce qui arrivait souvent, parce qu’il buvait.
Mais personne pouvait rien dire. C’était le patron. Je l’appelais
aussi comme ça parce que, comme bien des petits hommes –
et ses talons ascenseur dupaient personne –, il était sur un
power trip.
Aux Chants de l’Aube, j’en faisais plus que le client, je
veux dire que Napoléon en demandait. Ça m’a pas aidée. En
plus, je me permettais des trucs qu’il aimait pas, notre empe-
reur patenté.
Par exemple, j’organisais des bingos pour mes vieux, et je
les laissais faire des petits paris. Mais la loi interdit les jeux de
hasard qui rapportent pas d’argent au gouvernement. C’est
comme ça.
Il y avait pas juste des prix en argent. Pour encourager les
talents artistiques de mes vieux, je leur achetais, à même mon
maigre salaire et sans le dire à Herby évidemment – il m’aurait
tuée ! – des petits trucs, des pantoufles en Phentex, des tableaux
affreux mais beaux de maladresse, des bibelots à cinq sous,
des cartes de souhait ou de Noël dessinées par eux, en somme
toutes sortes de petits « chefs-d’œuvre » qu’ils fabriquaient
de leurs mains arthritiques ou tremblantes dans la solitude de
leur chambre.
Pour faire passer le temps.
En attendant leurs enfants, qui venaient pas souvent.
Ou en attendant la mort qui, elle, viendrait assurément.
Je leur avais tous donné un nom – la Femme d’affaires,
Mère Courage, le Gourmand, et, mon préféré, le Pianiste –,
un nom qu’ils connaissaient pas, que je gardais pour moi.
Et je les adorais, même avec leurs travers et leurs tics, qui
étaient nombreux, car ils viennent apparemment avec l’âge
comme les rides et les cheveux blancs : et dire que tout le
monde veut vivre vieux ! Peut-être parce que les gens espèrent
ou croient qu’ils seront vieux sans en avoir l’air !
Mes vieux…
Quand Herby est venu me rejoindre après avoir parlé à
Napoléon, il avait les yeux en feu, et il semblait nerveux. J’ai
demandé : « Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Il a dit : « Maintenant, il va te respecter, ce trou de cul. »
Il a pas voulu me donner plus de détails, malgré mon
insistance.
Même si j’étais pas d’accord avec la manière, ça me faisait
un petit velours. Avec Herby, je me sentais toujours protégée,
et quand tu as juste dix-huit ans, et que tu commences dans la
vie, c’est important, ce sentiment.
Mais le vendredi suivant, mon patron m’a convoquée à
son bureau pour m’annoncer que j’aurais pas besoin de ren-
trer au travail le lundi matin suivant. Ni aucun autre lundi
dans un avenir rapproché ou infiniment éloigné. J’étais virée,
congédiée, mise à la porte. J’ai demandé : « Est-ce que c’est
à cause d’Herby ? » Il a répondu : « Non, on a pas eu notre
subvention, on est obligé de couper, et comme t’es la dernière
entrée, c’est toi qu’on doit remercier en premier. » Remercier,
une drôle d’expression, si tu y penses…
J’ai pas insisté. Ça aurait rien donné. Il m’a remis une enve-
loppe avec mon dernier chèque de paye dedans et mon quatre
pour cent. Je l’ai remercié. Mais pas dans le même sens du mot :
tu peux pas quand t’es juste une employée. C’est seulement les
patrons qui ont droit à tout le dictionnaire des expressions.
Il a quand même été gentil, Napoléon. Il a dit : « Tu vas
probablement recevoir un chèque du gouvernement. » J’ai
demandé : « Quand ? » Il pouvait pas me dire. Il a ajouté : « Tu
peux jamais dire avec le gouvernement. » Son téléphone a
sonné, il a pris l’appel, il m’a regardée avec un grand sourire
et a dit : « Tu vas m’excuser, c’est la fille qui va te… »
Il a pas dit elle allait me quoi. Mais il a eu un sourire embar-
rassé. J’ai compris que c’était la fille qui allait me remplacer,
et que c’était pas vrai pour la subvention : c’était à cause
d’Herby, mon congédiement.
Je me suis levée, j’ai quitté le bureau, mon patron m’a
pas regardée, il était tout absorbé à parler avec ma rempla-
çante. Dans le corridor, j’ai ouvert mon enveloppe pour
vérifier le montant que ça donnait, ma dernière paye plus mon
quatre pour cent. Ça donnait juste 628,54 $. Je pensais que
ça serait plus, mais moi, les chiffres…
La mort dans l’âme, j’ai vidé mon casier, et je suis allée
dire adieu à mes vieux. Il y en a qui ont pleuré, mais il y en
a d’autres qui ont pas saisi, et même ont souri et ont dit à
lundi, ma chérie. C’est une bonne chose parfois de pas tout
comprendre, ça t’évite des larmes.
Dans la rue, je me suis mise à trembler tellement ça me
stressait, mon licenciement, vu que le pourvoyeur dans mon
couple, c’était moi.
À la fin de l’après-midi, quand j’ai annoncé la mauvaise
nouvelle à Herby, il a eu un sang-froid que j’admire, il a dit :
— C’était juste un con, ton patron, on va trouver une
solution.
Oui, juste un con, peut-être, mais c’est moi qui avais l’air
conne, là. J’ai pas osé faire des reproches à Herby, même si
mon congédiement, il en était un peu beaucoup responsable.
Parce que c’était pas la première fois, mardi dernier, qu’il
engueulait mon patron. Il trouvait toujours des raisons. Disait
qu’il me donnait pas assez vite une augmentation. Qu’il me
demandait trop souvent de travailler le soir.
Et Herby, quand je rentrais tard, il aimait pas. Ça le rendait
nerveux, il disait que c’était dangereux, pour une jeune femme,
surtout avec des yeux comme les miens.
Surtout dans le quartier où on créchait. Il avait pas com-
plètement tort.
Un peu plus d’un an avant, je m’étais trouvé, à Montréal-
Nord, un appart chauffé avec eau chaude au deuxième étage
d’un mini mall borné, à une extrémité, par le restaurant
Chez Mamie, (cuisine créole et service de traiteur, avec pour
spécialités du poulet boucané, du tasso et des légumes labo)
et, à l’autre extrémité, par le magasin La Flamme du Dollar.
Herby, vu ses origines haïtiennes, quand il a vu le resto et sa
spécialité, il a dit : « C’est un signe du destin, on était faits pour
se rencontrer. »
Moi, romantique finie, j’avais évidemment rien à objecter,
ça m’a donné une grosse émotion et je me suis dit : « Tu es
stupide, tu avais pas pensé à ça avant. » Il y avait entre ces
deux commerces d’autres établissements, comme la pizzeria
La Tour de Pise ou le salon de tatouage Tatoue tout (songé
quand même, comme jeu de mots !). Tous ces commerces
disparates avaient une chose en commun : leur vitrine était
défendue par des barreaux de fer si serrés que même la tête
d’un enfant serait pas passée entre eux. Je trouvais ça bizarre,
au début. La Flamme du Dollar, c’était quand même pas la
bijouterie Cartier. J’ai compris plus tard que c’était juste une
question de… quartier !
Jenny, ma meilleure amie, une brunette de vingt-cinq ans
avec beaucoup de caractère et des idées sur tout, entre autres
sur les hommes, habitait elle aussi le coin, (j’avais déménagé
pour être plus près d’elle) et appelait parfois notre patelin
« Montréal-Noir ». Je pigeais pas pourquoi au début, ensuite
j’ai allumé, style une demi-heure après mon arrivée dans le
quartier. Les gangs (pour la plupart des Noirs) de rue, tu les
voyais partout surtout lorsque la noirceur était tombée, et sur-
tout au parc Henri-Bourassa, à un jet de pierre de chez moi.
Vite, ça m’a terrorisée, parce que, supposément il y avait
la traite des Blanches que faisaient les membres de Master B,
le gang de rue que les gens craignaient le plus. Et comme les
rousses ont la peau blanche, c’est connu, moi je me sentais
pas très grosse dans mes souliers bon marché quand je mar-
chais seule dans le quartier, même que j’avais souvent envie
de me foncer la peau avec du fond de teint.
Il y avait aussi les Italiens qui se disputaient le même terri-
toire, mais eux, ils étaient plutôt dans le parmesan, la poudre
et le ciment : je veux dire pour les contrats de la Ville avec les
élus municipaux qui mangeaient tous dans leur main, sinon
t’avais une carrière sans lendemain. Ou ils te coulaient dans le
ciment que t’avais pas voulu acheter d’eux ou de leur parrain.
Mais mon patelin, il a pas juste des inconvénients. Par
exemple, si tu aimes pas le collier de (fausses) perles que
ton copain ou ta belle-mère t’a offert à Noël, t’as juste à le
porter vers onze heures le soir en traversant seule le parc
Henri-Bourassa. T’es quasiment assurée que quelqu’un va te
l’arracher du cou, en plus de te demander tes bagues et ton sac
à main, que tu es aussi bien de lui remettre illico, à moins
d’avoir des envies de suicide prononcées, auquel cas ton
interlocuteur ou futur étrangleur va t’arranger tout ça vite
fait. Ils sont de service, ces gens-là.
Oui, mon coin, c’était pas exactement Outremont ou
Westmount. Les gens qui vivent dans ces quartiers moins mal
famés, ou huppés, dirons-nous, ils se rendent pas compte, je
crois, malgré tous leurs diplômes, à quel point ça change ta
philosophie et ta vision des choses quand, le soir, tu crains
pour ta vie à tous les coins de rue. Et les matins, ils chantent
pas vraiment, ou sinon c’est une chanson que tu préférerais
pas entendre.
Moi, je me rappelle, mon premier matin, un 1er juillet
hyper chaud, qui se trouvait être le jour de mon glorieux
déménagement, et qui de surcroît se trouvait être le jour de la
collecte des ordures, j’ai vu un petit chien courir après un chat
qui avait trouvé dans une poubelle un morceau de choix. Dix
secondes plus tard, ce même petit chien, qui avait en gueule
ledit morceau de choix, se faisait courir après dans le sens
inverse par un rat plus gros que lui ! Ça te renseigne vite fait
sur l’endroit où tu vis. Et ta confiance en toi, elle en prend un
léger coup sur la gueule. Et tu te retiens de crier : « Merci la
vie ! » comme c’est la mode ces jours-ci, je veux dire dans ma
vie de femme de quarante ans..
Herby, ça le rendait nerveux tout ça, je veux dire ce quar-
tier où il avait déménagé pour pouvoir être avec moi à temps
plein, comme de vrais amoureux.
Moi, des fois, j’avais honte de pas pouvoir lui offrir mieux,
lui qui était étudiant en médecine. En plus, ça lui faisait loin
pour se rendre à l’Université de Montréal où il étudiait comme
un fou parce que c’est la meilleure, qu’il disait. Et lui, il voulait
juste le best, pour lui et surtout pour… nous deux.
Pour adoucir la mauvaise nouvelle de mon congédiement,
j’ai sorti de mon sac le chèque que m’avait remis Napoléon,
et j’ai dit : « Au moins, j’ai un chèque. » Herby me l’a quasi-
ment arraché des mains, a regardé le montant, a pas fait de
commentaires. Il a juste dit : « Endosse-le. »
Je me suis exécutée. Il a pris le chèque et est tout de suite
parti à la banque. Vingt minutes plus tard, ça cognait à la
porte. J’ai pensé : « Herby est parti trop vite, il a oublié de
prendre ses clés. » Il est comme ça, il a toujours plein de trucs
dans la tête, ça le rend distrait, c’est normal quand tu étudies
des choses aussi compliquées que lui.
Je me trompais. C’était le proprio. Il avait pas l’air content,
il voulait être payé. Bon, je sais, on était en retard pour le loyer
du mois et le premier de l’autre mois arrivait à grands pas.
Avant de rencontrer Herby, j’étais jamais en retard pour
mon loyer, mais j’ai été obligée de l’aider pour sa carte de cré-
dit. Il s’était fait arnaquer, il m’a tout expliqué deux semaines
après notre rencontre : s’il payait pas mille cinq cents dollars
dans les cinq jours, il pouvait perdre son crédit pendant cinq
ans. Et son nom, par la même occasion. Et un nom, tu en as
juste un, surtout quand tu es futur médecin. J’ai vite compris.
Mais j’ai dû lui donner presque toutes mes économies pour le
tirer d’embarras.
Ensuite il y a eu les frais d’inscription à l’université et
l’achat de livres. Ça coûte vraiment cher, étudier la médecine ;
je comprends que, ensuite, tu demandes un max pour dispen-
ser tes soins, sinon tu finirais jamais par rembourser tes dettes.
Remarque, avec moi, des dettes, il en avait pas, Herby. Je lui
avais dit que l’argent, je lui prêtais pas, je lui donnais : quand
tu commences à tenir des comptes dans un couple, le conte
de fées est terminé, non ? Lui, il tenait à tout me rembourser,
jusqu’au dernier sou, parce qu’il a de la moralité. Mais moi,
je lui ai fait comprendre ma position d’amoureuse, pas dans
le lit mais dans la vie : ce qui est à moi est à toi. Il a aimé.
Le proprio, un petit homme de cinquante ans avec des
lèvres minces et un regard perçant, il est avare de mots, sur-
tout quand il parle d’argent. Et avec nous, il parle juste de ça.
Et quand on lui parle de réparations, il est toujours pressé et
déguerpit presque aussi rapidement que les coquerelles dans
la cuisine, quand tu ouvres les lumières, la nuit. On en a juste-
ment, des coquerelles. C’est à cause du resto, en bas. Quand
j’en parle au proprio, il rétorque que s’il y a des bibittes, c’est
dans notre tête.
Un jour, pour prouver que j’inventais pas un mythe, j’en ai
attrapé trois, de bibittes, que j’ai enfermées dans un pot. Je les
lui ai montrées, il a dit : « Je vois pas leur adresse dans leur
face, qu’est-ce qui me prouve qu’elles ont vécu heureuses ici
avant leur décès ? » Je pense qu’il avait peur qu’on lui demande
une réduction de loyer. J’ai pas insisté.
Le proprio, qui était pressé comme d’habitude, a dit :
— Est-ce que t’as l’argent pour mon loyer ?
J’ai plaisanté :
— J’ai même pas l’argent pour payer mon loyer, comment
j’en aurais pour payer le vôtre ?
Il a pas saisi la plaisanterie, il a sourcillé, il faut dire qu’il est
un peu sourd.
— T’as l’argent ou pas ?
J’ai même pas eu le temps de répondre, Herby est arrivé. Je
l’ai accueilli avec le plus grand sourire du monde. Je l’ai pris
à part, le proprio avait pas besoin de tout savoir. J’ai dit à
voix basse :
— Tu as l’argent du loyer, mon amour ?
— Ben non, j’ai été payer le garagiste pour la réparation de
notre auto, il peut pas nous faire crédit pendant un an.
Notre auto, c’était mon auto, avant que je rencontre
Herby. Mais comme les livres de médecine, c’est lourd, c’est
toujours lui qui la prenait. Moi je prenais l’autobus. Ça me
dérangeait pas : je pouvais lire, et j’avais un chauffeur !
— Mais il me semblait que… que la réparation, elle coûtait
juste trois cents et des poussières.
— Oui mais il m’a fait un super deal pour des pneus
d’hiver et il fallait que je le paye tout de suite.
J’ai eu envie de dire : « On est même pas encore en
novembre, les pneus d’hiver, ça aurait pas pu attendre ? » Mais
c’est pas le genre d’argument qu’Herby aurait aimé. En plus, il
avait l’air tellement content d’avoir fait une affaire, même si on
avait d’autres priorités. Alors j’ai juste dit :
— Mais on va faire quoi, pour le loyer ?
— Laisse ! Je vais lui parler.
Il est allé trouver le proprio, je l’ai suivi, il a dit :
— On va avoir l’argent dans une semaine au plus tard. On
va même vous payer un mois d’avance.
— Vous allez faire ça comment, en achetant un billet de
loto ? qu’il a fait, le proprio, d’un air plutôt sceptique.
— J’ai un ami qui me doit une grosse somme.
Le proprio l’a regardé.
— C’est votre dernière chance, c’est pas l’Armée du salut,
ici. Dans deux jours, c’est le premier du mois, et si j’ai pas mes
deux loyers, vous êtes dehors.
Herby s’est pas laissé intimider. Il a contre-attaqué :
— C’est parce que je suis noir que vous voulez nous jeter
dehors ?
Moi je trouve qu’il aurait pas dû dire ça mais il m’a pas
consultée.
— Écoute, mon étudiant de médecine de merde, tu
pourrais être blanc, vert ou violet, je veux juste mon loyer.
Si tu comprends pas, demande à ta videuse de bassines de te
l’expliquer !
Il a pas attendu la réponse d’Herby, ni la mienne. Il a
tourné les talons et il a descendu l’escalier dans lequel les
odeurs de la cuisine créole montaient avec force, vu l’heure
du souper et que le vendredi, c’était une bonne journée pour
les affaires.
Moi, j’étais si angoissée que j’avais de la difficulé à respirer.
Je suis quand même parvenue à dire :
— Qu’est-ce qu’on va faire, mon amour ?
Herby, il est toujours plein de ressources mais là, il était
sans mots. On a vidé une bouteille de vin, on en menait pas
large, on se tenait la main, assis sur le sofa d’occasion que
j’ai déniché dans une vente de garage pour trois fois rien.
Au dernier verre, Herby a eu une sorte d’illumination. Il a dit :
— Attends, Marley m’a montré quelque chose ce matin
dans le Journal de Montréal.
Marley, c’est son meilleur ami, il est étudiant en médecine,
lui aussi. Herby est allé dans la cuisine, il en est revenu avec
l’édition du matin. Il a repris place à côté de moi, a tourné à
toute vitesse les pages du journal, a pointé du doigt une petite
annonce classée, a dit : « Regarde ! »
J’ai regardé avec un accent circonflexe dans mon sourcil
gauche et roux comme ma crinière de lionne. Perplexe, j’ai
pensé qu’il y avait une erreur.
Sur la personne.
Sur ma petite personne.
Qui, par quelque bizarrerie de la vie, avait pas une très
grande estime de soi.
Je sais pas pourquoi, je suis née comme ça.
Une sorte de défaut de fabrication, quoi.
J’ai dit :
— Tu veux dire cette annonce-là ?
Chapitre 2
L’annonce classée disait en grosses lettres grasses :
DANSEUSES RECHERCHÉES.
Et en dessous, en caractères aussi gras, il y avait trois gros
$$$. C’est ça, je pense, qui avait attiré l’attention d’Herby. On
avait justement besoin de $$$. De beaucoup de $$$. Et la
menace du proprio avait juste rendu la chose plus claire, et
plus urgente.
— Je suis pas sûre de comprendre, que j’ai rétorqué, avec
des précautions infinies, parce que Herby, il aime pas trop
quand on le contredit ou qu’on lui pose trop de questions, ou
pire encore quand on le prend en défaut, même pour un détail.
Soit dit en passant, j’écris ce récit alors que je viens de
franchir le cap de la quarantaine. L’ironie ou le détachement
apparent que tu sentiras parfois dans ces pages, lectrice, mon
amie, je les avais pas à cet âge.
Je venais de rencontrer Herby, qui restait encore chez
sa maman, avec ses nombreux frères et sœurs, je sais plus
combien exactement.
Au bout de trois mois, il s’est installé chez moi.
J’avais eu le coup de foudre.
Ensuite, j’ai surtout eu des coups.
Mais quand tu trouves un homme beau, quand tu l’as dans
la peau, le cœur, le cerveau, quand tu le vois dans tes rêves, ta
soupe, ton gruau, tu sais pas te défendre. Ta garde, tu la laisses
descendre. Avec toutes les conséquences. On est comme ça,
nous, les femmes.
Ce qui était le plus frappant chez Herby, l’homme de mes
jours, de mes nuits, c’était ses yeux, des yeux magnétiques et
verts. Si étincelants, si perçants qu’on avait l’impression qu’ils
vous allaient directement au fond de l’âme quand ils vous
regardaient. Herby ensorcelait tout le monde, hommes comme
femmes. Non seulement il était grand et bien fait de sa per-
sonne, mais il était toujours sapé comme un roi, mon prince
de Port-au-Prince.
En plus, dans ma famille j’avais fait un gros hit quand
j’avais dit qu’il était étudiant en médecine. Surtout avec ma
mère. Elle trouvait ça bien, je veux dire vraiment bien, je veux
dire inespéré, merveilleux, providentiel que je sorte avec un
futur médecin.
Comme toutes les mères du monde, elle a toujours rêvé
pour moi de cette fin : un beau mariage en blanc avec un…
MÉ-DE-CIN ! Elle peut pas dire le mot sans en détacher
chaque syllabe, comme si c’était le plus beau poème du monde.
Oui, un médecin. Ou un millionnaire, s’il est pas trop âgé ni
pervers, ça peut aussi faire l’affaire, pour ma mère.
Herby a répondu :
— Tu es pas sûre de comprendre ? Pourtant, c’est simple,
on a besoin de sous, et danseuse, c’est hyper payant.
— Je pourrais me trouver un autre poste comme préposée
aux soins.
— Napoléon te fera jamais une bonne lettre de recomman-
dation. Et ça va prendre une éternité. Il va falloir que tu fasses
des demandes d’emploi à cinquante-six places. On a besoin
d’argent tout de suite. Tu as pas entendu ce que le proprio
a dit ?
— Oui. Mais danseuse, c’est un métier dégueulasse, que
j’ai laissé échapper comme un véritable cri du cœur.
— Tu trouves Cheryl dégueulasse ? a demandé Herby,
contrarié.
J’ai senti que je venais de faire une gaffe. Parce que Cheryl,
c’est la fiancée de Marley.
— Euh, je savais pas qu’elle dansait.
— Mais oui, depuis le mois de septembre. Sinon, Marley
aurait été obligé d’abandonner ses études. Elle a décidé qu’elle
se sacrifierait pour leur couple. Quand il sera médecin, elle va
reprendre ses études de musique.
Je savais pas non plus qu’elle était musicienne. Comme
maman. Enfin comme maman aurait aimé être : mais elle nous
a eus, mon frère et moi. Ç’a mis un bémol sur ses ambitions de
pianiste, si j’ose dire.
J’ai raisonné à la vitesse grand V, que l’amour avec un
grand A donne souvent à ta pensée : si Herby abandonne ses
études à cause de moi (enfin pas complètement à cause de moi
mais un peu quand même !), maman, qui est si fière que je
sorte avec un futur médecin, et qui est vraiment portée, comme
d’autres sur le Grand Marnier, sur les généralisations hâtives,
elle sera vraiment déçue. Et elle me parlera plus pendant au
moins un an. J’ai pourtant demandé :
— Elle étudiait en musique, Cheryl ?
— Tu me crois pas ? Tu veux dire que je mens ?
La distributrice à reproches s’emballait, car j’y avais inséré
par erreur la mauvaise pièce. Avec le temps, ça devenait
d’ailleurs de plus en plus difficile de savoir quelle était la
mauvaise pièce, et quelle était la bonne, si du moins il y en
avait une. Les doutes naissaient dans mon esprit inquiet, et
poussaient comme les champignons après la pluie.
— Non, non…
J’ai regardé de nouveau l’annonce. Le bar qui offrait cette
opportunité en or, et beaucoup de $$$, s’appelait Le 369.
Danseuse nue…
Même si Cheryl le faisait pour Marley, ça me tentait pas,
mais alors là, vraiment pas. Chose certaine, c’était loin de mon
rêve, loin comme dans mille années-lumière.
Moi, ce que j’aurais aimé, c’est être avocate. Mais j’ai pas
pu. Il a fallu que je quitte l’école pour gagner des sous, même
si j’étais toujours première de classe, sauf quand il y avait dans
ma classe un garçon que je trouvais mignon, alors je me
contentais d’arriver deuxième. Ils aiment ça, les hommes.
Pour compenser le fait de pas avoir dépassé la cinquième
secondaire, je lisais comme une malade, la plupart du temps en
cachette, et même avec une lampe de poche, le soir, dans mon lit :
je fais souvent de l’insomnie. C’est à cause des trucs qui vont
pas toujours comme je veux dans ma vie. Juste faire la liste, des
fois ça me prend une heure. Ensuite, l’heure suivante, il faut
que je trouve des solutions. C’est pas reposant, surtout quand
tu es censée dormir.
Mécaniquement, j’ai touché les deux petits cœurs d’or
enlacés que je porte tout le temps depuis qu’Herby me les a
donnés à notre premier rendez-vous galant. Ça m’avait vrai-
ment étonnée, vu qu’on s’était rencontrés juste une semaine
avant. Et ce qui m’avait encore plus étonnée – et fait craquer
par la même occasion – c’est ce qu’il m’avait expliqué quand
je lui avais un peu stupidement demandé : « Pourquoi ce
cadeau ? » puisqu’on se connaissait pas vraiment et c’était pas
la Saint-Valentin. Il avait dit, et je m’en rappelle comme si
c’était hier :
— Je vais t’enseigner à être deux.
M’enseigner à… être deux ! Wow ! Moi, jamais aucun
homme m’avait dit ça avant, être deux. Ni même des
variantes éloignées de ce programme, de ce poème le plus
romantique du monde : ÊTRE DEUX.
C’était la chose la plus inattendue et la plus touchante que
j’avais jamais entendue. JAMAIS. Même Jenny, dont le roman-
tisme en avait pris un coup à cause de son ex, Gérard, le père de
ses enfants – mais il était déjà marié, elle l’a su juste après ! –,
elle en était pas revenue quand je lui avais tout raconté, le
lendemain matin, à L’Œuf à la Coquine, le boui-boui où elle
travaille.
Être deux…
Mais maintenant, ça prenait un nouveau sens…
Pour continuer à être deux, je devais danser nue…
Moi qui aime même pas me regarder dans le miroir, sauf
pour me maquiller – j’ai pas le choix ! – ou voir si j’ai pas
engraissé ! Des fesses. Où, je sais pas pourquoi – le diable doit
exister, et il t’aide pas à porter du Prada ! –, les calories vont
toujours se réfugier dès que je craque pour des pâtisseries.
Ou des biscuits au chocolat, si j’ai pas les sous pour les mille-
feuilles, mon ultime gâterie.
— En plus, ça va être juste provisoire, a renchéri Herby.
Le temps qu’on se replace financièrement et que tu trouves
autre chose.
Provisoire : j’ai aimé le mot. Il s’y cachait un espoir. Ça
rendait moins sombre mon avenir, si on peut appeler ça un
avenir, devenir danseuse. Car il me semble qu’un avenir, c’est
quand tu crois que tu seras heureuse. Même si tu te trompes.
Au moins tu souris en l’attendant. Il y a pas de petits bénéfices
dans le cauchemar climatisé de l’existence ! Herby a dit :
— En avril, à la fin de mes cours, je vais commencer mon
stage à l’hôpital et là, avec le salaire que je vais faire, tu seras
plus obligée de travailler. Tu vas pouvoir retourner étudier en
droit si tu veux, je vais m’occuper de tout.
J’ai relu l’annonce du 369, et j’ai plissé les lèvres, pas encore
convaincue. J’ai vu qu’Herby commençait à s’impatienter
parce que je réfléchissais trop, et ça, il aimait pas. Je me sentais
un peu cheap sur les bords, vu tout ce qu’Herby faisait ou
plutôt ferait pour moi, et vu ce que Cheryl faisait pour son
meilleur ami, Marley.
J’ai alors pensé à une dérobade, un argument infaillible,
qui prouverait que ce n’était pas par lâcheté que je refusais
cette offre en or mais par simple bon sens.
— Danseuse, je voudrais bien. Mais ça marchera pas, j’ai
pas de seins.
C’est vrai, j’avais et j’ai toujours des seins minuscules.
Mignons, enfin je trouve, mais pas vraiment dignes de mention.
J’avais beau être naïve, je savais bien que, pour les hommes,
danseuses aux seins nus, ça veut surtout dire danseuses aux…
gros seins nus ! En tout cas, plus gros que les miens. Ce qui est
pas un exploit, croyez-moi ! Je suis quasiment faite comme un
garçon.
Herby allait pas se laisser démonter ainsi. Quand il a une
idée dans la tête, il l’a pas ailleurs. Il a objecté :
— Mais t’as un beau cul, et des belles jambes.
Quand une femme reçoit un compliment, même imparfait
dans sa livraison, elle dit rarement : « T’as pas raison ! » Et
anyway, c’est vrai que j’ai des jolies fesses rebondies. Et j’ai
aussi des jambes de… danseuse ! Mais sociale. J’adore les
discothèques, où je pouvais aller depuis quelques mois, en
général avec Jenny, ou mon frère Johnny.
— Sous-estime-toi jamais, ma chérie ! Ton potentiel est
illimité. Ta seule limite, elle est dans ta tête, et c’est toi qui te
la fabriques.
J’aime quand il me parle comme ça, comme un vrai coach
de vie, je l’ai serré dans mes bras. Après, on s’est regardés les
yeux dans les yeux, et il a compris que je disais oui. Il a pris le
récepteur du téléphone sur la table à côté du sofa, et il me l’a
tendu.
J’ai composé nerveusement le numéro du 369.
— Pizza Leonardo da Vinci, bonjour ! que j’ai entendu,
étonnée.
Au lieu de répondre, j’ai mis ma main sur le récepteur et
j’ai dit à Herby :
— C’est une pizzeria.
— T’as dû mal composer le numéro. Recommence.
J’ai raccroché impoliment sans même dire : « Désolée, je
voulais pas commander une pizza. » J’ai recomposé le numéro.
Une femme à la voix nasillarde m’a répondu. J’ai dit :
— Est-ce que… est-ce que je suis au 369 ?
— Au 369 ?
— Oui, le… le bar de danseuses nues ?
— Ah c’est ça, c’est vous la petite putain que mon mari va
voir le soir de sa paye ?
— Euh…
— Laissez-moi vous dire que vous êtes dégueulasse, made-
moiselle, que si ça existait pas, des traînées comme vous, nos
maris seraient pas infidèles et qu’ils resteraient à la maison
pour écouter nos émissions avec nous.
— Je… je suis vraiment désolée.
— Pas autant que moi, maudite putain !
J’ai raccroché et j’ai dit à Herby, je sais pas ce que j’ai, j’ai
encore composé le mauvais numéro.
Mais je savais ce que j’avais.
Freud avait raison, au fond.
Ce que ton cœur veut pas, ta main le fait pas et tes lèvres le
disent pas. Elles disent même exactement le contraire. Il
appelle ça un acte manqué, l’inventeur de la psychanalyse,
mais en fait c’est pas un acte si manqué que ça parce qu’il dit
la vérité et au fond, avec le temps, tu y échappes jamais.
J’ai pas dit ça à Herby. Non seulement il aurait pas compris,
mais surtout, il aurait pas aimé. Il m’a arraché le récepteur de
la main et il a dit :
— Laisse, je vais appeler.
Il a composé le numéro du 369 et m’a tendu le récepteur.
Je l’ai pris, la mort dans l’âme, persuadée que cette fois-ci
serait la bonne.
Ou la mauvaise.
Chapitre 3
Un homme à la voix rauque m’a répondu. Il a dit, quand je
lui ai expliqué que j’appelais pour l’annonce dans le Journal de
Montréal et le « poste » qui était offert :
— Tu tombes bien, fille, on a des danseuses qui ont callé
off. Et c’est vendredi, notre gros soir. Il y a un chauffeur qui
va venir te chercher vers six heures. C’est quoi, ton adresse,
poupée ?
Je lui ai donné l’adresse de poupée, qui vit dans un minus-
cule trois et demie qui ressemble pas vraiment à une maison
de poupée. J’ai raccroché, j’ai dit, pas encore sûre si c’était une
bonne nouvelle ou pas :
— Je commence ce soir.
Herby a levé la main vers moi pour me faire un high five.
Que j’ai accepté aussitôt. Mais je souriais pas. Il a commenté
ma petite victoire :
— Qui t’avait dit que tu étais une gagnante et que tu devais
jamais te laisser rabaisser par personne, PERSONNE ?
— C’est… merci de me le rappeler, mon chéri. Si je t’avais
pas, je ferais quoi ?
Je sais, je « sors » mal dans ce dialogue, je veux dire, j’ai
l’air d’une conne, facile à manipuler. Et tu m’as peut-être
déjà condamnée, mon amie qui me lit seule dans ton lit parce
que tu as pas de petit ami ou qu’il travaille de nuit, du moins
c’est ça qu’il dit. Mais tu as pas remarqué que, ton intelligence,
tu la mets souvent dans un tiroir que tu refermes dès que tu
ouvres le tiroir de ton cœur à un homme ? Encore débous-
solée par tout ce qui m’arrivait et par la vitesse à laquelle ça
m’arrivait, j’ai dit à Herby :
— Ils viennent me chercher à six heures. Il est quelle
heure ?
— Cinq heures quinze.
— Oh shit ! pas de temps à perdre !
Puis j’ai ajouté :
— Ça s’habille comment, une danseuse ? J’ai pas de costume
de scène.
Il a répondu :
— Je sais pas, mets un truc sexy !
J’ai fait de mon mieux pour trouver quelque chose dans
mon placard, mais j’avais surtout envie d’aller me cacher sous
les robes de ma mère, comme si j’avais encore cinq ans.
Au 369, le staff, il est efficace. À l’heure dite (et maudite),
le chauffeur est arrivé. C’était une chauffeuse. Et pas au volant
d’une limousine comme dans Pretty Woman. Dedans, il y avait
pas le beau Richard Gere aux tempes poivre et sel qui bran-
dissait un bouquet de roses par le toit ouvrant, avec une
demande en mariage à l’avenant. C’était juste une fourgonnette
de six places.
La chauffeuse, Diane, une quadragénaire sexy, portait un
jeans et un t-shirt plutôt moulant. J’ai pensé qu’elle était
probablement danseuse. Ou l’avait été. J’ai hésité avant de
monter. Je me suis retournée vers la fenêtre du salon, qui
donne sur la rue. Herby me regardait. Comme s’il voulait être
sûr que je changerais pas d’idée. Il m’a fait un sourire. Qui
avait l’air de dire : « Niaise pas avec le puck, princesse. Pas si
près du but. »
Je suis montée dans la fourgonnette.
Diane, elle était pas du type bavard. Ni les deux autres
danseuses qu’elle a cueillies en chemin. Elles se connaissaient.
Elles se parlaient. Moi, elles m’ignoraient, comme si j’étais
même pas là. Juste une petite nouvelle. Qui, justement, se
sentait toute petite dans ses souliers. Et qui se demandait avec
une anxiété grandissante : « Je vais faire quoi au 369, beau cul
ou pas ? »
Au bout de trente-trois minutes qui m’ont paru trente-
trois heures, Diane a immobilisé la fourgonnette devant un vieil
immeuble qui ressemblait à une taverne, dont la devanture
était peinte en rouge et noir, mais c’était pas aussi beau que
le roman de Stendhal, je t’en passe un papier, et en dix copies si
tu as pas saisi. Sur une affiche, c’était écrit en grosses lettres
BAR DE DANSEUSES 369, avec un dessin de danseuse aux
seins nus.
J’ai laissé sortir les deux autres filles, j’ai hésité, Diane a dit :
— T’attends quoi ? On a pas toute la soirée. Tu commences
dans moins d’une demi-heure.
J’ai dit :
— Est-ce que je te dois quelque chose pour le taxi ?
Elle a souri.
— C’est la première fois que tu danses, hein ?
J’ai admis.
— Tu me dois rien, mais j’ai jamais refusé les tips. Il paraît
que ça porte chance.
— Ah…
Dans ma nervosité, j’avais pas remarqué si les deux autres
danseuses avaient laissé quelque chose. J’ai fouillé dans mon
sac. J’ai un petit portefeuille de cuir rouge. C’est ma mère qui
me l’a donné, pour me faire comprendre l’importance de
gagner des sous, et vite. Mais Herby l’avait déjà visité. Souvent,
il me le dit pas. Mais là, il m’avait expliqué, juste avant que je
parte, c’est juste que je me rappelais pas :
— Je te laisse pas de gros billets. Les gens, dans les bars, ils
sont pas honnêtes comme toi et moi, il faut que tu te méfies.
Surtout des autres danseuses. Elles sont voleuses comme des
pies. Et anyway, tu vas faire full argent.
Je savais que les pies étaient bavardes. Supposément.
Et comme ce sont des oiseaux, qu’elles volaient, forcément.
Mais voler comme un voleur…
— Tu en sais, des choses, que j’ai dit, épatée, à Herby. On
dirait une encyclopédie.
Et je lui ai aussi dit merci. Il a haussé les épaules avec
modestie. Mais là, ça me causait du souci. Il me restait juste
des pièces de monnaie, de vingt-cinq ou dix sous. Herby, il
avait joué de prudence avec les pies de danseuses. Embarras-
sée, je suis devenue écarlate. Comme j’ai la peau blanche, ça
paraît quand je rougis. J’ai quand même pris la plus grosse
poignée de pièces que je pouvais et je l’ai tendue à Diane.
Elle m’a dévisagée avec un drôle d’air, en plissant les lèvres
et en dodelinant de la tête.
— Non, ça va aller… Tu peux garder tes sous. Tu me
donneras un plus gros pourboire la prochaine fois.
J’ai d’abord voulu lui expliquer que c’était à cause d’Herby,
la navrante absence de billets dans mon petit portefeuille de
cuir rouge. Herby qui savait tout et qui savait entre autres que
les danseuses étaient voleuses comme des pies. Mais je risquais
de me mêler dans mes explications, et puis Diane compren-
drait peut-être pas. En plus, ça risquait de la froisser, vu qu’elle
était peut-être une ex-danseuse ou encore full (time) danseuse,
vu son corps d’enfer. Même à quarante ans.
— Oui, madame, que j’ai répliqué.
— Tu peux m’appeler Diane, j’ai pas encore 70 ans.
— Oui, madame Diane.
De nouveau, elle a hoché la tête. Elle me trouvait un peu
gourde. Mais moi, j’étais nerveuse. Dans ce temps-là, tu ressors
plus tarte que tu es vraiment.
Je suis sortie de la fourgonnette, Diane a dit :
— Tu oublies rien ?
— Euh, je…
Diane a juste regardé mon sac. Que j’avais oublié derrière
moi. Qui contenait mon costume supposément sexy. J’ai
souri comme une idiote. Suis remontée dans la fourgonnette
pour récupérer mon sac. J’ai dit merci, et je suis redescen-
due, ou plutôt j’ai tenté de redescendre élégamment du « taxi
des danseuses ». La courroie de mon sac s’est accrochée à la
poignée de la porte.
Ça m’a fait perdre l’équilibre.
Diane a esquissé un sourire, et sa tête bougeait, et elle a dit,
entre ses dents, trop parfaites et blanches pour être vraies :
— Ça veut être danseuse et ça sait même pas mettre un
pied devant l’autre !
C’était pas tellement moi qui le voulais.
C’était Herby à qui j’abandonnais petit à petit et sans
vraiment m’en rendre compte – parce que je l’aiiiimais ! –
le conseil d’administration de ma vie.
Je me suis avancée pour faire mon entrée « triomphale »
au 369.
Ça ne ressemblait vraiment pas à ce que j’avais imaginé.
Chapitre 4
Arrivée devant la porte du chic 369, j’avais le shake. Le
shake, c’est comme dans milk-shake, évidemment, sauf que
c’est pas le lait qui s’agitait, seulement mes mains.
J’ai pris des grandes respirations zen en les regardant. Ça,
c’est pas Herby qui me l’a appris, mais un livre de Rajneesh, le
guru à la mode à l’époque, google-le, tu verras ses douze Rolls
Royce et sa philosophie de vie qui dit que ton corps, c’est un
temple ou un truc du genre. Les danseuses l’aimaient beau-
coup pour ça, même si avec sa barbe blanche mal taillée et ses
grands yeux cernés, il ressemblait pas exactement à Tom
Cruise ou à Mel Gibson.
Drôle de coïncidence, quand même, comme si la vie (ou
tes faux amis) te poussait toujours dans une certaine direction,
vers une certaine pente qu’il faut suivre… pourvu que ce soit
en montant ! Mais moi j’ai fait le contraire. Je savais pas à
l’époque. J’avais pas encore écouté ma médium, madame de
Delphes. Ou lu Le Miracle de votre esprit de Joseph Murphy,
qu’elle me disait toujours de lire.
C’est peut-être le destin. Tu lis juste un livre quand ton
karma te le permet. Pas avant. Même si tu l’as acheté. La main
de Dieu te le fait laisser sur ta table de chevet, ou oublier
quelque part ou, ce qui revient souvent au même, tu le prêtes
à quelqu’un qui te le remet pas parce qu’il le retrouve pas
ou l’a passé à quelqu’un d’autre. Qui lui non plus le retrouve
pas. C’est comme ça. La leçon à en tirer, c’est que si tu aimes
vraiment un livre, fais comme avec ton homme : prête-le pas !
Oui, il y a plein de choses que je savais pas à l’époque.
Parce que je pensais stupidement – c’est à la mode ! – que
tout arrive pour une raison. Quand bien souvent la raison
pour laquelle tout arrive est simplement que… tu es naïve.
Et que tu prends les mauvaises décisions. Ou les laisses
prendre pour toi par les mauvaises personnes. Qui sont là
juste pour te pimper. Ou te pomper ton énergie mentale.
Vampires à temps plein, Draculas du dimanche, qui sont
quand même encore là le lundi, le mardi, et même jusqu’au
samedi : c’est leur job à temps plein de te rentrer dedans et
de te déprimer. Ils se sentent mieux quand ils font ça. Ou ils
s’en rendent même pas compte. Va savoir.
Après trois respirations hyper zen devant la porte du 369,
mes mains avaient moins le shake, j’ai enfin sonné. Le portier,
monsieur Blanc, m’a ouvert aussitôt, comme s’il m’attendait.
C’était un homme assez baraqué, dans la jeune quarantaine,
avec le crâne rasé pour cacher le « casque de bain » qu’il se
faisait pousser avec talent, je veux dire en bon français : sa
calvitie précoce. Il avait un air un peu malcommode qui lui
avait sans doute valu son emploi. Parce que, sur ton curri-
culum vitæ, pour être portier dans un bar de danseuses, t’as
pas besoin d’un MBA. Ni de savoir comment prendre le thé.
En plus – et j’allais le découvrir plus tard dans la soirée –,
il était polyvalent. Il était pas juste portier. Il était aussi
gérant. Il y a pas de sot métier. Je l’ai compris quand il est venu
m’expliquer que si je voulais toucher mes cinquante dollars
par jour (notre per diem, si tu veux) il fallait que je travaille
au moins quatre soirs par semaine et que je lui donne mon
horaire. Et que je le respecte. Il fallait aussi que je donne au
D.J. les trois chansons sur lesquelles je voulais me déshabiller
progressivement. La première danse, on devait garder le haut
et le bas, la deuxième, on enlevait le haut, mais c’est juste
quand on enlevait le bas, à la troisième danse que les clients
poussaient des oh ! : la chatte ultimement dévoilée étant
l’objet de toutes les convoitises mâles.
Même si on fait pipi avec. Et des bébés. Va comprendre !
Surtout si t’es pas un homme.
En plus, les hommes, ils donnent des noms pas très roman-
tiques, et pas très beaux, au lieu d’où ils sont sortis, César ou
démunis : la fente, le con, la noune, la chatte, la touffe, la
snatch, et enfin, la pelote, pas vraiment mon favori, ce dernier,
je sais pas pourquoi peut-être en raison de sa sonorité. Alors
pourquoi cette fascination ?
— C’est toi, Martine ? que m’a demandé le portier-gérant.
— Oui.
— T’as l’air vraiment jeune. T’es sûre que t’as dix-huit ans ?
— Oui.
— Je peux voir tes papiers ?
Je les lui montre. Il les examine. Avec son air un peu obtus.
Encore sceptique, il me regarde. C’est vrai que j’ai l’air d’avoir
quinze ans. Monsieur Blanc me détaille de son œil noir. Et j’ai
l’impression (peut-être fausse) qu’il s’intéresse surtout à ma
minuscule poitrine et qu’il se dit : « Elle vient faire quoi, ici, la
perdue, avec ses seins si menus ? »
Il le pense pas comme ça parce que son vocabulaire est jus-
tement trop menu. Mais c’est l’idée générale. Que j’imagine.
Il s’ouvre pas de son émoi, me laisse passer et me dit, en
tendant son index gauche et bagué – ça m’a toujours fait peur,
une bague sur l’index et il le fait peut-être justement pour ça,
faire peur :
— La loge des filles est là.
— Merci.
J’entre. Il me faut un peu de temps pour que mes yeux plus
maquillés que d’habitude (pour faire plus showbiz, pas folle, la
fille !) s’habituent à l’obscurité des lieux.
La musique, même si c’est sombre, je peux évidemment
l’entendre.
Ça me donne un coup au cœur. Comme si c’était un
signe du destin. Ou plutôt une grimace. Parce que c’est Hotel
California, des Eagles. C’est l’intro à la guitare. Ça me donne
presque envie de pleurer. Pas juste parce que c’est trop beau,
mais parce que c’est notre chanson, à Herby et à moi. La chan-
son sur laquelle on a fait l’amour la première fois.
Plus tard, quand hélas le métier a commencé à rentrer, j’ai
appris que c’est une chanson que beaucoup de danseuses
aiment. Même si elle est trop longue, à six minutes et demie.
Mais les D.J. la coupent. Parce que danser une danse de six
minutes et demie quand tu peux en danser une de trois
minutes pour le même prix, c’est pas payant. Les clients, c’est
pas des mélomanes, mais plutôt des érotomanes, alors ils se
rendent pas compte que le D.J. a mis les ciseaux dans Hotel
California.
En passant, danser, ça te fait réaliser qu’Einstein, bien,
c’était Einstein justement. Je veux dire pour la relativité. Il
avait raison. Normal, tu me diras, quand t’es un génie. Je
m’explique. Les clients, ils trouvent toujours que la danse finit
trop vite. Toi, tu trouves toujours qu’elle est trop longue,
même si tu penses à quelque chose d’agréable pendant que tu
danses. Tout est relatif, donc.
Plus tard, quand j’ai compris l’anglais, je me suis aussi
rendu compte, et ça m’a donné la chair de poule, que les paroles
de Hotel California, elles étaient vraiment démoniaques, et pas
étonnant que c’était la chanson qu’Herby avait choisie pour…
NOUS DEUX. En plus, si tu regardes à l’intérieur de l’album
des Eagles, tu vois, au balcon, Anton LaVey, le fondateur de
l’Église de Satan !
Finalement mes pupilles se sont habituées à l’obscurité, et
j’ai pu voir le décor du chic 369. Pas vraiment aussi glamour
que dans les films. Non, pas vraiment. La salle est éclairée par
des black lights et des ampoules rouges, les tables sont vieilles.
Comme les chaises. Comme certains clients. Mais il y en a
aussi des jeunes.
Il y a pas de fille qui danse sur le stage, qui est surmonté
d’une grosse boule qui tourne avec des centaines de petits
miroirs qui brillent. Il y a un grand miroir au fond de la scène,
où les filles peuvent se regarder danser ou faire semblant de se
pâmer pour faire baver les clients et leur soutirer de plus gros
pourboires. Il y a évidemment une barre verticale. Pour le pole
dancing.
Il y a trois danseuses qui se dandinent et se caressent (pas
entre elles, mais elles-mêmes !) sur des tabourets, devant des
clients dont elles ont l’entière attention. L’une est complète-
ment nue, les deux autres en bonne voie de l’être.
Mais dénudées ou pas, elles ont toutes quelque chose en
commun. Quelque chose que j’ai pas : des seins.
Et de nouveau je me demande ce que je fais là.
Il y a aussi trois ou quatre autres danseuses qui boivent et
bavardent sur la banquette de velours usé qui nous est réservée.
Et il y en a une au bar, plutôt sculpturale dans sa jeune
vingtaine, prénommée Vicky, qui prend un verre que lui a
offert un client, le Vindicatif, tel que je le surnommerai plus
tard. Il est pas vieux, trente-deux ou trente-trois ans, il est plu-
tôt bien de sa personne, et il a une copine. Qu’il aime et qui
l’aime follement, de surcroît. Mais dès qu’ils se disputent et
que, par conséquent, elle a pas follement envie de lui dire oui,
et lui dit non pour tu sais quoi, parce qu’il connaît pas le jeu
des vases communicants entre le cœur et les cuisses d’une
femme, il se précipite au 369. Comme pour se venger de sa
copine. À qui pourtant il publicise pas sa visite au bar grivois
où les hommes croient voir la vie en rose. Comme s’il voulait
garder secrète sa vengeance. Il y vient pour narrer son chagrin
et y déverser sa colère. Et parfois s’offrir le pseudo-réconfort
d’une danseuse nue.
C’est Vicky qui m’a tout raconté, un soir. Le Vindicatif,
c’est pas son seul client qui vient épancher sur une épaule son
mal-être. On dirait qu’on est psychanalyste, même si c’est pas
le client qui se met à nu sur un divan, mais nous.
Sur un tabouret !
C’est la vie.
De danseuse.
Et moi qui la débute malgré moi, je me sens paralysée.
Je sais vraiment pas si je vais pouvoir faire ce métier. Puis je
pense à Herby, qui aime pas qu’on le contrarie. Si je reviens
bredouille, il va falloir que je m’explique. Et avec lui, les expli-
cations, ça finit presque toujours mal.
En plus – et ça aide pas mon bal d’initiation à la glorieuse
vie de danseuse nue –, ça sent vraiment dans ce tripot. Je veux
dire que ça pue. La cigarette, le fond de tonneau, la sueur
des travailleurs qui veulent te faire travailler et te faire faire des
extras gratuits. Et ça sent aussi le vomi. Parce qu’il y a des
clients qui ont trop bu et dégobillé sur le tapis. Et le faire vrai-
ment nettoyer, la direction estime que ça coûte cher. Alors on
vit avec.
Oui, ça sent vraiment mauvais, ce tripot, j’ai même un
haut-le-cœur. Parce que moi, je pourrais presque être un nez
dans une parfumerie. À Grasse ou ailleurs. Les odeurs, j’y suis
vraiment sensible. Quand tu dis que tu peux pas sentir
quelqu’un, je te comprends, mon amie. Et pour moi, c’est
terminé, je donne pas une deuxième chance à la personne,
femme ou homme, qui me fait mal frémir la narine. Sinon
je vomirais. Dans mon corps. Ou ma tête. Ce qui est pire
encore.
Bon, je fais quoi, là ? Je m’arrête ou je continue ? Stop ou
encore ? Je pense aux arguments d’Herby, et… je me dirige
vers le bar pour trouver quelque réconfort moral.
Je commande à la barmaid Sandra, qui doit facilement
avoir 44 ans – et 44F de buste : mon soutien-gorge en compa-
raison du sien semble contenir de l’anti-matière – une bière
et un shooter de Jack. Daniel’s, pour les non-initiés. Mon cœur
bat tellement fort que j’ai l’impression qu’il va exploser dans
ma poitrine. À l’instant où Sandra me sert mes indispensables
drinks, mon bouillon de poulet pour mon âme de danseuse
(débutante), je me frappe le front, et réalise que j’ai pas un rond.
— Je peux te régler après mes premières danses ? que je
demande.
— Non, réplique-t-elle sèchement, l’air fermé. On fait pas
de crédit ici.
— Oh, je… je savais pas, je…
Je repousse délicatement les verres en sa direction comme
pour qu’elle les reprenne : comme si ça se reprenait, des drinks
déjà préparés, comme un œuf déjà brisé dans une poêle ! Elle
sourit :
— Ben non, voyons, je te taquinais. C’est ton premier soir.
C’est la maison qui invite mais dis-le pas à monsieur Blanc, il
va voir rouge.
— Ha ha ha…
Elle m’a bien eue. Je lève mon verre en sa direction :
— À ta santé !
Elle, elle boit pas sur la job. Quand les clients lui offrent des
drinks pour l’impressionner et dans l’espoir qu’elle couche
avec eux, elle boit de l’eau sucrée et la leur laisse jamais goûter,
vu les bactéries, qu’elle leur explique.
Je cale mon shooter, vide mon verre de bière en deux
grandes lampées expéditives. Bon, il faut que j’y aille main-
tenant.
— Va te déguiser, maintenant ! Le bal va bientôt commencer.
— Ouais…
— T’inquiète pas, ça va bien aller. C’est juste les dix pre-
mières années qui sont difficiles, après tu t’habitues, et tu fais
du downhill jusqu’à ce que tu sois trop vieille pour le métier.
Je ris de la plaisanterie qui en est probablement pas une,
mais une tristesse déguisée.
Je regarde avec résignation vers la porte de la loge des filles.
Je prends mon courage à deux mains, et je me dirige vers mon
destin.
Mais je me trompe de porte.
Je pousse celle des toilettes pour hommes. Qui ne sont pas
tous beaux bonshommes. Et pas tous dans la fleur de l’âge.
Comme ce septuagénaire qui se secoue le zizi. Pour en
extraire les dernières gouttes de pipi. Ou pousser un ultime cri.
Et rentrer dans son profit. Après dix danses payées le gros prix.
Il me sourit, expose ses dents jaunies. Me dit, en regardant son
zizi, les yeux arrondis : « Ça te tente, ma souris ? »
Non, ça lui tente pas, à ta souris ! Qui est pas à toi et le sera
jamais ! Ça lui tenterait plutôt de te vomir dessus.
Je referme la porte des W.-C. pour hommes, me sens un
peu conne, marche vers une autre porte en vieux bois peinte
en blanc où c’est écrit : LOGE DES FILLES.
Yes !
Quand t’es winner.
Même si ça te prend deux fois pour l’être !
Je pousse la porte avec une petite appréhension.
Ce que je vois me donne un choc.
Chapitre 5
Les danseuses de jour, que je viens de voir dans le bar, et
que j’ai trouvées intimidantes, ce sont pas les plus belles.
Parce que, le jour, c’est moins payant. Alors les filles canon,
elles veulent juste travailler le soir. Elles commencent à dix-
neuf heures trente. Et elles sont toutes là. Dans la loge des
filles. Avec des corps de déesses.
Il y en a sept ou huit, des vraies sculptures ambulantes.
Entre vingt et vingt-cinq ans pour la plupart. Certaines sont
complètement nues. Avec des seins parfaits. Naturels ou refaits.
D’autres ont juste un slip. Se préparent devant un miroir. Se
maquillent. Se déguisent en autre chose qu’elles sont vraiment.
C’est-à-dire… des amoureuses. Des mamans. Mais surtout
pas des nymphomanes.
Danseuses nues, c’est juste de la frime. Pas une vocation.
Ton cul remplace le diplôme ou le riche mari que t’as pas. Ou
l’estime de soi que tu aurais eue. Si tu avais pas eu les parents
ou le petit ami que tu as.
Oui, les danseuses nues se déguisent : the show must go on,
et l’argent doit rentrer pour le pimp ou les petits. Elles se
déguisent dans leur loge, devant un miroir qui leur renvoie
implacablement la triste image de leur visage. L’œil souvent
triste comme celui des vieux, malgré leur insolente jeunesse,
elles sourient et rient, c’est juste pour la galerie. Pour faire
semblant. Pour payer le loyer. Ou l’épicerie. Ou le dentiste
pour le petit. Dernier. Qui passe toujours en premier.
Sexy, quand même, les danseuses du 369. Et 369 fois plus
que moi ! La joie, quoi !
Il y en a deux (Thérèse et Isabelle, comme je l’appendrai
plus tard) très grandes, très blondes, très belles, très arrogantes
en leur perfection chirurgicale et, par conséquent, très refaites
de la poitrine et des lèvres trop pulpeuses pour être seulement
un don de Dieu.
Deux qui se parlent de très près. Dans le blanc des yeux.
Qu’elles ont bleus, mais c’est peut-être la couleur de leurs
verres de contact, va savoir.
Elles causent, donc. Et pas au sujet du boulot, on dirait. Ni
des clients, presque tous des merdes ambulantes à portefeuille,
plus ou moins garni selon leur vantardise, fondée ou pas.
Non, elles parlent d’elles. Et de leur amour. Vrai peut-être.
Mais compromis, on dirait.
Il y a aussi deux danseuses qui ont l’air de rockeuses.
Tatouées. Avec des jeans coupés dans le milieu des fesses,
des brassières, des cuissardes de cuir noir. Elles me regardent
comme si j’étais une moins que rien, gaspillent pas leur salive
à me dire bonjour, moi la petite nouvelle. Je leur souris quand
même pour briser la glace, mais elles se détournent.
Une fois de plus, j’ai envie de prendre mes jambes (qui ne
sont pas bottées de cuir) à mon cou, et de jouer les filles de
l’air. Mais je pense à Herby. Ce serait trop long de lui expli-
quer la raison de ma démission hâtive. Il comprendrait pas. Je
fais un 360 degrés, un tour complet sur moi-même, reprends
une autre grande respiration zen.
Et je continue de prendre connaissance de la loge des
femmes.
J’avise une danseuse cherry blonde, ce qui veut dire en bon
français blonde avec des accents de cerise, donc de rouge,
donc de roux. Elle est assise devant le large miroir de maquil-
lage des filles et s’affaire, avec juste un top (blanc avec des faux
diamants) et pas de slip.
Elle m’embarrasse. Car elle s’affaire entre ses jambes. Son
pubis de cherry blonde, vraie ou fausse, est parfaitement
rasé. Il y a des clients qui aiment à la folie, je le saurai bientôt.
Et sont prêts à payer le gros prix pour en voir le spectacle et
l’écartement intime. Je veux dire des lèvres. Grandes. Et petites.
Que le client peut aussi voir s’il tipe bien.
Oui, à mon étonnement un peu offusqué, je l’admets, elle
est penchée et semble chercher quelque chose entre ses jambes,
au plus intime de sa magnifique personne. Qui a vingt-cinq ou
vingt-six ans et un corps superbe. Ce qui lui évite pas d’avoir
un air ennuyé, même contrarié.
L’âme est tout, le corps juste un miroir de ses états, enfin je
le comprendrai, la quarantaine venue.
Oui, contrariée, la beauté divine comme si elle cherchait…
la perle rare entre ses soyeuses cuisses. Est-elle en train de se
toucher ? que je me demande, un peu choquée.
Invraisemblable quand même, vu ses collègues de travail
autour d’elle. On n’est quand même pas dans une partouze, oh
que non !
Je soulève mes roux sourcils. Me demande pour la cinquante-
sixième fois depuis le début de la soirée si je ne devrais pas
tirer ma révérence parce que c’est vraiment un drôle de
monde, celui des danseuses.
Mais Cassandra vient alors me trouver, qui a sans doute
noté mon désarroi et au moins compris que j’étais une novice,
et que moi, le vice…
Cassandra, elle a trente-cinq ans, et donc c’est une ancienne.
Qui, à première vue, a l’air artificielle. Avec ses seins siliconés
emprisonnés dans un t-shirt noir camisole coupé hyper
serré et décolleté, ses talons aiguilles si hauts que ça me donne
presque le vertige, juste de les regarder. Et de m’imaginer
dedans. Moi je suis juste en running shœs.
Les lèvres botoxées, elle a l’air fatiguée, Cassandra, aux che-
veux platine et droits comme des cordes. Mais dès que vous la
connaissez, vous vous rendez compte que son cœur est pas en
platine, mais en or.
— Jessica est menstruée, m’explique Cassandra de but en
blanc parce qu’elle a deviné mon embarras. Elle cache juste le
cordon de son tampon pour pas que les clients s’en rendent
compte.
— Elle danse même si… que je fais, étonnée de cette audace
pourtant banale chez toutes les danseuses : ça me serait jamais
venu à l’idée, cette ingéniosité.
— Oui, même si elle est menstruée. C’est pas la joie. Mais
elle a pas le choix. Son chum doit cinq mille dollars pour une
dette de jeu, et s’il paie pas la semaine prochaine, il va se faire
faire la peau.
Comme Jessica l’avait dans la peau, elle pouvait pas suppor-
ter cette horrible idée.
— Tu as apporté quoi, comme suit ? m’a demandé Cassandra,
pratico-pratique.
J’ai hésité un instant avant de lui répondre, mais elle avait
l’air vraiment sympa. Malgré son silicone et tout et tout. Il faut
pas juger les gens selon leur apparence. Des fois, ils ont pas eu
le choix. De choisir ou pas le déguisement qu’ils trimballent
dans l’existence. Il faut bien que tu manges. Il faut bien, surtout,
que tu nourrisses tes enfants.
Surtout si tu es maman, danseuse et, trop souvent, seule.
Parce que le père, il est en prison.
Car – je le saurai bientôt – il y a beaucoup de filles au
bar qui sortent avec des prisonniers. Ou des ex-détenus, qui
souvent vont devenir leur ex, parce que la fidélité, c’est pas leur
sport préféré : pas assez payant et trop fatigant ! Oui, trop fatigant
et pas assez payant, comme de simplement partir le matin de
la maison avec une boîte à lunch à la main, pour être plombier
ou électricien. Ça fait loser ! Les ex ou futurs détenus, ils
veulent leur butin, et vite, sans lever le petit doigt. Juste en
mettant l’index sur la gâchette.
Mais les danseuses, en général, elles peuvent pas faire la
fine bouche avec le grand amour. Parce qu’il y a pas beaucoup
de gars qui, à Noël, ont envie de dire : « Maman, je te présente
ma nouvelle fiancée, elle danse nue pour gagner sa vie ! »
Aussi elles aboutissent souvent avec un gars qui, lui non
plus, a pas envie de se vanter du métier qu’il fait et de son passé.
Leur honte est moins lourde à porter à deux : c’est leur défini-
tion de l’amour, leur seule soutenable légèreté de l’être.
Bon, finalement, pour répondre à la question de Cassandra,
je m’étais munie de quoi, comme suit ou, si tu veux, comme
accoutrement ?
J’ouvre mon sac, et je lui montre ce que j’ai apporté et elle
l’examine. Elle paraît sceptique.
— Tu t’appelles comment, by the way ?
— Martine.
— Moi, c’est Cassandra. C’est la première fois que tu danses,
hein ?
— Oui, comment tu as deviné ?
Elle répond pas, se contente de me donner une petite tape
sur la joue. Puis elle dit, tout en continuant l’examen (de plus
en plus sceptique) de mes fringues :
— Déshabille-toi pendant que je réfléchis !
Pas évident – la première fois – de se déshabiller devant
sept ou huit autres femmes. Même si elles semblent t’ignorer,
se foutre de toi comme de l’an quarante.
Et même si je fréquente un gym, et que, dans le vestiaire,
les filles sont pas gênées entre elles, là, je sais pas, c’est pas pareil.
Mais tu t’habitues vite. Parce que ton corps, c’est juste ton
instrument de travail, le siège social de ta petite et moyenne
entreprise. De cul. Et c’est pour ça que la fille qui ajuste le cor-
don de son tampon, ça la gêne pas plus que si c’était son jupon.
Moi, il faut que… je puise en moi. Je sais bien qu’il faudra
que je me dévête pour danser et enfiler mon costume de scène.
Mais pas comme ça, à froid. Devant d’autres filles. Même si
elles sont à poil. Une grande respiration, et je retire mes vête-
ments que je pose sur une chaise. Il y a une danseuse qui voit
que j’ai pas de seins. Elle, elle en a. Grand format. Nancy. Qui
s’étouffe presque de rire et me dit :
— Oublie pas de faire ça aux clients !
— Faire quoi ?
Elle roule les épaules, je veux dire les agite de gauche à
droite, ce qui fait remuer ses seins.
— Ça fait applaudir les clients, qu’elle m’explique.
Il y a des filles qui voient son manège, me regardent, com-
prennent la petite humiliation qu’elle veut me servir et rient.
— Merci du trip… je veux dire du tip, que je bafouille, et
je me sens encore plus idiote qu’avant, et vraiment pas à ma
place.
Cassandra la toise en plissant les lèvres et me rassure :
— Laisse-la faire ! C’est une conne.
Je me détourne. Cassandra poursuit l’examen de mes fringues
et décrète :
— Le bikini noir, les talons aiguilles (moins vertigineux
que ceux sur lesquels elle est juchée) et la jupe, ça va. Mais pas
la camisole.
Elle s’approche du comptoir où des filles sont assises. Tire
une paire de ciseaux d’un tiroir. Et en un temps, trois mouve-
ments, sans me demander mon avis (une chance que c’était
pas du Coco Chanel mais juste une babiole achetée chez
Zellers !), elle joue les stylistes avec ma camisole, la coupe, je
veux dire la raccourcit pour que mon ventre soit visible. Il est
athlétique, au moins.
— Comme ça, ça va aller, proclame-t-elle.
J’enfile le plus vite possible mon costume de scène. Cassandra
m’examine quelques secondes, puis sourit, ravie :
— T’es vraiment sexy ! Les gars vont triper sur toi.
Ça me va droit au cœur, ce compliment, because tous les
méchants pétards autour de moi. Ça me donne vraiment
confiance. Mais ça dure pas longtemps. Parce que, quand je
retourne au bar pour danser la première fois, je suis vraiment
pas grosse dans mes souliers.