Langages
Syntaxe et sémantique
Ûrij Derenikovič Apresân
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Apresân Ûrij Derenikovič. Syntaxe et sémantique. In: Langages, 4ᵉ année, n°15, 1969. La linguistique en URSS. pp. 57-66;
doi : https://doi.org/10.3406/lgge.1969.2518
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JU. D. APRESJAN (MOSCOU)
SYNTAXE ET SÉMANTIQUE 1
1. Liaison entre marques syntaxiques et sémantiques des mots.
La signification n'est pas donnée avec évidence dans un texte. C'est
pourquoi, si nous voulons trouver une procédure objective qui nous
permette d'établir et de classer les significations, nous devons nous appuyer
sur les propriétés d'un texte (ou d'un ensemble de phrases correctes ne
constituant pas un texte, si on s'en sert comme d'un matériau brut), qui
nous sont livrées par la simple observation et qui reflètent d'une manière
suffisamment complète les caractères sémantiques qui nous intéressent
mais qui sont dissimulées à l'observation directe!
D'une manière générale tout dans un texte, y compris sa structure
phonologique, est conditionné et organisé par la signification; c'est
pourquoi celle-ci se reflète sous une forme de nombreuses fois médiatrice,
même sur le seul plan phonologique. Mais décrire la signification d'après
les marques phonologiques d'un texte serait des plus inadéquat dans la
mesure même où la structure sémantique de ce texte est séparée de sa
structure phonologique par un très grand nombre d'étages intermédiaires.
Plus immédiat est le lien entre les structures sémantiques et
morphologiques d'un texte, lien qui dans des cas particuliers est noté et décrit
dans les grammaires. C'est ainsi que dans la description des verbes d'aspect
imperfectif en — nu — du type brjuzgnut', vjanut', gibnut', drjabnuV, etc.
(enfler, se faner, périr, devenir flasque, etc.), les grammaires russes
indiquent habituellement la signification qui leur est commune : le
devenir, le changement. Pour les verbes en af — avec base du présent
dépourvue de — a — et 3 pi en — at — 2, certains auteurs (V. V. Vinogradov,
A. V. Isaôenko) indiquent que leur signification fondamentale est celle
de l'émission d'un bruit, cf. brenéat', burôat', vereëéaf, virzaC, etc.
(cliqueter, gargouiller, pousser des cris perçants, etc.).
Un autre groupe de verbes dont la signification se rapporte également
à l'émission de bruits a comme trait caractéristique la production de
klekotat'
substantifs
— klekot,
dérivéslepetaV
en — —' otj-et
lepet,: gogotat'
etc. (cacarder
— gogot,
— legroxotaV
cri de l'oie,
— groxot,
gron-
1. Extrait de Eksperimental'noe issledovanie semantiki russkogo glagola (Étude
expérimentale de la sémantique du verbe russe), M., 1967, pp. 23-35.
2. Il s'agit de certains verbes de la 4e classe du système traditionnel Boyer-
Leskien. (N. du Tr.)
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der — grondement, trompeter — l'émission du son correspondant,
balbutier — balbutiement, etc.).
Cependant, quelque évidente que soit la liaison existant dans
certains cas particuliers — peu nombreux et presque toujours avec des
exceptions — entre les marques morphologiques et sémantiques, cette
liaison n'est pas directe. On retrouve dans la structure morphologique de
la langue, surtout dans la dérivation, nombre d'éléments, de phénomènes
résiduels, non productifs, irréguliers, dont le lien avec la signification a
pratiquement été perdu.
La liaison la plus immédiate, la moins chargée d'éléments non
productifs, irréguliers, c'est celle qui existe entre la structure sémantique et
la structure syntaxique d'un texte 3. De la même manière que les états
internes (psychiques) de l'homme se manifestent d'une manière
physiologique 4Qes « états internes » (les significations) des éléments d'un texte
se manifestent dans leur comportement syntaxique, accessible à
l'observation directe. C'est pourquoi si l'on établit les ressemblances et les
différences dans le comportement syntaxique entre les éléments linguistiques
ou, ce qui est la même chose, dans leurs marques syntaxiques, on peut
aboutir à des conclusions objectives quant à leurs ressemblances et à leurs
différences sémantiques 5.
Nous supposons donc qu'en règle générale aux différences et aux
ressemblances syntaxiques correspondent des différences et des
ressemblances sémantiques importantes. Nous admettons toutefois qu'il puisse
exister des différences sémantiques qui ne trouvent pas leur expression
syntaxique^f
La liaison entre les marques syntaxiques et les marques sémantiques
se réalise d'une manière double. En premier lieu, elle se manifeste dans
les limites d'un mot, par exemple, dans les faits de ce qu'on nomme
signification conditionnée. On entend par là d'ordinaire les contraintes
lexicales et syntaxiques imposées au contexte dans lequel la signification
donnée d'un mot peut être réalisée. C'est ainsi que pour le verbe idti
(aller) la signification « tomber » est considérée comme lexicalement
conditionnée (cf. doïd' idët, sneg idët, — il pleut, il neige), alors que la
signification « correspondre, s'accorder » est syntaxiquement conditionnée, dans
la mesure même où dans ce sens le verbe idti gouverne un substantif au
datif (cf. Sljapa idët emu — le chapeau lui va). Les faits de ce genre qui
depuis longtemps ont été notés dans les dictionnaires ont été analysés
par J. Firth, V. V. Vinogradov, R. S. Ginzbourg, A. Rudskoger, D. N. âme-
lev, N. N. Amosova, V. A. Zvegincev, etc.; dans les derniers temps des
idées semblables ont été utilisées dans la traduction automatique pour
délimiter le sens d'un mot polysémique. Notre étude poursuit cette
tradition; toutefois, elle se distingue des travaux qui viennent d'être
mentionnés par le fait qu'on y fait abstraction de l'opposition entre significa-
3. Ch. Hockett, A course in modem linguistics, N.Y., 1958, p. 308.
4. I. P. Pavlov, Izbrannye trudy (Œuvres choisies), M., 1950, p. 187.
5. Des vues semblables ont été exprimées par V. Matesius, E. Kurilowicz, N.
Chomsky, R. Jakobson. L'élaboration des méthodes expérimentales et leur vérification
sur un matériau linguistique suffisamment représentatif ont commencé à partir de 1960;
cf. les travaux d'A. I. Apresjan, A. R. Arutjunov, V. Gusu-Romalo, V. I. Perebejnos,
P. A. Soboleva, E. Bach, F. Dimitrescu, E. Klina, R. Lees.
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tions conditionnées et non conditionnées, liées et libres, dans la mesure
même où l'on estime que toute signification est en principe conditionnée,
fût-ce à des degrés divers, par des facteurs syntaxiques... Nous noterons
à cet égard que par exemple la valeur fondamentale du verbe idti (aller
à pied) se réalise dans des contextes où ce verbe régit les formes iz. éego,
s êego, k êemu, po iemu, vo ëto, na âto, za kem (hors de, de, vers, par, dans
sur quelque chose, chercher quelqu'un), l'infinitif et quelques autres
formes, mais qu'elle ne peut se réaliser avec un substantif au datif non
introduit par une préposition. Au cours des dernières années l'étude de la
structure transformationnelle de la langue a mis en évidence des faits
nouveaux qui témoignent de la régularité des liens entre marques
syntaxiques et marques sémantiques dans les limites d'un seul mot6. Il a
été établi en particulier que les phrases où se réalisent des significations
différentes d'un même verbe admettent en général des transformations
différentes : par exemple : Otec soderzit sem'ju < — > Sem'ja soderzitsja
otcom (le père nourrit sa famille < — > la famille est nourrie par le père) et
non Sem'ja soderzitsja v otce (la famille est nourrie dans le père); par
contre pis'mo soderiit namëk < —> v pisme soderzitsja namëk (la. lettre
contient une allusion <— >■ une allusion est contenue dans la lettre) et
non Namëk soderzitsja pismom (l'allusion est contenue par la lettre).
En second lieu, la liaison entre les marques sémantiques et
syntaxiques se manifeste dans le cadre de l'ensemble du lexique par le fait
que les mots ayant la même signification ou des significations voisines
ont le même ensemble ou des ensembles voisins de marques syntaxiques,
et réciproquement. Comme dans le cas précédent, ce lien apparaît d'une
manière particulièrement nette lorsque l'emploi de telle ou telle
construction est lié à des contraintes lexicales précises pour ce qui est des éléments
qui peuvent compléter cette construction, par exemple : Mne vletelo (dos-
talos', popalo) ot otca (j'ai reçu un « savon » de mon père). (Aucun autre
mot de la langue écrite ne peut occuper la position du verbe dans cette
construction7.) En réalité, il peut néanmoins exister un lien entre les
propriétés sémantiques et syntaxiques des mots même lorsque les
contraintes lexicales sur les éléments susceptibles de compléter telle ou
telle construction se manifestent avec moins de netteté/C'est ainsi que
la classe des verbes qui régissent le datif est très nombreuse et sémanti-
quement hétérogène, par exemple, aplodirovaf xoru (applaudir un chœur),
veriV drugu (croire son ami), viniVsja komu-l (s'accuser auprès de
quelqu'un), etc. Plus nombreuse et plus hétérogène encore sur le plan
sémantique est la classe des verbes qui se construisent avec v kom-6ëm (dans,
en quelque chose, quelqu'un) : MVsja v viskax (battre dans les veines),
viseV v vozduxe (être suspendu dans l'air)..., etc. Mais la classe des
verbes susceptibles de se construire à la fois avec le datif et la
construction v + prépositionnel est beaucoup moins nombreuse et plus homo-
6. Ju. D. Apresjan, Sovremennge metodg izuêenija znaôenij i nekotorye problemg
strukturnoj lingoistiki (Les méthodes modernes d'étude des significations et quelques
problèmes de linguistique structurale); V. I. Perebejnos, K voprosu ob ispol'zovanii
strukturngx metodov v leksikologii (A propos de l'emploi des méthodes structurales en
lexicologie), dans Problèmes de linguistique structurelle, M., 1962.
7. Un grand nombre de constructions de ce genre ont été décrites et analysées
par N. Ju. Svedova.
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gène sur le plan sémantique : vinit'sja komu-l vo vsëm (s'accuser de tout
auprès de quelqu'un), ispovedat'sja komu-l v svoix somnenijax (confesser
ses doutes à quelqu'un...), etc. Si nous considérons maintenant seulement
les verbes qui régissent le datif et la construction v -f- prépositionnel, et
qui de plus admettent une transformation du type On vinitsja mne vo
vsëm < —> On vinitsja peredo mnoj vo vsëm (il s'accuse de tout devant moi),
on obtient un groupe de significations verbales déterminé d'une manière
suffisamment étroite (univoque) : vinit'sja komu-l vo vsëm, ispovedaVsja
komu-l v svoix somnenijax, kajaVsja komu-l v pregreSenijax (se repentir
auprès de quelqu'un de ses fautes), otkryvaVsja drugu vo vsëm (s'ouvrir
auprès de son ami de tout) oUityvaVsja komu-l v svoix dejstvijax (rendre
compte à quelqu'un de ses actes), priznavaVsja drugu v svoix oëibkax
(reconnaître auprès de quelqu'un ses fautes).
Outre ces faits, il existe toute une série de phénomènes linguistiques
très intéressants qui témoignent en faveur de l'hypothèse selon laquelle
il existe une correspondance régulière entre les marques syntaxiques et
sémantiques des unités linguistiques. Nous allons les envisager
brièvement.
2. Unification de la syntaxe sous la pression de la sémantique
(égalisation par analogie).
L'un des plus remarquables de ces phénomènes est selon nous
l'égalisation par analogie des propriétés syntaxiques des mots qui ont (ou qui
acquièrent) une signification semblable. Ce phénomène se manifeste sur
deux plans — diachronique et syntaxique.
Comme cela a déjà été noté, les processus diachroniques les plus
importants et qui caractérisent la constitution d'une norme linguistique,
c'est ceux par lesquels la langue se libère du caractère poly-fonctionnel
des formes, de leur caractère syncrétique, de leur double emploi.
L'évolution syntaxique par analogie sur le plan diachronique consiste
fréquemment dans la simplification d'un ensemble de types syntaxiques formant
double emploi : l'un de ces types reste dans l'usage normal, les autres
deviennent désuets et sortent de la langue écrite. C'est ainsi que le verbe
dariV (offrir), dans son sens fondamental, se construisait au xixe siècle
avec l'accusatif (pour le destinataire) et l'instrumental (pour l'objet) :
Baryni darili ee ta platoôkom, ta sereïkami (Puskin) : (les jeunes
demoiselles lui ont offert qui un foulard, qui des boucles d'oreille); dans la
langue actuelle cette signification du verbe se réalise dans la construction
darit -f- datif (du destinataire) + accusatif (de l'objet offert), visiblement
par analogie avec le type absolument dominant : davaV, zadavaV, otdavaf,
peredavaV, razdavaV komu êto (donner, remettre, transmettre, distribuer
quelque chose à quelqu'un). On donnera maintenant d'autres exemples
du même genre que l'on présentera comme suit : à gauche de la flèche est
donné le verbe avec la construction ancienne, à droite le même avec le
type actuel de rection; entre parenthèses seront mentionnés les verbes
sous l'influence desquels a pu se produire le changement de rection par
analogie donné dans l'exemple correspondant : zaiskivaV u kogo-l
(rechercher d'une manière obséquieuse (auprès de quelqu'un) > zaiskivaV
pered kem-l (rechercher d'une manière obséquieuse « devant » quelqu'un)
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(d'après tebeziV, preklonjaVsja, presmykat'sja, unUafsja pered kem-l (faire
des courbettes, s'incliner, ramper, s'humilier devant quelqu'un)); nablju-
daf nad kem-ôem-l (se livrer à des observations sur quelqu'un, quelque
chose) > nabljudaf za kem-6em-l (d°) (d'après gljadet', nadziraf, slediV,
smotreV (regarder, surveiller, suivre, qui se construisent en russe avec la
préposition za (derrière, après)), etc.
L'égalisation par analogie sur le plan synchronique se manifeste dans
la contamination syntaxique qui consiste, d'une manière générale, dans
l'abandon de la norme, mais qui correspond en fait à une tendance
déterminée du développement de la structure syntaxique de la langue en
question, tendance qui fait que « les mots d'une classe sémantique s'efforcent
de s'unir sur la base d'un seul type de rection des mots subordonnés 8 ».
De nombreux chercheurs (Panov, Prokopovis, Chomsky, ëvedova, Sme-
lev, Dauzat) ont signalé des faits de ce type. Pour notre part, nous
pouvons citer les exemples suivants de contamination, puisés soit dans la
langue parlée, soit dans les journaux : ostav' ot menja, d'après Otstaiï ot
menja (« laisse-moi », d'après « tiens-toi à l'écart de moi », c'est-à-dire
« laisse-moi tranquille ») 9; Mne èalko za vas (j'ai de la peine pour vous) 10
d'après Mne obidno za vas (je suis vexé pour vous)), etc.
3. Pression de la syntaxe sur la sémantique.
Dans les cas qui viennent d'être envisagés la pression du sémantisme
entraîne une unification de la syntaxe. Une question se pose alors : la
syntaxe peut-elle à son tour exercer une action réciproque sur le
sémantisme d'un mot et le modifier? On doit répondre affirmativement à cette
question : il existe dans une langue des groupes de mots dont le sens peut
changer s'ils sont placés dans un contexte syntaxique qui ne leur soit pas
propre.
Nous n'envisagerons qu'un des processus productifs de ce type :
certains verbes dans la langue parlée familière peuvent admettre un sens
déterminé si on les place dans un contexte syntaxique typique pour ce
sens; ce sont les verbes valjaf (rouler (transitif)), draf (écorcher), dut'
(souffler), tarit' (faire rôtir), kataV (faire rouler), reêaf (couper), sadif
(poser, planter), sypaV (faire couler (une matière pulvérulente)), xvatiV
(saisir), êesaf (gratter) n. Chacun d'eux selon le contexte syntaxique peut
admettre l'une des quatre significations suivantes : 1° battre, frapper;
2° aller, courir; 3° dire, écrire; 4° jouer, danser. Par exemple : 1° valjat'
kogo-l na obe korki (rouer quelqu'un de coups)... 2° prjamo tuda i valjaïte
(allez-y tout droit)... 3° dut' pro Ijubov' na vsex stranicax (parler d'amour à
toutes les pages)... 4° valjaf fantaziju Lista (na rojale) (jouer une fantaisie
de Liszt (au piano)).
8. M. V. Panov, Sintaksis — Russkij jazyk i sovetskoe obSôestvo (Syntaxe. Le russe
et la société soviétique), Alma-Ata, 1962, p. 73.
9. La forme normale serait ostav' menja. (N. du Tr.)
10. La forme normale serait mne ialko vas. (N. du Tr.)
11. Ils sont loin d'être traités comme un groupe lexical particulier dans les
dictionnaires (à la différence, par exemple, des verbes de mouvement, dont
l'homogénéité sémantique est sentie par les auteurs de dictionnaire et reçoit son expression
formale dans l'unification de leurs définitions).
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Dans tous les cas, le choix de l'une des quatre significations possibles
est automatiquement déterminé par les conditions syntaxiques (et,
partiellement, lexicales) dans lesquelles se trouve le verbe en question.
Aux dix verbes en question peut être joint un groupe d'à peu près
la même importance et dont les verbes : dvinut', dernuV, £at\ kryt',
rvanut', rubif, seé', âistit', Sparit' (mouvoir, tirer, serrer, couvrir, tirer
avec force, briser, couper, nettoyer, échauder) peuvent admettre sinon
les quatre, du moins une à trois des significations sus-mentionnées; par
exemple dvinut' kogo-l revol'verom po gotoue (frapper quelqu'un avec un
revolver), dvinut vperëd po ulice (avancer dans la rue), etc.
Si l'on juge par les données des dictionnaires modernes, il est
extrêmement
dut' peuvent
rare également
que ces verbes
signifier
puissent
« boireavoir
» : dernut
d'autres
stakanéik
valeurs;vodki
dernuf
(boire
et
un petit verre de vodka), dut' sivuxu (boire un tord-boyaux), le verbe
dut' peut également signifier « chanter », kryt' et éistit' : « mourir ».
Parfois, mais très rarement, ces verbes admettent encore d'autres valeurs.
Cependant l'ensemble des quatre significations que nous avons dégagées
se répète pour chacun des verbes avec une grande régularité. On peut
s'en rendre compte par le tableau de la page 63 qui fait le bilan des
verbes en question (dans le cadre des données fournies par le Dictionnaire
en 4 tomes parus de 1957-1961).
Les faits ne confirment donc pas la capacité attribuée à certains de
ces verbes de signifier « toute action effectuée avec une force, une énergie
particulière » (Dictionnaire en 17 volumes, publ. de 1950 à 1965) ou de
pouvoir « être utilisé à la place de n'importe quel verbe » (Dictionnaire
d'Ozëgov).
Ceci s'explique, selon nous, par le fait que chacune des quatre
significations « productives » est très rigoureusement conditionnée sur le plan
syntaxique; c'est ainsi que les verbes du type « frapper » régissent la
construction kogo éem po iemu ou vo tto (quelqu'un avec quelque chose,
sur, dans); ceux du type « aller » les constructions iz, s ôego, k po âemu,
do, na èto (hors de, de, vers, le long de, dans, sur); ceux du type « dire »,
« écrire », la construction éto o âem (quelque chose au sujet de) et des
propositions subordonnées complétives, ou le style direct; ceux du type
igrat' la construction êto na éëm (quelque chose, sur quelque chose...).
D'ailleurs la force diagnostique de ces constructions (à l'exception de la
dernière) est telle que le sens de la phrase est clair dans la plupart des cas,
même si la place du verbe est vide ou occupée par un verbe imaginaire,
créé artificiellement et par conséquent dénué de sens. Ex : A on ego
palkoj po golove (Et il le sur la tête avec son bâton) ou A on kak
« budlanet » ego palkoj po golove (Et lui de le « budler » sur la tête avec
son bâton). Le blanc ou le verbe imaginé acquiert automatiquement,
uniquement sous l'action des forces syntaxiques, la signification en
question. Pour ce qui est des sens du type « chanter », « boire », « injurier »,
la contrainte syntaxique qui leur est propre n'a pas une force aussi
diagnostique; c'est pourquoi l'insertion d'un verbe du type valjat', tarit',
sadit', sypat', dans le contexte syntaxique caractéristique des
significations du type « chanter », « boire », « injurier », ne serait pas suffisamment
univoque. C'est justement pourquoi les verbes que l'on vient de voir
n'acquièrent pas n'importe quelle signification, mais seulement celles qui,
Verbes
■a
Sens
frapper
aller
courir
dire
écrire
jouer
danser
boire
injurier
chanter
dans une mesure suffisante, sont syntaxiquement conditionnées par le
contexte.
4. Faits contradictoires.
Nous venons de voir certains faits qui expliquent l'hypothèse selon
laquelle il existe une correspondance régulière, univoque, entre les
marques syntaxiques et les marques sémantiques. Voyons maintenant
si la langue ne présente pas des faits contradictoires et si oui, s'ils sont
d'une importance suffisante pour rendre douteuse notre hypothèse et
condamner dès l'abord toute tentative de décrire le sémantisme par
l'intermédiaire de la syntaxe. Les objections possibles à notre hypothèse se
ramènent selon nous à quatre points :
1° Les mêmes traits syntaxiques, par exemple le fait de régir tel
ou tel cas, caractérisent des verbes dont la communauté de signification
est loin d'être évidente, si tant est qu'elle existe. Nous avons déjà vu que
les verbes qui régissent le datif ne possèdent pas une communauté de
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sens essentielle. Il serait difficile de formuler le trait sémantique commun
aux verbes qui régissent l'instrumental, bien qu'ils se divisent en une
série de groupes bien marqués sur le plan sémantique : a) vedaV delami,
komandovat'
rotoj, pravit' narodom, etc. (régler des affaires, commander
une compagnie, gouverner un peuple, etc.); b) vladeV domom, obladat,
talantom, raspolagat' resursami (posséder une maison, un talent, disposer
de ressources); c) obzavestis' mebelju, razit'sja den'gami (se procurer des
meubles, s'enrichir); d) baxvalit'sja, gordit'sja, kiâiVsja, etc. rodovitosVju
(se targuer, être fier, se prévaloir, ...de sa haute lignée), etc.
Une telle hétérogénéité est dans la nature des choses et elle ne
représente pas un danger, cela pour deux raisons : premièrement tous ces
verbes ont néanmoins un trait sémantique commun, fût-il très superficiel,
très faible : celui de transitivité, à peu près dans le sens où l'on dit que les
verbes qui ont leur complément direct d'objet à l'accusatif sont transitifs;
deuxièmement, le caractère non univoque sur le plan sémantique, qui
apparaît à un niveau plus profond, disparaît, dans la majorité des cas,
lorsqu'on a recours à une analyse distributive et transformationnelle.
2° Des marques syntaxiques différentes caractérisent des verbes qui
ont des sens très voisins, par exemple : imet' dom et vladeV domom (« avoir
une maison » et « posséder une maison »); uvaiat' kogo-l et preklonjat'sja
pered kem-l (« respecter quelqu'un » et « s'incliner devant quelqu'un »), etc.
De la façon même dont nous posons le problème, il est certain que des
irrégularités de ce type font difficultés. Toutefois une grande partie de
ces difficultés se trouvent levées par une analyse transformationnelle qui
permet de représenter la structure syntaxique et sémantique de la phrase
sous un aspect dégagé de ce qu'elle peut avoir de fortuit. De plus, ce côté
fortuit est relativement rare car les langues naturelles visent à utiliser
leurs moyens d'une manière régulière, univoque. C'est justement ainsi
que s'explique la tendance, que l'on peut observer dans la langue
normalisée, pour remanier par analogie, comme on l'a vu précédemment, les
constructions syntaxiques dans lesquelles on emploie des mots de sens
voisins. Ceci nous autorise à considérer que notre hypothèse est, pour
l'essentiel, confirmée même si, bien entendu, nous devons nous attendre
à ce que les faits en question exercent une certaine influence sur le
caractère adéquat de notre description.
3° En 1° nous avons envisagé, pour illustrer notre propos, des verbes
régissant l'instrumental pour le complément d'objet. Ce faisant, nous
avons implicitement admis que l'instrumental régi par un verbe se
divisait en instrumental du complément d'objet, instrumental du prédicatif,
instrumental proprement dit, instrumental de la comparaison,
instrumental de lieu, instrumental de temps, etc. Cependant cette information
sémantique n'est pas directement contenue dans les propriétés observables
d'un texte (ou d'un ensemble de phrases correctes); si nous voulons nous
en servir, nous devons au préalable concevoir une procédure susceptible
de la mettre en évidence. Comme nous n'en avons pas, nous ne sommes
pas autorisés à nous servir des concepts d'instrumental d'objet,
d'instrumental du prédicat, etc.; nous ne pouvons utiliser que le concept
d'instrumental 12. Dans ce cas nous devons considérer que les traits syntaxiques,
12. Nous le pouvons dans la mesure où à ce niveau la grammaire est considérée
comme donnée.
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en particulier les formes prépositionno-casuelles régies par les verbes sont
en principe polysémiques, le nombre de ces formes pouvant atteindre 5,
voire 7. Le caractère polysémique des marques syntaxiques dans une
étude de notre type constitue une difficulté d'importance et le succès dé
la description de la sémantique par l'intermédiaire de la syntaxe dépend
pour une grande part de la mesure où il est possible de l'éliminer par des
procédés formels.
4° La remarque suivante concerne le fait que les différentes parties
du discours présentent d'une manière égale des traits syntaxiques
intéressants. Les substantifs, par exemple, en sont visiblement moins pourvus
que les verbes. C'est pourquoi les significations des uns et des autres seront
décrites avec des degrés variés de plénitude.
De notre point de vue cela ne signifie pas cependant que la
description des significations des substantifs opérée de cette manière aura moins
de succès que celle de la sémantique des verbes.
Le lexique des substantifs doit être décrit d'une manière moins
complète que celui des verbes parce qu'il existe parmi eux un pourcentage
beaucoup plus élevé de mots dans la signification desquels ce qui domine,
ce sont les éléments sémantiques relevant des différents systèmes
terminologiques et des langues artificielles des sciences, éléments qui
n'appartiennent pas à la langue naturelle. Il est caractéristique que ce soit
justement les substantifs qui composent la masse fondamentale des termes
scientifiques et spécialisés. Toutefois, les significations des groupes les
plus intéressants de substantifs peuvent être décrites avec une très grande
plénitude, et, parfois, avec une valeur univoque frappante, à partir de
leurs propriétés syntaxiques. C'est ainsi par exemple que ce sont
seulement des mots comme vid, kategorija, Mass, razrjad, rod, semeïstvo, tip
(espèce, catégorie, classe, groupe, genre, famille, type) qui peuvent
admettre la transformation : vid, kategorija, etc., ob'ektov (une espèce,
une catégorie... d'objets). Ob'ekty étogo vida, étoï kategorii... (les objets
de cette espèce, de cette catégorie...). Ce sont les substantifs qui expriment
les différents paramètres physiques des choses et seulement eux, qui sont
utilisés dans une construction du type : velitinoj so Skaf, vysotoju s dom,
dlinoj s dosku, etc. (de la taille d'une armoire, de la hauteur d'une maison,
de la longueur d'une planche, etc.), et qui admettent une transformation
du type : vysotoj s dom > vysokij, kak dom, etc. (de la hauteur d'une
maison > haut comme une maison, etc.). C'est de la même manière
qu'on peut décrire les substantifs qui expriment une durée (ils sont seuls
à pouvoir occuper la place d'un deuxième accusatif dans les phrases du
type) : On âital knigu âas/den', nedelju, mesjac, god, minuta (il a lu le
livre (pendant) une heure, une journée, une semaine, un mois, une année,
une minute); les substantifs qui signifient un récipient (ils admettent
la transformation du type banka iz-pod varenja > banka pod varen'e, etc.)
(pot dans lequel il y a eu de la confiture > pot à confiture); ceux qui
désignent un moyen de protection (ils sont les seuls à admettre la
transformation) : poro$ki ot kaêlja > poroski protiv kaëlja (une poudre contre
la toux, etc.); ceux qui indiquent une date (avec la transformation du
type) : gazeta ot 25 sentjabrja > gazeta za 25 sentjabrja (le journal du
25 septembre); ceux du type vrag, drug, mat\ etc. (ennemi, ami, mère),
qui indiquent un rapprochement sur le plan social, familial (ils sont les
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seuls à admettre la transformation) : vrag, drug, mat', Petra >■ vrag,
drug, mat'... Petru (l'ennemi, l'ami, la mère de Pierre, l'ennemi, l'ami,
la mère « à » Pierre); ceux qui signifient « idée » (ils sont les seuls à admettre
la transformation du type ta mysl', ideja, âto, > mysV, ideja o torn, ito
(la pensée, l'idée que...), etc.
5° La dernière objection naturelle, c'est que la description de la
sémantique par l'intermédiaire de la syntaxe ne permet d'établir dans une
unité lexicale ou dans l'ensemble du lexique que les identités et les
différences de significations (variantes et invariantes sémantiques). Avec une
telle description du sémantisme on ne peut indiquer (si l'on ne dispose
pas de données complémentaires) quels sont les phénomènes naturels qui
sont désignés par telle ou telle expression.
On pourra par là indiquer seulement que telles ou telles expressions
désignent des phénomènes identiques, telles ou telles autres des
phénomènes différents.
Nous reconnaissons que la description des significations par
l'intermédiaire de la syntaxe ne résout pas tous les problèmes de la sémantique.
Elle résout, toutefois, dans l'idéal, un grand nombre de problèmes
essentiels, liés à l'établissement de variants et d'invariants; nous ne sommes
pas enclins à considérer de tels problèmes avec mépris.