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Poe Edgar Allan - Le Coeur Revelateur

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EDGAR ALLAN POE

LE CŒUR
RÉVÉLATEUR
EDGAR ALLAN POE

LE CŒUR
RÉVÉLATEUR
Traduit par Charles Baudelaire

1843

Un texte du domaine public.


Une édition libre.

ISBN—978-2-8247-0640-5

BIBEBOOK
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Fontes :
— Philipp H. Poll
— Christian Spremberg
— Manfred Klein
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Le cœur révélateur

V
 ! – je suis très nerveux, épouvantablement nerveux, – je l’ai
toujours été ; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou ?
La maladie a aiguisé mes sens, – elle ne les a pas détruits, – elle
ne les a pas émoussés. Plus que tous les autres, j’avais le sens de l’ouïe
très fin. J’ai entendu toutes choses du ciel et de la terre. J’ai entendu bien
des choses de l’enfer. Comment donc suis-je fou ? Attention ! Et observez
avec quelle santé, – avec quel calme je puis vous raconter toute l’histoire.
Il est impossible de dire comment l’idée entra primitivement dans ma
cervelle ; mais, une fois conçue, elle me hanta nuit et jour. D’objet, il n’y
en avait pas. La passion n’y était pour rien. J’aimais le vieux bonhomme.
Il ne m’avait jamais fait de mal. Il ne m’avait jamais insulté. De son or je
n’avais aucune envie. Je crois que c’était son oeil ! oui, c’était cela ! Un de
ses yeux ressemblait à celui d’un vautour, – un oeil bleu pâle, avec une
taie dessus. Chaque fois que cet oeil tombait sur moi, mon sang se glaçait ;
et ainsi, lentement, – par degrés, – je me mis en tête d’arracher la vie du
vieillard, et par ce moyen de me délivrer de l’oeil à tout jamais.
Maintenant, voici le hic ! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien
de rien. Mais si vous m’aviez vu ! Si vous aviez vu avec quelle sagesse
je procédai ! – avec quelle précaution, – avec quelle prévoyance, – avec

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Le cœur révélateur Edgar Allan Poe

quelle dissimulation je me mis à l’oeuvre ! Je ne fus jamais plus aimable


pour le vieux que pendant la semaine entière qui précéda le meurtre. Et,
chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je l’ouvrais,
– oh ! si doucement ! Et alors, quand je l’avais sûrement entrebâillée pour
ma tête, j’introduisais une lanterne sourde, bien fermée, bien fermée, ne
laissant filtrer aucune lumière ; puis je passais la tête. Oh ! vous auriez ri
de voir avec quelle adresse je passais ma tête ! Je la mouvais lentement, –
très, très lentement, – de manière à ne pas troubler le sommeil du vieillard.
Il me fallait bien une heure pour introduire toute ma tête à travers l’ou-
verture, assez avant pour le voir couché sur son lit. Ah ! un fou aurait-il
été aussi prudent ? – Et alors, quand ma tête était bien dans la chambre,
j’ouvrais la lanterne avec précaution, – oh ! avec quelle précaution, avec
quelle précaution ! – car la charnière criait. – Je l’ouvrais juste pour qu’un
filet imperceptible de lumière tombât sur l’oeil de vautour. Et cela, je l’ai
fait pendant sept longues nuits, – chaque nuit juste à minuit ; – mais je
trouvai toujours l’oeil fermé ; – et ainsi il me fut impossible d’accomplir
l’oeuvre ; car ce n’était pas le vieux homme qui me vexait, mais son mau-
vais oeil. Et, chaque matin, quand le jour paraissait, j’entrais hardiment
dans sa chambre, je lui parlais courageusement, l’appelant par son nom
d’un ton cordial et m’informant comment il avait passé la nuit. Ainsi,
vous voyez qu’il eût été un vieillard bien profond, en vérité, s’il avait
soupçonné que, chaque nuit, juste à minuit, je l’examinais pendant son
sommeil.
La huitième nuit, je mis encore plus de précaution à ouvrir la porte.
La petite aiguille d’une montre se meut plus vite que ne faisait ma main.
Jamais, avant cette nuit, je n’avais senti toute l’étendue de mes facultés, –
de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de triomphe.
Penser que j’étais là, ouvrant la porte, petit à petit, et qu’il ne rêvait même
pas de mes actions ou de mes pensées secrètes ! À cette idée, je lâchai un
petit rire ; et peut-être l’entendit-il, car il remua soudainement sur son
lit comme s’il se réveillait. Maintenant, vous croyez peut-être que je me
retirai, – mais non. Sa chambre était aussi noire que de la poix, tant les
ténèbres étaient épaisses, – car les volets étaient soigneusement fermés,
de crainte des voleurs, – et, sachant qu’il ne pouvait pas voir l’entrebâille-
ment de la porte, je continuai à la pousser davantage, toujours davantage.

2
Le cœur révélateur Edgar Allan Poe

J’avais passé ma tête, et j’étais au moment d’ouvrir la lanterne, quand


mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se
dressa sur son lit, criant : – Qui est là ?
Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure
entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne l’en-
tendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, aux écoutes ; – juste
comme j’avais fait pendant des nuits entières, écoutant les horloges-de-
mort dans le mur.
Mais voilà que j’entendis un faible gémissement, et je reconnus que
c’était le gémissement d’une terreur mortelle. Ce n’était pas un gémis-
sement de douleur ou de chagrin ; – oh ! non, – c’était le bruit sourd et
étouffé qui s’élève du fond d’une âme surchargée d’effroi. Je connaissais
bien ce bruit. Bien des nuits, à minuit juste, pendant que le monde entier
dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant avec son terrible écho
les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je le connaissais bien. Je savais
ce qu’éprouvait le vieux homme, et j’avais pitié de lui, quoique j’eusse le
rire dans le cœur. Je savais qu’il était resté éveillé, depuis le premier petit
bruit, quand il s’était retourné dans son lit. Ses craintes avaient toujours
été grossissant. Il avait tâché de se persuader qu’elles étaient sans cause,
mais il n’avait pas pu. Il s’était dit à lui-même : – Ce n’est rien, que le
vent dans la cheminée ; – ce n’est qu’une souris qui traverse le parquet ; –
ou : c’est simplement un grillon qui a poussé son cri. – Oui, il s’est efforcé
de se fortifier avec ces hypothèses ; mais tout cela a été vain. Tout a été
vain, parce que la Mort qui s’approchait avait passé devant lui avec sa
grande ombre noire, et qu’elle avait ainsi enveloppé sa victime. Et c’était
l’influence funèbre de l’ombre inaperçue qui lui faisait sentir, – quoiqu’il
ne vît et n’entendît rien, – qui lui faisait sentir la présence de ma tête dans
la chambre.
Quand j’eus attendu un long temps très patiemment, sans l’entendre
se recoucher, je me résolus à entrouvrir un peu la lanterne, – mais si peu,
si peu que rien. Je l’ouvris donc, – si furtivement, si furtivement que vous
ne sauriez imaginer, – jusqu’à ce qu’enfin un seul rayon pâle, comme un
fil d’araignée, s’élançât de la fente et s’abattît sur l’oeil de vautour.
Il était ouvert, – tout grand ouvert, – et j’entrai en fureur aussitôt que
je l’eus regardé. Je le vis avec une parfaite netteté, – tout entier d’un bleu

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Le cœur révélateur Edgar Allan Poe

terne et recouvert d’un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes os ;
mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du vieillard ;
car j’avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément sur la place
maudite.
Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de
la folie n’est qu’une hyperacuité des sens ? – Maintenant, je vous le dis,
un bruit sourd, étouffé, fréquent vint à mes oreilles, semblable à celui que
fait une montre enveloppée dans du coton. Ce son-là, je le reconnus bien
aussi. C’était le battement du cœur du vieux. Il accrut ma fureur, comme
le battement du tambour exaspère le courage du soldat.
Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais à peine.
Je tenais la lanterne immobile. Je m’appliquais à maintenir le rayon droit
sur l’oeil. En même temps, la charge infernale du cœur battait plus fort ;
elle devenait de plus en plus précipitée, et à chaque instant de plus en plus
haute. La terreur du vieillard devait être extrême ! Ce battement, dis-je,
devenait de plus en plus fort à chaque minute ! – Me suivez-vous bien ?
Je vous ai dit que j’étais nerveux ; je le suis en effet. Et maintenant, au
plein cœur de la nuit, parmi le silence redoutable de cette vieille maison,
un si étrange bruit jeta en moi une terreur irrésistible. Pendant quelques
minutes encore je me contins et restai calme. Mais le battement devenait
toujours plus fort, toujours plus fort ! Je croyais que le cœur allait crever.
Et voilà qu’une nouvelle angoisse s’empara de moi : – le bruit pouvait
être entendu par un voisin ! L’heure du vieillard était venue ! Avec un
grand hurlement j’ouvris brusquement la lanterne et m’élançai dans la
chambre. Il ne poussa qu’un cri, – un seul. En un instant, je le précipitai
sur le parquet, et je renversai sur lui tout le poids écrasant du lit. Alors
je souris avec bonheur voyant ma besogne fort avancée. Mais pendant
quelques minutes, le cœur battit avec un son voilé. Cela toutefois ne me
tourmenta pas ; on ne pouvait l’entendre à travers le mur. À la longue, il
cessa. Le vieux était mort. Je relevai le lit, et j’examinai le corps. Oui, il
était roide, roide mort. Je plaçai ma main sur le cœur, et l’y maintins plu-
sieurs minutes. Aucune pulsation. Il était roide mort. Son oeil désormais
ne me tourmenterait plus.
Si vous persistez à me croire fou, cette croyance s’évanouira quand
je vous décrirai les sages précautions que j’employai pour dissimuler le

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Le cœur révélateur Edgar Allan Poe

cadavre. La nuit avançait, et je travaillai vivement, mais en silence. Je


coupai la tête, puis les bras, puis les jambes.
Puis j’arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je dépo-
sai le tout entre les voliges. Puis je replaçai les feuilles si habilement, si
adroitement, qu’aucun oeil humain – pas même le sien ! – n’aurait pu y
découvrir quelque chose de louche. Il n’y avait rien à laver, – pas une
souillure, – pas une tache de sang. J’avais été trop bien avisé pour cela.
Un baquet avait tout absorbé, – ha ! ha !
Quand j’eus fini tous ces travaux, il était quatre heures, – il faisait
toujours aussi noir qu’à minuit. Pendant que le timbre sonnait l’heure,
on frappa à la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir, avec un cœur
léger, – car qu’avais-je à craindre maintenant ? Trois hommes entrèrent
qui se présentèrent, avec une parfaite suavité, comme officiers de police.
Un cri avait été entendu par un voisin pendant la nuit ; cela avait éveillé le
soupçon de quelque mauvais coup : une dénonciation avait été transmise
au bureau de police, et ces messieurs (les officiers) avaient été envoyés
pour visiter les lieux.
Je souris, – car qu’avais-je à craindre ? Je souhaitai la bienvenue à ces
gentlemen. – Le cri, dis-je, c’était moi qui l’avais poussé dans un rêve.
Le vieux bonhomme, ajoutai-je, était en voyage dans le pays. Je prome-
nai mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai à chercher, à bien
chercher. À la fin, je les conduisis dans sa chambre. Je leur montrai ses
trésors, en parfaite sûreté, parfaitement en ordre. Dans l’enthousiasme
de ma confiance, j’apportai des sièges dans la chambre, et les priai de s’y
reposer de leur fatigue, tandis que moi-même, avec la folle audace d’un
triomphe parfait, j’installai ma propre chaise sur l’endroit même qui re-
couvrait le corps de la victime.
Les officiers étaient satisfaits. Mes manières les avaient convaincus.
Je me sentais singulièrement à l’aise. Ils s’assirent, et ils causèrent de
choses familières auxquelles je répondis gaiement. Mais, au bout de peu
de temps, je sentis que je devenais pâle, et je souhaitai leur départ. Ma
tête me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me tintaient ; mais
ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient. Le tintement devint
plus distinct ; – il persista et devint encore plus distinct ; je bavardai plus
abondamment pour me débarrasser de cette sensation ; mais elle tint bon

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Le cœur révélateur Edgar Allan Poe

et prit un caractère tout à fait décidé, – tant qu’à la fin je découvris que


le bruit n’était pas dans mes oreilles.
Sans doute je devins alors très pâle ; – mais je bavardais encore plus
couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours, – et
que pouvais-je faire ? C’était un bruit sourd, étouffé, fréquent, ressemblant
beaucoup à ce que ferait une montre enveloppée dans du coton. Je respi-
rai laborieusement, – les officiels n’entendaient pas encore. Je causai plus
vite, – avec plus de véhémence ; mais le bruit croissait incessamment. –
Je me levai, et je disputai sur des niaiseries, dans un diapason très élevé et
avec une violente gesticulation ; mais le bruit montait, montait toujours.
– Pourquoi ne voulaient-ils pas s’en aller ? – J’arpentai çà et là le plan-
cher lourdement et à grands pas, comme exaspéré par les observations de
mes contradicteurs ; – mais le bruit croissait régulièrement. Ô Dieu ! que
pouvais-je faire ? J’écumais, – je battais la campagne – je jurais ! j’agitais
la chaise sur laquelle j’étais assis, et je la faisais crier sur le parquet ; mais
le bruit dominait toujours, et croissait indéfiniment. Il devenait plus fort,
– plus fort ! – toujours plus fort ! Et toujours les hommes causaient, plai-
santaient et souriaient. Était-il possible qu’ils n’entendissent pas ? Dieu
tout-puissant ! – Non, non ! Ils entendaient ! – ils soupçonnaient ! – ils
savaient, – ils se faisaient un amusement de mon effroi ! – je le crus, et
je le crois encore. Mais n’importe quoi était plus tolérable que cette déri-
sion ! Je ne pouvais pas supporter plus longtemps ces hypocrites sourires !
Je sentis qu’il fallait crier ou mourir ! – et maintenant encore, l’entendez-
vous ? – écoutez ! plus haut ! – plus haut ! – toujours plus haut ! – toujours
plus haut !
Misérables ! – m’écriai-je, – ne dissimulez pas plus longtemps ! J’avoue
la chose ! – arrachez ces planches ! c’est là ! c’est là ! –, c’est le battement
de son affreux cœur !

6
Une édition

BIBEBOOK
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Achevé d’imprimer en France le 5 novembre 2016.

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