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La résistance au darwinisme : croyances et raisonnements

Gérald Bronner
Dans Revue française de sociologie 2007/3 (Vol. 48), pages 587 à 607
Éditions Éditions Ophrys
ISSN 0035-2969
ISBN 9782708011755
DOI 10.3917/rfs.483.0587
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R. franç. sociol., 48-3, 2007, 587-607

Gérald BRONNER

La résistance au darwinisme :
croyances et raisonnements

RÉSUMÉ
Certaines théories scientifiques ne parviennent pas à s’imposer au sens commun. C’est le
cas pour la théorie de l’évolution de Darwin. Cette résistance se décline de façon différente
selon les cultures (elle ne s’exprime pas de la même façon en France et aux États-Unis, par
exemple), mais elle est sous-tendue partout par des raisonnements captieux et plus ou moins
implicites. Cet article, en se fondant sur une expérimentation in vitro menée avec soixante
sujets, propose de mettre en lumière les croyances et les arguments qui font obstacle à la
diffusion réelle de la thèse darwinienne, près de 150 ans après la publication de l’Origine
des espèces.

On pourrait écrire, pour pasticher une célèbre maxime, fondatrice de notre


discipline, qu’en matière de connaissance, le tout est moins que la somme des
parties qui le composent. Ainsi, les connaissances individuelles ne s’addition-
nent pas pour former ce que l’on pourrait appeler une compétence collective
et partagée. La connaissance des uns n’est pas la connaissance commune.
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Cette banalité est particulièrement descriptive des progrès de la connaissance
scientifique qui produit de nombreux énoncés que le sens commun a du mal à
appréhender.
Dans certains cas, il suffit de faire confiance au temps. L’idée selon
laquelle la Terre n’est pas plate mais plutôt sphérique, par exemple, ne serait
plus sérieusement discutée aujourd’hui par quiconque (1). Il semble que
l’idée selon laquelle c’est la Terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse
s’impose moins unanimement dans les esprits. Un sondage effectué dans
l’Union européenne entre le 10 mai et le 15 juin 2001 révèle que 26,1 % des
sondés pensent que le soleil tourne autour de la Terre et 7,1 % confessent ne
pas savoir (2). Dans ces conditions, on peut supposer qu’un sondage sur la

(1) Sauf par un esprit aussi étrange que étaient membres de l’Union européenne en
celui de Fort (1955). 2001 sous la coordination générale de EORG,
(2) Ce sondage d’opinion, commandé par la situé à Bruxelles. Dans chaque pays, on a
Direction générale de la recherche, a été constitué un échantillon représentatif d’indi-
supervisé par la Direction générale presse et vidus âgés de quinze ans et plus. Au total,
communication, secteur Opinion publique. Il a 16 029 personnes ont été interrogées.
été effectué dans l’ensemble des États qui

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Revue française de sociologie

question de savoir si une pierre lâchée du haut du mât d’un bateau en mouve-
ment sur la mer tombera au pied de ce mât produirait des résultats qui feraient
peut-être se retourner Galilée dans sa tombe. Par ailleurs, comme le souligne
Viennot (1996) dans ses travaux sur les perceptions de la physique par le sens
commun, certaines réalités physiques, pourtant bien admises par la commu-
nauté scientifique, constituent de véritables supplices pour le raisonnement
ordinaire. Cet auteur donne l’exemple de la célèbre équation des gaz parfaits
qui impose la conception d’une simultanéité, à pression constante, des varia-
tions du volume et de la température alors que le sens commun les perçoit
chronologiquement. Nos croyances les plus anodines révèlent aisément les
difficultés que nous avons à concevoir certaines réalités scientifiques. Ainsi,
Morel (2002, p.121) constate que des personnes cultivées, diplômées d’études
supérieures, croient que les phases de la Lune sont la conséquence de l’ombre
projetée par la Terre sur son satellite naturel. On pourrait multiplier les exem-
ples, mais une question demeurera : pourquoi certains énoncés scientifiques
sont-ils si difficilement acceptés par la logique ordinaire ?
Sans prétendre répondre à une question de portée aussi générale, je m’inté-
resserai spécialement, dans cet article, de la théorie darwinienne qui, bien
qu’elle soit régulièrement discutée, représente l’orthodoxie des sciences du
vivant et qui, malgré cela, rencontre de sérieuses difficultés de réception près
de 150 ans après la publication de l’Origine des espèces. C’est manifestement
vrai aux États-Unis puisque selon un sondage effectué par l’institut de
recherche Pew (juillet 2005), les théories de Darwin laissent une grande majo-
rité d’États-uniens sceptiques. Plus précisément, 26 % d’entre eux seulement
se déclarent convaincus par les thèses évolutionnistes. Dans ce pays, on leur
préfère de beaucoup les thèses créationnistes ou celles du dessein intelligent,
au point d’être favorables à son enseignement dans les écoles.
Si l’on ajoute, aux résultats précédents, que 38 % des États-uniens inter-
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rogés souhaitent que les thèses de Darwin ne soient plus enseignées, le pano-
rama devient franchement inquiétant (3).
Pour expliquer la résistance de l’opinion publique états-unienne à la
théorie de Darwin, on invoque souvent l’hypothèse idéologico-religieuse,
comme le fait le philosophe des sciences Michael Ruse qui a produit un livre
récent (2005) sur la question. C’est assez souvent aussi le ton général et l’hy-
pothèse explicite soutenue par les dossiers de la presse généraliste en
France (4). C’est parce que la thèse de Darwin contredit une certaine repré-
sentation religieuse du monde qu’elle serait si mal acceptée par l’opinion
publique américaine. Il faut admettre que les États-Unis ont toujours

(3) L’institut de sondage Gallup analyse ligent), tandis que 45 % affirmaient que
l’opinion publique sur ce sujet depuis 1982. Les l’homme avait été crée par Dieu, il y a moins de
Américains n’ont pas beaucoup changé de point 10 000 ans, seuls 13 % prétendaient adhérer à
de vue depuis. En 2004, 35 % d’entre eux des thèses évolutionnistes…
pensaient que si l’homme s’était développé (4) Voir, par exemple, La Recherche, avril
pendant des millions d’années, cette évolution 1996, 396, ou Le Nouvel observateur, janvier
avait été guidée par une volonté supérieure 2006, Hors-série.
(conformément aux thèses du dessein intel-

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représenté l’exception la plus remarquable à la thèse classique de la séculari-


sation qui affirme qu’il y a un rapport inversement proportionnel entre le taux
d’industrialisation et la place de la religion dans une société (5).
Aux États-Unis, donc, le développement industriel n’a jamais nui à la vita-
lité des croyances religieuses traditionnelles (6). Aujourd’hui, par exemple,
95 % des jeunes Américains déclarent croire en Dieu, contre 51 % des jeunes
Français et 34 % des jeunes Suédois (Inglehart, Basanez et Moreno, 1998).

La théorie de Darwin malmène une certaine représentation religieuse


du monde du vivant

Si l’on en croit le sondage Gallup évoqué précédemment, près d’un États-


unien sur deux déclare croire que Dieu a crée l’Homme il y a moins de 10 000
ans, inspiré en cela par le récit biblique (à titre de comparaison, un sondage
réalisé en France par l’Ifop [7] indique que 6 % des personnes interrogées
pensent que l’Homme est apparu six jours après la formation de la Terre).
La question de l’anthropogenèse montre donc que, sur certains sujets, il y a
une concurrence hostile (8) entre la représentation religieuse et scientifique
du monde (9).
Il est vrai que la théorie de l’évolution de Darwin a causé un grand préju-
dice à la zoogonie biblique. En effet, la Bible prétend, dans la Genèse (1 : 20-
30 et 2 : 7) que les animaux et l’Homme ont été créés par Dieu, chaque espèce
ayant été générée séparément les unes des autres. D’une façon générale, ce
texte prétend que notre Terre a été créée en six jours (Genèse 1 : 1-31) et
qu’elle serait vieille de 6 000 ans. La découverte des fossiles, leur datation et,
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en général, les progrès de la connaissance, ces deux derniers siècles, ont
rendu très incommode la vision biblique du monde qui avait prévalu pendant
des centaines d’années.
Face à ce qui semble être un démenti des faits, que peut faire le
« croyant » ? D’abord, il peut abandonner sa croyance. Ce n’est pas toujours
simple, mais la chose n’est pas impossible.

(5) On peut développer ce point classique 25 octobre 1997 auprès d’un échantillon de
en consultant Denèfle (1997), Gauchet (1985), 300 adultes dont l’âge était compris entre 35 et
Hervieu-Léger (1986), Tschannen (1992). 49 ans. Il fut publié dans Science et vie junior
(6) De nombreux auteurs classiques ont en janvier 1998.
apporté des explications à cette situation (8) Cette simple constatation rend fragiles
énigmatique parmi lesquels Smith, Weber et certaines considérations de Wittgenstein (1971)
bien entendu Tocqueville, mais ce n’est pas ici qui fait de l’incommensurabilité disposition-
le sujet. Pour éclaircir cette question, on peut se nelle l’un des traits spécifiques de la croyance
référer à la synthèse que Boudon (2002) en religieuse.
propose. (9) Ce n’est pas toujours le cas, comme je
(7) Ce sondage fut réalisé entre le 23 et le l’ai évoqué dans Bronner (2006).

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Revue française de sociologie

Ensuite, il peut chercher à adapter sa croyance, c’est-à-dire à rendre plus


« consonants » (10) les faits et les croyances, conformément aux propositions
de la théorie de Festinger (1957). À partir du XIXe siècle, parce qu’elle était
affaiblie par toutes sortes de découvertes scientifiques, la vision biblique du
monde a pu donner lieu à des interprétations de moins en moins littérales. À
ce titre, Auzou (1973, pp. 140-141) rappelle que de nombreux savants ont
tenté de sauvegarder la « vérité de la Bible ». Ceux-ci ont proposé d’inter-
préter les jours bibliques de la création comme la métaphore de périodes
prolongées, d’époques géologiques. La Bible, pour eux, décrivait la très lente
formation de l’univers, l’apparition successive des espèces, conformément à
ce que la science de leur époque venait de découvrir. Ils se sont alors extasiés
devant la formidable modernité et le prophétisme scientifique du texte sacré.
La déclaration du pape Jean-Paul II à l’Académie pontificale des sciences le
22 octobre 1996 incite à penser que c’est une solution de ce type qui a la
faveur du Vatican : il y affirmait notamment « la théorie de l’évolution est
plus qu’une hypothèse » et invitait à un « dialogue confiant entre l’Église et la
science » (11).
Enfin, le croyant peut tenter de nier tout simplement les faits. On est alors
face à un exemple typique de ce que l’on peut appeler une « concurrence
cognitive », en effet, sur le marché cognitif (12) s’affrontent, pour rendre
compte du même phénomène (l’existence de différentes formes de la vie et
leur adaptation à l’environnement) deux propositions antithétiques : le créa-
tionnisme et le darwinisme.
C’est cette position offensive qu’ont adoptée les créationnistes et les
tenants de l’intelligent design états-uniens au cours du XXe siècle. La thèse du
dessein intelligent affirme qu’une « volonté » a créé initialement les êtres
vivants tels qu’on les trouve à l’état de nature. La diversité et la formidable
adaptation du monde vivant à son environnement ne peuvent être, selon les
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défenseurs de cette théorie, le résultat d’une sélection fondée sur le hasard
comme l’affirme le programme darwinien. Au contraire, selon eux, cette
diversité et, surtout, cette adaptation, suggère l’idée d’un dessein initial, une
voie tracée par une volonté supérieure qui se réalise peu à peu à travers l’his-
toire des espèces (13).

(10) Festinger (1993) offre une illustration le marché cognitif appartient à une famille de
de sa théorie dans le très beau livre qu’il écrivit phénomènes sociaux (à laquelle appartient aussi
avec ses collègues Riecken et Schachter, mais le marché économique) où les interactions
dont les conclusions furent contestées par J. A. individuelles convergent vers des formes
Hardyck et M. Braden : « Une nouvelle fausse émergentes et stables (sans être réifiées) de la
prophétie : compte rendu d’une tentative infruc- vie sociale. Il s’agit d’un marché car s’y
tueuse de reproduction ». On trouve la échangent ce que l’on pourrait appeler des
traduction intégrale de cet article dans Poitou produits cognitifs : hypothèses, croyances,
(1974, pp. 92-101). connaissances, etc., qui peuvent être en état de
(11) [Link] concurrence, de monopole ou d’oligopole.
john_paul_ii/speeches/1992/october/documents (13) C’est une forme de finalisme que l’on
/hf_jp-ii_spe_19921031_accademia- trouve déjà dans l’œuvre de Teilhard de Chardin.
scienze_fr.html. Ce n’est sans doute pas un hasard si Anne
(12) J’ai plus précisément défini cette Dambricourt-Malassé, chercheuse au CNRS,
notion dans Bronner (2003) mais, pour résumer, paléoanthropologue, et auteur de La légende

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Gérald Bronner

La théorie du dessein intelligent n’est rien d’autre qu’une reformulation du


créationnisme selon lequel le Dieu biblique a créé les animaux séparément,
conformément à la zoogonie de l’Ancien Testament. Le créationnisme a
essuyé, en 1987, les foudres de la Cour suprême. En effet, cette institution a
dû arbitrer la violation présumée de L’establishement Clause par une loi de
Louisiane portant le nom de Creationism Act et qui enjoignait les professeurs
de n’enseigner la théorie de l’évolution dans les écoles publiques qu’à la
condition qu’ils enseignent aussi le créationnisme. La Cour suprême, par un
vote majoritaire (7 voix contre 2), a considéré que cette loi, parce qu’elle
favorisait une religion particulière, n’était pas acceptable d’un point de vue
constitutionnel. Dès lors, les tenants du créationnisme se sont attachés à
donner à leur théorie une tournure moins « biblique » et plus « scientifique »,
ce qui a permis l’apparition de la thèse du dessein intelligent. Celle-ci a
commencé à prendre corps institutionnellement dans les années 1990, notam-
ment avec la fondation, en 1996, du Discovery Institute de Seattle qui assume
le rôle de « think tank » du dessein intelligent. Des noms de chercheurs appar-
tenant à diverses disciplines y sont bientôt rattachés : le biochimiste Michael
J. Behe, le biologiste Paul Chien, le mathématicien William Demsky ou le
microbiologiste Scott Minnich. C’est au sein du Discovery Institute que se
développe le CSC, Centre pour la Science et la Culture (très exactement : le
centre pour le renouveau scientifique et culturel) à qui l’on doit le fameux
wedge document, véritable programme de combat pour les tenants du dessein
intelligent qui fixe une ligne de conduite afin d’en finir avec le darwinisme et,
plus généralement, avec la représentation matérialiste du monde qu’il accuse
d’être à l’origine de la décadence de la civilisation occidentale. On peut y lire
par exemple : « Discréditant les conceptions traditionnelles de Dieu et de
l’Homme, des penseurs comme Charles Darwin, Karl Marx et Sigmund Freud
ont décrit les humains non comme des êtres moraux et spirituels, mais comme
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des animaux ou des machines soumis à un univers régi par des influences
purement impersonnelles, dont les comportements et même les pensées sont
dictés par les forces permanentes de la biologie, de la chimie et de l’environ-
nement. Cette conception matérialiste de la réalité a essaimé dans presque
tous les domaines de notre culture – de la politique et de l’économie en
passant par l’art et la littérature. » (14). Ce texte expose sans complexe la
nouvelle stratégie des créationnistes américains qui consiste à porter le débat
sur le terrain de la science en étudiant « les doutes sérieux qu’autorisent les
découvertes les plus récentes de la biologie, de la physique et des sciences
cognitives à propos du matérialisme scientifique, permettant de défendre
fermement une appréhension globalement théiste de la nature. »

(suite note 13)


maudite du vingtième siècle : l’erreur darwi- documentaire, comme dans son livre, elle
nienne (2000), dont le nom est désormais développe la thèse de « la contraction cranio-
associé au mini-scandale que suscita la faciale » qui affirme, en se fondant notamment
diffusion sur Arte du documentaire de Thomas sur l’évolution de l’os sphénoïde, que le destin
Johnson « Homo sapiens, une nouvelle histoire de l’homme était « écrit » dès les origines.
de l’homme », est secrétaire générale de la (14) Il s’agit d’un texte public, publié par le
Fondation Teilhard de Chardin. Dans ce Discovery Institute.

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Revue française de sociologie

La différence entre le créationnisme et la théorie du dessein intelligent se


situe plus dans la forme et les stratégies argumentatives utilisées que dans le
fond, les deux défendant l’idée que l’organisation du monde, et en particulier
du vivant, est la conséquence d’une volonté surnaturelle. Chassé par la porte
par la Cour Suprême en 1987, le créationnisme revient donc par la fenêtre
sous une forme plus acceptable du point de vue de la Constitution américaine,
car sans références explicites à une religion précise. Les défenseurs de la
vision biblique de l’histoire naturelle, toutes sensibilités confondues, ont
globalement mobilisé deux tactiques.
La première consiste à chercher des éléments qui pourraient confirmer
définitivement la croyance. Ainsi, ceux qui veulent avoir une interprétation
littérale de la Bible doivent être en mesure de montrer que la Terre sur
laquelle nous vivons a été créée il y a 6 000 ans (15). Ce n’est pas facile. Mais
certains proposent tout de même de montrer que les couches géologiques ne
sont pas la conséquence d’une lente sédimentation, mais d’une inondation
générale rapide (Whitcomb, 1973) : c’est un argument avantageux, dans la
mesure où il conteste la méthode de datation habituelle de la géologie et où il
rappelle le thème biblique du déluge. Thème encore évoqué par l’auteur de
The grand canyon, a different view, un livre vendu dans toutes les librairies
du parc national du Grand Canyon et qui affirme que, loin d’être le résultat de
millions d’années d’érosion, ce prodige de la nature est vieux de quelques
milliers d’années seulement, fruit de la colère divine qui l’a creusé par le
Déluge. D’autres ont tenté, sans grand succès, des expéditions archéologiques
sur le Mont Ararat en Turquie à la recherche des restes de l’arche de Noé
(Thuillier, 1978). Dans le même esprit, près de Cincinnati, un « musée de la
Création » (qui coûtera 25 millions de dollars) proposera, une fois sa cons-
truction achevée, une lecture créationniste d’un monde vieux de 6 000 ans.
La seconde consiste à affaiblir les arguments de l’adversaire. Ainsi, les
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néo-créationnistes contestent l’invariabilité des lois de la physique ou les
procédés de datation au carbone 14 (voir Krivine, 2005), par exemple. C’est
cette dernière tactique qui a été mise en œuvre prioritairement lors de l’offen-
sive néo-créationniste aux États-Unis. Mais elle s’est soldée par un échec tant
scientifique que juridique. Le dernier procès en date, celui de Dover en 2005-
2006, a d’ores et déjà montré la faiblesse de l’argumentation des tenants du
dessein intelligent, comme l’indiquent les termes du juge John E. Jones, en
charge de l’affaire : « Notre conclusion aujourd’hui est qu’il est anticonstitu-
tionnel d’enseigner le dessein intelligent en tant qu’autre voie que celle de
l’évolution dans les écoles publiques. Puisque la théorie du dessein intelligent

(15) En réalité, on distingue deux courants Les membres du second, Old Earth
chez les créationnistes américains. Les Creationism, sont plus « modérés », ils
premiers, ceux de la Young Earth Creationism, admettent que la Terre a été créée, telle que
considèrent que la Terre et l’univers ont été nous la connaissons, en un temps très long. Ils
créés en 6 jours, conformément à la narration supposent pour rendre cohérente leur vision
proposée par les 31 premiers versets de la biblique du monde que des millions d’années
Genèse. C’est, par exemple, la position de ont pu s’écouler entre le premier et le second
l’Institute for Creation Research de San Diego. chapitre de la Genèse.

592
Gérald Bronner

n’est appuyée par aucune publication ni aucune donnée validée par les pairs,
la science la rejette, au profit de preuves empiriques. Nous considérons que le
dessein intelligent a échoué à trois niveaux : le dessein intelligent viole les
règles de base de la science, centenaires, en invoquant une cause surnatu-
relle ; l’argument de complexité irréductible, au cœur du dessein intelligent,
repose sur les mêmes arguments que la “science créationniste” des années
1980 ; les attaques du dessein intelligent vis-à-vis de l’évolution ont été
réfutées par la communauté scientifique. » (16).
La théorie de l’évolution rencontre donc indéniablement des obstacles
idéologico-religieux aux États-Unis, c’est entendu. Mais est-ce là tout ? Cette
hypothèse flatte évidemment tous les stéréotypes que les Européens aiment
entretenir à propos de nos voisins d’outre-Atlantique. Nous aimons parfois les
voir comme des esprits immatures, incarnant tout à la fois la première puis-
sance militaire et économique du monde et une idéologie religieuse qui nous
paraît obsolète. Les discours du Président George Bush, invoquant l’axe du
mal (et celui en particulier sur « l’état de l’Union » devant le Congrès en
janvier 2002), la bienveillance supposée de Dieu à l’égard des États-Unis, ont
été beaucoup commentés en France. Le leadership Américain, par ailleurs,
attise naturellement le ressentiment et les suspicions. Les mythes du complot,
comme l’a fait remarquer M. Campion-Vincent (2005), se sont transformés
ces trente dernières années : ils narrent à présent des conspirations mondiales
où, le plus souvent, les États-Unis jouent les premiers rôles, ce qui n’était pas
le cas auparavant. C’est un des indices qui suggère que l’image de la première
puissance mondiale s’est transformée et est devenue anxiogène pour de
nombreuses populations. Ceci est confirmé par un sondage réalisé en août
2006 (17) auprès des populations européennes qui montre que les opinions
publiques de l’Allemagne, l’Angleterre, de l’Espagne et de la France sont
unanimes (seule l’Italie fait exception) à considérer que les États-Unis consti-
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tuent la première menace pour la paix dans le monde, avant l’Iran ou la Chine.
Ce point de vue est défendu, par exemple, par 36 % des Anglais interrogés,
quand 19 % désignent l’Iran et 10 % la Chine comme puissances menaçantes.
Cette image anxiogène et la stupéfaction que nous ressentons face à une
certaine contestation des thèses de Darwin sont sans doute obscurément intri-
quées. Cependant, cette religiosité américaine, qui paraît si exotique à beau-
coup de Français, constitue-t-elle une explication suffisante de leur difficulté
à admettre les thèses du naturaliste Anglais ? Si c’était le cas, il serait aisé de
trouver, en France, par exemple, des individus capables de produire naturelle-
ment des raisonnements « darwiniens ». Comme la suite va le montrer, ce
n’est pas le cas.

(16) Cité dans La Recherche, avril 1996, adultes en Angleterre, 2 050 adultes en France,
396, p. 37. 2 019 adultes in Allemagne, 2 011 adultes en
(17) Harris Interactive/Financial Times Italie et 1 946 adultes en Espagne (marge
Methodology : sondage réalisé auprès de 1 936 d’erreur 3 %).

593
Revue française de sociologie

De la difficulté d’être darwinien

Si l’on réalisait une enquête pour savoir si les Français adhèrent aux thèses
de Darwin, on obtiendrait sans doute des résultats assez différents de ceux du
sondage américain. Il est possible d’imaginer que nos compatriotes se décla-
reraient plus volontiers darwiniens que leurs voisins d’outre-Atlantique, pour-
tant il serait sage de rester sceptique face à ces résultats. En effet, pour
prendre ce genre de déclarations au sérieux, il faudrait être assuré que le sens
commun conçoit clairement ce qu’être darwinien signifie, ce dont il est
permis de douter.
Pour tester cette idée, nous avons réalisé une expérimentation (18) qui
consistait à soumettre 60 individus à une situation énigmatique qui, précisé-
ment, concernait les métamorphoses du vivant.
Cette situation réelle avait été relayée, faiblement, par la presse (19) et
était de nature à mesurer les représentations ordinaires de l’évolution biolo-
gique. L’énoncé de l’énigme était lu lentement aux sujets volontaires. En plus
de cette lecture, cet énoncé était proposé sous forme écrite et l’entretien ne
commençait que lorsque le sujet déclarait avoir compris parfaitement ce qui
lui était demandé. Il lui était laissé ensuite tout le temps qui lui paraissait
nécessaire pour proposer une ou plusieurs réponses à cette énigme.
La grille d’entretien avait été conçue pour inciter l’interviewé à donner
toutes les réponses qui lui viendraient à l’esprit, attendu que ce sujet n’impli-
quait pas (en particulier en France), a priori, une charge idéologique ou
émotionnelle forte, de nature à susciter des problèmes d’objectivation ou de
régionalisation (20).
Trois critères présidèrent à l’analyse de contenu de ces 60 entretiens.
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1) Le critère de spontanéité : il consistait à mesurer l’ordre d’apparition
des scénarios dans le discours. En d’autres termes, on cherchait à voir quelles
seraient les solutions qui viendraient le plus facilement à l’esprit des indi-
vidus face à l’énigme.
2) Le critère de récurrence : il consistait à mesurer le nombre d’évocations
du même type de scénario dans un entretien.
3) Le critère de crédibilité : à la fin de l’entretien, on demandait à l’inter-
viewé celui, d’entre les scénarios qu’il avait évoqués, qui lui paraissait le plus
crédible. On demandait par exemple : « Si vous aviez à parier sur l’une des
solutions de l’énigme que vous avez proposées, laquelle ferait l’objet de votre
mise ? »

(18) Je remercie ici la promotion de affaiblie.


maîtrise de sociologie de l’université Paris- (19) Un encart de quelques lignes dans
Sorbonne 2005 sans l’aide matérielle de Libération (19/07/2005).
laquelle cette recherche eût été beaucoup (20) Blanchet et Gotman (1992).

594
Gérald Bronner

Ces critères furent mobilisés pour mesurer les rapports de force entre les
différents discours possibles, les solutions imaginées, pour résoudre l’énigme.
J’ai retenu, en outre, le critère d’évocation simple qui mesurait le nombre de
fois où un scénario avait été évoqué globalement, sans tenir compte de l’ordi-
nalité ou des récurrences dans les différents discours et un critère d’évocation
pondérée qui croisait le critère de spontanéité et celui de récurrence (21).
La population des sujets de l’expérimentation fut échantillonnée selon
deux éléments.
1) Le diplôme : tous les interviewés devaient être titulaires du baccalauréat.
On s’assurait ainsi qu’ils avaient tous été familiarisés avec la théorie de
Darwin, à un moment ou à un autre de leur scolarité.
2) L’âge : la règle préliminaire de cette enquête était de mettre en œuvre
l’idée d’une dispersion. Pour contrôler cette dispersion autour des valeurs
centrales (l’âge moyen était de 37 ans), j’ai rapporté l’intervalle interquartile
à l’étendue. Le premier représentant plus de 50 % (59 %) de la seconde, on
s’assurait ainsi d’éviter des phénomènes de concentration des âges.
Cette expérimentation fut menée de novembre 2005 à janvier 2006, princi-
palement auprès de personnes vivant en Île-de-France (N = 49), et tous en
Métropole (Lorraine N = 4, Haute-Normandie N = 4, Midi-Pyrénées N = 3).
Cette population était composée de 33 femmes et 27 hommes, de cadres,
professions intellectuelles et supérieures (N = 14), de professions intermé-
diaires (N = 17), d’employés (N = 7), d’étudiants (N = 11), de chômeurs
(N = 5), de retraités (N = 4), d’un agriculteur exploitant et d’une femme au
foyer.
Cette situation énigmatique, tirée d’un fait réel (22), fut donc soumise à
ces 60 personnes sous la forme suivante : « À l’état sauvage, certains
éléphanteaux sont porteurs d’un gène qui prévient la formation des défenses.
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Les scientifiques ont constaté récemment que de plus en plus d’éléphanteaux
naissaient porteurs de ce gène (ils n’auront donc pas de défenses devenus
adultes). Comment expliquez cette situation ? »

(21) Cette mesure n’est pas sans évoquer ce ce que les interviewés connaissent la solution
que les psychologues sociaux nomment de cette énigme comme cela aurait pu être le
l’analyse prototypique et catégorielle qui cas si j’avais choisi de les faire réfléchir sur la
consiste à croiser le rang d’apparition de célèbre « affaire » des papillons Biston betularia,
l’élément et sa fréquence dans le discours et à plus connus sous le nom de « géomètres du
effectuer ensuite une typologie autour d’élé- bouleau » ou « phalène du bouleau », dont le
ments sémantiquement proches. Un classement phénotype dominant changea au XIXe siècle
d’éléments cognitifs peut alors être obtenu dans la région de Manchester. Cette constatation
soulignant le caractère central de certains inspira une expérience fameuse, menée entre
d’entre eux. Sur ce point voir Vergès (1992, 1953 et 1955 par le biologiste Bernard
1994). Kettlewell, et relatée dans tous les manuels de
(22) Sa réalité était sans doute un avantage, biologie évolutive. Cette recherche fournit, pour
un autre était que le fait était passé presque la première fois, la preuve expérimentale de
inaperçu. On ne pouvait donc pas s’attendre à l’existence de la sélection naturelle.

595
Revue française de sociologie

En fait, ce mystère a été révélé et résolu par le professeur Zhang Li,


zoologue à l’université de Pékin, qui a mené ses recherches depuis 1999 dans
une réserve naturelle dans la région du sud-ouest de Xishuangbanna, où
vivent les deux tiers des éléphants d’Asie chinois (la Chine est l’une de 160
nations qui ont signé un traité en 1989 interdisant le commerce de l’ivoire et
des produits d’autres animaux en voie d’extinction ou menacés de l’être).
Les braconniers ne tuant pas les éléphants sans défenses (ceux-ci n’ont
aucune valeur marchande pour eux), explique-t-il, ces mutants sont plus
nombreux dans la population et le gène qui prévient la formation des défenses
se propage parmi les éléphants. Alors que ce gène se trouve habituellement
chez 2 à 5 % des éléphants d’Asie, on le trouve, à présent, chez 5 à 10 % de la
population des éléphants Chinois. Cette « énigme », comme on le voit, peut
être facilement résolue si l’on mobilise le programme darwinien.
Cette mobilisation est pourtant, si j’en crois les résultats de l’enquête, fran-
chement contre-intuitive. Beaucoup d’interviewés répondirent, par exemple,
que les défenses des éléphants ne leur servaient plus, et que, devenues
inutiles, elles tendaient à disparaître : « Normalement, scientifiquement
parlant, un être vivant quand il a, que ce soit des poils, des cornes ou n’im-
porte quoi, ça sert à quelque chose, c’est utile. Donc, quand c’est plus utile, ça
change par mutation. Apparemment, les éléphants n’ont plus vraiment besoin
de leurs défenses comme avant. À quoi ça servait avant. J’en ai aucune idée,
peut-être pour se défendre. Là, ils peuvent vivre dans le cycle alimentaire et
ils se défendent pas tout à fait, ça va. Ils peuvent avoir la nourriture tranquil-
lement. Donc ils n’ont pas besoin de leurs défenses. On peut dire pareil, par
exemple, pour les êtres humains. L’Homme était poilu avant, puis, avec le
temps, comme ils ont tué les autres animaux pour leur peau, pour leur cuir, ils
l’ont porté. Après, avec le temps, ils ont eu une mutation, ils n’ont plus vrai-
ment besoin de poils. Moins de poils qu’avant, parce qu’ils n’ont plus vrai-
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ment besoin de ces poils pour se chauffer. » (extrait 1).
Plus sophistiqués, certains raisonnements soulignèrent que les chasseurs
tuent les éléphants pour leur défense d’ivoire. Dès lors, la disparition de ces
défenses constituait une adaptation de l’espèce « éléphant » à l’environne-
ment : les éléphanteaux mutaient pour se protéger de la convoitise des chas-
seurs : « Il y a une mutation génétique concernant les éléphants, à savoir que
ça ne sert à rien d’avoir des défenses puisque de toute manière les hommes
allaient les tuer et leur piquer. Donc, du coup, ils ne naissent plus avec. Mais
ça influe sur la génétique, c’est la peur d’être tué […] Comme c’est un danger
pour eux-mêmes, ils veulent éviter d’être plus exposés à ce danger et ainsi, en
changeant le problème à sa source, ils peuvent éradiquer le danger. »
(extrait 2).
Le plus fascinant est que les interviewés, en évoquant ces scénarios, souli-
gnaient parfois qu’ils ne faisaient qu’exprimer « une théorie darwinienne »,
ce fut le cas pour près de 30 % d’entre eux. Un résultat qui serait plus impor-
tant encore si l’on y intégrait les entretiens où la théorie darwinienne n’est pas
explicitement convoquée, mais où le vocabulaire utilisé (sélection naturelle,
évolution, etc.) y fait référence.

596
Gérald Bronner

Ces scénarios qui semblent si attractifs pour l’esprit (les résultats de l’en-
quête le montrent comme nous allons le voir) ne peuvent prétendre au statut
de proposition darwinienne, ils ne sont rien d’autre que les manifestations
d’un lamarckisme implicite qui commande, sans que nous nous en rendions
compte, notre représentation du monde du vivant et de son évolution.
Les différentes solutions proposées à cette énigme permettent de sérier un
espace logique dont les contours sont dessinés par la typologie suivante :
Finalisme 1 : Les scénarios qui proposaient de résoudre l’énigme en invo-
quant la moindre fonctionnalité des défenses de l’éléphant ont été classés sous
cette catégorie (voir l’extrait 1).
Finalisme 2 : Les scénarios qui proposaient de résoudre l’énigme en invo-
quant une adaptation de l’espèce « éléphant » pour éviter la convoitise des
chasseurs ont été classés ici (voir l’extrait 2).
Ces deux types de « finalismes » ont été distingués parce que les scénarios
qu’ils narraient étaient assez différents, et qu’ils étaient quantitativement
repérables dans le discours des interviewés. Cependant, le schème mental qui
les sous-tend est le même : il s’agit de supposer que les individus de cette
espèce s’« adaptent » et que leur génotype varie pour que leur phénotype soit
plus fonctionnel. C’est pourquoi il sera rappelé plusieurs fois que l’on peut
légitimement additionner les résultats « obtenus » par ces deux finalismes
pour les mesurer à ceux « obtenus », par exemple, par la position
darwinienne.
Alimentation/Environnement : Ici les interviewés expliquent la diffusion
du gène qui prévient la formation des défenses par une modification de l’envi-
ronnement et/ou de l’alimentation de la population des éléphants. Par
exemple : « Une mutation génétique, ça peut venir d’un élément extérieur,
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style pollution. Peut-être que le milieu ne leur permet plus de fabriquer leurs
défenses. Le gène ne peut pas fonctionner sans matière première. C’est-à-dire
que les éléments ne trouvent plus la nourriture qui leur permet de fabriquer
leurs défenses à cause, je sais pas, de la disparition de certains végétaux dont
ils se nourrissaient, par exemple, la pollution, etc. » (extrait 3).
Explication darwinienne : Je reviens plus bas sur ce type de réponse en en
détaillant la logique.
Le gène dominant : Les interviewés défendent l’idée que le gène qui
prévient la formation des défenses est « dominant », donc il tend à se
répandre dans la population des éléphants. Cette solution est un peu bancale
en réalité car, si ce gène était dominant, on ne comprendrait pas pourquoi il a
mis aussi longtemps à se « répandre » dans la population. Certains sujets
proposent alors une solution hybridée en soulignant que ce gène est apparu
récemment à cause d’une modification dans l’environnement ou l’alimenta-
tion par exemple. En réalité, cette explication ne se suffit pas à elle-même,
mais elle est apparue fréquemment, ce qui justifiait qu’on l’identifie dans la
typologie.

597
Revue française de sociologie

Intervention humaine : Comme son nom l’indique, ce type d’explication


considère qu’une intervention humaine est à l’origine de la situation énigma-
tique. Par exemple : « Ou alors, c’est peut-être les USA qui leur ont inoculé
un truc, pour contrôler la contrebande. Un truc pour que les éléphants n’aient
plus de défenses, pour qu’ils se fassent plus chasser… » (extrait 4).
Autres : Comme dans toute typologie, certains récits ne correspondent pas
aux types les plus fréquemment rencontrés, le type « autres » regroupe toutes
les propositions marginales. Par exemple : « Comme les défenses sont un
signe d’agressivité, de self-défense, d’agressivité, d’attaque, etc., et comme
les éléphants sont des animaux très sociaux, ils se sont rendus compte, en fait,
qu’il y avait pas mal de morts, même entre eux, dues à des accidents ou dues à
des attaques impromptues entre les éléphants et bien… effectivement, si eux
retirent leur défense d’éléphants, les hommes pourraient pas aussi arrêter de
se battre entre eux ? Faire qu’il n’y ait plus d’armes sur la Terre pour, comme
les éléphants, les hommes se tuent entre eux. Donc c’est un signe de paix,
c’est la Nature qui montre exemple à l’Homme sur comment ne pas se
battre. » (extrait 5).

L’attraction pour le finalisme

Comparons, dans un premier temps, le rapport de force entre ces différents


scénarios dans le discours des interviewés selon le critère de l’évocation
simple (celui-ci indique le nombre de fois où tel scénario a été cité dans les
différents entretiens sans tenir compte ni des récurrences, ni de l’ordre d’ap-
parition dans le discours).
TABLEAU I. – Évocations simples des scénarios de résolution de l’énigme
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Finalisme 1 Finalisme 2 Alimentation/ Darwin Gêne Intervention Autre
Environnement humaine
Évocation des
différents 33 22 28 16 8 13 7
scénarios

Il est manifeste que, pour le critère d’évocation simple, le finalisme s’im-


pose largement dans les discours alors que la solution darwinienne reste en
retrait. En effet, si l’on additionne le nombre d’évocations pour les finalismes
1 et 2 on constate que ces scénarios représentent 43,3 % des évocations
globales et concernent 72 % des interviewés. Le scénario darwinien, lui,
représente 12,6 % seulement des évocations globales et concerne 27 % des
interviewés (23). Ce fait est confirmé avec le critère d’évocation pondérée
(qui résulte du produit de l’ordinalité et de la récurrence des scénarios) (24).
(23) Il ne faut pas oublier que les inter- au premier, 2 au second et 1 au troisième, ce
viewés pouvaient évoquer plusieurs scénarios, résultat sera multiplié par le nombre d’évo-
ce qui explique ces résultats. cations du même scénario dans la même
(24) Par exemple : si 3 scénarios sont interview, on obtient ainsi le critère d’évocation
évoqués par l’interviewé, on attribuera 3 points pondéré.

598
Gérald Bronner

TABLEAU II. – Évocations pondérées des scénarios de résolution de l’énigme


Finalisme 1 Finalisme 2 Alimentation/ Darwin Gêne Intervention Autre
Environnement humaine
Évocation des
différents 119 65,75 69,25 47,75 13,25 17,75 20,5
scénarios

Les rapports de force entre les différents scénarios ne changent pas si ce


n’est une inversion entre les scénarios : « intervention humaine » et « autre »,
ce qui est relativement indifférent pour mon propos.
Les différentes hypothèses finalistes s’imposent dans les discours : les
interviewés les évoquent plus spontanément et y reviennent fréquemment lors
de l’entretien.
Le critère de crédibilité, en revanche, modifie le rapport de force entre les
scénarios. À chaque fois que le sujet mentionnait tel ou tel scénario comme
lui paraissant le plus probablement vrai, à la fin de l’entretien, on lui attribuait
un point (25). Les résultats obtenus sont présentés dans le Tableau III.
TABLEAU III. – Le critère de crédibilité
Finalisme 1 Finalisme 2 Alimentation/ Darwin Gêne Intervention Autre
Environnement humaine
Évocation des
différents 16,5 9,5 5,5 11 1 2 0,5
scénarios

Le plus remarquable est l’effondrement de l’hypothèse « alimenta-


tion/environnement » au profit du scénario darwinien. Ce dernier, d’ailleurs,
arrive second selon ce critère de la crédibilité. Plus spectaculaires encore sont
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les résultats obtenus selon le critère de la crédibilité relative. En effet, dès
lors qu’un scénario n’était pas évoqué, il n’avait aucune chance d’être trouvé
crédible par les interviewés, puisque ceux-ci étaient contraints de choisir
parmi les hypothèses qu’ils avaient pu formuler. Donc, si l’on rapporte le
résultat du critère de crédibilité au nombre d’évocations simples du scénario,
on obtient le critère de crédibilité relative qui est plus adéquat pour mesurer
l’attractivité d’une hypothèse, une fois qu’elle a été évoquée. Les résultats de
cette mesure font apparaître la domination du scénario darwinien.
TABLEAU IV. – Le critère de crédibilité relative
Finalisme 1 Finalisme 2 Alimentation/ Darwin Gêne Intervention Autre
Environnement humaine
Évocation des
différents 0,5 0,4 0,2 0,7 0,1 0,1 0,07
scénarios

(25) Lorsque l’interviewé ne trouvait ne parvenait pas à trancher entre deux


crédible aucun des scénarios qu’il avait pu scénarios, on attribuait un demi-point à chacun.
imaginer, on n’attribuait aucun point, lorsqu’il

599
Revue française de sociologie

Tout se passe comme si, dans ce cas de figure, la vérité tendait à s’imposer
à la condition que les sujets aient assez d’imagination pour la concevoir. Mais
voilà, cette solution ne vient quasiment jamais spontanément à l’esprit des
interviewés.
S’ils font des efforts pour découvrir une solution darwinienne à certaines
énigmes naturelles, on peut faire l’hypothèse que les individus la trouveront
convaincante, dans le cas contraire (que ce soit pour des raisons idéologiques
ou pour éviter un « coût cognitif » [26] trop important) on peut s’attendre à ce
qu’ils soient tentés par des résolutions finalistes que l’on pourrait dire aussi
crypto-lamarckiennes parce qu’elles entretiennent un cousinage impensé avec
les thèses du célèbre naturaliste français.
Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck, considérait avec Darwin
que les espèces n’étaient pas immuables comme l’affirmait la zoogonie
biblique, mais sa théorie, contrairement à celle de Darwin, admettait que les
êtres évoluaient selon les lois d’une mystérieuse force vitale, contenue dans
toute vie, qui orientait l’évolution biologique. L’exemple emblématique de
cette théorie étant l’idée que les girafes ont de longs cous parce que la force
vitale le leur a allongé en raison du fait que leur nourriture se trouve sur la
cime des arbres. Cette adaptation acquise devient ensuite innée. Le milieu
naturel aurait ici une influence, qui ne s’explique pas autrement que par l’in-
tervention d’une hypothèse métaphysique : la force vitale, sur la structuration
biologique des êtres. Darwin concevait, au contraire, l’évolution des espèces
comme la conséquence d’un processus naturel de sélection qui permet la
survie des individus les mieux adaptés. En d’autres termes, les individus ne
s’adaptent pas biologiquement à leur environnement, s’ils survivent, c’est
qu’ils sont, par le hasard des combinaisons génétiques, mieux adaptés que les
autres. Par exemple, dans cette théorie, les girafes n’ont pas vu subitement
leur cou grandir, mais le hasard a fait que certaines avaient le cou plus long
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que d’autres. Celles-ci avaient plus de facilité pour se nourrir et donc se
reproduire. Peu à peu, ou soudainement selon les cas, l’espèce la plus adaptée
a vu son génotype se répandre, tandis que l’autre l’a vu s’éteindre.
Les résultats que j’ai présentés plus haut indiquent que nous ne sommes
pas naturellement darwiniens. Nous avons d’ailleurs assez peu de chances de
le devenir puisque dans certains cas nous croyons l’être déjà (en embarquant
Lamarck plutôt que Darwin comme passager clandestin) ! L’enquête
présentée ne révèle pas une sensibilité créationniste (l’hypothèse de l’inter-
vention divine n’est invoquée qu’une seule fois dans les 60 entretiens, sans
que l’interviewé parie sur celle-ci au niveau de la crédibilité), mais plutôt
finaliste, c’est-à-dire que nous sommes disposés à croire que les mutations

(26) Plusieurs auteurs (par exemple, White, investissement en temps et énergie. C’est pour
1984 ; Lewicka, 1989 ; Evans, 1993) ont cette raison que Fiske et Taylor (1984) utili-
souligné, après les études de Simon sur la ratio- sèrent l’image de l’« avare cognitif » pour
nalité procédurale, que les individus avaient rendre compte de la façon dont l’homme
tendance à opter pour des modes résolutoires ordinaire raisonne.
maximisant le rapport : satisfaction cognitive/

600
Gérald Bronner

génétiques ne se produisent pas aléatoirement, mais tendent vers certaines


fins (adaptatives en l’occurrence). Bien sûr, certains interviewés répugnent à
un finalisme trop explicite : « Non, les éléphants n’ont quand même pas de
conscience de classe ! » (extrait 6) mais ils s’en remettent à de mystérieuses
lois de la Nature, qui ne sont pas moins métaphysiques que les propositions
créationnistes. Dans les deux cas, la pensée ordinaire à beaucoup de mal à
faire une place au hasard.

Le hasard, hôte indésirable de la pensée humaine : néo-créationnisme


et crypto-finalisme, les deux faces d’une même pièce

Pourquoi le darwinisme est-il si contre-intuitif et le finalisme si attractif


pour l’esprit ? C’est qu’un raisonnement implicite et captieux oriente nos
intuitions en matière d’adaptation du monde vivant. Si l’on reprend l’exemple
des éléphants, on peut le styliser de cette façon : « Les scientifiques consta-
tent qu’il y a de plus en plus d’éléphanteaux porteurs d’un gène qui prévient
la formation des défenses. On peut en déduire qu’il y a des plus en plus d’élé-
phants porteurs de défenses qui donnent naissance à des éléphants sans
défenses. Il se trouve que cette mutation, comme toute mutation, est très
improbable en soi. On constate qu’elle est fonctionnelle puisqu’elle permet
aux éléphants porteurs du gène de ne pas être abattus par les chasseurs. On
peut toujours supposer que le hasard fait correspondre cette mutation et les
services qu’elle rend à la population des éléphants, mais cela paraît impro-
bable. Dès lors, il faut bien qu’il y ait une force (vitale) qui fasse corres-
pondre l’une (mutation) à l’autre (adaptation). »
La faiblesse de ce raisonnement vient de ce qu’il suppose implicitement la
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structure de la population des éléphants constante, c’est-à-dire la proportion
d’éléphants géniteurs « avec défenses » comme égale à elle-même au cours
du temps. Ce qui n’est pas le cas, comme on l’a compris, car si les mutations
surviennent bien par hasard (la prévention de la formation des défenses ne fait
pas exception à la règle), seules celles qui sont fonctionnelles vont donner un
avantage aux individus qui en sont porteurs. Cet avantage peut se transformer
en espérance de survie et de reproduction supérieure à la moyenne. En l’oc-
currence, les éléphants qui seront porteurs du gène seront moins chassés que
les autres et auront donc des probabilités de chances de se reproduire plus
grandes que les autres. Ce n’est donc pas tant la population des éléphanteaux
qui se modifie que celle des géniteurs. Et c’est ce que ne perçoivent ni le
raisonnement finaliste, ni le raisonnement néo-créationniste.
Il y a donc un obstacle intellectuel pour devenir véritablement darwinien. Il
n’y a rien d’étonnant à ce que cet « obstacle » se décline de différentes
manières selon les cultures considérées. Dans nos sociétés européennes sécu-
larisées, nous aurons une préférence pour le finalisme impensé, dans une
société au sentiment religieux solide, comme la société américaine, la théorie
du dessein intelligent peut être une solution à la difficulté intellectuelle que

601
Revue française de sociologie

représente le darwinisme. Il s’agit d’un exemple typique de ce que la socio-


logie cognitive doit tenir compte dans ses travaux, à la fois des invariants
cognitifs et des variables sociales.
Bien entendu, le débat qui oppose la thèse du dessein intelligent au darwi-
nisme charrie de nombreux enjeux idéologiques, religieux et même politi-
ques. Il est évident, par exemple, que les thèses néo-créationnistes sont
soutenues par les conservateurs américains. Les principaux soutiens finan-
ciers et logistiques du Discovery Institute de Seattle, la famille Ahmanson, la
Fondation MacLellan, le Thomas More Center ou encore Tom Monaghan, le
fondateur de la chaîne Domino’s Pizzas, appartiennent incontestablement à
une droite américaine très conservatrice, et il s’agit pour eux de défendre,
avant tout, une ligne idéologique. Je ne veux pas sous-estimer cet aspect des
choses. Je prétends seulement que, si l’on y réfléchit un instant, l’attrait pour
le créationnisme se fonde sur un socle cognitif qui n’est pas si dissemblable
de celui de notre finalisme implicite.
Ainsi, si l’on dépasse le seul exemple des éléphants chinois, on voit bien
que le caractère contre-intuitif du darwinisme est la conséquence d’une faute
de raisonnement très fréquente qui peut être nommée : erreur de négligence
de la taille de l’échantillon (27). Il s’agit, en d’autres termes, de notre
fréquente incapacité à tenir compte, dans notre appréciation d’un phénomène,
du nombre d’occurrences qui ont présidé à son avènement. Cette erreur de
raisonnement est d’autant plus attractive qu’elle concerne un phénomène à
probabilité d’apparition faible, mais produit par un grand nombre d’occur-
rences. Nous avons, dès lors, l’impression qu’il est extraordinaire puisque
nous ne pouvons, ou ne voulons pas, considérer la nature de la série dont il est
issu.
C’est ce type de raisonnement captieux que certains astrologues mobilisent
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pour faire croire que les méthodes qu’ils utilisent les rendent capables de
prévoir l’avenir. Élisabeth Teissier, par exemple, affirme fréquemment
qu’elle avait prévu la catastrophe de Tchernobyl (28). Or, le fait qu’une
prédiction coïncide avec un phénomène a de quoi troubler. Cette coïncidence
est présentée comme un argument en faveur de la thèse astrologique et il peut
convaincre un esprit ne prenant pas garde à l’erreur de négligence de la taille
de l’échantillon. En effet, comme Cicéron l’affirmait (1992, livre II,
chap. XXXIX), préfigurant la célèbre remarque de Voltaire : « Les haruspices
ne sont pas malchanceux au point que jamais n’arrive par hasard l’événement
qu’ils ont annoncé. » En d’autres termes, même s’il est peu probable qu’une
prédiction coïncide avec la réalité, cette coïncidence ne peut être évaluée
qu’au regard du nombre de prédictions émises. Plus le nombre de prédictions
émises est important, plus la probabilité de chances que l’une d’entre elles
soit exacte l’est aussi. Aussi curieux que cela puisse paraître, cette réalité est
mal perçue par l’esprit non préparé, car il focalise son attention sur l’unicité

(27) J’ai proposé cette appellation pour ce quatrième de couverture de l’un de ses textes,
genre de raisonnements dans Bronner (2006). L’astrologie, science du XXI e siècle, Paris
(28) C’est ce qu’annonce, par exemple, la Éditions No 1, 1988.

602
Gérald Bronner

du phénomène. En l’occurrence, la prédiction de l’astrologue Teissier était


issue d’un livre Votre horoscope 1986 (Éditions No 1, 1985, p. 36) qui propo-
sait des centaines de prédictions fausses dans leur immense majorité (29). En
outre, ce « succès », si l’on fait l’effort de se rapporter au livre de Teissier, est
bien fragile. En effet, contrairement à ce qu’elle a dit et écrit ultérieurement,
son Horoscope 1986 n’annonçait pas tout à fait au jour près l’événement, et,
ce qui était évoqué était pour le moins imprécis : « Citons pour 1986 les alen-
tours des 9 et 22 avril (accidents dus à des gaz toxiques) » (p. 36).
Si le « succès » de l’astrologue était rapporté à ses insuccès, il serait natu-
rellement considéré comme relevant du hasard. À ce titre, Bélanger (2002,
p. 141) mentionne une expérience éclairante menée par des Québécois depuis
1995. Chaque année, ils proposent une confrontation entre voyants officiels et
sceptiques. Chaque groupe effectue des prévisions pour l’année qui vient, et
le taux de réussite de chacune des équipes est comparé. Le résultat est qu’au-
cune différence n’est remarquable, alors que les sceptiques utilisent des
moyens parfaitement aléatoires pour établir leurs prévisions. En 1997 par
exemple, ils prophétisèrent qu’un tremblement de terre aurait lieu en
Amérique du Sud le 23 octobre 1998. Pour se faire, ils se sont servis de trois
cibles sur lesquelles ils avaient joué aux fléchettes, la première indiquait le
lieu, la deuxième la date et la troisième l’événement. Or, cette prévision se
révéla rigoureusement exacte.
Il y a des coïncidences qui nous paraissent tellement extraordinaires que
nous jugeons raisonnable de ne pas les attribuer au hasard. Le problème est
qu’un phénomène peut être extraordinaire (car caractérisé par une probabilité
faible d’apparition) et cependant le résultat du hasard, s’il est issu d’un très
grand nombre d’occurrences. L’erreur de négligence de la taille de l’échan-
tillon est, justement, une source très forte des croyances néo-créationnistes et
crypto-finalistes. En effet, c’est bien le croisement de la fonctionnalité et du
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hasard qui paraît inadmissible au néo-créationniste (et au crypto-finaliste) : la
nature est si bien faite, cela ne peut pas être le fait du hasard. À cette diffé-
rence que ce n’est plus une mystérieuse cause finale qui est invoquée, mais
une cause initiale. Lorsque les choses sont si bien adaptées les unes aux
autres, ce ne peut être que la conséquence d’un plan, d’un dessein intelligent.
Or, il est vrai que la subtilité des entremêlements du monde vivant et les
durées nécessaires à l’émergence de ces entremêlements sont tout simplement
inimaginables. Les très nombreux sites informatiques qui défendent les thèses
du dessein intelligent mettent toujours cet argument en avant. John Rennie
s’est essayé à énumérer les objections courantes faites à la théorie de l’évolu-
tion dans un article de la revue Scientific American (juillet 2002), la plus
courante, explique-t-il, est la suivante : « Il est mathématiquement impossible
que quelque chose d’aussi complexe qu’un œil ou qu’une bactérie ait pu appa-
raître par hasard. Les êtres vivants sont si compliqués qu’ils ne peuvent
qu’avoir été créés par une intelligence. »

(29) Voir sur ce point Cuniot (1989).

603
Revue française de sociologie

Le sens commun n’a pas le monopole de ce type d’arguments, on le


retrouve, justement, chez certains scientifiques, défenseurs de la théorie du
dessein intelligent. Par exemple, Michael J. Behe (1998), biochimiste améri-
cain, co-fondateur du Discovery Institute de Seattle, considère que certains
phénomènes biochimiques, comme ceux qui gouvernent le processus de la
coagulation sanguine, sont trop complexes pour ne pas être le fait d’une intel-
ligence supérieure. Le biologiste néo-zélandais Michael Denton (1993) utilise
le même argument pour douter que le développement du poumon aviaire
puisse être le résultat du hasard. Plus subtile, mais de la même farine, l’idée
du mathématicien William Dembsky (2006), prosélyte du dessein intelligent,
qui affirme, qu’en toute probabilité, la complexité de la constitution molécu-
laire des protéines, attendu qu’elles occupent un espace très faible des
séquences polypeptidiques possibles, ne peut être que la conséquence d’une
intention.
Christian de Duve (2005), prix Nobel de médecine, montre bien comment
ces raisonnements sont frappés d’une certaine cécité : il souligne que leurs
auteurs ne tiennent compte que des infimes probabilités de réussite du vivant,
sans voir que ces probabilités sont à rapporter au nombre vertigineux d’expé-
riences de la nature. C’est une réalité qui ne nous est pourtant pas inaccessible
puisque nous savons bien qu’il y a, presque toutes les semaines, un gagnant
du gros lot au loto. Nous subodorons pourtant que les probabilités de gain
sont infimes, mais nous savons aussi que le nombre de grilles validées est
immense, ceci compensant cela. Cette « visibilité » n’est pas toujours de
mise, dans le cas des prédictions des Tirésias d’aujourd’hui, parce que ceux-ci
font tout pour cacher la taille réelle de l’échantillon duquel ils exhibent leurs
« succès », dans le cas des phénomènes de la nature, parce qu’ils relèvent
d’un nombre de combinaisons et d’un temps proprement inimaginables pour
le sens commun, compte tenu des limites de nos sens et de la durée moyenne
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de nos expériences. Dès lors, nous aurons tendance à considérer certains
phénomènes aléatoires comme suspects, c’est-à-dire à supposer qu’ils ne
peuvent pas être que de simples coïncidences. Dès lors que l’on a révoqué en
doute l’hypothèse du hasard, on ne peut qu’adhérer plus ou moins explicite-
ment à une hypothèse métaphysique. Si l’acception efficiente de la causalité
ne peut rendre compte d’un phénomène, alors il faut s’en remettre à son
acception téléologique, ce qui revient à admettre qu’une entité le gouverne.
La dénomination de cette entité (Dieu, une volonté supérieure, une force
vitale, la Nature…) et son explicitation plus ou moins assumée dépendront
des postulats représentationnels des individus. Crypto-finalisme et néo-créa-
tionnisme sont, en fait, le pile et le face d’une même pièce, ils considèrent le
hasard comme un hôte indésirable.

Le marché cognitif ne favorise pas toujours le vrai

Si un clou pointu peut faire mal, on peut se croire autorisé à penser que
mille clous pointus feront beaucoup plus mal. Le genre de raisonnement qui

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Gérald Bronner

suppose une proportionnalité entre la cause et les effets n’est pas déraison-
nable, il est sans doute affermi par de nombreuses confirmations empiriques,
mais il nous conduit aussi à ne pas voir que le fakir n’a pas besoin de
posséder des pouvoirs extraordinaires pour réaliser certains de ses exploits.
Par exemple, s’allonger sur une planche de clous est d’autant plus facile que
la pression exercée par chacun de ces clous est inversement proportionnelle à
leur densité, donc à leur nombre. De la même façon, on pourrait croire que la
vitesse d’évaporation d’une goutte d’eau sera proportionnelle à la chaleur de
la plaque sur laquelle elle est déposée, c’est sans compter sur l’état sphéroïdal
que cette goutte atteindra sur la plaque brûlante et qui générera une fine pelli-
cule de vapeur qui l’isolera thermiquement, de sorte qu’elle s’évaporera
moins vite qu’une goutte déposée sur une plaque moins chaude. Certains
phénomènes n’obéissent pas à nos attentes parce que celles-ci sont inspirées
plus ou moins implicitement par des raisonnements captieux. C’est ce qu’il-
lustrent les difficultés que nous avons à être réellement darwiniens. Le darwi-
nisme est régulièrement discuté, il semble qu’il laisse dans l’ombre certains
phénomènes relatifs à l’adaptation et qu’il est l’objet, comme souvent les
programmes dominants, de l’activité critique et saine du monde scientifique.
Pour autant, il représente, jusqu’à preuve du contraire, l’orthodoxie des
sciences du vivant. On peut, dès lors, être stupéfait de ce qu’il ne parvienne
pas à s’imposer sur le marché cognitif de la connaissance ordinaire. Cette
difficulté vient sans doute d’obstacles politiques et religieux (comme aux
États-Unis), mais elle découle aussi, plus généralement, du caractère contre-
intuitif du darwinisme, comme on l’a vu.
Tout cela relève d’un paradoxe connu, mais fascinant pour tout socio-
logue : celui de la coexistence d’un progrès de la connaissance humaine et
d’une persistance de certaines idées fausses. L’attractivité et la pérennité de
certains produits frelatés sur le marché cognitif peuvent être éclairées de bien
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des façons, mais il me semble qu’elles resteraient un peu obscures si l’on ne
voyait qu’elles étaient soutenues par une argumentation qui tire souvent son
inspiration du contexte social dans lequel elles s’expriment, mais aussi de
certaines grandes pentes universelles de l’esprit.
Cette constatation ouvre, par ailleurs, un débat plus vaste : l’autorité de la
science n’est jamais autant contestée que lorsque ses conclusions contrarient
ces pentes naturelles de notre esprit, et pourtant, c’est toujours là qu’elle est la
plus utile.

Gérald BRONNER
Gemas
Université Paris IV-Sorbonne – CNRS
Maison des Sciences de l’Homme
54, boulevard Raspail – 75006 Paris

605
Revue française de sociologie

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