RFS 483 0587
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Gérald Bronner
Dans Revue française de sociologie 2007/3 (Vol. 48), pages 587 à 607
Éditions Éditions Ophrys
ISSN 0035-2969
ISBN 9782708011755
DOI 10.3917/rfs.483.0587
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Gérald BRONNER
La résistance au darwinisme :
croyances et raisonnements
RÉSUMÉ
Certaines théories scientifiques ne parviennent pas à s’imposer au sens commun. C’est le
cas pour la théorie de l’évolution de Darwin. Cette résistance se décline de façon différente
selon les cultures (elle ne s’exprime pas de la même façon en France et aux États-Unis, par
exemple), mais elle est sous-tendue partout par des raisonnements captieux et plus ou moins
implicites. Cet article, en se fondant sur une expérimentation in vitro menée avec soixante
sujets, propose de mettre en lumière les croyances et les arguments qui font obstacle à la
diffusion réelle de la thèse darwinienne, près de 150 ans après la publication de l’Origine
des espèces.
(1) Sauf par un esprit aussi étrange que étaient membres de l’Union européenne en
celui de Fort (1955). 2001 sous la coordination générale de EORG,
(2) Ce sondage d’opinion, commandé par la situé à Bruxelles. Dans chaque pays, on a
Direction générale de la recherche, a été constitué un échantillon représentatif d’indi-
supervisé par la Direction générale presse et vidus âgés de quinze ans et plus. Au total,
communication, secteur Opinion publique. Il a 16 029 personnes ont été interrogées.
été effectué dans l’ensemble des États qui
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question de savoir si une pierre lâchée du haut du mât d’un bateau en mouve-
ment sur la mer tombera au pied de ce mât produirait des résultats qui feraient
peut-être se retourner Galilée dans sa tombe. Par ailleurs, comme le souligne
Viennot (1996) dans ses travaux sur les perceptions de la physique par le sens
commun, certaines réalités physiques, pourtant bien admises par la commu-
nauté scientifique, constituent de véritables supplices pour le raisonnement
ordinaire. Cet auteur donne l’exemple de la célèbre équation des gaz parfaits
qui impose la conception d’une simultanéité, à pression constante, des varia-
tions du volume et de la température alors que le sens commun les perçoit
chronologiquement. Nos croyances les plus anodines révèlent aisément les
difficultés que nous avons à concevoir certaines réalités scientifiques. Ainsi,
Morel (2002, p.121) constate que des personnes cultivées, diplômées d’études
supérieures, croient que les phases de la Lune sont la conséquence de l’ombre
projetée par la Terre sur son satellite naturel. On pourrait multiplier les exem-
ples, mais une question demeurera : pourquoi certains énoncés scientifiques
sont-ils si difficilement acceptés par la logique ordinaire ?
Sans prétendre répondre à une question de portée aussi générale, je m’inté-
resserai spécialement, dans cet article, de la théorie darwinienne qui, bien
qu’elle soit régulièrement discutée, représente l’orthodoxie des sciences du
vivant et qui, malgré cela, rencontre de sérieuses difficultés de réception près
de 150 ans après la publication de l’Origine des espèces. C’est manifestement
vrai aux États-Unis puisque selon un sondage effectué par l’institut de
recherche Pew (juillet 2005), les théories de Darwin laissent une grande majo-
rité d’États-uniens sceptiques. Plus précisément, 26 % d’entre eux seulement
se déclarent convaincus par les thèses évolutionnistes. Dans ce pays, on leur
préfère de beaucoup les thèses créationnistes ou celles du dessein intelligent,
au point d’être favorables à son enseignement dans les écoles.
Si l’on ajoute, aux résultats précédents, que 38 % des États-uniens inter-
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(3) L’institut de sondage Gallup analyse ligent), tandis que 45 % affirmaient que
l’opinion publique sur ce sujet depuis 1982. Les l’homme avait été crée par Dieu, il y a moins de
Américains n’ont pas beaucoup changé de point 10 000 ans, seuls 13 % prétendaient adhérer à
de vue depuis. En 2004, 35 % d’entre eux des thèses évolutionnistes…
pensaient que si l’homme s’était développé (4) Voir, par exemple, La Recherche, avril
pendant des millions d’années, cette évolution 1996, 396, ou Le Nouvel observateur, janvier
avait été guidée par une volonté supérieure 2006, Hors-série.
(conformément aux thèses du dessein intel-
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(5) On peut développer ce point classique 25 octobre 1997 auprès d’un échantillon de
en consultant Denèfle (1997), Gauchet (1985), 300 adultes dont l’âge était compris entre 35 et
Hervieu-Léger (1986), Tschannen (1992). 49 ans. Il fut publié dans Science et vie junior
(6) De nombreux auteurs classiques ont en janvier 1998.
apporté des explications à cette situation (8) Cette simple constatation rend fragiles
énigmatique parmi lesquels Smith, Weber et certaines considérations de Wittgenstein (1971)
bien entendu Tocqueville, mais ce n’est pas ici qui fait de l’incommensurabilité disposition-
le sujet. Pour éclaircir cette question, on peut se nelle l’un des traits spécifiques de la croyance
référer à la synthèse que Boudon (2002) en religieuse.
propose. (9) Ce n’est pas toujours le cas, comme je
(7) Ce sondage fut réalisé entre le 23 et le l’ai évoqué dans Bronner (2006).
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(10) Festinger (1993) offre une illustration le marché cognitif appartient à une famille de
de sa théorie dans le très beau livre qu’il écrivit phénomènes sociaux (à laquelle appartient aussi
avec ses collègues Riecken et Schachter, mais le marché économique) où les interactions
dont les conclusions furent contestées par J. A. individuelles convergent vers des formes
Hardyck et M. Braden : « Une nouvelle fausse émergentes et stables (sans être réifiées) de la
prophétie : compte rendu d’une tentative infruc- vie sociale. Il s’agit d’un marché car s’y
tueuse de reproduction ». On trouve la échangent ce que l’on pourrait appeler des
traduction intégrale de cet article dans Poitou produits cognitifs : hypothèses, croyances,
(1974, pp. 92-101). connaissances, etc., qui peuvent être en état de
(11) [Link] concurrence, de monopole ou d’oligopole.
john_paul_ii/speeches/1992/october/documents (13) C’est une forme de finalisme que l’on
/hf_jp-ii_spe_19921031_accademia- trouve déjà dans l’œuvre de Teilhard de Chardin.
scienze_fr.html. Ce n’est sans doute pas un hasard si Anne
(12) J’ai plus précisément défini cette Dambricourt-Malassé, chercheuse au CNRS,
notion dans Bronner (2003) mais, pour résumer, paléoanthropologue, et auteur de La légende
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(15) En réalité, on distingue deux courants Les membres du second, Old Earth
chez les créationnistes américains. Les Creationism, sont plus « modérés », ils
premiers, ceux de la Young Earth Creationism, admettent que la Terre a été créée, telle que
considèrent que la Terre et l’univers ont été nous la connaissons, en un temps très long. Ils
créés en 6 jours, conformément à la narration supposent pour rendre cohérente leur vision
proposée par les 31 premiers versets de la biblique du monde que des millions d’années
Genèse. C’est, par exemple, la position de ont pu s’écouler entre le premier et le second
l’Institute for Creation Research de San Diego. chapitre de la Genèse.
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n’est appuyée par aucune publication ni aucune donnée validée par les pairs,
la science la rejette, au profit de preuves empiriques. Nous considérons que le
dessein intelligent a échoué à trois niveaux : le dessein intelligent viole les
règles de base de la science, centenaires, en invoquant une cause surnatu-
relle ; l’argument de complexité irréductible, au cœur du dessein intelligent,
repose sur les mêmes arguments que la “science créationniste” des années
1980 ; les attaques du dessein intelligent vis-à-vis de l’évolution ont été
réfutées par la communauté scientifique. » (16).
La théorie de l’évolution rencontre donc indéniablement des obstacles
idéologico-religieux aux États-Unis, c’est entendu. Mais est-ce là tout ? Cette
hypothèse flatte évidemment tous les stéréotypes que les Européens aiment
entretenir à propos de nos voisins d’outre-Atlantique. Nous aimons parfois les
voir comme des esprits immatures, incarnant tout à la fois la première puis-
sance militaire et économique du monde et une idéologie religieuse qui nous
paraît obsolète. Les discours du Président George Bush, invoquant l’axe du
mal (et celui en particulier sur « l’état de l’Union » devant le Congrès en
janvier 2002), la bienveillance supposée de Dieu à l’égard des États-Unis, ont
été beaucoup commentés en France. Le leadership Américain, par ailleurs,
attise naturellement le ressentiment et les suspicions. Les mythes du complot,
comme l’a fait remarquer M. Campion-Vincent (2005), se sont transformés
ces trente dernières années : ils narrent à présent des conspirations mondiales
où, le plus souvent, les États-Unis jouent les premiers rôles, ce qui n’était pas
le cas auparavant. C’est un des indices qui suggère que l’image de la première
puissance mondiale s’est transformée et est devenue anxiogène pour de
nombreuses populations. Ceci est confirmé par un sondage réalisé en août
2006 (17) auprès des populations européennes qui montre que les opinions
publiques de l’Allemagne, l’Angleterre, de l’Espagne et de la France sont
unanimes (seule l’Italie fait exception) à considérer que les États-Unis consti-
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(16) Cité dans La Recherche, avril 1996, adultes en Angleterre, 2 050 adultes en France,
396, p. 37. 2 019 adultes in Allemagne, 2 011 adultes en
(17) Harris Interactive/Financial Times Italie et 1 946 adultes en Espagne (marge
Methodology : sondage réalisé auprès de 1 936 d’erreur 3 %).
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Si l’on réalisait une enquête pour savoir si les Français adhèrent aux thèses
de Darwin, on obtiendrait sans doute des résultats assez différents de ceux du
sondage américain. Il est possible d’imaginer que nos compatriotes se décla-
reraient plus volontiers darwiniens que leurs voisins d’outre-Atlantique, pour-
tant il serait sage de rester sceptique face à ces résultats. En effet, pour
prendre ce genre de déclarations au sérieux, il faudrait être assuré que le sens
commun conçoit clairement ce qu’être darwinien signifie, ce dont il est
permis de douter.
Pour tester cette idée, nous avons réalisé une expérimentation (18) qui
consistait à soumettre 60 individus à une situation énigmatique qui, précisé-
ment, concernait les métamorphoses du vivant.
Cette situation réelle avait été relayée, faiblement, par la presse (19) et
était de nature à mesurer les représentations ordinaires de l’évolution biolo-
gique. L’énoncé de l’énigme était lu lentement aux sujets volontaires. En plus
de cette lecture, cet énoncé était proposé sous forme écrite et l’entretien ne
commençait que lorsque le sujet déclarait avoir compris parfaitement ce qui
lui était demandé. Il lui était laissé ensuite tout le temps qui lui paraissait
nécessaire pour proposer une ou plusieurs réponses à cette énigme.
La grille d’entretien avait été conçue pour inciter l’interviewé à donner
toutes les réponses qui lui viendraient à l’esprit, attendu que ce sujet n’impli-
quait pas (en particulier en France), a priori, une charge idéologique ou
émotionnelle forte, de nature à susciter des problèmes d’objectivation ou de
régionalisation (20).
Trois critères présidèrent à l’analyse de contenu de ces 60 entretiens.
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Ces critères furent mobilisés pour mesurer les rapports de force entre les
différents discours possibles, les solutions imaginées, pour résoudre l’énigme.
J’ai retenu, en outre, le critère d’évocation simple qui mesurait le nombre de
fois où un scénario avait été évoqué globalement, sans tenir compte de l’ordi-
nalité ou des récurrences dans les différents discours et un critère d’évocation
pondérée qui croisait le critère de spontanéité et celui de récurrence (21).
La population des sujets de l’expérimentation fut échantillonnée selon
deux éléments.
1) Le diplôme : tous les interviewés devaient être titulaires du baccalauréat.
On s’assurait ainsi qu’ils avaient tous été familiarisés avec la théorie de
Darwin, à un moment ou à un autre de leur scolarité.
2) L’âge : la règle préliminaire de cette enquête était de mettre en œuvre
l’idée d’une dispersion. Pour contrôler cette dispersion autour des valeurs
centrales (l’âge moyen était de 37 ans), j’ai rapporté l’intervalle interquartile
à l’étendue. Le premier représentant plus de 50 % (59 %) de la seconde, on
s’assurait ainsi d’éviter des phénomènes de concentration des âges.
Cette expérimentation fut menée de novembre 2005 à janvier 2006, princi-
palement auprès de personnes vivant en Île-de-France (N = 49), et tous en
Métropole (Lorraine N = 4, Haute-Normandie N = 4, Midi-Pyrénées N = 3).
Cette population était composée de 33 femmes et 27 hommes, de cadres,
professions intellectuelles et supérieures (N = 14), de professions intermé-
diaires (N = 17), d’employés (N = 7), d’étudiants (N = 11), de chômeurs
(N = 5), de retraités (N = 4), d’un agriculteur exploitant et d’une femme au
foyer.
Cette situation énigmatique, tirée d’un fait réel (22), fut donc soumise à
ces 60 personnes sous la forme suivante : « À l’état sauvage, certains
éléphanteaux sont porteurs d’un gène qui prévient la formation des défenses.
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(21) Cette mesure n’est pas sans évoquer ce ce que les interviewés connaissent la solution
que les psychologues sociaux nomment de cette énigme comme cela aurait pu être le
l’analyse prototypique et catégorielle qui cas si j’avais choisi de les faire réfléchir sur la
consiste à croiser le rang d’apparition de célèbre « affaire » des papillons Biston betularia,
l’élément et sa fréquence dans le discours et à plus connus sous le nom de « géomètres du
effectuer ensuite une typologie autour d’élé- bouleau » ou « phalène du bouleau », dont le
ments sémantiquement proches. Un classement phénotype dominant changea au XIXe siècle
d’éléments cognitifs peut alors être obtenu dans la région de Manchester. Cette constatation
soulignant le caractère central de certains inspira une expérience fameuse, menée entre
d’entre eux. Sur ce point voir Vergès (1992, 1953 et 1955 par le biologiste Bernard
1994). Kettlewell, et relatée dans tous les manuels de
(22) Sa réalité était sans doute un avantage, biologie évolutive. Cette recherche fournit, pour
un autre était que le fait était passé presque la première fois, la preuve expérimentale de
inaperçu. On ne pouvait donc pas s’attendre à l’existence de la sélection naturelle.
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Ces scénarios qui semblent si attractifs pour l’esprit (les résultats de l’en-
quête le montrent comme nous allons le voir) ne peuvent prétendre au statut
de proposition darwinienne, ils ne sont rien d’autre que les manifestations
d’un lamarckisme implicite qui commande, sans que nous nous en rendions
compte, notre représentation du monde du vivant et de son évolution.
Les différentes solutions proposées à cette énigme permettent de sérier un
espace logique dont les contours sont dessinés par la typologie suivante :
Finalisme 1 : Les scénarios qui proposaient de résoudre l’énigme en invo-
quant la moindre fonctionnalité des défenses de l’éléphant ont été classés sous
cette catégorie (voir l’extrait 1).
Finalisme 2 : Les scénarios qui proposaient de résoudre l’énigme en invo-
quant une adaptation de l’espèce « éléphant » pour éviter la convoitise des
chasseurs ont été classés ici (voir l’extrait 2).
Ces deux types de « finalismes » ont été distingués parce que les scénarios
qu’ils narraient étaient assez différents, et qu’ils étaient quantitativement
repérables dans le discours des interviewés. Cependant, le schème mental qui
les sous-tend est le même : il s’agit de supposer que les individus de cette
espèce s’« adaptent » et que leur génotype varie pour que leur phénotype soit
plus fonctionnel. C’est pourquoi il sera rappelé plusieurs fois que l’on peut
légitimement additionner les résultats « obtenus » par ces deux finalismes
pour les mesurer à ceux « obtenus », par exemple, par la position
darwinienne.
Alimentation/Environnement : Ici les interviewés expliquent la diffusion
du gène qui prévient la formation des défenses par une modification de l’envi-
ronnement et/ou de l’alimentation de la population des éléphants. Par
exemple : « Une mutation génétique, ça peut venir d’un élément extérieur,
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Tout se passe comme si, dans ce cas de figure, la vérité tendait à s’imposer
à la condition que les sujets aient assez d’imagination pour la concevoir. Mais
voilà, cette solution ne vient quasiment jamais spontanément à l’esprit des
interviewés.
S’ils font des efforts pour découvrir une solution darwinienne à certaines
énigmes naturelles, on peut faire l’hypothèse que les individus la trouveront
convaincante, dans le cas contraire (que ce soit pour des raisons idéologiques
ou pour éviter un « coût cognitif » [26] trop important) on peut s’attendre à ce
qu’ils soient tentés par des résolutions finalistes que l’on pourrait dire aussi
crypto-lamarckiennes parce qu’elles entretiennent un cousinage impensé avec
les thèses du célèbre naturaliste français.
Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck, considérait avec Darwin
que les espèces n’étaient pas immuables comme l’affirmait la zoogonie
biblique, mais sa théorie, contrairement à celle de Darwin, admettait que les
êtres évoluaient selon les lois d’une mystérieuse force vitale, contenue dans
toute vie, qui orientait l’évolution biologique. L’exemple emblématique de
cette théorie étant l’idée que les girafes ont de longs cous parce que la force
vitale le leur a allongé en raison du fait que leur nourriture se trouve sur la
cime des arbres. Cette adaptation acquise devient ensuite innée. Le milieu
naturel aurait ici une influence, qui ne s’explique pas autrement que par l’in-
tervention d’une hypothèse métaphysique : la force vitale, sur la structuration
biologique des êtres. Darwin concevait, au contraire, l’évolution des espèces
comme la conséquence d’un processus naturel de sélection qui permet la
survie des individus les mieux adaptés. En d’autres termes, les individus ne
s’adaptent pas biologiquement à leur environnement, s’ils survivent, c’est
qu’ils sont, par le hasard des combinaisons génétiques, mieux adaptés que les
autres. Par exemple, dans cette théorie, les girafes n’ont pas vu subitement
leur cou grandir, mais le hasard a fait que certaines avaient le cou plus long
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(26) Plusieurs auteurs (par exemple, White, investissement en temps et énergie. C’est pour
1984 ; Lewicka, 1989 ; Evans, 1993) ont cette raison que Fiske et Taylor (1984) utili-
souligné, après les études de Simon sur la ratio- sèrent l’image de l’« avare cognitif » pour
nalité procédurale, que les individus avaient rendre compte de la façon dont l’homme
tendance à opter pour des modes résolutoires ordinaire raisonne.
maximisant le rapport : satisfaction cognitive/
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(27) J’ai proposé cette appellation pour ce quatrième de couverture de l’un de ses textes,
genre de raisonnements dans Bronner (2006). L’astrologie, science du XXI e siècle, Paris
(28) C’est ce qu’annonce, par exemple, la Éditions No 1, 1988.
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Si un clou pointu peut faire mal, on peut se croire autorisé à penser que
mille clous pointus feront beaucoup plus mal. Le genre de raisonnement qui
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suppose une proportionnalité entre la cause et les effets n’est pas déraison-
nable, il est sans doute affermi par de nombreuses confirmations empiriques,
mais il nous conduit aussi à ne pas voir que le fakir n’a pas besoin de
posséder des pouvoirs extraordinaires pour réaliser certains de ses exploits.
Par exemple, s’allonger sur une planche de clous est d’autant plus facile que
la pression exercée par chacun de ces clous est inversement proportionnelle à
leur densité, donc à leur nombre. De la même façon, on pourrait croire que la
vitesse d’évaporation d’une goutte d’eau sera proportionnelle à la chaleur de
la plaque sur laquelle elle est déposée, c’est sans compter sur l’état sphéroïdal
que cette goutte atteindra sur la plaque brûlante et qui générera une fine pelli-
cule de vapeur qui l’isolera thermiquement, de sorte qu’elle s’évaporera
moins vite qu’une goutte déposée sur une plaque moins chaude. Certains
phénomènes n’obéissent pas à nos attentes parce que celles-ci sont inspirées
plus ou moins implicitement par des raisonnements captieux. C’est ce qu’il-
lustrent les difficultés que nous avons à être réellement darwiniens. Le darwi-
nisme est régulièrement discuté, il semble qu’il laisse dans l’ombre certains
phénomènes relatifs à l’adaptation et qu’il est l’objet, comme souvent les
programmes dominants, de l’activité critique et saine du monde scientifique.
Pour autant, il représente, jusqu’à preuve du contraire, l’orthodoxie des
sciences du vivant. On peut, dès lors, être stupéfait de ce qu’il ne parvienne
pas à s’imposer sur le marché cognitif de la connaissance ordinaire. Cette
difficulté vient sans doute d’obstacles politiques et religieux (comme aux
États-Unis), mais elle découle aussi, plus généralement, du caractère contre-
intuitif du darwinisme, comme on l’a vu.
Tout cela relève d’un paradoxe connu, mais fascinant pour tout socio-
logue : celui de la coexistence d’un progrès de la connaissance humaine et
d’une persistance de certaines idées fausses. L’attractivité et la pérennité de
certains produits frelatés sur le marché cognitif peuvent être éclairées de bien
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Gérald BRONNER
Gemas
Université Paris IV-Sorbonne – CNRS
Maison des Sciences de l’Homme
54, boulevard Raspail – 75006 Paris
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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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Whitcomb J. C., 1973. – The world that perished, Grand Rapids, Baker Book House.
White P., 1984. – « A model of the lay person as pragmatic », Personality and social psychology
bulletin, 8, pp. 195-200.
Wittgenstein L., 1971. – Leçons et conversations sur l’esthétique, la psychologie et la croyance
religieuse, Paris, Gallimard.
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