Cate Blanchett : Art et Métamorphose
Cate Blanchett : Art et Métamorphose
CANNES
2024
Cate
Blanchett
GRAND ENTRETIEN
8 Événements
OMNES FILMS
Cannes 2024
8 Promesses cannoises
11 Non-compétition officieuse
14 Le contrôle du chaos entretien avec Cate Blanchett
22 Au travail : Joan le Boru par Charlotte Garson
26 Le Deuxième Acte dse Quentin Dupieux
28 Cinéma américain : régénération par Graham Swon
30 L’Inde par le petit bout de la Croisette
par Amandine D’Azevedo
34 Nouvelles de Godard
36 La fin, alors par Marcos Uzal Christmas’ Eve in Miller’s Point de Tyler Taormina (2024).
38 Film annonce du film qui n’existera jamais :
« Drôles de guerres » de Jean-Luc Godard
40 Début de souffle entretien avec Richard Linklater
46 Nouvelle Vague, L’endroit du décor par Antoine de Baecque 90 DVD / ressorties, livres
48 Si vous n’aimez pas la joie : reportage sur le tournage 90 Va savoir + de Jacques Rivette
de Nouvelle Vague par Yal Sadat 92 Coffret Jean Eustache
94 Le Montage simultané. Vies d’une forme d’Emmanuel Siety
58 Cahier critique 95 Le Jardin qui bascule de Guy Gilles
58 Mon pire ennemi et Là où Dieu n’est pas
de Mehran Tamadon 96 À la marge
60 Les Bourreaux filment aussi entretien avec Mehran Tamadon 96 Le bétail adolescent par Antoine Barraud
62 La Vie selon Ann de Joanna Arnow
63 Saucisses et lentilles entretien avec Joanna Arnow
65 Rapture de Dominic Sangma
66 La Morsure de Romain de Saint-Blanquat
68 Notes sur d’autres films
74 Hors salles La Fièvre d’Éric Benzekri, Samuel d’Emilie Tronch
77 Journal
77 Réforme Coups de barre pour l’Art et Essai
80 Cinéma du Réel
82 Rétrospective : « Portrait de Hong Kong » au Forum des Images
84 Festival de cinéma latino-américain de Paris (CLaP)
85 Festival du moyen métrage de Brive
86 Hommage Laurent Achard
87 Archive Twelfth Night d’Orson Welles
88 Disparitions
89 Nouvelles du monde
NOUVEAU HORS-SÉRIE
12,90 €
CINEASTES
HORS-SÉRIE N°3
Jacques
Demy
132 PAGES Entretiens, archives
et documents inédits
ÉDITORIAL
www.cahiersducinema.com
Une énigmatique évidence
RÉDACTION
Rédacteur en chef : Marcos Uzal par Marcos Uzal
Rédacteurs en chef adjoints : Fernando Ganzo
et Charlotte Garson
Couverture : Primo & Primo
Mise en page : Fanny Muller
Iconographie : Carolina Lucibello
Correction : Alexis Gau
Comité de rédaction : Claire Allouche, Hervé Aubron,
Erouge,
lle le dit dans l’entretien qu’elle nous a
accordé pour ce numéro : sur le tapis
il arrive à Cate Blanchett de se
Dans Carol de Todd Haynes, on l’aper-
çoit d’abord furtivement au milieu de figu-
rants dans un restaurant, le temps d’un bref
Olivia Cooper-Hadjian, Pierre Eugène,
Philippe Fauvel, Élisabeth Lequeret, Alice Leroy,
Vincent Malausa, Thierry Méranger, Yal Sadat,
demander ce qu’elle fait là, comme si elle panoramique traduisant le regard d’un
Ariel Schweitzer, Élodie Tamayo se réveillait d’un songe en ne sachant plus homme ; ce dernier s’approche de la table
Ont collaboré à ce numéro :
Antoine de Baecque, Antoine Barraud, bien où et qui elle est. Cette situation cor- où elle est assise, elle a le visage illuminé par
Hélène Boons, Amandine D’Azevedo, Circé Faure,
Marin Gérard, Mathilde Grasset, Romain Lefebvre,
respond bien à sa singulière duplicité, ou une petite lampe, il interpelle une certaine
Josué Morel, Raphaël Nieuwjaer, Dominique Païni, multiplicité. Elle est de ces rares actrices qui Therese, nous pensons d’abord qu’il s’agit
Vincent Poli, Élie Raufaste, Jean-Marie Samocki,
Graham Swon, Charles Tesson
peuvent s’imposer d’emblée, avec la photo- d’elle, mais il désigne en fait la femme avec
ADMINISTRATION / COMMUNICATION
génie, la grâce et l’évidence des stars ; mais qui elle dîne, alors de dos. Carol/Blanchett
Responsable marketing : Fanny Parfus (93) elle peut aussi, au contraire, donner le sen- n’était donc pas celle qui était regardée et
Assistante commerciale : Sophie Ewengue (75)
Communication /partenariats :
timent de s’échapper d’elle-même, ou reconnue depuis le début, mais la mise en
[email protected] d’échapper à elle-même, à travers des per- scène et la présence de l’actrice ont fait en
Comptabilité : [email protected]
sonnages inquiets du simple fait d’exister, sorte que nous ne voyions qu’elle au milieu
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Mediaobs
voulant être ailleurs que là où ils se des autres. Cette ouverture rejoue pour le
44, rue Notre-Dame-des-Victoires – 75002 Paris trouvent – exemplairement dans Blue spectateur le moment de la rencontre entre
T: +33 1 44 88 97 70 – mail: [email protected]
Directrice générale : Corinne Rougé (93 70) Jasmine de Woody Allen où elle se défait Carol et Therese, que nous découvrirons
Directeur de publicité : Romain Provost (89 27) progressivement de sa stature et de ses après dans un flash-back : Carol vue au loin,
VENTES KIOSQUE atours, dans une tragique métamorphose se détachant immédiatement des figurants,
Destination Media, T 01 56 82 12 06
[email protected] existentielle et sociale, ou dans Bernadette a le point se faisant sur elle, qui accroche la
(réservé aux dépositaires et aux marchands disparu de Richard Linklater, où elle incarne lumière et le regard.
de journaux)
une architecte qui ne cesse de vouloir chan- Dans Tár, elle joue une cheffe d’orchestre
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Cahiers du cinéma, service abonnements ger de décor, au propre comme au figuré. autoritaire et froide, mais dans l’ouverture
CS70001 – 59361 Avesnes-sur-Helpe cedex Mais elle est aussi capable d’aller jusqu’à du film elle est vue juste avant de mon-
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Suisse : Asendia Press Edigroup SA – Chemin
du Château-Bloch, 10 - 1219 Le Lignon, Suisse.
transformisme qui fit d’elle un Bob Dylan son métier. On la surprend donc d’emblée
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Belgique : Asendia Press Edigroup SA – Bastion
Tower, étage 20, place du Champ-de-Mars 5, Todd Haynes, ou qui lui permit de camper sa façon de se constituer une prestance, de
1050 Bruxelles. treize personnages différents dans Manifesto raidir son corps, de s’endurcir les traits, son
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ainsi un immense spectre, qui pourrait aller du personnage que Lydia Tár endosse dans
Formule nomade (100% numérique) : 55€ TTC. de Katharine Hepburn (qu’elle incarna la vie en même temps que dans la loge de
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dans Aviator de Martin Scorsese) à Gena Blanchett modelant physiquement son
ÉDITIONS
Contact : [email protected]
Rowlands, de la sophistication hollywoo- incarnation, avec tout le mélange de fragi-
dienne au naturalisme le plus douloureux. lité et de maîtrise, d’instinct et de construc-
DIRECTION
Directeur de la publication : Éric Lenoir Ses « entrées en scène » sont souvent tion qui définit le métier d’actrice.
Directrice générale : Julie Lethiphu
frappantes, elles en disent beaucoup sur ses La femme au charme souverain (La Vie
64 rue de Turbigo – 75003 Paris personnages, la manière dont les cinéastes la aquatique), la star charismatique (Carol),
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T 01 53 44 75 75 regardent et sa conception de chaque rôle. l’actrice très technique (Tár), voilà tout ce
Ci-dessus, entre parenthèses, les deux derniers
chiffres de la ligne directe de votre correspondant :
Dans La Vie aquatique de Wes Anderson, elle que Cate Blanchett parvient à paraître et à
T 01 53 44 75 xx débarque de nuit sur une plage presque être, comme nous l’avons constaté dans un
E-mail : @cahiersducinema.com précédé
de l’initiale du prénom et du nom de famille uniquement éclairée par des méduses lumi- simple échange en visioconférence où, dans
de votre correspondant. neuses et les torches de l’équipe de l’océa- son salon, elle crevait l’écran tout en faisant
Revue éditée par les Cahiers du cinéma, nographe Steve Zissou. Elle surgit littérale- exister un hors-champ. Elle salua de la main
société à responsabilité limitée, au capital
de 18 113,82 euros. ment de la nuit, forçant les autres à tourner un fils que nous ne voyions pas, évoqua des
RCS Paris B 572 193 738. Gérant : Éric Lenoir leurs lampes vers elle. Encore un peu frêle sons d’alarme chez elle et d’hélicoptère
Commission paritaire nº 1027 K 82293.
ISBN : 978-2-37716-110-2 (sa voix n’a pas encore pris la gravité qu’elle dans le ciel de Londres que nous n’enten-
Dépôt légal à parution.
Photogravure : Fotimprim Paris.
aura plus tard), encore intruse et étrangère dions pas, mais tout ce qui pouvait advenir
10-31-1601
Imprimé en France (printed in France) (elle joue ici une journaliste qui s’incruste, en elle et autour d’elle était immédiatement
par Aubin, Ligugé.
Papier : Vivid 65g/m². Origine papier : Anjala en assumant un épais accent australien), elle chargé de fiction – au-delà du vrai et du
en Finlande (2 324km entre Anjala et Ligugé). est néanmoins déjà une apparition dont le faux, hors de l’ordinaire, simplement par la
Taux fibres recyclées : 0% de papier recyclé.
Certification : PEFC 100% charme opère immédiatement. force de sa voix et de sa gestuelle. ■
Ptot : 0.0056kg/T
COURTESY OF A24
Chers Cahiers,
Pour conclure sa critique de La Zone
d’intérêt (nº 805), Jean-Marie Samocki
en interrogeait la pertinence : en fin de
compte, approfondir la « périphérie » de
la Shoah pouvait-il aboutir à quoique ce
soit d’autre qu’à s’enténébrer dans une
contemplation de l’abyssalité-de-l’abîme,
un ouroboros formaliste ? Au risque, écri-
vait-il, « d’évacuer l’Autre au lieu d’exposer
sa liquidation ». L’interrogation m’a sem-
blé juste, mais pas ce dernier avertisse-
ment. Précisément, il s’agit de représenter
comment l’environnement infernal que
les nazis ont créé mais refoulé hors de
leur bulle pavillonnaire, va s’y infiltrer
quand même, jusque dans leurs entrailles.
Comme le soulignait la critique, le film La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer (2023)
se présente volontairement incomplet,
tributaire de ce que nous savons déjà du travail bien fait. Est-ce pour cette raison des traces qui resteront irrémédiablement.
hors-champ, ou devrions savoir. Et parce que plane sur La Zone d’intérêt le fan- Cependant, pour cela, montrer des visi-
que ce hors-champ pèse sur leur image tôme de Jeanne Dielman, la ménagère teurs dans le musée, hypothétiques des-
d’Épinal, voilà qu’y percent des saillies : qui se voulait « exemplaire de propreté » cendants des victimes, aurait suffi : il serait
indices dans le lointain que le montage afin de maintenir, coûte que coûte, le resté des traces et des gens pour les voir.
épingle avec un rythme implacable ; sons heimlich, le familier en sa maison, comme Plutôt que la présence d’êtres dans ce
tapis dans un silence à double-fond que un « rempart » pour conjurer le néant (cf. musée, il faut s’interroger sur le rôle de
nos oreilles ratissent. Cette esthétique Danièle Dubroux, nº 265) ? Plus que le ceux (celles !) qu’on nous montre : des
résulte du principe même de la zone style kubrickien, Glazer n’imite-t-il pas femmes de ménage. L’insistance sur les
tampon. Le point de vue de ses occupants celui d’Akerman ? Raccord-mouvement vitres, derrière lesquelles gisent les objets
nous est présenté frontalement, tout en à chaque franchissement de porte, nous dont on a dépouillé les déportés et leur
étant mis en perspective entre un premier emboîtons le pas d’individus pris dans nettoyage montre bien cette surface, ce
plan qui s’en démarque (recul, caches, un tempo quotidien, à l’intérieur d’une mur, entre le présent du musée et le passé
surcadrages) et cet arrière-plan où le réel machine domestique bien huilée, carbu- de ce qu’il est là pour transmettre.Vitres
résiste. L’évacuation est ici une image de la rant à l’exploitation. (…) lustrées, sols lavés : on cherche à rendre le
mentalité nazie, mise en évidence par sa Alexis Couroussé-Volat (Carquefou) passé présentable, d’où sa mise en vitrine.
mise à mal. En l’exposant, le film résonne Mais le musée ne pourra jamais donner
avec un livre d’histoire, Un album d’Au- J’ai lu avec attention et intérêt la table accès à une connaissance profonde de
schwitz (2023,T. Bruttmann, S. Hördler et ronde sur La Zone d’intérêt (n° 808) ; ce l’événement ; il ne pourra laisser le visi-
C. Krutzmüller), sur les clichés célèbres format est décidément très à propos en ce teur qu’en surface, celle dont il prend
mais incompr is montrant l’ar r ivée qu’il permet le foisonnement d’idées. Il y soin. Pour saisir l’histoire dans sa profon-
de convois de déportés à Auschwitz- a cependant un point sur lequel j’aime- deur, reste le cinéma et le film de Glazer,
Birkenau. Le diable est dans les détails, et rais revenir, qui a été laissé de côté dans semble-t-il nous souffler. (…)
ces historiens nous apprennent à le déce- la version publiée, contrainte de pages Théo Hostaléry (Montrouge)
ler. Mais aussi à voir qu’il ne se cache oblige – probablement. Il m’apparaît que
pas. Si la violence explicite paraît absente, la séquence du musée est construite sur
cela ne vient pas d’une « dissimulation des une tension entre profondeur et surface.
crimes » par les photographes SS, encore C’est à mesure que Rudolf Höss s’en-
moins d’une prétendue docilité des vic- fonce dans l’obscurité en descendant l’es- Merci d’envoyer votre correspondance
times, mais d’une simple logique propre calier qu’a lieu, comme le dit Raphaël à [email protected]
au statut de l’ensemble : un rapport. Car Nieuwjaer, « cette “remontée” du temps » ou à Courrier des lecteurs, Cahiers du
à ses supérieurs, explique Tal Bruttmann, dont la nausée est l’affleurement. Je sous- cinéma, 64 rue de Turbigo, 75003 Paris.
Höss se devait de « rendre une copie propre, cris tout à fait à ce qui est dit sur l’inachè- Les lettres sont éditées par la rédaction,
sans rature ». Ce qui primait, c’était le vement du génocide et le pressentiment également responsable des titres.
EN OCCITANIE
N°1 DU TOURNAGE EN FRANCE
PROMESSES
AKapadia
ll We Imagine as Light : tout ce qu’on imagine comme de
© RUMOURS 2024
la lumière, le titre de l’intrigant nouveau film de Payal
(premier long métrage indien en compétition depuis
trente ans) définit chaque année nos attentes de festivaliers –
l’équation improbable entre la lumière méditerranéenne et
les heures englouties face à celle, électrique et imaginaire,
des « salles obscures ». Ce n’est qu’une fois le festival passé
qu’on pourra faire un bilan digne de ce nom, en prenant en
compte ce que ces presque deux semaines nous laissent tou-
jours de plus intense et de plus beau dans la mémoire : l’incer-
titude devant un film dont on ignore tout ou, au contraire,
la découverte inévitablement étonnée des plans attendus ou
rêvés depuis des mois.
Alors que la sélection officielle venait en bonne partie
confirmer les paris des amateurs de pronostics en ligne de ces
derniers mois, sa concrétisation est tombée avec le bruit mat
de la déception, certes doublée du soulagement de voir confir-
mée la présence de l’Arlésienne qu’était devenu Megalopolis de
Francis Ford Coppola.
Seulement quatre réalisatrices figurent en compétition cette
année (contre sept l’année dernière), le pourcentage « s’élevant »
à 22,39 % dans l’ensemble de la sélection officielle. Quant à
l’alignement de noms comme ceux de Lanthimos, Sorrentino,
Lellouche, Audiard et Abbasi, il semble moins l’indice d’une
paresseuse tradition du rond de serviette réservé à des habitués
que la recherche active d’une patte d’auteur acceptable que
si elle s’accompagne d’une force de frappe ostensible, d’une
efficacité furiosa, voire d’une violence (du sujet, de la forme,
du plan de sortie). Inévitablement, on se sent attiré par ce qui,
dans la compétition, pourrait infléchir cette lourdeur comba-
tive : les primo-entrant(e)s comme Payal Kapadia, dont Une
nuit sans savoir nous avait charmés à la Quinzaine des cinéastes
en 2021, Miguel Gomes, jusqu’ici habitué de la Quinzaine,
ou même Coralie Fargeat dont le body horror états-unien relie
Gérardmer à la Croisette, en espérant peut-être réitérer « l’effet »
Julia Ducourneau avec Titane (on ose à peine l’imaginer, au vu
du nanar opportuniste qu’était son Revenge) ; voire une primo-
cinéaste (Agathe Riedinger avec Diamant brut) ou un trio de
« revenants » : Jia Zhangke, Paul Schrader et David Cronenberg
(pour les bien nommés Linceuls) en quête d’une Palme qu’il ne
nous déplairait pas de leur voir attribuer.
De Schrader à Cronenberg, jusqu’à bien sûr Coppola et son
frère d’armes George Lucas (récipiendaire de la Palme d’hon-
neur), c’est d’ailleurs peut-être l’édition où ce qu’il reste du
Nouvel Hollywood, c’est-à-dire cette poignée d’auteurs-vété-
rans, entonne en chœur son chant du cygne. Tout semble se
passer comme s’ils regardaient enfin leur mort en face : signer, Rumeurs de Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Jonhson.
CANNOISES
comme Coppola, son opus magnum au péril de sa santé (et de (tel l’alléchant projet hybride des animateurs chiliens Cristóbal
son compte en banque), c’est un peu signer son arrêt de mort ; León et Joaquín Cociña : The Hyperboreans), et on y espère
recevoir un prix pour l’ensemble de sa carrière comme Lucas, des découvertes aussi étonnantes que L’Arbre aux papillons d’or
c’est un peu se laisser enterrer ; regarder vers son premier succès ou The Sweet East, pour ne citer que deux exemples de l’an
en filmant à nouveau Richard Gere après American Gigolo, c’est passé. Mais aussi la confirmation des premiers essais du Brésilien
pour Schrader admettre qu’il est intrinsèquement un revenant Marcelo Caetano et de l’Argentin Hernan Rosselli (Algo viejo,
des seventies, marqué au fer rouge par l’esprit de l’époque. Et algo nuevo, algo prestado, encore sans distributeur à l’heure où
que dire de Cronenberg, qui scrute non seulement la mort elle- nous écrivons ces lignes, raconte l’enquête familiale d’une fille
même, mais celle de sa femme, en allant gratter sous la terre de bookmakers en hybridant archives et fiction). Ou la belle
pour dialoguer avec elle ? Pendant ce temps, loin de Cannes santé des habituels ignorés de la compétition que sont Patricia
où ils n’ont pas « compétité » depuis des décennies, Spielberg Mazuy, Jonás Trueba et Thierry de Peretti. Nous nous réjouis-
et Scorsese peuvent bien prolonger leurs filmographies inlas- sons également de retrouver Guillaume Brac dans la sélection
sablement : vu de la Croisette, le Nouvel Hollywood a l’air de de l’Acid, qui à nouveau semble une promesse de découvertes
vouloir se payer des funérailles somptuaires. (en particulier documentaire).
La branche que le délégué général du Festival Thierry Ce sont donc bien de nombreux allers-retours entre le Palais
Frémeaux appelle « de recherche » qu’est Un certain regard des festivals et les salles dédiées aux autres sélections qui seront
rapatrie également en officielle des auteurs découverts à la nécessaires pour obtenir ce qu’on espère une nouvelle fois de
Quinzaine (cette année Roberto Minervini ou Rungano Cannes : pouvoir dresser la cartographie la plus vaste de la sai-
Nyoni) et à la Semaine (Konstantin Bojanov).Y frappe aussi son cinématographique qui s’annonce. Quitte, comme l’année
l’appétence des sélectionneurs pour les premiers longs d’égéries dernière, à focaliser l’attention publique et critique sur deux
du cinéma d’auteur francophone : Laetitia Dosch, Ariane Labed films de la compétition qui, comme Anatomie d’une chute et La
et Céline Sallette, toutes trois réunies dans cette section. Si la Zone d’intérêt, auront fait l’objet, des mois durant, de discussions,
place du documentaire s’accroît, c’est surtout la case Séances textes, répliques et autres polémiques.
spéciales qui semble lui être consacrée. Mais à part le fait d’être P.S. Nouveauté de l’année : la Compétition immersive,
rassemblés dans ce fourre-tout, qu’ont en commun Sergueï « incluant des installations de réalité virtuelle collectives, des expériences
Loznitsa, Claire Simon, Raoul Peck, Oliver Stone, Arnaud de réalité mixte, ainsi que des œuvres de vidéo mapping et hologra-
Desplechin et Yolande Zauberman ? La sélection officielle, qui phiques », selon les termes officiels. Il est vrai que Cannes avait
s’est adjoint depuis la fin du Covid la section Cannes Première jusqu’alors pas mal de retard dans le champ de la VR, dont
où se bousculent des Français qui nous sont chers et qu’on on remarque que s’y glisse une partie du star-system (Cate
aurait aimé voir concourir pour un prix – les frères Larrieu, Blanchett, Tahar Rahim, Collin Farrell, Jessica Chastain ou
Alain Guiraudie, Leos Carax –, semble avoir pour vocation de encore Patti Smith prêtent leurs voix à des œuvres présentées),
rafler la mise et de couper l’herbe sous le pied des sélections tandis que Naomi Kawase est le sujet du projet Missing Pictures :
parallèles, voire des autres festivals (la Mostra de Venise, en par- Naomi Kawase de Clément Deneux. Disons-le tout de suite, ce
ticulier, qui semble trop souvent devoir cuisiner avec les restes ne sont pas les salles où nous nous précipiterons en premier,
cannois). Mais, c’est ce qui, paradoxalement, semble stimuler tout en priant pour que l’ouverture du festival à ces formes
la Quinzaine des cinéastes et la Semaine de la critique, deve- nous délivre de cette tarte à la crème du cinéma contemporain
nues plus têtes chercheuses que jamais. On y attend d’y trouver qu’est ladite immersion ! ■
des miroirs déformants, des prototypes, des films mal élevés F.G., Ch.G., E.M., T.M., Y.S., M.U.
NON-COMPÉTITION
OFFICIEUSE
SÉLECTION OFFICIELLE
COMPÉTITION Le Deuxième Acte de Quentin Dupieux (Ouverture) Flow de Gints Zilbalodis
All We Imagine as Light de Payal Kapadia Furiosa : Une saga Mad Max de George Miller Gou Zhen de Guan Hu
L’Amour ouf de Gilles Lellouche Horizon, an American Saga de Kevin Costner L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine
Anora de Sean Baker Rumeurs de Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson Niki de Céline Sallette
Bird d’Andrea Arnold She’s Got No Name de Peter Ho-Sun Chan Norah de Tawfik Alzaidi
Caught by the Tides de Jia Zhangke On Becoming a Guinea Fowl de Rungano Nyoni
Diamant brut d’Agathe Riedinger SÉANCES DE MINUIT Le Procès du chien de Laetitia Dosch
Emilia Perez de Jacques Audiard Les Femmes au balcon de Noémie Merlant Le Royaume de Julien Colonna
Grand tour de Miguel Gomes I, the Executioner de Seung Wan Ryoo Santosh de Sandhya Suri
Kinds of Kindness de Yórgos Lánthimos The Surfer de Lorcan Finnegan September Says d’Ariane Labed
Limonov – The Ballad de Kirill Serebrennikov Twilight of the Warriors: Walled In de Pou-soi Cheang The Shameless de Konstantin Bojanov
Les Linceuls de David Cronenberg The Village Next to Paradise de Mo Harawe
Marcello mio de Christophe Honoré CANNES PREMIÈRE Viêt and Nam de Minh Quy Truong
Megalopolis de Francis Ford Coppola C’est pas moi de Leos Carax Vingt dieux ! de Louise Courvoisier
Motel Destino de Karim Aïnouz En fanfare d’Emmanuel Courcol When the Light Breaks de Runar Rúnarsson
Oh, Canada de Paul Schrader Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch (Ouverture)
Parthenope de Paolo Sorrentino Maria de Jessica Palud
La plus précieuse des marchandises de Michel Hazanavicius Miséricorde d’Alain Guiraudie SEANCES SPECIALES
The Apprentice d’Ali Abbasi Rendez-vous avec Pol Pot de Rithy Panh An Unfinished Film de Lou Ye
The Girl with the Needle de Magnus von Horn Le Roman de Jim d’Arnaud Larrieu Apprendre de Claire Simon
The Seed of the Sacred Fig de Mohammad Rasoulof et Jean-Marie Larrieu La Belle de Gaza de Yolande Zauberman
The Substance de Coralie Fargeat Vivre, mourir, renaître de Gaël Morel Ernest Cole, photographe de Raoul Peck
Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde de Emanuel Parvu Le Fil de Daniel Auteuil
UN CERTAIN REGARD L’Invasion de Sergueï Loznitsa
HORS COMPÉTITION Armand de Halfdan Ullmann Tøndel Lula d’Oliver Stone
Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre de la Patellière Boku no Ohisama de Hiroshi Okuyama Nasty de Tudor Giurgui
et Matthieu Delaporte Les Damnés de Roberto Minervini Spectateurs ! d’Arnaud Desplechin
Un film de
JEAN-LUC GODARD
Un film de Jean-Luc Godard En collaboration avec Jean-Paul Battaggia, Fabrice Aragno, Nicole Brenez
Produit par SAINT LAURENT Anthony Vaccarello & VIXENS Gary Farkas Clément Lepoutre Olivier Muller Co-produit par L’ATELIER France Suisse 2023 BLUEBIRD Distribution
CANNES 2024
Nous souhaitions nous entretenir avec Cate Blanchett depuis longtemps. Sa venue à Cannes en est l’occasion.
Rumeurs, coproduit par sa société Dirty Films et réalisé par Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson,
semble avoir représenté pour elle une expérience singulière et inédite. Le temps qu’elle nous a accordé a permis
à la discussion de dépasser le commentaire d’une trajectoire ou d'une carrière pour évoquer son métier,
entre instinct et technicité.
LE CONTRÔLE DU CHAOS
Entretien avec Cate Blanchett
Nous savons très peu de choses de Rumeurs de Guy Maddin, à part qu’il C’est que, comme actrice, vous dégagez une image de maîtrise qui
s’agit d’une comédie ; avez-vous l’impression que c’est devenu un genre crée dans le film une confusion entre le personnage de cette grande
trop rare pour vous ? cheffe d’orchestre et vous. Quand elle évoque son métier, en parlant
Déjà, la vie est une comédie ! Et j’aime beaucoup en tourner. du temps, de la compréhension des partitions, on croirait vous entendre,
Dans l’art, comme dans la vie, il est important, en ces temps de parlant du cinéma.
décadence et de dépression, de trouver une forme de liberté. Je C’est surtout le fruit de la richesse de l’écriture de Todd Field,
crois aussi que la meilleure comédie est toujours ancrée dans la à la fois concise et lyrique, ce qui est extrêmement rare. Ce
tragédie. Regardez Buster Keaton, le clown triste, hilarant mais sont ses mots. J’ai dû sortir plusieurs fois le dictionnaire dès le
comme résigné au désastre. Pour moi, il est plus facile d’expri- premier paragraphe du scénario ! (Rires) J’aurais beaucoup de
mer ça sur les planches, peut-être. Au cinéma, le casting est boulot pour atteindre sa rigueur intellectuelle. Mais, pour reve-
parfois trop littéral. Si vous n’avez pas été vue dans un registre nir à ce que je dis dans Tár, j’ai toujours été très sensible, depuis
particulier, on va avoir du mal à vous y imaginer. Mais j’ai toute petite, à la notion de finitude, aux limites temporaires de
toujours cherché, y compris dans des films considérés comme la vie. C’est peut-être pour ça que j’ai atterri dans une forme
de stricts drames, des moments où l’on peut faire émerger une d’expression éminemment temporaire, le cinéma. Si j’aime tant
forme de liberté comique. m’échapper régulièrement au théâtre, c’est en raison de cette
impression que le temps y est suspendu. Donc oui, cette ques-
La tragédie, dans Rumeurs, semble très clairement être la politique… tion-là, telle que l’évoque le personnage, me préoccupe. Peut-
Le système politique est défini par les promesses en l’air. Qu’y être particulièrement en ce moment, au sein de cette décennie
a-t-il de plus absurde au monde ? Absurde, tragique et dérou- critique pour nous, en tant qu’espèce. Il n’est plus minuit moins
tant. En lisant le scénario d’Evan Johnson, je ne pouvais pas le quart, il est 23h58. Si l’obsession de l’éphémère est bien un
m’empêcher de pouffer de rire, mais sans parvenir à imaginer point commun entre moi et Lydia Tár, en revanche, je n’ai pas
ce que c’était, comment ça pouvait être exprimé. C’est l’un son obsession pour la transmission, l’héritage artistique. Sans
des aspects les plus intéressants de ce métier que de chercher fausse modestie, je me vois beaucoup plus comme une circas-
ensemble une façon de trouver le ton d’un film. sienne que comme une artiste.
Que vouliez-vous dire par un casting trop « littéral » ? Aimez-vous regarder les films dans lesquels vous jouez ?
Ne généralisons pas. Quand je pense à des cinéastes que j’ad- Je ne dirais pas que j’aime le faire. Avec le temps on s’habitue
mire, comme Bi Gan, Alejandro Jodorowski, Emir Kusturica, un peu à se voir comme un objet dans le cadre. Mais j’ai le pri-
Claire Denis, Lucrecia Martel… c’est tout sauf littéral. Prenons vilège de travailler avec des cinéastes que j’admire, donc je suis
Martel : elle ne fait que chercher une étrangeté poétique dans curieuse de voir le résultat de leur travail. Quand vous jouez
le réel, quelque part entre la veille et le sommeil profond. Mais pour Guillermo del Toro, vous vous retrouvez ensuite à regar-
le plus souvent, le cinéma est un médium littéral. Ou on l’en- der un film de Guillermo del Toro où vous avez la chance de
seigne comme tel. La structure en trois actes, par exemple, qui figurer. Et la curiosité de savoir ce qu’on a fait ensemble est trop
peut parfois être la mort de l’imagination. Mais comme tout grande, sinon ce serait comme de cuisiner un festin sans avoir
le monde, j’adore aussi le cinéma de divertissement, les popcorn le droit d’y goûter. Mais je n’aime pas m’y attarder, je passe très
movies. vite à l’expérience d’après, je ne tiens pas en place.
Il est difficile, en vous parlant, de ne pas penser à l’entretien Vous apprenez des choses en voyant vos films ?
du début de Tár. Je trouve que les visionner plus d’une ou deux fois est inutile.
Ah, oui, « bla, bla, bla ». (Rires) Je suis suffisamment consciente des boulettes et des faux pas
que je ne veux pas répéter. Ce qui est terrible quand on vieillit, parce que moi-même je ne sais pas. C’est un problème humain,
qu’on soit acteur ou plombier, c’est que votre sens de vous- pas juste un problème de jeu. Mais je manque aussi de temps
même se calcifie, il devient de plus en plus difficile d’échapper pour les faire. Je devais enchaîner le tournage du Bob Dylan
à vos mauvaises habitudes ! Il peut donc devenir plus doulou- juste après celui d’Elizabeth : L’Âge d’Or (Shekhar Kapur, 2007),
reux de les voir à l’écran, même si ça peut être sain. Mais c’est pour lequel j’ai dû perdre beaucoup de poids. J’ai donc maigri
ailleurs que j’ai appris beaucoup de choses essentielles. Il y a de plus en plus au fil du tournage. Pendant les pauses déjeu-
un exercice de théâtre basique qui consiste à évaluer l’occu- ner, je regardais en boucle, de façon obsessionnelle, les images
pation scénique : vous évoluez entre des gens qui ne jouent de Dylan filmées par Pennebaker dans Don’t Look Back, tout
pas, mais qui sont juste des présences qui bougent, et parfois en jouant Élisabeth Ière. J’ai fini un vendredi, et le soir même
qui parlent. C’est un travail qui vous aide à vous positionner j’ai pris un vol pour Montréal avec mes enfants, pour y tour-
dans l’espace. Beaucoup de pièces se jouent aujourd’hui dans ner le lundi avec Todd Haynes. Donc la transformation dont
des espaces construits ad hoc, mais j’adore l’avant-scène. J’ai vous parlez s’est faite sans pouvoir trop y penser. C’est sauva-
tellement appris à me servir des plans larges en travaillant sur gement libérateur de faire ça. Manifesto a été tourné en huit
l’avant-scène… Avant que les combos se généralisent, j’aimais jours. On avait préparé l’architecture globale, choisi la mise en
demander au chef opérateur de me montrer le cadrage, pas scène correspondant à chaque persona et à chaque manifeste.
pour voir ma performance, mais pour savoir comment je pou- J’ai pu établir une relation privilégiée avec Bina Daigler, la
vais me servir du cadre, quelle distance créer avec les autres costumière, que j’ai retrouvée récemment dans Tár. Ces postes,
acteurs. Beaucoup de ces notions de cinéma, je les ai apprises costumes, maquillage, des départements majoritairement fémi-
en voyant de la danse et du théâtre. Un autre aspect très impor- nins, sont fondamentaux dans ma façon de concevoir les films.
tant que j’ai mis du temps à apprendre, c’est que quand le cadre Les conversations qu’on peut avoir avec les personnes qui les
passe graduellement du plan large au plan serré, vous n’avez occupent pendant les répétitions sont souvent décisives. Il y
qu’à aller progressivement à l’essentiel, jusqu’à vous approcher a une énorme préparation pour ces rôles, y compris mentale.
d’une forme de haïku dans les gros plans. Mais le moment de le faire est toujours terrifiant, c’est proche
du stand-up, parce que vous devez tout inventer, c’est très
Vous êtes capable de combiner l’allure des stars qu’on retrouve de film théâtral, ce qui me plaît beaucoup.
en film, comme dans le cinéma classique, avec un goût pour le masque,
le déguisement, les costumes, comme lorsque vous incarnez Bob Dylan Le théâtre revient toujours dans vos propos, et ce n’est pas étonnant :
dans I’m Not There (Todd Haynes, 2007) ou une multitude de personnages très souvent dans vos films, on a l’impression que vous arrivez à créer
très différents dans Manifesto (Julian Rosefeldt, 2015). votre propre forme de temporalité, un présent un peu à part dans
I’m Not There et Manifesto ont été deux expériences très fortes le déroulement du film.
et libératrices en ce sens. Déjà par l’aspect inhabituel de la pro- C’est extrêmement flatteur ce que vous dites, ça m’intéresse !
position, qui m’attire toujours, mais arrive rarement. Sans doute On en revient au temps.Todd Field a un beat, je ne me souviens
parce que les gens ne savent pas quoi faire de moi, peut-être plus, je crois que c’est 160 bpm. Il appelait ça « la marche de
Tár », c’était le deuxième mouvement du Quatuor à cordes no 2 Croyez-vous que ce que l’on appelle la direction d’acteur existe ?
de Górecki, dont je devais suivre le rythme quand je marchais, Je me souviens toujours de cette anecdote : dans Ice Storm, Kevin
alors que Sophie Kauer devait avoir un rythme différent. Le Kline était très surpris qu’Ang Lee ne lui donne pas d’indica-
rythme permet de trouver la pulsation d’un personnage. Et tions. « Ça fait un mois qu’on travaille ensemble, rien, aucune ligne
c’est peut-être quelque chose qui me vient de ma formation directrice. Je ne sais pas si ce que je fais est juste ou pas, je n’ai pas de
théâtrale : même quand le texte est dispensable ou banal, j’y retour ! » Ça a remonté jusqu’à un producteur qui a transmis à
puise sans cesse pour y trouver un rythme. En tant qu’humains, Ang Lee la détresse de son acteur. Le lendemain, Lee est venu
c’est ainsi qu’on fonctionne : On trouve un sens rythmique voir Kline et lui a dit : « Kevin, ton pantalon est super beau. » (Rires)
à la vie, plus qu’un sens intellectuel. Il y a cette vieille idée C’est une façon de dire que les cinéastes créent une atmosphère
selon laquelle pour jouer, on n’a pas besoin de technique, sauf et que, parfois, c’est là que ça se joue, plus que dans des indica-
quand quelque chose ne fonctionne pas, auquel cas vous devez tions. J’ai beaucoup travaillé au théâtre avec le metteur en scène
redémarrer le moteur. Si ça coule naturellement, il y a une Benedict Andrews, et j’ai appris à percevoir, juste en l’apercevant
forme d’évidence, mais il faut toujours trouver ces moments dans ma vision périphérique, comment il réagit avec son corps à
de trébuchement ; c’est ça, la dramaturgie. Quelqu’un qui tré- ce que je fais. Et je sais exactement ce que chacun de ses gestes
buche et qui essaie de se rattraper, pour retrouver son rythme, veut dire. C’est presque comme un héritage de la direction
le contrepoint. C’est dans ces moments-là que l’on peut voir du cinéma muet. J’aurais adoré travailler à cette époque, avec
qui est vraiment une personne, comme elle est peut-être elle- quelqu’un qui hurle pour me donner des instructions. Parfois
même incapable de le voir. Depuis l’enfance, chacun apprend j’insiste pour que les cinéastes me disent des choses en pleine
de façon différente, et je crois que mon apprentissage est ciné- prise – ou même les techniciens : si je ne me trouve pas au bon
tique. Même quand j’ai de longs monologues sur les planches, endroit du cadre, je préfère qu’on me tire par la chemise et me
je dois bouger, je suis incapable d’apprendre mes répliques place au bon endroit, je n’arrêterai pas de jouer pour autant. Je
avant de les avoir situées dans l’espace, d’avoir travaillé ma ne suis pas un objet précieux. Ce qui compte à la fin, ce n’est
place par rapport aux autres personnages et aux spectateurs. pas la façon dont je me sens. C’est peut-être ce que je veux dire
Le sens de l’espace et du rythme est le socle de mon jeu. C’est quand je dis que je me vois comme une artiste de cirque : si tout
ensuite, pour des personnages complexes comme Lydia Tár ou le monde est au bon endroit, je deviens en même temps le met-
Katharine Hepburn (dans Aviator de Martin Scorsese, 2004, ndlr), teur en scène et le pantin de la situation. Et ça ne me gêne pas
qu’on peut se demander pourquoi elle dit telle phrase, est-ce de devoir être l’un ou l’autre, tant que tout le monde est syn-
que c’est vraiment ce qu’elle pense ou son contraire. chrone. Quand ça se produit, quand ça devient une danse, c’est
JONATHAN WENK/KILLER FILMS/COLL CDC
un sentiment unique. Danser joue contre joue avec quelqu’un, comprendre comment démarrer, et votre approche des choses
oublier où vous finissez et où commence l’autre, c’est cette évolue, forcément, car il est impossible de garder entièrement
sensation qu’on cherche dans la vie, sur un plateau, ou dans le le contrôle. Il faut apprendre à aimer la sensation de le perdre. Il
rapport au public. Je suis prête à tout pour y arriver. À l’école y a une anxiété, une excitation, une montée d’adrénaline. Et ça
de théâtre, j’avais un prof de mouvement qui a inspiré Baz peut sembler chaotique parfois – à ce propos, avoir des enfants
Luhrmann pour Ballroom Dancing (1992), c’était un excellent est une chance, on apprend à vivre dans le chaos ! J’aime par-
danseur qui m’a fait comprendre que, pour pouvoir être dirigé, ticulièrement les répétitions parce que c’est le lieu d’un chaos
il faut être fort. Si votre corps n’est pas tendu, personne ne peut contrôlé. C’est pour ça qu’il ne faut pas trop définir les choses,
vous manipuler, il faut un corps solide pour être souple. Si je juste sentir son esprit habité par autant d’idées que possible sans
pouvais tout recommencer, et que j’avais le talent et la chance, trop s’attacher à aucune. Sinon vous arrivez sur le plateau en
mon rêve serait de travailler avec Pina Bausch. croyant que vous avez une idée extraordinaire ; quand l’autre
acteur propose quelque chose ou que la caméra bouge d’une
Votre jeu est donc plus physique, instinctif, que psychologique ? certaine façon, vous ne savez plus comment réagir. Il faut arriver
Quelque part, oui. Je me suis rendu compte que, le jour où profondément préparé et radicalement ouvert.
j’accepte un rôle ou que je commence un projet, je dis cette
phrase à mon mari : « Par où vais-je commencer ? » C’est la clé, Aimez-vous multiplier les prises ?
par quel bout le prendre. Tout film participe de la façon dont Pas particulièrement. Avant de faire des films, je pensais que le
vous habitez le monde, et ça va vous accompagner. Il suffit de cinéma devrait être facile, parce qu’on a l’occasion de refaire
Aimez-vous initier des projets ? Faire le premier pas vers des producteurs,
cinéastes, scénaristes…
Autrefois, les actrices devaient faire leurs propres recherches,
plus que les acteurs, parce qu’on ne leur proposait pas de rôles
suffisamment complexes ou intéressants. Il était fréquent alors
qu’une actrice achète les droits d’un livre et devienne moteur
d’une adaptation cinématographique. Je n’ai jamais voulu faire
ça, tout simplement parce que je n’aime pas lire des romans
les choses jusqu’à ce qu’elles soient parfaites. Mais ce n’est pas pour les « jouer ». Et parce que l’une de mes sensations préférées
du tout comme ça que ça se passe.Vous croyez avoir fait la prise est qu’un cinéaste ou un producteur m’approche pour me pro-
parfaite et il y a un aléa qui la ruine à votre insu. Donc ça ne poser un projet auquel je n’aurais jamais pensé. J’ai l’impression
sert à rien. Je tourne en ce moment avec Steven Soderbergh. Il que, quand je force moi-même l’existence de quelque chose,
est tellement rapide ! Très souvent, il ne me permet qu’une prise. mon travail perd sa naturalité. Comme productrice, j’aime faire
Il faut apprendre à faire confiance au cinéaste quand il vous dit ça pour les autres, proposer de faire collaborer tel scénariste avec
« C’est dans la boîte », alors que vous auriez envie de demander tel cinéaste ou telle actrice, quand je sais que ça peut donner
une autre prise. C’est une discipline particulièrement difficile quelque chose de beau. Mais comme actrice, je me sens plus
avec le numérique, qui permettrait de passer toute la journée à comme un comédien ambulant, je suis en partie soumise au
filmer. Savoir que, si on vous dit « C’est bon, on l’a », continuer hasard dans mes choix. D’où peut-être le fait d’être plus éclec-
est juste maladif. tique, y compris avec de nombreux faux pas, des choses qui
n’ont pas marché. Je sais qu’il y a beaucoup de films que j’aurais
N’est-ce pas dur de renoncer à des prises où vous vous trouvez meilleure pu faire et auxquels j’ai dû renoncer pour des raisons familiales,
mais qui ne restent pas au montage ? personnelles. Mais j’ai appris à aimer le hasard.
Sauf qu’au fond vous ne savez pas quelle est la bonne prise. J’en
ai fait l’expérience récemment. Je suis vraiment ma critique la Repérez-vous des moments décisifs dans votre évolution comme actrice ?
plus sévère, alors quand j’ai dit au cinéaste : « Je trouve que c’était Tout ce qu’on fait dans la vie tente de réparer les mauvais choix
vraiment pas mal », j’étais sincère, c’était la seule scène dont j’étais faits par le passé.Virginia Woolf disait qu’on ne peut sentir des
émotions qu’envers son passé : j’ai l’impression que, dans le fan, ont eu une importance énorme. Son énergie retenue puis
présent, il est impossible de savoir qu’on est en train de faire lâchée comme un ressort, sa façon d’exploiter un simple geste,
un choix décisif dans sa vie. Aurais-je dû ne pas partir en cet effet domino à partir d’un simple trébuchement. Ça m’a
vacances avec ma famille pour jouer tel rôle ? Renoncer à telle beaucoup marquée.
activité pour jouer dans plus de films ? L’équilibre n’existe pas.
Mais il est vrai que certaines rencontres avec des cinéastes, y À quel moment avez-vous su que vous vouliez être actrice ?
compris certains avec lesquels je n’ai jamais travaillé, ont eu Ça ne m’est jamais apparu comme un vrai métier… J’attends
une influence décisive. toujours que ma vraie vie commence, d’ailleurs ! Logiquement
je devrais répondre que c’était quand je suis entrée au dépar-
Par exemple ? tement théâtre à la fac, mais, même quand j’en suis sortie,
Le travail avec Todd Haynes a été une révélation pour moi, l’industrie du cinéma en Australie était tellement petite que
c’est certain. Mais la façon dont Shekhar Kapur a vu quelque travailler au théâtre me semblait déjà une joie, je n’imaginais
chose en moi, en se battant pour que je joue Elisabeth I ère pas faire carrière au cinéma. Je n’ai jamais eu l’impression
m’a fait comprendre que c’était possible, ça, pour moi. Je lui d’être « celle-là ». Les choses ont beaucoup changé pour les
serai toujours reconnaissante. Parmi les gens avec qui je n’ai femmes depuis que j’ai mis un orteil dans les eaux troubles de
jamais, pour l’instant, travaillé, il y a Jane Campion. Sweetie et cette industrie. Et le changement continue, c’est très excitant.
Un ange à ma table ont beaucoup compté dans ma formation. Ça va vous faire rire, mais je ne me sens toujours pas actrice.
Cindy Sherman, aussi, que ce soit comme cinéaste ou comme Parfois, je suis sur le tapis rouge, et je me dis « mais comment
photographe et artiste. Rencontrer Denis Villeneuve à Cannes je me suis retrouvée là ? » Ça m’a prise par surprise. Et c’est
m’a permis aussi d’avoir des conversations très importantes peut-être pour ça que j’entretiens une relation relativement
pour moi. Et, bien évidemment, Scorsese et Guillermo del saine avec ce monde, à mon avis. Parce que je n’ai jamais
Toro, avec qui je vais travailler à nouveau bientôt : ce sont des attendu qu’il me donne plus qu’il ne peut donner.
expériences inoubliables que de les croiser dans sa vie.
Et qu’est-ce qui peut faire qu’une collaboration avec un cinéaste
Vous n’êtes pas obsédée par la transmission, mais est-ce que certaines se prolonge dans plusieurs films, comme avec Soderbergh,
actrices ont pu définir votre rapport au cinéma et au jeu ? Haynes ou Malick, par exemple ?
Liv Ullmann, sans aucun doute, avec qui j’ai pu travailler au Dans le cas de Terrence Malick, avec qui j’ai travaillé trois
théâtre. C’était une révélation. Elle m’a dirigée pour jouer fois, c’est dû aussi à la succession rapide de ses films. Il était
Blanche DuBois dans Un tramway nommé Désir, et j’avais l’im- habitué à faire un film par décennie, et à un moment donné
pression d’être une courroie de transmission. J’aurais adoré la il est entré dans une obsession du temps perdu et du temps
voir jouer elle-même ce rôle. Je pense aussi à Judy Davis, à qu’il lui reste, et il a voulu beaucoup travailler. Pendant le
Isabelle Huppert, dans tous ses films mais en particulier dans tournage de Knight of Cups (2015), il a évoqué la possibilité
La Pianiste. Sa façon de vibrer : c’est une bombe atomique. On que je dise la voix off d’un documentaire sur lequel il travail-
a joué ensemble dans une adaptation des Bonnes de Genet à lait depuis des années, Voyage of Time (2016). J’ai l’impression
New York en 2014, et j’ai pu observer ça de près, cette notion que parfois des choses se passent à côté de ce sur quoi on
de danger dans son jeu. Plus récemment, le travail de Sandra travaille, en parallèle, comme si on faisait l’école buissonnière.
Hüller, la façon dont elle joue avec son corps, m’a vraiment Retrouver Jim Jarmusch vingt ans après Coffee and Cigarettes
impressionnée. La liste serait infinie, mais je dois ajouter que, pour son prochain film, Father, Mother, Sister, Brother, a été très
dans ma jeunesse, les films de Jacques Tati, dont ma mère était beau pour moi. Parce qu’à l’époque il m’a demandé tout de
suite de retravailler avec lui et j’ai dû renoncer : les enfants, le s’enfermer dans une pièce et faire les choses pour lui seul.
fait de vivre en Australie, c’était impossible. Il a fallu attendre Pour moi, avoir une connexion forte avec le public est essen-
des années pour combler ce triste manque, pour le recroiser à tiel, au cinéma comme au théâtre. Ça nous ramène à cette idée
nouveau à New York, pouvoir intégrer ce qu’il était en train de Bob Dylan : il ne faut pas se prendre au sérieux, mais tra-
de faire et avoir le sentiment que le temps n’avait pas passé. Si vailler sérieusement. Dire « C’est juste un film », pour moi, c’est
je n’ai pas retravaillé avec Wes Anderson après La Vie aquatique ça : respecter son travail et celui des autres, mais avec légèreté.
(2004), c’est aussi pour ce genre de raisons, mais on pourra se
retrouver un jour. Je ne crois pas aux regrets. Peut-être que Vous n’avez pas eu l’impression parfois qu’un de vos films n’était pas
je ne suis pas suffisamment catholique pour ça. Surtout parce « juste un film » ?
qu’à la fin, ces films auxquels on renonce, ils finissent par se Bien sûr ! Qu’ils marchent ou pas, qu’ils soient des navets ou
faire comme il faut, avec les bonnes personnes. des chefs-d’œuvre, ce sont toujours des collaborations que je
n’oublie jamais. La plus récente, la plus profonde, est celle avec
Vous parliez d’un chaos contrôlé dans votre travail. Ça nous fait penser Todd Field : ce travail aussi libre, pour un film finalement très
à votre personnage dans Bernadette a disparu (Richard Linklater, 2019), intense… Chaque jour était rempli de terreur et d’excitation,
qui nous semble finalement très personnel. parce que je ne savais pas ce qui allait arriver. Comme tous les
C’est un personnage qui est en prise avec l’échec, incapable de grands cinéastes, il savait à chaque moment très précisément
surmonter la douleur de ne pas pouvoir accomplir sa vision où il devait placer la caméra, s’il fallait modifier sa position. J’ai
parfaite. Or, dans une vie artistique, il faut savoir accepter que tellement appris sur la mise en scène, sur l’écriture, sur le jeu
tout fait part d’un trajet plus long. Quand vous pensez qu’un avec Nina Hoss, sur le montage avec Monika Willi. Ça crée un
film est votre destination finale, il ne l’est pas. J’ai joué avec désir fou et en même temps une mélancolie, parce que vous
Julianne Moore dans un film pas très bon, et elle m’a dit une savez que c’est passé, et que ça ne se reproduira jamais. L’une
chose qui m’a profondément surprise à l’époque : « C’est juste des sensations que je préfère en tant que spectatrice de spec-
un film. » – Mais ! Comment ça, juste un film ?! » Finalement, tacles de danse, c’est d’avoir l’impression que les danseurs sont
j’ai compris ce qu’elle voulait dire. Au fond, vous ne pou- en suspension au point de ne plus savoir s’ils sont en train de
vez pas lui donner trop d’importance, ou vouloir rappeler au s’élever ou de redescendre. C’est un sentiment que l’on peut
public qu’il est très important.Vous risquez de chasser la vie de avoir sur scène ou sur un plateau : pendant un court instant,
quelque chose en voulant la rendre meilleure qu’elle ne peut vous flottez, l’atome se décompose, et peu importe si c’est
l’être. Et puis, il peut vous arriver de faire quelque chose qui pour retomber ensuite. Sur certains tournages, vous ressentez
ne marche pas, et que dix ans après on va redécouvrir, revoir cela tous les jours, dans d’autres un seul jour, et parfois jamais.
autrement. Ça apprend l’humilité, cette arène de gladiateurs C’est une sorte de drogue que vous cherchez constamment.
remplie de choses imparfaites. Je fais des films pour qu’ils
parlent aux gens, je ne travaille pas comme Grotowski (Jerzy
Grotowski, théoricien du théâtre-laboratoire pour qui le nombre de Entretien réalisé par Fernando Ganzo et Marcos Uzal
spectateurs, ou même leur absence, importe peu, ndlr), qui pourrait par visioconférence, le 24 avril.
AU TRAVAIL. C’est peu de dire que Joan Le Boru travaille sur mesure pour Quentin Dupieux,
dont Le Deuxième Acte ouvre la 77e édition cannoise et sort simultanément le 14 mai. Directrice artistique
et cheffe décoratrice de ses films depuis Wrong (2012), elle importe sa pratique antérieure de l’édition
artisanale pour imprimer au cinéma de son mari une cohérence visuelle qui évite le total look factice.
JOAN LE BORU
Les rêves sont ma réalité
Joan Le Boru devant la sphère d’entrée de la base des Tabac Force, construite pour le décor
de Fumer fait tousser de Quentin Dupieux (2022).
PHOTO JOAN LE BORU pour qu’ils s’imbriquent bien, etc. La direction artistique, dans
mon cas, consiste à faire des propositions à partir d’images qui
me viennent en tête dès la lecture du scénario. Ensuite, je fais
l’aller-retour entre les différents départements, y compris parfois
pour atténuer leur travail, un exemple étant le maquillage : ne
souhaiter presque aucun maquillage, c’est un choix difficile à
tenir, parce que tout corps de métier veut montrer ses talents.
Ci-dessus : la salle du restaurant éponyme du Deuxième Acte de Quentin Dupieux (2024), dessin préparatoire de Maud Gircourt.
PHOTO JOAN LE BORU
©CHI-FOU-MI PRODUCTIONS/ARTE
Travaux de réaménagement de la façade du restaurant pour le décor du film. Vue extérieure du restaurant dans le film.
clinique psychiatrique de Réalité, on a visité des lieux sinistres, ville, et au bout du chemin, en haut, les canyons, les chevaux qui
pour finalement choisir un décor un peu irréel, sans que ce soit passaient. Depuis notre retour à Paris, on ressent le besoin de
très conscient. Même le restaurant du Deuxième Acte, au milieu faire des films dans la nature, on se demande toujours où partir
de nulle part, a des allures de diner américain. Pour le bureau du pour le prochain. Le Deuxième Acte a été tourné en Dordogne,
producteur que joue Jonathan Lambert dans Réalité, les repé- dans la vallée de la Vézère. Ne croyez pas que c’est un huis clos,
reurs américains nous proposaient des bureaux rectangulaires on voit énormément la nature !
avec un gros fauteuil. J’ai fini par trouver sur Airbnb une maison
à Malibu qui donnait sur la mer, cette belle architecture un peu La combinaison de cette esthétique et d’un équipement technique
grandiloquente avec des arches en bois, marque de distinction contemporain crée un univers visuel parfois hors-sol.
qui contraste avec le vieux studio télé où travaille le réalisateur Quentin adapte des optiques de différentes époques sur des
français Jason. En repensant à ce lieu presque désaffecté, je me caméras numériques. Le Los Angeles de Wrong Cops par
dis que ce que l’on a cherché aux États-Unis, c’étaient des com- exemple est un peu crasseux, mais l’image est belle, pas banale,
fort zones, des endroits où on se sentait bien parce qu’ils nous un peu insituable. Je crois que cette demande contradictoire
rappelaient l’artisanat, les vieilles machines. de Quentin – être pointilleux mais hors-sol – serait difficile
à entendre pour un chef décorateur qui n’aurait pas la rela-
La lumière californienne se retrouve dans celle de Ramatuelle, tion fusionnelle que nous avons et qui rend notre hors-sol
où a été tourné Mandibules. très… concret : c’est un goût un peu nostalgique pour les
C’est une navigation subtile dans notre enfance et notre adoles- années 1970-80, mais qui ne va pas jusqu’à la reconstitution
cence. Quentin et moi passions nos vacances sur la Côte d’Azur, vintage. Pour les coiffures, je n’hésite pas à donner des réfé-
ce qui pour d’autres familles semblait snob ou ringard. Plus tard, rences directes : pour Anaïs Demoustier, c’était Valérie Mairesse
dans les collines californiennes, on a retrouvé la lumière et la (Au poste !), puis la Sophie Marceau de La Boum (Daaaaaalí !,
végétation méditerranéennes. On habitait une petite maison, 2024). Mais aucun scénario n’indique une époque, et Quentin
à cinq minutes d’Hollywood. En contrebas, la violence de la ne décrit pas non plus les accessoires.
À la création de personnages d’idiots correspond une neutralisation du casque à penser de Fumer fait tousser, inspiré d’un vrai objet
paradoxale de l’univers visuel, qui combine le quotidien et le factice. scientifique, et pour lequel on s’est demandé s’il fallait qu’il soit
Les décors, quand on regarde de près, dérogent au réalisme. On en feutre, et où mettre les yeux.
imaginerait le couple d’Incroyable mais vrai (2022) plutôt dans un
F2, mais on a trouvé une maison de la fin des années 1960 à la Comment s’articule la matérialité du décor et la potentialité de l’effet
fois moderniste et désuète, dont la tapisserie murale n’avait pas visuel en postproduction ?
été changée. L’orange vif avait tourné au saumon, elle était pleine Travailler vite n’implique pas que Quentin laisse les effets pour
de poussière et de « fantômes », les traces laissées par les tableaux plus tard, au contraire, il tient à voir, on ne peut pas lui proposer
au mur, qu’on a décidé de garder. Ce qui préexiste porte une un décor, par exemple la corniche de la façade du restaurant du
mémoire, même subliminale. Le commissariat d’Au poste ! a été Deuxième Acte, en lui disant : on ajoutera l’enseigne après. Quand
composé au siège du Parti communiste à Paris, pourvu d’un on a trouvé cette buvette d’un petit aéroport de Dordogne et
plafond lumineux et d’une moquette vert olive. Mais on a rendu qu’on a voulu la débarrasser d’un auvent en tuiles et d’une
un poste de police agréable à regarder : la machine à écrire jaune clôture, on ne les a pas effacés par Photoshop, on a modifié le
pâle, les casiers en bois, le bureau à la Jean Prouvé créent une lieu avec les constructeurs et les peintres. Pareil pour la maison
chaleur qui passe autrement que par des mood boards ou des de vacances trouvée en Espagne meublée Ikea et qu’il fallait
études de colorimétrie. Parfois les acteurs me disent qu’ils se transformer en maison de Dalí en deux semaines, en étudiant
sentent dans la peau du personnage grâce au décor, et c’est gra- les photos de la vraie maison, en chinant sur place des objets
tifiant. Cela peut paraître étrange de dire que les couleurs ou similaires. Mais Daaaaaalí ! est un peu une exception, puisqu’on
les matières d’un commissariat peuvent faire rêver, mais je crois y a réinjecté l’univers visuel du peintre ; plus généralement,
qu’avec sa lumière et ses cadres, Quentin sublime mes décors, et Quentin n’aime pas prendre pour modèle des décors d’œuvres
produit des images qui font du bien artistiquement. ou de films existants.
Les accessoires aussi sont « débanalisés » pour acquérir des pouvoirs, « Kubrick, mes couilles ! », dit Jason dans Réalité.
comme le pneu tueur de Rubber (2010) ou les postes de TV maléfiques Oui ! J’ai grandi auprès d’une mère restauratrice de tableaux et
de Réalité. d’un père qui transformait des appartements taudis en bijoux
C’est Quentin qui les choisit quand ils ont le rôle principal, (il y avait toujours beaucoup de bois), alors même si le beau
même si je me rappelle avoir trouvé le blouson de cowboy est subjectif, je crois que j’essaie de mettre un peu de douceur
court du Daim (2019). Pour le pneu, on peut penser qu’il se dans les références parfois gore de Quentin, qui lui-même aime
souvenait de l’odeur, puisque son père est garagiste ; et comme délaver l’image, fuir les couleurs criardes. Surtout, il n’a pas peur
pour la mouche de Mandibules, c’est de l’animatronique, pas du vide : si je lui propose un mur avec huit tableaux, il va en
des VFX. On adore les animaux ; quand il cherche un endroit enlever six. Il a besoin de respirations visuelles.
où dormir, le pneu tourne plusieurs fois sur lui-même avant
de se lover, comme font les chiens. Une fois l’objet dessiné, il Entretien réalisé par Charlotte Garson
faut surtout se préoccuper de sa texture, par exemple la matière à Paris, le 22 avril.
© ATELIER DE PRODUCTION
Ià lfrançais,
existait jadis, sur la carte du cinéma
une région « Dupieux » un peu
l’écart, une diagonale du vide fréquen-
(Louis Garrel), lui-même venu avec un
ami (Raphaël Quenard). Ce film-dans-
le-film se révèle un pur prétexte, puisque
let, ce personnage cousin du spectateur-
auteur de Yannick existe immédiatement
face à la caméra, comme happée par sa
tée par des amateurs triés sur le volet. la mise en abyme porte avant tout sur présence et par le geste tout bête (servir
Le cinéaste attire désormais les projec- les comédiens, suivis par une équipe le vin) qu’il ne parvient pas à accomplir,
teurs, et ses films s’en ressentent, absor- souvent évoquée mais invisible. Pas de mortifié par le désir d’en être. Dans ce
bant comme une éponge – et régurgi- « grosse caméra », comme le réclamait Dalí, moment de remise en question d’un sys-
tant aussi sec – les obsessions de l’époque. juste de « gros acteurs » aux visages très tème et des abus de pouvoir qu’il auto-
Symptôme de cette évolution, ses cas- familiers, suivant la pente d’un tournage rise, Dupieux n’opte pas pour les profes-
tings ont pris du galon, et ses person- aux contours vaporeux et forcés (en sionnels et leur petit théâtre de masques
nages de filmeurs et de créateurs soli- apparence) de se diriger eux-mêmes. (on n’est pas dans L’Innocent de Louis
taires se frottent à une nouvelle espèce, Choisi pour ouvrir le Festival de Cannes, Garrel, auquel le restoroute peut faire
ambiguë et impure – celle de l’acteur le film n’a rien d’une vitrine d’exposi- songer). Il se range, une nouvelle fois et
célèbre invité dans un univers qui lui tion à la gloire d’un milieu. En guise de un peu trop commodément, du côté de
préexiste et le dépasse. La forme de ces tapis rouge, une route de campagne rec- cette figure de raté génial synthétisant
incursions, toutefois, n’est pas systéma- tiligne, que les personnages parcourent comme lui tous les corps de métiers – du
tique, et moins violente que le parachu- au début et à la fin, symétriquement, figurant au chef décorateur en passant
tage à la Bruno Dumont : chez lui, les pour se rendre au diner sans charme qui par le monteur, capable d’étirer le temps,
comédiens jouent à ne rien faire (Fumer la borde, puis le quitter. Entre les deux a de le suspendre d’un geste tremblant et
fait tousser) ou à jouer mal (Yannick), lieu une expérience quasi scientifique sur fragile comme un rêve de débutant. ■
jonglent entre contre-emploi, non- des comédiens parmi les plus en vue du
emploi et cumul d’emplois (Daaaaaalí !). cinéma français, tous représentatifs d’un LE DEUXIÈME ACTE
En prenant pour sujet explicite les imaginaire particulier. Ce casting carré France, 2024
acteurs du cinéma français, Le Deuxième d’as, d’abord divisé en duos puis réuni Réalisation, scénario, image, montage Quentin Dupieux
Acte déplace encore les curseurs. Les per- à table façon portrait de famille, prête Son Guillaume Le Braz
sonnages y sont moins en quête d’auteur le flanc à une forme trouble et perverse Décors, direction artistique Joan Le Boru
que d’un bon film à ajouter à leur pal- d’autocaricature. Ni tout à fait lui-même Costumes Justine Pearce
marès, et chargés de mener à bon port ni tout à fait un autre, chacun joue sur Interprétation Léa Seydoux, Vincent Lindon, Louis Garrel,
une fiction piteuse, qui n’a ni titre ni sa persona, sur l’image qu’il occupe dans Raphaël Quenard, Manuel Guillot
référent réel (tout comme la pièce irréa- l’esprit des spectateurs, sans non plus ver- Production Chi-Fou-Mi Productions
liste de Yannick) : Florence (Léa Seydoux), ser dans le second degré. En floutant les Distribution Diaphana Distribution
accompagnée de son père (Vincent références à la réalité et en brouillant les Durée 1h20
Lindon), a rendez-vous avec David repères temporels (comme souvent chez Sortie 14 mai
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JOURNÉE PORTES OUVERTES
__________
Le 8 JUIN
L’école internationale des métiers de la culture
et du marché de l’art
1 cité Griset _ 75011 Paris
01 42 86 57 01 _ iesa.fr
CANNES 2024
CORRESPONDANCE. Producteur de La Vie selon Ann, découvert à Cannes l’année dernière et qui sort ce
mois-ci (lire page 62), mais aussi de Matías Piñeiro ou Ted Fendt, et lui-même réalisateur (The World
Is Full of Secrets), Graham Swon incarne une certaine idée de l’indépendance et du renouveau du
cinéma américain, marquée par une profonde connaissance de son histoire et un souci de son héritage.
Qu’en est-il du cinéma indépendant aux États-Unis au moment où une crise industrielle cantonne
toute aventure, même les plus accessibles, à une forme de marginalité ?
AUGUSTA QUIRK
simplement à la chute du sys- mis le pied dans la porte juste avant économique. L’année dernière, lieux comme Cannes constituent
tème de production des films à qu’elle ne se ferme, explique-t-il. à Cannes, je marchais le long l’élément vital qui maintient
budget moyen, ceux qui cam- Il est beaucoup plus difficile pour les de la plage avec Joanna Arnow, en vie le cinéma indépendant
paient à la croisée du cinéma jeunes cinéastes de percer parce qu’il l’autrice-réalisatrice-actrice de américain.
indépendant et commercial.Tyler n’y a plus de marché. Le marché La Vie selon Ann, quand elle s’est Je serais négligent si je ne
Taormina m’a fait remarquer que s’est asséché… Tout comme nous soudain exclamée, en regardant mentionnais pas le plus extra-
les tendances économiques de avons perdu une classe moyenne son téléphone : « Super, j’ai eu le vagant des films indépendants
l’industrie du cinéma américain aux États-Unis, nous avons perdu boulot ! Je vais faire la vidéo avec de cette édition cannoise –
étaient le miroir de l’état éco- les films de classe moyenne.» Même les lycéens ! » Malgré notre gloire Megalopolis de Francis Ford
nomique du pays lui-même : les si Baker ne travaille plus avec des furtive sur la Croisette, nous Coppola. Comme souvent
riches sont de plus en plus riches micro-budgets, le coût cumulé arborons les guenilles de notre (même si, cette fois-ci, pour une
et les pauvres plus pauvres. Le de sa filmographie reste inférieur splendeur aléatoire. somme démente), Coppola est
fossé qui en résulte permet à des à un film de studio « à petit bud- Néanmoins, des festivals comme son propre financeur, ce que
films indépendants à petit budget get ». Il semble clair que, si les Cannes offrent le genre d’atten- seul son succès d’entrepreneur
d’attirer davantage l’attention. Il cinéastes américains émergents tion qui peut permettre au travail vinicole lui permet. À sa façon,
y a de nombreuses causes à cette veulent continuer à exercer un d’un cinéaste d’être remarqué, il ne fonctionne pas si différem-
érosion : l’importance prise par contrôle créatif sur leur travail, ils quel que soit son résultat finan- ment de cinéastes moins expéri-
les plateformes, les pressions devront retenir les leçons d’un cier. « Le rôle des festivals européens mentés présents à la Quinzaine,
économiques de la pandémie, contexte économique sévère et est extrêmement important, m’a autoproduits à coup d’économies
l’influence croissante des action- de ses contraintes. dit Baker. Si votre objectif est de personnelles, de cartes de crédit
naires sur l’activité créative des Donaldson, de son côté, a continuer à réaliser ce genre de films échauffées et de petits place-
studios… On voit encore les passé des années à essayer de indépendants, alors vous devez dif- ments. Si l’on se laisse empor-
vestiges de ce mode de produc- monter un film plus cher, avant fuser votre empreinte dans le monde ter par le pessimisme, on peut
tion dans des films comme Anora de décider de se consacrer à entier.» J’ai souvent plaisanté en imaginer que ces cinéastes seront
de Sean Baker, en compétition Good One, facile à produire disant que je produisais des films bientôt brisés par les rouages
cette année (comme ce fut le avec des ressources modiques. étrangers, c’est-à-dire des films du grand capital, ou attirés, si le
cas de son film précédent, Red Cette tendance m’en rappelle américains indépendants destinés succès leur sourit, par les sirènes
Rocket), mais l’accès à des bud- une autre, dont j’ai fait l’expé- à l’exportation. Depuis que j’ai des séries pour les plateformes
gets permettant de tourner des rience bien des fois en tant que commencé à produire en 2015, ou des franchises de superhéros.
films de ce style est de plus en producteur. Les cinéastes amé- tous les films sur lesquels j’ai tra- Pour le moment, ils demeurent
plus limité, et même Baker est ricains se trouvent souvent face vaillé ont suscité plus d’attention un phare, un repère – l’incarna-
sous financé. Malgré sa renom- à un dilemme : faut-il attendre en Europe qu’aux États-Unis. tion d’un système nouveau qui
mée, Baker a mis au point un indéfiniment un financement Tout succès financier ou critique offrirait à leur indépendance
mode de réalisation – petite qui pourrait ne jamais arriver, en Amérique a toujours dépendu entêtée la perspective d’un
équipe, tournage rapide – plus ou se contenter des moyens du de l’attention suscitée par les public mondial.
proche de celui de ses jeunes bord ? Manquer de ressources festivals européens. Alors que
collègues que des méthodes stimule certes leur inventivité notre propre circuit de festivals Traduit de l’anglais
traditionnelles du cinéma com- face aux obstacles, mais restreint devient de plus en plus conser- (américain)
mercial. « J’ai l’impression d’avoir leur avancement professionnel et vateur et axé sur le business, des par Charlotte Garson.
PETIT KAOS
All We Imagine as Light de Payal Kapadia.
© TAHA AHMAD
Santosh de Sandhya Suri.
question de la façon dont ce adoube ainsi un cinéma indien l’acteur Shahrukh Khan, dans spécificité des mélodrames
cinéma indien « d’auteur » doit qu’il faudrait, davantage, systé- deux films : Pathaan (Siddharth indiens était célébrée – cet art
se financer et se fabriquer en matiquement décliner au plu- Anand) et Jawan (Atlee Kumar). consommé des scénarios alam-
grande partie hors de l’Inde. Il riel, afin de ne pas l’enfermer Dans ces films populaires aux biqués prenant place dans des
commence aussi bien souvent sa derrière cette attente de films scènes de courses-poursuites décors somptueux, où chants
vie dans les festivals puis sur les souvent d’une grande qualité, surréalistes et de combats virils, et danses ne sont ni des acces-
écrans européens et américains, mais répondant à ce désir de les scénarios conservent l’art de soires ni des pauses, mais la
avant, éventuellement, d’être tonalités réalistes, brutales et mélanger ce que le cinéma « à colonne vertébrale d’un art
montré dans quelques salles souvent assez sombres. L’Inde l’occidental » sépare : ils mêlent cinématographique habité par
isolées des grandes métropoles qui fascine cohabite avec celle romance, action, drame familial, la séquence musicale. Il sem-
indiennes. Si bien que ce sont qui fait peur. mythologie, etc. Or, on voit blerait que ce soit désormais
ces films-là qui en viennent Car ce qui est véritablement poindre un public en France l’Amérique qui déroule le tapis
à incarner, à nos yeux occi- étonnant, c’est l’écart entre ces pour ce même cinéma, fasciné rouge à ce cinéma, comme pour
dentaux, le cinéma indien. Ce films indiens que nous copro- par l’exaltation dégagée par ces le remarquable péplum uchro-
flou entre le sujet, l’imaginaire, duisons et voyons, et ce que le films grandiloquents et hauts nique et mythologique RRR
le décor et la nationalité est public indien voit : des grands en couleur, lors des quelques de S.S. Rajamouli (2022), qui
si fort que The Shameless du films populaires où règnent séances uniques qui ont lieu s’est hissé jusqu’aux Oscars. En
Bulgare Konstantin Bojanov toujours les séquences musicales sur tout le territoire, portées par fait, plus que de s’interroger sur
(Un Certain Regard) est pré- chantées et dansées et au star- des distributeurs qui misent en ce que révèle cette présence de
senté ainsi par Thierry Frémaux system surpuissant. Le public partie sur la diaspora. Le Festival l’Inde à Cannes, il faudrait savoir
lors de la conférence de presse : indien en 2023 a plébiscité des de Cannes rejoue-t-il la parti- pourquoi, d’un si « grand pays de
« Comme ne l’indique pas le nom blockbusters, souvent d’action, tion entre cinéma populaire et cinéma » comme on aime à le
de son metteur en scène, un film d’une adaptation exaltée de A cinéma d’auteur dès qu’il s’agit répéter, on ne présente qu’un
indien, ou dans tous les cas, qui se History of Violence de Cronenberg de l’Inde, en ne laissant plus seul aspect, même passionnant
passe en Inde » ; on y suit la tra- (Leo de Lokesh Kanagaraj) aucune place aux grands mélo- et enthousiasmant. Derrière,
jectoire de deux femmes dans à une fresque ultra-violente drames et blockbusters, là où il nul doute que le Nigéria et
le monde du travail du sexe. (Animal de Sandeep Reddy avait accueilli Devdas en 2002, d’autres pays aux cinématogra-
C’est notre regard – lointain, Vanga) ou au grand retour lançant la vague Bollywood phies populaires flamboyantes
peu familier – qui façonne et du demi-dieu de Bollywood, en France ? À l’époque, la attendent la réponse. ■
L
a double actualité de Godard ce mois-ci est paradoxale,
et annonce d’une certaine façon tout ce qu’il nous reste
à espérer de lui, par-delà l’œuvre immense qu’il nous
a laissée : attendre ce qui peut encore parvenir jusqu’à
nous depuis son atelier, et voir comment d’autres cinéastes
s’emparent de ses films, de sa figure, de son mythe. Ainsi pendant
que Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de guerres »
sort en salle, une autre œuvre posthume, Scénarios, sera montré
à Cannes, tandis que Richard Linklater travaille sur Nouvelle Vague,
film consacré à la production et au tournage d’À bout de souffle.
En nous rendant sur son tournage, nous avons constaté un plaisir
à créer déjà réjouissant en soi.
Guillaume Marbeck dans le rôle de Jean-Luc Godard sur le tournage du film Nouvelle Vague de Richard Linklater, photographie de Mathieu Zazzo pour les Cahiers.
JLG
Accompagné du document Exposé du film annonce du film « Scénario » et décrit comme son « ultime film »,
Scénarios de Jean-Luc Godard sera projeté au Festival de Cannes.
LA FIN, ALORS
par Marcos Uzal
Scénarios peut donner l’impression d’un chaos bégayant, tous ces cons ! » ; Magnani qui tombe sous les balles dans Rome
dont le montage avancerait par associations de motifs, de cou- ville ouverte. Des morts en plein mouvement, accidents de la
leurs, d’images, hanté par la vieillesse et le départ. En s’arrêtant route (la mère de Godard est morte dans un accident de scoo-
à chaque citation, l’ensemble s’avère beaucoup plus ténu qu’il ter), marches et courses interrompues, stoppées net ; soit le
en a l’air. Après un silence, les premiers mots que l’on y entend contraire de l’agonie, qui consume et éteint. Un peu avant ce
sont prononcés en chœur par une voix de femme et une voix montage rapide, on a revu la mort d’Arthur dans Bande à part,
d’homme extraites de la bande-son de Puissance de la parole accompagnée par la voix du jeune Godard : « La dernière pen-
et citant Alfred van Vogt : « Dans les entrailles de la planète morte, sée d’Arthur avant de mourir fut consacrée au visage d’Odile. Dans
un antique mécanisme fatigué frémit. Des tubes émettant une lueur le noir brouillard qui tombait sur lui, il aperçut cet oiseau fabuleux
pâle et vacillante se réveillèrent. Lentement, comme à contrecœur, un dont on parle dans les légendes indiennes et qui paraît-il vient au
commutateur, au point mort, changea de position. » Puis une autre monde sans pattes de sorte qu’il ne se pose jamais. Il dort dans les
voix, venant probablement d’un autre film de Godard, inter- grands vents plus haut que l’œil peut voir et on ne le voit vraiment
rompt, entre deux coups de klaxon, par un agressif « Dernier jamais sauf quand il meurt. Il a les ailes transparentes plus longues
avertissement ! ». J’interprète : le film s’annonce comme le der- que celles d’un aigle et quand elles sont refermées l’oiseau tiendrait
nier avertissement d’un antique mécanisme qui frémit encore. dans le creux d’une main. » Arthur meurt en marchant ; mourir,
Puis vient un extrait d’Allemagne année 90 neuf zéro, où un c’est ne plus avoir ni pattes ni ailes. Au moment où le per-
soldat russe entre par une fenêtre pour dire au revoir à celle sonnage s’avance vers celui qui le tue, Godard surimprime au
qu’il aime avant de partir à la guerre. On entend un poème plan une autre image, déjà vue un peu avant : un vieillard très
de Marina Tsvetaïeva : « Demain cher ange / Là-bas, au bout de courbé qui arpente le désert. Deux âges de la vie marchent
l’horizon / Sous l’oranger chargé d’oranges / Nos cœurs et lèvres se côte à côte, dans une vue latérale aussi nette qu’une chrono-
joindront… » Puis Eddie Constantine crie à la jeune femme : photographie de Marey. Ce vieil homme est le biologiste et
« Embrasse-le, idiote ! Il vous dit Adieu, mademoiselle ! » Je repense explorateur Théodore Monod, qui a des liens de parenté avec
à l’ultime plan : il nous dit adieu, avant de, demain, partir au Godard (Monod est le nom de jeune fille de sa mère) : c’est
bout de l’horizon. l’aïeul, le vieillard que les siens portent en eux et qu’ils sont
La suite est une série de morts, mais des morts qui sont appelés à devenir, à rejoindre.
des fuites – « Art de la fugue », dit un intertitre d’Allemagne Dans toutes ces images d’instants de mort, la mort n’est
année 90 neuf zéro – ou des arrêts. Un montage enchaîne des jamais abstraite, elle vient toujours d’un autre : on la donne,
morts d’actualité et de cinéma : images de guerre ; mort de elle est donnée. Donner la mort – la mort comme don, dans
Rita Hayworth dans La Dame de Shanghai, mais sans le « I les deux sens du terme : l’offrande (décidée, accueillie) et l’art
don’t want to die » (bien sûr) ; mort de Camille dans Le Mépris ; (de la fugue). Dans l’ultime plan, juste avant de lire son texte,
l’aviateur de Seuls les anges ont des ailes qui s’envole pour ne Godard dit : « Fin, alors ». La fin, c’est la coupe et le noir qui
jamais revenir ; un homme qui tient une femme dans ses bras, suit. La mort n’est pas un drame, c’est juste le dernier jour. Et
et celle-ci qui s’écroule, alors que l’on découvre qu’il avait le scénario, Scénarios, ça vient après. C’est l’oiseau des légendes
un couteau dans la main (quel film ?) ; la route jonchée de indiennes quand il ne tient plus que dans le creux d’une main,
cadavres de Week-end et Jean Yanne qui gueule « Ils sont morts tremblant et recroquevillé. ■
© ECRAN NOIR PRODUCTIONS
UN ACCORDÉON
par Élie Raufaste
le goût de Godard pour l’essai, l’ébauche, tout en lorgnant vers appliquée comme toujours, parfois aussi instable, tremblante.
la masse invisible des projets laissés sur le carreau. Scénario du Dans les collages, bien sûr, dont il souligne plus que jamais
film Passion, le plus connu des « scénarios vidéo », partait aussi la matérialité, les bavures. Pierre, feuille, ciseaux : les images
d’un vide à habiter, mais surtout pas avec du déjà-vu, du déjà chutent, comme au montage. Même celles glanées sur le web,
pensé : « C’est tout blanc, il n’y a aucune trace, et c’est drôle, avoir imprimées puis redécoupées, gardent la trace de leur ori-
un blanc, on dit un trou de mémoire. » Ici le fond blanc se fait gine (des captures d’écran). Ce film fabriqué par Godard sans
antisèche, terrain de rencontre entre les drôles de guerres du caméra reste donc à prendre en main et dans les mains, tant
xxE et du xxiE siècle. Ni oubli, ni indifférence face au présent la morale y est indissociable d’une joie physique du triturage.
(Ukraine, Gaza, tout y est, anticipé). Les visages humains de Il y a trois ans, le cinéaste présentait en anglais, lors d’une
cette lutte contre la lacune, Godard les exhume d’un roman « visio » avec le festival de Kerala, en Inde, la brochure de
lui-même un peu oublié, Faux passeport (sous-titré Souvenirs Drôles de guerres. « Moi qui n’ai jamais fait de scénario en bonne et
d’un agitateur), composé de « portrait(s) imaginaire(s) ou réel(s) » due forme », disait-il en substance, « je finis ma vie de cinéaste en
de militants communistes des années 1920. En fait, surtout de faisant deux scénarios » (Drôles de guerres et Scénario). Après cette
militantes, dont Carlotta, prénommée comme l’arrière-grand- déclaration ironique mais lourde de sens (vie et cinéma étant
mère suicidée de Vertigo, qui semble avoir pris le pas sur toutes pour lui devenus synonymes), il rebondissait tout de suite par
les autres, à en croire le chapitrage barré de coups de Tipp-Ex, une pirouette, une petite danse face caméra, jouant avec la
où elle figure trois fois. Godard ne confond pas, toutefois, les brochure : « Avec un scénario vous pouvez faire, comment vous dites
images usées de l’histoire de l’art et les portraits, immaculés, déjà en anglais… Un accordéon ! » Image parfaite pour ce film
des comédiens désirés, bien vivants ceux-là – les mêmes que au montage si organique, qui s’ouvre et se referme au rythme
Notre musique (Sarah Adler), l’œuvre sœur de Film annonce. de la pensée. ■
Ce retour rêvé aux « anciennes amours politiques et révolution-
naires », Godard l’explique d’une voix fragile à ses collabora- FILM ANNONCE DU FILM QUI N’EXISTERA JAMAIS : « DRÔLES DE GUERRES »
teurs, dans un extrait sonore qui se coupe net. S’attarder ren- France, Suisse, 2023
drait tout laborieux, or rien, dans Film annonce, ne dure trop, Réalisation, scénario, montage Jean-Luc Godard
rien ne se complaît dans la certitude d’une fin qui emporterait En collaboration avec Nicole Brenez, Fabrice Aragno, Jean-Paul Battaggia
tout. Le film est d’une simplicité enfantine, d’ailleurs l’enfance Production Saint Laurent, L'Atélier
est partout. Dans les lignages d’écolier, autour des mots, tracés Distribution Bluebird Distribution
à la règle. Dans l’écriture même de Godard (avec ses « o » sans Durée 0h20
œilleton, comme les notes de musique sur la portée), belle et Sortie 8 mai
2022 © SAINT LAURENT /VIXENS/ L’ATELIER
En apprenant que Richard Linklater tournait un film consacré à À bout de souffle, nous lui avons demandé, ainsi qu’à sa
productrice Michèle Halberstadt, la possibilité de nous rendre sur son tournage. Puisque l’une des scènes auxquelles nous
allions assister était la reconstitution d’une réunion dans les bureaux des Cahiers en 1959 (lire page 48), nous lui avons
proposé de passer à son tour dans les locaux actuels pour échanger autour de documents de la revue liés à À bout de souffle
et aux premiers films de la Nouvelle Vague, en intégrant le cinéaste dans l’ambiance de travail quotidien de la rédaction.
Constamment sous ses yeux et entre ses mains, ces archives ont été le moteur de la parole de Linklater lors de cet entretien
réalisé dix jours avant le début du tournage de Nouvelle Vague.
Début de souffle
Entretien avec Richard Linklater
Avez-vous vu beaucoup de photos du tournage pour la préparation contexte, avec comme fil conducteur la manière dont Godard
du film ? se lance dans son premier long métrage, travaille avec Georges
Oui, tout ce que l’on a pu trouver. Ça nous a beaucoup nourri de Beauregard, cherche de l’argent, prépare le tournage…
pour les décors, les costumes, les accessoires. Pour les scènes
montrant le tournage d’À bout de souffle, on a essayé de se Quand avez-vous vu À bout de souffle pour la première fois ?
rapprocher au plus près du matériel utilisé en août 1959. Par J’ai découvert le cinéma une fois que j’ai déménagé dans une
exemple, nous avons retrouvé exactement le même modèle de grande ville. À Huntsville, où j’avais grandi, le cinéma était plu-
caméra Cameflex que celui utilisé par Coutard sur ces photos. tôt comme dans La Dernière Séance de Bogdanovich : un seul
Ça m’a aussi beaucoup intéressé de savoir qu’ils ont utilisé trois film par semaine, et toujours hollywoodien. J’aimais les films,
objectifs, dont un zoom. J’ai beaucoup revu le film en étant mais je n’aurais alors jamais pensé que j’en ferais un jour. Je
attentif à toutes ces questions techniques. Il ne reste que deux voulais être romancier, j’écrivais des pièces. La première fois que
plans au zoom : celui où la police entre dans le métro pour j’ai pensé au cinéma sérieusement, comme une forme artistique,
poursuivre Belmondo et où il ressort de l’autre côté de la rue, j’avais 21 ans, et j’ai eu la chance que ce soit justement avec À
et le plan subjectif où Jean Seberg le regarde en se servant d’une bout de souffle. Ma culture cinématographique n’était pas grande
affiche enroulée comme d’un viseur. À l’époque, ce n’était pas à l’époque, je n’avais rien lu dessus, et je n’avais pas encore vu
si fréquent d’utiliser le zoom. Le film est plein de ce genre les films que Godard et la Nouvelle Vague avaient influencés, ce
d’audaces, Godard inventait constamment. qui m’a permis d’en ressentir toute la fraîcheur et l’aspect révo-
lutionnaire, même si c’était vingt ans après sa réalisation. Je n’ai
C’est cet aspect inventif qui vous a fait choisir À bout de souffle jamais oublié ce sentiment bouleversant d’être face à quelque
comme sujet d’un film ? chose de radicalement différent. Un ami de la famille, cinéphile,
Oui, mais À bout de souffle n’est pas le seul sujet du film. Il m’a ensuite offert un livre sur la Nouvelle Vague, que j’ai dévoré.
porte autant sur la Nouvelle Vague française, on y croise aussi Cette période du cinéma est restée fondamentale pour moi.
Truffaut, Rivette, Rohmer, Chabrol… Ils sont tous là, avec
Rossellini et Melville. Godard va aussi voir Robert Bresson, qui À bout de souffle est très marqué par le cinéma américain.
tourne Pickpocket au même moment, dans une scène que j’ai Godard disait qu’il voulait que ça ressemble à un film noir
imaginée – même si je sais qu’il a réellement rencontré Bresson Monogram à petit budget. J’avais saisi cet aspect dans le film,
plusieurs fois. Donc, c’est surtout un film sur cette époque et ce les références aux séries B, à Bogart, mais c’était tellement
Richard Linklater photographié par Mathieu Zazzo pour les Cahiers dans les bureaux de la revue, le 2 mars.
En regardant la couverture qu’une jeune vendeuse des Cahiers tend à Belmondo dans À bout de souffle, photographie de Mathieu Zazzo.
Mon idéal serait que ce soit comme un film sur Godard réa- Vous avez déjà consacré un film à un cinéaste : Orson Welles et moi.
lisé par Jacques Rozier ! J’ai découvert Adieu Philippine il y a Nouvelle Vague a l’air très différent.
six semaines, parce qu’il est très peu connu aux États-Unis, Oui, mais le point commun est qu’il s’agit de portraits d’ar-
et c’est devenu l’un de mes films préférés. tistes faisant leurs premiers pas. Dans le film sur Welles, c’est
au théâtre. Après ces deux films sur des créateurs au tout
Qu’est-ce que ça représente pour vous de faire un film début de leur carrière, j’aimerais en faire un sur un autre en
« de la Nouvelle Vague » ? fin de carrière.
J’ai étudié beaucoup de films de cette période, parfois plan
par plan, et il y a là une liberté formelle et une légèreté que Qui en serait le sujet ?
l’on ne retrouve nulle part ailleurs, même à l’époque. Le Free Le fameux parolier Lorenz Hart, du duo Rodgers and Hart,
Cinema anglais ou la Nouvelle Vague japonaise, c’est autre auteurs de grands succès de Broadway. Lorsque Rodgers a
chose. Je crois que c’est aussi une manière de travailler avec pris un autre collaborateur après des années de travail avec
peu d’argent, en trouvant des solutions au fur et à mesure, en lui, Hart s’est senti abandonné. La première comédie musicale
s’adaptant aux circonstances, sans chercher à tout contrôler. que Rodgers a écrite sans lui est Oklahoma !, dont la première
Ce serait malhonnête de faire un film qui rend hommage à représentation a fait une très grosse impression, c’était une
cela sans travailler dans des conditions comparables. sorte de révolution dans le théâtre musical américain. Ça a été
d’autant plus tragique à vivre pour Hart. C’est à l’opposé de
C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de votre filmographie : ce qu’ont vécu Welles et Godard à leurs débuts : là, quelqu’un
vous pouvez passer d’un gros film de studio à une production modique, se sent soudainement vieux, dépassé, vidé de son talent.
ou d’une forme classique à des expérimentations.
Je ne vois pas ma vie de cinéaste comme une carrière, où Ça rappelle ce que disait Serge Daney à propos de la cinéphilie liée
m’importerait le niveau ou la place que j’occupe dans l’indus- aux Cahiers et à la Nouvelle Vague : elle consistait à être du côté
trie, comme c’est le cas chez d’autres qui tiennent à rester très de la jeunesse tout en adorant des vieux qu’à l’époque plus personne
haut dès qu’ils font des films à gros budget.Vous savez, j’ai raté d’autre ne comprenait !
l’avant-première de Rock Academy, un film de 32 millions de Oui, le culte des anciens n’est pas contradictoire avec la jeu-
dollars, parce que je préférais être à Paris pour tourner en nesse et l’invention.
quinze jours Before Sunset, qui coûtait 30 millions de moins.
Ce sont les films qui m’importent. Chacun a ses besoins et il
faut qu’ils aient le budget qui leur correspond le mieux. Entretien réalisé par Marcos Uzal à Paris, le 2 mars.
Nouvelle Vague
L’ENDROIT DU DÉCOR
par Antoine de Baecque
Claude Chabrol et Jean-Luc Godard dans les bureaux des Cahiers au 164 avenue des Champs-Élysées à Paris en 1959.
Match, quand même plus éloigné. Bingo ! Un magnifique finit la réunion devant d’autres photos, celles du tournage
reportage de Jack Garofalo montrant Chabrol et Truffaut en d’À bout de souffle. Elles sont innombrables ! Pour un premier
vedettes au milieu des bureaux, les murs ornés des fameuses film, Godard, déjà génie de la communication, a réussi à réu-
photographies de stars hollywoodiennes et des couvertures nir toute la presse de l’époque. Le photographe de plateau
des Cahiers, et, dans un coin, noiraud, la main sur la bouche bien sûr, Raymond Cauchetier, qui mitraille. Mais aussi des
et engoncé dans son manteau, Godard, alors parfait inconnu, reportages publiés dans L’Express, L’Aurore, L’Observateur,
incrusté dans le reportage. Claudine saute de joie et publie et même en une de France-Soir, avec cette légende mi-pro-
ça en cahier central dans le gros volume jaune de l’histoire phétique, mi-incrédule : « Un film révolutionnaire se tourne
des Cahiers qui paraît en mai 1991. actuellement à Paris ! » Une trouvaille, parmi ces centaines
Vingt-deux ans plus tard, nouvelle découverte complé- d’images : un reportage photo sur une scène finalement igno-
mentaire : en septembre 2013, on finit, avec Noël Herpe, une rée par Godard. C’est le cadavre salué par Belmondo sur
biographie à quatre mains d’Éric Rohmer. On fouille dans les Champs-Élysées, qui était en fait un cascadeur victime
les sous-sols des Films du Losange, rue Pierre-Ier-de-Serbie, d’un spectaculaire accident de scooter… Une scène d’action
qui vont bientôt déménager. On a trouvé, un an plus tôt, imposée par Beauregard ?
dans le fonds Rohmer déposé à l’Imec, un enregistrement Le 15 mars, je rends visite au plateau, pour le tournage
correspondant à la bande sonore d’un film de lui tourné en de cette scène si intrigante dans les bureaux des Cahiers et
1955 et considéré comme perdu, La Sonate à Kreutzer. On je me retrouve dans… mes livres ! Ils sont tous là, autour de
a bien l’impression, à l’écouter, qu’une scène a été tournée Rossellini et de Truffaut, qui l’introduit : les rédacteurs de
aux Cahiers. Sur une étagère, quelques vieilles bobines titrées l’été 1959, Rohmer, Douchet, Moullet, Rivette, de Givray,
« Divers. Années 50-60 ». On y trouve la bande-image de La Mourlet, Labarthe, mais aussi les « anciens », Godard, Chabrol,
Sonate à Kreutzer. Au milieu, 46 secondes miraculeuses : assis Doniol, Kast, des amis cinéastes, Rouch, Resnais, Varda,
sur une table, aux Cahiers, Brialy fait l’imbécile, écouté par Demy, Melville, et des producteurs, Braunberger, Beauregard,
toute la bande – Rohmer, Godard, Truffaut, Chabrol, Bitsch, quelques critiques de référence, Sadoul, Claude Mauriac,
et même André Bazin. Mardore. Et les femmes : Suzanne Schiffman, l’assistante et
Le 9 février, 11h, réunion dans le grand bureau de pré- scripte, Marilù Parolini et Lydie Mahias, les secrétaires et
paration des tournages à ARP, avec la chef décoratrice, le compagnes (de Rivette et de Doniol), sans oublier Janine
costumier et le chef opérateur de Nouvelle Vague, dont le Bazin, veuve d’André, et Madeleine Morgenstern, la femme
tournage commence dans un mois. Hubert Engammare a de Truffaut. Les costumes sont justes, les murs en version
dessiné les « plans » des Cahiers d’époque, agrandi toutes les Cahiers jaunes au millimètre près.Tous sortent des pages pour
photos-témoins et isolé les 46 secondes sur un écran d’ordi- incarner devant mes yeux une scène des origines que j’ai
nateur. Ce sera l’inspiration du travail qui se précipite. On rêvé cent fois mais que je ne pouvais qu’imaginer. ■
du visiteur Rossellini, prêt à délivrer un discours à ses enfants penser à écarter tout ce qui sonnerait faux dans un film français.
spirituels. D’un calme invariable, presque effacé malgré sa Car on assume d’en faire un : ce n’est pas un film américain égaré
carrure large, Richard « Rick » Linklater place ses comédiens. en France. Veiller aussi à ce que Godard ne perde pas son accent,
Il s’amuse de l’atmosphère tabagique de la pièce bondée que Rick n’entend pas… »
(« On a perdu l’habitude. Dommage que la fausse fumée soit pleine
de produits chimiques… »), plonge au fond du viseur autant La politique des inconnus
qu’il semble chercher à prendre du recul, pour faire entrer Vertige pour le critique, des Cahiers ou d’ailleurs : assister
protagonistes et silhouettes dans une toile harmonieuse. Le à ce tournage revient à se laisser projeter au cœur d’une
français est complètement hermétique pour lui, c’est pour- légende soudain matérialisée. Une mythologie fantasmée à
tant la langue de son film. Deux « interprètes » le marquent à l’infini paraît se substituer au réel sous forme d’une maquette
la culotte, jouant les go-between et les cautions de « francité » : grandeur nature. C’est digne de la SF dickienne qu’affec-
l’assistant-réalisateur Hubert Engammare et surtout la pro- tionne Linklater. D’autant plus criantes dans le moniteur
ductrice-distributrice Michèle Halberstadt. Quand l’avocat restituant le noir et blanc ouvragé par le chef opérateur
de Linklater, John Sloss, lui a proposé de changer en pro- David Chambille (fidèle de Dumont), ces réincarnations fas-
duction française cette lubie de cinéaste-cinéphile (racon- cinent. Mais s’adjoint le sentiment presque anxiogène d’être
ter le tournage d’À bout de souffle, en noir et blanc ? Une happé par une reconstitution, dans ce que le terme peut avoir
aberration pour les acheteurs américains), il savait qu’elle de noble comme d’épouvantable. D’un côté : le réalisme
serait la meilleure agente de liaison possible. À la suite de sobre, fruit d’un conséquent travail d’enquête. De l’autre :
sa reconversion, l’ancienne de Première a accompagné JLG l’écueil muséal, le risque de voir la continuation involon-
avec sa société ARP (après une apparition dans King Lear en taire des programmes de Patrick Sébastien ou de Thierry
1987 dans le rôle « d’une journaliste grande gueule ») et a aussi Ardisson, voués à réveiller les morts par la magie des pos-
fait des pieds et des mains pour signer Boyhood des années tiches, des révérences béates faites aux idoles d’antan. Cette
après. Sans succès au finish – mais produire Nouvelle Vague crainte se dissipe vite : l’imaginaire Nouvelle Vague prend
est aujourd’hui un juste retour des choses pour Halberstadt. vie sans que rien ne paraisse forcé. Comment éviter que les
Elle assume de compter parmi les « gardiens du temple », ayant artifices pèsent des tonnes ? Il y a d’abord la politique des
traduit puis récrit les dialogues de Linklater après les répé- visages inconnus. Pas besoin de sculpter des faciès de stars,
titions, afin que les acteurs arrivent sur le plateau avec des pour s’ébahir ensuite de leurs métamorphoses à couper la
répliques verrouillées. « Parfois, il faut veiller à la véracité dans chique : on voit plutôt de jeunes quidams surgir de nulle
les improvisations, chasser le parler moderne pour revenir en 1959, part, avatars minimalistes des figures consacrées. C’est le cas
Sur le tournage de Nouvelle Vague. En haut, Côme Thieulin dans le rôle d’Éric Rohmer ; ci-dessus : David Chambille, Richard Linklater et Hubert Engammare.
de Guillaume Marbeck, qui joue Godard. Auditeur passif le premier long de JLG a consisté à reprendre la ligne tout en
du laïus rossellinien, il se chauffe entre les prises : après cette refusant l’imitation. Alors ici, on n’imite pas non plus : le trait
première séquence de la journée, il va occuper l’avant-plan évocateur suffit. « Envoyez-nous des acteurs ressemblants : ça a été
dans la suivante. Avec l’interprète de Suzanne Schiffman, Jodie le seul mot d’ordre », confie Engammare, qui raconte une prépa-
Ruth-Forest, il vient respirer près du combo. Sans lunettes, ration fondée sur la fidélité au contexte et à l’esprit de liberté
la ressemblance est moindre mais l’attitude reste intacte. Les qu’on associe à la Nouvelle Vague, mais « sans rien fétichiser ».
deux bavardent avec décontraction mais Marbeck garde le bon « On m’a souvent comparé physiquement à Jean-Pierre Léaud plus
phrasé en bouche – c’est donc la voix de JLG, et pas celle de qu’à Truffaut, sourit Adrien Rouyard, l’interprète du chef de
l’acteur, qui asticote à la ronde, propose des chewing-gums et file des Jeunes Turcs, mais j’aime son cinéma depuis longtemps,
nous demande ce que les Cahiers ont pensé du dernier Dune. alors quelque chose a dû m’imbiber… » Mais comme le formule
« Ce sont tous des acteurs professionnels mais en devenir, explique Michèle Halberstadt, « il y a la ressemblance, et aussi il y a l’in-
Halberstadt, si bien qu’ils ont créé une bande comme à l’époque. Le carnation ». La mission d’incarner est remplie avec droiture, à
cinéma de Rick est comme celui de Tarantino : fasciné par les bandes. l’américaine. Juste ce qu’il faut d’anguleux et de bien peigné,
Il a fait en sorte que ce clan soit soudé. » Soudé par quels prin- Rouyard a travaillé les gestes nerveux de Truffaut d’après les
cipes ? « Il ne leur a demandé qu’une chose, sous forme d’une note archives INA, tout comme Antoine Besson pour Chabrol.
adressée à tous avant le tournage : “Gardez en tête qu’on n’est Ce dernier affecte les mêmes larges sourires de grand bébé
pas en train de faire un film ‘important’ ni un film historique, matois, fort d’une bouche tout aussi élastique. « Dès Le Beau
ni même de rendre hommage à l’histoire du cinéma. Dans Serge, Chabrol s’était donné des rôles, et déjà on pouvait apprécier
l’histoire, vous ne savez pas ce que vous faites en vous lançant ses grimaces d’enfant. Ça influence forcément… Rick refait souvent
dans À bout de souffle. Chaque jour, Guillaume, tu t’arraches le la prise, nous demande de coller le plus parfaitement au personnage,
peu de cheveux que Godard a sur la tête en te demandant ce mais nous laisse aussi amener nos propres intentions. Il ne présente
que tu es venu faire là”. » C’est tangible : face à l’œuvre ins- le film ni comme une fiction ni comme une histoire vraie : le statut
piratrice, aucune solennité gluante. L’éthique et l’esthétique reste indéfini, ce qui éloigne toute idée de carcan et nous donne une
godardiennes des débuts offrent une boussole morale, bien liberté d’invention. »
plus qu’un modèle sur piédestal. On sent que toute l’équipe
garde à l’esprit les images d’À bout de souffle comme autant de Le maître et le club-sandwich
grigris aussi énergisants que dignes d’amour, et non comme Inventer, oui, mais en observant une rigueur d’historien.
un patron à suivre aveuglément. Issu d’un geste crâne mais « Attention : pas de cigarette pour Rohmer ! », signale Antoine
fébrile, esquissé sans aucune assurance d’entrer dans l’histoire, de Baecque. La véracité va jusqu’aux petites habitudes et au
bilan de santé des uns et des autres. Cette erreur réparée, le Paris, désargenté, flanqué de « Momo » (Maurice Scherer, alias
tournage de la séquence Rossellini (interprété par Laurent Rohmer, incarné par Côme Thieulin) et de Rivette (Jonas
Mothe) peut reprendre sous différents angles. Quand on trahit Marmy). Encore une fois, le légendaire et la pompe sont
les faits, ce n’est pas sans raison : de même que son discours désamorcés par l’impulsion comique.
aux « r » roulés a été remanié pour compiler différents tropes
incontournables – il est question du cinéma comme « affaire En re-montant les Champs-Élysées
de morale » et des puissances de la « caméra-stylo » –, cet épi- 31 mars : nouveau rendez-vous avenue de la Grande-Armée,
sode bien réel a donc été transposé à la rédaction des Cahiers pour assister à une séquence ultérieure. Ayant réuni son équipe
1959, alors que la vraie rencontre eut lieu à l’hôtel Raphaël. et son argent, JLG a débuté le tournage et « vole » des plans sur
Une légère entorse spatiale qui permet de réunir tout le les Champs-Élysées. C’est donc le fameux travelling du Herald
monde dans le même sanctuaire, les bureaux des Champs, dont la mise sur pied est retracée ici, avec Aubry Dullin dans le
et de scénographier l’instant moins comme une scène que rôle de Belmondo et Zoey Deutch, seule célébrité du casting,
comme la Cène : debout face à une telle tablée d’héritiers, dans celui de Seberg. Guillaume/Jean-Luc est bien là, derrière
l’auteur de Rome, ville ouverte devient un Christ implicite. Ses eux, et surtout derrière le fameux triporteur dans lequel furent
apôtres applaudissent cigarette au bec. Mais Linklater pirate cachés Raoul Coutard et sa caméra afin de tourner sans auto-
aussitôt le risque d’emphase sclérosante en ajoutant un peu risation, avec les passants comme figurants gratis. Le moment
de comédie à la volée. Sitôt fini son monologue, Rossellini est fatidique pour Linklater et ses collaborateurs, visiblement
s’éclipse du cocktail ; la caméra le suit et s’attarde sur un anxieux de se montrer à la hauteur du passage embléma-
détail – la poignée de mini-sandwichs qu’emporte l’Italien tique. Fatidique pour l’observateur, aussi : c’est en scrutant ce
avant de disparaître ; au fil des prises, le détail grossit, les poi- tournage gigogne – « Rick » filmant « Jean-Luc » filmant Jean
gnées sont de plus en plus abondantes : le Christ romain finit et Jean-Paul – que l’on décèle la raison d’être de Nouvelle
par avoir l’air d’un pique-assiette, voire d’un lutin chapar- Vague, son moteur secret.Tout l’enjeu est d’inscrire une œuvre,
deur. Une improvisation en forme de présage symbolique, celle de Linklater, dans le contrechamp d’une autre, celle de
car l’équipe enchaîne avec la séquence d’un autre vol, plus Godard. Pari fou, distinguable des « films sur des films » que
légendaire : Godard subtilisant la caisse des Cahiers en vue sont Chantons sous la pluie, La Nuit américaine, The Last Movie
d’alimenter le budget de son premier film. Sans se départir ou Ça tourne à Manhattan. Ici, le film existe bien, son décou-
de sa diction vaudoise, Guillaume Marbeck fait du protago- page aussi. La production suit à la trace le journal de bord,
niste un fauve en cage, jaloux de voir Truffaut présenter à tenant compte de toutes les informations disponibles : quel
Cannes Les 400 Coups tandis que lui pianote sur sa machine à jour fut tournée telle scène, avec quelle focale, quel type
Page de gauche, en haut : Guillaume Marbeck/Godard (au premier plan) et Côme Thieulin/Rohmer ; en bas, détail du décor. Ci-dessus : Roxane Rivière
interprète Agnès Varda ; en haut : Guillaume Marbeck et Jodie Ruth-Forest dans le rôle de Suzanne Schiffman.
SURVIVANCE
EN SALLES
Challengers de Luca Guadagnino 69
La Malédiction : L’Origine de Arkasha Stevenson 71
Le Temps du voyage d’Henri-François Imbert 72
1ER MAI
L’Ombre du feu de Shinya Tsukamoto 71
Border Line de Juan Sebastián Vásquez, Les Cartes du mal
d’Anna Halberg, État limite de Nicolas Peduzzi, La Fleur de Buriti
de João Salaviza (CDC nº 808), Jusqu’au bout du monde
de Viggo Mortensen (CDC nº 808), Même si tu vas sur la Lune
de Laurent Rodriguez, Petites mains de Nessim Chikhaoui, Le Silence
de Sibel d’Aly Yeganeh, Le Tableau volé de Pascal Bonitzer (CDC nº 808),
The Fall Guy de David Leitch (CDC nº 808), Un p’tit truc en plus
de Artus, Une affaire de principe d’Antoine Raimbault
Se (dé)prendre au jeu
Mon pire ennemi de Mehran Tamadon 58
Un homme en fuite * de Baptiste Debraux 73
La Vie selon Ann de Joanna Arnow 62
Blue & compagnie de John Krasinski, La Couleur dans les mains
de Nora Hamdi, Jeunesse, mon amour de Léo Fontaine, Neuilly-Poissy
de Grégory Boutboul, La Planète des singes : Le Nouveau Royaume
par Romain Lefebvre
de Wes Ball, Super lion de Rasmus A. Sivertsen, Toutes les couleurs
du monde de Babatunde Apalowo, Un jour fille de Jean-Claude Monod,
Wake up de RKSS
L(2009)
à où Dieu n’est pas et Mon pire ennemi
rompent à plus d’un titre avec Bassidji
avec la prison d’Evin : s’il n’y avait pas de
fenêtres, il manque en revanche un cou-
15 MAI et Iranien (2014), où Mehran loir. Plus tard, scrutant un lit où il vient de
Le Deuxième Acte de Quentin Dupieux 26 Tamadon initiait un dialogue avec des reproduire des sévices endurés, il rompt
Là où Dieu n’est pas de Mehran Tamadon 58 miliciens puis des mollahs défenseurs un silence pour confier qu’il revoit son
La Morsure de Romain de Saint-Blanquat 66 de la République islamique. Devant corps allongé et attaché. Replongeant dans
Rapture de Dominic Sangma 65
The Palace de Roman Polanski 72
la caméra, cette fois, plus d’adversaires son emprisonnement à la vue du décor
Les Trois Fantastiques de Michaël Dichter 73 politiques, mais des Iraniens exilés après de minuscules cellules-cercueils, Homa
Les 4 Âmes du coyote de Áron Gauder, À la légère de Bertrand Latouche, avoir subi interrogatoires et tortures dans cède ensuite aux larmes en reprenant les
Les Intrus de Renni Harlin, Reines de Yasmine Benkiran, Roqya
les geôles du régime. La démarche s’en paroles de ses geôliers. « C’est différent de
de Saïd Belktibia, Les Tortues de David Lambert, When Evil Lurks
de Demián Rugna (CDC nº 808) trouve à première vue modifiée : non raconter et de jouer » : son propos touche
plus créer aux moyens du cinéma une directement ce qui fonde le diptyque de
situation inenvisageable en dehors, mais Tamadon, mobilisant à divers degrés les
22 MAI recréer un passé dont l’image manque. forces de l’imagination par ces voix qui
Foudre de Carmen Jaquier 70 Tamadon retrouve cependant rapidement dédoublent le présent en y projetant leurs
Heroico de David Zonana 70
Les Aventures de Zak et Crysta dans la forêt tropicale de Bill Kroyer,
une fonction de metteur en espace : celui propres images du passé, mais aussi par
Chien blanc d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Colocs de choc d’Élodie qui arrangeait la maison où le rejoignait ce transport mental qui survient chez les
Lélu, Furiosa : une saga Mad Max de George Miller, Marcello mio l’équipée de mollahs dans Iranien emmène protagonistes lorsqu’ils se prennent au jeu.
de Christophe Honoré, Uchronietzsche Parabolique d’Alexandre Bellas
ici ses protagonistes dans des garages, Débuté avant Là où Dieu n’est pas, Mon
caves ou simple appartement devenant pire ennemi a aussi été achevé en dernier.
29 MAI les décors d’un théâtre de la mémoire. Loin d’être circonstancielle, l’intrication
Anhell69 de Theo Montoya 68
Disposant là des tiges de bois pour faire des temps de production renvoie à une
La Belle de Gaza de Yolande Zauberman 68 office de barreaux, retrouvant ici la dis- articulation profonde et nécessaire et au
Fainéant·es de Karim Dridi 69 position d’un filmage d’aveux forcés, glissement d’un film à l’autre entre une
Greenhouse de Lee Sol-hui 70 Tamadon entreprend quelques pas vers logique de témoignage et une logique de
Memory de Michel Franco 71
Une autre vie que la mienne de Małgorzata Szumowska 73 la reconstitution, mais ne cherche pas à simulation dans laquelle l’implication du
et Michał Englert masquer les lacunes et le côté bricolé du cinéaste change.
Abigail de Matt Bettinelli-Olpin, Adam change lentement de Joël Vaudreuil, geste, s’en remettant à la puissance de la Tamadon expose directement son
Assemblage de Sofiene Mamdi, Salem de Jean-Bernard Marlin
(CDC nº 808)
parole pour investir l’écart entre le réfé- intention et discute avec un protagoniste
rent lointain et son « tenant-lieu » visible. de leurs divergences : là où les victimes
Pénétrant dans un garage, un témoin, veulent fournir au spectateur un récit des
Mazyar, souligne d’emblée des différences violences du régime, il destine ses images
* Film (co)produit ou distribué par une société dans laquelle
CAHIERS
l'un des actionnairesDU CINÉMA
des Cahiers du cinéma a une participation. 58 MAI 2024
CAHIER CRITIQUE
aux tortionnaires eux-mêmes, veut leur interne à son propre tournage et interroge pire ennemi, où le cinéaste projette d’aller
donner à voir leurs actes. Avec intelligence, sa double direction : qui exerce au juste montrer son film aux tortionnaires pour
le début de Mon pire ennemi avance ainsi une violence envers qui ? Tour ultime du les contaminer à leur tour d’un doute.
graduellement vers des situations régies dispositif : le film se mue en procès de Tamadon relativise toutefois ce fantasme
par un principe fictionnel, les anciennes Tamadon qui se montre comme victime en le plaçant comme point de départ, tout
victimes incarnant les tortionnaires face tout en faisant souffrir les autres au nom comme il mine sa propre maîtrise. Ancrer
au cinéaste endossant le rôle de victime. du cinéma. la simulation destinée aux bourreaux dans
Là où Dieu n’est pas se termine sur une La logique déployée par Tamadon le témoignage de leur violence, afficher
parole de mise en garde, invitant à ne pas dans cette labilité du documentaire et le bricolage et intégrer le rire au milieu
devenir un loup pour l’homme. Mon pire de la fiction et cette transformation à des tensions, partager ses questionne-
ennemi cherche au contraire à interroger vue des protagonistes relève finalement ments avec ses protagonistes : la démarche
une frontière morale dans des confron- de la contamination : la complicité du pourrait paraître naïve ou retorse si elle
tations où les interprètes risquent de se cinéaste et de ceux qui entrent dans le n’était constituée de multiples précautions
rapprocher de leurs modèles réprouvés. jeu se chargent d’une potentielle com- maintenant le compas moral dans l’œil du
Si les films ne sont pas sans points de plicité avec l’état d’esprit du tortionnaire. spectateur. Tamadon trouble sans illusion,
contact, Mon pire ennemi assume une part Tamadon le confie d’ailleurs au début de s’empare du cinéma pour refaire le monde
de cruauté supplémentaire, qui culmine Mon pire ennemi : l’interrogateur est dans tout en mesurant sa propre croyance au
dans le long face-à-face entre le cinéaste la tête. Mais prendre les films comme réel et aux autres. Là où Dieu n’est pas et
et Zar Amir Ebrahimi (par ailleurs actrice une expérience se plaisant à brouiller les Mon pire ennemi se renforcent ainsi par leur
de profession), où la mise fictionnelle frontières morales (au risque d’assimiler humilité, par l’acceptation d’un échec rela-
accentue en retour la mise documentaire. les antagonistes) serait négliger que même tif face au pari démesuré d’une réforme
Les conditions de tournage élaborées par les images marquées du jeu fictionnel des bourreaux. C’est que leur puissance se
Tamadon, qui a demandé à ses techniciens ne prennent leur valeur que comme un trouve peut-être avant tout dans les traces
de capter les échanges sans interruption, témoignage adressé à un spectateur, tiers de conscience révélées dans les regards
renseignent sur ce qui l’intéresse : voir par amené à juger à distance ce qui anime ses et les visages. Dans ce regard de Zar qui,
l’œil d’une caméra témoin comment réa- semblables, à vaciller ou à se reprendre momentanément passée de victime à pire
gissent des corps mis à l’épreuve physi- avec eux. ennemie, sait aussi se déprendre du jeu, et
quement et mentalement, au cours d’une Le ressort fictionnel déployé dans Mon finit par sourire. ■
prise ouverte aux excès de la durée. Le pire ennemi est indissociable d’une croyance
trouble saisit ainsi à l’approche de points qui informe depuis le début la pratique MON PIRE ENNEMI
limites où la scène bascule hors de la de Tamadon, à savoir que le cinéma est LÀ OÙ DIEU N’EST PAS
logique de la simulation, comme lorsque un espace qui double le réel, un miroir France, Suisse, 2023
Zar ordonne au cinéaste de se dévêtir et transformant dont l’image, en faisant adve- Réalisation Mehran Tamadon
le place sous le jet d’une douche froide, nir une possibilité de relation, cherche en Image Patrick Tresch
abolissant la distinction entre violence retour à altérer un réel replié sur ses posi- Son Laurent Malan
jouée et violence véritable. Dans ses hési- tions. Les images sont orientées vers le Montage Luc Forveille, Mehran Tamadon
tations, ses brefs arrêts, le corps du cinéaste futur, et la quête d’une conscience parta- Mixage Philippe Grivel
donne la mesure du rapport de force ins- gée entre cinéaste, victime et bourreau se Production L’Atelier Documentaire, Box Productions
titué, entre contrainte et possibilité de fonde dans la conviction humaniste d’une Distribution Survivance
s’en dégager, de refuser par exemple de réciprocité possible. C’est bien ce qu’in- Durée 1h22 et 1h52
se dénuder tout à fait. dique le « scénario idéal » énoncé dans Mon Sortie 8 mai et 15 mai
En réaction à la prétention du cinéaste
qui se targue de pouvoir créer un dia-
SURVIVANCE
logue par l’image, Zar braque sur lui son
portable, indiquant par le redoublement
du filmage que l’image est aussi un ins-
trument de pouvoir à même d’humilier
l’autre. Sensible dans la froideur acerbe
de l’actrice, la tension qui charge la scène
est aussi indissociable d’un tourniquet
imaginaire où le spectateur finit par se
perdre, ne sachant toujours pas s’il doit y
voir un bourreau à la solde du régime et
son opposant ou Zar elle-même face au
cinéaste qu’elle accuse de complaisance,
pointant ses illusions et ses responsabilités
et lui faisant payer la position dans laquelle
il l’a mise en la retournant contre lui. S’il
pose la question de la violence, Mon pire
ennemi la fait valoir comme une donnée Là où Dieu n’est pas.
le spectateur et le met directement face choses que Zar m’a fait subir pendant les mais pour militer. Sur le cinéma en géné-
aux gens. Quand Homa Kalhori montre deux jours et demi de « torture » qui au ral, j’ai toujours considéré que les réali-
comment elle s’est prosternée en prison bout du compte ne sont rien, et qu’il ne sateurs n’étaient pas des gentils ! Je le dis
sous la torture et convertie à l’islam, c’est fallait donc pas exhiber comme l’essentiel aussi aux étudiants : filmer, couper, trans-
face au public qu’elle refait ces gestes. dans cette expérience. Elle pose la ques- former une personne en personnage, c’est
On est alors pris par son émotion. Si elle tion des limites de la représentation de la violent.Tous les documentaristes flippent
accepte de participer au film, c’est pour torture dans le documentaire. en montrant le film à ceux qu’ils ont fil-
parler du moment où elle est passée de més… Même quand Zar prend le pou-
prisonnière à gardienne de prison ; elle Dans S21, la machine de mort khmère rouge voir sur moi, elle me demande à la fin :
sait que ses anciennes codétenues l’at- (2003), Rithy Panh fait rejouer leurs gestes par « Tu veux qu’on coupe ? » Vous vous rendez
tendent au tournant et la soupçonnent de des gardiens de camp. compte ? C’est encore à moi qu’elle pose
témoigner pour s’héroïser. Au contraire, Oui, les bourreaux étaient des enfants la question ! Plus je veux perdre le pou-
en racontant comment elle a collaboré, soldats, des paysans, il les fait rejouer parce voir, plus j’en ai !
elle se déshéroïse. Je me reconnais beau- que, pour lui, en tant qu’ancienne vic-
coup en elle. time, c’est une question de survie, alors Comment sortir de l’aporie de la toute-
que pour moi, il s’agit de fabriquer un puissance du filmeur ?
Vous vous mettez en scène en arroseur arrosé, rapport de force. Rithy Panh filme la Pour mon diplôme d’architecture, en
ou en Octave de La Règle du jeu qui n’arrive pas mémoire, je filme le présent, car les bour- 2000, mon sujet de recherche était : quel
à enlever sa peau d’ours… reaux sont encore au pouvoir. J’aime ce est le minimum que l’architecte doit
En tant que réalisateur, je suis à deux qu’écrit Foucault en substance dans Les concevoir pour que les usagers puissent
endroits à la fois : quand Zar, dans l’esca- Mots et les Choses : en tentant de sortir des investir et transformer l’espace au maxi-
lier, me dit « Le vrai tortionnaire, en fait, c’est systèmes de pensée qui nous enferment, mum ? Si l’architecte décide de tout, on
toi », je suis profondément remué. Mais dans quelle autre pensée suis-je en train est écrasé. En filmant, je suis retombé sur
au même moment, je suis content, je me de m’enfermer ? C’est aussi ce que je cette question : tenter que les gens trans-
dis que, si je perds pied, le film est là. Se cherche à comprendre à travers mes films. forment et habitent le film, sans imposer
filmer soi-même, c’est compliqué, il ne mon ego de cinéaste. Je n’y suis pas arrivé.
s’agit pas de se lancer des fleurs, il faut Dans Là où Dieu n’est pas, vous faites rejouer
que ça vous transforme. J’avais constaté à Mazyar Ebrahimi un « aveu » qu’il avait été Ce qui correspond au titre du deuxième film :
dans Iranien que le « piège » tendu aux obligé de faire devant une caméra. Ce duplicata Là où Dieu n’est pas.
mollahs ne les avait pas vraiment coin- absurde touche les limites de votre dispositif, Ah ! Je récupère votre interprétation pour
cés, qu’ils avaient plutôt pris le pouvoir. et du cinéma en général, suggérant le sadisme mes débats en salle ! Cette expression vient
J’avais trouvé intéressant qu’un réalisateur latent de tout metteur en scène. de ce qu’a dit Mazyar Ebrahimi à son geô-
perde cette position de surplomb, et je La proposition vient aussi de Mayzar lier, « Je te supplie au nom de Dieu de ne pas
me suis demandé pour mon film suivant Ebrahimi. Comme il était représentant me torturer », et de ce que l’homme lui a
quelle forme permettrait que le metteur de marques de caméras et chef opéra- répondu : « Ici, il n’y a pas de Dieu.» Mais
en scène confie le pouvoir à son person- teur en Iran, il avait été attentif au dispo- vous avez raison, ça marche aussi avec la
nage. J’ai mis deux à trois ans à écrire sitif de sa « confession » télévisée : il m’a tentative de dissolution du cinéaste.
Mon pire ennemi, conçu comme un mille- proposé lui-même de faire la lumière, a
feuille dans lequel je parle aussi du pou- choisi la caméra, vérifié le cadre, il s’est Entretien réalisé par Charlotte Garson
voir infusé en nous. J’ai ellipsé certaines saisi du dispositif non pas pour le subir en visioconférence, le 11 avril.
Obsolescence déprogrammée
par Charlotte Garson
© PAN DISTRIBUTION
L e sentiment que le moment de faire
« quelque chose est passé » : on peut
comprendre qu’au titre The Feeling That
Comme si je n’existais pas : moins
qu’à une négation de soi, c’est à une dis-
crète extase qu’invitent les rituels sexuels
aussi infime. Pourtant, dans une autre
séquence, surprise : elle reprend cet écart,
mais lui donne une dimension collective,
the Time for Doing Something Has Passed organisés via une application où, chan- et peut-être élégiaque – son père chenu,
le distributeur français ait préféré une VF geant un jour de pseudo, Ann retombe accompagné au chant par sa femme
aux allures de portrait ou de chronique. sur Allen, non pas parce que, comme elle (les parents sont joués par ceux de la
Pourtant, chez Joanna Arnow, tout est conclut avec une pointe de romantisme, cinéaste), entonne à la guitare une chan-
bien affaire de timing, ou plus exacte- « on était destinés à se revoir », mais parce son syndicaliste. Si Ann fronce les sourcils
ment de mistiming – ce qui, de routinier qu’Allen n’avait pas repéré qu’il s’agissait et se plonge exaspérée dans son bouquin,
à mort, se déglingue d’un coup ou se d’elle… Asynchronie, encore : sitôt sou- Joanna, elle, fait entendre la chanson. Il
dérythme imperceptiblement. Des rou- lagée de ne plus consister, voici qu’on fut un temps où nos parents pensaient à
tines, la New-Yorkaise trentenaire qu’elle se voit totalement effacée par l’autre, autre chose qu’à mettre nos goûters dans
interprète en a à revendre, au point que en une lecture oblique de la fameuse nos sacs.
le choix de structurer le film en saynètes phrase de Lacan : « Il n’y a pas de rapport La mémoire des luttes n’est pas là par
semble découler directement de l’orga- sexuel. » Pas de rapport familial non plus ; hasard : il est évidemment tentant de pen-
nisation de son quotidien, fût-il sexuel. Ann souhaite bon anniversaire à contre- ser que dans le découpage de La Vie selon
Avec son amant Allen (Scott Cohen), temps à sa mère, qui, une autre fois, insiste Ann (Arnow est également scénariste et
plein aux as et taciturne, elle entretient pour que sa fille mette dans son sac une monteuse) la soumission sexuelle de l’hé-
une relation calmement BDSM en tant banane pour son voyage du lendemain, roïne traduit dans l’intimité l’écrasement
que soumise. « J’aime que tu t’endormes tout sans comprendre que, détachée de son qu’elle subit à son bureau. Or la singula-
de suite après avoir joui, lui murmure-t- régime, elle s’oxydera avant son départ. rité du film tient à sa calme affirmation
elle, parce que c’est comme si je n’existais Avec ce fruit qui noircira peut-être dans que ce type de relations n’est pas affaire
pas. » Il faut imaginer une extension du le sac, Arnow ne raconte pas seulement de morale : en se choisissant des « maîtres »,
visage de Buster Keaton à l’ensemble du le génie que chacun peut déployer pour qu’ils s’appellent Allen, Chris, Thomas
corps d’Arnow et à ses habitus les plus parler à un parent d’un détail et éviter les ou Elliott, la jeune femme semble plu-
infimes, pour saisir le burlesque neutralisé sujets qui fâchent. Elle invente surtout, tôt exorciser l’exploitation qu’elle subit
à l’œuvre chez son Ann qui, comme le par ce micro-décalage dans la perception comme travailleuse. Se soumettre sexuel-
Bartleby de Melville, préfèrerait ne pas. « Tu du temps et de son effet, un comique lement, c’est pouvoir codifier sa soumis-
pourrais ne pas ? », lui demande d’ailleurs minimaliste qui n’a d’équivalent que dans sion et la ramener dans les limites d’une
Allen alors qu’elle se frotte contre son la bande dessinée, où l’ellipse implicite maîtrise ludique, alors qu’au travail l’aléa-
flanc ensommeillé. entre les cases est propice à une trivialité toire du grand capital s’exerce en roue
J’avais décidé d’utiliser des plans larges et reprend. Ce type de choix s’est aussi réa- étaient modestes. Pour vous donner une
fixes jouant sur la profondeur de champ, lisé scène par scène, au montage, pour idée du niveau de bricolage, j’ai passé
en évitant la symétrie pour refléter un renforcer l’aspect comique. environ un an à chercher des lieux de
certain inconfort de la relation au monde tournage, qui furent pour la plupart prê-
des personnages. Il y a aussi des ruptures, comme ce long tés par des connaissances.
gros plan sur un sachet de lentilles qu’Ann
L’une des qualités du film est que, malgré vide dans un bol, ou la scène où elle mange Comment le film a-t-il été perçu pour
sa rigueur formelle, il ne s’enferme pas une glace sur un quai de métro, qui m’ont le moment ?
dans des règles strictes, il y a des variations semblé importantes pour comprendre Ce qui me surprend, c’est qu’on me parle
dans la façon dont les scènes sont découpées. que la vie du personnage est un tout que l’on tant de la nudité. On fait du sujet du film
Je voulais instaurer des principes diffé- ne peut pas hiérarchiser. L’ordre des scènes quelque chose de sensationnel… J’espère
rents pour les cinq parties du film, en a-t-il été déterminé en partie au montage ? qu’il normalise la façon dont on repré-
termes de montage, d’échelles de plans, J’ai eu l’impression que certaines auraient pu sente la sexualité. Nous sommes tous nus
de palette chromatique, de structure nar- apparaître dans un ordre différent. sous nos vêtements !
rative aussi. Les différentes relations que La structure de base est restée celle du
noue le personnage font varier la manière scénario. J’ai déplacé certaines scènes au Une théorie : c’est peut-être à cause
dont le temps passe. Par exemple, dans sein de chaque partie, mais jamais d’une de tout ce qu’il y a entre les scènes de nudité
la scène où la mère d’Ann lui propose partie à l’autre. Par contre, j’ai dû couper que la nudité choque.
une banane puis une pêche, nous avons beaucoup de scènes et de personnages Oui, à cause des lentilles !
ajouté un gros plan de moi au milieu de pour tenir sur une durée de 80 minutes.
la conversation pour souligner l’aspect Entretien réalisé
répétitif de la conversation. On s’attend Le film a été difficile à produire ? par Olivia Cooper-Hadjian
à ce que la scène soit terminée, et elle Les financements que nous avons trouvés par visioconférence, le 9 avril.
COURTESY ESY CASEY
Joanna Arnow (à gauche) sur le tournage de La Vie selon Ann, avec Barbara Weiserbs et David Arnow, interprètes du film.
Diabolo mante
par Thierry Méranger
Lla edepremière
premier long métrage de Romain
Saint-Blanquat n’est bien sûr pas
morsure de l’histoire du
l’avenant, qui caractérise les personnages
et suggère leur potentiel fantastique en
laissant deviner en filigrane les traumas
Louise l’initiateur idéal. S’inverse alors la
relation attendue : c’est la jeune fille qui
fera verser son propre sang, en prélude à
cinéma, mais son charme premier tient de l’époque. On apprend ainsi, comme une étreinte qui fait du garçon – ne fût-ce
précisément à la crânerie transgenre avec dans un film de Demy ou Varda, que le que symboliquement – le vampire qu’il
laquelle il assume ses multiples filiations fantomatique Maurice (magnétique Fred aspire à être. Jouant jusqu’au bout de l’in-
et influences. La veine vampirique suggé- Blin) rencontré au Café de l’Avenir, est un détermination et du refus de la binarité, le
rée par le titre est une source d’inspiration ancien appelé d’Algérie. C’est cet avatar film apparaît alors comme une œuvre de
essentielle : la jeune Françoise fait part à de Charon qui, se résignant à son propre l’entre-deux et de la réciprocité qui, s’inté-
son amie Delphine d’un rêve prémoni- et définitif retour aux Enfers, va conduire ressant à ses personnages plus qu’à l’issue
toire qui la convainc que la nuit à venir – les filles à la soirée qu’elles convoitent tant. de son récit, se refuse à assigner une fin
pendant laquelle nous la verrons rencon- L’intérêt de La Morsure excède ainsi à l’histoire en dépassant les frontières de
trer un Dracula en devenir – sera celle le brillant de l’exercice de style et de la l’aube. Une façon, sans doute, de réarmer
de sa mort. Les pérégrinations des deux reconstruction vintage. En témoigne l’in- les virtualités du jeu de mots initial. Car
héroïnes adolescentes, pensionnaires d’un soumission de Louise face à l’institution il va de soi que la mort n’est pas toujours
lycée catholique, évidemment non mixte religieuse dont elle transgresse les règles sûre. ■
et tenu par des religieuses, révèlent très vite en n’en conservant ironiquement que le
une autre source, tant le film apparaît, de décorum satanique et spiritiste. Devenue LA MORSURE
l’aveu même de son réalisateur, comme sorcière féministe, l’héroïne gothique fait France, 2023
un chapitre oublié ou inédit de la collec- face à une société, très contemporaine Réalisation, scénario Romain de Saint-Blanquat
tion télé culte de 1994 Tous les garçons et en fait, où la transgression qu’elle théo- Image Martin Roux
les filles de leur âge. Reconstitution d’une rise apparaît comme le meilleur remède à Son François Abdelnour
époque (ici, 1967), ébauche d’intrigues l’effacement : « Quand on est une fille, c’est Décors Sébastien Gondek
amoureuses, récit d’initiation sexuelle et comme si on n’existait pas. C’est pour ça qu’il Costumes Véronique Gély
séquence cathartique de soirée dansante faut faire le maximum de bruit pour que les Musique Émile Sornin
disent ainsi, à la manière des mythiques US dieux nous entendent. » À la nécessité de ce Montage SanabelCherqaoui
Go Home de Claire Denis et Portrait d’une tapage nocturne et de ces pulsions incen- Interprétation Léonie Dahan-Lamort, Lilith Grasmug,
jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles diaires dans l’air du temps correspond a Cyril Metzger, Maxime Rohart, Fred Blin
de Chantal Akerman, la nécessaire échap- contrario le choix du discret Christophe Production Easy Tiger
pée d’une société corsetée et immédiate- (Maxime Rohart), l’apprenti Nosferatu Distribution KMBO
ment pré-soixante-huitarde où le psyché- juvénile qui, aux antipodes des figures Durée 1h27
délisme fraîchement importé d’Angleterre viriles vite repoussées, constitue pour Sortie 15 mai
s’efforce de dégonder l’ordre établi. La
franche réussite de cette évocation repose
tout autant sur le jeu très habité des pro-
tagonistes (étonnantes et complémentaires
Léonie Dahan-Lamort et Lilith Grasmug)
que sur les prouesses immersives du chef
opérateur Martin Roux – dont le numé-
rique restitue une esthétique pelliculaire
de bon aloi – et les ambiances parfois dis-
cordantes du compositeur Émile Sornin,
de Forever Pavot. Les deux artistes tirent
ainsi parti des figures et décors imposés
© EASY TIGER/BNP PARIBAS PICTURES
Anhell69 No futuro (1990), donnait le cap : dans cette piste complexe et ambigüe, préférant
de Theo Montoya l’impossibilité de penser le futur, célébrer maintenir le film dans un flottement poli-
Colombie, Roumanie, France, Allemagne, 2022. le présent et ses débordements. tique accordé à la texture de ses images.
Documentaire. 1h15. Sortie le 29 mai. Vincent Poli On le regrette d’autant plus que les deux
Premier film d’un jeune cinéaste, autres films de la trilogie avaient une por-
Anhell69 est tout du long hanté par la tée autrement plus subversive, là où celui-
mort. En narrateur revenu des enfers, La Belle de Gaza ci privilégie une émotion indéniable mais
Theo Montoya nous donne à voir son de Yolande Zauberman plus consensuelle.
propre corps trimballé par un corbillard France, 2023. Documentaire. 1h16. Sortie le 29 mai. Marcos Uzal
à travers Medellín, dérive nocturne pré- Après Would You Have Sex With an Arab?
texte au portrait d’un groupe de jeunes (2011) et M (2018),Yolande Zauberman
hommes queer. Frères spirituels du réali- poursuit son exploration de la nuit israé- Blaga’s Lessons
sateur, enfants de l’après-Escobar et tous lienne et de la façon dont les questions de Stephan Komandarev
élevés par des mères isolées, ils témoignent politiques qui déchirent le Proche-Orient Bulgarie, Allemagne, 2023. Avec Eli Skorcheva,
de vies impermanentes, rythmées par y sont singulièrement questionnées, ren- Gerasim Georgiev, Rozalia Abgarian. 1h45. Sortie
des disparitions (liées au narcotrafic, à la versées ou crûment mises à nu dans ses le 8 mai.
police ou au VIH) « plus nombreuses que les marges sociales, morales, sexuelles. Le Grand Prix du dernier festival de Karlovy
anniversaires ». Pour cette génération ultra- point de départ de La Belle de Gaza est la Vary, Blaga’s Lessons clôt la trilogie sociale
connectée, les réseaux sociaux font figure recherche par la réalisatrice d’une jeune de Komandarev. Après les chauffeurs de
de cimetières numériques, et c’est d’ail- femme trans aperçue un soir, pendant le taxi (Taxi Sofia, 2017) et les policiers
leurs au pseudo Instagram d’un garçon tournage de M, et dont on lui a raconté (Rounds, 2019), le Bulgare se focalise sur
de 21 ans mort subitement au début du qu’elle serait venue de Gaza jusqu’en les retraités de l’ère post-communiste, une
tournage qu’Anhell69 emprunte son titre Israël à pied. Pour sa quête, Zauberman classe moyenne touchée de front par les
et sa forme, rebondissant d’un premier plonge dans les rues de Tel-Aviv où se dérives de l’économie libérale et poussée
projet fictionnel avorté à des entretiens prostituent des trans arabes, esquissant de vers la misère. Blaga, ex-prof de langue
face caméra. Miracle : le sens de la com- touchants portraits. Elle se tient au plus de 70 ans, est victime d’une arnaque télé-
munauté trouve sa place dans cette œuvre près des visages tout en respectant leurs phonique qui lui fait perdre d’un coup
no future. Recueillis dans l’intimité d’une voiles, maquillages et masques dans un toutes ses économies, destinées à finan-
chambre ou l’apaisante banalité d’une beau jeu entre l’impudeur des propos et cer le tombeau de son mari qui vient de
salle de réunion, les témoignages nour- les flous de l’image. Mais quel sens prend mourir. C’est en travaillant à son tour
rissent la mise en scène de visions fantas- le mythe (car il s’avère que c’en est un) de pour l’escroc qui avait provoqué sa faillite
matiques à l’esthétique techno-insurrec- la belle de Gaza ? Que nous dit-il de ces qu’elle tente de récupérer son argent. Bla-
tionnelle : Medellín peuplée de spectres prostituées et de leurs exils réels ou sym- ga’s Lessons reprend un principe narratif
marginaux aux yeux rouges, ville de fête boliques ? Israël serait le meilleur refuge cher au nouveau cinéma roumain : l’ana-
et de sexe, comme un lien entre les vivants pour les personnes trans de cette région lyse d’un fait divers comme caisse de réso-
et les morts. Il faut dire que la présence du monde, affirme l’une d’elles, qui a nance d’un malaise social plus large, susci-
au volant du corbillard du cinéaste Víctor eu la chance de pouvoir quitter la rue, tant des interrogations philosophiques et
Gaviria, auteur du brûlot punk Rodrigo D: mais la réalisatrice ne creuse pas vraiment morales sur l’époque. Car ce qui cause la
perte de la protagoniste, ce n’est pas seu- brièvement aperçu à l’autre extrémité du épreuves sportives par-dessus la jambe et
lement sa naïveté, mais aussi ses principes récit et redevenue protagoniste fugace lors de dégonfler le chauvinisme qu’elles exa-
moraux (en l’occurrence, son obstination d’un plan que Guadagnino filme comme cerbent. Des membres du Comité olym-
à honorer la mémoire de son mari), mis un plaisir interdit), et que croire à ce que pique (Grégoire Ludig, du Palmashow)
à l’épreuve par la violence du capitalisme. l’on filme, malgré le ridicule, est une aux animateurs TV (le duo comique
Pertinent dans sa critique sociale, le film forme d’ouverture au monde. DAVA), en passant évidemment par les
tourne à la leçon morale via les pirouettes Fernando Ganzo athlètes, le film s’adonne à fond à une lose
d’un scénario omniscient. L’interprétation guignolesque : entre la parodie récurrente
d’Eli Skorcheva dans le rôle principal du journalisme sportif, l’amateurisme
contourne cette mécanique écrasante en Comme un lundi général et les compétiteurs qui, pour
introduisant des nuances qui provoquent de Ryo Takebayashi l’essentiel, mangent, draguent et font du
un réel trouble. Japon, 2024. Avec Makita Sports, Wan Marui. 1h23. karaoké, la solennité des JO déclare for-
Ariel Schweitzer Sortie le 8 mai. fait. Mais l’outrance vient surtout du seul
Le premier long métrage de Ryo Take- qui semble le plus là pour gagner : Paul
bayashi fait longtemps redouter un (Benjamin Voisin), champion de tir à l’ac-
Challengers petit film-concept très artificiel (entre coutrement tue-l’amour et aux mimiques
de Luca Guadagnino L’Effet papillon et Un jour sans fin) via (un peu trop forcées) d’ado attardé. À
États-Unis, 2024. Avec Zendaya, Josh O’Connor, une intrigue de comédie du travail peu l’endroit de son corps, Sein remplace
Mike Faist. 2h11. Sortie le 24 avril. réjouissante : le quotidien d’une agence habilement la dialectique de la compé-
Si le synopsis de cette sorte d’Innocents de pub dont l’équipe semble condamnée tence et de l’échec (Paul est imbattable)
(Bertolucci, 2003) où Mai 68 aurait été à revivre la même semaine indéfiniment. par celle du recroquevillement et de l’ou-
remplacé par le tennis professionnel D’un montage saccadé fait de scènes et de verture : le personnage doit dépasser un
semble tout droit sorti d’un générateur plans infiniment remixés, le film tire une dégoût enfantin du corps de l’autre, en
de scénarios par intelligence artificielle, il mécanique harassante où la satire de la vie accédant certes à la sexualité, mais plus
confirme aussi à quel point la filmogra- de bureau substitue à ses effets de virtuo- généralement en consentant à une proxi-
phie de Luca Guadagnino est imprévi- sité cet effet préjudiciable : la déshumani- mité nouvelle avec son entourage. Le film
sible. Une malheureuse blessure au genou sation totale de la petite bande d’employés trouve là matière à un franc burlesque : les
ayant mis fin à la prometteuse carrière de robotisés qui tente de sortir de cette faille meilleures trouvailles exploitent le retran-
Tashi (Zendaya), la jeune femme va devoir spatio-temporelle. Le cinéaste parvient chement physique de Paul, qui en marge
(dé)partager son cœur entre deux tennis- néanmoins tardivement à donner vie à ses des balles tirées dans le mille et des ébats
men très copains et un peu cochons, joués pantins au prix d’un simple pas de côté, environnants, se coince dans les tourni-
par Josh O’Connor et Mike Faist. C’est quand il renvoie son petit système arty et quets et attrape la mononucléose dès son
sans doute l’interprétation de ce dernier glacial de mise en scène vers un horizon premier baiser.
(révélé dans le West Side Story de Spiel- de conte fantastique empli de sortilèges Mathilde Grasset
berg) qui intéresse le plus, Guadagnino et de mystères. Plus qu’à ses détours vers
saisissant à travers lui la naissance de la tris- la SF ou la parodie de film de malédic-
tesse (dans la partie finale de sa carrière) et tion, c’est au beau personnage du patron Fainéant·es
ce qui dans son amitié sportive et intime (Makita Sports), qui d’ombre tyrannique de Karim Dridi
peut s’approcher d’une chanson de The se révèle gentil sorcier miyazakien (un France, 2024. Avec .jU, Fanny Jullian, Lucas Viudez.
Smiths (mettons «You’ve Got Everything créateur de mangas aux rêves brisés), que 1h43. Sortie le 29 mai.
Now »). Le reste est affaire de tennis. Si le Comme un lundi doit de finir bien mieux Dès son titre inclusif, le dernier film
choix d’un sport basé sur des face-à-face qu’il n’avait commencé. Le dernier tiers, de Karim Dridi, Grand Prix du festival
pour raconter un triangle amoureux peut voyant toute hiérarchie s’inverser au pro- Écrans mixtes, renvoie dos à dos glamou-
interroger, décomposer les treize ans du fit d’une joyeuse aventure collective (la risation de la marginalité et normalisa-
récit en de constants allers-retours tem- création enfiévrée d’un manga), permet tion de l’idéologie néolibérale grâce aux
porels déroute tout autant. C’est simple : enfin au film et à sa petite communauté péripéties de deux amies routardes, Djoul
tentez de frapper une balle vers le passé de damnés de libérer sa part d’émotion et Nina. Après s’être fait expulser de leur
ou le futur, vous verrez, personne ne sera et d’humanité. squat, elles passent par la case garde à vue
là pour la renvoyer. Trouple faute. Faisant Vincent Malausa avant de reprendre la route, se séparer, se
fi de ces questions, Guadagnino s’amuse retrouver, de points de chute en petits
presque euphoriquement à entrer dans boulots qu’elles quittent dès qu’elles ont
chaque match et chaque dialogue comme L’Esprit Coubertin « fait leur temps » ou que la police les y
dans un laboratoire où épuiser toutes les de Jérémie Sein force. Le jeu de l’oie anarcho-punk de
possibilités de découpage d’un échange France, 2024. Avec Benjamin Voisin, Emmanuelle leur trajectoire n’est réglé par aucune game
(jusqu’aux solutions aberrantes comme Bercot, Rivaldo Pawawi. 1h18. Sortie le 8 mai. theory ni manuel de scénario. C’est la plus
la caméra souterraine). En plein présent Dans Les Fous du stade, les Charlots grande subversion de Fainéant·es : le scope,
des corps, de leurs interactions sportives raflaient les médailles. Les athlètes du pre- chevillé aux plans d’ensemble du road-
et charnelles, l’Italien rappelle que l’inté- mier long métrage de Jérémie Sein n’en movie, donne ici l’espace nécessaire au
rêt est toujours ailleurs (à l’image de ce gagnent pas une, mais il y a entre les deux déploiement d’une anthropologie alter-
« waoh » d’une juge de ligne, personnage films une même façon de prendre les native, autour de nombreux gros plans de
gestes de soin échangés, de teufs exutoires d’anachronisme : une mystérieuse image qui s’occupe d’un vieil aveugle atteint de
et de dilemmes moraux nés des aléas de qui passe de main en main évoque l’aspect la maladie d’Alzheimer et de son épouse
l’âge, de la santé et du manque de liberté d’un clitoris, et le journal intime de la aux accès paranoïaques, Lee Sol-hui
généralisé. La manière dont Fainéant·es sœur d’Élisabeth emploie des termes crus déjoue très vite la charpente hanekienne
interroge le sens politique de la vulné- qui dissonent avec la réalité de l’époque. de son récit. L’accumulation des patho-
rabilité avoisine le questionnement que Découvrant ces écrits, la jeune croyante logies de ses personnages crée une forme
Judith Butler reprenait à Adorno en 2012 : adopte une vision hérétique de Dieu, étrange de grotesque à combustion lente
« Comment mener une vie bonne dans une vie s’ouvrant à un désir abondant. Son trem- qui lui permet d’échapper aux ressorts
mauvaise ? » S’il n’apporte pas de solution blement intérieur affecte jusqu’à l’image, convenus tant de la psychologie que de la
confortable, le fou rire absurde de Djoul qui, par un délicat travail avec la cheffe pitié et de la catharsis. De longs plans sur
et de son père autour du mot « travail » opératrice Marine Atlan, paraît prise de des visages fermés durent outre mesure,
déjoue les réponses hâtives. Pesant ses vertige, rendue instable, au seuil de l’hal- de sorte que les affects restent énigma-
images et ses dialogues avec finesse, Dridi lucination. Le personnage s’accorde alors tiques et impartageables. La recherche
parvient à se tenir toujours sur le fil du à une autre vibration du monde, guidé de compassion s’efface progressivement
drame, dans une empathie aussi dénuée de par une caméra dont les perspectives devant le sarcasme et la dissonance. Cela
naïveté que de misérabilisme. inattendues semblent parfois issues de la permet de décrire une société atomi-
Circé Faure nature elle-même, comme si c’était tan- sée dans laquelle le dialogue intergéné-
tôt la montagne, tantôt un insecte qui rationnel est impossible : les jeunes ne
accompagnaient la révélation mystique pensent qu’au sexe, les plus âgés à la mort,
Foudre d’Élisabeth, l’invitant à unir sa matière ceux entre les deux au vide. Les plans
de Carmen Jaquier aux leurs. Si Foudre est empreint d’éro- se disjoignent, installant des discordances
Suisse, 2022. Avec Lilith Grasmug, Sabine Timoteo, tisme, Carmen Jaquier se tient loin du cli- visuelles de plus en plus nettes, tels ces
François Revaclier. 1h32. Sortie le 22 mai. ché de la jeune prude qui se dévergonde. champs-contrechamps décalés entre l’ai-
Lorsque Élisabeth (Lilith Grasmug), Elle dépeint avec une précision pudique dante et l’aveugle. Plutôt que du thriller,
encore adolescente, est rappelée du cou- la découverte qu’une simple caresse peut la logique ici à l’œuvre tient d’un bur-
vent pour aider sa famille aux champs à piquer (étonnante scène sensuelle avec lesque distancié et dérangeant, amplifié
la mort de sa sœur, elle découvre bientôt des orties), suspendre une histoire ou la par l’usage du montage alterné. Le sou-
que le nom de celle-ci est couvert d’op- détourner de son cours. venir de Burning de Lee Chang-dong sur-
probre – elle aurait couché avec « tout le Olivia Cooper-Hadjian git vers la fin, à cause d’une volonté trop
monde ». Si Foudre semble alors s’engager appuyée d’évider les actions et de créer
sur la voie d’une classique dénonciation des accélérations brusques qui brisent le
de l’oppression féminine à travers les Greenhouse montage avant de le faire imploser. La
lieux et les âges (ici la Suisse vaudoise des de Lee Sol-hui cinéaste reste trop attachée aux accents
années 1900), le premier long métrage de Corée du Sud, 2023. Avec Kim Seo-hyeong, sardoniques de son récit pour atteindre
Carmen Jaquier s’affranchit bien vite des Yang Jae-sung, Ahn So-yo. 1h40. Sortie le 29 mai. une violence lyrique où la forme elle-
jougs de l’argumentation et de la vrai- Bien qu’elle suive une aide-soignante à même parviendrait à s’autodétruire.
semblance. La cinéaste cultive une forme domicile, Moon-jung (Kim Seo-hyeong), Jean-Marie Samocki
LA VINGT-CINQUIÈME HEURE
Heroico les distensions sadiques propres au torture la mémoire collective perd la mémoire
de David Zonana porn, les jumpscares progressifs façon Jason individuelle. Maité Alberdi se plonge
Mexique, 2023. Avec Santiago Sandoval Carbajal, Blum, les minauderies autoréférentielles de au plus près de l’intimité du duo qu’il
Fernando Cuautle, Mónica del Carmen. 1h28. l’elevated horror et même cette extase de forme avec son épouse, la comédienne et
Sortie le 22 mai. la défiguration qui a nourri tant de films ancienne ministre de la Culture Paulina
Exposé à la brutalité d’interrogations gore. Arkasha Stevenson remplit pourtant Urrutia. La caméra est plantée près des
venues du hors-champ, le gracile Luis son cahier des charges : elle explicite bel corps, au lit, dans la salle de bains, au parc.
(Santiago Sandoval Carbajal) donne les et bien les événements qui conduisent à Loin de se crisper face au déclin, Pau-
raisons qui le poussent à rejoindre l’école la réincarnation de Satan et que le film lina tâche longtemps de jouer avec, soit
militaire mexicaine. Dénudés, courbés de Richard Donner, La Malédiction (1976), de dépathologiser l’Alzheimer. La réus-
vers l’avant, de jeunes hommes alignés garde sous silence. Le spectateur suit ainsi site du film tient au montage. Les oublis
sont soumis à une inspection. Ces deux les efforts de Margaret (Nell Tiger Free), de Gongóra épousent d’abord le rythme
premiers plans l’indiquent : de l’esprit et une jeune religieuse américaine accueillie de la respiration de tout couple ancien,
du corps, l’armée, dans son entreprise dans un couvent romain, pour protéger nourri d’anodines confusions et de débats
de transformation de novices en soldats Carlita (Nicole Sorace), une autre novice, décisifs, par exemple à propos du véri-
au service de la patrie, ne laisse rien lui et découvrir le mystère qui entoure des table moment de la première rencontre.
échapper. L’entrée dans l’institution appa- enfants mort-nés. Bien plus qu’à la progé- Pourtant, quand la maladie s’aggrave,
raît d’abord sous l’œil de David Zonana niture, la cinéaste s’intéresse aux mères, et l’héroïque stabilité psychique de l’aidante
(Mano de obra, 2019) comme l’intégra- suggère que l’asservissement psychique et vacille. Quand Gongóra, recroquevillé sur
tion à un ordre spatial. Le corps de Luis physique des femmes constitue la condi- ses livres, terrorisé à l’idée qu’on veuille
se trouve enfermé dans les masses specta- tion de la perpétuation de l’Église comme les lui voler, ne la reconnaît plus, la faculté
culaires de l’ancien temple aztèque ser- institution, la plaçant tout entière du côté d’oubli n’autorise plus rien, que ce soit
vant de base, comme au sein de composi- du démoniaque – ce qui rejoint de façon dans l’action ou dans l’amour. L’eau de
tions géométriques ou de travellings glis- étonnante L’Enlèvement de Marco Bel- rose prend alors le goût des larmes.
sants, entièrement pris dans des lignes de locchio. En désaturant les couleurs, elle Hélène Boons
force par rapport auxquelles chaque écart fait l’éloge de l’équivoque et du clair-
peut être puni ou implique une solitude. obscur. Figées brutalement, les séquences
Ponctué d’incursions cauchemardesques, sont dépossédées de leur climax, à l’instar Memory
Heroico exprime également une péné- du prologue : alors que les débris d’une de Michel Franco
tration mentale : sous l’aile du sergent icône transpercent le crâne d’un prêtre, États-Unis, Mexique, Chili, 2023.
Eugenio (Fernando Cuautle), corrupteur la cinéaste ne filme pas une hémorragie Avec Jessica Chastain, Peter Sarsgaard,
poupin, la conscience de Luis est peu à mais une plaie béante dans un instant Brooke Timber. 1h40. Sortie le 29 mai.
peu infiltrée par un trouble moral. Inspiré suspendu, sans aucun effet sanguinolent. Ce huitième long métrage de Michel
par le témoignage de militaires, Zonana Pour créer des images dont la puissance Franco est peut-être un tournant dans
décrit une déshumanisation progressive et traumatique met à distance la jouissance la carrière du Mexicain, qui réalise pour
montre comment une institution censée du spectacle, elle construit ses scènes hor- la première fois un film aux États-Unis
protéger la population de la violence la rifiques autour de moments d’effraction (depuis, il en a terminé un deuxième,
perpétue et la retourne contre les siens, extrêmement brefs, quasiment hallucinés, Dreams, et se prépare à tourner en Israël).
comme Luis avec ses proches. Mais s’il a qui s’emploient à déchirer la forme fil- Ce changement pourrait aussi annoncer
alimenté le débat de société au Mexique, mique elle-même, tel ce plan de la main une évolution dans le style de Franco,
le film encourt le risque de coller à la du diable sortant d’un vagin. car Memory est exempt d’une certaine
logique qu’il révèle et critique par ailleurs. J.-M.S. complaisance dans la représentation de
Subtil dans le louvoiement entre rêve et la violence ou du sexe qui caractérisait
réalité, le trait, à trop suivre ses lignes de jusqu’alors une partie de sa filmographie
force, menace de pencher du côté de la La Mémoire éternelle mexicaine (Después de Lucia, New Order).
maîtrise. Tension interne qu’illustre une de Maité Alberdi À New York, Sylvia (Jessica Chastain),
fin qui se veut ouverte et ambiguë mais Chili, 2023. Documentaire. 1h25. Sortie le 8 mai. mère célibataire et ancienne alcoolique,
tient littéralement le spectateur en joue, Selon Nietzsche, sans faculté d’oubli, rencontre Saul (Peter Sarsgaard), qui
privilégiant le choc moral à l’approfondis- toute jouissance et toute action sont souffre de démence, et commence à l’ac-
sement politique. Au cinéma aussi, il faut impossibles. Autrement dit : pour vivre compagner dans son quotidien comme
apprendre à baisser les armes. heureux, vivons oublieux. Le docu- aide à domicile. Petit à petit, ce lien se
Romain Lefebvre mentaire La Mémoire éternelle prend en transforme en une histoire d’amour qui
apparence Nietzsche au mot. Frontal se heurte vite à l’hostilité de la famille
dans son désir de susciter l’émotion, il de Saul. Franco s’efface ici devant son
La Malédiction : L’Origine expose le pouvoir insolent de l’eau de sujet en omettant de l’encombrer d’effets
d’Arkasha Stevenson rose lorsqu’elle amène à envisager l’oubli de style superflus. Sans qu’il soit d’une
États-Unis, Italie, 2024. Avec Nell Tiger Free, Bill avec confiance. Augusto Gongóra, jour- grande originalité, Memory reproduit à sa
Nighy, Sonia Braga. 1h57. Sortie le 10 avril. naliste engagé dans la contestation du façon les codes du mélodrame classique
La Malédiction : L’Origine se détache de régime de Pinochet, décline sous le coup en décrivant avec simplicité la rencontre
l’horreur contemporaine en refusant de la maladie d’Alzheimer. L’artisan de entre deux âmes blessées par la vie. Dans
la deuxième partie, le dévoilement des Le Temps du voyage beau jeu de moquer la laideur de The
blessures intimes de la protagoniste est d’Henri-François Imbert Palace : ce mauvais goût érigé en totem,
cependant d’une charge qui frôle le misé- France, 2023. Documentaire. 1h25. de la bande-son anonyme aux décors
rabilisme. Mais l’interprétation sèche et Sortie le 24 avril. enneigés numériques, est tout l’enjeu (le
juste de Chastain et de Sarsgaard (primé Tout commence par une invitation à seul) du film, récit du 31 décembre 1999
à Venise) parvient à émouvoir, ce qui n’est visiter Jargeau. Construit par le gouver- dans un grand hôtel des Alpes suisses. Une
pas rien pour un film de Franco. nement de Vichy et en service jusque troupe d’acteurs réjouis assume une part
A.S. fin 1945, un camp a servi à emprisonner de monstruosité, et en particulier Mic-
dans cette commune du Loiret, comme key Rourke, roi des freaks passés par la
sur une trentaine d’autres sites, les chirurgie esthétique, les traits gelés par
L’Ombre du feu « Nomades » de France. De l’alignement le botox. Si tous sont lubriques, vénaux
de Shinya Tsukamoto des baraques en bois et en tôle, il ne ou séniles, la verve acide interroge : qui
Japon, 2023. Avec Shuri, Mira Moriyama, reste qu’une poignée de photographies. Polanski croit-il offenser dans cet univers
Oga Tsukao, Hiroki Kome. 1h35. Sortie le 1er mai. Comme pour No pasarán, album souve- d’ultra-riches où s’écharpent retraités du
Après Fire on the Plain (2014) et Killing nir (2003), qui ressort en salles, Henri- porno, mafieux russes et touristes saou-
(2018), L’Ombre du feu est le troisième François Imbert remonte la piste d’une diennes ? La véritable vulgarité qui cercle
volet d’une trilogie consacrée par Tsu- histoire ignorée en essayant de nouer The Palace est cette conception d’une
kamoto à la guerre. Si Fire on the Plain se images d’époque, traces matérielles et comédie « à l’italienne » anachronique et
déroulait vers la fin de Seconde Guerre paroles. Ici, la recherche tourne court : au souffle court, obsédée par l’érection
mondiale, L’Ombre du feu mesure les nulle carte postale, aucun témoin direct. et les excréments, et ne proposant qu’un
conséquences de ce séisme sur un Japon Du camp de Montreuil-Bellay ne per- amas de saynètes brouillonnes. Peut-être
déjà vaincu et traumatisé. Au lendemain siste que quelques marches jouxtant une parce qu’il se rêve maudit mais n’est en
du conflit, une prostituée accueille dans nationale indifférente. Plutôt que de faire réalité que boudé, Polanski clôt son film
le bar où elle travaille un jeune orphe- place à ces manques ou ces absences, le sur un doigt d’honneur adressé au spec-
lin et un soldat démobilisé. Ensemble, ils cinéaste se raccroche alors à diverses ini- tateur – la fornication entre un chihua-
tentent de former une famille alternative, tiatives évoquant le traitement des voya- hua et un pingouin à l’aube de l’an 2000.
mais une crise de folie du soldat met vio- geurs durant la Seconde Guerre mon- Nul besoin de se sentir visé : loin de com-
lement un terme à cette illusion. L’essen- diale, de l’inauguration d’un monument poser le portrait du public de The Palace,
tiel est raconté du point de vue de l’en- familial aux répétitions d’un spectacle. ses monstres demeurent rivés au monde
fant, qui doit affronter seul les horreurs La volonté louable de bâtir le film au intime du cinéaste.
de la guerre et survivre dans le chaos pro- gré des rencontres se paye d’une impres- V.P.
voqué par la défaite (à 5 ans, il sait déjà sion tenace de flottement. Pour ce projet
manier une arme et se trouve sur le point dont le tournage s’est étalé sur plusieurs
d’exécuter un homme). L’Ombre du feu années, et qui semble avoir peiné à trou- Les Trois Fantastiques
évoque le chef-d’œuvre d’Elem Klimov, ver sa forme (plusieurs entretiens spon- de Michaël Dichter
Requiem pour un massacre, par sa façon de tanés s’achèvent par une coupe brutale), France, 2024. Avec Diego Murgia,
traiter la déshumanisation provoquée par on comprend que le cinéaste ait vu en Emmanuel Bercot, Raphaël Quenard. 1h36.
la guerre et comment celle-ci met bru- Thierry Patrac une bouée. Figure locale Sortie le 15 mai.
talement fin à l’innocence de l’enfance. d’Agde, celui-ci a entrepr is de faire Max, Tom et Vivian (Diego Murgia, Jean
Mais si le film de Klimov était marqué entendre l’histoire et la culture de son Devie, Benjamin Tellier) possèdent toute
par une esthétique spectaculaire, celui de peuple. L’acteur et dramaturge amateur la panoplie de préado d’un teen movie
Tsukamoto est minimaliste (la première finit hélas par embourber Le Temps du nostalgique des années 1980 (vélos, com-
partie se déroule principalement en inté- voyage dans un cabotinage bien éloigné bines pâtissières et cabane-QG), excepté
rieur, dans la pénombre d’un bar entouré de ses enjeux de départ. un « Monde à l’envers » à la Stranger Things.
de ruines). Le réalisme de L’Ombre du feu Raphaël Nieuwjaer C’est que le village où Max tente de
cède parfois la place à des images plus concilier une gentillette quête d’argent
abstraites et oniriques, comme cette vue pour partir en colo avec ses amis, et les
aérienne de la ville tournée en studio à The Palace histoires de trafic dans lesquelles le plonge
l’aide d’une maquette, qui témoignent de de Roman Polanski son grand-frère Seb (Raphaël Quenard),
la force visionnaire du cinéaste. La der- France-Italie-Pologne-Suisse, 2023. tout juste sorti de prison, est lui-même un
nière séquence, sidérante, montre l’enfant Avec Oliver Masucci, Mickey Rourke, Fanny Ardant. « Upside Down » à ciel ouvert. Jouant avec
en plein cœur du marché noir de la ville 1h41. Sortie le 15 mai. un étalonnage pop qui contraste avec la
où il tente de gagner sa vie. Elle annonce Depuis sa présentation à Venise en l’ab- cruauté du récit, Michaël Dichter filme
la transposition des lois de la guerre sur sence du réalisateur, on guettait la sor- dans son premier long métrage ce terri-
le terrain économique qui, à travers le tie française du dernier film de Roman toire ardennais en voie de désindustriali-
développement d’un capitalisme sauvage, Polanski. Au distributeur Swashbuckler sation comme un bac à sable mal rangé où
contribuera au refoulement illusoire de de se dévouer, le spécialiste du cinéma de les revolvers et les pistolets à billes, objets
la violence et de la cruauté humaines patrimoine confessant au passage ne pas fétiches de deux genres opposés, traînent
dans le Japon de la reconstruction. avoir vu le film mais désirant « faire plai- les uns près des autres et ne cessent de
A.S. sir aux fans de cinéma ». Certes, on aura eu changer de valeur et de dangerosité. À
AGAT FILMS
Un homme en fuite de Baptiste Debraux.
mesure que le jeune Max s’enfonce dans bonne idée de ne pas faire se croiser outre Englert utilisent deux corps différents.
un itinéraire économique de plus en plus mesure ce fils de patron et cette flic fille Mateusz Wiecławek incarne sa jeunesse,
scabreux, son monde se révèle celui d’un d’ouvrier, dans un contexte où « tout est lorsque ses proches l’appellent encore
lumpenproletariat familial sur lequel se parti de la grève à la fonderie » et où le préfet Andrzej : s’affirment déjà un sentiment
déporte le chaos de son idole, Seb, que requiert de la gendarmerie la paix sociale. de décalage et un sens du secret que
l’agilité de Quenard et la mise en scène La propension des grévistes à héroïser le le mariage avec Iza (Joanna Kulig) ne
antinaturaliste de certaines séquences bad boy local qu’est Johnny navigue en fait qu’approfondir. Mais les cinéastes
réussies changent en tornade imprévi- eaux politiques douteuses, comme si les ne peuvent les installer sans dramati-
sible. D’autres scènes, notamment celles travailleurs en lutte étaient forcément ser à outrance les images. En montant
qui usent d’une ironie méta de montage séduits par le banditisme. Dès qu’il s’em- directement les séquences à partir de
ou de mixage, confinent au cynisme (Max barque dans des flash-back adolescents, leur point culminant, en accusant les
forçant sa propre cabane d’enfance à coup s’impose des dialogues explicatifs avec un contrastes, ils neutralisent la tension dra-
de pierres). Mais cette unité de lieu super- syndicaliste ou ravive une flamme amou- matique et se retrouvent à compenser en
posant un imaginaire pollué par un autre reuse entre Paul et une ouvrière, le scéna- accumulant force ralentis à la recherche
fait la force politique du film, car Dichter rio ôte au film sa principale qualité : son d’un espace pour l’émotion. La linéa-
réussit à les maintenir enchevêtrés jusqu’à infusivité. Drames familiaux et déréliction rité chronologique entrave aussi leurs
une issue qui exclut tout happy end. régionale s’offrent mieux ici juxtapo- efforts. Des effets de surface scandent
C.F. sés, amollis, comme l’île boueuse sur la chaque ellipse avec une application trop
Meuse où Johnny et Paul, lecteurs de Ste- scolaire : graffitis « Solidarnosc » en 1986,
venson, construisaient des cabanes sous affiche de La Double Vie de Véronique pour
Un homme en fuite les feuilles mortes. En faisant converger les années 1990 en guise de clin d’œil
de Baptiste Debraux Bouillon et Drucker vers cette périphé- appuyé, fast-foods pour le temps pré-
France, 2023. Avec Bastien Bouillon, Léa Drucker, rie sans usage pour les autres habitants, sent. Ces surlignages didactiques gênent
Pierre Lottin. 1h46. Sortie le 8 mai. Un homme en fuite cesse enfin de s’ébattre moins lorsque Małgorzata Hajewska-
Sans surprise pour ce premier long d’un avec sa dramaturgie de polar pour décan- Krzysztofik prend en charge le rôle à la
enfant du pays revenant y tourner, la ter à ciel ouvert. maturité. L’actrice ne cherche pas à jouer
ville ardennaise imaginaire qui émerge Charlotte Garson une évolution, mais la constance d’une
des brumes au début d’Un homme en fuite décision, sans pathos. Animé par la liberté
est le rendez-vous des transfuges : écri- et le respect de soi-même, le personnage
vain baroudeur qui a coupé les ponts, Une autre vie que la mienne assume socialement son identité, et les
Paul (Bastien Bouillon) se fait violence de Małgorzata Szumowska et Michał Englert péripéties du mélodrame s’articulent
pour revenir y chercher son ami d’en- Pologne, 2023. Avec Małgorzata Hajewska, davantage sur l’état du droit polonais. La
fance, Johnny (Pierre Lottin), braqueur Joanna Kulig, Mateusz Wiecławek. 2h04. logique sulpicienne qui guidait la mise
en cavale, tandis qu’Anna (Léa Druc- Sortie le 29 mai. en scène jusque-là arrive à s’estomper. La
ker), officière de gendarmerie à Reims, Pour raconter de 1980 à 2023 les obs- mise en scène donne un peu plus d’es-
enquête sur ce hold-up sanglant sans dire tacles familiaux et institutionnels que pace à ses actrices et se concentre sur
à ses collègues qu’elle est du cru. Bap- rencontre Aniela, enfermée à sa nais- la précision des gestes et de la voix par
tiste Debraux tresse beaucoup de pon- sance dans une apparence masculine, lesquels Aniela se met à exister.
cifs dans ce thriller du terroir, mais il a la Małgorzata Szumowska et Michał J.-M.S.
Balle au centre
par Josué Morel
Apolitique
vec Baron noir, Éric Benzekri s’est taillé
une réputation de fin observateur de la
française, voire de pythie, tant
La piste de la dystopie est néanmoins
en partie trompeuse : comme Baron
noir, La Fièvre est surtout empreinte
au détour d’une scène de fête). Chez
Benzekri, le pire est toujours à imagi-
ner en miroir d’un passé grossièrement
la série a parfois su viser juste dans ses d’une étrange foi envers la chose poli- idéalisé, ce qui produit par ricochet un
hypothèses fictionnelles : dissolution du tique qui, loin de rendre hyperréaliste certain schématisme dans la représenta-
centre-gauche dans un extrême centre ce qu’elle met en scène (alors même tion des courants antagonistes structurant
attrape-tout, émergence d’une union des qu’elle brouille les cartes en mélangent le paysage politique contemporain. La
gauches (deux ans avant la formation de un club de foot fictif avec des figures série paraît dans un premier temps orga-
la NUPES), etc. La Fièvre va encore plus médiatiques réelles – Cyril Hanouna, niser un duel, mais elle repose au fond
loin en imaginant comment les tensions Hervé Mathoux…), déréalise le récit. sur un triangle de personnages féminins
identitaires traversant la société française Ici, on connaît par cœur des pages de représentant chacun l’un des pôles du
pourraient devenir le ferment d’un effon- Stefan Zweig, le patron d’une société de débat public : au centre, Sam Berger (qui,
drement de l’idéal républicain et même communication met gracieusement les comme l’indique son patronyme, tente
d’un affrontement ar mé. Cassandre, ressources de son entreprise au service de ramener la masse des Français dans
Benzekr i ? On pourrait le croire au de la lutte contre les idées fascisantes, et le giron de la raison), à droite la per-
regard du tour de manège anxiogène même Marie Kinsky, dont le cynisme fide Kinsky, et à gauche Kenza Chelbi
proposé par sa nouvelle fiction – c’est est la marque de fabrique, se révèle être (Lou-Adriana Bouziouane), une mili-
d’ailleurs dans un parc d’attractions que une intrigante lettrée et raffinée, héri- tante antiraciste bardée de diplômes qui
s’ouvre le dernier épisode de la saison. tière d’une époque révolue où la valeur participe, en dépit du bien-fondé de son
La Fièvre prend la forme d’une partie d’une personnalité politique se mesu- combat, à l’exacerbation des crispations
d’échecs à distance entre la communi- rait à son bagage culturel. Le reste est identitaires. On devine rapidement où la
cante Sam Berger (Nina Meurisse) et à l’avenant. Si Baron noir se lovait dans série veut en venir : sans mettre un strict
l’influenceuse d’extrême droite Marie la nostalgie des années Jospin, en ima- signe égal entre les « extrêmes » (Chelbi
Kinsky (Ana Girardot), mais aussi d’un ginant une France qui, dans son cœur et a pour elle des convictions – c’est in fine
grand huit narratif partant d’une tempête ses tripes, était viscéralement de centre- ce qui la sauve), Benzekri les met tout de
médiatique autour d’un footballeur pour gauche, La Fièvre regrette quant à elle même dos à dos, jusque dans un étonnant
arriver aux prémices d’une loi défendant le mythe « black, blanc, beur » de 1998 parallèle creusé par l’évolution du récit :
le port d’armes citoyen. (on entend d’ailleurs « I Will Survive » si les thèses anticoloniales, le prétendu
« wokisme » et la cancel culture ont tra-
versé l’Atlantique pour s’immiscer dans
© THIBAULT GRABHERR/QUAD+TEN/CANAL+
LA FIÈVRE
France, 2023
Réalisation Ziad Doueri
Scénario Éric Benzekri, Laure Chichmanov, Anthony Gizel
Image Tommaso Fiorilli
Montage Eric Armbruster, Camille Toubkis
Interprétation Nina Meurisse, Ana Girardot, Alassane Diong,
Benjamin Biolay, Lou-Adriana Bouziouane, Xavier Robic
Production Quad
Durée 6 épisodes de 50 à 60 minutes
© LES VALSEURS
Samuel cette tendance en ancrant le récit dans d’ailleurs une place centrale dans la série),
d’Émilie Tronche un matériau brut : la réalité du souve- ainsi qu’une grande acuité sentimentale.
France, 2024. Animation. 21 épisodes nir. Avec un fétichisme tout linklaterien, Les épisodes sont généralement construits
de 3 à 5 minutes. Diffusion sur Arte. l’Angoumoisine Émilie Tronche plonge en trois temps, comme des haïkus, pré-
La forme courte, en animation, est pro- dans la vie d’un garçon de 10 ans au mitan sentant d’abord Samuel assis face à son
pice à la démonstration d’une technique des années 2000, à travers une multitude journal intime, dépliant ensuite une situa-
et d’un style, à défaut de toujours abri- de détails irrésistibles pour quiconque a tion et faisant enfin imploser une émo-
ter un véritable regard. C’est du moins grandi à cette époque. La beauté de la tion, en général à l’aide d’une chanson. Au
l’impression que peuvent donner certains série ne provient cependant pas seulement sein de cette structure imparable, Émilie
courts montrés en festival, dont le carac- de son appétit nostalgique (on y croise Tronche (qui double tous les personnages,
tère évanescent (entre narrations flot- feuilles Diddl et discussions MSN), mais laissant deviner qu’elle est un peu chacun
tantes visant une sensation poétique et bien de la précision dont fait preuve la d’eux) se distingue par un art de la rup-
sujets plus ou moins arbitraires) les fait réalisatrice pour rendre vivant le petit ture, ménageant çà et là de nombreuses
presque passer pour des interludes au monde qu’elle anime. Derrière la pré- épiphanies. Aucun doute ne subsiste face
milieu de films en prises de vues réelles. tendue désinvolture du dessin en noir à ces scènes (un jeu de l’épervier, un spec-
Les pastilles de Samuel, dérivées d’un et blanc sur tablette graphique se cache tacle, un ciel qui se brouille) : il y a bien
court bricolé posté il y a quatre ans sur une impressionnante maîtrise du décou- ici un regard, donc une cinéaste.
Instagram, prennent le contre-pied de page et du mouvement (la danse occupe Marin Gérard
PRÉSENTATIONS ET DÉBATS
Le 16 mai à 19h au cinéma Le Lido, Saint-Maur-des-Fossés Le 29 mai à 20h au Centre des arts, Enghien-les-Bains
Pierre Eugène présente Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman Dans le cadre de son ciné-club « Autour de Pialat », Charlotte Garson
dans le cadre de la saison Ciné Histoire. présente Sous le soleil de Satan en compagnie du monteur Yann Dedet.
Le 19 mai au Pavillon du Cinéma du monde, Festival de Cannes Du 1 au 4 juin au Festival du film juif de Toronto, Canada
Dans le cadre de saison lituanienne, Ariel Schweitzer anime la table-ronde, Ariel Schweitzer présente une carte blanche et une conférence sur le cinéma
« Re-découvrir le cinéma lituanien en France ». israélien en temps de crise.
Le 20 mai à 20h au Cinéma L’Archipel, Paris Le mardi 4 juin à 20h au CinéCentre, Dreux
Pierre Eugène et Marie Anne Guerin présentent leur ciné-club Thierry Méranger présente La Poison de Sacha Guitry.
« Deux dames sérieuses ».
Le mercredi 5 juin à 20h au Saint-André des Arts, Paris
Du 25 au 31 mai au Festival Sicilia Queer, Palerme (Italie) Romain Lefebvre anime une séance d’Or de vie de Boubacar Sangaré,
Pierre Eugène présente plusieurs séances ainsi que son ouvrage Exercices en sa présence.
de relecture. Serge Daney 1962-1982.
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* Parution avril et novembre. ** Prélèvement sur 11 mois sur 1 année.
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JOURNAL CAHIERS DES
GNCR cinéastes. La Bataille de Solférino différentes interprétations entre ne sont pas égaux, pour autant
Gautier Labrusse, président, et a fait près de 40 000 entrées à les commissions régionales. Cela toutes les salles qui défendent
Jérome Brodier, délégué général sa sortie, mais dans le contexte faciliterait aussi une meilleure au quotidien les valeurs de l’Art
« On a la volonté de distinguer les actuel on peut penser qu’il ferait visibilité aux exploitants sur le et Essai doivent être reconnues à
films Recherche et découverte, car autour de 15 000. C’est pourquoi travail particulier de chaque salle. » leur juste valeur. »
leur présentation demande plus il faut mieux valoriser dans le
d’implication que celle des films classement la prise de risque et AFCAE FNCF
porteurs. Et il y a une véritable l’éditorialisation. Pour renouveler Guillaume Bachy, président, et David Marc-Olivier Sebbag, délégué
alerte sur ces films depuis le la création, il est primordial que Obadia, délégué général général
Covid : le public et les salles les salles qui osent programmer « La hausse du nombre de films « La France réunit deux éléments
prennent moins de risques, avec des films plus difficiles puissent recommandés est liée à une qui sont partout ailleurs séparés :
en 2021 moins 52 % de séances et être accompagnées pour le faire. augmentation du nombre de la densité du parc et la mixité de
moins 66 % d’entrées par rapport C’est un engagement pour demain, films qui sortent, mais le taux la programmation. L’Art et Essai
à la période 2017-2019, sous- car si ces films ne sont plus vus, est relativement constant. Et il aide à une diffusion large qui,
exposition qui met en difficulté ils ne seront plus produits. Nous n’y a pas trop de salles classées, dans un cercle vertueux, permet
les distributeurs comme on le serions également partisans de dans la mesure où cette hausse en retour un élargissement du
voit actuellement avec Météore, repenser les systèmes de mesure reflète une volonté politique goût du public. La réforme doit
Urban, Rezo ou Shellac. D’où la des entrées, pour réévaluer d’aller vers une culture pour résoudre des problèmes structurels
proposition de valoriser les films collectivement ce que c’est qu’un tous. On a conscience qu’il faut qui sont en partie liés au succès du
fragiles Recherche et Découverte film qui marche. Le bordereau à la soutenir les films Recherche et dispositif. Le fait que l’enveloppe
et de minorer les films porteurs séance et le taux de remplissage découverte, qui sortent à 93 % budgétaire soit fixe 1 a fait que
à partir d’une sortie sur 350 des séances peut être un bon dans des salles Art et Essai, à les salles qui font le plus de
copies, suivant la position du indicateur pour cela. » l’inverse nous sommes méfiants travail ont subi un abattement
BLOC. Le choix du public est lié sur l’idée de la pondération. de leurs subventions. Pour cela,
à l’exposition des films, il faut SCARE Pour une raison philosophique : l’augmentation de l’enveloppe doit
un travail de longue haleine pour Stéphane Libs, co-président qu’est-ce qui différencie un film aussi faire partie des paramètres.
amener le public à découvrir des « La recommandation des films Art et Essai d’un autre ? Mais aussi En raison de la dualité de l’Art
films différents, et ce travail doit a priori entraîne un système de pour une raison économique. Le et Essai des villes et celui des
être justement récompensé. » dosage par des exploitants qui plan de sortie est souvent un champs, nous sommes pour
ne voient parfois plus les films argument des distributeurs pour l’incitation et le bonus plus que
ACID mais programment des succès ne pas donner un film à une salle, pour la punition et le malus : la
Arlène Groffe, déléguée générale pour atteindre un quota alors notamment dans les zones à forte notion de film exigeant n’est pas la
par intérim que l’objectif est d’inciter à aller concurrence où les négociations même partout, et il est important
« Depuis la fin des VPF [Virtual vers tous types de cinémas et de se durcissent. La définition de que les films porteurs fassent
Print Fee, mécanisme mis en place genres, d’éditorialiser. Le but de seuil pourrait influencer les partie des recommandations tout
en 2010 pour aider les salles dans la bonification est de faire que positionnements des distributeurs en soutenant les films fragiles. Il
le processus de numérisation et les films de moins de 80 copies et avoir un effet de dérégulation faut aussi que les critères choisis
financé par les distributeurs en puissent aussi passer dans les du marché en excluant certaines s’accumulent le moins possible
raison de la réduction de leurs frais salles de villes plus petites. Il est salles, dépassant le cadre de la dans les mains d’un seul acteur :
de copies numériques par rapport nécessaire de revoir l’organisation réforme. Le nombre de copies si on veut que la réforme ait un
aux copies argentiques, ndlr], le des commissions régionales, et n’est pas le bon indicateur pour effet, il faut que les exploitants
contexte est à l’élargissement le SCARE a proposé 20 critères nous, le succès d’un film ne ou les distributeurs les intègrent,
des plans de sortie, avec une pour mieux évaluer le travail des dépendant pas forcément de son mais sans les manipuler. C’est dire
hausse des copies des mêmes salles. Il faudra aussi moins hésiter plan de sortie. Il est en revanche si la crête est étroite. »
films sur les mêmes zones, ce qui à pratiquer le malus et à adapter important d’équilibrer la diffusion
entraîne une dilution des entrées les mécanismes, par exemple en et l’animation en augmentant la Propos recueillis par R.L.
et des identités des salles. Les invalidant la recommandation part de l’aide sélective attribuée en visioconférence et à Paris,
exploitants raisonnent de plus automatique de certains films aux salles, au regard de leurs entre le 8 et le 21 mars.
en plus par rapport au budget à la suite de leur sélection en possibilités territoriales, qui peut
et à la promotion, et moins festival, comme Dogman de Luc compenser les inégalités dans
1
par rapport au film. Or l’Art et Besson. Mais l’instauration de la l’exposition médiatique des films. Le montant de l’enveloppe est de
Essai doit être soutenu par les pondération est primordiale car Il y a besoin d’une réforme pour 18,5 millions d’euros. En principe
fixe, elle a néanmoins été augmentée
distributeurs et les exploitants, elle permet de rentrer dans la tous, qui reste incitative et pas en 2017 et en 2020 à la suite
car c’est là qu’émergent des matrice du calcul et d’éviter les dissuasive. Tous les territoires de la crise.
FESTIVAL. La 46E édition de Cinéma du réel affirmait D’abord The Roller, the Life, passer à Gaza et affirme son
une vision politique du documentaire en cherchant, à the Fight d’Elettra Bisogno et point de vue, partial et ingénu,
travers les films, à dépasser le sentiment d’impuissance. Hazem Alqaddi, autoportrait de visiteur en quête de sens. À
fragile mais sans fard d’un sa chambre d’ami s’oppose celle
Inaction directe
À Cinéma du réel, on ne couvre
rien, on découvre (des mondes,
des formes) et l’étrange concor-
dance des temps qui s’y profile
relève forcément de l’anachro-
nisme, puisque le cinéma fuit le
« direct » et creuse l’épaisseur du
temps. Le rapport entre temps
du regard et conscience poli-
tique était d’ailleurs au centre
du film couronné du Grand
Prix, Direct Action de Guillaume
Cailleau et Ben Russell. Le
rythme de « l’action directe », ici,
s’écoule à des années-lumière
du bouillonnement militant :
en une quarantaine de longs
Direct Action de Guillaume Cailleau et Ben Russell (2024). plans-séquences, le film transcrit
RÉTROSPECTIVE. Dans la vaste rétrospective « Portrait de Hong Kong », qui a lieu jusqu’au 7 juillet
au Forum des images à Paris, trois films réalisés entre 1951 et 1960 ont permis de se faire une idée
partielle des lacunes dans notre connaissance de cette cinématographie, tandis qu’une carte blanche
au critique et programmateur Clarence Tsui mettait en lumière trois films distribués en 1984.
d’une famille de commerçants (1955), Father and Son de Wu condition, fiancé, vivant chez À partir de ces trois films, on
aisés, vendeurs de jouets et de Hui (1954), ou Parent’s Love de sa mère, engagé dans une boîte peut tirer un bilan provisoire
poupées, apprend incidemment Chu Yuan (1960), surtout connu de nuit, vite dévoré par une quant à l’évolution du mélo-
qu’elle a été adoptée, après avoir par la suite pour ses films d’arts chanteuse qui voit en lui une drame familial, conjugal et social,
été abandonnée par sa mère martiaux. Ce qu’on pourrait proie facile à séduire. Quand à travers ses enjeux et son centre
dans un orphelinat. Commence regrouper sous le terme de il découvre que celle-ci aide de gravité. La musique est déjà là
alors pour l’héroïne, interprétée mélodrame confucéen. Soit la financièrement le précédent pia- chez Zhu Shilin (le trompettiste,
par la merveilleuse Grace Chang famille, son lieu uni ou éclaté niste licencié qu’il a remplacé, l’orchestre de mariage) et elle
(non seulement elle chante (monde originaire et exil) et il commence à l’aimer, tout prendra de plus en plus de place
et danse, mais elle passe avec l’identité, sur fond de piété comme elle quand il se sacrifie quand la réalité sociale, naguère
aisance de la comédie légère au filiale parfois malmenée. pour la débarrasser de son pro- moteur du drame, s’effacera
drame), une quête qui dévoile Film musical également, tecteur. The Wild,Wild Rose cite progressivement. Une distor-
furtivement une autre réalité toujours avec la remarquable Carmen de Bizet (les chansons, sion s’est opérée, avant qu’un
de la ville. Sa mère, pauvre, et admirable Grace Chang, The au texte éloquent, rythment nouveau maniérisme cinéphile,
employée dans les toilettes Wild, Wild Rose (1960, man- le film) tout en faisant penser, soucieux de cette mémoire,
d’une boîte de nuit, refuse non darin, MG&PI) du très proli- dans la relation homme-femme, s’en empare et redonne au
sans déchirement de lui dévoiler fique Wan Tian-lin (71 films à L’Ange bleu de Sternberg. La mélodrame un nouveau souffle.
son identité pour ne pas entra- de 1950 à 1960, celui-ci étant femme et le jeune pianiste naïf Pour mieux comprendre ce qu’il
ver son existence heureuse dans le septième sur les 11 réalisés et innocent, l’homme jouet de s’est passé en profondeur dans
sa famille adoptive. On peut y en 1960) est nettement plus son désir avant d’être l’unique l’évolution-mutation du cinéma
voir symboliquement l’histoire accompli, mêlant différents objet de son amour. Intéressant chinois de Shanghai fondu dans
d’une nouvelle génération qui à registres de manière plus fluide de voir comment, dans Mariage la réalité cinématographique
travers cette épreuve apprend à (film musical, film noir, mélo- reporté, l’amour du couple est et politique de Hong Kong,
rompre avec la terre-mère pour drame et drame social), sans une réalité non mélodramatique, il faudrait découvrir les autres
faire de Hong Kong son nou- jamais rompre l’unité drama- à l’inverse de la réalité sociale films de Zhu Shilin, ceux de Li
veau lieu et mode de vie. tique et esthétique. À l’inverse extérieure (fatalité, acharne- Pingqian, Qin Jian, Li Tie, Li
Nombreux sont les films de la structure narrative de ment, mauvais sort) et comment Chenfeng, Zuo Ji, Long Gang,
de cette époque à parler de Mariage reporté, il met au premier ici elle devient le ressort et l’en- Li Han-hsiang et tant d’autres.
ces drames de la filiation, sur plan un mélodrame sentimen- jeu premier du drame, la dimen- Afin que ce continent oublié,
fond de transmission, d’héri- tal, celui d’un couple accordé sion sociale (le pianiste licencié le mélodrame hongkongais à
tage, d’adoption, comme The et souvent désaccordé, avec et sa femme malade, la fiancée dimension sociale, puisse enfin
Orphan de Li Chenfeng (1960) une discrète dimension sociale et la mère du pianiste) restant briller au grand jour à travers ce
ou Lost Pearl de Li Tie (1965), à l’arrière-plan. Soit l’histoire au second plan, au stade d’une qu’il a réellement été.
Parent’s Heart de Qin Jian d’un jeune pianiste de modeste circonstance guère dramatisée. Charles Tesson
1984
A va n t q u e l e s u c c è s d e
Wong Kar-wai dans les
années 1990 n’impose la han-
tise de la rétrocession comme
grille de lecture obligatoire
du cinéma hong kongais, les
habitants de l’ex-colonie bri-
tannique avaient déjà subi en
décembre 1984 la ratification
du traité de restitution de l’en-
semble du territoire à la Chine
populaire. Les trois films choisis
par Clarence Tsui font la preuve
d’un cinéma populaire en quête
permanente d’une identité pro-
© FORTUNE STAR LIMITED
FESTIVAL. Dans la sélection toujours éclectique du festival du moyen métrage, petit-fils) permettent d’éviter
l’irrationnel et l’insensé creusaient leur sillon. l’hagiographie et de révéler déli-
catement les failles que masque
son imaginaire sans traces maté- Tapi sur les tournages de Paul ARCHIVE. Issue des archives de Todd Tarbox et visible
rielles. Il suffit d’un plan ; par Vecchiali (Le Cancre, dans Un, en ligne, Twelfth Night, rencontre entre Shakespeare et
exemple celui, unique et fixe, parfois deux…) et Patricia Mazuy le tout jeune Welles, refait surface.
de La Peur, petit chasseur (2004) : (Bowling Saturne, dans Avant
8 minutes de terrible densité
où un enfant désœuvré dans un
pauvre jardin et un chien atta-
Saturne), au creux de leur mise
en scène, il cherche l’angle mort
où observer, au cœur de l’ani-
Will & Welles
ché devant sa niche entendent mation d’un tournage, des points
DISPARITIONS
Adriano Aprà le vit dans ceux de ses amis : que le succès de Ressources (1991), qui sera suivi du livre
Le critique et programmateur notamment Bertolucci (La humaines (2000) ne le consacre Journal d’Apocalypse Now. Ce
Adriano Aprà, mort le 15 avril Contestation, 1968), Ferreri comme l’un des représentants n’est que très tardivement qu’elle
à 83 ans, a été une figure (Dillinger est mort, 1968 ; La du « cinéma social » français. est sortie de l’ombre imposante
essentielle de la cinéphilie Semence de l’homme, 1970), et Il parvient à décoller cette du grand cinéaste pour assumer
italienne, qu’il marqua par son surtout Straub et Huillet, dans étiquette avec le plus secret souverainement sa propre
intelligence, sa curiosité et Othon (1970), où il incarne le L’Emploi du temps (2001), vocation, avec deux comédies
son éclectisme. Il commença rôle-titre. Enfin, celui qui fut inspiré de l’affaire Romand, où romantiques, malheureusement
à écrire dans Filmcritica en le traducteur d’André Bazin en il s’intéresse particulièrement inédites ici : Paris Can Wait
1960, avant de cofonder la revue Italie aura été un grand lecteur aux temps morts du fait divers. (2016), un road movie tourné
Cinema&Film en 1966. Il fut et ami des Cahiers, au point que Vers le sud (2005), où Charlotte en France, et Love Is Love Is
aussi directeur des festivals de beaucoup de ceux qui firent la Rampling incarne une riche Love (2020). Elle est morte à
Salsomaggiore (de 1977 à 1989) revue dans les années 1960-70 Américaine se payant les services 87 ans, le 12 avril, le lendemain
et de Pesaro (de 1990 à 1998), se sentent aujourd’hui en deuil d’un jeune homme à Haïti, mêle de l’annonce de la sélection de
et Président de la Cineteca de leur cousin italien. d’une autre façon rapports de Megalopolis à Cannes.
Nazionale (de 1998 et 2002). classe et solitude. Entre les
Ce passeur fut aussi l’un des Laurent Cantet murs (2008), d’après et avec Philippe Laudenbach
grands animateurs de Filmstudio, Laurent Cantet, mort le 25 avril François Bégaudeau, creuse Avec Philippe Laudenbach, mort
salle romaine extrêmement à 63 ans, était fils d’instituteurs, un autre sillon – les échanges le 22 avril à 88 ans, le cinéma
importante à partir des années et il resta jusqu’au bout fidèle entre générations, la question français a perdu l’un de ses plus
1970. On lui doit des ouvrages, à ses origines dans ses films de la transmission –, le film se grands acteurs. On le sait trop
entre autres, sur Rossellini, Olmi, comme dans ses engagements. centrant sur le quotidien d’un peu, car cet excellent comédien
Warhol, Bellocchio, Comencini, Il fut remarqué dès ses premiers jeune professeur de collège. de théâtre, et neveu de Pierre
Lattuada, la Nouvelle Vague… courts métrages – Tous à la manif La Palme d’or obtenue par ce Fresnay, ne trouva que des rôles
Il a lui-même réalisé quelques (1994) et Jeux de plage (1995). film n’altéra pas l’humilité et secondaires sur grand écran,
films – dont Olimpia agli amici Son premier long, le beau et l’honnêteté du cinéaste. Il est mais inoubliables d’étrangeté,
(1970) et l’essai Rossellini vu étrange Les Sanguinaires (1998), ensuite allé chercher ailleurs, d’inquiétude ou de drôlerie. Il
par Rossellini (1992) – et on confirma cette révélation, avant en tournant aux États-Unis débuta au cinéma dans Muriel
Foxfire (2012), sur un gang d’Alain Resnais (1963), dans le
d’adolescentes dans les années rôle d’un parfait salaud. Il restera
1950, et Retour à Ithaque l’un des acteurs préférés de ce
(2014) à Cuba. Suivront L’Atelier cinéaste, et on le recroisera dans
(2017) et Arthur Rambo (2021), Mon oncle d’Amérique (1980)
deux films portant un regard et La vie est un roman (1983).
inquiet sur ce que la société Il ne fait ensuite quasiment
contemporaine fait de sa plus de cinéma jusqu’aux
jeunesse. années 1980. On le voit alors
notamment chez Lelouch (Viva la
Eleanor Coppola vie, 1984), Blier (Notre histoire,
Certes, Eleanor Coppola 1984), Beineix (37°2 le matin,
est d’abord connue en tant 1986), Rohmer (il est le garçon
que compagne de Francis de café de Quatre aventures de
Ford, rencontré alors qu’elle Reinette et Mirabelle, 1987),
était assistante et directrice Sautet (Quelques jours avec moi,
artistique de son premier film, 1988). Mais s’il ne fallait retenir
Dementia 13 (1963). Outre qu’un seul rôle, se serait celui
leurs trois enfants, dont deux de l’avocat assassin de Vivement
cinéastes (Sofia et Roman), la dimanche ! (Truffaut, 1983).
trace la plus importante de cette Plus récemment, il était l’un des
fidèle complicité que seule la prêtres de Des hommes et des
mort a brisée est le très beau dieux de Xavier Beauvois (2010),
film qu’elle consacra au tournage le père de Valérie Donzelli dans
cauchemardesque d’Apocalypse La guerre est déclarée (2011) et
Now (1979), à partir d’images celui de Valérie Lemercier dans
filmées à l’époque par elle en Marie-Francine (2017).
16 mm : Au cœur des ténèbres Marcos Uzal
NOUVELLES DU MONDE
AFRIQUE sur leurs messages politiques de l’Union des producteurs Milorad Dodik, le cinéaste serbe
(Screendaily). de cinéma, Valérie Lépine, a établi un parallèle entre les
Le cinéma algérien censuré a annoncé au micro de RTL indépendantistes croates et les
Algérie. Le 4 mars dernier, Plan T le prochain conditionnement Ukrainiens et affirmé à Vladimir
jour de l’avant-première du États-Unis. Quentin Tarantino des dotations du CNC à la Poutine vouloir réaliser trois films
multicensuré Larbi Ben M’hidi aurait décidé d’abandonner présence sur le tournage d’un à la gloire de la culture russe
de Bachir Derrais, le Parlement The Movie Critic, annoncé parent ou d’un coach référent (France Culture).
algérien adoptait une nouvelle loi comme son dixième et dernier pour les enfants acteurs. Leur
sur l’industrie cinématographique long métrage, sur un auteur de emploi est aujourd’hui encadré PROCHE-ORIENT
menaçant d’un à trois ans de critiques de cinéma pour une par une autorisation de la
prison les producteurs ou auteurs revue pornographique, en 1977, Commission des enfants du Télé du ramadan
de films contraires « aux valeurs avec Tom Cruise et Brad Pitt. spectacle dérogatoire du code Égypte, Irak. En Égypte, le
et constantes nationales, à la Le sujet du prochain et ultime du travail, comprenant entre feuilleton d’époque El-Hashashin
religion islamique et aux autres film du cinéaste redevient un autres une visite médicale, un est accusé d’établir un parallèle
religions, à la souveraineté mystère. aménagement des conditions entre la secte des Assassins du
nationale, à l’unité nationale, de travail et de la scolarité et un titre, active au Moyen-Âge, et les
à l’unité du territoire national ASIE accord écrit de l’intéressé·e pour Frères musulmans actuels, et de
et aux intérêts suprêmes de les mineurs de 13 ans et plus. constituer par là une propagande
la nation, aux principes de la B(JP)ollywood en faveur du régime d’Al-Sissi.
révolution du 1er novembre Inde. Libération révèle comment Kusturica au Kremlin En Irak, une deuxième saison
1954, [ou] à la dignité des le parti d’extrême droite au Russie. Lors de leur rencontre à du Monde de Mme Watiba, sur
personnes ». Le texte prévoit la pouvoir instrumentalise plus que Moscou le 2 avril, Emir Kusturica les cartels de drogue irakiens,
création d’un corps d’inspecteurs jamais l’industrie du cinéma a remercié Vladimir Poutine pour est diffusée vingt-sept ans
du cinéma. Ce durcissement afin de répandre ses idées et sa « position juste, personnelle après la censure de sa première
inédit depuis la loi de 1967 son suprémacisme hindou. The et historique » vis-à-vis de saison par Saddam Hussein
provoque l’indignation de Kerala Story, un film de Sudipto l’Ukraine. Soutien de longue (Courrier international, La Croix).
nombreux cinéastes (Le Monde). Sen promu par le BJP et diffusé date de Slobodan Milosevic et de Circé Faure
sur la chaîne publique nationale,
AMÉRIQUES raconte par exemple l’histoire
inventée de toutes pièces
Iger vs Peltz de 32 000 mariages forcés
États-Unis. Lors de l’élection perpétrés par des musulmans
du conseil d’administration au Cachemire pour obliger les
de Disney, les actionnaires victimes à rejoindre l’EI. Le
ont renouvelé leur soutien BJP a également produit une
au PDG Bob Iger, engagé dizaine de films qui « adulent
depuis plusieurs mois dans l’ancien Premier ministre
une guerre de procurations du BJP Atal Bihari Vajpayee
contre l’« investisseur-activiste » (Main Atal Hoon), dénigrent
Nelson Peltz (Trian Partners) l’histoire des régions tenues
et Blackwells Capital. Peltz, par l’opposition en insistant sur
qui détient 3,8 milliards de des pages d’histoire de conflits
dollars d’actifs Disney, désirait avec les musulmans (Razakar,
développer une diffusion en Bengal 1947) ou encensent
continu sur le modèle de Netflix les récentes réformes du
et réduire le coût des activités gouvernement ». Certains ont été
traditionnelles, afin de sortir diffusés pendant la campagne
d’une période de perte de des élections législatives, qui ont
vitesse qu’il attribue au contenu lieu du 19 avril au 1er juin.
« trop woke » des productions
récentes. Bob Iger, de son côté, EUROPE
NE S
avait annoncé vouloir orienter la
production vers des films moins Nanny McFilm
M A I À C A N
DU 15→25
nombreux, de meilleure qualité, France. Quelques mois après
recentrés sur leur « mission les prises de parole de Judith
de divertissement » plutôt que Godrèche, la déléguée générale
Va écouter
Htueplémentaire, Avec une heure sup-
istoire du douze.
Va savoir + ne consti-
pas la version longue de Va savoir
le spectateur, et que Rivette approfondit
en intercalant sans les traduire, davantage
que dans le premier montage, et dans
vide », ou encore, devant le manuscrit :
« Je suis fou de joie et en même temps je
suis triste à pleurer. » L’être s’associe au
(2001), mais sa forme définitive des- le désordre qui plus est, les scènes de non-être.
tinée à la supplanter. Contrairement à Comme tu me veux. « Et puis, c’était il y a trois ans… » Va
sa première mouture, Rivette l’a cha- Deux modèles. D’un côté, la théâtra- savoir, va revoir. « Tempus fugit, manet
pitré en douze parties, renforçant ainsi lité : la ronde, composée presque inté- amor », répète-t-on comme un talisman.
échos et dissymétries. Douze : un tour gralement de scènes à deux où sous les La femme rivettienne affronte le réel
de cadran, une boucle de l’existence qui confidences, dans les duels, par-delà les des retrouvailles. Elle se cogne comme
revient sur elle-même pour s’apaiser sans non-dits, les personnages ne changent Camille, danse comme Sonia, se blot-
se terminer. de partenaire que pour mieux explo- tit comme Do – au nom de note de
Argument. Camille (Jeanne Balibar) rer leur façon singulière de se tenir dans musique. La recherche de légèreté trans-
revient à Par is jouer une pièce de le monde et face à lui. De l’autre, la mue le tourment du passé en présent.
Pirandello, Comme tu me veux, accom- musique : le rondo où alternent une par- Les hommes restent mais s’écroulent,
pagnée d’Ugo (Sergio Castellitto), tie récurrente (les fragments de la pièce tel Pierre, par trois fois, peu plastique,
directeur de la troupe et comédien, de Pirandello) et des épisodes contras- incapable de changer, accroché à l’illu-
obsédé par la recherche d’un manus- tants (duos dialogués). sion d’avoir vécu quelque chose. Sous le
crit introuvable de Goldoni qu’il croit Une ouverture. Face-à-face ou fusion ? chapiteau de ce cirque, les funambules
localiser dans la bibliothèque de la mère Écoutons aussi Va savoir +, pour mieux courageuses l’emportent sur les « clowns
de Dominique, dite Do (Hélène de saisir comment l’une s’articule à l’autre. philosophiques ».
Fougerolles), dont le mystérieux frère, Comme pour une ouverture d’opéra, « Rien de rien. Je ne suis coupable de rien. »
Arthur (Bruno Todeschini), convoite en le monologue de Camille qui ouvre le Soudain, au milieu de la phrase, une
secret Sonia (Marianne Basler), l’amou- film, après un court échange avec Ugo rupture de ton : la faute, le remords.
reuse de Pierre (Jacques Bonnaffé), et des techniciens du théâtre, en contient Un simulacre hitchcockien traverse Va
l’ancien amant de Camille, fui trois ans les thèmes et harmoniques. savoir +, depuis les changements de per-
plus tôt. « Parla francese qui. Stop. Je suis chez moi, ruque de Balibar dans sa loge jusqu’au
Opéra. Plus que le théâtre français de je suis dans ma langue. » Sicilienne de Fauré faux climax final dans une cage d’es-
la gravité et du badinage (auquel ren- dès le générique de début, théâtre à l’ita- calier à la Vertigo. D’abord parenthèses
voie le prénom de Camille, hommage lienne où jouent Camille et Ugo, accent ou brèves épiphanies, les fragments de
à Musset et au Carrosse d’or de Renoir), de Sergio Castellitto, mais aussi des frag- Pirandello prennent une fonction cen-
Jacques Rivette investit l’harmonie ments d’allemand (via Heidegger et trifuge : sans le savoir, les personnages y
miraculeuse de Così fan tutte. Il explore Hölderlin donnés en version originale), font l’épreuve cathartique de la culpa-
la forme mozartienne comme un trésor jusqu’à la pirouette de la fin : Peggy Lee bilité qui les hante.
perdu mais aussi menaçant, trop par- chantant « Senza fine, there is no end ». « Il faut que je pense à autre chose. »
fait pour exister vraiment, partant des Jeanne Balibar déploie sa majesté d’ac- Camille confesse plus tard : « Vous pen-
masques de Pirandello que met en scène trice rivettienne en passant d’une langue sez trop à ce que je dois penser… À cette
Ugo pour mieux se laisser hanter par le à une autre, guidée par la mélodie et heure-ci, je pense encore très peu. » La pen-
classicisme que symbolise le manuscrit les harmoniques. La particularité de sée nous sépare de ce que nous sommes.
de Goldoni. l’idiome compte peu devant l’expression Seules la musique, l’intonation, la voix
Trois trajets. Ligne droite : la comédie de la parole, entièrement happée par les permettent d’accéder à une vérité qui se
théâtrale où les couples qui ont du mal à impératifs du jeu, les décalages entre les méfie du sens et de la valeur et ne craint
se raccorder se réconcilient. Ligne circu- regards et les gestes, l’exhibition de la pas le vide.
laire : l’odyssée de Camille, seule dans la diction, le souffle, la respiration. « Surtout il faut que je pisse. » De même,
pénombre au premier plan du film, frêle « Ça va, ça va pas, ça va pas, ça va. » Tout en il faut que Pierre, après avoir trop bu,
silhouette dévorée par la peur, qui peu circulant d’un espace à un autre, Balibar manque de vomir. Le der nier mot
à peu réintègre le monde en accueillant module chaque mot. L’oscillation des revient à la matière. ■
sur une scène de théâtre tous ceux qui affects rejoint le déséquilibre incessant Jean-Marie Samocki
le composent (anciens amants, fausses du corps. Mais aussi, Ugo, plus tard :
rivales, amoureux retrouvé). Lignes bri- « C’est tout et c’est rien, on crée un monde,
sées : le labyrinthe du théâtre où se perd on est le monde et en même temps on est Blu-ray. Potemkine.
CARLOTTA FILMS
Marc'O et Jean Domarchi dans Le Dernier des hommes, postface de Jean Eustache (1968).
par le cinéma vérité »), mais s’acheter un voit », rappelle Jean Douchet dans un sa mort : « Tout le cinéma est réel, de Jean
duffle-coat qui lui permettra de masquer autre bonus), pas plus que la mélancolie Rouch à Cecil B. De Mille », et inverse-
jusqu’au printemps ses habits miséreux. des contes de neige et de plomb que ment, « le réel, au cinéma, est toujours fic-
Le cinéma d’Eustache est un cinéma Renoir dit adorer sans renier le réalisme tif ». Parlant d’Andersen et de son propre
pauvre, pécuniairement mais pas seu- de La Bête humaine : « J’ai passé ma vie goût pour la technique à ses débuts,
lement. « Les préoccupations idéologiques, entre ces deux extrêmes : cacher la vérité sous Renoir donnait une clef à la passion
c’est un luxe pour bourgeois, insiste-t-il en des dehors stylisés, ou me saisir de dehors eustachienne de l’enregistrement, sur la
octobre 1967, et si on proteste contre le film réels pour atteindre une vérité intérieure. » scène du Vieux-Colombier : « Ce micro-
en disant “Ce type ne pense pas à l’avenir de Eustache formulera cela autrement dans phone est peut-être une fée. » ■
la France, à la politique, à la religion”, c’est un entretien donné devant les tuyaux du Charlotte Garson
ce que je voulais. » Sa filmographie des- Centre Pompidou, en marge du festival
sine une épopée de la dèche, des glandus Cinéma du réel, quelques mois avant Coffret 6 Blu-ray ou 7 DVD. Carlotta Films.
de Robinson au commercial au chômage
d’Offre d’emploi, et au-delà, d’un manque
qui, d’existentiel, devient presque abs-
trait, ou plutôt soustrait. Eustache rap-
pelle que le titre de Mes petites amoureuses
est ironique : « Qu’arrive-t-il à cet enfant,
Daniel ?, demande un intervieweur à sa
sortie fin 1974. – Il ne lui arrive pas un
certain nombre de choses. […] La fin du film,
c’est un peu la somme de ce tout ce qui ne lui
est pas arrivé. » On grandit de ce qu’on
n’a pas, on en brûle, même : de Martin
Loeb, l’adolescent qu’il a trouvé après un
long et déprimant casting, Eustache dit :
« Le désir qu’il avait de jouer était inexpli-
cable ; pour la première fois je voyais un feu. »
Ce feu, on le perçoit bien sûr aussi chez
le cinéaste qui débute, dès l’entretien de
1967 où Philippe Garrel (dans l’émis-
sion « 16 millions de jeunes : Godard et
ses émules ») multiplie les gros plans sur
ses yeux comme pour fouiller sa sidé-
© 1981 INA
rante photogénie, et où Eustache confie
qu’il a tourné avec les chutes vierges de
Masculin féminin données par Godard. Jean Eustache dans Cinémania : cinéma du réel Bourbourg 1981 d’André S. Labarthe (1981).
La faim, le feu : c’est ce qui fait fan-
tasmer la petite marchande d’allumettes
d’Andersen, cette autre consumée (et à
Noël, encore). Renoir a bien vu qu’un
ventre vide pouvait être l’origine du
cinéma, son foyer de projection, jusqu’à
ce que mort s’ensuive. Dans l’entre-
tien sur ce film muet qu’Eustache, tou-
jours pour une émission pédagogique
(La Petite Marchande d’allumettes, post-
face, 1969), filme au Théâtre du Vieux-
Colombier où le tournage fut bricolé
quarante ans plus tôt « avec des boîtes de
biscuits », Renoir fait l’éloge d’Ander-
sen pour sa saisie de « l’amertume de la
vie » et de la « terrible réalité quotidienne ».
En 1928, le cinéaste avait choisi, contre
les standards de l’époque, une pellicule
à faibles contrastes. « Mais maintenant,
j’aime mieux les blancs et les noirs violents »,
CARLOTTA FILMS
Lvolume
a curiosité comme l’abnégation ont
leurs limites. Au moment d’ouvrir un
si épais sur un sujet si précis, le
des analyses s’en trouve constamment
renouvelé, sans pour autant céder à la
dispersion. « La parole en partage, l’ordre
la matière, la machine et l’artisanat, per-
met encore d’éclairer cette écriture dia-
lectique de l’histoire. Siety avance alors
doute s’installe. Le montage simultané du discours » aborde les rapports de genre que « la division de l’écran cinématographique,
(plus couramment appelé split-screen) via la figuration des réseaux et échanges en cherchant à établir une figure synthétique
mérite-t-il vraiment tant d’heures de téléphoniques ; « Croître et multiplier : du et stable du pouvoir, en se proposant comme
lecture ? Les illustrations, nombreuses, Cinémascope au village planétaire » s’at- signe d’appartenance et de ralliement, retrouve
retiennent d’abord l’œil. Aux photo- tache à l’intégration des flux médiatiques l’économie iconique du blason ».
grammes attendus des fresques his- grâce au format étiré de l’image – pour « Comment faire tenir un corps dans un
toriques d’Abel Gance, des comédies ne citer que ces exemples. Siety rap- rectangle ? » Le problème fondamental du
musicales de Stanley Donen ou des thril- proche toujours de manière très convain- cadre devient plus largement celui de
lers schizos de Brian De Palma se joint cante les usages de l’écran divisé d’autres l’habitation, qui s’impose comme un des
une farandole des plus éclectiques : un « dispositifs » ou « régimes imageants ». Outre fils de la réflexion. L’écran divisé trans-
homme en bonnet de nuit tourmenté les similitudes de composition, ce sont forme en effet littéralement le montage
par des diablotins (Rêve d’un fondu de fon- des façons communes de concevoir le en architecture, que ce soit chez Buster
due d’Edwin S. Porter, 1906), des bolides monde, la vie, l’image ou l’informa- Keaton, Jaime Rosales ou Pierre-Yves
de course démultipliés (Grand Prix de tion qui se font jour à travers l’exposi- Cruaud. Des politiques se dessinent dans
John Frankenheimer, 1966) ou encore tion des interférences entre le cinéma et les circulations, cloisonnements, rappro-
un plat de lentilles jouxtant un visage le kaléidoscope, le vitrail, la carte pos- chements ou rétentions que chaque film
ridé (Va, Toto ! de Pierre Creton, 2016). tale, la colonne publicitaire ou l’écran invente pour ses personnages et ses spec-
On le comprend, c’est toute l’histoire du d’ordinateur. tateurs. Aux deux sens du terme (diviser
cinéma qu’Emmanuel Siety se propose de La partie consacrée aux avant-gardes et mettre en commun), cette forme est
reparcourir à travers cette forme de mon- des années 1920 appréhende ainsi la « dis- au fond toujours l’occasion d’une expé-
tage qui engage à la fois la conduite du location de l’espace perspectif unitaire » rience de partage. Ample dans son cor-
récit, la plastique de l’image, la perception dans sa visée révolutionnaire. L’auteur pus, précis dans ses descriptions, perspi-
du spectateur et la fabrication du sens – note, à la faveur de belles pages sur Gance : cace dans ses enchaînements, Le Montage
en somme, le cinéma comme médium. « L’esprit de Napoléon colonise la totalité de simultané s’avère un bonheur constant
Organisé en six chapitres, l’ouvrage l’espace imageant, et les associations d’images de lecture. ■
double son découpage chronologique par juxtaposition, succession et surimpres- Raphaël Nieuwjaer
de problématiques croisant l’intermédia- sion, se multiplient et s’accélèrent sur les trois
lité, la narration et la politique. L’enjeu écrans, pour figurer non plus l’énergie physique Éditions Rouge profond, 2024.
MGM
L’amour et l’oxydant
a vie de la nature tout entière est un proces- Car les rêves ont tôt fait de s’oxyder au ses motifs fragiles et les rapproche par
L
« sus d’oxydation » : ce constat du poète à
la « fleur bleue », Novalis, pourrait être de
contact de l’amour ou de l’argent. Si bien
que, dans ce huis clos où un jeune tueur
surimpressions, comme autant de feuilles
de calque.
Guy Gilles. Son Jardin qui bascule forme à gages s’éprend de sa cible, l’appel de la Oxymore : ce geste de tendre recol-
une serre d’où l’on observe les cristallisa- mort fabrique moins un suspense qu’un lection demeure cruel. La sous-trame
tions, évaporations, combustions et autres memento mori. du film noir (étonnant rôle de fleuriste-
altérations subtiles de sa fiction. Dans un Le film enregistre donc un dépôt de criminel) permet de mieux précipiter la
décor végétalisé, frémissant aux moindres souvenirs et de songes agglomérés. Une nature morte. Le retrait et l’absence ont
variations (rosée, brise, orage), de belles patine (une « pellicule », pour ainsi dire) un goût d’absolu. Chez Guy Gilles, on
plantes de cinéma (Delphine Seyrig, Sami rend les miroirs opaques, les bouquets ne saurait aimer, et donc filmer, sans s’ex-
Frey, Patrick Jouané, Philippe Chemin, délavés, les parquets grinçants. L’émulsion poser pleinement à l’oxydation. Les feux
Jeanne Moreau) tentent de s’acclimater du 16 mm semble rendre visible la durée, d’artifice qui encadrent le film ont à ce
à la vie et à son défilement. Mais le temps, lui donner une matière, par ses ombres et titre une valeur de programme. Les oxy-
même filmique, ne saurait être suspendu. lumières texturisées. La bande-son par- dants qui colorent l’oxygène et créent la
Si l’image se révèle lumineuse, c’est que ticipe de l’érosion. Ça joue des airs de réaction de combustion sont la substance
le sel d’argent s’oxyde, noircit. Alors la lendemains de fête synthétisés. La boîte même du spectacle – qui se détruit en
chevelure de Seyrig s’irise de rouille. La à musique est grippée. Puis le mon- se donnant. ■
voix de Moreau s’éraille. Frey se tend tage recueille ces restes, par poignées Élodie Tamayo
d’une raideur métallique. Les visages des de photogrammes, par fragments. À la
garçons se teintent d’ombres violettes. manière d’un herbier, le découpage série Version restaurée 4K. En salles le 8 mai.
Avant de devenir réalisateur (Les Gouffres, Le Dos rouge, Madeleine Collins), Antoine Barraud
fut à Los Angeles le voisin et l’assistant d’un jeune acteur américain à la gloire aussi fulgurante
qu’éphémère : Jonathan Brandis. Vingt ans après sa tragique disparition, il se souvient de ce garçon
sacrifié sur l’autel de l’industrie hollywoodienne.
Le bétail adolescent
par Antoine Barraud
et du corps de Jon, du sol au plafond. Malaise. Des lettres du Ce serait plus facile pour qu’il n’y ait pas d’interruption dans
Japon, Kioko, la fan absolue, 15 ans, mariée, qui écrivait tous les les propositions de rôles.
jours, come rain or come shine, envoyant à chaque occasion pos- Et pourtant, après les chutes d’audience, après les crises de
sible chaîne hi-fi, kimonos de soie, argent liquide… Des lettres Roy Scheider (gelant le tournage pendant huit jours entiers
d’Amérique du Sud, du Canada, des prisons aussi, on les recon- tant que sa caravane ne serait pas aussi grande que celle d’Alec
naissait dès le code postal sur l’enveloppe, beaucoup donc, où Baldwin, venu tourner The Shadow sur le plateau d’à côté),
l’on demandait « une photo en maillot de bain pour ma fille »… De après son remplacement par Michael Ironside et le relookage
rares petits garçons, une ou deux femmes bouleversées par ses des costumes, la série s’arrête. Sans préavis, sans classe, sans
cheveux blonds et sa peau photoshoppée. Le torrent de papier dignité. Laissant Jon entre deux âges. Le visage en cours de
et de colis ne s’arrêtait jamais. remodelage, la peau en travaux. L’adulte n’est pas encore arrivé.
La rediffusion du It de Stephen King, minisérie luxueuse Il emménage seul dans une belle maison de Los Feliz, se dit
qu’il avait tournée auparavant, l’amena au faîte de sa gloire ado- qu’il veut devenir réalisateur et accepte en attendant les rôles
lescente. Je me souviens des restaurants, des magasins, des vidéo- qu’on lui propose : soldat de quatrième plan dans Chevauchée
clubs quand on allait chercher notre film du soir, où les foules avec le diable d’Ang Lee, encore soldat (mais cette fois coupé
s’agglutinaient, les feux rouges même où on le reconnaissait au montage) dans Mission Évasion avec Bruce Willis. Il aurait
par la vitre. Notoriété maximum. Triomphe de quinze années pu se Larry Clarkiser, mais les Brad Renfro et les Michael Pitt
de travail pour une femme, Mary Brandis. Car Mary est une passent devant 1. Du coup, les lettres n’arrivent plus au fan-club,
« stage mother ». De celles qui bringuebalent leur gamin de casting et le salon de Mary, qui s’en occupait, s’est désengorgé. Jon, qui,
en casting dès leur plus jeune âge. Et d’ailleurs, Bingo, Jon a à après mon retour, m’appelait parfois à Paris en pleine nuit, ne
peine 3 ans quand il décroche une pub radio pour du pain de m’appelle plus, et quand je viens rendre visite à ses parents, il
mie. Puis, incroyable, un petit rôle dans Stepfather 2. Et même, s’arrange pour ne pas être là. Sur une photo, je remarque qu’il
hallucinant, une participation de guest-star dans l’ultrapopulaire a grossi, je sais par ailleurs que Tatyana Ali, partie faire un album
Madame est servie en petit copain de Samantha/Alyssa Mylano. avec Will Smith, l’a quitté. Je me le dis, mais je ne m’en soucie
Mary ne lâche pas. C’est trop beau. Jonathan prendra des cours pas. Je revois Greg et Mary plusieurs fois, j’apprends à connaître
par correspondance. Elle offre à son fils une adolescence gla- mieux Mary, une femme attachante, qui ne s’occupe plus de la
mour et pleine de promesses (si seulement il arrêtait ces vilaines carrière de son fils, à sa demande. Greg, lui, se fait plus discret,
éruptions de boutons). Douces années pendant lesquelles s’éloigne parfois dans un silence qui ne lui ressemble pas. Et
Jonathan se fait ses amis et petites amies du futur. Heather Mc puis, à nouveau de retour à Paris, un ami me transfère un mail,
Comb du New York Stories de Coppola,Tatyana Ali du Prince de un quart de page de USA Today : « Actor Jonathan Brandis Dies
Bel Air, Jonathan Angel de je ne sais plus quoi… Chaque jour, le at 27 ». Le suicide est mentionné mais pas confirmé. Enquête
bétail adolescent arrive en ville, de Pennsylvanie, de l’Oklahoma, oblige. Il le sera quelques jours plus tard. Retrouvé pendu dans
de l’Illinois.Tous beaux à crever, sachant bien ce qui les attend. sa maison de Los Feliz par un ami, il ne serait décédé qu’à
Tous beaux à crever, n’ayant pas la moindre idée de ce qui les l’hôpital un peu plus tard dans la nuit du 11 au 12 novembre
attend. L’œil encore jeune devant la bande de vieux routards 2003. Il y a vingt ans. La presse américaine relaye l’information
que sont Jonathan, Heather et leurs amis qui vont leur montrer en fin de journal plusieurs jours durant. Ma gorge se noue,
« the ropes » : les règles. Enfants bourrés de fric – cinq maisons mon cœur se fige. Pour Greg, pour Mary, pour lui.
en Floride, des phrases comme « Donnez-moi toutes les tailles, je Impossible de citer la qualité de son travail, son talent d’ac-
trierai chez moi » prononcées au Gap du coin… – mais pas en teur ou la brillance de sa filmographie. Rien ne fera date.
âge de boire une bière au comptoir. Ironiques avant l’heure, D’ailleurs, les seules choses que je reverrais avec émotion sont
cyniques évidemment, « making it in the city ». Tous coachés par nos petits films d’horreur tournés en vidéo dans les contre-
leurs adorables et redoutables « stage moms ». allées du lotissement. Difficile également de s’attarder sur ses
Jon est de loin le plus connu : posters, calendriers, stickers, incroyables qualités humaines. Jon était égoïste, clinquant et
couvertures de Bop et Big Bopper toutes les semaines, il est un peu creux, comme souvent les gens de son âge. Moi y
même en train de devenir une marque. Pourtant, malgré tout compris, qui n’avais que quatre ans de plus. Difficile même de
ça, il vit toujours chez ses parents, Mary et Greg, mes voisins, dire qu’il était un ami. Aucune émotion autre qu’immédiate
et malgré un jacuzzi qui jure dans un lotissement aussi popu- ou superficielle ne nous traversa. Difficile de l’évoquer. Si, il
laire de la San Fernando Valley, il ne ramène aucune exigence était un corps, ça oui. Pas dans le sens un beau corps ou un
de star dans le quartier. Personne ne sait qu’il habite là, et Los corps sensuel. Non, dans le sens un corps jeune, américain.
Angeles n’étant pas une ville où l’on sort de chez soi à pied, Un corps de sève, un corps lambda, un corps pour tous, pour
ses allées et venues au garage restent discrètes. Fréquemment, l’industrie. La machine. J’avais l’idée qu’un jour, quand moi
il prend sa douche chez moi quand sa mère s’enferme dans aussi je ferai des films, je lui demanderais de jouer quelque
leur salle de bain. Souvent, il vient me chercher à la sortie de chose, un grand ou un petit rôle, peu importe, en souvenir,
l’école pour aller zoner dans les coins arides et paumés de en clin d’œil. Ce jour n’arrivera pas. J’essayerai pourtant de
Woodland Hills. Un jour, il est bouleversé, il a fait un cau- penser à lui de temps en temps, à cette tragédie minuscule, à
chemar terrible dans lequel j’étais plus populaire que lui, moi ce garçon viande, à ce garçon steak, négligeable perte dans un
qui ne suis personne ; même de moi il est jaloux, sur ses gardes, cheptel de cent mille têtes au moins. R.I.P. ■
au cas où. Un autre jour, il veut que je le regarde baiser avec
Heather. On est au printemps 1994. Greg, son père, dit qu’il 1
En 2005 cependant, le jeune cinéaste expérimental Cam Archer en fera l’icône
ne faudrait pas que SeaQuest, la série, s’arrête maintenant. Il gay super hype/super morbide de Forgetting Jonathan Brandis, un film raconté par
faudrait qu’elle l’amène jusqu’à la tranche d’âge supérieure. Lydia Lunch et produit avec la complicité de Gus Van Sant et Jonathan Caouette.
cotations : l inutile de se déranger ★ à voir à la rigueur ★★ à voir ★★★ à voir absolument ★★★★ chef-d’œuvre
Jacques Jean-Marc Jacques Frédéric Sandra Olivia Fernando Charlotte Yal Marcos
Mandelbaum Lalanne Morice Mercier Onana Cooper-Hadjian Ganzo Garson Sadat Uzal
Jacques Mandelbaum (Le Monde), Jean-Marc Lalanne (Les Inrockuptibles), Jacques Morice (Télérama), Frédéric Mercier (Positif), Sandra Onana (Libération), Olivia Cooper-Hadjian, Fernando Ganzo, Charlotte Garson, Yal Sadat, Marcos Uzal (Cahiers du cinéma).
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