Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
Parcours associé : « Alchimie poétique : la boue et l’or» :
Texte 3 : « Vénus Anadyomène », Cahiers de Douai (1870)
Comme d'un cercueil vert en fer blanc (2), une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits (3) assez mal ravaudés (4) ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L'échine (5) est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu'il faut voir à la loupe...
Les reins portent deux mots gravés : Clara (6) Venus ;
- Et tout ce corps remue et tend sa large croupe (7)
Belle hideusement d'un ulcère (8) à l'anus. La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli (1485)
Arthur Rimbaud - Cahiers de Douai – 1870
(1) Anadyomène : terme d'antiquité. Étymologie : en grec, celle qui sort de l'eau
(2) Vert en fer blanc : les baignoires bon marché étaient fréquemment en zinc, peintes en vert
(3) Déficits : défauts
(4) Ravaudés : raccommodés
(5) Échine : colonne vertébrale, dos
(6) Clara : adjectif associé aux noms de personnes célèbres et de dieux en latin. Il signifie « célèbre ».
(7) Croupe : familier : postérieur d'une personne
(8) Ulcère : plaie qui ne cicatrise pas
Introduction :
(Présentation du texte et de l’auteur)Dans son sonnet intitulé « Vénus anadyomène », extrait du recueil
des Cahiers de Douai publié en 1870, Rimbaud propose une vision très personnelle du motif mythologique
deVénus, la déesse de l'amour. (Résumé du texte)Ce sonnet « Vénus anadyomène » est une parodie de la
naissance de Vénus (= Aphrodite chez les Grecs.)Une parodie est l’imitation satirique d’un texte ou d’une image qui
les détourne de leurs intentions initiales afin de produire un effet comique. En opposition avec ce modèle traditionnel,
Rimbaud se donne pour objectif de produire une image dégradante du corps féminin.(Problématique)Comment
Rimbaud parodie-t-il le mythe de Vénus ? (Mouvements du texte)Voici les différents mouvements que nous pouvons
distinguer en étudiant ce poème : les 3 premières strophes (une seule phrase !) offrent au lecteur la description des
dégradations physiques liées à l’âge (vers 1 à 11) Le dernier tercet sert de chute au poème et révèle la réécriture de
Vénus, qui devient une vieille prostituée.(vers 12 à 14).
Mouvement 1 : La sortie de l’eau disgracieuse d’une femme vieillissante (vers 1 à 4)
Première strophe : vers 1 à 4 Citation Procédé Interprétation et analyse
Comme d'un cercueil vert en fer blanc, une tête v.1 : Comparaison Le poème débute par une comparaison entre la
baignoire et un cercueil : on peut remarquer plusieurs
Comme d'un cercueil choses :
vert en fer blanc - le coquillage du mythe devient une baignoire.
- Le cercueil connote d’emblée la mort, alors que
dans le mythe, Vénus est associée à la mer,
symbole de vie et d’éternité. Le cercueil
suggère la mort prochaine de cette femme.
¿>¿ Rimbaud ne décrit donc pas une déesse aux
cheveux blonds comme dans le mythe, mais une Vénus
noire.
De femme à cheveux bruns fortement pommadés v.2 : Description de la les cheveux pommadés donnent l’image encore une
chevelure fois d’une chevelure graisseuse donc encore sales ou
cheveux bruns suggèrent des soins de beauté maladroits et incapables
fortement pommadés de dissimuler les dégradations dues à l’âge.
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête, v.3 : Adjectifs qui la femme est décrite en action et ce vers suggère que la
qualifient la femme sortie de la baignoire se fait de manière disgracieuse.
lente et bête
sortant de l’eau ¿> De plus, l ' adjectif bêteapporte un jugement de
valeur de la part de Rimbaud qui discrédite totalement
cette Vénus. L’adjectif fait aussi immédiatement penser
à un animal : le corps féminin est rabaissé par des
termes animaliers (qui seront repris par la suite…)
Avec des déficits assez mal ravaudés ; v.4 : Adjectif qui qualifie ¿>¿ L’adjectif « ravaudés » qui évoque d’habitude le
les défauts physiques raccommodage des vêtements usés, décrit ici des
des déficits assez mal imperfections physiques liées à la vieillesse, que la
de la femme
ravaudés ; femme essaie de cacher, en vain (« assez mal
ravaudés », par un maquillage outrancier. La Vénus de
Rimbaud devient donc une vieille femme au corps
décrépit.
Transition : Rimbaud décrit d’abord la sortie de l’eau de la vieille femme. Ensuite, il dresse un portrait physique peu flatteur qui suit
une progression logique : du haut vers le bas du corps.
Mouvement 2 : Une description péjorative des courbes féminines vieillissantes (vers 5 à 8)
Deuxième strophe : vers 5 à 8 Citation Procédé Interprétation et analyse
Puis le col gras et gris, les larges omoplates v. 5 : Allitération en [gr] L’allitération en [gr] suggère la lourdeur et donc
la grosseur de cette partie du corps vieillissant,
gras et gris comme le souligne la couleur « grise ». La
femme est décrite avec des épaules larges qui
démythifie encore davantage le mythe de Vénus
qui est la représentation de la beauté.
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ; v.6 : Rejet + Le rejet de la proposition subordonnée relative
Propositions « qui saillent » montre 2 choses :
Qui saillent + - Rimbaud prend ses distances avec la
subordonnées
relatives poésie classique qu’il juge vieillie
le dos court qui rentre
- Accentue encore plus le physique
et qui ressort
inélégant de cette femme.
A la Vénus traditionnelle qui incarne la beauté et
la grâce naturelle du corps féminin, Rimbaud
propose ici un spectacle de la laideur.
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor ; v.7 : Allitération en [R] L’allitération en [r] produit le même effet qu’au
vers 5 : elle renforce l’idée de grosseur et de
rondeurs des reins
lourdeur.
semblent prendre
l'essor
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ; v.8 : Métaphore de la La description évoque avec une précision
cellulite clinique l’effet disgracieux de la cellulite grâce à
La graisse sous la peau
la métaphore des « feuilles plates »
paraît en feuilles plates
Transition : Rimbaud dresse un portrait péjoratif de cette femme, il propose d’ailleurs au lecteur de la contempler de plus
près pour remarquer tous ses défauts physiques.
Mouvement 3 : Une invitation à contempler les défauts de la Vénus Anadyomène (vers 9 à 11)
Troisième strophe : vers 9 à 11 Citation Procédé Interprétation et analyse
L'échineest un peu rouge, et le tout sent un goût Vers 9 et 10 : Vocabulaire de La laideur atteint les sommets de ce qu’il est
Horrible étrangement ; on remarque surtout l’animalité possible d’imaginer.
L'échineest un peu ¿>¿ Rimbaud évoque le dégoût et la répulsion
rouge en mêlant l’odorat et le goût. Cette image
souligne avec intensité l’odeur désagréable de ce
corps mais cela crée en même temps un effet
Mélange entre le poétique !
C ' est≤ pouvoir alchimique de la poésie !
le tout sent un goût goût et l’odorat
Horrible étrangement ¿>¿ L’« horrible étrangement » montre que
Rimbaud veut surprendre par une poésie
Expression qui nouvelle et sublimer le laid.
montre la laideur
de la femme
Des singularités qu'il faut voir à la loupe... Vers 11 : x Rimbaud invite son lecteur à se rapprocher.
C’est pour cela qu’il utilise les points de
x suspension.
En utilisant le mot « singularité », il suggère que
la femme possède des détails physiques
horribles qui méritent que l’on se rapproche pour
les observer car ils sont rares et originaux. Il
veut provoquer la curiosité et le dégoût du
lecteur.
Transition : Si le poète nous invite à regarder la laideur de cette femme, il veut aussi que le lecteur ressente du dégoût en
lisant sa description.
Mouvement 4 : La chute du poème révèle la réécriture de Vénus qui devient une vieille prostituée (vers 12 à 14).
Quatrième strophe : vers 12 à 14 Citation Procédé Interprétation et analyse
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ; Vers 12 : x La description se fait depuis le haut du corps
jusqu’en bas. Ceci rappelle un genre poétique du
x moyen-âge, le blason. Il est censé évoquer les
qualités d’une partie du corps féminin.
Cependant, Rimbaud parodie ce genre puisqu’il
va se moquer d’ une partie intime et donc taboue
de la femme.
Cette inscription « Clara Vénus » laisse penser à
un tatouage.
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe Vers 13 : Métaphore Rimbaud met théâtralement en scène une Vénus
animale qui montre sa « croupe » encore une métaphore
animale pour représenter le bas de son dos. Le
tend sa large croupe verbe « tendre » précise que cette femme exhibe
son corps. Cette posture ressemble à celle d’une
prostituée qui tente de se faire remarquer par le
client .Le lecteur devient en quelque sorte un
voyeur.
Belle hideusement d'un ulcère à l'anus. Vers 14 : Oxymore Ici, la chute du poème insiste sur le manque de
pudeur de la femme. La désignation crue de la
Belle hideusement partie du corps concernée par cette infirmité
« l’anus » accroît le dégoût du spectateur.
L’expression « belle hideusement » résume
l’esthétique poétique de Rimbaud : mêler le laid
avec le beau.
Conclusion :
[BILAN]Ce sonnet se joue des codes sur le topos de la naissance de Vénus en le parodiant. L’auteur nous dévoile
progressivement le corps d’une vieille femme en procédant à une description qui part du haut du corps vers le bas. Arthur Rimbaud
propose une caricature de la Vénus traditionnelle. D’une femme belle et jeune incarnant le désir amoureux.
[OUVERTURE]Il s’inscrit dans la lignée de Baudelaire : « j’ai pétri de la boue, j’en ai fait de l‘or ».