UNIVERSITÉ DU QUÉBEC A MONTRÉAL
DÉSARMEMENT, DÉMOBILISATION ET RÉINSERTION DES FILLES
MIGRANTES ASSOCIÉES AUX FORCES ET GROUPES ARMÉS :
L’INTERSECTIONNALITÉ EN GRILLE DE LECTURE CRITIQUE
APPLIQUÉE AU CONTEXTE DU MOYEN-ORIENT
TRAVAIL DE RECHERCHE DIRIGÉ
PRÉSENTÉ
COMME EXIGENCE PARTIELLE
MAITRISE SCIENCE POLITIQUE CONCENTRATION BIDISCIPLINAIRE
POLITIQUE INTERNATIONALE ET DROIT INTERNATIONAL
PAR
LENA TROTTEIN
AVRIL 2023
f
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques
Avertissement
La diffusion de ce document diplômant se fait dans le respect des droits de son auteur,
qui a signé le formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche
de cycles supérieurs (SDU-522 – Rév. 04-2020). Cette autorisation stipule que
«conformément à l’article 11 du Règlement no 8 des études de cycles
supérieurs, [l’auteur] concède à l’Université du Québec à Montréal une licence non
exclusive d’utilisation et de publication de la totalité ou d’une partie importante de [son]
travail de recherche pour des fins pédagogiques et non commerciales. Plus
précisément, [l’auteur] autorise l’Université du Québec à Montréal à reproduire, diffuser,
prêter, distribuer ou vendre des copies de [son] travail de recherche à des fins non
commerciales sur quelque support que ce soit, y compris l’Internet. Cette licence et
cette autorisation n’entraînent pas une renonciation de [la] part [de l’auteur] à [ses] droits
moraux ni à [ses] droits de propriété intellectuelle. Sauf entente contraire, [l’auteur]
conserve la liberté de diffuser et de commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un
exemplaire.»
Remerciements
La rédaction de ce travail de recherche dirigé, signant la fin de ma maîtrise, n’aurait
pu être possible sans le soutien particulier de plusieurs personnes.
Je tiens alors, bien entendu, à exprimer ma sincère reconnaissance à Monsieur
Alejandro Lorite Escorihuela, mon directeur de recherche, qui a su me guider et
m’orienter tout en recadrant ma pensée et en l’alimentant de ses précieux conseils,
et ce même durant des délais serrés.
Un remerciement singulier s’adresse aux membres du jury qui prendront le temps
de prendre connaissance et de commenter le fruit de mon travail. Ma reconnaissance
se dirige également, de manière plus large, vers toutes les personnes enseignantes
qui m’ont transmis leur passion, et à l’Université du Québec à Montréal pour la
qualité des cours que j’ai pu y suivre.
Finalement, je ne peux clore ces remerciements sans adresser ma gratitude à ma
camarade et amie Claudia qui a su m’écouter et m’encourager lors de chaque
moment de doute.
ii
Liste des abréviations, sigles et acronymes
DDR Désarmement, Démobilisation, Réintégration
EAFGA Enfant(s) associé(s) aux forces et groupes armés
FF Foreign Fighters
UNICEF United Nations International Children’s Fund
iii
Résumé
Alors que l’enjeu de l’implication d’enfants dans des forces ou groupes armés fait
l’objet d’une attention particulière depuis des dizaines d’années, plus de 250 000
enfants sont encore aujourd’hui impliqués au sein de ces groupes. Malgré la réalité
du manque de reconnaissance de leur situation, 40% de ces enfants se trouvent être
des filles.
La recherche menée ci-dessous utilise l’approche intersectionnelle appliquée à une
lecture du droit international afin de comprendre la considération de la pluralité
identitaire de ses sujets au sein de ses instruments. À travers l’analyse du droit
international, l’objectif est de comprendre les fondements de la conception des
programmes de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR) et leurs
conséquences sur leur efficacité auprès des bénéficiaires.
Afin de mener à bien cette recherche, nous utiliserons, dans le but d’argumenter sur
l’importance de l’application de l’intersectionnalité aux programmes DDR, le cas
spécifiques des filles migrantes ayant donc été impliquées dans une force ou un
groupe armés. Notre étude tente d’analyser la réalité occultée de la réinsertion, à la
suite de leur démobilisation, de ces filles dans la société. Elle se clôturera
finalement sur la réflexion de pistes de recommandations, et sur les limites de notre
travail.
Mots clés : filles associées aux forces et groupes armés, droit international,
Désarmement, Démobilisation et Réintégration, EAFGA, programmes DDR,
intersectionnalité, migration, genre.
iv
Sommaire
Remerciements ........................................................................................................ ii
Liste des abréviations, sigles et acronymes............................................................ iii
Résumé ................................................................................................................... iv
Sommaire ................................................................................................................ v
Introduction ............................................................................................................. 1
II. Démarche retenue ............................................................................................... 7
1. Cadre méthodologique : l’intersectionnalité et son application ................... 7
a. L’intersectionnalité : cadre théorique et définition .................................. 7
b. Application des grilles d’analyse intersectionnelle .................................. 8
2. Revue de littérature .................................................................................... 11
a. Prise en compte des filles associées aux forces et groupes armés au sein
des recherches ................................................................................................ 11
b. La réinsertion des enfants associés aux forces et groupes armés
(EAFGA) : mise en place des programmes DDR .......................................... 14
c. Le genre au sein des programmes DDR ................................................. 15
III. Résultats .......................................................................................................... 19
1. Lecture critique du droit international : un manque d’intersectionnalité ... 20
a. Complexités juridiques de l’enfant associé aux groupes et forces armés
20
b. Complexités juridiques multi-identitaires de la fille migrante associée
aux groupes et forces armés ........................................................................... 25
2. Une intersectionnalité absente des programmes DDR : étude de cas des
filles migrantes ayant été associées aux groupes et forces armés ..................... 33
v
a. Nécessite d’une prise en compte de l’intersectionnalité au sein des
programmes DDR : étude de cas des filles migrantes ................................... 34
b. Conséquences du manque d’intersectionnalité : difficultés de réinsertion
39
IV. Réponse à la question de recherche ................................................................ 44
1. Bilan de notre étude ................................................................................... 44
2. Pistes de recommandations concrètes ........................................................ 47
3. Limites de notre étude ................................................................................ 50
Bibliographie ......................................................................................................... 52
vi
Introduction
Les enfants, « petits et discrets », êtres qui peuvent se faufiler et dont nous ne
méfions pas, ont, depuis le début de l’histoire des conflits intra-humains, fait partie
des rangs des groupes armés (Osseiran-Houbballah, 2003). Leur implication,
progressivement reconnue, a d’abord suscité des études qui ont largement négligé
la présence de filles au sein de ces rangs. Finalement, alors que l’enjeu du
recrutement d’enfants a commencé à émouvoir l’opinion publique, la participation
des enfants aux conflits armés a progressivement fait l’objet de différents
instruments de droit international. Malgré ces développements, cette implication est
toujours une réalité et touche de nombreux conflits : l’UNICEF estime aujourd’hui
cette implication à 250 000 enfants dans des groupe armés, dont environ 40% sont
des filles (2012). L’année 2018 est par ailleurs l’année qui a enregistré le plus grand
nombre d’enfants tués ou mutilés dans le cadre d’un conflit : plus de 12 000, ce qui
nous pousse à présager que cette dynamique d’enrôlement ne va pas prochainement
s’atténuer. Aboubacar Sidiki Diomandé estimait même, il y a quelques années, que
ce phénomène était « en forte expansion dans les conflits armés contemporains »
(2013, p. 567). En 2021, le constat d’une augmentation de 75% du nombre d’enfants
impliqués dans un groupe armé ou une force armée confirme cette théorie (Africa
News, 2021).
Compte tenu de la permanence du phénomène de la participation des enfants dans
les conflits armés à travers le monde, la réinsertion de ces enfants, à la suite du
désarmement et de la démobilisation des groupes armés, constitue une question
1
sociale, politique, culturelle et économique essentielle. Puisque leur participation
aux conflits armés est considérée par le droit international, dans la majorité des cas,
comme le résultat d’un crime, il s’agit alors de leur donner accès à une vie qui
respecte leurs droits fondamentaux et à empêcher leur retour au sein des forces
armées étatiques ou non-étatiques. Il s’avère donc primordial de prêter attention aux
programmes de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) en vue de
possiblement en améliorer les conditions de mise en œuvre, en conformité avec
l’objectif de protection et de promotion des droits de l’enfant.
Les programmes DDR sont des programmes destinés à la réinsertion dans la société
des personnes ayant fait partie d’une force armée ou d’un groupe armé. Le but de
ces programmes, majoritairement encadrés par les Nations Unies, est de soutenir
ces personnes anciennement combattantes, les réintégrer dans la société, et ainsi
mener à la sauvegarde et au maintien des communautés tout en renforçant la paix,
la sécurité et le développement (Nations Unies, s. d.). Dans ce travail, notre thèse
sera la suivante : Afin d’assurer une réinsertion effective pour les enfants associés
aux forces et groupes armés (EAFGA), il est essentiel de considérer la situation de
ces enfants au croisement d’une multiplicité de facteurs de vulnérabilité et de
marqueurs d’identités socialement marginalisées. Une approche intersectionnelle
doit, par conséquent, être favorisée dès la conception des programmes DDR, ce que
nous suggérerons à l’aide du cas de référence des filles migrantes ayant été
impliquées dans des groupes armés. Dans le contexte du Moyen-Orient, les
personnes impliquées dans des groupes armés ou forces armées peuvent
fréquemment être d’origine étrangère, d’où la pertinence, pour notre étude, de
2
s’appuyer sur le cas des filles migrantes EAFGA dans ce contexte (Nations Unies,
2022).
Actuellement, les règles de droit international elles-mêmes ne reflètent pas
réellement une approche intersectionnelle, même si les droits de l’enfant invitent à
une prise en considération de situations particulières d’enfants (le handicap, la
guerre, la persécution…). Les programmes DDR, à l’image du droit international,
tendent à reproduire une vision insuffisamment multi-identitaire de l’EAFGA et ne
tiennent pas compte systématiquement de la théorie de l’intersectionnalité. Les
programmes DDR constituent de façon général un mécanisme qui contribue à
l’application et au respect du droit international, dans la mesure où les programmes
DDR, pour le cas des enfants, semblent se baser sur la Convention relative aux
droits de l’enfant (1989) et découlent de l’illégalité de la participation des enfants
aux conflits armés au regard des droits de l’enfants et du droit des conflits armés
(Nations Unies, 2006). Dans le Préambule de la Charte des Nations Unies, il est
établi comme objectif pour l’organisation de « créer les conditions nécessaires au
maintien de la justice et du respect des obligations nées des traités et autres sources du
droit international » (Charte des Nations Unies, 1945). Ainsi, garantir le respect du droit
international et le mettre en œuvre est au cœur des actions de l’organisation. Les
organisations internationales du système des Nations Unies se sont progressivement
basées, depuis la fin du XXe siècle, sur une approche fondée sur les droits dans la mise
en œuvre de leurs programmes. Par exemple, en 2015, le Haut-Commissaire aux droits
de l’Homme prônait une approche fondée sur les droits afin d’appréhender de manière
efficace « la crise des migrants ». Cette approche entraîne la création de programmes
3
basés, avant tout, sur les droits humains et le droit international. Concernant les
programmes destinés aux enfants, cadre de référence de notre étude, la logique reste
identique. L’UNICEF, en partenariat avec l’Union Européenne, propose, en 2014, de se
baser sur les droits de l’enfant annoncés principalement dans la Convention relative aux
droits de l’enfant (1990) afin d’intégrer ces droits en tant que base de conception des
programmes et politiques sectorielles. Nous comprenons donc qu’en utilisant une
approche fondée sur les droits, les forces du droit international, mais aussi ses faiblesses,
se retrouveront au sein de la conception des programmes et répercuteront sur leur mise
en œuvre. En ce qui concerne la question spécifique des EAFGA, nous devons ajouter
que les problématiques du recrutement, d’une part, et de la réinsertion post-conflit,
d’autre part, sont aussi rattachées directement aux objectifs généraux de mise en œuvre
du droit international au service de la paix et de la sécurité, au travers de diverses prises
de position du Conseil de sécurité des Nations Unies (résolution 2143 par exemple) sur
le fait que le recrutement des enfants soldats est également un problème de sécurité
internationale.
Face à ces constatations, la question qui fonde notre étude est la suivante : Dans quelle
mesure le manque d’une approche intersectionnelle au sein du droit international
ainsi qu’au sein des programmes DDR affecte-t-il la réinsertion des filles migrantes
associées aux groupes et forces armés ?
Afin de répondre étape par étape à cette question de recherche, nous établirons
premièrement un ancrage méthodologique, conceptuel et littéraire de notre sujet,
dans le but de situer l’intérêt et la contribution de notre étude. Nous étudierons
l’historique de la reconnaissance de l’implication des filles dans les groupes et
4
forces armés, ainsi que l’attention accordée aux processus de réinsertion des
EAFGA. Nous porterons, dans ce cadre, une attention particulière à la prise en
compte du genre dans les programmes DDR.
Deuxièmement, sous la rubrique des résultats de notre recherche, nous
développerons la thèse du manque d’intersectionnalité dans le droit international et
la répercussion de ce manque sur les programmes DDR conçus comme des
programmes de mise en œuvre du droit international. Nous commencerons donc par
évoquer l’argument de l’absence quasi-totale de l’intersectionnalité dans les
instruments du droit international, en nous appuyant sur l’exemple du droit
s’appliquant à nos bénéficiaires cibles, les filles migrantes EAFGA. Nous
présenterons l’idée que ce manque d’intersectionnalité dans les normes de droit
international induit une dynamique similaire au sein des programmes DDR, et nous
énumèrerons les conséquences négatives, potentielle ou réelles, qu’il paraît
entraîner sur les bénéficiaires de ces derniers.
Comme indiqué ci-dessus, nous illustrerons notre recherche en prenant appui sur le
cas des filles migrantes, bien que l’intersectionnalité puisse s’appliquer, par
définition, à une multitude d’identités et de statuts. Afin de donner un ancrage
concret à notre étude, nous ferons référence aux cas d’EAFGA en lien avec des
conflits armés au Moyen-Orient. Nous présenterons des exemples pratiques des
programmes DDR inscrit dans ce contexte, et expliciterons davantage la situation
des filles migrantes au sein de celui-ci. Un nombre non négligeable des
bénéficiaires de ces programmes DDR, comme cela peut également être le cas dans
d’autres parties du monde, sont d’origine étrangère puisque des personnes venues
5
du monde entier ont été amenées à rejoindre des groupes armés non étatiques au
Moyen-Orient (Nations Unies, 2022). Finalement, ces personnes combattantes, lors
des processus de démobilisation, ne sont pas systématiquement rapatriées par leur
pays (Nations Unies, 2022). Dans ce sens, il est important d’étudier l’absence de
prise en compte de ce statut de migrant dans la formation et la mise en place des
programmes DDR, ainsi que d’aborder les conséquences de ce manque sur les filles
migrantes bénéficiaires de ces processus.
6
II. Démarche retenue
Dans le but de mener à bien notre recherche, il est nécessaire d’en expliciter les
contextes. Ainsi, au sein de cette seconde partie, nous délimiterons clairement notre
cadre méthodologique, à la suite de quoi nous établirons un rapide bilan du contexte
littéraire rattaché à notre recherche.
1. Cadre méthodologique : l’intersectionnalité et son application
Afin de comprendre notre théorie de référence pour notre recherche, nous allons
d’abord l’exposer de manière théorique, puis tenter d’en suggérer l’application
pratique.
a. L’intersectionnalité : cadre théorique et définition
En 1989, Kimberlé Crenshaw évoque pour la première fois sa théorie de
l’intersectionnalité, mettant ainsi en avant une critique des courants féministes de
l’époque, qui proposaient, selon elles, une grille de lecture limitée, et qui
détournaient la focale analytique du féminisme et de l’antiracisme. Cette approche
permet alors de mettre « parfaitement en lumière la conséquence problématique de
la tendance à considérer la race et le genre comme deux catégories d’expérience et
d’analyse mutuellement exclusives » (Crenshaw et Sofio, 2021). En effet, nous ne
pouvons, dans cette perspective, considérer les femmes comme un ensemble
universel et homogène puisque chaque femme connait une réalité différente qui lui
est propre selon son statut social, son ethnie, sa religion… Nous décelons donc une
7
volonté d’amener le féminisme « à prendre en compte l’hétérogénéité des statuts
sociaux et des expériences des femmes, tout comme la pluralité des identités qui en
découlent » (Corbeil et Marchand, 2006).
En termes généraux, « la notion d’intersectionnalité a été développée pour décrire
la position de groupes et d’individus en décalage par rapport à un système de
cadrage politique ou juridique » (Chauvin et Jaunait, 2015). Dans le cadre de
l’analyse de notre sujet, la situation des filles mineures ayant été impliquées au sein
de groupes ou forces armés et étant désormais en réinsertion dans un pays d’accueil,
il est donc pertinent de se référer à la théorie de l’intersectionnalité, dans la mesure
où leur identité est également composite, le produit de divers statuts et identités
politiques, juridiques, sociales et culturelles. Cette théorie nous permettra donc de
démontrer le décalage politique et juridique de la prise en compte de ces filles par
rapport à la réalité de leurs identités plurielles.
b. Application des grilles d’analyse intersectionnelle
Alors que la théorie de l’intersectionnalité a, à l’origine, eu pour vocation de mettre
en valeur l’expérience unique de discrimination vécue par les femmes racisées,
plusieurs recherches, davantage contemporaines, auraient désormais transformé la
pensée originelle de Kimberlé Crenshaw en « un instrument intersectionnel qui
transformerait les politiques de justice sociale et les dispositifs de lutte des
discriminations » (Bilge, 2009). En effet, l’analyse intersectionnelle a été utilisée à
plusieurs reprises dans le but d’étudier des cas précis de discriminations, et parfois
même d’apporter de la documentation à la revendication de changements des
8
politiques sociales. Stéphanie Rousseau a appliqué une analyse intersectionnelle à
l’étude des mouvements sociaux et de l’intersectionnalité entre genre et ethnicité
racialisée. Cette dernière nous explique que l’identité de genre est loin d’être le seul
paramètre des discriminations subies et de la position sociétale attitrée à une
personne :
Si le genre institue et reproduit une différenciation sociale et des
rapports de domination sur la base de la catégorie de sexe, les femmes
(et les hommes) sont positionnées différemment en fonction de l’effet
intersectionnel d’autres catégories qui conditionnent l’expérience
sociale ainsi que l’accès à différentes ressources matérielles et
symboliques à travers l’État et d’autres institutions (Rousseau, 2010, p.
136).
Etudiant alors les mouvements sociaux en Bolivie, Rousseau démontre les effets
marginalisant que ces derniers peuvent produire s’ils s’établissent en englobant une
pluralité de personnes sous une même identité politique, partant donc du postulat
que tous les individus vivraient la même situation d’oppression. La majorité des
mouvements sociaux ne prennent pas suffisamment en compte la pluralité
identitaire des populations, menant ainsi à une délégitimation de certains courants
de lutte sociale. Cette étude, prenant pour sujet les femmes autochtones et leur place
au sein des mouvements sociaux, conclut finalement que la lutte de ces femmes « a
permis de visibiliser l’intersection du genre et de l’ethnicité racialisée dans la sphère
politique » (Rousseau, 2010, p. 157).
A propos des femmes en migration, statut représenté dans notre étude, Sastal
Castro-Zavala analyse les pratiques des programmes destinés aux femmes
immigrantes victimes de violence conjugale au Québec à travers l’analyse
9
intersectionnelle, proposant des pistes de recommandations afin d’appliquer
l’approche intersectionnelle aux pratiques des personnes travailleuses sociales dans
les maisons d’hébergement. L’étude confirme que les oppressions particulières que
les femmes immigrantes victimes de violence conjugale subissent, issues justement
de cette pluralité d’identité, sont « des obstacles qui se cumulent et alourdissent
l’intervention auprès de ces femmes » (Castro-Zavala, 2020, p. 156). Ainsi, nous
comprenons que la grille de lecture critique proposée par la théorie de
l’intersectionnalité peut être appliquée à une analyse de programmes ou de
politiques publiques de différentes natures. Nous mettons en avant la mise en place
systématique d’une lecture intersectionnelle dans la pratique, qui permet de prendre
en compte de manière entière et personnalisée une personne afin d’adapter le
service qu’elle recevra et donc de le rendre davantage efficace, en termes
individuels ou sociaux.
De manière pratique, dans ces programmes d’hébergement proposés aux femmes,
l’intersectionnalité appliquée à l’intervention suggèrerait une approche concentrée
sur l’histoire singulière des femmes, une prise en compte de la pluralité des
expériences de violence, ce qui permet d’outiller ces femmes face aux
discriminations qu’elles subissent et de rendre possible une compréhension
accentuée de leurs mécanismes de survie… (Corbeil et al., 2018). Depuis notre
perspective, ces exemples de passage du cadre théorique de l’intersectionnalité à la
mise en pratique de mesures adaptées aux situations spécifiques de personnes
situées à l’intersection de marqueurs de vulnérabilité ou d’oppression, peuvent être
10
répliqués, mutatis mutandis, dans la prise en charge des filles migrante associées à
un groupe ou une force armés au sein des programmes de réinsertion.
2. Revue de littérature
Afin de comprendre la pertinence de notre analyse pour la réinsertion des filles
ayant le statut de migrante, par exemple dans le contexte d’un pays du Moyen-
Orient, et ayant été impliquées dans un groupe armé, il est nécessaire d’établir, en
prémisse, un état des lieux des recherches précédemment menées. Ainsi, nous
aborderons ici spécifiquement la considération des filles et de leurs spécificités dans
la littérature qui aborde les EAFGA. Nous nous concentrerons ensuite sur les
recherches traitant de la réinsertion de ces enfants, puis nous nous focaliserons sur
les études qui abordent les programmes DDR et l’attention portée sur le genre au
sein de ces programmes. Alors, nous démontrerons l’ancrage de notre recherche et
présenterons de quelle manière elle apporte un regard différent des études
précédemment menées.
a. Prise en compte des filles associées aux forces et groupes armés au sein
des recherches
Le cas des enfants impliqués au sein d’une force armé est ancré depuis des milliers
d’années dans les mœurs militaires (West, 2000). Alors que les écrits faisaient
majoritairement état, jusqu’à la fin du XXe siècle, de la présence des garçons,
invisibilisant ainsi la partie non négligeable des filles qui grossissaient les rangs des
armées, la focale sur l’expérience particulière que vivent les filles a
11
progressivement émergé. Avant-gardiste, le Rapport de Graça Machel, présenté à
l’Assemblée Générale des Nations Unies en 1996, constitue une étude détaillée sur
l’impact des conflits armés sur les enfants, et inclut des informations extensives sur
le recrutement des enfants au sein des forces et groupes armés. Ce rapport évoque
la présence des filles, bien qu’il soit par ailleurs mis en valeur que la majorité des
EAFGA est de sexe masculin :
Bien que les enfants soldats soient en majorité des garçons, les troupes
armées recrutent également des filles, qui se voient souvent confier les
mêmes tâches que les garçons. Au Guatemala, les groupes rebelles
utilisent des filles pour faire la cuisine, soigner les blessés et faire la
lessive. Les filles peuvent également être forcées à payer sexuellement
de leur personne (Machel, 1996, p. 17).
Alors que les études commencent à considérer l’étendue de l’implication des filles
dans les conflits armés, Harry G. West, en 2000, reconnaît que cette dernière est
très ancienne : elle peut, en réalité, être retracée aussi loin que celle des garçons,
jusqu’au Ve siècle chez les Perses. Il se penche alors sur l’étude de cas des femmes
et des filles impliquées dans des combats au Mozambique, tentant d’en comprendre
les mécanismes de recrutement. Dans le même temps, quelques chercheuses et
chercheurs dénoncent également le fait que seule la réalité des garçons soit prise en
compte : « in one report that documents children’s roles in combat, only boys are
quoted and interviewed, although girls were members of fighting forces or groups
in seven out of the eight country case studies discussed » (Mazurana et al., 2002,
p. 100) et tentent d’analyser l’expérience spécifique des filles au sein de ces groupes
armés. Cette dernière étude met en avant le manque de connaissance des effets
psychologiques et émotionnels de l’expérience que vivent les filles dans les forces
12
armées. Dans la même idée, Anatole Ayissi et Catherine Maia tiennent également
à mettre en avant le fait que la communauté internationale se concentre « quasi
exclusivement sur le cas des jeunes garçons » (2004, p. 19).
Juridiquement, l’expérience spécifique des filles a également été invisibilisée. Dans
l’affaire de la Cour Pénale Internationale Le Procureur c. Thomas Lubanga Dyilo,
ce dernier a été condamné, en 2012, à 14 années d’emprisonnement pour avoir mis
en place l’enrôlement d’enfants de moins de 15 ans et pour les avoir fait participer
à des hostilités. Les violences sexuelles à l’encontre de nombreuses filles, alors
pourtant qu’elles avaient été évoquées à de multiples reprises durant le procès, n’ont
pas fait partie des chefs d’accusation et n’ont pas été « pris en compte aux fins de
l’évaluation de la culpabilité de l’intéressé dans le cadre de la fixation de la peine »
(Cour Pénale Internationale, 2012, p.31).
Pour ce qui est de la littérature scientifique davantage récente, le prisme du genre
dans la thématique des EAFGA a finalement été étudié par diverses autrices et
divers auteurs, et cela depuis le début du XXIe siècle. De plus en plus, des personnes
chercheuses, des organisations non gouvernementales ou des organisations
internationales se sont centrées sur l’expérience propre des filles dans les groupes
armés, sur leurs ressentis (Nfundiko, 2015), et donc, sur leur réinsertion qui relève
d’une particulière complexité (Savy cité dans RFI, 2019). Cependant, nous
remarquons qu’il n’est pas question d’intersectionnalité au sein de ces études,
puisque le genre est la seule identité mise en avant. Il est rare de trouver des
recherches qui se centrent, de manière intersectionnelle donc, sur le genre en
combinaison avec une autre identité. C’est dans ce sens que nous désirons ici donner
13
un éclairage à la pertinence d’une étude des identités croisées du genre et de la
migration.
b. La réinsertion des enfants associés aux forces et groupes armés (EAFGA) :
mise en place des programmes DDR
Réintégrer efficacement et adéquatement les personnes ayant pris part aux conflits
est un moyen imparable pour rétablir la paix au sein d’une région ou d’un pays. Les
programmes DDR se sont fondés sur le besoin de réinsérer et réintégrer rapidement
ces personnes dans le but de retrouver la paix et enclencher un processus de
développement (Steenken et Institut de Formation aux Opérations de Paix, 2018).
Le Rapport de Graça Machel de 1996 à l’intention de l’Assemblée Générale des
Nations Unies aborde déjà cette thématique. Celui-ci dénonce le fait que « aucun
traité de paix, à ce jour, n’a officiellement reconnu l’existence d’enfants parmi les
combattants. De ce fait, leurs besoins spéciaux n’ont guère de chance d’être pris en
considération dans les programmes de démobilisation » (p. 18). Elle met alors en
avant le fait que les programmes de réinsertion de l’époque ne tenaient pas compte
de « la situation des enfants soldats » (Machel, 1996, p. 18). Nous comprenons donc
que ces enfants doivent être la cible de recommandations particulières et adaptées.
Alors qu’originellement, les programmes DDR semblent avoir été conçus pour les
adultes, ils ont été amenés, à partir de la fin des années 80 (O’Neil et Van
Broeckhoven, 2018, p. 85) et par la constatation de l’implication de nombreux
enfants dans les forces armées, à prendre en compte le fait que des enfants
pourraient éventuellement en bénéficier (Diomandé, 2013). Cependant, différentes
14
études démontrent que l’intégration des enfants au sein des mécanismes des
programmes DDR n’est pas adéquate : « Le constat demeure que, si l’enfant soldat
est pris en considération par les programmes DDR, cette prise en compte reste
lacunaire, faute d’intégration de certains facteurs constituant la pierre angulaire de
son succès » (Diomandé, 2013, p. 567). L’auteur dénonce par exemple la tendance
des programmes DDR, malgré le large cadre juridique et conceptuel de l’enfant-
soldat, à exclure certains enfants qui n’auraient pas, par exemple, directement porté
les armes (Diomandé, 2013, p. 573).
c. Le genre au sein des programmes DDR
En ce qui concerne la réinsertion des filles spécifiquement, le Rapport Machel
commence, dès la fin du XXe siècle, à évoquer le besoin d’adaptabilité des
programmes au genre et à l’expérience des filles dans les groupes armés :
La réunification peut être particulièrement difficile pour les filles qui,
dans les armées, ont été violées ou ont fait l’objet de mauvais
traitements sexuels, simplement parce qu’il peut être très difficile pour
elles, par suite des convictions et des attitudes qui ont cours, de rester
avec leur famille ou d’avoir de quelconques perspectives de mariage.
Leur éventail de choix se trouvant ainsi limité, nombre d’enfants ont
fini par devenir les victimes de la prostitution (1996, p. 18).
Ainsi, si le vécu des filles n’est pas pris en compte lors de la création des
programmes de réinsertion, leur efficacité sera grandement diminuée. Des
recherches plus récentes confirment ce besoin de prendre en considération les
questions relatives au genre (Camello, 2020).
15
Au cours du début des années 2000, en parallèle de la reconnaissance de
l’implication des filles dans les groupes armés, certaines organisations
internationales ou organisations non-gouvernementales dénoncent l’exclusion des
filles lors des mécanismes de réinsertion. En 2004, l’UNICEF France lançait une
campagne et créait une pétition demandant l’application de sanctions pour non-
respect de la résolution 1460 du Conseil de Sécurité qui indique que « tous les pays
doivent inscrire dans leur aide le soutien à des programmes de réunification
familiale, de réhabilitation […] des enfants traumatisés par leur participation à des
conflits, en prenant en compte la situation particulière des filles » (Conseil de
sécurité des Nations Unies, 2003).
Davantage de chercheuses et de chercheurs se sont progressivement penché(e)s sur
cette absence de participation des filles aux programmes de réinsertion. Priya Pillai
se questionne par exemple sur le besoin d’adopter une approche sexospécifique lors
de la mise en place de ces programmes. Elle conclut alors en dénonçant le manque
de prise en compte, par le droit international et donc, subséquemment, par la
création des programmes de réinsertion basée sur ces normes de droit international,
de l’aspect du genre : « The international norms need to be viewed from
gendersensitive perspective. At the very least, international norms should
incorporate roles performed by girls in conflicts within the purview of what is
prohibited and punishable » (Pillai, 2008, p. 26).
Pourtant, une dizaine d’années plus tard, le constat semble être identique. La
Banque Mondiale, en 2013, indique dans leur rapport Children in Emergency and
Crisis Situations que, malgré la certitude de l’implication de très nombreuses filles
16
au sein des groupes armés, elles « sont en général moins visibles et, jusqu'à présent,
elles ont peu bénéficié des programmes de démobilisation et de réintégration
destinés aux enfants soldats » (Banque Mondiale, 2013).
Aboubacar Sidiki Diomandé, que nous avons cité précédemment, estime que les
Nations Unies ont fait émerger les programmes DDR de « manière anarchique »
dans les années 1990 (Diomandé, 2013, p. 571). Alors que le chercheur nous
propose une analyse approfondie des processus de démobilisation et de réinsertion
des EAFGA, son analyse cite en « obstacles secondaire à l’efficacité du DDR » le
fait que les filles ne soient pas intégrées au processus, constatant alors que ces
enfants sont les « laissées pour compte » des programmes DDR (Diomandé, 2013,
p. 583 et p. 587). Les programmes ne sont pas élargis et ne permettent pas de
recevoir toutes les victimes du recrutement d’enfants :
Dans les programmes de démobilisation pour les enfants soldats on tend
à focaliser l’attention sur les besoins des garçons et à ignorer
complètement l’existence et les besoins des filles soldats. Pourtant,
dans certains pays, celles-ci représentent 40 % de l’ensemble des
enfants soldats. Cette lacune vient en partie du fait que les programmes
n’intègrent pas le facteur genre dans le processus de démobilisation.
(Diomandé, 2013, p. 587)
En parallèle, d’autres recherches rejoignent ces constatations de l’exclusion des
filles et de l’incompréhension de leur vécu propre au genre et donc à leur statut de
fille. Effectivement, de nombreuses études abordent les singularités du rôle et de
l’expérience des femmes dans les groupes armés en rassemblant les femmes et les
filles dans un seul et même groupe qui vivrait une unique réalité. Ainsi, Laura C.
Cullen analyse la prise en compte de la réalité du rôle des femmes dans les
17
processus de réintégration post-conflit en Sierra Leone (Cullen, 2020). Alors que
ce travail fournit des éléments intéressants, comme l’identité duelle victime/autrice
de violence, la chercheuse ne propose peu de distinction entre l’expérience des
femmes et celles des filles, mais précise tout de même que « Girls in particular had
an extremely complicated reintegration experience because they were so young at
the time of abduction and they often had children with their captors as a result of
the systematic rape in the bush » (Cullen, 2020, p. 123). Cette réintégration semble
alors particulièrement complexe, et notre approche intersectionnelle sera utile afin
de comprendre les enjeux qui nécessitent adaptation. Murray, dans son article
publié pour l’Integrated Regional Information Networks nous explique par ailleurs
que les différentes facettes et le rôle complexe joué par de nombreuses filles au sein
des forces armées sont occultés, ce qui entraine des conséquences importantes lors
de leur implication dans les processus de réinsertion : « Ce mode de pensée
contribue à les rendre invisibles dans les processus de démobilisation - en réalité,
la réhabilitation des filles soldats est particulièrement difficile » (Murray, 2013).
Ainsi, la recherche nous explique que, malgré la réalité des violences sexuelles
vécues par les filles au sein des groupes armés et forces armées – nous y reviendrons
dans une prochaine sous-partie – ne résumer les filles qu’à leur statut de victimes
de violences sexuelles est contreproductif.
18
III. Résultats
La littérature, bien qu’elle ait déjà abordé la réinsertion des EAFGA, et qu’elle ait
déjà dénoncé l’absence de prise en compte du genre au sein des programmes DDR
(Diomandé, 2013), les chercheuses et les chercheurs n’ont que peu appliqué une
approche intersectionnelle à cet enjeu, et n’ont pas spécifiquement centré leurs
travaux sur le cas des filles migrantes. Pourtant, la situation de migration est
commune à une part non négligeable des enfants (et des adultes) participant à ces
programmes, notamment au Moyen-Orient (Bureau de lutte contre le terrorisme des
Nations Unies, s.d.). Au sein de cette troisième partie relatant les résultats de nos
recherches, nous aurons pour but de décortiquer le cadre juridique des différentes
identités de nos sujets et d’analyser la place de l’intersectionnalité au sein du droit
international. Nous étudierons aussi la prise en compte possible de cette approche
intersectionnelle lors de l’élaboration des programmes DDR destinés aux filles
mineures migrantes ayant été impliquées dans des forces et groupes armés et étant
donc en réinsertion dans un pays dont elles ne sont pas originaires. Ainsi, sous une
forme s’apparentant à une lecture intersectionnelle de normes juridiques
internationales, nous souhaitons fonder une argumentation qui démontrerait la
complexité des différentes identités et divers statuts de notre sujet. Sur cette base,
nous conclurons par la suite en avançant que la prise en compte de
l’intersectionnalité, qui manque actuellement aux programmes DDR, permet
d’inclure tous les enjeux propres à ces jeunes filles, et donc d’adresser au mieux
leurs problématiques dans la mise en œuvre des programmes de réinsertion dont
elles bénéficient.
19
1. Lecture critique du droit international : un manque d’intersectionnalité
Les programmes DDR sont des mécanismes majoritairement mis en place par les
Nations Unies, ou avec leur soutien. Comme les programmes des Nations Unies, en
vertu de la Charte des Nations Unies et des instruments juridiques qui les fondent,
mettent en œuvre des règles de droit international, il nous paraît pertinent d’étudier
dans quelles mesures le droit international manque d’intersectionnalité, afin de, par
la suite, aborder le fait que cette absence se reflète dans les programmes DDR.
a. Complexités juridiques de l’enfant associé aux groupes et forces armés
Les complexités juridiques reliées au concept d’EAFGA, aussi appelé enfant-
soldat, se fondent sur plusieurs aspects et ont un impact sur la mise en place des
programmes DDR que nous expliciterons dans la prochaine partie.
Premièrement, une complexité apparait quant au fait que la notion d’enfant, en elle-
même, soit définie de manière trouble au sein du droit international. Le droit
international accorde une protection particulière aux enfants, particulièrement en
contexte de conflit armé, qu’il soit de nature internationale ou non (Article 3
commun aux Conventions de Genève, article 77 du Protocole Additionnel I, 1977,
article 4 du Protocole Additionnel II, 1977…). Cependant, la définition de l’enfant
est une question difficile, à tel point que le droit humanitaire éviterait même le
problème : « l’omission d’une définition du terme juridique enfant lors de la
rédaction des Protocoles additionnels [aux Conventions de Genève de 1949] était
20
intentionnelle et motivée par le fait que le mot n’avait pas une acceptation
généralisée » (Pilloud et al., 1986).
Une difficulté majeure dans la définition juridique de l’enfant est qu’en principe le
critère de définition juridique de l’enfance est l’âge ; or la limite d’âge de l’enfant
dépend du contexte juridique, en droit national comme en droit international. Plus
spécifiquement dans le cas des enfants soldats, divers instruments utilisent des
seuils d’âge différents pour la réglementation de la participation aux hostilités.
Globalement, il existe une dissonance entre divers instruments de droit international
quant à l’âge de légalité du recrutement d’un enfant dans un groupe armé. En effet,
les Protocoles additionnels aux Conventions de Genève (1977) autorisent, par
exemple au sein de l’article 77 du Protocole Additionnel I (1977), l’implication
d’enfants de plus de quinze ans au sein d’un groupe ou d’une force armée. La
Convention relative aux droits de l’enfant (1989) semble s’y accorder puisqu’elle
reprend cet âge limite au sein de l’article 38. Or, le Protocole facultatif associé à la
Convention sur les droits de l’enfant concernant l’implication d’enfants dans les
conflits armés évoque l’application, dans son article 4, de la limite de 18 ans au
recrutement dans les forces et groupes armés non étatiques, et ainsi étend la
catégorie d’EAFGA telle qu’elle était initialement envisagée dans le droit des
conflits armés en 1977. En outre, il faut noter que notre travail aborde également la
situation des enfants migrants1. Ces derniers enjeux sont, de manière générale,
1
Le terme de migrant n’est pas défini par le droit international. Dans le contexte de notre travail,
nous nous baserons sur la définition suivante : toute personne qui quitte son lieu de résidence
habituelle pour s’établir à titre temporaire ou permanent et pour diverses raisons dans un autre pays,
franchissant ainsi une frontière internationale, et n’ayant pas présenté de demande d’asile.
21
considérés comme des enjeux de droit de la personne, mais a des implications
également en termes de droit international des réfugiés et des migrations, ce qui
complexifie naturellement la délimitation du cadre normatif et théorique de notre
étude.
Pour notre recherche, nous nous baserons sur la définition des Principes et
Engagements de Paris relatifs aux enfants associés aux forces armées et aux
groupes armés (2007), instrument élaboré afin de lutter contre l’utilisation et le
recrutement d’enfants par des groupes armés ou forces armées. Les objectifs
principaux de ces instruments sont de prévenir le recrutement d’enfants, de
s’assurer de la libération des EAFGA et de leur réinsertion (UNICEF, 2021). La
définition d’EAFGA proposée par ces Principes au sein de l’article 2.1 rejoint des
éléments des Protocoles Additionnels aux Conventions de Genève (1977) et qui
semble davantage large et est désormais communément acceptée, ne limitant pas
cette expression aux enfants qui combattent de manière directe :
Toute personne âgée de moins de 18 ans qui est ou a été recrutée ou
employée par une force ou un groupe armé, quelque soit la fonction
qu’elle y exerce. Il peut s’agir, notamment mais pas exclusivement,
d’enfants, filles ou garçons, utilisés comme combattants, cuisiniers,
porteurs, messagers, espions ou à des fins sexuelles. Le terme ne
désigne pas seulement un enfants qui participe ou a participé
directement à des hostilités. (Article 2.1, Principes et Engagements de
Paris relatifs aux enfants associés aux forces armées ou aux groupes
armés, 2007)
Ainsi, nous comprenons que l’implication des enfants peut être très diverse,
n’insinue plus forcément une action directe au sein des hostilités et englobe toutes
les possibilités et tous les rôles qui auraient pu être occupés par des enfants. Save
22
The Children (2001) parait reprendre une définition similaire en indiquant que « It
applies to all children in armed groups and armed forces, regardless of whether they
have been forced to join, or appear to have done so voluntarily ».
L’UNICEF (2012) apporte également une définition large au terme d’enfant-soldat
en énonçant la définition suivante : « toutes les personnes de moins de 18 ans qui,
à travers le monde, sont recrutées et utilisées illégalement par des groupes ou des
forces armés ». Alors, il semble que le droit international manifeste une confusion
en relation avec la réalité des EAFGA, présentant certaines difficultés à proposer
une définition certes complète, mais surtout stable et commune à tous les
instruments. Cependant, la définition de cette notion est importante puisque centrale
aux programmes DDR. Il est donc logique que ce flou affecte ces programmes.
Pour les conflits non internationaux, l’article 8(2)(e)(vii) du Statut de Rome (2000)
renforce l’illégalité de la participation des enfants aux conflits armés et précise que
« le fait de procéder à la circonscription ou à l’enrôlement d’enfants de moins de
15 ans », ainsi que le fait de « les faire participer activement à des hostilités » sont
des crimes de guerre à responsabilité pénale individuelle. L’article 8(2)(b)(xxvi)
évoque les mêmes principes pour les conflits internationaux. Le Tribunal Spécial
en Sierra Leone, en 2004, lors de l’affaire Le Procureur c. Hinga Norma a
également considéré que le recrutement d’enfants de moins de 15 ans constitue un
crime de guerre (Le Procureur c. Hinga Norma (Décision relative à l’exception
préjudicielle), 2002). Également, quelques structures constatent des lacunes au sein
du droit international. Par exemple, à propos du Protocole Facultatif de la
Convention relative aux droits de l’enfant (2000), le Bureau International des droits
23
des enfants relève « a number of weaknesses that undermine the protection it seeks
to provide » (2010, p. 140), notamment en dénonçant l’utilisation d’un vocabulaire
vague.
La définition d’EAFGA représente déjà une complexité importante, alors que nous
venons seulement d’en explorer une infime partie. Cette complexité engendre des
conséquences de prise en charge sur le terrain puisqu’une difficulté à concevoir qui
correspond à cette définition persiste. Cette complexité découle des dissonances
liées à la définition du concept d’enfant au sein du droit international. Aussi,
certains instruments que nous avons cités évoquent uniquement l’implication
directe des enfants dans les hostilités (par exemple, la Convention relative aux
droits de l’enfant de 1989), quand d’autres restent plus larges et considèrent la
participation directe ou indirecte comme interdite (par exemple, le Protocole
Additionnel II aux Conventions de Genève de 1977). Dans le but de clarifier nos
recherches et de délimiter clairement les concepts, et en nous basant principalement
sur les apports prodigués par les Principes et Engagements de Paris relatifs aux
enfants associés aux forces armées et aux groupes armés (2007) et par l’UNICEF,
nous considérons comme EAFGA toute personne de moins de 18 ans qui est ou a
été recrutée et utilisée par un groupe armé ou une force armée, étatique ou non
étatique, dont les rôles peuvent correspondre à une implication directe ou indirecte
aux hostilités.
24
b. Complexités juridiques multi-identitaires de la fille migrante associée aux
groupes et forces armés
Alors que nous venons d’expliciter les complexités reliées au statut d’enfant, et
donc celles également reliées au statut d’EAFGA, nous allons désormais analyser
les normes juridiques qui s’appliquent à notre sujet plus spécifique, les filles
migrantes associées à une force armée ou un groupe armé. Afin d’argumenter la
thèse de la présence d’une complexité juridique dont sont empreintes leurs identités
croisées, nous allons décomposer notre analyse. Dans un premier temps, nous
évoquerons la position juridique et pratique de l’enfant migrant. Dans un second
temps, nous analyserons les spécificités du statut d’ancienne combattante et de
migrante, facteurs intersectionnalité peu pris en compte par le droit international
traitant des EAFGA.
Des millions d’enfants sont forcés de quitter leur région d’origine pour de multiples
raisons (Bureau International des droits des enfants, 2010, p. 157). Parmi ces
enfants, certains migrent afin de rejoindre les rangs de groupes armés, avec un
parent ou seuls. Des chiffres précis sont complexes à trouver, mais, en 2022 et dans
le contexte du Moyen-Orient, plusieurs dizaines de milliers de femmes et d’enfants
seraient retenus dans des camps en Syrie à la suite du démantèlement de l’Etat
Islamique (Amnesty International France, 2022). Le Haut-Commissariat aux Droits
de l’Homme des Nations Unies explique que la plupart des enfants d’origine
étrangère sont détenus dans ces camps notamment parce que leur pays refuse de les
25
rapatrier (Megally et Pinheiro, s. d.). Alors, quels sont leurs statuts, quelles normes
juridiques s’appliquent à leur situation ?
À l’identité d’enfant, qui est déjà floue en droit international, s’ajoute donc le statut
spécifique d’enfant en migration. Même si historiquement, les instruments de droit
international et les programmes ne proposaient pas d’adaptations au statut
particulier de l’enfant en migration, les normes ont progressivement évolué, et les
programmes s’appuient généralement, désormais, sur des stratégies spécifiques afin
de répondre aux besoins des enfants (UNHCR, 2005). Au sein de cette population
d’enfants, nous savons que les filles vivent une expérience particulière liée à leur
identité de genre, et peuvent spécifiquement être victimes de discriminations et de
violences reliées à cette identité (L’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, s.
d.). Ainsi, comme annoncé par le HCR, il est important d’adresser ces spécificités
et d’amener les programmes dont elles sont bénéficiaires à s’adapter à leurs besoins
particuliers.
Cependant, nous constatons qu’un nouveau cadre juridique doit être pris en compte
lors de notre étude, puisque les filles migrantes sont d’origine étrangère, et sont
alors soumises à un régime juridique spécifique. Alors qu’il existe différents statuts
migratoires (réfugiées2, demandeuses d’asile3 ou migrantes), la définition d’une
2
La référence majeure en droit international est la Convention relative au statut de réfugié (1951)
qui réglemente le statut de réfugié de manière assez stricte : une personne réfugiée serait alors une
personne qui est en dehors de son pays d’origine, qui ne peut obtenir une protection dans ce pays,
qui peut démontrer que cette incapacité à retourner dans son pays est due à une peur fondée de s’y
faire persécuter, et qui peut démontrer que cette peur d’être persécutée est basée sur des raisons de
race, religion, nationalité, appartenance à un groupe social particulier ou à un groupe politique.
3
« Un demandeur d’asile est une personne qui sollicite une protection internationale hors des
frontières de son pays, mais qui n’a pas encore été reconnue comme réfugié ». (Amnesty
International)
26
personne réfugiée, bien qu’elle offre des protections intéressantes, est souvent assez
restrictive, et l’accès à ce statut est rare. Dans la grosse majorité des cas, les enfants
associés à un groupe armé ou une force armée ne correspondent pas à cette
définition.
En effet, bien que, comme nous l’ayons expliqué précédemment, l’enfant recruté et
utilisé par un groupe armé est une victime d’un crime, il ou elle peut aussi être
auteur(e) d’un crime de guerre (Ledoux, 2022). Cette possibilité ajoute une autre
complexité au statut et à l’identité de ces enfants, et complexifie d’autant plus leur
accès au statut de réfugié puisqu’avoir commis un crime est un facteur éliminatoire
lors d’une demande d’asile selon l’article 1.F. de la Convention relative au statut
des réfugiés (1951). Alors que le droit international, au sein de son cadre juridique,
ne propose pas de différence de traitement entre un adulte et un enfant en ce qui
concerne l’accès au statut de réfugié – mis à part une protection particulière pour
les enfants mineurs non accompagnés – cette non-distinction entraîne une
complexité particulière puisque la responsabilité pénale de l’enfant est davantage
complexe à établir. En effet, comme précisé ci-dessus, une personne ayant commis
un crime contre la paix, un crime de guerre ou un crime contre l’humanité ne peut
bénéficier des dispositions de la Convention relative au statut des réfugiés (1951),
et donc ne peut avoir accès au statut de réfugié. Or, il est possible qu’un EAFGA
ait eu à commettre des crimes de guerre, et ce cadre juridique de la personne
réfugiée ajoute donc une complexité supplémentaire à leur statut. Dans les faits,
cependant, parmi tous les tribunaux internationaux, seulement le tribunal hybride
27
du Timor-Leste a pénalement condamné une personne de moins de 18 ans, en 2002
(International Center for Transitional Justice, 2006).
Les Principes et Engagements de Paris relatifs aux enfants associés aux forces
armées ou aux groupes armés (2007), un instrument de droit international non-
contraignant, nous permet de mieux comprendre la position de l’enfant associé à
une force ou groupe armé. L’article 3.6 nous explique que
Les enfants accusés d’avoir commis des crimes de droit international
alors qu’ils étaient associés à des forces armées ou à des groupes armés
doivent être considérés principalement comme les victimes d’atteintes
au droit international, et non pas seulement comme les auteurs présumés
d’infractions. Ils doivent être traités d’une façon conforme au droit
international, dans un cadre de justice réparatrice et de réinsertion
sociale, conformément au droit international, qui offre une protection
particulière à l’enfant à travers de nombreux accords et principes.
Dans les faits, il semble donc bel et bien que le statut de victime prenne, de manière
générale, davantage le dessus sur le statut de responsable de crimes :
While exclusion clauses have been applied consistently in relation to
adults, there is some ambiguity about whether they should be applicable
to children and young people under the age of 18 who have committed
serious crime, as a consequence of their association with armed groups
and armed forces. In most cases, under the legal principles of duress or
orders from a superior, children under the age of 18 have not been
excluded from refugee status. Nevertheless, in cases where young
people are in their late teens or where they have held positions of
authority, some people have advocated for their exclusion from refugee
status. (Bureau International des droits des enfants, 2010, p. 173)
Alors, les Nations Unies prônent la réinsertion des enfants associés à un groupe ou
une force armée, et certains experts déplorent encore récemment le manque de
structures et de services de réinsertion (Nations Unies, 2022). Par ailleurs, le
28
manque d’accès au statut de réfugiée ou aux démarches de demande d’asile
précarisent le statut des personnes démobilisées. Le statut de migrante apporte-t-il
tout de même, selon le droit international, des protections spécifiques ?
En 2019, l’UNICEF estimait le nombre d’enfants migrants à 31 millions. Les
enfants en migration gardent les mêmes droits que n’importe quel enfant, ces droits
fondamentaux ne doivent pas être affectés par le statut de l’enfant au sein d’un pays
(Haut-Commissariat aux droits de l’Homme, 2016). Il est tout de même important
de préciser que le droit international prend en compte des identités croisées lors de
la rédaction de certains instruments : alors que quelques normes juridiques
internationales se cantonnent à annoncer que l’enfant en migration est un enfant
comme les autres et que ses droits fondamentaux ne doivent pas être bafoués,
d’autres instruments préconisent la mise en place de protection et de mesures
spécifiques pour ces enfants. Par exemple, la Convention relative aux droits de
l’enfant (1989), offre des protections aux enfants réfugiés ou en demande d’asile
dans son article 22, mais elle reste vague et peu explicite quant aux protections
spécifiques allouées aux enfants migrants qui ne seraient pas en procédure de
demande d’asile ou à qui le statut de réfugié aurait été refusé. Dans ce contexte,
celle-ci spécifie dans son article 20 que « tout enfant qui est temporairement ou
définitivement privé de son milieu familial […] a droit à une protection et une aide
spéciales de l’État ». Ainsi, seuls les enfants non accompagnés auraient droit à une
protection spécifique laissant libre interprétation aux Etats parties. Cependant, nous
constatons que cette intersectionnalité n’est que partielle et est peu développée.
29
Certaines autrices et certains auteurs ont constaté que le droit international – de
même que le droit national en matière d’immigration – avait tendance à privilégier
le statut de migrant à celui d’enfant (Pobjoy, 2017, p. 14), plutôt qu’à les considérer
comme un ensemble. Cependant, l’enfant migrant devrait être perçu comme un tout,
comme un être à l’identité complexifiée par ses statuts. Ainsi,
Les systèmes nationaux de protection de l’enfance doivent prendre en
compte, dans leur conception et leur mise en œuvre, les besoins et
perspectives spécifiques des enfants en déplacement ou touchés par la
migration. (Pobjoy, 2017, p. 14).
Finalement, la réinsertion de ces enfants migrants est également évoquée dans le
droit international, mais n’est pas réellement explicitée. Le Protocole Facultatif à
la Convention relative aux droits de l’enfant concernant l’implication d’enfants
dans les conflits armés (2000) reste large et vaste à propos de la réinsertion des
EAFGA, en nous indiquant seulement dans l’article 6 que les Etats Parties doivent
fournir une assistance appropriée en vue de leur réadaptation physique et
psychologique et de leur réinsertion sociale.
Les Principes et Engagements de Paris relatifs aux enfants associés aux forces
armées et aux groupes armés (2007) nous apportent davantage de contenu et
précisent dans l’article 7.22 que « les présents Principes s’appliquent également à
la libération d’enfants recrutés par des forces armées ou des groupes armés en
dehors de leur pays d’origine ou de résidence habituelle ». Le document souligne
qu’une attention particulière doit être adressée à ces enfants, incluant notamment
les protections complémentaires qui découlent de ce statut de migrant, ainsi que
l’accès aux procédures d’asile. Ces Principes appellent à l’interprétation et la
30
considération de l’intérêt supérieur de l’enfant lors de l’évaluation du respect des
critères du statut de réfugié issus de la définition de 1951. Le fait de ne pas avoir,
possiblement, accès au statut de réfugié ne doit pas empêcher ces enfants de
bénéficier, selon l’article 5.5, « des formes disponibles de protection
complémentaire correspondant à leurs besoins de protection », tout en jouissant de
leurs droits fondamentaux. Nous constatons donc qu’idéalement, le droit
international met en avant l’intérêt supérieur de l’enfant, qui semble avoir
l’avantage sur les autres principes, et considère ainsi que l’intérêt de l’enfant doit
être au cœur de toutes les décisions qui le concerne (Nations Unies, 2013). Le droit
international promeut donc la réintégration efficace de l’enfant ayant été associé à
un groupe armé ou une force armée, peu importe son lieu de libération et de
réinsertion.
Cependant, nous remarquons que, malgré le fait que le droit international soit
désormais étoffé d’instruments prônant la protection des femmes, la Convention sur
l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1979)
en étant l’instrument par excellence, celui-ci ne perçoit pas le genre de manière
intersectionnelle, de manière croisée avec d’autres identités. Comme nous
l’explique Meghan Campbell, le Comité de la Convention sur l’élimination de
toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, bien qu’il reconnaisse la
pertinence de l’intersectionnalité, ne l’a pas réellement appliquée au contenu de la
Convention, déplorant ainsi la catégorisation monolithique des femmes offerte par
l’instrument (Campbell, 2016, p. 4). Dans ce sens, Hilary Charlesworth avance déjà
depuis une dizaine d’années que « les hommes ont dominé la production, la
31
recherche et l’organisation du savoir dans toutes les disciplines et ont malgré tout
réussir à donner à ce savoir l’apparence de la généralité et de la représentativité
humaine » (Charlesworth, 2013, p. 57). Elle considère donc que le droit
international a été bâti par les hommes et pour les hommes, en fonction de leurs
propres valeurs et intérêts. D’autres recherches semblent s’accorder sur ce point
(Conseil de l’Europe, s.d.). Dans ce contexte, même si certains instruments du droit
international prennent en compte le genre, il semble que l’intersectionnalité ne soit
pas utilisée. Ainsi, pour notre sujet des filles migrantes, cela représente un obstacle
à la mise en œuvre de leurs droits : « malgré les normes établies, très souvent les
mesures mises en place sont inadéquates et ne répondent pas aux besoins de
protection et d’intégration des femmes et filles migrantes, réfugiées et demandeuses
d’asile » (Conseil de l’Europe, s. d., p. 1). Le droit international semble avoir
universalisé les identités, pourtant particulièrement plurielles, des populations
mondiales, et cet universalisme paraît générer des problématiques dans la mise en
œuvre des politiques publiques se basant sur le droit international, dont les
programmes DDR. Dans la prochaine section, nous allons analyser la considération
de l’approche intersectionnelle dans les programmes DDR destinés aux EAFGA.
Le but de notre recherche sera de comprendre les conséquences de la pratique
actuelle des programmes DDR sur la réinsertion de ces bénéficiaires.
32
2. Une intersectionnalité absente des programmes DDR : étude de cas des
filles migrantes ayant été associées aux groupes et forces armés
Alors que les instruments de droit international semblent souhaiter préserver
prioritairement les droits de l’enfant peu importe le contexte, il est primordial
d’imaginer et de mettre en place des processus qui permettront aux enfants
démobilisés d’y avoir pleinement accès (Diomandé, 2013).
Nous l’explicitions précédemment lors de notre partie concernant le contexte
littéraire, diverses recherches ont démontré que les programmes DDR n’incluent
pas ou peu, en pratique, le genre. Cependant, nous souhaitons aller au-delà de la
démonstration du besoin de l’implication du genre dans la conception des
programmes : nous désirons avancer la thèse que l’utilisation d’une approche
intersectionnelle lors de la théorisation et de la mise en pratique des programmes
DDR rendra davantage efficace leur impact et l’effectivité de la réinsertion offerte
à leurs bénéficiaires. Nous commencerons donc par expliciter dans quelles mesures
la théorie intersectionnelle ne semble pas toujours au cœur de la conception des
programmes DDR, et nous expliquerons par la suite que ce manque peut s’avérer
problématique. Afin d’illustrer cette argumentation, nous prendrons le cas pratique
de la participation des filles migrantes dans ces programmes, et analyserons les
impacts, selon la recherche existante, de ce manque d’intersectionnalité sur la
réinsertion effective.
33
a. Nécessite d’une prise en compte de l’intersectionnalité au sein des
programmes DDR : étude de cas des filles migrantes
La considération de l’identité d’étranger(ère) et de migrant(e) au sein des
programmes DDR ne fait pas l’objet d’une multitude d’études. Pourtant, les conflits
contemporains sont transnationaux, et de nombreux enfants traversent les frontières
afin de rejoindre un groupe armé (O’Neil et Van Broeckhoven, 2018). Cependant,
nous nous appuierons sur les quelques études existante et tenterons d’analyser la
considération de cette identité dans les programmes DDR.
Premièrement, des recherches indiquent que les programmes DDR, malgré leurs
efforts récents pour se montrer davantage inclusifs, persistent à présenter des écarts
avec la réalité vécue par les enfants (Olarte Delgado, 2016, p.16). En effet, les
enfants, en période de conflits, peuvent rarement prouver leur âge. Alors que les
instruments de droit international, comme nous l’avons explicité précédemment, ne
se sont pas même accordés sur la définition de l’enfant par son âge, les programmes
DDR doivent également prendre en compte la pratique : rare sont les personnes qui
conservent leur document d’identité, notamment dans des contextes de conflit armé,
et donc rare sont les preuves officielles de l’âge d’une personne : « Selon l’Unicef,
les enfants soldats ont certes besoin de prouver leur âge afin de pouvoir entrer dans
le processus de DDR, mais il arrive que nombre d’entre eux ne puissent le faire. »
(Diomandé, 2013, p. 584). Dans le contexte du Moyen-Orient, nous pouvons
donner l’exemple de l’Iraq, pays dans lequel jusqu’à 13 000 enfants de moins de 12
34
ans n’auraient ni document d’identité établissant leur nationalité, ni certificat de
naissance (Bureau de lutte contre le terrorisme des Nations Unies, s. d.).
Deuxièmement, concernant spécifiquement notre illustration des filles migrantes
associées à un groupe armé, nous pouvons avancer l’argument suivant : au-delà du
simple aspect du genre, l’intersectionnalité entre leur âge, soit l’identité d’enfant,
et donc du genre, n’est pas toujours pris en compte. Alors, l’expérience singulière
dans les groupes armés et forces armées que cette identité croisée entraine, de
manière distincte de celle des femmes ou des garçons, n’est pas toujours intégrée
aux programmes, et ces derniers manqueraient alors d’adaptation. Leur expérience
semble bel et bien spécifique : le type de violence dont elles sont victimes
(agressions sexuelles répétées, exploitation sexuelle, mariage et/ou grossesse
forcés, travail domestique, violences basées sur le genre…) est différent de celui
dont sont victimes les enfants, mais résonne également, de par leur âge, de manière
distincte des femmes (Shepler, 2002). Il est donc primordial de s’adapter à cette
réalité, ainsi que prendre en compte le vécu et les besoins sexo-spécifiques des filles
afin de rendre leur réinsertion effective.
Dans son analyse des pratiques de la Cour pénale internationale, Mujinya Bahati
nous permet de prendre conscience que la réinsertion des filles EAFGA est
particulièrement complexe et doit être prise en compte :
Dans le cas des filles-soldats, elles sont non seulement victimes du fait
d’être associées aux conflits armés, mais leur genre fait qu’elles
subissent un type singulier de violences avec diverses séquelles
physiques comme morales. Cette situation rend leur réinsertion sociale
très difficile aux antipodes de leurs collègues garçons. (Mujinya,
2017).
35
Alors que nous nous rendons compte de l’importance de la prise en compte de
l’aspect du genre afin de d’adresser de manière efficace la réinsertion des filles,
nous pouvons pousser la réflexion à d’autres identités que l’âge et le genre,
proposant ainsi une analyse intersectionnel plutôt qu’une analyse sexo-spécifique
qui a été jusqu’ici préférée dans la majorité des études. Dans le contexte du Moyen-
Orient, il semblerait pertinent d’étudier une prise en considération intersectionnelle
de l’identité d’étrangère. En effet, Save The Children évoquait en 2019 la présence
de plus de 2500 enfants provenant de plus de 30 pays différents dans les camps
destinés aux personnes impliquées dans l’Etat Islamique. Plus récemment, le
nombre d’enfants d’origine étrangère semble avoir augmenté, puisque selon Human
Rights Watch, en 2022, dans les camps de Al-Hol et de Roj, 38 000 personnes sont
des ressortissantes étrangères, de nationalité non-syrienne, dont plus de 60% sont
des enfants. Alors que ces enfants, et leur famille si tel est le cas, devraient être
rapatriés (Pamphile, 2006), de nombreux pays s’y opposent, invoquant un souci de
sécurité intérieure au pays, ainsi que toutes les complexités qu’entraine le retour de
ces enfants (Bouzar, 2019). Nous comprenons donc que, dans le cadre du Moyen-
Orient, il est très fréquent que les personnes combattantes, souvent dans les groupes
islamiques, soient des personnes venues de différents pays dans le but d’effectuer
leur djihad. Un nombre important de ces enfants restent donc, faute de rapatriement,
dans les pays de désarmement, souvent la Syrie, l’Iraq, ou encore l’Afghanistan, et
bénéficient alors des programmes de réinsertion mis en place dans ces pays (SEED
Foundation, 2020). Face à cette constatation, et à travers une application de
l’analyse intersectionnelle, nous argumentons que l’identité de migrant(e) doit être
36
considérée par les programmes DDR. L’une des seules études qui étudie ce statut
d’étrangèr(e) chez les personnes en réinsertion après une implication au sein d’un
groupe armé avance justement cet argument de la nécessité de la prise en compte
de cette spécificité, et affirme par ailleurs que les programmes DDR ne considèrent,
pour le moment, pas l’identité de migrante lors de la mise en place de leur
processus, alors que ce devrait être le cas. James Cockayne et Siobhan O’Neil
analysent en effet que « [there is] a need to consider how DDR programming can
inform efforts to help rehabilitate and reinsert FTFs in the often distant countries
from which they originated » (Cockayne et O’Neil, 2015, p. 17).
Afin d’aller encore plus loin dans une prise en compte de l’intersectionnalité qui
s’applique à nos bénéficiaires cibles, les filles migrantes, dans le contexte du
Moyen-Orient, nous pouvons étudier la prise en considération de l’omniprésence
de la pensée islamique extrémiste au sein des groupes armés. Francesca Capone
(2017) affirme effectivement que « it is clear that principles and formats used in
previous DDR programmes are likely to be unsuccessful if applied to children who
have not been merely lured or coerced, but underwent a complex and multi-layered
process of brainwashing and indoctrination ». Selon l’autrice, les quelques
processus de déradicalisation, étape primordiale pour une réintégration effective,
qui ont pu être mis en place, ciblaient les adultes et n’étaient pas adaptés aux
enfants. Finalement, alors que nous avons expliqué le lien entre droit international
et programmes DDR, Capone dénonce également le fait que le droit international
n’adresse pas spécifiquement l’enjeu des enfants associés à des groupes extrémistes
et radicaux, ignorant alors l’intersectionnalité de leurs identités qui peut les
37
différencier des enfants associés à des groupes armés étatiques ou non étatiques non
extrémistes :
In principle the international legal framework that prevents and
punishes children’s recruitment and use in hostilities does not
differentiate between child soldiers associated with armed groups and
child soldiers associated with terrorist groups. The measures in place in
countries affected by the phenomenon of foreign terrorist fighters,
however, tell a different story and highlight the growing resort to
criminalisation even in case of conducts that significantly precede the
actual departure to Syria and Iraq. (Capone, 2017)
Ainsi, concernant les enfants d’origine étrangère impliqués dans des groupes armés,
groupes armés qui, dans le contexte du Moyen-Orient, sont souvent des forces
radicales islamistes, Francesca Capone (2017) promeut une forme
d’intersectionnalité en avançant que « assisting children’s return and
deradicalisation is an essential step for the States affected by the phenomenon of
foreign terrorist fighters » (p. 161).
Alors que nous savons d’ores et déjà, grâce à de multiples études citées au sein de
notre partie établissant le contexte littéraire, que le genre n’est pas pris en compte
de manière intersectionnelle au sein des programmes DDR, nous pouvons
également comprendre l’importance de la contextualisation intersectionnelle lors
de la mise en place d’un programme DDR. Dans le cas du Moyen-Orient, dont le
contexte démontre la présence non négligeable de personnes combattantes d’origine
étrangère, l’identité de migration devrait être considérée de manière
intersectionnelle, avec la pluralité d’identités dont sont empreintes les personnes
bénéficiaires. Présentement, les filles migrantes se retrouvent complètement exclue
de ces programmes, qui ne s’adaptent pas à leurs identités croisées. La prise en
38
considération de leur statut d’étrangère impliquerait une adaptation à leur vécu de
migrante, à leur culture. Ainsi, notre thèse avance que les programmes seront
davantage adaptés à leur réalité, et permettra une réintégration plus efficace.
b. Conséquences du manque d’intersectionnalité : difficultés de réinsertion
Alors que l’article 39 de la Convention relative aux droits de l’enfant (1989) stipule
que toutes les mesures appropriées doivent être prises pour permettre le
rétablissement physique et psychologique, et la réintégration sociale de l’enfant
touché par un conflit armé, quelles sont les conséquences, sur la réintégration des
filles migrantes, du manque d’approche intersectionnelle ?
Premièrement, quant à la présence des filles migrantes dans les programmes DDR,
nous savons qu’elle est peu élevée : les filles, de manière globale, ne participent que
peu à ces programmes. Par exemple, dans les programmes DDR mis en place en
République Démocratique du Congo, 8% des enfants pris en charge étaient des
filles, contre une estimation de 30 à 40% de filles impliquées dans des forces ou
groupes armés sur le territoire congolais (O’Neil, 2018). Priya Pillai constate que
les filles doivent affronter des défis différents des garçons lors de leur réinsertion à
la société. Nous avons évoqué, plus tôt dans notre travail, les constatations
d’autrices et d’auteurs indiquant que les programmes DDR ne prenaient pas en
compte le genre. La mise en pratique de ces programmes à travers l’ignorance des
enjeux propres aux filles a provoqué une absence des femmes et des filles aux
programmes DDR, leur présence était estimée à l’époque à 2%, alors que leur
participation au sein des conflits armés s’élevait à 40% (Pillai, 2008, p. 26).
39
L’Organisation Internationale du Travail affirme qu’effectivement, les chiffres
statistiques représentant la participation des combattantes aux programmes DDR
sont extrêmement faibles (Organisation Internationale du Travail, 2022). Comme
explicité dans notre cadre littéraire, la Banque Mondiale, en 2013, établissait un
constat similaire. La problématique reste d’actualité, puisqu’en 2022, Bahati
Mujinya nous expliquait que « dans la pratique de programme de Démobilisation,
de Désarmement et de Réinsertion, l’absence des filles-soldats reste inquiétante »
(Mujinya, 2022). Dans le cas d’exemple du Sierra Leone, l’organisation explique
que l’intersectionnalité entre le genre et le statut de combattante n’a pas été prise en
compte, et que donc l’expérience propre des filles et des femmes dans les groupes
armés n’est pas visée par les programmes DDR, les en excluant alors (Organisation
internationale du Travail, 2022).
La Banque Mondiale, concernant ce phénomène, constate un manque de suivi de la
réinsertion des filles : « personne ne sait ce qu'il advient de la majorité des filles
associées aux groupes armés après un processus de DDR » (Murray, 2013). M.
Clarke, de Child Soldiers International, établit un constat qui nous laisse penser que
l’efficacité des programmes DDR pour les filles est limitée, puisqu’elles sont
« ignorées » : « des dizaines de milliers de filles sont devenues « invisibles » aux
yeux des personnes chargées des programmes de DDR, bien que la situation se soit
un peu améliorée au cours de ces dernières années » (Clarke cité dans Murray,
2013). Pourtant, on estime, au sein des rangs des groupes islamistes, que 30% sont
des femmes et des filles (Organisation internationale du Travail, 2022).
40
Les Nations Unies elles-mêmes, au sein d’une section spécifiquement dédiée aux
programmes DDR, annoncent qu’elles souhaitent promouvoir l’implication du
genre au sein des programmes DDR : « Promoting gender-responsive DDR through
meaningful participation of women at all stages of DDR is essential for the success
and sustainability of interventions. » (Nations Unies, s. d., p. 5). Bien que nous ne
puissions nier que prendre en compte le genre permettra d’inclure les filles de
manière plus efficace et durable au sein des programmes DDR, nous pensons que
l’approche intersectionnelle se révèlerait davantage pertinente, puisque les
personnes bénéficiaires des programmes DDR sont formées d’une multitude
d’identités : leur genre, leur nationalité et origine, leur ethnie, leur religion…
En effet, le statut de migrante doit aussi faire l’objet d’une attention particulière. Il
est particulièrement complexe d’obtenir des chiffres et statistiques concernant
l’efficacité de la réinsertion des filles migrantes ayant participé à des programmes
DDR, puisqu’il est particulièrement rare de trouver des études centrées sur ce sujet.
Cependant, certaines recherches, dont quelques-unes que nous avons déjà évoqué
plus haut, mettent en avant une probabilité réelle de difficultés additionnelles liées
au fait de ne pas prendre en compte l’intersectionnalité du genre et du statut de
migrante. Effectivement, l’Union Africaine, au sein d’un rapport de renforcement
de capacités destinés aux programmes DDR, s’accorde avec notre thèse et avance
que « les combattantes étrangères, femmes et filles […] seront probablement
confrontées à des défis particuliers pendant le DDR » (Commission de l'Union
Africaine, s. d., p. 44). Le rapport cite, entre autres, les situations de violences
sexuelles et basées sur le genres vécus par un grand nombre de femmes et de filles
41
au sein des groupes armés, ainsi que des rapports de pouvoir coercitifs souvent
exercés au sein de ces forces (Commission de l’Union Africaine, p. 44). D’autres
défis sont évoqués, tels que des enjeux de stigmatisation en lien avec l’accès aux
droits fonciers ou aux droits de propriété (Commission de l’Union Africaine, p. 45).
La Commission reconnaît également le fait que « les combattants étrangers qui sont
également des enfants sont particulièrement vulnérables car dans un grand nombre
de cas, il s’avérera difficile de rétablir le contact avec leurs familles et communautés
» (Commission de l'Union Africaine, s.d., p38), ce qui, de manière logique, affecte
la qualité de leur réintégration sociale.
Dans un dernier temps, le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, cité dans divers
instruments de droit international ; par exemple dans la Convention relative aux
droits de l’enfant (1989) à l’article 3.1, peut être évoqué. En effet, l’intérêt supérieur
de l’enfant est une notion primordiale du droit des enfants, même si sa définition
est imprécise dans le droit international (Humanium, s.d.). Ce principe bénéficie à
tous les enfants, peu importe le contexte, et s’applique donc aux EAFGA. En ce
sens, les Principes et Engagements de Paris relatifs aux enfants associés aux forces
armées et aux groupes armés citent l’intérêt supérieur de l’enfant et précisent dans
l’article 3.4.0. que « c’est l’intérêt supérieur de ces enfants qui doit déterminer
l’adoption de toutes les mesures à prévoir aux fins de leur libération et de la
protection et de la prévention du recrutement de tous les enfants » (Principes et
Engagements de Paris relatifs aux enfants associés aux forces armées et aux groupes
armés, 2007). En partant de ce postulat, notre thèse est que l’approche
intersectionnelle répond justement à ce principe et permet de le respecter
42
pleinement, puisque le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant ne pourrait se baser
que sur une connaissance complète des identités de ce dernier, ce que seule
l’approche intersectionnelle permettrait. Finalement, il semble que les bénéficiaires
des programmes DDR ont besoin d’un mécanisme qui puisse s’adapter aux
différentes identités croisées, et nous pensons que l’approche intersectionnelle en
est la manière la plus adaptée.
43
IV. Réponse à la question de recherche
Alors que nous venons d’exposer les résultats de notre recherche, il s’avère
pertinent de résumer nos constatations finales. Premièrement, nous effectuerons un
bilan complet de notre étude, en détaillant nos découvertes majeures et en répondant
à notre question de recherche. Deuxièmement, nous tenterons d’élaborer, de
manière assez superflue cependant, quelques pistes de recommandations afin de
rendre notre analyse plus concrète. Finalement, nous conclurons en évoquant les
limites et les lacunes de notre étude.
1. Bilan de notre étude
Dans un premier temps, nous avons avancé l’argument que les instruments de droit
international n’ont pas été pensé et rédigé de manière intersectionnelle. Diverses
conventions spécifiques aux discriminations liées à certaines identités existent, et
proposent des protections et normes particulières au public considéré par celles-ci.
Cependant, les violences et discriminations endurées par certaines catégories de la
population sont perçues de manière cloisonnées, et ne sont pas étudiées de façon
intersectionnelle.
Nous savons également que les instruments de droit international sont une référence
centrale dans la conception de nombreuses politiques publiques et programmes
visant la mise en œuvre de droits et de protections pour des populations vulnérables,
notamment ceux élaborés par des organisations internationales, comme les Nations
Unies sont à l’origine de la plupart des instruments de droit international, ces
44
derniers sont donc la base de leurs projets et programmes. Alors, nous comprenons
rapidement que les programmes DDR, majoritairement conçus et mis en place par
les Nations Unies, ne sont pas fondés sur une approche intersectionnelle.
Nous avons argumenté, en nous basant sur des recherches antérieures, que les
programmes DDR ne prennent pas suffisamment en compte le genre, autant qu’ils
ne prennent pas en compte le statut de migrante de notre sujet, les filles migrantes
impliquées dans un conflit armé. Pourtant, il est nécessaire, selon un grand nombre
de chercheuses et de chercheurs, de tenir compte des spécificités des bénéficiaires
d’un programme si nous le souhaitons efficace. En effet, les programmes DDR
doivent s’adapter à la réalité plurielle du collectif abstrait des EAFGA démobilisés.
Dans le contexte du Moyen-Orient, zone que nous avons choisie de prendre pour
exemple étant donnée le nombre important de personnes venues de l’étranger afin
de rejoindre les rangs des groupes non étatiques, James Cockayne, Siobhan O’Neil
et al. suggèrent que « the first step is for the membership and UN bodies to adapt
DDR, developing a framework for demobilizing and disengaging violent
extremists, including foreign terrorist fighters » (2015, p. 146). Les auteur(e)s
expliquent ensuite l’importance de s’adapter au contexte et aux identités des
bénéficiaires. La première étape à entreprendre afin d’atteindre un objectif
d’efficacité serait donc de développer un cadre de travail adapté à la démobilisation
des personnes d’origine étrangère venues combattre pour un groupe extrémiste. La
recherche confirme alors que « DDR practitioners in the field are increasingly being
confronted with radicalised combatants and foreign terrorist fighters and need
45
clearer policy guidance and practice frameworks for dealing with them » (Cockayne
et O’Neil, 2015, p. 145).
Finalement, nous pouvons espérer que la prise en compte de l’intersectionnalité lors
de l’élaboration de programmes et politiques publiques, lors de la rédaction de
nouveaux instruments de droit international et lors de leur application, devienne
davantage la norme à l’avenir. En effet, nous constatons déjà un début de
reconnaissance de la réalité de l’intersectionnalité. Par exemple, quelques membres
de la Cour interaméricaine en sont conscientes et conscients : au cours du jugement
Gonzales Luy y otros v. Ecuador, en 2015, le juge Eduardo Ferrer Mac-Gregor
Poisot affirmait que le point de vue intersectionnel « est important car il permet de
rendre visibles les spécificités de la discrimination dont souffrent des groupes qui
ont été historiquement discriminés ».
Ainsi, alors que la grande majorité des recherches existantes actuellement
concernant les programmes DDR dénoncent l’absence de prise en compte du genre,
ou l’absence de prise en compte du statut d’étranger, nous suggérons que ces
analyses, bien que très pertinentes, sont partielles, et ne considèrent pas
l’intersectionnalité des identités des bénéficiaires de ces programmes. Le juge
Eduardo Ferre Mac-Gregor Poisot explique très justement que
« L’intersectionnalité constitue un préjudice distinct et unique, différent des
discriminations considérées isolément » (Bribosia et al., 2021), avant d’évoquer le
caractère très singulier et spécifique des discriminations intersectionnelles.
46
2. Pistes de recommandations concrètes
Afin de concrétiser davantage notre thèse et de la rendre plus claire, nous tenterons,
ci-dessous, de proposer la mise en place davantage systématique des pratiques de
l’approche intersectionnelle dans les programmes DDR, en conservant l’illustration
des programmes DDR au Moyen-Orient.
Tout d’abord, afin d’appliquer l’intersectionnalité, il est important de construire un
programme en établissant une délimitation claire du public ciblé et du contexte dans
lequel il évolue. Ainsi, il est primordial de connaître le contexte de la zone
géographique, connaître les groupes armés, comprendre les profils des personnes
qui vont bénéficier des programmes… En effet, d’après le rapport de la
Commission de l’Union Africaine « tout plan cherchant à entreprendre un DDR
devrait commencer par une analyse du contexte » (s.d., p. 22), évoquant également
l’importance de comprendre les raisons de la présence des personnes combattantes
étrangères, ainsi que les dynamiques avec les communautés (Commission de
l’Union Africaine, s.d., p. 23). Amal Hussein Alwan Shimir (2021), qui tente dans
sa thèse de proposer une approche innovante afin d’implanter le programme DDR
en Iraq de manière pertinente, indique que les précédents programmes DDR établis
en Iraq n’ont pas fonctionné car le contexte spécifique du pays n’a pas été pris en
compte.
La recherche menée par la Commission de l’Union Africaine (s.d.), dans sa version
anglophone, nous permet de comprendre que la prise en compte des personnes
d’origine étrangère doit être un prérequis, et ce dès le début de la conception
47
théorique du programme : « Efforts should be directed at ensuring that support for
FF is mainstreamed to the extent possible with any specific needs that these
individuals have responded to appropriately as components of other planned
interventions » (p. 33). Ce rapport propose par ailleurs diverses réponses concrètes
aux spécificités de ce public4.
Concernant l’enjeu du genre spécifiquement, nous proposons d’inclure de manière
intersectionnelle la considération des violences particulières que les filles ont
subies, souvent des violences sexuelles, et donc de proposer un suivi psychologique
et physique adapté. De plus, ce suivi psychologique apparaît particulièrement
primordial quand nous comprenons que différentes recherches démontrent les
troubles et traumatismes chez les enfants engendrés par leur implication dans un
groupe armé, notamment au sein de structures religieusement radicales (Brooks et
al., 2021). Des infrastructures séparées des garçons et des hommes, qui ont pu
potentiellement être leurs agresseurs, doivent être construites (African Union
Commission, s. d., p. 37). Une structure séparée des femmes également devrait être
envisagée, prenant ainsi en compte l’intersectionnalité entre le genre et l’âge, ce qui
permettrait, selon notre thèse, d’apporter un service plus adapté et davantage
efficace. Par ailleurs, les filles ayant été victimes de violences sexuelles, de viols,
ou ayant eu des relations sexuelles ou des enfants hors mariage sont
particulièrement stigmatisées dans de nombreuses communautés (Ménard, 2011, p.
37), stigma que subissent bien moins les garçons. Il peut donc être recommandé
d’accompagner de manière très attentive les conditions de leur retour à la société,
4
Se référer à l’Annexe 1 du document
48
et de travailler de près avec les communautés locales afin de les sensibiliser sur le
statut de victime des filles.
Également, afin de mener à bien l’approche intersectionnelle, il est nécessaire que
le personnel des programmes y soit formé. L’omniprésence d’un personnel féminin
paraît alors essentielle, engendrant une mise en confiance et une aisance accrue des
filles. Une diversité culturelle, religieuse et ethnique au sein du personnel pourrait
démontrer une inclusion qui rassurerait les personnes d’origine étrangère
bénéficiaires du programme, mettant ainsi en avant une approche intersectionnelle
appliquée en pratique.
Finalement, Kato Van Broeckhoven nous expose les points clés d’une réintégration
effective chez les enfants : un programme approprié à l’âge, inclusif, qui inclut et
serait même conduit par les communautés, adapté à la culture des bénéficiaires. Ce
programme, inscrit dans le long terme, sera entouré d’une campagne de
sensibilisation des familles et communautés (O’Neil et Van Broeckhoven, 2018).
L’approche intersectionnelle permettrait de faciliter l’inclusivité de chaque
bénéficiaire. Il est important de fonder la conceptualisation des programmes sur un
travail d’équipe, d’inclusion, et de participation effective des bénéficiaires en tout
temps. Par exemple, le gouvernement du Canada (2021) nous explique que
« L’approche intersectionnelle est de mise pour tous les cycles de la vie d’une
initiative, de l’élaboration à la mise en œuvre », ce qui implique la détermination et
l’acceptation des facteurs de l’expérience individuelle de la personne bénéficiaire
ainsi que la manière dont ces facteurs influencent le vécu de la personne vis-à-vis
du programme, le refus de catégorisation des bénéficiaires…
49
3. Limites de notre étude
Afin de conclure notre recherche, et de contextualiser et relativiser nos résultats, il
est essentiel d’admettre que notre étude comporte des limites, n’altérant toutefois
pas la conclusion majeure de notre travail : l’approche intersectionnelle doit être
appliquée aux programmes DDR dans le but de les rendre davantage efficace.
Tout d’abord, alors que l’approche intersectionnelle semble être une réponse idéale
pour améliorer la mise en place actuelle des programmes DDR, elle représente
cependant un investissement humain et financier particulièrement important afin de
pouvoir inclure la pluralité identitaire des bénéficiaires. Ainsi, il sera nécessaire
d’établir un plan budgétaire afin d’évaluer la faisabilité du projet, selon les
financements possibles.
En second plan, spécifiquement au sein du contexte de notre illustration
géographique, le Moyen-Orient, l’instabilité continue de cette zone géographique
complique l’implémentation des programmes DDR de manière durable et efficace,
et s’inscrit dans une certaine résignation des populations à un avenir de paix :
« Many Syrian children find it impossible to imagine a non-violent future as long
as the conflict is ongoing » (O’Neil et Van Broeckhoven, 2018, p. 136). Le contexte
politique de ces pays doit être pris en compte lors de l’élaboration des programmes,
comme nous l’avons auparavant démontré. Cependant, le contexte légal de chaque
pays doit également être considéré. Par exemple, en Syrie, une loi anti-terrorisme
particulièrement sévère mène à des arrestations, des situations de torture… Selon
Mara Revkin, « children who want to disengage from NSAGs [Non-State Armed
50
Groups] risk harsh treatment under domestic criminal or antiterrorism laws »
(O’Neil et Van Broeckhoven, 2018, p. 136). Ce combat actuel contre les groupes
radicaux non étatiques au Moyen-Orient stigmatise davantage les EAFGA et
représente un obstacle important à leur démobilisation et leur réintégration.
Également, l’intersectionnalité reconnait les préjugés et biais cognitifs personnels
et inconscients dont est empreinte chaque personne. Dans ce sens, l’approche
intersectionnelle promeut le travail d’équipe fondé sur la diversité afin de limiter
les répercussions de ces préjugés sur la recherche. Or, la présente étude a été réalisée
de manière relativement autonome et mes stéréotypes ont pu influencer
inconsciemment mon travail (Gouvernement du Canada, 2021).
Finalement, il nous paraît important de conclure notre étude en soulignant le fait
qu’il existe autant d’identités propres que de personnes. Ainsi, notre analyse des
filles migrantes ayant été EAFGA est partielle, car ces filles sont également
constituées par d’autres identités : leur ethnie, leur religion, leur orientation
sexuelle, la langue qu’elles parlent… Ces facteurs sont des identités croisées qui les
placent dans des positions spécifiques et uniques. Alors, il est réducteur de ne
définir notre public uniquement en tant que filles migrantes anciennement
impliquées dans un groupe armé, car d’autres identités croisent probablement ces
dernières. Ainsi, notre étude propose une piste de réflexion qui se doit d’être
approfondie et complétée par d’autres illustrations identitaires, et par une enquête
de terrain qui appuierait nos propos.
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