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Christophe Schinckus

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Thèmes abordés

  • jurisprudence financière,
  • coûts de transaction,
  • investissement,
  • diversification des approches,
  • institutionnalisation,
  • simulacres,
  • régulation financière,
  • société postmoderne,
  • logique d'échange,
  • marché parfait
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  • coûts de transaction,
  • investissement,
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  • régulation financière,
  • société postmoderne,
  • logique d'échange,
  • marché parfait

Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:

l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

Finance contemporaine et postmodernisme:


l’expression d’un capitalisme tardif
Christophe Schinckus

Abstract: This paper shows that the evolution of financial markets implies
some features of the postmodernism, as for example, the emergence of a
hyperreality or an over-exaggeration of the exchange. Computerization
contributed to the development of what Baudrillard called a hyper-reality
in which financial quotations are self-referent, i.e. they do not refer to an
economic reality. Finance is now in post-modernity and this essay offers an
analysis of this financial post-modernity.
Keywords
Keywords: postmodernism, hyper-reality, finance

Introduction
Dans notre société contemporaine, les marchés financiers instituent un espace
social très complexe. Depuis plus de trois décennies, cet espace social s’est
considérablement complexifié. Le développement des nouvelles technologies, la
standardisation des normes comptables et l’élaboration d’un cadre juridique plus
précis sont autant de phénomènes qui renvoient à l’imbrication profonde de la
sphère financière dans la société contemporaine.
La discipline financière est un vaste domaine théorique qui se décompose très
souvent en deux problématiques différentes : la finance d’entreprise et la finance
des marchés. Cette distinction théorique facilite l’étude de la réalité financière
mais ne reflète en rien sa pertinence tant les dépendances et interdépendances
entre la finance dite des marchés et la finance dite d’entreprise sont grandes.
Cette scission de la discipline financière en deux pans théoriques n’a d’autre
objectif que de faciliter la compréhension de la réalité financière. La finance des
marchés concerne les règles d’investissement sur les marchés financiers. Sur base

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de ces règles, les théoriciens tentent de développer une théorie cohérente censée
expliquer le comportement des cours boursiers. Les travaux de la finance
d’entreprise, quant à eux, s’intéressent principalement aux décisions financières
des entreprises. Les décisions d’investissement, les décisions de financement ou
encore les politiques de dividendes sont les objets d’étude de prédilection de cette
problématique.
Cet article portera exclusivement sur la finance dite des marchés et plus
spécialement sur son évolution contemporaine caractérisée par de nombreuses
mutations technologiques et institutionnelles. Plus précisément, ce papier
revient sur l’évolution récente de la réalité financière en soulignant le rôle
prépondérant joué par la théorie financière moderne dans le développement
progressif de ces cadres institutionnels. Dans le cadre de notre analyse, le concept
de réalité financière sera régulièrement utilisé pour caractériser l’ensemble du
processus d’évolution des cotations boursières c’est-à-dire tout ce qui est
susceptible d’influencer l’évolution des cours boursiers.
L’objet de cet article est d’étudier l’évolution récente de la finance de marché au
regard de ce qu’on appelle le postmodernisme. Cette posture intellectuelle est
utilisée en philosophie, en histoire et en sociologie pour caractériser l’évolution
récente des sociétés occidentale contemporaine. Le postmodernisme est un
mouvement intellectuel qui se définit assez mal tant il renvoie à une grande
diversité de positions théoriques. Malgré cette hétérogénéité théorique, les grands
traits d’une société postmoderne ont été identifiés dans la littérature spécialisée
(Mandel, 1972 ; Giddens, 1971 ; Lyotard, 1979 ; Jameson, 1992). Dans ce papier,
nous montrerons que ces traits se retrouvent dans l’évolution contemporaine de la
sphère financière à travers notamment le phénomène récent d’informatisation et
d’institutionnalisation des marchés financiers.
Notre première partie présentera, dans les grandes lignes, le postmodernisme et
retiendra les principales caractéristiques associées à ce mouvement. Les deuxième
et troisième sections seront, quant à elles, consacrées à la présentation du
phénomène récent d’informatisation et d’institutionnalisation de la sphère
financière. L’influence prépondérante de la théorie financière moderne dans ces
phénomènes sera explicitée dans notre quatrième partie. Nous utiliserons
également la notion « d’hyperréalité » telle que définie par Baudrillard (1981)
pour caractériser la situation actuelle de la finance moderne. La dernière partie
reviendra également sur les conséquences de ce postmodernisme en finance avec
notamment la diversification des approches théoriques.

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Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

Le postmodernisme ou la complexité des sociétés


contemporaines
Depuis quelques décennies, la société est entrée dans ce que les historiens
appellent l’ère postmoderne dont la caractéristique principale est la remise en
question des méta-récits et grands discours (Lyotard, 1979). La science est
malmenée dans ses pratiques lorsque, dans les années 1960, Thomas Kuhn et
Paul Feyerabend rappellent que la recherche scientifique demeure une activité
humaine avec ses limites et ses inconvénients. Nombreux sont les travaux (Latour
et Woolgar, 1988, Lyotard, 1979, Rorty, 1979, Feyerabend 1979) qui ont pris la
pratique scientifique comme objet d’étude afin de mieux comprendre le
développement de la démarche scientifique. Ces travaux donnent souvent une
image de la science très éloignée de l’idéal de neutralité et de rationalisme prôné
par la définition positiviste ou poppérienne de la science.
Ce n’est plus la « Science » qui intéresse mais les métiers de la science. Dans un
même temps, plusieurs auteurs comme Richard Rorty (1979) et Jean-François
Lyotard (1979) critiquent le projet théorique (neutralité, objectivité, rationalité
etc.) de la science moderne. Ces penseurs associent la science à une activité
humaine comme les autres. D’autres auteurs comme Jürgen Habermas tentent de
reformuler (en proposant une forme affaiblie de la rationalité) le projet de la
modernité tout en reconnaissant la dimension sociale et humaine de la science.
Toutes ces critiques et ces réflexions concernant la science en tant que
« production de connaissance » caractérise une nouvelle ère épistémologique,
celle du postmodernisme. Souvent présenté comme un style de pensée hétéroclite,
le postmodernisme désigne avant tout une critique de la modernité et repose sur
plusieurs postures intellectuelles que Hottois (1998, p.444) résume comme suit :
– Hyperculturalisme (valorisation de la richesse culturelle et historique)
– Refus des différences hiérarchisantes et des dichotomies qui y sont associées
(aucune préférence ne peut être universalisée et objectivement fondée)
– Abandon des grands récits de légitimation
– Projet politique favorable à la démocratie et au cosmopolitisme
– Prise de distance par rapport à toute revendication de la Raison, de l’Absolu, de
la Vérité etc.
– Importance du consensus pour gérer les conflits inévitables engendrés par la
diversité des perspectives

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D’une manière générale, ces postures s’opposent sur la vision ontologique unifiée
du monde proposé par la modernité. Pour les postmodernes, le monde est
fondamentalement en devenir, changeant, fragmenté et disparate (Allard Poesi
et Perret, 1998, p.3). On ne parle plus d’une réalité cohérente et stable qu’il
conviendrait de décrire mais plutôt d’une diversité de réalités dont la complexité
(ou l’indétermination) doit être étudiée à l’aide d’un pluralisme théorique
assumé.
Les sciences sociales ont intégré la plupart des réflexions proposées par le
postmodernisme. De nombreux auteurs ont récemment étudié les influences des
positions postmodernes sur l’évolution des savoirs en sciences sociales et plus
précisément en sociologie (Smith, 1995 ; Latour, 2002), en psychologie
(Anderson, 1995; Holzman, 2000) et en gestion (Allard-Poesi et Perret, 1998).
L’économie, qui n’échappe pas aux influences du mouvement postmoderne, n’a pas
suscité beaucoup d’intérêt auprès des auteurs francophones. Comme le soulignent
Allard-Poesi et Perret (1998), « Le postmodernisme est un courant relativement
prisé par la littérature anglo-saxonne ». Aussi, il n’existe pas à notre
connaissance de travaux théoriques en français sur les influences du mouvement
postmoderne en économie. Les seuls travaux sur le sujet sont essentiellement
rédigés en anglais (voir Cullenberg, Amariglio et Ruccio, 2001).
Le postmodernisme est assimilé, dans la littérature, à la forme culturelle d’un
capitalisme tardif (Mandel, 1972; Giddens, 1971; Jameson, 1992). Selon Jameson
(1991), les trois caractéristiques de cette période historique, à savoir, la
marchandisation des médias, le développement d’une logique de production (et de
consommation) globale et l’avènement de nouvelles technologies de l’information
auraient permis le développement d’une « logique de marché » mondialisée. Dans
cette perspective, le postmodernisme caractérise essentiellement une société « de
consommation » (Baudrillard, 1970) et « d’immédiateté » (Baudrillard, 1981)
dans laquelle le développement des nouvelles technologies favorise l’expansion
d’une logique de globalisation (Jameson, 1992) et un nouveau rapport aux savoirs
(Lyotard, 1979).
Dans cet article, nous illustrons l’expression de la postmodernité au cœur même
de la réalité financière à travers, notamment, la problématique des savoirs dans
nos sociétés informatisées. Nous proposons ici une analyse particulière du
phénomène d’informatisation et d’institutionnalisation des marchés financiers.
Plus précisément, nous verrons comment cette institutionnalisation engendre

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une réalité postmoderne au sens de Jameson (en accord avec les principales
caractéristiques évoquées ci-dessus), de Lyotard (importance de la technologie) et
de Baudrillard (et sa notion d’hyperréalité). Nous verrons également comment le
phénomène d’informatisation des marchés financiers peut, à la fois résulter d’une
vision théorique unifiée de la réalité financière et paradoxalement engendrer
une fragmentation des savoirs économiques.

L’informatisation des marchés financiers


Depuis plus les années 1980, les marchés financiers font l’objet de profondes
mutations grâce notamment à l’évolution de l’outil informatique qui a permis
une automatisation croissante de la sphère financière. En matière d’organisation
des marchés financiers, ces avancées technologiques se caractérisent
principalement par l’automatisation de la cotation (trading automatique) et le
développement de ce qu’on appelle la e-finance.
Le « trading automatique » a révolutionné le fonctionnement des marchés
financiers. Depuis quelques années, les conséquences organisationnelles de cette
évolution technologique ont été étudiées par plusieurs auteurs. Jiang, Tang et
Law (2002, p.127) expliquent que le trading électronique améliore l’efficience
opérationnelle et informationnelle des marchés. Le trading automatique réduit
également les coûts de transaction et accroît la liquidité des marchés (Classens,
Glaessner et Klingebiel, 2002, p.2). Dans sa comparaison entre la criée
traditionnelle et un système automatisé, Tsang (1999) confirme les impacts
évoqués ci-dessus et souligne également la meilleure transparence des échanges.
Jiang, Tang et Law (2002, p.127) explicitent quelque peu cette transparence
lorsqu’il explique qu’un système automatisé améliore la transparence au niveau
des volumes de transaction et donc au niveau de la formation de la cote mais
également au niveau de la détermination de la fourchette (“Bid-ask Spread”) fixé
par le marché. Parmi les rares inconvénients du trading automatique soulignés
par la littérature spécialisée, citons le coût très élevé de l’informatisation d’une
place boursière ou encore le lenteur et la complexité du processus d’annulation
des ordres (qui peut causer énormément de retard dans les cotations et décourager
par la même occasion les potentiels échanges sur le titre concerné par
l’annulation). Enfin, citons également parmi les problèmes potentiels les
éventuels bogues inhérents à tout système informatisé.

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Même s’il est vrai que l’automatisation des marchés financiers a


considérablement réduit la dimension négociationnelle de l’échange financier,
celui-ci n’a pas totalement été « déshumanisé » et demeure basé sur les
interactions humaines. Cependant, l’échange oral a été remplacée par une
sociabilité plus abstraite puisque les acteurs interagissent par l’intermédiaire de
leurs écrans d’ordinateurs (Godechot, 2001). Selon Lepinay et Rousseau (2001),
on assiste à une véritable « sociabilité de l’écran » où les traders ont tendance à
personnifier leurs écrans en leurs prêtant une personnalité hypothétique. Knorr
Cetina et Bruegger (2002) expliquent comment l’interaction financière a
progressivement évolué depuis l’avènement du trading automatique. Selon ces
auteurs, l’interaction financière se réduit peu à peu à la manière dont les traders
interprètent les signaux qui apparaissent sur leurs écrans. En ce qui concerne
cette virtualisation technologique de la réalité financière, citons également les
recherches de Nesbitt et d’Orenstein (1999) qui travaillent sur le développement
d’interfaces multi-sensorielles pour les traders. Ces recherches ont pour objectif
d’améliorer l’interface entre l’homme et l’ordinateur afin de rendre le
comportement humain non (encore) transposable en langage machine plus proche
de celui d’un ordinateur.
Le deuxième impact du progrès technologique sur la réalité financière est
l’apparition de la « finance électronique » encore appelée « e-finance ». Bien qu’il
n’existe pas de réelle définition de l’e-finance, on peut affirmer, d’une manière
générale, qu’elle concerne l’ensemble des services financiers offerts
électroniquement par l’intermédiaire d’internet ou par l’intermédiaire d’autres
formes de réseau public. Depuis plusieurs années, le nombre de produits
financiers électroniques a fortement augmenté. L’e-finance englobe également le
développement croissant des marchés virtuels. Varian (1998, p.4) rappelle que le
« marché électronique de l’Iowa » (IEM; voir [Link]/iem/[Link]),
créé en 1988, fut le premier marché totalement virtuel où tous les ordres de vente
et d’achat se faisaient en ligne. Au cours de ces dernières années, cette
virtualisation des marchés financiers s’est étendue à d’autres régions du monde.
L’espace financier virtuel appelé « FinNet » (voir [Link]/
about_finnet/[Link]) développé à Hong Kong en 2002 illustre bien cette
évolution. Régi par une association entre le secteur public et le secteur privé,
« FinNet » est un réseau qui relie l’ensemble des investisseurs à toutes les
institutions financières (publiques ou privées) présentes à Hong Kong. Cela
signifie que les investisseurs ont simultanément accès à tous les services

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financiers disponibles à Hong Kong. Selon Classens, Glaessner et Klingebiel


(2002, p.13), même si une variété de facteurs (l’infrastructure en
télécommunication par exemple) détermine la vitesse de développement des
technologies électroniques dans chaque pays, plus de 90 pour cent des produits
financiers devraient être accessibles en ligne en 2010 dans les pays industrialisés.
Les auteurs expliquent également que la tendance vers l’e-finance est observée
partout dans le monde même dans les pays où l’infrastructure financière est peu
ou pas du tout développée.
L’e-finance modifie profondément le fonctionnement des marchés financiers.
Classens, Glaessner et Klingebiel (2002, p.2) expliquent que l’e-finance engendre
une forte diminution des coûts de transaction, des coûts liés au marketing et des
coûts liés à l’intermédiation. Autre impact jugé positif pour les clients, l’e-
finance augmente la concurrence entre les professionnels car elle permet aux
investisseurs de comparer les prix des différents types de produits financiers
proposés. Varian (1998, p.2), quant à lui, rappelle que, parallèlement au
« trading automatique », les marchés virtuels améliorent la transparence des
interactions financières.
L’avènement des marchés virtuels et l’automatisation des places financières n’est
pas sans impact sur le comportement des investisseurs. Pour Barber et Odean
(2001, p.46), Internet fournit une « illusion de connaissance » aux investisseurs
qui ont alors tendance à surestimer l’information financière tout en sous-
estimant le risque. Dans un autre papier, Odean (1998) explique que les
investisseurs en excès de confiance ont tendance à investir plus qu’ils ne le
feraient autrement. Selon Barber et Odean (2001, p.47), la virtualisation de la
réalité financière tend à accentuer la spéculation et la volatilité des marchés.
Les conséquences économiques, organisationnelles et sociologiques de cette
évolution technologique ont été étudiées par plusieurs auteurs font l’objet de
nombreuses études et suscitent aujourd’hui une littérature importante et
dynamique (voir McGoun, 1997; Soros, 2003; Muniesa, 2005; Schinckus, 2008).
Nous reviendrons sur les composantes postmodernes de cette informatisation des
marchés financiers.

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L’institutionnalisation juridico-comptable
de la sphère financière
Parallèlement à ce phénomène d’informatisation, les marchés financiers ont
également dû s’adapter à l’élaboration progressive d’un cadre juridique et
comptable de plus en plus précis en matière de bonne gestion des entreprises.
Cette section a pour objectif un rapide survol des principales tendances en
matière de régulation comptable et juridique.
Depuis les années 1970, la mondialisation croissante des produits, du facteur
travail et des capitaux, a necessité une certaine standardisation des normes de
gestion. Dans cette perspective, des règles de bonne gestion ont été définies et
enregistrées dans les normes comptables GAAP (Generally Accepted Accounting
Principles (pour le Canada et les Etats-Unis) et le sytème IAS (International
Accounting Standards) (en Europe) (Lambert et al. 2006). Ces principes
comptables préconisent certaines règles de bonne gestion en matière d’évaluation
des stocks, de l’amortissement des investissements mais également en ce qui
concerne la gestion financière des entreprises. Les procédures de diffusion de
l’information font, elles-aussi, l’objet de normes spécifiques (IRFS -
International Financial Reporting Standards). Ces normes délimitent ainsi
l’ensemble des procédures qu’il convient de respecter afin de recevoir des
auditeurs accrédités par les autorités comptables
Puisqu’elle concerne directement les méthodes d’évaluation internes ainsi que la
politique de diffusion de l’information des entreprises, cette
institutionnalisation comptable des règles de bonne gestion n’est pas sans
influence sur les marchés financiers (Holthaussen and Watts, 2001). De plus,
comme nous le verrons dans la section suivante, ces règles comptables préconisent
implicitement un certain fonctionnement des marchés parfaitement en accord
avec le paradigme dominant de l’économie financière.
La sophistication des marchés financiers a également engendré une définition
plus précise du cadre juridique. La complexité de la sphère financière est telle
que les cas de litige entre les différentes catégories d’acteur se sont multipliés
dans les courts et tribunaux (Kothari, 2001). Aussi, les systèmes juridiques des
différentes zones géographiques se devaient de définir un cadre juridique. S’il est
vrai que la standardisation des normes comptables évoquées dans le paragraphe
précédent facilite la tâche des juristes en matière de définition et

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d’interprétation des situations de litige, ces normes n’ont pas toujours une force
de droit suffisante pour la résolution de toutes les situations. Dans ce cadre, les
juristes disposent d’une série de textes complémentaires leur permettant de
définir au mieux afin de résoudre les litiges les plus complexes. Ces textes
renvoient, bien évidemment, aux lois et règlements émis par le pouvoir législatif
directement concernés. Chaque pays dispose ainsi d’une institution d’utilité
publique de contrôle du secteur financier qui d’une part, s’assure du contrôle de
l’application lois et règlements émise par le pouvoir législatif et d’autre part,
veille à une bonne diffusion de l’information financière. Aux Etats-Unis, la SEC
(Securities and Exchange Commission) s’assure du bon fonctionnement des
marchés financiers américains. Alors que l’on parle de la CBFA (la Commission
Bancaire, Financière et des Assurances) en Belgique, c’est l’AMF (Autorité des
Marchés Financiers) qui joue ce rôle d’organisme de supervision des marchés
financiers en France et au Canada.
Aussi précises soient-elles, les règles et les lois définies par le pouvoir législatif
ne peuvent pas résoudre tous les cas de litige qui surviennent entre les acteurs
financiers. Ces cas sont souvent complexes et toujours particulier. En
complément des lois et règles, il existe également, outre les principes classiques
de droit, une importante jurisprudence relative aux litiges entre acteurs opérant
sur les marchés financiers. La prochaine section présentera quels sont les liens
entre cette institutionnalisation et le phénomène d’informatisation des marchés
financiers.

L’ironie de la finance moderne :


quand la théorie devient réalité
Cette section montre comment l’informatisation des marchés financiers ainsi que
l’élaboration d’un cadre juridico-comptable a permis aux économistes de modeler
la réalité économique de telle sorte qu’elle se rapproche de plus en plus du
concept théorique de « marché parfait ». La notion de marché parfait fait ici
écho à l’idée d’ajustement automatique entre l’offre et la demande ainsi qu’à l’idée
d’atomicité des agents qui empêcherait le contrôle du marché par un petit
nombre d’acteurs. Le fait de rapprocher l’organisation des marches financiers de
la notion de marche parfait ne signifie pas que ceux-ci adoptent réellement un
comportement de marches parfaits au sens défini par Arrow et Debreu (1954): il
existe autant d’actifs qu’il existe d’états de la nature. Dans ce cadre, il existe une

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importante littérature relative à l’incomplétude des marchés financiers (voir


Magill et Quinzii, 1996 pour une introduction à cette littérature).
La finance « quantitative » ou encore « néoclassique » des marchés est une
discipline directement issue du courant néoclassique de l’économie. Cette finance
s’est développée en tant que champ de savoir autonome depuis les années 1950. Ses
racines méthodologiques, la théorie financière moderne les a puisées dans
l’économie néo-classique: individualisme méthodologique associé au principe de
rationalité parfaite, utilisation des probabilités bayesiennes, schéma
hypothético-déductif (Schinckus 2008, Frankfurter and McGoun, 1996).
La finance des marchés s’est développée de manière très « hermétique », en quasi-
autarcie. L’hégémonisme méthodologique prévaut depuis maintenant plus de
trente ans. Une explication sociologique de cette « quasi-autarcie » de la finance
a été proposée par Withley (1986). En effet depuis les années 1970, le tandem
théorique composé de la théorie de l’efficience et du modèle d’évaluation des
actifs financiers (le MEDAF) s’est imposé à tout le domaine. Rainelli-Le
Montagner (2003, p.106) explique que la plupart des autres développements
théoriques de la discipline reposent directement ou indirectement sur ces deux
développements théoriques, c’est pourquoi ils nous semblent suffisants pour
illustrer les principales caractéristiques. Dans le cadre de cet article, notre étude
se limitera à l’influence de la théorie de l’efficience des marchés car ce
développement incarne le véritable socle épistémologique de la finance de
marché.
Mignon (1998, p.7) rappelle qu’« il en effet essentiel de noter que toutes les
théories et modèles financiers (MEDAF, APT) sont fondées, implicitement ou
explicitement sur l’hypothèse d’efficience ». Toujours sur l’importance de cette
théorie, Walter (1996, p.874) explique que cette influence de l’efficience dépasse
largement la sphère théorique puisque « la quasi-totalité des instruments
financiers, des pratiques professionnelles, des modes de couverture des positions
des salles de marché, des techniques de gestion des fonds, fait intervenir, quelque
part, une hypothèse d’efficience informationnelle des marchés ».
Le concept d’efficience des marchés concerne essentiellement deux dimensions
(trop souvent confondues) de la réalité financière: la diffusion de l’information
et la caractérisation statistique de l’évolution des rendements. Les origines de
l’efficience sont multiples et renvoient directement à cette double dimension à la
fois informationnelle et statistique de la notion. L’acception la plus répandue de

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l’efficience des marchés est celle de la parfaite intégration de l’information dans


les cours, encore appelée « efficience informationnelle ». Cette notion définie par
Fama peut se résumer comme suit :
« Dans un marché efficient, la concurrence entre les nombreux investisseurs
intelligents conduit à une situation où, à tout instant, les prix effectifs reflètent déjà
les informations sur les événements passés et sur les événements susceptibles d’avoir
lieu dans le futur. En d’autres mots, dans un marché efficient à tout instant le prix
effectif du titre sera une bonne estimation de sa valeur intrinsèque.» (Fama, 1965).

S’il est vrai que la notion d’efficience informationnelle a été nuancée par la suite
(voir Fama, 1970 ou encore Jensen 1978), cette définition originelle de
l’efficience est la plus largement acceptée et utilisées dans la littérature
(Jacquillat & Solnik, 1997).
Quant à la dimension statistique de l’efficience, elle renvoie à la notion de
marche aléatoire et aux travaux réalisés par Bachelier (1900), Kendall (1953) et
Roberts (1959), Samuelson (1965) et Fama (1965) qui en arrivent à la conclusion
que les prix évoluent en suivant une « marche au hasard » (random walk). Plus
précisément, cette marche aléatoire des cotations résulte du caractère
imprévisible du processus de diffusion de l’information sur le marché. C’est Fama
qui, en 1965, a proposé cette double hypothèse de l’efficience des marchés: toutes
les informations relatives à un titre sont directement intégrées dans son prix et
les prix des actifs financiers suivent une marche au hasard de type gaussien.

La théorie financière moderne et l’informatisation de la sphère financière


Le courant néoclassique qui domine l’économie contemporaine et la finance
accorde une place privilégiée aux concepts de « concurrence parfaite » et de
« marché parfait » dont le statut en économie peut se résumer comme suit :
« Comme son nom l’indique, le modèle de concurrence parfaite est, dans l’esprit de la
plupart des économistes, le cas idéal, parfait, de la concurrence, celui vers lequel il
faut tendre. De ce point de vue, elle constitue une norme, une référence permanente, à
laquelle les autres situations sont plus ou moins explicitement comparées.»
(Guerrien, 2002, p. 89)

Les hypothèses du modèle de concurrence parfaite ne sont pas très nombreuses


mais totalement irréalistes. Par ailleurs, toutes ces hypothèses en sous-entendent
d’autres. Par exemple, l’hypothèse des prix comme unique incitant présuppose

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Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
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qu’il n’existe pas de coût de transaction entre les acteurs ou encore l’hypothèse
d’atomicité présuppose que la liquidité du marché est très élevée. Le marché
concurrentiel, « laissé à lui-même » comme disent les économistes, est supposé
être la meilleure manière d’allouer les ressources. En cas d’absence d’externalité
(effet négatif ou positif de l’activité étudiée sur la société), toute intervention de
l’état est jugée néfaste pour la « transparence » des échanges.
D’une manière générale, on peut résumer ces hypothèses aux quatre points
suivant:
– Les acheteurs et les vendeurs sont très nombreux sur le marché de telle sorte
qu’aucun d’entre eux n’a réellement un impact direct sur le marché (hypothèse
d’atomicité).
– Les biens offerts par les vendeurs sont quasiment identiques (hypothèse
d’homogénéité des produits).
– Les individus (guidés par l’égoïsme pur) prennent leurs décisions en ne se guidant
que sur la seule information donnée par les prix des biens, tout en étant sur un
pied d’égalité en termes d’accès au marché (hypothèse d’homogénéité des acteurs).
– Les entreprises peuvent entrer et sortir librement sur le marché (hypothèse de
libre entrée).
La théorie financière s’est exclusivement développée sur le modèle de concurrence
parfaite. Historiquement, la bourse incarne l’exemple même du marché parfait.
Quant à la théorie financière contemporaine, elle serait « le prolongement de la
notion de marchés purs et parfaits chère aux économistes libéraux du 19ème
siècle » (Gillet, 1999, p.35).
Malgré l’irréalisme des hypothèses du modèle de la concurrence parfaite [1], ce
cadre théorique a fortement inspiré le processus d’informatisation des marchés
financiers. En 1971, Black, un auteur phare de la théorie financière a écrit un
papier désormais célèbre en finance : « Toward a Fully Automated Stock
Exchange ». Dans cet article, l’auteur prône une automatisation complète des
opérations boursières et ce, dans l’objectif d’ « améliorer » le marché et de se
« rapprocher » d’un marché jugé économiquement « parfait ». Il convient de
rappeler que cet article a été utilisé comme la référence théorique lors du
processus d’informatisation des places financières (Muniesa, 2000).
Le développement de l’outil informatique, a permis aux économistes d’adapter
l’organisation des marchés financiers de telle sorte que ceux-ci tendent vers le

The Journal of Philosophical Economics V:1 (2011) 73


Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

concept abstrait de « marché parfait ». Depuis les années 1980, les marchés
financiers ont progressivement évolué vers des marchés purement virtuels
accessibles partout dans le monde « en temps réel » et ce, à l’aide d’un simple
« click » de souris. Cette évolution a pour objectif d’étendre l’espace financier et
d’en faciliter l’accessibilité. De plus, les marchés financiers virtuels ont permis
une forte diminution des coûts de transaction et se veulent plus « transparents »
(puisque tous les acteurs en connaissent les règles et personne ne peut, en théorie,
user de son pouvoir pour orienter le marché). Aujourd’hui nombreux sont les
articles consacrés au bienfait du trading automatique et tous présentent cette
évolution comme le résultat inéluctable du progrès technologique.
Cette évolution des marchés financiers ne résulte pas simplement du progrès
technologique mais surtout d’une représentation théorique voire idéologique
particulière de la réalité économique. Les marchés financiers automatisés
apparaissent peu à peu comme ce que Baudrillard (1968, p.153) appelle un
« technème », un objet automatisé de plus en plus indépendant de l’intervention
humaine. L’implémentation d’un tel objet passe nécessairement par l’expression
d’une idéologique particulière puisque le choix de certains technèmes induit le
refus d’une autre manière de structurer le monde. L’automatisation des marchés
financiers renvoie dès lors à des choix quant à leur fonctionnement impliquant,
par conséquent, un refus implicite des autres formes de fonctionnement
(potentiels). Baudrillard (1968) ou encore Dupuy (1992) reviennent longuement
sur ce caractère implicitement idéologique de tout phénomène d’automatisation
de la réalité.
Le phénomène d’informatisation des marchés financiers n’échappent pas à cette
analyse du processus d’automatisation puisqu’elle reflète, une certaine
idéologique implicite. En réduisant continuellement les coûts de transaction et
en favorisant l’accès aux services financiers à un plus grand nombre d’acteurs, la
“finance informatisée” améliore, nous l’avons vu, l’efficience organisationnelle et
informationnelle des marchés. Ainsi, l’informatisation permet de rendre possible
les hypothèses fondamentales de l’hypothèse d’efficience des marchés : la
transparence et l’atomicité des agents. De plus, même si les prix des actifs
n’intègrent pas encore instantanément toutes les informations, l’informatique
favorise et améliore la circulation de ces informations tout en réduisant le temps
de réaction du marché aux annonces. Selon Olsen & al. (1992), l’informatisation
des marchés financiers offrirait une circulation plus rapide des informations
permettant ainsi de réduire sensiblement les périodes d’irrationalité des marchés.

74 Christophe Schinckus
Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

D’une certaine manière, l’évolution technologique a permis de « faire passer » le


modèle de concurrence parfaite dans la réalité économique.
La manière d’intégrer les nouvelles technologies dans la sphère financière ne
résulte pas d’un simple déterminisme. L’informatisation des marchés financiers
s’est directement inspirés de l’idéologie dominant l’économie financière
(Muniesa, 2000). Dupuis (1992) revient plus en détail sur l’influence de la
finance néoclassique dans le phénomène d’automatisation des marchés et plus
particulièrement par le rôle joué par l’article de Black (1971) sur
l’automatisation complète et idéalisée des marchés. Si les outils informatiques
n’étaient pas encore suffisamment développés à l’époque pour construire une telle
réalité, ils le furent dix ans plus tard. Aujourd’hui, ce phénomène
d’automatisation ainsi que ses conséquences économiques fait l’objet d’une
importante littérature (Dupuy, 1992; Orléans, 1999; McGoun, 1997; Soros, 2003;
Muniesa, 2005; Schinckus, 2008) .

La théorie financière moderne et l’élaboration du cadre juridico-comptable


L’hypothèse d’efficience des marchés incarne, nous l’avons vu, le cœur théorique
de la finance néoclassique. Lorsque les autorités, qu’elles soient comptables,
financières ou juridiques ont progressivement élaboré un cadre juridico-
comptable pour réguler les marchés financiers, elles se sont directement inspirés
des fondements théoriques de l’économie financière. Puisqu’il s’agissait de définir
un cadre institutionnel à une réalité complexe, il était légitime, dans le chef des
diverses autorités, de se tourner vers la discipline qui étudie et décrit cette
réalité. L’ironie d’une telle démarche est que cette discipline se revendique
explicitement irréaliste (nous avons explicité ce pont dans notre première partie).
Cette ironie est progressivement apparue à travers les diverses incapacités du
système financier à décrire et réguler les dernières crises en date. Dans cette
section, nous illustrons brièvement les principales influences de la finance
néoclassique sur la standardisation des normes comptables, d’une part et sur le
cadre juridique, d’autre part.
Concernant le cadre comptable, Chane-Alune (2006) explique, en détail, que le
paradigme de l’efficience influence directement la standardisation des normes
tant IAS que GAAP. Milburn (2008) écrit à ce sujet, « il apparait que les
arguments habituellement mis en avant par l’International Accounting
Standards Board (Organisme de standardisation des normes IAS) pour une

The Journal of Philosophical Economics V:1 (2011) 75


Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

évaluation des actifs à leur valeur de marché présupposent une efficience


théorique des marchés ». S’il est vrai que l’hypothèse d’efficience des marchés a
fortement influencé les normes IAS, cette influence est encore plus significative
dans le cas des normes comptables nord-américaines (GAAP) car, les procédures
d’évaluation interne (stocks, amortissement etc) sont toutes réalisées sur base de
leur valeur de marché (Lambert et al. 2006). Cette influence est étudiée par
Kothari (2001) ou encore Lee (2001) qui reviennent longuement sur l’importance
du paradigme de l’efficience des marchés dans l’élaboration du cadre comptable
US GAAP. Enfin, signalons également, en guise d’illustration de cette influence,
le fait que les autorités financières françaises (AMF) associent l’efficience des
marchés à une situation normale sur les marchés financiers (Séjourné, 2006).
Les règles et textes de loi relatifs au fonctionnement des marchés financiers
s’inspirent eux aussi des fondements théoriques de la finance néoclassique (Muir
et Chipani, 2006; Chane-Alune, 2005). A ce sujet, Hammer & Groeber (2007)
écrivaient, « L’hypothèse d’efficience des marchés incarne la principale base
théorique pour l’élaboration des cadres juridiques concernant la lutte anti-
fraude mais également la régulation des marchés ».
Depuis la fin des années 1970, le paradigme de l’efficience des marchés influence
les courts et tribunaux américains. Anderson (1977) ou encore Largay et Paul
(1983) étudient en détail les interprétations légales de ce cadre théorique. En
1988, la jurisprudence américaine intègre explicitement la notion d’efficience
des marchés telle que définie par le cadre théorique néoclassique (Allen, 2006). A
ce propos, Cox et al. (2004, p.98) expliquent que « l’hypothèse d’efficience des
marchés incarne le cadre intellectuel sur lequel reposent les politiques et
régulations actuelles ». Par ailleurs, la jurisprudence américaine reconnait que
le concept d’efficience demeure difficile à évaluer en droit (HRL, 2006).
Cependant, bien que la Cours Suprême ait nuancée l’interprétation juridique de
l’efficience, la référence au cadre néoclassique a été réaffirmée lors du jugement
d’un cas de litige entre acteurs financiers (Rapport sur le cas PolyMedica, 2005).
L’accumulation des anomalies et contradictions empiriques contre la finance
néoclassique (la théorie financière moderne) a, cependant, progressivement
ébranlé les fondements théoriques de cette jurisprudence. Aujourd’hui, les
compagnies financières qui n’hésitent pas à faire appel à la finance
comportementale pour remettre en cause certaines normes juridiques fondées sur
des notions de la finance académique. Certains avocats tentent, à ce sujet,

76 Christophe Schinckus
Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

d’ébranler la norme juridique en matière de « bonne gestion » puisque la


définition de celle-ci repose, dans la jurisprudence américaine, explicitement sur
le concept d’efficience des marchés. Un changement de mode de représentation
(l’émergence de la finance comportementale, par exemple) peut donc avoir, à
termes, un impact juridique et des conséquences importantes pour l’industrie
financière.

L’hyperréalité financière
Cette section montre comment l’informatisation des marchés financiers a permis
aux économistes de modeler la réalité économique de telle sorte qu’elle se
rapproche de plus en plus du concept théorique de « marché parfait ». Le courant
néoclassique qui domine l’économie contemporaine accorde une place privilégiée
aux concepts de « concurrence parfaite » et de « marché parfait » dont le statut en
économie peut se résumer à un « cas idéal, parfait, de la concurrence, celui vers
lequel il faut tendre » (Guerrien, 2002, p.89).
Et pourtant, malgré sa dimension irréaliste, le modèle de concurrence parfaite a
fortement inspiré tant le processus d’informatisation des marchés que
l’élaboration du cadre juridico-comptable de la sphère financière.
Ainsi reconnue et soutenue par les cadres juridico-institutionnels, ce modelage
de la réalité financière apparaît comme ce que Baudrillard (2005, p.119) appelle
une « ironie objectivante ». Il s’agit d’une ironie car le cadre théorique prend la
place de la réalité qu’il était censé décrire et le caractère objectivant renvoie au
soutien officiel que cette démarche rencontre auprès des institutions régulatrices
des marchés financiers.
Cette évolution des marchés financiers caractérise, une certaine forme de
postmodernité. Elle ne résulte pas simplement du progrès technologique mais
surtout d’une représentation théorique particulière de la réalité économique. Les
marchés financiers ne tendent pas vers le marché parfait – ils le deviennent grâce
à la nature immatérielle des biens et des échanges qu’ils permettent. L’évolution
technologique a permis de « faire passer » le modèle de concurrence parfaite dans
la réalité économique. Il s’agit là d’une évolution postmoderne de la réalité
économique car, contrairement à une démarche moderniste de description (ou
d’explication) de la réalité, on observe un processus d’invention de cette réalité.
De plus, on retrouve dans ce processus d’informatisation les principales

The Journal of Philosophical Economics V:1 (2011) 77


Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

caractéristiques du postmodernisme tel que définit par Jameson (1991) à savoir


la marchandisation et la virtualisation des échanges financiers auxquelles il
faut ajouter une exagération de la logique d’échange.
Les conséquences économiques de ce processus sont connues et soulignées par
plusieurs auteurs (Orléans, 1999; McGoun, 1997; Soros, 2003; Schinckus, 2008):
l’exagération de la logique d’échange sur les marchés financiers ; les cotations
boursières ne reflètent plus la valeur économique (ou intrinsèque) de l’activité
productive qu’elles sont censées incarner ; les marchés financiers deviennent
parfaits en termes théoriques mais, dans la réalité, ils se coupent peu à peu de
l’activité économique productive. Ainsi, les cotations financières ne reflètent plus
aucune activité économique mais simplement leur propre valeur d’échange. Se
développe alors une auto-référentialité croissante des échanges financiers.
Dans un sens, les marchés financiers apparaissent à présent comme des
« simulacres » (Schinckus, 2008) à savoir, un espace économique uniquement
dédié à l’auto-référentialité de la valeur d’échange (la valeur d’échange a
définitivement pris le pas sur la valeur économique). Le concept de simulacre
renvoie à l’idée d’une apparence qui ne renvoie à aucune réalité sous-jacente, et
prétend valoir pour cette réalité elle-même. Baudrillard (1983, p.16) explique
qu’un simulacre est processus fondé sur une « vérité qui cache le fait qu’il n’y en a
aucune ». Il s’agit d’une copie, d’un reflet tellement déconnecté de l’original (de
son référent) qu’il n’est plus possible de parler de copie ou de reflet. Dans cette
perspective, l’informatisation des places financières a surtout eu pour
conséquences, la déconnection progressive avec la sphère économique réelle en
remplaçant cette dernière par une « hyperréalité financière » (McGoun 1997;
Schinckus, 2008) fondée sur l’auto-référentialité des échanges.
Cette « hyperréalité financière » n’est pas sans conséquence sur la réalité et la
théorie économique. L’exagération de la logique d’échange peut engendrer un
phénomène de crise financière généralisée ou encore ce qu’on appelle des bulles
spéculatives. Sajter et Coric (2009) expliquent, par exemple, comment la récente
crise financière observée aux Etats-Unis s’est progressivement étendue en Croatie.
Alors que les indicateurs économiques de l’économie croate (reflet de la sphère
productive) étaient positifs et que celle-ci est faiblement corrélée à l’économie
américaine, la crise américaine s’est étendue aux marchés financiers croates sans
aucun raison économique apparente. Cette extension de la crise a paradoxalement
engendré une véritable crise de l’économie croate (diminution des indicateurs

78 Christophe Schinckus
Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

économiques). Ce genre de phénomène résulte avant tout d’un processus de


mimétisme amplifié par les médias et internet. On observe ainsi une inversion de
la logique financière: les cotations boursières ne sont plus le reflet d’une activité
économique productive comme ce fut longtemps le cas par le passé mais c’est
l’économie réelle et productive qui devient le reflet de mouvements spéculatifs
(d’une exagération de la logique d’échange). La valeur ne détermine plus
l’échange, c’est l’échange lui-même qui détermine sa propre valeur.
L’observation des bulles spéculatives résulte également de cette hyperréalité
financière. Ces bulles spéculatives sont des événements hyperréels totalement
déconnectés de la réalité économique sous-jacente. Elles prennent souvent la
forme, sur les marchés, d’un mouvement mimétique généralisé entretenu par une
logique réflexive. C’est également une exagération de la valeur d’échange puisque
les investisseurs achètent pour mieux vendre par la suite.
Quant aux conséquences de cette hyperréalité financière sur la théorie
économique, elles sont nombreuses. Lyotard (1979, p.13) rappelle que cette
évolution croissante de l’informatisation de la réalité modifie peu à peu la
manière de penser le connaissable et ce qu’on peut en dire. Pour Lyotard (1979,
p.18), il convient de ne pas confondre la justification scientifique de
l’informatisation du monde avec son caractère opérationnel. Lyotard ajoute que
le critère d’opérationnalité (le critère technologique) n’est pas toujours approprié
à l’analyse de la réalité sociale. En effet, il s’avère parfois très difficile d’évoquer,
conjointement dans une analyse, la dimension opérationnelle et la dimension
culturelle ou sociale de la réalité. Dans son style caractéristique, Lyotard met
donc en garde contre l’idée réductrice de faire de ce critère technologique une
nouvelle « méta-justification » d’une perception particulière de la réalité sociale.
S’il est vrai que l’informatisation de ces phénomènes sociaux résulte avant tout
d’une certaine idéologie (Baudrillard, 1997, p.27), ce processus n’implique pas
forcément un universalisme (Ibidem) et peut engendrer paradoxalement, nous
allons le voir, une diversification des approches théoriques.
Au point de vue épistémologique, il convient de rappeler que l’informatisation
des marchés financiers n’implique pas pour autant que la théorie financière se
soit transformée en « une science dure ». L’automatisation et l’informatisation de
la réalité financière combinées à toutes leurs conséquences (meilleure liquidité,
meilleure information, diminution des coûts de transaction, vitesse d’échange
plus élevée,…) n’ont pas pour autant « neutralisé » la dimension humaine présente

The Journal of Philosophical Economics V:1 (2011) 79


Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

dans l’interaction financière. Cette remarque est importante car, précisément, de


nombreux théoriciens issus d’autres disciplines (physique ou informatique, par
exemple) voient dans cette automatisation des marchés financiers une manière
d’obtenir des données brutes sur lesquelles ces théoriciens appliquent des modèles
issus de leur discipline. Dans cette logique, les cotations sont considérées comme
totalement générées par l’ordinateur et ces données brutes apparaissent comme
des matières premières pour des modèles provenant des sciences dures.
L’informatisation engendre une quantification plus fine et standardisée des
cotations, ce qui rend la réalité financière (si on la réduit uniquement aux
cotations) plus à même d’être traitée par les approches prônées par les physiciens
(qui voient dans cette informatisation une base importante de données
exploitables) qui tentent d’expliquer la réalité financière en termes de modèles
issus de la physique théorique et statistique. Notons que cette deuxième vague
d’informatisation des marchés financiers favorise également une plus grande
mathématisation de la théorie mais aussi des pratiques financières. En effet,
comme le montrent Jovanovic et Schinckus (2010), la première vague
d’informatisation des marches financiers (ou plutôt les premières utilisations de
l’informatique en finance) a largement contribue a la mathématisation de la
discipline dans les années 1960. Dans le même ordre d’idée, en offrant une
meilleure quantification (et un meilleur suivi) des données boursières, cette
seconde informatisation des places financières a également contribue a une
mathématisation croissante de la finance créant ainsi une illusion de meilleure
compréhension et contrôle des risques financiers. La récente crise financière a
clairement rappelé a tous que ces modèles n’incarnent qu’une dimension
particulière de la complexité issue des marches.
Les marchés financiers contemporains ne sont plus un lieu d’échange financier
au sens classique du terme et une analyse purement économique de ces échanges
ne suffit plus à expliquer l’évolution des cotations boursières. Aujourd’hui, outre
ses objectifs originels (lever des fonds et couverture des risques financiers), les
marchés financiers incarnent à la fois: une « niche » pour les spécialistes du
marketing financier (voir Schinckus, 2008 pour une étude du phénomène de
symbolisation des marchés financiers); un lieu d’expression privilégié des biais
comportementaux des individus suggérant une étude plus psychologique des
échanges (Tvede, 2008); un espace symbolique susceptible d’être étudié par les
sociologues (Knorr-Cetina et Preda, 2004) mais également, depuis

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Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

l’informatisation des marchés, un objet d’étude privilégié pour les spécialistes de


l’intelligence artificielle (Trippi et Lee, 1996).
Apparait ici une autre ironie de la postmodernité. Alors même que la sphère
financière s’est développée en s’inspirant d’un seul et unique cadre théorique (la
théorie financière moderne), cette évolution a engendré une diversification de la
connaissance financière. En effet, suite à cette évolution des places financières,
deux types de connaissance se sont progressivement développées : une « finance
sans signification » et une « finance avec signification ».
Une « finance sans signification » fait référence au caractère auto-référentiel des
cotations financières. Celles-ci résument alors à elles seules la réalité financière.
Dans ce cas de figure, « il n’y aurait rien » au lieu delà des cotations elles-mêmes.
Les prix des actions seraient alors les traces de leur propre évolution. Les
cotations incarnent alors des données neutres et objectives sur lesquelles il
convient d’établir des lois statistiques sans forcément se soucier de l’origine de ces
données. Les approches théoriques que nous avons qualifiées d’indifférente à la
signification sociale des cotations se caractérisent essentiellement par le simple
fait que les théoriciens considèrent que les cours boursiers ne se réfèrent à rien
d’autre qu’à eux-mêmes. Les comportements sociaux ou psychologiques seraient,
dans cette vision des choses, directement intégrés dans les cours et totalement
neutralisés dans le système informatisé de cotation.
Une « finance avec une signification » est également développée par certains
théoriciens qui associent un lien social, psychologique ou historique à
l’évolution des cotations. Dans ce cas de figure, les théoriciens tentent de
comprendre ce qui influence les cours boursiers comme s’il existait quelque chose
à l’extérieur du processus de cotation qui serait commun à tous les acteurs d’un
marché (par exemple une culture marchande ou encore des biais psychologiques
communs à tous les individus) et qui permettrait d’expliquer l’évolution des
marchés financiers. Les prix des actions deviendraient alors les signes « d’autre
chose » que chaque approche théorique tente de définir. La difficulté majeure de
ces approches théoriques c’est le caractère situé de la signification qu’elles
prêtent aux cotations. La finance comportementale (fondée sur la psychologie)
ou encore les réflexions sociologiques sur les marchés financiers sont incapables
d’offrir une explication globale des marchés (voir Campbell 2000).

The Journal of Philosophical Economics V:1 (2011) 81


Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

Conclusion
Si le paradigme de l’efficience des marchés tend à « passer dans le réel » à travers
les cadres institutionnels juridiques et technologiques, comment expliquer que la
théorie financière moderne ne peut expliquer les crises financières comme celle
observée à la fin de l’année 2008, par exemple ? La réponse est simple: il s’agit de
l’irréalisme du cadre théorique utilisé comme référence lors de l’élaboration des
cadres institutionnels. Ici apparaît l’ironie évoquée dans notre section précédente:
comment réguler une réalité en s’inspirant d’un cadre théorique explicitement
irréaliste ? Certes, toute modélisation de la réalité est, par définition, irréaliste
mais le paradigme dominant l’économie financière se veut explicitement
irréaliste (Frankfurter &McGoun, 1996) ; de plus, il existe tout de même un
degré de réalisme dans les diverses modélisations (notamment au niveau des
hypothèses formulées).
La réalité financière est plus complexe que ne le suggère l’hypothèse d’efficience
des marchés. Cette complexité s’observe d’une part, au niveau de la
complexification des produits financiers et d’autre part, au niveau de la non
rationalité parfaite des agents. Si le paradigme de l’efficience des marchés
influence les cadres institutionnels, il ne peut changer la nature humaine. En
effet, bien que l’efficience présuppose que les agents se comportent de manière
parfaitement rationnelle, il n’en est rien dans la réalité économique et
financière. La littérature dédiée aux biais comportementaux en finance est de
plus en plus importante depuis deux décennies (Barberis, 2002). Quant à la
réalité qui nous occupe dans l’étude de la dernière crise financière, elle renvoie à
des produits financiers beaucoup plus complexes que ceux utilisés comme base de
raisonnement dans le paradigme de l’efficience des marchés. Jacquillat et Sonik
(1995) énumèrent plus de 25 nouveaux produits financiers qui sont apparus entre
les années 1970 et les années 1990. Ce phénomène de complexification des
produits financiers est actuellement au cœur de nombreux débats en matière de
régulation des marchés (Arewa, 2009 ; OECD, 2009). Or comme le soulignent
Gillet (1999) ou encore Whitman (2007), l’efficience des marchés a été
développée pour une catégorie précise d’actif financier: les actions. Cette
précision est importante car elle souligne le fait que la théorie de l’efficience
semble inadaptée à la complexification croissante des actifs financiers (Shiller,
2003; Schinckus, 2008).

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Schinckus, Christophe (2011) ‘Finance contemporaine et postmodernisme:
l’expression d’un capitalisme tardif’, The Journal of Philosophical Economics, V:1, 62-89

L’évolution récente de la sphère financière s’apparente, dès lors, à un phénomène


complexe impliquant un grand nombre de dimensions toutes imbriquées. A
travers le prisme du postmodernisme, ce papier revient sur ces dimensions en
soulignant leurs aspects idéologiques et culturels : l’informatisation des marchés
financiers combinée au développement croissant d’un marketing financier et à, la
sophistication des produits financiers semblent ainsi favoriser la perpétuation
d’une société que la littérature qualifie de postmoderne. De plus,
l’institutionnalisation actuelle de la sphère financière implique ce que
Baudrillard appelle une hyperréalité et pose de nombreuses questions sur le
rapport entre nos savoirs et leur implémentation dans nos sociétés
contemporaines. Science et société semblent désormais plus que jamais
imbriquées…

Remerciements
Je tiens à remercier les rapporteurs anonymes pour leurs précieux commentaires.

Notes
[1] Cet irréalisme est d’ailleurs souligné par Fama (1970) lui même lorsqu’il
définit l’hypothèse d’efficience des marchés et qu’il reconnait qu’il s’agit avant
tout « d’une large approximation de la réalité » et que les conditions définies par
cette hypothèse ne revêtent « bien évidemment aucun caractère descriptifs des
marchés réels » (Fama, 1970, p.416). Bien qu’il reconnaisse l’irréalisme de son
développement, Fama demande implicitement au lecteur de le suivre dans son
raisonnement sur l’application du schéma de concurrence parfaite aux marchés
financiers. Cette approche incite d’ailleurs certains auteurs à considérer
l’efficience des marchés comme une « histoire » (Le Gall, 2008) ou une
« narration non figurative » (Schinckus, 2011). L’irréalisme explicitement
revendiqué en finance des marchés repose directement sur une posture
méthodologique inspirée de l’instrumentaliste friedmanien comme nous
l’explique Charreaux (1997), « sous l’influence prépondérante de Popper et
Friedman, la méthodologie sur laquelle s’appuie la théorie financière est
hypothético-déductive. Le test de la théorie porte sur certaines de ses conclusions
et, en aucun cas, sur les hypothèses initiales du modèle, dont il est admis qu’elles
peuvent être fausses ». Sur l’importance de l’instrumentalisme en finance, voir
Frankfurter & McGoun (1996)

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Christophe Schinckus is Lecturer at the School of Management-University of


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Science (UK) ([Link]@[Link])

The Journal of Philosophical Economics V:1 (2011) 89


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Common questions

Alimenté par l’IA

Baudrillard and Dupuy argue that financial market automation is inherently ideological because it embodies specific economic ideologies that favor certain interpretations of market efficiency while excluding others. Baudrillard describes automated systems as 'technèmes', which symbolize ideological choices about market operation, suggesting that adopting certain technological elements excludes alternate structures . Dupuy highlights the ideological aspect of automation by noting the influence of neoclassical finance in shaping these market structures, implying the process is more than mere technological development but a reflection of deeper economic ideologies .

Technological evolution has allowed financial markets to move closer to the theoretical model of 'perfect competition' by supporting the transition towards purely virtual markets. This shift enhances market accessibility and provides real-time global access to trading through technological means, thereby reducing transaction costs and increasing transparency . This technological enhancement is not merely a byproduct of technological progress but also reflects an ideological representation of economic reality, aligning with the neoclassical economic principles that emphasize 'perfect markets' .

The automation of financial markets has significantly increased their operational transparency and accessibility, allowing a greater number of actors to participate in financial exchanges with more equitable access to information. The reduced transaction costs and real-time accessibility have made these markets more transparent by ensuring that all actors have knowledge of the market rules and conditions . Automation thus facilitates a closer approximation to the theoretical 'perfect market', enhancing the ability of markets to incorporate and disseminate information efficiently .

Jameson and others identify postmodern characteristics in financial markets such as the virtual nature of exchanges, the commodification of these exchanges, and the excessive logic of trading. These traits are part of the postmodern economic conditions where the real economy is increasingly abstracted into simulations and virtual scenarios. The financial markets' tendency towards self-referential valuation, instead of reflecting the real economic activities, exemplifies this shift . This postmodern transformation aligns with Jameson's broader definition of the period as one where systemic logic dominates over substantive realities .

Legal and accounting frameworks have evolved by incorporating the principles of market efficiency, as seen in the standardization of norms like IAS and GAAP that use market valuation principles central to the efficient markets hypothesis. Such frameworks were developed under the influence of neoclassical financial theory, which assumes that market prices are the best indicators of asset values . This integration highlights the reliance on theoretical economic principles to regulate and describe complex financial realities .

Neoclassical finance's emphasis on market efficiency has deeply influenced the standardization of accounting norms. For instance, the valuation of assets at market value, a principle stemming from the efficient market hypothesis, underpins both IAS and GAAP accounting standards. This standardization reflects the belief that market prices provide the most accurate reflection of economic value, which is a core tenet of the neoclassical economic theory . Such influence has further solidified the theoretical framework of market efficiency within the institutional structures governing financial markets .

The concept of 'simulacra' applies to financial markets by representing an economic space where financial exchanges become auto-referential, reflecting their exchange value rather than the intrinsic economic value of underlying activities. This shift characterizes postmodern financial markets as spaces dedicated to the self-referentiality of exchange value, aligning with Baudrillard's idea where the simulative process becomes more important than reality itself . The evolution towards 'perfect markets' has led to a detachment of financial markets from productive economic activities, resulting in market valuations that no longer reflect real economic processes but their own simulated constructs .

The informatics transformation of financial markets has fundamentally altered traditional paradigms by shifting from tangible goods exchange to a virtual landscape where transactions are driven by algorithms and technology. This transformation has emphasized the efficiency of information distribution over traditional exchange paradigms, leading to markets that prioritize speed and data over physical assets and direct human intervention. The abstract nature of contemporary economic exchanges reflects a departure from classical economic models, creating a scenario where information and technology dictate market operations . This virtual evolution embodies a postmodern shift, where market actions become self-referential simulations detached from the actual economic values they are supposed to represent .

Automated trading plays a significant role in reducing market irrationality by enabling a faster dissemination and assimilation of information, thus allowing markets to react more swiftly to new announcements. Olsen et al. argue that computerization facilitates a rapid flow of information, minimizing the duration of market irrationality phases as the technology supports the efficient market hypothesis by accelerating the correction of price discrepancies . This reduction in irrationality underscores the potential of technological integration to enhance market efficiency .

Baudrillard's concept of a 'technème' relates to financial market practices as it represents automated entities that progressively function autonomously, reflecting specific ideological predispositions about market operations. In financial markets, this aligns with the creation of automated trading systems and virtual markets that embody the principles of neoclassical economic thought, effectively perpetuating specific efficient market ideologies while negating alternative market configurations . This concept encapsulates how technology is not only a tool but also a vessel for ideological expression and market structuring decisions .

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