Texte 1, Lagarce
Prologue
Introduction :
Amorce : Le théâtre, depuis la tragédie antique définie par Aristote, explore les passions
humaines et les conflits intérieurs. Aristote, dans sa Poétique, décrit la tragédie comme une
imitation d'actions graves et complètes, suscitant la crainte et la pitié, et menant à la catharsis.
Ce modèle a influencé de nombreuses œuvres à travers les siècles, y compris le théâtre
contemporain, qui continue d'explorer les crises personnelles et familiales avec une
profondeur émotionnelle et psychologique.
Présentation de l’auteur : Jean-Luc Lagarce, né en 1957 et décédé en 1995, est l’un des
dramaturges français les plus influents de la fin du XXe siècle. Connu pour sa langue
poétique et introspective, Lagarce aborde souvent des thèmes autobiographiques tels que la
maladie, la mort et les relations familiales complexes. Son œuvre se distingue par une
exploration des silences et des non-dits, révélant les tensions et les émotions sous-jacentes des
interactions humaines.
Présentation de l’œuvre : Juste la fin du monde, écrite en 1990, est l’une des pièces
maîtresses de Jean-Luc Lagarce. Elle raconte l’histoire de Louis, un écrivain qui revient dans
sa famille après une longue absence pour leur annoncer sa mort prochaine.
À travers cette œuvre, Lagarce explore les thèmes de l’isolement, de la communication
brisée et des retrouvailles difficiles, offrant une tragédie moderne où les mots et les silences
révèlent les fractures familiales.
Présentation du passage : Pour notre étude, nous nous concentrerons sur le prologue. Dans
ce passage, Louis, le personnage principal, revient dans sa famille après une longue absence
pour leur annoncer sa mort prochaine. À travers un monologue introspectif, il partage ses
réflexions sur la fin de sa vie, ses peurs, et son désir de renouer avec ses proches.
Ce prologue introduit les thèmes de la communication brisée, des retrouvailles difficiles et
des non-dits, préparant ainsi le terrain pour la tragédie familiale qui va se dérouler.
Mouvements :
Ce texte se décompose en trois mouvements distincts :
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Les vers 1 à 16 constituent le premier mouvement, intitulé " exposition, narration,
introspection : une mort prochaine”.
Les vers 17 à 26 forment le deuxième mouvement, intitulé " l’annonce d’un projet et
intrigue théâtrale : le protagoniste à l’intention d’annoncer sa mort”.
Les vers 27 à 36 composent le troisième mouvement, intitulé " Louis héros tragique
conscient et acteur”.
Comment ce prologue remplit-il la fonction d'une scène d'exposition ?
Premier Mouvement : exposition, narration, introspection : une mort
prochaine.
Le prologue de "Juste la Fin du Monde" débute par une projection de la mort imminente du
protagoniste, Louis. L'utilisation de termes temporels comme "plus tard, l'année d'après" et la
forme "j'allais mourir" place immédiatement le lecteur dans une anticipation de la tragédie.
L'euphémisme "à mon tour" et la répétition anaphorique de "l'année d'après" renforcent cette
idée de destin inéluctable.
La narration retourne ensuite dans le passé avec "j'attendais", marquant une attente lourde et
pesante.
Les expressions comme "à ne rien faire", "à tricher", et "à ne plus savoir" traduisent un ennui
torturant et une résignation face à la fatalité de la mort. La phrase "Sans espoir jamais de
survivre" accentue cette inéluctabilité, renforcée par des hyperboles et des paradoxes comme
"prenant ce risque". Louis projette cette réalité avec un présent d'énonciation "j'ai près de 34
ans", créant une superposition troublante des temps.
L'évocation de la mort continue de manière angoissante avec des périphrases comme
"Comme on ose bouger parfois", créant un état de stupeur et de peur. Le champ lexical de la
mort est omniprésent, avec des expressions comme "un danger extrême", "la peur", et des
conditionnels traduisant une possible, mais peu probable, survie.
Cette tension est soulignée par des adverbes comme "imperceptiblement", illustrant une mort
imprévisible.
Deuxième Mouvement : l’annonce d'un projet et intrigue théâtrale.
À la tragédie de la mort annoncée s'ajoute la tension de devoir en informer ses proches. Louis
montre une détermination solennelle avec "je décidai" et des compléments circonstanciels de
but et de manière, comme "pour annoncer" et "lentement, avec soin". Ces procédés
d'insistance indiquent sa volonté de maîtriser la situation.
Pourtant, des phrases comme "ce que je crois" montrent un doute sous-jacent.
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Louis parle de son retour de manière énigmatique, utilisant des termes comme "revenir sur
mes pas", "aller sur mes traces", et "faire le voyage". Ces expressions soulignent une
régression vers ses origines et une tension avec sa famille.
Les passages entre tirets et les questions rhétoriques révèlent une remise en question de sa
propre perception et du regard de sa famille sur lui.
L'opposition entre le verbe "annoncer" et "dire" montre une gradation inversée, atténuant la
gravité de ses propos. L'utilisation d'adverbes comme "seulement" indique une hésitation,
peut-être pour minimiser la douleur de l'annonce pour lui-même ou pour sa famille. Les
adjectifs "prochaine" et "irrémédiable" soulignent la fatalité de la situation.
Troisième Mouvement : Louis héros tragique conscient et acteur
Le prologue se termine en se centrant sur Louis, renforçant son isolement. L'utilisation du
pronom tonique "moi-même" et l'expression "unique messager" accentuent sa solitude face à
la mort et aux autres. Les pronoms personnels indéfinis et démonstratifs illustrent l'anonymat
et l'éloignement de ses proches, renforçant son sentiment de solitude.
Louis cherche à maîtriser la situation, utilisant de nombreux verbes d'action comme
"annoncer", "donner", "décider", et "être responsable".
Ces verbes montrent sa détermination à affronter la situation, presque spirituellement ou
humanistement.
Cependant, des termes comme "paraître" et "illusion" atténuent cette volonté, créant un
paradoxe entre sa certitude apparente et son introspection.
Le discours intérieur de Louis, marqué par des questions rhétoriques et des affirmations
modulées par des adverbes comme "peut-être", souligne son doute et son introspection.
Ce mélange de certitude et de remise en question crée un portrait complexe et tragique du
protagoniste.
Conclusion
En conclusion, le prologue de Juste la Fin du Monde remplit parfaitement la fonction d'une
scène d'exposition en introduisant avec intensité et finesse la tragédie imminente qui plane sur
Louis. À travers une narration riche en temporalité et en introspection, il pose les fondations
émotionnelles et thématiques essentielles du récit à venir, captivant le lecteur par la
complexité psychologique du protagoniste et les enjeux de communication au sein de sa
famille.
Pour élargir notre réflexion, il est intéressant de se tourner vers Médée de Sénèque, qui
explore également des thèmes d'introspection et de tensions familiales. Comme Louis dans
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Juste la Fin du Monde, Médée est confrontée à une tragédie personnelle intense. La pièce de
Sénèque pousse à l'extrême les conséquences des ruptures familiales, mettant en lumière des
dynamiques destructrices. Ainsi, la comparaison des deux œuvres révèle une continuité dans
l'exploration des thèmes universels de la souffrance et des relations familiales conflictuelles.
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