Collection « ISTA »
Le rire d'Exu et la Colère des Dieux
Liana Maria Salvia Trindade
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Salvia Trindade Liana Maria. Le rire d'Exu et la Colère des Dieux. In: La colère et le sacré. Recherches franco-brésiliennes.
Besançon : Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité, 2000. pp. 71-80. (Collection « ISTA », 755);
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Le Rire d'Exu et la Colère des Dieux
Liana Maria Salvia Trindade
Nous nous proposons ici d'analyser la problématique du syncrétisme
afro-brésilien sous un aspect particulier, c'est-à-dire à partir d'Exu - divinité
des plus significatives dans le panthéon africain, car contenant, en elle-même,
le principe, selon la conception africaine, de la dynamique sociale et de la
personnalité -. Nous examinerons, dans les représentations symboliques et les
pratiques consacrées à cette divinité, la continuité de la pensée traditionnelle
d'Afrique dans le Candomble.
Le discours africain fournirait ainsi le langage qui interprète les
changements et les contradictions de la société brésilienne contemporaine et les
conflits sociaux de ses membres.
Exu est l'expression d'un symbolisme dont on retrouve le sens non
seulement dans la structure de l'imaginaire, mais dans celle du réel.
Elle exprime symboliquement les incertitudes humaines devant le conflit avec
les conditions sociales établies, l'affirmation de liberté et d'autonomie de
l'homme devant les contingences naturelles et sociales.
Les mythes africains racontent la désobéissance d'Exu aux ordres
d'Olorum, le dieu suprême. Il persuade la Lune et le Soleil d'échanger leur
domaine, modifiant ainsi l'ordre des choses. Exu est l'incarnation du défi, de
la volonté et de l'irrévérence. Il donne aux hommes la possibilité
d'autodétermination, il brise les interdits sociaux qui limitent leur liberté, en leur
fournissant accès aux moyens magico-religieux d'améliorer leur sort.
Exu, en tant que principe de l'existence individualisée, introduit la
différenciation, la notion d'autonomie et d'action possible face aux systèmes
structurés ; il représente aussi bien, comme principe générique de la dynamique
sociale, le changement non encore réalisé.
Ce héros ambigu - Exu chez les Yorubâ et Elegba pour les Ewé - préside à
la destinée, en même temps qu'il introduit le hasard et la chance dans
l'existence des hommes. Il rompt les modèles conformistes de l'univers
cosmique et social en amenant avec lui le désordre et la possibilité de
changements.
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Si, comme le démontrent divers auteurs, Exu introduit le désordre et les
disputes dans les mondes divin et humain qui assurent la continuité de l'ordre
cosmique et social, c'est parce que, dans la pensée africaine, la continuité du
système implique la nécessité dynamique de mobilité et de manipulation. Exu
maintient la continuité de l'ordre, en la soumettant à cette dynamique.
La pensée logique africaine base ses concepts d'univers cosmique et social
sur la prémisse épistémologique qui traite les actions et relations entre les
phénomènes comme un constant processus dialectique d'équilibre et
déséquilibre, provoqué par les forces contenues dans ces phénomènes. De cette façon,
l'univers est conçu comme un complexe neutralisant. L'équilibre atteint dans la
configuration des systèmes implique non pas une harmonie statique et
structurée, mais, au contraire, un équilibre toujours instable, dirigé par des
principes dynamiques et structurants.
Exu est ce principe. Il représente et transporte Vase (force magique
sacrée). Vase désigne, en langue nago, la force vitale qui assure l'existence
dynamique, permettant ainsi aux choses d'arriver et de devenir. Exu
représente cette force rencontrée dans tous les éléments animés et inanimés et
définit l'action et la structure de ces éléments. Il transporte Vase, en
maintenant l'intercommunication entre les différents domaines de l'univers. La
force vitale est unique, mais ses manifestations sont plurielles. Exu est l'être-
force qui participe et appartient à tous les domaines existants.
Roger Bastide souligne dans Le Candomble de Bahia le rôle dialectique
de cette divinité qui conduit à l'intercommunication entre les êtres et les
catégories existantes du réel.
Comme le démontre Bastide, Exu se trouve dans le domaine d'Ifa
(divinité du destin) et d'Ossaim (divinité des herbes), dans le royaume des
morts et dans les relations des hommes avec les dieux. Exu est une divinité des
chemins horizontaux (en maintenant la liaison entre les éléments
horizontalement ordonnés de l'univers, en tant que messager des rapports entre les
dieux) et des chemins verticaux (en établissant les relations entre les
différentes catégories ordonnées).
Dans le culte d'Ifa, il traduit aux hommes la parole des dieux. Dans le
domaine d'Ossaim, chaque divinité possède ses herbes indispensables pour
fixer Yorixa dans " la tête " des fidèles. Exu est le portier ou le gardien de ce
domaine. Dans le royaume des morts c'est lui qui permet le passage des Eguns
vers le corps des enfants qui vont naître. Et au début de chaque cérémonie,
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on célèbre l'offrande à Exu (pade) pour que celui-ci porte aux divinités le
souhait des hommes.
Honorât Aguessy1 se réfère au rôle tenu par Elegba comme intermédiaire
entre les divers vodum ainsi que dans les relations entre les vodum et les
hommes et entre les hommes.
Exu, le cadet des sept fils de Mawu-Lisa, n'héritera pas, comme les
autres, d'un domaine limité de l'univers, dont ses parents sont créateurs. De là
vient son caractère de mobilité, récupérant dans ses fonctions l'absence d'un
compartiment propre dans l'univers.
Dans quelques versions des mythes de la cosmogonie yorubâ, Exu est aussi
considéré comme le cadet de la divinité maternelle, dans ce cas Yemanjâ. La
notion de mobilité est aussi associée à ce héros. Les significations symboliques
du pouvoir d'Exu, aussi bien que l'obligation de lui faire hommage au début de
toute cérémonie, sont interprétées selon les différents mythes qui servent de
référence. A.B. Ellis se réfère au mythe d'Ifa dans l'interprétation de ces
données. L'obligation de l'hommage initial est due au compromis entre Ifa et
Exu, après que ce dernier lui eut transmis les enseignements de l'art divinatoire
par les noix de palme2.
Juana E. dos Santos3 établit, par l'analyse des mythes de cette divinité,
l'association entre Esu Yangi, symbole descendant de progéniture, et son
activité en tant que Esu Ojisé ebo, porteur et délivreur de sacrifices, symbole de
la restitution.
Selon l'auteur, " dans l'itan atorum dorun Esu, le fils qui a dévoré tous
les aliments de la terre et s'est multiplié pour peupler le aiyé et le orun, se
compromet à exiger la dévolution de tout ce qui a été dévoré sous forme d'ebo,
ce qui devra être fait par tous les êtres qui habitent dans les deux mondes... "
Et elle conclut : " ... C'est la dévolution qui permet la multiplication et
la croissance. Tout ce qui existe individuellement devra reconstituer tout ce que
le fils prototype a dévoré. ".
Ainsi, la signification symbolique de l'offrande à Exu consiste à
maintenir l'harmonie du cosmos et l'intégrité de chaque individu par
\ " Legba et la dynamique du panthéon vodum au Daomé ", article de la Revista Afro-Asia numéro
10.111.
2. Selon Ellis, dans The Yoruba-Speaking Peoples ofthe Slave Coast ofWest Africa (p. 158).
3. Dans Les Nagos et la Mort.
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l'absorption et la restitution de Vase par la divinité. Dans ces termes, Exu
symbolise le principe de l'existence individualisée.
" Chaque individu se trouve constitué, accompagné par son Esu
individuel, élément qui a permis sa naissance, son développement et sa
multiplication ; pour que soit accompli harmonieusement son cycle d'existence, il devra
restituer, par des offrandes, Vase dévoré réellement ou métaphoriquement par
son principe d'existence individualisée. "
"... c'est comme si un processus vital équilibré, animé et contrôlé par Esu,
était basé sur l'absorption et la restitution constante de matière ".
Exu, symbole de la descendance, de l'intercommunication et de la
participation, aussi bien que de la sexualité ou de la fertilité, est non
seulement une divinité structurée, mais un principe structurant de l'univers.
Dans la pensée religieuse africaine, Exu est associé au numéro 1, ajout qui
permet la continuité et la dynamique des phénomènes.
La conception d'Exu, dans le Candomble, est le résultat d'un processus où
se sont perdus les cadres sociaux de référence, comme conséquence de la
désagrégation socio-culturelle de l'esclavage africain. Il y a eu donc un
déplacement de symboles appartenant à une structure logique de la pensée, qui ont
obtenu ainsi de nouveaux sens fournis par un autre contexte de relations
structurelles.
La reconstitution symbolique d'Exu se présente comme un bricolage, où les
éléments endogènes, fournis par la configuration initiale des conceptions, se
préservent ou se modifient par l'action des facteurs exogènes.
Roger Bastide démontre avec Le Candomble de Bahia la manipulation
ou la disparition des éléments africains traditionnels en fonction même de la
structure religieuse afro-brésilienne, comme conséquence des différentes
situations sociales et historiques du Noir dans la société brésilienne. Selon l'auteur,
la liaison d'Exu ou d'Elegba avec Ifa ou Fa disparaît, parce que l'organisation
sacerdotale, en changeant, a diminué le pouvoir du babalao. Bastide vérifie
les traits de cette disparition au niveau de l'utilisation de l'Opele, jeu augurai
qui appartient à Ifa, dans lequel Exu " parle " par l'intermédiaire des noix, et
qui correspond au Brésil au diologun, jeu de coquillages (" buzios ") manipulé
par les babalorixas. Si, d'un côté, le rôle d'Exu diminue en tant qu'auxiliaire
d'Ifa, cette perte est compensée par la permanence de sa " parole " au
diologun, comme interprète des dieux.
Mais les caractères de la divinité qui ne possédait pas de liaisons avec
l'organisation sacerdotale, comme son caractère trickster, celui de dieu
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messager et sa multiplicité ont été préservés (p. 225). Même si les relations
symboliques d'Exu avec les autres divinités et avec les hommes ont été
maintenues au Candomble, ces relations obtiennent, avec la situation anomique
de l'esclave noir, le sens d'action et de régence de la divinité dans l'ordre
social. Là, Exu agit surtout contre le désordre d'une société d'exploitation
raciale.
Exu joue, dans le contexte de la pensée africaine, ce rôle de rééquilibrage
de forces. Tout malheur humain est conçu comme une diminution de la force
vitale dans les êtres atteints par la souffrance, force qui doit être récupérée. Il
appartient à cet être-force de fixer le sens de l'action - défensive ou
offensive - devant la souffrance, ce qui amène au rétablissement de l'équilibre
humain.
La religion du Candomble constitue un centre de résistance culturelle
communautaire face à une situation de contrainte ; ainsi, la magie d'Exu sera
utilisée comme force de protection et de combat dans le cadre des relations
sociales en conflit. L'ambiguïté d'Exu en tant que symbole de forces négatives
(offensives et destructrices) et en même temps positives (défensives et
protectrices) traduit les conflits humains et la recherche de l'équilibre dans
les oppositions.
La notion de continuité vis-à-vis de la pensée africaine est rencontrée
non seulement par rapport au rôle joué par Exu (l'entité du désordre qui
construit l'ordre social et psychique troublé), mais surtout pour ce qui est du
maintien de la dynamique structurelle inhérente à cette entité.
Les symboles représentatifs d'Exu sont imprégnés de significations
magiques, transmettant aux hommes les sentiments ambivalents de peur et de
sécurité. Compris comme des parties intégrantes de l'entité, ils contiennent son
essence. Ainsi, les représentations symboliques de la divinité préservent son
sens magique, contenu dans un discours religieux plus large.
Les propriétés et éléments propres à la divinité et à ses rapports avec les
hommes et les orixas se trouvent symboliquement figurés dans les " sièges "
(assentos). Chaque Exu a son siège à côté de Yorixa à qui il correspond et reçoit
les hommages publics pendant les rituels qui lui sont consacrés.
L'Exu qui existe dans chaque individu lui confère son identité terrestre et
cosmique. Esu-Bara est la manifestation de cette individualisation, de même
que Bara-Aiyé réside dans le corps de l'individu associé à la structure et à la
dynamique de ses éléments psychologiques et organiques, à la procréation et à
l'acte sexuel - et Bara-Orun est son double dans le surnaturel -. Ce dernier est
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représenté par un vase en terre qui contient vingt-et-un cauris, symboles de la
destinée personnelle.
Ce siège est l'objet d'un culte privé. Lors du rituel d'initiation, le novice
reçoit le vase, dont le contenu traduit ses éléments individuels dans Yorun. Le
vase-siège sera détruit rituellement après la mort de l'individu.
La représentation de l'existence générique de la divinité est vénérée
dans la Maison d'Exu, qui est située à l'entrée du terreiro, pour le protéger des
dangers de l'extérieur et répondre aux besoins de ses fidèles. Ce siège est
consacré à l'Exu du terreiro, qui correspond à l'Exu communautaire africain,
présent dans les villages, les marchés et les maisons.
Dans ce siège on peut trouver tous les éléments associés à la divinité,
L'outil d'Exu - trident ou fer à sept pointes -, la bougie allumée, représentant
le feu, des morceaux de vaisselle, le pot en terre contenant ses aliments préférés
(pop-corn, haricots, plats à l'huile de palme), des boissons alcooliques (eau-
de-vie, vin, bière, etc.) et l'eau. Les animaux qui lui sont sacrifiés sont les boucs
noirs et les coqs, offerts par la suite en tant que nourriture.
L'existence de morceaux de vaisselle dans le siège de l'Exu de la maison
correspond en Afrique au symbole de la calebasse cassée, dont les fragments
sont contenus dans un sac qu'Exu tient dans sa main. Ce symbole désigne la
déperdition constante de morceaux de la matière génératrice.
" Esu Yangi Ojise-ebo est le responsable de cette déperdition et le seul
capable de reconstituer la matière, de réparer l'utérus mythique fécondé, le
Igba-nla ou Igba-iwa, la calebasse de l'existence "4.
Esu Yangi, l'aîné de l'humanité, est le représentant de l'Exu générique
qui siège dans les terreiros du Candomble.
Des entretiens réalisés à Sâo Paulo avec des pais-de-santos du
Candomble nous ont permis d'obtenir les significations attribuées par les
individus à ces représentations de la divinité. L'un d'entre eux a déclaré :
" Pour assentar (installer) l'Exu, il y a la maison du terreiro, à l'extérieur. Il reste
là, l'Exu vivant, n'est-ce pas ?
S'il vient envoyé par quelqu'un, on l'attache et on le laisse travailler à la maison.
J'ai un Exu, le mien, n'est-ce pas ? installé. Si je veux envoyer un Exu chez un autre
pai-de-santo, je dois regarder dans le jeu pour voir si tout est d'accord pour que je le
fasse.
Maintenant, un pai-de-santo ne renvoie pas un Exu, sauf s'il ne s'y connaît pas
beaucoup. Parce qu'il est la protection de nous et du terreiro " .
. Juana O. dos Santos, op. cit.
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Dans d'autres entrevues, nous avons rencontré les significations que les
offrandes prennent pour ceux qui les effectuent :
" Exu était semblable à un orixa. Mais il était ambitieux. C'était Y orixa le plus
pauvre qui existait, il n'avait rien. Alors il est allé demander à Oxala un morceau
de terre de tous les carrefours pour qu'ils y puissent planter, eux les Exus.
Oxala leur a donné la terre, c'est pour cela que les carrefours sont leur endroit.
Nous accomplissons les obligations pour lui au carrefour, pour qu'il nous aide et
nous protège.
Les liaisons entre une personne et son Exu ne peuvent jamais être rompues,
d'aucune façon. Mon Exu m'attend, je dois accomplir mes obligations, lui donner
ses choses à lui ; je lui donne à manger, à boire.
Je dépends de lui et lui de moi. Il a besoin de moi, il veut une obligation et je
m'arrange pour lui donner tout ce qu'il veut. Parce que, si je fais ce qu'il veut, c'est
parce qu'il m'a donné quelque chose. Avant qu'il ne dépende de moi, je dépends déjà
de lui ".
Les offrandes consolident non seulement les liaisons de compromis entre
les hommes et Exu, mais surtout la participation de cette divinité dans
l'existence humaine.
Les individus conçoivent la divinité comme partie intégrante d'eux-
mêmes, la force toujours présente et nécessaire qui les aide à maintenir leur
intégrité et leur autonomie dans le milieu social.
Exu est sollicité pour protéger et interférer dans les conflits et les
obstacles sociaux auxquels les individus se heurtent. Étant la divinité la plus
proche de l'homme, elle reconnaît ses faiblesses et accepte d'exaucer toute
demande, en ignorant les interdits sociaux, l'aidant à combattre les injustices
et à les dénoncer - vu que les sollicitations humaines à la divinité se réfèrent
non pas à une morale sociale existante, mais à une morale qui répond à ses
besoins, ou " morale d'aspiration "-.
Les hommes, par l'intermédiaire d'Exu, agissent dans le monde, rompent
les barrières qui limitent leur épanouissement, transgressent quelquefois les
règles et les valeurs de la culture dominante, à la recherche d'un nouvel ordre
qui traduise ses désirs et ses aspirations. Exu rend possible l'explication et le
dépassement des contradictions individuelles et sociales, en rétablissant
l'équilibre dans les oppositions, ou une nouvelle synthèse dont le sens est dirigé
vers la résolution des problèmes concrets de la praxis sociale.
La religion afro-bésilienne est l'expression et la recherche continue de
l'harmonie entre l'homme et les divers domaines de la Nature et de l'existence
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cosmique et humaine. La révolte représentée par Exu fait partie de cette
recherche, puisqu'elle introduit le désordre pour rétablir l'harmonie perdue.
Exu provoque la discorde, la colère, la guerre - ce qui fait qu'on l'associe
à Ogun, la divinité guerrière -. Dans un de ses mythes on retrouve la discorde
provoquée par Exu qui ruine une ancienne amitié :
" Deux amis vont travailler leurs terres, qui étaient voisines. Exu met un chapeau
pointu, blanc du côté droit et rouge du côté gauche. Il passe entre les deux terres et
salue les deux amis. Le paysan qui était à droite d'Exu demande à son ami, situé à
gauche, qui était l'homme au chapeau blanc. L'ami le contredit, en déclarant que le
chapeau de l'étranger était rouge. De là commence une discussion qui finit par une
lutte sanglante et par la mort de tous les deux ".
Exu éveille la colère et Ogun appelle à la guerre. Les divinités, lors de
l'explosion de leur colère, reprennent contenance en s'enterrant : Ogun, après
s'être vengé - en tuant ceux qui lui avaient refusé le vin de palme et s'étaient
moqué de lui - enterre son épée et disparaît dans la terre ; Xango (le dieu de la
justice), après avoir lancé ses foudres sur les hommes et les villages, frappe
violemment le sol de ses pieds, tombe au fond du puits. Oxalufa (YOxala
vieux), conseillé par son babalao (le devin), se prévient contre les pièges d'Exu
en gardant toujours son sang froid et sa contenance. Quand Oxalufa rencontre
Exu dans ses voyages, il est victime en trois occasions de ses plaisanteries.
Au contraire des autres dieux, la colère d'Oxalufa n'est jamais exprimée par
des sentiments explosifs. Sa violence est révélée par les effets qu'elle cause à
la Nature :
" Accusé injustement de vol, Oxalufa est emprisonné dans le palais d'Oyo, où
Xango était seigneur. Il exerce alors ses pouvoirs, du fond de sa prison. Il ne pleut
plus. La récolte est perdue, le bétail exterminé... Pendant sept ans, le royaume de
Xango est ravagé ".
Dans ce récit, Exu provoque l'offense contre le doyen et le dieu de la
création du monde. La silencieuse rancune du vieillard ancestral cause le
désordre dans la nature et dans la vie sociale. En provoquant l'outrage, Exu
montre aux hommes les conséquences du manque de respect envers les ancêtres :
" Exu marche à reculons, pour indiquer aux hommes que toute marche doit être
faite vers l'avant ".
Exu dispute avec Oxala ses droits d'aînesse ou d'ancienneté. Le début est
l'action transformatrice ou la création.
Si Oxala est l'initiative, le pouvoir de créer, Exu est le mouvement, le
principe virtuel, le devenir. Le principe est-il l'action ou l'existence, le procès
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ou la structure ? Cette question est posée dans la mythologie africaine et
révélée comme une constante querelle entre les dieux qui se complètent et se
concilient. Dans la dispute entre Oxala et Exu se dévoile le mouvement entre
l'être et la praxis, l'existence et le devenir.
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