SOUS LA DIRECTION DE
Michel BERGÈS
Professeur des universités, Agrégé de science politique
Université de Bordeaux IV Montesquieu
(2008)
Penser les relations
internationales
Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
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Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 2
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Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 3
Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole, profes-
seur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de :
Sous la direction de Michel BERGÈS
PENSER LES RELATIONS INTERNATIONALES.
Paris: L'Harmattan, 2008, 472 pp. Collection: Pouvoirs comparés. Collection
dirigée par Michel Bergès.
[Autorisation formelle accordée par l’auteur le 5 mars 2011 de diffuser cette
œuvre dans Les Classiques des sciences sociales.]
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Sous la direction de
Michel BERGÈS
Professeur des universités, Agrégé de science politique
Université de Bordeaux IV Montesquieu
PENSER LES RELATIONS
INTERNATIONALES
Paris: L'Harmattan, 2008, 472 pp. Collection: Pouvoirs comparés. Collection
dirigée par Michel Bergès.
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[2]
Pouvoirs comparés
Collection dirigée par Michel Bergès
Professeur de science politique
NATHALIE BLANC-NOËL (sous la direction de)
La Baltique. Une nouvelle région en Europe
David CUMIN et Jean-Paul JOUBERT
Le Japon, puissance nucléaire ?
Dimitri Georges LAVROFF (sous la direction de)
La République décentralisée
Michel Louis MARTIN (sous la direction de)
Les Militaires et le recours à la force armée. Faucons, colombes ?
Constanze VILLAR
Le Discours diplomatique
Gérard DUSSOUY
Les Théories géopolitiques. Traité de relations internationales (1)
Gérard DUSSOUY
Les Théories interétatiques. Traité de relations internationales (2)
André-Marie YINDA YINDA
L’Art d’ordonner le monde. Usages de Machiavel
Dominique d’ANTIN DE VAILLAC
L’Invention des Landes. L’État français et les territoires
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 6
[4]
Pouvoirs comparés
L’Harmattan
Ouvrages de Michel Bergès
Le Syndicalisme policier en France
Paris, L’Harmattan, 1995
Vichy contre Mounier.
Les non-conformistes face aux années quarante
Paris, Économica, 1997
La Vérité n’intéressait personne. Un procès contre la Mémoire
Paris, François-Xavier de Guibert, 1999
Machiavel, un penseur masqué ?
Paris, Bruxelles, Complexe, 2000.
Le tableau de couverture est une œuvre de Madeleine Martinez-Ubaud, Espa-
ces, qui en a autorisé la reproduction.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 7
[5]
Table des matières
Quatrième de couverture
Première Partie
L’école martrienne de Bordeaux.
Néoréalisme et diplomatie culturelle
Introduction : du CAPC au CAPCGRI
Chapitre I. Épistémologie des théories
I. De la nécessité d’une théorie des relations internationales ou l’illusion
paradigmatique (Jean-Louis Martres)
A. Le paradigme réaliste et ses adversaires
B. Les fondements de la querelle
a) Théories, idéologies et philosophies
b) Théories, doctrines de politique étrangère et Histoire.
c) Le problème de l’écart entre les théories et la structure de la
pensée en Occident
d) La théorie comme substitut à la religion
e) La résolution stratégique des conflits théoriques
C. Conclusion
II. Dépasser les paradigmes classiques
A. La diplomatie : un obstacle idéologique ? (Constanze Villar)
B. Pour une géopolitique systémique (Gérard Dussouy)
C. Pour une théorétique des théories des relations internationales.
(Michel Bergès)
a) Un constat de départ : la carence épistémologique française en
matière de théorie des relations internationales
b) Pour une épistémologie néoaronienne
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 8
Chapitre II. Le retour de la puissance
I. La puissance comme lieu commun des relations internationales. (Jean-
Louis Martres)
A. La première phase : construction et évaluation des ressources. La
puissance comme cumul des ressources
B. La seconde phase. La puissance en action – ou la relation
d’influence – ou la figure d’Ulysse
C. Conclusion : les deux lectures
II. Le retour des États : analyses de cas
A. La protection des États : la superpuissance américaine
a) Un exemple de hard power : le réseau Échelon. (Claude Delesse)
b) Un exemple de soft power : la dénucléarisation de l’Asie du
Nord-Est (Michel Dusclaud, Bernard Sionneau)
B. Politiques globales
a) Les politiques globales de sécurité maritime. (Dominique d’Antin
de Vaillac)
b) Les politiques globales de la Forêt et de Développement durable.
(Michel Bergès, Yves Lesgourgues, Lizianne Guennéguez,
François Mimiague, Dominique d’Antin de Vaillac, Pascal
Tozzi)
III. Conclusion : essai de définition d’une diplomatie culturelle (Jean-Louis
Martres)
A. Le problème du conflit relativisme culturel/universalisme : le cas de
la Chine
B. Comment régler le divorce des nations : le problème ethnique
C. Existe-t-il un particularisme islamique ?
Deuxième Partie
Le statut des théories internationalistes :
culture ou science ?
Introduction : la rencontre de l’Aci à Pékin (juin 2005)
Chapitre III. Les approches externistes
Chapitre IV. Les approches internistes
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 9
I. L’iridescence chez les papillons : un essai de transposition des méthodes
de l’analyse physique dans le domaine des relations internationales.
(Jean-Louis Martres, Pascal Tozzi)
A. Le problème de la complexité
a) Remarques et pistes de transpositions dans le domaine de la
politique internationale
B. Questions sur la puissance
a) Remarques et pistes de transpositions dans l’analyse de la
puissance
C. Transposition de la théorie à l’analyse de la stratégie
a) Remarques et pistes de transpositions dans le domaine
international
b) Remarques et pistes de transpositions quant aux stratégies
d’acteurs internationaux
II. Relations internationales et théorie : pour éviter des impasses
épistémologiques. (Gérard Dussouy)
III. Sémiotique des théories internationalistes. (Constanze Villar)
IV. L’Union européenne : une puissance internationale émergente ? (Angel
Angelidis)
A. Les politiques de l’Union européenne en rapport avec les relations
internationales
B. Les théories de l’intégration européenne
a) Le processus de l’intégration européenne
b) Les étapes principales de l’intégration européenne
c) Les politiques de l’Union européenne en matière de relations
internationales
C. Les relations entre l’Union européenne et la Chine
a) Phases principales
b) Orientations prioritaires de la politique de l’Union européenne à
l’égard de la Chine
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 10
Troisième Partie
Hégémonie et relations internationales
Introduction : La rencontre de l’Aci à Bordeaux (24-26 octobre 2006)
Chapitre V. Théories de l’hégémonie
I. Hégémonie et théorie des relations internationales. (Jean-Jacques Roche)
II. L’hégémonie ou l’Empire ? (Yves Roucaute)
III. Le méta-jeu du pouvoir et le panorama militaire international. (Gilberto
Dupas)
A. Mondialisation, nations et pouvoir militaire au début du XXIe siècle
B. Hégémonies, asymétries économiques et terrorisme comme
alternative émergente de pouvoir
IV. Les images de l’ennemi : ressources d’hégémonie légitime ou vecteurs
d’hégémonisme ? (Frédéric Ramel)
A. Une recomposition limitée des images de l’ennemi
a) Un nouvel objet de menaces ou une recomposition ?
b) Une morphologie « classique » des images
B. Des liens entre images de l’ennemi et hégémonie : le spectre de
Janus
a) Au fondement d’une hégémonie légitime
b) Des risques d’« hégémonisme »
C. Conclusion
V. Pour une théorie morphogénétique des cycles de l’hégémonie. (Jean-
Paul Joubert)
VI. Unipolarité, hégémonie et équilibre des puissances. (Gérard Dussouy)
A. Définition de l’hégémonie
B. Unipolarité et équilibre soft des puissances
C. Thalassocratie américaine et homogénéisation hégémonique du
monde
VII. L’hégémonie états-unienne à l’épreuve du néobolivarisme vénézuélien.
(Éric Dubesset)
A. L’Amérique latine et la Caraïbe dans l’ombre de l’hégémon états-
unien
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 11
a) De l’influence coloniale européenne à la montée en puissance
des États-Unis
b) Du leadership à l’unilatéralisme états-unien
B. Le néobolivarisme vénézuélien
a) La germination d’une conscience latino-américaine contestataire
b) La doctrine néobolivarienne d’Hugo Chávez
c) Une contre-offensive multiscalaire
Chapitre VI. Cultures, hégémonie et contre-hégémonie
I. Hégémonie et culture : le cas brésilien. (Monica Leite Lessa)
II. La francophonie : hégémonie ou contre-hégémonie ? (Constanze Villar)
A. La francophonie dans l’Empire colonial : une ambition
hégémonique ?
a) L’invention du terme de francophonie : de la langue à la
géohistoire
b) Le dessein sous-tendant la notion : l’emprise du centre sur la
périphérie
B. La francophonie moderne : une contre-hégémonie ?
a) La résurgence du mot et le développement de l’idée de
francophonie
b) De l’institutionnalisation au développement durable de la
francophonie
c) Les défis du développement durable de la francophonie
III. Hégémonie et cultures dans la mondialisation : trois paradigmes et une
exception française. (Nathalie Blanc-Noël)
A. Les théories de la mondialisation culturelle : trois paradigmes
fondamentaux
a) Le paradigme de l’uniformisation du monde
b) Le paradigme essentialiste
c) Le paradigme de l’hybridité
B. L’exception française : entre ignorance de la problématique de la
mondialisation culturelle et engagement extrême
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 12
IV. Hégémonie industrielle et développement durable : les complicités
scandinaves (D. d’Antin de Vaillac)
A. La solidarité active entre gestion durable forestière et hégémonie
industrielle scandinave
a) L’avantage stratégique du modèle d’organisation de référence
b) La consolidation institutionnelle du « protectionnisme
écologique »
c) La disqualification écologique de produits concurrents stimule la
demande de produits écologiquement certifiés
B. La complicité dévoilée : l’alliance entre groupes industriels et Ong
pour l’exploitation des bois russes
a) Des forêts « gérées durablement » au « bois illégal » : une
opportune inversion des priorités »
b) Du bois russe : « légal » dans l’immédiat, « durable » un peu
plus tard
c) Le ralliement des grands groupes industriels à la certification
préconisée par les ONG écologistes
Conclusion
Index
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 13
Penser les relations internationales
QUATRIÈME DE COUVERTURE
Retour à la table des matières
Comment analyser les rapports de puissance ? Après un examen des théories
et des idées politiques que ceux-ci impliquent, sont proposées des études de cas
sur « le retour de la puissance », ainsi qu'un projet de « diplomatie culturelle »
prôné par le professeur Jean-Louis Martres, susceptible de fonder de nouveaux
rapports internationaux. Cela, de façon néoréaliste et relativiste, à contre-courant
de certaines conceptions trop manichéennes ou angéliques.
Cet ouvrage rend compte également du programme inédit de l'ACI « Théories
des relations internationales et hégémonie culturelle », du ministère de la Recher-
che, autour de questions heuristiques :
- les apports de Raymond Aron, de Pierre Renouvin, de Jean-Baptiste
Duroselle à là construction d'une théorie française des relations inter-
nationales ;
- l'influence, mais aussi la diversité des conceptions américaines ;
- les théories des « formes » et des « cycles », face à celles des « forces » ;
- la nature scientifique ou culturelle des théories internationalistes ;
- la pertinence du concept d'empire et de celui, néogramscien, d'hégémo-
nie ;
- le caractère contre-hégémonique de la « francophonie » ;
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 14
- le poids des constructions de l'image de l'ennemi dans la guerre améri-
caine ;
- les paradigmes contradictoires de la mondialisation culturelle ;
- l'émergence de contre-hégémonies politi-
ques (Hugo Chávez) les grilles chinoise et
brésilienne ;
- les intérêts secrets des normes écologiques
sur le plan international...
Michel Bergès, professeur de science poli-
tique, dirige le Centre d'Analyse politique
comparée, de Géostratégie et de Relations
internationales de l'Université de Bordeaux. Il
a notamment publié, aux éditions Complexe,
Machiavel, un penseur masqué ?
C'est avec le professeur Jean-Jacques Ro-
che, de l'Université de Paris II, qu'il a coordonne, entre 2005 et 2007, ce dialogue
- rare dans l'Université française d'aujourd'hui - autour de cette Action concertée
incitative (ACI).
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 15
[11]
Première partie
L’école martrienne
de Bordeaux.
Néoréalisme et
diplomatie culturelle
Retour au sommaire
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 16
[13]
Première partie : L’école martrienne de Bordeaux.
Néoréalisme et diplomatie culturelle
Introduction
Du CAPC AU CAPCGRI
Retour à la table des matières
Les professeurs Jean-Louis Martres et Jean-Louis Seurin, tous deux issus
d’une génération de publicistes français devenus politologues sur le plan intellec-
tuel et institutionnel, ont créé, en 1978, le CAPC (Centre d’Analyse politique com-
parée) à l’université de Bordeaux. Dans un contexte où dominaient, dans les
sciences sociales en général et dans la science politique de l’époque en particulier,
des logiques d’engagements pimentées de « discours théoriques » outrecuidants, il
s’agissait de défendre une approche libre, ouverte, pluraliste et compréhensive.
Dans l’esprit de ses initiateurs, le CAPC s’est donné plusieurs objectifs scienti-
fiques :
– la valorisation de la spécificité des tâches et des fonctions des ensei-
gnants-chercheurs universitaires, réunissant intimement, au lieu de les
séparer, pédagogie et recherche ;
– le lien nécessaire de la science politique avec toutes les disciplines so-
ciales et humaines, face au carcan normativiste du droit et aux apories
rigides de la philosophie ;
– le développement d’une coopération internationale étendue, pour
l’intérêt de la recherche francophone.
Les deux fondateurs insistèrent, dès le départ, sur l’importance de la diffusion
en France des travaux de la science politique « behaviouraliste » américaine
(théorie politique, analyse des partis, politique comparée, étude critique des com-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 17
portements, des idéologies, des idées politiques et des codes culturels, approche
réaliste des relations internationales…). Des colloques organisés avec les USA sur
ces matières, des programmes de recherche, la publication de travaux (La Démo-
cratie pluraliste, Technologie et Relations internationales, Les Révolutions amé-
ricaines et françaises… aux Éditions Économica), le tout appuyé par la logistique
de la Maison des [14] Sciences de l’Homme d’Aquitaine, dirigée par Michel Dus-
claud, marquèrent les activités d’une équipe qui comptait dans ses rangs politolo-
gues, sociologues, historiens, géographes, linguistes, français ou américains.
Depuis sa création, le CAPC reposa donc sur :
– une créativité théorique et méthodologique dans l’analyse de l’objet
politique et des phénomènes de pouvoir réels ou représentés ;
– le respect d’une culture générale tournée vers les humanités (sciences
de l’espace, du temps et du sens…), mais aussi vers l’épistémologie ;
– un dialogue interdisciplinaire entre sciences « molles » et sciences
« dures » ;
– un recul comparatiste d’autant plus heuristique que les faits civilisa-
tionnels et culturels « formatent » universellement et durablement les
institutions et les attitudes, au-dessus des normes, des intérêts, des or-
ganisations, des comportements, des idéologies, dont la logique immé-
diate est plus ou moins liée au processus contemporain de modernisa-
tion et de politisation ;
– la nécessité de relier l’interne et l’externe et de valoriser la synthèse.
À l’initiative de Michel Bergès, qui hérita du poste d’agrégé de science politi-
que occupé par Jean-Louis Seurin antérieurement, le CAPC fut relancé en décem-
bre 1995. Le Conseil scientifique de l’université appuya cette initiative en 1996.
En 1997, le Centre devint « Jeune Équipe », puis, en 1998, « Équipe d’accueil »
d’un DEA généraliste, un temps co-habilité avec l’IEP de site. Il s’agissait de re-
mobiliser les nombreuses thèses inscrites et de renforcer une équipe potentielle
d’enseignants-chercheurs. Les relations furent renouées avec les USA et orientées
également vers la Chine. Cependant la progression du Centre se heurta, entre au-
tre, à une difficile cohabilitation du DEA avec l’IEP et surtout aux insuffisances de
l’École doctorale de cet établissement autonomisé. Dès 1999, pour compenser
l’absence de DEA, l’équipe créa un DESS novateur soutenu par la Commission
européenne, portant sur les politiques publiques, la gestion et le développement de
la Forêt cultivée. Cette expérience pédagogique, en relation avec les profession-
nels du secteur Forêt, Bois et Papier, appuyée par la Région Aquitaine, bénéficia à
huit promotions d’étudiants. Un programme [15] régional de recherche sur le
thème « Empire et Réseaux », lancé en 1997, fit émerger une problématique
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 18
d’équipe durable qui entraîna un changement de sigle : le CAPC devint en 2002 le
CAPCGRI (Centre d’Analyse politique comparée, de Géostratégie et de Relations
internationales). De 2002 à 2007, quarante thèses furent inscrites ou soutenues
dans le cadre d’un nouveau Master de science politique de cinq options, dont
l’une portait sur la Forêt et le développement durable, une autre sur la Sécurité
globale.
Le CACPCGRI a développé des fonctions éditoriales en matière de valorisation
de la recherche à travers deux nouvelles collections aux Éditions Complexe et
l’Harmattan, dirigées par Michel Bergès, qui ont publié, entre 2000 et 2008, les
ouvrages suivants, ouverts à une conception généraliste, libre et pluraliste de la
science politique :
1) Aux Éditions Complexe (Paris, Bruxelles), collection « Théorie politi-
que » :
– Michel Bergès, Machiavel, un penseur masqué ?
– Gérard Dussouy, Quelle géopolitique au XXIe siècle ?
– Jean-Patrice Lacam, La France. Une république de mandarins ?
– Jean-Marie Izquierdo, La Question basque.
– Shmuel Noah Eisenstadt, Le Retour des Juifs dans l’histoire.
– François Dieu, La Gendarmerie. Secrets d’un corps.
– Claude Horrut, Ibn Khaldûn. Un islam des « Lumières » ?
2) Aux éditions l’Harmattan, collection « Pouvoirs comparés » :
– Nathalie Blanc-Noël (dir.), La Baltique. Une nouvelle région en Euro-
pe.
– David Cumin, Jean-Paul Joubert, Le Japon, puissance nucléaire ?
– Dimitri Georges Lavroff (dir.), La République décentralisée.
– Michel Louis Martin (sous la direction de), Les Militaires et le recours
à la force armée. Faucons, colombes ?
– Constanze Villar, Le Discours diplomatique.
– Gérard Dussouy, Les Théories géopolitiques. Traité de Relations in-
ternationales (1).
– Gérard Dussouy, Les Théories de l’interétatique. Traité de Relations
internationales (2).
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 19
[16]
– André-Marie Yinda Yinda, L’Art d’ordonner le monde. Usages de Ma-
chiavel, préface de Pierre Manent.
– Dominique d’Antin de Vaillac, L’Invention des Landes. L’État fran-
çais et les territoires.
En matière de collaboration scientifique, le CAPCGRI a fonctionné en étroite
synergie avec diverses institutions et réseaux français :
– Association des formations universitaires de défense, de relations in-
ternationales et de sécurité (AFUDRIS), qui regroupe quatorze centres
de recherches sur ces thèmes et plus de 30 masters ;
– INHES (Institut des hautes Études de Sécurité), rattaché au ministère de
l’Intérieur ;
– ISC (Institut de stratégie comparée de Paris) ;
– Institut européen de la forêt cultivée (Bordeaux) ;
– INRA d’Aquitaine (Pierroton) ;
– Maison de la Forêt d’Aquitaine ;
– Centre de recherches pour le développement des sciences sociales et
de la communication (CREDESCO) ;
– APIC (Association pour la promotion des identités culturelles) ;
– Centre d’Études de civilisation islamique de Bordeaux 3 ;
– Institut de Stratégie, d’Armement et de Défense (ISAD), Université de
Paris II ;
– Centre lyonnais d’Études, de Sécurité internationale et de Défense
(CLESID), Université de Lyon 3 ;
– Groupe d’histoire des forêts françaises, Paris I, Sorbonne, CNRS ;
– Centre d’études et de recherches sur la police (CERP) Université des
Sciences sociales de Toulouse 1 ;
– Revue Nordique (Institut Choiseul de Paris) ;
– Stratégique, Revue de l’Institut de Stratégie comparée.
Le centre a également coordonné, de 2005 à 2008, une Action concertée inci-
tative (ACI) du ministère de la Recherche : « Théorie des Relations internationales
et hégémonie culturelle » (projet 0043), dont le présent ouvrage rend compte des
travaux (cf. infra, deuxième et troisième parties). Il participe également, par
l’intermédiaire de l’Institut européen de la Forêt cultivée, et en tant que centre
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 20
d’accueil du Master Forêt et Développement [17] durable, au Pôle de compétitivi-
té de la Région Aquitaine portant sur « Le Pin maritime du futur », ainsi qu’au
Réseau FORSEE (Gestion durable des FOrêts : un RéSEau Européen de zones pilo-
tes pour la mise en œuvre opérationnelle, initiative communautaire INTEREG IIIb
« Espace Atlantique »).
Des relations scientifiques régulières et conventionnées avec les universités
étrangères suivantes ont été entretenues :
– Université Beida de Pékin, Département de relations internationales ;
– Université de Virginie (Uva), Département de Science politique, Char-
lottesville, Usa ;
– Institut de stratégie internationale de l’Institute of Technology de
l’Université Georgia Tech d’Atlanta, USA ;
– Université de Porto.
La première partie de cet ouvrage résume les axes de recherche du CAPCGRI,
orientés autour des concepts en apparence antinomiques de puissance et de di-
plomatie culturelle.
Alors que Jean-Louis Seurin avait initié divers travaux de sociologie et de
théorie politique, c’est sous l’influence de Jean-Louis Martres que fut engagée,
dès les débuts du CAPC, une approche réaliste en matière de relations internationa-
les.
L’ensemble de la réflexion théorique repose à ce propos sur une prise de
conscience de la fragilité et de la spécificité des approches universitaires en la
matière. Souvent, le théoricien, quittant ses limites, rêve d’être le conseiller du
Prince ou – c’est le syndrome de Kissinger – de devenir décideur lui-même. À
l’inverse, il peut fuir la réalité brute et être tenté par un voyage en songe, non dé-
pourvu d’une arrogance compensatoire – c’est le syndrome de Cyrano de Berge-
rac. La tâche, humble, de décrire le monde, n’est pas aisée face à la multitude des
États et des acteurs en présence, à la diversité linguistique, à l’infinité de trames
simultanées, visibles ou cachées, d’intérêts contradictoires, à la pléthore de bases
de données, face aussi aux déterminations des événements. Malgré Internet,
l’accès aux informations confidentielles n’est pas toujours facile pour des univer-
sitaires français qui travaillent dans de petites unités de province, confrontées à
une totale pénurie de moyens. Il ne s’agit donc pas pour eux de concurrencer les
grilles [18] globales d’analyse d’organisations spécialisées qui se consacrent à la
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 21
lecture quotidienne de l’international (les départements ministériels des grands
États – CIA en tête –, les services de prospective des multinationales ou
d’entreprises prédatrices, des banques, des grands journaux ou des chaînes de
télévision, des sociétés privées de consulting…). Sans non plus rester dépendants
des sources produites par ces entités externes, il leur faut surtout essayer de penser
l’unité et les « universaux » (précisément !) des relations internationales, de sur-
croît sans disposer des facilités de leurs vis-à-vis étrangers, notamment américains
ou européens.
Pour mener à bien cette tâche de synthèse, inséparable de la formation des
doctorants, ils doivent aussi éviter de « suivre » des étiquettes à la mode dans la
définition des problèmes. Le président de l’AFUDRIS nous a mis justement en gar-
de contre les « formules rhétoriques imposées », les « fourre-tout des nouvelles
problé-matiques » que répètent, sans les maîtriser, les acteurs de terrain, politi-
ciens, hommes d’affaires ou diplomates, spécialistes de la « réflexion opération-
nelle » ou de « la prospective administrative », en une sorte de volapük interna-
tionalisé, coloré de sigles, d’« incantations magiques », d’adjectifs enthymémati-
ques, qui n’ont de réalité effective que leur propre usage désignatif, nominaliste,
constructiviste. Ce collègue appelait de ses vœux une « refonte des représenta-
tions mentales » dans laquelle les « enseignants-chercheurs », qui ont pour profes-
sion de lire, d’écrire, d’enseigner, de rechercher dans la solitude et au sein de peti-
tes collégialités, conservent leur légitimité 1 .
Dans cette direction, l’équipe du CAPCGRI a choisi à la fois d’engager une ré-
flexion épistémologique critique et comparative sur les modèles de lecture aca-
démiques les plus courants en science politique internationaliste, et de mettre en
avant une problématique réaliste en termes de théorisation et d’analyse, qui sem-
ble la plus adéquate pour rendre compte – modestement – de la complexité du
monde actuel, qui constitue un défi pour la démarche universitaire, stricto sensu.
1 Cf. Jean-Jacques Roche, « Le temps des incantations magiques », Le Devoir, 19 juin 2004.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 22
[19]
Première partie : L’école martrienne de Bordeaux.
Néoréalisme et diplomatie culturelle
I
Épistémologie
des théories
Le rapport à la théorie en matière de relations internationales reste probléma-
tique. Dans un premier temps, il est apparu indispensable d’établir un bilan et une
typologie raisonnée des théories en présence, avant d’engager, au regard d’une
critique « théorétique » (c’est-à-dire proposant une théorie épistémologique des
approches sectorielles en question), une démarche plus heuristique de redéfinition
de la puissance.
I. De la nécessité d’une théorie des relations
internationales ou l’illusion paradigmatique
Jean-Louis Martres
Retour à la table des matières
Deux obstacles rendent difficile une approche réaliste des relations internatio-
nales : les paradigmes académiques et le discours des diplomates. À partir de ce
constat, il est important de comprendre les raisons des rapports entre idéologie et
théorie en la matière, mais aussi d’envisager leur dépassement en proposant une
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 23
« théorétique » constructive afin de choisir, non un syncrétisme paradigmatique,
mais une grille adaptée rendant compte de l’ordre mondial tel qu’il est, tel qu’il
évolue et tel que le ressentent objectivement et subjectivement ceux qui
l’analysent.
Les relations internationales constituent-elles un territoire si particulier
qu’elles nécessitent le recours à des paradigmes spécifiques distincts des métho-
des habituelles en sciences sociales ? [20] Il ne le semble pas. Cependant il faut
tenir compte des voiles successifs qui en obscurcissent le sens.
Tout d’abord les gouvernants, fussent-ils démocratiques, ne sont guère enclins
à expliquer clairement à l’opinion les raisons réelles de leurs engagements. Bien
entendu, parce que la plupart des citoyens s’y intéressent peu, mais aussi parce
qu’ils ont tendance à les considérer comme un théâtre où se déplacent des person-
nages jouant une pièce inconnue. Ils ont besoin d’un code pour comprendre la
liturgie et applaudir les performances.
Et les Princes savent qu’ils doivent, au regard de leurs valeurs culturelles et
des attentes nationalistes du public, se donner le plus beau rôle. Aussi choisissent-
ils d’évoquer les problèmes de la société internationale par un discours moraliste
visant à désigner les bons et les méchants et, si possible, précisant à quel point
eux sont du bon côté !
Les médias confortent l’essentiel du dispositif en renforçant à leur tour le ca-
ractère manichéen du discours et réservent à une mince élite des clés de compré-
hension plus raffinées, mais souvent partisanes en fonction de leurs propres réfé-
rences politiques.
Le malaise s’accroît lorsque l’on constate à quel point l’Occident, lieu essen-
tiel du débat théorique, trouve de bonnes raisons pour élaborer des doctrines in-
terventionnistes fondées sur de grands principes ou de bons sentiments. D’abord
l’Église et la guerre juste, puis la défense de la démocratie et des Droits de
l’homme, tout lui est bon pour continuer à s’attribuer la meilleure part, celle de la
justice dans les relations internationales.
Pour approcher tant soit peu l’essentiel, il faut donc passer au travers de ce
premier barrage idéologique. Mais c’est pour mieux se trouver confronté à un
deuxième, celui du langage diplomatique. Celui-ci (Constanze Villar le démontre
brillamment – cf. infra, p. 48), a ses propres règles et tout particulièrement une
vision du temps différente de celle de l’opinion. La durée, la solution à long ter-
me, la gestion méticuleuse des mots, l’oblige à euphémiser les propos, à les en-
fermer dans un registre très court, jouant sur les nuances sémantiques. Car le di-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 24
plomate, s’il s’engage, prévoit aussi de se délier. Il se doit de cultiver l’ambiguïté,
source féconde d’une pluralité d’interprétations.
Devrait alors intervenir le recours à la théorie qui, grâce à des paradigmes ex-
plicatifs, aiderait à percer le secret des Princes. [21] Nous ne sommes pas loin de
considérer pourtant qu’il s’agit encore d’une barrière contribuant finalement à
obscurcir le sujet plutôt qu’à l’éclairer. C’est tout spécialement à cette illusion
paradigmatique que nous allons nous attacher.
Tous ceux qui reprochent à la théorie réaliste son cynisme, cultivent une vi-
sion irénique et idéaliste de l’avenir des relations internationales. Mais cette intro-
duction de la morale a au moins un mérite, celui de poser une question au concept
de théorie des relations internationales : représente-t-il une modélisation d’une
pratique politique, ou est-il véritablement l’embryon d’une science capable de
déduire de l’observation empirique des régularités répétitives ? La prise au sé-
rieux de ces théories exigerait un choix entre ces deux possibilités. Il est prudent
cependant d’ouvrir le débat sur une autre hypothèse : ne sommes-nous pas en face
d’un nouveau champ d’expression pour les idées politiques qui préfère déserter
les lieux traditionnels de la pensée ?
Nous penchons en faveur de la dernière hypothèse. Cherchons donc à débus-
quer cette pensée derrière le masque d’une pseudo-science. Cela ne veut en aucun
cas dire que nous négligeons ou tenons pour néant l’immense effort d’analyse
déjà accompli. Bien au contraire. Très précisément, le rôle de la pensée politique,
longtemps mésestimé sous l’influence du marxisme, s’affirme aussi bien dans la
tentative de compréhension de la réalité, que dans la proposition de modèles de
comportement, en vue d’améliorer ou de changer radicalement la vie politique.
C’est dans cette direction que nous allons présenter, très sommairement, la lo-
gique académique de la grande « bataille des paradigmes », avec l’espoir de dé-
montrer que leurs distances ne sont pas aussi grandes que leurs concepteurs le
prétendent.
A. Le paradigme réaliste et ses adversaires
Retour à la table des matières
Il faut essayer d’aborder les théories des relations internationales avec une vo-
lonté de clarté, tant celles-ci cultivent leurs différences et semblent exiger un
choix préalable. Leurs auteurs refusent d’être mis sur le même pied et considèrent
comme hérétique [22] toute tentative de tirer des bénéfices cumulatifs de leurs
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 25
recherches variées. Pourrait-on être, sérieusement, catholique et protestant en
même temps ?
Pourtant il y a un seul point sur lequel les théoriciens des relations internatio-
nales sont d’accord, c’est la certitude de ne travailler ni sur le même objet ni grâce
aux mêmes méthodes. Ils se disputent sur l’existence d’une discipline dont ils sont
incapables de dire si elle concerne le pouvoir mondial, les relations entre États, les
flux transnationaux publics et privés, ou tout cela en même temps.
Largement dominée par les chercheurs nord-américains, la théorie des rela-
tions internationales a en très peu de temps donné naissance à un large corpus
partagé entre paradigmes rivaux. Ceux-ci sont devenus un lieu d’érudition, une
richesse académique, que se doivent de posséder étudiants et chercheurs. Un tel
puzzle semble poser l’interrogation majeure de savoir quel paradigme choisir afin
d’arrimer solidement son avenir universitaire à l’équipe gagnante…
La part française, très concentrée autour du Centre d’Études des Relations in-
ternationales de l’Institut d’Études politiques de Paris, ne peut, sans perdre son
originalité, se rallier entièrement avec armes et bagages aux seules théories améri-
caines. Elle doit s’en démarquer, afin de ne pas céder à ce dangereux « impéria-
lisme idéologique ». Pour cela, apparemment, elle a résolument choisi un chemin
qui la dirige vers le jugement de valeur. La position est habile et rejoint celle, tra-
ditionnelle chez les intellectuels français, d’épouser la posture du détenteur de la
vérité, afin de mesurer à l’aune de leur propre vertu, tout aussi bien les théories
des chapelles rivales que le comportement des États. Cette approche n’est pas
sans précédent, et dans la lutte qui opposait colombes et faucons aux USA, les
premiers avaient déjà très largement fait un choix éthique.
Lorsque le réalisme cherche des ancêtres à ses analyses, il invoque tout natu-
rellement Thucydide, Machiavel ou Clausevitz. Mais finalement, la théorisation
apparaît chez des auteurs comme Kennan, Morgenthau, Waltz (donc à une pério-
de récente) marquée par les violents conflits du XXe siècle. Considéré par certains
coryphées transnationalistes comme étroitement lié à la vision juridique, il s’en
distingue en fait très fortement. [23] L’opposition radicale apparaît sur la question
de l’idéalisme juridique qui suppose possible de dépasser les conflits par
l’institutionnalisation et le règne du droit.
Les réalistes, refusant de croire en une harmonie universelle des intérêts, sont
aussi des libéraux, au sens politique et économique du terme, mais ils se méfient
d’une régulation sociale rendue possible par le seul jeu de l’économie de marché.
Si des auteurs comme Kennan et Morgenthau conservent une partie de la
cosmogonie juridique, en ce sens qu’ils centrent leurs analyses sur l’État, en re-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 26
vanche ils pensent que la société internationale est par nature anarchique, régie
par la seule loi du conflit et la poursuite des intérêts nationaux. Le fondement dé-
rive du jugement pessimiste de Machiavel et Hobbes sur la nature humaine, où
l’homme déchu reste soumis à l’égoïsme de ses passions et ne trouve que dans la
force les moyens de satisfaire ses intérêts. Ils refusent donc d’accepter l’idée
d’égalité et s’en remettent à la puissance pour exprimer leur vision hiérarchique
du monde. Les États seraient ainsi condamnés à augmenter sans arrêt leurs forces
afin d’éviter la soumission ou la destruction. La seule issue à cette escalade se
trouve dans l’accès à des équilibres de pouvoir entre États, aussi fragiles
qu’inconstants.
Contrairement aux apparences, le réalisme n’est pas une théorie, encore moins
un paradigme, mais le résultat d’une expérience, d’une appréhension empirique
du politique. Toute l’erreur du réalisme fut de se présenter comme une théorie
alors qu’il décrivait l’art de la politique, immuable et changeant. La compréhen-
sion du réalisme doit se faire en fonction d’une philosophie de l’action très diffé-
rente du souci éthique. En revanche, le libéralisme tel qu’il est interprété dans le
paradigme éponyme est, lui, véritablement dogmatique et idéologique. En effet, il
entend déduire la politique d’un parti pris pacifiste, laissant supposer qu’il y aurait
une liaison mécanique entre l’économie de marché, la coopération politique, et
l’institutionnalisation des relations internationales.
Or les détracteurs de la pensée des réalistes les ont très précisément attaqués
sur la part théorique, négligeant ainsi leur réelle spécificité. Cela évoque la dis-
tinction existant entre les légistes en Chine, où la théorie se durcit de façon systé-
matique chez Han Feï par rapport aux recueils de pratiques exposés par ses prédé-
cesseurs. [24] Or Han Feï est le seul à ne pas avoir exercé de responsabilité politi-
que. Même les théoriciens réalistes les plus durs, comme Morgenthau, ne furent
pas vraiment des gouvernants.
Pour faire bref, le réalisme caractérise bien le tempérament de l’homme
d’action, sa volonté de lutte au service d’une cause qu’il fait sienne et qu’il veut
voir triompher par tous les moyens jugés opportuns et efficaces, en considérant
que l’intérêt qu’il défend passe avant toute considération de morale ordinaire. Le
monde que décrivent les réalistes correspond à un jeu pour lequel les acteurs doi-
vent avoir la maîtrise de leurs nerfs et obéir à la logique de la raison. Aussi
s’exprime-t-il au mieux dans le calcul stratégique. La conceptualisation fige cet
art mouvant et l’enferme à tort dans des règles apparemment précises. Méfiantes,
prudentes, rationnelles, raisonnables, telles devraient être les politiques étrangères
inspirées par le réalisme. Cela nous oblige à passer en revue les concepts invoqués
ou prêtés aux réalistes comme symptomatiques de leur pensée.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 27
1) L’État, pour eux, résulte d’une transposition anthropocentrique, symboli-
sant le retour à l’état de nature qui précède le pacte social. Moment qui réclame
toutes les ressources de l’intelligence, de la ruse et de la force, pour assurer survie
et sécurité, défendre son intégrité physique ; la frontière étatique en est le symbole
et la souveraineté l’attribut. Machiavel dans ses analyses du mal, fondateur de
l’ordre, trouve ici sa juste place.
Mais c’est sans doute sur ce point, du soi-disant stato-centrisme des réalistes,
que se portèrent les attaques les plus vives. Rosenau par exemple, en multipliant
le nombre des acteurs, se ralliait aux transnationalistes afin d’ôter tout privilège
particulier à l’État. Il est vrai cependant que les praticiens qui furent qualifiés de
réalistes travaillaient pour l’État et n’aimaient guère que leur « employeur » fût
déchu au niveau d’une quelconque ONG, encore moins de le sentir soumis à la
puissance de multinationales. Leur propre travail s’en trouverait du même coup
rabaissé, et pour un serviteur de l’État, ce sentiment n’était pas acceptable. Cette
réaction corporatiste ne doit pas faire oublier les leçons de l’Histoire.
Les réalistes savent très bien que l’État n’est pas la seule forme, ni la forme
nécessaire, de l’aménagement du pouvoir politique. D’ailleurs dans la bataille
bipolaire, chaque bloc implicitement, en [25] luttant pour la disparition de l’autre,
visait l’Empire qui aurait détruit les prérogatives de l’État westphalien. N’est-ce
pas d’ailleurs le cas depuis l’implosion de l’URSS ? Pas tout à fait, car la possibili-
té de gouvernance de cet ensemble planétaire en voie de constitution exige encore
le respect des préséances et du protocole des Nations. N’est-ce pas d’ailleurs la
leçon des vieilles techniques de l’Indirect Rule, pratiquées par les Anglais en In-
de, en Afrique ou en Asie ? Il serait en effet extrêmement désagréable de rappeler
à certains États que leur souveraineté n’existe plus qu’in partibus ! Cela permet
de ménager habilement un fait têtu, celui de la Nation, dont la disparition n’est
pas postulée par l’existence d’un Empire. Les réalistes ne négligent pas la longue
période qui a précédé le traité de Westphalie et s’en souviennent au moment de
gérer les affaires de la période contemporaine. Ils ont très bien saisi que politi-
quement les idéologies transnationales sont dangereuses dans la mesure où elles
glorifient l’abaissement de l’État. En fait les réalistes s’intéressent davantage au
pouvoir qu’à l’État, et ceux qui agissent au sein des USA ne voient aucune raison
pour renoncer à la suprématie de l’État au moment où sa puissance devient hégé-
monique.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 28
D’ailleurs Susan Strange, tout en se réclamant du réalisme (mais britannique)
a consacré une large partie de son œuvre à étudier les relations entre pouvoir poli-
tique et pouvoir économique, reconnaissant la puissance de ce dernier facteur.
De la même façon, aucun réaliste n’ignore que, dans la conduite des affaires,
le comportement stratégique doit tenir compte de tous les autres acteurs. Mais ils
savent, qu’à la différence des États, acteurs permanents, tous les autres sont spé-
cialisés, et parmi eux, beaucoup sont éphémères, donc vulnérables. Les acteurs
réalistes servent le pouvoir politique et se servent des autres pouvoirs pour aboutir
à leurs fins.
2) Autrement dit, ce souci permanent de survie du pouvoir trouve son expres-
sion dans le concept d’intérêt. Pris dans un sens rationnel, il postule le calcul de
l’investissement dans l’action pour en apprécier la rentabilité attendue. Trop coû-
teuse, il faut l’éviter, bénéficiaire, il faut l’engager. Bien entendu au regard des
thèses idéalistes, le calcul apparaît mesquin, indigne de la générosité humaine.
Mais les réalistes estiment que les biens sont mal [26] répartis, en quantités si
insuffisantes qu’ils obligent ceux qui les détiennent à organiser une veille cons-
tante pour ne pas en être dépossédés.
L’idée selon laquelle l’action de l’un provoque la réaction de l’autre et que
tout le scénario se construit de la sorte relève d’une notation juste, appartenant
aussi bien au réalisme stratégique qu’au constructivisme interactionniste. Elle a le
mérite de souligner la possibilité technique pour l’homme de changer le cours des
choses, selon la façon dont il « jouera » de ses atouts. Mais les conséquences à
tirer de ce propos doivent être prudemment circonscrites. L’acteur actuel, l’État,
hérite de certains rôles forgés par l’Histoire qui le contraignent. Pourquoi
l’Histoire a-t-elle été ce qu’elle a été ? Sans retomber dans le déterminisme téléo-
logique de l’Histoire, où et quand se situent les marges de liberté ? Pourquoi la
France a-t-elle cherché à conquérir ses frontières naturelles ? Pourquoi la Russie
a-t-elle couru vers les mers libres ? Et l’île anglaise, a-t-elle choisi par hasard la
maîtrise des mers ? Jusqu’où peut aller le constructivisme dans la création d’un
ordre nouveau ? D’ailleurs ce paradigme reste ambigu, car il peut être aussi bien
défini comme une postérité inavouée du marxisme, comme un libéralisme absolu,
ou bien encore comme la formalisation des principes généraux de stratégie à partir
de la théorie du jeu à deux joueurs de Newman et Morgenstern.
En fait, inspirés de la morale des Princes, de la raison d’État en action,
l’attachement patriotique des réalistes rend compte également du concept d’intérêt
national, tels qu’ils le décrivent. Chaque fois qu’ils ont voulu théoriser le contenu
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 29
pour démontrer sa persistance historique, ils ont sans doute mérité la critique
d’avoir usé d’un concept flou, commode, mais indéfinissable. Or pour saisir la
pensée réaliste, il faut au contraire réintégrer chaque auteur dans sa période,
l’écouter disserter de l’intérêt tel qu’il l’entend à un moment précis de l’Histoire.
En d’autres termes, l’intérêt est inséparable de la conjoncture et de la compta-
bilité imaginaire auquel doit constamment se livrer le Prince pour atteindre les
buts qu’il s’est fixé. Ceux-ci sont sans doute dictés par sa culture, mais aussi et
surtout par la froide analyse des moyens réels qu’il détient.
Il doit rester clair que la formulation abstraite du concept d’intérêt perd une
grande partie de son sens. Tout au plus, peut-il servir [27] de guide pour saisir ce
qui, à un moment donné, dans des circonstances particulières, génère la réaction
des gouvernants et lui suggère des objectifs considérés comme vitaux. Il n’y a
aucune possibilité « d’objectiver » l’intérêt, sans lui faire perdre son sens pluriel.
Nous avons affaire à des variables historiques et psychologiques congruentes,
incapables de se glisser dans un moule abstrait. Pour éviter ce reproche, les réalis-
tes se réfugient derrière un intérêt minimal commun à tous, celui de la survie et de
la sécurité, sans pour autant convaincre, car l’équation n’est pas plus solide, et le
concept toujours aussi indéfinissable, à moins de l’entendre comme la volonté des
États de perdurer. Le problème n’est pas pour autant résolu, car cette volonté est
identifiable dans toutes les organisations ou associations, même les plus modestes.
L’abstrac-tion ne sied pas au réalisme.
Devient alors très forte la contestation constructiviste qui fait de l’intérêt le ré-
sultat d’une interaction démunie de tout fondement antérieur qui serait la proprié-
té particulière et constitutive d’un acteur. Il y a une grande part de sophisme dans
cette présentation des choses. Sans doute pour passer sur la scène du théâtre inter-
national, tous les acteurs revêtent-ils masques et costumes de rôle. Mais ceux-ci
ne sont pas choisis au hasard. Ils sont construits intentionnellement afin de tenir
compte des contraintes du milieu. Quelquefois la tenue de scène les gêne aux en-
tournures pour la réalisation et la formalisation de leurs objectifs. Mais, tout aussi
bien, elle peut décupler la puissance des ruses et des stratagèmes. Autrement dit,
si l’intérêt en soi n’existe pas, tous les gouvernants agissent pourtant en raison
d’intérêts concrets parfaitement identifiables.
3) Bien entendu, cette vision des choses trouve son fondement dans
l’anarchie, censée régner entre les entités étatiques rivales, les projetant dans le
vide sauvage d’un « état de nature » antérieur à toute régulation. À cette vision
répond la démonstration selon laquelle ce vide est un trop plein, en voie
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 30
d’intégration grâce aux « régimes » et aux institutions internationales, réputées
échapper au contrôle étatique. À cela s’ajoutent toutes les thèses transnationalistes
démontrant la continuité interne-externe, dépeçant l’État de ses dernières capaci-
tés. Les néoréalistes s’accommodent très bien de tels arguments, car ils peuvent
[28] arguer tout aussi facilement que les organisations n’existeraient pas sans le
contrôle de l’État, que les « régimes » obéissent aux mêmes principes élémentai-
res de délégation et de coordination que ceux des services publics internes. Quant
à l’ordre international nouveau naissant des sociétés économiques « multinationa-
les », il n’est guère difficile de montrer, sans même recourir à l’argument de Gil-
pin sur la création de « Biens Publics » par l’État, que l’ordre libéral implique la
séparation du politique et de l’économie. L’existence, vite oubliée, des économies
planifiées, démontrait bien qu’une solution différente était possible, même si elle
ne fonctionnait pas correctement.
L’anarchie, dans le discours réaliste, est une simple commodité langagière,
pour montrer que l’égoïsme national doit l’emporter sur tout autre. Elle ne vise
pas à décrire un type de système politique sans règle, qui n’existe pas plus dans
les sociétés internes qu’internationales. Tout au plus les réalistes visent-ils l’idée
d’un degré plus grand de liberté existant dans la défense des intérêts, car
l’incompréhension des peuples aux questions de politique internationale leur lais-
se les mains plus libres. Cette « incompréhension » cache souvent d’ailleurs un
consentement implicite à l’emploi de moyens dérogatoires aux normes internes.
La victoire est le seul moyen de légitimation dont on peut s’enorgueillir au même
titre que d’un succès sportif. Le nationalisme est simplement inscrit dans le fili-
grane du discours, qui trouve commode de prétendre agir dans un état de nature,
afin de mieux y déployer ses stratégies. Simple ruse sémantique, l’anarchie est un
alibi commode pour libérer la puissance de ses entraves morales. La preuve en est
d’ailleurs donnée lorsque dans ce « vide » se déploient des stratégies de « gouver-
nance » ! Les réalistes en connaissent parfaitement les rouages, le seul problème
reste de les utiliser au profit de leurs mandants.
En d’autres termes il est curieux, voire inconséquent, de déduire l’effacement
de l’État dans les relations internationales, au seul prétexte qu’il existe une plura-
lité d’acteurs. C’est le fruit pourtant d’un choix clair des États en faveur d’un plu-
ralisme aussi bien interne qu’externe, comme il convient dans une société libérale.
[29]
4) Chacun s’accorde à dire que « balance of power » se comprend mal et que
sa signification est plus large, plus dynamique. En effet, ce concept est bâti com-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 31
me une sorte de guide de l’action visant à éviter la domination d’un État trop fort,
ce qui suppose et génère de multiples tactiques : se coaliser avec d’autres pour
résister à la montée en puissance d’un acteur, concert des Nations, appui apporté
aux États les plus faibles dans une guerre avec un voisin déjà trop fort, division et
subversion des coalitions, proposition d’échanges ou de compensations à
l’occasion d’un marchandage diplomatique, etc. Si l’on veut enfermer le principe
dans une règle fixe, il échappera à l’analyse, car il se définit davantage comme la
préoccupation stratégique générale d’un dirigeant, que comme la déclinaison de
principes et d’axiomes ; en fait les circonstances obligent à se fier à l’imagination
pour renouveler les modalités de l’action. En examinant l’histoire de la politique
de la Grande-Bretagne à l’égard du continent, les multiples recettes employées
pour le dominer témoignent de l’infatigable activité créatrice de l’imagination
stratégique.
5) D’où la nécessité de recourir à la puissance comme seul moyen de provo-
quer l’arbitrage du destin. Mais ici l’image est brouillée, car elle semble synony-
me de force déchaînée arbitrairement, pour assouvir la soif de domination de
quelque tyran. En fait cela ne diffère guère du « Si vis pacem para bellum », la
démonstration de la force est dissuasive par nature. Or comme l’oiseau minuscule
se pare de couleurs effrayantes pour dissuader le prédateur, la puissance est autant
réalité que subterfuge, car son but demeure bien la paix et non la victoire comme
le fait remarquer Raymond Aron. La puissance ne justifie pas la conquête, mais
fait plutôt l’éloge du gendarme gardien de l’ordre.
La puissance réaliste pourrait se définir comme le recours à la force contre la
violence, mais ce paradoxe passe souvent inaperçu, alors qu’il est la condition
essentielle pour arriver à la table de négociation, prélude à la paix.
Il ne faut pas prêter trop de naïveté irénique aux gouvernants et le discours
précédent est commode quand surviennent les critiques libérales. La loi de la
puissance est à la fois plus silencieuse et plus meurtrière. Surtout, là encore, pren-
dre la « théorie réaliste » au pied de la lettre conduit à une impasse. La mode [30]
condamne la puissance sur le fallacieux prétexte qu’elle n’est pas « calculable ».
Raymond Aron le dit lui-même, et d’autres, par la suite, ont condamné les entre-
prises d’auteurs comme Cohen ou Clyne et renoncé aux tables de la puissance
élaborées par Karl Deutsch. Ce concept n’est pas susceptible d’une définition
unique. En revanche, comment ne pas remarquer l’utilité du mot pour souligner le
fait qu’aucun acteur ne se lance dans une action sans avoir auparavant « évalué »
ses forces et celles de son adversaire ? Devrait-on renoncer à la beauté sous pré-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 32
texte qu’il est impossible de dégager des critères universels permettant de
l’identifier à coup sûr ? Pour autant, ce concept flou, sur lequel nous reviendrons
(cf. infra, p. 66 à 107), reste indispensable car il nomme cette polymorphie d’un
phénomène. Il ne sert à rien d’en refuser l’usage au nom d’une quelconque arith-
métique. Ce qui gêne, une fois encore, reste bien l’incapacité du théoricien à ac-
cepter que dans les sciences sociales les concepts n’obéissent pas aux mêmes dé-
finitions que celles utilisées en physique ou en chimie. Pour le saisir, une rupture
épistémologique est nécessaire, et on se doit d’accepter l’ambigu, le trouble, la
polysémie, comme un moyen empirique et utile rendant accessible à un moment
donné un fait de « plus grande puissance ».
En rendant compte de cette façon très élémentaire de la théorie réaliste, il est
aisé de reconnaître les sources européennes de la conduite des affaires étrangères
dans la vieille Europe. Toute l’histoire du continent se trouva réglée sur ces prin-
cipes qu’incarnèrent parfaitement des personnalités comme Louis XI, Talleyrand
ou Metternich. Clausewitz, en s’attachant à décrire les règles de la guerre, ne fit
pas autre chose qu’affirmer la subordination des militaires aux politiques, seuls
maîtres des chemins de la paix. Autrement dit le réalisme se ramène à un art de la
politique, transposé dans les relations internationales.
Pour cette raison il est impossible d’invoquer une quelconque théorie réaliste
qui sera toujours incapable d’enfermer sa subtilité dans des concepts fixes et défi-
nitifs. Bien au contraire cette formulation paradigmatique du réalisme prête le flan
à toutes les critiques. Elles furent nombreuses, mais finalement, s’attaquèrent da-
vantage à une illusion dogmatique qu’au cœur même des arguments subtils du
réalisme.
[31]
Avant de se livrer aux analyses « déconstructivistes » des ennemis du réalis-
me, notons, avec quelque ironie, qu’elles se trouvent défendues par des auteurs
américains, alors que celles-ci symbolisent tout l’immoralisme de la vieille Euro-
pe que les Pères fondateurs avaient fui pour cette même raison.
En bref, cet inventaire avait pour but de faire apparaître le caractère axial, ma-
triciel de la théorie réaliste, principalement visée par tous les déconstructeurs,
quel que soit leur point de départ méthodologique. Mais peu importe que l’État ne
soit plus un acteur unifié, qu’il partage l’initiative de la politique extérieure avec
des organisations multinationales, que sa souveraineté s’efface comme cela est
prévisible dans une société pluraliste. Seul l’acteur réel doit être pris en compte
pour un réaliste. Il en va de même pour la distinction interne-externe. Tous es-
saient de démonter ce qu’ils considèrent comme les dogmes fondateurs du réalis-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 33
me, alors qu’ils poursuivent de leurs foudres la forme illusoire que prend le ré-
alisme chaque fois qu’il veut être considéré, lui aussi, comme une théorie. De ce
fait, chaque critique porte à faux. Sans doute l’intérêt national devient flou et
équivoque après le passage du culturalisme et cède le pas à des formes singulières
d’intérêts particuliers, tous incapables de s’unifier pour fonder une théorie. Mais
jamais aucun acteur « réaliste » n’a contesté la spécificité des intérêts. Pour ce qui
est de la puissance, symbole honni des politiques de force, faute encore de pou-
voir en présenter une définition précise et « scientifique », il paraît désormais pré-
férable de déclarer sa mort ou bien de la remplacer par un substitut édulcoré :
l’influence. Cette critique est de l’ordre de la conjuration, car le phénomène de-
meure ! Quant à l’état d’anarchie, supposé définir le milieu international, sa remi-
se en question par les mécanismes de régulation systémique mis à jour par les
structuralistes, ne fait pas disparaître l’État, toujours prêt à renaître, toujours vigi-
lant. Tout au plus celui-ci s’incline-t-il quand il est le plus faible dans une relation
avec une entreprise multinationale qui le soumet. Mais c’est la conséquence de
son impuissance et non la preuve générale de la fin des États. Le tableau ci-après
illustre l’enjeu destructeur des nouveaux paradigmes, en même temps qu’il souli-
gne le caractère matriciel de la thèse réaliste.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 34
[32]
Tableau de la déconstruction de la théorie réaliste
L’État Exter- Puissance Intérêts natio- Combat-
ne/interne naux conflit
1) Fonde- Seul acteur L’anarchie L’équilibre maximiser
ments du
Balance of
réalisme
Power.
2) Critiques
marxistes 1) les forces Lutte capi- Domination Intérêts inter- Lutte des
de production tal/social par la puis- nationaux du classes mon-
sance des Prolétariat diale
peuples révo-
Internationa-
lutionnaires
lisme proléta-
conduits par
rien
le sens de
l’histoire
libérales 2) pluralité Continuité du Incalculable Culturalisme - Processus
des acteurs marché inter- doute complexe
ne/externe sans com-
mencement ni
fin
transnational 3) Organisa- K. Deutsch Appréhension Fonctionna- Organisations
tions interna- subjective lisme (mo- internationa-
tionales teur) les
influence
Régimes
internatio-
naux
Structurales et 4) Système Autorégula- Attribués par Modelés par Problèmes du
systémiques prime l’État tion le système le système changement
de système
Constructivis- 5) Interac- Perceptions Rôle Auto- Solidarité
tes tions construits et possible
non donnés
- Identités
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 35
[33]
Il reste cependant à préciser les raisons pour lesquelles ces querelles entre pa-
radigmes sont aussi violentes et si elles dépendent vraiment de la complexité des
relations internationales. Il semble au contraire qu’elles soient surdéterminées par
des motivations idéologiques.
B. Les fondements de la querelle
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La persistance du réalisme se manifeste par sa capacité à s’enrichir de nouvel-
les méthodes des sciences sociales, principalement développées après la deuxième
guerre mondiale. Quant à ses adversaires, ils montrent par leurs hésitations qu’ils
ne peuvent pas véritablement l’oublier. Ainsi des transits fréquents d’un paradig-
me vers l’autre prouvent le fait. Prenons à témoin les repentirs de Robert Keohane
qui, de lui-même, reconnut le caractère simpliste du modèle réaliste tel qu’il le
définissait, afin de l’opposer à « l’interdépendance complexe ».
Quant à Ernest Haas, approfondissant son étude de la CEE, il devint sceptique
sur les mérites du néofonctionnalisme ou, en tout cas, sur la possibilité de consi-
dérer l’intégration européenne comme un modèle susceptible d’être étendu à
d’autres États. En effet, le caractère particulier du traumatisme de la seconde
guerre, le contexte de dissuasion nucléaire, les valeurs historiques et culturelles
des États européens constituent des conditions non reproductibles dans d’autres
aires géographiques.
Ce dernier se consacra alors à l’étude de la « gouvernance » mondiale en ana-
lysant le fonctionnement – défectueux pour lui – des grandes organisations inter-
nationales. Il n’est pas isolé dans son cas, et une lecture plus attentive montre en
fait que des auteurs comme Karl Deutsch, à partir du behaviouralisme,
s’attachèrent à l’étude de la puissance et en recherchèrent les indicateurs dans des
analyses quantitatives raffinées.
Cela nous amène à poser la question fondamentale : toutes ces attaques sont-
elles dictées par un souci scientifique, ou émanent-elles de jugements idéologi-
ques ?
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 36
[34]
a) Théories, idéologies et philosophies
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Il est très hasardeux de penser que l’introduction de méthodes scientifiques ri-
goureuses ferait totalement disparaître les référents idéologiques de chaque au-
teur. La plupart, d’ailleurs, d’origine européenne, avaient dû fuir devant l’avancée
du nazisme et se méfiaient viscéralement de tout compromis avec le Mal, c’est-à-
dire l’État. Ernest Haas, par exemple, s’intéressait de près à l’intégration euro-
péenne, mais il le faisait avec l’espoir que ce processus étonnant ferait disparaître
la relation directe du citoyen à l’État, cause des désastres militaires d’origine na-
tionaliste. L’attachement à une société internationale équilibrée, pacifique, débar-
rassée des pulsions agressives prêtées aux États, obligerait à rechercher des modè-
les idéaux supranationaux, à s’intéresser à la gouvernance mondiale et à rejeter les
relations de force. En cela, il poursuivait le vieux rêve des juristes. Mais
n’oublions pas que des auteurs réputés « réalistes » comme Henry Kissinger ou
Georges Kennan, refusaient l’engagement américain au Vietnam !
On pourrait déjà prétendre que les oppositions théoriques reproduisent le cli-
vage droite-gauche, où les réalistes occuperaient la place des conservateurs en
politique interne et les idéalistes libéraux celle de la vertu pacifiste et coopérative
de la gauche. Pour ces raisons, les premiers furent présentés comme des faucons
incapables d’imaginer une politique séparée de la force (attaque très exagérée,
songeons à la référence coopérative du Congrès de Vienne chez Kissinger), les
libéraux, au contraire, feraient toute confiance au marché, se substituant progres-
sivement à l’autorité de l’État et conduisant directement à la paix.
En fait la grande question politique posée par les relations internationales de-
meure, comme l’a montré Raymond Aron, la dialectique paix et guerre. On cons-
tate que sur ce thème paradigmatique, les théoriciens recherchent dans les matri-
ces philosophiques la solution au problème. Tantôt ils redoutent la part maudite
de l’homme, sa volonté de puissance ou de domination, et l’État devient le sup-
port anthropocentrique d’une volonté de résistance cherchant à faire preuve de sa
capacité à protéger l’unité nationale. De ce point de vue, les réalistes ressentent
profondément l’influence [35] des philosophies pessimistes sur la nature humaine
et se réclament d’une vision héroïque et tragique du monde, très inspirée par une
métaphysique du Mal. Pour eux, le conflit est la source même du changement, ce
qui les oblige à courir après ce mystérieux concept d’équilibre, moment de stabili-
té dont le secret réside dans l’art de la politique. Car le pouvoir, davantage que
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 37
l’État, est au centre des débats. Cette lignée philosophique, très aristocratique, ne
s’intéresse qu’au moment où l’homme doit prendre sa décision pour s’engager
dans l’action. La volonté reste ainsi au centre de son système de représentation et,
d’une certaine façon, implique une vision subjectiviste dans la mesure où l’État se
trouve investi des mêmes attributs que l’homme. Mais faut-il reconnaître qu’à un
moment donné l’État est toujours un homme ! Il y a toujours un décideur ultime,
quelle que soit la chaîne de contraintes qui conduise au choix.
Mais il est parfaitement possible de réfuter cette vision du monde et de
l’imaginer sur de tout autres fondements. Ainsi Locke croyait que la faim seule
caractérisait l’état de nature. Il justifiait ainsi l’existence de la propriété et de la
liberté du commerce. À partir de là, cette option peut conduire vers un quiétisme
matérialiste et hédoniste lié à la vision libérale de l’économie de marché. Remar-
quons, à titre incident, que la concurrence des intérêts présentée comme débou-
chant sur ce moment privilégié où le conflit se transforme en harmonie est tout
aussi mystérieuse dans son approche que « l’équilibre » des réalistes.
De ce fait toute procédure juridique ou politique pouvant conduire à l’entente
leur paraît supérieure a priori aux démonstrations de force et aux moulinets des
militaires. Encore faudrait-il faire attention à de nouveaux Munich !
L’irénisme libéral trouve sa limite chaque fois que l’adversaire n’en partage
pas les valeurs. Mais son adoption entraîne immédiatement, au moment de
l’analyse des relations internationales, une préférence très nette pour le paradigme
transnationaliste ou pour les théories de la coopération poussées jusqu’à
l’intégration. De la même façon, la préférence idéologique pour l’objectivisme
conduira à choisir les théories structuralistes et systémiques, négligeant
l’importance des acteurs. Nous retrouvons donc à ce niveau les mêmes opposi-
tions qu’en philosophie [36] où se déploie le combat entre métaphysique du Mal
et philosophie optimiste, entre universalisme libéral et relativisme culturel, entre
objectivisme et subjectivisme, lesquelles oppositions génèrent des méthodes
d’approche, mais ne font jamais oublier leur parti pris sur la nature de l’homme et
l’ontologie. Il ne saurait être question de considérer ces surdéterminations philo-
sophiques comme la source plausible de paradigmes réellement explicatifs.
Ajoutons, pour ne négliger aucun aspect, l’influence des théoriciens féminis-
tes qui, comme J.Ann Tickner soulignent la position très voisine des réalistes et
des libéraux en l’attribuant à leur vision « masculine » de la société internationale.
En particulier les concepts de « sécurité » et « d’instabilité » dépendraient forte-
ment de leur vision « machiste » du monde.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 38
Cependant la relation à la philosophie n’explique pas l’alternance des « mo-
des » dans le choix d’une théorie des relations internationales.
b) Théories, doctrines de politique étrangère et Histoire
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Théoriquement, nous serions confrontés à des paradigmes contradictoires dont
chacun prétendrait expliquer le sens et la conduite des relations internationales,
justifiant ainsi le jugement d’éclatement. Rien n’est plus faux que ce propos.
Tout d’abord ces théories sont datées du fait de leurs conditions historiques
d’émergence. Elles ont un très fort contenu historique et leur formulation abstraite
ne peut cacher leur profond ancrage dans un débat précis de politique étrangère.
Moins que des théories, mais légèrement plus que des doctrines, elles expriment
fortement des opinions de politique étrangère. Nous avons déjà esquissé l’idée
selon laquelle la représentation juridique du monde était fortement liée à un subs-
trat idéologique et exprimait une forte nostalgie de l’Empire. Cela donnera nais-
sance à une voie possible au maintien de la paix et de la sécurité par la transposi-
tion des mécanismes internes de l’État dans la société internationale, qui se
concrétisèrent à la SDN puis à l’ONU. Remarquons au passage l’importance de ce
discours qui réussit à convaincre suffisamment de partisans pour faire naître une
organisation. Mais l’idéologie wilsonienne ne réussit pas à attirer [37] les USA et
à les faire adhérer à la SDN, la privant ainsi d’un pivot hégémonique puissant.
L’incapacité de cette organisation à décourager les initiatives du fascisme et
du nazisme fut éclatante. D’un certain point de vue, dans une société aussi « hété-
rogène » que celle de l’entre-deux-guerres, l’arme du droit était une barrière de
papier contre des puissances acquises au primat de la force. Face à l’angélisme,
mais surtout au « constitutionnalisme » naïf et au « constructivisme » subjectiviste
des auteurs du Pacte de la SDN, se dressait une coalition d’hommes d’État et de
théoriciens qui souhaitaient opposer la force à la force. Les réalistes avaient par-
faitement compris que la nature « anarchique », ou plus exactement conflictuelle,
de la société internationale ne permettait pas d’enclencher un processus d’union
juridique de type quasi fédéral. Se nommant réalistes pour faire front contre
« l’idéalisme » des autres, ils bâtirent leur construction théorique sur le pilier de
l’État, souverain et égal, défendant ses intérêts par la force, si nécessaire. Ce
choix théorique avait aussi l’ambition de faire renoncer les Républicains à leur
traditionnel isolationnisme. L’ambiguïté n’est pas absente de cette formulation et
elle est sans doute à l’origine du contresens sur son interprétation. Le danger de la
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 39
formulation réaliste tient à sa sacralisation de l’État, sans doute exagérée, mais
néanmoins nécessaire à cette époque, puisque lui seul détenait de facto la capacité
militaire. Il est donc normal que cette théorie ait provoqué la réaction de ceux qui
croyaient en la possibilité d’un monde coopératif où les intérêts finiraient par
converger harmonieusement, grâce à l’économie de marché, en conformité avec
les thèses libérales. De ce fait ils faisaient procès à l’État d’attenter volontaire-
ment à la paix. Sa nature même était suspectée de bellicisme.
La thèse libérale correspondait assez bien aux USA, du moins à une large par-
tie de l’opinion acquise aux valeurs du capitalisme et de l’individualisme. Mais
leur opposition aux réalistes était extrêmement ambiguë, car elle se limitait au
choix des moyens pour conduire vers la paix. Les réalistes partageaient avec eux
une croyance identique dans la valeur de la liberté individuelle et de l’économie
de marché. En revanche, ce commun attachement ne pouvait que provoquer la
réaction des marxistes et justifier leurs critiques de l’inégalité et de l’exploitation
existant dans le [38] monde bourgeois. De ce fait ils contribuaient à la critique de
l’État, en remplaçant la vision atomistique par un faisceau des forces organisées
dans de grands blocs, transcendant la machine étatique, qu’ils vouaient à la dispa-
rition.
Et ce n’est pas la fin de la deuxième guerre mondiale qui allait apaiser le dé-
bat, car à nouveau, l’État se trouvait en procès, attaqué qu’il était pour avoir été
l’instrument de la puissance de l’Axe germano-italien. Plus grave encore, la
confusion entre souveraineté de l’État et nationalisme aurait eu pour résultat natu-
rel de conduire à la guerre. En raison de cela, la théorie se divisa alors entre deux
courants. L’un voulait rechercher dans des mécanismes d’intégration politique,
dans le multilibéralisme institutionnel, une solution au problème de la sécurité.
L’autre, tout à fait conscient des dangers encourus par la guerre froide, choisissait
la voie du néoréalisme pour conduire l’immense conflit idéologique et militaire
entre les USA et l’URSS. Cette dernière génération du réalisme donna naissance à
un fort courant théorique avec des personnalités brillantes comme Georges Ken-
nan ou Henry Kissinger, qui tous cherchaient par le moyen de la puissance à trou-
ver un équilibre stable, une balance égalitaire dans le conflit bipolaire.
La fin de l’URSS déclencha une autre problématique où les « néolibéraux » eu-
rent la part belle du fait du recul de la puissance militaire liée à la disparition d’un
« ennemi » crédible. La formidable expansion qui en résultait favorisait
l’intégration du monde et privilégiait le mode coopératif pour régler les diffé-
rends. De nouveau, la question de l’État était au centre de la discussion. Fallait-il
s’en remettre à un système mondial commandé par les valeurs et la puissance hé-
gémonique américaine, ou bien fallait-il rechercher dans le multilatéralisme (John
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 40
Gérard Ruggie) ou l’institutionnalisation onusienne les clés d’un nouvel ordre
systémique ? La réponse de la réalité sera toujours plus forte que la théorie ! Ain-
si, les attentats du 11septembre mirent fin à la controverse et, d’un coup, pulvéri-
sant la thèse transnationaliste, réhabilitèrent la puissance de l’État, seul capable de
détruire les réseaux terroristes structurés d’ailleurs de façon quasi étatique et sou-
tenu par des États qui prenaient pour cible le « Grand Satan » et ses émules « infi-
dèles » du monde « occidental ». On oublie trop, maintenant, l’éloge fait par les
libéraux de la valeur « intrinsèque » du concept de réseau, encouragé, parce qu’il
atténuait l’influence de l’État !
[39]
En mettant en évidence la variable historique, nous voulons simplement mon-
trer que la dispute était liée, dans le monde américain, aux orientations de la poli-
tique étrangère. Seul un axiome praxéologique dictait leur contenu : comment
maintenir la paix et la sécurité sans nuire aux intérêts américains ?
c) Le problème de l’écart entre les théories
et la structure de la pensée en Occident
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En outre, et de façon conséquente à la précédente remarque, il n’est pas inutile
de faire apparaître le substrat idéologique de ces querelles, avec pour intention de
démontrer leur très grande proximité. Une forte tendance à considérer les courants
réalistes ou libéraux comme des métathéories se manifesta en effet chez certains
auteurs américains, comme Alexander Wendt qui, à la suite du structuralisme de
Michel Foucault, recherchèrent dans toutes les théories les points de convergence
épistémologique. Wendt se présente lui-même comme un « constructiviste », ou
théoricien du second rang. Il s’attache à démontrer l’identité de vue des néolibé-
raux et des néoréalistes, reposant toutes les deux sur un « atomisme ontologique et
un positivisme épistémologique ». En bref, il reproche aux deux théories de réifier
des instances, que ce soient l’agent, l’État, le système mondial. Sa critique porte
sur l’absence d’étude des processus qui permettent aux structures d’exister et de
se construire mutuellement par un système d’interactions et de feedback. Ces deux
théories contestées conduiraient en effet à négliger une véritable ontologie qui
« cesserait de considérer action et structure comme deux forces d’un antagonisme
dualiste ».
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 41
Cette analyse vient à point nommé pour replacer les théories à leur juste en-
droit, c’est-à-dire à un moment de la pensée occidentale dicté de façon étroite par
sa tradition culturelle.
Nous croyons que pour saisir les luttes (ou soi-disant telles) des paradigmes, il
est nécessaire de les appréhender grâce à un outil philosophique qui abrège leurs
distances. Le point de vue occidental, son mode de raisonnement, est traditionnel-
lement binaire. Ainsi, toutes les grandes disputes se sont concentrées sur
l’alternative entre deux pôles antithétiques et rivaux : réalisme et nominalisme,
objectivisme et subjectivisme par exemple. La prise en [40] compte des relations
internationales fut soumise à la même loi culturelle et donna naissance à des théo-
ries reposant sur des antithèses. En fait, celles-ci procèdent les unes des autres et
s’engendrent mutuellement. Le point de vue juridique n’est pas tellement éloigné
du réalisme, dès lors que le premier est débarrassé de son idéologie moniste et
qu’il a définitivement oublié le fantôme impérial. La preuve en est que les juristes
s’accommodent fort bien des entorses au principe d’égalité des États, acceptant le
droit de veto des grandes puissances au Conseil de Sécurité. De la même façon,
les réalistes ne refusent pas l’idéal de paix qu’ils croient trouver dans un équilibre
de puissance, sans doute mystérieux, mais qui néanmoins, pendant toute la durée
du système bipolaire, a assuré l’absence d’une guerre centrale. Resterait une op-
position entre libéraux et réalistes portant sur la nature humaine et la possibilité
d’un univers pacifique. Mais ce débat n’est pas propre aux relations internationa-
les et d’une certaine façon il est épuisé : plus personne ne songe à raisonner de la
sorte sur ce problème. Bien plus, il ne nous paraît plus contradictoire de reconnaî-
tre la coexistence des deux pulsions chez l’être humain, sans besoin nouveau de
reprendre la querelle du XVIIIe siècle sur l’état de nature. Poser la question de
savoir si l’homme est bon ou mauvais relève bien de la métaphysique.
Plus précisément, nous voulons dire qu’il existe en Occident une structure de
la dispute dont la procédure est réglée comme un ballet. Toute thèse entraîne, par
respect d’un principe dialectique imaginaire, une antithèse radicalement contraire,
puis, faute de synthèse, le paradigme qui a dominé pendant un moment, devient la
cible et cède devant la déconstruction. Une fois le travail effectué, intervient une
phase réflexive et critique sur la nature même des théories ayant servi à la décons-
truction. Si nous considérons que la structure de la querelle est plus importante
que le contenu des discours illustratifs, alors tombe l’idée d’un éclatement de la
théorie. L’écart est voulu par le système culturel occidental, afin de justifier des
opinions idéologiques subjectives. Davantage encore, la querelle témoigne d’un
besoin analytique constant cherchant à séparer et à autonomiser les catégories, au
risque d’oublier les liaisons qui animent l’ensemble. Nous pouvons alors présu-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 42
mer qu’une fois cassée la coquille protectrice donnée par la culture, nous devrions
nous trouver en présence d’un corpus relativement homogène et déjà enrichi.
Dans cette dernière hypothèse, il faut [41] postuler que l’éclatement est de l’ordre
du spectacle, et que s’en tenir à ce niveau ne dit rien des problèmes réels des rela-
tions internationales et de leurs acquis les plus certains.
À l’inverse, nous pouvons soutenir un principe de mitoyenneté des théories
facilitant la transhumance de l’une vers l’autre, sans pour autant se renier. Ainsi la
« théorie » des « régimes » peut aussi bien être considérée comme un prolonge-
ment habile du néoréalisme qu’une illustration du néoinstitutionnalisme. De la
même façon, la division réalistes-libéraux se fait sur le choix des moyens ; en fait
la diplomatie des compensations, des arrangements, du compromis poursuivie par
Henry Kissinger, est tout à fait proche des recommandations libérales. Dans le
même sens, le « réalisme » de Susan Strange se présente comme une critique du
premier des dogmes du réalisme, l’État, au nom du deuxième, la puissance ! Le
fonctionnalisme et le systémisme traduisent sans doute une méfiance à l’égard des
États, mais qui va progressivement s’atténuer à un point tel que finalement la
coopération fédérée entre États apparaîtra comme un moyen indispensable pour
répondre aux attentes des citoyens et débouchera sur la « gouvernance » de la
« Société politique mondiale ». De la même façon, les prolongements modernes
de la pensée réaliste chez Barry Buzan théorisent la « société anarchique mature »
qui rejoint les préoccupations du transnationalisme désireux d’intégrer les attentes
sociales des individus.
Il est facile d’imaginer, en recourant aux matrices fondamentales de la pensée
chinoise, la construction d’une théorie des relations internationales qui, ignorant
la distinction binaire occidentale entre le Bien et le Mal, rendrait infiniment mieux
compte du sens réel des politiques internationales.
d) La théorie comme substitut à la religion
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Une tendance psychosociale des relations internationales s’attache à mettre en
évidence des traits de caractère des gouvernants, à en dresser la typologie pour
mieux apprécier ou prévoir leurs comportements. Cette étude mériterait d’être
faite pour les intellectuels-théoriciens, auteurs de théories. Il apparaîtrait sans dou-
te que leurs origines, souvent des Européens chassés vers les USA par le nazisme,
mais aussi des enseignants ou des praticiens, [42] influencent fortement leur dis-
cours. Dans tous les cas, ils ont tendance à agir de façon quasi religieuse, comme
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 43
pourrait le faire un clergé laïc, mettant dans les paradigmes la même volonté
d’explication ultime que celle procurée par des dogmes religieux. Sans doute cette
tendance dépend fortement de la pensée occidentale, très marquée par le ques-
tionnement métaphysique. Nul étonnement alors que la part transcendante ne de-
vienne une obsession, et que, dans la construction théorique, soit placé l’espoir
inconscient de découvrir l’explication dernière. Paradigme, étymologiquement
parlant, signifie déclinaison et, sans déformation du sens, nous pouvons accepter
l’idée que le paradigme « fait fonction » de dogme à partir duquel peut se déduire
le « sens » de l’objet étudié. Et c’est pour cette raison que nous refusons l’idée
même de paradigme.
Les apports méthodologiques seraient alors postérieurs, instrumentalisés au
service de l’affirmation dogmatique. Il y a dans la volonté de dicter sa conduite au
Prince – très sensible encore lorsque certains coryphées français du transnationa-
lisme parlent de « l’évolution de la capacité de l’État vers sa responsabilité » –
une revendication de pouvoir incontestable. Il n’est pas inutile non plus de consta-
ter que la partie de la doctrine non pratiquante – purement mystique – marque une
profonde détestation à l’égard des théories réalistes qui dévoilent trop crûment à
leurs yeux les déterminants en termes de force. La dévaluation de la puissance de
l’État ressort de ce besoin inconscient chez ces théoriciens de mettre en place une
autorité qui lui soit supérieure et dont ils seraient les grands prêtres. Cette straté-
gie de la dénégation ne doit pas être prise pour argent comptant. L’accumulation
des preuves servant à démontrer la faiblesse de l’État, sa transparence, devient
alors suspecte et doit entraîner un doute méthodologique quant aux présupposés
idéologiques tapis dans l’ombre. La projection de l’ambition personnelle dans un
paradigme l’entache de soupçons et oblige à rétablir l’équilibre du côté des réalis-
tes. La querelle d’ailleurs n’est pas sans rappeler celle qui opposait les théologiens
réalistes (pris au sens de la réalité des idées générales) aux nominalistes plus em-
piriques et plus pragmatiques. La perpétuation du débat du XIIIe siècle dans les
joutes du XXe, opposant toujours les praticiens en charge des affaires aux moralis-
tes, [43] est une preuve supplémentaire de la force de la continuité du génie occi-
dental et des formes académiques dont il use pour exprimer ses doutes, ses
controverses, et surtout son ignorance. Qui est capable de dire aujourd’hui si les
idées générales existent en soi ou par soi ? Qui demain s’intéressera au fait de
savoir si le système international est régi par des lois autonomes qui s’imposent
aux États, ou si au contraire, il n’est que la résultante des décisions libres des ac-
teurs ?
La persistance des cultures, également constatée dans l’approche empirique de
l’école anglaise, nous fait donc pencher en faveur d’une grande prudence dans
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 44
l’appréciation de la validité des paradigmes défendus par chaque école, au moins
en tant que clefs uniques pour la Vérité. En revanche, ils correspondent parfaite-
ment bien à des déclinaisons locales de la pensée politique, au sens de la plus pure
tradition occidentale.
Toutefois ce débat sur la métathéorie apparaît à un moment précis de
l’évolution de l’Histoire, celui où la très grande bataille russo-américaine se ter-
minant, règne une sorte de sérénité irénique qui pousse à faire de l’épistémologie,
faute de trouver un sujet passionnant. Gageons que l’apparition du terrorisme en
pleine lumière de l’actualité relancera le débat et donnera un nouvel élan aux
controverses théoriques !
e) La résolution stratégique des conflits théoriques
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En fait toutes les constructions théoriques reposent sur un double ancrage dans
l’Histoire comme suite de précédents d’une part, dans la pratique la plus immé-
diate d’autre part. Les deux aspects conditionnent la naissance d’une technique
d’apprentissage par l’exemple, assorti d’une attitude normative afin de guider le
Prince dans son action.
Une première source d’opposition survient dès lors qu’apparaît la spécialisa-
tion de chaque auteur dans l’une ou l’autre de ces voies, insistant tantôt sur
l’action, tantôt sur la morale. La différence dépend uniquement de la qualité de
l’auteur, soit qu’il ait en charge la conduite des affaires, soit qu’il recherche une
voie idéale vers la paix et la sécurité. Le réalisme correspond au premier cas de
figure, l’idéalisme au second. En fait le réalisme [44] est le nom de guerre de la
pensée stratégique, source de tout art de la politique. La grande erreur du réalisme
réside dans son ambition d’accéder à la théorie et d’avoir voulu enfermer dans des
concepts rigides, le flou, le hasard, l’agility, l’habileté et la ruse, qui sont des né-
cessités évidentes de l’action mais se refusent à toute clôture conceptuelle.
Il faut donc reprendre le problème avec un autre regard et rechercher dans la
voie de la stratégie le point de convergence.
Le marxisme, par exemple, aboutit à la praxis, instrument dialectique de
l’accomplissement de l’histoire par le jeu des agents réels, le libéralisme cherche
ou espère construire la paix par l’intégration économique puis supranationale.
Quant au réalisme, de toute évidence, il trouve dans la montée en puissance des
acteurs le chemin tactique des forces, condition concrète de la stabilité d’un sys-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 45
tème. La discussion, finalement, porte sur les moyens jugés les plus efficaces pour
atteindre un but identique. Si donc nous faisons abstraction de la part métaphysi-
que, dont les oppositions relèvent strictement de la philosophie occidentale, seul
subsiste comme questionnement le choix technique pour pallier le désordre inter-
national.
De ce point de vue, la pensée marxiste est exemplaire. La stratégie y prend le
nom de praxis et désigne tous les moyens utiles à la réduction des contradictions.
À partir d’une analyse sociologique des coalitions dictées par les grandes forces
économiques à l’œuvre dans le monde, se dégagent des règles d’action qui sont
l’objet même de la définition des relations internationales. En s’appuyant sur la
partie dominée des États dominants, le camp socialiste détient le levier qui affai-
blira tellement les capitalistes qu’ils seront obligés à recourir à la guerre pour vi-
der leurs querelles. Tout est déjà dans la théorie dialectique : subordination hié-
rarchique de l’État en fonction de sa puissance, continuité de l’interne et de
l’externe, fonctionnalisme des coalitions, structure bipolaire formée par les sys-
tèmes capitalistes et socialistes, toutes les matrices paradigmatiques sont aper-
çues. Cependant, la réalisation des Lois de l’Histoire dépend de la réussite straté-
gique dans l’affrontement des mondes. Peut-être même toute la théorie occidenta-
le n’est-elle qu’une tentative pour laïciser le marxisme et en récupérer l’apport
méthodologique tout en lui substituant une autre téléologie. Cela ne doit pas faire
oublier que le marxisme est partie prenante de la philosophie occidentale dont il a
synthétisé [45] tous les grands thèmes essayant de réunir le renouvellement du
manichéisme chrétien avec le sens de la stratégie présent chez Machiavel. La dé-
construction du marxisme fait apparaître ces deux éléments constitutifs qui resur-
gissent séparément dans la théorie occidentale, à la fois sous la forme d’une direc-
tion normative à donner aux relations internationales et sous celle d’une quête de
la meilleure stratégie.
Bien évidemment, nous retrouvons le même souci dans la théorie réaliste qui
apparaît comme une sorte de laïcisation empirique de l’analyse marxiste mise au
service du monde capitaliste. Cela semble plus improbable chez les idéalistes-
libéraux, qu’ils soient inspirés par une approche fonctionnaliste ou béhaviouralis-
te. Et pourtant, tous désirent mettre au point une technique pour déposséder l’État
de sa part guerrière et pour le soumettre à un engrenage de coopération dont il ne
pourra plus se libérer.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 46
C) Conclusion
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Les développements précédents semblent prendre fait et cause pour le réalis-
me. En fait le problème n’est pas là. Car nous avons accepté tous les arguments
développés contre la « théorie » réaliste. Notre propos visait à détruire l’écart pré-
sumé entre lesdites théories, à refuser à chacune le caractère paradigmatique dont
elles se réclament. Le seul moment où elles diffèrent vraiment concerne la part
idéologique relative à la nature de l’homme, à sa morale, à son avenir. Mélange
d’utopie quant aux buts et de métaphysique quant à la nature même de la guerre,
les théories des relations internationales débouchent toutes sur un problème
concret : comment gouverner pour le plus grand intérêt de son peuple ou de
l’humanité ? En cela elles rejoignent la question essentielle, celle de l’art du poli-
tique, qui ne se laisse jamais enfermer dans un jardin muré, qui n’accepte pas de
se couler dans des concepts préconstruits. La pratique exige le flou, l’ambigu, la
ruse, le secret, tantôt elle se fait douce et conciliante, tantôt elle apparaît dans tou-
te sa brutalité. Si des voies pacifiques de coopération sont possibles, elle ne les
refuse pas, mais cherche à les contrôler à son profit. Si la guerre est nécessaire,
elle sera conduite avec acharnement. La seule concession sera d’ordre visuel, en
cachant les morts réels afin de ne pas choquer la sensibilité du spectateur.
[46]
Quelle est alors la théorie qui réponde le mieux à ces nécessités ? Aucune et
toutes en même temps. Chacune murmure la meilleure solution à l’oreille du
Prince, lui propose ou paix ou violence, mais le laisse toujours seul devant son
choix. Seulement les hommes qui ont forgé les réponses obéissent à des injonc-
tions contraignantes. Ils se laissent guider par leurs valeurs, consciemment ou
non, mais surtout du fait de leur origine occidentale, ils tirent de leur culture ou
des nécessités de carrière, des impératifs qui rendent leurs œuvres incomplètes.
Car pour subsister dans un univers manichéen, les théories doivent se répartir sur
des points antithétiques et s’y fortifier afin de mieux attaquer l’adversaire. Posi-
tion de combat qui se voit renforcée encore par le désir qui les pousse à être vizir
à la place du vizir ou, à défaut, d’être l’inspirateur du Prince. Dieu est mort en
Occident, mais il ne manque pas de successeurs. Ceux-là mêmes qui L’ont tué
parlent à sa place et se réclament de la même supériorité que Lui. La métaphysi-
que revient toujours pour envenimer les querelles et chuchoter des mots d’orgueil
à l’oreille des conseillers de cour. Tout le sens prêté au concept de paradigme
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 47
illustre bien ce rêve d’avoir découvert un nouveau dogme, capable de guider les
hommes.
Cela veut-il dire que la discipline des relations internationales en est restée au
stade infantile de la philosophie ? Absolument pas ! L’immense effort de la re-
cherche, la meilleure connaissance des situations historiques, l’apparition de nou-
velles méthodes, mettent désormais à la disposition du curieux tous les éléments
pour comprendre l’ordre du monde. Le présent ouvrage, réalisé autour du CAPC-
GRI et de son réseau de relations scientifiques, dont l’ACI « Hégémonie culturelle
et théories des relations internationales », qui a eu la riche idée de se confronter à
la pensée chinoise, notamment, en montre le défi.
Il suffit d’oser le syncrétisme, blasphème affreux, qui bafoue chaque théori-
cien dans sa gloire unique, mais en fait s’impose afin de faire apparaître le carac-
tère convergent et complémentaire des réponses fournies par les différentes mé-
thodes. Bien sûr, un tel sacrilège offense la notion même de « paradigme ». Mais
serait-ce vraiment criminel (*) ?
[47]
(*) On peut se référer aux ouvrages internationalistes suivants :
– Raymond Aron, Paix et guerre entre les Nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962.
– Barry Buzan, People, States, and Fear : An Agenda for International Security Studies
in the Post-Cold War Era, Colombia, Boulder, Lynne Rienner Publishers, 1991, se-
conde édition.
– Barry Buzan, Charles Jones, Richard Little, The Logic of Anarchy (New Directions in
World Politics), New York, Columbia University Press, 1993.
– Élie Cohen, La Tentation hexagonale. La souveraineté à l’épreuve de la mondialisa-
tion, Paris, Fayard, 1996.
– Karl Wolfgang Deutsch, The Analysis of International Relations, N.J., Englewood
Cliffs, Prentice-Hall, 1968.
– Robert Gilpin, War and Change in World Politics, Cambridge (Mass.), Cambridge
University Press, 1981.
– Robert Gilpin, Global Political Economy. Understanding the International Economic
Order, Princeton, N.J., Princeton University Pres, 2001.
– Ernest Haas, Beyond the Nation-State, Stanford, Stanford University Pres, 1964.
– George Kennan, American Diplomacy (1900-1950), Chicago, University of Chicago
Press, 1985.
– Robert Keohane, After Hegemony, Princeton, Princeton University Press, 1984.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 48
– Robert Keohane, Power and Interdependence. World Politics in Transition, Reading
(Mass.), Addison-Wesley Publishing, 2000, troisième édition.
– Jean Klein, « Race : the Mess. À City on the Verge of a Nervous Breakdown », New
York Magazine, 5/28/90.
– Hans J. Morgenthau, Politics Among Nations : The Struggle for Power and Peace,
New York, WCB/McGraw-Hill, 1985, sixième édition.
– Jean-Jacques Roche, Théorie des relations internationales, Paris, Montchrestien, 2001.
– Jean-Jacques Roche, Relations internationales, Paris, LGDJ, 1999.
– John Gerard Ruggie (ed.), Multilateralism Matters : The Theory and Praxis of an Ins-
titutional Form (New Directions in World Politics), New York, Columbia University
Press, 1993.
– Marie-Claude Smouts, Le Retournement du monde, sociologie de la scène internatio-
nale, Paris, Presses de Science Po, 1992.
– Marie-Claude Smouts, The New International Relations : Theory and Practice, New
York, St. Martin’s Press, 2001.
– Susan Strange, States and Markets, London, Pinter, 1994.
– Susan Strange, The Retreat of the State : The Diffusion of Power in the World Eco-
nomy, Cambridge (Mass.), Cambridge University Press, 1996.
– J. Ann Tickner, Gender in International Relations (New Directions in World Politics),
New York, Columbia University Press, 1992.
– J. Ann Tickner, Gendering World Politics, New York, Columbia University Press,
2001.
– Kenneth Waltz, Theory of International Politics, New York, WCB/Mac-Graw-Hill,
1979.
– Alexander Wendt, Social Theory of International Politics, Cambridge (Mass.), Cam-
bridge University Press, 1999.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 49
[48]
II. Dépasser les paradigmes
classiques ?
A. La diplomatie : un obstacle idéologique ?
Constanze Villar
Un obstacle important à la connaissance réaliste des relations internationales
semble être le filtre du discours diplomatique, qui déploie autour des gouvernants,
tantôt adossé à des paradigmes académiques, tantôt à partir de grilles empiriques
d’analyse, un code filtrant qui interfère entre les faits et les représentations.
À la suite de l’hypothèse formulée par Jean-Louis Martres, la thèse Éléments
pour une théorie du discours diplomatique, soutenue en 2003 et les travaux qui
l’ont poursuivie, ont révélé l’aspect heuristique de cette problématique jusqu’ici
délaissée par la science politique française 2 .
À condition de le définir précisément, est-il possible de relever ce défi intel-
lectuel qui assimile les postures diplomatiques à une idéologie déformante, qui
occulterait par sa structure intellectuelle et sa nature « discursive » à la fois les
théories internationalistes et les politiques publiques étrangères ?
Afin de dégager l’essence de ce type de « discours », il a fallu d’abord cerner
les traits pertinents qui le différencient d’autres types discursifs (poétique, politi-
que, juridique…), puis analyser sa structure sémantique et son fonctionnement
dialectique. À partir des descriptions transmises à travers le temps par les diplo-
mates dans leurs manuels de bonne pratique ([Link] Rosier, I. Hotman, A. de Wic-
quefort, F. de Callières, A. H. Meisel, J. de Szilassy, H. Nicolson, …), a été cons-
2 Constance Villar : « Pour une théorie du discours diplomatique », Annuaire français de
Relations internationales, 2005, Bruylant, Bruxelles, pp. 45-61 ; « L’instrumentalisation
idéologique du droit : analyse du discours constitutionnel est-allemand », Politéia, no 6, au-
tomne 2004, pp. 481-510 ; Le discours diplomatique, Paris, L’Harmattan, 2005.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 50
truit ensuite un modèle sémiotique inspiré de Greimas. Dans des travaux sociolo-
giques (M. Kingston de Leusse, Diplomate. Une sociologie des ambassadeurs,
Paris, [49] L’Harmattan, 1998), linguistiques (H. Gloyer, Mitteldeutsche Diplo-
matensprache, Kiel, 1973), philosophiques (F. Jullien, Le Détour et l’accès. Stra-
tégies du sens en Chine, en Grèce, Paris, Grasset, 1995) et politologiques
(R. Jervis, The Logic of Images in International Relations, Princeton, 1970 ; T. M.
Franck, E. Weisband, Word politics. Verbal strategy among the superpowers,
New York, Oxford University Press, 1971), ont été repérés des procédés discur-
sifs significatifs en la matière.
Dès lors, il est possible de rapprocher certains procédés discursifs rapportés
par les chroniqueurs ou praticiens à des postures dégagées par les chercheurs.
Ainsi, les modalités opératoires révélées par les exemples historiques (l’indirect et
le direct) sont-elles comparables aux deux postures diplomatiques fondamentales
(distanciation et engagement) du modèle sociologique de Kingston de Leusse. Le
décrochage des actes de langage partiels de H.Gloyer est assimilable aux décou-
plages de Jervis. Le phénomène « écho » entre les doctrines Brejnev et Nixon,
pointé par Franck et Weisband, correspond au principe diplomatique de la réci-
procité.
Au centre du champ diplomatique, la notion d’ambiguïté s’impose. Mise en
avant par R.Jervis, désignée par d’autres auteurs, dont des juristes comme de
Lacharrière, sous l’expression syncrétique d’« ambiguïté constructive », ou par les
auteurs des manuels diplomatiques, pour ne pas remonter jusqu’au sens commun,
cette notion paraît capitale. L’ambiguïté est consubstantielle de la communication
(Pierre Le Goffic, Ambiguïté linguistique et activité de langage. Contribution à
une étude historique et critique des conceptions sur l’ambiguïté du langage et à
l’élaboration d’une théorie linguistique de l’ambiguïté, avec application au fran-
çais, Paris, 1981, p. 188 et 619), elle confère une capacité de connexion, une
« connexibilité », au discours (Anschluss-fähigkeit), elle ouvre la voie qui permet
d’explorer des alternatives.
Enfin, et c’est le deuxième trait caractéristique de la « diplomaticité », la pra-
tique discursive entre États se sert d’un moyen particulier : l’obliquité. Ce type de
procédé permet de décrocher, au moindre coût, en cas de difficulté. Il peut être
reconstruit à partir des résultats convergents apportés par les différentes discipli-
nes.
[50]
Cette démarche a démontré que le « discours d’institution » (Pierre Bourdieu)
dévoile bien une essence et un fonctionnement spécifique (celui de l’appareil di-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 51
plomatique), qui relève d’une approche constructiviste de la réalité sociale. Mais
par ses caractéristiques (l’ouverture permanente de « parapluies », la gestion du
temps et de l’information, la discrétion, le secret, la ruse, l’obligation de réserve,
l’obliquité, et l’évitement de la violence, le respect de l’autre, la sauvegarde de la
face…), le discours des diplomates et la mise en œuvre de « solutions diplomati-
ques » déployées en cas de conflit semblent incompatibles avec une approche
réaliste du monde international en termes de puissance.
Cependant, la diplomatie, qui n’est pas qu’inaction, qui peut être efficace par-
fois dans certaines circonstances, constitue paradoxalement une des ressources de
la puissance étatique. Le discours diplomatique devient ainsi un objet chargé de
contradictions et pourtant éclairant pour comprendre les coulisses des relations
internationales, comme en creux.
B. Pour une géopolitique systémique
Gérard Dussouy
Retour à la table des matières
Il s’est agi, à partir de recherches comme d’un enseignement suivi, de pour-
suivre l’exploitation de la grille proposée par Jean-Louis Martres qui établit un
lien étroit entre théories des relations internationales et idées ou idéologies politi-
ques.
Dans un premier temps, ont été confrontées les différentes théories aux
contextes historiques, spatiaux et culturels de leur émergence. Six paradigmes ont
été retenus pour ce qui concerne la pensée occidentale – principalement anglo-
saxonne –, qui tous renvoient à la philosophie politique et à ses clivages plus ou
moins anciens. Ceci permet de révéler la subjectivité et la contextualité des dé-
marches, de s’interroger sur l’objet des relations internationales, mais aussi sur la
méthode la plus appropriée face à toute cette incertitude épistémologique, sachant
qu’à chaque fois, la certification de la théorie postulée n’est pas avérée.
[51]
De la même façon ont été étudiées les théories géopolitiques classiques. Leur
mérite est qu’elles ont produit les premières représentations du monde, parfois
dans une démarche panoptique et rationnelle (Mackinder), ouvrant ainsi la voie
aux théories des relations internationales. Leur défaut est moins leur déterminisme
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 52
géographique que leur ethnocentrisme parfois exacerbé. Mais celui-ci, également
récurrent à ces dernières, est inévitable parce que tout acteur est géopolitiquement
situé et tout observateur est historiquement et culturellement conditionné. Ceci
veut dire que malgré leurs apories, malgré des aspects rendus obsolètes par la
technologie et la modernité de la mondialisation, les représentations géopoliti-
ques, même implicites parce que plus d’essence culturelle que géographique, de
même que les contraintes de l’espace physique continuent d’influencer les politi-
ques extérieures des grandes puissances. C’est en cela qu’elles sont toujours
d’actualité et que toutes les disciplines voisines s’y réfèrent sans cesse, économie
politique comprise.
Quelle grille pertinente de lecture proposer alors pour dépasser les différents
obstacles épistémologiques ainsi définis ?
Dans Quelle géopolitique au XXIe siècle (Paris, Bruxelles, Éditions Complexe,
2001), a été mise en avant la méthode des « scénarios » du monde futur. Le
contexte politique de la fin du XXe siècle a été profondément transformé depuis
l’implosion de l’URSS comme sous l’effet de la mondialisation, de l’économique
et du technicisme dominant. Mais les problèmes des acteurs internationaux de-
meurent inchangés : sécurité, liberté, prospérité, paix, identité… Comment ceux-
ci peuvent-ils dès lors s’articuler à cette recontextualisation ?
Pour répondre, il faut synthétiser les interactions des facteurs démographi-
ques, économico-financiers, politico-stratégiques et culturels qui composent le
« système mondial ». Il s’agit de faire émerger, de l’enchevêtrement des straté-
gies, des rapports de force, des configurations variables d’acteurs. La méthode des
« scénarios » alternatifs peut alors être mobilisée.
Le monde va-t-il s’homogénéiser sur le modèle occidental américain, et se
placer dans la fin de l’histoire, sous une pax americana étayée par un développe-
ment économique continu?
Le terrorisme, le choc des cultures, les violences intégristes et fondementalis-
tes, la bataille entre des intérêts économiques [52] contradictoires peuvent-ils
plonger la planète dans une dynamique chaotique sans véritable régulation, en
dépit des velléités de l’ordre juridique international ?
Le futur va-t-il s’articuler en « Grands Espaces » politiquement organisés,
constituant des aires régionales d’équilibre structurant les intérêts du monde de
façon multipolaire ?
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 53
Dans un article de la Revue internationale et stratégique, ont été posées les
bases d’une méthode synthétique susceptible d’apporter une réponse 3 . Dans une
perspective critique, la confrontation désormais mondiale des intérêts, des valeurs,
des symboles, des visions de l’Histoire et du devenir que provoque la globalisa-
tion, entraîne une prise en considération de l’espace de vie dans toutes ses dimen-
sions et avec toutes ses hétérogénéités. Surtout que celles-ci mettent régulière-
ment en échec les processus de régulation issus d’une conception trop uniforme et
trop préconçue du monde. La multiplication du préfixe « géo » devant une série
de substantifs, qui renvoie chacun à un champ d’activité, révèle simplement la
nécessité, de plus en plus ressentie, d’intégrer toute la différenciation régionale et
locale du mouvement d’unification du monde. Aussi, afin d’éviter l’inflation dudit
préfixe, il serait préférable d’admettre que la géopolitique est systémique et, par
conséquent, qu’elle englobe tous les champs concernés et interactifs.
La conclusion est qu’il faut tenter d’appréhender le « système mondial »
conçu lui-même comme l’interaction des relations interétatiques, internationales
et transnationales. La méthode ne saurait être autre qu’holiste et pragmatiste, par-
ce qu’elle pose que le système est la résultante de l’interaction des stratégies des
acteurs, guidés avant tout par leurs ethnocentrismes, et confrontés à un environ-
nement qu’ils se représentent avec plus ou moins de précision (décalage entre le
réel et le représenté). Elle se résume à une herméneutique phénoménologique et
compréhensive.
À partir de là, il est possible de réinterroger la pertinence des théories des rela-
tions internationales. Seraient-elles « des chemins qui ne mènent nulle part » ?
C’est un risque si l’on va jusqu’au bout de l’une d’entre elles, sans s’intéresser
aux autres. [53] Or il est temps de rechercher la synthèse, de se donner un instru-
ment d’interprétation globale empruntant à ces théories différents concepts et ou-
tils d’analyse.
L’objet étudié est bien la configuration du système mondial dans sa globalité
et dans sa multidimensionnalité. La globalisation implique une approche systémi-
que et multidimensionnelle. Les différentes activités humaines interréagissent
entre elles et avec leur environnement naturel. Les changements climatiques qui
auront des conséquences sur la répartition des hommes et sur leurs relations poli-
tiques en sont la démonstration la plus contemporaine. Fait d’interactions, le sys-
tème présente, à un moment donné, une configuration qui est d’abord une confi-
guration malléable d’acteurs, et toujours précédée d’une autre (Norbert Élias).
3 Gérard Dessouy, « Vers une géopolitique systémique », Revue internationale et stratégique,
no 47, automne 2002. Paris PUF, Paris, pp. 51-70.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 54
Mais ces acteurs sont situés dans l’espace : c’est pourquoi on peut parler de confi-
guration géopolitique. Elle fixe l’ordre, toujours provisoire, temporaire, du mon-
de, qui est d’abord un ordre spatial.
Les acteurs se meuvent, en fonction de leurs activités, dans différents espaces
qu’ils structurent. On peut donc décomposer le système en différents champs
(Bourdieu) correspondant chacun à l’un des phénomènes à prendre en considéra-
tion (économie, culture, démographie, religion, guerre, etc.). Les théories offertes
par la science politique sont alors en mesure d’aider à mieux comprendre les logi-
ques qui gouvernent ces différents champs.
La centralité admise de l’État entraîne que les relations interétatiques consti-
tuent le « noyau dur » du système mondial. Mais le facteur structurant reste la
puissance. L’inégalité est la caractéristique fondamentale de tous les rapports hu-
mains, quand bien même elle ne conduit pas nécessairement à la coercition. Et la
puissance est le facteur structurant de chaque champ. Le doute ne peut subsister
que quant à l’usage et aux conséquences de la puissance. Ce sur quoi les théories,
notamment réaliste et libérale, divergent.
Reste à comprendre la configuration du système mondial qui équilibre des
processus de structuration et, simultanément, de déstructuration à un moment
donné. Une interprétation contradictatorielle (relevant de plusieurs scénarios) et
interethnocentrique peut être tentée. Selon le nombre des acteurs dominants, leurs
rapports respectifs, la nature de leurs régimes, les valeurs [54] qu’ils défendent,
leurs orientations stratégiques, les logiques qui animent les différents champs,
différents scénarios d’évolution sont concevables. On peut alors adopter l’un des
paradigmes existants et examiner s’il est en congruence avec le réel. Ou en
confronter plusieurs, sachant qu’il faut compter avec la pluralité des cultures et
des visions des acteurs.
Cependant, pour aller vers la synthèse, et compte tenu de la prégnance de la
globalisation, l’interprétation de la configuration géopolitique doit plutôt
s’orienter vers le questionnement suivant : le monde, à partir d’histoires multiples
et particulières, et d’espaces différenciés et hétérogènes, est-il réellement en voie
d’homogénéisation ? Sous quelles formes et sous quelles forces ? Au prix de quel-
les crises ? Ou, au contraire, les hétérogénéités se durcissent-elles, et peuvent-
elles faire craindre le pire ? L’esquisse de la réponse réside dans l’innovation pa-
radigmatique puisque les théories qui nous sont offertes ont bien montré leurs
limites.
C’est la raison pour laquelle il faut tirer tout le parti de la trialectique homo-
généisation/hétérogénéité, laquelle est au fondement de la réflexion épistémologi-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 55
que française la plus originale et la plus productive, mais aussi, paradoxalement,
la plus méconnue.
Reste évidemment à confronter la théorie au réel afin que la connaissance em-
pirique, géographique, historique, culturelle, économique, exerce sur les efforts de
théorisation un véritable « effet de positivité » (Jocelyn Benoist). Ces études de
cas peuvent être d’ordre sectoriel. Tout en faisant un retour sur l’histoire du mon-
de, particulièrement sur celle des relations internationales, il s’agit d’analyser des
phénomènes spécifiques (religieux : Islam, économiques : capitalisme mondial,
etc.), en les rapportant à la globalité et à la modernité. D’en comprendre ainsi
l’impact passé et contemporain sur la configuration du système mondial.
Les études de cas sont ensuite d’ordre régional. Il s’agit de faire une sorte de
tour du monde géopolitique en examinant comment les aires régionales ou civili-
sationnelles s’organisent ou se déstructurent, face à la mondialisation, à la fois
pour y résister et pour en maîtriser les effets.
A été développée une réflexion sur l’épistémologie des relations internationa-
les, dans une publication en trois volumes : le premier traite, dans un long chapitre
introductif, des enjeux épistémologiques [55] du système mondial et, dans une
première partie, de l’épistémologie approfondie de la géopolitique. Le deuxième
tome, dans une deuxième partie, aborde l’épistémologie des relations interétati-
ques. Le dernier volume propose une épistémologie comparative des théories de
la mondialisation. Ce Traité de relations internationales défend les hypothèses
suivantes.
Les relations interétatiques continuent d’absorber l’essentiel de la réflexion
sur les relations internationales, l’État demeurant l’acteur central. La scène des
institutions internationales, malgré la thèse de l’institutionnalisme libéral, reste
incluse et dépendante du système des États. Il convient donc de revenir sur la ge-
nèse de l’État, sur sa centralité, en rapportant celle-ci à la question de la souverai-
neté et au phénomène de la puissance. Mais aussi à ses limites, compte tenu des
échecs de l’universalisation de l’État, eux-mêmes liés au difficile départ entre le
public et le privé, fondateur pourtant du politique, dans certaines aires culturelles
(État néopatrimonial).
Les écoles réalistes puis néoréalistes, d’un côté, et libérales ou idéalistes puis
néolibérales, de l’autre, se séparent essentiellement sur les notions de sécurité et
de coopération. Il est donc important de faire de celles-ci les deux clefs de leurs
analyses respectives. En effet, les premières raisonnent en termes de système in-
ternational, privilégient le risque de guerre, et mettent donc l’accent sur la sécuri-
té. Les secondes préfèrent envisager une société internationale pacifiée par le
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 56
commerce, l’interdépendance, la communication à travers les institutions interna-
tionales, et l’extension de la démocratie. Les plus optimistes conçoivent
l’émergence, au fil du temps, d’une « paix démocratique ». La fin de la guerre
froide a été l’occasion d’un nouveau et grand débat incontournable. Surtout qu’il
n’a toujours pas tranché la question de la puissance, que l’on trouve en permanen-
ce en arrière-plan, sous forme hard ou sous forme soft, même quand on a affaire à
des États démocratiques. Car, comme l’a bien fait remarquer John Vasquez, la
nature idéologique et volontariste du paradigme libéral l’amène à insister sur les
comportements démocratiques en somme mineurs des États et à escamoter la ré-
alité historique, faite de conflits internes, de manœuvres occultes, de manipula-
tions, d’interventions directes contre les États faibles.
[56]
Comme cet auteur, on peut donc renvoyer dos à dos les deux théories « néo »,
en raison de leurs insuffisances. Et nous interroger sur « la réalité de la réalité
internationale ». Pour cela, il est pertinent de se référer aux théories de la percep-
tion et de la misperception (Jervis), à celle de la représentation (Watzlawick, mais
aussi Margaret Sprout, Boulding, Rorty), sans adhérer pour autant au courant
« constructiviste » qui réduit tout de façon relativiste à des « visions du monde »
(Wendt). Après avoir critiqué cette approche, en particulier en raison du caractère
aléatoire et artificiel de plusieurs de ses concepts (comme « l’intentionnalité col-
lective » des États), il faut bien en revenir à la vieille question, mais essentielle,
du rapport entre le matériel et l’idéel. Comme le suggère Jervis, la vision ne relè-
ve-t-elle pas de la superstructure ? Il paraît indispensable de ne point la séparer de
l’infrastructure géopolitique du système dans lequel elle se forme. Elle est avant
tout affaire de position structurelle, c’est-à-dire d’une posture historico-culturelle
elle-même relativisée par le système, soit sa configuration géopolitique et
l’interaction avec les autres acteurs. Sa compréhension passe par le « cercle her-
méneutique » cher à Gadamer. Ce qui est vrai pour l’État ou pour les groupes qui
le dirigent, car il n’est pas question de l’absolutiser, est vrai pour n’importe quel
autre acteur qui participe aujourd’hui à la mondialisation.
Cette dernière constitue bien le nouvel environnement dans lequel se meuvent
tous les acteurs. Sa dimension économique est première et dominatrice. Comme
l’a montré Jean-François Bayart (Le Gouvernement du monde. Une critique poli-
tique de la globalisation, Paris, Fayard, 2004) ses débuts sont concomitants de
l’essor du capitalisme. L’emprise de l’économie sur les relations internationales
est sensible depuis 1945, depuis – est-ce un hasard ? – la conversion des États-
Unis au libre-échange. Il est d’ailleurs symptomatique que la « théorie des régi-
mes » et l’EPI (économie politique internationale), sous-disciplines des Relations
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 57
internationales, se sont imposées dans les années soixante et soixante-dix. Elles
sont devenues un chapitre incontournable.
Cependant, la mondialisation en complexifiant les relations intra- et interna-
tionales, s’est étendue à tous les domaines de la vie. À la suite de la prolifération
des nouveaux acteurs et de l’intensification des liens transnationaux, de nombreux
auteurs ont [57] conclu au dépassement de l’État, à l’émergence tantôt d’une so-
ciété civile globale, tantôt d’une société mondiale, deux notions aux connotations
idéologiques différentes. L’une comme l’autre privilégient cependant les institu-
tions intergouvernementales ou non gouvernementales, ainsi que l’action politi-
que en réseau. Mais si la mondialisation a une face claire, elle a aussi une face
grise ou noire car le réseau est un moyen de créer de nouveaux pouvoirs, de déve-
lopper des commerces illicites en contournant les États, des contre-puissances
incontrôlables. Voire de les combattre au moyen du terrorisme transnational. Se
pose dès lors, la question de la régulation d’une mondialisation de plus en plus
chaotique en raison de ses propres contradictions économiques et sociales (mon-
dialisation du marché du travail), de la résistance des cultures et des nations. Elle
peut verser dans la crise mondiale, ou dans un new medievalism, selon
l’expression de Bull. Les conditions d’une bonne gouvernance sont encore à ré-
unir. Peut-être devra-t-elle passer par la régionalisation du monde, par une équili-
bration de « Grands Espaces » et des processus d’institutionnalisation régionale
qui restent ambivalents car ils démultiplient les intérêts des États, dont de leurs
conflits potentiels, ne serait-ce qu’entre aires régionales.
Au-delà de l’achèvement de cette réflexion théorique sur le plan de l’analyse
du système mondial, il est apparu heuristique d’engager la recherche dans études
de cas révélatrices.
À cause de la crise que traverse l’Union européenne aujourd’hui, mais aussi
d’un contexte économique de plus en plus difficile, une réflexion sur le sens, le
devenir, la légitimation, les limites et les enjeux d’un « Grand Espace » européen,
est apparu symptomatique. Un article sur les voies navigables en Europe a com-
mencé à soulever un certain nombre de questions en matière de restructuration de
l’espace européen et de cohésion territoriale et sociale de l’Union 4 . Il s’est agi
d’interroger les politiques d’infrastructures à l’ordre du jour en Europe où, avec
l’élargissement de l’Union, se pose un important problème de cohésion territoriale
et de communications continentales. Et ce, même s’il est à craindre que l’état des
finances publiques des États européens ne permette pas toutes les réalisations pré-
4 Gérard Dessouy, « Politique des voies navigables et intégration territoriale du Mercosur et
de l’Union européenne », Annaire française de Relations internationales, 2004, vol. 5, pp.
51-70. Paris : La Documentation française et Bruylant.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 58
vues. [58] Or, dans le cadre d’une politique multimodale des transports, associée
aux objectifs très actuels du développement durable, la voie navigable est en me-
sure de renouer avec la fonction intégratrice qu’elle a tenue dans l’histoire de plu-
sieurs nations européennes. On peut imaginer, en effet, à partir de ce qui existe,
une « échelle navigable » qui irait de la France à l’Ukraine et qui relierait les fa-
çades nord et sud de l’Europe.
D’ores et déjà, en Amérique du Sud, cette fonction d’intégration économique
et politique de la voie navigable est en passe d’être confirmée, dans le cadre du
MERCOSUR (Marché commun du cône sud), avec le démarrage du projet Hidrovia.
Sous l’impulsion des nouveaux gouvernements brésilien et argentin qui, on s’en
est rendu compte lors de la dernière conférence de l’OMC à Cancun, privilégient le
développement régional communautaire au libre-échangisme, le MERCOSUR mise
sur l’amélioration de sa navigation intérieure (facilitée par la présence de grands
fleuves) et de ses connexions fluviales pour acquérir la cohésion géoéconomique
qui lui manque et réussir son intégration politique.
Reste à poursuivre dans cette direction, qui pourra être complétée par une re-
cherche empirique concernant la distribution européenne des ressources énergéti-
ques et la question de l’eau.
Un approfondissement théorique est d’autant envisageable que la découverte
de la dimension ontologique de la géopolitique (en tant que réflexion sur l’étant
du monde, sur l’organisation et le devenir du Tout mondial) rend stimulante
l’hypothèse du lien étroit qui existe entre, d’une part, la discipline dite des Rela-
tions internationales, et d’autre part, celle des Idées politiques, les secondes condi-
tionnant toujours l’approche des premières.
Or, afin que ce conditionnement ne soit pas par trop pénalisant, il est possible
de se rallier à la pensée pragmatiste, ouverte et tolérante. Depuis Anaximandre
jusqu’à Richard Rorty, en passant par Vico, Valéry, les herméneuticiens alle-
mands, voire Piaget et Lupasco, elle n’a pas manqué de hérauts. Cependant, il
serait intéressant de la valoriser en France où la tendance à l’essentialisme conti-
nue d’obérer la recherche en sciences sociales et politiques, comme d’ailleurs
dans le domaine des relations internationales.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 59
[59]
C. Pour une théorétique des théories
des relations internationales
Michel Bergès
Retour à la table des matières
De janvier 2005, à janvier 2008, le CAPCGRI a coordonné une Action concer-
tée incitivative (ACI) du ministère de la Recherche dont le programme s’intitulait :
« Théories des Relations internationales et hégémonie culturelle ». Celui-ci com-
prit plusieurs disciplines (science politique, sociologie des relations in-
ter-na-tionales, analyse comparée des idées politiques, linguistique, géopolitique,
histoire, sémiotique…), mit en relations un réseau de centres de recherche au ni-
veau national et international réunissant des collègues de plusieurs universités
françaises, américaines, suisse, chi-noise, brésilienne. Le bilan scientifique fera
l’objet des deuxième et troisième parties du présent ouvrage (cf.infra). Dans la
logique des orientations prises par le CAPCGRI sous l’impulsion de Jean-Louis
Martres en la matière, il est utile de préciser dès l’abord la problématique théori-
que générale de cette recherche.
a) Un constat de départ : la carence épistémologique française
en matière de théorie des relations internationales
Les politologues, historiens et sociologues français, dans leur relation à la
théorie des relations internationales, ne semblent pas avoir résolu leur complexe
d’œdipe par rapport à deux des plus éminents pères théoriques fondateurs en la
matière : Raymond Aron et Jean-Baptiste Duroselle.
Le premier, à la fois sociologue, historien et philosophe, dans un article
d’octobre 1967 de la Revue française de science politique (« Qu’est-ce qu’une
théorie des relations internationales » ?), plaida l’impossibilité d’une théorie géné-
rale crédible et vérifiable, à l’instar de l’économie politique.
Le second, historien, dans un article de Politique internationale de l’automne
1979 (« La nature des relations internationales »), déplora le théoricisme ambiant,
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 60
générateur d’un académisme détaché de la complexité du réel, inefficace, voire
inutile pour une stratégie explicative en la matière.
[60]
Dans la longue durée, ce blocage intellectuel a entraîné trois conséquences.
Les essais français de relations internationales ou de politiques internationales
ont investi leur objet sans vraiment tenter d’élaborer une théorie, ou une réflexion
sur ses conditions d’élaboration, malgré le fait que la France soit l’émanation
d’une politique étrangère d’impact mondial et spécifique.
Les ouvrages français de « théories » (intéressant pluriel !) en la matière, se
sont généralement contentés de dresser un inventaire, chacun classant de façon
« anarchique » et « cacophonique » les différentes approches, sans vraiment se
référer à une réflexion épistémologique sur ces dernières.
La plupart des manuels pédagogiques ont relayé ces lacunes en présentant au-
teurs et concepts, à dominante américains, sans mesurer les conséquences de leur
mimétisme et sans autre référence possible.
Deux ouvrages récents illustrent particulièrement ces travers.
Le premier, collectif 5 , sépare dans ses deux parties l’analyse des « prati-
ques » et celle des questions théoriques. Il limite la théorie à un défilé de para-
digmes strictement sociologiques (« pluralistes », « réalistes », « behavioristes » –
sic–, « stato-centrés », « décisionnels »…). Cette sociologie des relations interna-
tionales, affirme avoir renoncé, à l’instar de Raymond Aron, à une théorie généra-
le, se repliant sur des théories partielles ? La directrice de ce texte collectif, utile
sur le plan didactique, Marie-Claude Smouts, a cependant avoué dans la Revue
internationale et stratégique de l’automne 2002, consacrée à l’état de la discipli-
ne : « Je ne crois pas à la théorie en relations internationales. »
Le second, individuel, à partir de compilation de readers américains du genre,
égrène pour les étudiants des IEP les théories en opposant, en deux parties sépa-
rées, le « général » au « sectoriel » (comme si une théorie générale – par exemple
le « réalisme » ou le « libéralisme » – ne pouvait inclure des éléments sectoriels–
par exemple la sécurité ou les échanges économiques !). Alors que l’auteur, parle
de « vide déplorable » en matière de manuel sur le sujet (sans citer d’autres livres
antérieurs publiés en français !), il ne propose, lui non plus, aucune théorie per-
sonnelle, aucune méthodologie adaptée, et se refuse de surcroît à envisager la
5 Marie-Claude Smouts, Les Nouvelles Relations internationales. Pratiques et théories. Paris :
Presses de Sciences Po, 1998.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 61
complémentarité [61] entre les paradigmes qu’il énumère. Il se contente
d’affirmer qu’une théorie, « au sens strict, id est scientifique du terme », n’est
simplement… qu’un travail de connaissance « fondé sur l’observation empirique
et le raisonnement logique ». Mais alors, comment articuler l’empirisme et les
« modèles » ?
Est-il possible de dépasser un tel manque de vigilance épistémologique ? Dans
le pays de Descartes, Bachelard, Renouvin, Duroselle et Aron, peut-on justifier
des critères de compréhension des théories des relations internationales sans ap-
profondir le statut de production sociale et politique de celles-ci et sans intégrer
des éléments gnoséologique de façon interdisciplinaire ?
b) Pour une épistémologie « néoaronienne »
des théories des relations internationales
Retour à la table des matières
En conséquence, le programme de recherche de l’ACI « Hégémonie culturelle
et Relations internationales » s’est proposé d’investir une problématique
d’épistémologie comparée en matière de théorie des relations internationales, dans
la suite des pistes ouvertes par Jean-Louis Martres (cf. supra), mais aussi, para-
doxalement (eu égard au pyrrhonisme de l’article de 1967), dans la continuation
du cours d’épistémologie des sciences sociales professé entre 1972 et 1974 au
Collège de France par Raymond Aron 6 . On peut tirer de la réflexion de ce der-
nier deux exigences fondamentales, toujours actuelles.
1) Rechercher les modalités de fonctionnement interne des théories des rela-
tions internationales.
À ce niveau, cela revient à s’interroger sur ce qu’Aron appelle « une théorie
des théories » ou encore sur « une typologie des théories des relations internatio-
nales », que l’on peut construire, selon lui, à partir de la stratégie méthodologique
des différents auteurs, comme de l’articulation des modèles qu’ils valorisent avec
les divers niveaux d’objet qu’ils retiennent. Ainsi distinguait-il dans le corpus des
études américaines à finalité scientifique (pour la période de 1945 à 1975), celles
qui investissaient les méthodes de la « sociologie empirique », dominées par une
6 Raymond Aron, Leçons sur l’histoire. Paris : Le Livre de Poche, collection « Biblio Es-
sais », Éditions de Fallois, 1989.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 62
tendance à la quantification, celles qui choisissaient, à un niveau d’abstraction
assez variable, la « méthode des modèles », celles qui analysaient les [62] crises et
les systèmes d’interactions réciproques, celles qui, non plus quant à la méthode
mais quant à l’objet, se consacraient à l’interétatique, à l’international et/ou au
transnational, en empruntant leur modèle d’explication soit à l’histoire individua-
lisante et evhémériste, proche parfois du récitatif, soit à la sociologie des proces-
sus et des mouvements d’ensemble 7 .
Depuis ces éléments de réflexion épistémologique, plus optimistes que ceux
de 1967 (mais la recherche universitaire n’a-t-elle pas le droit de se contredire ?),
l’évolution de la science internationaliste s’est passablement compliquée. Inter-
viennent en effet non plus simplement la sociologie, mais l’ensemble des sciences
humaines ou sociales et de leurs paradigmes, parfois importés de ceux des scien-
ces dures (physique de la propagation des ondes, mécanique des fluides, théories
du chaos, physique statistique…).
Il est donc concevable de proposer une problématique néoaronienne qui réflé-
chisse plus à fond sur une typologie des théories des relations internationales et
qui tienne compte des méthodes comme des paradigmes investis.
Cependant, les cours au Collège de France d’Aron permettent de suivre une
seconde piste de réflexion à partir d’une méthodologie complémentaire attachée
aux conditions non plus logiques mais « historicistes », c’est-à-dire nationales,
politiques, culturelles et sociales de production de la théorie.
2) Prendre en considération les conditions de production externe des théories
des relations internationales, dépendantes de traditions nationales
Partons d’une évidence : comme l’a souligné à plusieurs reprises Jean Jacques
Roche (cf.Théorie des relations internationales, Paris, Montschrestien, 7e édition,
2008), il existe une correspondance entre les conjonctures politico-diplomatiques,
déterminant une configuration à un moment donné du système des relations inter-
nationales et interétatiques, et les orientations téléologiques des théories produites
dans le champ universitaire et scientifique. Par exemple, les études américaines
semblent à la fois suivre tout autant qu’inspirer la politique étrangère des États-
Unis. Quand le « régime » ou l’équilibre du système est favorable à ces derniers,
la théorie valorise les facteurs de l’intérêt et de la puissance. En situation [63] de
détente, elle met en avant le transnational, les échanges internationaux (culturels,
économiques, sociaux…), le soft power, l’interdépendance. Dans des conjonctures
7 Ibidem, pp. 333-419.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 63
de crise et de contestation (Vietnam, guerre en Afghanistan, terrorisme des années
quatre-vingt-dix puis deux mille, guerre contre l’Irak…), la théorie s’inquiète,
intègre les turbulences, le chaos, la violence internationale, le poids des réseaux
hostiles, les « États voyous », « l’Axe du mal », la fragilité des États, la prédomi-
nance du transnational, l’anarchie mondiale…. Mimétisme, suivisme, mais aussi,
réciproquement, anticipation et influence de la théorie sur l’action.
Ainsi, la construction des « programmes de recherche » en relations interna-
tionales (objet cher à l’épistémologue anglais Paul Feyerabend) devient dépen-
dante de ses modes de financement, de légitimation et de soutien, en particulier
dans le cadre américain où les réseaux intellectuels sont inextricablement liés aux
pouvoirs de commande (think thanks, fondations, instituts, industries militaires et
de recherche, expertise gouvernementale, services secrets…). Les universitaires
de la première puissance actuelle du monde sont d’ailleurs capables de créer des
débats de société et leur problématisation des relations internationales contribue
en partie à la définition des grandes options diplomatiques de leur pays, d’autant
que les diplomates sont effectivement influencés en retour par les débats théori-
ques, les modes de conceptualisation et de raisonnement universitaire en confron-
tation à leur disposition.
Mais au-delà des conditions sociales et politiques de production des théories
des relations internationales, qui n’épuisent pas le sujet de leur fonctionnement
intrinsèque, on peut explorer avec Raymond Aron et avec le politologue norvé-
gien Johan Galtung 8 une seconde hypothèse « externiste », complémentaire sur
le plan méthodologique : les théories sont également influencées par des traditions
à la fois philosophiques (au sens large du terme, incluant les systèmes de valeur,
les théologies, de la morale et de l’action) et épistémologiques nationales (les
théories de la [64] connaissance, les modèles de scientificité, de logique,
d’habitus mentaux, de raisonnements construits collectivement et individuelle-
ment dans la longue durée de la vie culturelle et académique). Cela relativise,
malgré la volonté d’universalisme scientiste des théories, à la fois leur portée, leur
efficacité et leur diffusion en réseau, voire leur « hégémonie » sur le plan mon-
dial.
Comment alors évaluer le poids de ces épistémologies « nationales » culturel-
lement déterminées, sur les productions théoriques ?
8 Johan Galtung, « Struktur, Kultur und intellektueller Stil. En vergleichender Essay über
sachsonische, teutonische, gallische und nipponische Wissenschaft », in Das Fremde und
das Eigene : Prolegomena zu e. interkulturellen Germanistik, München, Iudicium-Verlar,
1985, pp. 151-193.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 64
À la suite de ces deux interrogations tirées de la problématique aronienne,
deux orientations peuvent être explorées.
1) Il s’agit en premier lieu d’approfondir, au niveau de « la théorie de la théo-
rie » (de l’intelligence de l’intelligence), la question des influences intellectuelles
de matrices philosophiques, morales et gnoséologiques sur les théories des rela-
tions internationales.
Les cas des théories chinoises et françaises méritent d’être explorés : la prise
en compte des stratégies diplomatiques concernées et des riches traditions philo-
sophiques et épistémologiques sous-jacentes, devrait permettre d’apprécier les
emprunts à des schèmes de savoirs externes. Par exemple, existe-t-il une diploma-
tie et une stratégie chinoises qui s’inspirerait des différentes manières de penser
en présence : le confucianisme, le légisme ou le taoïsme ? Ces philosophies dé-
ter-mi-nent-elles des modalités irréductibles de raisonnement et des catégories
particulières en matière internationale ? Sont-elles intégrées dans la formation
universitaire des étudiants-diplomates ? Ont-elles une efficacité pratique et inspi-
rent-elles des modes de lecture des événements ou des procédures de négocia-
tion ? Peut-on parler d’une géopolitique chinoise spécifique qui élaborerait sa
conception de l’espace, de la temporalité et donc des modèles d’analyse corres-
pondants ?
Pour ce qui concerne la possibilité de l’élaboration d’une théorie spécifique-
ment française, il reste à évaluer le poids comme l’influence discrète de l’histoire
diplomatique, mais aussi l’importance accordée par les analyses aux dimensions
historiques, juridiques, culturelles et universalistes des problèmes. On devra réflé-
chir là sur l’influence déterminante de l’école française d’histoire des relations
internationales et de la diplomatie, initiée par Jean-Baptiste Duroselle et Pierre
Renouvin, qui, loin des prétentions [65] modélisatrices des conceptions anglo-
saxonnes, ont approfondi la dimension complexe des phénomènes internationaux,
à la croisée des individus et des forces collectives. À côté de cette école histori-
que, qui a su tirer des leçons théoriques de ses recherches, la tradition épistémolo-
gique positiviste française a-t-elle marqué la construction des concepts au niveau
de la sociologie ? Peut-on intégrer dans une théorie internationaliste le relativisme
épistémologique de l’école durkheimienne, qui a essayé, en son temps, de « socia-
liser » et d’historiciser les catégories aristotéliciennes prétendument universelles
de l’espace, du temps, de l’esprit humain et de la personne, en une tentative
d’articulation comparative et séparatiste de la philosophie et de la sociologie ?
Comment approfondir la problématique internationaliste aronienne, au regard de
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 65
son épistémologie historiciste, influencée par l’école historique française, en
l’actualisant, évidemment, notamment après le « retour de l’événement » et
l’importance des stratégies secrètes ou informationnelles depuis le 11 septembre
2001 ?
Il serait aussi utile, parce qu’il est inévitable en matière de théorie des rela-
tions internationales d’approfondir les conceptions anglo-saxonnes, surtout améri-
caines, de réfléchir, à partir de la façon dont les théoriciens chinois et français se
positionnent par rapport à elles, sur les relations que celles-ci entretiennent à leur
tour avec les matrices philosophiques et les différents systèmes de valeur dans le
monde nord-atlantique. Comment éviter un tel débat au regard des déterminants
idéologiques, institutionnels et politiques qui connotent le fonctionnement de la
science politique américaine ?
Il s’agit donc de tenter une approche relativiste des théories des relations in-
ternationales, une « théorie de la théorie » externiste qui ne se limite pas simple-
ment à une sociologie de la science (les « programmes de recherche » dans leur
logique de groupe, leur dimension économique, idéologique, corporatiste, acadé-
mique et politique).
2) Dans un second temps, doivent être prises en compte les dimensions inter-
nistes exposées par Raymond Aron dans son Cours d’épistémologie sur « Histoire
et théorie des relations internationales ». Les théories internationalistes sont in-
contestablement reliées, dans leur construction, aux paradigmes et aux méthodes
des diverses disciplines qui constituent le niveau incontournable de
l’épistémologie interne.
[66]
À ce propos, au regard des trois traditions théoriques revisitées (chinoise,
française, anglo-saxonne), il serait utile de confronter les typologies proposées par
les équipes qui les investissent. Comment la théorie internationaliste se structure-
t-elle aujourd’hui dans chaque champ scientifique national ? En suivant Raymond
Aron, peut-on trouver – en termes de dominante– la trace du positivisme à la
française, de l’historicisme à l’allemande, de la philosophie analytique du langa-
ge, de la communication et des représentations, ou bien le constructivisme à
l’anglo-saxonne ? Par ailleurs, à un niveau épistémologique plus universel, com-
ment les débats interparadigmatiques et interdisciplinaires traversent-ils les ap-
proches inter--nationalistes ?
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 66
Le programme de l’ACI pourrait suggérer une classification des théories des
relations internationales, qui tienne compte :
– des typologies (marquées nationalement) des métaphysiques fondamenta-
les projetées de l’extérieur des sciences sociales sur l’international (les
matrices philosophiques), à la recherche d’un homo diplomaticus
(Raymond Aron) et d’une Pax universalis ;
– des typologies des paradigmes des sciences sociales elles-mêmes, au-delà
des colorations disciplinaires que ceux-ci peuvent révéler.
Dans ce sens, les analyses de Jean Piaget (cf. La Logique de la connaissance
scientifique) méritent d’être réactualisées, comme divers débats épistémologiques,
concernant par exemple l’adaptation des modèles aux niveaux d’échelles et
d’objets, la saisie des micro-évènements, des logiques d’ensemble, des effets or-
ganisationnels, la transposition des modèles des sciences dures dans les sciences
molles, les transformations sociales de l’espace et du temps, l’articulation entre le
mondial et le local ou le régional…
Comment se structure donc la problématisation théorique en matière de rela-
tions internationales ? Qui en fixe les règles ? Celles-ci sont-elles « mondia-
lisées », à défaut d’être universellement partagées, ou bien sont-elles déterminées
culturellement, la science, comme la politique, n’échappant pas au relativisme ?
Un tel programme ne peut souhaiter apporter des réponses à de telles ques-
tions qu’en se donnant une dimension interdisciplinaire comparative, ouverte et
tolérante, chose rare et précieuse dans le monde académique français
d’aujourd’hui.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 67
[67]
Première partie : L’école martrienne de Bordeaux.
Néoréalisme et diplomatie culturelle
II
Le retour
de la puissance
Retour à la table des matières
Penser les ressorts, les limites ou la congruence des paradigmes est une obli-
gation intellectuelle. Mieux encore est de les appliquer et de les tester de façon
concrète à travers des études de cas, en évitant de s’engluer (c’est le piège des
approches universitaires) dans des querelles académiques nominalistes sans carac-
tère opératoire. Montrer la lune avec son doigt risque de ne nous faire plus obser-
ver que le doigt… Il faut limiter l’autoréférence et la redondance de la théorie et
se confronter tant à la boîte à outils des méthodes, à adapter aux objets divers des
relations internationales, qu’à l’analyse de la réalité.
Sans opposer les « théoriciens » aux « analystes », un ensemble de travaux
empiriques a été engagé ou poursuivi, dans l’optique structurante pour l’équipe du
CAPCGRI de rendre compte du « retour de la puissance », selon l’expression mar-
trienne, avec pour souci de décrire, de penser le pouvoir tel qu’il est, le pouvoir
restant inséparable de la puissance. La tâche est d’autant plus difficile que la puis-
sance est une force dynamique, qui change sans cesse de structure et de formes
dans le monde rapide et agile d’aujourd’hui, où l’on se retrouve comme bousculé
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 68
par des pratiques, des techniques et des objets envahissants qui semblent avoir
leur logique propre. Le « retour de la puissance » est évidemment mis en avant,
les recherches du centre rejoignant là les préoccupations de Samy Cohen à ce
propos (cf. La Résistance des États. Les démocraties face à la mondialisation,
Paris, Le Seuil, 2003). À ce « retour » étatique, que l’on peut apprécier théori-
quement ainsi que vérifier à travers des exemples concrets, fait aussi pendant, du
côté de la société civile, l’importance des facteurs culturels et civilisationnels qui
formatent les hommes en donnant un sens à leur existence terrestre. Ce sont [68]
bien les systèmes de valeurs, socle des civilisations, qui motivent l’ensemble des
comportements individuels, étatiques et collectifs, plus ou moins en adéquation
avec des intérêts contradictoires porteurs d’inégalités planétaires, via de grands
projets hégémoniques ou sécuritaires qui vont jusqu’à la guerre permanente et
« hors limite », au nom de la défense de la liberté et de la démocratie, comme
ceux déployés par les USA d’aujourd’hui. Ou au nom de valeurs moins glorieuses,
plus intéressées et sordides, compatibles avec le pouvoir de donner la mort.
I. La puissance comme lieu commun
des relations internationales
Jean-Louis Martres
Retour à la table des matières
Il est inutile d’ironiser sur les limites des théories « transnationalistes » après
le 11 septembre, suivi de la guerre des États-Unis contre l’Afghanistan puis contre
l’Irak. Nous avons déjà souligné l’irénisme de cette doctrine. Aujourd’hui, on
parle plus volontiers de « retour de l’État » 9 . Il faut tout de même s’interroger sur
cette nouvelle formule. L’État est-il puissant ou impuissant, malgré son « re-
tour » ? Mais alors, comment définir théoriquement la « puissance » ?
La puissance est aussi contestée que l’esthétique, où chacun peut arguer de ses
goûts, pour trancher de façon péremptoire. Poursuivons cette métaphore. Chacun
sait ce qu’est la beauté pour en éprouver les effets. Elle apparaît comme une évi-
dence à celui qui la ressent. À partir de là, on peut essayer d’en chercher les se-
9 John G. Ikenberry, Charles A. Kupchan, « The Legitimation of Hegemonic Power », in
David P. Rapkin, ed., International Political Economy Yearbook, « World leadership and
Hegemony », 5, pp. 52 et s.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 69
crets. Les arpenteurs quantitativistes s’empresseront de prendre les mensurations,
et plus ils s’approcheront de l’archétype idéal, mieux on saura « scientifique-
ment » les « causes » de la séduction. À cela peuvent s’ajouter des avantages ma-
tériels, eux aussi mesurables, tels que le montant de la dot. Peut-être une intelli-
gence ou une compétence attestée par des diplômes ajoutera encore au [69] char-
me de la créature, sans compter le capital virginité qui, pour certains, constitue
toujours une garantie de sérieux ou de fidélité ! La beauté existe donc, puisqu’elle
est mesurable !
A-t-on ainsi vraiment fait le tour du problème ? Certes pas. La statue s’anime
et entre en relation avec le monde où elle cherche à prospérer. Que fera-t-elle
alors ? Prenant conscience de ses avantages et de ses faiblesses, elle visera à ca-
cher les secondes pour bien mettre en valeur les premiers. Coiffure, vestiaire,
fards dissimuleront les misères afin de tromper le mieux possible le soupirant. Et
qu’importent les réveils où la vérité nue s’affichera, car il sera trop tard, la capture
aura eu lieu. Il n’est pas non plus inutile d’invoquer le charme de certaines per-
sonnes qui, dépassant les canons de la beauté classique, séduisent et captivent.
Leur mystère est intact puisqu’il relève d’une magie incalculable. Des chefs
d’État ont ainsi acquis une autorité et un prestige que les ressources de leurs États
ne leur permettaient pas d’espérer.
Cet art de la diplomatique, de la ruse, de l’intrigue et de la stratégie est lui
aussi inséparable de la beauté en action. Nous avons ainsi trouvé une autre dimen-
sion à la séduction ou à la puissance, en mettant en évidence l’influence que cha-
cun recherche à partir de ses capacités de base. La puissance comme la beauté est
ressource et influence.
Est-ce assez ? Non. Au-delà des appâts et des artifices, faut-il encore prendre
en considération le moment où on l’apprécie, c’est-à-dire le système de référence.
De la vierge la plus innocente à la courtisane la plus rouée et la mieux entraînée,
chacune se voit assigner une fonction différente selon les époques. Car si la beau-
té est ressentie par celui qui en reçoit le choc, ce n’est pas pour autant une éviden-
ce « objective ». Quels traits communs ont entre elles les femmes de Cranach, de
Rubens ou de la Belle Époque ? La graisse, insupportable aux femmes arbalètes et
sous contrôle diététique, était au XVIIe siècle le signe de cette abondance que l’on
attendait du sexe faible. Considérons alors que la recherche de critères ou de rè-
gles universelles de mesure pour la beauté comme pour la puissance s’avère im-
possible. Car chaque sociologie a l’âge de ses plaisirs et ne peut parler au-delà de
son temps.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 70
À partir de ces considérations inactuelles, nous pouvons alors essayer de don-
ner la définition suivante : la puissance est le cumul des forces réelles et potentiel-
les d’un acteur, utilisée avec [70] plus ou moins d’habileté au moment de relations
établies pour la satisfaction des intérêts jugés vitaux, à un moment précis d’un
système international. Une fois énoncée, cette définition mérite quelques com-
pléments.
En premier lieu, le cartésianisme exige des définitions précises pour rendre les
démonstrations logiques, efficaces et crédibles. C’est du moins l’exigence des
scientifiques dans l’étude de leurs domaines respectifs. Or, dans les sciences so-
ciales, ce mode de raisonnement est difficile à transposer et faiblement opératoire.
La preuve en est donnée par les sens multiples que les théoriciens donnent à leurs
concepts pour les rendre compatibles avec leurs démonstrations. Ainsi
l’impérialisme change de sens selon que Hobson, Lénine, Schumpeter ou Galtung
l’utilisent. La définition sert à nommer un phénomène dont on ressent l’efficience,
mais dont les origines et les manifestations sont si diverses, se renouvelant
d’époque en époque, qu’il est impossible de les enfermer dans une seule coquille.
Par conséquent, la puissance est, par nécessité, un concept ouvert, dont on veut
signifier qu’il peut se manifester de façon imprévisible, sans que cela remette en
compte son principe. Espérer dès lors, à partir d’une phénoménologie complexe,
lui donner un sens unique serait contraire à ce caractère d’ouverture, et rêver de
faire un inventaire complet de ses manifestations, parfaitement utopique et
contraire à son essence.
On peut, à ce propos, évoquer à nouveau le concept de beauté. Elle est ressen-
tie, de façon différente, par chacun selon les moments, c’est donc le sentiment
éprouvé empiriquement qui oblige à nommer le phénomène, sans pour autant pré-
tendre à une définition exacte et universelle. Elle reste purement relationnelle et
subjective.
En second lieu, le choix d’un sens aussi large et peu traditionnel rend néces-
saire de procéder à quelques remarques terminologiques et méthodologiques sup-
plémentaires.
La puissance est à la fois l’enjeu et le moyen de la politique étrangère. Mais la
définition en ces termes laisse toujours supposer qu’elle est l’attribut exclusif de
l’État. Il suffit pour s’en persuader d’évoquer l’usage du terme pour designer une
période du XIXe siècle comme celle de l’équilibre de la puissance. Elle est ainsi
devenue un mot dont l’usage permet de le substituer à celui de l’État dont elle est
devenue le synonyme.
[71]
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 71
Or, il n’est pas inutile, en ce moment précis de l’Histoire, de fixer le sens
qu’elle peut prendre en raison des évolutions de l’État territorial et de la venue sur
la scène internationale de groupes disposant de la force, jusque-là reconnue sous
sa forme militaire comme attribut exclusif de la souveraineté. Par ailleurs, dans le
monde actuel, la puissance militaire a cédé le pas, pour les mêmes usages, à
l’économie, voire à l’idéologie, utilisées comme forces subversives et déstabili-
santes, sans pour autant disparaître elle-même.
Ces modifications profondes n’obligent-elles pas à abandonner un concept da-
té, et fortement connoté dans un sens péjoratif ? Nous ne le pensons pas. En effet,
les évolutions constatées doivent être appréciées par rapport à un contexte idéolo-
gique qui libère les individus et vante la concurrence comme le stimulus indispen-
sable à l’économie de marché. Cette atomisation constatée du nombre des acteurs
va de pair avec une mondialisation liée aux communications, sur lesquelles tous
les observateurs s’accordent. Le plus curieux sans doute est l’étonnement ou
l’indignation que provoque le constat de ce qui est ressenti comme une anarchie
par ceux-là mêmes qui vantent les mérites de cette mondialisation !
Précisément, cela démontre que la puissance, après s’être fixée dans le cadre
de l’État, est à nouveau circulante et convoitée par de multiples groupes à qui la
liberté a permis de s’exprimer.
La constatation de l’éclatement du modèle étatique et l’apparition de nouvel-
les forces organisées dans le monde posent le problème de la puissance dans une
autre dimension, celle d’un monde apparemment divisé en une multiplicité
d’acteurs, dont il faut savoir si les caractères habituellement accordés à la puis-
sance lui sont encore applicables. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il était
surtout exploité par le marxisme pour dénoncer le péril des multinationales, dési-
reuses d’exploiter les petits États, bien entendu au service de l’impérialisme amé-
ricain. Autant dire que la littérature sur ce sujet est abondante et fortement conno-
tée. Elle témoigne cependant de la prise en considération du phénomène. Galtung
a déjà fait remarquer, faisant référence au marxisme, que les multinationales idéo-
logiques étaient tout aussi dangereuses que celles liées au développement de
l’économie.
[72]
Le regain de la thèse se fait sous d’autres auspices, avec Rosenau, repris par la
doctrine transnationaliste française, mais celle-ci ne paraît guère convaincante
dans ses conclusions ultimes. La dispersion des centres de décision est parfaite-
ment acceptable dans un univers libéral qui pour autant n’est frappé ni d’anomie,
ni de chaos. Lorsque l’État reconnaît à l’intérieur de ses frontières la liberté
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 72
d’association, il voit proliférer une multitude d’acteurs spécialisés, dont les
connexions avec lui se font de façons les plus diverses, sans que l’on puisse dire
qu’elles le détruisent ; a fortiori, dans les relations internationales, la prolifération
d’acteurs, postérieure à la guerre froide et après l’implosion de l’URSS n’est pas
différente. En déduire pour autant que l’anarchie du monde est totale et qu’il
n’existe pas d’ordre international nous paraît impossible à justifier. Cette prolifé-
ration d’acteurs est un signe de liberté et non d’incohérence.
Quant à en déduire que l’État disparaît ipso facto, cela nous paraît une conclu-
sion hâtive. Il est conduit à se spécialiser, à se regrouper, à s’intégrer dans des
ensembles régionaux. L’im-mense toile d’araignée qui est en train de se tisser ne
mérite pas encore un jugement définitif. Bien qu’émergent, l’ordre en voie de
constitution n’en existe pas moins. Et qu’il y ait de multiples conflits pour sauver
la prééminence de l’État dans certains domaines, paraît évident et même souhaita-
ble pour permettre les arbitrages nécessaires. Il n’y a aucun hasard dans la consti-
tution du G7, G8, G15…, dans l’apparition d’une OMC succédant au GATT, dans
les pouvoirs de la Commission européenne, dans le TNPN, dans le FMI cherchant à
prévenir les crises, qui constituent tous des tentatives de régulation multilatérales.
Mais bien évidemment, la mutation du système aura des conséquences sur la puis-
sance en action et obligera à la redéfinir dans un nouveau contexte. Il est certain
que le système international actuel lui rendra sa souplesse, ouvrant des champs
d’application jusque-là interdits. Le retour de la puissance appartient aux Temps
nouveaux, ce n’est pas une figure historique. Sa réapparition ouvre une nouvelle
période, instable, où chacun peut tenter sa chance.
Ainsi, dans son acception la plus brutale et la plus traditionnelle, elle devient
l’apanage des groupes terroristes, comme elle permet d’arbitrer les conflits ethni-
ques à l’intérieur des États. Il [73] est normal alors d’inclure dans la réflexion tous
les groupes qui se saisissent des symboles de la puissance. N’oublions pas cepen-
dant qu’à de nombreux moments de l’Histoire, ces attributs ont été disputés par
des organisations féodales, religieuses, commerciales ou ethniques, et que l’État,
dans sa définition classique fut le résultat d’un projet et d’une conquête. Cette
figure peut se défaire si des forces savent se saisir de ces instruments essentiels. Il
est donc nécessaire actuellement d’inclure tous les acteurs dans une réflexion sur
la puissance.
Il ne faut pourtant pas exagérer la portée de ce constat, qui apparaît à bien des
égards, comme un lieu commun dangereux. Le démembrement de la puissance
étatique n’est pas aussi réel que l’on veut bien le dire. Ainsi, la plupart des grou-
pes terroristes sont soutenus et encouragés par des États qui les utilisent a des fins
politiques et leur servent de base de soutien ou de repli. Les USA et l’Arabie
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 73
saoudite ont armé contre l’URSS et financé, via le Pakistan, les groupes afghans.
On sait avec quels effets boomerang en retour, aujourd’hui. Le colonel Khadafi,
malgré ses repentances récentes, a acquis une grande habileté comme entraîneur
d’hommes et pourvoyeur de fonds. Dans cette optique, ces groupes de la période
terroriste sont apparus comme manipulés par les États, pour accomplir des beso-
gnes qu’ils ne pouvaient exécuter directement par une entrée en guerre ou l’envoi
de corps expéditionnaires. Ce furent des chiens de garde à laisse longue. Depuis
les Brigades internationales, au moment de la guerre civile espagnole, le système
s’est amélioré, grâce d’ailleurs à l’application que 1’URSS sut porter au perfec-
tionnement de ce type d’action. La figure emblématique du Che Guevara en Amé-
rique latine illustre parfaitement, avec le travail de Fidel Castro en Afrique, la
nouveauté et l’adaptation d’un moyen, qui n’indigne les opinions que lorsqu’elles
en sont victimes.
Il ne sert à rien de déplorer l’usage de la force par des acteurs non étatiques,
car les considérations théoriques entravent rarement l’action des États quand ils
jugent leurs intérêts menacés. La théorie n’a rien à gagner en dénonçant des phé-
nomènes jugés pervers, quand ils sont les seuls à pouvoir expliquer la conduite
des relations internationales. La position machiavélienne fait avancer la science
politique et n’enseigne rien au Prince qu’il ne sache déjà, [74] si du moins il est
digne de sa fonction. Or, le développement du terrorisme est le contrepoint inévi-
table de l’ordre libéral dans les relations internationales. Il est ainsi la réponse
technique donnée à la paralysie conservatrice d’un ordre nucléaire, qui se bâtirait
exclusivement à l’aide de moyens diplomatiques. En ce sens, il appelle une réac-
tion des États les plus menacés, qui ne soit pas une simple condamnation des
agents d’exécution, mais bel et bien une reconquête de leur souveraineté.
L’exemple d’Israël est à cet égard parfaitement intéressant. Et ce qu’ils ne peu-
vent faire seuls, doit sans doute être atteint par de larges coalitions, défendant
ainsi leurs attributs étatiques essentiels.
L’État est statique, figé dans ses frontières. Son but est pourtant d’avoir un rô-
le extérieur. Il le fait par la force ou la diplomatie, mais ce type d’action est limité.
Il faut admettre que si l’État seul est légitime, la puissance nomade existe à l’état
latent et n’attend que des conditions favorables pour se manifester.
Ainsi par exemple la horde, par définition, n’est pas localisée, mais déferlante,
organisée et conduite. Face à des États géographiquement stables et limités par
leurs frontières, nous voyons apparaître des organisations que ne contient aucune
limite territoriale et qui se dotent de moyens pour intervenir dans les cellules éta-
tiques, les déstabiliser, afin de les livrer à leurs convoitises ou les paralyser com-
me adversaires potentiels. Le terrorisme est devenu un outil moderne de la puis-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 74
sance, combinant le facteur psychologique de la guerre subversive avec celui de la
force militaire. La menace n’en sera que plus grande si les acteurs traditionnels
continuent à le traiter comme une déviance à l’ordre naturel ou voulu des choses.
Le soutien apporté par l’Iran ou par l’Irak à des groupes extrémistes n’est pas
fondamentalement différent de celui apporté en son temps à Cuba par 1’URSS
pour déstabiliser l’Amérique latine ou l’Afrique. En tout état de cause, c’est la
preuve que la violence d’État n’a pas disparu des relations internationales. Ce
serait faire bon marché de ces guerres secrètes dont sont chargés les services de
renseignement et qui montrent que la force est toujours sous-jacente, prête a réap-
paraître au moindre chaos. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant dans cette période
intermédiaire où le système cherche ses règles que la puissance à nouveau se ma-
nifeste par des explosions [75] incontrôlables. Une course de vitesse est d’ores et
déjà entreprise entre les États, désireux de rationaliser de façon pacifique leurs
relations, et d’autres acteurs qui ne partagent pas leurs ambitions et sont à l’affût
des signaux de faiblesse pour tenter leurs chances d’obtenir des arbitrages plus
favorables. Si les pays d’Europe ou d’Amérique cherchent des solutions juridi-
ques pour réguler leurs liens, il n’en va pas de même pour certains intégrismes,
appuyés par des États revendicatifs, à qui l’Ordre occidental ne convient pas. Il
existe ainsi des zones de fracture, véritables plaques tectoniques culturelles qui
risquent d’incendier le monde. Le Moyen-Orient en est le meilleur exemple.
On pourrait invoquer dans le même sens le problème de la mondialisation de
l’économie qui désarticule la puissance monétaire de l’État et conditionne son
développement. Les acteurs économiques ont pris conscience de leurs capacités et
des avantages que leur mobilité leur donne par rapport à l’État territorial. Là enco-
re une certaine méfiance doit se manifester vis-à-vis de ces « évidences » si sou-
vent ressassées. D’abord l’État n’est pas totalement désarmé, même s’il déplore la
délocalisation, même s’il est conduit à hausser ses taux d’intérêt pour attirer les
capitaux vagabonds. Tous les États ne sont pas dans la même situation de dépen-
dance, et grâce au jeu de la fiscalité ou de la réglementation, ils ont intérêt au dé-
veloppement de leurs firmes et donc à les soutenir, ce que les négociations du
GATT ont démontré aisément. Les détenteurs d’une monnaie de réserve comme
les USA tirent un certain nombre d’avantages de ce moyen de puissance.
Mais précisément, l’État ne reste pas inerte devant les dévergondages de la
puissance. Face à cette humeur vagabonde, il dessine des projets qui lui rendront
une plus grande maîtrise et il ne peut le faire qu’en construisant des coalitions
permanentes qui augmentent sa maîtrise. Il ne faut pas feindre de croire que la
souveraineté disparaît parce que les États s’intègrent dans des ensembles plus
vastes. Ils ne le font que pour reconquérir une puissance que, de toute façon, ils
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 75
avaient perdue, et qu’ils ne peuvent récupérer seuls. Le combat est au-dessus de
leurs moyens. Dans ce cas, le nationalisme de certains est en fait un frein au re-
tour de la puissance réelle, condamnée au profit d’une souveraineté formelle. En
fait, la recherche de la puissance permet [76] seule d’expliquer les mécanismes
d’intégration. Ainsi, le phénomène Europe a été à l’origine intimement lié à la
crainte de l’URSS, mais aussi à la volonté des États la composant de retrouver un
niveau significatif de puissance face aux grands ensembles. Les arrêts ou avances
du mécanisme européen, concrétisés aujourd’hui par le refus français et hollan-
dais d’un confédéralisme en 2005, s’expliquent par le désir de chercher un sur-
croît de puissance par l’intégration sans payer le prix de l’abandon de souveraine-
té. Mais le pari est insoluble. Les États ne trouveront ensemble leur puissance que
s’ils abandonnent leur souveraineté d’où le débat sur le fédéralisme. Mais en mê-
me temps, les intérêts de chaque État resurgissent au galop et l’on constate que les
trois puissances essentielles de l’Europe, ne partagent ni les mêmes intérêts, ni les
mêmes conceptions de l’Union.
En troisième lieu, il y a peu de concepts aussi « évidents » qui voient leurs
sens soumis à des controverses si radicales, que forte est la tentation de les élimi-
ner.
Le sens commun, si décrié, fait pourtant sentir qu’entre les USA et les Maldi-
ves, il y a une légère différence. Tout le problème est de s’entendre sur l’origine
de cette appréciation. Il est tout aussi vrai que l’anthropocentrisme pousserait à
considérer que tous les États sont égaux, fidèles en cela à la représentation juridi-
que de la société internationale. Il est normal de trouver dans cette proposition une
des sources du rejet de la puissance, dans ce qu’elle a de cru et d’injuste. Utiliser
ce concept semble pousser à contester la vision démocratique de la société inter-
nationale où tous sont supposés être indépendants et souverains, jouissant des
mêmes droits, souscrivant aux mêmes obligations. Il y a donc une suspicion im-
médiate dès lors que l’on recourt au concept de puissance, symbole d’inégalité ou
de domination supposée. Toutefois, l’opposition n’est pas aussi tranchée, quand
on sait que le droit public se définit lui-même comme un droit de personnes inéga-
les, et que les juristes admettent, nous l’avons déjà précisé (cf.supra, p. 40), le
droit de veto de cinq grandes puissances au Conseil de Sécurité, la puissance en
question étant fondée sur la possession de l’arme nucléaire. L’inégalité fait aussi
partie du droit.
Ainsi pour certains, la puissance pourrait être définie comme la recherche des
effets de l’inégalité dans les relations internationales.
[77]
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 76
Ceci explique la raison pour laquelle des auteurs la rejettent, prêts à la consi-
dérer comme une aberration archaïque et historique que les progrès de la civilisa-
tion doivent faire reculer. Le moment de la puissance serait, pour les États, le
pendant de l’état de nature pour l’homme. L’étude se contenterait de constater la
persistance marginale du phénomène avec l’espoir de le voir disparaître. Cette
condamnation morale s’accompagne d’une justification théorique. La puissance
serait réductible à la force, caractère emblématique de la souveraineté. Son utilisa-
tion, devenant de plus en plus résiduelle et illégitime, confirmerait le déclin de
d’État, et donnerait naissance à un nouveau concept, celui d’influence, figure plus
acceptable dans le contexte des valeurs actuelles.
En sens inverse il n’est pas étonnant que la puissance puisse devenir le pivot
d’autres théories, dès lors qu’il est remarqué que l’égalité est un mythe, un dis-
cours, un objectif souhaitable, ne correspondant en rien à la réalité. Et les auteurs
qui se réclament de cette vision peuvent parfaitement se reconnaître dans le nom
de « réalistes » qui leur est habituellement donné.
S’ouvre alors un débat fortement ésotérique entre les tenants de la puissance et
ceux qui défendent « l’influence ». Ces derniers théoriciens entendent ainsi dé-
montrer la possibilité pour de petits États à s’opposer à de plus grands et refusent
le réalisme de l’école américaine de la puissance, autour de Morgenthau, car ils
imaginent que la puissance est l’apanage exclusif des grands États, vouant ainsi
les petits États à la domination.
Il est vrai que l’homme a toujours l’ambition d’éradiquer la guerre et la vio-
lence, et tend à accorder une valeur d’évidence à la paix, d’où l’espoir placé dans
le droit pour réguler la société internationale livrée à l’anarchie. Avec un léger
oubli cependant ; l’État ne reconnaît sa spécificité que dans le recours à la violen-
ce légitime et il en fait le critère de sa souveraineté. Il y a donc quelque contradic-
tion à partager des convictions pacifiques quand on veut maintenir l’intérêt souve-
rain de l’État. Toute l’œuvre du politique devrait donc viser à conjurer la puissan-
ce au profit du droit, sans perdre pour autant son influence ou plus exactement
sans perdre les bénéfices qu’il espère de sa plus grande force. La conjuration de la
puissance, transmutée en influence, comme [78] concept acceptable et susceptible
de concilier puissance et le droit est donc un artifice sémantique, un jeu de mots.
Nous sommes dès lors confrontés à un problème idéologique dont l’enjeu est
l’acceptation ou le rejet du concept. Le piège peut cependant être évité, dès lors
qu’il s’agit d’un jugement de valeur. Il ne sert à rien de dissimuler la puissance
derrière le concept d’influence, jugé plus présentable, quand il s’agit du même
phénomène pris à un autre moment de son expression.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 77
Reste à définir une méthode qui puisse rendre compte de la subtilité du phé-
nomène. Avant toutes choses, l’évaluation de la puissance ne doit pas être consi-
dérée comme une œuvre de théoriciens qui déboucherait forcément sur une pro-
blématique de spécialiste, tirant le problème chacun dans son domaine de compé-
tence. Bien que des méthodes d’évaluation soient nées à partir de l’économie, de
la sociologie, de la psychologie, de l’histoire, les résultats, intéressants, ne doivent
pas faire oublier que la puissance intéresse au premier chef les gouvernants. Et
c’est donc l’appréhension qu’ils en ont qui est le fondement des relations interna-
tionales. Sans doute, pourra-t-on invoquer que cette approche subjective peut ex-
pliquer les actes politiques, les victoires et les défaites telles qu’elles sont vécues,
mais ne parvient pas à livrer l’ultime secret, qui, lui, serait d’ordre scientifique
donc objectif.
Nous sommes là en face de l’éternelle dichotomie occidentale, celle qui oppo-
se la théorie à la pratique, avec la volonté d’autonomiser la théorie conçue comme
supérieure à l’action. Ces manifestations d’orgueil scientifique ont leur poids dans
l’appréciation de la puissance et bien souvent ont pour résultat d’éloigner le but
sans l’éclairer. Lorsque Lénine affirme que le pouvoir est au bout des fusils, il
règle le problème en ce qui le concerne, en se dotant des moyens utiles à
l’accomplissement de ses buts. Le caractère révolutionnaire et la finalité histori-
que justifient alors l’identification de la puissance et de la force. Il faut donc
s’inspirer de la pratique plutôt que d’essayer de proposer un modèle, clé en main.
Par ailleurs, ce débat est sous-tendu par une querelle philosophique qui oblige
à envisager le problème sous l’angle de l’épistémologie. Le débat entre le structu-
ralisme et le subjectivisme trouve ici encore un lieu de manifestation.
[79]
Pour certains tenants de la puissance, une des conséquences serait la démons-
tration du caractère objectif des relations internationales dans lequel le système
agit comme suprême régulateur, pliant les États à ses lois. Pour les autres, et la
plupart sont historiens, ou psycho-sociologues, l’irrationalité, le hasard, la culture
jouent un rôle déterminant, rendant l’avenir imprévisible.
L’effet sur la discipline se fait sentir par la création d’écoles ou de chapelles
universitaires où chacun défend son paradigme comme le seul valable, soumettant
ainsi la puissance à toutes les variations de la mode dans les sciences sociales. La
théorie des relations internationales, plus que toute autre discipline, appelle une
méthodologie de second rang, puisqu’elle se bâtit sur les résultats de toutes les
autres. Doivent coexister ainsi quantitativistes mathématiciens, économistes à
modèles, historiens des relations diplomatiques, juristes positivistes ou normati-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 78
vistes, psycho-sociologues ou sociologues purs, sans oublier les géopoliticiens et
les idéologues de toutes les variétés qui, tous, ont l’ambition d’apporter des solu-
tions définitives à ce problème mystérieux. Et, bien sûr, leur influence sur le Prin-
ce n’est pas négligeable. Que ce soient les œuvres de Mackinder et des géopoliti-
ciens allemands sur l’expansion hitlérienne, la pensée réaliste sur la guerre du
Vietnam, tous les gouvernants ont peu ou prou subi l’effet de théorie.
À un point tel qu’à un moment donné, par un effet de miroir, les conduites ont
pu valider les formulations théoriques. Peu importe en effet que la théorie des
jeux soit une mauvaise référence, si pour des décisions précises, les acteurs se
conduisent conformément à ses enseignements.
Aussi la prudence est de mise quand la prolifération des théories peut directe-
ment influer sur la conduite des affaires. Il y a toujours, de la part du Prince, une
volonté confuse de se conformer à des modèles de conduite dont il attend et la
légitimité et l’efficacité. Aussi, la théorie, quand elle arrive à une formulation
claire, peut jouer le rôle d’une éthique.
À ce niveau, simplement introductif, la puissance apparaît comme un objet
éclaté en de multiples disciplines, condamné pour des raisons morales qui sem-
blent obliger à un choix pour se ranger dans le camp de l’un ou de l’autre. Notre
propos n’est pas d’obéir à une logique partisane, mais de rechercher dans toutes
[80] les théories existantes les complémentarités et essayer de découvrir en quoi
elles se rejoignent plutôt que de souligner leurs ambitions contradictoires. Les
frontières d’une discipline expriment davantage les limites de la compétence d’un
auteur qu’elles ne confirment l’autonomie objective de chacune. En nous référant
au guide de conduite déjà énoncé, celui du processus décisionnel réel des acteurs,
nous allons essayer de montrer la nécessité de chaque méthode pour chacune des
séquences, sans pour autant atteindre l’objet global que la spécialité des discipli-
nes interdit de découvrir. Ainsi, il serait possible de distinguer deux phases, l’une
concernant la construction et l’évaluation des ressources, l’autre plus énigmatique
centrée sur le moment de la mise en œuvre de la puissance.
A. La première phase :
construction et évaluation des ressources.
La puissance comme cumul des ressources
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Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 79
Il est incontestable que dans la puissance, il y a une référence aux ressources
de l’acteur. Les forces militaires, mais aussi l’économie, la situation géographi-
que, la culture, la population jouent un rôle certain.
La première tentation consiste évidemment à quantifier ces données dans
l’espoir de découvrir une sorte de mathématique sociale débouchant sur des mo-
delés de comportement « scientifiquement » fondés. L’influence des méthodes
économiques, avec leur appareil statistique, donne une première esquisse de ré-
ponse, avec l’idée sous-jacente que les acteurs ont intérêt à maximiser leurs gains
et minimiser leurs pertes. Autrement dit, il existerait une rationalité identifiable
dans le comportement des États attachés à la défense de leurs intérêts vitaux à la
condition évidemment que les concepts de gains, de pertes, d’intérêts vitaux, puis-
sent faire l’objet d’une définition stable et acceptée par tous ce qui n’est pas le
cas. La prudence incite à penser que le phénomène n’est pas susceptible d’une
mesure, mais d’une évaluation où interviennent des données quantifiables.
La deuxième tentation concerne le désir de trouver un facteur déterminant en
dernier ressort. Cette vision causaliste et déterministe [81] a fondé ses espoirs
tantôt sur la puissance militaire tantôt sur l’économie, avec le marxisme et
l’impérialisme, tantôt sur l’espace avec la géopolitique. À l’intérieur même de
cette dernière discipline, les auteurs ont poussé plus loin la quête et en fonction de
leurs compétences particulières, à isoler ce facteur dans l’espace terrestre avec
Mackinder, dans la mer avec Mahan, dans l’air avec de Seversky. L’inventaire
des thèses qu’ils défendent ne débouche pas forcément sur une synthèse accepta-
ble, encore que nombre de leurs analyses sectorielles restent séduisantes et fon-
dées. L’idée sur laquelle tous peuvent se mettre d’accord reste l’existence de fac-
teurs de puissance, au sens instrumental du terme, isolables et identifiables.
À partir de là, faut-il encore remarquer qu’il est indispensable de les séparer
avec précision car ils délivrent des moyens d’influence spécifiques. Il n’est donc
pas possible, comme le fait Cline, de les additionner, car leur somme n’a qu’un
sens très relatif. Autrement dit, il est souhaitable de recueillir les données de cha-
que facteur et de les comparer avec celles des autres, car sans comparaison, les
chiffres n’ont que peu d’importance. C’est d’ailleurs dans ce sens que travaillent
tous les analystes quantitativistes du facteur militaire, économique ou démogra-
phique. À condition une fois encore de prendre la précaution de considérer que le
fait de les saisir de façon statique, les ampute d’une dimension essentielle, celle
du mouvement constant. Par ailleurs, il n’y a pas de déductions fiables en termes
de puissance, à partir de la simple mesure des ressources.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 80
Car il ne faut pas confondre les données brutes de chaque facteur délivrées par
les spécialistes d’une discipline et leur traitement dans l’optique des relations in-
ternationales. Il est relativement indifférent à un géographe de savoir que telle
montagne escarpée a empêché l’expansion de tel État, si ce n’est pour apprécier
les mouvements de population. Or, ce qui intéresse notre discipline, ce sont préci-
sément les évaluations en termes de force ou de faiblesse que peut fournir chacun
des facteurs de puissance. La méthode proposée concerne donc un traitement spé-
cifique des données brutes pour en tirer un profit plus particulièrement politique.
Prenons l’exemple de l’économie. De fortes pesanteurs, issues du marxisme,
en font un facteur essentiel de la puissance. [82] Cependant, les liens avec les
acteurs politiques sont extrêmement ambigus. Les firmes constituent des entités
autonomes poursuivant des buts particuliers. Ce sont des acteurs « spécialisés »
qui ne s’intéressent pas a priori aux buts poursuivis par le pouvoir et n’obéissent
pas à une seule autorité qui puisse coordonner leurs actions. Toutefois, seul un
régime libéral peut leur donner cette liberté qui les autonomise et ceci en raison
d’un choix idéologique et politique. Dans cette hypothèse quelle puissance un État
retire-t-il de la vitalité de ses entreprises ?
A priori, évoluant dans des sphères différentes, le principe d’indifférence pré-
vaut comme effet naturel de leur indépendance respective. Et ce principe n’est pas
à négliger, car il détermine les mentalités, la culture des acteurs et dans la marche
ordinaire des affaires, c’est la règle naturelle qui s’applique. L’État bien sûr retire
un bénéfice personnel en ce sens que la fiscalité lui donne les moyens de sa poli-
tique et la possibilité de convertir de la richesse en puissance, mais le pouvoir
économique fuit naturellement les contraintes fiscales et réglementaires, et cher-
che à s’émanciper de tout ce qui pèse sur ses gains. La firme a donc intérêt à de-
venir multinationale pour tirer profit de l’incapacité de l’État à sortir de ses fron-
tières. En faisant cela, d’une certaine façon, elle transcende l’État, mais aussi le
domestique, le contraint, lui échappe, impose ses règles monétaires et financières.
D’où l’idée que le pouvoir politique s’affaiblit et entre au service du pouvoir éco-
nomique qui tire profit de son démembrement. L’idée est séduisante mais les rela-
tions sont infiniment plus complexes.
Ce qui concerne l’État, c’est bien entendu, la possibilité de convertir l’argent
en puissance selon la formule habituelle des programmes militaires. Mais cela
peut aller plus loin en utilisant le système des pressions réciproques. L’expansion
d’une firme à l’étranger, où elle peut peser d’un poids déterminant sur les finances
et l’emploi d’un État, permet d’espérer utiliser ce poids à des fins politiques. Au-
trement dit, l’État peut user de sa force régalienne, pour plier l’entreprise à ses
fins. Les États les plus puissants peuvent considérer que ces prolongations tenta-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 81
culaires sont utiles, sans être sûrs toutefois de pouvoir contrôler réellement cette
influence. De la même façon, une entreprise dont l’État dépend totalement, peut
être contrainte à mettre son pouvoir [83] spécifique à son service, c’est le cas des
républiques bananières. Mais l’hypothèse la plus fréquente reste cependant le
principe d’indifférence des deux types de pouvoir, les coalitions n’intervenant que
pour des occasions marginales. Dans le système actuel, le danger le plus redouté
par l’État concerne le domaine monétaire, car il peut être sanctionné par le marché
des capitaux si sa politique ne procure plus la sécurité et la stabilité que réclament
les entreprises. Il peut alors être soumis à des cyclones dévastateurs liés à la spé-
culation internationale. Rien n’indique cependant que si les États se sentent mena-
cés, ils ne trouvent dans leur arsenal juridique et diplomatique les moyens de
contrer le danger. Le péril n’implique pas l’absence de remèdes précisément issus
de la puissance régalienne des États. Le sort du combat n’est pas certain, pas plus
d’ailleurs qu’il n’est prouvé que l’État se sente réellement menacé.
Donc l’analyse du facteur économique de la puissance concerne moins la me-
sure de la capacité économique que la capacité de l’État à utiliser cette ressource
pour ses fins propres. L’étude doit porter par conséquent sur cette conversion, sur
les risques de dépendance de l’État, le pouvoir de manipulation extérieure qu’il en
retire et sur les limites de ce pouvoir.
Ainsi, lorsque la dépendance énergétique du pétrole se fait sentir en France,
l’État réagit en lançant un programme nucléaire qui neutralise cette source de
faiblesse. De la même façon, lorsque les USA se sont sentis en danger du fait de la
production japonaise, leur président a brandi l’arme tarifaire en menaçant les
constructeurs automobiles nippons de doubler les droits de douane. Mais la mani-
pulation reste délicate comme le montrent les mesures d’embargo. En refusant les
livraisons de céréales à l’URSS, les USA ruinèrent leurs fermiers, affaiblirent leur
transport maritime et encouragèrent l’Argentine et le Canada à profiter de leur
absence. En dehors donc de quelques cas, l’intérêt de l’économie réside dans la
capacité potentielle de convertir de la richesse en niveaux significatifs. On pour-
rait même dire, de façon paradoxale, que l’économie n’a pour les États qu’une
importance virtuelle, en ce qu’elle est appréciée par les autres États comme la
source potentielle de moyens d’action. La puissance tirée de l’économie vient
autant de l’appréciation d’autrui que de sa capacité spécifique. [84] Elle est située
dans l’imaginaire qui suppose une capacité de conversion, qui dispense l’État
d’effectuer cette même conversion. Le mirage est d’autant plus efficace que les
systèmes de valeur, tant marxistes que libéraux, accordent une valeur essentielle à
l’économie. Elle peut en outre devenir dans les périodes de paix, le seul lieu de
lutte entre États et le seul moyen autorisé pour affirmer leur influence. C’est donc
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 82
la configuration du système international qui détermine le rôle de l’économie dans
les relations internationales plutôt que l’inverse.
Le capital économique inclut le capital symbolique de prestige et de grandeur,
buts spécifiques de l’État. L’intérêt de l’économie dans la lutte entre États serait
donc le fruit de l’impossible affrontement atomique, et du refus par l’opinion du
pays démocratique à régler ses litiges par les armes. Ainsi, l’État investit ses en-
jeux traditionnels dans la lutte économique, parce que le « système » international
lui refuse le recours à la violence. L’illusion serait alors de croire que l’économie
l’a emporté sur le politique parce que dans une phase de l’histoire du monde, les
États ont choisi cette arme pour se livrer à leur éternelle bataille. Mais ce n’est pas
la même chose d’être « colonisé » par Mac Donald’s ou Coca-Cola, que par une
armée d’occupation ! Il est vrai que cela partage aussi bien l’opinion entre les
consommateurs, accusés de collaboration, de destruction des vertus culinaires et
donc culturelles françaises d’avec les résistants héroïques qui restent fidèles au
steak-frites.
Prenons un autre exemple, celui de l’analyse du facteur de puissance militaire.
Il dépend comme tous les autres du moment auquel on le calcule et du type de
guerre possible ou imaginé par les acteurs eux-mêmes, car le facteur peut être
affecté d’un signe négatif et se transformer en facteur de faiblesse, dès lors que
l’hypothèse constitutive ne se réalise pas. C’est particulièrement net pour
l’armement. De la même façon – la guerre du Golfe l’a bien montré –
l’accumulation d’un arsenal ne postule pas que ses possesseurs seront à même
d’en tirer le potentiel maximum. Ce fut le cas de l’Irak. Compte tenu de ces pré-
cautions, il est possible d’établir un tableau concernant la puissance militaire (PM)
et économique (PE).
[85]
1 - Guerre possible PM = AIR
PM = MER
PM = TERRE
PM = SUBVERSION
2 - Guerre impossible PM = Faiblesse
PE - dominant
(PM= puissance militaire ; PE = puissance économique)
Fonction dérivée : vente d’armes
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 83
Si on considère, à un moment x, que la guerre nucléaire est impossible,
l’investissement militaire, à l’exception de la sécurité interne, devient une source
de faiblesse pour l’État. L’Allemagne et le Japon, interdits d’armements, triom-
phent par leur puissance économique sur l’échiquier mondial. Car le blocage de la
guerre fait du facteur économique le plus important moyen pour assurer la compé-
tition entre les États.
Par ailleurs, l’affectation des lignes budgétaires, à l'une ou l'autre des armes,
n’est pas neutre. L’idéal serait de miser sur l’arme à plus forte prime d’agression
ou d’invulnérabilité. De l’imagination du conflit possible en un premier temps, à
la capacité d’utiliser l’arsenal une fois constitué, et enfin de la nature du conflit
réel, il n’est pas évident, pour les moyennes puissances, de pouvoir couvrir tous
les cas de figure, même si les pesanteurs organisationnelles y poussent. Ainsi, La
France n’était pas prête pour un conflit comme celui du Golfe, bien que théori-
quement elle soit en mesure de faire face a toutes les formes d’intervention mili-
taire. Une autre précaution s’impose dans l’analyse.
Tout d’abord, les données fournies par les différents spécialistes de chaque
facteur doivent être interprétées dans le sens force ou faiblesse. L’inventaire ne
sert à rien – ce qui fait la spécificité des relations internationales –, s’il n’est pas
traduit en atouts ou en handicaps pour l’acteur.
Mais cette obligation conduit à s’interroger sur le sens même de la puissance
spécifique conférée par chacun de ces facteurs. En effet, la capacité d’influence
qu’il délivre est toujours placée sous un double signe simultané de force et de
faiblesse. Un avantage se construit toujours au détriment d’un autre, et un avanta-
ge peut devenir immédiatement un inconvénient.
[86]
Enfin, les forces réelles observables ne sont véritablement significatives que
s’il est possible de les affecter d’un coefficient de variation lié à la capacité de
conversion d’un facteur dans un autre. L’exemple classique est celui de la cons-
truction des Liberty-ship américains pendant la deuxième guerre mondiale, où
l’on peut assister à la transformation rapide d’une puissance industrielle en puis-
sance militaire. Cette possibilité est également liée, dans cette période nucléaire, à
la détention de brevets attestés par des expérimentations, qui concerne
l’intelligence militaire et, là encore, la souplesse de mobilisation des acteurs.
Il faut néanmoins arriver à un mode de calcul des données brutes de la puis-
sance. La règle impérative, déjà évoquée, consiste à refuser toute addition par
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 84
acteur, mais d’établir des classements hiérarchiques à l’intérieur de chaque fac-
teur, considérés à ce niveau d’études, comme parallèles. Les tables de la puissan-
ce énoncées par Karl Deutsch fournissent un excellent exemple.
Ce principe des « hiérarchies parallèles » une fois accepté, les ressources de
l’acteur apparaissent sous la forme d’une courbe reliant tous les points de classe-
ment dans les différentes colonnes. Cela permet de comprendre que la puissance
n’a de sens que dans un système comparatif et qu’il n’y a aucun moyen de la défi-
nir en soi. Elle est déjà, à ce simple niveau d’analyse, un phénomène relationnel.
Par ailleurs, cette courbe témoigne de la singularité de chacun des acteurs,
comme une sorte de fiche signalétique qui débouche sur des structures de puis-
sance différentes. Ainsi, lorsque dans le système bipolaire, les USA et l’URSS
étaient mis au sommet de la hiérarchie des blocs, omettait-on de préciser que leurs
structures de puissance n’étaient pas symétriques. Le concept de superpuissance
faussait alors l’appréciation du phénomène en induisant une identité dont les
courbes de puissance de chacune auraient montré la différence fondamentale. El-
les auraient pu enseigner que les atouts de l’URSS relevaient paradoxalement de
l’idéologie et de sa capacité de subversion, alors que les USA s’appuyaient sur
leur pouvoir économique. Curieux renversement de constater que l’État qui re-
vendiquait le primat de l’économique fut conduit à affronter un État qui vantait
l’autonomie du politique et qui se battait avec des armes inverses à celles de leurs
[87] valeurs. Leur seul point d’équivalence concernait la force armée, sans que
cela d’ailleurs ait été fermement établi. Mais les USA trouvaient intérêt à cet équi-
libre qui garantissait leur pouvoir vis-à-vis des puissances moyennes.
L’étude des structures de puissance illustre une autre idée, celle de la liberté
du choix stratégique dans leur constitution. Avec des ressources comparables, la
Libye et le Koweit ont construit des modèles de puissance très différents. Cela est
aussi vrai dans la comparaison entre la France et l’Allemagne, et une grande par-
tie de leur diplomatie s’explique par ces courbes différentes.
Seulement, en faisant intervenir la structure de puissance, comme clé ultime
de l’aménagement des ressources, on intègre un élément qualitatif, plus difficile à
mesurer. Or, si l’idéologie ou la culture sont la « cause » de celle-ci, elles sont
aussi en aval la condition de sa mobilité et de son adaptation aux circonstances.
Elles infèrent encore sur la gestion de la puissance dans la relation d’influence.
Il ne faudrait cependant pas exagérer l’importance du système de valeur au
point de renoncer à toute mesure des ressources. En effet l’observation des résul-
tats trouvés à l’issue de l’application du principe des « hiérarchies parallèles »,
fait apparaître une typologie des structures, correspondant à des rangs ou des ty-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 85
pes de puissance. Dans les cas les plus classiques la puissance militaire est le re-
flet de la puissance économique par les ressources de l’acteur.
Autrement dit, cette corrélation ouvre une autre porte pour la mesure de la
puissance. Il existe des facteurs primaires constitués par les ressources objectives
d’un territoire, donc aisément appréciables. Puis des ressources secondaires com-
me la puissance militaire et économique, qui sont le fruit de la transformation
politique des ressources primaires. La médiation par les valeurs et le pouvoir in-
tervient donc dès l’analyse quantitative des données, ce qui permet d’évaluer la
capacité du politique à transformer les ressources primaires en secondaires, et fait
intervenir les qualités culturelles d’une population.
Il serait donc possible, à partir de cette grille de lecture, non pas d’éliminer
l’analyse quantitative des ressources, mais d’y trouver des critères de compétence
ou d’évaluation du politique, [88] précisément, ce serait la capacité à mobiliser les
ressources pour obtenir une optimisation au niveau économique et militaire. Il est
donc nécessaire d’introduire dans un premier tableau, l’inventaire des ressources
primaires. Il ne doit pas être difficile pour un économiste, de trouver un système
de calcul, pour mesurer la relation existante entre les ressources primaires et la
structure de la population. Loin de refuser les mesures quantitatives de la puissan-
ce et de les considérer comme utopiques dans leurs ambitions, elles ont le mérite
d’intégrer une possibilité d’évaluation qualitative d’un acteur.
On peut alors tenter de tracer un portrait global de la puissance en termes de
cumul de ressources. Non parce que la méthode scientifique oblige à le faire, mais
pour suivre empiriquement la démarche évaluative des décideurs. Car, aucun ac-
teur des relations internationales ne peut agir sans s’être livré auparavant à cette
opération. Or la question, relativement académique, a été traitée depuis les origi-
nes par maints conseillers du Prince, suffisamment pour que l’essentiel ait été dit
même si le vocabulaire a changé.
Toutes les ressources sont traditionnellement liées au territoire qui est le sup-
port naturel du pouvoir. L’État cumule donc une série de facteurs qu’il a eu la
chance de posséder et l’habileté de développer. Le seul élément changeant dans
cette appréciation provient de la complexification du concept d’espace.
Dans la configuration actuelle, la société internationale ressemble davantage à
un millefeuille, cette pâtisserie qui unit par la crème une pluralité de couches
feuilletées superposées. Alors que dans la période classique du développement de
l’État, l’espace représenté par un planisphère coïncidait avec la réalité de cellules
étatiques de type amibien, bornées par des frontières fixes.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 86
La mondialisation de l’économie témoigne de la création d’un espace abstrait
transcendant l’État, la puissance se trouve ainsi déterritorialisée, obéissant à ses
propres contraintes, avec ses capitales financières, ses règles de combat, permet-
tant à certains condottieri de se créer des principautés « virtuelles » dont ils
s’assurent la maîtrise.
Cela peut également être observé pour les aires culturelles et idéologiques,
comme ce fut le cas pour le communisme de l’URSS ou l’Islam intégriste. Là en-
core, les capitales changent avec les règles du jeu et les techniques de bataille.
[89]
Bien entendu, l’espace stratégique a changé donnant à l’air et au fond de la
mer une importance capitale dans l’hypothèse d’un conflit armé. Remarquons que
cette superposition d’espaces dépasse les frontières de l’État mais ne le laisse pas
désarmé. En effet, chacun de ces espaces fait l’objet d’une appropriation et d’une
utilisation par de nombreux acteurs. L’État participe au jeu, et s’il est vrai qu’il
peut en ressentir les contraintes, il lui est tout aussi loisible de les utiliser comme
ressources, et de participer au combat à de multiples niveaux.
Ainsi, les USA ne sont pas sans influence sur la monnaie de différents pays,
même s’ils peuvent redouter l’effondrement de pays comme le Mexique ou le
refus de payer la dette par certains pays sous-développés. Détenteurs d’une mon-
naie de réserve, les facilités qu’ils en tirent sont nombreuses et cela leur permet de
mener des actions de représailles en direction du Japon. De la même façon, leurs
progrès dans la technique militaire leur assurent une prédominance et un niveau
de puissance qu’aucune autre puissance ne peut leur disputer.
La première séquence quantitative du tableau des ressources induit une éva-
luation qualitative en mesurant la transformation du potentiel en données objecti-
ves de la puissance économique et militaire. Par ailleurs, la typologie des structu-
res qui n’a de sens, rappelons-le, que dans une série de courbes comparatives, fait
apparaître des profils normaux ou aberrants. On peut attendre par aberrants tous
les écarts négatifs ou positifs par rapport à une sorte de « profil idéal de normali-
té », identique à celui qui est calculé pour les matrices nulles des économistes
étudiant le commerce extérieur.
Ces « aberrations » ouvrent la voie à des manipulations stratégiques –en effet,
la découverte d’un signal négatif permet d’initier des politiques en vue de déstabi-
liser l’acteur– et font apparaître déjà en pointillé les stratégies utilisables dans les
relations d’influence. Il ne faut pas oublier d’ailleurs dans ce cadre, le feed-back
des analyses quantitatives en termes d’image, précisément parce que la lecture des
chiffres a déjà un effet d’influence sur les gouvernants.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 87
Aussi l’accumulation d’un arsenal, même inutilisable, donne-t-il l’impression
de la puissance militaire qui, par sa seule existence, [90] joue un rôle dissuasif ou
d’intimidation. L’évaluation de la puissance de Saddam Hussein, jugée d’après
son armement, comme détenteur de la 4e armée du monde en est un exemple. Il en
est allé de même dans la course aux armements entre les deux grands pendant
toute la durée de la guerre froide. Dans ce cas, cela suppose que les gouvernants
aient l’habileté de construire des artefacts symboliques de la puissance mais
n’aient pas la volonté de s’en servir, car le test de validité infligé par la réalité
pourrait être cruel. On peut interpréter dans ce sens la force de frappe française.
Ainsi donc, l’alternance des séries chiffrées et des évaluations qualitatives
n’est pas un obstacle méthodologique à ce calcul de la puissance, mais une invita-
tion au raffinement des analyses dans le sens de la variation de ses manifestations.
La puissance n’est pas limitée à l’inventaire des ressources. Faut-il encore savoir
les utiliser, ce qui relève davantage de l’art de la politique que d’un déterminisme
mécanique.
B. La seconde phase. La puissance en action
–ou la relation d’influence– ou la figure d’Ulysse
Retour à la table des matières
Il ne faut pas chercher la puissance là où elle n’est pas, et en tout cas ne pas
lier la politique de puissance à la guerre. Au contraire, la paix c’est l’évidence de
la puissance, la guerre son incertitude. Parce qu’il existe des zones floues, laissées
à l’appréciation de quiconque veut tenter sa chance, le trouble survient et la paix
est menacée. Précisons ce point paradoxal, qui fait de la violence réelle l’accident
de la puissance et non son principe. Finalement, au temps du système bipolaire, la
puissance était concentrée dans deux acteurs et cela a assuré une paix de cinquan-
te ans dans la zone centrale du système. Tous les conflits nouveaux dans cette
période provenaient des incertitudes sur l’attachement réel des USA ou de l’URSS
à un territoire, sur leur volonté de s’engager à le défendre, sur leur capacité de
résistance à une dissidence ou à une attaque. Les relations internationales corres-
pondent à un sondage permanent de la puissance de l’autre, et c’est de la nature
même de la diplomatie que d’être l’agent scrutateur de ses plus infimes variations.
[91]
L’assimilation au moyen exclusif de la force donne donc une vision partielle
du phénomène. Il est vrai que cela a correspondu à des phases historiques où ils
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 88
étaient confondus. Il paraissait à certaines époques que le meilleur moyen pour
imposer sa volonté à l’autre était de le contraindre par les armes. Moyen radical
s’il en fut, il permettait d’obtenir un gain ou de subir une perte en toute clarté au
moment de la fin du conflit. Le développement historique des armées et de l’art
militaire est étroitement lié à cette conception. Elles continuent d’ailleurs à oc-
cuper une place importante dans la panoplie dont disposent les États, mais
l’opinion des pays démocratiques n’a plus de ces enthousiasmes charmants qui
rendaient les guerres fraîches et joyeuses. La mort en direct de ses soldats à la
télévision ne semble pas devoir être considérée comme un spectacle acceptable,
sauf bien sûr s’il s’agit de pays étrangers dont on peut ainsi mesurer la barbarie et
la sauvagerie.
Aussi, faut-il ajouter que le recours au feu nucléaire a trouvé en lui-même
l’impossibilité de son utilisation. Mais le désir de contraindre l’autre n’a pas pour
autant disparu. On dut chercher des moyens différents pour arriver au résultat
souhaité. Et l’imagination n’est jamais à court dans ce domaine. Les gouvernants
tentèrent d’utiliser l’économie et l’idéologie qui se militarisèrent en devenant des
outils stratégiques. La preuve en est donnée par l’extension du vocabulaire straté-
gique à des domaines pour lesquels il n’avait pas été formé. Il serait d’ailleurs
intéressant de relire Machiavel ou Clausewitz en remplaçant tous les mots militai-
res ou affectés à la conquête par ceux qui concernent les OPA et autres restructura-
tions économiques.
Certains en déduisent alors que la puissance a disparu parce que le droit tend à
rendre la violence illégitime. C’est bien là où est le piège. La puissance n’a pas
disparu, elle se confond avec la hiérarchie des acteurs et s’identifie à la structure
du système qu’elle génère.
Autrefois, le protocole des cours désignait des places précises à la hiérarchie
religieuse ou à celle des États, en distinguant bien la supériorité de 1’Empereur
par rapport aux Rois ou aux Princes souverains. Cette hiérarchie lisible a fait pla-
ce à une autre, dissimulée par l’égalité démocratique reconnue aux États. Elle
subsiste mais à ce point « interne » dans les comportements, qu’elle n’est même
plus visible. Il suffit pour s’en persuader de constater [92] l’effet d’une coalition
France, Grande-Bretagne et Allemagne dans le processus de décision européen.
Les « petites » puissances s’inclinent dès lors qu’ils la constatent. La parole du
président des USA attire immédiatement l’attention quand on sait que la position
de son pays dans un conflit peut être déterminante pour son issue.
La puissance induit un « effet de statut » qui dispense le détenteur de certains
atouts supplémentaires pour convaincre. Bien entendu, cet effet est lié à une ob-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 89
jectivité de la puissance qui se manifeste par des attributs incontestables, comme
la force armée ou la richesse économique. Seulement, les manifestations de cel-
les-ci peuvent être « illimitées » dans leur forme symbolique. Se produit alors une
distorsion entre l’apparence et la réalité. Il y a des géants qui sont simplement
montés sur des échasses. Tout le jeu des acteurs vise à être pris pour ce qu’ils ne
sont pas, ou tout au moins à le faire croire. La puissance appelle le mirage et se
réalise le plus souvent dans des affrontements verbaux.
Aussi, le principe de l’évidence connaît une première distorsion due à la ruse,
avant que d’en connaître une autre, liée aux fonctions attribuées par le système
international.
En effet, il est surprenant de constater que la majorité des études sur les rela-
tions internationales évite de mettre en scène les ruses, les intrigues, les stratagè-
mes en la matière. Comme si toutes ces manifestations de l’habileté avaient dispa-
ru, et que l’homme, devenu rationnel et démocrate, en avait oublié les secrets et
perdu le souvenir d’Ulysse.
Chaque fois que l’analyse des images est approfondie, dans l’œuvre d’Holsti
ou de Kleineberg, par exemple, la tendance les conduit à n’y voir que des atteintes
subies à la rationalité supposée des acteurs. Que le système de valeur soit un
« obstacle » à l’application des modèles fournis par la logique mathématique, cela
paraît évident puisqu’il décide de l’appréciation des choses et fixe les enjeux des
conflits.
Mais de quelle rationalité parle-t-on ? La comparaison est toujours faite avec
une rationalité logique de type mathématique, supposant tous les paramètres
connus. Or, cette référence est tout à fait artificielle, elle ne peut servir que de
métaphore pour desi-gner un état idéal où toutes les données d’un problème se-
raient [93] révélées. La rationalité sociale n’a pas ce sens, car elle est complexe et
s’oppose au « simplisme » mathématique avec lequel on la compare. Lorsque
Allison découvre les pesanteurs organisationnelles, ou les préférences de politique
intérieure de Kennedy, il n’est pas nécessaire d’en inférer que la théorie stratégi-
que est prise en défaut. Dans les calculs de ressources pour une intervention, ce
dont il est tenu compte, ce sont toujours les ressources disponibles et réelles ; peu
importe qu’elles ne représentent pas le potentiel maximum et que les stratèges
n’aient pas prévu le conflit réel. De la même façon, il est tout à fait logique qu’un
acteur vise à satisfaire deux enjeux et recherche la solution optimale pour attein-
dre les deux, ce que fit Kennedy, qui voulait à la fois chasser les fusées russes et
ne pas mécontenter son opinion publique pour être réélu.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 90
Cette perturbation de l’ordre « rationnel » se retrouve également chez tous
ceux qui font remarquer le poids des structures organisationnelles sur la liberté de
choix, tel que cela a été démontré pour la crise de Cuba. Mais, ces démonstra-
tions, remarquables, perdent de leur pertinence dès lors qu’elles ne sont appré-
ciées qu’en tant que limites à l’analyse rationnelle. Or, paradoxalement, les guéril-
las, les entreprises terroristes recourent de plus en plus au modèle de subversion,
de luttes psychologiques, qu’avaient déjà parfaitement aperçu Sun Tzu. S’il y a
des figures où l’image et les valeurs paralysent l’acteur en le rendant myope, dans
d’autres cas, cela peut devenir un formidable outil de manipulation stratégique.
On ne doit pas oublier les discours d’Aristote sur la dictature de la modération
entretenue par les apparences, de Machiavel, de Han Feï tenant les mêmes propos,
qui justement enseignent les manipulations de l’image princière ou les secrets de
la propagande. Or, l’art diplomatique s’est toujours référé à ces modèles et conti-
nue à le faire. Il ne s’agit que de pièges, de stratagèmes, pour dissimuler les en-
jeux réels, de jeux de mots pour ouvrir à l’interprétation ultérieure, des moyens de
fuite devant des contraintes pourtant apparemment consenties. Il est vrai que
l’éloge de la transparence conçue comme une vertu démocratique rejoint le refus
de certains d’un paradigme rationnel d’explication de relations internationales
pour condamner le phénomène. Pourtant il n’a pas disparu.
[94]
Le bluff est dénoncé quand Khrouchtchev annonce la sanctuarisation de
l’URSS avec la mise à l’abri de la seconde frappe atomique, il est plus faiblement
évoqué quand Reagan lance son programme LDS. Pourtant, la guerre des étoiles
s’appuyait sur de faibles réalisations qui ont accéléré la chute de l’URSS dans la
mesure où elle était dans l’incapacité de suivre.
On peut tout aussi bien analyser la politique étrangère gaulliste comme une
ruse minutieusement concertée pour réunir tous les symboles d’une grande puis-
sance, afin de pouvoir en tenir le discours. La force de frappe était un leurre tech-
nologique où tout semblait orchestré dans le but de posséder les apparences de la
puissance, alors que la substance faisait défaut. Quand un observateur faisait re-
marquer que la force nucléaire n’était pas opérationnelle, ce qui était évident, il
était accusé de défaitisme, ou de porter atteinte à la grandeur et à l’indépendance
française. Il fallait en effet maintenir la crédibilité d’un instrument, qui bien que
militaire, n’avait pas d’objectif guerrier, mais une destination politique.
Cette immense opération de simulation devait permettre à la France
d’apparaître en tant que grande puissance, alors qu’elle n’en avait pas les élé-
ments constitutifs. Cela servit de socle à des discours perturbateurs à Phnom-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 91
Penh, à Montréal, au Mexique, pour défier les blocs dans leur périmètre vital.
L’illusion composait ainsi le décor dont on attendait des bénéfices de prestige, de
fédération du tiers-monde, et des recettes de ventes d’armes. Cette hypertrophie
du discours politique masquait la place réelle de la France dans le système pour
lui confier un magistère de la parole dont on attendait des bénéfices très concrets.
D’ailleurs, les leaders du tiers-monde, comme Tito, Nasser, Sœkarno, Sekou
Touré, ne procéderont pas différemment en simulant la complémentarité de pays
que rien ne rapprochait, pour obtenir des avantages strictement personnels et limi-
tés à leurs États.
Il faut souligner un fait très curieux concernant le mimétisme de la puissance.
Dès lors qu’un État ou un acteur parvient à un statut déterminant pour l’ensemble
des relations internationales – traduit dans le langage courant par superpuissan-
ce – la structure de son organisation tend à être imitée. On vient de le voir avec la
politique française simulant la possession des armes de [95] rang pour atteindre le
club atomique ou manifestant sa puissance économique par des prototypes comme
le France ou Concorde. Si ces manœuvres peuvent produire des effets certains –
vente d’armes, zone d’influence africaine, médiations entre les blocs– ces béné-
fices ne sont pas définitivement acquis.
Arrive un moment où la construction du leurre coûte plus cher que l’avantage
rapporté. Tout le problème consiste alors à choisir la puissance réelle et à se dé-
barrasser des outils symboliques. L’entreprise n’est pas aisée quand l’opinion
s’est finalement laissée séduire par des politiques de grandeur, lui redonnant un
rôle que l’Histoire avait commencé à effacer. Le retour au réel peut provoquer de
nombreux conflits, et demande de nombreuses années.
Ainsi, la politique extérieure du général de Gaulle a laissé une empreinte telle
que les gouvernants successifs n’ont pu y renoncer, même s’ils en avaient
l’intention, même si elle ne correspondait plus aux nouvelles conditions histori-
ques.
Cette analyse de la ruse fait la part belle au volontarisme et à la liberté straté-
gique de l’acteur. Et en ce sens, elle s’oppose aux théories déterministes qui ne
voient dans les flux internationaux que le produit de séries causales, dont il impor-
te de connaître l’ultime chaînon pour bâtir une explication globale.
L’inconvénient d’un causalisme trop mécanique réside dans l’identification
d’un déterminant en dernier ressort, comme l’économie, censé donner un sens à
toute la construction, effaçant ainsi toute l’action humaine comme rides à la sur-
face de l’eau.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 92
Tout aussi périlleuse est la microanalyse des causes qui conduit à faire explo-
ser et disparaître la possibilité d’une explication simple et cohérente. La prise en
compte de toutes les variables confère à chaque fait une dimension unique et irré-
ductible, excluant toute possibilité de reproduction. Nous sommes alors très près
de l’effet « aile de papillon », où le hasard remplace la volonté dans un enchevê-
trement de séries causales imprévisibles et non maîtrisables (cf. infra, p.210 notre
communication sur l’iridescence dans le cadre de l’ACI à Pékin).
Négliger la ruse fait disparaître l’acteur pour privilégier les forces et les ten-
dances lourdes, exalter l’unicité du phénomène fait perdre toute logique au systè-
me des relations internationales et débouche sur le chaos.
[96]
Ces positions irréductibles sont le reflet de conflits idéologiques entre objecti-
visme et subjectivisme dont l’opposition est d’autant plus forte que chaque auteur
craint par-dessus tout d’être conduit à accepter des éléments du paradigme adver-
se. Chacun s’efforce alors de durcir sa position et interprète les faits pour les ren-
dre conformes à la théorie.
Alors s’ouvre bien entendu un conflit interdisciplinaire. En effet, les observa-
teurs de l’influence, historiens et psycho-sociologues, sont sensibles à la spécifici-
té, à l’unicité des faits qu’ils décrivent et sont portés à croire que l’influence n’est
pas réductible à une puissance quantitativement définie dont les effets seraient
mécaniques. À l’inverse, les tenants du déterminisme voient dans chaque action le
reflet logique des forces du travail dans la société. Mais ce qui a déjà été évoqué à
propos de ce conflit en faisant appel à la logique fractale pour le résoudre
convient parfaitement ici. Pour le démontrer, il faut faire appel à plusieurs argu-
ments. En premier lieu, le causalisme et le fonctionnalisme appliqués trop bruta-
lement peuvent conduire à des impasses. Il est tout à fait exact que l’homme ne
maîtrise pas tous les effets d’une action stratégique, quelle que soit la perfection
de son sens de la prévision. Lorsque les Français démantèlent les usines sidérur-
giques allemandes après la guerre pour s’en emparer, ils ne voient pas qu’ils vont
s’équiper avec du matériel d’avant-guerre et laisser à la puissance vaincue la pos-
sibilité de tout reconstruire à neuf. Mais en même temps, parce que contrairement
au jeu, la partie ne s’arrête jamais et les comptes ne sont pas définitifs, la prise en
compte de cet effet induit, de cette fonction, va devenir la cause de la redéfinition
d’une ligne politique : celle de neutraliser l’Allemagne par une étreinte institu-
tionnelle (le mécanisme européen) pour tirer d’elle un surcroît de puissance mon-
diale pour parler à sa place, et d’une capacité de financement utile à notre agri-
culture et au maintien de la zone d’influence en Afrique.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 93
En second lieu, il faut tenir compte de la distance d’appréciation. Chaque fois
qu’un observateur s’approche de trop près d’un phénomène, il ne peut y voir
qu’un chaos incompréhensible. En revanche, en changeant le point de vue, en
s’éloignant de la période, une logique apparaît qui semble légitimer l’opinion des
constructeurs de système. Cela n’infère en rien qu’il existe un déterminisme mo-
ral, mais plutôt que la rencontre des différentes [97] structures de puissance dé-
bouche sur une architecture obéissant à sa logique propre. Et c’est cela même qui
conduit à orienter et limiter le jeu des acteurs.
En définitive, il n’y a pas de différences telles entre les approches que l’une
exclurait l’autre. Bien au contraire, elles apparaissent indissolublement complé-
mentaires.
En second lieu, il ne faut pas en déduire pour autant que les combinaisons
stratégiques sont absolument libres, indéterminées et que chacun peut tromper à
sa guise. Elles sont finalement conditionnées par le système des relations interna-
tionales.
Si on regarde, à un moment donné, la totalité des acteurs jouant ensemble, une
configuration apparaît, liée aux structures de puissance et déterminée par elles. Le
système est une résultante déterminée par l’architecture de la puissance.
Prenons l’exemple du système bipolaire. Deux acteurs légitimés par leur vic-
toire lors de la deuxième guerre mondiale cumulent un maximum de facteurs de
puissance qui les place à la tête de deux coalitions.
Ni les structures de puissance, ni l’organisation des alliances ne sont pourtant
de même type, ce qui aura une incidence sur le fonctionnement ultérieur du sys-
tème. D’un côté une coalition libérale, tendant vers l’entropie à ses périphéries, de
l’autre un système hiérarchique et planifié. Aux extrémités du système central,
des acteurs mineurs font partie des enjeux du système.
Mais il n’y a pas de règle du jeu obligatoire et univoque, un simple champ de
possibilités est ouvert –où vont interférer de multiples facteurs et phénomènes
affaiblissant la prédictibilité des actions. Au début de l’apprentissage, les acteurs
se livreront à une exploration des possibles, rechercheront les limites et les grilles
infranchissables, ceci ouvrant une négociation permanente.
L’expédition franco-britannique de Suez illustre parfaitement ce désir des
deux anciennes grandes puissances, essayant de forcer le destin, en démontrant
qu’elles pouvaient encore recourir aux armes pour imposer une décision. La réac-
tion des USA et de l’URSS leur rappela très vite que le désir d’intervention militai-
re ne leur appartenait plus en propre, mais par délégation éventuelle.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 94
Cette turbulence initiale précède une rationalisation des relations qui permet
de l’ordre. En filigrane, apparaissent alors les conflits potentiels, et de leurs en-
jeux, dépendront les stratégies réelles de chacune des composantes de l’ensemble.
[98]
Ceci pour dire que les enjeux sont structurellement déterminés par le système
et que les stratégies sont secondes. Autrement dit, la liberté des acteurs n’est ap-
préciable que dans le cadre de ces contraintes systémiques.
Explorons plus avant ces conflits potentiels, provenant d’une impossibilité de
l’homéostasie mécanique, car le système n’est pas une pendule, susceptible de
donner la même heure à tout le monde. Nous ne sommes pas dans un univers de
machines, mais devant un ensemble fonctionnant selon des règles infiniment plus
complexes. La mécanique ne peut donner qu’une image appauvrie de la réalité
sociale. Car le rapprochement constant entre la régularité des machines et la no-
tion de système, conduit a un hyperfonctionnalisme permettant de découvrir un
ordre préconstruit là où il n’existe que des approximations et des tentatives, car
les hommes n’ont pas la conscience claire de la portée de leurs actions. Ils sont
toujours en position exploratoire et c’est tout le secret de l’art diplomatique.
Remarquons à cet égard que les commentateurs actuels se rallient tous à
l’évidence d’un système bipolaire pour désigner les relations des quarante derniè-
res années, alors que pendant toute cette époque, ils ne se sont jamais accordés ni
sur sa nature ni sur ses règles de fonctionnement. Le tableau des différentes théo-
ries apporterait à cet égard une lumière particulièrement intéressante sur ce que
l’on appelle un « système international ».
L’influence dépend donc du système dans lequel on la calcule, sans possibilité
de prétendre à une sociologie universelle et constante de son étude. On ne peut la
mesurer que dans un système donné et il faut donc pour cela définir le système
avant d’aborder l’influence, autrement dit avant de rechercher les formes concrè-
tes de la puissance en action. Cette relativisation du mode de calcul n’empêche
pas pour autant d’essayer de définir une méthodologie pour saisir les facettes.
Prenons le cœur du système, c’est-à-dire la relation entre les superpuissances
dans la période de la bipolarité. Conformément à la théorie des deux joueurs, deux
stratégies sont possibles et elles sont apparemment contradictoires : soit recher-
cher dans la course aux armements le retour d’une prime d’agression dont les pri-
ve l’équilibre nucléaire, soit garder le statu quo d’un équilibre central [99] pour
mieux assurer leur domination sur les acteurs dépendants. Nous sommes ici très
proches de la stratégie militaire au sens frontal du terme. Et effectivement la poli-
tique des USA et de l’URSS passe par l’agressivité et le bluff, pour revenir au statu
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 95
quo dès lors que la course aux armements s’avère ruineuse du bluff de Khrouch-
tchev à celui de Reagan pour revenir sans arrêt aux accords SALT. Ajoutons à cela
que compte tenu de l’asymétrie des structures, dès que le statu quo militaire est
trouvé, la compétition continue sous d’autres formes, idéologiques et subversives
de la part du Kremlin, économiques pour la Maison Blanche.
Les moyennes puissances sont tenues de s’aligner dès lors qu’elles constituent
la zone d’influence de l’un ou l’autre des acteurs, mais de mauvais gré, car cela
est ressenti comme une perte d’indépendance. Elles deviennent donc agressives,
perturbatrices, subversives. Elles représentent les corps instables de cette chimie
sociale.
C’est sans doute le cas stratégique le plus intéressant et celui qui ouvre le plus
d’opportunités, parfaitement lisibles, en particulier dans les politiques étrangères
des puissances européennes. Du grand jeu français à l’habileté allemande ou ja-
ponaise apparemment amputée du facteur militaire (signe de faiblesse symboli-
que, qui leur permet de se consacrer à leur puissance économique, force réelle
dans l’épisode de l’équilibre de la terreur).
Toutes ayant en commun le besoin de s’intégrer pour atteindre le niveau de
puissance du leader du bloc, ce qui provoque des représailles, des interdictions,
des tensions, dès lors que la marge critique de puissance peut être atteinte et jugée
dangereuse pour le leader. Les relations entre l’Europe et les USA l’illustrent par-
faitement. La perte de souveraineté des États est la condition de leur montée en
puissance globale.
Quant aux petites puissances, leur jeu n’est pas moins intéressant. Car il peut
leur permettre de bénéficier de « primes de systèmes » s’ils savent les conquérir,
leur procurant une influence plus grande que ne le laisserait supposer le simple
calcul quantitatif de leur puissance. Le cas de Cuba l’illustre à merveille. Limité à
sa production sucrière, son sort d’Île Caraïbe pousse cet État dans l’orbite améri-
caine, le choix du socialisme scientifique et de Moscou le fait bénéficier de sub-
ventions liées à l’attribution [100] d’un rôle de subversion en Amérique latine ou
en Afrique. La dépendance devient alors source de puissance. À l’inverse, certains
États qui n’avaient à négocier aucun avantage auprès des blocs Est-Ouest jouis-
sent d’une « indépendance » totale qui, issue de l’indifférence des grandes puis-
sances, ne leur laisse que le pouvoir de se sous-développer. Il est possible
d’établir alors une curieuse corrélation entre l’influence grâce à la soumission et
la faiblesse liée à l’indépendance !
Cette remarque permet de revenir sur le sens de la puissance en obligeant à se
pencher sur l’échelle qui va de la faiblesse à la force –et dont le sens n’est pas
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 96
évident. En effet, le recours à la notion de système international permet de mon-
trer que le cumul des forces potentielles et réelles ne se traduit pas systématique-
ment par une puissance équivalente. Précisément parce que le système joue com-
me un allocataire de ressources dans un sens positif ou négatif, et permet aux uns
d’exercer une influence refusée aux autres.
En d’autres termes, un supplément de puissance peut provenir d’une fonction
occupée dans le système et disparaître avec lui. Nombreux sont les acteurs qui ont
employé leur diplomatie à conquérir ces « lieux de pouvoir » pour en bénéficier.
Leçon parfaitement comprise par des leaders du tiers-monde. Mais c’était vrai
aussi pour les paradis fiscaux, la Suisse ou d’autres, chargés d’accomplir des
fonctions de régulation monétaire ou financière, pour le compte d’États qui, légi-
timement, ne pouvaient le faire. Les États les plus « abandonnés » n’étaient pas
pour autant dépourvus de ressources, s’ils savaient utiliser les combinaisons stra-
tégiques appropriées. Il suffit d’évoquer la négociation du moratoire des dettes
pour se rendre compte que finalement les créanciers étaient en position de faibles-
se ! De la même façon, la fonction de légitimation collective parfaitement analy-
sée par Inis Claude, permettait à des coalitions idéologiques de créer une obliga-
tion du développement à la charge des États industrialisés.
Le paradoxe peut être mené plus loin dans la mesure où on peut démontrer
que l’attitude la plus « subversive » dans un tel système consistait à se soumettre
au plus fort, à lui donner maintes démonstrations de fidélité et de docilité. Ce fut
le cas de l’Allemagne ou du Japon qui, au bout de quarante ans de politique, [101]
se trouvent en concurrence directe avec le leader de leur bloc et en mesure de
traiter avec lui. Certes, on savait déjà que les gains et les pertes n’ont pas dans le
système international la même netteté que dans l’économie – ce qui d’ailleurs
dévalue la comparaison si souvent utilisée entre le politique et l’économie au nom
de l’idée que le politicien est un « entrepreneur » politique agissant dans un
« marché ».
En effet, si on apprécie la victoire de la deuxième guerre mondiale quarante
ans après, les résultats sont moins nets qu’en 1945. De la même façon, lors de la
crise de Cuba, la victoire de Kennedy peut être diversement appréciée, quand on
sait qu’elle a assuré la survie du régime cubain, enjeu ardemment désiré par les
Soviétiques.
En revanche, dans la relation économique, le gain ou la perte peuvent à un
moment donné s’avérer définitifs et ne laissent aucun sursis pour permettre de
renverser le sens du verdict en utilisant la durée temporelle. Une entreprise détrui-
te par une crise ou l’attaque de concurrents ne renaîtra pas.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 97
Poursuivons notre exploration phénoménologique de la puissance par un bref
aperçu du monde actuel.
Le monde est livré à l’anarchie et à l’anomie, l’Europe « impuissante » s’est
abstenue devant le drame yougoslave, l’ONU désemparée a connu, malgré le sou-
tien américain, des revers humiliants en Somalie, alors que les exclus du monde
menacent la paix fragile et égoïste des États industrialisés. Lors de la guerre
contre l’Irak, le système de l’ONU a vacillé face à la volonté américaine
d’intervention militaire, préparée par une ruse de la CIA concernant les armes de
destruction massive. Pour compléter le tableau, ajoutons l’éclatement de l’État,
incapable de résister aux intégrismes déjà multinationaux, victime du terrorisme,
abandonnant aux groupes privés le soin d’élaborer les règles internationales.
Où est la puissance et de quelle nature est-elle encore, sinon maléfique, pour
s’être concentrée dans des groupes subversifs désirant détruire le paradis démo-
cratique, à peine entrevu, au moment de l’implosion de l’URSS ? Quant à celle-ci,
livrée aux pires démons du nationalisme et de l’impérialisme (pourtant très visi-
bles dans l’URSS !), elle écrase impunément les Tchétchènes [102] et se livre aux
mains de mafias. Quant à l’Asie, promise aux soubresauts de la Chine, elle
s’incline devant la puissance, déjà pourrissante, d’un Japon capitaliste et toujours
nationaliste. Est-ce assez noir ? C’est pourtant la description apocalyptique que
les augures nous délivrent tous les jours, pour le plus grand plaisir
d’anathématiser les coupables fauteurs de guerre, serbes, ayatollah, sectes en tous
genres, multinationales.
Et doctement, dans le chaos du monde en flammes, Cassandre erre à la re-
cherche des germes encore sains qui nous protégeraient de la corruption. Ce qui
est un excellent rôle, de composition bien sûr, pour les professionnels du bien
penser. Avec les mêmes ingrédients, il est aisé de composer une symphonie plus
tranquille et plus optimiste. Et très précisément, en parlant de la répartition de la
puissance et de son nouvel aspect.
Après la disparition de l’URSS, qui n’a pas créé exactement un vide, puisque la
Russie palpite encore, avec des ressources extraordinaires et une volonté bien
claire de retrouver son influence, « l’Empire américain », si souvent dénoncé, se
trouve en position de vainqueur. Il s’est vu reprocher dans les années quatre-
vingt-dix de ne pas créer un ordre international et de ne pas avoir dans les rela-
tions internationales le rôle qu’appelait leur puissance. On lui reproche l’inverse
aujourd’hui, après le combat de Georges W. Bush contre « l’Axe du Mal » et les
« États voyous ».
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 98
Le Gulliver empêtré est-il maintenant amputé pour n’agir que de façon éva-
nescente ? La France, dans une position identique, saurait, elle, sans doute, cons-
truire ce nouveau monde que tous appellent. Mais elle n’en a pas les moyens. Il
est bien exact que les USA se trouvent dans une situation possible d’hégémonie,
mais que, comme souvent dans leur Histoire, où ils ont su aussi être protectionnis-
tes, ils n’ont peut-être plus les moyens de transformer leur puissance en Empire
universel.
Néanmoins, le mimétisme de leur structure de puissance a joué partout dans le
monde, d’abord sur le plan économique, par l’adoption de l’économie de marché
(socialiste pour la Chine), puis plus timidement, révérence a été faite à la démo-
cratie. Or l’ordre libéral est « naturellement » inégalitaire et décentralisé. Aussi,
déplorer l’anomie n’a pas d’autre sens que de regretter une organisation hiérar-
chique autour de valeurs idéologiques [103] clairement définies par un État domi-
nant. L’entropie libérale peut déboucher sur l’anarchie totale. Cela fait partie des
possibilités d’évolution radicale du système. Mais cela permet aussi l’organisation
et la réglementation consensuelle. Regretter que cela reste encore de l’ordre privé
en ce qui concerne certains domaines ne devrait pas empêcher de reconnaître
l’intérêt et la validité de ces règles.
Quant à la prétendue disparition de l’État, elle a été trop vite annoncée. Cer-
tains démembrements constatés en matière d’économie ou d’idéologie consacrent
davantage l’émergence d’un nouveau type d’État, réduit à ses fonctions régalien-
nes, et laissant à l’initiative privée certains domaines qu’il avait annexés à
d’autres moments de son histoire. Cela ne l’empêche en rien de ressaisir son auto-
rité par l’élaboration de normes multilatérales, évitant les conséquences désastreu-
ses par exemple de l’anarchie financière, ou organisant le commerce à travers
l’OMC, enfin émergente. La concertation politique connaît ses enceintes comme
les sommets de chefs d’État, ou la CSDEE, de la même façon que l’intégration
régionale (MERCOSUR, ALENA, CEE, ASEAN…) facilite la constitution de sous-
ensembles mieux régulés. Mais comme dans tous les systèmes, les conflits poten-
tiels sont nombreux et l’exploration des seuils critiques est encore au stade em-
bryonnaire.
En effet, ce système diffus d’organisation de la puissance multiplie les tenta-
tions (nucléaire avec la dissémination, idéologique avec les sectes et les intégris-
tes, militaire avec les groupes terroristes, ethniques) comme si tout d’un coup, les
tensions bridées par le système hiérarchique explosaient, provoquant une phase
anarchique de relaxation.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 99
La réaction sera lente, car il faut s’habituer aux périls de l’ordre libéral, avant
d’y chercher des remèdes. Mais l’interventionnisme américain, après le 11 sep-
tembre a repris la main dans le jeu.
La société internationale, quant à elle, a ouvert de nombreux ateliers, se li-
vrant à des expérimentations pour tester la validité des solutions. La guerre du
Golfe a montré clairement la possibilité pour certaines coalitions, menées par les
USA, de défendre des intérêts jugés vitaux sans pour autant détruire l’équilibre
local instable qui permit ainsi à Saddam Hussein de survivre aux [104] représail-
les internationales. Lui-même n’avait rien fait d’autre que de tester les limites de
sa liberté en tentant d’annexer le Koweit, afin de savoir si le nouvel ordre
s’accommoderait d’un déplacement brutal des cloisons étatiques. On connaît la
suite, mais la coalition s’est montrée plus fragile lors de la seconde guerre contre
l’Irak.
En revanche, en Yougoslavie, comme en Somalie, les méthodes tentées n’ont
pas semblé être au point. L’ingérence humanitaire a servi sans doute de fonde-
ment à une sorte de police internationale pour s’interposer dans les rixes violentes
de populations belliqueuses. Mais le moyen est resté dérisoire, calculé, et n’a pu
empêcher les génocides du Rwanda, même si la paix est revenue en Yougoslavie.
Faut-il en conclure pour autant au déclin de la puissance ? Cela rappelle étrange-
ment le départ américain du Vietnam qui démontrait davantage l’inefficacité des
guerres limitées, que la défaite américaine devant le bloc soviétique. Le fait de
n’avoir jamais frappé le Nord-Vietnam dans ses parties vitales a pesé lourd sur
l’issue finale.
Comment employer la puissance pour résoudre les conflits ethniques ? Une
expérience est tentée en laissant à chaque puissance régionale le soin de régler ses
problèmes internes de dissidence. Il semble bien que ce soit le cas dans la nouvel-
le guerre du Caucase, jugée indispensable pour ne pas totalement déstabiliser la
Russie. Que faut-il penser du cas somalien ? L’enjeu était d’importance. Pouvait-
on reconstruire de l’extérieur un système politique interne de conciliation intertri-
bale, pouvant servir de référence aux autres États menacés par des troubles identi-
ques ? L’échec de l’ONU montre que si les États sont d’accord pour tenter cette
solution, ils n’ont pas la volonté réelle d’y mettre les moyens. Et il faut bien re-
connaître qu’ils ne le font pas parce qu’ils jugent l’enjeu insuffisant pour y inves-
tir des ressources qu’ils trouvent mieux employées ailleurs. Il en va de même pour
la Yougoslavie. Les Européens ont été divisés sur l’enjeu et ont répugné, faute
d’accord, à employer la force. Mais en même temps, ils ont discrédité l’ingérence
policière des Nations unies et confirmé qu’elle ne peut devenir le lieu du pouvoir
international. C’est davantage le conflit entre les souverainetés et les intérêts des
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 100
États qui explique l’absence de solution, que leur impuissance (cf. infra, p.133 et
sq.).
[105]
Il y a toujours dans un système international des périphéries qui n’intéressent
personne, et à qui on peut laisser une totale indépendance pour s’étriper ou se
sous-développer. L’ordre libéral connaît bien évidemment ce problème et n’a ja-
mais su le résoudre. Il est possible alors à ce niveau de dresser une première es-
quisse d’évaluation de l’influence et de ses modalités stratégiques. La règle du
système n’est pas écrite ou institutionnelle, elle est un possible logique dérivant
de l’architecture de puissance globale. Elle n’est pas non plus obligatoire en ce
sens que son non-respect n’entraîne pas forcément des sanctions, qui peuvent
s’avérer impossibles ou indésirables. Elle est donc une simple hypothèse ration-
nelle, une tendance lourde que les acteurs peuvent valider dans la réalité par leurs
comportements ou s’en détourner. La réintroduction de l’aléatoire à ce niveau
peut rendre perplexes ceux qui placent leurs espoirs dans la redécouverte d’un
déterminisme identique à celui qu’ils croient observer dans la société interne.
Mais ce caractère est indispensable pour comprendre les aléas de la pratique et les
incertitudes de l’Histoire. C’est le meilleur moyen d’expliquer pourquoi, si les
modèles sont fortement compréhensifs, ils sont faiblement prédictifs. Cela permet
aussi de réfléchir sur le concept d’influence stratégique et d’apporter une autre
touche à la notion de puissance.
Il paraît curieux, en effet, que la notion de système ait acquis auprès de cer-
tains observateurs une réputation « conservatrice ». En effet, ce jugement ne pour-
rait se confirmer que par un fonctionnement tendant à l’homéostasie. Ce cas est
pourtant le plus rare car il suppose des conditions jamais ou pratiquement jamais
réunies, à savoir la rationalité, l’information et la volonté d’agir. Mais surtout le
système international est une résultante des structures objectives de puissance
appuyées sur la légitimité que confère la guerre aux vainqueurs. Si donc cela im-
plique un nombre limité de stratégies, cela postule simultanément une série de
conflits multiples aussi nécessaires au fonctionnement du système qu’à l’issue
incertaine.
Ainsi s’explique le changement constant du système par un jeu dialectique,
car l’issue du conflit modifie la structure du système et donc les règles du jeu.
Cela débouche sur un constat bizarre, à savoir que la politique de puissance la
plus efficace [106] consiste à perfectionner sans arrêt la structure de puissance
interne. C’est là où s’exerce le maximum de liberté stratégique, dans la mesure
bien sûr où l’acteur a la pleine capacité d’améliorer ses structures, c’est-à-dire
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 101
d’entraîner ses propres muscles. Dire que le système postule le conflit est de
l’ordre du truisme, mais c’est pourtant la preuve même que l’homéostasie est dif-
ficile à atteindre. Cette tension permanente de tous les éléments qui aboutit à des
équilibres permet de comprendre également que ceux-ci reposent sur des déséqui-
libres, des inégalités de puissance, que tout le jeu consiste à combler, du moins
pour les puissances subversives.
Reste à expliquer le fait que tous s’empressent à décrire les « règles » du sys-
tème bipolaire comme cela fut fait pour l’équilibre de puissance au XIXe siècle.
Hormis le fait que le consentement est tardif, ces « règles » sont d’autant plus
visibles que l’on s’en éloigne. Cela est parfaitement normal, car ce terme ne
convient que pour désigner l’aspect macropolitique des relations internationales.
De ce fait et par un effet de perspective, la puissance devient moins visible, plus
diffuse au niveau micropolitique, selon le principe établi par la logique fractale,
d’où la difficulté pour les historiens ou les psycho-sociologues de l’apercevoir. La
lisibilité de la puissance apparaît à un point culminant dès lors que l’on envisage
la structure du système, qui se confond avec les stratégies primaires et fondamen-
tales telles que nous les avons définies.
C. Conclusion : les deux lectures
Retour à la table des matières
Comme le Beau, le Juste, le Vrai, la Puissance va-t-elle se dissoudre dans la
subjectivité ? Faut-il renoncer à l’utiliser comme une survie archaïque d’un dis-
cours machiavélien ?
Il est vrai que dès que l’on passe de la mesure des ressources à l’évaluation de
l’influence, le concept semble perdre de sa netteté. Le premier semble plus objec-
tif, le second, en relevant de l’art de la politique, semble lui conférer un mystère
inaccessible.
Cependant, en rapprochant les deux phénomènes, en unissant ressources et in-
fluence comme deux aspects de la puissance, nous trouvons un moyen
d’évaluation.
[107]
L’influence ne peut être comprise que comme la mise en œuvre d’une structu-
re de puissance dans son environnement de système.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 102
La puissance en action est un langage codé que s’emploient à déchiffrer les
diplomates pour pouvoir agir. Ils sont aidés en cela par la relation constante qu’ils
font entre les ressources réelles et le discours pour apprécier les distorsions, mais
aussi par une analyse de la répartition des forces et des rôles dans le monde.
En d’autres termes, l’aspect actif de la puissance des acteurs ne peut être dé-
couvert qu’après l’analyse du système lui-même. Cela n’a finalement rien
d’étonnant. Si on se livrait à la même recherche dans la société interne, il serait
évident que le pouvoir d’un homme ou d’un groupe ne dépend pas exclusivement
de ses ressources, mais aussi des règles instituées par la société. Ce sont elles qui
définissent les enjeux mais aussi les moyens pour les obtenir. Dans le milieu in-
ternational, la souveraineté et l’égalité des États, leur droit à recourir à la force,
semblent postuler une autre synthèse. Il n’en est pourtant rien, même si les « rè-
gles » sont infiniment plus aléatoires et complexes que dans la société interne.
Bien plus même, si elles sont moins codifiées, elles sont plus lisibles et finalement
tout aussi respectées.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 103
[108]
II. Le retour des États :
analyses de cas
A. La protection des États :
la superpuissance américaine
a) Un exemple de hard power :
le réseau Échelon
Claude Delesse
Retour à la table des matières
Un article publié dans l’Annuaire français des Relations internationales, s’est
penché sur les « grandes oreilles » du réseau satellitaire « Échelon », ainsi que sur
la « révolution des affaires de renseignement » aux États-Unis 10 . Comment la
superpuissance américaine se protège-t-elle contre les risques du temps de la glo-
balisation ? Avec démesure, assurément, marquée par une débauche technologi-
que… qui n’a cependant pas pu éviter le 11 septembre 2001.
La NSA (National Security Agency), gigantesque bureaucratie d’écoutes créée
en 1949, a pris son nom définitif en 1952. Elle emploie 38 000 personnes (plus
que la CIA et le FBI réunis) avec un budget de 4 milliards de dollars. Ses écoutes
sont passives, car elles interceptent ce qu’on lui demande de surveiller. La CIA et
la NSA ont créé une agence commune, la SCS, chargée de s’introduire dans les
systèmes adverses : collecter les mots clefs, s’infiltrer dans les ordinateurs ou les
réseaux de communication, introduire des virus. C’est la CIA qui avec ses agents
spécialisés dans les « coverts action » intervient sur le terrain. Né d’une entente
secrète avec l’IS britannique durant la seconde guerre mondiale, le réseau de satel-
10 Delesse, Claude, « Du réseau Échelon à la révolution des affaires de renseignements aux
États-Unis », Annuaire français de Relations internationales, vol. V, 2004, Paris, Bruxelles,
Bruylant, La Documentation française, pp. 945-967.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 104
lites « Échelon », qui fonctionne en permanence tout autour de la Terre, découle
d’un pacte de renseignement dénommé « Usaka » entre les USA, la Grande Breta-
gne, le Canada, l’Australie, la Nouvelle Zélande. Le réseau emploie cent vingt
satellites et plusieurs bases fixes :
– Aux USA : Yakima, Sugar Grove, Fort Meade.
– Au Canada : Leitrim.
[109]
– À Porto Rico : Sabana Seca.
– Menwith Hill en Grande Bretagne.
– Bad Aibling en Allemagne.
– Misawa au Japon.
– Geraldton et Shoal Bay en Australie.
– Walhopal en Nouvelle Zélande.
Ces bases disposent de récepteurs qui sont des paraboles de trente mètres de
diamètre recevant toutes les communications de la planète interceptées par les
satellites. À ces paraboles, s’ajoutent les systèmes d’écoute disposés dans toutes
les ambassades stratégiques, qui complètent le réseau, ainsi que ceux détachés sur
des bâtiments terrestres, aériens ou sous-marins, voire dans des organismes de
camouflage. Les communications transitant via les câbles sous-marins sont inter-
ceptées par des manchons spéciaux relevés par le sous-marin américain « Par-
che ». La surveillance du réseau Internet international transitant par les USA re-
présente déjà le traitement de quinze gigaoctets par jour (10000 ouvrages). Les
informations sont reçues par des ordinateurs Super Cray qui traitent chacun deux
fois par jour 1 000 milliards de bits (soit l’équivalent de la bibliothèque du
Congrès américain) en décodant les écoutes à partir de mots-clés.
Le Royaume-Uni collabore étroitement avec les USA : le GCHQ (Government
Communications Headquarters) emploie 15 000 personnes. Il gère une dizaine de
centres spécialisés en Grande Bretagne et des centres d’écoute à Bélize, Gibraltar,
Chypre, Oman ainsi qu’en Turquie et en Australie. C’est la division « Z » qui
assure la liaison avec la NSA.
Imitant la superpuissance des USA, la DGSE française, qui a collaboré parfois
avec la NSA et le réseau Échelon, dispose du GCR (Groupement des Contrôles
radioélectriques) qui exploite un certain nombre de centres d’écoutes : Alluet
Feucherolles, Agde, Domme, Mutzig, Solenzara (Corse), Saint Barthélemy, La
Réunion, Djibouti, Mayotte. Le Bougainville, navire armé par la Marine, a été
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 105
chargé en 2001 d’intercepter les communications stratégiques civiles et militaires
de tout pays jugé suspect.
La NSA américaine ayant modifié ses missions, tournées jusqu’en 1990 vers le
renseignement militaire, pour s’intéresser au domaine civil et économique, le Par-
lement européen s’est [110] inquiété de ce nouvel espionnage et a organisé les 22
et 23 février 2000 à Bruxelles un colloque sur le thème : « L’Union européenne et
la protection des données ».
Le réseau Échelon s’inscrit ainsi dans une dynamique réticulaire hégémonique
à la fois défensive et offensive, politique, économique et culturelle. Son évolution
trouve sa justification dans la volonté de disposer d’un système de surveillance
planétaire avec pour but légitime la sécurité internationale, en premier lieu celle
des USA et de ses alliés. Mais les interceptions n’ont pas épargné un secteur hau-
tement stratégique comme la sécurité économique. Se renseigner non seulement
sur ses ennemis, mais aussi sur ses alliés répond à un besoin de dominance des
États-Unis qui s’appuient sur la puissance cybernétique et des tactiques multifor-
mes, et qui appliquent les principes d’une nouvelle doctrine informationnelle.
Échelon formerait-il le noyau d’un modèle stratégique global à travers lequel
s’affirme une domination d’un type nouveau, concernant tous les secteurs de la
sécurité ?
Si les USA, pays pluraliste protégé de façon intérieure par une multitude de
contre-pouvoirs, ont déployé avec l’administration G.W. Bush une politique hé-
gémonique de contrôle interventionniste musclée sur le plan militaire, en conti-
nuité d’ailleurs avec l’interventionnisme à dominante économique précédent de
l’Admi-nistration Clinton, certaines composantes (plutôt d’orientation démocrate)
ont mis en place à l’inverse une politique plus soft de négociation pacifiste, en
particulier en ce qui concerne le processus de dénucléarisation, décisif pour la
sécurité planétaire.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 106
b) Un exemple de soft power :
la dénucléarisation de l’Asie du Nord-Est
Michel Dusclaud, Bernard Sionneau
Il revenait au CAPCGRI de l’observer. Grâce à la volonté, dès les années
soixante-dix, de Jacques Chaban-Delmas, alors Maire de Bordeaux et Président de
l’Assemblée nationale, d’amener aux USA lors de ses voyages des universitaires
bordelais, des échanges officiels ont été instaurés par le CAPC d’alors avec
l’Université d’Atlanta. Vingt ans après, cette politique et des relations durables
ont porté leur fruit.
[111]
Ainsi, deux chercheurs intéressés par les relations internationales ont continué
d’explorer le versant coopératif de la politique extèrieure des États-Unis. En rela-
tion avec le CISTP (Center for International Strategy, Technology and Policy) de
l’Université Georgia Tech d’Atlanta, il leur a été possible d’observer de façon
participante une conférence informelle (« Track B ») concernant l’Asie orientale
(qui comprend l’Asie du Nord-Est : Mongolie, Chine, Péninsule coréenne, Japon,
mais aussi l’Asie du Sud-Est : Vietnam, Laos, Cambodge, Birmanie, Thaïlande,
Malaisie, et un monde insulaire : Singapour, Indonésie, Bruneï, Philippines).
Ce processus parallèle de négociation est dirigé par le professeur John Endi-
cott (ancien membre de l’équipe de Jimmy Carter), contacté dès les années qua-
tre-vingts par Michel Dusclaud. Les travaux de la conférence informelle ont
commencé effectivement en 1995. Sa deuxième session s’est d’ailleurs tenue à
Bordeaux sous l’égide du centre en 1996. Il s’est agi d’engager un processus de
diplomatie préventive de construction de la paix dans une zone où la France reste
absente en termes d’influence directe, mais où sa présence à la conférence se jus-
tifiait, au-delà des liens du CAPCGRI avec l’Institut d’Atlanta, par son statut de
puissance nucléaire membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.
Les résultats actuels de ce processus, qui se perpétue à travers des conférences
tenues tous les ans (Buenos Aires, Bordeaux, Helsinki, Moscou, Pékin, Séoul,
Oulan Bator, Tokyo, Shangaï…), ont été présentés en détail dans un article sur les
enjeux et les modalités des négociations déployées avec force moyens indirects et
étendues à l’Asie centrale paru en 2003 dans l’Annuaire français des Relations
internationales.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 107
L’objectif de John Endicott, ancien membre des renseignements de l’US AIR
FORCE, est de constituer « une communauté de sécurité fondée sur la coopéra-
tion » dans une zone à risques qui comprend le Japon, la Chine, Taïwan, les deux
Corée, et la Mongolie (qui pourrait s’élargir ultérieurement à l’Inde, au Pakistan
et à l’Asie centrale). Les pays régulateurs sont les États-Unis, la Fédération de
Russie et la République populaire de Chine – la France restant en position
d’observation via la représentation [112] du CAPCGRI, le Quai d’Orsay ayant pré-
féré rester à l’écart de ce dispositif. Il s’agit de faire progresser la réflexion de
membres dirigeants des armées et des services secrets concernés en matière de
réduction des armements, de non-prolifération nucléaire et de désarmement glo-
bal, en assurant la « sécurité maximale pour les parties concernées contre les me-
naces d’attaque nucléaire », tout en posant les problèmes dont les Chinois sont
particulièrement friands, de transfert de technologie en matière d’armements ul-
tramodernes.
Ce processus de négociation a cependant une faiblesse. Il est resté jusqu’ici
informel (Track II) et a du mal à devenir officiel (Track I), en raison de la politi-
que actuellement menée par le gouvernement G. W. Bush et de l’hostilité des ré-
seaux conservateurs en matière de défense antimissile.
L’article précité, qui décrit dans le détail l’historique du projet LNWFZ-NEA
(Zone Partiellement Dénucléarisée d’Asie du Nord-Est) et les obstacles auxquels
il se heurte, a montré que les composantes du processus de négociation ne concer-
nent pour l’instant que les armes nucléaires tactiques. Il en arrive à cette conclu-
sion concernant ce protocole :
« Les efforts déployés par ses concepteurs sur plus d’une décennie
sont à la mesure des enjeux internationaux : le réseau interétatique consti-
tué a tenu bon et les réalisations sont palpables. »
Le CAPCGRI, sur les conseils de Jean-Louis Martres, concepteur d’une « di-
plomatie culturelle » (cf. infra, p. 133), a mis en avant pour aller plus loin le pro-
jet d’une coopération parallèle articulée autour de trois axes :
– une négociation en faveur du développement des infrastructures (notam-
ment de transport) des pays concernés, en créant une commission de déve-
loppement ;
– l’aide au développement de zones agricoles défavorisées ;
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 108
– le développement d’une identité culturelle nord-asiatique spécifique, face
au modèle occidental, respectueuse des traditions civilisationnelles com-
munes, le tout passant par la réalisation d’un « Plan Marshall » asiatique,
étayé par un fond d’intervention et, éventuellement, par un processus
d’institutionnalisation régionale sur le modèle de l’UE.
[113]
L’objectif serait d’institutionnaliser le multilatéralisme, contre la tendance du
gouvernement américain actuel à privilégier un amas de politiques bilatérales
contradictoires, qui transparaît de façon marquée à travers un rapport de novem-
bre 2005 concernant le redéploiement des troupes US dans la zone Pacifique, Ja-
pon en tête. Ainsi, grâce à l’observation participante, le CAPCGRI a pu mieux ap-
préhender les enjeux de l’équilibre multipolaire du nouveau système international,
mais aussi de ses évolutions actuelles et de ses blocages.
B. Politiques globales
Retour à la table des matières
Avec la « globalisation », désignée en français sous un terme auquel certains
veulent donner un sens différent (« la mondialisation »), la politique des États
elle-même est contrainte de s’adapter. L’équipe du CAPCGRI a étudié cette « nou-
velle gouvernance » marquée entre autre par l’élaboration de politiques globales
et de normes inédites imposées de l’extérieur aux États, mais résultant en fait de
négociations interétatiques supérieures dans tous les secteurs. Deux cas ont été
analysés notamment : la sécurité maritime ; la forêt et le développement durable.
Ces politiques globales se réalisent dans le contexte des mécanismes
d’élargissement de la scène administrative au niveau de processus d’institution-
nalisation d’aires régionales supérieures. Là encore, les intérêts contraires ou
complémentaires des États ne cessent d’être omniprésents, puisque ces processus
se réalisent également de manière interétatique. Par ailleurs, dans certaines aires,
on voit apparaître des alliances interrégionales nouvelles rendues possibles par ce
processus d’institutionnalisation, qui ne sont pas sans effets sur les politiques spé-
cifiques des « Grands États » de même que sur les relations internationales globa-
les.
Sans cesse changeant, le jeu de la puissance déroute, se complexifie, et il n’est
pas certain que la théorie qui fait des États-Unis une « nouvelle Rome » y trouve
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 109
toujours son compte. En tout cas, on observe de nouvelles stratégies potentielles,
parfois antiaméricaines, qui tracent les linéaments d’un système international mul-
tipolaire dont il est important d’essayer d’entrevoir les configurations, sans pou-
voir tout observer (cf. infra, troisième partie).
[114]
a) Les politiques globales de sécurité maritime
Dominique d’Antin de Vaillac
Retour à la table des matières
La puissance de l’État passe aujourd’hui par la mise en place d’une stratégie
de sécurité globale. Est étudiée celle-ci à deux niveaux complémentaires : le do-
maine maritime et le domaine forestier.
L’espace maritime relève à la fois d’une maréo-politique (plus que d’une
« géo »-politique) économique, concernant les ressources des fonds sous-marins,
énergétique (gazoduc par exemple entre l’Allemagne et la Russie sous la mer Bal-
tique, afin d’éviter le transport terrestre), ou alimentaire (poissons), mais aussi
stratégique et militaire, au niveau du contrôle des grandes voies de circulation et
d’échanges, du déploiement de certains circuits informationnels (les câbles sous-
marins) et surtout de la capacité d’intervention armée dans un espace plus vaste
(et plus lent) que l’espace terrestre.
Les espaces maritimes entretiennent ainsi avec la sécurité une histoire tri-
millénaire qui en fait la porte d’entrée privilégiée d’une cindynique des milieux
naturels à construire, non seulement à partir de notions abstraites et théorisées,
comme le risque ou le danger, mais à partir de la rencontre hasardeuse entre les
hommes et un milieu auquel ils ne sont pas adaptés, provoquant l’immensi ocea-
nis tremor (« la crainte de l’océan immense », devise du Mont Saint Michel).
C’est en observant dans l’histoire le long cheminement de l’aventure mariti-
me, qui est passé par le développement de l’art, puis de la science de la naviga-
tion, que l’on a pris conscience du formidable potentiel créatif de cette rencontre
faite de dangers longtemps irrépressibles, puis de mieux en mieux contenus, sans
jamais être totalement maîtrisés. Si la sécurité du déplacement sur les flots a été
un accélérateur du génie humain (et même un générateur pour la géographie et
l’astronomie), elle fixe également les limites actuelles de l’usage du milieu marin,
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 110
ce que l’on peut appeler ses fonctions sociales. Et c’est ici qu’il devient un objet
de science politique à part entière.
En effet, l’usage social des espaces maritimes se résume, jusqu’à aujourd’hui,
à deux fonctions principales : la communication [115] et l’exploitation des res-
sources, qui sont autant d’enjeux mondiaux et politiques.
Première constatation : la mise en communication d’espaces terrestres et de
sociétés humaines reste soumise à l’obstacle du franchissement maritime.
Il est important de distinguer dès l’abord, à l’instar de cet autre milieu naturel
qu’est la forêt, les fonctions d’usage anthropologiques (qui intéressent les scien-
ces humaines), des fonctionnalités multiples mises en évidence par l’écologie et
les sciences naturelles. Sans méconnaître les multifonctionnalités de tout milieu
naturel (comme l’océan et le climat), il apparaît évident que l’avènement de
l’ordre naturel en règne autonome est épistémologiquement fausse, celui-ci étant
indissociable de sa relation avec le facteur humain qui l’instrumentalise, le « gè-
re » plus ou moins (bien), le mythifie aussi, en le plongeant dans un imaginaire
suggestif, mais se le représente toujours, y compris en le rationalisant au moyen
du savoir scientifique.
Milieu dont l’hospitalité n’est guère durable, les mers et océans sont avant
tout des zones de transit, tant la nécessité de retrouver une « terre ferme » est vita-
le, à plus ou moins longue échéance. « La grande plaine liquide est traversée de
chemins » : cette formule est d’une remarquable concision et elle rend compte de
l’inévitable application à l’espace maritime de repères terrestres. Sur les flots,
l’homme doit nécessairement « faire route », « tenir un cap » – réellement, com-
me dans la navigation à vue de l’Antiquité, ou virtuellement sur la graduation
d’un compas –, mais il est toujours en déplacement. La plupart des dangers nauti-
ques – collision, avaries, échouages – ne sont qu’une variété de la même famille
cindynique que l’on peut traduire par le néologisme de « dangers véhiculaires ».
Ceux-ci sont caractérisés par le milieu de fréquentation, mais plus encore par
l’utilisation de tout vecteur de déplacement, dont la taxinomie mériterait d’être
tentée. Ils nous renvoient une fois de plus au premier usage, durement conquis,
mais pertinent, de l’espace maritime : une voie de passage.
On en déduit immédiatement les conséquences politiques, stratégiques, et mi-
litaires pour les États maritimes. La voie de passage, en permettant la mobilité des
hommes, l’échange des [116] marchandises et des informations, est en permanen-
ce un enjeu de sécurité pour les sociétés politiques : c’est le contrôle de la route de
l’étain en provenance de Britannia qui fut la vraie raison de la conquête des Gau-
les, de même que dans le monde féodal, la surveillance d’un gué était à la fois
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 111
occasion de ressources (péages) et de sécurité. Aujourd’hui, les routes du pétrole
et des matières premières, mais aussi celles de l’immigration et des trafics en tous
genres, traversent toutes l’espace maritime, prépondérant sur le plan mondial
puisqu’il couvre 70% de la surface du globe et que les navires qui le sillonnent
transportent 85% des marchandises produites. C’est la voie maritime qui est à
l’origine de la puissance britannique dont l’apogée impérial du XIXe siècle fut
précédé par une politique constante et avisée d’établissements de comptoirs outre-
mer, de bases de ravitaillement, et d’une marine de guerre assez puissante pour la
sécuriser et l’interdire aux intrus.
L’enjeu essentiel de toute stratégie navale, comme l’a théorisé Sir Julian Cor-
bett, officier de marine britannique, c’est de garder la maîtrise de la route mariti-
me. Réflexion d’insulaire, mais ô combien vérifiée par la bataille de l’Atlantique,
dont l’issue, favorable aux alliés, fut déterminante dans la victoire finale de 1945.
Tout le génie militaire, en matière navale, consiste à concevoir des navires et des
systèmes d’armes permettant de lever l’obstacle au libre passage, ce qui signifie la
destruction du navire de guerre qui s’y oppose (par une puissance de feu supérieu-
re), ou son intimidation (par la menace), ou encore son esquive par la vitesse ou la
dissimulation. Toutes les combinaisons de tonnage, de puissance, de mobilité, et
aujourd’hui de « furtivité » se conjuguent pour constituer des flottes de combat, à
la fois dissuasives et opérationnelles, mais qui concentrent davantage de capaci-
tés de destruction. Toujours affaire de compromis, les programmes navals alimen-
tent des controverses permanentes et passionnées : celle opposant les partisans du
torpilleur et ceux du cuirassé à la fin du XIXe siècle, celles de la propulsion nu-
cléaire ou classique du « deuxième » porte-avions, ou du nombre idoine de sous-
marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). Ces polémiques, surtout françaises,
sont le signe des incertitudes d’une nation à la fois ancrée sur le continent et ou-
verte sur trois façades maritimes. Et l’approche continentale [117] de la mer en
modifie aussi la vision stratégique : plus qu’une voie de passage, la mer devient le
prolongement de l’espace terrestre ; elle se transforme en zone de souveraineté
territoriale qui s’élargit selon les nécessités des relations internationales. L’outil
tactique qui accompagne cette vision est celui du débarquement ou de l’opération
amphibie, qui ne sont que le prolongement de l’offensive terrestre. On est ici loin
du concept de « bataille navale ». Ce n’est plus la voie de passage qui importe,
c’est le combat sur terre qui devient décisif. Vision terrienne qui a démontré ses
limites, voila deux siècles, quand Trafalgar, défaite navale, a signé le démantèle-
ment du camp de Boulogne et l’échec de la tentative de débarquement en Grande
Bretagne. Pourtant, cette vision territoriale de l’espace maritime repose sur des
fondements réels dans la mesure où la mer dispose de ressources propres à la
consommation humaine.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 112
Seconde observation géopolitique : les espaces maritimes sont également des
gisements de ressources.
Ainsi, les mers et océans ont longtemps prodigué la ressource alimentaire du
poisson qui continue de constituer pour certains peuples l’essentiel de leur ali-
mentation. Longtemps jugée illimitée, la ressource halieutique, aujourd’hui
contingentée par des accords internationaux, est un enjeu souvent conflictuel, soit
à l’échelle régionale (conflits intra-européens), soit à l’échelle mondiale (entre
nations asiatiques et européennes particulièrement, ou entre l’Europe et les USA).
Les problèmes de la pêche débouchent sur ceux de la sécurité alimentaire, de la
police des zones réglementées, et de la gouvernance mondiale de la ressource. Ils
méritent des recherches spécifiques car ils opposent des notions de puissance, de
sauvegarde écologique, de concertation internationale, notions rencontrées à pro-
pos d’autres ressources naturelles confrontées au problème de la déperdition pro-
gressive et de leur juste répartition. Il faut noter également que l’inventaire des
ressources océaniques n’est pas achevé. On se trouve en présence de réserves po-
tentielles pour le futur qui ont été l’objet d’âpres négociations pendant les dix
années qui ont précédé la signature des accords de Montego Bay sur le droit de la
mer.
Une vision complète des ressources issues de la mer devrait intégrer la notion
de littoral, car c’est l’interpénétration des [118] milieux marins et terrestres qui
provoque depuis quelques années le dynamisme économique et démographique
des espaces côtiers. À l’échelle de la planète, 80% des populations résident à
moins de 200 km de la mer, ce qui crée des enjeux et des vulnérabilités supplé-
mentaires. Après que leur importance ait été révélée par des historiens spécialisés,
les littoraux –en tant que tels– sont devenus des lieux multifonctionnels où
s’élabore depuis peu de temps la domestication des ressources maritimes (fermes
marines, industries balnéaires, nautisme), tout en connaissant des taux
d’urbanisation accrus. Ils sont, plus que tout autre espace, concernés par les pro-
blématiques de sécurité environnementale et de conflits d’usage.
Ainsi les deux approches anthropologiques de l’espace océanique, celle de
l’échange s’appuyant sur la voie maritime et celle de l’exploitation des ressources,
qui ne peut faire l’économie de la délimitation « possessive » et du zonage,
coexistent dans le droit international maritime. La première est consacrée par le
principe de liberté totale de circulation sur la haute mer, la deuxième par celui de
souveraineté exclusive des États riverains sur les espaces marins adjacents à leurs
territoires nationaux. Ce compromis lentement négocié tout au long des travaux
de la conférence internationale sur le droit de la mer, s’efforce d’aboutir à une
synthèse pacifique des deux approches, nourrie par des siècles de conflits guer-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 113
riers, de règles coutumières, d’ambitions nationales plus ou moins maîtrisées,
particulièrement chez les « jeunes États » émergents, tels le Brésil, soucieux
d’agrandir au maximum les zones de compétence exclusive. Les États occiden-
taux se font, pour leur part, les champions de la libre circulation. Issu du concert
onusien, ce compromis interétatique est adapté à un monde multilatéral et veille à
l’équilibre des intérêts, particulièrement entre le Nord et Sud. En cela, il s’oppose
radicalement à toute vision de contrôle hégémonique des océans, y compris pour
la bonne cause, ce qui contrarie la vision nord-américaine influencée par sa postu-
re de gendarme du monde. Les États-Unis n’ont d’ailleurs pas ratifié la conven-
tion de Montego Bay offerte à leur signature depuis 1982. Tardivement, mais avec
une efficacité redoublée, ils ont complété les approches traditionnelles [119] (lar-
gement européennes) de l’espace maritime par celles qui les couronnent toutes
quand on a les moyens de la puissance.
L’espace maritime se transforme dans ce cas en ressource stratégique, c’est-à-
dire en support mondial d’un contrôle politique et militaire. Et cette vision, prépa-
rée au début du XXe siècle par Alfred T. Mahan, théoricien du sea power, est mi-
se en pratique depuis 1945. L’US Navy entretient aujourd’hui dans chaque mer du
globe et en permanence une flotte complète incluant un groupe aéronaval avec
porte-avions nucléaire, capable à la fois de détruire tout ennemi potentiel présent
sur la zone et d’atteindre des objectifs terrestres sur toutes les parties du monde
avec un préavis maximum de vingt-quatre heures. Aucune autre puissance que les
USA n’est en mesure d’assurer une telle présence en alignant un tel dispositif. La
Russie, dont la qualité des sous-marins pouvait créer un risque de démantèlement,
a aujourd’hui abandonné la partie et démantelé à plusieurs niveaux son ancienne
grande flotte. Cet imperium oceanis coexiste avec le droit international maritime –
ou le transcende-t-il ?
Les espaces maritimes sont ainsi susceptibles de devenir le théâtre privilégié
du déploiement de toute puissance à vocation mondiale, car ils sont les seuls à
offrir – librement et sans contrainte – l’allonge planétaire, à la différence de
l’espace aérien soumis à contrôle étatique. La stratégie navale elle-même est prise
de cours devant cette situation inédite, sinon à renouer avec les stratégies « du
faible au fort », tradition française en la matière, qui explique les succès occa-
sionnels des « corsaires », mais qui n’a jamais autorisé de victoire décisive.
L’approche française de la sécurité maritime est quant à elle confrontée à de nou-
velles perceptions qui n’ont que partiellement renouvelé son contenu. Le socle
militaire, lié à l’héritage d’une marine de combat et hauturière, constitue le prisme
essentiel d’analyse et de réponse opérationnelle à des risques nouveaux et aussi
variés que le narcotrafic, l’immigration clandestine, les pollutions accidentelles.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 114
La Marine nationale y a répondu par le concept récent de sauvegarde mariti-
me qui demeure approximatif mais qui est parlant et a l’avantage tactique de
conforter dans le giron de ce corps, sous l’autorité de préfets maritimes aux attri-
butions renforcées, des interventions diverses qui représentent aujourd’hui 25%
de son [120] activité. La voie française de réponse à ces risques est celle de
l’intervention opérationnelle de police, au large des côtes ou dans les zones im-
menses de pêche exclusive liées à la possession d’îlots perdus dans l’Antarctique.
Mais l’outil demeure militaire et il doit compter avec le maintien d’une force
océanique stratégique, autonome, qui consomme 25% de son budget, tandis que
les éléments conventionnels interviennent de plus en plus dans le cadre
d’opérations intégrées (OTAN en priorité).
Il faut ajouter un hypothétique futur européen, qui a déjà pris consistance en
matière de pollutions accidentelles par la création en 2002 de l’agence européenne
de sécurité maritime, implantée à Lisbonne, et qui doit se prolonger, de manière
imminente, par la parution d’un livre vert sur la politique maritime de l’Union.
Ainsi, le concept de « sécurité maritime » et celui de « cindynique des milieux
naturels » ne sont qu’une introduction à une approche d’un concept plus large et
complexe de « sécurité globale », qui implique une conception novatrice et inter-
sectorielle des problèmes de protection des États qui reste à approfondir.
b) Les politiques globales de la Forêt
et du Développement durable
Michel Bergès, Yves Lesgourgues,
Dominique d’Antin de Vaillac, Lysianne Guennéguez,
François Mimiague, Pascal Tozzi
Depuis une dizaine d’années, la foresterie est remise en cause par
l’introduction de nouveaux concepts liés à la question du « développement dura-
ble ». Cette nouvelle politique globale bouleverse les façons de gérer les forêts et
d’attester de leur durabilité. Le problème est d’autant plus complexe qu’il existe
plusieurs types de forêts : boréales, tempérées, tropicales, équatoriales, étalées en
zones différenciées sur un même continent ou au niveau d’un même pays. Com-
ment définir alors les « structures végétales » forestières ? La recherche du CAPC-
GRI, qui se limite principalement, mais pas uniquement, aux forêts des [121] ré-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 115
gions tempérées, précise ces différentes définitions (dont celle adoptée par la FAO
au niveau international).
Pour l’Europe, qui en connaît plusieurs types, la forêt a longtemps été un es-
pace de subsistance (droits d’usage, réserve de bois de feu, chasse, cueillette, zone
de passage…), mais aussi un territoire fermé et hostile qu’a progressivement
conquis l’agriculture à travers de nombreux défrichements. Elle a aussi contribué
au développement de la sidérurgie et de la marine à voile. Faisant l’objet très tôt
de réglementations étatiques (ordonnances royales de 1346, de 1669…), elle a été
codifiée en tant qu’objet économique aux XVIIIe et XIXe siècles. Cela a donné
naissance à la sylviculture.
La concernant, un certain nombre de débats contemporains surgissent au ni-
veau de la politique juridique et économique des États comme des acteurs écono-
miques concernés, qui impliquent l’intervention interdisciplinaire des sciences
naturelles de l’arbre comme l’anthropologie de la forêt (usages sociaux, représen-
tations, histoire des rapports entre l’homme et la forêt…).
C’est en Allemagne et en France que sont apparues les premières écoles fores-
tières et les théories sylvicoles. Celles-ci se déclarèrent favorables à la restaura-
tion des forêts dégradées à base d’enrésinement massif (épicéas, pins sylvestres),
traitées en futaies régulières, régénérées par coupes rases. Des débats apparurent
dès le XIXe siècle pour contester ce modèle qui impliquait des coupes massives et
régulières afin de lui substituer une conception plus souple, impliquant une régé-
nération naturelle lente par coupes progressives ainsi qu’une diversification des
essences. On envisagea des futaies irrégulières et une sylviculture « jardinée »
(que certains écologistes « profonds » présentent aujourd’hui comme étant un
modèle « naturel » de sylviculture !) en prétendant se dégager des régimes fores-
tiers et des notions d’aménagement, et en opposant déjà les préoccupations « bio-
logiques » d’une sylviculture « proche de la nature » aux préoccupations « éco-
nomiques » d’exploitation des forestiers.
S’affrontent encore aujourd’hui les tenants des futaies régulières et ceux des
futaies diversifiées. Le débat s’est développé outre-atlantique dans des termes
assez voisins, opposant les économistes et les écologistes (qui eux ont forgé leur
conception notamment autour de la fameuse polémique concernant la [122]
chouette tachetée dans les années quatre-vingt-dix). De ces controverses ont
émergé des théories nouvelles de la foresterie, attachées à une gestion sur le long
terme des écosystèmes, plus qu’à la simplification des systèmes, à la production
de bois et à la gestion de peuplements.Celle-ci, par ailleurs fait désormais l’enjeu
de réglementations internationales controversées.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 116
Dans les années quatre-vingt-dix, deux événements vont accélérer la contesta-
tion des conceptions traditionnelles de la foresterie :
– L’émergence sur la scène internationale des concepts onusiens de
« développement durable » et de protection de la nature (Commission
des Nations Unies sur l’environnement et le développement, FAO, pro-
cessus internationaux…) ;
– La remise en cause de la sylviculture codifiée qui étayait un rendement
continu sur le plan économique.
Ainsi, « développement durable », « gestion durable », « certification de la
gestion » des produits de la filière bois, alimentent le débat autour de la question
forestière. En quels termes ?
La recherche du CACPGRI, en complément avec les travaux menés à la Maison
de la Forêt d’Aquitaine (notamment par Yves Lesgourgues, directeur du CRPF),
débouche donc sur l’analyse des politiques internationales, européennes, des États
et des régions, sur les textes, les décisions, les pratiques en matière de forêt culti-
vée, les stratégies des acteurs institutionnels et économiques du secteur, les pro-
grammes de développement mis en œuvre sur le terrain, les enjeux économiques
et politiques des débats sur la certification… Les politiques globales de dévelop-
pement durable (plus larges que celles concernant la forêt cultivée puisqu’elles
visent également le changement climatique, la diversité biologique, la biosécurité,
la désertification, le développement économique) deviennent un enjeu de coopéra-
tion internationale dans le nouveau contexte des relations Nord-Sud, ainsi qu’un
opérateur de réformes multisectorielles.
Dans ce contexte international, de nouveaux défis surgissent en matière de dé-
veloppement forestier, liés aux conséquences de la globalisation et de la mondiali-
sation.
D’abord le défi de la globalisation économique qui oppose l’hémisphère nord,
séparé entre trois blocs, l’Amérique, l’Europe et la Russie, puis l’hémisphère sud.
[123]
En amont, l’économie du massif de l’Europe du Sud repose sur un marché
plus ou moins intégré. Pour s’adapter aux mécanismes du « système forestier in-
ternational », les sylviculteurs sont contraints de développer une « auto-
organisation » ouverte, non refermée sur elle-même. Ils doivent se moderniser et
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 117
mettre en commun leurs moyens, afin de démultiplier leurs échanges interrégio-
naux et de s’insérer dans des circuits transhémisphériques avec d’autres massifs
qui gèrent de façon assez similaire la forêt cultivée. Comment regrouper l’offre
face aux grands groupes papetiers qui contrôlent le secteur ? La solution est de
tendre vers des modalités organisationnelles qui permettraient la détention du
stock et la maîtrise des négociations de vente. D’autant qu’à cause de la globalisa-
tion, il n’est plus possible de découpler la forêt de ses industries de transforma-
tion.
En aval, les multinationales de la trituration s’unifient de façon monopolisti-
que à l’échelle mondiale, car elles se trouvent, elles aussi, confrontées aux lois de
la concentration financière et aux impératifs de la rentabilité, d’autant que le pa-
pier constitue un des enjeux du pouvoir mondial. Des propriétés trop morcelées et
faiblement productives grèvent leurs coûts d’approvisionnement. Les usines si-
tuées en Europe risquent de ne plus être compétitives et de se délocaliser vers des
espaces où des concessions d’exploitation directe leur seront accordées sur
d’immenses massifs (CEI, Canada, Amérique du Sud…). Le processus est déjà
enclenché, même s’il se heurte notamment au problème du coût du transport mari-
time du bois, qui est en augmentation constante. Les emplois et les profits perdus
seront-ils compensés au seul niveau des PME/PMI d’exploitation de la filière bois,
de transformation et de sciage, inégalement réparties sur les territoires du Sud,
dont certaines, à structure familiale, sont en crise ?
Ensuite surgit le défi de la « durabilité » écologique.
C’est celui des contraintes législatives de l’adaptation de la production fores-
tière à la « durabilité » et à des catégories intellectuelles qui doivent beaucoup à
une conception anglo-saxonne porteuse d’un certain écologisme. Comment pour-
rait-il en être autrement, puisque, d’un point de vue écologique, la forêt participe
de façon décisive à la régénération de la planète ? Seule matière première renou-
velable, ressource de carbone, réservoir [124] d’énergies nouvelles, antidote à la
pollution urbaine, elle joue un rôle symbolique fort à l’aube du XXIe siècle.
Pourtant, malgré les nouveaux textes juridiques censés la protéger, la forêt
reste fragile, même dans les pays développés qui ont une culture sylvicole très
ancienne. Comment oublier là la leçon – parmi d’autres – de l’ouragan de décem-
bre 1999, durable lui aussi dans ses effets désastreux, ou encore celle des incen-
dies de l’été 2003 (qui ont touché la France du Sud, mais aussi l’Espagne et le
Portugal) : sans activité économique intégrée, les massifs sont menacés au niveau
de leur entretien, de leur protection, donc de leur survie. Qui ramassera les mil-
lions d’arbres abattus et ceux restés debout dans les aires dévastées ? Comment
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 118
éviter la destruction des massifs par des incendies gigantesques ? La « durabilité »
dépend du travail des hommes qui savent gérer la forêt. Elle ne peut exclure le
développement qui seul la rend possible, et auquel d’ailleurs elle peut elle-même
contribuer de façon novatrice. Effectivement, les règlements de conservation de la
nature ne vont pas sans ouvrir de nouvelles perspectives économiques qu’il faut
explorer, susceptibles d’avoir des retombées au niveau de l’emploi.
À côté d’une réflexion techniciste sur les critères de « certification », il est in-
téressant de mesurer les retombées de la durabilité, mais aussi la réalité des be-
soins en « nouveaux services ». Cela concerne l’analyse des processus de produc-
tion et de gestion fine adaptés à la forêt (énergies nouvelles, pharmacie, cosméti-
que, myco-industrie, apiculture, cynégétique…), l’étude des débouchés multifor-
mes de la filière bois (notamment ceux concernant le bois-énergie, qui commen-
cent à peine à être explorés en France), des politiques de loisir et de tourisme vert,
de recherche scientifique… Le déploiement de ces nouvelles fonctions passe par
la mise en œuvre de politiques décentralisées, par exemple sous la forme de
« contrats de territoire » ou de « contrats de développement durable forestier »,
dont les modalités administratives et associatives de réalisation restent à croiser
avec d’autres politiques publiques locales à partir de modes de financement pu-
blics et privés.
Dans cette perspective, on peut défendre l’idée d’une partition des crédits al-
loués à la forêt entre fonds destinés à renforcer la [125] compétitivité des forêts
réellement cultivées au travers d’engagements clairs des propriétaires (plans de
gestion, certification), et crédits de type « fonds structurels », qui viseraient à
maintenir la multifonctionnalité des espaces forestiers risquant la déshérence. En
clair, cela permettrait de rejoindre les critères retenus dans les propositions de la
nouvelle Politique agricole commune que l’Europe se propose de réaliser (PAC).
Les activités nouvelles à l’égard de la forêt peuvent donc s’insérer au niveau d’un
partenariat multiple dans les politiques publiques des États et des régions euro-
péennes qui les ont déjà plus ou moins engagées. Elles rejoignent là le savoir-faire
d’une sylviculture ancestrale, familiale ou gestionnaire qui, par son poids numéri-
que dans le massif étudié par le CAPCGRI, conquiert une position décisive.
Comme l’a montré une expertise réalisée pour la Commission de Bruxelles,
on se heurte là cependant à la question de la modernisation de la sylviculture tra-
ditionnelle en Europe du Sud 11 . L’économie du secteur reste en effet fragile,
aléatoire et divisée en zones différenciées. Pour affronter la modernité, la sylvi-
11 Michel Bergès, janvier 2003, Les Politiques publiques forestières dans le Sud de l’Europe,
expertise d’évaluation pour la Commission européenne de Bruxelles (DG 16, Projet Forêt
cultivée), Bruxelles, Bordeaux, Contrat européen Eurosilvassur, 142 pp.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 119
culture, en amont de la filière bois, doit accepter d’assumer de nouvelles fonctions
de contribution à l’aménagement agricole, de loisir collectif, d’écologie, notam-
ment au niveau de l’équilibre des écosystèmes, de la lutte contre l’érosion des sols
et les perturbations des cycles de l’eau et du carbone. Elle doit investir toutes les
activités de la filière et tenter d’harmoniser les filières pour répondre à la concur-
rence d’autres régions du monde. Comment regrouper l’offre de bois/papier face
aux grands groupes qui risquent de devenir l’acheteur unique et le gestionnaire
ultime ? Comment concilier une production rentable, un maintien de l’emploi et
des normes de protection écologique qui font la réputation de la sylviculture euro-
péenne ?
Il est important là d’analyser précisément la structure géographique et socio-
logique des sociétés rurales qui portent la forêt. À partir des données et des be-
soins du terrain, on pourrait envisager des moyens inédits d’action et
d’organisation susceptibles de [126] dynamiser des propriétés souvent enfermées
dans les limites d’une structure familiale autarcique et menacée. Le massif du Sud
de l’Europe repose majoritairement sur une structure foncière privée, caractéristi-
que commune à l’Europe tout entière (dont 66% des propriétés relèvent de ce ty-
pe). Si la productivité moyenne des régions du Sud reste une des plus élevées de
l’Union (7,5 m3 par hectare et par an pour les résineux, 6,4 m3 pour les feuillus),
pèsent sur elle des contraintes sociales et économiques spécifiques. Les analyses
de ce massif forestier ont toujours souligné les conséquences économiques d’une
telle structure foncière, notamment la prégnance du morcellement lié à des formes
sociales et à des facteurs multiples et complexes, différents parfois, ou, à
l’inverse, redondants selon les régions. Parmi ceux-ci, signalons :
– le poids des nouveaux régimes juridiques d’héritages (qui obligent au
partage des bois et des terres, contrairement à l’ancien droit
d’aînesse) ;
– la continuité du système familial traditionnel « à maison » (qui renfor-
ce l’éclatement des parcelles et freine les regroupements) ;
– le vieillissement de la population des propriétaires ;
– l’exode rural vers les villes touchant l’agriculture et la forêt, qui dé-
bouche sur une reforestation sauvage des terres abandonnées, mais
aussi démultiplie les propriétés en déshérence et multiplie dans certai-
nes régions les risques d’incendie.
Des besoins nouveaux, notamment en matière de nettoiement des espaces fo-
restiers, apparaissent alors que les associations de propriétaires se doivent
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 120
d’assumer ces taches en utilisant des instruments adéquats. Là, l’action stricte-
ment associative se révèle insuffisante pour tenter de regrouper les parcelles et
adopter une économie moderne face à l’éclatement et à la faible superficie
moyenne des propriétés qui favorisent le déploiement d’une économie familiale
autarcique. Quelles structures de développement mettre en œuvre qui dépasse les
limites des modèles associatifs fondés sur le bénévolat et l’absence de rentabilité ?
Autre enjeu important d’une approche en termes de développement forestier :
la gestion des risques « naturels » qu’ont à subir les forêts. Au-delà de
l’expérience des sylviculteurs du Sud-Ouest en matière de protection des incen-
dies, la région Aquitaine est également [127] concernée par les tempêtes. Elle a
subi, avec la région Poitou-Charentes, un bouleversement économique imprévu et
particulièrement perturbateur à cause de l’ouragan qui a ravagé des centaines de
milliers d’hectares en décembre 1999. Ces deux régions ont été contraintes, à cau-
se d’une aide mal adaptée de l’État français, de trouver par elles-mêmes les
moyens de lutter contre la chute prévisible du prix du bois, mais surtout
d’assumer le ramassage des chablis, le sauvetage des arbres sains et, principal
souci, le stockage adapté des arbres déracinés, de même que leur transport, leur
écoulement et leur commercialisation. Plusieurs années après la tempête, beau-
coup de problèmes n’ont toujours pas été réglés et de nombreux propriétaires se
sont trouvés plus ou moins atteints, voire, pour certains, ruinés du jour au lende-
main. Les organisations disposaient-elles de moyens de protection, notamment
financiers, assez efficaces pour surmonter une telle crise ? Comment gérer le sys-
tème protégé de la forêt en temps de crise ? Par quels mécanismes ? Les protec-
tions juridiques et assurantielles sont-elles suffisantes ? Les propriétaires ont-ils
bénéficié de l’appui des instances européennes ? Comment construire un modèle
de développement qui prévoit les effets des catastrophes naturelles au niveau de
tous les secteurs économiques concernés par la forêt ?
En ce qui concerne le développement normal de la production, il est important
également, afin d’assumer une logique de marché et de débouchés, de pouvoir
améliorer sans cesse les structures foncières par des regroupements (achats de
parcelles, droit de mutation, rachat de surfaces entre héritiers, échanges…), de
favoriser les travaux forestiers (entretien, amélioration, reboisements, débroussail-
lages, élagages, infrastructures…), de réaliser des opérations de gestion (plan de
gestion, achat de matériel…).
Face à ces défis économiques incontournables, tous liés à la diversité du sec-
teur forestier de l’Europe du Sud, importante souvent d’une région à l’autre com-
me à l’intérieur de chaque espace, quels sont les moyens les mieux adaptés ? Pu-
blics ou privés ? Est-il possible de convaincre les acteurs politiques et financiers
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 121
de la spécificité de la forêt ? Comment faire évoluer la mentalité des petits pro-
priétaires par rapport aux besoins d’une gestion moderne ? Quels outils créer pour
répondre au manque d’organisation des filières, en amont ou en aval ? Comment
concevoir une rentabilité forestière ? Comment rendre la forêt compétitive ?
[128]
Au niveau du développement d’une économie forestière confrontée aux défis
de la mondialisation, aux menaces que font peser sur elles les multinationales de
la trituration, aux exigences écologiques des États et des ONG, aux catastrophes
naturelles, il est intéressant d’observer les politiques menées dans d’autres hémis-
phères en matière de forêt cultivée. La recherche doit s’attacher à dégager diffé-
rents modèles de forêt cultivée à travers le monde. Cet élargissement comparatif
des perspectives est d’autant plus nécessaire que la filière bois est concurrencée
directement, malgré le coût du transport, par des produits d’Amérique latine (Chi-
li, Venezuela notamment), où les conditions de plantation, de reproduction des
essences, de coûts de main-d’œuvre apparaissent particulièrement compétitives au
niveau des prix. Comment un système fragilisé comme l’est le système français
dans celui de l’Europe, par ailleurs concurrencé par les exportations venant de la
CEI via la Finlande, pourra-t-il y faire face ?
Dans une problématique complémentaire, Dominique d’Antin de Vaillac, au-
teur d’une thèse d’État sur la Forêt des Landes de Gascogne, poursuit ses travaux
antérieurs liés à ses enseignements, qui concernent le processus d’internationa-
lisation de la question forestière 12 . Dans un article et dans diverses interventions,
il s’interroge sur le processus de globalisation de celle-ci.
Les forêts, tout en constituant un enjeu écologique majeur pour la planète,
n’ont pas donné lieu lors du Sommet de la Terre (Kyoto, 1992), à l’approbation
d’une convention internationale contraignante qui aurait fait de la gestion durable
forestière une norme universelle. Les partisans du concept, d’abord occidentaux et
de tradition forestière, se sont livrés à un laborieux travail de construction d’une
gestion forestière durable à usage régional en vue de se l’appliquer à eux-mêmes,
alors que leurs forêts sont en progression et aménagées durablement depuis des
décennies. Cette superposition étonnante, qui doit plus à une dynamique d’acteurs
qu’à la situation des forêts elles-mêmes, permet de s’interroger sur les effets in-
duits de l’apparition de ce sujet sur la scène planétaire.
[129]
12 Dominique d’Antin de Vaillac, « La forêt, objet de relations internationales ? », Annuaire
de Relations internationales, 2005, vol. 6. Paris : La Documentation française et Bruylant.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 122
En fait la forêt est prise, en tant qu’objet de relations internationales, entre une
contradiction : celle des principes écologiques de « gestion durable » d’un côté, et
celle des impératifs économiques que représente la ressource bois de l’autre (au
niveau des multinationales du papier, or blanc de l’information mondiale, et des
industries multiples de la ressource bois). Le paradoxe, c’est que les forêts, objets
de préoccupation des institutions internationales, (FAO en tête), n’ont jamais fait
l’objet d’une convention définitive. L’internationalisation de l’ordre forestier ap-
paraît particulièrement complexe, imparfaite. Une réglementation globale a
échoué, en raison notamment de la position américaine, dont les multinationales
forestières, papetières ou autres, ne sont pas sans lien avec certaines centrales
écologistes mondialisées. Elle a été remplacée par des procédures juridiques
pragmatiques et périphériques, notamment sur la protection des espèces vivantes
menacées (par exemple la circulaire européenne « Natura 2000 ») ou sur des
questions générales de « développement durable » auxquelles a été rattachée la
question de la multifonctionnalité des forêts. Sans négociation globale, un proces-
sus de normalisation se met en place, dans tous les hémisphères, à partir de la
construction de normes économiques et commerciales de « certification » autour
du concept de « développement durable », cernable juridiquement et empirique-
ment. Cependant chaque aire régionale produit ses propres normes à partir de cri-
tères forestiers différents (cf. infra, p. 442-466).
Les contradictions en présence au niveau du droit international de la forêt (qui
n’existe donc pas vraiment, pris entre des textes périphériques et des logiques plus
générales de protection de « l’environnement » !) révèlent des intérêts économi-
ques et stratégiques étatiques différents. N’oublions pas que pour certains États
nordiques, comme la Finlande ou le Canada, la forêt constitue un poste économi-
que primordial, sans parler des questions de sécurité par rapport aux immenses
incendies qui n’ont pas été épargnés aux USA ou à l’Australie.
Si la gestion et la juridiction des forêts restent éclatées, l’internationalisation
de cet objet privilégié de l’ancien patrimoine des États apparaît stimulante pour le
paradigme réaliste du redéploiement de la puissance, en raison notamment de
l’opposition entre intérêts économiques et intérêts idéologiques qui s’affrontent
[130] en la matière. Les forêts constituent bien un enjeu mondial et relèvent de la
sécurité globale. Elle relève aussi d’outils d’évaluation et de gestion adéquats.
Lysiane Guennéguez, observant l’économie et la gestion des politiques fores-
tières au niveau de la région Aquitaine, a appliqué dans ses recherches la théorie
des graphes et les méthodes d’optimisation (en particulier les modèles de pro-
grammation dynamique) à la gestion d’une propriété dans le massif des Landes de
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 123
Gascogne 13 . Cette méthodologie a permis de construire un modèle informatique,
OPTIMFOR, qui associe la dynamique forestière, la sylviculture et la gestion dans
le cas d’une unité de production, pour la recherche d’un optimum selon divers
critères couramment utilisés par les propriétaires ou les techniciens forestiers
(maximisation de la production matière, maximisation du revenu net moyen,
maximisation du taux interne de rentabilité...).
La tempête de décembre 1999 s’est trouvée à l’origine de deux recherches
menées en parallèle (projet financé par le GIS ECOFOR) :
–d’une part (dans une étude effectuée avec François Mimiague), la définition
du système-risque, c’est-à-dire l’application du concept de risque à un système, en
l’occurrence le système forestier (niveau régional, niveau propriété forestière). La
connaissance des différentes entités composant ce système a permis d’élaborer
une typologie du risque selon l’angle d’attaque, relevant de stratégies distinctes :
stratégies de prévention (action sur la probabilité d’occurrence), stratégies de pro-
tection (action sur la gravité des conséquences) ou de gestion de crise et éventuel-
lement stratégies d’assurance. Les exemples développés ont trait en particulier au
risque tempête et au risque incendie. L’analyse des entretiens réalisés auprès des
responsables forestiers et des propriétaires sylviculteurs a mis en évidence le phé-
nomène de résonance entre le contexte (dans le sens systémique) et l’événement
catastrophique (ici le contexte forestier dans lequel s’est déroulée la tempête de
décembre 1999), phénomène [131] qui a débouché sur la mise en place d’une
gestion de crise plus ou moins efficace. La diversité des actions entreprises dans
le but de contrôler la crise, menées par les institutionnels d’une part, et par les
propriétaires d’autre part, a été mise en évidence dans cette analyse et a contribué
à déchiffrer les différentes représentations du risque et les diverses attitudes face
au danger.
–d’autre part (à travers une étude effectuée avec Claude Belle), le modèle
OPTIMFOR a été élargi dans le cadre d’une gestion de crise au niveau de la proprié-
té. Pour répondre aux principales préoccupations des sylviculteurs sinistrés, en
particulier sur le devenir des peuplements endommagés, des modules ont été ajou-
tés, autorisant le calcul de l’itinéraire de rattrapage (c’est-à-dire minimisant la
perte financière) dans le cas de dégâts diffus et la gestion conjointe de deux peu-
plements sur une seule unité de production dans le cas de dégâts localisés.
13 Cf. Lysianne Guennéguez, François Mimiague, « Le propriétaire forestier gascon face au
risque : la crise qui nous est donnée », janvier 2004, Publication Ecofor, 52 pp.
Lysianne Guennéguez, Claude Belle, « Optimfor : recherche de l’itinéraire sylvicole
optimal et gestion du risque », rapport d’étude pour le GIP Écofor, décembre 2004.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 124
Pascal Tozzi a engagé en 2005 une recherche dans le cadre du projet européen
FORSEE sur le développement et la gestion durable des forêts, notamment à travers
le cas complémentaire des forêts tropicales. Il étudie les enjeux politiques liés à ce
domaine et s’attache à montrer l’intérêt heuristique ainsi que la multiplicité des
problématiques et approches méthodologiques dont la forêt est porteuse 14 .
En tant que système politico-juridique où s’exercent des normes nationales et
internationales, mais aussi des jeux de pouvoir et de puissance, l’objet « fores-
tier » permet d’aborder les fonctionnements de la société mondiale et des ques-
tions centrales débattues dans le champ des relations internationales. Engagés
dans cette approche complexe et spécifique du politique, deux articles ont été pu-
bliés portant sur le Libéria et sur la région du fleuve Mano (incluant Guinée, Sier-
ra Leone, Côte d’Ivoire), zone à forte couverture tropicale dont les dynamiques
géopolitiques et les stratégies d’acteurs s’avèrent inséparables du facteur forestier.
Dans ce contexte la forêt apparaît autant comme milieu tactique, offrant des pro-
fondeurs transfrontalières sur lesquelles s’appuient les tentatives de contrôle terri-
torial des factions présentes [132] comme porteuse d’identités, de représentations,
instrumentalisées dans les processus locaux de légitimation.
Autre aspect, lié à l’exploitation de la forêt tropicale, le commerce du bois se
trouve placé au cœur de l’économie régionale et des flux financiers transnatio-
naux. Ainsi, impliqué dans la reproduction des conflits dans la zone Mano, le né-
goce du « bois de guerre » a donné lieu à une régulation globale révélant les résis-
tances civiques locales ou internationales en même temps que certains aspects des
intérêts stratégiques et de la concurrence des puissances étrangères dans l’Ouest
africain. Enfin, la forêt tropicale, comme les autres types, catalyse les problémati-
ques liées à la gestion durable, porteuses d’enjeux et de stratégies d’acteurs inter-
nationaux dont on peut apprécier le réalisme.
Ainsi, ce retour de la puissance concerne bien aujourd’hui plus que jamais le
système à géométrie variable des relations internationales d’un monde multipolai-
re dans lequel les différents niveaux de fonctionnement des sociétés et des États,
écologiques, économiques, militaires, politiques, idéologiques s’entrechoquent
sans cesse et interfèrent positivement ou négativement entre eux.
La puissance, qui est plus que des ressources, se réalise à travers des flux et
des normes, des alliances changeantes, des conflits directs ou indirects, des né-
14 Pascal Tozzi, « Enjeux politique et régulation du commerce du bois tropical : le cas du
Liberia », Politique africaine, no 97, mars 2005, (ACLD) ; « Les enjeux politique de la fo-
rêt tropicale : le Liberia et sa région », Paris, Critique internationale, no 28, juillet-
septembre 2005, Presses de Science-Po.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 125
go-ciations plus ou moins rapides. Elle monte et descend, circule, comme un feu
follet et un maelström, d’un État à l’autre, d’une région du monde à l’autre, en-
traînant les politiques qui doivent sans cesse s’adapter, compenser, se protéger,
pour assumer durabilité et sécurité globales.
Maîtrise-t-on vraiment l’information et les décisions à de tels niveaux de pro-
blèmes, de décision, face à de tels déplacements et à une telle pluralité d’acteurs
qui sont dans le jeu ?
Par ailleurs, au-delà de la puissance matérielle qui se déploie à travers ces dif-
férents secteurs reliés entre eux, surgit une autre facette : celle des codes culturels
et des civilisations qui programment aussi, au-delà des intérêts, les comporte-
ments de tous les agents. Jean-Louis Martres, aiguillonné par le caractère ductile
du concept de puissance, propose de le confronter, contre l’idéologie occidentalis-
te, à celui de « civilisation » et de « culture », ouvrant des pistes heuristiques à
l’analyse des relations internationales.
[133]
III. Conclusion : Essai de définition
d’une diplomatie culturelle
Jean-Louis Martres
Retour à la table des matières
Les guerres de Yougoslavie, entre 1991 et 2001, qui ont enclenché
l’intervention d’une impressionnante coalition occidentale, regroupant l’essentiel
de la force militaire mondiale, posent de nombreuses questions. Cette croisade
humanitaire de l’OTAN pour sauvegarder ou affirmer les droits des Musulmans du
Kosovo, fut, à bien des égards, d’une extrême étrangeté.
D’abord par la disproportion des moyens.
Cette invincible armada se trouva bridée dès le départ par le double refus de
mettre en péril ses soldats et d’éviter les morts civiles en Serbie. Ceci déboucha
sur la concentration de forces aériennes à l’exclusion de toute intervention terres-
tre. Les Serbes furent donc libres de disposer du créneau ainsi ouvert pour une
action terrestre violente, destinée à chasser les Albanais du Kosovo, considéré
comme cœur symbolique de la nation serbe.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 126
De ce fait, l’usage limité de la violence a ressemblé davantage à une opération
de police de l’Empire occidental qu’à une véritable guerre. Théoriquement le but
était d’aboutir à un accord diplomatique avec le président Milosévic. On ne sait
pas d’ailleurs très bien, d’après le discours des coalisés, s’il s’agissait de renverser
ledit régime ou de négocier le statut des Kosovars.
Sans aucun doute, l’institution d’un pouvoir de police comme celle d’un tri-
bunal international, a bien correspondu à une vision impériale de l’Empire occi-
dental, désireux de pacifier sa zone d’influence. Mais à partir de ce raisonnement
se pose une autre question : le problème de la limite de l’espace impérial.
Le principal mérite de l’œuvre de Samuel Huntington 15 est d’avoir rappelé
les sources culturelles des conflits sans pour autant indiquer les modes curatifs
utiles à les prévenir. Si son analyse nous servait de guide, il serait alors singulier
de voir les occidentaux voler au secours d’une population musulmane. Pourtant
les intérêts occidentaux, comme cela a été démontré [134] pour le Koweit, impli-
quent une intervention dans le monde arabe, ne serait-ce que pour protéger
l’approvisionnement en pétrole. De là à considérer que la volonté de se concilier
cette partie musulmane des Balkans est un signal destiné à rassurer la Turquie et à
se concilier les pays arabes voisins, ouvre des possibilités d’intervention. Toute-
fois jusqu’alors, ceux-ci, n’ont pas manifesté un enthousiasme excessif.
Notre propos ne vise pas à décrire les mécanismes spécifiques de la guerre en
Yougoslavie, bien qu’elle présente un caractère nouveau jusque-là inaperçu. Il
n’est pas indifférent en effet, que contrairement à la guerre du Golfe, l’OTAN n’ait
pas cherché à se montrer l’instrument autorisé de l’ONU. Elle a agi proprio motu
dans sa zone d’influence, posant ainsi d’ores et déjà, la défense de ce territoire, et
de l’ordre qui doit y régner, comme une motivation suffisante à son intervention.
Car en raisonnant par analogie, une coalition humanitaire serait tout aussi justifiée
au profit des Tibétains et des Kurdes. Le fait que l’hypothèse n’ait même pas été
émise démontre bien le caractère impérial de l’intervention. À titre incident, elle
renseigne aussi sur la nature de l’intégration européenne, en la replaçant bien
comme un simple mécanisme régional qui ne préjuge ni n’interdit l’appartenance
à l’Empire occidental.
Si nous évoquons ce problème, c’est moins pour en souligner les caractères,
que pour en relever le mécanisme. La technique de règlement du conflit a été ex-
trêmement classique, voire archaïque : d’abord tentative de conciliation par
l’adhésion à un plan de paix rédigé par les Occidentaux, puis recours à la force
pour contraindre le récalcitrant. Du fait de son refus, le président Milosévic sera
15 Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisation. Paris, Éditions Odile Jacob, 1997.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 127
considéré comme un tyran opprimant le pays. La comparaison fut tôt faite avec
Hitler et sans doute la coalition, en intervenant, y a vu la preuve de son courage
devant un nouveau fascisme. Selon les règles les plus classiques de la propagande,
les gouvernants sont diabolisés alors que le peuple serbe reste bon, éternel et fidè-
le allié de la France. Les légions séraphiques de l’Occident sont pures de toute
arrière-pensée, et agissent pour le Bien, le Progrès, la Démocratie, l’assistance
aux opprimés : la France, dans ce concert, a souhaité délivrer les Serbes de son
mauvais chef…
Cette répétition de l’Histoire lui ouvre ainsi une occasion de « rachat » pour
ses hésitations devant le sauvetage du peuple Juif [135] pendant la seconde guerre
mondiale. Comme si l’Histoire exigeait d’elle une preuve tangible de son atta-
chement aux Droits de l’homme !
Remarquons à nouveau que la croisade s’est faîte au nom du droit, et que
pourtant l’ONU n’a pas été sollicitée. Il est vrai que la construction juridique du
droit international, pour prévenir ou régler les conflits, est quasi virtuelle. En ef-
fet, elle illustre parfaitement, par l’ambiguïté des concepts et par l’absence de
contrainte, le caractère purement moral de ses normes dans le domaine de la paix.
Comme l’a si justement établi Jacques Ellul 16 , la reconnaissance du droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes ne s’accompagne d’aucune définition du concept
de peuple. La belle affaire de reconnaître un droit à une entité non identifiée et
sans critère précis !
Quant aux valeurs, elles sont tout aussi glissantes : le nationalisme est le mal
absolu, mais le patriotisme et le civisme sont estimables. La souveraineté juridi-
que des États, un principe intangible, sauf pour les Serbes. La non-intervention
dans les affaires intérieures d’un État n’interdit pas l’ingérence, de préférence
humanitaire, mais qui peut être musclée. Tout le monde doit accepter l’évidence
d’une absence de guerre, même si la pression se fait par des « frappes chirurgica-
les », pouvant entraîner des « dommages collatéraux ». Belle épitaphe, évidem-
ment, pour des morts civiles !
Resterait donc pour expliquer cet épisode belliqueux, le recours à la notion de
puissance, conjugué précédemment. Des intérêts aussi réels que pieusement dis-
simulés dans les plis du manteau d’innocence des Occidentaux seraient donc à la
source de l’intervention. Que ce soit l’homogénéité politique du système euro-
péen, incluant les Balkans, une tactique pour priver les Russes de leurs débouchés
sur les mers chaudes, ou un quelconque but stratégique, peu importe !
16 Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs. Paris, Calmann-Lévy, 1966.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 128
En effet, si nous replaçons cet épisode violent de la fin du XXe siècle dans un
contexte plus général, nous constatons que la [136] séparation ethnique est deve-
nue une source constante de conflits et que les solutions apportées datent de l’âge
de pierre. Il est pourtant naturel que ces problèmes apparaissent dans un contexte
de mondialisation, car le phénomène exige l’affirmation de caractères culturels
spécifiques, précisément pour éviter aux peuples de se fondre dans une masse
anonyme et sans racine.
Remarquons alors que les méthodes de prévention ou même de résolution de
ces conflits restent désespérément inefficaces. Le mécanisme que nous avons
évoqué – conciliation puis rappel à l’ordre par la force – paraît mal adapté à ce
nouveau type de problème. Que ce soit en Somalie, au Rwanda ou au Burundi, en
Bosnie ou n’importe où ailleurs, les solutions sont loin d’être convenables.
Mais l’opposition ethnique n’est pas la seule source de conflits. Il nous est
également assuré par certains auteurs que la cassure avec la Chine est irrémédia-
ble, de la même façon que l’Islam mènera toujours campagne agressive contre
l’Occident, par les voies du terrorisme ou de la subversion.
Les relations entre les pays occidentaux et l’URSS auraient dû apprendre beau-
coup sur le traitement politique de l’opposition entre systèmes culturels différents.
Or la bataille a sans doute été menée sur le plan idéologique, mais avec une prédi-
lection marquée pour les armes stratégiques et économiques.
Si l’on reprend les thèses de Samuel Huntington, les conflits à venir au XXIe
siècle naîtront du choc des grandes plaques culturelles islamiques, confucéennes
et occidentales. Poser le problème en termes culturels n’apparaît pas totalement
classique car ce sujet est considéré comme trop en amont et d’un contenu trop
vague pour relever exclusivement de la politique extérieure. Bien entendu, nous
n’oublions pas les remarquables contributions de Holsti 17 dans ce domaine, tout
en déplorant que l’exploitation de ses thèses ne soit pas poursuivie.
Ce sujet reste relativement obscur, même si les États ont déjà compris le poids
des solidarités culturelles et historiques, comme le montrent les pratiques issues
de la neo-hispanidad ou de la francophonie. Dans le même sens, on pourrait évo-
quer les réseaux culturels [137] au sein des représentations diplomatiques. Mais
ceux-ci ont surtout vocation à présenter la culture indigène en terre étrangère.
Même s’ils servent de trait d’union, leurs fonctions ne les autorisent guère à aller
au-delà, c’est-à-dire à aborder un terrain strictement politique ou plus exactement
à avoir un usage politique de leurs compétences. D’ailleurs la « culture », curieu-
17 K. J. Holsti, International Politics. A Framework for analysis. Prentice-Hall, inc., 1967.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 129
sement, est toujours présentée comme une sorte de lieu apolitique, où il serait aisé
de trouver des aires d’entente et de coopération. À la limite, ces domaines sont
presque conçus comme des moyens d’encouragement touristique, ou au mieux,
comme des inducteurs de consommation de produits d’exportation.
Il serait évidemment caricatural de réduire les relations culturelles à leur seul
aspect institutionnel. La culture a de multiples canaux de circulation, à travers les
universités, les alliances françaises, le commerce de l’art, etc...
Or il serait utile de rappeler à ce moment du propos, ce but universel si gran-
dement proclamé par tous les peuples, et pourtant négligé, c’est-à-dire le maintien
de la paix. Tout le monde sera d’accord pour l’accepter comme la finalité naturel-
le à laquelle doivent tendre les relations extérieures. Sans y renoncer, il est plus
facile de se consacrer à des micropolitiques, militaires ou économiques. Le poids
des idéologies, qu’elles soient libérales ou marxistes, a d’ailleurs encouragé cette
tendance et focalisé l’attention sur les échanges économiques.
Le résultat le plus concret fût de valoriser ces types de flux, tout particulière-
ment grâce au concept de « mondialisation », étendu à l’ensemble des relations
internationales, alors qu’il ne concerne qu’un aspect de celles-ci. Sans doute, ce
phénomène a des incidences politiques importantes, ne serait-ce que parce que les
États se sentent dépossédés d’une partie de leur souveraineté. Il ne faudrait
d’ailleurs pas déduire de ce fait par le jeu d’une prospective linéaire que cette
tendance devrait être considérée comme irréversible et atteindrait de façon décisi-
ve le rôle des États.
La politique est sans doute en retard mais il ne faut pas exclure son retour, dia-
lectiquement inévitable. Déjà la création de l’OMC, ou l’intégration européenne
laissent présager des réponses et assurent une reconquête des processus de régula-
tion politique des transactions économiques. Le mécanisme n’a pas encore abouti
car il reste un obstacle idéologique majeur liant la [138] réponse au rôle du pou-
voir dans un univers libéral, favorable à la déréglementation. La position des USA
sur ce sujet sera évidemment déterminante, encore qu’elle ne soit pas programmée
de façon décisive, car un encadrement juridique souple ne contredit pas le princi-
pe de la libération des échanges. À ce sujet d’ailleurs le désarroi des politistes
internationalistes sur le nouveau système international est plaisant à observer car
ils confondent liberté des acteurs et anomie ou anarchie du système. La querelle
est suffisamment ancienne pour ne pas nécessiter de nouveaux développements,
que rendrait inutile la persistance quasi métaphysique des oppositions entre le
paradigme objectiviste et le paradigme subjectiviste.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 130
Ces quelques remarques font déjà ressortir qu’un problème des plus impor-
tants des relations internationales actuelles, celui de la globalisation, provient es-
sentiellement du développement des firmes et du système technique des commu-
nications. Mais ceci dépend aussi d’une conception idéologique de l’économie, à
savoir l’extension planétaire du libéralisme, théorisé et appliqué par les USA.
S’en tenir par exemple à déplorer ou à encenser la puissance hégémonique des
USA relève de l’incantation et n’a pas de pertinence au regard d’un changement
des relations internationales. À moins d’accepter l’idée qu’une puissance x ou une
coalition de puissances puissent effectivement imposer une autre conception.
Aussi essayons-nous d’explorer une autre voie, qui, sans exclure les procédés
classiques, pourrait peut-être s’y adjoindre sous la forme d’une diplomatie cultu-
relle. Cela nous conduit à proposer quelques remarques dans ce sens, au sujet des
différents conflits survenant ou à venir dans le monde.
A. Le problème du conflit relativisme cultu-
rel/universalisme :
le cas de la Chine
Retour à la table des matières
Sur le plan méthodologique, nous essaierons de relier le domaine de l’analyse
des idées politiques à celui des relations internationales. En effet la prise en
considération de la variable culturelle comme source des conflits déplace l’intérêt
des chercheurs de l’économie vers l’idéologie, entendue au sens de système de
valeurs.
[139]
Or le problème souvent évoqué désormais dans les relations internationales
concerne l’opposition entre relativisme culturel et universalisme. L’Occident pré-
tend agir pour défendre les valeurs universelles, l’Asie s’en irrite et invoque son
particularisme confucéen. Il suffit de se reporter aux déclarations de Lee Kwan
Yew mais aussi à celles des dirigeants chinois pour s’en convaincre. Sans doute,
Samuel Huntington a eu raison de mettre en évidence les oppositions culturelles et
du même coup de réhabiliter la piste culturaliste depuis longtemps fermée. Pour
étayer ce propos, il faut d’abord vider la querelle relativisme/universalisme, que
nous considérons pour notre part comme une antinomie, au sens kantien du terme,
et non une réelle contradiction.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 131
Nous pensons en effet que le relativisme culturel défini comme une indiffé-
rence à tout, où tout est effectivement égal et où rien ne vaut mieux que rien, re-
présente la position philosophique extrême de ce paradigme. Quant à
l’universalisme occidental, il découle des vieux manichéismes conquérants nous
portant à croire que nos valeurs sont universelles parce qu’elles sont occidentales.
Le malentendu est total. Entre une acception du relativisme qui refuse tout étalon
de valeur commun à l’humanité, et un universalisme qui prétend avoir, une fois
pour toutes, établi le vrai code de valeurs, la communication est impossible et le
conflit inévitable.
Il nous semble qu’il faut voir les problèmes différemment, en nous reportant
aux structures élémentaires de la conception du pouvoir par l’homme. Tout au
plus y a-t-il trois modèles. L’un considère que le Mal est l’antithèse du Bien et se
réfère pour le définir à un énoncé définitif et transcendant par Dieu ou l’Idéologie.
Nous l’appellerons, pour la commodité du propos, le manichéisme inégalitaire 18 .
Le deuxième considère que les contraires sont complémentaires et alternants,
unis dans un mouvement continu. Nous le nommerons radical relativiste.
Le troisième fait appel à une conception alogique de la pensée où les contrai-
res sont additionnés sans tenir compte de leur contradiction. Cela constitue le fond
de la pensée syncrétique.
[140]
Ces définitions sommaires sont là pour témoigner de l’universalité de la pen-
sée humaine car chaque homme hérite simultanément de ces trois structures qui
sont sa part quasi-génétique et le définissent en tant qu’humain considérant le
problème du pouvoir.
Mais les civilisations, elles, sont bâties, pour des raisons historiques et donc
conjoncturelles, sur l’un ou l’autre de ces socles. Ainsi l’Occident depuis le chris-
tianisme jusqu’au marxisme, a constamment rebâti ses valeurs sur la base du ma-
nichéisme inégalitaire. En revanche la Chine depuis ses origines a cultivé toutes
les formes politiques découlant du relativisme. Autrement dit, l’acceptation de la
différence des cultures ne fait pas obstacle à la reconnaissance d’un système de
pensée universel commun à tous les hommes. La preuve en est rapportée par le
fait que la référence dominante d’une culture n’exclut jamais les deux autres,
même si elle leur réserve une part minoritaire voire inférieure. Pour être plus clair,
la pensée occidentale connaît le relativisme, depuis l’Antiquité, car il a été le fon-
18 Cf. à ce sujet Xu Xhen Zhou, L’art de la politique chez les légistes chinois, surtout la préfa-
ce de Jean-Louis Martres. Paris, Économica, 1995.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 132
dement de la pensée grecque, et constamment dans son histoire, à travers Montai-
gne, Machiavel, par exemple, il a toujours été résurgent. De la même façon les
Chinois, qui ont sans doute poussé le relativisme plus loin que celui d’Héraclite
grâce à la pensée daoïste (Tchouang-Tseu ou Lao-Tseu), ont souvent une concep-
tion du confucianisme assez proche (mais ce serait à préciser) d’un conformisme
manichéen.
Par ailleurs une conséquence doit être soulignée. Les cultures n’exacerbent
leurs référents culturels que dans les moments de fondation des régimes ou de
crise. Dans les autres périodes la recherche d’un commun art de vivre, rapproche
le quotidien de tous les hommes, quels que soient par ailleurs les fondements de
leurs cultures. Ceci n’est qu’un rappel cavalier d’une analyse des idées politiques
poursuivies par ailleurs et n’a pas d’autre but que de rechercher un étalon com-
mun pour mesurer les distances entre les cultures. Ainsi, la distance est absolue
entre la pensée chinoise et la pensée occidentale. Mais ce constat 19 ne concerne
que la comparaison entre les phases traditionnelles, sans contact avec l’extérieur.
Depuis il s’est produit un phénomène étrange et bouleversant, la conquête de la
Chine par le système de valeurs le plus radicalement occidental et manichéen : le
marxisme.
[141]
En revanche, l’Occident a progressivement abandonné son propre système
grâce à l’abolition progressive de la transcendance divine comme puissance ordi-
natrice des valeurs et du fait de sa non-conversion au marxisme, qui fut l’ultime
avatar du manichéisme. En mettant la liberté au centre de ses références morales,
l’Occident abandonnait ipso facto sa structure binaire traditionnelle. La démocra-
tie en effet « hache » la transcendance, en reconnaissant une valeur identique à
toutes les opinions, sous réserve de ne pas mettre en danger le système lui-même.
L’Occident a donc transité, ou plus exactement est en train de transiter vers un
paradigme relativiste 20 . Jamais, autrement dit, la possibilité pour nous de com-
prendre le système de pensée traditionnel chinois n’a été aussi grande ! Mais du
fait du marxisme officiel des Chinois, pensée radicalement occidentale, et d’un
universalisme lié à une conception ancienne de nos valeurs, le rendez-vous risque
de se rater, puisque les deux cultures sont en train de faire l’échange de leurs sys-
tèmes de valeurs !
19 Cf. Simon Leys, L’humeur, l’honneur, l’horreur. Essais sur la Chine. Paris, Robert Laffont,
1998. Cf. Jean-Louis Martres, Le Système des idées politiques. 2 tomes (à paraître).
20 Les réactions hostiles de Bloom et de Fukuyama sont là pour le démontrer. Cf. F. Fukuya-
ma, La Fin de l’Histoire et le dernier Homme. Paris, Flammarion, 1992 ; Allan Bloom,
L’Âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale. Paris, Juillard, 1987.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 133
Ceci nous amène donc à rechercher les modalités du rapprochement avec la
Chine, au moment où nous aurions tendance à la rejeter, tant ses pratiques totali-
taires nous choquent 21 . Et nous serions heureux de constater qu’après avoir adop-
té la consommation, l’économie de marché, et la technique, la Chine devienne
enfin notre propre miroir en épousant la démocratie pluraliste.
Vœu imprudent car il repose sur le mépris de la civilisation millénaire de ce
pays, que nous n’accepterions d’intégrer dans la communauté des nations
qu’après sa conversion.
Or tout indique que la conversion au marxisme fut extrêmement superficielle,
provoquée sans doute par le contact des leaders avec l’Europe, et conçue comme
une technique de [142] modernisation du pays. Le marxisme offrait une technolo-
gie autoritaire pour le pouvoir et une capacité de mobiliser de façon unanime
l’immense masse. Mais au-delà de cet aspect instrumental pour reconquérir la
puissance de l’Empire du Milieu, humilié par l’Europe, nous avons assisté à une
phase « légiste » du pouvoir en Chine, très proche dans son action de celle de
Chin-Huang-Di – l’Empereur fondateur. Or l’Histoire apprend qu’après ces pha-
ses dures et violentes, la Chine cherche à établir un régime harmonieux et durable,
qu’elle trouve périodiquement en réaménageant le confucianisme. Dès lors, vou-
loir attaquer moralement le pouvoir chinois au moment où il entame sa métamor-
phose ne peut que raidir son opposition.
Sans doute – dira-t-on – il y a quelque lâcheté à ne pas dénoncer les violations
des Droits de l’homme sous prétexte que la Chine est en train de muer. Peut-être !
Mais il vaut mieux user du principe diplomatique selon lequel il faut faire ensem-
ble ce sur quoi on est d’accord, avec l’espoir que le travail en commun aidera à
résoudre les zones de conflit persistant.
Mais cette action dont le but doit être clairement expliqué aux Chinois mérite
d’être doublée par une autre.
Doit-on en effet encourager la Chine à se diriger vers le modèle singapourien,
dont le caractère autoritaire et paternaliste, ne rappelle que de très loin l’Harmonie
de l’ancien Empire, du moins dans ses moments d’apogée ? Et en effet, la ques-
tion est délicate qui doit intégrer un nouveau paramètre, celui de la mondialisa-
tion.
21 Seul l’espoir de son fabuleux marché nous fait passer outre à nos convictions, pourtant si
hardiment brandies contre les peuples les plus faibles. Or c’est encore un contresens, car les
Chinois sont parfaitement conscients de l’ambiguïté du comportement occidental et s’en ir-
ritent ou en jouent avec un parfait cynisme. Ce qui, de toute évidence, en ouvrant la voie à
la manipulation réciproque n’est pas une base stable pour des relations.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 134
Il semblerait à certains que ce phénomène induirait une uniformisation des
conduites et des valeurs, dès lors que l’économie et les communications fusionne-
raient le monde dans un ensemble unique. L’affirmation est fausse car la mondia-
lisation devrait au contraire conduire à la renaissance de nationalismes sourcilleux
et à des revivals culturels, précisément construits pour marquer les différences.
Nous n’avons pas évoqué au hasard le problème serbe.
En partant de ce constat, nous arrivons à un énoncé paradoxal : pour briser la
tension avec la Chine, il faut l’aider à recouvrir la plénitude de sa tradition politi-
que, l’aider à reconquérir son passé et donc sa singularité.
[143]
Crainte pendant l’ère marxiste, inconnue ou si peu connue des occidentaux,
cette culture n’est pas épuisée. Elle est encore susceptible d’englober le progrès
technique dans un système de pouvoir original, totalement distinct de celui de
l’Occident, et cependant capable d’inspirer des conduites tout à fait conformes à
ce que nous entendons et plaçons dans les concepts de liberté ou de droits de
l’homme. C’est en devenant totalement différente de l’Occident que la Chine
pourra le mieux s’en rapprocher.
Ce but, une fois défini, suppose la mise au point d’une technologie culturelle.
Peut-être que le meilleur moyen de réformer les conduites internationales et
de prévenir les conflits, reste encore d’abandonner l’économisme triomphant ou
plus exactement de l’accompagner par une politique culturelle. Principalement
celle-là devrait veiller à encourager la connaissance de la culture asiatique, d’en
faire une des études de base pour les futurs spécialistes ou acteurs de la politique
internationale. Cette lacune dans les programmes universitaires (la remarque vise
toutes les cultures et pas seulement la chinoise) devrait être comblée, et entraîner
une modification de l’européo-centrisme qui nous anime.
Il faut insister sur la faillite de l’université qui a perdu le sens de sa mission,
précisément inscrit dans son nom. Son rôle est d’ouvrir le regard sur l’Universel,
afin de ne pas l’enfermer dans le champ rétréci de la spécialisation. Il s’agit donc
d’un véritable appel à la renaissance pour mobiliser la curiosité de la jeunesse.
L’Autre, si différent et pourtant si humain, doit devenir son horizon. J’évoque
précisément l’Europe chaque fois qu’elle considère ses frontières comme un mur
culturel se substituant à celui des États, devenus trop faibles chacun dans leur pré
carré.
Sans doute, objectera-t-on, que ce vœu procède d’un irénisme naïf, insuscep-
tible de régler le problème des intérêts divergents. L’expérience pratique apprend
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 135
exactement le contraire. Dès lors qu’un projet est proposé, qu’une construction
s’esquisse, s’agrègent autour ceux qui sont porteurs d’un enthousiasme créateur. Il
y a dans la candeur culturelle ici présentée des forces insoupçonnées, pouvant
changer radicalement les paysages diplomatiques. En développant le pôle de
l’intérêt culturel, en aidant à sa manifestation concrète par des colloques, des ex-
positions, des émissions, le respect de l’autre grandira et facilitera l’échange.
[144]
Ce propos peut sembler bizarre au moment où la communication et ses auto-
routes télématiques semblent précisément mettre à la disposition de chacun la
totalité des connaissances disponibles. Il n’en est rien car ce prodigieux amas
n’est pas structuré et nécessite au contraire la création de cadres de référence, ce
qui est précisément le propos d’une politique culturelle –prémisse indispensable à
une diplomatie culturelle– encore trop largement inexploitée et confinée à des
cercles étroits ou à des manifestations sans intérêt politique.
Toutefois ces quelques propositions ne peuvent avoir d’effets positifs que si la
coalition occidentale sous direction américaine, prend elle-même le temps de ré-
fléchir à ce que pourrait être un Empire multinational au XXIe siècle. La Lex ro-
mana s’est étendue sous le double effet de la conquête militaire et de la séduction
de ses principes. Le rayonnement d’une civilisation ne se fait pas au hasard, mais
parce qu’il représente, à un moment donné, un progrès accepté et reconnu. La
Communauté Atlantique resserre les liens d’anciennes grandes puissances sous la
conduite d’une nouvelle. Malgré cela, la construction européenne est conçue par
beaucoup comme l’édification d’une puissance concurrente aux USA. Le nationa-
lisme ancien tente ainsi de se reformer sur de nouvelles frontières territoriales,
probablement avec les mêmes effets que les précédents ! Cette critique ne mécon-
naît pas les intérêts politiques de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique latine.
Nous cherchons au contraire des seuils de convergence où, à chacun serait re-
connu un rôle suffisant, pour assurer la survivance de sa personnalité nationale.
La neo-hispanidad est un moyen de tisser la trame, comme la francophonie de
maintenir les liens avec une partie de l’Afrique, l’Angleterre a encore un éclat
dans ses anciennes colonies où elle a transplanté une grande partie des valeurs
occidentales, l’Allemagne en reprenant la traditionnelle diplomatie commerciale
du temps de la République de Weimar, a également un grand rôle à jouer dans
l’orchestre. Ceci pour dire que si l’expédition de Serbie paraît aussi déplacée, elle
n’en signifie pas moins au reste du monde, la capacité de réunion de l’Ancien et
du Nouveau Monde. On ne peut pourtant pas dire que l’usage des bombes sur un
pays européen soit consolant. Elle montre l’infirmité d’une coalition qui n’a pas
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 136
su trouver encore les moyens séduisants et efficaces pour exercer un pouvoir de
police sur sa zone d’influence.
[145]
B. Comment régler le divorce des nations :
le problème ethnique
Retour à la table des matières
La tendance est d’y appliquer les règles antérieures au divorce : à savoir refu-
ser toute séparation de ce que Dieu aurait uni pour l’Éternité, et à défaut organiser
la punition du coupable s’il y a violation des liens sacrés du mariage.
Tel a bien été le scénario du Kosovo. La large autonomie promise dans le pro-
tocole de Rambouillet supposa que la vie commune entre la minorité serbe et la
majorité albanaise était possible. Moyennant quoi, la coalition occidentale se
montra prête à mobiliser d’énormes et coûteux moyens militaires, puis de mener
sa campagne, sans préparation de l’accueil des exilés albanais dans les Républi-
ques avoisinantes : sans doute cette fuite des Kosovars était prévisible puisque
c’était la seule voie ouverte au président Milosévic pour résister à l’attaque de
l’OTAN et par la même occasion de tenter d’épurer ethniquement le Kosovo. C’est
tout à fait le même phénomène qui a opposé les Hutus et les Tutsis. La même
bonne conscience ou naïveté des Occidentaux les amène à répéter à l’infini la
nécessité de la vie commune organisée autour de « la protection des minorités ».
L’application dans ce dernier cas de la règle démocratique peut être dangereuse et
conduire tout naturellement à des conflits encore plus violents. Il suffit de consta-
ter l’émergence de lois communautaristes destinées à protéger les minorités dans
les États industrialisés pour bien saisir que le principe majoritaire porte en lui-
même des germes destructeurs.
En tout état de cause, la pensée occidentale reproduit – peut-être inconsciem-
ment – les prônes des curés du XIXe siècle. Gageons, au vu des résultats, que ce
n’est peut être pas la bonne voie. Pourtant il existe un cas de divorce à l’amiable,
celui de la séparation de la République tchèque d’avec les Slovaques, réalisée
sans effusion de sang.
En réalité, les États dominants n’obéissent pas qu’à des règles morales, même
si l’apparence est sauvegardée. En fait toute leur attention est polarisée sur le statu
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 137
quo des frontières, dont ils proclament l’intangibilité, quelle que soit l’absurdité
de leurs origines ou de leur délimitation.
[146]
Ce problème concerne les Balkans, avec ses populations disposées en mosaï-
que, incrustées dans le territoire au gré des flux et reflux des conflits d’Empires
ou de religions. Le résultat obtenu en Bosnie n’est guère convaincant : 400 000
réfugiés Serbes en Yougoslavie provenant de la Krajina, la Bosnie devenue un
État fantôme où chaque communauté vit séparément dans son bunker, attendant
une autre opportunité historique pour faire voler en éclats des frontières pénible-
ment maintenues. Bien sûr, le problème touche formidablement l’Afrique, divisée
en États, aussi artificiels qu’injustifiables. Personne n’ose y toucher de peur qu’un
effet domino ne les fasse basculer dans des catastrophes encore plus grandes. Voi-
re, car l’état actuel de l’Afrique n’est guère satisfaisant de ce point de vue. Et les
remèdes proposés, comme le montrent le cas de l’intervention en Somalie et le
retrait précipité des Américains, ne constituent pas un triomphe pour la diplomatie
occidentale, pas plus que le Rwanda, le Liberia ou autres Soudan, répétons-le.
Il semble difficile d’abandonner ce principe tant les effets prévisibles parais-
sent dévastateurs. Malgré tout, une procédure parfaitement conduite et déterminée
par les Nations unies, prévoyant aide, assistance, compensations, ne produirait pas
des effets plus catastrophiques. L’autodétermination devrait faire partie des droits
d’un peuple, dès lors qu’il manifeste une claire volonté nationale de se séparer
d’une autre entité. La France, à l’évocation de cette règle, voit déjà fuir les Bre-
tons et les Corses, l’Espagne s’imagine amputée de la Catalogne, d’Euskadi, ou
de la Galice ; et pourtant l’Angleterre précautionneusement a fini par s’y résigner
en Écosse, en Irlande, demain peut-être au Pays de Galles.
Sans doute les bouleversements issus de ce principe seraient formidables et
difficiles à maîtriser. Ils produiraient un émiettement d’États, dépourvus de
moyens pour la plupart. Cela troublerait la tranquillité des chancelleries paisible-
ment assises sur le principe du maintien des frontières. Incontestablement cette
chirurgie préventive procédant d’une vision culturelle aurait des effets multiples
sur les États existants.
Mais n’en aurait-il pas aussi de bons ? S’il faut passer par l’épreuve de la
constitution de ces micro-États homogènes, pour parvenir à un système fédératif
les regroupant dans de nouveaux ensembles, pourquoi ne pas tenter l’expérience ?
[147]
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 138
Certains spécialistes de l’Afrique expliqueront sans doute que le fait ethnique
n’existe pas, qu’il est le résultat d’une manipulation coloniale, et que, par consé-
quent, le satisfaire reviendrait à entériner ou à encourager un nouveau moyen
d’oppression des peuples. Or s’il est vrai que les colonisateurs ont usé des rivali-
tés ethniques pour asseoir leurs pouvoirs, ils le faisaient sur des bases existantes.
Et il est tout à fait normal que le fait tribal se soit, au cours des âges, modifié,
transformé par l’apport extérieur. La réalité des ethnies reste incontournable.
Il serait intéressant de savoir si les anthropologues et les politistes qui dénient
toute valeur et toute réalité aux haines tribales, pourraient expliquer aux belligé-
rants que leur animosité est un fruit programmé de la colonisation ! Si les ennemis
acceptaient cette explication, sans doute seraient-ils amenés à plus de convivialité.
Toutefois si une technologie politique pouvait dériver de la précédente proposi-
tion, il serait intéressant de vérifier, à partir du succès ou de l’échec, la valeur de
l’hypothèse. Car il semble que la déculpabilisation du conflit ethnique, en niant le
fait tribal, n’ait guère de fondement, si ce n’est dans l’idéologie post-coloniale,
elle-même fabriquée dans un but de repentance. Il ne paraît pas impossible de
partir de l’opposition historique tribale, même si le conflit ancestral a été instru-
mentalisé pendant la période coloniale et ravivé pour maintenir vivantes les vieil-
les disputes.
Toutefois l’exemple Serbe ne doit pas être perdu de vue, car il est au point de
départ de cette réflexion. Nul ne peut dire en effet que la guerre de Bosnie,
l’aventure de Somalie, les cas du Soudan, de la Sierra Léone ou du Liberia, repré-
sentent des archétypes de conflits bien réglés, sur la base de solutions durables.
L’inégalité entre les acteurs, la supériorité militaire, la maîtrise par les USA de
nombreux moyens et réseaux de com-munication, n’ont pratiquement pas débou-
ché sur un système pacifique crédible. Et les moyens utilisés, tant diplomatiques
que militaires, ne paraissent guère en harmonie avec les déclarations pacifistes
générales.
Nous faisons pourtant le pari que le monde actuel désire une transformation
sur la base d’une communauté homogène et que cela est la conséquence de la
mondialisation qui pousse à cultiver les différences. Mais la globalisation des
échanges et des communications vient ipso facto corriger ce que le nationalisme
[148] a d’absurde et d’agressif, en obligeant le monde entier à établir des rela-
tions, en concentrant le pouvoir entre les mains d’institutions nouvelles désireuses
de réguler ces mêmes flux.
Le cas européen est intéressant à cet égard. Il est difficile de trouver sur un au-
tre continent une histoire commune plus dangereusement belliqueuse ; malgré
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 139
l’ambiguïté initiale qui voulait que la France n’acceptât l’Europe que pour captu-
rer la puissance allemande, force est de reconnaître que des pans entiers de la
compétence souveraine des États sont en train de tomber. Le particularisme cultu-
rel, cultivé et enraciné, ne fait pas obstacle à une gestion multinationale commu-
ne. Pourquoi ne pas espérer la même chose pour des États nouveaux, amenés ainsi
à renoncer à la part maudite de leur nationalisme ? L’indépendance oui, mais dans
l’intégration politique par de nouveaux moyens institutionnels efficaces.
Probablement cette forme de diplomatie culturelle rencontrerait de nombreu-
ses oppositions, venant de la part des États centraux peu disposés à abandonner
les restes de leur souveraineté territoriale. Nous pensons néanmoins que
l’inversion du principe du respect de l’intangibilité des frontières au profit d’un
respect plus résolu de la règle du droit à l’autodétermination, conduirait dans un
premier temps à une apparition désordonnée et absurde de micronationalismes.
Cela nécessite donc, que parallèlement, une politique vigoureuse soit conduite en
faveur d’une série de grandes institutions multinationales dotées de pouvoirs réels
de régulation. En un mot, reconnaître les États, pour vider leur souveraineté de
tout sens autre que culturel.
C. Existe-t-il un particularisme islamique ?
Retour à la table des matières
C’est le troisième cas de figure que nous voudrions aborder.
L’Occident se sent menacé, par des pays dont l’essor démographique est im-
mense, et dont l’instabilité influe directement sur le sort des Européens, dépen-
dant de leurs ressources pétrolières.
L’agressivité dont font preuve les intégristes à l’égard de l’Occident, la bruta-
lité des régimes comme celui des Talibans, du Soudan, de l’Irak ou de la Lybie ne
semblent guère permettre de trouver une voie différente que le « containment »
viole, utilisé par la coalition occidentale.
[149]
Il est difficile en effet de trouver un chemin pour la diplomatie culturelle.
Même si cela ne dispense pas des moyens classiques, jusque-là utilisés, une ré-
flexion s’impose néanmoins.
Le temps n’est plus où les califes de Cordoue écoutaient la dispute des mu-
sulmans, des juifs et des chrétiens, non plus celui où Frédéric II de Hohenstauffen
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 140
accueillait en Sicile les écoles coraniques. Plus de Sicile impériale, plus
d’Andalousie, le moule de la concorde s’est cassé et les deux fragments de la Mé-
diterranée semblent s’éloigner l’un de l’autre, irrésistiblement.
Le vrai problème vient de temps contrariés en Occident et dans l’Islam du
Maghreb et du Machrek. L’Europe progressivement se découple de son émetteur
religieux chrétien pour revenir à des sources antiques, pendant que les pays isla-
miques semblent se réapproprier leur passé musulman. Normalement, il ne devrait
pas y avoir de problèmes, puisque l’Europe a appris la tolérance et la laïcité et
qu’elle devrait pouvoir comprendre que les islamistes, eux, retrouvent avec fer-
veur leur passé médiéval, plus ou moins imaginaire. En fait l’Occident, en renon-
çant au système officiel du christianisme, s’est rallié à un universalisme, celui de
la liberté individuelle et des Droits de l’homme, et l’Orient, lui, revient en force
avec un autre type d’universalisme, lié à la transcendance de la Loi coranique.
Apparemment il n’y a pas d’issue : les deux universalismes sont bien antago-
nistes, malgré leurs origines différentes.
Cependant, il existe une voie étroite de conciliation. François Burgat considè-
re le retour islamique comme un filtre pour trier les apports du modernisme tech-
nicien.Alors, la fonction ainsi jouée devient acceptable, car provisoire. Une fois
la phase passionnelle et excessive passée, le retour à une normalité quotidienne,
comme l’a tenté la politique du président Rafsandjani en Iran, des passerelles res-
pectueuses et prudentes peuvent être lancées, afin d’établir un dialogue. Cela est
évidemment insuffisant, et la loi du marché ne peut pallier la méfiance réciproque.
Aussi faut-il œuvrer d’une autre façon. C’est probablement l’immense chance des
États européens, recevant une forte migration islamique, de pouvoir tenter la syn-
thèse. Il existe en effet tout un courant intellectuel, comme le prouve l’œuvre de
Ferjani 22 , qui tente de faire épouser la modernité à l’Islam et qui travaille à une
vision laïque [150] de l’enseignement religieux. Déjà le Baas en Irak, le kémalis-
me en Turquie s’étaient – souvent maladroitement – avancés dans ce sens. Là
encore, un immense mouvement intellectuel, un apport universitaire intense de-
vraient être faits pour établir les clés de la communication entre l’Orient et
l’Occident. Ce travail doit être poursuivi par une très large politique médiatique,
rendue possible par les médias modernes. De ce point de vue doit se créer un pôle
émetteur puissant d’une nouvelle idéologie islamique et laïque.
22 Mohamed Cherif Ferjani, « L’Islam, une religion radicalement différente des autres mono-
théismes ? », Esprit, Les Cahiers de l’Orient, juin 1991.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 141
Un point de ralliement s’impose à l’évidence : celui d’Ibn Khaldûn 23 . La dé-
testation que cet historien du XIVe siècle entraîne de la part des fondamentalistes
montre bien le rôle qu’il peut encore jouer. En lui, s’incarne en effet une tradition
aristotélicienne, riche de sources antiques ou byzantines, susceptible de revivifier
la stérilité exégétique de l’analyse coranique. N’oublions pas en effet qu’une des
causes de la stagnation de l’islam est liée à la condamnation de l’analyse philoso-
phique et sociologique ? En d’autres termes, la « recréation » d’un Islam, qui n’a
jamais existé par les intégristes ne doit pas faire oublier l’autre, réel et vivant, qui
s’exprime tous les jours dans la vie quotidienne. Il suffirait de le légitimer par le
rappel de la très brillante histoire philosophique qui en est la source méconnue.
Le préjugé de l’Unité islamique doit également être vaincu. Il est vrai que les
principes de l’islam contenus dans le Coran sont le bien commun de tous les mu-
sulmans, pour autant, les sourates, les hadiths et la sunna sont passibles de multi-
ples interprétations. L’exégèse des textes n’obéit pas au hasard de lectures savan-
tes. En liant les différentes écoles avec des considérations géopolitiques, il semble
que ces dernières déterminent de véritables variables nationales ou locales
d’interprétation du Message du Prophète. La grande division chiites/sunnites obéit
à des considérations historiques qui opposent – violemment – les tenants d’Ali à
ceux qui fondèrent le sunnisme en même temps que les grandes dynasties om-
meyades et abbassides. L’Iran recueillit le chiisme mais y insuffla beaucoup de la
spécificité perse non arabe : le sunnisme malékite du Maroc eut pour fonction
d’exprimer l’indépendance vis-à-vis des différents Empires arabes, et le particula-
risme du Sultan du Maroc, Commandeur des Croyants.
[151]
Ce n’est pas un hasard non plus si les Saoudiens suivirent les enseignements
wahhabites aux fins de garder les lieux saints, etc... Ce n’est pas un hasard encore
si les fondamentalistes se réfèrent à Ibn Taymyya, etc....
L’étude de cette relation démontrerait parfaitement les fêlures de l’Umma pri-
se au sens politique du terme et justifierait donc un traitement différencié des
États. L’Occident a pu y susciter des coalitions favorables à ses intérêts, preuve
supplémentaire de l’inexistence d’un front commun des États islamiques. Sans
doute le conflit avec Israël empoisonne toutes les stratégies en direction du
Moyen-Orient.
23 Cf. à ce propos l’ouvrage de Claude Horrut, Ibn Khaldûn. Un islam des «Lumières » ?,
publié dans la collection dirigée par Michel Bergès, « Théorie politique » aux Éditions
Complexe, Paris, Bruxelles, 2006. Préface par Jean-Louis Martres.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 142
Le cas de l’islam illustre parfaitement les limites de la diplomatie culturelle.
Car séparée des autres technologies traditionnelles, celle-ci s’avérera insuffisante
dans l’immédiat, agissant sur le moyen et long termes. Faudrait-il encore mobili-
ser les intellectuels sur ce sujet pour lui donner sa pleine dimension. Ce champ de
recherche n’aura d’importance politique que si les médias le communiquent grâce
à un immense spectacle. Imaginons par exemple un colloque andalou réunissant
juifs, chrétiens, musulmans, débattant des problèmes politiques, sociologiques les
opposant. Il ne serait pas étonnant que cette manifestation, largement portée à la
connaissance du public, soit considérée comme un événement majeur. Le résultat
serait intéressant à observer.
Mais il y a des conflits qui sont faits pour être réglés, d’autres pour être gérés
dans des équilibres successifs et instables. Le cas du conflit israélo-arabe illustre
parfaitement la deuxième hypothèse. Il faut se prêter à des coalitions changeantes
suivant les buts, être prêts à des interventions militaires ponctuelles, autrement dit,
maintenir la diplomatie classique, mais en la subordonnant progressivement aux
avancées du dialogue culturel.
Prendre la paix au sérieux, propos inconvenant au regard de la pratique réelle,
même s’il est apparemment en plein accord avec le discours officiel et obligé. Ce
que nous entendons par là ne rompt pas pourtant avec la Realpolitik. Au contraire,
elle cherche à introduire, par le biais de la diplomatie culturelle, toutes les res-
sources du machiavélisme. En poussant jusqu’à l’absurde les principes juridiques
internationaux, nous pouvons obtenir des effets inattendus. Si le droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes était largement reconnu et appliqué, il ferait sans doute
naître de terribles conflits entre les centres et leurs périphéries. Mais en [152]
même temps que l’on donne la qualité d’État à qui la revendique, la mondialisa-
tion devrait aider à vider le sens et le contenu de cette forme de pouvoir, précipi-
tant la nécessité de s’unir ou de se coaliser.
Il y a fort à parier que la Catalogne, la Galice, l’Andalousie et l’Euskadi, une
fois constituées en entités quasi-souveraines, finiraient par « réinventer »
l’Espagne. Il n’est pas impossible de penser la même chose pour la Yougoslavie !
Et c’est à ce niveau que ce que nous appelons la diplomatie culturelle prendrait
son plein sens, au sein d’une diplomatie totale. Il est en effet désagréable de cons-
tater qu’à la fin du XXe siècle, le scénario de prévention ou de règlement des
conflits soit aussi inachevé et sommaire. Rien ne fut véritablement prévu pour
l’afflux des réfugiés kosovars, alors que le coût de l’opération militaire s’avérait
démesuré : rien non plus pour une solution durable du problème concernant la
cohabitation des Serbes et des Albanais au Kosovo. Car nous ne considérons pas
la solution bosniaque comme une réussite. Sans doute la guerre s’est éloignée,
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 143
mais les causes du conflit demeurent, jusqu’à la déclaration récente, en février
2008, du Kosovo. Il en sera de même pour la totalité des Balkans, si nous conti-
nuons à réagir à des situations sans avoir su proposer aux populations concernées
un mode de règlement convenable. Quant à l’Afrique, elle portera à son flanc les
plaies ethniques que nous contribuons à faire saigner, précisément en ne recon-
naissant pas la vérité tribale. Tout cela, depuis au moins le traité de Berlin de
1885 et le traité de Versailles de 1919.
Il reste à l’ACI « Théories des relations internationales et hégémonie culturel-
le » programmée par le ministère de la Recherche, que doit interpeller le précé-
dent propos, à prendre le relai de telles hypothèses conceptuelles, théoriques et de
recherches, en entamant un dialogue avec des universitaires d’autres civilisations
et d’autres cultures, précisément…
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 144
[153]
Deuxième partie
Le statut des théories
internationalistes :
culture ou science ?
Retour au sommaire
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 145
[155]
Deuxième partie : Le statut des théories
internationales : culture ou science ?
Introduction
La rencontre de l’ACI
à Pékin
(juin 2005)
Retour à la table des matières
Rappelons la double interrogation initiale de l’ACI, exposée précédemment
(cf. supra, p.61 et sq.).
La première, « externiste » : existe-t-il une hégémonie des théories américai-
nes sur le « marché » académique mondial des relations internationales ? Le pro-
cessus d’élaboration de ces théories dépend-il de déterminants « culturels » natio-
naux et de logiques d’« engagement » par rapport à des idéologies ambiantes dans
des contextes politiques ou des conjonctures particulières ?
La seconde, « interniste » : quel rapport établir entre les problématiques philo-
sophiques, celle des sciences humaines et celles des sciences « dures » dans la
construction des théories internationalistes ?
La rencontre avec des enseignants-chercheurs du Département de Relations
internationales de l’université Beida de Pékin s’est donnée pour objectif de se
confronter à cette problématique.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 146
Les débats se sont déroulés sur plusieurs demi-journées. Selon le protocole ar-
rêté a priori, l’équipe du CAPCGRI de Bordeaux a assumé sur place l’organisation
technique et scientifique de la rencontre en toute liberté, en accord avec la direc-
tion du Département. Le défi était double : faire dialoguer des internationalistes
francophones entre eux – fait difficile au sein de la science politique
d’aujourd’hui ! – mais aussi engager des échanges heuristiques avec des collègues
d’une autre culture universitaire et intellectuelle, attachés à s’exprimer dans leur
langue. La solution retenue a été de respecter les deux cultures en présence et
d’utiliser le biais de la traduction directe. Le Département a mis à la disposition
de la délégation française un traducteur de [156] très haut niveau (travaillant au
ministère des Affaires étrangères de Chine), particulièrement sollicité puisque
supportant les échanges dans les deux sens – ce qui donna un rythme à la fois
officiel, lent et mesuré à la parole de chacun. Par ailleurs, au moins deux collè-
gues de Pékin parlaient couramment le français, ce qui a aidé le traducteur officiel
à certains moments. De nombreux échanges « off » et individualisés se sont éga-
lement déroulés en anglais et en français, en parallèle aux séances officielles.
Un temps initial de protocole de présentation, coutumier en Chine, s’est avéré
nécessaire pour établir la confiance, en l’absence de communications préalables
de travaux, côté chinois, malgré la production de documents écrits du côté fran-
çais. Une difficulté s’est d’emblée présentée concernant la temporalité des ren-
contres, qui recoupait celle des examens de fin d’années des collègues de Beida :
cela compliqua les disponibilités et le planning des échanges qui durent commen-
cer très tôt le matin.
Il faut signaler, au niveau de la vulgarisation des travaux de l’ACI, que les
séances furent suivies par de nombreux doctorants chinois avancés, de même que
par des étudiants français et suisses effectuant leur scolarité à Beida (un de Lyon
3, dirigé par le professeur Jean-Paul Joubert, un de Genève, élève du professeur
Pierre Allan, membres de la délégation). On doit souligner enfin que, contraire-
ment à la situation française, où la science des Relations internationales est placée
pour l’instant sous la tutelle du droit public, se trouvant ainsi dévalorisée sur le
plan académique et de la recherche type CNRS, l’Université de Beida, à l’instar de
nombreux pays du monde, a institutionnalisé de façon séparée une discipline au-
tonome. Les représentants de l’ACI ont découvert des locaux ultramodernes, fi-
nancés en grande partie par du mécénat privé international et national, disposant
d’une salle de conférences de près de 2000 places et d’équipements impression-
nants, tranchant avec la situation française.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 147
Sont d’abord exposés en continu les débats sur les approches « externistes »
des théories internationalistes (enregistrés par les soins du responsable technique
du CAPCGRI, Carlos Valderama de Sotomayor), puis les communications écrites
concernant les approches « internistes » de certains intervenants français.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 148
[157]
Deuxième partie : Le statut des théories
internationales : culture ou science ?
III
Les approches
externistes
Retour à la table des matières
La délégation française a choisi de se confronter aux approches internationa-
listes chinoises, notamment en raison de l’importance que la diplomatie de la
Chine a toujours accordée à la question du relativisme culturel. Ce point a été
souligné dès le début des échanges et mérite d’être précisé.
Après un tour de table présentant les qualités des participants des deux déléga-
tions, le professeur Martres, de l’université de Bordeaux, dans son discours intro-
ductif, a tenu à souligner de prime abord un fait qui, en soi, concerne les relations
internationales : l’aspect incontournable des liens personnels, commencés il y a
vingt-cinq ans entre lui-même et des professeurs de Beida, tissés patiemment de
façon privée, dans l’indifférence des instances universitaires comme du système
français de coopération d’alors. Ce sont ces liens qui ont fait surgir la question de
la dimension culturelle de la diplomatie :
« Les relations entre le Centre d’Analyse politique comparé de Bor-
deaux et le Département des Relations internationales de Pékin ont com-
mencé en 1981. Nous avions accueilli un premier étudiant, puis un second
(Monsieur Xu Zhen Zhou), ce qui a éveillé ma curiosité de connaître le
pays dont j’enseignais déjà la culture depuis dix ans et dont je recevais
des étudiants. Je suis venu à mon tour en Chine et ainsi les échanges se
sont peu à peu institutionnalisés.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 149
Je suis convaincu depuis longtemps de la spécificité du génie chinois dont
j’ai pu, sur une longue période, étudier les variations. [158] Quand je suis
arrivé la première fois, j’ai constaté l’immense balai des bicyclettes dans
les rues de Pékin. Il y a eu, depuis, des changements, la technique, sous la
forme de l’automobile mais aussi de l’urbanisation, ayant connu des déve-
loppements formidables. Malgré cela, si la coopération a été possible en-
tre nos universités, c’est qu’elle est passée par des relations personnelles,
si importantes en Chine, au-delà de la technique… J’ai eu le plaisir de
coopérer avec les professeurs Liang, Pan et Fang, et, évidemment, avec
Mme Yuan Ming. J’observe, avec surprise la différence de lieu dans lequel
nous siégeons aujourd’hui, c’est-à-dire cette superbe université nouvelle
qui a osé, contrairement à ce qui se passe en France, consacrer un bâti-
ment spécifique aux relations internationales.
Si j’insiste sur le changement, c’est que celui-ci représente une des
grandes thématiques de cet objet compliqué, dont on connaît assez mal les
mécanismes… Tout en remarquant que la philosophie chinoise tradition-
nelle – c’est pourquoi je suis très attaché au facteur culturel et philoso-
phique – est mieux à même que la philosophie occidentale d’expliquer
l’alternance et le changement.
Grâce à nos relations personnelles, j’ai eu l’honneur et le plaisir de
participer à plusieurs colloques à Beida, donc d’essayer de devenir chi-
nois. Mais je ne suis qu’au début de la mutation… Le titre très rare que
vous m’avez accordé de Professeur honoris causa de votre Université an-
ticipe très largement sur la réussite de nos échanges. Le fait que nos rela-
tions se soient bâti sur l’amitié pose également un problème de relations
internationales, qui est un facteur fort négligé jusqu’ici : celui de la ren-
contre des cultures… Je défends l’idée que la médiation culturelle, la
comparaison entre les philosophies, sont des facteurs essentiels pour en
comprendre d’autres, comme en particulier la stratégie. Vous nous avez
déjà transmis des recettes stratégiques qui ont été suivies pendant tout le
XXe siècle, alors qu’elles émanaient de vieux stratégistes chinois (concer-
nant la guerre psychologique et la subversion, par exemple). Je pense que
dans le fond culturel chinois, il y a des ressources extrêmement importan-
tes et des concepts dont nous n’avons pas encore saisi la pertinence et
l’utilité.
[159]
Du point de vue de la théorie des relations internationales, cela pose
le problème de savoir s’il existe une possibilité de compréhension unique
de cette matière complexe, ou si l’on ne doit pas considérer les théories
comme le fruit d’une certaine culture… Dans ce cas, est-ce que la priorité
n’est pas de vérifier la compatibilité des cultures et des philosophies qui
sont à la base des théories qui ont été formulées ? Clairement parlant, les
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 150
théories américaines constituent-elles des approches “scientifiques” d’un
objet, ou ne sont-elles au contraire que le résultat de préoccupations poli-
tiques et le reflet d’une culture typiquement occidentale ? Le débat reste
ouvert entre nous à travers notre rencontre.
Mais, en ce qui me concerne, j’ai atteint l’âge où la philosophie chinoise
me promet des délices tels – sous la forme de l’usage de cerfs-volants ou
de consommation de sucreries – qu’ils détournent naturellement de pro-
blèmes théoriques aussi complexes… »
Le professeur Michel Bergès, coordinateur du programme, insista dans la fou-
lée sur l’objet de la rencontre, à la croisée des témoins générationnels et des cultu-
res respectives en présence :
« Nous devons assumer effectivement une transition entre la période
pionnière et la rencontre actuelle, en sachant que nous sommes les pro-
duits d’un certain passé universitaire mais aussi des relations culturelles
très anciennes entre la France et la Chine, qui inclut notamment la ren-
contre entre André Malraux et le Président Mao Tse Tung – rappelons-
nous que quand le général de Gaulle est mort, les drapeaux furent mis en
berne sur la Cité interdite…
Le programme d’échanges qui nous réunit a été encouragé par le mi-
nistère français de la Recherche actuel. Il regroupe aussi, au-delà de
l’école martrienne de relations internationales de Bordeaux, des collègues
qui, à travers des problématiques complémentaires, attendent un renou-
veau critique en la matière. D’où l’intérêt de la connaissance de l’état des
débats théoriques dans la Chine aujourd’hui, notamment de leur position
par rapport aux théories américaines. »
Une présentation condensée fut faîte ensuite du profil des participants à
l’ACI : les professeurs Jean-Jacques Roche, de Paris II, [160] (à l’initiative du
programme, auteur d’ouvrages de référence en matière de théorie des relations
internationales), Jean-Paul Joubert, de l’Université Jean Moulin-Lyon 3 (qui intè-
gre dans sa réflexion évolutive les théories de la sécurité et des conflits), Michel
Louis Martin, de l’Université des Sciences sociales de Toulouse 1 (spécialiste de
sociologie militaire, qui, par un poste antérieur aux Antilles et de nombreux
contacts scientifiques autour du monde, est au mieux des théories internationalis-
tes anglo-saxonnes), Pierre Allan (théoricien internationaliste et doyen de
l’Université des sciences économiques et sociales de Genève), Steven Ekovich
(de l’Université américaine de Paris et de l’Université George Washington de
Washington, spécialiste de la politique étrangère américaine). L’école de Bor-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 151
deaux étant, elle, représentée par des étudiants de Jean-Louis Martres : le profes-
seur Gérard Dussouy (théoricien d’une géopolitique systémique des relations in-
ternationales), Constanze Villar, (maître de Conférences, spécialiste de sémioti-
que politique et de l’analyse du discours diplomatique), Pascal Tozzi (maître de
Conférences, spécialiste des politiques internationales de la forêt et du scandale
politique), Laurence Rouède (doctorante travaillant sur la Chine). Enfin, le doc-
teur Angel Angelidis, conseiller pour les questions internationales et forestières au
Parlement de Bruxelles, intéressé par l’émergence d’une diplomatie et d’une poli-
tique étrangère spécifique aux « États-Unis » d’Europe (deux collègues initiale-
ment prévus, Claude Horrut, de Bordeaux et le professeur Hervé Coutau-Bégarie,
de l’École des Hautes Études de Paris, ne purent se joindre à la délégation au der-
nier moment en raison d’impératifs personnels).
Côté chinois furent présents les professeurs Yuan Ming, Wang Zhengyi, Xu
Zhen Zhou, Guan Guihai, Yang Baoyun, Zhang Haibin, Men Honghua, Wang
Suolao, Quian Xuemei, Tang Shiqi, Wang Yong, Zhu Wenli, Li Yangfan, Pang
Xun, Ye Zicheng.
Madame le professeur Yuan Ming, vice-présidente du Département, dressa à
son tour un rapide portrait de Monsieur Wang Zhengyi, son directeur. Ce dernier,
professeur titulaire, a étudié à Beida, puis y enseigna, avant d’entrer à l’Académie
des sciences sociales de Chine, où il dirigea l’Institut de recherche [161] sur les
États-Unis. Il retourna à l’Université de Pékin pour assumer la fonction de direc-
teur du Département des Relations internationales. Il a participé à ce titre à plu-
sieurs conférences organisées en Europe. Son père avait suivi des études à
l’Université de Paris dans les années vingt et trente et y avait obtenu un doctorat
de linguistique. Après des mots de bienvenue, le professeur Wang Zhengyi réagit
en ces termes par rapport au programme général de l’ACI, accepté avec un très
grand intérêt par les collègues du Département de Beida :
« Je vais entrer directement dans le vif du sujet pour dire quelques
mots sur notre thème : les théories des relations internationales, leur bilan
interculturel et leur rénovation.
J’ai commencé à donner des cours théoriques aux aspirants cher-
cheurs sur la politique des relations internationales depuis déjà dix-huit
ans… Jusqu’à aujourd’hui, je ne sais toujours pas ce que je dois ou ne
dois pas enseigner, car il y a un large éventail de sujets à présenter. Pres-
que tout peut être articulé en tant que matière autour d’un tel cours.
J’hésite également sur la partition de cette discipline en plusieurs compar-
timents.
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 152
Je présente initialement les points de vue divergents concernant
l’évolution des théories.
Dans une deuxième partie, j’aborde « la globalisation et le système in-
ternational », ainsi que le droit international et la morale internationale.
Dans la troisième partie, je traite des sources internes des politiques
étrangères.
La quatrième partie parle de la paix, de la guerre et de la sécurité in-
ternationale.
La cinquième s’intéresse aux questions d’économie et de politique in-
ternationale.
La sixième soulève le problème des nationalités et des religions.
Il y a de nombreux sujets à aborder dans cette discipline, et j’hésite
donc dans mes choix. Par ailleurs, je ne sais pas si après mon interven-
tion, on peut en tirer quelques conclusions claires et définitives… C’est-à-
dire qu’il ne m’est pas possible de trouver un axe susceptible de relier
toutes les parties de mon explication.
[162]
D’abord, quelques mots sur ma compréhension de cette discipline en
Chine. C’est juste avant la fin de la guerre froide que les académiciens
chinois ont attaché une certaine importance aux théories des relations in-
ternationales. Les chercheurs de l’ancienne génération étaient d’avis que
celles-ci représentaient les opinions et les points de vue des occidentaux,
la politique des puissances. Ils ont donc révélé une attitude négative à leur
égard en considérant que les politiques étrangères devaient plutôt être
étudiées à la lumière de la théorie traditionnelle marxiste. Pour les Chi-
nois, la théorie doit avoir pour rôle de conduire la pratique. Au niveau des
politiques étrangères, la théorie, puis la conduite de la politique, devien-
nent ainsi la théorie des relations internationales, comme pour les occi-
dentaux. Ceci dit, dans ce point de vue daté, il n’y avait pas de différence
entre la théorie et l’idéologie. À cette époque-là, il n’y avait pas “des”
théories, mais “une” théorie qui dirigeait la diplomatie du pays.
À partir de la fin des années 80-90, des chercheurs de la nouvelle gé-
nération ont émis des doutes sur ces théories traditionnelles. Ils ont com-
mencé à introduire des œuvres occidentales en Chine et des échanges
fructueux ont été établis avec les collègues étrangers. Madame Yuan Ming
est une représentante des chercheurs de cette nouvelle génération. En
1991, elle a réuni les professeurs, les chercheurs chinois et occidentaux
autour d’un séminaire sur les théories des relations internationales et a
par ailleurs publié des ouvrages éclairants sur ce sujet. Ce qui m’a pro-
fondément impressionné lors de ce colloque auquel j’ai assisté, c’est que
les académiciens chinois ont mené de vifs débats autour du thème : est-ce
que la Chine peut et doit construire une théorie des relations internationa-
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 153
les qui lui soit propre ? Jusqu’à aujourd’hui, le débat n’est toujours pas
entièrement clos.
En ce qui me concerne, je me pose toujours ce type de questions : est-
ce que cette théorie doit être utilisée ? Existe-t-il une ou des théories ?
On peut affirmer qu’il existe une troisième étape de l’évolution des
théories internationalistes en Chine depuis la fin des années 90 jusqu’à
aujourd’hui. Dans cette phase, on a effectivement introduit de nombreuses
théories occidentales. Presque toutes les œuvres étrangères importantes
sur le sujet ont été traduites en [163] chinois. Un phénomène attire notre
attention particulière : quand nos chercheurs et nos doctorants préparent
une thèse, ils invoquent largement les théories des chercheurs occiden-
taux, notamment américains. Par exemple j’ai un étudiant, qui, lorsqu’il
écrit un article sur la gestion des crises, investit la moitié de ses contenus
dans la citation des théories américaines en la matière. Après seulement,
il présente quelques analyses de cas et termine sa thèse… Je n’ai pas un
pourcentage précis des étudiants qui font une thèse de cette manière, mais
je peux affirmer qu’ils sont assez nombreux. Tous nos professeurs ont
commencé à réfléchir sur ce phénomène : peut-on faire une thèse de cette
manière ? Des voix s’élèvent pour dire que dans les études internationa-
listes chinoises, la coloration américaine est trop forte.
En effet, à travers sa longue l’histoire, la Chine a pu accumuler de
nombreuses expériences dans le domaine international, dont on peut faire
débuter l’étude à l’époque des Royaumes combattants, époque à laquelle
la base des théories a déjà été jetée. Certains chercheurs s’intéressent plu-
tôt à la réalité internationale d’aujourd’hui et font des efforts pour tirer
des théories spécifiques de ces réalités actuelles. Il me semble qu’on cite
souvent la création et l’intégration européenne et son impact sur la vie in-
ternationale. Par ailleurs on a commencé à proposer des inter-pré-tations
pluralistes des théories occidentales. Par exemple, certains s’intéressent
beaucoup à la théorie de l’École anglaise et, de ce point de vue-là, nous
espérons pouvoir nous inspirer des points de vue des chercheurs français
de votre ACI sur ces théories.
Par rapport à cela, j’aimerai préciser, en relation avec l’interrogation
de votre délégation qui rejoint les questions posées aujourd’hui en Chine,
que j’ai lu également plusieurs œuvres du professeur français Raymond
Aron. Ce qui m’a profondément impressionné, c’est qu’il a émis des dou-
tes sur les analyses de Hobbes et de Lénine, notamment, quant au déclen-
chement de la première guerre mondiale et à l’apparition de
« l’impérialisme » fondé sur une analyse politique de théories spécifique-
ment économistes. Ce qui m’a aussi marqué, c’est son analyse sur la dis-
suasion et les relations des grandes puissances pendant la guerre froide. À
Michel Bergès (dir), Penser les relations internationales. (2008) 154
mon avis, la guerre et la paix ne constituent plus le terme principal qui
réduit trop les relations entre les grandes [164] puissances. Alors je pose
la question à votre ACI : comment utiliser et développer les théories de
Raymond Aron aujourd’hui ?
J’espère qu’à travers nos échanges, je vais pouvoir entendre des
points de vue brillants sur tous ces sujets que je travaille humblement,
comme nous tous. »
Jean-Jacques Roche prit ensuite la parole pour préciser les grandes
orientations du programme de l’ACI :
« Je m’exprimerais brièvement en tant que consultant au ministère
français de la Recherche, où ce programme a été présenté et sélectionné.
Pourquoi a-t-il été retenu ? J’ai l’impression que Monsieur le directeur
Wang Zhengyi se trouvait à Paris dans la salle de délibération… Je
m’explique : en fait les problématiques françaises sont exactement identi-
ques aux problématiques chinoises… Je remarque en effet quatre domai-
nes de convergence effective.
Tout d’abord la théorie des relations internationales est une discipline
assez nouvelle en France. Dans le passé, il y avait certes des professeurs
comme Raymond Aron, Marcel Merle, Pierre Renouvin, Jean-Baptiste
Duroselle, qui, en sociologie ou en histoire, amorçaient des théories. Mais
il n’y avait pas encore d’enseignement des théories des relations interna-
tionales. En fait, c’est exactement à la même période – fin des années
quatre-vingts – que l’enseignement et les premiers manuels ont été pu-
bliés.
Deuxième similitude : le fait que, pour beaucoup, les théories des rela-
tions internationales sont des théories par lesquelles les Américains géné-
ralisent leurs problématiques. Comme le Professeur Wang Zhengyi le di-
sait, si l’un de nos étudiants en France faisait une recherche ou une thèse
sur les crises, il passerait la moitié de son temps à citer Michael Brecher
ou d’autres, et ensuite le reste du travail nous proposerait des conclu-
sions. Mais 60 à 70% des références sont en langue anglaise. Dès 1957,
Alfred Grosser, un politologue français, posait explicitement la question :
“est-ce que les relations internationales sont une discipline américaine” ?
Le problème reste soulevé dans les mêmes conditions, aujourd’hui encore.
D’où une grande défiance d’une partie du milieu universitaire français
vis-à-vis des théories en question, comme de cette matière en tant que tel-
le, irréductible dans sa spécificité.
[165]
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La troisième similitude est celle que nous sommes minoritaires à faire
des recherches sur les théories internationalistes. En France, nous som-
mes mal perçus par nos collègues et nous avons besoin de trouver de nou-
velles passerelles qui rompent le lien exclusif établi avec les théories amé-
ricaines. Monsieur Wang Zhengyi nous a fait part de son intérêt pour
l’école anglaise, puis pour Raymond Aron, c’est-à-dire pour des auteurs,
que ce soit John Burton ou d’autres plus modernes, comme Barry Buzan,
qui ne sont pas spécifiquement américains. Or, en France, la situation est
identique. Nous avons pas mal de liens avec cette école anglaise, l’école
de Grotius, qui semble plus adaptée au monde de l’après-guerre froide.
Quand nous ne travaillons pas en anglais, nous aimons aussi avoir des ré-
férences issues de la pensée chinoise traditionnelle. Sun-Tzu bien sûr,
mais on peut citer un auteur qui n’est plus très lu aujourd’hui, qui a ce-
pendant joué un rôle important dans la pensée française, à savoir Gaston
Bouthoul, qui s’en inspire aussi. Ce dernier ne s’est-il pas servi des
Royaumes combattants dans sa typologie des systèmes internationaux bel-
liqueux ? Donc, troisième similitude, les références à Raymond Aron ou
les références aux Royaumes combattants ne sont pas nombreuses, mais
on ressent en France ce besoin d’échapper à un tête-à-tête exclusif avec
les théories spécifiquement américaines.
La conclusion à laquelle est parvenu le ministère français de la Re-
cherche est exactement celle défendue par Monsieur Wang Zhengyi : il
faut essayer d’inventer une nouvelle posture, certainement post-
aronienne, puisque, bien sûr, malgré toute l’admiration qu’on peut porter
à cet auteur aujourd’hui, il n’apparaît plus vraiment utile pour penser le
monde de la globalisation.
Il reste à découvrir, de façon heuristique, en confrontant les points de
vue français et chinois, mais, plus largement, ceux de pays qui ont un rôle
à jouer dans le système multipolaire des relations internationales actuel-
les, une posture où la coopération s’accompagne de la compétition, où
l’hostilité et la défense légitime des intérêts vont de pair avec l’amitié. Il
faut repenser un monde moins manichéen que l’univers réaliste, et moins
utopique que celui présenté par certaines théories contemporaines, trop
iréniques, comme le marxisme avait été trop économiste en [166] son
temps. Pour ce faire, il ne s’agit pas simplement d’un projet intellectuel
momentané qui est souhaitable, mais d’une véritable coopération sur le
long terme pour tenter l’élaboration d’une nouvelle théorie des relations
internationales, face à l’alternative à l’hégémonie américaine en la matiè-
re, qui reste peut-être un obstacle culturel, effectivement. C’est à nos dé-
bats, sinon de résoudre le problème, mais de le poser. »
Madame Yuan Ming s’interrogea inopinément alors sur les raisons du retard
de la parution en France, simplement au début de 1990, des manuels de théorie
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des relations internationales. Elle demanda aux partenaires de l’ACI leur point de
vue sur les points faibles et les points forts de la théorie américaine des relations
internationales.
Jean-Jacques Roche répondit à la première partie de la question :
« On peut faire deux remarques préalables.
D’abord, il y a eu des ouvrages plus ou moins théoriques écrits avant
1990, notamment les manuels de l’historien Jean-Baptiste Duroselle et
Pierre Renouvin, ou celui de sociologie des relations internationales de
Marcel Merle (en 1974), précédés et suivis de quelques essais de synthèse,
dont, évidemment, celui de Raymond Aron, Paix et Guerre entre les Na-
tions, en 1962.
Ensuite, sont parus en langue française, mais pas en France, des manuels
de théorie dans les années soixante-dix, en Belgique ou en Suisse (ceux de
Philippe Braillard, de Jean Barréa…). Mais il n’y a pas eu pendant toute
cette période, dans les doctorats de relations internationales, de formation
à la théorie, de cours spécialisés, ou très peu. Quand j’ai été nommé pro-
fesseur en 1987, on pouvait repérer en France seulement deux cours de
théorie des relations internationales : l’un à Science Po Paris, de Marie-
Claude Smouts, l’autre dans le DEA de Science politique de Grenoble.
Aujourd’hui, tout cela a changé... »
Michel Bergès, ajouta cette remarque :
« Des années 1960 aux années 1990, la matière “relations internatio-
nales”, en France, fut accaparée par un débat académique opposant trois
disciplines principales : les historiens, les sociologues-philosophes, dont
Raymond Aron, et ceux que les historiens de la revue des Annales appe-
laient, non sans ironie, les [167] “politicologues”, c’est-à-dire ceux que
l’on désigne aujourd’hui, en France, tantôt par le terme de “politolo-
gues”, tantôt par celui, plus problématique, de “politistes” (proche de
“journaliste”). Dans ce combat académique, très français, il est intéres-
sant de noter que chaque discipline – histoire, sociologie, science politi-
que – chercha à acquérir une légitimité contre les autres.
Dans un premier temps Raymond Aron introduisit en France les théo-
ries américaines des relations internationales. Des historiens comme Re-
nouvin et Duroselle connaissaient celles-ci, les intégraient partiellement
dans leur prudente théorisation, simplement comme des outils partiels
d’une approche historique plus globale. Ils s’opposaient cependant à la
sociologie généralisante de Raymond Aron.
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Marcel Merle, sous la bannière problématique d’une “sociologie des
relations internationales”, copia la théorie des “facteurs” empruntée aux
historiens, mais n’intégra pas vraiment les théories américaines présen-
tées dans son manuel en un chapitre unique et très ramassé concernant le
behaviouralisme et le systémisme. Dans sa logique symptomatique de légi-
timation académique, la science politique française a considéré que les
théories américaines lui permettaient de s’autonomiser et de se légitimer
par rapport à l’histoire et à la sociologie, mais peut-être les a-t-elle trop
mimées et répétées… Comme si elle apparaissait “saturée”, ne doit-elle
pas tenter, pour se renouveler, d’entamer aujourd’hui un dialogue renou-
velé avec l’histoire et la sociologie ? Le programme de recherche de l’ACI
se doit de proposer une réponse à ce problème, en tenant compte aussi des
obstacles institutionnels importants qu’a rencontrés la science de la dé-
fense et de la guerre, comme l’a montré Hervé Coutau-Bégarie dans un
article sur “les structures de la recherche stratégique en France”. »
Jean-Jacques Roche livra deux éléments complémentaires.
« Un manuel français, publié à la fin des années soixante-dix, a, le
premier, essayé de présenter de façon assez générale les théories des rela-
tions internationales. Mais cet ouvrage, très intéressant, était trop mélan-
gé, n’a pas été actualisé ni poursuivi, parce que son auteur a fait de la po-
litique et est devenu responsable des relations internationales au parti so-
cialiste, puis ambassadeur – phénomène assez explicatif aussi des com-
portements du milieu universitaire français.
[168]
Ma deuxième remarque rebondit à l’observation brillante de Michel
Bergès sur la façon dont la science politique française a essayé de
s’autonomiser par rapport à l’histoire et à la sociologie, en utilisant de
façon systématique les théories américaines. Cette remarque nous conduit
précisément à nous poser la question de savoir si les relations internatio-
nales peuvent devenir en France une discipline autonome. C’est-à-dire, ne
doivent-elles pas se couper de la science politique sur le plan de
l’organisation académique, d’autant qu’elles restent en grande partie tou-
jours sous la tutelle subreptice du droit public ? Ce serait la solution évi-
dente si l’on voulait essayer de rompre en partie avec cette dépendance à
l’égard de la théorie américaine, comme Michel Bergès l’a bien expliqué.
Si l’on avait une discipline autonome, comme en Chine, et à l’instar de
nombreux pays du monde, il faudrait que la nouvelle discipline soit auto-
nome aussi d’un point de vue intellectuel. Le problème, c’est que d’un
point de vue institutionnel, cela apparaît absolument impossible en France
pour l’instant…
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Nous ne renonçons pas de notre côté, puisqu’avec Michel Bergès et
Jean-Paul Joubert nous avons proposé de créer une École doctorale na-
tionale de relations internationales fonctionnant en réseau, qui pourrait
s’appuyer sur cette réflexion du ministère concernant la possibilité
d’élaborer en France une théorie post-aronienne et ouverte, véritable co-
lonne vertébrale de cette École.
Dans la logique du programme de notre ACI, il serait pertinent de dé-
passer les sempiternelles formulations et modulations théoricistes, en dé-
veloppant notamment une recherche sur les méthodes et les instruments
des relations internationales. Notre rencontre de Pékin nous permet de
prendre conscience de la nécessité de nous doter des instruments intellec-
tuels pour nous autonomiser, à l’instar des puissances comme la Chine et
d’autres États émergents ».
Le professeur Pierre Allan, doyen de l’Université de sciences sociales de Ge-
nève, présenta à son tour la problématique de ses recherches.
« Je suis très heureux d’être ici à Pékin parce que mon objectif, c’est
d’apprendre. Venant de la Suisse, on est conscient de notre petitesse. Et
dans un certain sens, sur le plan historique, on [169] a eu à souffrir de
l’impérialisme français. L’indépendance de beaucoup de parties de la
Suisse, qui est un état confédéral, ne s’est réalisée que tardivement, du
temps de l’impérialisme napoléonien, il y a deux siècles exactement. La
Suisse moderne des vingt-trois petites républiques comme celle de Genève,
date de cette période-là du début du XIXe siècle. Du point de vue scientifi-
que, notre situation est originale puisque nous participons aux trois cultu-
res, germanique, française et italophone. Mais il est vrai que nous nous
sommes aussi tournés, au-delà de la France, en direction des pays anglo-
saxons, notamment les États-Unis, qui ont fortement influencé la discipli-
ne des relations internationales en Suisse. Permettez-moi alors, en faisant
référence à ce que le directeur Wang Zhengyi a déclaré initialement, de
parler un peu de mes recherches personnelles qui vont dans le sens de nos
discussions.
Ce dernier a insisté sur le fait que la guerre et la paix ne sont plus les
éléments principaux en relations internationales contemporaines.
J’aimerai discuter ce point. Mes recherches actuelles portent sur l’éthique
des relation