Textes EAF Oral 2024 Mme Fabre
Séquence I :Le roman
Honoré de Balzac La Peau de chagrin 1831(Oeuvre Intégrale)
Texte 1 « Le pacte entre Raphaël et la peau » Le Talisman
Ceci, dit-il d’une voix éclatante en montrant la Peau de chagrin, est le pouvoir et le vou- loir
réunis. Là sont vos idées sociales, vos désirs excessifs, vos intempérances, vos joies qui
tuent, vos douleurs qui font trop vivre ; car le mal n’est peut-être qu’un violent plaisir. Qui
pourrait déterminer le point où la volupté devient un mal et celui où le mal est encore la
volupté ? Les plus vives lumières du monde idéal ne caressent-elles pas la vue, tandis que
les plus douces ténèbres du monde physique la blessent toujours ; le mot de Sagesse ne
vient-il pas de savoir ? et qu’est-ce que la folie, sinon l’excès d’un vouloir ou d’un pouvoir ?
- Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en saisissant la Peau de chagrin.
- Jeune homme, prenez garde, s’écria le vieillard avec une incroyable vivacité.
– J’avais résolu ma vie par l’étude et par la pensée ; mais elles ne m’ont même pas
nourri, répliqua l’inconnu. Je ne veux être la dupe ni d’une prédication digne de
Swedenborg, ni de votre amulette oriental, ni des charitables efforts que vous faites,
monsieur, pour me retenir dans un monde où mon existence est désor- mais
impossible. Voyons ! ajouta-t-il en serrant le talisman d’une main convulsive et
regardant le vieillard. Je veux un dîner royalement splendide, quelque baccha- nale
digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné ! Que mes convives soient jeunes,
spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu’à la folie ! Que les vins se suc- cèdent
toujours plus incisifs, plus pétillants, et soient de force à nous enivrer pour trois
jours ! Que la nuit soit parée de femmes ardentes ! Je veux que la Débauche en délire
et rugissante nous emporte dans son char à quatre chevaux, par-delà les bornes du
monde, pour nous verser sur des plages inconnues : que les âmes montent dans les
cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si alors elles s’élèvent ou s’abaissent ;
peu m’importe ! Donc je commande à ce pouvoir sinistre de me fondre toutes les
joies dans une joie. Oui, j’ai besoin d’embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans
une dernière étreinte pour en mourir.
Texte 2 « Pauline » chapitre 2 La femme sans coeur
La pauvre enfant venait de jeter un baume délicieux sur mes plaies. Ce naïf éloge de ma
personne me rendit un peu de courage. J’avais besoin de croire en moi-même et de recueillir
un jugement impartial sur la véritable valeur de mes avantages. Mes espérances,ainsi
ranimées, se reflétèrent peut-être sur les choses que je voyais. Peut-être aussi n’avais-je
point encore bien sérieusement examiné la scène assez souvent offerte à mes regards par ces
deux femmes au milieu de cette salle ; mais alors j’admirai dans sa réalité le plus délicieux
tableau de cette nature modeste si naïvement reproduite par les peintres flamands.
La mère, assise au coin d’un foyer à demi éteint, tricotait des bas, et laissait errer sur ses
lèvres un bon sourire. Pauline coloriait des écrans : ses couleurs, ses pinceaux, étalés sur une
petite table, parlaient aux yeux par de piquants effets ; mais, ayant quitté sa place et se
tenant debout pour allumer ma lampe, sa blanche figure en recevait toute la lumière.
Il fallait être subjugué par une bien terrible passion pour ne pas adorer ses mains trans-
parentes et roses, l’idéal de sa tête et sa virginale attitude ! La nuit et le silence prêtaient leur
charme à cette laborieuse veillée, à ce paisible intérieur. Ces travaux continus et gaiement
supportés attestaient une résignation religieuse pleine de sentiments élevés.
Une indéfinissable harmonie existait là entre les choses et les personnes. Chez Foedora le
luxe était sec, il réveillait en moi de mauvaises pensées ; tandis que cette humble misère et
ce bon naturel me rafraîchissaient l’âme.
Texte 3 « La mort de Raphaël » chapitre 3 L' agonie
Raphaël tira de dessous son chevet le lambeau de la Peau de chagrin, fragile et petit
comme la feuille d’une pervenche, et le lui montrant : Pauline, belle image de ma belle vie,
disons-nous adieu, dit-il.
— Adieu ? répéta-t-elle d’un air surpris.
— Oui. Ceci est un talisman qui accomplit mes désirs, et représente ma vie. Vois ce
qu’il m’en reste. Si tu me regardes encore, je vais mourir…
La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le talisman, et alla chercher la lampe.
Éclairée par la lueur vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur le talisman,
elle examina très attentivement et le visage de son amant et la dernière parcelle de la
Peau magique. En la voyant belle de terreur et d’amour, il ne fut plus maître de sa
pensée : les souvenirs des scènes caressantes et des joies délirantes de sa passion
triomphèrent dans son âme depuis longtemps endormie, et s’y réveillèrent comme un
foyer mal éteint.
— Pauline, viens ! Pauline !
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent, ses sourcils
violemment tirés par une douleur inouïe, s’écartèrent avec horreur, elle lisait dans les yeux
de Raphaël un de ces désirs furieux, jadis sa gloire à elle ; et à mesure que grandissait ce
désir, la Peau en se contractant, lui chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le
salon voisin dont elle ferma la porte.
— Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle, je t’aime, je t’adore, je te
veux ! Je te maudis, si tu ne m’ouvres ! Je veux mourir à toi !
Par une force singulière, dernier éclat de vie, il jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse
à demi nue se roulant sur un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein,
et pour se donner une prompte mort, elle cherchait à s’étrangler avec son châle. — Si je
meurs ; il vivra, disait-elle en tâchant vainement de serrer le nœud. Ses cheveux étaient
épars, ses épaules nues, ses vêtements en désordre, et dans cette lutte avec la mort, les
yeux en pleurs, le visage enflammé, se tordant sous un horrible désespoir, elle présentait
à Raphaël, ivre d’amour, mille beautés qui augmentèrent son délire ; il se jeta sur elle avec
la légèreté d’un oiseau de proie, brisa le châle, et voulut la prendre dans ses bras.
Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses
forces ; mais il ne trouva que les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont chaque
respiration creusée plus avant, semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt
plus former de sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se présenta tout épouvanté des
cris qu’il entendait, et tenta d’arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s’était
accroupie dans un coin.
Parcours associé : Les romans de l'énergie
Texte 4 « La mort de Javert », chapitre V, Livre 4 Les
Misérables, Victor Hugo, 1862
Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait rien. On entendait un bruit
d’écume; mais on ne voyait pas la rivière. Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur
apparaissait et serpentait vaguement, l’eau ayant cette puissance, dans la nuit la plus complète, de
prendre la lumière on ne sait où et de la changer en couleuvre. La lueur s’évanouissait, et tout
redevenait indistinct. L’immensité semblait ouverte là. Ce qu’on avait au-dessous de soi, ce n’était
pas de l’eau, c’était du gouffre. Le mur du quai, abrupt, confus, mêlé à la vapeur, tout de suite
dérobé, faisait l’effet d’un escarpement de l’infini.
On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l’eau et l’odeur fade des pierres mouillées.
Un souffle farouche montait de cet abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu’aperçu, le
tragique chuchotement du flot, l’énormité lugubre des arches du pont, la chute imaginable dans ce
vide sombre, toute cette ombre était pleine d’horreur.
Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de ténèbres; il considérait
l’invisible avec une fixité qui ressemblait à de l’attention. L’eau bruissait. Tout à coup, il ôta son
chapeau et le posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire, que de loin
quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, apparut debout sur le parapet, se courba
vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les ténèbres; il y eut un clapotement sourd; et
l’ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l’eau.”