Objet d’étude : Le théâtre du XVIIème siècle au XXIème siècle
Séquence n° 3
Objectifs généraux : Analyser les spécificités du langage théâtral et de la mise en scène/
Découvrir un nouveau langage théâtral, et plus largement le théâtre contemporain.
Problématique générale : Comment la pièce de Jean-Luc Lagarce rend-elle compte de la
difficulté de communiquer ?
Support : Juste la fin du monde, Jean-Luc Lagarce, 1990
Contexte
Le théâtre de Lagarce naît au coeur des années 80, les années SIDA, qui apparaît en France
pour la 1ère fois en 1983. C’est une maladie incurable et surtout stigmatisante par son mode
de transmission (le sang, le sperme, les transfusions) et le public concerné (homosexuels,
drogués). Cette maladie mortelle va entraîner des bouleversements politiques et culturels.
Une partie de la population est victime de discriminations. L’homophobie prend ses racines
dans cette période.
Jean-Luc Lagarce meurt prématurément du SIDA en 1995 (38 ans), comme un autre génie
du théâtre Bernard-Marie Koltès, mort aussi du sida en 1989 (41 ans)
La mort de beaucoup d’écrivains (Hervé Guibert, Michel Foucault, Cyril Collard) ou des
célébrités ( Freddie Mercury , chanteur du groupe Queen, Rock Hudson , acteur américain...)
marquera les années 80.
Une partie de son théâtre est largement autobiographique, et met en scène un double de
l'auteur aux prises avec les relations difficiles qu'il entretient avec sa famille et ses origines.
Les pièces Retour à la citadelle (1984), Juste la fin du monde (1990), J’étais dans ma maison
et j’attendais que la pluie vienne (1994) et Le Pays lointain (1995) traitent du thème du
retour et des adieux, et invoquent les origines provinciales et prolétaires de Lagarce, son
homosexualité et sa maladie.
Séance n° 1 Le prologue
Objectifs : Analyser une ouverture originale de pièce de théâtre/ Se familiariser avec
l’écriture contemporaine
Titre : euphémisme + ironie, Louis annonce en fait une catastrophe.
Didascalie initiale : sa sœur = lien de proximité, possession
leur frère= distanciation, impression de mise à l’écart
la mère = l’article « la » montre que le personnage est central , c’est le pivot de la famille
Dimanche = repas de famille, tradition
près d’une année entière = difficulté de dire qui demande un temps long, mort, attente
interminable,
Introduction ORAL EAF
Présentation auteur, œuvre
Jean-Luc Lagarce (1957-1995) est un comédien, dramaturge, metteur en scène, directeur
de troupe.C'est aujourd'hui l'un des auteurs contemporains les plus joués en France. Ses
textes sont traduits en vingt-cinq langues et sont joués dans de nombreux pays.
1er titre Les Adieux, puis Juste à la fin du monde, pour aboutir au titre définitif. Il écrit cette
pièce à Berlin en 1990. Juste la fin du monde entre au répertoire de la Comédie-Française en
2008
La pièce aborde le thème de l’absence, au plus exactement du retour après une longue
absence. Il est question de ressentiment, de non-dits, d’incommunicabilité. L’écriture est
originale car elle semble par endroits se rapprocher plus de la poésie que du théâtre.
L’écriture de Lagarce repose ensuite sur l’épanorthose, figure de style qui consiste à corriger
une affirmation jugée trop faible (correction permanente)
Présentation de l ‘extrait
La pièce commence par un prologue, un « avant-discours » ( grec pro = avant, logos=
discours). La teneur de la pièce, la thématique sont d’emblée annoncées, créant ainsi un
effet d’attente car tout n’est pas encore expliqué. Louis vient annoncer à sa famille sa mort
prochaine. Le prologue relève de la tradition du théâtre antique.
• Lecture
Problématique: Quelle est l'originalité de ce début de pièce?
Annonce des mouvements
Analyse linéaire
La pièce s’ouvre sur le monologue de Louis, composé d’une phrase interminable, très
fragmentée ; elle traduit le désordre, les tatônnements de la pensée.
L’annonce d’une mort prochaine
L. 1 à 5
La parole de Louis est introduite par 2 compléments circonstanciels de temps.
L’ ancrage temporel est étonnant (passé dans le futur) renforcé par la périphrase verbale
« allais + mourir »= impression d’un personnage revenant d’outre-tombe pour annoncer sa
mort, voix d’un mort ( marqué par le tiret, discours direct)
L’annonce d’un événement crucial est mise en relief par les 2 tirets qui donne au
personnage une dimension tragique. L’âge « près de trente quatre ans » met l’accent sur la
jeunesse et n’est pas sans évoquer l’âge symbolique du Christ (33 ans), symbole par
excellence de la souffrance humaine. Ces premiers éléments donnent le ton de la pièce,
celui d’une tragédie moderne.
L'attente
5 à 9 le CCT « l’année d’après » peut se rattacher soit au verbe mourir (certitude) soit à la
proposition suivante (attente). En fait, ce leitmotiv (élément qui se répète) sert de
charnière dans le monologue.
- « de nombreux mois » indique que l’annonce de la maladie a déjà été prononcée et traduit
l’attente, renforcée par la répétition (« attendais » x2)
- l’absence d’énergie et de volonté est traduite par les deux infinitifs à la forme négative «
ne rien faire, ne plus savoir »
- le terme fortement connoté « tricher » semble montrer qui se ment à lui-même et aux
autres : il fait semblant d’aller bien
- Pour Louis, le temps de la maladie est un temps long, marqué par l'imparfait à valeur
durative; il lui tarde d’ « en avoir fini »= forme d’impatience.
Bref Louis est un mort en devenir, ni tout à fait mort ni tout à fait vivant, il est dans un
entre-deux : la peur de la mort et l’attente de celle-ci.
9 à 15
On peut remarquer le passage du « je » au « on » inclusif ( = tous les malades du SIDA)
- Louis semble reprendre une peude vitalité puisqu’il « ose bouger » (= verbe d’action), il y a
de la retenue mais il se sent prêt à combattre « l’ennemi » (=la maladie personnifiée)
- MAIS on sent aussi de la fébrilité, marquée par les nombreuses nuances : « ose », les
adverbes « parfois, à peine » « imperceptiblement ».
- La peur est malgré tout toujours présente comme l’indiquent les verbes au conditionnel
présent « réveillerait » « détruirait ». La menace plane sur Louis comme une épée de
Damoclès. Un rien, « un geste trop violent » pourrait déclencher la catastrophe finale. Le
retour à la vie, une fois le choc de l’annonce de la maladie mortelle absorbée, se fait malgré
tout dans la crainte.
16 à 19 La répétition de « malgré tout » entraîne une forme de dramatisation, qui se
concentre dans le mot « la peur » isolé du reste.
Bilan : Louis est prêt à prendre le « risque » de vivre et d’annoncer à sa famille sa mort
prochaine mais dans la crainte d’un rejet.
Le retour sur soi
20 à 25
Louis a pris une décision ferme, marquée par le retour du « je » et le passé simple, « je
décidai » (= action brève et finie). Il redevient maître de son existence. Des expressions de
sens proche se succèdent ; c’est un retour à la fois et sur le passé que Louis s’apprête à
accomplir
« retourner les voir » = idée d’un demi-tour, d’un retour (mythologique) vers les siens.
Notons tout de même l’ambiguïté du pronom « les », ce sont des individus liés à son passé,
mais ils ne sont pas désignés de façon claire mais plutôt d’une façon distanciée.
« revenir sur mes pas » = idée d’une perte, d’une disparition, de soi ? Des autres ?
« aller sur mes traces » = souvenirs, empreintes laissées sur le passé, la famille
« faire le voyage » = voyage physique, idée de préparation et non d’improvisation +
cheminement mental
- Epanorthose = succession de compléments de manière ( « lentement, avec soin, avec soin
et précision, lentement, calmement, d’une manière posée ») pour rendre compte de la
difficulté d’ « annoncer » une nouvelle par nature difficile à révéler.= recherche de la
justesse, de la précision dans la manière de le dire, mais aussi volonté de protéger les
proches
26/27 Le texte change de statut = interrogative + tiret, = prise de parole, L cherche à
s’auto-persuader, à se justifier. La question rhétorique montre que son choix est le bon.
28 à 33
Epanorthose entre les verbes « annoncer, dire », lui-même modifié par l’adverbe,
« paraître » →Aspect solennel de l’annonce, le verbe « dire » trahit une forme d’aveu
d’impuissance, une reculade et « paraître » montre qu ‘au travers de cette annonce, il va
s’exposer, presque physiquement.
Il a la volonté d’aller jusqu’au bout, fait marqué par les expressions redondantes « moi-
même » et « unique »→dimension tragique dans la tournure « ma mort prochaine et
irrémédiable »
Bilan : Lagarce aborde le thème du retour, thème récurrent chez le dramaturge. Ici c'est à la
fois un retour vers les siens et un retour sur soi.
Un homme en proie au doute
34 à 36 expression du doute « peut-être » (entre tirets)
37 à la fin
La fin du prologue s’achève sous une forme de testament puisqu’il s’adresse « une dernière
fois » à lui-même (1ère personne « me ») aux « autres », à des anonymes ; Qui est « toi » ?
« vous » ? « elle » ?, puis à la terre entière « ceux-là que je ne connais pas » (le regret est
accentué par la parenthèse « trop tard et tant pis », qui donne un ton pathétique à cette
fin de scène)
Les 2 dernières lignes font écho au verbe « tricher » : l’imminence de la mort l’amène à ne
plus tricher, à ne plus faire semblant, mais au contraire, à affirmer qu’il est vraiment
« responsable de [lui]-même », et cela est assumé jusqu’au bout, « jusqu’à cette
extrémité » ( le démonstratif « cette » indique qu’il est fait allusion à la mort prochaine),
malgré tout il restera son « propre maître ».
Conclusion
Le prologue donne d’emblée le ton et l’esthétique de la pièce. En s’inspirant de la structure
des tragédies grecques, Lagarce inscrit son œuvre dans le tragique. Louis, le personnage
principal revient d’une longue absence pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. La
pièce se concentre sur un protagoniste en situation de crise. L’écriture particulière,
fragmentaire, tâtonnante rendue par l’usage immodéré de l’épanorthose traduit déjà la
difficulté de dire, fil conducteur de l’ensemble de la pièce Juste la fin du monde.
Lectures cursives
La scène 3
Suzanne, la sœur, est le premier personnage qui se lance dans une très longue tirade qui
s’adresse à Louis, présent sur scène mais qui ne répond pas . Elle fait ressentir le poids de
l’absence et sa parole se transforme en multiples reproches, une succession de non-dits. Le
premier porte sur les lettres qu’elles jugent « elliptiques », des lettres qui se résument à
« une ou deux phrases », le deuxième sur l'absence de souvenirs. Pour elle, cette absence de
prolixité est représentative de peu de cas que Louis fait de sa famille, « tu voulais réduire la
place que tu nous consacrais ». Ensuite, elle lui reproche d’être indirectement à l’origine de
l’échec de sa vie. Elle voulait « être heureuse » avec son frère Louis, elle rêvait « de partir »
ailleurs ; Antoine lui dit qu’elle a « le temps ». Antoine, les autres (« ce qu’ils disent tous
lorsqu’ils se mettent contre moi ») sont un obstacle à la réalisation de ses envies . Il y a
« toujours Antoine ». De ses désirs, aucun ne s’est réalisé. Elle vit chez sa mère, dans « une
sorte d’appartement » mais « ce n’est pas ma maison », dit-elle. Suzanne est sans attache ;
elle n’a pas conquis son indépendance. Le départ de Louis a provoqué une sorte de
délabrement de la famille, comme le souligne l’image de la chambre débarras « celle-là
nous n’en faisons rien, c’est comme un débarras…on y met les vieilleries qui ne servent
plus ». A la fin de la tirade, Suzanne prétend que « tout va bien » mais le lecteur sent bien
que derrière cet apparent optimisme se cache une infinie tristesse.
Les scènes 4 et 8
C’est au tour de la mère de se prendre la parole, là aussi, en de longues tirades. Elle raconte
des souvenirs, les promenades en voiture le dimanche. Mais, dans l’évocation des souvenirs,
on comprend que la vie de famille ne reposait que sur des « habitudes ». On apprend aussi
que les tensions entre les frères étaient déjà présentes ; enfants, « ils ne s’aimaient pas
beaucoup », « ils allaient chacun de leur côté faire de la bicyclette, chacun pour soi ». Ainsi la
remémoration de la mère révèle une fracture familiale.
Dans la scène 8, la mère se lance dans une tentative de réconciliation entre Louis et
Suzanne/Antoine, ou tout au moins de rééquilibrer les relations trop marquées par la
distance. En bonne mère, elle se substitue à eux, elle répète « ils veulent te parler ». Elle
justifie même par anticipation leur intervention, comme le montre l’emploi du futur et
toujours sur le mode de la répétition: « ils voudront t’expliquer mais ils t’expliqueront mal,
car ils ne te connaissent pas » ; « ils auront peur du temps que tu leur donnes ».
Enfin elle incite, elle supplie Louis d’agir, de manifester de l’empathie ou de la
compréhension, de dire tout simplement. La demande de la mère est en fait très simple ;
elle voudrait les relations entre eux se normalisent, que son rôle de frère aîné, « ce fameux
respect obligé pour les frères aînés », ne pèse plus sur la famille. La mère est le porte-parole
de Suzanne et d’ Antoine : « ils voudraient que tu sois plus là, plus présent, plus souvent
présent, qu’ils puissent te joindre, t’appeler, se quereller avec toi, et se réconcilier et perdre
le respect ».
Séance n° 3 La confrontation des deux frères
Objectifs : Etudier une scène de dénouement/ Analyser la relation entre les frères/ Mettre
en évidence l’échec de la communication dans cette scène
Support : Scène 3 2ème partie de « Tu es là, devant moi….à… louis ? »
Introduction ORAL EAF
Présentation auteur, œuvre,
Présentation de l’extrait
Après les tentatives de Suzanne, la petite sœur, de la mère pour tenter de comprendre les
choix de louis, c’est au tour du frère, Antoine d’intervenir. Dans la scène 3 de la IIème partie,
scène qui précède l’épilogue de la pièce, Antoine se lance dans un échange totalement
dominé par lui. Cette longue tirade (monologue ?) se transforme en une condamnation
définitive du frère aîné dans laquelle s’entrelacent émotions, non-dits et ressentiments.
• Lecture
Probvlématique : Comment la rivalité entre les deux frères est-elle représentée?
Annonce des mouvements
Analyse linéaire
La majeure partie de l’intervention d’Antoine alterne présent et passé (« je pense/je
pensais »…). Il revient sans cesse sur le passé, les souvenirs, la remémoration ; ici, dès la 1ère
ligne, c’est le présent d’énonciation qui s’impose.
La culpabilité
L. 1 La simple présence physique, la posture du frère aîné, traduite par 3 monosyllabes « tu
es là »suffit à peser sur Antoine. La répétition de « devant moi »+ le fait que Louis se tienne
« debout »semblent confirmer les rapports hiérarchiques familiaux : même absent Louis est
l’aîné. Ainsi s’instaure tacitement des rapports de dominant/dominé. Antoine est la victime
volontaire, le faible, « comme toujours les plus jeunes frères se croient obligés de l’être »,
dit-il dans la pièce. Il se sent coupable d'avoir toujours été le petit frère.
Louis a le pouvoir « d’accuser sans mot » x 2 ; sa seule position dans la famille est suffisante
pour imposer.
L. 4 à 8 Mais Antoine semble vouloir se libérer de la tutelle de son frère. Il se livre à un
chantage affectif en transformant sa culpabilité en compassion « je te plains, j’ai de la pitié
pour toi » x 2
L’état affectif d’ Antoine se révèle ambigu aussi : mélange d’émotions diverses, voire
opposées « pitié, peur, inquiétude, colère » , une forme de tendresse même pointe dans la
phrase « j’espère qu’il ne t’arrive rien de mal »,« je me reproche le mal que je te fais »
Bilan : La seule présence du frère aînée suffit donc à déstabiliser Antoine.
L’antagonisme entre Antoine et Louis
L. 9 à 15 Le ton devient solennel avec la relance de la brève proposition « tu es là ». La
répétition du verbe « tu m’accables » puis déclinée, toujours sur le principe de
l’épanorthose, en « tu nous accables » → opposition très forte entre les pronoms de la 2 ème
et de la 1ère personne « tu » et « m’, nous », traduit une forme d’incommunicabilité.
Le pronom « tu » est une sorte de personnification du malheur, de la malédiction de la
longue absence du frère. Antoine semble même avoir du mal à qualifier ce qu’il ressent, à
trouver les mots justes « on ne peut plus dire ça »
L. 16 à 21 Le manque affectif entraîne encore Antoine dans la compassion au point que sa
« peur » est supérieure à celle de son frère aîné, et le comparatif de supériorité, renforcé
par l’adverbe « encore »le montre bien « j’ai encore plus peur pour toi que lorsque j’étais
enfant », sans qu’on sache d’ailleurs de quoi a peur Antoine : une nouvelle absence
prolongée ? Un avenir incertain ? L’allusion à l’enfance évoque les rapports complexes
entre frères, rapports de sollicitude et de désir de protection, de tendresse et de peur.
De victime, de frère cadet frustré et jaloux, Antoine se décharge de toute responsabilité
dans le malheur de son frère, de la famille parce que l’absence de son frère l’a aussi
empêché de vivre. Il se dédouane de tout manquement →« je me dis que je ne peux rien
reprocher à ma propre existence » ; la forme pronominale du verbe dire « je me
dis »montre qu’il cherche à se convaincre que ce qui pèse sur la famille, ce n’est pas lui,
mais bien le malheur qu’a produit l’absence du frère aîné.
Qu’aurait-il à se reprocher puisqu’il soutient avoir eu une existence « paisible et douce » ?Il
s’accuse même d’être « un mauvais imbécile », de « se lamenter »inutilement.
L. 22 à 26 La conjonction « alors que »marque nettement la concurrence entre les deux
frères, et à la parole libératrice d’Antoine s’oppose le silence de Louis « silencieux, ô
tellement silencieux ». La répétition + l’apostrophe lyrique + l’adverbe d’intensité
« tellement »trahissent la jalousie, voire l’agacement d’Antoine devant l’attitude du grand
frère « bon, plein de bonté »et qui souffre d’une douleur inaccessible pour lui, « une infinie
douleur intérieure ».Désormais le fossé entre Louis et Antoine est infranchissable. Antoine
n’a pas accès à l’âme de Louis ; il est juste condamné à « imaginer le début du début »du
malheur de Louis, c’est-à-dire quasiment rien.
Bilan : La rivalité entre les deux frères éclate, rivalité qui s'exprime dans l'opposition entre le
silence de Louis et la confusion des sentiments d'Antoine.
Le ressentiment du frère cadet
L. 27 à la fin Antoine se lance dans une entreprise de dénigrement de lui-même, d’auto-
flagellation « je ne suis rien », (renforcé par la négation totale) « je serai moins
encore ».Les termes sont d’ailleurs tous dévalorisants→« rien, quitteras, laisseras, moins
encore x 2 reprocher, ressentiment x 2 ». Antoine comprend qu’il sera, quoi qu’il fasse, le
frère cadet, le frère soumis, le frère blessé celui qui n’a pas « le droit » de dire du mal de son
frère aîné, de porter un jugement moral sur lui, d’agir contre lui.
Il est condamné à s’abaisser devant son frère, et toute tentative de domination le conduit
aux reproches. Telle est la nature de leur rivalité, telle est la vérité à laquelle est parvenu
Antoine. Louis est « là » devant lui, « silencieux et plein de bonté »et cela suffit, Antoine est
« juste là »,condamné à la culpabilité, à la rancoeur, à se « reprocher les phrases » qu’il a
« dites ». Antoine est enfermé, ce qu’il ne peut que le conduire au « ressentiment », répété
2 fois comme pour insister sur sa punition perpétuelle.
L’interpellation lapidaire « Louis ? » n’ est qu’une tentative désespérée, qui se mue en un
presque aveu d’impuissance, un échec de la communication puisque Louis répond de façon
très évasive et énigmatique. Est-ce vraiment une réconciliation ?
Conclusion
Toute la rancœur d’Antoine s’exprime dans cette longue scène qui scelle le sort de la famille,
abandonnée aux non-dits, à une vérité à demi dévoilée, à une situation inaccomplie.
Antoine est tiraillé entre colère et amour maternel, entre rachat et condamnation. Peut-on
alors parler de dénouement tant la pièce semble se terminer comme elle a commencé ?
Rien n’est résolu, rien n’est vraiment avoué, et Louis part comme il est revenu dans la
désapprobation muette de sa famille, dans le non-dit et la souffrance au cœur.
En supplément
Séance n°4 Le cri
Objectifs : Etudier la clôture originale d'une pièce/Dégager une signification globale
/S'entraîner à la synthèse
Support : Epilogue p.125/126
Introduction ORAL EAF
Présentation auteur, oeuvre
Présentation de l'extrait
La pièce s'achève par un épilogue qui, par effet de miroir, fait écho au prologue. Après les
tentatives avortées de réconciliation entre Louis et Suzanne, entre Louis et Antoine, c'est au
propre échec du personnage principal, de nouveau seul sur scène, que le spectateur assiste.
Le dernier monologue de la pièce confronte Louis à lui-même et à une dernière parole
impossible, un cri silencieux qui résonne comme une ultime déception.
• Lecture
Annonce des mouvements
Analyse linéaire
L'épilogue, surtout le début, reprend presque mot pour mot le prologue. Mais le discours de
Louis est plus posé. Ce n'est plus l'interminable phrase fragmentée du prologue, trahissant
les tâtonnements de la pensée, mais une parole plus construite et plus emplie de certitudes.
L'approche de la mort
1à4
L'épilogue s'ouvre sur une indication temporelle "après" qui peut être interprétée de
plusieurs façons. L'adverbe de temps fait immédiatement suite à la scène 3, Louis parle de
la décision qu'il a prise ( le départ) après l'affrontement entre lui et son frère, ou après
toutes les tentatives de réconciliation qui parcourent toute la pièce. Il peut aussi laisser
imaginer, pour le lecteur/spectateur, une suite à la pièce.
La décision très sèche "je pars" est mise en relief par la briéveté de la phrase et par le retour
à la ligne. L'expression prend un double sens. Louis quitte de nouveau sa famille , et
définitivement comme le suggère la ligne 3 "je ne reviens plus jamais". Il quitte aussi ses
semblables. Le départ définitif, c'est bien entendu la mort " je meurs quelques mois plus
tard"
Comme dans le prologue, le présent et l'imprécision des compléments circontanciels de
temps " quelques mois plus tard, une année tout au plus" assimilent la parole de Louis à une
voix d'outre-tombe, à celle d'un mort-vivant, d'un mort en sursis.
Comme dans le prologue, c'est la voix d'un revenant qui se manifeste dans cette dernière
scène.
L'évocation d'un souvenir
5/6 Louis se lance dans la remémoration d'un souvenir, "une chose" unique que renforce
l'adverbe "encore". Une pointe de nostalgie apparaît donc dans le verbe "je me souviens".
Les verbes "faire, raconter, souvenir" sont-ils d'ailleurs au présent d'énonciation ou au
présent de narration? Lagarce entretient l'ambiguïté. Veut-il vraiment évoquer un moment
de son passé ou veut-il, une dernière fois, jouer la comédie?
La parenthèse peut être lue de façon différente: " après j'en aurai fini" renvoie au tragique
de son existence, à savoir sa mort prochaine. La mort résout tous les problèmes: Louis
n'aura plus besoin de "tricher" (voir prologue), de faire semblant ou d'exposer les raisons de
son retour, son impossibilité de dire.
Lagarce s'excuse peut-être d'ennuyer son public avec un thème aussi lourd à raconter sur
une scène de théâtre.
7/8 Le présentatif "c'est" x 2 montre que c'est un souvenir marquant parce qu'il est assez
précis. Louis évoque une saison et un endroit propices aux moments de bonheur ,"l'été", "le
Sud de la France", "la nuit" "dans la montagne"
Le paysage de ce souvenir devient symbolique, d'autant qu'il précise que cela s'est déroulé
"pendant ces années " où il était "absent", l'adjectif donne ici une autre résonnance à
l'expression " je me suis perdu". Certes, au sens propre, on peut penser que Louis s'est
vraiment égaré en se promenant, mais, au sens figuré , cela signifie aussi qu'il n'est plus lui-
même, qu'il a perdu une partie de son identité , de sa personnalité propre. Marcher le long
d'une voie ferrée, c'est plonger en soi-même, se retrouver. N'avoue-t-il pas à la ligne 13
"c'est ainsi que je me retrouverai".
10 à 12 Dès lors, "la voie ferrée" , "la route", "le chemin" deviennent la métaphore du
destin, celui qui mène à la quête ou à la reconquête de soi. Eviter "les méandres", prendre
le "chemin le plus court", c'est éviter les autres. C'est retrouver la vie d'avant, "la maison où
je vis".
Ainsi dans la solitude de la nuit, il y a encore une forme de liberté.
La nuit
13/14 Le discours de Louis se fait presque lyrique, poétique avec l'évocation de la "nuit",
placée en tout début ou en fin de phrase, à la manière d'une boucle "je marche seul dans la
nuit" (17). Louis est "seul" avec lui-même, perdu dans ses pensées à la manière du héros
romantique. Il ne court "aucun risque" puisqu' "aucun train n'y circule", image encore d'un
endroit où l'on n'a pas à croiser le regard des autres ou à les affronter. Il n'y a que dans ces
conditions de solitude qu'un homme peut se "retrouv[er]". La ligne 14 est la conséquence de
ce qui est exprimé à la ligne 9 "je me suis perdu" (cause)
15 à 18 "l'entrée du viaduc immense" a une portée symbolique : le viaduc, c'est là encore la
métaphore de la destinée, de la vie de Louis, de la direction unique, sans bifurcation
possible (bref celle du héros tragique); c'est aussi le passage d'un état à un autre
("perdu/retrouverai",avant/après, vie/mort). Le paysage poétique ("je domine la vallée/
sous la lune"), place le héros dans un état d'élévation et de quiétude.
-Lagarce détourne l'expression entre terre et ciel en une autre "à égale distance du ciel et
de la terre", suggérant ainsi que son personnage est suspendu entre la vie et la mort.
Louis évoque avec lyrisme un souvenir, en apparence anodin, mais qui est en fait tout le
symbole de sa vie.
Un cri silencieux
19/20 La parole présente, marquée par les verbes "pense, dire, pousser un cri " semble
prendre le pas sur l'évocation du passé. La parenthèse est teintée d'ironie : depuis le début
de la pièce, Louis "voulait dire", voulait annoncer sa mort prochaine, or il n'a pas réussi.
21 à 26 Le conditionnel "devrais" x 2 + "résonnerait" trahit une espérance vaine, comme le
confirment les formes négatives " Je ne le fais pas/je ne l'ai pas fait". D'ailleurs le passé
composé transforme le souhait en regret.
Le cri est qualifié par 4 adjectifs mélioratifs "grand, beau, long, joyeux", mots très brefs
comme pour renforcer le caractère rapide et subit d'un cri. Ce cri , Louis aurait aimé qu'il
résonne "dans toute la vallée", autrement dit qu'il soit entendu de la terre entière, des siens,
de tous ses semblables.
Comment alors interpréter ce cri? Louis a envie de « pousser un long et beau cri, un long et
joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée ». Il veut "hurler" pour se libérer de tout ce
qui l'oppresse, de tout ce qu'il n'a pas pu dire ou réussi à dire. Bref, psychologiquement , ce
cri a une fonction cathartique. Il aurait agi comme une purge, voire une purification. Ce
"bonheur-là" ( l'adverbe + le démonstratif donne au mot "bonheur" un caractère unique)
lui échappe encore. Malgré tout, Louis semble avoir trouvé un semblant de bonheur dans
les choses simples de la vie, l’essence même du cosmos, « le bruit de [ses] pas sur le
gravier ». Mais la pièce s'achève sur une nouvelle déception, sur un perpétuel échec ,
comme le montre le dernier mot de l'épilogue , je regretterai"
Conclusion
La pièce semble se conclure comme elle a commencé : rien n’est dit, rien n’est avoué. Louis
n’a pas réussi à annoncer sa fin tragique. Son retour n’est qu’un départ, définitif celui-là.
Dans le prologue, il annonçait sa mort prochaine (« je mourrais »), dans l’épilogue il vit son
agonie (« je meurs »). L’expression « l’année d’après » fait écho au premier mot « après ».
Malgré tout, le tragique de la situation est contrecarré par une forme d’optimisme, exprimé
de façon lyrique. Louis est délivré du poids de la famille, de la parole contenue, étouffée, de
la nécessité insoutenable de « dire, simplement dire". Le cri est un exutoire, et pourtant il ne
le fait pas, comme auparavant il n’avait pas pu dire ce qu’il avait à dire. Bref ce dernier
échec est le concentré de l’impossibilité de communiquer qui parcourt toute l’oeuvre de
Lagarce.
Synthèse
La pièce de Jean-Luc Lagarce est très représentative du théâtre contemporain. Il n’y a pas de
véritable action, tout est tendu vers le non-dit, l’incommunicabilité, la difficulté de dire, la
culpabilité, la remémoration du passé qui revient comme une obsession et qui mine chacun
des protagonistes de la pièce, bref vers quelque chose qui est difficilement définissable. Il
n’y a pas vraiment de conflit nettement défini comme dans le théâtre classique, mais une
multitude de micro-conflits, de tensions qui naissent de situations inachevées, d’échecs
personnels. Le thème, l’annonce de la mort dans le prologue, s’estompe rapidement au
profit des confrontations entre la sœur, le frère cadet et les tentatives de conciliation de la
mère. Le temps est bouleversé ; le présent, le passé et le futur s’entremêlent. De plus,
peut-on réellement dater chaque scène ? Peut-on leur attribuer une durée et un ordre
clairement définie ?
Juste la fin du monde frappe aussi par son écriture originale. C’est un théâtre sans didascalie,
sans décor, sans lieu ni temps. Les transitions entre les scènes ne sont pas marquées par des
entrées ou des sorties de personnages. L’écriture verticale apparente certaines scènes à une
poésie laissant libre cours à la pensée. Enfin l’usage anormal de l’épanorthose finit par
donner à la pièce une originalité déstabilisante pour le lecteur. Car ce procédé débouche
sur un paradoxe : la recherche de la précision, de la nuance, de la correction permanente ne
permet pas d’atteindre le sens clair des paroles. A trop vouloir bien dire, on finit par ne plus
rien dire, tel est là encore un des aspects du théâtre contemporain. Le lecteur/spectateur est
sans cesse, devant la pluralité des interprétations, en quête de sens.
Conseils
• Voir dossier pédagogique très complet sur la pièce CRDP Franche-Comté,
www.cndp.fr
• Visionner plusieurs mises en scène sur www.theatre.contemporain.net
• Regarder le film Juste la fin du monde de Xavier Dolan, 2016