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 LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

— LITTÉRATURE BULGARE —

Boris Milev
(Борис Милев)
1903 – 1983

PAGES
(Страници)

1982

Éditions du Parti, Sofia, 1982


[Deuxième édition révisée et complétée]

© Boris Milev. Traduction d’André Milev, 2022.


Couverture Alexandar Khatchatourian
Correction Brigitte Grumel et Joséphine Castoro

Ce texte est publié avec l’accord des héritiers de Boris Milev ; le téléchargement est
autorisé pour un usage personnel, mais toute reproduction est strictement interdite.

2
Table des matières

Légion, poème de Paul Éluard


Préface d’Henri Rol-Tanguy

Chapitre premier
Enfance

Chapitre deuxième
La première arrestation
Débuts au théâtre
Dans le village de Kapatovo
Action courage

Chapitre troisième
Maturation
La première grève
Dans les tenailles du chômage et de la xénophobie
Nouveau métier, nouvelle grève
Scènes brèves de la vie de l’émigration
Au théâtre de l’Atelier
Gaffe de jeunesse
Émigrant en Belgique
Orateur involontaire
Vous nous suivez
À la prison de Saint-Gilles
Le rêve du prolétaire chinois Hook
De nouveau en France
Dans le village de Saint-Félix-de-Caraman

3
De nouveau dans la capitale française

Chapitre quatrième
Retour vers la patrie
Dans le « tunnel Hemus »
Grève dans la cordonnerie Tango
Auteur du slogan « La religion est l’opium du peuple »
Marié à la révolution
Rencontre avec Dimitar Polyanov
La faim de Sofia
Membre du deuxième district du PCB à Sofia
Dans la rédaction du journal Écho
Union des écrivains laborieux
La commune de Sofia
Les condamnés – fusillés, les assassins – non inquiétés
Formation théorique à la montagne Lozen
La grande surprise
La trahison
Dans la prison centrale
Premier mai 1935 en prison
Évasion de la prison centrale
Clandestin
On ne peut pas servir à autre chose ?
La guerre
Dans la prison de Fresnes
Le camp de concentration du Vernet – École de courage
Le camp des Milles. L’évasion
Dans la prison de Chalon-sur-Saône
Dans Paris sous l’Occupation
Coopérative – Couverture
Premiers pas dans la résistance française
Le groupe de combat bulgare à Paris
Le groupe de combat en action
Je quitte le groupe de combat des Bulgares
4
Chapitre cinquième
Dans la Résistance sur un front plus large
Une pure prouesse de grande classe
Les stations de radio Sottens, Moscou et Londres
communiquent…
Le combattant Pavel Simo – la première victime
L’ennemi doit être a-né-an-ti !
Bianca, Martin, Odette, trois abeilles mellifères du quartier
général
Richard meurt heureux !
Missak Manouchian et sa première action
Salutation et cadeau pour l’armée soviétique
Les déraillements et le combattant Joseph Boczov
« Tu as le bonjour du commandant de gross Paris »
La récolte est bonne
Le patriotisme de Mme Artik
Solange, la première arrêtée
Expérience parisienne dans la zone occupée
« Non kaputt ! Volga, Volga, mat radnaia ! »
On les appelait des étrangers. Le procès des 23
La bataille pour la liberté prend un nouvel élan
« Le 14 juillet – tous aux armes ! »
L’insurrection de Paris
Frères d’armes

Chapitre sixième
Retour
Lettre du parti communiste français
Témoignage de Louis Grojnowski

Photos
Index des noms

5
SUR L’AUTEUR

Pages - deuxième édition complétée et révisée d’un livre


sur une biographie riche qui se confond avec la biographie
d’une époque unique. Boris Milev - Ogin, un révolutionnaire
communiste et professionnel, parcourt le long chemin d’un
garçon prolétaire de la périphérie de Sofia, à travers les luttes
de classe du prolétariat de Sofia, à travers la prison centrale
de Sofia - et à travers une évasion audacieuse, il atteint la
France, où il participe activement aux luttes des ouvriers
français. Durant les terribles années de l’Occupation, l’auteur
s’élève jusqu’à devenir l’un des chefs des FTP-MOI à Paris et
en région parisienne, participe activement à l’insurrection
parisienne de l’été 1944, prend part à plusieurs actions
audacieuses et courageuses des antifascistes contre les nazis.
Avec beaucoup d’amour, d’une plume vive et fascinante,
Boris Milev - Ogin décrit l’exploit de ses compagnons

6
d’armes. Il nous révèle purement et sincèrement ces pages de
l’époque qui, d’une manière ou d’une autre, ont été marquées
par les pages de transition de l’Histoire, lorsque les portes de
la vie nouvelle se sont ouvertes avec fracas.

7
Paul Éluard

LÉGION

Si j’ai le droit de dire en français aujourd’hui


Ma peine et mon espoir, ma colère et ma joie
Si rien ne s’est voilé définitivement
De notre rêve immense et de notre sagesse

C’est que des étrangers comme on les nomme encore


Croyaient à la justice ici bas et concrète
Ils avaient dans leur sang le sang de leurs semblables
Ces étrangers savaient quelle était leur patrie

La liberté d’un peuple oriente tous les peuples


Un innocent aux fers enchaîne tous les hommes
Et qui se refuse à son cœur sait sa loi
Il faut vaincre le gouffre et vaincre la vermine
8
Ces étrangers d’ici qui choisirent le feu
Leurs portraits sur les murs sont vivants pour
toujours
Un soleil de mémoire éclaire leur beauté
Ils ont tué pour vivre ils ont crié vengeance

Leur vie tuait la mort au cœur d’un miroir fixe


Le seul vœu de justice a pour écho la vie
Et lorsqu’on n’entendra que cette voix sur terre
Lorsqu’on ne tuera plus ils seront bien vengés.
Et ce sera justice.

9
PRÉFACE

La Résistance ? Quelle Résistance ? La Résistance française,


évidemment ! J’aimerais vous en parler.
En tant qu’ancien Chef régional des Forces françaises de
l’intérieur (F. F. I.) à Paris et en Île-de-France, je peux dire
qu’elle était de nature nationale et de contenu international. En
substance, le mouvement de Résistance français était
antifasciste et faisait partie de la lutte armée alliée sur tous les
fronts, qui a éclaté de la manière la plus impressionnante sur le
front de l’Est, où l’Armée rouge a porté un coup décisif aux
envahisseurs hitlériens et a historiquement décidé la sortie de la
guerre au profit des alliés, dans l’intérêt de l’avenir des peuples
du monde.
Outre les patriotes français, les antifascistes et les
communistes, un certain nombre de Bulgares ont également
participé à la Résistance, ils ont traversé les épreuves du
fascisme bulgare et les batailles de la guerre civile espagnole, en
tant que volontaires des Brigades internationales.
Le groupe bulgare de combattants faisant partie de
l’organisation « Francs-tireurs et partisans français » (F.T.P.F.)
s’est distingué par un certain nombre d’actions audacieuses — je
ne parle que de la région parisienne ! — contre les occupants
hitlériens : incendie des garages des rues Bolivar et Laborde ;
mise à feu de l’atelier mécanique du boulevard Aristide Briand
dans la banlieue de Montrouge ; attaque à main armée contre
une patrouille fasciste rue Jean Jaurès ; placement d’une
machine infernale sous un bus avec des officiers et des soldats
hitlériens à la gare de la porte de la Villette ; attentat à la

10
bombe d’une compagnie hitlérienne dans les escaliers du métro
Jean Jaurès et autres actions similaires.
Dans toutes ces actions, qui ont atteint leur apogée, lors de
l’insurrection de Paris, en août 1944, le groupe bulgare de
combattants a non seulement fait preuve de courage, mais il a
également prouvé qu’il pouvait mener à bien ses tâches,
assurant toujours le retrait réussi de tous ses combattants.
En 1942 et 1943, j’étais en contact permanent avec le
camarade Boris Milev, que je connaissais sous les pseudonymes
de Charles et Gaby, commissaire politique des groupes
d’émigrés combattants de diverses nationalités dans la région
parisienne. J’ai gardé de lui le souvenir d’un leader doté d’une
vision claire et d’un sens aigu des responsabilités dans
l’accomplissement de tâches à caractère politique et militaire. Le
camarade Milev a rendu de précieux services à la Résistance
française, au sein de laquelle il a fait preuve de dévouement et
de courage prouvant qu’il était un excellent organisateur.
À première vue, la Résistance semble appartenir au passé, à
l’histoire vécue. Mais elle est toujours présente et efficace contre
les ennemis constants de l’Humanité - le fascisme et la guerre.
Elle est le contenu, l’esprit, la philosophie du comportement
humain face aux problèmes modernes. Hier, la Résistance
signifiait un combat contre la peste brune, qui menaçait
l’existence de la civilisation, de la liberté, du progrès social.
Aujourd’hui, la Résistance est nécessaire pour mettre un terme
au cours effréné des armements, à la tendance au retour des
jours sombres de la guerre froide, à la multiplication des foyers
militaires à la surface du globe. Aujourd’hui, la Résistance
signifie vigilance et détermination pour préserver la paix dans le
monde.
Des livres comme « Pages » de Boris Milev, sont utiles non
seulement parce qu’ils rappellent une époque héroïque, ravivent

11
la mémoire de ses combattants et la victoire des nations sur
l’hitlérisme, mais aussi parce qu’ils gardent vigilants des
partisans de la paix et unissent les nouvelles générations de tous
les pays, avec les idées de l’internationalisme pur.

Colonel HENRI ROL-TANGUY

Grand-croix de la Légion d’honneur,


Compagnon de la Libération. ∗

CHAPITRE PREMIER

ENFANCE

Église. Une église ordinaire, comme beaucoup, érigée


dans la capitale. Plus précisément, l’église du jardin des Trois
Puits.
Dimanche matin. Les fidèles, en tenue de fête, se tiennent
debout et écoutent la liturgie, célébrée par Krapchanski, le
pope populaire du quartier. Lorsque la liturgie est terminée,
les visiteurs ne partent pas. C’est le moment pour certains de
partager soucis et chagrins ; pour d’autres d’échanger sur les
nouvelles du quartier ou de parler à leurs amis ; pour d’autres
encore — juste de bavarder.


Membre permanent du Comité central du Parti communiste français depuis 1944,
membre des Brigades internationales, commandant, chef de l’insurrection
parisienne en août 1944 et considéré comme le « libérateur de Paris ». Le titre le
plus élevé de France lui a été décerné :
« Compagnon de la Libération ». À l’occasion de son 70ème anniversaire, il a été
décoré de l’ordre de l’Amitié des peuples par l’Union soviétique.
12
Un tel dimanche matin, deux femmes se sont rencontrées
— camarades de classe, amies. Toutes deux du même âge.
L’une, Nushka, avait atteint la troisième année du lycée et
avait donc une nette supériorité intellectuelle sur son amie,
Héraklia, qui n’avait étudié que jusqu’à la quatrième année.
L’ « intellectuelle » Nushka regarda fixement le pleurnichard
agrippé à la jupe de sa mère et prononça ces paroles d’oracle :
« Haro, je ne connais pas tes autres enfants, mais celui-ci,
fais-y bien attention. Il a une étoile sur le front. »
Cet enfant, c’était moi.
Ignorant ma vocation d’ « étoile », j’ai connu la vie des
enfants du quartier pauvre des Trois Puits. L’été, je jouais
pieds nus à toutes sortes jeux : un, deux, trois, soleil ; saute-
mouton ; long âne ; esclaves ; voleurs ; billes ; osselets.
L’hiver, je portais des sabots. Mes pieds, grandissant à
volonté, se transformaient en grosses pattes, ignorant la
douceur et l’inconvénient d’une quelconque chaussure. Pour
la première fois, quand j’avais treize ans, mes pieds sont
entrés dans un moule. Lorsque j’ai mis les galoches usées de
mon riche cousin Petko, des ailes m’ont poussé, je me suis
senti au septième ciel. J’ai couru jouer au « long âne » dans la
cour de l’école primaire voisine des Frères Miladinovi. Ce
n’était pas un jeu, mais une série de violentes explosions de
joie et de bonheur.
De tels moments étaient l’exception. Quelque chose
comme un dessert copieux après une soupe aux haricots
maigres.
Avant même mes treize ans, ma tête et mon dos en ont vu
beaucoup et ont souffert. Un sac à la main, je courais après les
galiotes1 à charbon qui piétinaient les pavés du boulevard

1. Galiotes : chariots en bois à deux grandes roues, tirés par un cheval.


13
Ferdinand. Je courais, espérant tirer un bon profit de la vente
des petits morceaux de charbon qui tombaient par les
interstices des crêtes. Les meneurs de galiotes, parfois
généreux, me lançaient une plus grosse boule. Mais il arrivait
que je saute habilement sur les crêtes, et derrière le dos du
conducteur au cœur dur, je jetais rapidement au sol les
morceaux qui me tombaient sous la main. Bien sûr, il y eut
des moments où j’ai payé cher ces raids illicites. Dans ces
moments-là, non seulement mon oreille était tordue jusqu’au
sang, mais le fouet de la charrette était impitoyablement
enroulé autour de mon cou et de mes pieds nus.
Le jour de marché, et pas seulement ce jour-là, je fuyais
l’école pour porter des achats des dames fortunées.
Lorsque je suis devenu rédacteur en chef d’un quotidien
et d’un hebdomadaire littéraire dans les années 1930, je
tapotais souvent l’épaule des petits vendeurs de journaux et
leur caressais les cheveux, emporté par les souvenirs de la
période où j’étais leur confrère. Dans ces moments-là, je me
voyais courir follement le long du boulevard Dondukov et
crier de toutes mes forces, à m’en briser la voix : « Le journal
Dnevnik, dernières nouvelles : l’éclipse solaire et la fin du
monde ; Kaiser Wilhelm — incendiaire de la guerre
mondiale. »
Désormais, les courses se déroulent dans les stades. À
cette époque, les participants à de véritables courses étaient
les centaines de vendeurs de journaux qui, comme un
troupeau libéré de l’imprimerie des journaux Utro et Dnevnik,
se précipitaient sur le boulevard Dondukov pour être les
premiers à atteindre la place devant le café Panah, sur le site
de l’actuelle commission d’urbanisme. C’était le carrefour le
plus bruyant et le plus fréquenté de la capitale. L’assaut de
l’essaim de vendeurs de journaux était un spectacle attendu,

14
non seulement des acheteurs, mais aussi des personnes de la
haute société attablées au café, ainsi que des dames de la
confiserie Rosa voisine. Les petits vendeurs de journaux
considéraient la place, un terrain propice à la vente, comme
libre. Alors, le cœur battant, ils cherchaient à arriver au moins
une minute avant les autres. Certains d’entre eux, « plus
âgés », comme Toushé, Kyoseto et d’autres, n’étaient pas du
même avis. Ils croyaient avoir le monopole de l’endroit et
donnaient brutalement des coups de poing et de pied aux
contrevenants mineurs de la place, arbitrairement occupée.
C’est ce mélange d’appels publicitaires, de cris, de scènes de
coups de poing et de coups de pied qui enchantait le public :
commerçants, militaires, fonctionnaires, escrocs, intellectuels.
Plus d’une fois, j’ai été jeté comme un chiffon du fond du café
de quelques coups de pied puissants. Je pleurnichais, je
pleurais, je reniflais, et puis je descendais par la rue Serdika
jusqu’au café Splendid, j’y entrais et si j’arrivais à vendre cinq
ou six journaux, je me sentais heureux. Je visitais les
restaurants bruyants Zdrave et Paris — près de l’actuel
cinéma Tserkovski — et je passais le plus clair de mon temps
au café-restaurant Odéon1 de la rue Tsar Siméon, à écouter
des musiciens, violonistes et chanteurs étrangers. Il arrivait
que je reste émerveillé pendant des heures. À ces moments, je
me voyais comme un grand violoniste avec une chevelure
bien fournie et une barbe, bien que je n’aie même pas appris à
jouer de l’ocarina.
Parfois, au risque d’être expulsé, je me faufilais dans la
brasserie Battenberg, qui était du côté Est de la place de
l’église Saint-Georges, aujourd’hui classée monument
historique, au centre de la capitale. Le célèbre vendeur de

1. Maintenant restaurant Gambrinous.

15
journaux Daskala, qui avait le monopole de cette brasserie
était remarquable pour trois raisons : il était orné de toutes
sortes d’insignes en fer-blanc, fer et carton ; sa voix
ressemblait à une trompette de Jéricho, aussi métallique
qu’enrouée ; il essayait de donner un rythme poétique à ses
cris :
« Je vends Pryaporets, Zname et Narodni prava. Achetez
Bulgaria dépourvue de bois. »
Il entrait dans l’imprimerie Mir de la rue Bacho Kiro et
demandait :
« Hé, vous, ce coffre
n’est-il pas en trop ? »
Ou alors, en se promenant autour des tables du
Battenberg, il fumait du « muftajian » et prononçait ces
mots :
« Laissez-moi voir, messieurs,
vos cigarettes
ne sont-elles pas très vieilles ? »
Et encore :
« Achetez Balgaran,
pour un galagan1. »
Il paraît que quand j’étais très jeune, j’aimais chanter. Les
gens autour de moi semblaient aimer ma voix. Peut-être que
cette fascination a libéré l’imagination religieuse de ma mère
qui a commencé à nourrir l’espoir de voir un jour son Borko
sur un trône religieux. Et pourquoi rêvait-elle que son fils se
consacre à l’Église ? Vingt ou trente ans plus tard, elle m’a
avoué qu’elle s’était secrètement crue une grande pécheresse
et qu’elle espérait la rédemption dès lors que son fils
deviendrait serviteur de Dieu. On peut juger d’après sa vie

1. Galagan (ou gologan) : pièce de monnaie de 10 centimes, du roumain. Note du


traducteur.
16
quelle pécheresse elle fut : elle épousa un très beau garçon,
qu’elle n’aimait pas vraiment, donna naissance à cinq enfants,
ce qui signifiait cinq bouches à nourrir ; le père frivole et
irresponsable délaissa les enfants qu’il avait conçus. La jeune
mère, alors que son aîné avait douze ans et que le plus jeune
de ses enfants était encore un bébé portant des couches,
commença par vendre sa robe de mariée. La dot devint
bientôt du pain rassis et du babeurre, insuffisants pour
satisfaire les solides appétits des enfants en pleine croissance.
Plus tard, elle travailla comme femme de chambre pour des
parents riches, comme femme de ménage aux bains féminins
de la ville et à l’Institut cartographique. À la maison, elle
nettoyait, cuisinait, lavait, reprisait et s’occupait en même
temps de sa mère et de son frère, avec qui nous vivions. La
jeunesse de cette femme, la plus belle de ses amies, se déroula
dans une chasteté forcée et avec des passions refoulées. Avec
son travail dans des maisons et des institutions étrangères,
ajouté à ses besognes nocturnes insupportables à la maison,
elle a soutenu deux des enfants, dans les conditions d’alors,
pour leur permettre de terminer leurs études secondaires. Une
pécheresse ? Une cruelle croyance religieuse a réussi à
convaincre cette sainte terrestre, que sa vie dure était une
punition pour les péchés commis soit par elle, soit par ses
proches.
L’espoir de vouer son fils à l’Église s’est particulièrement
manifesté lorsque le pope le plus respecté, Krapchanski, s’est
intéressé à la voix de son Borko. Le prêtre habitait rue
Osogovo, juste en face de chez nous, et il écoutait des
chansons folkloriques et religieuses, que nous chantions
parfois en chœur, parfois séparément.
En mon absence, le prêtre s’est arrêté chez nous, a vu
l’environnement pauvre, s’est assuré de la piété de la famille

17
par les icônes et les lampes à huile accrochées aux murs et a
demandé de lui donner le garçon — c’est-à-dire moi — comme
serviteur dans l’Église. « S’il est sage, nous l’enverrons au
séminaire », a promis l’invité de haut rang. Dans l’imaginaire
de ma mère, les miracles naissaient comme des mirages de la
future vie honorable de son enfant : couronnes d’or, robes à
revers, discours de chaire, la convoitise des voisines, la joie
cachée de la mère. Pas de sa bouche, mais de son cœur, le
consentement et la promesse au pope sortirent.
Le soir, j’ai été très surpris. Sans que l’on soit dimanche,
les haricots vivaces sentaient la frite et la menthe, et le yaourt
n’était pas très dilué. À la première bouchée, ma mère, avec
un sourire épanoui et visiblement émue aux larmes, m’a parlé
de la visite de l’après-midi et de l’invitation importante.
— Peut-être que c’est là ta chance. Que Dieu t’accorde sa
miséricorde et t’offre le bonheur.
Maman m’a serré dans ses bras, m’a embrassé
chaudement et m’a averti qu’elle allait réchauffer l’eau pour
me laver dans la baignoire.
— Que tu sois propre demain, tant mentalement que
physiquement.
Je me suis rendu à l’église bien habillé, même avec de
vieux vêtements et des sandales en bois. Le clerc m’a
immédiatement conduit chez le prêtre. Le pope Krapchanski
somnolait sur une chaise à l’autel. À moitié éveillé, il a
demandé :
— Ah, c’est toi ? C’était quoi déjà ton nom ?
— Borko.
— Très bien, Boré. Viens ici et lis-moi cette ligne.
Le pope ne m’a pas donné le livre, mais l’a juste présenté
à mes yeux. Un autre garçon de 11 à 12 ans pourrait échouer à
cet examen. Les lettres étaient en slavon d’église. Seule ma

18
curiosité précoce pour les manuels de ma sœur, qui étudiait
l’ancien alphabet bulgare, m’a sauvé de l’échec. J’ai lu la ligne
avec une légère hésitation. Le pope m’a demandé de
continuer. C’est comme ça que je suis arrivé aux quatrième et
cinquième lignes. Le vieil homme barbu m’a pincé la joue et a
dit :
— Assez. De toute évidence, tu apprendras à bien lire.
Maintenant, tu vas me regarder et m’écouter lire, puis tu feras
la page entière tout seul. Ce livre s’appelle l’Apôtre. Il est
généralement lu par un diacre, c’est-à-dire par un jeune
prêtre. Mais je vais t’essayer aussi, si tu m’écoutes.
Instinctivement, j’ai baisé la main du prêtre.
— Je vais écouter, Père.
Le vieil homme a aimé la spontanéité du geste. Il m’a pris
sur ses genoux et m’a donné des instructions :
— Écoute maintenant pendant que je lis et je module ma
voix. Ici, dans l’église, on lit et on chante. Écoute. Ensuite, tu
répéteras.
Le pope a effectivement modulé sa voix dans différentes
gammes.
— Maintenant à toi d’essayer. Lentement, prends ton
temps. Il est important, en t’écoutant lire, que les fidèles
pensent qu’il s’agit de chants d’Église.
Les débuts ont été un succès. J’ai ajouté de nouvelles
courbes et respirations au mot « Seigneur », ce que mon
professeur aimait beaucoup. Il me caressa à nouveau les joues
et me tapota à nouveau l’épaule...
Le troisième jour, j’ai lu l’Apôtre aux fidèles silencieux en
présence de ma mère agitée. Soit ma voix tordait les aigus,
soit elle baissait en baryton. Les fidèles étaient satisfaits. Ma
mère en larmes pouvait à peine remercier les félicitations des

19
voisines : «— Qu’il soit vivant et en bonne santé, félicitations,
Haro ! »
L’artisanat de l’Église a duré plus de trois mois. Cela s’est
avéré rentable et facile. Les sous sont devenus nombreux :
trois ou quatre en semaine et cinq les dimanches.
Tout allait bien, ce qui ne voulait pas dire qu’un million
de choses ne troublaient pas mon âme d’enfant. Le jour de la
fête de Yordan est arrivé. Nous sommes allés bénir les fidèles.
Le pope entrait dans les maisons, et encore à la porte,
balbutiait sa bénédiction, trempait une poignée de buis dans
le seau d’eau bénite, aspergeait les murs et les gens, et se
retirait rapidement. Les arrosés payaient pour la visite
mouillée en jetant parfois beaucoup d’argent dans le seau :
des sous et des pièces d’argent de cinquante centimes. J’étais
très tenté de transférer un sou ou deux du fond du seau d’eau
bénite dans ma poche, mais la peur du péché et l’espoir d’une
bonne récompense après le marathon dans le froid matinal de
janvier m’empêchaient de « pécher ». Cependant, mes
sentiments n’étaient pas tout à fait clairs. Je regardais le pope
fouler hardiment les rues et les cours enneigées avec ses
hautes chaussures chaudes en galoches russes et je l’enviais.
Et comment ne pas l’envier, alors que je boitillais à sa suite en
sabots dans le froid et que je portais le seau de cuivre à mains
nues ! Laissons de côté la forte impression que j’ai ressentie
lorsqu’au milieu de la visite j’ai vu le pope s’arrêter, mettre la
main dans le seau, en sortir l’argent réuni et le placer dans la
poche cachée de sa robe.
À midi nous retournions à la maison du curé. Le prêtre
enleva ses galoches et ses souliers, enfila de hautes pantoufles
de feutre, suspendit sa robe et son couvre-chef, mit un bonnet
rouge sur sa tête et entra dans une cuisine spacieuse plus
grande que la pièce où nous vivions — ma mère, ma sœur et

20
mes quatre frères. Mes yeux de garçon affamé fixaient le
grand plateau rempli à ras bord de boulettes de viande frites.
̶ Nous avons fait du bon travail. Avant de te sécher à la
maison, tu vas faire un travail pour moi. Tiens ces deux
bouteilles. Tu vas les donner à Lazo le tenancier, au coin
d’Opalchenska et de Pirotska1. Tu lui diras que c’est moi qui
t’envoie. Qu’il remplisse les bouteilles de vin de ton grand-
père Krapchanski. Mais tu seras prudent. Tu porteras les
bouteilles sous le manteau aussi bien à l’aller qu’au retour.
Quand tu parles à ton oncle Lazo, que personne ne t’entende !
Je restai debout pétrifié. Je n’en croyais pas mes yeux et
mes oreilles. Je suis parti comme dans un rêve. Cachant les
bouteilles, enfilant mes pieds gelés dans les lanières des
sabots, je partis pour la fameuse brasserie-auberge. Une vive
curiosité m’obligea à me presser.
Les consignes ont été respectées jusqu’au bout.
L’aubergiste, célèbre dans le quartier pour sa grosseur et sa
voix rauque, a seulement demandé : « Pourquoi le pope n’est-
il pas venu ? » puis il m’a demandé d’attendre dans la cour.
Le tonton est descendu à la cave et au bout d’un moment il a
fourré les bouteilles pleines sous mon manteau.
Ma curiosité a été entièrement satisfaite. Le pope prit les
bouteilles, les dirigea une à une vers la lumière de la fenêtre,
versa le vin rouge dans un grand verre d’eau et l’avala
avidement. Mes yeux se sont écarquillés et ont commencé à
aller des bouteilles au verre et de l’assiette pleine de boulettes
de viande frites à la bouche de grand-père pope, si bien qu’il
s’est senti un peu mal à l’aise.
— Ma tension artérielle est basse et les médecins me
recommandent de manger plus de viande et de boire un verre

1. Maintenant Jdanov.
21
de vin au déjeuner. Et tu vas prendre quelques boulettes de
viande. Même si c’est vendredi et que l’on doit être à jeun. J’ai
parlé à grand-père Dieu et je t’autorise. Tu n’as pas de
tension, mais tu dois croître, grandir et me remplacer.
Toujours sous le choc, j’ai reçu ma récompense de trente
centimes en petites pièces, j’ai accepté deux ou trois boulettes
de viande enveloppées dans un journal et j’ai murmuré que je
rentrais à la maison me sécher.
Maman m’a déshabillé, m’a frotté et m’a interrogé, mais
elle est tombée sur un silence inhabituel de la part de son fils
bavard.
— Laissez l’enfant. Tu ne vois pas qu’il est gelé ? trancha
grand-mère, donnant au novice de l’Église excité le temps de
réfléchir. Jusqu’au soir, j’étais complètement déçu par les
serviteurs de Dieu. Les actions cachées et les mensonges du
pope Krapchanski avaient balayé ma foi fragile. « Il ne peut
pas y avoir de Dieu s’il tolère de mentir en son nom et d’être
servi par de tels escrocs », ai-je conclu.
J’aimais beaucoup ma mère, et pour ne pas la chagriner,
je n’osais pas lui parler de ma grande découverte. Je n’ai pas
fait preuve de la même retenue envers ma sœur Nadia, de
trois ans mon aînée. Je lui ai tout raconté, du début à la fin.
Ma sœur n’a pas dit un mot pendant au moins cinq minutes.
Comme toutes les filles, elle a commencé à tordre le bout de
son tablier d’école en satin et à se mordre la lèvre jusqu’au
sang. Puis elle a fondu en larmes.
— C’est effrayant, effrayant ! Et comment maman va-t-
elle vivre sans croire ?
— Nous ne lui dirons rien. Elle est âgée (elle n’avait que
45 ans). Elle continuera de croire.
— Et nous, qu’est-ce qu’on va faire ?
— Nous croirons à nos yeux, en nous-mêmes.

22
— Comment en nous-mêmes ?
— Comme ça, toi à moi, moi à toi. L’important est de ne
pas mentir et de ne pas se mentir. Il faut se dire la vérité.
— À l’Église, les popes disent la même chose.
— Et nous allons à l’école et en savons plus que les popes.
La conversation secrète avec ma sœur s’est terminée par
un serment : ce soir je vais tomber malade, je vais me coucher
tôt, j’irai à l’école le matin, j’aurai encore mal l’après-midi et
je ne pourrai pas lire l’Apôtre.
Le prêtre s’intéressa à la santé de son novice, ma mère
s’excusa et promit innocemment de m’amener elle-même à
l’église. Le jeu dura trois jours. Le bavardage féminin de ma
sœur n’a pas duré plus longtemps. Elle a trahi ma déception
devant notre mère et a sympathisé naïvement avec moi. Cette
solidarité sentimentale a approfondi le drame de ma mère :
soudain deux enfants s’écartent du droit chemin et tombent
dans les filets de Satan !
Grand-mère, fille de pope, sans illusions sur le caractère
terrestre des ministres de l’Église, a condamné :
— Zorla güzellik olmaz 1. Si l’enfant ne veut pas, il ne doit
pas être forcé. Maintenant qu’il continue d’aller à l’école. Et
c’est là-bas qu’il doit chercher le salut de notre situation.

1. Du turc. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.


23
CHAPITRE DEUXIÈME

LA PREMIÈRE ARRESTATION

Comment j’ai obtenu mon diplôme d’études secondaires


et en plus le département semi-classique, je n’en sais rien. Au
lycée, je faisais beaucoup de choses sauf pour mes cours. Je ne
me souviens pas et je ne peux pas non plus établir quand, où
et à quelle occasion je suis tombé amoureux de l’art théâtral,
car j’ai commencé à réciter divers poèmes et presque tous les
soirs à assister à des représentations debout du Théâtre
national. Parallèlement à la passion théâtrale, un très fort
intérêt pour la lecture s’est éveillé en moi, pour toute sorte de
littérature, intérêt dont, soit dit en passant, je ne me suis pas
encore aliéné malgré mon âge avancé.
Au lycée, je suis devenu célèbre en tant que récitant.
J’étais invité aux fêtes scolaires et aux matinées littéraires ; je
participais au cercle théâtral de la société littéraire P. K.
Yavorov avec mon ami d’enfance Petar Hristov, également
captivé par les lumières de la rampe de scène et interprète
incomparablement meilleur des poèmes de Pencho Slaveykov,
P. K. Yavorov, Adam Mickiewicz et autres.
Nous étions jeunes, nous rêvions de nous consacrer au
théâtre. Mais les temps étaient turbulents et ils ont brûlé
cruellement nos rêves.
Avant que mes vingt ans ne sonnent, j’ai vécu ma mort
pour la première fois. Après cette première rencontre, la mort
m’a traqué plus d’une fois. Il y avait même des moments où
elle était ma compagne quotidienne. J’ai senti le souffle de
son aile, j’ai senti comment chaque nuit pouvait être la

24
dernière pour moi et comment à chaque jour levant, le ruban
du voyage de ma vie pouvait être coupé avec le couteau du
bourreau.
Dans la malheureuse et héroïque année 1923, j’ai vécu ma
première aventure sérieuse. La capitale traversait des jours
agités. Les forces du « bloc noir » dressaient habilement le
Sofiote moyen contre le gouvernement démocratique
d’Alexander Stamboliiski. Ils profitaient de certains extrêmes
erronés de la théorie du rôle hégémonique de la campagne
dans son ensemble, pour les citoyens-parasites, également
sans distinction de classes, pour compromettre le pouvoir aux
yeux des habitants de Sofia. Les excès anarchiques fréquents,
meurtres de gardes, braquages de banques et de magasins,
enlèvements d’enfants de familles aisées et autres ainsi que la
répression policière qui s’ensuivit, tendaient dangereusement
les liens entre le gouvernement et les habitants de la capitale.
Bien souvent des agents ou des gardes interpellaient les
citoyens pour vérifier leur identité, pénétraient dans les cafés,
restaurants, pâtisseries et troublaient la tranquillité des
citoyens, eux, les forces de l’ordre.
Un soir de juin, mon ami Petar Hristov et moi, nous
faisions notre promenade habituelle du quartier des Trois
Puits, toujours aussi plongés dans des discussions
philosophiques-littéraires-théâtrales. Des grondements forts
et fréquents ont interrompu notre promenade et nos
conversations. Des gens effrayés nous ont dépassés en
courant, des cris de « Arrêtez les assassins », des rideaux de
fer se baissaient bruyamment, des portes se fermaient. Je me
suis précipité chez moi et j’ai appris par les voisins ce qui
s’était passé : près du coin de la rue Pirotska et de notre rue
Osogovo, des anarchistes avaient tiré et tué deux gardes dans
le restaurant de Lozan le Gros. J’ai accueilli l’information

25
comme l’un des phénomènes quotidiens de la capitale, j’ai
mangé rapidement et j’ai commencé à travailler avec mon
auteur préféré Przybyszewski. Il y avait une loi établie dans la
famille : quand je lisais, tout le monde devait se taire. Ce soir,
les esprits avaient été réveillés par les grondements à
proximité, grand-mère mourait d’envie de commenter à haute
voix l’accident. À plusieurs reprises, ma demande de
« silence » s’est estompée sans réponse jusqu’à ce que grand-
mère explose :
— Le monde, il se bat, il va se tuer comme des gitans, et
toi tu relire et tu relire.
— Même si je ne lis pas, les gens vont encore s’entre-tuer,
ai-je dit.
— Alors, au moins, parles-nous à quoi tu bousilles tes
yeux ? demanda-t-elle curieusement.
— Je lis, grand-mère, à propos de l’homme fort.
— Eh, alors, qu’est-ce que faire ton homme fort ? Et que
fabrique cet homme fort ?
Je relisais, peut-être pour la troisième fois, cet ouvrage
sensationnel de l’auteur polonais à la mode et à ma grande
horreur je constatais que je n’étais pas capable d’expliquer à
ma grand-mère qui et ce qu’était l’homme fort. La raison était
simple : moi-même, je ne comprenais pas l’image du
protagoniste. J’ai eu recours à des phrases sonores et creuses
sur l’universalisme de la volonté, sur le rôle transformateur
de la musique, sur le rêve d’un orchestre mondial avec un
chef d’orchestre mondial qui, avec sa puissante interprétation
de la nouvelle musique, révolutionnera les esprits en effaçant
le moisi du mal et en faisant briller le bien comme le soleil.
— Je n’ai rien du tout pas compris. Maintenant, écouter
cela que je vais te dire, au moins que tu savoir ce que dire la
vie, pas les livres. Un homme fort est celui qui résister à

26
l’argent, mais à beaucoup d’argent, qui n’est pas séduire par
une femme, mais pas aussi vieille que moi, mais magnifique
comme l’aube, qui ne succomber point du tout au pouvoir,
mais à un grand pouvoir. Celui qui sortir immaculé des trois
fléaux il s’appeler un homme fort.
J’ai vite oublié les pensées et les images vagues de
Przybyszewski, mais toute ma vie je me suis souvenu de la
sagesse populaire de ma grand-mère.
Le lendemain matin, à 6 heures, un garde est passé de
maison en maison pour délivrer un ordre strict : « Tous les
habitants de la rue Osogovo doivent se présenter à la
succursale du IIème commissariat à 8 heures avec leurs billets
d’adresse. » Lors d’une courte réunion de famille, nous avons
décidé : la mère, la sœur, l’oncle et le frère aîné vont
travailler ; pour le frère illégal Anastas1, la carte d’adresse ne
sera pas présentée. Tous les autres billets d’adresse seront
apportés par Borko, le chômeur, bien qu’à ce moment-là je
me préparais durement pour un examen dans les studios de
Lyudmil Stoyanov, Issac Daniel et Dobri Nemirov.
Ayant enfilé ma chemise noire col officier, je pris sous le
bras la collection Insomnies de P.K. Yavorov et la collection
Éclairs de poésie de Georgi Bakalov, j’arrivai le premier de mes
voisins à la succursale du commissariat rue Nishka. Mon
intention était d’en finir avec les billets le plus tôt possible
afin d’avoir suffisamment de temps pour répéter dans le parc
Boris2.
À 8 heures précises, j’ai frappé à la porte du chef. Aucune
réponse n’a suivi. Au bout d’un moment, un garde est sorti du
bureau et a annoncé que l’huissier n’était pas là et que les

1. Il s’était évadé de la prison de Sofia, où il purgeait une peine d’anarcho-


communiste.
1. Maintenant Parc de la Liberté.
27
citoyens devaient attendre. Quelques minutes plus tard, le
même gardien est revenu au bureau avec un verre d’eau
chaude. J’ai essayé de lui parler poliment, mais il était réticent
à engager la conversation. Et à l’intérieur du bureau, il y avait
manifestement un homme qui bougeait — des pas pouvaient
être entendus, des objets bougeaient. J’ai encore insisté. Pas
un bruit, si ce n’est quelques voisins du quartier qui
conseillaient de ne pas insister et de s’accommoder de la
situation. Le point culminant de la moquerie des citoyens
était la présentation d’un plateau à l’huissier avec du thé, du
beurre et des biscuits. Je n’ai pas pu le supporter : j’ai frappé
fort à la porte et j’ai laissé échapper ma voix pour être
entendu.
Et je m’adressai aux voisins de quartier avec ces mots :
— Les heures de travail sont pour le travail, pas pour le
petit-déjeuner.
La tête d’un garde s’avança :
— Entrez dans l’ordre — Et pour plus de poids, il a ajouté :
— Numéro un.
Derrière la table était assis l’huissier — les joues roses et
les yeux rouges. Devant lui — le petit déjeuner inachevé. De
côté, un rasoir et le verre d’eau savonneuse.
— Nous n’avons pas le droit de déjeuner, n’est-ce pas,
jeune homme ? demanda le chef endormi.
— Je n’ai pas dit une telle chose. Mais puisque vous
commencez le contrôle à 8 heures, vous devriez prendre votre
petit-déjeuner avant cette heure.
— Et si j’avais travaillé toute la nuit ?
— Alors appelez-nous quand cela vous convient.
— On dirait que tu en sais beaucoup.
Pendant ce temps, l’huissier regarda les billets d’adresse.
— Qui est ce Georgi Tashkov ?

28
— Mon oncle.
— Où est-il maintenant ?
— Il est allé au travail.
— Où ?
— À la Cour de cassation.
— Et Héraklia Mileva ?
— C’est ma mère. Elle est partie, avant que le garde ne
vienne chez nous. Elle est femme de ménage aux bains
publics.
— Eh bien, cette Anastasia Tashkova. Quel est ton lien de
parenté avec elle ?
— C’est ma grand-mère.
— Pourquoi n’est-elle pas venue ?
— Parce qu’elle est très âgée, 75 ans.
— J’ai ordonné à tous les habitants d’Osogovo d’apporter
eux-mêmes leurs billets d’adresse. Va chercher ta grand-
mère !
— Ceci est absurde. Elle est analphabète et a du mal à se
déplacer.
— Si elle est alitée, tu l’amèneras sur ton dos.
— Il est inutile de soupçonner une criminelle en elle.
— Je n’en doute pas, je recherche des criminels et il est de
mon devoir de les attraper.
Soudain, l’huissier se leva, regarda la haute taille, les
cheveux ébouriffés et la chemise noire, de ce qu’il pensait,
être un jeune homme qui pense beaucoup, et me jeta au
visage :
— Où étais-tu hier soir lors de l’attaque ?
En toute innocence, j’ai dit la vérité.
— Dans la rue.
— Quelle rue ?

29
— Sur Pirotska jusqu’à la rue Morava. Dès que j’ai
entendu les grondements et vu que les magasins fermaient,
j’ai décidé de rentrer chez moi.
— Alors, tout le monde s’enfuit de la rue Osogovo et toi tu
coures dans la direction opposée ? N’est-ce pas ?
— Pour rassurer ma mère.
— Quels livres portes-tu sous le bras ?
— Regardez-les !
Pendant que le patron parcourait les livres, j’ai annoncé
que j’apprenais certains poèmes des livres, que je perdais un
temps précieux maintenant parce que mon examen était cet
après-midi, et ainsi de suite.
— D’accord, d’accord — marmonna l’huissier. — Alors, tu
lis Georgi Bakalov, le communiste... Éclairs de poésie.
— Ce n’est pas son livre, mais une collection d’œuvres
d’auteurs de renommée mondiale.
— Et ce Peyo, et lui aussi est-il connu dans le monde
entier pour ne pas pouvoir dormir, alors il griffonne pour ses
« In-som-nies » ?
— C’est Yavorov, le plus grand poète bulgare après Botev.
— Allez. À la bonne heure, maintenant tu fais intervenir
l’anarchiste Botev.
Puis en me regardant une fois de plus depuis les sandales
en bois, les pieds nus, aux cheveux luxuriants, l’huissier se
tourna vers le garde :
— Tsanko, tu l’emmèneras au quartier général, rue
Sofronii. Prends ton fusil et s’il s’éloigne de plus d’un mètre
de la lame du couteau, tu tires.
J’ai protesté en vain et prévenu naïvement l’huissier qu’il
répondrait parce qu’il détenait arbitrairement un citoyen
bulgare innocent.

30
Des voisins ont réussi à me chuchoter : « Nous allons
appeler à la maison. Attention à ce qu’ils ne t’arrangent pas
en chemin une tentative de fuite. »
Nous avons marché le long de la rue Nishka. La route
vers la rue Sofronii me semblait longue et déserte. Ce n’est
qu’occasionnellement qu’un enfant ou une femme avec des
provisions traversaient la rue. Je marchais consciemment
lentement, si lentement qu’à plusieurs reprises le garde a
menacé de me toucher avec le couteau si je continuais à être
trop près.
— Je ne sais pas comment marcher. Tu es derrière moi.
C’est à toi de mesurer la distance.
— Tais-toi. Parce que quand je vais te prendre comme
cible, tu vas voir qui commande ici. Marche et ne réfléchis
pas.
Et comment ne pas réfléchir ? C’était la première fois que
j’avais de tels ennuis. Diverses peurs et pensées
apparaissaient et s’entrelaçaient dans mon esprit. Des années
supposées de paix, mais dans les rues de Sofia presque chaque
jour des grondements, des arrestations, des embuscades, des
contrôles. Ne suis-je pas victime d’une malheureuse
coïncidence, qui finira qui sait comment...
Ils ont pris mes livres, mon mouchoir et mon cahier avec
des citations littéraires et des mots étrangers. J’ai été poussé
dans le sous-sol du bâtiment intérieur du commissariat. Sol
nu et humide en terre. Odeurs de moisissure et d’excréments
humains. Gribouillages sur les murs de figures féminines dans
des poses cyniques. Toutes sortes d’inscriptions, la plupart
provenant d’analphabètes...
Mes pensées s’agitaient entre l’anxiété de ma mère et
l’examen de l’après-midi ; j’ai entrevu l’image de Flora, mon
premier amour platonique, camarade de classe.

31
Soudain, ils ont déverrouillé la porte du sous-sol et m’ont
emmené dans une pièce de taille moyenne. Un jeune homme
en civil et l’huissier de la préfecture étaient assis.
— Où étais-tu hier soir ? demanda le civil.
— J’ai déjà expliqué à l’huissier. Il a probablement...
— Maintenant, c’est moi qui demande, pas l’huissier. Dis-
moi, où étais-tu lors du meurtre de deux de nos policiers en
uniforme ?
Je répétais la vérité sur le ton le plus sérieux. Le civil
sursauta. Il m’attrapa comme un tourbillon et me retourna
trois fois, me giflant et me frappant un nombre incalculable
de fois.
— Pourquoi pleures-tu, espèce de... Qu’est-ce qu’on t’a
fait pour que tu pleures ? Maintenant tu pleurniches, mais la
nuit dernière, tu as tiré.
Ce n’est qu’alors qu’une terrible illumination éclaira mon
esprit : « J’avais été choisi comme victime. » Effrayé par ma
situation désespérée, j’avais vraiment pleuré.
— Pourquoi ris-tu, espèce de vermine ? Tu fais pleurer
deux mères, tu tues leurs fils et tu ris !
Encore une danse de coups de poing et de pied, cette fois
non seulement sur le visage mais aussi sur la poitrine et le
ventre. Les pattes du policier s’écartaient et se détendaient,
mais en même temps, avec les talons ferrés de ses chaussures,
il marchait férocement plusieurs fois sur mes pieds nus. Du
sang coulait de mon nez, de ma bouche et de mes doigts de
pieds. Des pleurs secouaient tout mon être, je tremblais
comme un oiseau sans défense.
— Toi et le lait de ta mère tu vas avouer ! … j’entendais la
voix de l’huissier.

32
— Sortez-le pour que je ne le voie pas, parce que je
pourrais raccourcir les quelques heures qui lui restent —
ordonna l’agent civil.
Ils m’ont jeté au sous-sol jusqu’à 4 heures de l’après-midi.
Ils ont de nouveau déverrouillé la porte. Ils m’ont ramené de
nouveau chez le jeune civil et l’huissier.
— Tu vas te taire. Si tu dis un mot, nous ferons le tour de
la salle encore une fois.
Suite à cette remarque, l’enquêteur s’est tourné vers deux
hommes civils :
— Regardez attentivement et réfléchissez à ce que vous
direz.
Les gens m’ont regardé pendant une minute ou deux.
Courbé et ensanglanté, je me tenais comme un chien battu
contre le mur. Une commande m’est parvenue :
— Assieds-toi à cette table et allume cette cigarette.
— Je ne fume pas.
— On va voir. Fume, je te dis !
Les gens regardaient comment je ne savais pas tenir une
cigarette et comment je m’étouffais avec la fumée.
— Assez. Ramenez-le.
Une demi-heure passa. Nouvelle scène dans la même
salle. Il y avait maintenant le célèbre aubergiste Lozan et baï 1
Hristo Doukov — boucher aux halles et voisin du quartier.
— Est-ce-que vous le connaissez ? demanda le civil.
— On le connaît, il est de notre rue, répondit humblement
l’aubergiste.
— Si vous vous occupez de lui comme ça pendant encore
deux ou trois jours, il me sera difficile de dire que c’est le

1. Baï : père, compère, ancien. Note du traducteur.


33
meilleur garçon de notre rue, ajouta le grand boucher avec
audace, presque avec défi.
J’ai été renvoyé au sous-sol.
Les lèvres dorées de baï Hristo ! Ils m’ont ouvert la porte
de l’espoir. Je comprends — il y a une enquête ; il y a des gens
bons et honnêtes ; la vérité brillera. Un peu de réconfort se
répandit dans tout mon corps.
Le lendemain matin, le jeune fils de baï Hristo, âgé de
seulement 15 ans, a été amené au sous-sol. Raison : il avait
demandé à un gardien bien connu du commissariat de dire à
l’huissier que je ne savais pas tirer même avec un fusil de
petit calibre. Conclusion : il avait défendu le tueur, ce n’était
pas un hasard – allez ! en prison. D’autres citoyens,
probablement des clients de baï Lozan, sont également venus,
m’ont regardé, ont témoigné quelque chose d’inconnu et sont
partis. Le soir, ils emmenèrent à coups de pied Georgi Darev
dans le sous-sol. Il s’effondra au sol. Lors d’une perquisition
dans la rue, des agents lui avaient demandé s’il connaissait un
jeune homme, Boris Milev. Ignorant mon arrestation, Darev,
membre actif de la maison de quartier Hristo Botev, que je
fréquentais en tant que récitant, avait admis me connaître.
Nous avons été interrogés séparément. Le garçon de baï
Hristo a été battu et battu encore. Au sous-sol, il a avoué sa
peur :
— Ils m’ont traité de tueur, et ils vont probablement
m’éliminer aussi. Et pour vous, c’est déjà décidé. Ils m’ont lu
un journal. Lors des funérailles des gardes, un ministre a
prononcé un discours disant que les tueurs avaient été
capturés et seraient pendus. Ils voulaient que j’avoue que
j’étais avec vous à l’auberge et que j’avais tout vu.

34
Dans cette perspective, seule la puissance écrasante de la
jeunesse pouvait nous fermer les yeux et nous faire passer
une nuit sans rêves.
Le troisième jour a commencé par l’interrogatoire de
Darev, qui est étonnamment revenu sans blessure. À 5 heures
de l’après-midi, on nous a ordonné de faire nos valises. Les
livres m’ont été rendus. Nous avons été emmenés à la mairie
au coin des rues Maria Luisa1 et Kiril i Metodii. Dans un
grand bureau, derrière une grande table encombrée de
papiers, de journaux et de crayons, était assis le maire lui-
même : le visage enflé, allongé, les cheveux noirs, lissés. À ses
côtés — assis et debout — 10 à 15 agents civils. Tout au long
du chemin, un joyeux pressentiment m’excitait — nous serons
bientôt libérés, il y a des gens honnêtes, des aides invisibles.
Ma confiance en moi revenait, rien de mal ne pouvait
m’arriver comme à Aliosha Karamazov. Devant le maire et sa
suite policière dense, j’ai parlé avec sourire de notre accident.
Non seulement j’y ai indiqué ma place chronologiquement,
mais j’ai commenté ce qui s’est passé dans le sens que ce
n’était pas de notre faute si on leur avait donné les mauvaises
adresses ; les auteurs des adresses se sont moqués non
seulement de nous, les innocents, mais ils ont aussi trompé
leurs propres supérieurs.
L’interrogatoire dans le bureau du maire s’est terminé
mystérieusement. Le résultat n’a pas été annoncé. Le chef
ordonna :
— Emmenez-les au sixième commissariat. Demain, ils
répondront à la Sûreté d’État. Et vous — il se tourna vers nous
— vous avez toute la nuit à votre disposition. En tant que

1. Maintenant bd Georgi Dimitrov.


35
jeunes intelligents, je vous recommande de réfléchir et de dire
la vérité.
La même puanteur était présente dans le sous-sol du
sixième commissariat de la rue Serdika. Pour des raisons
inexpliquées, nous avons été placés tous les trois dans une
position privilégiée : nous étions séparés dans une petite
pièce relativement propre. Le sol — en bois. Les murs —
fraîchement peints. Dans la salle commune, la plupart étaient
des hommes, pour beaucoup des voleurs. Deux jeunes
femmes, probablement des prostituées, se disputaient avec un
jeune homme pour une place près de la fenêtre.
Une enseignante arrêtée, qui avait traversé les ordures du
harcèlement policier et perdu le contrôle de ses nerfs,
assourdissait la cour du commissariat avec ses cris. Dans le
chaos des mots, certains faisaient mouche : « Tueurs, rien ne
vous sauvera. Mon honneur abusé va vous aveugler ! »
Au bout d’un moment, ils ont fait entrer une personne
interposée. Il était censé être avec une joyeuse compagnie
féminine à la brasserie Zdrave. Un garde commença à lui faire
la morale puis il s’était impatienté, il l’avait frappé. Il serait
bientôt libéré car son oncle était général. Naturellement, il
nous a demandé de lui dire pourquoi nous étions détenus.
Tous les trois, nous avons décrit notre cas du mieux que nous
pouvions. L’agent nous a conseillés « amicalement ».
— Avouez ce dont on vous accuse avant d’être torturés,
avant que vos ongles de main et de pied ne soient arrachés,
que votre langue ne soit arrachée de votre bouche et que vos
tympans ne soient percés. Après, vous avouerez n’importe
comment, mais ce sera trop tard.
On a eu droit à une deuxième personne interposée. Il
portait une chemise noire col d’officier et avait une longue
barbe mal rasée. Au début, il m’a seulement interrogé et s’est

36
présenté comme un grand ami de mon frère Tacheto, que la
police recherchait comme évadé de la prison centrale1. En
substance, son « conseil » était le suivant :
— Demain la Direction de la Police mettra en marche tous
les appareils pour extraire la vérité, ils vous serreront la tête
dans un cerceau électrifié jusqu’à ce que le cerveau soit
atteint, ils vous courberont la taille sur un levier de fer pour
vous casser la colonne vertébrale, ils serreront dans un étau
en bois vos testicules, vos pieds nus seront collés à une plaque
de fer chauffée au rouge. Il n’y a pas de fin à leur torture. Eh
bien, avouez. Quand vous l’aurez fait, il y aura un procès. À
ce moment vous nierez tout et vous serez sauvés.
Brossant le sombre tableau du lendemain, le deuxième
agent s’était également rapidement évaporé.
La peur des épreuves physiques à venir excitait notre
imagination juvénile. De terribles visions traversèrent notre
tête à tous les trois.
Un peu avant minuit, un gros sommeil ferma nos
paupières.
Le bruit des bottes ferrées, des frappes sur les barreaux de
fer du sous-sol, nous réveillèrent. Et des cris, des cris
assourdissaient nos oreilles :
— Les tueurs ! Sortez les tueurs !
Dans un rêve, le bruit et les cris avec une grande force ont
secoué notre conscience endormie. Darev, Petreto et moi nous
nous sommes regardés avec de grands yeux, comme si nous
nous voyions pour la première fois. Nous avons
silencieusement obéi aux appels et du regard nous nous
sommes invités à partir. Seul le petit Petre éclata en sanglots.
Nous nous sommes habillés, nous avons mis nos chaussures

1. En septembre 1923, mon frère Anastas a été tué par la police dans la rue
« Ivaylo » alors qu’il diffusait des tracts illégaux. Note de l’auteur.
37
et nos gestes ont montré la résignation avec la fin venue... Et
à l’extérieur, dans la cour, les gardes criaient de plus en plus
sauvagement :
— Tueurs, tueurs sortez ! Dépêchez-vous, enfoirés ! ...
Toujours engourdis par le réveil, il ne nous est pas venu à
l’esprit que nous n’étions pas des meurtriers et que nous
devions, et nous pouvions rester dans la cellule. Darev est
sorti le premier du sous-sol. Il était grand, avec des cheveux
noirs luxuriants. Il montait les quelques marches la tête haute,
et il me sembla que c’était Danton qui se dirigeait vers la
guillotine. Un ordre émanant de plusieurs gorges se détacha
du bruit chaotique :
— Au mur, au mur, assassins !
La folle leur a crié : « Ha, ha… Allez, les tueurs près du
mur, ha, ha, ha… »
Nous étions tous les trois comme hypnotisés à côté du
mur d’un bâtiment intérieur. Nous n’avons échangé ni un
mot, ni un regard. Nous regardions devant nous et voyions
avec horreur les canons des fusils de dix ou quinze gardes,
pointés vers nous. Des policiers civils avec des pistolets tirés
parcouraient la cour et derrière le peloton punitif. Un haut
gradé sur le côté commanda :
— Peloton, prêt !
Les culasses des fusils claquèrent. Avec ma chemise
déboutonnée et debout au milieu, je voulais crier que nous
étions innocents, que ce n’était pas nous, mais eux étaient les
tueurs, mais le cri est resté coincé dans ma gorge. C’était fait,
j’étais en train de mourir.
— Mettez-les à l’étage ! Cet ordre était venu du balcon du
commissariat. Il avait été lancé par le chef.

38
Escalader Mussala1 nous semblerait plus facile. Je me suis
souvenu de la mythologie d’Atlas qui porte la terre. Dans les
escaliers à chaque tournant — un garde avec un fusil ou un
agent avec un revolver. J’ai pensé : ils ont eu peur de nous
fusiller dans la cour. Ils vont nous finir quelque part dans le
grenier.
Le silence était complet. Seuls les pas bruyants de mes
sandales en bois troublaient le silence.
— Entre ici ! — C’était la porte ouverte au premier étage.
Nous nous tenions à une distance décente d’un grand
bureau, derrière lequel étaient assis le chef du commissariat et
un vieux monsieur civil. Le chef parla :
— Toi, petit, comment t’appelles-tu ?
Petreto avait avalé sa langue. Il tenta en vain d’écarter les
lèvres. Une minute, deux. Il ne réussit qu’à faire des bruits
rauques étouffés.
— Et toi comment t’appelles-tu ? — Le chef demandait à
Darev.
La même réaction. Le garçon faisait visiblement un effort
terrible pour déverrouiller sa bouche, tapant même du pied,
mais il n’en sortait aucun son.
— Quel genre de tueurs êtes-vous quand vous avez oublié
votre nom par peur ? Écoutons le chef, il faut qu’il ait plus de
courage !
Les derniers mots m’étaient adressés. Ils ne m’avaient pas
flatté, mais ils m’avaient rendu ambitieux. Mais mes efforts
avaient également échoué dans ma gorge. Enfin un petit son
sourd se forma.

1. Mussala. Le mont bulgare le plus haut. Note du traducteur.


39
— Je vais... je vais... di... re... — J’ai hoché la tête et pointé
vers la droite. — Il... il s’appelle Peter Doukov. Et ça... Ge, ge...
orgi... Darev... Et moi... je suis Boris Milev...
— Le tueur principal ! ajouta le chef avec un léger sourire.
Le civil voulait que chacun raconte comment il était entré
dans cette sombre affaire. Moi, le « chef », j’ai été le premier à
me lancer dans de longues descriptions. Je me justifiais autant
que je pouvais dans cette situation. J’ai considéré qu’il était de
mon devoir de disculper mes camarades, complètement
étrangers à cette histoire. À leur tour, Petreto et Darev, les
nerfs détendus, ont décrit de manière tordue comment ils
étaient attachés à cette affaire.
L’interrogatoire a duré une heure. Le chef l’a terminé
avec un avertissement de ne jamais s’impliquer dans de telles
querelles, de suivre les cours au lycée et à l’université,
d’obtenir une profession, etc.
— Et demain à la Direction de la Police, s’ils vous croient,
vous êtes sauvés, sinon, que Dieu vous aide ! Descendez en
bas !
Je reculais d’un pas ou deux, me retournais et franchissais
le seuil. Le sombre pressentiment ne me quittait pas tout à
fait. Et pourtant toute une montagne se dégageait de mes
épaules, de ma poitrine : je n’étais plus Atlas, portant le globe,
mais descendant l’escalier, marchant avec précaution sur mes
sandales en bois. Nous étions à nouveau trois dans la cellule,
à nous regarder, surpris d’être encore en vie. Nous avons
commencé à oublier les horreurs du matin. Petreto était
enclin à des conclusions optimistes.
— Georgi et moi serons libérés.
Je luttais avec des pensées sur la réalité-mensonge et la
vérité — une grandeur indémontrable. Je ne savais pas
comment j’allais prouver mon innocence. Mes mâchoires

40
tremblaient comme auparavant, devant le chef, mes bras et
mes jambes aussi. Les muscles de mon dos, de ma poitrine et
de mes bras jouaient de manière incontrôlable. J’ai regardé
mes camarades. Ils tremblaient aussi. Nous avons essayé en
vain d’arrêter cette soudaine et puissante fièvre nerveuse. Ni
le rire artificiel ni nos tentatives avec les mains pour contrôler
la folle danse musculaire ne nous ont aidés.
Le silence régnait dans la cour. La folle s’était également
tue. Il était minuit passé. Puis, du sous-sol, nous vîmes un
garde courir dehors et rapporter au chef marchant dans la
cour que le gouvernement était tombé.
Les derniers mots ont disparu dans les larmes du simple
garde.
— Vérifiez encore une fois. Toi, Stamenov, tu
l’accompagneras. Si vous remarquez quelque chose qui ne va
pas, revenez immédiatement ! — Le chef dodu a dit tout cela
d’un ton autoritaire, sans la moindre surprise.
Tous trois, nous étions tout ouïe. Au bout d’un moment,
deux autres gardes se sont précipités bruyamment et ont mis
pied à terre.
— Dans les rues, monsieur le chef — ont-ils rapporté, —
des soldats et des civils armés patrouillent. Ils arrêtent nos
postes. Un capitaine nous a ordonné de retourner dans le
commissariat. L’armée change le gouvernement.
— Que se passe-t-il autour du palais ?
— Il a été encerclé par des troupes.
— Avez-vous vu un garde devant la Banque Nationale ?
— C’est des soldats qui gardent là-bas.
— Hm … Bien. Que chacun reste à sa place. Je parlerai au
téléphone avec le maire. Ensuite je verrai ce qu’il faut faire.
Bientôt un lieutenant, trois civils et deux soldats
pénétraient dans la cour du commissariat. Le lieutenant et

41
l’un des civils s’étaient immédiatement rendus au bureau du
chef. Peu de temps après, le chef, accompagné du lieutenant
et du civil, se tenait sur les marches de pierre et ordonnait aux
gardes de rester calmes — rien de mal ne leur serait fait.
Il annonça : La glorieuse armée bulgare prend les rênes
du gouvernement. Elle sera secondée par plusieurs
intellectuels éminents, comme le professeur Alexandre
Tsankov, qui devient premier ministre. Cependant, nous
devons maintenant déposer les armes.
C’est ainsi que se passa la nuit du 9 juin dans le sixième
commissariat. Il a été établi plus tard que seul ce chef était
dédié au secret du coup d’État fasciste.
Le 9 juin, Petreto et Darev ont été libérés. J’ai été détenu
jusqu’au dix. J’ai été libéré grâce à l’intervention du père de
Peter. Ma famille m’a accueilli avec des sourires misérables :
en trois jours les cheveux bruns de ma mère étaient devenus
gris...

DÉBUTS AU THÉÂTRE

Quand en 1922, la grande artiste Roza Popova et le


critique de théâtre Svetoslav Kambourov apparurent avec un
« manifeste » pour un nouvel art et ont annoncèrent un
concours pour leur studio de théâtre, je m’étais dépêché de
montrer mes talents d’acteur. Heureusement pour moi, Roza
Popova apprécia le timbre « velouté » de ma voix et ma
silhouette juvénile élancée. J’ai été honoré de rejoindre la
famille des membres du studio de l’actrice exceptionnelle.
Les cours se tenaient à l’école Vassil Aprilov de la rue
Oborishte. Bientôt commencèrent l’étude et la répétition de
Prométhée enchaîné d’Eschyle. Les répétitions étaient dirigées
par Svetoslav Kambourov. Dans le rôle principal confié à mon

42
ami Peter Hristov, le metteur en scène entendait montrer
Prométhée non seulement comme un combattant de Dieu
implacable, mais aussi comme un grand philanthrope. Dans le
rôle du personnage principal, mon ami s’était surpassé. Tout
le monde en oubliait sa silhouette courte et trapue, captivé
par la puissance de son tempérament sauvage, son immersion
profonde et sa voix épaisse, chaude et modulée à l’infini.
Dans le rôle du messager sans âme des dieux, Hermès, je
n’ai brillé par aucune réalisation particulière.
La vie du studio a été agréable mais courte. Elle a été
écourtée non seulement pour des raisons financières mais la
principale raison réside dans le conflit entre les rêves d’un art
nouveau et la dure réalité de la Bulgarie d’après-guerre.
Les membres du studio ont dit adieu pour toujours à un
rêve de jeunesse qui a réchauffé leurs âmes pendant près d’un
an.
Il n’y a pas que Roza Popova et moi qui avons rompu.
L’actrice et professeure voulait jouer avec moi dans La Femme
au poignard d’Arthur Schnitzler. Ce fut pour moi une terrible
épreuve de me retrouver dans le salon ombragé de
l’appartement de la rue Oborishte face à la grande Roza...
Mais les répétitions sous la direction de Svetoslav Kambourov
se poursuivirent, et avec succès. Le jour de l’ultime épreuve
approchait : se présenter devant le public aux côtés de Roza
Popova comme son unique partenaire. Une grande gêne
m’étreignait. La peur de l’échec ne me quittait pas jour et
nuit.
Soudain, une grave maladie mit l’artiste au lit. Roza
malade était d’une beauté charmante, avec des cheveux
châtain clair flottants, un visage pâle et des yeux brûlants et
inhabituellement grands. L’espoir d’une performance
scénique récente s’estompait. Je n’ai jamais perdu mon

43
admiration pour ma première professeure de théâtre. Loin
d’elle, j’ai été guidé par ses principes d’interprétation réaliste
et de comportement public éthique...
J’ai également fait mes débuts dans le studio fondé par
Lyudmil Stoyanov, Isaac Daniel et Dobri Nemirov. J’ai
participé aux performances Hannele et L’amour docteur,
jouées dans la salle Slavianska Besseda. Mes collègues étaient
Dora Diustabanova, Zorka Yordanova, Konstantin Kisimov,
Stefan Savov, Boris Ganchev, Boris Borozanov, Petar Hristov
et d’autres.
Dans la lutte pour le modernisme, ce studio aussi a
rapidement mis fin à ses jours. Son mérite le plus
remarquable est que plusieurs des brillants talents de la scène
bulgare sont nés dans ses entrailles.
J’avais déjà décidé de me consacrer au métier d’acteur.
C’est pourquoi, lorsque le Théâtre national a annoncé un
concours d’acteurs au printemps 1924, je me suis empressé de
concourir avec près de deux cents candidats venus de tout le
pays.
La commission composée du directeur Vladimir Vassilev,
du metteur en scène Osipov, des acteurs Sava Ognyanov,
Tatcho Tanev, Elena Snezhina, Georgi Stamatov, Yordan
Seikov, etc., se réunissait dans le bâtiment en bois du Théâtre
libre1, où le propriétaire Petar Stoychev avait temporairement
hébergé le Théâtre national après l’incendie de 1922.
Grafa et moi — Hristo Hrolev — nous nous sommes
présentés dans un extrait d’une pièce inédite de Svetoslav
Kambourov. Nous avons joué une scène très dramatique entre
père et fils. L’extrait a duré plus de 18-20 minutes. Nous
avons attendu à tout moment d’être interrompus, mais la

1. Le théâtre musical actuel.


44
commission a écouté attentivement et a pris des notes.
L’extrait pris fin. Une récitation a suivi. Grafa était dans son
élément – Fous-jeunes...
Je me suis concentré sur Psaume du poète de Pencho
Slaveykov. Mon choix était désespéré, cela ressemblait à une
provocation adressée personnellement à Sava Ognyanov, le
réciteur breveté et acclamé du chef-d’œuvre de Slaveykov. Le
grand acteur a répondu à la provocation d’une manière
particulièrement noble. Dès qu’il entendit le titre, il se couvrit
le visage de ses mains et baissa la tête sur la table. Le geste
signifiait évidemment : « Au moins, je ne te regarde pas,
jeune homme arrogant. »
Mon œil aiguisé remarqua le geste. Cela m’a piqué, alors
j’ai fait de mon mieux.
Le début a été, comme toujours, calme, confiant,
chaleureux.
Camarade, je me souviens, la dernière heure approche...
Au troisième quatrain, Ognyanov releva légèrement la
tête. Au cinquième, ses mains trouvèrent son visage. Le
septième, le grand, le seul interprète du Psaume jusqu’à
présent, redressa la tête, la posa sur ses paumes et écouta la
musique de la poésie panthéiste de Slaveykov couler en
nuances dans des tons lyriques. L’exécution dura 15 minutes,
sans que la commission ne coupe l’interprète.
Au bout de deux ou trois jours, les résultats étaient
annoncés sur la façade du Théâtre national. Sur un total de
200 concurrents, Boris Milev, Petya Guérganova, Milka
Stoublenska et Kruger Nikolov avaient réussi le concours.
Les heureux gagnants devaient se présenter au bureau du
directeur à dix heures le lendemain.
Qu’est-il arrivé à Grafa et Petar Hristov ? Comme
toujours et partout, leurs qualités d’acteur avaient été très

45
appréciées. Mais, comme toujours et partout, des traits
purement extérieurs et sociaux les ont empêchés de recueillir
la majorité des voix de la commission. Pour Grafa –
« travailleur, chemise noire, sandales aux pieds nus », pour
Peter Hristov – « trop petit, manifestement extrêmement
pauvre, avec un pantalon rapiécé aux genoux ». Pourtant,
Grafa fut accepté sur parole, le metteur en scène Osipov lui
donnant un rôle dans la pièce La chocolatière.
Le directeur du Théâtre national m’a accueilli avec ces
mots :
— Je veux avoir de tels jeunes non corrompus au théâtre
… Maintenant, s’il te plaît, assieds-toi, que j’écrive une note.
Pendant qu’il écrivait, il disait : « Tu vas immédiatement
au Théâtre Libre. Ils y répètent Macbeth. Le directeur t’attend.
Il y a un rôle pour toi. »
Craignant le blasphème et avec l’ambition de rester fidèle
à ce que je pensais être l’art véritable, je me suis présenté au
metteur en scène Osipov. Mon rôle était le messager au
service de Macbeth. Texte de 15 à 20 lignes en vers.
— Apprenez le texte et venez répéter demain. Et
maintenant, vous pouvez continuer à regarder — m’a dit le
metteur en scène Osipov, bercé par son travail.
— Pourriez-vous me dire quelque chose sur le rôle lui-
même, l’image du personnage ? ai-je demandé.
— Apprenez d’abord le texte, puis nous parlerons. Vous
connaissez la pièce, n’est-ce pas ? Vous l’avez étudiée au
lycée.
— Oui je la connais...
— Maintenant, regardez comment les acteurs jouent et
comment je dirige.
Après la répétition, je suis rentré chez moi et j’ai mangé
rapidement. J’ai relu tout le Macbeth en analysant le texte et

46
le contexte de mon personnage. Avec l’aide de Grafa et Petar
Hristov, qui sont venus à la maison, j’ai créé et répété l’image
du messager jusque tard dans la soirée.
J’avais une peur intérieure de parler et de jouer sur scène
avec les plus grands acteurs, tels que Sava Ognyanov —
Macbeth, Adriana Budevska — Lady Macbeth et Elena
Snezhina — Lady McDuff.
Avant la répétition, le metteur en scène Osipov m’a
demandé si j’avais appris le texte et m’a dit d’attendre mon
tour dans les coulisses.
« Quel insensibilité ! » me disais-je. Intérieurement, je
n’appréciais pas les coutumes dans ce théâtre ancien et
vieillissant.
Mon messager était un humble serviteur avec une bonne
âme. Je révélais ses sentiments humains d’une manière très
réaliste. Le ton de ma performance était parfaitement naturel.
Le metteur en scène et Ognyanov ont insisté pour « donner
une voix »...
Les représentations se succédèrent. Mon nom était sur les
grandes affiches du Théâtre national.
Dans la famille de la rue Osogovo, la seule personne qui
était fière de moi était ma sœur Nadia. La partie masculine —
mon oncle et mon frère aîné Uncho — était indifférente, et la
mère et la grand-mère se sentaient malheureuses :
« Dommage pour notre pauvre garçon. Nous n’avons pas de
chance. Cela va nous monter à la tête. Nous sommes très
pécheurs devant le Seigneur. »
Dans les coulisses, je bougeais comme une ombre. Je ne
parlais à aucun des « anciens » acteurs, et eux ne me disaient
mot.
Par ma seule présence, je dérangeais quelques petites
âmes. Je n’ai pas caché mes liens avec Roza Popova, une

47
ennemie jurée du théâtre, et j’ai évidemment manifesté mes
sentiments amicaux envers Hristo Hrolev, l’ouvrier en
chemise noire. Peu à peu, une ambiance s’est créée contre
nous deux. Parmi les acteurs figuraient des membres des
équipes d’espionnage — les horreurs de la répression du
soulèvement de septembre pesaient encore sur sa mémoire
fraîche dans le pays entier.
Un soir, au spectacle suivant de Macbeth, j’attendais dans
les coulisses ma réplique. Enveloppé d’une cape noire, que je
tenais de la main droite sur l’épaule gauche, je répétais à voix
basse le texte de mon rôle. Soudain, l’acteur Boris D. s’est
approché de moi, il a soulevé mon menton avec son doigt et
m’a demandé :
— Si tu es un étudiant de Roza Popova, que cherches-tu
ici ? Va chez elle pour apprendre l’art.
J’ai senti du vin dans son haleine.
— S’il vous plaît, laissez-moi seul. J’entre en scène.
— J’entre en scène aussi. Mais tu dois me répondre, es-tu
d’accord avec la critique de Svetoslav Kambourov à mon
égard ? et il saisit fermement ma cape.
Sur scène, Ognyanov — Macbeth, avait déjà donné la
réplique. La pause s’éternisait. Ognyanov répéta la ligne. Et
comme il ne me voyait pas sur scène, il frappa des mains une
ou deux fois.
— S’il vous plaît, laissez-moi partir. Ognyanov m’appelle.
— Ils m’appellent aussi, mais tu resteras jusqu’à ce que tu
me dises qui tu es et ce que tu penses !
— Lâchez-moi, vous dis-je ! d’un coup je suis sorti des
pattes du salaud, je l’ai poussé à deux mains pour me dégager,
d’un bond je suis monté sur scène et je me suis agenouillé
devant l’impatient Ognyanov avec plus d’une minute de
retard.

48
— Je vous écoute, mon seigneur...
C’était l’image du théâtre. Roza Popova a mille fois
raison : « Ils sont capables de la méchanceté la plus grossière
et la plus raffinée. »
Le duel était déjà ouvert. L’ambiance contre Grafa et moi
prit la forme et la taille d’une campagne. Yordan X., connu
pour ses relations avec des hauts placés du coup d’État du 9
juin, menait la danse. Il s’était rendu chez le directeur et lui
avait lancé un ultimatum : « Soit vous expulsez les deux
jeunes hommes, communistes purs et durs, des traîtres, soit
nous, les acteurs, nous nous mettons en grève. »
— Mais ils sont doués — tenta de dire le directeur.
— Ce sont des vers talentueux, ils vont manger tout le
théâtre. Ne savez-vous pas qu’ils interpellent tout et tout le
monde au théâtre ?
Le bureau du directeur était alors installé dans l’actuel
bâtiment du cinéma Kultura. Chaude journée d’août. Dix
heures du matin. La réunion était suivie par le directeur
Vladimir Vassilev et nous deux avec Hristo Hrolev. Une vraie
scène s’est développée entre nous, qui s’est déroulée à peu
près comme ça.
— Monsieur le directeur, nous sommes venus ici plusieurs
fois. Vous nous avez dit d’attendre. Nous avons été patients.
Mais il vient un moment...
— Le temps est venu ! ai-je interrompu Grafa.
— C’est pourquoi nous sommes venus vous demander :
pour combien de temps ? Combien de temps allez-vous nous
garder suspendus ?
— J’ai ordonné que vous soyez payés pour chaque
représentation.

49
— Nous sommes intéressés par autre chose. Pourquoi
n’émettez-vous pas un ordre de nomination ? Pourquoi ne
suivez-vous pas la décision de la commission ?
— Vous voulez la vérité ? D’accord. J’espère que vous me
comprendrez, quand vous serez au clair... Maintenant vous
êtes deux, mais avant vous ils étaient cinq. Vous me
demandez pourquoi, comment, vous sollicitez, tandis que eux,
sans détour me menaçaient : « Soit vous les retirez, soit une
grève avant la saison théâtrale, on va tous à la campagne. »
Voilà l’alternative à laquelle je suis confronté.
— Nous savons, Yordan X., Tartuffe sur scène et dans la
vie – déclara Grafa.
— Il y en a d’autres, ajouta notre interlocuteur, découragé.
Pause. Le directeur se leva, regarda par la fenêtre la
circulation de la place Slaveykov, prit au hasard un livre sur
la table, le feuilleta, soupira et se rassit à son bureau.
Nous avons regardé l’interlocuteur excité et n’avons pas
rompu le silence. Le réalisateur laissa échapper un deuxième
soupir et parla.
— J’ai ramené deux de vos collègues au travail. Savez-
vous pourquoi ?
— Nous restons à l’écart des commérages théâtraux,
admit mon ami.
— Oui, oui… répéta pensivement, comme pour lui-même,
le directeur.
Après quelques hésitations, il nous scruta droit dans les
yeux et demanda presque intimement :
— Dites-moi, avez-vous des liens… des liens, vous
comprenez… ?
Soudain, je décidais de lui jouer un petit tour.
— Bien sûr, monsieur le directeur. Nous avons des liens,
des liens autant que vous voulez…

50
— Oh, super alors, soupira-t-il avec soulagement. — Parce
que les capacités ne sont pas la seule mesure au théâtre.
— Je vais vous les montrer tout de suite. Tenez, regardez…
Appuyé sur l’épaule de Hrolev, j’ai calmement levé ma
jambe droite.
— Des liens en coton véritable, et tissés à la main par ma
grand-mère Anastasia...
— Ah, les enfants, les enfants, je ne vous parle pas de tels
liens. Des liens avec les puissants du jour, des généraux, des
Macédoniens, des grands du gouvernement…
— Vous voulez dire des grands noms du jour ? jeta en l’air
Grafa.
— Des gens, qui sont au pouvoir, et qui me forcent à vous
embaucher.
— Et qu’adviendra-t-il alors de la grève ? demandai-je
innocemment.
— Vous, apportez-moi une note d’un grand homme, et
laissez-moi m’occuper du reste.
La scène est entrée dans une phase prosaïque. Je voulais
accélérer le résultat.
De nouveau nous voilà devant le bureau, enlacés.
— Monsieur le directeur, commençai-je ma tirade, nous
avons passé le concours avec succès. Nous avons joué des
petits rôles dans Macbeth et « La chocolatière » sans doute
avec talent... Nous comptions et nous nous appuyions
toujours seulement sur nos compétences. Vous avez
récemment admis qu’elles ne sont pas la seule mesure. Merci
pour votre sincérité. Nous allons vous rembourser avec la
même pièce. Nous n’acceptons pas les « téléphonettes1 » pour
ouvrir notre chemin vers la scène. Nous ne croyons pas en

1. À l’époque, certains avaient fait des sollicitations par téléphone un métier, et


c’est pour cela qu’ils étaient appelés « téléphonettes »
51
vos puissants du jour. Nous les considérons comme des
tyrans du jour, mais pas comme des hommes forts.
— Et temporaires... Grafa tenait bon.
— Nous sommes tous des passagers... ajouta le directeur
avec une humilité religieuse.
— En dehors du Théâtre national, nous ferons de l’art
pour le peuple.
— Au revoir, monsieur le directeur...
Monsieur le Directeur se leva et ses yeux s’écarquillèrent.
Il hocha la tête et baissa les yeux, peut-être honteux à l’idée
que la jeunesse quitte le théâtre. Nos promesses juvéniles
d’art parmi le peuple n’avaient rien à voir avec les promesses
électorales de divers démagogues d’alors.
Les sociétés ouvrières formées par le Parti communiste
illégal obstinément perçaient comme des perce-neige les
couches rigides et les milliers d’obstacles à la censure du coup
d’État du 9 juin. Ils organisaient des matinées littéraires et des
soirées dansantes avec et sans l’autorisation des autorités
policières. Grafa, Petar Hristov, Boris Ivanov (fils d’un
éminent communiste) et moi-même participions
régulièrement à des programmes littéraires. Le public de la
maison du charpentier sur le boulevard Hristo Botev et dans
les salles à manger des rues Ekzarh Yosif et Tsar Samuil, à
Odrin et Pirotska nous connaissait déjà et nous
applaudissait…
Participer à des fêtes ouvrières, mettre en scène la pièce
Les juges d’Octave Mirbeau dans la salle Maika (Mère), jouer
dans le drame Sous le nouveau joug de Mateï Ikonomov et
faire le tour de certaines villes de province avec lui, donner
des récitals en solo dans les quartiers et les villages — tout
cela satisfaisait notre passion théâtrale, mais ne garantissait
pas notre subsistance.

52
DANS LE VILLAGE DE KAPATOVO

Dur était le pain du chômeur d’une famille opprimée par


une pénurie constante.
Une issue au chômage se trouvait... à la campagne. Je suis
devenu enseignant indépendant dans le village de Kapatovo,
région de Petrich. Ce n’est pas par hasard que j’ai choisi la
province. Je traversais une crise morale. Sans être déçu de
mes performances, j’avais décidé de ne pas persister dans l’art
d’acteur. La raison en résidait dans mon intolérance
intérieure à la médiocrité, qui se répandait dans toutes les
scènes métropolitaines et provinciales. Je ne voulais pas être
« comme les autres ». Et si je rejoignais une troupe de théâtre
maintenant et une autre demain, je deviendrais
inévitablement l’un de ces acteurs médiocres qui se
comptaient par centaines. Avec une naïveté juvénile,
j’élaborai un projet : faire des économies et aller à Paris ; j’y
étudierai la mise en scène théâtrale ; je serais donc le premier
metteur en scène diplômé en France.
Avec de telles pensées à l’esprit, je suis arrivé dans le
village de Kapatovo. Un petit village niché au pied des
collines de Melnik, héroïque et riche. La première chose que
j’ai apprise, c’est que les habitants de Kapatovo avaient résisté
aux forces armées contre les gangs de Vancho Mikhailov1
pendant toute une année. Les villageois semblaient éveillés,
intelligents et courageux.

1. En représailles à sa contribution à la répression du soulèvement de Septembre


1923, le régime du 9 juin donna toute la région de Pirin à l’Organisation
Révolutionnaire Macédonienne Interne sous la direction de Vancho Mikhailov. Là,
l’ORMI à feu et à sang s’est imposé comme un État dans l’État.
53
L’ancien bâtiment de l’école s’élevait sur deux étages. Les
deux salles de classe à l’étage étaient adaptées pour 20 à 30
élèves. Le domestique de l’école utilisait la pièce du bas, qui
avait été transformée en grange, pour ses propres besoins.
Mais quand et où a-t-il été dit que cette grange ne devait être
utilisée que pour le foin, les tiges de maïs et le bois de
chauffage ? J’ai proposé, et baï Anguel, le président du conseil
scolaire, puis baï Zlatko, le chef de section de l’ORMI, ont
approuvé la conversion de la grange en théâtre avec une
scène et des chaises et des bancs pour le public.
Avec les jeunes du village, j’ai participé à la construction.
Les villageois ont été étonnés de mon énergie et de mes
bonnes intentions, mais ils se sentaient un peu désolés pour
l’enfant maladroit de Sofia.
— Mon cher instituteur — m’a dit un jour baï Velio, l’un
des futurs acteurs, — clouer des planches pour la scène, ce
n’est pas comme réciter dessus. Va faire ton travail et viens
voir le salon lorsque nous l’agencerons de façon rustique, car,
de la manière que tu le souhaites, cela ne marchera pas.
Et le farceur Boris Roumenov avait ajouté :
— Les habitants de Sofia, vous êtes des gens très simples.
Par exemple, toi, tu ne comprends pas que nous fassions ce
théâtre pour parader et irriter les villages voisins de Novi
Chiflik, Harsovo, Levunovo, Sklave.
Après quelques observations, j’avais déjà sélectionné ma
troupe de théâtre parmi la jeune et moyenne génération. J’ai
demandé : « Et si des femmes devaient jouer dans la pièce ? »
On m’a répondu : « Oh la la ! Pas de femmes. Nous sommes
Bulgares, mais nos coutumes sont quand même un peu
turques. »
Nous avons rapidement trouvé une pièce avec
uniquement des acteurs masculins. Il s’agissait d’une esquisse

54
dramatique inédite de Svetoslav Furen, La mort du voïvoda 1.
Hristo Hrolev — Grafa apporta le manuscrit en personne. Le
chômage à Sofia et les sentiments amicaux ont poussé Grafa à
accepter volontiers l’invitation à me rendre visite en tant
qu’ami et aux habitants de Kapatovo en tant qu’artiste.
Les rôles ont été rapidement distribués. Les répétitions
ont duré quatre ou cinq semaines. Elles ont montré deux
choses : des talents remarquables étaient cachés parmi les
gens, les habitants de Kapatovo étaient confrontés pour la
première fois aux problèmes des arts de la scène. Ils
percevaient dans leurs oreilles des termes tels que diction,
intonation, articulation, mise en scène, etc., qui ne faisaient
qu’engourdir à la fois leurs pensées et leur langage. Mais
Grafa et moi étions implacables : nous voulions élever les
« masses populaires » à notre niveau, et non nous rabaisser à
leur primitivisme.
La « première » rassembla tout le village. La grange était
pleine à craquer. C’était l’hiver dehors, mais l’air chaud à
l’intérieur étouffait les amateurs de théâtre. Les gens étaient
assis exactement selon les lois de la division des classes dans
le village : devant, sur les chaises, les chefs du village baï
Zlatko, baï Anguel, Kuleto, mamie Nedelya — une femme
riche et belle — et d’autres. Derrière eux étaient assis les
propriétaires moyens, installés sur des bancs, et enfin au fond,
de côté, les paysans pauvres.
Le rideau, une grande toile tendue, se fendit en deux et
l’action commença. Cela ressemblait à la représentation de
Genoveva la souffrante décrite par diado 1 Vazov, mais les

1. Voivoda : chef de groupe de combattants sous le joug ottoman. Note du


traducteur.
1. Diado : grand-père, désignation affectueuse de l’illustre écrivain et poète Ivan
Vazov. Note du traducteur.
55
habitants de Kapatovo étaient d’un avis différent : ils se
taisaient, tremblaient, applaudissaient, éclataient de rire ou
s’indignaient contre les Ottomans, et ont finalement déclaré
qu’une telle représentation ne pouvait se voir qu’à Sofia et
pas tous les jours. Les chefs du village, qui avaient auparavant
approuvé la pièce, se sont empressés de faire l’éloge des
habitants de Sofia. Bien sûr, il n’y avait pas que des
compliments qui nous étaient parvenus. Pendant le jeu, le
voïvoda au milieu de la bataille s’est levé et a lancé une
menace et un appel pour lutter contre le bataillon turc. En
fait, j’ai récité les mots de Johan :
Allez venez, j’ai un visage de pierre
je rencontrerai la baïonnette dans mon cœur !
Allez venez, fils criminels !
Hommes fous ! Chaque goutte de sang devant vous
des milliers de nouveaux combattants vont surgir !
La douzième heure sonne déjà
et nous vaincrons votre puissance criminelle !
Allez venez ! Venez, salauds !

L’instituteur était si absorbé dans la tirade, gesticulant si


violemment et frénétiquement en criant sa menace contre
tout l’Empire ottoman, qu’une paysanne cria soudain à tue-
tête : « Ah, celui-ci… il en fait trop… ! »
Ce jugement meurtrier pour mon jeu n’arrêta pas la
renommée fulgurante du « Théâtre de Kapatovo ». Les
invitations à visiter les villages environnants commencèrent à
pleuvoir aussitôt, même pour la ville de Melnik. Les habitants
de Kapatovo devenus arrogants répondaient volontiers aux
demandes. Les représentations s’alternaient ici et là avec un
succès inégal…

56
Un proverbe français dit : « Tout est dans le ton. » Je ne le
connaissais pas alors. Mais à partir de la littérature
pédagogique et de la petite expérience théâtrale, je
connaissais le grand pouvoir impressionnant de l’intonation.
J’ai rapidement réussi à utiliser ce pouvoir pour atteindre
certains objectifs politiques. L’affaire était inhabituelle.
L’attentat de l’église Sveta Nedelia du 16 avril 1925 secoua le
pays entier. Les forces réactionnaires ont utilisé l’attentat
pour déclencher une terreur sanglante à travers tout le pays.
La presse officielle et officieuse versait une rage
anticommuniste dans des titres à cinq et six colonnes. Les
sommités de toutes les fourmilières partisanes soufflaient le
tonnerre et la foudre contre les « traîtres ».
À Kapatovo, trois personnes recevaient des journaux : baï
Zlatko, baï Anguel et Naseto, le cafetier. Dans le cours normal
des événements, le journal de Naseto passait de main en main
parmi des clients réguliers, consommateurs modérés de café,
de thé et de loukoums.
L’intérêt pour l’attentat a forcé le journal de Naseto à être
lu devant tout le monde. Le pauvre paysan Atanas Lazarov a
suggéré mon nom et le café m’a unanimement désigné
comme lecteur. Je lisais tous les soirs dans le café rempli de
politiciens de Kapatovo. Pour contrecarrer l’effet néfaste des
calomnies du journal, j’ai eu recours à l’arme de l’intonation.
Je lisais de manière à neutraliser au moins un peu le ton
vicieux du journal. J’y parvenais en accélérant ou en
ralentissant le rythme et en accompagnant certaines phrases
d’un sourire faible mais éloquent. Je m’abstenais délibérément
de tout commentaire public. Pourtant, à deux reprises, j’ai osé
faire des remarques du ton le plus innocent. Les hérauts des
journaux affirmaient que Dieu lui-même avait sauvé la vie de
centaines de fidèles non affectés par l’effondrement du dôme

57
central. À cette occasion, j’ai suggéré que ce cas ne concernait
pas l’intervention de Dieu, mais le manque d’une quantité
suffisante de pyrites incrustées dans le dôme. Contrairement
aux interprétations de l’archimandrite de Sofia, j’ai expliqué
que le roi n’aurait pas été sauvé si l’engin infernal avait
explosé 20-30 minutes plus tard, alors qu’il était déjà entré
dans l’église.
Dans le bureau de l’école, qui me servait de dortoir et de
lieu de rassemblement pour les jeunes du village, je me
lâchais dans de longues conversations sur les événements.
Mon objectif caché était d’amener les jeunes Georgi et Toma
Lazarovi, Dimitar Konstantinov et d’autres à se rendre
compte que le blâme ne portait pas sur les auteurs de
l’attentat, mais sur ceux qui les avaient poussés à cette action
désespérée.
Pour des temps terribles et turbulents, les gens ont leur
propre expression : « L’eau trouble est arrivée ». Les
habitants de Kapatovo utilisaient une allégorie à eux, pour
définir la terreur omniprésente post-avril. Ils disaient :
« L’ours noir sillonne tout le pays. Il entre également à
travers des portes verrouillées. Malheur et calamité pour ceux
qui sont visités. » Les rumeurs sur ses visites inquiétantes
dans les villages voisins de Hotovo, Harsovo, Sklave,
Levunovo aiguisaient la vigilance nuit et jour des villageois. Il
y avait des postes constants autour du village. La peur et
l’espoir les poussaient à prier : « — J’espère que nous nous en
sortirons ! » Mais « l’ours noir » était cruellement aimable. Il
ne manqua pas de visiter Kapatovo. À quelle porte a-t-il
frappé ? À l’école. Il était apparu sous deux formes : un
rebelle armé et un garde accompagnateur. Il était onze heures
du matin. Ils m’ont appelé pour que je sorte de la classe. Soi-

58
disant je devais aller à Sveti Vrach1 pour un « petit contrôle ».
J’ai frissonné, j’ai pâli, j’ai transpiré, mais je me suis ressaisi.
J’ai pu objecter :
— Les élèves ont un examen en classe. Je dois finir le
cours.
— Le contrôle est petit, mais rapide. On nous a dit de
t’emmener dès que nous te trouverons.
— Je vais appeler le président de la commission scolaire. Il
doit savoir où je vais.
— Il comprendra. Toi, prends soin de toi maintenant, que
ton contrôle soit propre.
— Je ne comprends pas de quel type de contrôle il s’agit.
L’Inspection de Gornaya Dzhumaya a toutes les données sur
moi. Ici aussi, la commission scolaire sait tout.
— Tu expliqueras tout ce qu’il faut là-bas. Dépêche-toi,
car nous allons marcher à pied.
Je suis retourné vers les enfants qui me regardaient les
larmes aux yeux. Ils ne reconnaissaient pas leur professeur
toujours souriant — tellement j’étais pâle.
— Arrêtez l’examen. Vous rentrez tous à la maison en
silence. Toi, Elenke, tu diras à ton père qu’on m’emmène chez
le voïvoda de Sveti Vrach.
Silencieusement, presque sur la pointe des pieds, les
élèves quittèrent la classe. Ils ont laissé la blonde Elenka la
première à courir dehors. Un peu plus tard, son père, baï
Anguel, était déjà dans le couloir, parlant aux visiteurs non
désirés. Baï Anguel était un grand homme blond avec une
fine moustache en guidon, toujours avec un chapelet d’ambre
à la main. Averti par les postes du village, il s’était aussitôt
empressé de faire connaissance avec les représentants de

1. Maintenant Sandanski.
59
l’organisation et les autorités de l’État en sa qualité de
président de l’ORMI du village.
— Vous auriez dû venir me voir en premier. Je vous aurais
dit ce qu’il faut faire.
— C’est ce qu’ils nous ont dit, de l’emmener tout de suite.
— Vous terminerez votre tâche, mais ici, dans le village, il
y a un ordre. Il fallait me prévenir. Et maintenant, nous allons
attendre que le voïvoda du secteur arrive. Tout ce que lui dira,
sera. Je l’ai envoyé chercher.
Baï Anguel entra dans le bureau, où, ne sachant que faire,
je mettais de l’ordre sur la table. J’avais depuis longtemps
distribué les papillons illégaux apportés par Grafa.
— Cher instituteur, j’attends que Zlatko vienne. Nous
déciderons avec lui comment agir. Calme-toi. Ils peuvent
vraiment t’appeler pour un renseignement. Et baissant la
voix, il demanda : — Tu n’es pas impliqué d’une manière ou
d’une autre dans l’organisation secrète des enseignants ?
Je me montrai honnête dans ma réponse :
— Non, aucun lien. Je ne sais même pas si une telle
organisation existe.
— D’accord, soupira de soulagement l’homme au
chapelet.
Baï Zlatko arriva. Silencieux et pensif, il écoutait les
personnes envoyées de la ville. Il appela baï Anguel et les
deux se retirèrent seuls dans la salle de classe. Au bout d’un
moment, ils annoncèrent :
— L’instituteur, prépare-toi, nous venons avec toi. Allez !
Une petite foule d’hommes et de femmes s’était
rassemblée devant l’école. Côté de la place — écoliers et
enfants.
— Zlatko, et toi Anguélé, vous ne rentrez pas au village
sans l’instituteur !

60
Mamie Nedelya, une femme courageuse, a dit ces mots.
L’instruction de la bonne habitante de Kapatovo me
réchauffait le cœur tout au long du chemin. Je voyais dans ma
tête comment tout le village, mené par les chefs,
m’accompagnait devant les facteurs irresponsables et là
prenait ma protection.
Le seul conseil que Zlatko m’a donné concernait le
comportement devant le voïvoda et le gouverneur du district :
— Tu ne répondras qu’aux questions, et seulement
brièvement. Tout le reste, tu le laisses pour nous.
Dans l’administration du district on m’a ordonné
d’attendre dans le hall du bureau du chef. Zlatko et Anguel
sont restés longtemps à l’intérieur, peut-être plus d’un quart
d’heure. Une tête barbue est sortie de la porte et m’a invité
dans le bureau. Les habitants de Kapatovo étaient assis sur
des chaises au fond. Derrière un bureau ordinaire se tenait un
voïvoda lourdement armé. De côté, le chef de district en
uniforme fumait nerveusement.
— Pourquoi me croises-tu un jour de marché et ne me
salues-tu pas ? demanda le voïvoda.
— Je viens rarement au marché. Je ne vous ai pas salué car
nous ne nous connaissions pas.
— Vas-tu me dire bonjour à partir de maintenant ?
— Bien sûr, si cette rencontre est considérée comme une
rencontre.
— Tu es enseignant et tu marches pieds nus. Pourquoi ?
Que veux-tu dire avec ça ? Que tu es proche de la souffrance
du peuple, n’est-ce pas ?
— La route est longue. Je garde mes chaussures.
J’économise de l’argent.
— Pourquoi ?
— Pour aller à l’étranger.

61
— Qu’est-ce que vas-tu faire là-bas ?
— Je vais travailler et étudier la mise en scène.
— Quoi ?
— J’étudierai pour devenir metteur en scène.
— Faire du théâtre, comme à Kapatovo ?
— Oui.
— Toi, tu veux lui demander quelque chose ? — Le
voïvoda s’est tourné vers le chef du district.
— Non, dit sèchement l’officier en uniforme.
— Et vous ?
La question s’adressait aux chefs de Kapatovo.
— Non, nous n’avons pas de questions.
— Sortez-le et soyez vigilants. Qu’il attende dans la petite
salle.
Le rebelle barbu ouvrit et referma la porte du bureau.
Il a fallu plus d’une demi-heure, c’est-à-dire une éternité,
pour que les proches se présentent. Ils étaient rouges et en
sueur, comme s’ils sortaient d’une salle de bains. Le voïvoda
après eux. Il se dressa devant eux et écarta les jambes près de
moi.
— Tu les vois, ce sont eux tes garants. Tu leur baiseras les
mains toute ta vie. Cette fois-ci, tu y as échappé. Tu retournes
au village, qu’il n’y ait pas de commentaires sur notre
rencontre, comme tu aurais aimé en faire à propos de
l’attentat. Si tu vas en France, que ce soit pour y étudier l’art,
pas pour traiter de la commune. Quand tu viens au marché, tu
salues comme tout le monde et que je ne te voie plus pieds
nus.
— À partir de maintenant, il saura comment se comporter,
déclara baï Zlatko.
La réunion s’est terminée. Sur le chemin du village, les
deux compagnons me confièrent ce qu’ils avaient mis en gage

62
pour me sauver de la corde ou de la balle. Ni plus, ni moins,
leurs têtes et leurs familles. Un tel prix devait être payé, pas
un autre.
— Tu nous as fait transpirer, mais nous nous sommes
portés garants parce que nous croyons en toi et nous te
comprenons, m’assura baï Zlatko.
— Tu as une route devant toi, pas seulement vers Paris,
prédisait baï Anguel.
Pendant tout le trajet, mes protecteurs honnêtes et
courageux m’ont raconté que lorsqu’ils m’ont défendu devant
le voïvoda, ils ont pensé à mon avenir. Ils ne voulaient pas me
voir fauché comme un agneau sur le billot. Ils m’ont fait jurer
de me souvenir de mon peuple, qui est un grand peuple, et
m’ont avoué qu’à leur avis les bergers actuels ne sont pas à la
hauteur ; ils croyaient qu’un jour il les chasserait de son
corps.
Nous sommes arrivés le soir. Le village semblait
silencieux et mort. Mais la nouvelle se répandit rapidement
dans toutes les maisons. En dix minutes, le bureau de l’école
se remplit de paysans. Mamie Nedelya arriva la première. Elle
m’a embrassé comme son fils et a dit : « Il y a un Seigneur. »
Le cœur de l’enseignant survivant était large, mais le
bureau était trop petit pour accueillir tous les nouveaux venus
rassemblés sur la place devant l’école. Ils voulaient s’assurer
que j’étais à nouveau parmi eux, vivant et joyeux. Je me suis
montré sur le palier de l’escalier extérieur. La réunion était
silencieuse. Je souriais légèrement et hochais la tête. En bas,
des gens de tous âges étaient contents de m’apercevoir en vie.
Ils seraient restés longtemps sur la place si Kouleto n’était pas
arrivé, qui, de la part de baï Anguel, les avait invités à se
disperser.

63
Ils étaient tous rentrés chez eux. Mais peu de temps après,
au moins dix portes de jardin grinçaient et s’ouvraient. Elles
laissèrent passer dans le noir des écoliers et des écolières avec
des assiettes et des baluchons à la main, qui allaient à l’école.
Les enfants apportaient de la nourriture et d’autres sucreries.
Ils les présentaient avec l’accrocheur « De papa », « De
maman », même si beaucoup d’entre eux auraient pu dire
« Tiens, ça vient de moi », ce qui aurait été plus vrai.
L’année scolaire s’est terminée après la journée de Kiril i
Metodii. Jeunes et vieux, femmes et hommes passaient par le
bureau ou dans la rue pour dire au revoir. Ils m’ont souhaité :
« Bon vent », « Reviens vite vers ta mère, fais-lui plaisir »,
« Ne nous oublie pas ».
Le jeune Dimitar Konstantinov m’a accompagné avec une
mule jusqu’à la gare de Levunovo. Le train à voie étroite avait
six heures de retard. Mitko me tint compagnie tout le temps.
— Et s’ils te poursuivent, tu sais où est Kapatovo, déclara
le sympathique garçon de campagne, les larmes aux yeux.

ACTION COURAGE

À Sofia, ma mère, ma sœur, ma grand-mère, mon oncle,


mes frères et mes amis ne pouvaient pas être plus heureux de
me revoir. Le fils et le frère avait mûri, l’ami et le camarade
avait acquis une expérience de vie indépendante en une
année scolaire. Aux yeux des autres, et devant moi, j’avais
endurci ma volonté, grandi intellectuellement.
De retour de Kapatovo, j’ai consacré mon temps et mes
pensées à la tâche principale — comment aller plus vite à
Paris. Dans ce but, j’ai contacté Lichka, un gars du quartier
qui avait un bureau de voyage, là où se trouve actuellement le
Comité de la culture. Je me réjouissais de sa promesse de me

64
« transférer » en France et en même temps une ombre planait
sur ma joie :
— Et maintenant va-t’en, tu peux revenir dans un mois.
Sache-le, attendre c’est crucial…
J’ai ressenti ce délai comme un jugement, j’étais
condamné à attendre. Et j’attendais...
Un soir, Grafa m’a emmené pour faire une action. Action
« Courage ». Il s’agissait de diffuser des appels manuscrits au
nom du parti communiste illégal dans les quartiers de
Yuchbunar et de Banishora.
Grafa expliquait :
— Dans les cours, même si le vent souffle et qu’il pleut,
les tracts restent là. Ils se perdent dans les rues. Sur cent jetés,
dix seront lus par des gens honnêtes, c’est suffisant.
L’important c’est l’espoir, la foi dans le parti qui monte...
L’action a duré plus de deux heures et s’est terminée par
un « festin » dans l’une des auberges du boulevard Slivnitsa.
Là, mon ami a révélé la pensée intime de l’action.
— Je t’ai donné des matériaux jusqu’à présent. J’ai assuré
mes camarades que tu les distribues, et je te crois. Mais ils ont
insisté pour que je te teste en personne. Car certains
acceptent, ne refusent pas, puis les jettent dans les toilettes.
Les temps sont terribles. Ne sois pas en colère contre les
camarades. Ils ont seulement entendu parler de toi. Ce sera
différent maintenant. Je te rencontrerai demain avec un
homme à moi.
Je me suis laissé entraîner par mon bon ami, militant du
parti communiste bulgare illégal.
Le lendemain, la rencontre avec l’homme de Grafa a eu
lieu dans le jardin de Yuchbunar, où nous nous détendions
souvent sur les bancs ou sur les tas de branches coupées et
nous nous livrions à d’inépuisables disputes de jeunesse. À

65
ma grande surprise, l’homme n’était autre que Radi, un
marchand de glaces connu, depuis longtemps, de toute notre
compagnie. Grafa m’a invité à prendre un verre. Et comme ça,
en plein jour, servant les « clients » avec de la glace au
chocolat, le charretier Radi m’a regardé un peu spécialement,
comme s’il me voyait pour la première fois, et a déclaré :
— Je suis d’accord. Nous sommes trois maintenant. À la
vie et à la mort. Tout ce qu’ils nous diront d’en haut sera la
loi pour nous. La prochaine fois nous nous verrons dans un
autre endroit. Et pour plus longtemps. Nous appellerons notre
camarade Spas, et désormais je suis Yordan.
— Félicitations pour ton baptême, Spasé – dit Grafa en se
tournant vers moi, avec un sourire complice aux lèvres : j’ai
été surpris par l’évolution rapide des choses.
— Merci pour la glace. Le nouveau nom ne me dérange
pas. Mais il y a une condition dont je veux lui parler (j’ai
pointé du regard Grafa), et alors... on pourra se voir.
Le marchand de glaces conduisit calmement sa charrette
et commença à inviter de nouveaux clients dans les allées du
jardin.
Nous avions parlé avec mon ami de Kilkis plusieurs fois
de ma « sympathie expectante ».
— Comprends, insuffla Grafa, il ne suffit pas de
s’intéresser au travail du parti, de lire et de distribuer ses
documents illégaux, de défendre ses positions dans des
conflits privés. Tu dois rompre avec ta « sympathie
expectante » et rejoindre nos rangs organisés.
Je me suis opposé à lui, faisant référence à ma passion
théâtrale. Mes objections furent immédiatement repoussées et
brisées. Grafa lui-même ressentait la puissance de cette
passion, mais en même temps c’est lui qui donnait l’exemple

66
personnel de la façon dont elle pouvait être sacrifiée au nom
d’un idéal.
La conversation que j’avais programmée avec Grafa s’est
déroulée dans les rues des quartiers pauvres. Elle était sans
fin, ça s’est terminé à minuit. Les thèses étaient claires pour
nous deux et, je pense, tout aussi nobles.
Nous nous séparâmes à la lumière du poteau électrique au
coin des rues Pirotska et Bregalnitsa, où nous avions vu
Hristo Smirnenski et Alexander Zhendov se disputer plus
d’une fois. Notre séparation fut courte, mais l’étreinte fut
forte et chaleureuse, amicale.

67
CHAPITRE TROISIÈME

MATURATION

Je suis allé à Paris avec mon ami Emil Sidérov, surnommé


Bolsheto. Grafa, Petarcho, Asen Prahov, Vasil Stamboldjiev
sont venus nous accompagner à la gare. Grafa ne manqua pas
de me souhaiter de revenir plus tôt, et Petarcho me serra dans
ses bras en disant : « J’espère que tu réussiras ton saut dans
l’inconnu. »
Paris ! Je pourrais écrire Paris avec trois et treize points
d’exclamation. Ils ne chuchoteront et ne dévoileront rien à
celui dont le pied n’a pas foulé les pavés de Paris. Mais même
pour ceux dont les yeux se sont usés en regardant les riches
vitrines des grands boulevards et des avenues luxuriantes, les
points d’exclamation ne seront pas particulièrement
expressifs. Multiforme, Paris est unique ! Ouverte, c’est une
ville profondément mystérieuse ! Atteinte, elle reste
insaisissable ! Toujours semblable à elle-même, elle n’est
jamais la même. Malgré ses vieilles rues, ses immeubles, ses
monuments et ses retraités, blottis aux recoins des cafés ou se
reposant sur les bancs du jardin, elle est toujours neuve et
étonne par la jeunesse débordante et la vitalité de ses
habitants. Repoussante par les vices des couches parasites et
ses groupes décadents, elle est séduisante par le charme de ses
rares valeurs historiques et artistiques.
L’histoire marque sa naissance il y a deux mille ans et
plus. Mais elle brille avec le Roi Soleil et le château de
Versailles, avec la Grande révolution française, la Commune
de Paris, le Front populaire. Ele est connue, reste et restera à

68
jamais dans la mémoire de millions de Parisiens, Français et
étrangers. Des millions d’autres la désireront réveillés et dans
leurs rêves jusqu’à la fin de leur voyage terrestre. D’autres,
aussi innombrable, jureront et maudiront jusqu’à leur
dernière heure son ventre insatiable, l’égout puant de la
débauche et les dents jaunes du Veau d’Or.
Que dire de ce compagnon que je connais depuis plus de
cinquante ans ? Et beaucoup, et peu. Beaucoup sur ses trésors
artistiques éparpillés ou rassemblés dans les rues, les musées,
les maisons, les parcs ; beaucoup sur certains de ses habitants
héroïques, naïfs, optimistes, mesquins et majestueux ;
beaucoup sur les quartiers prolétariens aux rues étroites et
tortueuses, aux entrées sombres, aux maisons délabrées, aux
chambres mansardées, aux ouvriers magnifiques, aux
chômeurs affamés, aux pères et mères — héros, vagabonds et
descendants des Communards ; beaucoup sur les théâtres —
publics et privés, perpétuels et d’un jour ; beaucoup sur les
innombrables concerts de compositeurs, chefs d’orchestre,
interprètes connus et inconnus ; beaucoup sur les centaines
d’expositions quotidiennes — générales et individuelles,
bruyantes et silencieuses, abritées soit dans des halls
spacieux, soit entassées dans de petites pièces, entrées,
couloirs, caves et greniers ; beaucoup sur la résistance des
Parisiens — héroïques, loyaux, ingénieux et naïvement
dévoués.
Peu sur l’abondante couche parasitaire d’intermédiaires et
d’escrocs qui ont ouvert et rempli des milliers d’agences, de
bureaux et d’offices pour la plus vile exploitation des
Parisiens et ceux de la campagne ; peu sur les agents de la
bourse, les banquiers, les industriels et les militaires, qui, avec
leurs spéculations, actions et plans prédateurs démentent la
devise de la république pour la liberté, l’égalité et la

69
fraternité ; peu sur ces aristocrates tenaces qui, blottis dans de
spacieux appartements et halls sur les quais de Seine, sur les
boulevards Saint-Germain, Henri Martin, etc., rêvent d’un
passé irréversible et ne pardonnent toujours pas à Louis XVI,
roi-l’abruti d’avoir livré leur royaume aux sans-culottes ; peu
sur les milliers de journalistes et gribouilleurs qui écrivent sur
tout et sur tous et qui, se vantant de leur indépendance, ont la
capacité de s’adapter à la position officielle de Sa Majesté du
nouveau gouvernement en moins de 24 heures ; peu sur les
prostituées exposées et cachées qui, fidèles aux traditions
combattantes parisiennes, ont manifesté en plein jour devant
l’Assemblée nationale sous le gouvernement de de Gaulle
avec des mots d’ordre pour le droit au travail libre et une
réduction de l’impôt sur le travail ; peu sur les espions du
monde entier qui ont fait de la « ville lumière » leur refuge
chaleureux.
Mais aussi prolixe et aussi concis que l’on parle et écrive
sur la capitale française, personne ne pourra jamais épuiser le
contenu et les formes de Paris aux multiples facettes.
L’impossibilité de révéler d’un ou de quelques traits ce
complexe ancien et sans cesse renouvelé : celle que
rencontrent les artistes les plus ingénieux, pourvu qu’ils
veuillent couvrir l’infini, l’insaisissable, c’est-à-dire la Vie. Et
Paris — c’est la Vie, ce sont les images que la Vie a acceptées,
accepte et acceptera dans son mouvement historique en
zigzag et sans cesse ascendant. Passé, présent et futur
coexistent ici, s’affrontant sans relâche dans les pages de la
presse et des livres, dans les rues et sur les places, du haut des
chaires universitaires et des tribunes parlementaires, des
chaires d’Église et des scènes de théâtre. Dans la poitrine du
géant nommé Paris, tremble et bat le cœur gigantesque de

70
l’humanité éternelle, aspirant à son Excellence, toujours plus
haut et plus haut !
Mais laissons Paris et l’humanité en paix et voyons ce que
je fais en ce matin d’août 1925 dans cette ville grise, encore
endormie et sans lumière.
Nous sommes arrivés à la gare de l’Est.
Peu importe à quel point nos bourses étaient damnées,
mon compagnon Bolsheto et moi étions propriétaires d’une
petite somme d’argent, capable de nous permettre le luxe de
louer un véhicule à moteur. « Sachant » le français, c’est-à-
dire celui appris au lycée, j’ai été contraint à la position de
Virgile, qui emmène son ami dans les cercles infernaux du
paradis de Paris. La première chose que j’ai dite au chauffeur,
je l’ai dite avec un accent impossible et complètement faux :
— Mosieu, voilez notr adresse. Voulon allon sur Saint-
Michel.
— Bon ! répondit gentiment le chauffeur, un homme aux
yeux sournois sous des lunettes en métal, aux joues rougies et
au nez assez long. À peine installés dans sa Citroën, il se mit à
nous parler avec éloquence, comme si nous étions de vieilles
connaissances et semblions tout comprendre. De sa cascade
verbale, des mots distincts sont venus à mes oreilles : Opéra,
Bastille, Concorde. Je pensais qu’il me demandait si j’avais
entendu parler de ces endroits. Pour ne pas être en reste, j’ai
répondu « Woui Mosieu ». Un peu plus tard, il m’est apparu
clairement qu’il m’avait probablement demandé si nous
voulions voir l’Opéra, la Bastille et autres lieux. J’avais déjà
entendu des commentaires flatteurs sur la gentillesse des
Parisiens. Je ne pensais pas que cette gentillesse était
tellement immense – dès le premier jour — pouvoir voir
certains des sites les plus intéressants de Paris.

71
Le taxi nous conduit place de la Bastille, contourne
lentement la colonne de Juillet et s’arrête un peu à l’écart. Ici
le chauffeur, un vrai Cicérone, nous raconte quelque chose
sur la Révolution française, évoqua Robespierre, Danton, la
guillotine ; j’ouvre la bouche, répétant plusieurs fois, à tort, le
mot le plus simple « woui » et je pensais que j’avais défendu
l’honneur culturel de la patrie. Le chauffeur bavard nous
emmena sur la place où trônait la statue de la République,
surnomma la statue « la vache », continua sur les grands
boulevards pas encore complètement réveillés, nous montra
l’opéra et à côté le Café de la Paix encore fermé.
Nous entrons dans l’immense place de la Concorde, rue
de Rivoli.
Nous avons vu l’obélisque égyptien, apporté ici avec
beaucoup de difficulté par ordre de Napoléon de l’ancien
Louxor, et avec un effort encore plus grand, érigé au milieu
de la place. Des sans-culottes parisiens ont dansé sur cette
place après l’exécution de Louis XVI et de la reine Marie-
Antoinette. Sur les majestueux Champs-Elysées extrêmement
larges (sur lesquels j’ai cherché en vain les vertes prairies des
romans d’Hugo et de Maupassant), le chauffeur nous a
conduits jusqu’à l’Arc de Triomphe, où brûle un feu éternel
en l’honneur du Soldat Inconnu de la première Guerre
mondiale. Après dix minutes d’une balade tranquille en taxi le
long des quais de Seine, notre aimable guide nous déposa à
l’adresse du quartier Saint-Michel.
Les Bulgares que nous avons rencontrés au café de la rue
Saint-Séverin nous ont révélé la ruse de la coûteuse courtoisie
du chauffeur.
— Imaginez que le chauffeur au lieu de la gare sur le
boulevard Botev pour vous emmener directement sur la place
Renaissance (aujourd’hui Vazrajdane) vous fasse passer

72
devant l’église Sveta Nedelya, devant l’Université, sur le
boulevard Patriarche Evtimiy et près du Monument russe.
Votre bénéfice est que vous avez vu le premier jour ce que
certains « tchakali 1 » n’ont pas vu depuis des années.
Nos compatriotes nous ont informés que nos
connaissances ne venaient au café que le soir, et certaines
seulement le dimanche, car elles habitent en banlieue. Nous
devrions donc les chercher à leur domicile : il serait facile de
les trouver. Et ils nous ont emmenés devant le plan du métro
Saint-Michel tout proche. Ils nous ont expliqué comment
naviguer dans le réseau du métro, nous ont montré la
dernière station Porte de Saint-Cloud, après nous devrions
prendre le bus № 3. Là nous devrions demander au
conducteur de nous faire descendre dans la banlieue de
Suresnes, près de l’adresse correspondante...
La rencontre avec nos connaissances était à la fois
agréable et effrayante. J’ai connu Stoyko Dimitrov en tant que
vendeur de journaux, écolier au Premier lycée masculin et
adolescent intelligent, que j’avais rencontré à la Bibliothèque
nationale ou lors de représentations au Théâtre national. Radi
Radoulov, mon voisin de rue, faisait une forte impression
avec ses poches pleines de journaux et ses éternels livres sous
le bras. Maintenant, ils étaient tous les deux ouvriers, l’un
meunier, l’autre tourneur, avec des vêtements sales et des
mains rugueuses, abîmées par le travail des machines.
Stoyko allumait cigarette sur cigarette, et Radi crachait
démonstrativement par terre ou par la fenêtre du café où
nous étions. Il était évident qu’ils voulaient montrer à quel
point ils avaient fusionné avec la classe ouvrière française,

1. Tchakali : chômeurs qui traînent au café toute la journée en attendant que


quelqu’un leur paye un verre.
73
qui n’était pas aussi mal habillée ou sale qu’eux. Sans trop de
détour, ils nous ont demandé :
— Et comment ça va avec l’argent ? Et ils se sont
dépêchés d’ajouter : — Nous sommes trop mauvais pour être
vos créanciers.
Nous les avons rassurés en les informant qu’un ancien
secrétaire-percepteur voyageait avec nous ; il a promis de
nous accorder un crédit si nous pouvions l’aider à se légaliser
en tant qu’étranger avec le droit de travailler.
— Nous ne vous demandons pas d’argent, mais des
conseils sur la façon de nous légaliser en tant que travailleurs,
car nous sommes des commerçants, d’après nos passeports,
sans droit de travailler.
— Fallait le dire, frérots. Des conseils, on vous en donnera
autant que vous voulez. Nous vous en donnerons de la même
manière que Crésus n’a pas couvert ses hétairies d’or, cria le
garçon cultivé et le charmant homme Radi.
Ils nous ont conseillés brièvement, concrètement,
pratiquement. Le lendemain matin, nous devions partir pour
une ville industrielle proche de la capitale. Après avoir
travaillé pendant 5 à 6 semaines, nous prendrons les
récépissés de la municipalité locale.
Accompagnés de Stoyko et Radi, nous sommes rentrés à
Paris et installés au café-hôtel Saint-Séverin. Le soir, nous
avons marché le long du célèbre boulevard Saint-Michel dans
le quartier Latin. Le mois d’août n’était pas aussi mort
qu’aujourd’hui. Les vacanciers n’étaient pas des millions et
les touristes étrangers n’inondaient pas les rues et les places
de Paris comme des sauterelles. Stoyko en Parisien
expérimenté, nous a incités à ne pas fixer longtemps les
vitrines illuminées et élégamment agencées des magasins de

74
chaussures et de vêtements, des librairies et des kiosques
remplis de journaux et de magazines pornographiques.
— Cent fois par an, vous traverserez ce boulevard. On
vous promène maintenant pour avoir plus d’impressions sur
la vie nocturne des étudiants et intellectuels parisiens. Il y a
aussi des travailleurs, mais ils sont toujours désireux de se
ranger parmi l’intelligentsia. L’air du quartier est intellectuel.
Ici aussi, les prostituées misent sur l’intellectualisme. Un jour,
l’une d’entre elles s’est vantée de connaître le poète Paul
Valéry. Partout on discute. Mais entrons dans un café
« intellectuel ». Son nom est Soufflot. On peut un peu
regarder, écouter et se dépêcher, car demain vous et moi,
devons nous lever tôt.
Dès que nous avons commandé qui un panaché, qui un
diabolo, nous nous sommes préparés à regarder et à écouter.
Qu’a-t-on vu ? Un vieil homme solitaire dans un coin lisait et
feuilletait résolument les pages du journal Le Temps, sans
prêter attention à son environnement, ni même à son verre de
bière, qui était sans aucune mousse. À de nombreuses tables,
il y avait des couples. Les plus variés. Naturellement,
principalement de jeunes garçons et filles. À l’une des tables,
un rassemblement de sept-huit jeunes était en désordre,
librement adonné à des conversations bruyantes et à des cris
et gestes démonstratifs. Au comptoir, un autre groupe
grandissait et diminuait visiblement, mais se disputait
constamment. Stojko et Radi nous transmettaient des bribes
des conversations capturées.
Nous avons quitté le café et descendu le boulevard Saint-
Michel. Nous sommes passés devant la clôture en pierre et fer
du musée Cluny. Notre guide culturel Radi a jugé nécessaire
de nous éclairer :

75
— Le musée est consacré principalement au Moyen Âge.
Vous y verrez des objets en bois et en fer de la vie de l’homme
du Moyen Âge. Il y a des peintures intéressantes, des
tapisseries, des sculptures. Vous visiterez dans l’une des salles
du rez-de-chaussée un bain minéral datant de l’époque de la
colonisation romaine — IIe, IIIe siècle de notre ère. Mais
demandez à voir la ceinture de chasteté, une invention des
chevaliers médiévaux. Ce sont des ceintures en fer avec
lesquelles les hommes attachaient leurs femmes pour qu’elles
leur restent fidèles jusqu’au retour des croisades. Cependant,
la légende dit que c’est à ce moment que les femmes
chevaleresques, à leur tour, ont fait une contre-invention : le
passe-partout, une clé pour ouvrir toutes les serrures...
Le lendemain matin, nous étions parmi les milliers de
Parisiens remplissant la gare du Nord en route vers la
campagne. Dire que ceux qui nous entouraient nous
regardaient comme des moutons à cinq pattes serait exagéré.
Les voyageurs français avaient leurs propres occupations et
ne prêtaient aucune attention à de quelconques étrangers. La
plupart d’entre eux étaient concentrés dans la lecture de
livres, certains feuilletaient les journaux du matin, d’autres
prenaient leur petit déjeuner, des femmes se penchaient sur
leur tricot, et certains, comme nous, s’intéressaient au
paysage ferroviaire.
Notre odyssée nous conduisit à l’embouchure d’une usine
métallurgique près de la ville du Mans.
— Vous commencerez à travailler demain. Suivez
maintenant M. Étienne. Il vous montrera où manger et passer
la nuit.
Ces dispositions nous ont été données par un jeune
homme d’une trentaine d’années, au visage rond et rose et à
la petite moustache noire. La tenue de travail marron

76
négligemment boutonnée laissait entrevoir sa cravate rouge
vif sur sa chemise blanche.
M. Étienne nous fit signe de le suivre. C’était un vieil
homme, grand et mince, avec des yeux bouffis, des joues
creuses et des pommettes saillantes. Dans la baraque longue
et basse, il nous donna des instructions qu’il avait
apparemment répétées des centaines de fois.
— Voici quatre lits pour vous. J’apporterai des draps tout
à l’heure. Chacun gardera sa valise sous clé et sous le lit. Vous
recevrez de la nourriture ce soir à la cantine au fond de la
cour. Là, je vous donnerai des gobelets, des cuillères, des
fourchettes. Vous devez vous procurer des couteaux vous-
mêmes. Et demain matin, vous recevrez des tickets pour le
petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner. Vous pouvez vous
installer maintenant. Au revoir.
— Les garçons, le paradis est devant vous. Réjouissez-
vous-en ! Stoyko rompit le silence gêné, pas tout à fait en
plaisantant.
Et nous avons apprécié le paradis : une cabane, environ
50 lits sur deux rangées ; les lits des soldats, en fer, les
couvertures grises et brunes et pas dans leur prime jeunesse,
à en juger par les raccommodages et les bords en morceaux ;
au milieu une table sale en bois surmontée d’un abat-jour en
papier journal ; sur les murs, des petits miroirs ronds, carrés
et dentelés, des coupures de journaux et de magazines
pornographiques, des photos des célèbres stars de cinéma
allemandes Asta Nielsen et Henny Porten ; çà et là des
tabourets en bois et des chaises aux dossiers cassés ;
casquettes, costumes, chemises accrochées à des ficelles et des
clous. Quand, dans 15 ans, je serai jeté pour mourir non pas
deux ou trois mois, mais près de deux ans dans les baraques
du camp de concentration disciplinaire du « Vernet » près de

77
la ville de Pamiers dans le sud de la France, la caserne de
l’usine près du Mans restera dans mes souvenirs comme … un
charme !
La première nuit. La fatigue émoussait mes perceptions,
mais une impression générale ne pouvait manquer de se
dessiner dans mon esprit. C’était une petite Europe,
représentée par ses fils peu éminents, qui ont quitté leurs
terres natales à diverses occasions volontaires et
involontaires. Prédominaient les restes de l’armée de
Wrangel, dont le russe n’avait rien perdu de sa sonorité et
dont les mots français sonnaient plus doux que le français lui-
même. Il y avait des Hongrois, des Polonais, des Espagnols,
des Italiens. Les visages et le discours des Balkans m’ont
soulagé. J’ai échangé quelques mots avec ces gens qui sont
des nôtres et j’ai réalisé qu’une situation — la misère et la
terreur — nous avait rassemblés sous le toit troué du hangar...
Dès le premier jour, j’ai été placé dans l’un des secteurs
difficiles. Je devais saisir les tôles de cuivre qui sortaient du
laminoir, les porter jusqu’au chariot à dix mètres de là. Dès
que le chariot était suffisamment chargé, je le poussais à plus
de 50 mètres jusqu’à la cour et là je le déchargeais et empilais
les plaques. Le travail était simple, mais en volume et en poids
assez pénible. Environ cinq cents feuilles passaient entre mes
mains chaque jour, ce qui signifiait transporter, charger et
décharger plus de cinq tonnes de masse de cuivre. En tant que
novice, j’ai porté les 30 à 40 premières feuilles avec mes
paumes nues. Mes mains ont été coupées, surtout la droite.
Une ouvrière – nettoyeuse — a eu pitié à la vue de mes
paumes ensanglantées et m’a tendu un chiffon de laine pas
trop propre. Ma douleur a été soulagée, mais pas pour
longtemps. Le chiffon était pourri et bientôt usé. J’ai ressenti
ma situation désespérée et l’ai partagée avec Stoyko, qui

78
travaillait sur une fraiseuse. Nous avons regardé autour de
nous, nous nous sommes promenés, mais nous n’avons pas
trouvé de chiffon approprié. L’ami, prêt à faire un sacrifice,
cependant, a résolu le problème.
— Prends ma casquette maintenant, pendant la pause-
déjeuner on va essayer de trouver quelque chose de plus
adapté.
Un Serbe a trouvé comment me sauver de sa valise en
carton.
— Je vois, mon garçon, que tu es plus fort dans la tête que
dans les mains. Tiens ce morceau de cuir. Prends-en soin pour
me le rendre. Je ne te le donne que pour le travail, jusqu’à ce
que tes mains deviennent des semelles.
Avec l’aide d’amis, je suis devenu un travailleur à part
entière en dix jours. Au bout d’un mois, un mois et demi, j’ai
rendu le cuir au bienfaiteur balkanique ; mes mains avaient
attrapé une croûte comme le genou d’un cordonnier...
Dans les derniers jours du troisième mois, les documents
de rêve acquis réchauffaient nos poches. Avec eux, nous
pouvions trouver du travail partout. Nous rentrâmes bientôt à
Paris.

LA PREMIÈRE GRÈVE

Avec le peu d’argent économisé, je me suis mis à profiter


de la vie parisienne. Pour moi, ses charmes étaient cachés
dans les théâtres, les musées et les bidonvilles. Pendant mon
temps libre, j’étudiais obstinément le français, je lisais des
livres d’auteurs français et faisais connaissance avec les
œuvres des classiques de la littérature marxiste, librement
distribuées en français et en russe.

79
La colonie antifasciste bulgare dépassait le millier de
personnes. Grâce aux émigrants de septembre venus de
Yougoslavie, elle menait une vie politique active. Au début, je
participais activement à la partie artistique et littéraire des
réunions, matinées et soirées organisées.
Ayant obtenu un document de travail régulier, je suis
d’abord tombé sur les usines automobiles Citroën, ou plus
précisément les ateliers de la banlieue d’Asnières, où l’on
fabriquait les carrosseries des voitures Citroën d’alors. Mes
yeux ne pouvaient se détacher de cette toute nouvelle usine
moderne. L’usine près de la ville du Mans, qui semblait
d’abord être une immense entreprise, m’apparaissait
maintenant petite et vieille avec ses machines sales et
poussiéreuses, ses murs enfumés et son plâtre qui s’écaillait.
Ici les ateliers étaient hauts, avec des verrières et des cloisons
intérieures et des murs gris mais propres, avec de larges
plates-formes pour chaque machine bien nettoyée.
L’usine n’était pas seulement moderne en tant que
bâtiment. La soi-disant rationalisation capitaliste était
appliquée de plein fouet. L’ensemble du processus de travail
était effectué à la chaîne. Sur l’un des rubans en caoutchouc,
par exemple, des morceaux de bois rabotés partaient, quelque
part au milieu on voyait des figures, des cloisons, des fenêtres
déjà assemblées, et à la fin les derniers ouvriers assemblaient
et fixaient l’ensemble du corps en bois. L’un des ouvriers les
plus qualifiés ici était mon ami Georgi Boulgourov. Le
squelette en bois préparé de la future voiture était transporté
à l’atelier du ferblantier. Là, ils recouvraient la partie en bois
avec une tôle épaisse et la plaçaient sur une crémaillère à
dents. Chaque dent poussait une carrosserie. Disposés des
deux côtés, les ouvriers essuyaient la rouille de la tôle avec un
papier de verre avant que la carrosserie ne soit emmenée à

80
l’atelier de peinture. L’un des deux travailleurs de cette
chaîne, c’était moi. En général, je réussissais à faire face à la
tâche qui m’était assignée, mais souvent, lorsque les tôles
étaient très rouillées, je continuais à frotter même après que
la carrosserie ait quitté la chaîne. Mon patron me grondait
dans son français dont je ne comprenais pas les trois quarts ;
je m’excusais dans mon français qu’il ne comprenait pas du
tout.
Un jour, le chef Deluque, un ancien sergent aux
mâchoires saillantes, m’a traité de « fou endormi » et m’a
transféré à un travail « plus intelligent » : visser les vis sur les
portes et le pare-brise de la voiture. Et ici aussi il y avait une
voie ferrée et une crémaillère à dents qui poussait les
carrosseries déjà peintes. Leur mouvement était également
très précisément calculé pour visser une dizaine de vis. Ils
m’ont mis une visseuse dans les mains, m’ont expliqué
comment travailler avec, combien et où je devais tourner les
vis et m’ont averti que j’avais cinq minutes pour toute
l’opération. Les premiers jours, je pouvais à peine tout visser.
Au bout d’un moment, j’arrivais à finir même en moins de
cinq minutes. Un matin, Deluque m’a félicité d’avoir avancé
sur ce tronçon et il m’a informé que désormais la chaîne ferait
son cycle en quatre minutes au lieu de cinq. Sous sa
supervision directe, l’expérience s’est avérée être... au mieux
de mes forces et de mes capacités. Le chef sourit presque
joyeusement et courut signaler à sa direction le taux réduit
grâce à son initiative. Plusieurs jours passèrent. Nouvelle
surprise. Deluque était maintenant accompagné de trois
autres cadres, dont un grand personnage au visage rougeâtre,
une moustache noire coupée et les sourcils épais de
l’ingénieur en chef Monge. Le groupe m’a demandé de lui
montrer comment je travaillais. L’ingénieur en chef me

81
regardait, commentait quelque chose de temps en temps et
regardait sa montre. Après la première carrosserie, ils m’ont
invité à besogner plus prestement et ont de nouveau
commenté, et regardé à nouveau leurs montres. J’ai continué
à exécuter les gestes appris et j’ai essayé de faire mes preuves
en tant que bon travailleur. J’étais censé avoir de l’esprit et,
dans ce cas, il ne m’est jamais venu à l’esprit que ces
messieurs n’avaient pas l’intention d’admirer ma dextérité,
mais avaient l’intention de changer la norme. L’ingénieur en
chef m’arracha la visseuse des mains, mit quelques vis dans la
poche avant de son tablier blanc et se mit à travailler. Ses
collègues surveillaient leurs montres tout le temps. M. Monge
termina une, deux, trois carrosseries, avant que le groupe ne
quitte le bureau, Deluque ordonna : « Vite, vite, arrête de
regarder ! » M. Monge avait effectué la première opération en
3 minutes et 10 secondes, la seconde en 3 minutes et la
troisième en 2 minutes et 40 secondes.
Le lendemain matin, MM. Deluque et Monge étaient sur
mon lieu de travail à 7 h 30. Je me suis dit : « Ils sont venus
me virer. » Reposé de la nuit, je travaillais fébrilement. Après
la deuxième carrosserie, ils ont arrêté la chaîne pour clarifier
quelque chose dont ils discutaient. J’ai entendu M. Monge
commander :
— Trois minutes et 15 secondes, c’est suffisant ! Faites
avancer la chaîne à ce rythme !
En privé avec mon patron, j’ai essayé de m’opposer :
— C’est facile pour M. Monge, il visse une ou deux
voitures et il s’en va. S’il fait cela pendant des jours entiers, il
voudra lui aussi que la chaîne avance plus lentement.
— Ce n’est pas à moi, mais à lui que tu devais le dire. Et
toi, travaille plus dur, sinon tu peux perdre ton poste.

82
J’ai atteint la nouvelle norme à la fin de la deuxième
journée. Pourtant, je n’ai pas gardé ma place. Le capitalisme
était entré dans la soi-disant stabilisation temporaire et
partielle. Les luttes sociales du prolétariat européen avaient
perdu l’ampleur et l’intensité des années d’après-guerre. La
direction du Parti communiste français essayait quand même
d’enflammer la lutte des classes entre le travail et le capital.
Le 1er août a été déclaré Journée internationale contre la
guerre. Le Parti communiste a appelé les travailleurs à faire
une grève générale d’une journée pour protester contre la
nouvelle guerre impérialiste en préparation. Pour moi, c’était
une question d’éthique, je ne pouvais pas m’empêcher d’être
solidaire des travailleurs français.
Familier de la situation en France, Stoyko me l’a décrite
en détail.
— Le Parti Communiste dans les usines Citroën et Renault
a des sections bien installées. Les ateliers d’Asnières
emploient plus de 1 200 personnes. Probablement pas moins
de 200 à 300 travailleurs répondront à l’appel à la grève. La
majorité sera française. Quel sera le sort des grévistes ? Le
lendemain, 10 à 20 Français seront licenciés en tant que
meneurs. Tous les grévistes étrangers seront licenciés sans
condition. La police et les patrons sont impitoyables envers
nous. Tu peux te préparer à ranger tes vêtements de travail.
Tu recevras ton salaire. Sur ce point ils sont corrects. Mais en
même temps, ils informeront correctement la police de ton
nom complet et de ton adresse. À partir de ce jour tu seras
marqué pour toujours. Tu n’as pas encore reçu ta pièce
d’identité, n’est-ce pas ? Tu ne la recevras plus jamais. Tu
feras avec le récépissé que tu as, jusqu’au jour où on te le
retirera et tu seras expulsé de France comme non fiable.

83
— Il est clair pour moi que je vais faire la grève. Mais je
ne sais pas si d’autres ont pris la même décision. Les
camarades de la place des Fêtes ont promis de me mettre en
contact avec un communiste, mais j’attends toujours.
— Il y en a certainement d’autres. Chez Citroën, le parti et
la CGT (Confédération Générale du Travail) sont forts. Mais
pas assez pour protéger les étrangers. Je dis, tu seras renvoyé.
Réfléchis bien.
Je l’avais déjà fait. Avec l’argent économisé, je pourrais
survivre pendant 2-3 mois. D’ici là, je trouverais un nouveau
travail, sinon à Paris, à la campagne.
Pendant la journée de grève, je suis resté à la maison, j’ai
lu l’Humanité et j’ai étudié le français. Le soir je m’arrêtais au
café Saint-Séverin. Mes camarades me considéraient déjà
comme chômeur. Beaucoup m’ont rassuré.
— Que ton dos soit fort et tes mains fermes. Et
maintenant tu peux nous offrir un verre à la gloire de la grève
qui, selon le journal Journal, était invisible.
À cette occasion, Stoyko, celui qui sait tout, raconta
comment les conducteurs de bus et de tramway parisiens se
sont mis en grève un jour. Le directeur des transports publics
de Paris fit une déclaration aux journalistes et qualifia la
grève d’invisible. Dès l’après-midi, les grévistes louèrent un
corbillard et formèrent une procession derrière lui. Les
piétons sur les trottoirs virent qu’il n’y avait pas de mort dans
le corbillard et demandèrent avec stupéfaction :
— Qui est mort ?
Les grévistes endeuillés répondirent :
— Le directeur des transports publics.
— Mais où est le mort ?
— Il est invisible !

84
L’esprit parisien atteignit son but. Le lendemain, tous les
journaux publièrent des photos du cortège funèbre avec le
corbillard vide, et la France apprenait les revendications des
grévistes.
— La première chose que tu découvriras demain matin,
c’est l’absence de ta carte, m’a prévenu Stoyko. Ne t’embête
pas à demander où elle est, qui l’a emmenée, etc. Va
directement à l’administration. Ils y ont déjà préparé ton
salaire et ton certificat de licenciement.
Stoyko se trompait. Le lendemain matin, la carte № 725
était en place. Je me tenais devant le tableau et je ne savais
pas quoi faire.
Le portier s’est approché de moi et m’a demandé :
— Ta carte est là ?
— Oui, ici.
— Alors pourquoi traînes-tu ? Tu n’es pas malade, tu ne
veux pas de congés ?
— Non, je ne le suis pas.
— Alors pointe-la et dépêche-toi, qu’ils ne voient pas que
tu es en retard.
Comme dans un rêve, je traversai le vestiaire, enfilai mes
vêtements de travail et me dirigeai vers l’atelier de peinture.
Le chef Deluque expliquait à un nouvel ouvrier algérien
comment manier la visseuse et travaillait lui-même sur une
autre carrosserie.
J’avais décidé d’être ferme, mais j’ai dit d’une manière
très douce :
— Bonne journée.
Deluque répondit d’un ton simple et me demanda
sévèrement :
— Pourquoi es-tu en retard ?
— Eh bien, je ne m’en soucie plus.

85
— Comment se fait-il que tu ne sois pas malade ?
Pourquoi n’étais-tu pas là hier ?
— J’ai fait grève hier.
— Comment, qu’est-ce que tu as fait ? Tu n’as pas été
malade ?
— Je n’étais pas malade. Hier, j’ai fait grève.
— Comment, tu as fait grève et tu n’étais pas malade ?!
Non, non, tu étais et tu es encore bien malade, mon Dieu.
— Vous ne comprenez pas quand je vous dis, hier, j’ai fait
grève.
Deluque tourna autour de moi, me regarda comme une
créature tombée de Mars, se frappa le front, frappa ses mains
sur ses cuisses, répéta :
— Il était en grève ! Et il s’est mis à crier à ses collègues
chefs d’équipe : Pierre, Jean, Gaston ! Venez, venez voir un
original, un idiot malade, un imbécile, complètement fou...
Venez, dépêchez-vous !
Ses collègues m’entourèrent bientôt. D’un ton de
supériorité intellectuelle, l’ancien sergent se tourna vers moi.
— Dis-leur pourquoi tu ne t’es pas présenté au travail
hier.
Devant l’aréopage de patrons réunis, j’ai répété la vérité.
Mon compte était simple. Dans tous les cas ils vont me
renvoyer, au moins que la vraie raison soit connue. Un jour
quelqu’un approuvera et suivra mon exemple...
Un des patrons m’attaqua assez grossièrement :
— Sale étranger, si tu es mécontent, pourquoi es-tu venu
manger notre bifteck ?
— Je proteste contre la préparation d’une nouvelle guerre
impérialiste, pas contre ma situation économique.
— Après tout, le garçon est libre d’avoir une opinion,
déclara un autre des patrons. Il est naïf, mais plus honnête

86
que mon Bécaud, qui a déjà obtenu un certificat médical. Et il
se tourna vers l’Algérien : — Va à la ferblanterie et appelle
Jean Bécaud.
Bécaud était un Français petit et trapu, plein de santé.
Son patron se tourna vers lui avec défi.
— Jean, tu es communiste, n’est-ce pas ?
— Je suis membre de la CGT.
— Alors j’ai le droit de dire que tu es communiste ?
— Tous les types de travailleurs sont membres de la CGT.
— Pourquoi n’es-tu pas venu travailler hier ?
— J’ai eu une migraine. J’avais mal au ventre.
Le patron me pointa du doigt et dit :
— Regarde-le, étranger, il est plus honnête que toi. Il
avoue qu’il s’est mis en grève hier.
— C’est son travail. J’étais malade. Je vous ai présenté un
certificat médical.
Deluque est intervenu dans la conversation :
— Peut-être délivré par un médecin communiste ?
— Je ne connais pas ses convictions politiques.
— Assez discuté. Bécaud, aie honte d’être français.
— Je suis blessé au front et ma poitrine est ornée d’une
croix de bravoure. Et je connais beaucoup de sergents qui ne
peuvent pas dire ça d’eux-mêmes.
Deluque a révélé qu’il était affecté :
— Tu en sais beaucoup, mais je prendrai soin de toi. Et
maintenant au travail !
Et j’ai repris la visseuse. Et pas seulement pour ce jour,
mais pour de nombreux jours et de nombreuses semaines. Je
n’ai pas été viré. Que signifiait ce geste ? Stoyko s’est-il
trompé dans sa prédiction catégorique ? Était-ce une preuve
de la démocratie française ? La vérité s’est vite imposée. Plus
de 700 personnes s’étaient mises en grève dans les usines

87
Citroën de la banlieue de Saint-Ouen. Là, 23 Français ont été
licenciés comme instigateurs et organisateurs. Une dizaine
d’étrangers solidaires avec leurs frères français ont été
licenciés sans ménagement. La direction de l’usine d’Asnières
n’a pas eu besoin de montrer les dents : sur 1 200 personnes,
seuls deux ouvriers avaient fait grève, dont un étranger, c’est-
à-dire qu’il n’y avait pas de danger sérieux et imminent de
lutte ouvrière. La direction pouvait se permettre d’être...
démocratique.
Le deuxième jour, Jean Bécaud m’a chuchoté devant
l’évier qu’il m’attendrait au café Au Nid d’Hirondelles tout
proche. J’appris qu’il était le seul communiste organisé de
l’usine : il y avait plusieurs membres de la CGT ; il avait
entendu parler de moi, mais on avait tardé à lui dire mon
nom.
— Le combat nous a révélés. C’est la meilleure façon de se
rencontrer, m’a-t-il dit.
Le vieil ouvrier français a fait une critique sérieuse de
mon geste individuel. Il n’y avait pas besoin de faire grève, ce
qui m’a trahi. Il était absent, mais avait fourni un alibi en
avance.
— Le parti m’oblige à rester à l’usine le plus longtemps
possible. Maintenant que nous sommes deux, nous allons
nous répartir les tâches.
J’ai appris plus tard (pas de lui) que Jean Bécaud était
dans la même compagnie où Henri Barbusse a servi au front
et dont les personnages sont décrits dans le roman L’Incendie.

DANS LES TENAILLES DU CHÔMAGE ET DE LA


XÉNOPHOBIE

88
Dans la seconde moitié de 1926, le chômage en France est
survenu presque soudainement. Il a rapidement gagné en
masse. J’ai été l’un des premiers ouvriers à être licencié des
ateliers Citroën d’Asnières. Le chef Deluque m’a donné
l’avertissement légal à sa manière :
— Mon cher, dans 15 jours tu pourras faire la grève autant
que ton âme le désire. Adieu !
Pour ne pas être redevable, je lui ai dit :
— Au revoir, M. Deluque, dans les rangs des chômeurs.
Les patrons, responsables du chômage, manœuvraient
habilement. Une campagne de masse contre les étrangers en
situation irrégulière commença dans la presse. C’était la
première fois que je l’entendais et j’allais me souvenir du mot
« xénophobie ». Des écrivains, des personnages publics et des
journalistes éminents ne se sont pas gênés pour poser et
répondre publiquement à la question « Pourquoi suis-je
xénophobe ? » La voix du journal l’Humanité était trop faible
à l’époque pour étouffer la campagne xénophobe qui faisait
rage. Pendant tout ce temps, les étrangers étaient présentés à
l’opinion publique comme des intrus grossiers et indésirables.
Pas une seule fois un seul des théoriciens de « l’Humanisme »
avec une majuscule n’a réussi à admettre que les étrangers
sont des gens qui, par leur travail honnête, créent des biens
publics pour la France. Dans cette situation, le Français
moyen a succombé à la campagne xénophobe. Il y a eu des
cas d’insultes, de bagarres individuelles, voire de lynchage.
Nous, les Bulgares, étions dans une situation particulièrement
défavorable : la Bulgarie de Ferdinand n’avait-elle pas
combattu la France ? Nous n’osions pas parler à haute voix
dans notre langue maternelle en présence de Français
inconnus. À chaque pas nous voyions s’afficher le mépris des
gens.

89
Il y avait évidemment des Français dont le sens de
l’humanité ne pouvait être émoussé par des vagues de
xénophobie. À l’honneur du peuple français, il y avait des fils
de France qui nous comprenaient. Ces Français sobres pour
nous étaient les propriétaires du café Aux lys, près de la place
des Fêtes.
Le mérite de ces deux Français, Monsieur Pierre et
Madame Antoinette, était vraiment grand. Ils ont ouvert un
crédit à durée indéterminée à un groupe de Bulgares pour
consommer du café au lait et des croissants. Parfois, le crédit
s’étendait aux sandwichs au beurre et aux œufs durs. La plus
grande qualité de ces généreux français était leur
extraordinaire tolérance. Ils nous permettaient une fois par
semaine de savourer avec des cuillères dans un énorme pot en
argile des haricots bouillis mélangés avec de l’huile et des
oignons. Quand nous mangions, nous étions dignes d’une
photo. Avec une certaine retenue, tout le monde se dépêchait
d’avaler autant de haricots sauveurs que possible. De temps
en temps, quelqu’un plaisantait : « Maintenant, je voudrais
bien vous entendre discuter, hein ! » Quelles discussions !
Nous avalions tous silencieusement les haricots et le pain.
Personne n’était sûr que le festin se répèterait bientôt ?!
Les mangeurs étaient généralement des hommes forts et
en bonne santé. Parmi eux, les habitués étaient Ivan Mitsiev,
connu à Paris sous le pseudonyme de Naiden, Kolyo
Guénchev, Stoyko, Bolsheto, Toushé Chopov et moi-même.
Nous nous sommes sentis libres dans le café de M. Pierre.
Sans crainte nous avons fait du bruit dans notre langue natale
et sans hésitation nous avons utilisé les fameuses courtoisies
bulgares. Comme les hachove 1 de Botev, nous montrions nos

1. Hashove : hommes sans feu ni lieu. Note du traducteur.


90
crocs aux tyrans fascistes et, contrairement aux misérables de
Bucarest, nous ne buvions que des liquides innocents. Une
fois, à ma grande surprise, j’ai trouvé Toushé Chopov, neveu
de Gotsé Deltchev, assis à une table buvant un anis français
au goût similaire à notre mastika. Toushé était, comme on dit,
un bel homme : élancé, grand, avec un front lisse et droit, des
joues roses fraîches, un nez fin et des lèvres rouges juteuses.
Il avait perdu plus de vingt kilos en deux ou trois mois, et la
beauté spirituelle de son visage ressortait. Il fixait son regard
maintenant sur le verre à moitié vide devant lui. Cette vue
m’a intrigué, car c’était pendant la période de famine et une
heure incertaine du matin. Les beaux yeux noirs de Toushé
s’étaient rétrécis et rougis. On aurait dit qu’il n’avait pas
cligné des yeux de toute la nuit ou qu’il étouffait une colère
grandissante.
— Bore, assieds-toi. Tu es mon ami, je veux que tu boives
avec moi.
— En aucun cas. Je n’ai pas mangé une miette de pain
depuis deux jours.
— Qu’est-ce que la vie, notre vie ? Nous ne devons pas
nous y accrocher. Tu vas maintenant boire pour moi et de
moi. Je paie.
— Eh bien, puisque tu as gagné de l’argent, je commande
un café crème et un croissant.
— Je n’ai pas déjeuné et tu ne mangeras pas, tu boiras !
— Et bien Toushé, comprends que mes jambes tremblent
sans avoir bu.
— Je tremble aussi, tout entier, mais je bois. Et tu vas
boire ou tu n’es pas mon ami et tu devras disparaître, pour
que mes yeux ne te voient pas.

91
Je n’ai pas accepté de boire. Je demandai tranquillement à
madame Antoinette, qui était assise derrière le comptoir
comme une reine, tricotant un boléro jaune :
— Qu’est-ce qui ne va pas avec notre ami ?
— Je ne sais pas. Il est là depuis sept heures. Il commande
constamment de l’anis. Naiden le noir nous a demandé de lui
en donner autant qu’il voulait et il est allé demander de
l’argent à vos compatriotes.
En vain, j’ai fait le tour de plusieurs connaissances du
café Saint-Séverin. Triste spectacle partout : camarades
épuisés, pâles, ouvrant la bouche avec parcimonie ! À 4
heures de l’après-midi, je me suis de nouveau arrêté Aux lys.
Toushé était au même endroit. Trois colonnes d’assiettes
étaient empilées sur la table devant lui. (En France à cette
époque, chaque assiette avait le prix de la boisson servie. Tant
que le client n’avait pas réglé sa facture, les assiettes n’étaient
pas retirées.) Courbé, la tête baissée, il se cachait derrière les
assiettes élevées comme derrière une barricade. À côté de lui,
Naiden l’exhortait :
— Viens avec moi à l’hôtel. Tu boiras encore demain.
En réponse, Toushé ordonnait :
— Je vais faire pleurer leur mère. J’effacerai et leurs
femmes et leurs enfants. Les bourreaux... mes bourreaux...
donnez-les-moi... Quel genre d’amis êtes-vous si vous ne me
laissez pas retourner en Bulgarie ?
— Très bien, nous allons les massacrer ensemble.
Maintenant, lève-toi, demain tu voudras qu’on te laisse à
nouveau entrer au café.
M’ayant vu, Toushé me pointa de la main :
— Est-ce que tu le vois ? Et lui aussi m’a laissé. Il a refusé
de boire avec moi. Donc, je suis une ordure, et lui c’est

92
l’intelligence. Et que sait ce moineau ? Rien. Des mots. Je l’ai
aimé. Dites-lui de disparaître, que lui aussi je...
— Tu as tort, tu disais « garçon sheker 1 », mais il va s’en
aller. On s’en va tous. Allez debout !
Tard dans la soirée, alors que Toushé ronflait déjà à
l’hôtel, Naiden m’expliqua. Toute la nuit précédente, Toushé
avait marché comme une bête en cage et fumé comme une
cheminée. Il y a des années, la même nuit, les bourreaux du
Haut-Juma ont tué son frère et l’ont torturé à mort : lui
brûlant les paumes et les pieds, lui arrachant les ongles, lui
pressant les testicules, le suspendant la tête en bas, lui
coupant les tibias. À l’aube, Toushé dit à Naiden :
— Je vais au café. C’est mon jour. Le jour de délivrance,
de souffrance et de vengeance. Toi, va chercher de l’argent,
pour me racheter à M. Pierre...
Les rassemblements antifascistes au club communiste de
la Bellevilloise, rue Boyer, étaient un lieu de rencontre
commode entre les chômeurs et les chanceux qui n’avaient
pas encore été licenciés. Je me souviens d’une telle réunion
très fréquentée sur la lutte du peuple chinois contre le
Kuomintang. Le rapporteur était le métallurgiste Pavel de
Pleven, ayant participé au soulèvement de septembre, venu de
Moscou. Il avait illustré l’information en dessinant une carte
de la Chine en vert, bleu et rouge, montrant le mouvement
des troupes révolutionnaires et l’emplacement des forces
ennemies.
La réunion s’était terminée tard dans la soirée. Le
président, le professeur de lycée Boris Velev, avait appelé les
personnes présentes occupant des logements, à accepter les
sans-abri. Quatre ou cinq personnes avaient offert leurs

1. Sheker : de sucre, du turc. Note du traducteur.


93
services. Seul Anguio, un cheminot, un bel homme, choriste
du Chœur de Lozen du parti à Sofia, était resté non logé.
Velev s’était tourné vers moi personnellement. Ma réponse
avait provoqué des rires et de l’incrédulité.
— Cinq Bulgares et deux Serbes doivent venir dans notre
chambre ce soir. Et nous deux avec Bolsheto, cela fait en tout
dix personnes.
Ils ont insinué : « C’est exagéré ! Dis que tu ne l’acceptes
pas ! »
J’étais ambitieux et j’ai dit : « Qu’il vienne avec moi à
condition qu’il dise à la prochaine réunion combien nous
étions dans la chambre. »
Lorsque nous sommes entrés dans l’hôtel Compans de la
rue Belleville, j’ai dit mon nom à haute voix et j’ai marché
d’un pas fort pour couvrir Anguio, qui a enlevé ses
chaussures et, s’accroupissant, est monté au rythme de mes
pas.
La chambre était au deuxième étage. J’ai frappé
légèrement une fois, deux fois. Personne ne s’est levé pour
ouvrir. J’ai crié doucement :
— Bolshé, c’est moi.
La voix de quelqu’un cria :
— Maintenant.
Des voix et des déplacements de chaises pouvaient être
entendus à l’intérieur. J’ai poussé, mais la porte résistait. À
son tour, Anguio a appuyé et nous avons réussi à passer
l’écart de justesse. Anguio a commencé à compter les
« pièces ». Sans nous, il y avait 11 personnes. L’âme
sentimentale d’Anguio s’était adoucie, il s’était excusé d’avoir
douté de mes paroles et était prêt à quitter le « paradis des
chômeurs » ... Plusieurs personnes lui ont murmuré, à moitié
éveillées, qu’il « trouve une place sous la table et qu’il se

94
taise ». C’était le seul espace libre, à condition que ceux qui se
pressaient par terre plient les jambes. Sur la table s’étaient
« arrangées » deux personnes – appuyées au mur et les pieds
en l’air. Deux autres remplissaient mon armoire à double
battant, pliées comme des cocons. En tant que propriétaire, ils
m’ont fait place sur le lit double, où quatre personnes,
couchées en travers, étaient entassées comme des anchois.
Les autres étaient entassés sous le lit. Naiden, une autre âme
sensible, s’excusait d’avoir fait venir quelques frères serbes de
plus, imprévus, parce que quelqu’un leur avait menti et qu’ils
allaient rester dans la rue. Et amusant, comme il était, il
lâcha :
— Prolétaires de tous bords, unissez-vous et... ne ronflez
pas. Bon, bonsoir.
Les « pièces » trouvaient toujours un moyen de rire.
Le chômage depuis plusieurs mois nous suçait comme
une énorme sangsue. Nos nez et nos oreilles s’amincissaient
jusqu’à la transparence. Nous ressemblions à des fantômes
lents. On ne trouvait pas toujours des sous pour un ticket de
métro, alors on traversait souvent Paris d’un bout à l’autre. La
marche avait son bon côté : nous avons appris à connaître la
vaste capitale française mieux que beaucoup de Parisiens...
Notre groupe se réunissait régulièrement tous les jours,
que ce soit le matin ou le soir. Nous échangions des
expériences, c’est-à-dire que nous réfléchissions aux moyens
d’obtenir de l’argent. Nous répartissions nos rôles. De temps
en temps, certains se rendaient à la gare de l’Est ou du Nord
pour nettoyer et laver les wagons, d’autres pour faire la
vaisselle dans les grands restaurants. Les uns et les autres
partageaient avec les autres camarades les récompenses qu’ils
recevaient. Une fois ma tournée avait été particulièrement
fructueuse. J’ai apporté 15 francs pour la « commune ».

95
L’étudiant Stoyné Stoyanov, fils de grands propriétaires
terriens, me les a prêtés. Sur la suggestion de Toushé et de
Naiden, la « caisse » n’a accepté que 10 francs et a mis le
reste à ma disposition.
Je n’étais pas allé au restaurant depuis des mois. J’en
cherchais un où je n’étais jamais allé et où je ne remettrais
plus jamais les pieds. Bien sûr, certainement à « Prix fixe ».
Dans ces restaurants, le pain était servi dans des paniers et
était, pour ainsi dire, gratuit. Le client pouvait en engloutir
autant qu’il le voulait. J’avais décidé d’arriver tôt et de rester
jusqu’à ce que j’éclate à force de manger. Je m’arrêtai dans un
restaurant de la rue du Temple. Ma première commande était
une soupe de pommes de terre. Au moment où ils l’ont
apportée, la moitié des morceaux de pain français blanc et
croustillant avait disparu du panier. Avant que je finisse la
soupe, seules des miettes étaient visibles au fond du panier.
Imperturbable (j’avais baissé le rideau devant mes yeux ce
soir), je commandais : « S’il vous plaît ». La serveuse, une
brune courte et trapue avec de grandes boucles d’oreilles
rondes dorées, revint bientôt avec un panier plein. Avec le
pâté, j’ai mangé les trois quarts du pain du deuxième panier.
Lorsque la gentille serveuse m’a apporté un steak frites, elle a
elle-même remplacé le deuxième panier vide par un troisième,
pas tout à fait plein. Nos regards se sont croisés. Un léger
sourire traversa ses lèvres peintes.
Aucun des rares clients ne remarquait comment j’étais en
train de détruire les miches. Les gens étaient occupés avec
leur dîner ou parlaient comme de vieilles connaissances.
Pendant tout ce temps, un seul Français était assis à ma table.
Heureusement, il était pressé, puisqu’il a regardé sa montre à
gousset deux ou trois fois. Le monsieur m’a ignoré, mais il
était mon ennemi, consommant le pain de « mon » panier.

96
Peu de temps après, « l’ennemi » a appelé la serveuse
pour payer son addition. J’en ai profité et, à voix basse, je lui
ai demandé encore un peu de pain. Je voulais lui dire de ne
pas me regarder avec étonnement et que je paierais bientôt.
J’ai mangé le quatrième panier de pain avec le dessert —
confiture d’abricot. La serveuse était appuyée contre l’une des
deux colonnes au milieu du restaurant, regardant de côté ma
table. Ses collègues se sont approchés d’elle, lui ont chuchoté
quelque chose et sont éloignés.
L’horloge murale indiquait 20 heures. Cela faisait près de
deux heures que j’étais entré dans le restaurant. J’ai crié
comme d’habitude, « Mademoiselle, l’addition, s’il vous
plaît. » La brune s’est tournée vers moi avec le sourire le plus
gentil. « Une minute, s’il vous plaît », puis elle s’éloigna vers
le comptoir où se tenaient le propriétaire et deux ou trois
serveuses. Au bout d’un moment, déjà avec un visage sérieux,
elle se tenait devant moi avec l’addition prête. Non par
gratitude pour le pain mangé, mais pour sauver l’honneur des
étrangers dans la gêne, je donnais plus de 25 % de pourboire
au lieu des 10 % de pourboire acceptés. Je me dirigeais
lentement vers la sortie. Là, devant le comptoir et à côté de la
porte, le patron, sa dame, quatre ou cinq serveurs et
serveuses, deux ou trois cuisiniers et cuisinières avec leurs
tabliers blancs et leurs grands chapeaux blancs, se tenaient
alignés. Certains se retenaient à peine d’éclater de rire,
d’autres m’examinaient de la tête aux pieds. J’étais mort de
honte. Au dernier moment, il m’est venu à l’esprit de
plaisanter un peu avec le propriétaire. Je l’ai regardé droit
dans les yeux et lui ai dit avec une courtoisie polie l’habituel
« au revoir » français. Il sursauta comme piqué : « Ah, non ! »
Le patron, frappé à la bourse, avait complètement perdu le
sens de l’humour des Français. Mais la brune a répondu :

97
« Avec plaisir, monsieur. » Ce n’est que sur le pas de la porte
que j’ai entendu une voix masculine derrière moi demander :
« Vous n’êtes pas Français, n’est-ce pas ? » Toute réponse
était superflue. Ma physionomie et mon exploit portaient une
seule empreinte : des Balkans !

NOUVEAU MÉTIER, NOUVELLE GRÈVE

Le chômage des étrangers était généralisé. Mais les


étrangers ne croisaient pas les bras pour mourir. Ils
cherchaient des voies et des moyens pour sortir de cette
situation difficile. Et ce qui suit s’est produit : la crise
continuait, mais maintenant certains d’entre eux, bien sûr,
une petite partie, ont trouvé du travail.
Les paysans croates avaient introduit l’exécution de
chaussures d’été modernes à base de sandales tressées en cuir,
avec lesquelles ils dansaient le horo 1 sur les places du village.
L’un d’eux, plus entreprenant que ses compatriotes, appelé
Karan, rassemblait des ouvriers, principalement des Slaves
des Balkans. Il travaillait pour l’exportation aux États-Unis. Le
prix de ces chaussures à la mode était au-delà de la puissance
du marché parisien, fragilisé par la crise financière. Plus de 50
à 60 émigrants yougoslaves et bulgares travaillaient déjà dans
l’atelier de Karan. Parmi nos compatriotes se trouvait Pando
Tipov, un grand camarade avec une âme bienveillante et un
dévouement sans bornes à la cause1. Je n’ai pas pu accéder à
l’atelier de Karan. J’ai continué à chercher du travail ailleurs.

1. Horo : danse traditionnelle collective des Balkans. Note du traducteur.


1. Suite à son retour dans son pays natal, Pando Tipov fut arrêté en tant que
travailleur de l’appareil du Comité central du Parti communiste bulgare et tué à la
Direction de la Police.

98
Mon ami Joro et moi sommes allés apprendre le nouveau
métier — le tressage de chaussures dans l’atelier d’un autre
paysan entreprenant de Bosnie, Mirko. Trois de nos
connaissances travaillaient déjà dans son atelier de la rue de
la Présentation : deux étudiants et un jeune homme des
villages de Breznik. Mirko ne nous a pas acceptés comme
ouvriers, mais a seulement admis que Doicho, l’étudiant en
médecine, nous montre comment fabriquer des chaussures
tressées.
On est allé, on a vu... mais on n’a pas gagné. Pendant plus
de deux heures, nous avons contemplé les doigts habiles de
Doicho, pendant plus de deux heures, il nous a montré de
bonne foi comment préparer les sangles, comment les percer,
comment utiliser le couteau pour affiner les bords des
semelles, etc. Pendant ce temps, il a tressé une chaussure
entière et une seconde pour moitié. Le propriétaire arrêta le
spectacle, car pendant ce temps-là, l’abeille mellifère devait
lui fabriquer complètement deux chaussures. Nous avons
remercié le patron pour l’hospitalité et avec les nouvelles
« connaissances », nous avons décidé de nous présenter en
tant que tresseurs de chaussures. Nous avons descendu la rue
Faubourg du Temple jusqu’à la place de La Grizette de 1830.
Nous avons tourné à droite sur le quai de Jemmapes et avons
atteint le № 80. Nous avons pénétré dans une longue entrée
couverte et nous nous sommes retrouvés dans une cour
industrielle carrée. Au rez-de-chaussée se trouvaient un
atelier de fabrication de meubles, une fabrique de cartons, un
atelier de tournage mécanique. Nous sommes montés au
premier étage, nous avons sonné à la porte avec l’inscription
« Atelier pour chaussures tressées — Anatoly Goretsky ».
Une jeune femme blonde à l’accent russe nous a invités à
patienter dans un vestibule recouvert à la hâte en

99
contreplaqué. Bientôt, un homme de taille moyenne est
apparu devant nous avec des sourcils fermés extrêmement
touffus et des lèvres rouges épaisses. Nous avons facilement
deviné sa nationalité et nous ne nous sommes pas trompés —
arménien. M. Astardjian, responsable de l’atelier, nous a posé
trois questions : de quelle nationalité sommes-nous, avons-
nous travaillé des chaussures tressées et depuis combien de
temps ? Nous avons répondu aux trois questions par trois
mensonges : nous sommes croates, nous avons travaillé et
même depuis que nous sommes petits. Nous avons dû être de
mauvais menteurs, car le patron a souri sournoisement et
nous a dit d’entrer.
L’atelier était un long couloir rectangulaire. D’un côté,
sur la cour, de larges fenêtres. À l’intérieur, plus de vingt ou
trente personnes, pour la plupart des femmes. Tout le monde
était assis devant de petites tables basses — banco. Sur les
tables se trouvaient des semelles en cuir humides, des
poinçons, des sangles, des moules sur les côtés et sous les
tables, des semelles liées et des chaussures tressées prêtes à
l’emploi. Personne ne nous a salués, mais nous non plus, nous
n’avons pas ouvert la bouche. Je n’ai pas senti quand et
comment M. Astardjian nous avait trouvé une table banco,
comment Joro et moi nous étions installés l’un contre l’autre
avec des semelles mouillées et des poinçons courbés dans nos
mains. Je sais que j’ai répondu à toutes les questions du
patron par l’invariable « oui », mais ce qu’il m’a demandé, ce
qu’il m’a expliqué et ordonné, tout a disparu de ma tête
quand je me suis vu seul avec mon ami face à moi. J’ai à peine
chuchoté, « Où allons-nous maintenant ? »
— Courage, camarade. Si nous allons nous noyer, que cela
soit dans des profondeurs !

100
En seulement 15 minutes, j’ai réalisé comment une
personne en bonne santé peut avoir de la fièvre. J’avais
tellement peur de la honte que je brûlais dans le feu. La
semelle en cuir mouillée que j’essayais de lier séchait déjà
deux fois entre mes mains. J’aurais dû la finir en un quart
d’heure, et je n’avais même pas encore lié le talon, même
incorrectement, même mal. Nous tentions de montrer l’un à
l’autre sans succès. Le patron est venu vers nous, a demandé à
voir le travail et sans aucun rapport nous a demandé si nous
étions étudiants.
Nous nous sommes regardés un instant et avons encore
menti : « Oui, monsieur. » Astardjian sourit légèrement, non
plus sournoisement, mais avec une certaine bonhomie :
« Restez calmes, vous avez le temps. »
Heureusement qu’il ne restait pas beaucoup de temps.
Douze heures approchaient et c’était samedi. Nous avons
continué jusqu’à midi — moi sans finir la première et unique
semelle, et Joro s’apprêtait à entamer la seconde. Quand
certaines des femmes quittaient l’atelier, elles jetaient un
regard arrogant sur notre travail. D’autres — avec sympathie.
Nous sommes restés les derniers. Astardjian s’est approché de
nous.
— Je comprends votre situation. Je cherchais également
un emploi en tant qu’étudiant. Lundi, je vous montrerai
comment cela fonctionne et tout se passera bien.
Le lundi, en tant qu’écoliers sur le banc d’école, nous
étions les premiers au banco du cordonnier. Le patron, après
avoir réparti le travail entre les ouvriers, s’est assis à côté de
nous et nous a demandé de faire attention. En douze minutes,
il a tressé une semelle et nous a dit que la semelle finie
devrait ressembler à un bateau. Cela la rendait plus facile et
plus rapide à monter sur le moule. Il nous a invités à

101
commencer, mais sans se précipiter. L’important est
d’apprendre à réaliser du bon travail. La vitesse vient avec le
temps et la pratique.
Le patron avait tout à fait raison. À la fin de la première
semaine nous tressions une semelle en vingt minutes, la
seconde semaine quinze minutes nous suffisaient. À la fin du
premier mois, nous sortions trois paires de chaussures du
modèle « croisé » par jour, de sorte qu’après le troisième
mois, nous deviendrions parmi les meilleurs ouvriers et les
principaux initiateurs de la première grève dans l’atelier
d’Anatoly Goretsky.
La grève était un geste révolutionnaire inutile. En
général, les ouvriers de Goretsky gagnaient trois à quatre fois
plus par jour que les ouvriers français. Mais, voyez-vous,
nous recevions moins que les ouvriers des ateliers de Karan,
Mirko, Mitich de la rue Pradier, de Michel de la place des
Fêtes et autres. Est-il possible de tolérer une telle inégalité ?
En plus, nous avions des informations précises du comptable
français sur les profits fantastiques du patron, qui vendait les
chaussures que nous fabriquions en dollars et nous payait en
francs. Sans beaucoup de persuasion, les ouvriers nous ont
suivis. Durant ces trois mois de travail en commun, nous
avions acquis le prestige de travailleurs consciencieux, gais et
bons garçons. Le propriétaire a qualifié la grève de folie,
d’impudence, d’ingratitude et il nous a dénoncés à la police,
tous les deux, en tant qu’initiateurs, communistes, terroristes,
bolcheviks. Nous avons été arrêtés alors que nous participions
au piquet de grève près du canal Saint-Martin, qui longe le
quai de Jemmapes. Nous avons été emmenés au poste de
police de la rue Beaurepaire voisine, où deux policiers en
uniforme nous ont agressés avec des mots durs. Ils nous ont
traités de sales étrangers, de bolcheviks, d’affamés, qui

102
venaient manger leur bifteck, etc., mais ne nous ont pas
touchés d’un doigt. Nous avons attendu l’enquêteur civil, un
vieil homme mince et grand avec un visage pâle et des doigts
fins et osseux jaunis par le tabac. L’insigne de la Légion
d’honneur brillait comme un point rouge sur le revers de son
costume beige. Il a demandé que M. Goretsky soit appelé.
Jusqu’à son arrivée, il entama une conversation libre avec
nous : quelle nationalité, quelle éducation, que font nos
parents, pourquoi sommes-nous venus en France, où
habitons-nous, allons-nous au cinéma, au théâtre, visitons-
nous les bouquinistes, connaissons-nous le consul général de
Bulgarie Lamouche, fréquentons-nous le café Saint-Séverin,
etc., questions toujours « innocentes », et posées sur le ton
« amical » le plus désinvolte. Nous avons été honnêtes dans la
plupart de nos réponses, mais pour certaines nous avons dû
duper. Néanmoins, l’enquêteur intelligent a sans doute atteint
son objectif : se convaincre qu’il avait devant lui des jeunes
éveillés qui, mesurés à l’échelle française, n’étaient pas des
ouvriers ordinaires.
La conversation libre s’est terminée par une question de
l’enquêteur et une réponse de notre côté.
— Je me demande encore pourquoi vous êtes en grève
alors que vous admettez que vous gagnez assez en une
journée pour vivre toute une semaine ?
— Premièrement, le travail est saisonnier et
deuxièmement, les bénéfices de Goretsky sont tels qu’il peut
et doit payer plus ou moins autant que ce qu’ils paient dans
les autres ateliers de chaussures tressées.
Un policier en uniforme est intervenu dans la
conversation sans l’autorisation de l’enquêteur :
— Ils n’ont pas honte, monsieur l’enquêteur, de manger
notre bifteck, de troubler l’ordre du pays. Qu’ils repartent

103
d’où ils viennent, et qu’ils fassent grève là-bas, n’importe
comment là-bas ils ont faim.
L’enquêteur lui demanda soudain :
— Combien tu gagnes par mois ?
Le policier nous regarda confus.
— Dis-le, ce n’est pas un secret d’État.
— Deux cent vingt francs avec les allocations enfants et
femme.
— Et vous, combien gagnez-vous par semaine ?
— Deux cent cinquante à trois cents.
— Tu vois, cinq fois plus que toi et ils sont en grève.
Bravo ! Je voudrais te voir gagner comme eux et faire la
grève. Des étrangers, et ils nous montrent comment ne pas
accepter même beaucoup et en vouloir de plus en plus. Bravo
encore ! Si Goretsky est arrivé, faîtes-le entrer.
Nous nous sommes regardés, nous écoutions et n’en
avons pas cru nos yeux ni nos oreilles. L’enquêteur était plus
que sérieux, et son ton était tout à fait sincère. Les policiers
en uniforme ne savaient pas non plus où regarder, nous,
l’enquêteur, le parquet ou le portrait de Clemenceau accroché
au mur.
Le propriétaire nous a accusés d’avoir incité et organisé la
grève. Il a dit que nous étions persécutés par le gouvernement
bulgare et que lui était un Français qui avait servi dans la
Légion étrangère.
L’enquêteur l’interrompit d’une note clairement
moqueuse dans la voix :
— Monsieur Goretsky, n’oubliez pas que vous n’êtes
qu’un Français naturalisé, en fait comme un étranger. Nous
ne sommes pas intéressés par leurs croyances dans ce cas. La
France est une démocratie et elle tolère divers courants
politiques. Ce qu’ils ont fait dans leur pays les concerne eux

104
et leur gouvernement. Veuillez prouver, s’il vous plaît, s’ils
ont empêché par la force quelqu’un de travailler avant ou
pendant la grève ? C’est ce que je veux de vous.
— Ils ont encouragé les travailleuses à faire grève.
— Eh bien, ils les ont convaincues et elles ont
volontairement, sans violence, accepté. En était-il ainsi ? il
s’est tourné vers nous.
Nous avons senti le nœud coulant et avons répondu :
— Un membre du syndicat a pris la parole devant tout le
monde et nous a demandé : « Êtes-vous prêts à faire la
grève ? » Toute l’assemblée a répondu d’une seule voix
« oui ». Nous ne voulions pas nous séparer de nos collègues.
— Excellent ! Vous avez utilisé l’un de vos droits, le droit
de grève.
— Je me permettrai de remarquer, monsieur l’enquêteur,
si tous les étrangers-communistes peuvent, quand ils le
veulent, arrêter la production, embrouiller nos comptes, alors,
je me demande, qu’adviendra-t-il de nous, les propriétaires, et
qui nous défendra ?
— Monsieur Goretsky, vous prétendez être Français, et
vous n’avez pas encore compris que vous vivez en France, et
non en Russie tsariste. Je vous répète ma question : avez-vous
des preuves qu’ils ont utilisé la violence physique contre
certains des grévistes ou qu’ils ont endommagé des machines
ou des biens dans votre atelier ?
— Non, je ne sais pas, dit-il après une pause douloureuse.
— Vous êtes libre.
— Mais qu’allez-vous faire d’eux ?
— C’est mon travail. Vous feriez mieux de penser que
faire avec la grève.
— Je vais faire faillite.
— Courage, monsieur Goretsky. Au revoir !

105
La scène s’est terminée par une surprise de taille.
L’enquêteur excentrique se tourna vers nous avec un sourire
suffisant.
— Vous êtes libres. Continuez votre grève, mais sans
violence... Sinon on se reverra, mais alors... autrement.
Nous ne pouvions nous empêcher d’exprimer notre
admiration pour son impartialité. Pendant longtemps, plus
d’un an, nous avons parlé de la position au-dessus des classes
de l’enquêteur et loué la démocratie française.
Pendant tout ce temps, cependant, la police ne dormait
pas, mais recueillait des informations sur nous.

SCÈNES BRÈVES DE LA VIE DE L’ÉMIGRATION

Jusqu’au jour où j’ai été expulsé du sol français, je vivais


librement dans le courant de la vie ordinaire. En semaine —
travail pour le pain quotidien ; les soirées — réunions,
théâtres, cinémas, conversations amicales ; les dimanches —
excursions autour de Paris, le plus souvent vers la forêt de
Meudon avec sa prairie autour de l’Arbre rouge.
Les excursions à l’Arbre rouge n’étaient pas seulement
pour les loisirs. Là, sur le pré, la colonie antifasciste tenait
nombre de ses réunions politiques et éducatives publiques.
Selon des coutumes du début du siècle, elles étaient souvent
accompagnées d’une partie musicale et littéraire. Les
camarades de la direction m’avaient confié l’organisation des
performances artistiques. Bien sûr, le récitant principal ou
plus précisément le plus régulier, c’était moi. En général, le
public accueillait bien les poèmes que je déclamais Johan,
Mineur, À mon premier amour, Lutte et autres. Vasil Patsev1,

1. Le père du peintre talentueux Atanas Patsev.


106
venu étudier le chant à Paris, participait également à la partie
artistique. Avec son baryton chaud mais puissant, il
interprétait les airs du toréador de Carmen et du père de
Rigoletto avec un vrai talent artistique. Nous ne cachions pas
notre admiration pour le grand chanteur. Vaskata avait toutes
les données pour conquérir non seulement nous, les
malheureux immigrants. Il aurait pu fasciner même le
prétentieux public parisien avec sa voix. Cependant dans sa
pureté humaine excessive, il avait fait preuve d’un sectarisme
inutile. Il déclara Paris symbole du capitalisme pourri, ses
cercles artistiques un nid puant, et se hâta de rentrer chez lui
pour soigner sa tuberculose.
Les célèbres Georgi Bakalov, Nikolai Hrelkov, Boris
Velev, Metodi Shatorov et ceux qui deviendront célèbres, Ivan
Stefanov, Georgi Kostov, Ivan Andreev, Stefan Hristov, Milko
Tarabanov, Avakoum Branichev, Israel Meyer et quelques
autres ont participé à la partie politique des rassemblements
dominicaux autour de l’Arbre rouge à différents moments.
Pendant les journées d’automne et d’hiver, les activités de
l’émigration antifasciste se déroulaient dans des salles et
salons de la capitale française. Trois célébrations étaient
devenues traditionnelles : le soulèvement de septembre 1923,
le Nouvel An et la fête de Botev.
J’ai été chargé de compiler le programme artistique d’une
soirée Septembre. Dedans, j’ai prévu La libération des femmes
— un ballet de Maria Dimova, qui venait d’arriver de Berlin,
Johan — déclamé par Ivan Krosnakov, Lutte – par l’artiste
Georgi Petrov et Septemvri — récitation par moi. Au piano, la
Russe Lydia Shelgounova, étudiante au Conservatoire de
Paris. Performance solo d’Igorov — Popeto, connu dans la
colonie pour sa voix puissante.

107
Je devais coordonner le projet avec Georgi Bakalov.
Depuis la Bulgarie, le célèbre éditeur et critique était pour
moi une autorité littéraire incontestable. Mon oncle
socialisant le présentait comme l’un des hommes les plus
cultivés de notre pays. J’avais moi-même suivi de très près
tous les numéros du magazine Nouveau chemin. Influencé par
les récits de Karaliychev, par exemple, j’avais écrit un récit, Le
soleil, qui ensuite avait été publié dans Relef 1.
Après avoir rencontré Georgi Bakalov, tout ce que j’ai
entendu à son sujet m’a semblé vrai. Il avait vraiment une
culture extrêmement étendue et était doué d’une mémoire
incroyable. Dans les conversations sur une variété de sujets, il
insérait des citations réussies presque toutes les cinq à dix
minutes : soit des vers, soit de la prose, soit des passages
philosophiques distincts. Quand j’ai eu la chance d’être avec
lui, j’écoutais et avalais avidement chacune de ses pensées. À
mes yeux, il était une incarnation vivante de l’enseignement
et de la pensée marxistes. Je le considérais comme un
marxiste, et un grand marxiste, mon professeur. Au cours des
rencontres fréquentes et de la participation aux réunions, j’ai
découvert une autre facette de son talent polyvalent et riche
— son grand talent d’orateur. J’avais peu entendu parler de
cette qualité. En fait, Bakalov était un interlocuteur captivant
et un véritable orateur. Son discours — direct, coloré,
l’intonation riche et modulante. Sans aucune note, il
prononçait des discours de deux ou trois heures sur les
questions politiques, littéraires et philosophiques les plus
complexes.
C’est avec cet homme, devant lequel j’étais en admiration
et qui m’inspirait profondément, que j’allais maintenant

1. Relef : Rabotnicheski literatouren front (Front littéraire des travailleurs).


108
parler du projet de la partie artistique de la soirée Septembre.
Georgi Bakalov vivait avec sa famille sur le boulevard d’Italie
dans un nouveau bâtiment moderne avec des portes vitrées et
de larges escaliers en pierre. Excité, je n’ai pas gravi les
escaliers d’un seul souffle, comme je l’avais fait plusieurs fois
auparavant ; je me suis arrêté à presque tous les étages. Je me
suis reposé devant la porte de l’appartement, j’ai rassemblé
mes forces et j’ai sonné avec le sentiment que ce ne serait pas
la porte d’un appartement ami, mais le porche d’un tribunal
strict et implacable.
La porte s’ouvrit et, à ma grande surprise, un visage rose
et souriant apparut derrière, le visage du bon Georgi Bakalov.
L’hôte, aux cheveux légèrement grisonnants, avait la capacité
de prédisposer les invités avec son apparence aimable et son
regard bienveillant. Je lui tendis le projet de programme et
commençai à m’excuser :
— Le programme sera pauvre, il n’y a pas de numéro qui
se démarque, presque tout est connu.
En lisant le projet, mon interlocuteur sourit brièvement et
même, me sembla-t-il, soupira. Il leva la tête et me demanda
tout à fait professionnellement :
— Combien de temps dureront les numéros individuels et
l’ensemble du programme ? Est-ce que tu prévois un
entracte ?
— J’ai parlé à tout le monde. La camarade Dimova, la
pianiste, Johan, La lutte et le solo prendront environ une
heure. Septembre...
— On en reparlera à la fin. Dans quel salon se déroulera la
soirée ?

109
— Dans le salon Cadet de la rue Cadet. Il appartient à une
société franc-maçonne. La camarade Laura1 sait combien nous
avons dû insister. Ils nous l’ont à peine donné. Nous n’avons
pas trouvé d’autre salle.
— Et pourquoi n’avez-vous pas loué le club du parti rue
Boyer ?
— Nous avons demandé, il était occupé. Et puis, cette fois
nous prévoyons de faire venir beaucoup de Bulgares, le club
La Bellevilloise sera petit.
— Et maintenant tu vas me dire honnêtement ce qui t’a
donné envie de réciter Septemvri, ou quelqu’un te l’a-t-il
suggéré ?
— Comment puis-je vous dire ? Je n’ai parlé à personne ;
je veux essayer.
— Est-ce que tu comprends le poème ?
— Je pense que oui.
— Bien, mais est-ce que les travailleurs qui vont t’écouter
comprendront ce que leur dit l’auteur ? Comment penses-tu
qu’ils vont se débrouiller dans les symboles de Geo Milev et
dans toute sa mythologie ? Moi, qui suis pour ainsi dire
préparé, je l’ai lu deux fois et le manque de points et de
virgules m’a rendu difficile de suivre la pensée de l’auteur.
— Vous avez raison, camarade Bakalov. Toute la partie
mythologique ralentit le rythme, complique l’imagerie du
poème. C’est pourquoi je laisse tomber cette partie et si vous
en êtes d’accord, je le réciterai sans les déviations
mythologiques...
— Passions, vagabondages...

1. Lora Bakalova, fille de Georgi Bakalov.


110
— ... Et quand je dis les signes, je les mets aux bons
endroits pour que l’auditeur puisse facilement saisir la pensée
de l’auteur.
— Tu veux vraiment essayer ce poème ?
— Oui. Je le trouve extrêmement fort... Je me suis permis
quelques abréviations, déplacements de mots, ajouts pour
donner une expression plus claire à certaines phrases. Vous
m’entendrez même et alors...
— Une fois que nous avons fait confiance à la jeunesse,
nous accepterons l’expérience qu’elle offre. J’avoue que j’ai
un faible pour la jeune génération. Nous allons prendre une
tasse de thé maintenant. Pendant ce temps, vous me
raconterez quelles sont les pièces les plus intéressantes des
théâtres parisiens...
Jusqu’à la fête elle-même, mon anxiété grandissait pour
deux raisons : je ne savais pas ce que seraient les débuts de
Dimova et je n’avais pas confiance en ma propre force.
Heureusement, le premier sujet s’écarta. La ballerine était
vêtue d’une robe large et courte beige foncé en lambeaux, une
épaule nue, ses cheveux noirs ébouriffés comme ceux d’une
Amazone. Elle aborda le sujet de la « libération des femmes »
historiquement, introduisant d’abord la femme humiliée et
privée de ses droits. Son corps se déplaçait sur la scène,
comme s’il portait le poids de toutes ses sœurs de la terre
entière. Son éveil en tant qu’être avec une dignité humaine se
traduisit par des mouvements nouveaux mais déjà fluides,
avec des yeux éclairés, un sourire, un visage. Sa danse a
montré comment une femme devient une combattante pour
les droits de l’homme et les libertés ; comment elle se bat à
mains nues contre les baïonnettes de la police et là... il s’élève
de loin et se rapproche de plus en plus et puissamment du
rugissement de la révolution aux éclats de feu. Ici, Maria

111
Dimova se balançait avec de beaux mouvements dans une
danse si folle de la joie de la liberté, de la rupture des chaînes
de l’esclavage, dans un tel hymne de la femme libérée que le
public ne pouvait contenir son enthousiasme et, avant la fin
du ballet, il a décerné à la ballerine révolutionnaire des
applaudissements forts et longs.
Après le triomphe de Dimova, ma tâche devenait encore
plus difficile. Il fallait non seulement réussir l’examen devant
Georgi Bakalov, mais aussi ne pas avoir honte de moi.
Je ne me souviens pas comment j’ai récité. C’est ce
qu’environ un millier de personnes présentes pourraient dire,
ou plutôt les rescapés. Je ne sais qu’une chose : les derniers
mots « Septembre sera mai ! La Terre sera un paradis ! Ce
sera ! » je les prononçai d’un ton et dans la position d’un
prophète, debout de toute sa hauteur et levant les bras, la tête
haute. Je suis resté dans cette position pendant cinq ou six
secondes. Le public était silencieux. Alors seulement, il éclata
en applaudissements et cria : « Bravo ! Encore ! » Épuisé, je
cherchais une chaise derrière le rideau. Laura a été la
première à me saluer. Ses mots étaient stéréotypés,
« Merveilleux, merveilleux », mais ses yeux brillaient
étrangement et sa voix tremblait clairement.
Derrière le rideau, les gens n’arrêtaient pas d’applaudir. À
ce moment, après avoir traversé la longue salle, sauté sur le
podium avec le rideau baissé, Georgi Bakalov lui-même est
apparu. Comme piqué je me suis levé, prêt à entendre ma
condamnation à mort. Il a ouvert ses bras et m’a étreint avec
les mots : « Grand, sublime, inaccessible ! C’est un grand
poème fougueux et tout à fait compréhensible. Bravo ! »
J’étais heureux non seulement en raison de l’approbation
générale. J’étais particulièrement heureux d’une découverte :
Bakalov n’a pas caché que ma performance l’avait aidé à

112
ressentir plus profondément la grandeur du travail de Geo. Le
soir même, il a annoncé son intention de chercher un autre
poète et de le traduire en russe1.
Des luttes ont eu lieu dans l’association étudiante, qui
nous paraissait très importante. Nous pensions sérieusement
que les jours du gouvernement Liaptchev en Bulgarie
dépendaient presque de l’activité de l’association étudiante.
C’est cette foi naïve qui nous a conduits à nous consacrer
spirituellement et physiquement aux luttes étudiantes. Deux
groupes y ont pris une part active : les fascistes et les
antifascistes. Un certain nombre d’éléments hésitants et
politiquement désorientés se déplaçaient entre eux. Le groupe
antifasciste, qui comprenait des communistes, des
agriculteurs, des anarchistes et des sans-partis, était toujours
à l’offensive. Notre tâche principale, reprendre l’organe de
direction de l’association étudiante, nous l’avons réalisée à
moitié. Après des efforts persistants qui ont duré un an, nous
avons réussi à imposer comme président l’antifasciste sans-
parti, étudiant en médecine et tresseur de chaussures Doycho
Doychev et comme membres de la direction Lyubomir
Pipkov, Marko Bunin et la respectée Lora Bakalova. Les
autres tâches, surgissant sans cesse, mais pas toujours
grandes, nous poursuivions avec non moins de persévérance.
Surtout, nous avons essayé de ne pas permettre aux fascistes
de poursuivre la politique officielle du gouvernement bulgare
à travers l’association étudiante. Nous rejetions toute
tentative par diverses résolutions d’induire en erreur
l’opinion publique française sur la situation en Bulgarie. Nous
réagissions jusqu’à la violence lorsqu’un étudiant naïf ou

1. On sait que G. Bakalov a fait connaître le poème au poète Vl. Maïakovski, qui a
promis de le traduire. Pour des raisons inconnues, Maïakovski n’a pas pu tenir sa
promesse.
113
fanatique proposait à l’association étudiante de féliciter le roi
le jour de son sacre. Je me souviens qu’en une occasion
similaire, un étudiant pâle et au visage pointu fut horrifié
lorsque j’appelai le tsar Boris le troisième et dernier.
Extrêmement indigné par ma grossièreté, il m’a demandé
publiquement :
— Qui êtes-vous et est-ce que vous êtes né d’une mère
bulgare ?
Ma réponse, renforcée théâtralement, était :
— Je suis né d’une simple mère bulgare, femme de
ménage du Bain Central, et je suis le fils du fabricant de
kebapcheta 2 Mile, qui appartient à la vraie Haute Société — la
classe ouvrière.
Les étudiants fascistes indignés rivalisant d’efforts se
plaignaient :
— Scandaleux ! Sa Majesté est insultée ! Dehors les fils
des fabricants de kebapcheta ! À chaque crapaud de connaître
sa tourbière !
Immédiatement après cette manifestation de ma part, les
fascistes ont quitté la réunion ; leur résolution a échoué.
Georgi Bakalov, qui avait appris le scandale par Laura,
aurait dit : « Il est bon de temps en temps d’imposer des mots
durs du prolétariat sur les tympans de ces fils de bourgeois. »
Sans de telles confrontations, la vie de l’association
étudiante était impensable. Elles arrivaient souvent et
prenaient parfois des formes aiguës. Nous avions réussi à
obtenir le consentement du conseil d’administration pour
célébrer la Journée de l’écriture slave avec une fête dans l’une
des petites salles Pleyel de la rue Saint-Honoré. Le discours

2. Kebapcheta : plat bulgare de viande hachée grillée avec des épices d’une forme
cylindrique allongée.

114
d’introduction serait prononcé par le président de la société.
La partie artistique m’a été confiée. C’était à nous, les
antifascistes, de prouver que nous étions capables de
présenter un programme de haut niveau. Il fallait attirer
toutes les forces bulgares à Paris. Cela signifiait parler avec
Lubomir Pipkov, venu étudier la musique avec le grand
compositeur français Paul Dukas, avec l’artiste d’opéra
Tsvetana Tabakova — en voyage d’affaires créatif, avec
Vladimir Trandafilov – en spécialisation chez le metteur en
scène et directeur du théâtre Odéon Firmin Gémier, avec un
jeune homme — Uzunov, qui étudiait le chant, ainsi qu’avec
notre chanteur Igorov — Popeto.
Sur instruction de la légation bulgare, les fascistes ont
tenté de compromettre le concert. Ils ont prévenu tous les
boursiers et artistes en mission que Sofia couperait leur
soutien financier et qu’ils seraient même licenciés s’ils
participaient au « concert communiste ». Un slogan de
boycott a été lancé parmi les étudiants. Les méthodes de
chantage et de menace directe ont donné quelques résultats.
La méthode américaine de vol a été appliquée en particulier à
Vladimir Trandafilov. Ils l’ont kidnappé avec l’aide de
plusieurs étudiantes, qui auraient été très flattées et
heureuses si l’amant de la scène bulgare avait accepté de leur
tenir compagnie lors d’une promenade au château de
Fontainebleau.
Cependant, la pointe des flèches empoisonnées n’a pas pu
toucher et faire hésiter Lubomir Pipkov. Le jeune compositeur
repoussa chevaleresquement leurs attaques. Il leur déclara sa
volonté indomptable de servir avec son art le peuple et
seulement le peuple.

115
— Au concert, que vous appelez communiste, viendront
des Bulgares, pour qui j’écris ma musique et qui la
comprennent.
Lyubomir Pipkov a récolté de vrais lauriers. Il interpréta
d’abord des pièces de Chopin. D’un point de vue technique et
musical, l’interprétation des œuvres du grand compositeur
polonais révéla à quel point le jeune musicien maîtrisait
librement l’art du piano. Ses premières tentatives du grand
oratorio, Prélude de septembre, suivirent. La musique de sa
composition sonnait bulgare, mais sans la chanson ni les
rythmes brillants sautillants de nos compositions de ce temps.
Elle sonnait comme une musique nouvelle, encore une fois
bulgare, mais moderne, une musique qui au fil du temps
acquerra une image, une couleur, un rythme, une structure et
un son, laissés dans l’histoire de notre développement musical
en tant que Pipkovski. Ce dimanche après-midi, au rez-de-
chaussée du bâtiment Pleyel, dans la petite salle de chambre
Debussy, le talent d’un des plus grands compositeurs bulgares
s’est épanoui d’une beauté juvénile. Avec son instinct
infaillible, le large public a apprécié l’acte de naissance
créative du jeune homme talentueux et l’exploit du citoyen
antifasciste Lyubomir Pipkov.
Pendant le concert, j’étais vraiment content : tous les
interprètes étaient accompagnés avec des bouffées
d’enthousiasme ; mon Mineur d’abord, puis Septemvri avec
l’accompagnement improvisé de Pipkov lui-même ont
également réussi.
L’écho du concert se répandit dans toute la colonie
bulgare hétérogène. Tout le monde parlait du haut niveau
artistique, le succès des antifascistes était reconnu.

116
La semaine suivante, j’ai rencontré Vladimir Trandafilov
dans un café de la rue des Écoles. Il était le premier à me
parler :
— J’ai entendu dire que le concert s’était très bien passé.
Je suis désolé de m’être laissé berner. Ce n’est rien. Je vais me
venger… J’ai vu Fontainebleau. Château-musée d’une richesse
étonnante. Napoléon était un grand génie militaire et
étatique... Si tu m’appelles une autre fois, je viendrai. Tu dois
savoir que je suis avec vous. Trinquons, jeune homme, à nos
succès futurs.
Les paroles de Vladimir Trandafilov n’étaient pas un
adoucissement de comptoir de café, ni une explosion
sentimentale devant un jeune confrère. C’était une confession
de l’homme et du citoyen Trandafilov.
Il l’a prouvé quelques mois après la conversation. Le
réveillon du Nouvel An de la colonie était organisé par le
Comité des antifascistes bulgares. À cet effet, nous avions
loué divers salons. La fête du Nouvel An de 1927 a eu lieu
dans une salle de danse avec un bar, un ancien cinéma avec
une petite scène. Le salon était situé sur l’avenue de la Motte-
Picquet en face de la spacieuse brasserie Schmid. L’acteur de
premier plan a pris part à cette fête non pas avec Désolation
de Pencho Slaveykov et Armentzi de Peyo Yavorov — ses
récitations préférées — mais, ni plus ni moins, avec Gladiator
de Hristo Smirnenski. Il a fait ce choix lui-même.
— Je récite en fonction de l’audience. Maintenant, la
plupart des ouvriers, des communistes, des immigrés
politiques, des septemvriitzi m’écouteront. Je dois leur plaire.
Et comment ? En récitant Roussalka de Kiril Hristov ? Non.
Ici, vous avez besoin de foi, de feu, de flamme, de rébellion.
Laissez-moi leur réciter Gladiator. Pour qu’ils se souviennent
de moi. Et je suis en accord avec moi-même.

117
— C’est ta volonté. Mais ils auraient accepté Roussalka et
d’autres poèmes si seulement ils viennent de toi. Tu verras
comment « ceux d’en bas » t’accueilleront.
Nous avions raison tous les deux. L’artiste, venu vers le
peuple, récita le poème avec une telle maîtrise, avec un tel
zèle et une sincérité profonde, que lorsqu’il cria aux patriciens
fous :
... Mais ce soir soyez prêt,
je vous appelle au combat !...

des frissons parcoururent les corps des auditeurs


combattants essoufflés. Et quand, enfin, dans le dernier
quatrain, il appela les frères esclaves :
... Et là, dans la ville, pour une vengeance terrible
Spartacus avait conduit les foules
et rugit sauvagement dans la nuit étoilée d’or :
Debout, frères esclaves, debout !...

le public se leva vraiment, prêt à suivre à la vie et à la


mort l’artiste, qui avait grandi à ses yeux comme un tribun
prolétarien. Au milieu des cris généraux et des
applaudissements « Bravo, encore, hourra », le baryton
bruyant d’Anguio le cheminot rugit : « Camarades, suivez-
moi ! » D’un bond, il monta sur scène et seul, comme un vrai
borimechka 1, il souleva l’artiste qui s’inclinait.
L’enthousiasme des gens ne connaissait pas de limites. Porté
dans des bras, l’artiste fut mis droit sur une table. Là, les cris
et les applaudissements ont pris une nouvelle force. Chaque
tentative de Trandafilov, prisonnier de cette situation, de
descendre de la table était brisée par les poings serrés des

1. Borimechka. Personnage de fiction bulgare, héros avec une force de géant, ayant
combattu deux ours. Note du traducteur.
118
admirateurs et admiratrices en liesse. Il resta debout sur la
table pendant dix minutes. Finalement, le favori captif croisa
les bras en prière et dit : « J’ai soif ». Le public excité eut pitié
de son idole. Des dizaines de mains l’attrapèrent de nouveau
et le placèrent sur une chaise devant une table vide. En un
instant, cinq ou six bouteilles de vin, généreusement offertes
par des admirateurs visibles et invisibles, se dressaient sur la
table.

À la table de l’artiste ayant fusionné avec le peuple, les


bouteilles et les assiettes de collations arrivaient pleines et au
bout d’un moment disparaissaient vides quelque part. La
sélection naturelle avait eu lieu dans le groupe autour de la
table. Des chanteurs amateurs, dirigés par Anguio,
augmentaient la joie de l’artiste de son contact avec l’âme
folklorique chantante. Ils commençaient des chansons
populaires et révolutionnaires, des extraits d’opéra, des
romances russes sans les terminer. Trandafilov lui-même
chantait avec enthousiasme. Il régnait déjà une fraternité et
une égalité complètes dans le groupe. Tout le monde se
tutoyait. On disait à Trandafilov : « Vlado, tu es un homme en
or ! » La valeur de « l’or » de Vlado a bondi, comme jamais, le
taux de change de l’or n’a augmenté sur aucune bourse du
monde, lorsque ses amis à table ont été témoins de la scène
suivante.
À 11 h 30 du soir, un messager de la légation arriva et
s’adressa au grand artiste bulgare :
— Monsieur Trandafilov, je viens sur commande spéciale.
Monsieur le Ministre Plénipotentiaire vous demande de vous
dépêcher. Tout le monde vous attend. Il a envoyé sa voiture
personnelle.

119
— Remerciez le ministre, dit Trandafilov, déjà un peu
grisé. — Mais dites-lui que je suis en compagnie d’un groupe...
sans pareil. Comment la quitter, dites-moi, s’il vous plaît ? Je
me sens si proche de notre cher peuple bulgare. Chantons
« Travaillons, travaillons, éduquons le travailleur »... Vous
voyez monsieur le plénipotentiaire du Ministre
Plénipotentiaire, ici les chansons sont chantées complètement
dans l’esprit de Lyuben Karavelov, notre grand éveilleur des
consciences, n’est-ce pas ?
— J’espère que vous êtes conscient des conséquences de
votre refus, monsieur Trandafilov ?
— Pas de chantage, monsieur. Je ne refuse pas, mais c’est
trop tard, je suis fatigué...
— Que dois-je transmettre en votre nom au ministre ?
— Ce sera un grand plaisir de nous voir. Il connaît mon
adresse. Je serai heureux d’attendre qu’il m’appelle. Bonne
nuit ! Bonne année ! Bonne nuit...
L’exploit de l’artiste n’a pas entraîné de conséquences
graves. La dénonciation du Ministre Plénipotentiaire pour les
sympathies antifascistes de l’artiste s’est avérée impuissante à
briser le grand charme du rare talent sur la scène du Théâtre
National. Vladimir Trandafilov continua à apprendre du
grand art de Firmin Gémier.

AU THÉÂTRE L’ATELIER

Ayant accumulé des économies pendant environ un an, je


demandai à mon professeur Georgi Bakalov de me
recommander par l’intermédiaire de quelqu’un à l’école d’art
dramatique du théâtre l’Atelier avec Charles Dullin comme
metteur en scène principal. J’avais vu plusieurs productions
dans ce théâtre et admiré le jeu réaliste de Charles Dullin lui-

120
même, en particulier dans la pièce Volpone de Jonson et
l’Avare de Molière.
Quelques jours plus tard, Bakalov m’envoya chez le
critique de théâtre du journal l’Humanité, qui signait sous le
pseudonyme de Le Parisien. Je suis allé à la rédaction rue
Montmartre, excité par toutes sortes de sentiments. Je n’étais
pas sûr de mon français et j’avais terriblement peur
d’apparaître, aux yeux de ce célèbre critique, comme un
simple jeune homme balkanique. J’étais aussi excité par le fait
que dans cet immeuble le journal était édité par le grand Jean
Jaurès, tué à quelques pas de là, au café Croissant. Alors que
je franchissais l’étroite porte d’entrée et que je montais les
escaliers raides en bois, une pensée s’imposa à mon esprit : le
vendeur de journaux de Yuchbounar avait vécu assez
longtemps pour entrer dans la rédaction d’un grand quotidien
français. Pâle, trempé de sueurs froides, je frappai à une porte
grise ordinaire, longtemps non peinte. La salle triangulaire
était trop petite pour les deux tables et les deux éditeurs. J’ai
fait un effort et j’ai dit :
— Je cherche le critique de théâtre Le Parisien.
Un homme d’une quarantaine d’années, de taille
moyenne, avec une moustache noire et un pince-nez doré,
répondit :
— C’est moi. Que voulez-vous ?
— C’est Georgi Bakalov qui m’envoie.
— Ah, je me souviens. Voici une chaise, assieds-toi,
camarade. Mon ami Bakalov m’a beaucoup parlé de ta passion
théâtrale. C’est merveilleux, tant que le feu ne s’éteint pas.
Mais décris-moi plus en détail ce que tu as fait jusqu’à présent
au théâtre, afin que je sache mieux t’aider, si je le peux.

121
Je trébuchais sur chaque phrase. Au final, semble-t-il, il a
compris ma courte existence théâtrale et mon grand désir de
me consacrer à la scène.
— Eh bien, il y a des choses à voir et à apprendre dans les
théâtres parisiens. Mais pourquoi as-tu choisi Dullin ? Tu
connais sans doute aussi le théâtre de la Gaîté-Montparnasse
du metteur en scène Gaston Baty ? Il est très intéressant.
— J’ai même lu le livre de Baty sur le théâtre. Mais il me
semble qu’il est trop abstrait et idéaliste dans la théorie. Et
Dullin, j’ai écouté ses discours, est plus terre à terre, plus
clair, réaliste...
— Tu as raison. De ce point de vue, l’Atelier se rapproche
plus du grand public en termes d’idées et de jeu. D’accord,
mon garçon. Nous avons un camarade là-bas. Il s’appelle Jean
Millet. Je vais te donner une lettre pour lui et lui te
recommandera à Dullin en son nom et en mon nom.
Tout en parlant, Le Parisien saisit son stylo et écrivit une
page entière en grosse écriture. Avant de finir, il me demanda
si j’étais le premier à réussir l’examen de notre théâtre
National et quels étaient mes deux noms. Il se leva, me tendit
l’enveloppe cachetée et me raccompagna jusqu’à la porte. À
ce moment je remarquai qu’il était légèrement boiteux.
Un soir d’automne, je cherchai l’artiste Millet au théâtre.
L’acteur m’accueillit comme une vieille connaissance, me prit
par la main et me conduisit avec ces mots :
— Vite après moi ! Le patron veut te voir.
Nous avons descendu des escaliers en bois, sommes
entrés dans les coulisses et nous nous sommes retrouvés dans
le couloir du théâtre de la rue d’Orsel. Par deux, par trois, des
actrices et acteurs parlaient et fumaient. Charles Dullin nous
jeta un coup d’œil perçant de ses petits yeux bleus et, sans
attendre que Millet me présente, salua et demanda :

122
— Voulez-vous apprendre la mise en scène ?
— Oui monsieur.
— Nos répétitions commencent demain à dix heures du
matin. Venez quinze minutes plus tôt. Vous me chercherez
dans le hall. Connaissez-vous Les Oiseaux d’Aristophane ?
— Oui monsieur.
— Lisez-les encore une fois. Et demain je dirai qu’ils vous
donnent le texte remanié, que nous jouerons. Au revoir.
Il tendit sa main, douce et chaude. M’accompagnant sur le
chemin du retour vers la sortie de la rue d’Orsel, mon
protecteur me murmura :
— C’est une chance rare. Tu ne dois pas la manquer. Pour
la première fois, le chef accepte ainsi un étranger.
De la rue d’Orsel, je tournai et j’entrai dans la rue des
Martyrs. Je passai devant le cirque Medrano, pris le faubourg
Montmartre et gagnai les Grands Boulevards. Avant de
m’arrêter dans un restaurant, je décidai de chercher la pièce
d’Aristophane chez les bouquinistes du bord de Seine. Je la
trouvai facilement et je m’arrêtai au restaurant le plus proche.
Pendant tout ce temps, je n’arrêtais pas de me demander :
« Est-ce que tout cela est un conte de fées ? »
Les premières semaines de mon « assistance » étaient
consacrées à regarder les répétitions de la pièce Les Oiseaux.
Mon objectif principal était de pénétrer les activités créatives
de Dullin, de comprendre son style et sa méthode. Le grand
metteur en scène répondait généreusement et directement à
mes questions, avec lesquelles j’essayais de ne pas l’embêter.
Il s’est un jour tourné vers moi lui-même :
— Cher monsieur, je vois que vous regardez
attentivement. Je voulais qu’il passe un peu de temps pour
que vous compreniez vous-même l’essentiel dans mon idée de

123
la production. Maintenant, je pense que je peux entendre
votre opinion.
— Je pense que vous et l’auteur de l’adaptation Bernard
Zimmer voulez mettre l’accent sur le côté satirique de la
pièce. C’est pourquoi vous mettez l’accent sur des situations
et des remarques plus éclairantes. À mon avis, cela est en
harmonie avec l’idée d’Aristophane. Ensuite, vous actualisez
fortement la pièce. J’aime aussi beaucoup ça. Je pense que la
production sera un grand succès.
— On espère tous... Mais avez-vous des questions, des
remarques sur le jeu, sur le typage, sur le rythme, etc. ? Parlez
librement.
— Si vous permettez, je vais poser une question. Serait-ce
du naturalisme si les acteurs, qui représentent différents
oiseaux, essayaient d’imiter dans leur discours et leurs gestes
les caractéristiques des créatures volantes respectives ?
— Ça dépend. Dans notre art, la mesure joue un rôle
crucial. Si tu sais comment trouver et suivre la mesure, tu as
réalisé la chose la plus importante. Au début, vous n’étiez pas
encore là, le Russe Serov, qui est un gars très talentueux, a
aussi demandé la permission d’être plus un oiseau qu’un
homme. Je lui ai dit : « Essaye d’être humain sous le costume
d’oiseau. Conforme-toi au costume, c’est-à-dire à l’extérieur,
mais ne manque pas le principal, l’intérieur, l’humain.
Les Oiseaux ont été joués plus d’une centaine de fois avec
un bon succès.
La pièce Jean le Maufranc de Jules Romain a été préparée
à la hâte et jouée pendant très peu de temps. Lors des
répétitions, le metteur en scène Gaston Baty et les comédiens-
metteurs en scène Louis Jouvet et Georges Pitoëff sont venus
deux fois. Ces trois innovateurs théâtraux, avec Charles
Dullin, ont formé « Le Cartel des quatre ». Dans l’un de leurs

124
« manifestes », ils se sont déclarés solidairement responsables
des performances de chacun d’eux individuellement. L’aide
qu’ils recevaient les uns des autres s’exprimait en avis ou
plutôt en conseils amicaux, facultatifs pour le destinataire.
J’étais très impressionné par le ton collégial, la liberté et la
sincérité avec lesquels les « quatre » parlaient, échangeaient
des pensées, croisaient des expériences. Ces rencontres
d’artistes très cultivés et compétents étaient pour moi une
véritable école de coopération créative.
Après Jean le Maufranc, les répétitions d’un drame
contemporain du jeune auteur alors inconnu Steve Passeur
ont commencé — À quoi penses-tu ? La pièce était vraiment
faible. Le sous-texte critiquait les fausses idoles, mais le
développement n’était pas original. La langue — incolore, le
dialogue — dépourvu de qualités scéniques. Charles Dullin,
qui rencontra des malentendus évidents dans le discours
scénique, des incohérences psychologiques dans la
représentation des personnages, exigea de l’auteur, qui était
présent, qu’il apporte immédiatement les corrections
nécessaires sur place. Insatisfait de la première édition des
corrections, le metteur en scène en exigea une deuxième, puis
une troisième. Lui-même dictait parfois presque le texte
souhaité.
Les répétitions étaient difficiles. La relation entre l’auteur
et le novice avait atteint un point de refroidissement. L’auteur
sans expérience considérait qu’il était opprimé dans sa liberté
de création. Dullin, metteur en scène et interprète du rôle
central, était mécontent de l’inexpérience du dramaturge
novice, qui insistait avec ténacité sur des images clairement
intenables d’un point de vue scénique, de la parole, de la
construction de l’intrigue. Tout le monde était exaspéré par
les disputes qui accompagnaient les douleurs d’enfantement

125
de la pièce et de la mise en scène. Je me suis demandé : à quoi
bon continuer les répétitions, puisque le succès médiocre de
la pièce peut désormais être prédit d’une manière positive ?
Les mauvaises langues donnèrent une explication. Le jeune
auteur a payé une somme énorme pour jouer sa pièce. C’était
une pratique dans les théâtres parisiens.
Steve Passeur, jeune homme blond d’origine irlandaise,
s’est disputé avec le maestro. Parfois, il montait sur scène
pour montrer que le texte ou la situation qu’il proposait
pouvait être interprété magnifiquement et naturellement.
Pendant un temps, Dullin toléra ces interventions d’auteur,
mais un jour il défendit fermement ses droits de metteur en
scène :
— S’il vous plaît, monsieur Passeur, séparons les choses.
Vous êtes l’auteur et le responsable du texte de la pièce. Je
suis le metteur en scène et je dois penser à la production.
Même lorsque vos remarques sont justes, ma parole est
décisive qu’elles soient prises en compte ou non.

GAFFE DE JEUNESSE

La forte personnalité de Dullin prévalait et prenait le


dessus sur le débutant. Le jeune homme ambitieux avait une
dent contre le metteur en scène. Il lui arrivait de perdre son
contrôle et me faisait part de ses doutes sur les qualités de la
production. Bien que timidement, j’ai exprimé certaines de
mes opinions critiques. L’auteur déprimé a aimé cela, et il a
commencé à me consulter plus souvent.
J’ai un jour critiqué l’interprétation scénique d’une scène
entière. Je l’ai fait en privé avec monsieur Passeur, avec qui
j’étais assis au fond de la salle. Avec toute ma sincérité, j’ai
exprimé ces pensées :

126
— Je me trompe peut-être, mais il me semble que
l’ambiance appropriée n’a pas été donnée sur scène après le
vol et la blessure de votre personnage principal. Que
poursuivez-vous avec le vol et l’expulsion des voleurs ? Vous
voulez donner au protagoniste l’opportunité de se présenter
comme le sauveur de la propriété et de la vie de la famille
dans laquelle il s’est impliqué le plus effrontément, et par cet
acte gagner la gratitude commune des femmes et des hommes
pour reconnaître ses mérites.
— C’est correct, continuez.
— Eh bien, il a atteint son objectif. Et de plus, il a été
blessé dans la bagarre avec les voleurs, il a été blessé, il s’est
évanoui et maintenant il est malade, entouré des soins de
tous. La position du héros dans la famille a changé. L’attitude
de chacun envers lui devrait également changer.
Malheureusement, Dullin n’exige pas cela des autres. Ils
continuent d’aller et venir, parlant avec le ton précédent,
ignorant son exploit de minuit. Comment exprimer le
changement ? À mon avis, la scène doit être en sourdine, les
membres de la famille doivent aller et venir tranquillement,
sur la pointe des pieds, en se parlant comme dans une
chambre d’hôpital ; traiter le patient avec une attention
particulière, si vous voulez, avec une attention exagérée, lui
parler sur un ton nouveau, bienveillant, voire trop
bienveillant. Le changement est aussi nécessaire au vu des
évolutions à venir : lorsqu’on s’apercevra que l’exploit a été
délibérément taillé sur mesure, la déception, le choc avec la
méchanceté sans fond de tels escrocs sera plus dramatique.
Alors votre question à la dame déçue, À quoi penses-tu ? sera
révélée dans toute sa profondeur. Je ne sais pas si vous avez
compris ce que je voulais dire ?

127
— J’ai compris. C’est exactement mon idée dans cette
scène. Je vais le dire à Dullin.
N’ayant aucune expérience de la vie, avec le sentiment
d’être flatté par l’auteur, j’ai dit : « Comme vous voulez. »
Mon interlocuteur, jeune homme comme moi, semblait
n’attendre que cela. Il s’approcha de la balustrade de
l’orchestre et se tourna vers le metteur en scène :
— Je m’excuse, monsieur Dullin, votre assistant m’a fait
part d’une idée pour la scène que vous êtes en train de
répéter.
Charles Dullin réagit visiblement irrité :
— S’il vous plaît, allez droit au but, notre temps est
précieux.
— Il trouve, ou plutôt on pense qu’il sera plus proche de
l’idée de cette scène, si...
Alors même que l’auteur parlait, l’un des artistes a
involontairement lâché « D’accord. » Charles Dullin écoutait
à moitié allongé sur un canapé, accoudé sur sa gauche. À la
fin de l’explication de l’auteur, il se leva, s’assit face à nous, le
jeune couple agaçant, et coupa assez sèchement :
— Monsieur Boris vous a parlé. Vos idées correspondent.
Merveilleux. Mais comme je n’y ai pas pensé, la répétition
continuera comme avant. Veuillez tous vous asseoir.
La répétition continua, mais aussitôt le ton baissa.
Pendant le temps libre de répliques, les artistes se
réunissaient en groupes et commentaient ce qui s’était passé.
Dullin était nerveux sur scène. Il renvoya les acteurs deux ou
trois fois et exigea qu’ils lui parlent à haute voix, lui fassent
des répliques complètes. Dans la salle, nous étions comme sur
des œufs. Nous n’osions pas bouger, même pas nous regarder.
Passeur fumait nerveusement sa pipe. Je ne savais pas ce qui
lui arrivait. Je sentais que j’avais fait une erreur irréparable

128
avec toutes les conséquences possibles, prévisibles et
imprévisibles. Je voulais m’enfuir, mais je n’en avais pas la
force. Je restai comme cloué au banc des accusés.
Le verdict ne s’est pas fait attendre. Quand tout le monde
se fut dispersé, le maestro s’approcha de moi et me frappa de
sa noblesse :
— Je vous ai donné mon entière confiance, vous laissant
suivre les répétitions quand j’étais occupé ou indisposé. Je
vous ai donné accès à tout et à tout le monde dans le théâtre.
Pourquoi est-ce que je vous le rappelle ? Pour vous dire que
votre comportement de ce matin m’a surpris. Pourquoi avez-
vous partagé vos pensées non pas avec moi, mais avec
l’auteur ? Ne vous ai-je pas écouté attentivement lorsque
vous avez présenté une certaine opinion personnelle ? Bref,
comment jugez-vous votre démarche ?
Personne ne m’a giflé, personne ne m’a piétiné avec des
bottes chaussées, personne ne m’a menacé
d’emprisonnement, de fusillade, de pendaison. En plus, mon
professeur m’a parlé d’un ton paternel. Je sentais de tout mon
être qu’un seul repentir pouvait m’aider à sortir de la
situation. Coupable et timide, je parlai à peine :
— Je m’excuse sincèrement... C’est de ma faute la
remarque de monsieur Passeur à tout le monde. S’il vous
plaît, pardonnez-moi.
— Je ne suis pas Dieu pour pardonner. Attention à ne pas
tomber dans de telles situations. La vie est devant vous. Elle
est pleine de passages secrets, de fosses cachées, de nœuds,
d’embuscades. Et quant à votre idée, je vais y réfléchir et on
en parlera. Au revoir, à demain.
Je ne savais pas où aller jusqu’au matin. Je n’ai pas eu la
force d’aller voir Georgi Bakalov et d’admettre mon erreur.
Chercher des amis et leur avouer dans quelle situation

129
difficile je m’étais empêtré devant l’homme Dullin, à qui je ne
devais que gratitude ? Je n’ai pas trouvé nécessaire d’embêter
qui que ce soit avec mes tourments. Je suis resté seul avec
mes questions et mes remords.
Le lendemain matin, vingt minutes avant la répétition, j’ai
pris place dans le salon. Nous avons échangé des salutations
ordinaires avec les personnes présentes et celles qui
arrivaient. Certains d’entre eux ont montré un changement
envers moi. Certains étaient plus gentils, d’autres plus
modérés.
Millet m’a rassuré sincèrement :
— Tu connais ton erreur. C’est le plus important. Tout le
reste ira bien. Question de temps.

ÉMIGRANT EN BELGIQUE

Comment la relation enseignant-élève se développerait-


elle à l’avenir ? Le temps, juge implacable, a laissé cette
question sans réponse. Parce que... un beau matin de l’été
1928, réveillé en sursaut par de grands coups à la porte, à ma
question « Qui est là ? », j’ai reçu la réponse : « Police,
ouvrez ! »
Un petit policier trapu aux cheveux roux avec une courte
moustache noire entra. Il me tendit silencieusement un
message pour me présenter le lendemain à la préfecture de
police, escalier E, à l’office des étrangers.
— Vous devez venir demain. Sinon, ils vous amèneront
avec des gardes. Vous demanderez l’inspecteur Roger.
Je pressentais que cette visite matinale de la police ne me
ferait aucun bien. Le lendemain matin, à l’office des étrangers,
le même policier m’a confisqué mes papiers d’identité et m’a
remis en retour un avis d’expulsion de France. Date limite

130
pour quitter le pays — une semaine. J’ai fait semblant d’être
étonné d’une telle mesure envers moi, « une personne qui ne
se mêle pas de politique ». Le policier me demanda si j’avais
participé à la grève dans l’atelier d’un certain Goretsky.
Surpris, je n’ai rien pu dire, mais j’ai réalisé que me défendre
serait inutile.
Dans l’escalier, l’enquêteur de police « objectif,
humainement juste » que Joro et moi avons continué à louer
partout et tout le temps, a émergé dans mon esprit. Quatre ou
cinq autres Bulgares ont reçu des invitations similaires à se
séparer de la France, dont Naiden, Joro et Nikola Zhechev, un
boulanger de Pazardzhik. Ce soir-là, au café Aux Lys et dans
tous les cafés de la place des Fêtes, la nouvelle était vivement
commentée, mais pas toujours avec la compétence nécessaire.
Des prédictions étaient formulées : « tout le monde va être
expulsé », des recommandations – « nous devons garder le
silence », des conseils – « il vaut mieux retourner en Bulgarie,
comme Toushé Chopov, à qui ils n’ont rien fait, il a ouvert un
café, il vit librement », etc.
Aucune des personnes concernées n’avait l’intention de
retourner en Bulgarie. Chacun trouvait des raisons de
poursuivre son séjour à l’étranger. Naiden, Nikola Zhechev et
moi avions décidé de déménager temporairement à Bruxelles.
Notre objectif était de disparaître temporairement des yeux de
la police parisienne. Il était inutile de demander des visas
réguliers pour la Belgique : aucun des pays voisins n’acceptait
les gens dans notre cas, expulsés de France. Après avoir pris
connaissance du régime, du laxisme en vigueur à la frontière
franco-belge, nous avons décidé de la franchir illégalement.
Le poète Nikolai Hrelkov et le séminariste de gauche Ivan
Marinski sont venus nous accompagner à la gare du Nord.
Minuit approchait. Un vent vif de février soufflait. Je n’avais

131
pas bien dormi depuis plusieurs nuits et j’étais plus gelé que
les autres. Hrelkov eut pitié de moi, enleva le manteau de son
dos osseux et m’enveloppa de force. Il était jaune-vert, tissé à
partir d’un manteau de différentes parties, et avait une
histoire. Le poète l’avait reçu en Yougoslavie en tant
qu’immigrant politique. Probablement le manteau appartenait
à un géant monténégrin, car sur Hrelkov il lui arrivait sous
les genoux, et sur moi — jusqu’aux chevilles. À Paris, le poète
n’a pas pu se débarrasser de lui. Il ne pouvait toujours pas
réunir ou trouver assez d’argent pour un imperméable
ordinaire. Contrairement aux parisiens bornés, le tuberculeux
Nikolai portait son manteau jusqu’à la fin du printemps.
Lorsqu’il était de bonne humeur, Hrelkov s’enveloppait du
manteau comme d’une pèlerine et chantait des extraits de
l’air de Méphistophélès...
Nous sommes arrivés à Bruxelles tôt le matin. Les
principales personnes présentes du grand boulevard Adolf
Max qui part de la gare, étaient les nettoyeurs d’ordures et les
nettoyeurs à jet d’eau. Quelques brasseries et cafés servaient
des collations à de rares clients. Des camions transportaient et
déchargeaient des pots à lait devant les maisons. Des
tramways avec des lève-tôt passaient rapidement.
Nous avons marché jusqu’à la première adresse :
Théodore Angheloff — Bojanata, ma connaissance, à la voix
puissante, dont j’avais fait la connaissance, lors d’une nuit
mémorable passée à la gare de Levunovo. Nous avons tourné
à gauche de la place Saint-Lazare pour chercher la rue Verte.
Catastrophe ! Bojana aurait quitté l’appartement deux
semaines plus tôt sans donner sa nouvelle adresse. Et nous lui
avions écrit cinq jours avant. Naiden s’orienta rapidement :
— On va jurer plus tard. Il y a toujours encore de l’espoir.
Nous avons une deuxième adresse. Immédiatement à sa

132
recherche. Car si de nouveau on tombe sur un os, on chantera
« Ouvre-moi, ma chère mère, la terre noire ».
La discussion a été courte. La décision ferme — prendre
un taxi, à pied on va se perdre.
La deuxième adresse était sur la rue des Franchises, près
de l’avenue Van Overbeke. Nous n’avions aucune idée de la
distance qui nous séparait de la rue que nous recherchions.
Nous sommes tombés sur un chauffeur honnête qui nous a
déposés assez rapidement au numéro indiqué.
Vers dix heures l’ami Pijo, un ancien athlète, est arrivé.
Nous le connaissions depuis Paris, où nous travaillions
ensemble dans l’atelier du Serbe Simich. Il a reçu la lettre trois
jours plus tôt et s’est rendu compte que nous ne venions pas
pour admirer la beauté de la capitale belge. Pour travailler,
c’était facile. Au début, nous pourrions travailler dans son
atelier, puis nous pourrions choisir. Il ne pouvait pas nous
aider auprès des autorités belges. Il faudrait voir avec
Bozhana et l’avocat Dr Zlatev — ils savaient comment fournir
des papiers pour des gens comme nous...
Quand je suis arrivé dans la capitale belge, j’ai constaté la
présence de communistes, voire de septemvriitzi, mais il n’y
avait pas d’organisation communiste. Trois d’entre eux : le Dr
Zlatev — un avocat de Sofia, Ruskov — un employé de banque
de Stara Zagora et Georgi Rizov — un tailleur de Dupnitsa, se
sont rencontrés une ou deux fois, mais n’ont pas réussi à
établir une vie organisationnelle régulière. Ruskov et Rizov se
sont rangés délibérément en dehors de l’organisation, car eux,
les septemvriitzi, ne voulaient pas que lui, l’avocat, soit leur
secrétaire. Et le Dr Zlatev avait déjà noué des liens avec les
communistes belges. Il accusait ses deux camarades d’avoir
du mal à payer leur cotisation et de ne pas collecter
suffisamment d’aides pour les victimes de la terreur blanche.

133
Les trois avaient la même opinion et la même attitude envers,
Théodore Angheloff — Bojana, ils le considéraient comme un
camarade élevé et honnête, mais bien que septemvrietz 1, ils le
soupçonnaient de ne pas avoir encore rompu avec son
anarcho-communisme et ne lui proposaient donc pas de
rejoindre le parti. Deux autres Bulgares se sentaient
communistes : le tailleur Vladikov, un vieil homme borné qui
refusait catégoriquement de rejoindre le groupe jusqu’à ce
que le PCB ne punisse les responsables de l’erreur du 9 juin,
et Boris Trakiiski, un cordonnier qui avait participé au
passage à tabac des ministres fascistes Kulev et Vazov à Paris,
extradé en Union soviétique et revenu de là-bas de son plein
gré.
Un gros travail de préparation a dû être fait, jusqu’à ce
que tous ces camarades donnent leur accord pour se retrouver
en une, voire deux, voire trois rencontres. Après quelques
douleurs d’enfantement, un accord général a été conclu pour
créer un groupe communiste pour aider le Bureau des
Affaires étrangères du Comité central du Parti communiste
bulgare et la Commission d’émigration du Comité central du
Parti communiste belge. L’ouvrier peintre et ancien
enseignant Théodore Angheloff a été accepté comme membre
du Parti communiste belge dans l’approbation générale. Avec
du zèle dans ses grands yeux bleus et de la conviction dans sa
voix grave, le septemvrietz Bojana a fait la déclaration
suivante :
— Merci, camarades, pour la confiance de m’accepter
comme un égal entre vous. Aujourd’hui, je suis né comme un
combattant communiste. En tant que communiste conscient,

1. Septemvrietz. Participants aux émeutes de septembre 1923. Note du traducteur.


134
j’exécuterai toutes les décisions du parti. Je suis prêt à donner
ma vie pour l’idéal communiste2 !
Notre groupe menait une vie régulière. Nous avions
convoqué des assemblées générales de la colonie. Nous avons
collecté des aides pour les prisonniers politiques en Bulgarie.
Nous avons organisé des réunions communes et des soirées
littéraires et musicales avec les camarades yougoslaves dans
le quartier Vilward, avenue Depage.
En tant que membre du Parti communiste belge, chacun
de nous était affecté à une section de quartier distinct. Nous
sommes entrés dans la vie et les luttes des communistes
bruxellois. Trois d’entre nous — le Dr Zlatev, Bozhana et moi
— avions été invités à notre grande surprise lors d’une
réunion des militants du parti bruxellois. Zlatev nous a
expliqué qu’il avait déjà assisté à de telles réunions à
plusieurs reprises et que la composition des personnes
présentes changeait constamment. À cette occasion, il nous a
présenté la situation des effectifs de l’organisation
bruxelloise. La grande majorité de son personnel était
constituée d’étrangers.
Il ne fallut pas longtemps avant que je sois recruté comme
membre du Comité Exécutif de l’Aide Rouge Belge. Le
secrétaire du comité était la camarade Janka, une Polonaise
mariée à une camarade belge.

ORATEUR INVOLONTAIRE

À l’automne 1928, certaines mines de la région de


Charleroi se mirent en grève pendant plus d’un mois. L’aide
collectée jusqu’à ce moment ne répondait pas aux besoins

2. Théodore Angheloff est mort en 1943 en tant que participant à la Résistance


belge contre les occupants hitlériens.
135
croissants des mineurs en grève et de leurs familles. Lors
d’une réunion du comité exécutif de l’Aide Rouge, il a été
décidé d’envoyer un camarade responsable sur les lieux pour
renforcer l’action de secours. Tous les yeux se sont braqués
sur moi, le nouveau venu. Avec une sympathie mal
dissimulée pour moi, Yanka m’a proposé la tâche. J’ai
commencé à marmonner quelque chose, mais cela n’a pas
empêché les autres d’approuver sa proposition.
Descendant après la réunion au café du peuple de la rue
Laeken, dans une conversation privée et sur un ton intime et
amical, la petite Yanka, rougeâtre et mobile comme le
mercure, s’est plainte à moi de la composition intellectuelle
petite-bourgeoise du comité avec laquelle elle était forcée de
travailler. Elle m’a révélé la lutte existante entre les « vieux »
et les « jeunes ». Elle a défendu les jeunes et accusé les vieux
de venir du Parti social-démocrate de Vandervelde et
d’apporter avec eux du lest réformiste dans le parti.
En partageant ces réflexions et d’autres, Yanka a
poursuivi l’objectif de me présenter l’essence de ma mission.
La situation était telle que nous, les étrangers, devions aider
les camarades belges à remettre le parti sur pied et le
conduire sur des voies véritablement révolutionnaires…
J’ai passé la nuit à écrire fébrilement. J’ai esquissé le
discours supposé. Si je devais le lire, il pourrait un peu
marquer les esprits. Mais les consignes de Yanka étaient
explicites : « Tu ne dois en aucun cas prendre des notes
écrites lorsque tu leur parles. Les mineurs n’aiment pas les
personnes livresques. Ils les considèrent comme des
bureaucrates et ne leur font pas confiance. »
Je suis arrivé dans la zone minière Borinage-Charleroi
dans la soirée. Jusque-là, je n’avais vu ni visité aucune mine.
Toutes mes idées sur les mineurs et leurs maisons venaient du

136
roman Germinal d’Émile Zola et de la contemplation en
musée des sculptures de Constantin Meunier et des peintures
de Pierre Paulus de Châtelet. Ma première impression fut que
je quittais un paysage naturel pour entrer dans une nature
artificielle : au lieu de collines envahies de verdure, je voyais
d’énormes tas de scories fumantes ; au lieu d’arbres – des
poteaux électriques et des lanternes ; au lieu d’une brume
transparente avant le coucher du soleil — un épais brouillard,
des tours et des cheminées fumantes, percées çà et là par les
flammes jaunes du coucher du soleil.
Je m’arrêtai dans la ville de Mariemont, située sur une
prairie vallonnée et entourée de plateaux à coke, de hauts
fourneaux, d’usines sidérurgiques et faïencières. Le camarade
Hippolyte Delmelle, responsable de région de l’Aide Rouge,
m’a accueilli avec une satisfaction évidente. Je lui tendis la
lettre de Yanka, qu’il lut rapidement. Il m’a tutoyé et m’a
sauvé de diverses introductions ennuyeuses et protocolaires.
— J’attendais avec impatience un camarade du centre. Ici,
nous avons épuisé toutes les forces et le personnel locaux. Il y
a une certaine retenue de la part des mineurs. Nous devions
leur présenter une nouvelle personne. Ils viendront te
chercher, tu verras. En tant que délégué du Centre, tu peux
décrire une partie de la situation internationale. En tant
qu’étranger, tu ne dois pas t’attarder sur les événements
politiques de notre pays, même si la grève en dépend
directement. C’est ce que je ferai pour ma part, quand je dirai
à la fin le discours de clôture.
Chemin faisant, Hippolyte m’a mis au courant du
déroulement de la grève, avec quelques positions proches de
la capitulation de la part d’un ou deux membres du comité de
grève. Alors que nous passions devant les ruines d’un
couvent médiéval, l’ancien professeur d’école, grand et avec

137
un visage noble, m’a raconté le contenu d’une pièce de
Maurice Maeterlinck dont je n’avais jamais entendu parler,
Sœur Béatrice. L’écrivain a utilisé une légende liée au
monastère.
Le premier meeting public a eu lieu à cinq heures de
l’après-midi près d’un tas de déchets de charbon. Plus de cinq
ou six cents mineurs se sont rassemblés. Deux policiers en
uniforme parlaient à certains d’entre eux. Hippolyte Delmelle
est monté sur une estrade en bois de fortune et a ouvert le
meeting. Il a parlé plus de dix minutes. Des applaudissements
timides ont été entendus ici et là.
Je ne peux pas me souvenir exactement de ce que j’ai dit
lors du premier meeting. C’est au-dessus de mes forces. Par
contre, je peux dire ce que j’ai ressenti et ce que j’ai pensé
pendant que les gens m’écoutaient. Les bons mineurs belges !
Ils ont enduré la torture d’écouter des vérités alphabétiques
que je répétais avec le ton de Colomb qui découvre
l’Amérique. Je me souviens clairement, ma tête grondait
comme un tube vide et je criais jusqu’à m’enrouer. À un
moment je suis tombé dans le genre des célèbres futilités
françaises et je me suis empêtré : « Camarades, unissons-nous
pour gagner ! Et pour gagner, unissons-nous. »
Fait intéressant, les applaudissements étaient plus vifs
qu’après le discours d’Hippolyte. J’ai su tout de suite que les
mineurs belges étaient des gens polis. Présenté comme
l’orateur principal, je n’ai pas parlé plus de quinze ou vingt
minutes. C’était le plus que je pouvais donner en tant que
conférencier.
Mon nouvel ami belge était également gentil et poli. Il
m’a encouragé en me disant que mes débuts étaient
satisfaisants, que le public m’écoutait avec une attention sans
faille, etc. Je doutais du mérite attribué, mais les assurances

138
d’Hippolyte m’ont encouragé à m’exprimer plus librement
dans les communes de Maurage, Anderlues, Bascoup, Bray et
Ressaix. Au cours de la semaine, j’ai pris confiance en mes
capacités. Juste quand j’imaginais qu’il n’y avait plus de
tempête dans ma tête et ma mission se termina.

VOUS NOUS SUIVEZ

De retour à Bruxelles, j’ai repris ma vie personnelle et


publique ordinaire. Le parti m’a utilisé comme instructeur
pour le comité municipal et comme membre du comité
exécutif de l’Aide Rouge. Presque tous les soirs, j’organisais
des conférences, soit dans telle section du parti, soit dans telle
autre, soit dans les sections de quartier de l’Organisation
Auxiliaire. Cela n’empêchait pas une autre activité :
accompagné d’un ou d’une camarade belge, d’entrer dans les
restaurants, les cafés ou les clubs populaires du Parti social-
démocrate pour distribuer l’organe du parti Drapeau Rouge ou
des pamphlets politiques. Il n’était pas rare que nous nous
livrions à des débats sur des questions internationales
d’actualité.
Un soir, mon ami belge et moi faisions notre tournée
habituelle. Nous venions d’entrer dans un restaurant près de
la Bourse et nous faisions le tour des tables lorsque quatre
gardes en uniforme et un policier en civil ont fait irruption
après nous. Le policier en civil a crié : « Police. Tout le monde
montre sa carte d’identité ». J’ai cherché une issue, mais il
était trop tard. L’un des gardes se tenait déjà à l’entrée des
toilettes. J’ai présenté mon passeport bulgare. J’ai essayé de
faire croire que j’étais venu récemment et que je n’avais pas
encore reçu de carte d’identité. Le policier en civil m’a dit :
— Vous nous suivez.

139
Avant de quitter le restaurant, j’ai demandé à ma
camarade d’informer notre groupe de ma détention.
Je n’étais pas seul dans la voiture de police appelée panier
à salade. En face de moi se tenait une jeune femme
découragée, probablement une prostituée. Les cinq ou six
autres hommes me semblaient être mes confrères — des
étrangers de différentes nations. Tout le monde était
silencieux. Le panier démarrait et s’arrêtait non seulement
devant les restaurants et les cafés, mais aussi au milieu des
rues, et comme un vrai sac de ménage, il se remplissait de
plus en plus de pièces. Deux très jeunes filles montèrent,
poussées par les poings peu tendres des gardes. Elles
protestèrent et répétèrent plusieurs fois :
— Nous sommes régulières. Si c’est pour votre plaisir,
merci de payer. Gratuit, quand les poules auront des dents.
Le garçon blond de mon âge assis à côté de moi m’a
demandé :
— Quelle nationalité ?
Je lui ai répondu et demandé à connaître la sienne. Il s’est
avéré être un Polonais, étudiant à l’Université de Gand, avec
des papiers irréguliers.
Le hall du commissariat était plutôt correct : propre,
balayé, chaises rangées, portraits royaux aux murs. Les
gardes, bien nourris, jouaient aux dominos, fumaient, lisaient
les journaux. Avec l’étudiant polonais ils nous ont poussés
dans une pièce sombre. Un colocataire nous y attendait déjà.
Il venait de l’île de Madagascar, serveur de profession,
travaillait sans droit, et avait été amené ici. Assez jeune
également. Le Polonais et moi avons essayé de nous asseoir.
Le Malgache nous a expliqué que le sol était en tôle et qu’il
était surélevé comme un dôme pointu au milieu et fortement

140
incliné sur le côté. Il était impossible de s’asseoir
normalement. Et pourtant nous avons bien dormi.

À LA PRISON DE SAINT-GILLES

Le lendemain, nous avons de nouveau été poussés dans le


panier à salade et conduits à la prison de Saint-Gilles au
centre de la capitale. Prison moderne préventive. Ils nous ont
indiqué les cellules. C’étaient des cages grillagées ouvertes
sur cinq côtés. Le plafond était le même mur en treillis que les
quatre autres côtés. Chaque prisonnier voyait trois voisins,
deux à gauche et à droite et un devant. Mais eux aussi
surveillaient tous ses mouvements. La salle était fortement
éclairée toute la nuit. Deux gardes par intervalles faisaient le
tour des cages. Debout à des endroits opposés, aucun
mouvement particulier de la cinquantaine de prisonniers
n’échappait à leur vue.
Le programme quotidien était strictement réglementé.
Vous vous levez à 7 heures. Jusqu’à 8 heures, vous vous
habillez et prenez votre petit-déjeuner. À 8 heures précises,
vous entrez dans une grande salle avec des bureaux. Des
livres sont alignés sur une grande table. Vous choisissez un
livre et vous vous asseyez pour lire. Si vous faites une sieste
sur le livre et parlez à vos voisins, le surveillant assis derrière
l’estrade vous frappe avec un long bâton en bambou en
avertissement. S’il s’avère que tu es stupide et que tu ne
comprends pas les annonces de bambou, prépare-toi à passer
trois jours à l’isolement. Pour moi, ce point de correction est
resté inconnu. Je n’ai pas parlé aux voisins, mais c’était très
difficile pour moi d’éviter de faire une sieste. Surtout à 11
heures du matin et à 3 heures de l’après-midi. La littérature
qu’ils nous ont offerte m’endormait aussi. Elle était surtout

141
religieuse ou historique, parsemée d’intrigues entre différents
papes et rois.
Au déjeuner, nous allions dans la salle à manger, alignés
autour d’une longue table avec des bancs en bois sur le côté.
L’atmosphère était comme une pension de famille. La
nourriture : suffisante et appétissante. Bien sûr, comme à
toutes les tables belges, les éternelles pommes de terre
bouillies présidaient aux déjeuners et dîners. À 14 heures,
nous nous asseyions à nouveau sur les bancs et sous la
contrainte, nous lisions et somnolions, somnolions et lisions
jusqu’à 18 heures. Pendant les deux heures suivantes, nous
dînions et nous nous rafraîchissions en nous promenant dans
une étroite cour pavée entourée de hauts murs de pierre. À 20
heures précises, nous étions emmenés dans les cages
grillagées. Nous faisions nos lits et nous nous couchions les
yeux ouverts. Le silence n’était rompu que par les pas lourds
et constants des gardes et le bruit des trousseaux de clés.
Parfois, un farceur courageux toussait excessivement et sa
toux infectait la plupart de ceux qui étaient couchés. Le
concert de toux exaspérait les gardes non musicaux. Il y avait
des soirs où les prisonniers, soudain accablés par un
éternuement bruyant, donnaient un concert d’éternuements.
Le but était d’irriter les nerfs des gardiens et de secouer les
couches d’ennui de la prison.
Nous n’avons comparu devant aucun tribunal. Nos peines
ont été annoncées dans la salle de lecture par le directeur de
la prison. Nous trois, nous avons été condamnés à deux
semaines de prison. Ensuite, nous serions expulsés de
Belgique. Où ? Nous allions l’apprendre le dernier jour.
Ce jour arriva relativement vite. Un après-midi, un
gardien inconnu a lu les noms d’environ 20 d’entre nous dans
la salle à manger et nous a dit de monter dans les cellules, de

142
faire nos valises et de descendre dans la cour. Ils nous ont mis
dans le panier à salade et nous ont enfermés. Par les
interstices des volets de fer, j’essayais de garder les images
fugitives de la capitale belge, que je croyais voir pour la
dernière fois. À la gare, la moitié d’un wagon ordinaire de
troisième classe nous était réservée. Personne ne nous avait
dit quoi que ce soit sur le but du voyage, mais nous le savions
tous : nous étions chassés de Belgique.

LE RÊVE DU PROLÉTAIRE CHINOIS HOOK

Le train s’est arrêté en gare de Namur. On nous a fait


attendre dans une pièce à côté. Nous formions tous les trois
un groupe à part avec le Malgache et le Polonais. Les policiers
nous ont séparés sans ménagement.
À notre descente du train, la journée touchait à sa fin. Ils
nous ont mis dans des voitures de police découvertes. Nous
n’avions pas d’autre choix que de faire connaissance de la
ville. De petits restaurants, cafés et autres commerces
brillaient ici et là. Certaines vitrines ont attiré notre attention
par leur éclat. De rares piétons dans les rues étroites. Une
ville de campagne tranquille qui se prépare à dormir à cette
heure du début de soirée.
Nous avons traversé un pont large et long sur la Meuse.
Les eaux calmes reflétaient les lumières déchirées du soir et,
oh, une vision merveilleuse, les hauts murs et les tours d’un
château médiéval illuminé de partout s’assemblaient au fond.
La citadelle de Namur ! Bien que pendant un court instant,
nous avons pu sentir sa sombre grandeur : sur une hauteur
accidentée et vallonnée, d’épais murs de pierre illuminés en
contrebas, de hautes tours arrondies avec des meurtrières,
une grande porte voûtée avec des barreaux de fer.

143
L’intérieur de la citadelle n’était pas moins
impressionnant : une cour spacieuse parsemée de grandes
dalles de pierre, encore de hauts murs de pierre, encore
d’immenses tours arrondies. Derrière les colonnes des longs
couloirs se trouvaient des serruriers et des prisonniers
transportant de la nourriture dans de grandes marmites. Nous
étions dispersés dans différentes cellules. Notre trio s’est
retrouvé enfermé dans une pièce relativement large avec un
plancher en bois et des murs écaillés comportant
d’innombrables inscriptions et figures. Il n’y avait aucun lit,
aucune paille.
La porte s’ouvrit. Un serrurier sec, gros et moustachu
nous a demandé des gamelles ou des assiettes pour la
nourriture. Nous n’en avions pas. Il a envoyé quelque part le
prisonnier-cuistot qui l’accompagnait. Quelques minutes plus
tard, l’homme en tenue de prisonnier nous a lancé trois boites
de conserve vides et trois cuillères. Nous les avons regardées
— relativement propres. Le cuistot remplissait les boites à ras
bord de petits pois et de riz trempé dans du saindoux. La
quantité de nourriture était suffisante, la qualité — trop grasse
et salée. Aucun de nous ne pouvait tout manger. La question
de l’eau s’est posée. Nous espérions qu’ils passeraient et nous
en apporteraient. Nous avons versé le reste d’une boîte dans
l’autre et avons attendu que le cuistot se présente. La porte
s’ouvrit et à la place nous vîmes un petit chinois entrer. Il
portait deux boîtes de conserve, une avec de la nourriture et
l’autre avec de l’eau. Dans un français assez malmené, il nous
a informés que nous ne recevrions pas d’eau et nous a offert
de son eau. Nous avons accepté avec plaisir l’offre généreuse.
Notre humeur s’est améliorée. Ça démangeait sous nos
langues et nous étions prêts à chanter, mais nous avons choisi
de nous intéresser au sort du nouveau colocataire. Il se

144
recroquevilla dans l’un des coins près de la porte, enroula ses
bras autour de ses genoux et fixa le mur opposé. Il ne toucha
pas à sa nourriture. Le Polonais s’approcha de lui et lui
demanda :
— Pourquoi ne dînes-tu pas, tu n’es pas malade ?
— Je n’ai pas d’appétit.
— C’est mauvais alors. Si, en plus de la liberté, une
personne perd l’envie de manger, sa situation devient très
difficile.
— La mienne n’a pas été facile depuis longtemps.
Nous lui avons demandé presque en compétition d’où il
venait, comment et pourquoi il était tombé entre les mains de
la police, comment il s’appelait, s’il avait des amis à
l’extérieur, s’il était marié et des dizaines d’autres questions
similaires. Enfin, il nous a raconté son histoire autour du
monde avec des mots simples.
Il s’appelait Hook-Kehua. On l’appelait simplement Hook.
Il était né à Shanghai. Son père était pêcheur. Dix-huit
enfants vivaient dans la maison — 13 garçons et 5 filles. Il
était troisième en ligne. Ils vivaient dans la misère et la
famine. Il travaillait comme pousse-pousse. Il a commencé à
tousser et a eu peur. Il savait que dès que la toux touchait
quelqu’un, elle l’empoignait et l’emmenait au cimetière. Il a
décidé de fuir la Chine pour ne pas mourir. Leurs voisins, les
garçons, ses amis, étaient déjà partis en France. Ils lui
écrivirent : « Nous vivons ensemble. Il y a du travail pour
tous. Viens. Tu vivras avec nous ». Viens ! Mais comment ? Il
n’avait pas d’argent pour un billet. Même s’il avait retourné
les poches de toute la famille, vidé tous les tiroirs de la
maison, il n’aurait jamais ramassé autant d’argent. Il a essayé
de se faufiler dans deux ou trois paquebots. Ils le trouvaient à
chaque fois et le jetaient comme un chiffon. Des amis marins

145
lui ont montré un moyen de partir. Ils lui proposèrent de le
clouer dans une caisse et de le mettre au fond du paquebot.
Là, il jetterait du charbon dans les fourneaux. Il a été averti —
s’il était retrouvé en haute mer, le capitaine avait le droit de le
jeter aux requins comme nourriture. Il n’avait pas le choix —
ici la toux, là les requins. Quoi qu’il en soit ! Même les requins
c’est mieux, car une ou deux fois et c’est fini. Ils ont voyagé
pendant plus de deux mois. Devant le port de Marseille il s’est
replié dans la caisse, a été cloué par ses camarades et emmené
dehors. Il a dû attendre toute la nuit pour que ses amis
viennent pousser les caisses au-dessus pour le libérer. Ils l’ont
trouvé ni vivant ni mort. Ils l’ont emmené dans leur dortoir. Il
a bu du vin pour la première fois. Comparée à Shanghai,
Marseille lui apparaissait comme une ville petite et tranquille.
Ses amis l’ont emmené travailler avec eux dans une
briqueterie près de la ville. Chaque matin, ils embarquaient
dans un bus qui les emmenait à l’usine. Le travail était dur,
fatigant, mais ils gagnaient beaucoup d’argent. Au troisième
mois, il envoya la première somme à son père. Tout se passait
bien. Le dimanche matin, ils se lavaient et repassaient, et le
soir ils allaient au cinéma. Tout ce dont il avait besoin était
une carte d’identité. Ses camarades lui assurèrent qu’ils
attendaient le retour d’un Français de Paris, il lui fournirait
des papiers. Hook n’avait qu’à économiser de l’argent parce
qu’un ou deux fonctionnaires demandaient un sérieux pot-de-
vin. Un matin, des gardes montèrent après eux dans le bus.
Vérification. Ils voulaient les cartes d’identité. Il y avait eu un
meurtre cette nuit-là, et maintenant ils vérifiaient tous les
points de sortie de la ville. Il fut détenu et condamné. Il passa
deux semaines en prison à Marseille et fut expulsé de France.
Où ? On lui proposa l’Italie et la Suisse. Il choisit la Suisse. Il
avait entendu dire qu’il y avait beaucoup d’étrangers là-bas, il

146
y avait la liberté, c’était un pays riche. Il fut arrêté à la
frontière et jeté directement en prison. Il ne savait toujours
pas où il était. Soi-disant un pays riche et libre, mais les
prisons étaient très mauvaises. Il devait payer sa propre
nourriture. Deux semaines plus tard, on lui a demandé où il
avait des amis. Il répondit en France. Il espérait se faufiler
sans se faire remarquer. Il s’est trompé. Ils l’ont attrapé. Il a
passé trois mois à la prison de la Santé. La deuxième peine
était de trois mois, la troisième d’un an. Pendant ce temps, il
écrivit à la légation chinoise pour qu’on lui fournisse des
documents chinois. Un greffier de légation est venu. Lorsqu’il
apprit que son père était pêcheur et comment il était venu en
France, il l’abandonna, comme si les Chinois ne fuyaient pas
la Chine, mais y travaillaient pour le bien de leur patrie. Ses
amis ont écrit que le Français était venu, et s’il pouvait les
rejoindre, tout irait bien. Il n’a pas pu les atteindre. Il a été
jeté à la frontière allemande. Il a immédiatement envoyé une
lettre à la légation chinoise à Berlin. Ils ne lui ont pas
répondu. Deux semaines plus tard, les Allemands l’ont remis
aux Hollandais. Il a été expulsé en Belgique.
— Je suis là maintenant. Si je suis expulsé vers le
Luxembourg demain, je saurai : encore deux semaines. Si les
Allemands m’attrapent, de nouveau trois mois. C’est ma
situation. Je ne sais pas combien de temps je vais faire le tour
des prisons. Comment je vais m’en sortir, je ne vois pas. Vous
rêvez de différentes choses et peut-être de femmes. Je ne rêve
que d’une chose : me recroqueviller dans un coffre et
retourner à Shanghai, conclut le bon Hook, d’une voix
désespérée.
L’histoire ne pouvait manquer de nous émouvoir. Hook
était dans un cercle vicieux. Il fallait l’aider. Il avait un peu
d’argent — ses amis marseillais ne l’oubliaient pas. Dans la

147
discussion entre nous trois, différentes opinions ont émergé.
Le Malgache Kamara a fermement déclaré :
— Si les légations refusent de s’intéresser à lui, que Dieu
lui vienne en aide. Qu’il se prépare à se laisser pousser la
barbe jusqu’aux genoux et à réclamer le titre de « Prisonnier
éternel pour rien ».
À mon tour, j’ai fait de mon mieux pour encourager
Hook. Je lui ai dit l’adresse de l’Aide Rouge dans la ville
luxembourgeoise d’Esch, adresse que les camarades bulgares
m’avaient donnée lors d’une visite à la prison de Saint-Gilles :
— Souviens-toi bien de l’adresse. Nous y annoncerons ton
nom. Si tu n’arrives pas à t’y rendre, écris à tes camarades
pour qu’ils te rendent visite en prison. Ils viendront
certainement. L’Aide Rouge a été créée pour protéger les
victimes de la terreur fasciste, mais elle a aussi des objectifs
humanitaires.
Il est vrai que les projets des détenus ne coïncident jamais
avec les intentions des autorités pénitentiaires. Le lendemain
matin, les choses ne se sont pas déroulées comme nous le
souhaitions. Notre groupe de trois a reçu un honneur
particulier. Nous étions séparés dans un compartiment fermé
du wagon. Trois gardes en uniforme paradaient à l’intérieur
du compartiment. Nous nous sommes regardés – c’était clair,
ils nous considéraient comme une marchandise spéciale. Nous
avons essayé de parler à nos compagnons imposés. Un fiasco
complet. Ils ont commencé à jouer à la belote et au début ils
ne nous ont pas dit un mot. Mais après avoir échangé
quelques mots en flamand, l’un d’eux, le plus jeune, proposa
qu’on lui donne de l’argent pour qu’il nous achète quelque
chose pour le petit déjeuner.
Le train s’est arrêté à la frontière belgo-luxembourgeoise.
Deux des gardes quittèrent le compartiment, et le troisième se

148
tint dans le couloir devant la porte, comme une statue de
marbre. Ce n’était pas la peine de lui demander quoi que ce
soit. Nous avons écouté, jeté des coups d’œil par la fenêtre.
Des gens comme nous sont sortis du wagon. Le Chinois Hook
nous a adressé un signe désespéré. C’était un signe de
séparation.
Plus d’une demi-heure passa. Le train ne repartait pas.
Des passagers ordinaires avec des bagages légers montaient
dans le wagon. Le garde ne bougeait pas de sa place. Il ne
faisait qu’expliquer de temps en temps aux femmes et aux
hommes que le compartiment était occupé. Enfin de la vapeur
s’échappa des wagons. Le sifflet de la locomotive retentit. Le
garde muet se tourna vers nous.
— Messieurs, je vous dis adieu. Faites attention de ne plus
nous revoir.
Il sursauta presque au moment où le train partait déjà.
Nous étions habitués aux surprises. Cependant, nous ne
nous attendions pas à nous voir, pour ainsi dire, libres. Nous
avons regardé dans le couloir du wagon — pas de garde. Nous
avons dû reconsidérer notre situation. Nous en sommes vite
arrivés à la conclusion que la police belge avait décidé de
nous remettre, tous les trois, directement entre les mains de
leurs collègues luxembourgeois ; elle a dû annoncer notre
arrivée et nous serons arrêtés à la gare de Luxembourg. Que
faire ? Le Malgache Kamara a proposé de descendre à une
gare quelconque. Oui, mais... Le train s’arrêtera-t-il ou est-il
direct ? Tadek s’enquit rapidement. Le train ne s’arrête que
dans la capitale. Au bout d’une heure et demie ! Nous avons
utilisé notre temps pour réfléchir, nous avons élaboré
différentes combinaisons, nous avons admis la possibilité de
toutes sortes d’options. Nous avons fait un plan : changer nos
manteaux et nos chapeaux, car ils ont sûrement signalé notre

149
apparence ; à tout prix il faut quitter le compartiment où ils
nous chercheront ; il faut aller dans différents wagons. Si
nous sortons de la gare avec succès, nous nous retrouverons
au premier salon de coiffure que nous rencontrons pour raser
nos barbes de deux semaines et avoir l’air de citoyens
ordinaires. En dernier recours – rencontre à l’Aide Rouge
dans la ville d’Esch. Nous connaissions tous l’adresse par
cœur.
Le train filait. Le temps pressait. Je n’étais pas intéressé
par le paysage. Debout sur la plate-forme du premier wagon à
côté de la locomotive, je considérais les chances de briser
l’embuscade policière.
Le sifflet de la locomotive retentit. Il annonçait la capitale
toute proche. L’idée m’a traversé la tête : « Je dois boiter.
Obligatoirement. » Le train est entré dans la gare avec un
rugissement de soupirs et de vapeur. J’ai attendu qu’un petit
groupe de passagers sorte sur le quai. J’ai sauté aussi et j’ai
immédiatement boité légèrement. Ce n’était pas une
mauvaise idée, mais c’était encore mieux de trouver un
groupe de dos ou un dos plus large, pour se cacher derrière
eux. Un peu courbé et un peu boîteux, je m’accrochais
presque au large pardessus d’un monsieur grand et très bien
habillé. Mon regard balayait ici et là, mais j’approchais
impétueusement vers la sortie. Je suivais les traces de
l’élégant monsieur. Kutsuk-kutsuk j’ai traversé le hall rempli
de passagers et j’ai sauté sur la place devant la gare. Ce n’est
qu’à ce moment-là que je me suis retourné et que j’ai vu
Kamara descendre les escaliers et me saluer discrètement. Je
me suis arrêté et j’ai regardé autour de moi pour voir Tadek.
En vain. J’ai attendu Kamara. Il s’est approché de moi et m’a
dit :
— Sauvés.

150
Je lui ai demandé.
— Et Tadek ?
— Et lui. Regarde l’homme à la tête bandée. Vous êtes
tous les deux des artistes.
Kamara et moi sommes entrés dans le premier salon de
coiffure. Tadek est entré sans pansement. Lors de notre
embellissement, nous étions silencieux et ne nous
connaissions pas.
Dehors, dans la rue, notre joie s’est déchaînée et nous
nous sommes embrassés à la stupéfaction des passants. Tadek
a affirmé avoir vu trois civils et deux policiers en uniforme se
diriger vers notre wagon, le dernier. Nous nous sommes
complimentés sur la blague que nous avions faite à la police
luxembourgeoise et avons ri de bon cœur. Nous nous sommes
sentis sauvés, libres, bien que sans papiers réguliers. Nous
étions tous les trois désolés pour Hook.
Le même jour, nous sommes partis pour la ville d’Esch.
Nous sommes arrivés à l’adresse indiquée après 6 heures du
soir. Le portier nous a demandé d’attendre pendant qu’il
faisait venir le secrétaire Jean Maurice. Le camarade
secrétaire était un homme d’une trentaine d’années, avec un
air fiévreux dans ses yeux noirs. J’ai appris plus tard qu’il
avait une tuberculose diagnostiquée.
Jean Maurice nous a fait plaisir :
— J’ai reçu un message vous concernant de Bruxelles.
Vous pouvez vous déplacer tranquillement. Nous n’avons pas
de cas où la police rechercherait les papiers de quelqu’un
dans la rue. Nous allons vous héberger dans des familles à
nous. L’important est que je sache combien de temps vous
souhaitez rester ici et par quelle frontière vous transférer.
Je lui ai expliqué que nous voulions tous rentrer en
France au plus vite. Il a promis de consulter quelques

151
connaissances le soir même, le lendemain il nous informerait
de la date et de la manière de franchir la frontière.
Les trois jours passés dans la ville frontalière provinciale
d’Esch auraient été terriblement ennuyeux s’ils avaient été
privés de deux choses : la chaleur humaine de nos hébergeurs
luxembourgeois et l’apparition de notre Hook.
L’amitié de trois jours avec Jean Maurice m’a convaincu
de l’existence d’une armée de millions de communistes
dispersés dans le monde. Les hébergeurs nous ont acceptés
comme des frères. Le nouvel ami nous a présenté la situation
au Luxembourg. La propagande politique et éducative parmi
les travailleurs se heurtait à l’antisoviétisme et à
l’anticommunisme de la presse bourgeoise. Avec ses sermons
de curé et ses pamphlets, l’Église a également empêché la
révolutionnarisation des masses. Les camarades
luxembourgeois connaissaient leur place et leur rôle : ils
cherchaient à maintenir éveillée la conscience révolutionnaire
de la classe ouvrière, afin qu’à un moment donné, lorsque des
gouvernements progressistes seraient établis en France ou en
Allemagne, eux aussi puissent conquérir le pouvoir de leur
peuple.
Le deuxième jour, Hook nous a surpris avec son sourire
clair et ses yeux brillants. Nous étions contents, presque plus
que lui. Nous avons senti combien il était bon de faire du bien
à un innocent. Et lui, accablé de gratitude envers nous, nous a
forcés à acheter à ses frais des sucreries chères et des boissons
raffinées. Et pendant tout ce temps, il n’arrêtait pas de nous
raconter comment il s’en était sorti de l’embuscade policière à
la frontière.
— Sur le no man’s land, les gardes belges nous ont alignés.
Ils nous ont donné un coup de pied et nous ont chassés vers la
frontière luxembourgeoise. Il y avait un petit bosquet entre

152
les deux frontières. Je me dirigeai vers le bois. Certains m’ont
suivi, mais avant qu’ils n’atteignent la forêt, les gardes les ont
arrêtés avec leurs sifflets. Seulement moi, j’étais allé assez
profondément à l’intérieur. J’ai grimpé sur un arbre aux
branches épaisses. Je tremblais de peur et il me semblait que
je secouais l’arbre. J’ai attendu la nuit. Dans le noir, je me suis
glissé et j’ai atteint une gare. Le matin j’arrivai en train dans
la capitale. J’ai répété l’adresse d’Esch dans ma tête au moins
dix mille fois. Maintenant, que vous le vouliez ou non, je ne
me sépare pas de vous jusqu’à Paris.
Traverser la frontière franco-luxembourgeoise n’était pas
un problème. Le secrétaire de l’Aide Rouge nous a gardés à
Esch pendant quelques jours jusqu’à ce que notre
sympathisant, avec qui on devait parler, se tienne au poste
frontière. Le quatrième jour au matin, nous avons pris une
route large et sablonneuse. À environ 200-300 mètres de la
frontière, Jean Maurice m’a fermement serré la main et m’a
souhaité bonne chance. Les camarades me suivaient à 30-40
mètres. Hook me suivait en deuxième.
Le garde douanier luxembourgeois s’est concentré sur le
remplissage et l’allumage de sa pipe. Il ne voulait
délibérément pas regarder qui passait. Son homologue
français ne vérifiait jamais personne, puisque son confrère
d’en face l’avait laissé passer. Alors, en même temps que les
ouvriers luxembourgeois, nous nous sommes retrouvés tous
les quatre sur le sol français.
Dans le train nous avons embarqué en gare de Longwy,
ville de grande métallurgie ferreuse.
À la gare de Paris, Hook sembla sentir que c’était notre
dernière rencontre. Notre étreinte était une étreinte de frères.
Les yeux du garçon chinois étaient larmoyants, les miens
n’étaient pas secs.

153
DE NOUVEAU EN FRANCE

Je me suis présenté à l’appartement de mon ami Milko


Tarabanov, semi-étudiant, semi-ouvrier. Il avait déjà choisi
pour compagne de vie la Bessarabienne Lyuba, une belle
blonde, également semi-étudiante. Les deux vivaient dans un
hôtel plutôt misérable rue Jouye-Rouve dans le 20e
arrondissement. Il n’y avait qu’un seul lit étroit dans leur
petite chambre.
Milko m’a chaleureusement accueilli.
— Pour le dîner, c’est clair. Nous t’offrons ce qui reste.
Pour la nuit, nous devons chercher un autre endroit. Je te
suggère d’aller chez Ibrishimov, c’est un vieux célibataire, il
vit dans une maison privée sans portier, et demain — nouveau
jour, nouvelle chance. Avant tout, tu dois rencontrer Ivan
Andreev. Il remplace Boris Velev, qui est parti pour
Leningrad.
J’ai toujours eu bon appétit, même si je n’ai pas toujours
trouvé quelque chose à manger. Ce soir-là, mon appétit était
tel que j’aurais pu avaler les hôtes eux-mêmes. À la fin, après
avoir dévoré tout ce qui était offert, Lyuba s’est excusée en
russe-bulgare-français : il ne restait que du pain, de l’ail et un
peu de chocolat. Non seulement parce que j’avais encore
envie de manger, mais aussi par envie d’être original devant
le couple amoureux, j’ai commencé à avaler l’ail et le chocolat
en même temps. Mes amis se sont sentis désolés pour moi et
ont prédit que j’aurais certainement des maux d’estomac la
nuit. En réponse, j’ai développé la théorie des contrastes et
déclaré que sans contrastes, la vie perd sa couleur et son goût.
Preuve : Milko — grand et mince, Lyuba – petite et rondelette.

154
La théorie et la plaisanterie n’étaient pas classe, mais nous
avons éclaté de rire amicalement.
Dans la rue Haxo, j’ai cherché baï Veltcho Ibrishimov. Sa
petite chambre nue se trouvait dans une maison à cour
intérieure, rappelant nos auberges de campagne aux longues
vérandas. Cet ancien enseignant des villages thraces,
participant au soulèvement d’Ilinden et aux troupes de Yané
Sandanski, fanatique social-démocrate et fervent partisan de
l’idée d’une fédération communiste balkanique, vivait comme
un Spartiate. Il n’y avait pas de lit dans sa chambre,
seulement un petit poêle en fonte assez haut au milieu, une
petite table rectangulaire dans le coin avec plus de livres et de
journaux que de couverts. Tout le sol était recouvert du
journal l’Humanité. Le vieux social-démocrate ne
reconnaissait aucun autre quotidien français. Près d’un mur,
en face de l’unique fenêtre, les journaux formaient un
matelas. Notre Rakhmetov bulgare y dormait. Un vieux
manteau servait de couverture.
Veltcho Ibrishimov ouvrit les mains et me dit :
— J’ai ça, je t’offre ça. Si tu es un inconditionnel du
matelas, cherche un autre endroit. Si tu es révolutionnaire, tu
resteras. Il faut cultiver les vertus révolutionnaires non
seulement dans les réunions, mais aussi dans la vie, entre
camarades... Le vrai révolutionnaire est un homme avec une
majuscule. Ainsi, tu dois savoir et t’en souvenir toute ta vie.
Tu es jeune. Tu ne dois pas t’imaginer que tu as attrapé Dieu
par la barbe, mais tu dois écouter les plus âgés. Tant qu’ils ne
sont pas déliquescents, ils sont précieux. S’ils se mettent à
chanter sur une fausse note, crache et passe ton chemin.
Rassemble des forces pour ne pas leur ressembler, ni
prématurément, ni jamais.

155
Jusque tard dans la nuit, j’ai écouté les souvenirs
personnels de baï Veltcho du soulèvement d’Ilinden, de sa
campagne avec les rebelles de Sandanski, de son rêve de vivre
pour retourner dans son Dedeagač natal et se régaler de
poisson frais du lac Bistonis.
Nous avons rencontré le représentant du Bureau de
l’étranger du Comité central du Parti communiste bulgare
Andreev dans le luxueux café Weil près de l’église de la
Madeleine. Il était grand, mince, avec un visage maigre et
pâle. Les conséquences d’une tuberculose grave passée en
Yougoslavie en tant qu’émigrant politique septemvrietz
étaient encore apparentes. Il m’interrogea sur la situation en
Belgique, sur la vie et les manifestations politiques de notre
émigration. Après l’avoir brièvement informé, il m’a à son
tour mis au courant des moments les plus caractéristiques de
la vie politique en France et du travail politique auprès des
Bulgares. Mais ce n’était pas pour « nous éclairer » l’un
l’autre que nous nous étions rencontrés. Le responsable de
l’émigration antifasciste m’avait évidemment appelé et pour
autre chose. Negli termina donc la conversation d’une
manière très professionnelle :
— Nous avons assez parlé aujourd’hui. Le premier souci
désormais est de te fournir des documents réguliers sous un
autre nom. On va t’aider. Avec un compatriote, on va vous
envoyer chez des camarades français à la campagne. De
l’argent pour le voyage et quelque chose en plus vous seront
remis par l’organisation. Là, vous devrez travailler pendant
un certain temps, n’importe quoi, jusqu’à ce que vous
obteniez les papiers. Quand vous reviendrez, on reparlera...
Tu as passé la nuit dernière chez Ibrishima. Son appartement
est sûr, même s’il semble dur. C’est rien. Un révolutionnaire

156
doit s’endurcir. Sois en bonne santé. Revenez bientôt. Ici, le
travail vous attend.
Après la séparation, j’ai ressenti une sensation de gêne.
C’est comme ça quand l’un des interlocuteurs pense une
chose et l’autre autre chose. Andreev s’intéressait à l’afflux de
personnel à Paris ; moi, honnêtement, je pensais au théâtre. Je
n’avais pas cessé de caresser le rêve de me livrer à mes
occupations théâtrales. Et maintenant — que s’est-il passé ?
Au cours de cette première rencontre, je n’ai pas eu assez de
courage pour révéler honnêtement au camarade responsable
Andreev mon premier amour — le théâtre. J’ai eu un
sentiment de malaise pendant quelques jours.

DANS LE VILLAGE DE SAINT-FÉLIX-DE-CARAMAN1

Nous avons voyagé jusqu’à la ville de Toulouse avec Ivan


Dyulguerov. En chemin, mon compagnon — plus âgé que moi
— m’a expliqué brièvement pourquoi il avait quitté la
Bulgarie. Après la répression du soulèvement de Septembre
1923, il a été chargé d’acquérir des armes de toutes les
manières possibles. Il a réussi à entrer en contact avec son
ancien camarade de classe, soldat dans un campement
militaire à côté de leur ville natale Panagyurichté. Ils ont fait
un plan sur comment et quand récupérer des armes de
l’entrepôt et comment et où les cacher. Ils étaient prêts à agir
lorsque le soldat a été soudainement arrêté. Dyulguerov est
alors entré dans la clandestinité. La police a suivi ses traces.
Pendant ce temps, il a réussi à rejoindre Marseille via la
Turquie et la Méditerranée et de là Paris. Un long moment

1. Maintenant Saint-Félix-Lauragais.
157
s’est écoulé et il n’a toujours pas reçu de papiers réguliers.
C’était différent chez nous.
— Le parti social-démocrate, m’a-t-il dit, avait gagné de
nombreuses municipalités rurales. Là, nos conseillers étaient
obligés de délivrer des documents aux émigrants étrangers.
Combien de combattants de la commune hongroise ont reçu
des papiers de ces communes !
Le secrétaire fédéral du Parti communiste français à
Toulouse à l’époque, Edmond Ginestet, s’est excusé de ne pas
pouvoir nous envoyer sur place immédiatement et de devoir
attendre quelques jours. Nous avons utilisé notre temps pour
nous familiariser avec la ville — une grande ville de province
très ensoleillée et relativement calme, beaucoup plus
ordonnée et plus belle que notre capitale d’alors. Nous avons
également tenu plusieurs réunions avec le groupe étudiant.
Andreev avait prévenu l’association étudiante de Toulouse de
nous accueillir comme envoyés spéciaux de l’organisation
communiste de Paris.
Près d’une semaine plus tard, Sébastian Villen, le
secrétaire de l’organisation du parti venu spécialement pour
nous, nous conduisit au village Saint-Félix de Caraman. Il a
décrit sa ville natale comme un petit village de plaine, assez
calme, dont le principal gagne-pain était la viticulture et la
vinification. Il serait difficile de nous trouver un emploi, mais
il espérait l’aide d’un gardien sur la voie ferrée en
construction à côté du village. Le travail serait dur, mal payé,
mais pour l’instant il ne voyait pas d’autre issue. Obtenir des
documents ne serait pas un problème. Le secrétaire municipal
était acquis à notre cause, il votait avec une liste communiste
à toutes les élections, il lui parlerait et il était sûr de sa
disponibilité pour nous servir.

158
Sebastian nous a offert de son propre vin dans son propre
établissement. Pour dissiper notre évidente surprise (un
patron communiste, et en plus d’un bistrot), il nous expliqua
qu’en fait tout appartenait à son père, un vieil homme trapu
aux cheveux roux, et qui vivait et travaillait pour lui en tant
que célibataire avec un salaire. Sebastian était un homme
grand et en bonne santé avec des joues rouges comme son
père, et contrairement à son créateur, il portait une petite
moustache. Il a participé au massacre de 1914 et a été blessé
au mauvais endroit, il craint de perdre ses facultés viriles,
déteste la guerre et, après avoir lu Le Feu de Barbusse, devient
membre du parti communiste. Il était le premier communiste
du village, mais maintenant il y a environ 12 personnes. La
plupart d’entre eux étaient de petits exploitants, les autres
travaillaient comme métayers. La police ne les harcelait pas,
mais les surveillait. Il n’y avait pas de poste de police dans le
village. Ce soir, tous les camarades viendraient au bistrot
pour nous voir, mais ils ne nous parleraient pas. Le père a
également deviné qui nous étions, mais il serait aimable. Par
exemple, il a accepté que l’on passe la nuit chez eux.
Le travail sur le chemin de fer était vraiment dur. Ils nous
ont donné une section de cinquante mètres. Les rails et les
traverses étaient déjà posés sur une fine couche de gravier. À
une distance d’environ deux cents mètres, nous devions
transporter du gravier supplémentaire dans des charrettes à
bras en fer, l’étaler uniformément sur les rails et entre les
traverses, et remplir soigneusement tous les endroits vides.
Nous devions souvent choisir avec nos mains des pierres
appropriées et boucher les trous. Non seulement le soleil
brillait et tapait fort, mais il nous brûlait. Nulle part, il n’y
avait un arbre pour s’abriter à l’ombre. Au lieu d’eau,
Sebastian mettait du vin avec nos provisions de fromage et de

159
salami. Le soleil à l’extérieur, la soif à l’intérieur nous
épuisaient tout au long de la journée de dix heures.
Pour tout le monde autour de nous, le temps filait. Pour
nous deux, il était au même endroit. La fin du deuxième mois
approchait et la fin de nos douleurs de travail n’était pas en
vue. Toulouse, le chef-lieu, gardait un silence obstiné et
suspect. J’avais soumis ma candidature avec une vraie photo
de moi jointe sous un faux nom. Il fallait faire quelque chose
pour décamper du village hospitalier. Nous avons eu recours
à la noblesse du mensonge : mon frère en route d’Argentine
pour la Bulgarie est tombé malade à Paris ; il m’a écrit d’aller
chez lui. Nous avons convaincu Sebastian du mensonge. Il
s’agissait maintenant de convaincre le maire et le secrétaire
qu’ils pouvaient nous délivrer les documents, étant eux-
mêmes absolument certains que la préfecture de Toulouse
nous enverrait l’autorisation. Nous sommes allés tous les trois
à la municipalité. Sebastian a innocemment confirmé la fable
et les personnes officielles ont donné l’acception attendue. La
scène à laquelle nous avons assisté restera mémorable. Le
maire ordonna au secrétaire de s’asseoir et de remplir les
papiers. Le secrétaire s’est soudain avéré très occupé, car il
devait se rendre à la poste, avoir une conversation avec
Toulouse, etc. Mais le maire n’avait pas à s’inquiéter, il avait
bien quelques minutes à sa disposition. Voici le sceau, voici
les formulaires, nos amis, c’est-à-dire nous, nous les
remplirons nous-mêmes et il ne restera que la signature et le
sceau, ce que monsieur le maire a fait magnifiquement, avec
beaucoup d’habileté et de grâce. Le secrétaire n’était pas
encore parti que je m’étais mis au travail comme commis
dans la commune de Saint-Félix de Caraman.
C’est une vieille vérité : plus la bureaucratie est débile,
plus les conspirateurs respirent et vivent facilement. Et la

160
bureaucratie estropiée, maladroite, stupide a existé et
continuera probablement d’exister encore longtemps. J’espère
que les conspirateurs de toutes sortes ne durent pas si
longtemps !
Sebastian, deux ou trois de ses camarades et moi-même
nous nous sommes séparés comme de vieux amis. Nous avons
quitté ce village comme quelque chose de lointain et de natal.
Sebastian nous avait fait découvrir l’histoire du village qui,
bien avant nous, avait abrité des centaines de bogomiles. Cela
s’était produit en 1167, lorsque les opposants au pape
s’étaient réunis dans le village pour un concile paneuropéen.
À la tête de la lutte anti-papale se trouvaient les Albigeois ou
les Cathares qui, sous l’influence des Bogomiles chassés de
Bulgarie et installés dans le sud de la France, adoptèrent la
doctrine bogomile contre les rois, les nobles et le haut clergé.
Le concile a ajourné ses réunions en attente du savant
Bogomile Nikita. Il devait parcourir le chemin de la Bulgarie
au village français pour interpréter un certain dogme de
l’Évangile, sur lequel les participants au concile méditèrent en
vain pendant plusieurs semaines. Lors de ce concile, la
question aussi d’un nouveau pape pour s’opposer au
représentant romain de Dieu a été soulevée. L’autorité de
l’hérésie bogomile était si grande que les participants au
concile étaient prêts à élire un homme parmi les bogomiles
bulgares comme pape de la nouvelle Église qatarienne.

DE NOUVEAU DANS LA CAPITALE FRANÇAISE

Nous sommes revenus à Paris en 1929. La crise financière


mondiale à New York a été le signe avant-coureur de forts
bouleversements sociaux en Europe et en Amérique. De
puissantes grèves de masse ont bousculé la tranquillité de

161
nombreux patrons de France, d’Allemagne, d’Angleterre,
d’Italie, des États-Unis et du Japon. En même temps, ils ont
éveillé et nourri l’espoir d’une prochaine célébration des
idéaux ouvriers. Les travailleurs en Bulgarie bénéficiaient
d’un essor indéniable. Il m’a semblé, à moi le jeune
communiste, ayant deviné trop vite la fin du système
bourgeois pourri, que la révolution prolétarienne frappait,
frappait littéralement à la porte de l’ancienne société. Mon
imagination ardente raccourcissait énormément les délais.
Pour moi, la crise boursière de New York était presque le
début de la fin. Je me suis dit : « Voilà, l’ancien système
s’effondre sous mes yeux. » En fait, je prenais mes désirs pour
des réalités objectives. Mais en tout cas, j’en suis venu à la
conclusion de m’engager pleinement au service direct de la
libération de la classe prolétarienne, des peuples.
Intérieurement, je rompais avec le théâtre et je m’engageais
dans la révolution. Une passion s’éteignait et un amour
flamboyant et dévorant s’épanouissait. À la suggestion du
chef du parti Ivan Andreev, qui ressemblait à un ordre pour
moi, je me suis lancé dans les batailles de grève des tresseurs
de chaussures. À la suite du travail de plusieurs Bulgares, des
grèves éclatèrent dans les ateliers du propriétaire grec
Christodorakis — rue Pixérécourt, des frères serbes Michel et
Marco — rue Pré-Saint-Gervais, du Serbe Simich — rue
Pradier, du Français Thénardier et du Bulgare Govedarski —
rue Vilin, du garde-blanc Alexis – rue Botzaris, etc.
Nous avons porté une attention particulière au travail
dans l’atelier de Thenardier et Govedarski. Il a été récemment
ouvert et dès le début, les salaires étaient bas pour chaque
paire de chaussures fabriquée. Nous avons reçu les
informations de mon ancienne connaissance du studio
Citroën Georgi Boulgourov, qui travaillait déjà comme

162
finisseur, c’est-à-dire river les talons et les semelles et donner
un visage aux chaussures tressées. L’intérêt de la profession
exigeait qu’une bonne leçon soit donnée à ces nouveaux
patrons aux grands appétits d’enrichissement rapide.
Recommandé par Boulgourov, Milko Tarabanov, Nikola Petev
et moi avons commencé à travailler. Notre première tâche
était de nous montrer comme de bons ouvriers.
Deuxièmement, nous devions étudier et bien connaître nos
collègues. Avant deux ou trois semaines, nous avons réussi à
nous imposer avec nos produits de bonne qualité et à mesurer
et évaluer la maturité politique et militaire des autres
travailleurs et travailleuses. Il y avait une particularité dans
cet atelier. Le propriétaire français avait attiré de nombreuses
jeunes femmes françaises. Son raisonnement était clair. Leur
payer des salaires inférieurs et retirer aux étrangers le
monopole de la confection de chaussures tressées. Mais en
même temps, plusieurs Bulgares et Yougoslaves y
travaillaient, faisant autorité dans la profession et endurcis
dans la lutte. Lors de deux réunions préliminaires entre les
confrères des Balkans, nous avons discuté de la manière de
nous préparer, désigné lequel d’entre nous parlerait aux
Français, et décidé quand faire grève. Nous étions tous
pressés car nous savions que les propriétaires avaient reçu
une commande importante et coûteuse des États-Unis. La
préparation psychologique des nouveaux ouvriers,
principalement des travailleuses françaises, se déroulait
conformément au plan. Chaque jour qui passait renforçait
notre confiance dans le succès de l’action entreprise. Nous
sommes finalement arrivés au jour fixé pour la grève.
Les propriétaires ont été très surpris. Ils se demandaient
comment leurs humbles ouvriers salariés s’étaient soudain
transformés en grévistes courageux. Le comité de grève m’a

163
chargé d’assurer la liaison avec les syndicats français, car je
connaissais Charles Michels1, secrétaire de la Fédération des
Cuirs et Peaux auprès de la CGT. Charles et moi avions fait
grève ensemble à la grande fabrique de chaussures Dressoir,
rue Théophile Gauthier, dans le 19e arrondissement. En plus,
je devais surveiller et en fait organiser les piquets de grève.
Sept ou huit jours passèrent. Tout allait bien. Il n’y avait
pas de briseurs de grève. Les propriétaires étaient furieux. Ils
attaquaient durement les grévistes et les accusaient de
manière provocatrice d’avoir agressé des travailleurs à la
recherche d’un emploi. Les patrons ont appelé la police et, à
côté des grévistes de la rue Vilin des gardes du Commissariat
de la rue Ramponeau ont commencé à monter la garde.
J’appris que Thénardier était intéressé par mon adresse. Il a
insisté pour que je sois arrêté dans l’espoir d’intimider les
grévistes et de bouleverser nos rangs. Il a réussi. Un après-
midi, j’ai descendu la rue Vilin pour voir si les piquets étaient
en place et ce qu’ils avaient remarqué. Le Bulgare Hristo
Tonchev — Itseto, un ancien métallurgiste, m’a balbutié
qu’une heure plus tôt environ, avec les hommes en uniforme,
deux policiers civils se déplaçaient dans la rue, mais qu’ils
avaient maintenant disparu quelque part. Je lui ai proposé
d’aller boire un verre au coin de la rue Julien Lacroix.
Toujours assoiffé, Itzeto ne m’a pas laissé renouveler mon
invitation. Il m’a fait part de son admiration pour la
préparation au combat des Françaises. Par la porte vitrée du
café, nous avons remarqué deux agents civils surgissant du
trottoir d’en face. Ils nous fixaient sans ménagement de leurs
yeux perçants. Il n’était pas nécessaire d’être clairvoyant pour

1. Charles Michels, élu député, a été abattu par les nazis comme otage à la
forteresse de Chateaubriand en 1941, avec 28 communistes.
164
deviner leurs intentions. Surpris par le changement de
couleur de mon visage, Itzeto m’a demandé :
— Qu’en penses-tu ? Vont-ils nous arrêter ? Les grèves ne
sont-elles pas autorisées en France ?
Au lieu de répondre, j’ai demandé :
— As-tu quelque chose sur toi — un tract, un couteau ?
Itzeto fouilla rapidement ses poches, dit qu’il avait tout
distribué et exprima une fois de plus l’espoir que nous ne
soyons pas arrêtés. En quittant le café, les agents se sont
approchés de nous, se sont identifiés très poliment et nous
ont demandé de les suivre. Nous avons obéi silencieusement à
leur ordre. Toute résistance était inutile. Un policier en
uniforme est apparu devant nous et un derrière nous.
Au commissariat de la rue Belleville ils ont vérifié nos
identités, demandé nos adresses et nous ont fouillés. À la
grande horreur d’Itze, ils ont trouvé un tract parmi ses
affaires, des cigarettes, un carnet, un mouchoir, un
portefeuille. L’appel contenait une invitation à la solidarité
avec notre grève et un appel à la fermeté adressé aux
grévistes eux-mêmes, car la victoire était proche et certaine.
Ils nous ont mis dans une cage avec un treillis de fer, des
murs en ciment et d’épais bancs en bois brun foncé aussi
froids que les murs. Itzeto pleurnichait :
— Putain, je ne sais pas comment et où j’ai fourré ce
papier. Mais que peuvent-ils me faire maintenant ? Ceci est
un appel de la fédération française de fabrication de
chaussures. Les Français me l’ont donné à lire. S’ils sont en
colère à propos de quelque chose, qu’ils se disputent entre
eux. Dis-moi, qu’est-ce qui va sortir de ce bordel qu’on a
créé ?... Et ma Française ? Elle en est une, sans pareil. Elle me
gronde constamment. À propos de la grève, elle me dit, si tu
ne veux pas te disputer avec tes amis, fais semblant d’être

165
malade. Je vais te trouver trois certificats médicaux. Je l’ai
écoutée, j’ai écouté, et je l’ai envoyée au diable. Mais
maintenant, elle devra m’attendre. Et quand elle apprendra où
je suis, wow, mon garçon, ça va être dur. Elle va ouvrir une
bouche, tu n’as pas besoin d’un meeting, c’est une Assemblée
nationale entière. Et quand ses démons passent, elle oublie
tout et de nouveau : ici, Itze, mon chéri, là, mon Itze, mon
cœur...
Dans le hall du commissariat, nous avons vu les
propriétaires Thenardier et Govedarski. Leur présence a
suscité des illusions à Itzeto :
— Ils sont venus nous libérer. Demain, ne voudront-ils
pas que l’on travaille de nouveau pour eux ?
Les patrons se sont révélés fidèles à leur nature. Au
contre-interrogatoire, ils ont affirmé :
— Ce grand homme est leur chef. Il les a inspirés. C’est de
sa faute. Il a menacé de battre quiconque ne se joindrait pas à
la grève. Et celui-ci, Hristo Tonchev, est induit en erreur par
lui et les autres, les scientifiques, car il y a des Bulgares qui ne
sont pas des ouvriers, mais des étudiants, des avocats.
Dans ma défense préméditée, j’ai précisé que la grève
était menée par des syndicats français, que les grévistes
étaient majoritairement français, et que nous souhaitions
qu’un ventilateur soit placé dans l’une des pièces où
travaillent une vingtaine d’ouvrières françaises, blotties
comme dans une boîte de sardines… Enfin, je me tournai vers
le commissaire du secteur :
— Ai-je menacé les travailleurs de coups ? Je demande
aux messieurs d’en amener au moins un pour qu’il le
confirme devant vous ainsi qu’à moi !
Le commissaire, un jeune homme blond d’une
quarantaine d’années, dans un élégant costume gris, au visage

166
très intelligent, ne m’a pas interrompu. Il m’a regardé
attentivement avec ses yeux bleu verdâtre vifs, et une seule
fois il a noté quelque chose dans son carnet. Sans qu’aucun
muscle de son visage ne tremble, il m’a posé une question qui
m’a d’abord semblée assez bizarre, voire étrange et cynique.
— Vous aimez beaucoup votre logeuse, alors vous couchez
avec elle ?
Surpris par la question, j’ai protesté :
— Que voulez-vous dire par cette insinuation ?
Toujours froid et sans passion, le commissaire me fixait
dans les yeux et continua à parler :
— Tu me comprends parfaitement. Seule une Française
qui vous fait l’amour peut dire à mes agents : « Pour fouiller
la chambre de mon locataire en son absence, vous devrez
passer sur mon cadavre ».
Soudain j’ai compris. Ils se sont rendus au logement de la
rue Émile-Pierre Casel et Mme Laurent ne les a pas fait
entrer. Elle, juriste, s’est fondée sur la loi, selon laquelle une
perquisition ne peut être effectuée qu’en présence de la
personne concernée, et sur l’ordre explicite du procureur.
Bravo à Mme Laurent ! Elle se querellait souvent, et assez
grossièrement, avec son mari, comptable dans une usine
d’optique, et malgré sa beauté, je ne l’aimais pas beaucoup.
Maintenant, elle a grandi à mes yeux comme digne du nom de
sa nation. J’ai été logé dans cet appartement par
l’intermédiaire du Parti communiste français, où je préparais
pour une expédition en Bulgarie les journaux bulgares
Fédération balkanique et Affaires macédoniennes publiés à
Vienne. Généralement inconnus des Bulgares, Nikola
Razlogov, Dino Kyosev, Ivan Stefanov, Petar Grigorov, Ivan
Andreev y sont venus pour des réunions illégales, et une fois
Geo Pirinski, venu des États-Unis, y a passé la nuit. J’y

167
conservais l’organe mensuel du PCB Drapeau Communiste, les
résolutions du Komintern, la revue Imprekor, ainsi que
plusieurs de mes manuscrits, dont le manuscrit de la
convocation saisi sur Itseto.
J’ai dit au commissaire :
— Je ne sais pas ce que ma logeuse a dit. Mais vous
insultez votre nation avec votre accusation sévère. Madame
Laurent est une femme qui a consacré sa vie à s’occuper de
ses enfants et, pour votre information, à la musique, car dès
qu’elle a du temps libre, elle est pressée de s’adonner à sa
passion favorite. Elle fait honneur à la femme française.
Le commissaire se leva, s’approcha de moi, me tapota
l’épaule et se mit à me parler d’un ton sarcastique :
— Bravo. Je te salue et je t’envie. Tu es immaculé. Tu
organises des grèves, tu excites les travailleurs, tu les obliges
à faire des piquets de grève, mais tu es propre. Tu n’es nulle
part. Tu ne laisses aucune trace. Il n’y a aucune preuve
physique contre toi. Ton camarade pathétique, semble-t-il, est
entraîné dans le courant général. Mais dans son appartement,
mes gens ont trouvé l’Humanité, et même des livres de Lénine
et de Staline. Sa femme légale est française, mais elle ne
sacrifie pas sa vie pour lui. Mais tu ne sais pas à qui tu as
affaire. Je viens de Saint-Denis1. Là, j’ai détruit le nid de
serpents de votre Doriot2. Depuis combien de temps là-bas
n’y a-t-il pas eu de grèves, pas de manifestations ? L’accalmie
dans la forteresse révolutionnaire est de mon fait. Et ici à
Belleville, je nettoierai les têtes brûlées. J’arracherai votre
darde révolutionnaire, vous n’empoisonnerez pas l’âme des
prolétaires honnêtes et naïfs.

1. Banlieue avec une forte organisation communiste, où un maire a toujours été


communiste, sauf pendant la Seconde Guerre mondiale.
2. Jacques Doriot. Renégat du PCF, a fini sa vie comme officier hitlérien.
168
Et à ma grande surprise, il dit d’un ton sec et
catégorique :
— Et maintenant tu es libre. Nous garderons ta victime.
Qu’elle voie les chefs s’en sortir indemnes, et qu’elle aille
pourrir à la prison de la Santé...
J’ai ressenti comme un coup de fouet porté à mon
camarade la décision du commissaire arrogant. Itzeto se
tourna vers moi avec un regard surpris et stupéfait. Je me
sentais coupable sans être fautif.
Jugé selon la procédure accélérée, Itzeto écopa d’une
peine inattendue : trois mois de prison ferme. Sa femme l’a en
fait abandonné et ne lui a pas rendu visite une seule fois en
prison. Elle m’a parlé durement, ainsi qu’à une amie, quand
on lui a conseillé de demander une réduction de peine pour
son mari. Dans la demande, elle aurait pu indiquer des raisons
sérieuses : une petite fille de deux ans, sa maladie — la
tuberculose chronique — la famille se retrouve sans soutien
matériel. Malheureuse et sans instruction, à la fin de la courte
réunion, elle nous a montré la porte.
Nous n’avons pas abandonné Itzeto. On lui envoyait
régulièrement de l’argent, des cigarettes, de la nourriture,
mais surtout, le Secours Rouge français s’occupait de lui. Le
Secours Rouge a engagé le célèbre avocat parisien André
Breton. J’ai dû lui expliquer personnellement dans son
appartement spacieux et cossu du boulevard Saint-Michel,
quelle part avait pris Itzeto à la grève et ce qu’il représentait
en tant que personne. L’avocat m’a écouté attentivement et
m’a dit qu’il essaierait de l’aider, mais qu’il rencontrerait
probablement de sérieuses difficultés en raison du courant
réactionnaire du gouvernement Tardieu.
Le plaidoyer de l’avocat faisant autorité a porté ses fruits.
Itzeto n’a passé qu’un mois à la Santé. Nous avons été remplis

169
d’un véritable respect pour ce Français riche et cultivé lorsque
nous avons appris qu’il s’était porté garant en son nom
personnel de la future loyauté de l’ouvrier bulgare inconnu.
Nous n’avions pas d’autre choix que de lui exprimer notre
gratitude. Itzeto et moi avons décidé d’acheter un bouquet
inhabituellement grand au marché aux fleurs du parvis de la
préfecture de Paris. Nous l’avons présenté maladroitement à
Madame Breton, qui fut émue aux larmes, et considérant que
sa reconnaissance verbale était insuffisante, elle nous invita à
prendre un café...
Dans la rue, Itzeto n’arrêtait pas de se demander
comment des gens aussi éduqués et riches pouvaient être
communistes, car, m’a-t-il assuré, « ils doivent être
communistes s’ils défendent des gens comme moi et
s’assoient pour boire un café avec nous ».
Je ne manquai pas l’occasion d’expliquer à mon ami Itzeto
quelques particularités de la lutte des classes en France, mais
je m’empressai de me séparer de lui en lui promettant de le
voir dans un des cafés de la place des Fêtes. En fait, j’étais
pressé de me rendre au bistrot Tout va bien. Mon nouvel ami
Stefan Hristov m’y attendait pour aller à l’opéra.
Stefan était venu en France en tant qu’immigrant
politique. Dans sa ville natale Tsaribrod, il était l’un des
communistes les plus actifs et les plus éclairés. À la demande
du parti, il a effectué des tâches responsables et dangereuses,
a dirigé le canal entre la représentation à l’étranger du
Comité central du Parti communiste bulgare et la direction du
parti à l’intérieur du pays, il a été torturé à plusieurs reprises
et emprisonné dans des commissariats, prisons et
« Glavnjacata » de Belgrade.
Il arrive à Paris avec une tuberculose déjà diagnostiquée.
Grand, yeux olive noir et cheveux noirs, Stefan frappait par sa

170
faiblesse physique, son visage amaigri, pâle et allongé. Je l’ai
aidé à apprendre à tresser des chaussures. Nous avons
travaillé et vécu ensemble. Dans notre chambre d’hôtel de la
rue Belleville, j’ai découvert à quel point sa santé était
mauvaise. Non seulement il transpirait souvent et
abondamment, mais il haletait et parfois vomissait du sang.
En cas de crise, son sang remplissait des cuvettes entières.
Mon ami était une réfutation vivante du proverbe latin
« Corps sain — esprit sain ». Sa force physique a été réduite à
zéro. Il pouvait à peine marcher dans les rues, montait avec
difficulté les escaliers, il était fatigué toute la journée. En
même temps, il avait un esprit riche et clair, une culture
marxiste large et solide, une volonté d’acier, un caractère têtu
et direct. Il était l’un des conférenciers actifs dans les cercles
d’éducation du parti et peut-être le participant le plus ardent
aux querelles idéologiques entre les émigrants antifascistes1.
Ayant pris un petit déjeuner rapide au café, mon ami
Stefan et moi nous sommes dirigés le long des grands
boulevards jusqu’à la place de l’Opéra. Nous avons montré
nos billets, mais le gardien, qui m’a regardé de la tête aux
pieds, a dit : « Vous ne pouvez pas entrer dans l’opéra sans
cravate. S’il vous plaît, dégagez la voie ! »
Stefan et moi nous nous sommes regardés, c’était inutile
de contester devant la stature implacable de ce cerbère
d’opéra. Nous sommes sortis, nous nous sommes éloignés un
peu de l’entrée, j’ai sorti ma cravate pliée de la poche de mon
manteau et nous nous sommes présentés à un autre garde.
Nous avons monté l’escalier de marbre, et fidèle à mon
intransigeance envers l’ordre « bourgeois » de l’Opéra de

1. Après un certain temps, Stefan Hristov a été embauché par la représentation


commerciale de l’ambassade soviétique à Paris. La bonne récompense financière
lui a fourni des conditions pour renforcer sa santé.
171
Paris, là, toujours dans l’escalier et à l’abri des regards des
gardes, j’ai remis la cravate dans ma poche. Je rusais comme
un jeune ! Stefan, vêtu d’un costume neuf, d’une chemise
blanche et d’une cravate bleu marine, riait aimablement de
ma « révolte prolétarienne » inappropriée.
Mes anciens collègues Konstantin Kisimov et Zorka
Yordanova ont visité Paris à des moments différents. Ils ont
tous deux reçu des bourses d’État. Nous nous sommes
rencontrés comme de vieux amis. Aucun changement chez
eux envers moi. Ils voyaient en moi un abandon temporaire
de leur milieu. Ils espéraient que je sois à nouveau parmi eux
— non pas en tant qu’artiste, mais en tant que metteur en
scène. J’étais gêné de les tenir informés de ma décision
personnelle.

172
CHAPITRE QUATRIÈME

RETOUR VERS LA PATRIE

Ce n’est pas un hasard si au premier appel du CC du PCB


à rentrer au pays, j’ai répondu « je suis prêt ». Prêt à prendre
le chemin d’un activiste travailleur, ayant renoncé à ses désirs
personnels, embrassant une fois pour toutes le travail sacré
du peuple.
Dans une longue rencontre au parc de la Butte
Chaumont, comme une rencontre entre père et fils, Ivan
Andreev m’a parlé de la montée massive des travailleurs dans
notre pays. Pour organiser, canaliser et conduire cette
montée, le parti avait besoin de tous ses cadres fidèles. Le CC
du PCB a envisagé une « action de retour ». Les jeunes les
plus alertes à l’étranger devaient rentrer au pays et joindre
leurs forces au mouvement.
Fatigués de marcher, nous nous sommes assis sur un
banc. Le bon baï Ivan ne s’est pas adressé à moi sur un ton
solennel, mais sur un ton confidentiel :
— Le parti te donne pour tâche de rentrer au pays natal.
Ta vie là-bas sera sujette à des milliers d’épreuves, de
difficultés, de risques, mais tu seras parmi les tiens. Et tu
verras, tu connaîtras le rare bonheur d’être l’un des
combattants pour la liberté nationale. Nous connaissons ton
amour pour le théâtre, mais il semble que tu t’es toi-même
convaincu que tu ne pourras pas te consacrer au théâtre
maintenant. Penses-y quand même. Considère la situation de
tous les côtés. Tu peux me répondre dans deux ou trois jours,
voire dans une semaine. L’important est de réaliser le besoin

173
du parti et de prendre ta décision de manière tout à fait
volontaire, consciente et responsable.
Le camarade Andreev n’a pas été surpris par ma volonté
de partir là, maintenant. En fait, j’étais prêt depuis longtemps.
Mon séjour à l’étranger avait perdu son sens à partir du
moment où j’avais décidé de rompre avec le théâtre.
L’action de retour « a arraché » de la capitale française le
pète Nikolai Hrelkov, mon ami Stefan Hristov, le statisticien
Ivan Stefanov, le comptable Totev, tous les quatre travaillant
à la représentation commerciale de l’Union soviétique à Paris,
le décorateur Valentin Veliotz, le séminariste Ivan Marinski,
les émigrés politiques Nikola Petev et Ivan Dyulguerov, les
cordonniers Georgi Boulgourov, Ilko Igov et d’autres.
C’était en mars 1931. Le temps était pluvieux. Nuit de
mars à la gare de l’Est à Paris — humide, lumineuse et
bruyante. Dans l’un des cafés voisins près de la gare, Andreev
est venu me souhaiter bonne chance.
Avant que la locomotive ne souffle et ne siffle, ce furent
des câlins amicaux et des cris : « À bientôt dans la patrie.
Écrire. »
Je suis monté dans l’un des compartiments du milieu d’un
wagon de troisième classe. Mes bagages ne prenaient pas
beaucoup de place, puisqu’il s’agissait d’un simple sac de
courses avec de la nourriture pour trois jours et d’une petite
valise en carton. Je revenais d’un « gourbet 1 » nu comme un
ver, léger comme une plume, sans-le-sou, des chaussures
rapiécées et un manteau d’hiver court et fin que m’avait
donné un ami. Accroupi dans un coin près de la fenêtre, je
lisais le roman Une vie de Guy de Maupassant. Je n’ai prêté
aucune attention aux deux femmes âgées et à un vieil homme

1. Gourbet : travail à l’étranger, du turc. Note du traducteur.


174
— mes compagnons. Ils ont répondu de même. Ils ont
rapidement éteint les lumières et se sont endormis. Je n’ai pas
fermé les yeux dans le noir. Mes pensées et mon imagination
se sont envolées quelque part, vers la patrie, au-dessus de la
patrie, à l’intérieur de la patrie. Mon passé mouvementé à
Sofia revenait, je me revoyais vendeur de journaux, lycéen,
professeur de village, récitateur, acteur. Les images de ma
mère, d’amis comme des visions se pressaient, passaient et
revenaient dans mon esprit. Le processus de maturation était
terminé. Le duel avec les dragons fascistes m’attendait.
À la gare bondée et silencieuse de Sofia, j’ai vu mon fidèle
ami Petarcho. Mon oncle avec sa haute taille se tenait à côté
de Petarcho, et à côté de lui, maman et ma sœur, qui me
cherchaient anxieusement des yeux. Excité par la vue, je
descendis et me retrouvai immédiatement dans les bras de
maman. Elle m’a étreint chaleureusement, en larmes — ni
vivant, ni mort. Elle a embrassé mon visage, mes yeux, mes
cheveux, mes vêtements, mes mains. Les larmes aux yeux de
l’amour maternel si sincère, je répondis à ses caresses par des
caresses.
Au bout de quelques minutes, tout a pris un joli caractère
familial et natif. Ma sœur m’a embrassée et m’a dit : « Tu as
bien grandi, que cela te porte chance. » Mon oncle m’a serré
dans ses bras et a murmuré : « Bienvenu ! » L’odeur du crin
m’a frappé sur la place devant la gare. Mon oncle a
commandé un des beaux fiacres, quelque chose comme la
première classe. Nous avons commencé à sautiller sur les
sièges en passant sur le boulevard non pavé Hristo Botev,
dans les rues Tsar Simeon, Opalchenska et Pirotska et ainsi,
assez secoués, nous avons atteint la maison de la rue
Osogovo.

175
Des souvenirs éclataient et envahissaient mon esprit. Je
me suis donc traîné sur ce boulevard après les galiotes pour
ramasser des morceaux de charbon ; sur le pont de fer sur la
rivière Vladayska, j’ai déchiré plus d’un pantalon en glissant
sur ses côtes semi-circulaires en fer ; ici se trouvait aussi le
bâtiment de l’association Dulger, où j’avais plus d’une fois
récité Smirnensky et mes propres monologues ; dans la rue
Tsar Siméon, j’avais travaillé comme vendeur dans une
pharmacie suspecte pour avoir secrètement vendu de la
morphine à ses clients garde-blancs ; les rues Opalchenska et
Pirotska me connaissaient comme enfant et jeune homme qui
les parcourait pas à pas. Pauvre Sofia ! Je ne l’ai pas comparée
avec Paris. Presque rien n’avait changé en elle. Elle portait la
même pauvre tenue…

DANS « LE TUNNEL HEMUS »

Le pays gémissait sous le règne d’Andreï Liaptchev. Le


célèbre professeur Alexander Tsankov régnait dans le
domaine de l’éducation. Par l’intermédiaire de l’Assemblée
nationale, il tentait de légiférer un projet de loi sur
l’éducation physique. Le gouvernement entendait, par le biais
des organisations sportives, inclure tous les jeunes, en
particulier les travailleurs, dans le système de l’État fasciste.
Sous la direction du Parti communiste illégal, une puissante
campagne de protestation a été lancée contre le projet de loi.
Un meeting a été convoqué dans le salon Hemus au coin de la
rue Clémentina et Hr. Botev. Mon vieil ami Grafa — Hristo
Hrolev m’a emmené à la réunion. C’était dimanche matin.
Avant l’heure dite, la salle était remplie d’ouvriers et
d’ouvrières. Grafa m’a présenté à des camarades. Il m’a décrit
comme « notre garçon ».

176
Hristo Kalaïdjiev a parlé au nom du Parti des Travailleurs
et Yordan Bratkov a parlé au nom de la gauche agricole.
Pendant le discours de Kalaïdjiev du haut du balcon, des
policiers civils ont commencé à crier de manière provocante :
« Démagogie. Ici, ce n’est pas la Russie soviétique, mais la
Bulgarie. Tu mens. Donnez des chiffres. On veut la parole. »
Le responsable sportif illégal Ivan Pianechki a appelé les
camarades au calme. Dans une atmosphère survoltée, le
premier orateur a terminé sa présentation d’une manière ou
d’une autre. Yordan Bratkov se leva derrière lui de toute la
hauteur d’un homme en bonne santé et soudain sa voix
puissante retentit. Il a stigmatisé avec des mots forts non
seulement « le professeur sinistrement célèbre, à la honte de
la Bulgarie toujours ministre de l’Éducation », mais aussi la
politique globale de Liaptchev. L’orateur marchait sur scène
comme un lion. Chacune de ses phrases résonnait dans la
salle, où le public grondait, sifflait, applaudissait. Les policiers
ont décidé de remplir leur tâche — de briser à tout prix la
réunion autorisée par la police elle-même. Ils larguèrent des
bombes puantes qui dégagèrent une mauvaise odeur dans le
salon. Mais l’orateur a continué son attaque verbale et le
public a applaudi avec encore plus d’enthousiasme. Puis
plusieurs chaises ont volé du balcon, jetées au-dessus de la
tête des gens du rez-de-chaussée. Au même moment, un
groupe d’agents est monté sur la scène, mais Bratkov, criant
« À bas la dictature fasciste ! » a réussi à leur échapper, a
sauté au rez-de-chaussée et, avec d’autres camarades, s’est
engagé dans un combat au corps à corps avec les policiers
civils enragés. En vain Pianechki brandit le slogan « Ne
quittez pas la salle ! » Les policiers, commandés
personnellement par leur chef de groupe Nikola Guéshev,
avaient déjà réussi à faire sortir une douzaine de personnes et

177
avaient commencé à frapper tous les autres dans le salon.
Avec des pistolets et des poings de fer, ils frappaient partout
où ils pouvaient et criaient : « Dehors, dehors, ta mère
communiste ! » Des agents avaient formé un « tunnel » sur
les escaliers en pierre depuis le premier étage jusqu’au rez-de-
chaussée. Debout, l’un en face de l’autre, ils frappaient
impitoyablement et aveuglément les personnes se trouvant
dans l’impasse avec leurs poings, des matraques en bois et en
caoutchouc, des pistolets, des poings en fer et des coups de
pied. Ayant trébuché au début de l’escalier, certains d’entre
nous ont roulé tête baissée jusqu’au rez-de-chaussée, où
d’autres brutes les ont matraqués de nouveaux coups avant de
les jeter comme des balles dans la rue. J’ai traversé le
« tunnel » relativement sans grands dégâts. Mettant mes
mains à l’arrière de ma tête, accroupi, j’ai pu sauter les
escaliers avec de larges enjambées sans tomber. J’ai reçu des
coups sur la tête, les bras et le dos, mais j’ai atteint la rue
presque indemne. Et juste quand je pensais être hors de
danger, un agent que je connaissais en tant qu’écolier de la
Deuxième école de garçons, surnommé Diadoto, m’a frappé
au visage d’un coup époustouflant avec un poing de fer. J’ai
tourné autour de moi comme une toupie et je me suis enfui
en moins de deux par la rue Clémentina jusqu’à l’église Sv.
Nedelia.
J’ai reçu mon premier baptême du feu à Sofia avec une
dose considérable. Au moment où je suis rentré à la maison,
la pomme sous mon œil droit était enflée et bleue. Le coup a
été brutal et n’a causé ni sang ni égratignures.
Dans l’après-midi, Grafa m’a appelé. Il était boiteux et
avait le bras gauche bandé.
Le lendemain, le journal Echo énumérait les noms
d’environ 200 personnes blessées ou amochées dans le tunnel

178
Hemus. Le journal Pogled a donné les portraits de certains,
gravement blessés, dont Hristo Kalaïdjiev et Kunka
Apostolova. Lundi soir, mon oncle m’a demandé si j’étais allé
au cinéma Hemus la veille. Je lui ai menti directement :
« Non, je n’y suis pas allé. »

GRÈVE DANS LA CORDONNERIE TANGO

Dans les premiers jours, mes proches, comme on dit, ne


posaient pas de questions sur mes projets, sur mon travail.
J’avais déjà demandé à mes camarades de me chercher un
emploi, et ils ont interrogé par ci, par là. Je ne me souviens
pas qui m’a dit de me présenter à la cordonnerie Tango de la
rue Légué dans le bazar des riches frères Dishkovi. Le
propriétaire d’âge moyen, petit, gros et bien nourri, connu
sous le nom de Tango, doutait de mes compétences
professionnelles en cordonnerie. Il pensait que je n’étais pas
du métier. Je l’ai persuadé de m’essayer en m’engageant à
payer la première paire de chaussures tressées si je la
gaspillais. Le test a été réussi, voire très réussi. La question
s’est posée du prix d’une pièce. J’avais volontairement bien
travaillé, mais lentement, pour prétendre à un salaire plus
élevé. Le propriétaire a accepté mes conditions sans dire un
mot.
Il y avait deux secteurs dans l’atelier : l’un classique
cordonnier et l’autre nouveau tressage. Lorsque nous avons
reçu nos salaires le samedi, les cordonniers professionnels
avec quinze ou vingt ans d’expérience m’ont regardé de
travers : je n’étais pas un vrai cordonnier, mais je gagnais
plus qu’eux. Ils voulaient m’espionner... Je leur semblais
mystérieux. Je gagnais beaucoup d’argent, mais j’étais
d’accord avec toutes leurs protestations et rumeurs de grève.

179
Ils étaient perplexes, et certains d’entre eux, comme ils me
l’avouèrent plus tard, me considéraient comme un agent
envoyé parmi eux. Une fois, Grafa, qui était devenu entre-
temps le récitateur préféré des ouvriers de Sofia, m’a
rencontré après le travail et nous avons quitté l’atelier
ensemble. Le lendemain, le cordonnier le plus âgé, le
communiste Ivan Grantcharov de Kilifarevo, l’a trouvé et lui a
demandé quel genre d’oiseau j’étais. En quelques mots, Grafa
m’a décrit et s’est porté garant de moi. Nous sommes donc
devenus amis non seulement avec Grantcharov, mais aussi
avec Milko Gradinarov, un excellent jeune travailleur et un
homme honnête.
Un jour, les cordonniers du secteur classique m’ont
présenté leur plan. Samedi, ils recevront leur salaire et lundi
matin, une délégation dirigée par Grantcharov fixera des
conditions – augmentation des salaires, paiement des heures
supplémentaires, enregistrement régulier de l’assurance des
travailleurs dans les livres, etc. Ils attendront une réponse
jusqu’à midi. Puis ils se mettront en grève. Dans un premier
temps, le secteur tressage, dont les ouvrières ne sont pas assez
conscientes, n’y participera pas. Si le conflit s’aggrave, je
devrai impliquer mon unité dans la lutte.
Tangoto a calé. Il comparait les conditions chez d’autres
cordonniers et reprocha à ses ouvriers l’ingratitude ; il
connaissait les convictions communistes de certains d’entre
eux, mais par noblesse il les endurait et ne les révélait pas à la
police. Avant midi, il a rejeté les demandes. Dans l’après-midi,
l’atelier de cordonnerie, situé au rez-de-chaussée, était désert.
Au début, Tangoto sifflait et fumait calmement. Le soir, il
monta à l’atelier de tressage et chanta la même chanson de
l’ingratitude humaine. J’ai longuement réfléchi à la manière
de réagir pour ne pas lui permettre de tromper les ouvrières

180
qui regardaient sa bouche. Ma seule remarque était :
« Chacun a raison pour soi-même. »
Le lendemain matin, l’atelier de cordonnerie était
toujours vide. Les piquets de grève étaient en place. Des
traîtres et des briseurs de grève ne se sont pas présentés. À 11
heures du matin, Tangoto était absent. À son retour, il a
appelé Grantcharov, Gradinarov et d’autres grévistes. La
délégation des grévistes a tenu à ses revendications et était
prête à quitter l’atelier. Tangoto couvrit sa retraite d’un voile
humanitaire :
— Bien, je suis d’accord, venez travailler l’après-midi pour
découvrir que je suis un humain.
Dans ce monde, presque tout n’est pas toujours révélé à
temps, mais à la fin, le secret devient souvent de notoriété
publique. Nous avons également découvert où le patron avait
passé la matinée. Il est allé rapporter la situation et obtenir
des conseils chez le célèbre officier de police Nikola Guéshev.
Ils semblent avoir parlé de chacun des travailleurs
individuellement et avoir établi des tactiques d’action. C’est
ainsi que nous nous sommes expliqué l’arrêt rapide de la
grève. Dans le même temps, en se basant sur le ton et le
comportement de Tangoto et sur quelques visites de célèbres
policiers civils dans les deux secteurs, on devinait la
vengeance préparée par le patron.
Nous étions en alerte. Mais l’ennemi non plus ne dormait
pas. Il a envoyé son agent pour m’observer. Il s’est présenté
comme un comptable au chômage, contraint de se
reconvertir. Tangoto l’a recommandé comme père de deux
enfants en difficulté, que je lui apprenne, pour qu’il puisse
sauver sa famille de la famine. L’agent s’est nommé Stoycho
et s’est déclaré apolitique :

181
— Nous, les Bulgares, jouons beaucoup aux partis et c’est
de là que viennent tous nos malheurs. Et les gens ne veulent
pas tel ou tel parti, mais ils veulent travailler, nourrir leurs
enfants. Je ne m’intéresse à rien d’autre qu’au travail.
Le comptable « affamé », un monsieur trapu aux joues
rougies de son visage de paysan et au front très bas, fumait
comme une cheminée les chères cigarettes Tomasyan et
sortait souvent « chercher du travail dans sa profession ».
Dans notre secteur travaillait la très belle fille Vyara, la fille
des propriétaires de la maison délabrée des rues Vranya et
Opalchenska, où vivait Grafa. C’est elle qui nous signala la
présence de l’homme de Guéshev.
Comme nous nous y attendions, le plein succès de la
grève a été de courte durée. À la fin de la deuxième semaine,
Tangoto, qui a estimé que l’augmentation gagnée lui coûtait
plus de 50 000 leva 1 par semaine, est passé à l’offensive. Il a
renvoyé Grantcharov et Gradinarov disant qu’ils étaient
inutiles. Le gant jeté a été récupéré le lendemain. Tous les
cordonniers se sont mis en grève. Au grand dam de Tangoto
et de Stoycho, cette fois, ils ont été rejoints par le
département tressage privilégié. Nous, les tresseurs, n’avons
fait aucune demande économique. Notre lutte s’est
concentrée sur le seul mot d’ordre : la solidarité avec les
licenciés. L’appel sentimental s’est avéré attirer et fédérer les
grévistes. Nous représentions un poing très serré. Nous nous
rencontrions régulièrement lors des réunions du club NRPS2,
nous nous soutenions financièrement, nous avons participé à
des tribunes de rue et à des meetings de chômeurs.
Insensiblement, les grévistes ont traversé une véritable école

1. Lev, leva au pluriel. Monnaie bulgare. Note du traducteur.


2. NRPS. Les Syndicats Indépendants des Travailleurs, dirigés par le Parti
Communiste Bulgare.
182
révolutionnaire. Une fois, l’ouvrière Vinarova et la fille Nadia
du village de Tangoto ont chassé avec leurs cris dans les
escaliers les agents de police Grozev et Boncho Mehandov,
qui ont fait irruption dans la « Maison de grand-mère3 » en
plein jour. En dehors de la maison syndicale, nous nous
réunissions parfois dans le jardin de Boris, derrière le terrain
de jeux Yunak.
Les journées de grève pendant lesquelles l’intime
cohésion prolétarienne a porté ses fruits ne se sont pas
passées sans nuages. Le dixième ou le douzième jour, les
agents de Guéshev nous ont encerclés dans la Clairière Rouge
du jardin de Boris (aujourd’hui le parc de la liberté) et nous
ont conduits au quatrième commissariat de police au centre
de la capitale, rue Aksakov. Là, un enquêteur civil nous a
déclarés traîtres à la patrie et a menacé de nous poursuivre en
justice en tant que communistes si nous ne mettions pas fin à
la grève. Dans la soirée, tous sauf les « trois chefs » ont été
libérés : Grantcharov, Gradinarov et ma personne. La gentille
ouvrière Vinarova a refusé de profiter de la noblesse policière.
— Vous m’insultez en me libérant. Je n’étais pas une
brebis à me laisser conduire par eux, comme vous les appelez,
les dirigeants. J’ai fait la grève par moi-même, pas sous
commandement.
À coups de poing et de pied, elle a été poussée sur le
trottoir. Les politesses des gardes ont été entendues :
« Traînée. Tu te sacrifieras une autre fois. »
Nous avons passé la nuit au rez-de-chaussée de la police.
Vers 11 heures du matin, nous avons été emmenés chez
l’enquêteur. Il nous a dit de signer un protocole pour notre
détention. Si seulement nous signions le protocole il nous

3. La maison où était établi le NRPS.


183
libérerait. Le but du document de police était de reconnaître
que nous avions fait grève sur ordre de Moscou, que nous
avions prononcé des discours sur le paradis en Russie
soviétique lors de nos réunions au jardin Borisov, et que nous
promettions de ne pas empêcher le propriétaire du Tango
d’accepter de nouveaux ouvriers. Tous les trois, nous nous
sommes opposés à ce qui était écrit et avons refusé de signer.
Ils nous ont ramenés au cachot en nous menaçant de pourrir
dedans si nous persistions.
Vers six heures de l’après-midi, on m’a appelé à l’étage.
J’ai été introduit dans le bureau de l’huissier du commissariat
Mitovich, célèbre pour sa belle barbe et son gros ventre. Dans
un coin, l’enquêteur se tenait debout tranquillement tenant le
protocole dans sa main droite. À côté du bureau de l’huissier
était assis un bel homme de grande taille en costume gris, les
jambes écartées. C’était Guéshev, le chef de groupe que je
connaissais du « tunnel d’Hemus ». L’huissier m’a adressé ces
mots :
— Aimes-tu vraiment l’arrêt, pour refuser de signer le
protocole ?
J’ai répondu que je ne refusais pas, mais que je m’y
opposais, car le procès-verbal contenait des choses
manifestement fausses. Alors l’huissier a défendu les agents,
disant qu’ils ne mentaient pas, qu’ils nous avaient suivis,
écoutés et tout enregistré, que j’avais personnellement parlé
aux ouvriers avant la grève du paradis dans la patrie
prolétarienne. Ensuite la conversation suivante s’ensuivit
entre nous :
— Pourquoi tu ne signes pas le procès-verbal ?
— Parce que je nie que quiconque, encore moins
quelqu’un de Moscou, nous ait ordonné de faire grève. Si le

184
propriétaire n’avait pas licencié les ouvriers, nous n’aurions
pas fait grève.
Guéshev est intervenu dans la conversation :
— D’où viens-tu, mon garçon ?
— De Sofia.
— Où vis-tu ?
— Rue Osogovo.
— As-tu des parents ?
— Seulement ma mère.
— Tu es comme moi aussi. Qu’a fait ton père ?
— Cuisinier !
— Humm, prolétaire ! Quand es-tu revenu de Moscou ?
demanda-t-il soudain.
— Pour en revenir, il faut que j’y sois allé là-bas, et je ne
l’ai jamais vue même en rêve.
— De quel droit alors, tu leur fais des discours sur la
Russie soviétique ?
— Je n’ai pas fait de discours, j’ai répondu aux questions.
— Eh bien. Nous allons changer le protocole... Monsieur
Danchev, écrivez : « Ils ont parlé de la Russie soviétique et
sont en grève par solidarité prolétarienne... (Vers moi) ou
seulement par solidarité sans prolétarienne ?
— Comme vous voulez.
— Alors, tu es d’accord... Euh, on commence à s’entendre.
Qu’est-ce que cela signifie de traiter avec un monsieur
intelligent, pardon, camarade. Quel lycée as-tu fini ?
— Aucun. J’ai étudié jusqu’à la première année de collège.
— Eh bien, excellente éducation ! Où ?
— Dans le premier collège, rue Bregalnitsa.
— Arrête de faire l’imbécile, a-t-il dit. — Tu signeras le
protocole, celui corrigé, et tu sortiras... Mais il est temps de
savoir à qui tu as parlé et à qui tu auras affaire si tu ne

185
deviens pas plus malin. Je m’appelle Guéshev. Tu interrogeras
les camarades. Ils te donneront suffisamment d’informations
sur moi, si tu n’as pas déjà écouté ce que je représente à
l’Université Rouge. — Et soudain, il a explosé : Vos plans pour
gonfler le parti illégal avec de nouveaux cadres de l’étranger
ne fonctionneront pas. Nous vous connaissons tous et nous
allons vous attraper et vous noyer comme des souris. Stoupai
1
!
Mes réflexes étaient rapides. J’ai décidé de faire une
blague avec le policier arrogant. Je n’ai pas bougé.
L’huissier cria :
— Qu’est-ce que tu regardes comme une dinde ? Monsieur
Guéshev t’a dit : tu peux retourner en cellule pendant que
l’enquêteur corrige le rapport.
— Je suis désolé, je n’ai pas compris dans quelle langue il
me parlait.
— Toi, tu n’as pas compris ?! Guéshev a soudainement
explosé. — Oh, petit malin. Je te promets qu’un jour ce sera
l’heure des représailles entre moi et toi. Allez, maintenant,
vas-t-en avant que le seigneur de bois ne commence à jouer.
Nous avons beaucoup ri dans le cachot de l’omniscience
et des services de renseignement de Guéshev.
Une heure plus tard, nous avons signé le protocole. Avant
de quitter le commissariat, l’huissier Mitovich nous a
conseillé ... paternellement :
— Et demain j’espère ne pas vous voir près de l’atelier. Je
vous le dis comme un père. Je veux que le calme règne dans
mon quartier. Je ne laisserai pas les gens se révolter au centre
de la capitale.

1. Stoupai : vas-y, du russe. Note du traducteur.


186
Nous nous sommes « rebellés » encore pendant quatre ou
cinq jours. Tangoto a fait venir plusieurs cordonniers de la
campagne et a commencé à satisfaire les commandes
urgentes.

AUTEUR DU SLOGAN « LA RELIGION EST L’OPIUM


DU PEUPLE »

Avec son autorité en tant que meilleur récitateur des


travailleurs, Grafa m’a présenté un soir aux chefs des Blouses
bleues : Georgi Pendjerkov – La Dialectique, Lyuben
Ognyanov — Rizor et Isidor Hershkovich. Les Blouses bleues
étaient une troupe de théâtre amateur avec un nombre
fluctuant de membres : parfois dix, parfois vingt, voire parfois
trente ou quarante participants. Avec elle, travaillait la
chorale ouvrière du NRPS sous la direction du septemvrietz
Asen Biserov. Ce soir, la chorale a répété le Marseille dans la
cantine de la rue Tsar Samuil entre les rues Pirotska et Ekzarh
Yosif. La mélodie et les paroles d’origine étaient de Rouget de
Lisle. Mais en écoutant mieux, je me suis rendu compte qu’il
y avait des nuances à la fois dans la mélodie et dans les
paroles de l’hymne français. Le cordonnier Asen Biserov m’a
expliqué qu’il fallait tout mettre à jour et que Rouget de Lisle
« devait se tromper s’il pensait avoir créé un chef-d’œuvre
que le prolétariat ne pouvait pas adapter à ses tâches
militantes ». Sur cette base « marxiste », des legato et des
couronnes ont été insérés dans la mélodie, et des
modifications ont été apportées au texte – « Enfants de la
patrie, levez-vous ! Le jour de gloire est arrivé, vainquons le
fascisme ! »
En ce moment, les Blouses bleues répétaient le billet de
propagande collectif « La presse laborieuse » des auteurs La

187
Dialectique, Rizor et Hershkovich. Il sera joué lors de la
matinée artistique que le Parti des Travailleurs organisera
deux semaines plus tard au Théâtre Libre. Le projet de
programme de la matinée comprenait des récitations de Botev
et Smirnenski, des récits humoristiques du magazine Zhupel,
la chorale de Biserov, des performances musicales et autres. À
mon avis, il y avait un manque de matériel antireligieux,
c’est-à-dire que le contenu de la matinée ne répondait pas à
l’une des tâches du moment — étendre et renforcer le
mouvement athée. Gosho la Dialectique m’a soutenu. Il a dit :
— Je suggère à Hershkovich, et à nous tous, de parcourir
la littérature athée et de sélectionner quelques citations. Les
Blouses bleues les réciteront depuis la scène. À cette fin, on
peut étirer sur le devant de la scène la pensée de Marx « La
religion est l’opium du peuple ».
Grafa trouva que les citations répéteraient le billet de
propagande collectif « La presse laborieuse » et, à ma grande
surprise, suggéra autre chose :
— Pourquoi le nouveau camarade n’écrit-il pas quelque
chose de spécial sur la question ? Il y a des années, il a
griffonné diverses pièces. Toi, Bore, qu’en dis-tu ?
Au début, j’ai hésité. Puis je me suis dit que ce n’est pas la
mer à boire et j’ai promis de présenter quelque chose dans un
jour ou deux.
Le quelque chose s’est avéré assez long — une pièce en
deux actes d’une durée d’environ une heure ; acteurs
principaux : Archimandrite Stefan — courtisan et beau
séducteur des femmes de la haute société de Sofia, le
capitaliste Capo, le prolétaire Prolo, une dame de la haute
société, des gardes. Titre : La religion — Opium pour les
peuples. Que le titre n’ait rien à voir avec l’esthétique — cela
ne nous est pas venu à l’esprit à nous, les « créateurs ».

188
L’important pour tout le monde, et surtout pour moi, l’auteur,
était que la pièce soit acceptée par le « conseil artistique » et
par Grafa, pour qui j’avais spécifiquement écrit le rôle
principal — l’archimandrite de Sofia. Les Blouses bleues ont
également apprécié à la première lecture.
Un accord a été conclu : Grafa jouera l’archimandrite,
Hershkovich sera le secrétaire privé du capitaliste, le forestier
Tsekov — le Capo, Micheto Damianova — la dame de la haute
société, le cordonnier Lazar Milev, surnommé Zaharchouk —
Proloto, Rizor — le policier secret, et autres dont je ne me
souviens pas. On m’a confié la mise en scène pour aider les
comédiens et accélérer la préparation de la pièce. Combien je
les ai aidés, les interprètes pourront le dire. Les personnages
incarnaient des idées sociales. Ils n’avaient aucun psyché
individuel, ils étaient composés sur le principe du noir et
blanc, sans lumière ni ombre. Leur langage était de
mélodrames du boulevard, journalistique, leurs relations —
plates et simples.
Sans doute la « pièce » était naïve. Ce serait ridicule et
impossible maintenant. Mais tout dépend du moment, des
circonstances dans lesquelles une œuvre est présentée.
C’était une ère de grande ascension tous azimuts des
travailleurs. L’épée de Damoclès du professeur Tsankov et de
l’équilibriste politique Andreï Liaptchev a plané sur le pays
pendant près de huit ans. Avec des sacrifices et des efforts
incroyables, les courageux antifascistes ont brisé et cassé la
croûte de la dictature fasciste. Ils avaient forcé le
gouvernement de Liaptchev à accorder une certaine liberté
pré-électorale et se dépêchaient de profiter du déglaçage
temporaire. Sofia la laborieuse est venue en masse pour la
première grande matinée du travail après les événements de
septembre 1923. Le bâtiment délabré du théâtre libre de

189
Stoychev a été secoué par le public excité qui se pressait dans
la salle et sur le balcon. Parmi eux se trouvaient : Atanas
Nenov, Atanas Damianov, Yanko Petkov, Gana Pavlova, Rada
Balgarova, Stefana Klintcharova, Kunka Apostolova, Trayana
Nenova, Savka Bogdanova et d’autres. Presque tous les
écrivains, poètes, journalistes prolétaires étaient présents —
Todor Pavlov, Dimitar Polyanov, Hristo Radevski, Alexander
Zhendov, Georgi Karaslavov, Nikola Lankov, Krum Penev,
Anguel Todorov, Asen Boyadzhiev, Arman Barouh, Dimitar
Naïdenov, Encho Staykov, Vladimir Topentcharov, Tsvetan
Stefanov, Alexandar Naoumov, Hristo Kalaïdjiev, Hristo
Traikov, Yordan Bratkov, Ivan Martinov, Alexandar
Bourmov, Atanas Romanov et bien d’autres. En un mot, le
gratin de l’intelligentsia ouvrière de Sofia. Mais avec eux,
dispersés dans le hall et montant la garde dans la cour, des
dizaines de policiers civils connus et inconnus reniflaient
comme des limiers.
Les récitations individuelles, la chorale du NRPS, le billet
de propagande collectif « La presse laborieuse » passaient
avec un enthousiasme indescriptible. Le public d’élite de la
classe ouvrière était transporté dans un réel ravissement,
applaudissant et criant : « Bravo ! » « Encore ! »
Les agents, dont le chef Guéshev sortait souvent pour
appeler ses chefs, palissaient et rougissaient de haine.
La fin du premier acte du billet de propagande La religion
— Opium pour les peuples a provoqué de vifs
applaudissements. Mais ici la puissance du mot ne peut
exprimer la puissance de la réaction des vivants dans la salle.
Applaudissements, cris, piétinement sur le mince plancher de
bois — le tout accompagné d’un bruit inimaginable. Les gens
brillaient comme s’ils avaient découvert un continent perdu,
comme si les bagnards de l’Île de la Mort avaient posé le pied

190
sur la rive dure et salvatrice de l’Île de la Liberté et de la Joie.
Le pouvoir de la classe montante bouillonnait et explosait
comme de la lave.
Chacun utilisait l’entracte à sa manière. Certains
commentaient ardemment, d’autres haletaient de joie,
d’autres fumaient et philosophaient : « Si Liaptchev permet
encore deux ou trois matinées de ce genre avant l’élection,
son royaume est fini. » Guéshev n’avait pas non plus perdu
son temps pendant l’entracte. Il avait appelé ses chefs. De leur
côté, ils s’étaient tournés vers le ministre de l’Éducation,
Tsankov, et celui-ci leur avait ordonné d’arrêter à tout prix la
« moquerie communiste de la religion ». Guéshev a convoqué
sur la scène Yanko Petkov, secrétaire du comité régional du
Parti des Travailleurs, au nom duquel la matinée a été
donnée, et lui a ordonné de mettre fin au spectacle. Bien qu’il
n’ait aucune formation juridique, le travailleur du tabac
Yanko a montré au policier l’autorisation en règle de la
Direction de la Police. Il a déclaré :
— La matinée est parfaitement légale. Nous agissons dans
le respect de la loi. Les gens ont payé leurs billets, vous
connaissez le programme. Merci de ne pas nous déranger.
En rougissant, Guéshev se sentait mal à l’aise. Il n’a réussi
qu’à marmonner :
— Je me fiche de ce que c’était. Le ministre de l’Éducation
ordonne, et moi et mes hommes exécutons les ordres.
Maintenant, vous direz aux vôtres, que le spectacle est
terminé et que tout le monde rentre chez soi.
— Je leur ai déjà dit avec des affiches énormes « venez, la
police permet ». Je ne peux pas leur dire le contraire
maintenant.

191
À ce moment-là, Grafa, vêtu d’une soutane et avec une
longue barbe, se présenta devant Guéshev avec toute sa
majesté d’acteur et dit d’un ton légèrement arrogant :
— Nous faisons de l’art, monsieur Guéshev. Pourquoi
n’interdisez-vous pas les représentations dans tous les
théâtres alors ? S’il vous plaît, veuillez quitter la scène, car les
gens se demandent depuis cinq minutes pourquoi nous ne
commençons pas.
Perdant son sang-froid, Guéshev hurla :
— Je vais tous vous arrêter. Vous allez terminer le
spectacle. Dites-leur de partir. Tout le monde doit vider la
salle.
Jusqu’ici, bien que tendue, la conversation avec l’agent
était relativement dans les limites de la décence apparente,
mais soudain Stefana Klintcharova, une militante syndicale
bien connue, prit la parole. Elle se dressa de toute sa hauteur,
une grande femme blonde au visage flamboyant et aux yeux
pétillants, fit deux pas en avant, tapa du pied et, d’un poing
dirigé vers Guéshev, cria de sa voix d’alto :
— Pas nous, mais c’est vous qui sortez d’ici, bande de
salauds. Vous ne nous battez pas assez dans les
commissariats, alors vous êtes venus ici pour nous harceler.
Attendez dehors et arrêtez-nous là-bas. Et maintenant
dégagez le terrain !
En réponse, Guéshev menaça :
— Toi, tu as été entre nos mains plusieurs fois et tu y
viendras à nouveau. Mais cette fois, tu te souviendras de nous
toute ta vie.
Les chiens subordonnés à Guéshev sont également
intervenus. Ils ont attaqué avec des jurons grossiers et des
menaces contre le groupe de Blouses bleues. Mais la

192
courageuse Stefana a montré à ses camarades comment réagir
à l’intervention de la police. Elle s’est mise à crier :
— La police dehors !
Maria Damianova a été la première à rejoindre son amie
plus âgée. Grafa et Zakharchuk n’étaient pas en retard, donc
un instant plus tard, une douzaine de personnes criaient,
protestaient, hurlaient, braillaient : « Hors les fascistes !
Houh ! Bourreaux ! Salauds ! Dehors, dehors ! Houh ! »
Guéshev a hurlé :
— Arrêtez tout le monde ! et il se précipita pour
kidnapper Stefana, mais il rencontra sa forte résistance : avec
ses mains et ses pieds, elle essayait de se détacher des pattes
de Guéshev. Un combat au corps à corps s’ensuivit, un
combat accompagné de cris et de jurons qui se firent entendre
derrière le rideau de la salle. À ce moment, ayant réussi à
échapper aux mains d’un agent, Grafa descendit vers l’ouvrier
qui manipulait le rideau, et de sa voix puissante lui ordonna :
— Le rideau, lève le rideau !
Et le rideau se leva en une seconde. La lutte au corps à
corps battait son plein. Le public dans la salle le vit et frémit
de colère. Des centaines de gorges ont déchiré l’air : « À bas
la police fasciste ! À bas les bourreaux ! Salauds, dehors,
dehors ! Nous voulons la liberté de réunion ! Hors de la
scène ! » Certains camarades tentaient déjà de sauter sur
l’avant-scène pour venir en aide aux héroïques Blouses
bleues. Guéshev, qui s’est trouvé à l’étroit, s’est tourné vers le
public, mais n’a réussi à prononcer que le mot « Messieurs... »
et les cris ont de nouveau éclaté avec une force volcanique.
Enragé par son impuissance face à la colère de cette masse
vivante, il se retira, accompagné de cris mêlés : « Honte !
Hors les bourreaux ! Vive les Blouses bleues !

193
Au paroxysme du public triomphant, Yanko Petkov a crié
que le spectacle continuait.
Le deuxième acte a été un grand succès. Le public excité
accompagnait la moindre remarque avec des approbations et
des applaudissements nourris.
Sur les conseils de Yanko Petkov, Stefana et moi nous
avons dû disparaître de la place avant la fin du spectacle.
C’est ce que nous avons fait — nous sommes sortis par la
porte arrière de la scène et dans la rue Regentska, nous nous
sommes dirigés quelque part vers Poduyane, et de là vers le
parc de la Liberté.
Quelles ont été les conséquences concrètes de la matinée
rarement couronnée de succès des Blouses bleues ? Une
vingtaine de personnes ont été arrêtées, dont Yanko Petkov,
Hristo Hrolev — Grafa, Vladimir Topentcharov, Georgi
Pendjerkov – La Dialectique, Lyuben Ognyanov — Rizor,
Izidor Hershkovich, Georgi Kostov, Petroush Yurgandzhiev,
le tailleur, le garçon de village, le rédacteur en chef de
l’hebdomadaire humoristique Jupel etc. Pendant deux
semaines, ils ont été harcelés pour dire qui était l’auteur et le
metteur en scène de la pièce. Tout le monde a témoigné dans
l’esprit de ce que le garçon de village a dit au début :
— J’ai trouvé la pièce dans la boîte aux lettres du club du
Parti des Travailleurs. Je l’ai aimé et j’ai réuni mes amis pour
la jouer. J’en assume l’entière responsabilité. Vous pouvez
m’écrire à la fois comme auteur et aussi metteur en scène.
Le lendemain, j’ai reçu un message des détenus — que je
me cache sérieusement parce que la police me cherchait

194
principalement. S’ils m’attrapaient, ils engageraient un procès
ZZD1 contre tout le groupe.

« MARIÉ À LA RÉVOLUTION »

Ainsi commença ma semi-légalité et mon itinérance. La


première raison c’étaient les nouvelles de la Direction de la
Police. Mais une autre raison importante s’y est ajoutée — le
choc entre deux mondes : le monde du petit propriétaire
apolitique et le monde du jeune révolutionnaire.
Ma grand-mère était une femme avec un beau visage, un
front haut et des yeux vigilants particulièrement vifs. Elle
avait un esprit naturel éveillé et une grande expérience de la
vie. Mon grand-père s’était égaré depuis longtemps et
souvent pour travailler en Asie Mineure, elle était obligée de
s’occuper de la maison et d’élever leurs nombreux enfants. Ils
étaient au nombre de quatorze, dont seulement deux ont
survécu à ce jour — ma mère et mon oncle. Mon oncle était
encore célibataire, même s’il avait la trentaine. Selon la
tradition populaire, la grand-mère voyait le sens de sa vie
dans le bonheur de son fils. Et ce bonheur à ses yeux prit la
forme de ma future tante. Et quelque chose empêchait
toujours le « bonheur » de franchir le seuil de la rue Osogovo.
Au lieu de cela, oh, horreur, presque la mort elle-même s’est
installée en moi et a menacé le présent et l’avenir de tous les
habitants et, bien sûr, en premier lieu, elle a menacé le sort du
chef masculin de la famille, le bien-aimé, le fils unique de
grand-mère Anastasia.

1. ZZD. Zakon za Zshtita na Darjavata. Loi sur la protection de l’État, selon


laquelle les croyances ne sont pas persécutées, mais seulement l’appartenance à
des partis interdits. Note du traducteur.
195
Par une belle journée de mai, vers trois heures de l’après-
midi, dans la maison où je suis né et où j’ai grandi, une
conversation sérieuse entre ma grand-mère, ma mère et moi
s’est engagée. J’en ai oublié beaucoup, mais je me souviens de
l’essentiel pour toujours. Grand-mère a commencé la
première :
— Dieu a envoyé son fils sur terre et encore une fois le
mal continue. Je veux dire, laisse tomber les malentendus de
l’état et prends soin de toi et de ta mère, qui n’a pas vu un
jour heureux à cause de toi. Un de tes frères a été tué par les
gardes et toi aussi tu veux être anéanti ? Tu es venu, on t’a
recueilli, on s’est dit : « Essayons, il pourrait revenir à la
raison ».
— Et maintenant vous découvrez que j’ai complètement
perdu la raison ?
— Des agents sont venus te chercher déjà deux fois. Tu te
caches, donc ce n’est pas bon.
— Ça dépend.
Ma mère est intervenue :
— Mori ato 1, s’il n’y avait personne pour combattre les
Turcs, qui nous aurait libéré ?
— Les Turcs, que le feu les brûle. Maintenant, nous
sommes tous des Bulgares. Je ne veux pas qu’il y ait un feu
dans la maison, je ne survivrai pas au licenciement de ton
frère, et même il risque d’être jeté en prison pour avoir
hébergé un homme opposé au gouvernement.
Et se tournant vers moi, elle commença à me frapper avec
le tranchant de sa paume droite.
— Eh bien, toi, eh bien, comment as-tu commencé à
embrouiller nos vies ? Si tu n’as pas pitié de moi, de ton oncle,

1. Mori ato : maman.


196
n’as-tu pas une goutte de miséricorde pour ta mère, pour ta
mère qui t’attendait et t’espérait ? On s’est dit : un jour il
deviendra plus malin, il se mariera, il pensera à une femme, à
des enfants, il oubliera les bêtises de jeunesse.
À ce moment, sans me rendre compte des conséquences
de mes paroles, j’ai fait une blague cruelle :
— Mais je suis déjà marié...
— Eh bien, pourquoi ne l’as-tu pas dit, quel âne ! cria ma
grand-mère sévère. — Sûrement c’est l’une des vôtres ? Ouvre
ta bouche, espèce d’idiot. Qui as-tu épousé ?
— La révolution.
C’était comme si le tonnerre avait éclaté dans la pièce.
Mamie frappa dans ses mains comme si elle sonnait le glas.
— Oh, bon sang, misérable, que Dieu te tue toi et ta
révolution. Est-ce que tu écoutes, Haro ?
— J’écoute, j’écoute... C’est mon destin ! ma mère
sanglotait.
Je devais consoler l’inconsolable. Je lui ai donné des
exemples d’aide désintéressée entre camarades, j’ai essayé de
la rassurer que je ne resterais pas dans la rue et j’ai invoqué
sa foi en moi, que ce que je faisais était pour le bien de gens
comme nous. Ai-je réussi à soulager sa souffrance ? Une
grande question sans réponse... La séparation approchait
inexorablement...
Nous nous sommes étreints plus fort qu’il y a des
semaines sur le quai de la gare. J’ai emporté des livres et des
manuscrits avec moi. En entrant dans la cour pavée, je me
suis retourné et j’ai dit au revoir à grand-mère : elle pleurait.
Seule ma mère en larmes m’a escorté jusqu’à la porte
d’entrée.
Je me suis dirigé vers ma nouvelle maison : le club du
Parti des Travailleurs. Mon raisonnement était que là, je

197
demande à des camarades de m’héberger. À cette heure-là, six
heures du soir, il y avait très peu de monde dans le club, la
plupart m’étant totalement inconnus. Je me suis installé dans
l’un des coins de la petite salle pour 100 à 150 personnes et
j’ai lu le roman alors populaire Le premier de l’écrivain
soviétique Bogdanov. Fasciné par l’histoire de la jeune
héroïne, je n’ai pas remarqué quand le salon fut presque
plein. Habituellement, ici, tout se faisait dans la bonne
humeur : des salutations, des blagues étaient échangées, des
tâches spécifiques étaient convenues, des groupes séparés se
réunissaient dans les coins, d’autres se disputaient
bruyamment, bref, le club bourdonnait comme une ruche
dans laquelle les gens parlaient à volonté et n’arrêtaient pas
d’entrer et de sortir.
L’ambiance générale ne m’a pas captivé cette fois. La
scène de la rue Osogovo était toujours dans mon cœur. Grafa,
Stefana Klintcharova, Yanko Petkov, ayant ressenti ma
condition particulière, ont fait preuve de délicatesse et ne
m’ont pas demandé les raisons. Seul Grafa a plaisanté de
manière inappropriée :
— Tu ressasses ? Je comprends. Pas facile de cuire dans
son jus quand on a été ballotté par la berceuse de la
démocratie française... Haut la tête ! et il se glissa dans un
groupe d’ouvriers et d’intellectuels débattant s’il y avait deux
arts — prolétarien et bourgeois — et ce qu’ils avaient en
commun.
À un moment donné, j’ai vu Sasha, la femme de Théodore
Angheloff, mon ami de Bruxelles. Je l’ai approchée et lui ai
révélé mon sort. Avec toute sa petite taille, son visage de
boule et ses doux yeux noirs, et surtout avec sa voix d’alto
douce et chaleureuse, elle rayonnait de gentillesse,
d’instantanéité, de simplicité. Presque ravie, elle me dit :

198
— Mais bien sûr ! Mais sache que chez nous notre grand-
mère commande aussi. C’est ma mère. Je te préviens, nous
habitons rue Zaichar, près du quartier gitan. Avant d’entrer
dans la pièce, tu franchiras des flaques d’eau ménagères.
Comme tu es mon Parisien, ça va être un peu difficile à
supporter pour toi.
C’est ainsi que je suis entré et que j’ai vécu dans la famille
Sharlandzhiev. C’étaient des réfugiés du village de Gorno
Brody, région de Demirhisar. Après un séjour à Gorna
Dzhumaya, ils s’étaient installés à Sofia. Mamie Mitra vivait
avec son fils, un marchand de légumes, et avec sa fille, Sasha,
qui est passée d’enseignante à relieuse. Ses quatre petits-
enfants — Dimitar, Todor, Stoyan et Boris — avaient entre 10
et 25 ans.
Nous dormions sur les trois lits de fer : le locataire Kosta
Veselinov, étudiant, Dimitar Sharlandzhiev, également
étudiant, et moi. Les autres membres de la famille se
blottissaient dans un couloir étroit et une pièce du rez-de-
chaussée qui servait de cuisine et de salle à manger. Ayant
survécu aux horreurs du soulèvement de septembre, mamie
Mitra avait une haine féroce envers les fascistes. Elle les
considérait comme pires que les Turcs et non seulement elle
n’intervenait pas, mais elle encourageait également les siens à
lutter contre eux.
Dans la famille Sharlandzhiev, je respirais librement. Je
me sentais vraiment parmi les miens. Avec moi, le chômeur,
ils partageaient souvent leur maigre pain. En plus, ils m’ont
aidé avec de l’argent pour un tram et d’autres petites
dépenses.

RENCONTRE AVEC DIMITAR POLYANOV

199
Le temps est venu de comparaître devant le rédacteur en
chef du magazine Enclume Dimitar Polyanov. J’étais gêné
d’être confronté devant le poète prolétaire respecté, mais mon
désir d’entendre son opinion sur deux de mes articles de Paris
l’emporta. J’étais encore plus intéressé par le sort d’autres
matériaux soumis mais non publiés. Le pionnier de la poésie
prolétarienne vivait quelque part sur le boulevard Slivnitsa,
sur la rive gauche du fleuve. Il m’a longtemps gardé devant la
porte de la maison sous prétexte qu’il s’apprêtait à sortir à
l’imprimerie, mais en fait il n’arrêtait pas de me demander qui
je connaissais de mes camarades du club et qui j’avais vu
récemment. Je lui ai mentionné quelques noms, mais ils n’ont
pas semblé le convaincre. Comme s’il n’avait rien entendu, il
m’a grossièrement demandé de m’identifier. Complètement
gêné par le geste non poétique de l’auteur de mon poème
préféré, Les idoles ruinées, j’ai présenté ma pièce d’identité.
L’examinant avec curiosité, l’hôte m’a finalement invité à
entrer :
— Allez, bon, bienvenue.
Le bureau de l’éditeur était situé dans une petite pièce au
rez-de-chaussée. Des journaux, des magazines et des livres
bulgares et étrangers étaient entassés sur une table de taille
moyenne. Entre eux — des pages manuscrites dispersées ici et
là. On pouvait voir d’anciens numéros d’Enclume sur le sol et
sur plusieurs chaises empaquetées. Les étagères sur les murs
étaient pliées sous le poids des livres anciens et nouveaux
reliés et non reliés. Toujours avec une suspicion évidente à
mon égard, Polyanov m’a demandé de lui dire ce qu’ils
jouaient actuellement dans les salles parisiennes. Pendant le
récit, il m’a observé et a semblé recueillir des preuves de ma
sincérité. Afin de gagner sa confiance, je lui ai confié, en tant

200
que vieux communiste éprouvé, la décision du CC du PCB de
faire venir certains camarades de l’étranger.
Au final, mon interlocuteur a changé de ton envers moi et
s’est excusé pour l’accueil peu aimable du début :
— Vous savez, ils m’envoient constamment des
provocateurs, ils veulent à tout prix s’emparer de mes liens
avec le parti.
Il s’est empressé de me faire plaisir et m’a remis
l’honoraire de 200 levas. Pas un instant je n’avais imaginé que
je serais récompensé financièrement. En rougissant, j’ai
refusé l’argent, mais l’éditeur a insisté, et j’ai accepté.
La conversation a rapidement pris une tournure
constructive. Le vieux poète, qui n’était pas du tout vieux
mais portait une barbe, loua mes articles imprimés et non
imprimés, s’excusa d’avoir été grossier en ne répondant pas à
deux de mes lettres, et me fixa une nouvelle tâche : un article-
réponse aux conférences populaires de Nikola Sakharov après
son retour d’URSS. Le parti cherchait un camarade pour une
telle réponse, mais personne n’osait discuter avec le
statisticien-économiste communiste de haut niveau, un
renégat du parti communiste.
Armé de mon enthousiasme sincère mais nu, j’ai accepté
la tâche. Mon oubli de soi juvénile avait encore quelques
retenues. J’ai demandé que ce qui était écrit soit révisé par
notre spécialiste de l’économie soviétique...
Quelques semaines plus tard, le titre sensationnel Les
incarnations d’un équilibriste est apparu dans le magazine
Enclume. On ne sait pas qui et dans quelle mesure mon travail
« économique » a convaincu. Une chose est sûre — après la
publication dans Enclume, la participation massive aux
conférences de Sakharov baissa. Nos gens raisonnaient ainsi :

201
si une publication du parti critique Sakharov, alors il est
contre le parti et ne mérite pas d’être soutenu.
De ce travail imprimé a suivi un effet privé. Avec son
langage relativement vif et la pensée de Lénine (sans citer le
nom de Vladimir Ilitch pour des raisons de censure), il
donnait l’impression que l’auteur était un « professeur »
récemment revenu du pays des Soviéts. Après le billet de
propagande antireligieux et surtout après cet article
polémique, il m’a été plus facile de me faire une place dans
nos cercles intellectuels. Encho Staykov, Sava Ganovski,
Dimitar Naïdenov, Hristo Radevski, Jacques Nathan, Georgi
Karaslavov, Nikola Lankov, Alexander Zhendov, Anguel
Todorov, Krum Penev, Vladimir Topentcharov m’ont accepté
comme un des siens avec qui ils pouvaient se comprendre et
discuter sur un certain nombre de questions.

LA FAIM DE SOFIA

Pendant cette période, ma vie ne s’est pas limitée aux


petits et grands succès. Après la grève chez Tango, beaucoup
d’entre nous ont rejoint la longue file des chômeurs amaigris.
Peu de temps après, la famine est arrivée. Cela a duré pour
moi plus de trois mois. Les camarades le savaient. C’était
souvent par hasard qu’ils m’offraient différentes collations ou
m’invitaient à manger à la maison. Au début, j’ai accepté,
mais avec la prolongation de la faim due au chômage, mon
sens de la dignité personnelle a commencé à me dissuader
d’utiliser l’aide désintéressée de mes amis proches. Comme
Rakhmetov, je voulais voir combien de temps je pouvais tenir.
J’ai perdu beaucoup de poids, en marchant, je chancelais. La
famine de Sofia a dépassé la famine de Paris. Non seulement
en temps, mais aussi en atmosphère morale. À Paris, ma faim

202
la plus longue a duré trois jours. Ici, pendant plus de cinq
jours, je ne me suis rien mis sous ma dent sauf une gorgée
d’eau des fontaines de la rue. Là-bas on mourait de faim en
groupe, ici j’étais seul.
Véritable assistant invisible, Grafa s’est mis en tête de me
sauver. Il a parlé à son gendre et l’a forcé à m’engager comme
serveur dans l’auberge végétarienne du boulevard Hristo
Botev.
L’auberge venait d’ouvrir, il n’y avait pas encore de gros
chiffre d’affaires, ils ne pouvaient pas me payer, je ne
travaillerais que le midi. Je pourrais bien m’empiffrer, pour
me garder rassasié jusqu’au lendemain. C’était une solution
temporaire.
Face à la menace de me faire fondre de faim, j’ai accepté
d’être serveur. J’ai servi pendant plus de deux mois. Les
premiers jours, je me suis senti sauvé. Les plats végétariens
m’ont semblé magiques, et je les ai dévorés de la grandeur
d’un Krali Marko1.
Au début, le travail manquait. Après le premier mois, la
clientèle, attirée par les prix abordables et la bonne qualité de
la nourriture, remplissait toutes les tables. Les clients étaient
principalement des cheminots de la gare et de l’atelier
mécanique voisins. Ils avaient une pause-déjeuner d’une
heure et insistaient pour que le serveur s’exécute prestement.
En toute bonne foi, je faisais un effort incroyable pour bien
travailler. Après les cheminots venaient les commis et les
artisans, alors je pouvais m’asseoir pour déjeuner vers deux
heures et demie. De plus en plus, j’étais épuisé au point que je
ne pouvais pas manger suffisamment pour durer jusqu’au
lendemain. J’ai recommencé à perdre du poids.

1. Krali Marko. Roi de Macédoine du moyen-âge, la légende lui attribue des


pouvoirs (et un appétit) énormes. Note du traducteur.
203
Heureusement, le parti veillait sur moi. Par décision de la
représentation à l’étranger du CC du PCB, les dirigeants de
l’organisation de Sofia s’étaient déjà tournés vers deux des
« Parisiens » de retour : Stefan Hristov – « l’indien » et moi-
même. Mon ami, qui était impliqué dans le premier comité de
district du PCB, bénéficiait depuis un certain temps d’un
modeste soutien financier.

MEMBRE DU DEUXIEME DISTRICT DU PCB À SOFIA

Un jour, fin septembre 1931, Hristo Radevski m’invita


mystérieusement dans son appartement. Il vivait rue
Clémentina dans la famille des sœurs du militant des
jeunesses Dimitar Konstantinov – Mitreto, assassiné à la
Direction de la Police. Dans une pièce étroite et modestement
meublée, Hristo commença à me lire des extraits de 150 000
000 de Vladimir Maïakovski. La conversation est passée
inaperçue sur Geo Milev et son poème Septemvri. Je lui ai
vanté d’avoir été l’un des initiateurs de la publication de ce
poème à Paris, de l’avoir déjà récité avec quelque succès. Puis
Hristo a exprimé son opinion sur le poète Geo Milev.
— J’aime Geo. Il y a quelque chose de tourbillonnant, de
déchaîné, mais en même temps de beau chez lui. Mais
Maïakovski semble être d’une autre matière et de différentes
dimensions. Dans chaque mot qu’il dit, tu sens le membre du
parti, le parti. Quelle perspicacité : « Quand on dit Lénine, on
veut dire le parti, quand on dit le parti, on comprend
Lénine. » C’est-à-dire, mon ami : l’art est et ne peut qu’être
partisan. Je veux créer un tel art, je veux être Maïakovski,
mais je ne peux pas.
Et Hristo fut le premier à rire de sa blague, regarda
l’horloge, appela Sonia, une des sœurs, et lui demanda si les

204
camarades étaient venus ? Il n’y en avait qu’un dans sa pièce,
mais elle ne savait pas combien devaient venir. Hristo en a
profité pour me présenter :
— Vous êtes un peu comme des collègues, mais vous ne
vous connaissez pas. La camarade est de Kilkis comme Grafa,
elle s’appelle Sonya et elle récite aussi, et très bien, mais pas
aussi bien que lui !
Sonia ne se laissa pas faire :
— Tu as trouvé quelqu’un à qui me comparer. Camarade,
je ne te connais pas, mais je dois te dire que Radevski est un
bon, voire un très bon poète, mais pas aussi bon que notre
Hristo Smirnenski de Kilkis... Je te l’ai rendu ?
Nous avons ri de bon cœur. Surtout, Hristo, qui a avoué
être surpassé en bavardage :
— C’est ma faute ! Un chien qui ne peut pas aboyer fait
entrer lui-même le loup dans la bergerie.
Quelqu’un a frappé avec un code à la porte du couloir.
Avant de sauter pour ouvrir, Sonia a demandé ce qu’elle
devrait répondre si par hasard des policiers arrivaient. Hristo
lui expliqua que ses camarades seraient venus le voir pour lui
demander, lors de leur excursion à Vitosha, de leur parler du
dénominateur commun entre la poésie de Botev et
Smirnenski. Sonia en profita pour remarquer qu’un jour il
faudrait vraiment qu’il se penche là-dessus. Hristo a décidé de
plaisanter et a répondu :
— Un jour... un jour je pourrai épouser Sonia, mais un
jour...
Sonia lui répondit avec esprit cette fois aussi :
— Dieu me protège. Ce jour-là, ta petite chérie
m’arrachera les yeux...
La bonne camaraderie et le ton joyeux dans la pièce de
mon ami étaient une excellente introduction à mon entrée

205
dans les rangs du parti illégal. Et pas en tant que soldat
ordinaire, mais en tant que membre du deuxième comité de
district de l’organisation régionale de Sofia. Parce que cette
réunion était de facto une réunion du comité régional.
Le secrétaire du comité Stoyan Zmiyarov a prononcé
quelques mots d’introduction. Le Comité central m’a envoyé
vers eux. Donc, il n’y a pas à me questionner. À partir
d’aujourd’hui, je suis devenu membre du deuxième comité de
district de l’organisation régionale du PCB. La composition du
comité était un secret absolu. En cas d’échec, nous n’aurions
pas dû nous connaître. Et me perçant de son regard acéré, il
haussa la voix et souligna :
— Nous devons être prêts pour tous les sacrifices :
passages à tabac, arrestations, prisons... tout... Et maintenant,
si le camarade veut nous dire quelque chose, il a la parole.
J’étais plus excité que surpris. Je m’attendais à être attiré
par le parti. Grafa et Stefan m’ont suggéré que cet acte serait
accompli le moment venu.
Ce jour est arrivé ! J’ai frissonné de la tête aux pieds. Je
pouvais à peine prononcer :
— Je remercie le parti pour sa confiance. J’essayerai de la
mériter.
Le secrétaire et Hristo étaient manifestement ravis de
mon laconisme. Seul David Asa a dit :
— Le camarade doit être un orateur. Il pourrait en dire
plus.
Ensuite, j’ai appris les frontières du deuxième district :
principalement le centre et Poduyane — à Sofia et dans la
province — Elin Pelin, Samokov, Dolna Banya, Kostenets. On
m’a confié la direction des sections du parti de la Maison du
commerce, de la poste centrale, de l’usine Berov, de la
coopérative de meubles Tonet, etc. J’établirais des liens avec

206
eux par l’intermédiaire d’Asa. Enfin, j’ai annoncé mon nom
fictif — Mircho.
Radevski et moi sommes allés au club. Je me sentais
comme un nouveau converti dans un ordre monastique
secret. Désormais, me semblait-il, je serais différent, je
regarderais la vie différemment, les autres, et eux, à leur tour,
ressentiront probablement le changement et me traiteront
différemment. Ma nouvelle qualité — membre du comité de
district du parti illégal de Dimitar Blagoev — a révélé le
monde autour de moi d’une nouvelle manière. Hristo et moi
avons marché le long de rues super connues, devant des
maisons et des gens que nous avons rencontrés des centaines
de fois, et il semblait qu’il ne s’agissait pas des mêmes rues,
maisons et personnes.
En cours de route, le jeune poète m’a surpris avec une
opinion. Il est né pour écrire. Son désir le plus profond était
de s’isoler dans un grenier, de s’entourer de ses livres préférés
et d’écrire, d’écrire, de créer selon sa force en faveur de la
libération du prolétariat. Il parcourait les gradins, distribuant
de la littérature illégale. Il n’a pas refusé même de rejoindre le
comité de district. Il avait donc témoigné de courage et il était
prêt à des sacrifices. Mais il ne comprenait pas pourquoi on
lui confiait des tâches d’organisation. Premièrement, il ne
savait pas comment, il était un piètre organisateur, même
dans sa vie privée, il était assez dispersé, et deuxièmement,
cela lui prenait du temps, qu’il pouvait utiliser de manière
créative au profit non pas d’une section, mais de l’ensemble
de la classe ouvrière. Il voulait être un bon combattant avec la
plume, pas un mauvais organisateur de section. Nous avons
soi-disant cherché à entrer la culture des travailleurs dans le
parti et ses instances dirigeantes, et nous avons souvent

207
poussé des intellectuels à de nombreux postes à
responsabilités.
Intérieurement je l’approuvais, mais extérieurement j’ai
considéré qu’il était de mon devoir de nouvel initié d’attirer
son attention sur les considérations suprêmes, souvent
inconnues de nous, de la direction du parti. Ne trouvant rien à
dire, je me suis lancé vers une porte ouverte : le service du
parti demande des sacrifices, il faut être prêt à les faire à tout
moment et indépendamment des intérêts personnels. Dans
son ton polémique inhérent, Hristo a crié :
— Le parti veut des sacrifices et il a raison. Mais nous, les
victimes, n’avons-nous pas le droit de vouloir que le parti
répartisse son personnel avec plus de sagesse et de
parcimonie ? Et sans cela, en termes de personnel, nous ne
sommes pas à la hauteur !
Nous avons rencontré David Asa au club, mais nous ne
nous sommes pas dit bonjour. Voilà, je suis devenu un
conspirateur !
Il y avait deux distributeurs à la poste centrale — Asen et
Ivan. Aussi grand qu’était Asen, avec un regard ouvert dans
ses yeux bleu-vert et un baryton doux, aussi bas était son
compagnon, éprouvé et caché — silencieux et faible dans ses
yeux et sa voix. Ce qu’ils avaient en commun, c’était leurs
uniformes usés et leur volonté de servir la cause. Ils furent
rejoints par un troisième camarade, un petit commis, grand,
maigre et pâle comme un linge. J’ai travaillé avec cette
section de trois personnes pendant plusieurs mois. Lors de
réunions et rencontres secrètes, je leur ai transmis les
instructions du comité de district sur la manière de renforcer
le travail parmi les facteurs. Je leur recommandai toutes
sortes de propagandes et d’agitations, sans être jamais entré
dans les bureaux de poste en activité et sans connaître d’autre

208
facteur vivant qu’eux. Il est facile aujourd’hui d’imaginer à
quel point mes grands mots leur semblaient détachés de la
réalité. Cependant, les résultats ne se sont pas fait attendre.
Les camarades ont accepté de répandre des tracts illégaux
alors que tous les distributeurs étaient occupés à distribuer les
lettres, d’écrire une brochure anti-guerre à une fausse
adresse, de la récupérer et de la glisser à leurs collègues pour
qu’ils la lisent, d’écrire des slogans sur les murs des couloirs
et des toilettes, de distribuer le Journal ouvrier et autres.
En plus, Asen et Ivan ont rempli une tâche principale : ils
ont convaincu trois jeunes employées du service téléphonique
de rejoindre le parti. À l’exception d’une — parfaitement
mince, comme un squelette drapé d’un imperméable — qui
paraissait plus âgée, les deux autres camarades ne dépassaient
pas l’âge initial du Komsomol1. Il était logique pour eux de
former une section du Komsomol. Mais devant notre comité
de district et moi-même personnellement nous avions pour
tâche « d’augmenter le nombre » du parti dans le centre-ville,
alors dans mes rapports sur l’état du nombre des sections, je
gardai sous silence l’âge des téléphonistes.
Olga, Tséna et Zdravka, comme elles s’appelaient devant
moi, ont rapidement rejoint le combat après une certaine
hésitation. Le point culminant de leur maturation politique a
été leur participation aux tribunes de rue et à la délégation
d’Olga — aux joues roses et aux lunettes dorées sur un visage
d’enfant — à une conférence régionale illégale sur Vitosha.
À la maison du Commerce, David Asa m’a mis en contact
avec le tailleur Petar Grantcharov, propriétaire d’un petit
atelier de couture au rez-de-chaussée. La maison était bondée
de cabinets d’avocats avec des centaines d’avocats, de

1. Komsomol. Organisation de la jeunesse communiste. Note du traducteur.


209
greffiers et de dactylographes. La section du parti de
Grantcharov avait réussi à atteindre certains qui avaient
accepté de recevoir de la littérature illégale, d’acheter des
timbres pour aider les prisonniers politiques et d’autres à
céder leurs bureaux pour des réunions et rencontres illégales.
Mais aucun avocat n’a accepté de devenir membre de la
section. Sans analyse politique sérieuse, Grantcharov, son
collègue Temelkov et moi nous nous sommes mis à les
qualifier « d’intelligentsia petite-bourgeoise » et à les déclarer
indignes d’être dans les rangs du prolétariat conscient de
classe. L’histoire de l’organisation de Sofia montre à quel
point nous avons été injustes à leur égard : nombre de ces
avocats, lâches opportunistes selon nous, ont servi
directement le Comité central ou ses organes.
Seuls les artistes prolétaires, qui étaient toujours avec
nous et parmi nous, nous considéraient alors comme de
véritables révolutionnaires. Hristo Radevski, Georgi
Karaslavov, Nikola Lankov, Mladen Isaev, Krastyo Belev,
Anguel Todorov, Ivan Martinov, Alexander Zhendov et
d’autres sous nos yeux ont été endurcis dans un combat au
corps à corps avec la police.
Un dimanche matin, le Comité régional du PCB avait
convoqué les travailleurs de Sofia pour protester contre le
chômage. Le lieu de la manifestation — Place Sveta Nedelya.
Chômeurs, chômeurs à temps partiel — comme moi, et avec
un travail à temps plein – travailleuses, travailleurs et
intelligentsia ouvrière, nous avons commencé à nous
rassembler en groupes et à marcher autour de l’endroit de
l’action. Nous nous attendions à une plus grande majorité de
chômeurs, et c’est pour cela que l’action a été retardée. Selon
un mot de passe secret, nous devions tous nous rendre à
l’arrêt de bus de Kniajevo. Là, élevé dans les bras de deux

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camarades forts, l’orateur Todor Stoyanov — Toshkata, faible,
petit, mais vif comme du mercure et d’une voix bien
supérieure à la taille de sa silhouette, a condamné la politique
sans âme du gouvernement réactionnaire. Dès qu’il a
prononcé quelques slogans, un groupe de civils et de policiers
en uniforme a attaqué l’o