Commentaire
Michel Dollé
Rapporteur général du Conseil de lemploi, des revenus
et de la cohésion sociale
Mes commentaires porteront sur le rapport de Tony Atkinson, Michel Glaude
et Lucile Olier. Leur travail permet, tout dabord, de mesurer les progrès
importants que lappareil statistique tant français queuropéen a réalisés,
ces cinq à sept dernières années, dans lobservation et dans lanalyse des
revenus et de lemploi. Une telle synthèse naurait pu exister au début de la
décennie précédente.
Le rapport traduit aussi la difficulté daborder, du point de vue des éco-
nomistes, la question des inégalités, et de proposer des éléments au débat
public, tant sont indissociables les choix éthiques et les instruments dana-
lyse ou, a fortiori, daction.
Notre capacité à éclairer des choix politiques dans le domaine des iné-
galités est-elle suffisante ? Dans une phase dintégration européenne, que
beaucoup ne veulent pas réduire simplement à la création dun marché unifié
et dune monnaie unique, la question est dautant plus importante : la Répu-
blique française repose, en effet, sur un triptyque dont lun des piliers est
légalité, même si la référence à légalité ne sy réduit pas au domaine éco-
nomique et social et concernait initialement plutôt, je crois, le traitement
identique des personnes au travers de règles formelles(1). Or les inégalités
(1) Ce qui peut induire une tension pour la lutte contre des inégalités provenant de capacités
naturelles ou de handicaps ; cest la question posée par la légitimité des « discriminations
positives » et les modalités qui peuvent être, ou non, acceptables en la matière.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 205
face à lemploi ou les inégalités de revenu ne semblent guère être moindres
en France que chez nombre de ses voisins de niveau de développement
comparable : le taux de sous-emploi, involontaire pour lessentiel, est élevé
et les inégalités de revenu, mesurées au travers des enquêtes communau-
taires harmonisées, placent la France dans une situation médiocre parmi les
pays européens de niveau de revenu comparable.
Aborder, au Conseil danalyse économique, le thème des inégalités est
donc un défi important pour cette institution, dautant plus que ce rapport
se situe après des contributions majeures aux débats quont pu constituer
des productions antérieures du CAE. Je pense notamment au rapport sur le
plein emploi rédigé par Jean Pisani-Ferry et à celui sur larchitecture des
prélèvements sociaux de François Bourguignon et Dominique Bureau.
Sur quelques questions de méthode
Dans lun et lautre des rapports du CAE cités ci-dessus, un effort im-
portant de clarification conceptuelle avait été tenté pour permettre de mieux
poser les termes du débat public et déclairer les propositions. Je regrette
quelque peu que cet effort ne soit pas aussi développé dans le présent rap-
port. Il y a sans doute de grandes difficultés à passer de considérations
éthiques à des conclusions directement opérationnelles, mais il me semble
que lon pourrait ouvrir davantage la discussion et proposer des paris aux
politiques publiques pour quelles soient davantage inspirées par les consi-
dérations « claires » énoncées au chapitre 1. Dans la première partie des
années quatre-vingt-dix, divers travaux avaient essayé de préciser le débat
autour du thème des inégalités ; je pense par exemple aux travaux réalisés
sous légide du Commissariat général du Plan, notamment louvrage
« Justice sociale et inégalités » coordonné par Affichard et de Foucauld
ainsi quau rapport de la Commission du Plan sur « La France de lan 2000 »
dit « rapport Minc » qui avait suscité un débat, même si le hourvari quil a
provoqué (en raison dune opposition entre deux termes « égalité et équité(2) »
insuffisamment définis et discutés) a, par la suite, stérilisé quelque peu la
réflexion. Notons cependant leffort réalisé par la DARES pour alimenter
ce débat avec les trois volumes « Définir, mesurer, réduire les inégalités »,
qui rassemblent de nombreuses contributions utiles produites par divers
milieux de recherche.
Inégalités « économiques » et inégalités sociales
Le rapport se concentre sur les inégalités de revenus, il évoque éga-
lement les inégalités de patrimoine ; il traite aussi dune certaine manière
des disparités de situation demploi, comme facteur explicatif des inéga-
lités de revenus dactivité. Il assimile explicitement inégalités économiques
(2) Le présent rapport emploie lui aussi les termes dinégalités « injustes » et déquité, sans
progresser nettement dans leur définition.
206 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
et inégalités de revenus, renvoyant dautres domaines à linégalité sociale.
Cette distinction me semble inadéquate car elle laisse supposer que dautres
inégalités dans laccès aux droits fondamentaux ne font pas partie du champ
de léconomie ou seraient sans influence sur les inégalités de revenu : iné-
galités dans laccès à lemploi, dans le domaine de la santé et de la morta-
lité, dans le domaine du logement, dans laccès aux services publics ou plus
généralement aux biens collectifs comme la sécurité, dans laccès au droit(3).
Cette restriction à ce quAtkinson, Glaude et Olier appellent les « inéga-
lités économiques » peut avoir plusieurs significations, la première étant
lhypothèse quune société suffisamment égalitaire sur le plan des revenus
le serait de ce fait aussi dans les autres domaines, la seconde pouvant être,
au contraire, que ces différentes dimensions sont suffisamment disjointes
pour justifier quun rapport, qui ne peut être encyclopédique, se limite au
seul aspect des inégalités monétaires.
Il eut peut-être été utile que ces choix soient davantage discutés. Il me
semble, en effet, que ces « inégalités sociales » sont, en dynamique
intergénérationnelle notamment, parmi les causes les plus fortes des inéga-
lités de revenu : même en se limitant à lobjectif de réduire les inégalités de
revenu, une politique publique doit sattaquer à lanalyse et à la réduction
des facteurs « sociaux » des inégalités, à défaut de quoi elle serait inopé-
rante ou ne corrigerait que les symptômes sans sattaquer aux causes
les plus importantes. Les auteurs en sont, au demeurant, conscients lors-
quils évoquent la formation initiale et la formation permanente pour pro-
mouvoir légalité des chances.
Pour ma part, la première des inégalités « économiques » réside dans la
non-réalisation du droit à lemploi inscrit dans la Déclaration des droits de
lHomme, objectif qui sest beaucoup éloigné depuis la fin des « Trente
glorieuses » mais qui réapparaît à lhorizon des possibles comme lévoque
le rapport de Jean Pisani-Ferry. Lune des questions essentielles me semble
alors de savoir quelles relations entretiennent les objectifs de réduction des
inégalités devant lemploi et de réduction des inégalités de revenu. Cette
question apparaît fréquemment dans les débats actuels : par exemple, faut-
il relever significativement le niveau des minima sociaux, ce qui réduirait
les inégalités de revenu et la pauvreté, ou faut-il aider de diverses manières
laccès à lemploi de ceux qui en sont exclus ? Mais y a-t-il incompatibilité
entre ces deux orientations ou au contraire peuvent-elles se renforcer ?
Jaurais souhaité que les termes du débat entre politiques de réduction du
sous-emploi et politiques de réduction des inégalités de revenus soient
davantage explicités.
(3) Le rapport naborde ni les inégalités spatiales, ni les phénomènes de discrimination.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 207
Corriger les inégalités résultant des « capacités naturelles
ou des handicaps »
Dans sa première partie, le rapport souligne qu « il est indispensable de
clarifier un certain nombre de problèmes conceptuels posés par toute me-
sure de linégalité économique ». Il ne sagit pas simplement de questions
« techniques », mais dexpliciter les choix éthiques sous-jacents. Par exemple,
faisant référence au complément de Marc Fleurbaey, il souligne : « Il est
clair que nous devons tenir compte des différences entre individus [sous-
entendu pour en corriger les effets] quand celles-ci relèvent de capacités
naturelles ou de handicaps, cest-à-dire de facteurs incontrôlables. Il est
tout aussi clair que nous ne devons pas chercher à compenser des disparités
deffort, elles-mêmes issues de différences de goûts ou de préférences ».
Si ceci est tenu pour acquis par les auteurs, quelles conséquences doivent
en être tirées à la fois dans lanalyse de létat des inégalités et dans la recherche
de leur origine ?
Dune certaine manière, lobservation statistique porte principalement
sur les « réalisations ». En rester à ce stade ne permet pas de mesurer létat
des inégalités quil conviendrait de corriger dans loptique retenue par les
lecteurs ou de hiérarchiser linfluence des différents handicaps et au-delà
dinspirer une hiérarchie des politiques à mener. Ceci me semble avoir deux
conséquences pour le travail demandé au statisticien.
La première concerne les choix à retenir dans la présentation des inéga-
lités de revenu selon différentes dimensions : faut-il mettre en avant des
inégalités selon une dimension que lon ne considèrerait pas comme résultant
dun handicap mais plutôt dun choix ?
Peut-on considérer lâge comme un handicap et souligner les inégalités
de revenu selon ce critère alors quil est lun des facteurs les plus communs
à lensemble des individus : chacun de nous aura été jeune, chacun de nous
a une espérance dêtre une personne âgée.
Les disparités de revenus entre jeunes et personnes plus âgées peuvent
venir dun effet de cycle de vie qui, en soi, na pas à donner lieu à des
politiques correctrices (ce nest pas au titre de la lutte contre les inégalités
que lon peut justifier, si lon suit les auteurs du rapport, une allocation
attribuée à tout jeune) ; elles peuvent aussi venir de chocs exogènes ayant
affecté particulièrement une génération ou toutes les générations à compter
dune date donnée. Ces chocs peuvent être, ou non, considérés comme des
« ressources naturelles ou des handicaps » dont il faudrait tenir compte.
Ceci devrait être bien mis en évidence, car les questions posées interfèrent
notamment avec les débats sur la réforme des régimes de retraite :
la rupture durable du taux de croissance à la fin des « Trente glorieuses »
induit que le profil de croissance, au cours du cycle de vie, des revenus des
générations entrées sur le marché du travail depuis les années soixante-dix
est plus faible que celui des générations antérieures. Ceci doit-il être cor-
208 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
rigé durant la phase de transition entre ces deux régimes de croissance par
une modération de lévolution des retraites des générations ayant bénéficié
de la croissance rapide(4) ?
la diminution de la taille des générations récentes par rapport à celles du
« baby-boom » est également une caractéristique quelles subissent. Est-ce
un « handicap » ou au contraire une « capacité naturelle » ; handicap certai-
nement par le poids que fera peser sur leur revenu dactivité la proportion
croissante dinactifs(5), capacité ou handicap du point de vue de la probabi-
lité davoir un emploi, selon que lon considère que le chômage risque de
moins frapper des générations moins nombreuses (dans une optique malthu-
sienne) ou que lon craigne quune économie au dynamisme démographique
affaibli risque de générer plus de difficultés encore quant à lemploi ;
enfin, les générations qui sont entrées sur le marché du travail au
début des années quatre-vingt-dix ont connu des difficultés dinsertion pro-
fessionnelle et, fréquemment, un déclassement accentués. Ce handicap qui
provient dun choc conjoncturel particulièrement fort, naffecte pas les géné-
rations entrées sur le marché du travail dans la phase de reprise de la fin des
années quatre-vingt, ni celles ayant bénéficié de lembellie de lemploi
depuis 1997. Il risque de provoquer des inégalités entre générations durables
(et injustes) sur lensemble de la vie active, sil nest pas corrigé par un
effort particulier de reclassement, au travers de la formation permanente
notamment.
Revenant sur laffirmation selon laquelle nous deviendrons tous vieux
ce qui conduirait à ne pas considérer lâge comme un handicap une
inégalité majeure résulte cependant de la différence des espérances de vie
selon les catégories socioprofessionnelles qui, elles, résultent partiellement
deffets dhéritage familial (et donc de capacités naturelles ou de handi-
caps). Peut-être aurait-il été utile de développer dans le constat statistique
la question de lespérance de vie dans ses effets « économiques » et den
tirer des propositions de modulation des taux de cotisation retraites et des
taux de remplacement des pensions.
Les mesures de politiques économiques et sociales visant à limiter les
inégalités devraient pouvoir sappuyer sur la connaissance des handicaps
« catégoriels » comme le propose le complément de Marc Fleurbaey. Ceci
nécessite, sans doute, que des efforts importants soient menés pour mesurer
limpact des handicaps sur les inégalités de réalisations. Un tel effort nest
pas hors de portée des techniques danalyse mobilisant linformation indi-
viduelle. Le rapport aurait pu être loccasion dinterpeller lappareil statis-
tique et les chercheurs sur les travaux à mener pour progresser en la ma-
tière. Cette tâche reste à accomplir.
(4) En un sens lamélioration des retraites des générations ayant travaillé avant guerre, par
divers canaux, dont la forte revalorisation du minimum vieillesse ou lindexation des retraites
sur le pouvoir dachat des salaires avait pendant un temps traduit la compensation inverse,
les actifs des « Trente glorieuses », ayant bénéficié dun « effet de capacités naturelles ».
(5) En ce sens, lallongement de lâge de la retraite pour les générations présentes partici-
perait de la correction dune inégalité « injuste » entre générations.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 209
Ainsi, lun des premiers handicaps conduisant aux inégalités dans laccès à
lemploi et dans les inégalités de « revenu de marché » est le niveau de
formation initiale ou acquise durant lensemble de la vie. Certes ces inéga-
lités résultent pour partie des efforts individuels, mais pour une large part
aussi des « héritages », de lorigine familiale, de lenvironnement social
connu dans la période de formation initiale. La deuxième partie du rapport
aurait pu évoquer les questions dhérédité sociale (par exemple au travers
de la différenciation des réussites scolaires et de linsertion professionnelle
en fonction du capital culturel et social et les facteurs qui peuvent contri-
buer à rétablir légalité des chances(6)).
De même, peu de place est réservée dans lanalyse aux inégalités entre
hommes et femmes ou selon lorigine nationale ou géographique.
À se contenter dune description même fine des inégalités de réali-
sation, on risque de conforter lidée, dans le public et chez les politiques,
que toute inégalité de réalisations doit être corrigée et de ne pas hiérar-
chiser les efforts à mener.
Quelques remarques sur le diagnostic
Dans la description des inégalités de revenu primaire et des facteurs
explicatifs de leur évolution (début des deuxième et cinquième chapitres) une
place faible est faite aux revenus des fonctions publiques (ou plus généra-
lement des revenus dans les secteurs sous statut public) et aux revenus des
indépendants. Ou plutôt, une question nest guère abordée, celle de lim-
pact éventuel de la formation des revenus primaires dans ces deux sous-
ensembles sur le revenu des salariés privés (qui ne représentent que les
deux tiers de lemploi). Cette question nest pas sans importance compte
tenu de la taille particulière du secteur public en France et de celle des
secteurs aux prix largement administrés : professions libérales (santé par
exemple), professions à numerus clausus, ou agriculture.
Le rapport met bien en évidence que les inégalités de revenu salarial ne
dépendent pas seulement du taux de rémunération (salaire horaire ou sa-
laire à temps plein) mais aussi du temps de travail. Il souligne de ce fait
limpact du développement du travail à temps partiel (par exemple en mon-
trant louverture léventail des salaires mensuels perçus). Par contre, il ne
met pas assez en évidence limpact du développement de lalternance dem-
ploi et de chômage (cas des CDD, de lintérim, etc.) qui font que lemploi
nest pas saturé sur lannée. On sous-estime alors louverture des salaires
annuels(7).
(6) Ceci conduit à poser autrement la question du soutien aux bas revenus et de ses effets
éventuellement incitateurs à lemploi. Ainsi une mesure comme le WFTC (Working Family
Tax Credit) est présentée au Royaume-Uni comme un élément essentiel pour le devenir des
enfants : un meilleur niveau de revenu et une image de parents « en emploi » étant des
facteurs importants du succès scolaire puis dinsertion future.
(7) Il aurait peut-être fallu, pour ce faire, développer une analyse des calendriers dactivité re-
pérés dans les enquêtes Emploi ou dans le Panel européen, ou utiliser les statistiques des DADS.
210 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Quelle intensité de la politique redistributive ?
Le rapport au CAE de François Bourguignon « Fiscalité et redistribution »
avait évoqué deux caractéristiques du système français au regard de voisins
européens : une masse plus importante de prélèvements et de transferts con-
duisant à un effet redistributif global comparable ou plus faible. Ceci pose
la question du « ciblage » des politiques visant à réduire les inégalités. Une
illustration en est donnée dans la conjoncture actuelle avec la prime pour lem-
ploi dont le rapport montre bien leffet redistributif : il existe effectivement,
mais les modalités retenues en font un instrument assez dilué, comme lont
montré les rapports de François Bourguignon et Dominique Bureau et de
Jean Pisani-Ferry, si on le compare avec les propositions alternatives quils
avaient évoquées dans la logique dun impôt négatif comme avec lalloca-
tion compensatrice de revenu suggérée par Roger Godino au début de 1999
ou avec la proposition plus récente du CERC (2001). Le rapport en donne
dailleurs la démonstration lorsquil souligne que le SMIC a perdu de son
efficacité dans la lutte contre les inégalités depuis les « Trente glorieuses »,
dès lors que les bas revenus salariaux tiennent beaucoup à linsuffisance du
temps de travail trouvé (à quoi sajoute la disparité des configurations de
ménage dont lun des membres est payé au SMIC) : si le SMIC a perdu de
son efficacité redistributive, alors un instrument proportionnel au SMIC
horaire (ce quétait la ristourne de CSG-CRDS et ce quest demeurée pour
lessentiel la prime pour lemploi) souffre des même faiblesses.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 211
Références bibliographiques
Affichard J. et J-B. de Foucauld (2000) : Justice sociale et inégalités, Com-
missariat Général du Plan.
Bourguignon F. (1998): « Fiscalité et redistribution. La France dans une
perspective internationale » in Fiscalité et redistribution, Rapport du
CAE, n° 11, La Documentation Française.
Bourguignon F. et D. Bureau (1999) : Larchitecture des prélèvements en
France : état des lieux et voies de réforme » in Larchitecture des
prélèvements en France, Rapport du CAE, n° 17.
CERC (2001) : Accès à lemploi et protection sociale, La Documentation
Française.
Minc A. (2000) : La France de lan 2000, Commissariat Général du Plan.
Pisani-Ferry J. (2000) : « Les chemins du plein emploi » in Plein emploi,
Rapport du CAE, n° 30, La Documentation Française.
212 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Commentaire
Mireille Elbaum
Directrice de la DREES au ministère de lEmploi et de la Solidarité
Les deux rapports présentés apportent un ensemble dinformations et
danalyses très riches, tant par leur ampleur que par leur densité, avec des
interprétations ou orientations que lon ne peut pour lessentiel que partager.
La difficulté à discuter ce vaste ensemble mamènera à me centrer sur
quelques points qui, soit me paraissent laissés un peu « de côté » par les
rapports, soit au contraire me paraissent les plus essentiels pour laction
des pouvoirs publics.
Dans la première rubrique figure le choix fait par les rapports de se
focaliser sur les inégalités économiques, sans les lier et aborder plus globa-
lement la question des inégalités sociales.
Compréhensible compte tenu de lampleur des éléments de constat mo-
bilisés, ce choix nen est pas moins sans poser question. On sait par exem-
ple quà revenu identique, laccès à certaines ressources, privées ou collec-
tives, diffère sensiblement selon lorigine ou le statut social : cest par exem-
ple le cas pour les biens culturels ou pour lutilisation des possibilités offer-
tes par le système scolaire.
De même, quand au plan de la théorie économique, on cherche à faire la
part des inégalités dont les individus sont responsables et de celles quil
faut chercher à compenser, on ne peut ignorer que les valeurs associées au
travail (simple revenu ou valorisation personnelle) et lhorizon temporel
dans lequel se placent les personnes sont largement liés à leur groupe social
dorigine, et ne peuvent être très simplement classées dans le registre de
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 213
« leffort » ou des « préférences individuelles » (Marc Fleurbaey en donne
un exemple avec la consommation de tabac).
Cette question du lien entre inégalités économiques et inégalités sociales,
traitées dans une approche globale, devient dautant plus importante que lon
se place dans une perspective inter-temporelle, et encore plus intergénérationnelle.
Le rapport Atkinson, Glaude et Olier met laccent, et cest à mon avis
essentiel, sur la réduction de la mobilité salariale intervenue depuis 1974,
et sur le caractère plus « figé » quont pris les positions dans la hiérarchie
des salaires. Il mentionne également limpact persistant des premières an-
nées sur lensemble de la carrière salariale, ces constats méritant sans doute
dêtre mis en regard de lanalyse des mobilités professionnelles au cours de
la vie active.
Hormis lévaluation par Thomas Piketty de limpact de limpôt sur le
revenu sur les inégalités de patrimoine, les rapports laissent toutefois volon-
tairement de côté la question de la transmission des inégalités entre géné-
rations et notamment celle de la mobilité sociale.
Or, cette question est extrêmement importante du point de vue même de
lanalyse économique :
dabord parce que linégalité des chances ou des « opportunités » est,
quelle que soit la théorie de la justice à laquelle on se réfère, à lorigine
dinefficacités économiques avérées et injustifiables, alors que lon a plutôt
lhabitude de débattre de limpact économique des inégalités de résultats ;
ensuite parce que lanalyse des liens entre redistribution et croissance
fait désormais appel, comme le montre le complément dAntoine Parent, à
des modèles qui considèrent simultanément plusieurs générations et la fa-
çon dont lentourage familial et la protection sociale prennent en charge les
périodes où les individus dépendent de la société, notamment en début et
en fin de cycle de vie.
Or, même sans se référer aux théories par ailleurs débattues de la repro-
duction, on ne peut dans ce contexte ignorer :
quil existe pour le moins des relations fortes entre linégalité des
chances telle quon peut lobserver à une période donnée et linégalité des
situations à la génération précédente ;
quà côté de la transmission du capital économique, sujet important
traité par Thomas Piketty dans son rapport, le niveau éducatif et le statut
social des parents jouent un rôle majeur dans la transmission des inégalités
de diplôme, de carrière et de position, avec dailleurs lexistence de discus-
sions intenses sur limportance et lévolution de leur impact respectif.
Et cet impact est sans doute encore majoré au niveau des ménages, si
lon tient compte des phénomènes dendogamie quévoque le rapport
Atkinson, Glaude et Olier, et dont leffet se trouve amplifié par le dévelop-
pement de lactivité féminine.
214 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
De façon plus ponctuelle, un autre point qui mériterait sans doute de
trouver davantage de place dans les rapports est celui du revenu des tra-
vailleurs indépendants :
à la fois dans la perspective historique qui est celle de T. Piketty, dans
la mesure où le nombre dindépendants était élevé au début du siècle et où
leurs revenus doivent être analysés de façon complémentaire aux revenus
du patrimoine ;
avec des enjeux plus actuels, dans la mesure où les travailleurs indé-
pendants forment une fraction importante du « noyau dur » des travailleurs
pauvres (40 % daprès lINSEE) et nécessitent sans doute une approche
spécifique.
Si lon essaie dun autre côté de tirer des rapports les points qui appa-
raissent les plus essentiels pour laction des pouvoirs publics, et lévolution
du rôle de « lÉtat-providence », les orientations proposées par le rapport
Atkinson, Glaude et Olier paraissent globalement judicieuses et « porteu-
ses de sens ». Elles rejoignent pour partie les propositions publiées, à la
fois dans un ouvrage de la Drees et dans la Revue Esprit, par Gosta Esping-
Endersen sous le titre :« Quel État-providence pour le XXIe siècle ? ».
Pour moi, cinq points sont particulièrement importants, que je mention-
nerai brièvement.
Le premier porte sur le rôle déterminant du nombre « dapporteurs de
revenu dactivité » par ménage, à côté du niveau même de ces revenus,
dans la formation des inégalités et de la pauvreté.
Une des conclusions des rapports est à cet égard que les écarts de salai-
res à temps plein ne sont sans doute pas lune des variables principales pour
la lutte contre les inégalités, dans la mesure où ils semblent relativement
stables sur longue période, et où, comme le montre de façon frappante le
complément dOlivier Bontout, Christine Chambaz, Bertrand Lhommeau
et Pierre Ralle, il a été possible dans les années quatre-vingt-dix de réduire
fortement le coût du travail non qualifié, sans augmenter la dispersion des
salaires nets, qui font semble-t-il lobjet dun relatif consensus implicite
entre les acteurs sociaux.
Le développement de lactivité féminine, sur des emplois dune durée
conséquente, apparaît au contraire comme une variable de commande im-
portante, ce qui conduit à privilégier un modèle social européen fondé, au
niveau du couple, sur le « double breadwinner ». Ce modèle peut jouer un
rôle dautant plus protecteur que faible activité et ruptures familiales ont
tendance à se cumuler pour les populations les plus fragiles, comme le sou-
ligne le rapport Atkinson, Glaude et Olier.
Ceci implique de réfléchir à des incitations à lactivité qui ne se foca-
lisent pas forcément, comme cela a été le cas dans les débats récents, sur les
personnes, notamment isolées, bénéficiaires de prestations ou de minima
sociaux. Cela suppose une réflexion sur larticulation et la cohé-
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 215
rence densemble de notre politique familiale. Au-delà de lavenir dallo-
cations comme lallocation parentale déducation (APE), il importe sans
doute de se demander si les nouvelles missions de lÉtat-providence nen-
globent pas de façon centrale la conciliation entre vie familiale et vie pro-
fessionnelle et le développement de loffre de services, notamment collec-
tifs, qui est nécessaire pour y contribuer.
Un deuxième point, dailleurs souligné par le rapport Atkinson, Glaude
et Olier porte sur la priorité à donner à la « qualité des emplois » et à la
nécessité dassurer aux salariés des opportunités dévolution au cours de leur
vie professionnelle, ne les enfermant pas dans leurs « positions de départ ».
Les rapports montrent à cet égard clairement limpact du travail à temps
partiel contraint ou intermittent sur la formation des inégalités de revenu, et
sur lextension prise par le phénomène des « travailleurs pauvres ».
Une telle orientation implique pour les pouvoirs publics de ne pas sen
tenir à des actions de « redistribution statique » des revenus via les trans-
ferts sociaux, et encore moins à des incitations financières qui favorise-
raient loccupation permanente demplois à temps partiel et faiblement ré-
munérés.
Lélargissement, proposé par Gosta Esping Andersen, du rôle de lÉtat-
providence à la prévention du fait que les individus restent durablement
cantonnés à de « mauvais » emplois peut à cet égard ouvrir de nouvelles
voies pour laction publique : incitations à des négociations au niveau des
branches et des entreprises sur la qualité des emplois et les perspectives de
carrière, droit à une « deuxième » chance, accompagnement personnalisé
au cours de la vie professionnelle, étendu des chômeurs aux salariés peu
qualifiés, « droit de tirage » en termes de formation continue.
Un troisième point concerne plus directement légalité des chances, même
sil ne peut être question den traiter ici les différents aspects.
Il est sans doute indispensable que le Conseil danalyse économique
sintéresse dans lavenir spécifiquement à lécole, dans un contexte où la
démocratisation de lenseignement a fait miroiter lillusion de « légalité
des chances », alors que la sélection par les filières et les modes dacquisi-
tion scolaires ont au contraire contribué à la perpétuation des inégalités.
Lécole est à cet égard un objet dautant plus important que la rémanence
des inégalités dans un contexte de massification a, comme la souligné à
plusieurs reprises un sociologue comme François Dubet, accru les tensions
sociales en son sein, ainsi que les sentiments de frustrations ou dinjustice.
Plus ponctuellement ici, je voudrais insister sur lintérêt, dans une pers-
pective dégalité des chances, de faire porter lanalyse sur les enfants, à
travers plusieurs prismes : pauvreté des enfants, conditions de garde et ac-
tivités sportives, culturelles ou technologiques auxquelles ils ont accès.
Cela implique aussi sans doute de réfléchir aux droits individuels des
enfants dans notre société, et en termes de prestations, aux avantages et
216 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
inconvénients dune éventuelle individualisation de ceux-ci sur le modèle
des pays scandinaves.
Les derniers points sur lesquels je voulais insister ont trait à notre sys-
tème de prélèvements prestations.
Les rapports montrent à cet égard que celui-ci a eu tendance, pris globa-
lement, à devenir plus redistributif au cours de la dernière décennie, mais
essentiellement par le biais du développement des prestations sous condi-
tions de ressources, alors même que le poids de limpôt sur le revenu ré-
gressait.
Ceci mamène à deux remarques.
La place prise par les prestations sous conditions de ressources ne peut
dans lavenir sétendre sans limite, si lon veut que perdure ladhésion de
lensemble de la population au système de protection sociale et de redistri-
bution. La question de linclusion des couches moyennes de la population
dans la redistribution est sans doute devenue aujourdhui une question clé,
qui explique par exemple que les pays où les transferts sont les mieux ac-
ceptés tout en étant élevés, sont ceux où la protection sociale est la plus
universelle et la moins ciblée.
Si lon pense en tout cas quune des cibles prioritaires de la redistribu-
tion doit être, non seulement les ménage les plus pauvres, mais les « petits
salariés » des deuxième et troisième déciles de revenu, notre système fiscal
a, on la vu avec les débats mettant en regard allègements de CSG et prime
fiscale pour lemploi, des difficultés techniques importantes à mettre en
uvre ce type de redistribution, autrement que par des mécanismes spécifi-
ques, relativement lourds, forcément complexes, et sans doute à terme as-
sez instables. La réflexion mise en avant il y a quelques années sur lensem-
ble CSG + IR, sa cohérence, et la part souhaitable dindividualisation et de
familialisation en son sein mériterait à cet égard sans doute dêtre reprise.
Enfin, en conclusion, je souhaiterais revenir sur la question de ladhé-
sion de lopinion et des agents économiques à nos systèmes de redistribu-
tion et de transferts, qui me semble être essentielle pour lavenir.
Or les compléments dAntoine Parent et Marc Fleurbaey montrent res-
pectivement que cette adhésion est dautant plus assurée quil y a un « con-
trat entre générations » autour de la permanence du système (lauteur parle
dengagement mutuel irréversible) et que la réduction des inégalités sac-
compagne dune diminution des incertitudes pour les agents.
Cela implique pour les pouvoirs publics, dune part bien sûr dinscrire
la protection sociale dans un cadre macroéconomique stable, mais aussi de
garantir sa « crédibilité », ainsi que la pérennité de ses mécanismes institu-
tionnels et de ses ressources financières.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 217
Commentaire
Jacques Freyssinet
Directeur de lIRES
Lensemble constitué par les deux rapports et les compléments fournit
une synthèse précise de létat des connaissances et des débats sur la dimen-
sion monétaire des inégalités ainsi que des analyses originales sur plusieurs
aspects majeurs du dossier. Il permet détablir des liens avec certains rap-
ports antérieurs du Conseil danalyse économique et des rapports récents
émanant dautres institutions, en particulier du Conseil de lemploi des re-
venus et de la cohésion sociale (Accès à lemploi et protection sociale) et
lObservatoire national de la pauvreté et de lexclusion sociale (Rapport
2000).
Nous nous limiterons à deux groupes de réflexions portant, en premier
lieu, sur la problématique des rapports et, en second lieu, sur les champs
dapprofondissement de lanalyse quils conduisent à privilégier.
La problématique
Le rapport de Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier réfute, à
juste titre, la thèse selon laquelle il existerait une structure et une dynami-
que des inégalités qui seraient en même temps la condition et la consé-
quence nécessaires de lefficacité économique dans les formes actuelles de
la croissance (globalisation, NTIC, etc.). Il montre quil existe différents
modèles possibles de répartition des richesses compatibles avec une crois-
sance économique soutenue et que ces modèles sont le produit de choix
économiques et sociétaux.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 219
Ce faisant, il nintroduit pas une disjonction entre une sphère de la pro-
duction, qui serait commandée par les seuls critères defficacité, et une
sphère de la répartition où interviendraient, dans un second temps, des cri-
tères déquité ou de justice sociale. Il montre que lenjeu central est celui
des conditions de cohérence entre les choix adoptés dans les deux domai-
nes, compte tenu de systèmes de contraintes évolutifs. Plusieurs scénarios
sont possibles selon la nature de la fonction de préférence collective et
après élimination des scénarios incohérents.
Sous cet aspect, on ne peut quexprimer un complet accord avec deux
des conclusions du rapport dAtkinson, Glaude et Olier :
« nous navons pas à choisir aujourdhui entre une économie plus ef-
ficace et une société plus solidaire » ;
« si elles néchappent pas aux forces qui modèlent léconomie mon-
diale, la France et lUnion européenne ont une grande capacité dautonomie ».
Un second apport est de souligner la complémentarité des interventions
sur la formation des revenus primaires et sur les processus de redistribution
des revenus.
La politique de redistribution, qui va des revenus de marché aux revenus
disponibles des ménages, conserve, comme le montrent les deux rapports,
toute son efficacité, réelle ou potentielle. Mais le rapport dAtkinson, Glaude
et Olier souligne que laction sur les inégalités doit aussi, de manière
nécessaire quoique non exclusive, porter sur la sphère de la production.
La question de linégalité dans les revenus primaires nés du travail cons-
titue, sous cet aspect, un enjeu central. Dune part, à travers différents mé-
canismes, lexclusion de lemploi est aujourdhui une source majeure des
inégalités monétaires et de la pauvreté des ménages. Dautre part, laccès à
lemploi nest plus une condition suffisante pour échapper à la pauvreté,
comme le montre laccroissement des effectifs des « travailleurs pauvres ».
Réduire les inégalités et la pauvreté ne se réduit donc pas à la réalisation du
plein emploi mais requiert une action sur ce que le rapport appelle la « qua-
lité des emplois». Dit dune autre manière, ceci implique la reconnaissance
concrète pour tous du droit à « lemploi convenable » ou au « travail dé-
cent » (pour reprendre le vocabulaire de lOrganisation internationale du
travail), cest-à-dire une action conjointe sur la qualité de lemploi et sur la
qualité de la force de travail. Le rapport souligne, à juste titre, dans la suite
du rapport dAndré Gauron, le rôle de la formation qui demeure une source
centrale de genèse et de reproduction des inégalités. Il faudrait, avec la
même force, préconiser des formes dorganisation du travail qui fassent de
tout emploi un emploi qualifiant. Or, comme le montre le rapport dAtkinson,
Glaude et Olier, il nexiste aucune évidence que les emplois précaires cons-
tituent un marche-pied vers lemploi stable ; le constat est plutôt quils
amplifient ou, au moins, reproduisent les inégalités de trajectoire.
Dès lors, il est nécessaire de clarifier le discours sur les objectifs de la
politique de lemploi selon lhorizon temporel de référence. En premier
lieu, lhéritage légué par les insuffisances de lappareil de formation ini-
220 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
tiale, par lampleur des restructurations des industries traditionnelles, par
la persistance du chômage de longue durée, rend incontestablement néces-
saires des dispositifs spécifiques qui permettent laccès à lemploi des po-
pulations victimes dexclusion et le maintien dans lemploi des populations
menacées dexclusion. Ces emplois doivent avoir un coût salarial pour lem-
ployeur et des exigences de qualification compatibles avec la situation de
départ. En revanche, on ne peut faire de la pérennisation de ces emplois un
objectif de long terme en assurant leur acceptabilité sociale par une poli-
tique de transferts publics. Il faut donc, en second lieu, se donner une cible
de long terme qui associe la lutte contre la « pauvreté laborieuse » à une
politique globale de qualification des emplois (cohérente avec la position
de notre pays dans la division internationale du travail) et qui fasse des
dispositifs dinsertion ou de réinsertion professionnelle les instruments de
trajectoires de qualification.
Si cette problématique nest pas clairement affichée, il devient ambigu
dillustrer lefficacité des politiques dexonérations sociales sur les bas sa-
laires par linversion de la tendance à la baisse des emplois non qualifiés ou
de présenter le développement des services aux personnes comme une source
durable demplois peu qualifiés. Ce serait valider des processus denfer-
mement dans des segments inférieurs du marché du travail et renvoyer aux
seules politiques de redistribution la gestion des inégalités qui en résultent.
À nos yeux, le rapport dAtkinson, Glaude et Olier fournit tous les élé-
ments pour montrer linefficacité et linéquité dune telle dynamique.
Si les préconisations du rapport dAtkinson, Glaude et Olier en matière
dinégalités de revenu salarial sont explicites et cohérentes avec son ana-
lyse des sources dinégalités, on peut sétonner quà la différence du
rapport Piketty, il ne tire aucun élément de préconisation sur la base des
évolutions mises en évidence dans deux autres domaines :
dune part, lévolution du partage entre revenus primaires du travail et
du capital ;
dautre part, la diversification de la nature des patrimoines des ména-
ges, et donc des sources de revenus correspondantes, selon leur position
sociale et le fractile de revenu auquel ils appartiennent.
Les patrimoines constitués dépargne de précaution ou daccession à la
propriété du logement et ceux issus de portefeuilles dactions ne sont pas
de même nature, en particulier quant au risque de croissance cumulative
des inégalités.
Des champs danalyse à privilégier
Il est essentiel de disposer dinformations homogènes et dindicateurs
de synthèse permettant de décrire lensemble de la distribution des revenus
et des patrimoines, notamment pour caractériser les évolutions de longue
période ou fonder des comparaisons internationales. Sur cette base, les deux
rapports nous conduisent à accorder une attention particulière aux évolu-
tions observées aux deux extrémités de la distribution.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 221
Le « décrochage du premier décile »
Les graphiques 7 et 8 du rapport dAtkinson, Glaude et Olier sont dune
importance centrale pour une réflexion sur les inégalités monétaires. Dune
part, en série chronologique, ils montrent une inversion brutale des évo-
lutions concernant le premier décile : dune amélioration relative, entre 1970
et 1990, à une détérioration forte entre 1990 et 1996, malgré leffet correctif de
la redistribution (selon le rapport, lévolution depuis 1996 nassurerait
quune stabilisation). Dautre part, en lecture transversale, les graphiques
illustrent le caractère continûment régressif des évolutions relatives, entre
1990 et 1996, en opposition avec la période précédente.
Le panorama serait peut-être encore plus négatif si lon pouvait tenir
compte des populations qui échappent à la statistique et dont une partie
sera mieux connue grâce à lenquête sur les « sans domicile fixe ».
Il faut souligner le caractère exceptionnel de cette régression qui est
inacceptable du point de vue de la justice et de la cohésion sociale et dont
on voit mal quelle justification elle trouverait du côté de lefficacité écono-
mique.
Un autre aspect mérite approfondissement. Le rapport dAtkinson,
Glaude et Olier mentionne la relative concentration de la courbe de distri-
bution des ménages au voisinage du seuil de pauvreté (défini convention-
nellement). Dès lors, il serait utile détudier cette population au voisinage
du seuil (même si la délimitation implique aussi une part darbitraire). Il
serait, par exemple, intéressant de savoir dans quelle mesure les flux den-
trée et de sortie résultent de faibles variations de revenu au voisinage du
seuil ou de changements caractérisés de statut. Tout comme il a été instruc-
tif détudier le « halo autour du chômage », on gagnerait à mieux connaître
le « halo autour de la pauvreté », en le distinguant des situations de très
grande pauvreté.
Les très hauts revenus et patrimoines
Le rapport Piketty montre lhétérogénéité des situations et la spécificité
des dynamiques dès lors que lon focalise lanalyse à lintérieur du dernier
décile et, plus encore, du dernier centile. Il souligne, en particulier, la diffé-
rence entre les hauts revenus principalement tirés du travail (même sils
incluent une part de revenu ou de plus-value du capital) et ceux essentielle-
ment liés à la gestion de portefeuilles dactions.
Les statistiques officielles publiées ne permettent pas daccéder à
ce niveau de détail mais le rapport dAtkinson, Glaude et Olier relève
« le décollage conjoncturel du revenu des 3 000 foyers fiscaux les plus
riches entre 1997 et 1999 ». Deux observations en découlent.
En premier lieu, du point de vue de la transparence, il est difficile de
comprendre la régression qualitative de la statistique publique dans ce do-
maine alors que le Conseil national de linformation statistique, depuis sa
222 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
création, a formulé des demandes récurrentes dans ce domaine. Certes les
effectifs concernés sont faibles (ce qui ninterdit en rien de préserver le
secret statistique) mais le débat sur les inégalités est indissociable dun
débat sur la justice sociale ; il ne peut se dérouler dans lopacité.
En second lieu, du point de vue de la politique publique, un discours
économique sur lattractivité des territoires face à la mobilité des compé-
tences et des capitaux, risque dalimenter une course indéfinie à lélargis-
sement des avantages fiscaux accordés dans chaque pays à ces types de
revenus. Le rapport Piketty en illustre les effets cumulatifs potentiels en
termes dinégalités. Il est décisif que soit approfondie et accélérée la coor-
dination des politiques fiscales à léchelle de lUnion européenne.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 223
Commentaire
Fiorella Kostoris Padoa Schioppa
Présidente de lISAE (Italie)
Les deux rapports sont complémentaires de plusieurs points de vue. Non
seulement parce que Atkinson, Glaude et Olier sintéressent à la courte
période, alors que Piketty embrasse le XXe siècle tout entier, mais aussi
parce que le premier rapport est particulièrement centré sur les revenus du
travail et attentif à la pauvreté surtout sur les plus bas, alors que le
second se focalise sur le décile et les centiles supérieurs et, dans ce con-
texte, sintéresse davantage aux revenus du capital. De plus, sur le plan des
politiques de lutte contre linégalité, Piketty examine surtout le rôle de lim-
pôt progressif sur le revenu, alors quAtkinson, Glaude et Olier analysent
particulièrement (mais pas seulement) le rôle des transferts publics. Les
deux rapports sont extrêmement intéressants pour plusieurs raisons, no-
tamment parce quils offrent un aperçu très complet sur linégalité écono-
mique en France, sujet que je connais relativement mal et qui nest pas
facile à appréhender à travers les statistiques comparatives internationales.
Comme on le sait, les données françaises sur linégalité des revenus sont
rarement présentes dans les études de lOCDE (dont trois, importantes,
publiées en 1997, 1998, 1999) ; ces données sont souvent incomplètes et
sont en général transmises aux institutions internationales avec encore plus
de retard que celles des autres pays européens. Bien entendu, il y a dautres
sources statistiques comparatives sur les revenus, à part lOCDE, le Luxem-
bourg Income Studies ou LIS, le Panel européen dit ECHP, (European
Community Household Panel), qui posent aussi des problèmes spécifiques,
sur lesquels je reviendrai. Dailleurs Piketty lui-même se plaint de lappau-
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 225
vrissement statistique en France, en ce qui concerne lexploitation des dé-
clarations des revenus, qui est nécessaire pour les études sur linégalité.
Les deux rapports ne sont pas seulement complémentaires. Ils ont aussi
en commun une hypothèse de base sur linégalité, plus nuancée dans
Atkinson, Glaude et Olier peut-être. Cette hypothèse est que laccroissement
de légalité économique, obtenu grâce à la réduction par nimporte
quel moyen des revenus des plus fortunés (sous la réserve que ces der-
niers ne soient pas plus fortunés parce quils consacrent plus deffort à leur
activité), est sûrement positive sur le plan normatif. Cest le cas notamment
pour les rentiers quévoque Piketty, qui ont perdu leur fortune à cause de
linflation, des faillites, des destructions de deux guerres mondiales. Cest
aussi le cas, évoqué par Atkinson, Glaude et Olier, des personnes qui ont
des revenus plus élevés parce quils ont des capacités naturelles plus fortes :
« Nous ne devons pas chercher à compenser les disparités deffort elles-
mêmes issues de différences de goût ou de préférences » disent-ils.
« Le problème est, ajoutent Atkinson, Glaude et Olier, de bien distinguer
entre ces deux sources dinégalité économique : les préférences dun côté,
les capacités naturelles ou les handicaps de lautre ».
Il me semble que cette hypothèse commune aux deux rapports viole le
principe parétien implicite dans plusieurs fonctions de bien-être social, de
celle de Bentham à celle de Rawls, le principe parétien étant, bien entendu,
que, ceteris paribus, si quelquun dans la société connaît une réduction
dutilité alors que pour les autres rien ne change, la société dans son ensem-
ble ne peut pas connaître un bien-être supérieur. Lobjection naturelle est
que ceteris ne sont pas paribus, que toutes les choses ne restent normale-
ment pas égales. Elle est en général fondée, par exemple quand on impose
une taxe aux riches pour réduire la pauvreté, mais ne lest pas, me semble-
t-il, dans le cas où la diminution du bien-être du décile supérieur est due à
des chocs tels quune guerre mondiale. En tout cas, si elle létait, ce qui
relèverait le bien-être global à partir des principes de Pareto ne serait
pas le surplus dégalité obtenu en réduisant le bien-être des couches supé-
rieures, mais plutôt celui qui proviendrait dun accroissement de bien-être
des couches inférieures. De ce point de vue, je partage la conviction
dAtkinson, Glaude et Olier quil faut parler surtout des revenus les plus
bas et notamment de la pauvreté, sur laquelle pourtant je ne dirai rien par la
suite, faute de place, et en dépit du désir que jaurais de commenter cette
partie aussi du rapport.
En allant un peu plus en détail sur chacun des deux rapports, je dois dire
que je suis absolument fascinée par le travail de Piketty, surtout par ses
graphiques. En le lisant, je me suis convaincue quil faudrait lancer un pro-
jet sur ce thème linégalité au XXe siècle dans tous les pays dEurope,
financé par lUnion européenne. Je partage lidée de Piketty que « natura
facit saltus » dans linégalité en France. Le rôle des chocs naturels et exté-
rieurs est évident. En revanche, je ne trouve pas aussi convaincant le rôle
qua, selon lui, joué limpôt progressif. Il aurait, dit-il, empêché la recons-
226 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
titution des grandes fortunes et donc aurait permis la réduction des inéga-
lités de revenus. Dabord je ne vois pas dans ses graphiques mais peut-
être est-ce une faiblesse de mes yeux une forte corrélation entre, dun
côté, la tendance à la diminution (à laugmentation) de la part du décile et
des centiles supérieurs dans le revenu total et, de lautre côté, la tendance à
laugmentation (à la diminution) du taux marginal supérieur de limpôt sur
le revenu. Ensuite, je ne trouve pas dans Piketty un argument solide reliant
limpôt progressif, dun côté, et les indices dinégalité générale en France
au siècle dernier, de lautre coté.
À titre damusement, nayant pas des données de longue période compa-
rables à celles de Piketty pour le reste du monde, jai essayé de voir sil
existe en coupe internationale une corrélation négative entre le taux margi-
nal supérieur de limpôt sur le revenu et le niveau ou la variation de linéga-
lité économique dans les différents pays de lOCDE. La corrélation nest
jamais significative et est parfois positive ; les courbes reliant ces deux
variables sont apparemment de pente positive. Cela se comprend faci-
lement, à lexamen des données de base (voir tableau 1 et graphiques) : il y
a des pays très égalitaires comme la Suède où le taux marginal supérieur de
limpôt sur le revenu est assez faible, et dautres très inégalitaires comme
lEspagne ou lItalie où le taux marginal supérieur de limpôt est élevé.
Dailleurs Atkinson, Glaude et Olier disent : « même si limpôt sur le re-
venu est (...) fortement progressif, le fait quil soit très concentré (...)
et pèse relativement peu en masse nuit à son efficacité redistributive »
Venant maintenant à la discussion plus détaillée de Atkinson, Glaude et
Olier, je dois dabord dire quil sagit dun rapport si riche quil est impossible
à commenter en quelques pages. Il est divisé en trois parties : la première
sur les revenus dactivité, dont je ne dirai rien ici ; la deuxième partie sur
les revenus disponibles des ménages par unité de consommation ; la troi-
sième partie sur les explications et les évaluations des politiques publiques.
Dans le chapitre 3, la thèse fondamentale dAtkinson, Glaude et Olier
est décrite ainsi : « Pour lensemble des ménages, les inégalités de niveau
de vie après redistribution sont restées stables depuis 1990. Cette stagna-
tion contraste avec la forte réduction observée dans les années soixante-dix
et la réduction plus modérée dans les années quatre-vingt ( ). Toutefois la
prise en compte des revenus du patrimoine ( ), conduirait à nuancer le
constat de stabilité globale des niveaux de vie sur la première partie des
années quatre-vingt ».
La comparaison internationale (voir tableau 2, dernières colonnes) montre
que cette tendance est commune à la majorité des autres pays, la seule ex-
ception « positive » connue étant le Canada, les trois seules exceptions « néga-
tives » étant le Royaume-Uni, les États-Unis et lAustralie (partiellement aussi
la Hollande) : ce qui suggère, entre autres, de ne pas considérer comme
« typiques » dun échantillon significatif les comparaisons faites dans le
rapport dAtkinson, Glaude et Olier avec le Canada et les États-Unis.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 227
1. Taux marginal supérieur de limpôt sur le revenu (1995, 1997)
Taux marginal de l'impôt
Taux marginal selon le niveau du revenu
supérieur de l'impôt (exprimé en % du revenu
sur le revenu d'un ouvrier moyen)
en 1995 pour une personne seule
1995 1997 67 % 100 % 200 %
Europe
• Allemagne 53,0 53,0 51,2 52,6 49,6
• Autriche 50,0 50,0 — — —
• Belgique 55,0 56,7 54,8 54,8 61,8
• Danemark 34,5 31,0 51,7 54,5 66,3
• Espagne 56,0 56,0 30,3 32,5 30,4
• Finlande 39,0 38,0 46,7 53,1 58,7
• France 56,8 54,0 35,0 35,6 43,3
• Grèce 40,0 40,0 — — —
• Irlande 48,0 48,0 — — —
• Italie 51,0 51,0 34,3 34,3 41,1
• Norvège 13,7 23,5 35,8 45,3 49,5
• Pays-Bas 60,0 60,0 48,4 55,9 60,0
• Portugal 40,0 40,0 — — —
• Royaume-Uni 40,0 40,0 35,0 35,0 40,0
• Suède 25,0 25,0 37,2 37,2 56,5
Autres pays de l'OCDE
• Australie 47,0 47,0 39,5 35,5 48,5
• Canada 31,3 31,3 31,4 45,9 48,1
• États-Unis 39,6 39,6 29,9 29,9 42,9
Lecture : En 1995, une personne seule percevant 67 % du revenu moyen dun ouvrier sup-
portait un taux marginal dimpôt sur le revenu de 51,2 %.
Source : OCDE (1998).
Plus précisément, la thèse dAtkinson, Glaude et Olier est que dans les
années quatre-vingt-dix, il y a eu en France une croissance de la dispersion
du revenu initial des salariés et des indépendants et quelle a été compensée
par une politique efficace de transferts nets. Cette thèse ne se prête pas
facilement à un commentaire comparatif international pour deux raisons :
parce quen général, la distinction est faite dans les autres pays entre re-
venu disponible et revenu de marché (qui ne correspond pas exactement au
concept français de revenu initial), et parce quailleurs et notamment dans
les statistiques de lOCDE, le revenu des indépendants est souvent agrégé
au revenu du capital plutôt quà celui du travail dépendant.
228 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
2. Variations en pourcentage des indicateurs dinégalité
du milieu des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt-dix
Évolution
disponible(**)
Revenu de
marché(*)
de la distribution
Revenu
Années
du revenu(***)
mi-1970/ mi-1980/
mi-1980 mi-1990
Europe
• Allemagne 1984-1994 1,2 6,4 – +
• Autriche — — 0 ++
• Belgique — — +
• Danemark 1983-1994 11,2 – 4,9 ++
• Espagne — — — —
• Finlande 1986-1995 11,4 9,7 – +
• France 1979-1990 — – 1,7 – +
• Grèce — — –
• Irlande — — –
• Italie 1984-1993 20,8 12,7 –– +
• Norvège — — – +
• Pays-Bas 1977-1994 14,2 11,8 0 ++
• Portugal — — — —
• Royaume-Uni — — ++ +++
• Suède 1975-1994 17,3 0,9 – +++
Autres pays de l'OCDE
• Australie 1975-1994 36,6 5,2 + +
• Canada — — – 0
• États-Unis 1974-1995 13,1 10,0 ++ ++
Lecture : (+ + +) Croissance significative de linégalité du revenu (plus de 15 %) ;
(+ +) Croissance de linégalité du revenu (de 7 à 15 %) ; (+) Croissance modeste de linéga-
lité du revenu (de 2 à 7 %) ; (0) Aucun changement (de 2 à + 2 %) ; () Diminution
modeste de linégalité du revenu (de 2 à 7 %) ; ( ) Diminution de linégalité du revenu
(de 7 à 15 %) ; ( ) Diminution significative de linégalité du revenu (plus de 15 %).
Notes : (*) Revenu avant impôts et transferts. On utilise lindice de Gini ; (**) Revenu
après impôts et transferts. On utilise lindice de Gini ; (***) Il sagit dune évaluation sur
différents indicateurs dinégalité.
Sources : OCDE, 1997 et 1998.
Néanmoins il est possible que là encore les tendances françaises soient
semblables à celles des autres pays : les transferts nets publics ont géné-
ralement compensé linégalité des revenus de marché. Partout sauf
en Allemagne, dans les dernières années, la variation de linégalité du re-
venu disponible est inférieure à celle du revenu de marché (tableau 2, pre-
mières colonnes). Partout, le système des transferts et des impôts réduit le
niveau dinégalité des revenus (tableau 3).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 229
3. Indice de Gini (1994)
impôts et transferts
Revenu disponible
Variation due aux
des 20-84 ans par
consommation
disponible(**)
de marché(*)
unité de
Revenu
Revenu
(en %)
(1) (2) (3) [(3) – (2)]/(2)
Europe
• Allemagne 28,0 43,6 28,2 – 35,3
• Autriche — — — —
• Belgique 25,1 — — —
• Danemark 24,3 42,0 21,7 – 48,3
• Espagne 35,4 — — —
• Finlande(****) 17,6 39,2 23,0 – 41,0
• France(***) 30,3 — 29,1 —
• Grèce 35,4 — — —
• Irlande 25,5 — — —
• Italie 34,8 51,0 34,5 – 32,4
• Norvège — — — —
• Pays-Bas 29,5 42,1 25,3 – 39,2
• Portugal 47,3 — — —
• Royaume-Uni 35,7 — — —
• Suède 24,2 48,8 23,4 – 52,1
Autres pays de l'OCDE
• Australie — 46,3 30,6 – 33,9
• Canada — — — —
• États-Unis (****)
— 45,5 34,4 – 24,5
Notes : Données 1990 pour la France et 1995 pour la Finlande et les États-Unis ; (*) Revenu
avant impôts et transferts ; (**) Revenu après impôts et transferts.
Sources : Bertola, Boeri et Nicoletti (2001) et OCDE (1998).
Si lon doit juger avec un critère comparatif de lefficacité française
dans la réduction des inégalités économiques, il faut dabord distinguer le
volume des transferts, de leur qualité redistributive.
Les données du LIS nous montrent que, en termes de volume des trans-
ferts bruts, la France est, au milieu des années quatre-vingt-dix, presque un
leader en Europe, ces transferts représentant à peu près un tiers du revenu
disponible des travailleurs salariés et indépendants. Seule la Suède en fait
230 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
plus (35 % du revenu net, mais le Danemark est absent de ces données) ;
lAllemagne est à 23 %, lItalie à 28 %. En plus, comme lindique le
tableau 4, ces transferts constituent en France 50 % des revenus disponibles
perçus en dessous de la moyenne (mais là, en plus de la Suède, la Belgique
et la Hollande font, aussi, mieux que la France).
On doit donc approfondir la question de la qualité redistributive des
transferts nets. Sur le plan des comparaisons internationales, il me semble
quon peut le faire utilement de trois façons : en regardant les déciles aux-
quels les transferts nets sont alloués ; en examinant deuxièmement leur
« churning »(*) ; mais les données me manquent pour la France ; en analy-
sant le ciblage des transferts publics par rapport aux besoins et moyens des
ménages et des individus assistés.
Dans ce contexte, je ne partage pas lidée dAtkinson, Glaude et Olier
que la politique de baisse contre linégalité soit en France très efficace. En
examinant le tableau 5, sauf illusion statistique, on voit que parmi tous les
pays européens considérés par lOCDE, cest en France que les trois pre-
miers déciles reçoivent en pourcentage de leur revenu disponible le moins
de transferts (ils en reçoivent même moins quaux États-Unis). Apparem-
ment les instruments dintervention publique contre linégalité sont en France
moins ciblés quailleurs, puisquils sont moins conditionnés aux besoins et
aux moyens : selon le tableau 4, les pays les plus performants de ce point de
vue sont les pays anglo-saxons (Royaume-Uni, Canada, États-Unis), suivis
par le Benelux et par lAllemagne et la Norvège.
Pour conclure sur le plan des recommandations de politique économique,
je suis daccord avec Atkinson, Glaude et Olier de plusieurs points de vue
et notamment sur la proposition quil faut des instruments daction contre
linégalité mieux ciblés, afin de mieux concilier luniversalité avec la sé-
lectivité du système de Sécurité sociale. Mais surtout je partage lidée que
la meilleure façon de combiner une plus grande égalité (Pareto-supérieure)
avec une plus forte croissance est daugmenter légalité des chances des
plus faibles. Il faut investir plus et mieux dans le capital humain, en consa-
crant plus de ressources nationales et européennes à cet objectif. LEurope
dispose dautres moyens que des ressources budgétaires pour aider chacun
de ses États-membres à y parvenir : pour favoriser le développement du
capital humain, elle devrait adopter des règles innovantes, comme elle la
déjà fait par le passé. Par exemple, le projet Erasmus a déjà enrichi la for-
mation de milliers détudiants, en leur permettant de compléter leurs études
universitaires ailleurs en Europe (ce qui, dans beaucoup dÉtats-membres,
nest pas toujours permis à lintérieur des universités du même pays).
(*) Le « churning » mesure le degré de recouvrement des impôts versés et des prestations
perçues par un même ménage (ou une catégorie de ménages). LOCDE (1998) définit le
« churning » comme le montant dont on pourrait réduire les transferts ou les impôts concernant
un individu moyen (une classe dindividus) en laissant inchangé le bilan redistributif indi-
viduel net. Par exemple, si le premier décile verse un impôt moyen de 100 francs et reçoit en
moyenne 200 francs de transferts, alors impôts et transferts pourraient être réduits de
100 francs, tout en laissant le montant des transferts nets perçus inchangé.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 231
232
4. Composition du revenu disponible des ménages au milieu des années quatre-vingt-dix
a. Ménage dont le revenu est inférieur à la moyenne
Ca- États - Nor- Fi- Alle- Bel- Pays- Roy.- Po-
Suède France Italie
nada Unis vège nlande magne gique Bas Uni logne
1997 1997 1995 1995 1995 1994 1996 1994 1995 1994 1995 1995
Revenu du travail 55,4 66,3 38,6 46,9 36 52,6 42,8 44,1 52,3 33,1 38,8 32,1
Revenu du capital 3,7 4,7 4,2 4 2,1 1,5 3,6 4,3 1,2 3,3 5,3 0,1
Sécurité sociale (SS) 31,4 24,4 52,3 42,4 44,2 43,8 52,7 50 44,6 51,3 44 60,1
• maladie 0 0 2,6 0 0,7 0 0 0,6 0 0,4 0,6 0
CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
• accident du travail 0 0 0 0 0,1 0 0,2 0 0,3 0 0,2 0
• invalidité 0 0,4 0,2 7,4 1,1 0,5 4,2 1,9 4,1 12,7 4,7 21
• retraites 17 17,8 24,2 24,3 18,2 34,5 36,2 35,6 37,8 21,5 16,4 28,5
• allocations familiales 2,6 0 0,7 2,3 2,3 1,5 3,7 2,9 0 2,3 3,1 3,7
• chômage 3 0,6 9,3 3,3 7,1 2,5 7,2 3,9 1,1 3,9 0,4 4,4
• maternité 0 0 0,8 0,2 0,8 0,7 0 0,1 0 0 0,1 0,1
• anciens combattants 0 0,6 0 0 1,6 0 0 0,4 0,1 0 0,2 0
• autres transferts 3,7 0 6 1 0,3 0 0 0,5 1,1 0 1,5 0,3
• prestation sous condition de ressource 5,1 3,7 2,3 2,3 7,8 3 0,9 0,8 0,2 7,4 9,7 2
• prestation en nature 0 1,3 6,1 1,6 4,2 1,1 0,3 3,3 0 3 7 0
Retraites privées 7,2 3,1 4,1 5,6 15,9 0,6 0,1 0 0,6 10,4 10,3 0
Autres revenus 2,3 1,5 0,9 1,1 1,8 1,5 0,8 1,6 1,3 1,8 1,6 7,7
LIS revenu net disponible 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100
Retraites publiques/total SS 54 72,9 46,3 57,5 41,2 78,8 68,7 71,2 84,6 41,9 37,4 47,5
Indemnités familiales + maternité/total SS 2,6 0 1,5 2,5 3 2,2 3,7 3,1 0 2,3 3,2 3,7
Indemnités contre risques et besoins/total SS(*) 8,1 6 20,5 14,5 21 7 12,8 10,5 5,6 27,4 22,6 27,4
Dépenses de SS (groupe A / groupe B)(**) 1,7 1,6 0,8 1,3 0,9 1,4 1,1 0,8 0,8 1,5 2,2 0,8
Pourcentage des familles dans le groupe A 58,1 61,7 58,9 57,9 58,1 56,1 58,7 60 61,4 54,1 61,5 60,4
Total SS par rapport à la moyenne nationale SS(***) 121,8 116,3 90,1 110,9 95,3 114,9 103,9 91,6 93,1 118,7 126,4 91,8
b. Ménage dont le revenu est supérieur à la moyenne
Ca- États - Nor- Fi- Alle- Bel- Pays- Roy.- Po-
Suède France Italie
nada Unis vège nlande magne gique Bas Uni logne
1997 1997 1995 1995 1995 1994 1996 1994 1995 1994 1995 1995
Revenu du travail 84,3 81,3 63,3 78,2 68,6 79,8 72 70,5 71,1 74,3 80,5 68,5
Revenu du capital 4,2 10,5 5,5 6,6 5,2 6,1 10,5 6,1 7,2 4,5 6,4 0,3
Sécurité sociale (SS) 6,2 5,6 26,2 12,1 20,2 13 17,2 22,7 19,6 13,2 6,3 25,9
• maladie 0 0 2,3 0 0,9 0 0 0,5 0 0,3 0,2 0
• accident du travail 0 0 0 0 0,1 0 0,1 0 0,1 0 0,1 0
• invalidité 0 0,3 0,1 2,4 0,7 0,1 1,5 0,8 1 3,6 1,2 6,9
• retraites 2,6 4,5 8,5 3,2 5,9 9,3 9,2 15,7 17,4 3 1,8 14,4
• allocations familiales 0,7 0 2,8 3,4 4 1,3 4,5 2,5 0 2,9 1,4 1,7
• chômage 1,5 0,3 4,9 1,8 4,8 1 1,7 2,1 0,2 2,6 0,1 1,5
• maternité 0 0 3,1 0,1 1,2 0,4 0 0,1 0 0 0,1 0,1
• anciens combattants 0 0,3 0 0 0,5 0 0 0,1 0,1 0 0,1 0
• autres transferts 1 0 2,2 0,4 0,2 0 0 0,2 0,4 0 0,6 0,5
• prestation sous condition de ressource 0,4 0,2 0,7 0,2 1,1 0,7 0 0,1 0,3 0,4 0,6 0,9
• prestation en nature 0 0,1 1,6 0,5 0,8 0,2 0,1 0,6 0 0,4 0,2 0
Retraites privées 3,8 1,8 4,1 2,3 4,8 0,8 0,1 0 1,2 6,8 5,6 0
Autres revenus 1,5 0,8 0,9 0,8 1,1 0,3 0,3 0,6 0,9 1,1 1,2 5,3
LIS revenu net disponible 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100
Retraites publiques/total SS 42,1 80 32,4 26,7 29,1 71,4 53,7 69,1 89 22,8 28,7 55,6
Indemnités familiales + maternité/total SS 0,7 0 5,9 3,5 5,2 1,7 4,5 2,6 0 2,9 1,5 1,8
Indemnités contre risques et besoins/total SS(*) 1,9 0,8 9,6 5 8,3 2 3,4 4,1 1,6 7,3 2,3 9,3
Dépenses de SS (groupe A / groupe B)(**) 1,7 1,6 0,8 1,3 0,9 1,4 1,1 0,8 0,8 1,5 2,2 0,8
Pourcentage des familles dans le groupe A 41,9 38,3 41,1 42,1 41,9 39,9 41,3 40 38,6 45,9 38,5 39,6
Total SS par rapport à la moyenne nationale SS(***) 69,7 73,8 114,2 85 106,5 80,9 94,4 112,6 111 77,9 58 112,5
Notes : Le tableau considère le revenu net disponible sans tenir compte des différents systèmes de taxation des pays ; (*) Cest-à-dire : indemnités chômage,
maladie, accident, invalidité, en nature. Indemnités monétaires basées sur le revenu ; (**) Il sagit du rapport entre les dépenses de Sécurité sociale pour le
groupe A et celles du groupe B. Les groupes A et B sont respectivement les familles au-dessus et en dessous du revenu moyen ; (***) Il sagit du rapport entre
les dépenses de Sécurité sociale pour le groupe A et la moyenne des dépenses totales de Sécurité sociale.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES
Source : ISAE (2001).
233
234
5. Revenu de marché, impôts et transferts : niveau lannée finale (1994-1995) et variations
entre le milieu des années quatre-vingt et le milieu des années quatre-vingt-dix (avec élasticité = 0,5)
Distribution en %
Revenu de marché Transferts Impôts Revenu disponible
D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10
Europe
• Danemark 7,8 37,6 54,6 45,8 37,5 16,7 12,7 36,5 50,8 17,6 38,2 44,2
CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Variation 1983-1994 – 2,0 – 1,2 3,2 3,8 – 1,1 – 2,7 2,1 – 3,0 0,9 0,8 – 0,2 – 0,6
• Allemagne 8,0 34,2 57,8 38,6 40,1 21,3 5,3 31,7 62,9 14,8 36,1 49,1
Variation 1984-1994 – 0,2 – 0,8 1,0 – 5,0 4,9 0,1 – 0,5 0,4 0,1 – 1,1 – 0,1 1,2
• Finlande 10,2 35,0 54,8 39,8 41,4 18,7 9,5 32,9 57,6 17,5 37,2 45,3
Variation 1986-1995 – 1,8 – 2,3 4,1 2,4 4,4 – 6,8 0,3 – 1,1 0,8 – 0,6 – 1,2 1,7
• Italie 8,1 30,6 61,3 20,8 44,7 34,5 5,8 29,8 64,4 12,1 34,4 53,5
Variation 1984-1993 – 2,8 – 2,3 5,1 – 5,8 0,8 5,1 – 4,8 – 2,3 7,1 – 1,9 – 0,7 2,6
• Pays-Bas 8,4 36,3 55,4 43,6 35,7 20,7 10,7 34,5 54,7 16,2 36,8 47,0
Variation 1977-1994 – 4,9 1,2 3,7 9,4 – 2,1 – 7,3 – 1,8 2,2 – 0,5 – 1,8 0,3 1,5
• Suède 7,7 35,1 57,3 32,0 41,0 27,0 11,0 34,9 54,1 17,0 37,7 45,3
Variation 1975-1994 – 1,5 – 2,7 4,2 – 11,6 4,7 6,9 3,0 – 0,3 – 2,7 – 0,6 – 0,8 1,4
Autres pays de l'OCDE
• États-Unis 7,6 32,8 59,6 37,2 38,2 24,6 5,2 26,5 68,2 11,5 35,0 53,5
Variation 1974-1995 – 1,2 – 2,6 3,8 – 6,8 3,8 3,0 0,3 – 3,7 3,5 – 1,2 – 1,4 2,6
• Canada 6,0 33,4 60,6 41,7 41,0 17,3 2,9 29,2 67,9 14,0 35,9 50,1
Variation 1975-1994 – 1,0 – 2,9 3,8 – 7,6 7,2 0,4 – 0,7 – 2,0 2,7 1,2 – 0,9 – 0,4
• Australie 4,7 33,6 61,7 58,0 34,6 7,4 1,9 27,8 70,4 13,8 35,1 51,1
Variation 1975-1994 – 6,5 – 2,8 9,2 1,1 5,2 – 6,3 – 7,9 –6 13,9 – 0,4 – 1,0 1,4
En % du revenu disponible pour chaque groupe
Transferts Impôts Transferts – Impôts(*) Churning(**)
D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10
Europe
• Belgique 68,4 39,2 15,4 5,7 29,9 51,6 62,7 9,3 – 36,2 23,7
Variation 1983-1995 – 0,9 3,6 – 0,7 – 3,9 3,6 2,6 2,8 1,0 – 3,8
• Danemark 85,9 32,5 12,5 39,5 52,4 63,0 46,4 – 19,9 – 50,5 28,0
Variation 1983-1994 28,1 9,2 2,4 9,8 4,0 10,5 – 0,9 0,7 0,2
• Allemagne 51,4 22,0 8,6 10,6 26,1 38,0 40,8 – 4,1 – 29,4 15,7
Variation 1984-1994 – 3,0 2,6 – 0,2 – 0,7 – 0,8 – 2,7
• Finlande 54,0 26,4 9,8 18,4 29,8 42,9 35,6 – 3,4 – 33,1 15,5
Variation 1986-1995 13,2 7,5 – 1,7 0,4 – 1,3 – 2,9
• France 23,0 6,9 1,4 1,3 4,3 15,8 21,7 2,6 – 14,4 —
Variation 1979-1990 0,4 – 2,5 – 0,6 – 0,8 – 0,8 – 0,1 4,0 3,8 – 7,8
• Italie 43,9 33,0 16,4 14,4 25,8 35,9 29,5 7,2 – 19,5 22,7
Variation 1984-1993 8,6 10,0 5,7 – 7,5 – 0,4 3,6 3,1 – 0,9 – 2,2
• Pays-Bas 67,1 24,1 10,9 27,2 38,5 47,7 39,9 – 14,4 – 36,8 21,1
Variation 1977-1994 24,6 0,6 – 2,9 – 6,8 – 4,8 – 6,4 9,3 2,6 – 12,0
• Suède — — — — — — — — — 34,2
• Norvège 53,8 17,1 6,6 16,5 30,3 38,2 37,3 – 13,2 – 31,6 —
Variation 1986-1995 13,7 2,7 0,5 – 1,6 – 0,5 3,2 0,0 0,0 0,0 —
Autres pays de l'OCDE
• États-Unis 35,6 12,0 5,1 12,2 20,4 34,3 23,4 – 8,4 – 29,2 9,0
Variation 1974-1995 5,5 3,8 1,4 3,4 1,8 5,9 2,2 2,0 – 4,2
• Canada 60,4 23,2 7,0 4,8 18,7 31,2 55,6 21,5 – 24,2 11,7
Variation 1975-1994 12,8 11,8 2,9 0,2 5,0 10,4 6,1 1,8 – 7,8
• Australie 66,4 15,5 2,3 3,1 18,3 32,0 63,3 – 2,8 – 29,7 6,5
Variation 1975-1994 — — — — — — 0,0 0,0 0,0 —
Notes : D1-D3 : 3 premiers déciles ; D4-D7 : 4 déciles intermédiaires ; D8-D10 ; Données 1990 pour la France et 1993 pour lItalie ; (*) Les variations
temporelles de la différence transferts-impôts sont obtenues comme différence (décile par décile) entre les variations temporelles du revenu disponible et les
variations temporelles du revenu de marché ; (**) En % du revenu de marché (voir définition en note du bas de la page 231).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES
Sources : OCDE, 1997 et 1998.
235
1. Inégalité de revenu disponible
et taux marginal supérieur de limpôt
35
États-Unis Italie
Inégalité de revenu disponible
Australie
(indice de Gini) en 1994
30
France
Allemagne
25 Pays-Bas
Suède
Finlande
Danemark
20
0 10 20 30 40 50 60 70
Taux marginal supérieur de limpôt en 1997
Source : OCDE (1998).
2. Inégalité de revenu disponible par unité de consommation
et taux marginal supérieur de limpôt
50
Portugal
Inégalité de revenu disponible (indice de Gini)
par unité de consommation en 1994
40
Roy.-Uni
Grèce Espagne
Italie
30 France Pays-Bas
Allemagne
Suède Danemark Irlande Belgique
20
Finlande
10
0
0 10 20 30 40 50 60 70
Taux marginal supérieur de limpôt en 1997
Source : Bertola (2000).
236 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
3. Variation de linégalité
(indice de Gini) liée aux transferts et impôts (en %) et taux marginal supérieur de limpôt
Variation de linégalité de revenu disponible
-10
-20
États-Unis
-30
Italie
Canada Allemagne
-40 Pays-Bas
Finlande
Danemark
-50
Suède
-60
10 20 30 40 50 60 70
Taux marginal supérieur de limpôt en 1997
Source : Calculs de lauteur.
4. Variation de linégalité (mi-1970 à mi-1990)
et taux marginal supérieur de limpôt
16
Variation de linégalité de revenu disponible
Italie
12 Pays-Bas
Finlande États-Unis
(indice de Gini) (en %)
8
Allemagne
Australie
4
Suède
0
France
-4
Danemark
-8
0 10 20 30 40 50 60 70
Taux marginal supérieur de limpôt en 1997
Source : Calculs de lauteur.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 237
Une innovation simple de ce type pourrait consister à changer la con-
trainte de moyen terme sur les budgets publics nationaux imposée par le
Pacte de stabilité, en introduisant une forme particulière de « règle dor » :
un déficit public pourrait être permis à moyen terme, mais seulement dans
la mesure où il aurait pour origine des dépenses publiques additionnelles en
faveur du capital humain (éducation, formation permanente, santé, envi-
ronnement), particulièrement du capital humain des couches sociales les
plus défavorisées.
Références bibliographiques
Adema W. (1999) : « Net Social Expenditure, Labour Market and Social
Policy », Occasional Paper, n° 39, OCDE.
Bertola G., Boeri T. et F. Nicoletti (eds) (2001) : Welfare and Employment
in a United Europe, Boston Mass, MIT Press.
ISAE (2001) : Abridged Quarterly Report, avril.
OCDE (1997) : « Income Distribution and Poverty in Selected Countries.
Annex 1. Tables and Figures »,WP1 on Macroeconomic and Struc-
tural Policy Analysis.
OCDE (1998) : « Forces Shaping Fiscal Policy », WP1 on Macroeconomic
and Structural Policy Analysis.
238 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Complément A
Quelques réflexions sur la mesure des inégalités
et du bien-être social
Marc Fleurbaey
Université de Pau
Un certain décalage
Les chiffres relatifs à lévolution récente de la pauvreté et des inégalités
sont bien moins alarmants en France que dans dautres pays. La richesse
moyenne est aujourdhui bien supérieure à celle des décennies précéden-
tes. Et pourtant, un sentiment de malaise diffus parcourt notre pays. Le
chômage affecte de près ou de loin une majorité de la population, la pau-
vreté est plus voyante, limpression sinstalle que les générations nouvelles
sont moins bien loties que les précédentes. Cet écart entre les statistiques
globales et notre conscience collective provient-il dune simple méconnais-
sance des faits ou de linadaptation de nos instruments de mesure ?
Il est intéressant de noter que lon observe aussi, dans le domaine de la
mesure des inégalités, un certain décalage entre la théorie et la pratique. La
théorie économique, dans sa forme traditionnelle, préconise de sintéresser
à la situation des individus sur lensemble de leur cycle de vie, alors que les
études empiriques mesurent généralement les inégalités de revenu annuel.
La théorie traditionnelle est « welfariste », cest-à-dire quelle sattache aux
conséquences en termes dutilité individuelle, alors quen pratique on se
contente de mesurer des revenus. Enfin, à propos de lincertitude, la théorie
donne en général la priorité au bien-être ex ante des individus (lespérance
dutilité), alors que sur le plan empirique on mesure plutôt des situations ex
post, sans tenir compte de lincertitude.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 239
En réalité, la « théorie » qui est évoquée ici sadosse à des choix éthi-
ques qui sont discutables, bien que souvent passés sous silence ou présen-
tés comme allant de soi. Or, il se trouve que les développements plus ré-
cents donnent partiellement raison à la pratique. En effet, les philosophies
rawlsiennes conduisent à sintéresser aux ressources plutôt quau bien-être
subjectif, le cycle de vie nest pas forcément la bonne mesure de lindivi-
dualité, et les inégalités ex post semblent bien avoir une grande pertinence
dans les problèmes sociaux.
Néanmoins, nous verrons que la mesure des revenus annuels nest sans
doute pas suffisante, ni complètement pertinente, pour apprécier la situa-
tion en matière dinégalités et de bien-être social. Si le malaise sociétal se
reflète si peu dans les outils statistiques, cela pourrait bien correspondre,
dans une certaine mesure, à un besoin dinnovation et daffinement dans le
domaine statistique.
Les philosophies rawlsiennes
Depuis Rawls (1971), il est devenu raisonnable denvisager lévalua-
tion des situations sociales non pas en termes dutilités individuelles, mais
en termes de ressources ou dopportunités. En effet, la satisfaction subjec-
tive est un indicateur de bien-être qui semble trop lié à des éléments de
responsabilité individuelle pour être pris en charge par la société. Rawls a
donc proposé de définir la justice sociale en termes de répartition de « biens
primaires », cest-à-dire de ressources de base (revenu, richesse, droits fon-
damentaux, etc.) dont tout individu a besoin pour mener une vie réussie,
quels que soient ses objectifs précis et sa conception particulière dune
« vie réussie ». Selon Rawls, la répartition optimale de ces biens primaires
devrait être la plus égale possible, au sens où une inégalité ne peut être
tolérée que si elle opère, par le biais des incitations par exemple, au béné-
fice des plus défavorisés. En dautres termes, la répartition optimale est
celle qui donne le maximum de ressources à ceux qui en ont le moins.
À la suite de Rawls, de nombreux auteurs ont repris cette double idée de
rechercher légalité tout en tenant compte de la responsabilité individuelle.
Il faut souligner le progrès que représentait, par rapport à la philosophie
utilitariste alors dominante chez les philosophes anglo-saxons, mais aussi
chez la plupart des économistes, lidée quil ne faut pas simplement cher-
cher un résultat social global, un bien-être qui soit laddition des utilités
individuelles, mais sintéresser aussi à la répartition du bien-être, éviter de
sacrifier les minorités au profit des majorités. De même, la notion de res-
ponsabilité individuelle reflète bien cette idée de bon sens que la justice
sociale ne concerne pas les variations dhumeur, les ambitions particu-
lières, les caprices, mais concernent les conditions de base dans lesquels
les individus sont placés pour organiser leur vie.
240 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Cependant, les théories inspirées de la philosophie rawlsienne parais-
sent encore bien imparfaites. En particulier, laccent mis sur la responsabi-
lité individuelle peut être source de dangereuses dérives idéologiques, et
lon sait bien, par exemple, à quelles fins certains propagent lidée que les
pauvres sont, dans une large mesure, responsables de leur état. De même, la
définition précise de lindicateur de ressources ou dopportunités pertinen-
tes pour apprécier les situations individuelles (quil sagit de rendre aussi
égales que possible) est difficile. En voici les principaux exemples.
La théorie de Rawls propose de mesurer les situations individuelles en
termes de biens primaires, ces biens qui sont génériques au sens où tout le
monde les désire, quelles que soient les préférences. Mais les différences
de préférences, justement, posent le problème de la pondération des diffé-
rents biens primaires. Rawls propose de définir un indice unique de biens
primaires, dans lequel les différentes quantités sont agrégées dune cer-
taine façon, mais il nindique pas comment définir la pondération corres-
pondante. Par exemple, comment doit-on combiner, dans cet indice, patri-
moine et revenu ? Si lon construit un indice qui repose sur une certaine
pondération, cet indice va inéluctablement entrer en contradiction avec les
préférences de la plupart des gens, puisque seuls ceux dont les préférences
coïncident avec lindice échapperont à cette contradiction. Un second pro-
blème, souligné par Sen, est que les biens primaires nont pas la même
valeur selon les talents et handicaps des individus. Un revenu donné na
pas le même sens pour un individu ordinaire et pour un individu qui peut
obtenir ce revenu seulement en pratiquant une activité quil exècre, ou en-
core pour un individu affecté par un handicap physique qui réduit sa mobi-
lité et nécessite un appareillage coûteux. Un patrimoine donné noffre pas
les mêmes opportunités à un individu avisé et calculateur et à un individu
dont léducation ne permet pas de se projeter avec précision dans lavenir.
Lapproche de Rawls ignore en effet (explicitement) les besoins différen-
ciés, et Rawls semblait embarrassé par cette question.
La théorie de Dworkin (1981 et 2000) propose, pour résoudre cette diffi-
culté, dintégrer les talents et handicaps dans la métrique des ressources,
pour les considérer comme des ressources internes, à agréger avec les res-
sources externes pour évaluer la situation dun individu. Cette approche
pose deux problèmes. Le premier est, un peu comme dans la théorie de
Rawls, un problème de pondération. Plus exactement, il sagit de la valori-
sation des ressources internes. Dworkin propose pour cela un mécanisme
dassurance hypothétique. Il sagit dimaginer que les individus pourraient,
avant de se voir attribuer leurs besoins particuliers et leurs capacités per-
sonnelles, accéder à un marché de lassurance leur permettant de se prému-
nir contre les principaux handicaps quils peuvent craindre, notamment
compte tenu de leurs objectifs dans la vie. Ce mécanisme a fait lobjet de
critiques sérieuses, et en particulier on peut montrer quil conduit à des
conséquences analogues à lutilitarisme. En effet, sur ce marché dassu-
rance hypothétique, les individus vont maximiser leur espérance dutilité
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 241
en effectuant des arbitrages entre les différents handicaps et talents quils
risquent dobtenir. Lallocation des primes et des indemnités qui en résul-
tera, lorsque les individus réels apparaîtront, avec leurs caractéristiques
complètes, va alors refléter cette maximisation dutilité agrégée et non pas
une recherche dégalité. Prenons un exemple concret. Il peut être rationnel
pour un individu prudent, de se garantir, derrière le voile dignorance, un
faible niveau de revenu pour les cas improbables où son utilité marginale
du revenu serait réduite (par exemple du fait dun handicap). Mais, appli-
qué à la définition des transferts en faveur de handicapés minoritaires, ce
genre de raisonnement conduirait à des prescriptions répugnantes. On voit
ainsi que le principe de lassurance hypothétique nest pas satisfaisant. Le
second problème est que la frontière entre ressources internes et préféren-
ces nest pas facile à définir, et quune définition trop restrictive des res-
sources internes peut laisser les individus supporter les conséquences de
leur origine sociale qui sont classées dans le registre de leurs « préféren-
ces ». Par exemple, si le tabagisme est une pratique sociale qui témoigne
dune attitude dans la vie à laquelle certains individus sidentifient forte-
ment, la théorie de Dworkin risque dattribuer les conséquences de cette
pratique à la responsabilité individuelle des personnes concernées, même
si celles-ci ont été conditionnées par leur groupe social dorigine.
La théorie de Sen (1992) et celles, très voisines, dArneson (1989 et 1990)
et de Cohen (1989), donnent un rôle essentiel aux choix individuels, et
préconisent dévaluer les chances, ou « opportunités », des individus. La
principale difficulté avec leur approche est le rôle central quelle donne à
une certaine vision de la responsabilité en termes de choix, alors quil nexiste
pas de définition satisfaisante du libre arbitre. Pour savoir si les individus
ont accès aux même opportunités, en effet, il faut savoir estimer si laccès
est réel ou simplement formel. Tel individu qui renonce après un an à luni-
versité a-t-il eu réellement accès à la possibilité de réussir et dobtenir un
diplôme universitaire ? Bien malin qui pourrait le dire. En outre, on ne peut
manquer de sinterroger sur les fondements éthiques dune théorie qui sou-
tient que les individus doivent subir les conséquences de leur choix et nont
pas le droit de solliciter laide de la collectivité lorsquils regrettent leurs
décisions antérieures. On reconnaît là les accents dune idéologie de
« lautosuffisance » (self-reliance), qui soppose aux idéaux de solidarité
et de fraternité qui sont à la base de certaines constitutions ou, moins for-
mellement, de multiples pratiques dentraide dans nos sociétés. Une se-
conde difficulté avec ces théories est, encore une fois, la définition du bien-
être quil sagit de rendre également accessible. Selon Arneson, ce sont les
chances de bien-être subjectif quil faut égaliser. Ceci lui permet déchap-
per au problème de pondération entre des dimensions multiples du bien-
être, car le bien-être subjectif est supposé unidimensionnel, mais pose de
délicates difficultés en ce qui concerne la définition de ce bien-être (la fonc-
tion dutilité actuelle dun individu étant la résultante de circonstances et
de choix passés, il faut décrypter la part des circonstances et conditionne-
ments pour identifier une utilité « authentique »). Selon Cohen et Sen, il
242 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
faut aussi tenir compte, en plus du bien-être subjectif, de dimensions plus
objectives de la vie, telles que léducation, la santé, etc. Doù, à nouveau,
un problème de pondération, auquel ils napportent guère de solution.
Ces théories sont donc toutes insatisfaisantes ou du moins incomplètes.
Néanmoins, on peut toutefois considérer quelles donnent une légitimité
nouvelle aux mesures usuelles des ressources. Par ailleurs, on peut aussi
sinspirer delles en creux, cest-à-dire en considérant que les inégalités des
chances sont effectivement plus révoltantes que les inégalités de résultats.
Ce qui suggère de développer les analyses des déterminants des inégalités,
pour traquer les inégalités des chances. On peut alors faire le rapproche-
ment avec les mesures de la mobilité sociale.
À titre dexemple, considérons une proposition faite par Roemer (1998),
qui consiste à étudier les distributions conditionnelles de résultat (par exem-
ple, le revenu) dans des sous-groupes dindividus soumis à des détermina-
tions socio-économiques analogues. Par exemple, soit la fonction de répar-
tition du revenu dans la catégorie des personnes de telle ou telle origine
sociale.
1. Fonction de répartition du revenu pour une catégorie de personnes
Revenu
0
Linverse de cette fonction décrit le niveau de revenu obtenu à différents
quantiles dans cette classe dindividus (cf. figure 2).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 243
2. Niveau de revenu pour les différents quantiles
dans cette catégorie de personnes
Revenu
F1
0 1
Roemer a proposé de considérer laire sous F1 comme une mesure de
lensemble dopportunités de ces individus et de stipuler que les individus
sont responsables de leur rang (quantile). Cette idée est critiquable (car elle
ne repose sur aucune description microéconomique plausible de la respon-
sabilité), mais en revanche il peut être intéressant, dans les études empiri-
ques, de tracer les inverses de fonctions de répartition pour différentes ca-
tégories dindividus, car cela donne une idée de linfluence de leur apparte-
nance à telle ou telle catégorie sur leurs perspectives de revenu (ou de tout
autre résultat mesuré).
Limposante littérature sur la mobilité contient bien dautres idées ana-
logues. Mais Van de Gaer, Schokkaert et Martinez (2001) ont montré
quaucune mesure usuelle de la mobilité ne reflète correctement lidée déga-
lité des chances et ont proposé une nouvelle mesure qui consiste tout sim-
plement à mesurer linégalité des aires telles que celle représentée sur le
graphique précédent, entre sous-groupes dorigines différentes.
La théorie de léquité
Mal connue des spécialistes des inégalités et même des spécialistes du
choix social (les cloisonnements intellectuels sont, dans ce domaine comme
dans dautres, regrettables), la théorie de léquité (cf. Moulin et Thomson,
1997) présente lintérêt danalyser le problème de la répartition avec toute
sa dimension économique. Par exemple, si lon se borne à étudier les inéga-
244 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
lités de revenu ou dutilité, on néglige le fait que certains individus aient un
revenu donné avec plus ou moins de travail et donc de loisir, ou une utilité
donnée avec plus ou moins de ressources et plus ou moins de loisir, etc. Ce
nest quen regardant lensemble des paramètres économiques que lon peut
véritablement apprécier la situation des individus.
La théorie de léquité sest malheureusement largement cantonnée dans
la recherche de critères et de règles dallocation permettant de sélectionner
les allocations optimales, sur le plan de lefficacité et de léquité, au pre-
mier rang. Par exemple, elle a beaucoup étudié, à la suite de Kolm (1972)
en particulier, le critère de labsence denvie, selon lequel on doit recher-
cher une situation telle que le panier consommé par un individu ne soit pas
moins bien, selon les préférences de cet individu, que les paniers dautrui.
Ceci peut sappliquer aussi au loisir et à dautres dimensions du bien-être.
Dans une société assez largement inégalitaire comme la nôtre, il est clair
que nous sommes très loin datteindre un tel idéal, la grande majorité de
nos concitoyens ayant vraisemblablement une préférence très marquée pour
la consommation et le loisir des plus riches dentre nous (même si la sa-
gesse populaire a imaginé bien des adages pour les en détourner). Le critère
dabsence denvie semble, à première vue, très utopique et, dans ce registre
théorique restreint, la théorie de léquité ne permet guère de chercher des
applications dans le domaine des inégalités.
Cependant, de récents travaux dans le cadre de cette théorie commen-
cent maintenant à produire des fonctions de bien-être social qui classent
lensemble des allocations possibles, et ceci donne lespoir de pouvoir se
servir des concepts de cette théorie pour la mesure des inégalités. En parti-
culier, cette théorie a toujours pris pour ligne directrice légalité des res-
sources, et sa parenté, en partie fortuite, avec les philosophies rawlsiennes
est patente. Le critère dabsence denvie, par exemple, est voisin de léga-
lité des ensembles de budget lorsquil y a un grand nombre dindividus ;
par ailleurs, ce critère est satisfait dès que les individus ont accès à un
même ensemble doptions (on ne peut alors préférer la situation dun autre,
puisquon aurait pu la choisir soi-même), ce qui rappelle légalité des chances.
Il est également intéressant de noter que cette théorie ne repose en rien
sur lutilisation dindices subjectifs de satisfaction, mais uniquement sur
les préférences ordinales des individus, ce qui est un avantage dans la pers-
pective de mesures appliquées. Le spécialiste se demandera sans doute com-
ment, en labsence de mesure comparable des utilités individuelles, cette
théorie échappe à limpossibilité dArrow : tout simplement en utilisant
une information plus étendue sur les préférences, alors que laxiome din-
dépendance dArrow est extrêmement restrictif et interdit même de se
référer aux taux marginaux de substitution pour comparer deux allocations.
Le principe général de la théorie de léquité est de valoriser les ressources
consommées par les individus, en se référant à leurs propres préférences.
Dans les cas les plus simples, cela passe par la construction dindices
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 245
individuels. Par exemple, dans un problème darbitrage consommation-loi-
sir (étudié par Fleurbaey et Maniquet, 2000), on pourra définir la situation
dun individu par la consommation équivalente sans travail (point A sur le
graphique infra) ou par le budget implicite défini par le salaire brut de lindi-
vidu (aire grisée). La théorie veille à ce que ces choix de valorisation des
consommations ne soient pas arbitraires, mais soient justifiés sur la base de
critères éthiques.
3. Maximisation dune utilité
Consommation
Panier courant
de lindividu
A
Budget implicite
Travail
Bien que ces exemples soient simplistes et illustrent le caractère encore
abstrait de cette théorie, ils laissent espérer que dans un proche avenir elle
fournisse des méthodes pratiques dévaluation des ressources individuelles
tenant compte des préférences dune façon appropriée.
En attendant, cette approche confère une certaine légitimité à lévalua-
tion des situations individuelles en termes densembles de budget. Dans
cette perspective, il ne faut pas oublier de tenir compte de la liquidité du
patrimoine (capital humain et autres formes de capital), et notamment du
rationnement sur le marché du travail et sur le marché du crédit. En ce qui
concerne le rationnement sur le marché du travail, il est dailleurs possible
de représenter le budget du chômeur comme étant déterminé par un taux de
salaire brut nul (sur la période espérée de chômage), ce qui permet détablir
un lien entre le problème du chômage et celui de la réduction des inégalités
de taux de salaires.
246 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Égalité entre qui ?
La vision simple de lindividu, un et souverain de la naissance (ou de la
maturité) à la mort, qui est véhiculée par la théorie économique élémentaire,
nest pas indiscutable et notamment, sur le plan éthique, il est maintenant
courant, depuis Parfit (1984), de reconnaître que les individus changent et
quil serait inadéquat de traiter comme une entité unique des successions
de personnalités très différentes habitant un même corps sur plusieurs
décennies.
Cette idée soppose dailleurs non seulement aux théories utilitaristes
du cycle de vie, mais également aux théories de légalité des chances qui
voudraient, comme celle dArneson, que légalité soit garantie aux alen-
tours de lâge de 18 ans, puis que sur le reste de leur vie les individus aient
à subir les rigueurs de leurs égarements éventuels.
En réalité, la remise en cause de lindividualisme éthique sommaire va
dans deux directions. Dune part, il apparaît légitime de sintéresser à des
tranches de vie, des périodes particulières. Ce qui redore le blason des étu-
des empiriques en coupe instantanée, mais suggère aussi de sintéresser à
des tranches de vie légèrement plus longues (cinq ou dix ans, par exemple).
Dautre part, il peut être aussi pertinent de sintéresser aux groupes fami-
liaux et aux dynasties. Ce qui est encore plus large que le cycle de vie
individuel.
Lincertitude
Les études empiriques négligent largement le risque auquel sont soumis
les individus et ceci est fort regrettable. De ce point de vue, cest bien la
théorie qui a raison contre la pratique. La théorie économique montre que
le risque peut être, pour lindividu, équivalent à une perte de ressources
(cette perte se mesurant par le montant que lindividu est prêt à payer pour
sassurer). Il serait particulièrement intéressant de mesurer de cette façon
limpact de lincertitude macroéconomique et microéconomique sur le bien-
être des individus et il est probable que laccroissement de lincertitude au
cours des dernières décennies contribue à expliquer le décalage apparent
entre la croissance du PIB et limpression de stagnation, voire de régres-
sion, souvent exprimée dans les enquêtes dopinions. En somme, mesurer
l « équivalent-certain » du PIB serait plus pertinent que de mesurer le PIB.
De même, laccroissement de lincertitude na pas été uniformément ré-
parti sur la population et lon peut penser, notamment à propos du risque de
chômage, que laccroissement du risque a accentué les inégalités encore
plus que ce que révèlent les mesures du revenu finalement obtenu. En outre,
si laversion pour le risque est décroissante avec le revenu, alors laugmen-
tation du risque de chômage, pour les personnes de faibles revenus, est
encore plus dramatique.
Ces remarques sappuient sur lidée traditionnelle de la théorie, selon
laquelle il est important de tenir compte de lévaluation du risque, ex ante,
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 247
par les individus. Mais, à linverse, il ne faudrait pas penser que lévalua-
tion ex ante soit suffisante à elle seule, car les inégalités ex post ont aussi
leur importance. Pour comprendre que lévaluation ex ante et lévaluation
ex post sont toutes deux pertinentes, considérons lexemple (trop simple,
mais suggestif) suivant. Trois politiques sont envisageables et, selon lévo-
lution de la conjoncture mondiale, elles auront un impact différencié sur les
deux catégories de ménages formées par les salariés du secteur abrité et ceux
du secteur exposé. Le contenu de ces politiques nest pas explicité, seules
comptent les conséquences sociales. On considère que les probabilités des
deux évolutions possibles de la conjoncture sont à peu près égales. Le tableau
suivant donne la valeur des revenus des agents (en unités appropriées).
Évaluation ex ante, évaluation ex post : une estimation
Conjoncture 1 Conjoncture 2
Politique 1
• abrité 10 10
• exposé 20 20
Politique 2
• abrité 10 20
• exposé 20 10
Politique 3
• abrité 20 10
• exposé 20 10
Source : Calcul de lauteur.
Si lon examine la situation ex post, les politiques 1 et 2 sont
indistinguables, puisquelles donnent à coup sûr une distribution (10, 20).
Pourtant, ex ante, la politique 2 paraît plus équitable, puisquelle est plus
égalitaire en termes de gain espéré. Ceci justifie donc un examen des situa-
tions ex ante.
À linverse, si lon sen tient à une étude ex ante, les politiques 2 et 3
sont indistinguables, puisque les individus y font tous face à la même lote-
rie. En revanche, la politique 3 est plus égalitaire ex post, et apparaît donc
préférable pour cette raison. Il serait donc regrettable de négliger les inéga-
lités ex post.
Il est à noter quil nexiste pas encore de critère synthétique précis per-
mettant de tenir compte simultanément des inégalités ex ante et ex post.
Quelques suggestions ont été faites dans la littérature (Broome, 1991,
Ben Porath, Gilboa et Schmeidler, 1997 ou Kolm, 1998) mais elles restent
vagues. Cette question reste largement ouverte.
248 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Quels indices ?
Une fois définie la façon dont il faut apprécier les situations individuel-
les (chances ou résultats, objectif ou subjectif, telle partie de la courbe din-
différence, instantané ou non, ex ante ou ex post, etc.), il reste à combiner
les mesures individuelles pour élaborer une mesure synthétique du bien-
être social ou de linégalité.
Rappelons (à la suite de Kolm, 1968 et Atkinson, 1970) que si lon dispose
dune fonction de bien-être social qui a pour argument la liste des mesures
individuelles, on peut lui associer un indice dinégalité sur la base de lécart
entre la situation individuelle moyenne dans la population considérée et
« léquivalent-égal », qui est le niveau individuel qui, sil était uniformément
obtenu dans la population, donnerait le même niveau de bien-être social
global. Dès quil y a des inégalités, l « équivalent-égal » est plus faible que
le niveau moyen si la fonction de bien-être social renferme une certaine
aversion pour linégalité.
Dune façon générale, il semble préférable dadopter des indices diné-
galités qui peuvent se voir donner une telle justification « éthique » en étant
rattachés à une fonction de bien-être sociale cohérente, ou du moins carac-
térisés par des propriétés bien définies (cf. la revue de littérature de Foster
et Sen, 1997 ou de Fleurbaey, 1996), plutôt que des indices purement statis-
tiques dont les propriétés éthiques sont mal contrôlées. Comme cela est
noté dans ce rapport par Atkinson, Glaude et Olier, le succès persistant du
rapport inter-décile tient à sa simplicité dutilisation et de lecture, mais il
est largement admis quon devrait lui préférer des indices mieux fondés,
tels que celui proposé par Kolm (1968) et Atkinson (1970).
Il fut longtemps et il est encore largement considéré comme commode,
pour une fonction de bien-être social (ou un indice dinégalité), de satis-
faire une propriété de séparabilité. Cette propriété consiste, sommairement,
à rendre lévaluation dune modification de la répartition qui affecte seule-
ment une partie de la population, totalement indépendante de létat du reste
(non concerné) de la population. De multiples justifications peuvent être
cherchées pour une telle propriété, depuis la simplicité dutilisation (inutile
de recalculer lindice européen pour savoir si une réduction des inégalités
en France a le même impact en Europe) jusquau principe de subsidiarité.
Mais des travaux récents et moins récents (pour des références et une syn-
thèse, cf. Gajdos, 2000) suggèrent que certaines fonctions non séparables
ont des vertus, notamment parce quelles permettent de tenir compte du
classement des individus dans la population. Ceci redore le blason de lin-
dice de Gini, par exemple, et dintéressantes généralisations de cet indice
ont été proposées.
Rappelons aussi quil est possible de sappuyer sur des critères simples,
comme la courbe de Lorenz, qui garantissent lunanimité dune grande fa-
mille dindices dans la comparaison de deux distributions particulières. Cette
approche de la dominance sapplique aux indices dinégalité (courbe de
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 249
Lorenz) mais également aux fonctions de bien-être social séparables ou
non séparables (cf. les diverses références citées plus haut, ainsi que Bour-
guignon, 1989, Atkinson et Bourguignon, 1987, et Fleurbaey, Hagneré
et Trannoy, 1998 pour le cas de ménages hétérogènes).
Quelques suggestions
Les réflexions qui précèdent sont inégalement conclusives, mais on peut
essayer de tirer un bilan provisoire, sous la forme de suggestions ou de
pistes pour les études empiriques à venir. Si lon sinspire de ces réflexions,
on peut en particulier suggérer les points suivants :
analyser les déterminants des inégalités, en se focalisant sur les distri-
butions conditionnelles par classes de population homogènes en termes de
déterminants socio-économiques ;
à défaut de pouvoir déjà utiliser des indices de ressources sophisti-
qués, fondés sur la théorie de léquité, mesurer les situations individuelles
en termes densembles de budget formés par le patrimoine (capital humain
et autres) mobilisable dans la période de référence ;
la période de référence peut être brève ou longue, comparée au cycle
de vie, et il serait bon de combiner des études portant sur les budgets an-
nuels, décennaux, de cycles de vie et de dynasties ;
il serait très souhaitable dajouter aux études actuelles sur les distri-
butions ex post des revenus des études sur le poids de lincertitude ex ante ;
il serait également souhaitable dutiliser au maximum les indices diné-
galité les mieux justifiés par la théorie économique, ainsi que les critères de
dominance comme la courbe de Lorenz.
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INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 251
Complément B
Protection sociale, croissance et inégalités :
vieux débats, nouvelles réponses
Antoine Parent
DREES
Ces trois termes sont souvent traités dans la littérature deux à deux (crois-
sance et protection sociale, croissance et inégalités, protection sociale et
inégalités). On veut tenter ici, à partir dune revue de la littérature théorique
récente, de mettre en évidence les canaux par lesquels la protection sociale
exerce des effets à la fois sur la croissance économique et la réduction des
inégalités. Dans lanalyse traditionnelle des liens entre protection sociale,
inégalités et croissance, trois éléments saillants ressortent : la dimension
du coût de la protection sociale, limpact négatif de la protection sociale sur
la croissance, linefficacité de la protection sociale à réduire les inégalités.
Ces effets présumés négatifs posent la question de lefficacité de la protection
sociale et de sa légitimité.
Concernant la légitimité des systèmes de protection sociale, les modèles
déconomie politique permettent de faire ressortir la préférence des agents
pour les systèmes de protection sociale comme un choix rationnel. Ces sys-
tèmes possèdent à la fois des qualités en termes de crédibilité et de
soutenabilité.
Concernant lefficacité des systèmes de protection sociale, à partir de
deux hypothèses les marchés sont imparfaits, la protection sociale exerce
une redistribution inter et intra-générationnelle un certain nombre de
travaux théoriques mettent en évidence des effets dentraînement de la pro-
tection sociale sur la croissance et la réduction des inégalités.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 253
On se propose, dans ce qui suit, détudier ces deux aspects defficacité
et de légitimité, à partir dune définition très large de la protection sociale
comme « réponse au dilemme des générations ».
Cette conception prend appui sur les modèles à générations imbriquées
développés par Becker (1988 et 1993) et Masson (1998 et 1999). Cette
conception permet denglober lensemble des risques couverts par la
protection sociale dans une même analyse. On peut en effet considérer que
les différents risques que couvre la protection sociale ne peuvent pas être
dissociés (que leur financement repose ou non sur une base contributive)
car larticulation de la couverture des différents risques découle de la réci-
procité entre les générations. Lanalyse de la protection sociale se ramène
en effet à la question du financement de deux périodes de dépendance où
labsence de revenus dactivité rend les personnes dépendantes de leur entou-
rage et de la société : jeunesse (éducation, politique familiale) et vieillesse
(retraites). Le problème du financement des deux périodes de dépendance
ne peut être traité séparément.
En effet, les échanges différés (entre jeunes, actifs et vieux) se heurtent
à des insuffisances de marché qualifiées de dilemme des générations :
la génération 2 (des actifs) peut ne pas être incitée à payer convenablement
la retraite des personnes âgées, doutant de laltruisme des jeunes à leur
rendre la pareille. Par ailleurs, des actifs pauvres peuvent être contraints à
une sous-éducation des enfants et à une « sous-protection » des parents âgés.
Dans ces deux cas, les carences de marché aboutissent à une situation sous-
optimale, qui nécessite lintervention de lÉtat- providence. Celui-ci a seul,
en effet, la capacité de pré-engager les jeunes générations car il est le seul à
être le garant des mécanismes de solidarité (par lesquels chaque génération
rembourse, à lâge actif, léducation et la politique familiale dont elle a
bénéficié et reçoit, à sa vieillesse, les cotisations sociales quelle a payées à
lâge actif). Dans cette tradition beckerienne, la protection sociale doit donc
être prise comme un tout.
Sappuyer sur cette conception de la protection sociale comme réponse
au dilemme des générations peut permettre de donner un éclairage pour
partie différent aux débats sur la place des systèmes de protection sociale
dans les économies de marché, sur leur efficacité et leur légitimité.
La question de lefficacité : leffet de la protection sociale
sur la croissance et la réduction des inégalités
Un premier lien indirect entre protection sociale et croissance
qui transite par la réduction des inégalités
Aborder la protection sociale sous langle du dilemme des générations
amène à considérer que celle-ci comporte une dimension explicite déquité
et de justice distributive (et pas seulement au travers des seuls dispositifs
de redistribution verticale, tels les allocations sous conditions de ressour-
ces ou limpôt progressif sur le revenu). Dans cette perspective, seule la
254 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
garantie de retraites peut inciter les familles pauvres à ne pas sous-investir
dans le domaine de léducation des enfants. En effet, les familles les plus
exposées au dilemme des générations sont les familles pauvres ou modestes ;
en garantissant les transferts ascendants et descendants, lÉtat lève la
contrainte de liquidité qui pèse sur ces familles. La tradition beckerienne
permet de consolider le fait que la protection sociale dans son ensemble
nest pas neutre du point de vue de la lutte contre les inégalités car elle
comporte les deux dimensions de redistribution verticale et horizontale.
Des travaux théoriques récents ont montré que la réduction des inéga-
lités pouvait, sous certaines hypothèses, être favorable à la croissance. On
peut ainsi souligner lexistence dun premier lien indirect par lequel, en
contribuant à la réduction des inégalités, la protection sociale peut encou-
rager la croissance. Cette relation, consolidée sur un plan théorique, souffre
toutefois dabsence de confirmation empirique probante.
La thèse selon laquelle les inégalités sont favorables à la croissance est
sous-tendue par trois arguments :
lhypothèse de Kaldor selon laquelle la propension marginale à épar-
gner des plus riches est plus élevée que celle des pauvres ; si le taux de
croissance est directement relié à la proportion du revenu national qui est
épargné, les pays à plus forte inégalité doivent connaître une croissance
plus forte ;
lexistence de coûts irrécupérables des investissements qui nécessite
une concentration de la richesse ;
largument dune nécessaire antinomie entre efficience et égalité
(Mirrlees, 1971). Une taxation plus forte réduit le taux de rendement après
impôt de lépargne, réduit lincitation à accumuler le capital et par voie de
conséquence le taux de croissance.
Dès lors que lhypothèse dimperfection des marchés de capitaux est
introduite, il est possible de mettre en évidence trois canaux par lesquels
linégalité peut exercer des effets négatifs sur la croissance : la réduction
des opportunités dinvestissement ; la diminution de lincitation à emprunter ;
laccroissement de la volatilité macroéconomique.
Aghion, Caroli, Garcia-Penalosa (1999) dans le cadre dun modèle de
croissance endogène tirée par laccumulation du capital physique et du ca-
pital humain (où les dotations en richesse et capital humain sont supposées
hétérogènes) montrent que le taux de croissance dépend de la distribution
des investissements individuels en capital. Sous lhypothèse de rendements
décroissants, dune fonction de production concave et de marchés impar-
faits, ils établissent quun fort degré dinégalités dans les investissements
individuels réduit le niveau de loutput total. Ceci ouvre la voie à une poli-
tique redistributive (des plus richement dotés vers les moins richement
dotés) pour améliorer lefficacité de la croissance.
Aghion et Bolton (1997) montrent quen présence daléa moral ex ante,
une plus forte inégalité réduit lincitation à accumuler de la richesse. Plus
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 255
la richesse initiale de lemprunteur est faible, moins son niveau deffort
pour accroître la probabilité de réussite de son projet sera important. Ce
problème daléa moral vient du fait que plus lemprunteur a besoin de capi-
tal pour démarrer sa production, moins il est incité à fournir deffort pour
assurer son succès, dans la mesure où il partage une large part des bénéfices
avec les prêteurs. Du point de vue des incitations, il vient quune politique
de redistribution améliore le niveau deffort des personnes, ce qui est favo-
rable à la croissance.
En présence de tels problèmes dincitations, plus la distribution de
richesse est inégalitaire, plus faible sera le niveau deffort agrégé dans la
société. En conséquence, linégalité a un effet négatif à la fois sur le niveau
de revenu et le taux de croissance.
Si la mise en évidence des effets négatifs dun creusement des inégalités
sur la croissance est consolidée sur un plan théorique, les tentatives de vérifi-
cations empiriques de cette liaison ont donné lieu à des résultats contrastés.
Barro (1999), à partir dun large échantillon de pays en développement et
de pays développés, trouve pour les premiers une relation négative (un ac-
croissement des inégalités nuit à la croissance), pour les seconds une rela-
tion positive (laccroissement des inégalités est favorable à la croissance).
Forbes (2000) teste un modèle où la croissance dépend notamment des iné-
galités de revenus (mesurées par le coefficient de Gini), du revenu, des
niveaux déducation des hommes et des femmes. Lauteur met en évidence
un effet positif de court terme entre croissance et inégalités (robuste aux
différents tests économétriques effectués) mais souligne que ce résultat nest
pas nécessairement contradictoire avec lexistence dune relation négative
de long terme entre ces deux grandeurs. Banerjee et Duflo (2000) abou-
tissent à la conclusion principale que la relation inégalité et croissance
nest pas une relation linéaire(1) et avancent que celle-ci dépend crucialement
de deux variables : du degré de conflit pour le partage de la richesse dans la
société et du niveau initial dinégalités dans cette société.
Il découle de la non-linéarité de la relation entre croissance et inégalités
que tout changement dans les inégalités, quel quen soit le sens, est associé
à une diminution du taux de croissance future. Tirer des conclusions de
politique économique à partir de cet exercice nest pas aisé puisquil res-
sort que toute redistribution dans un sens ou un autre introduit des distor-
sions qui pénalisent la croissance. Néanmoins, les auteurs insistent sur la
dimension de court terme de cet effet : à long terme le conflit social est
apaisé et léconomie se situe à des niveaux intermédiaires dinégalités ;
or, ces niveaux intermédiaires dinégalités correspondent aux taux de
croissance les plus élevés, ce qui fait quune réduction des inégalités peut
être, à long terme, favorable à la croissance.
(1) Pour un degré de conflit faible, la relation entre le niveau dinégalités et la croissance
future a la forme dune courbe en U inversée qui signifie quil y a moins de croissance pour
des niveaux faibles et élevés dinégalités ; pour un degré de conflit élevé dans la société, la
relation trouvée entre croissance et inégalités a la forme dune courbe en U, signifiant quil
y a moins de croissance pour des niveaux intermédiaires dinégalités.
256 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Protection sociale, épargne et croissance
Dans le cadre de la théorie de la croissance, de nombreuses études empi-
riques ont cherché à établir limpact des transferts sociaux sur le taux de
croissance. Atkinson (1999) rappelle que les études qui abordent le sujet à
un niveau très agrégé sous langle des relations directes entre niveau des
dépenses de protection sociale et rythme de la croissance ne permettent
guère de conclure(2). La question du sens de causalité entre données agré-
gées de croissance économique et de protection sociale reste en fait relati-
vement indéterminée.
Sur un plan théorique(3), quelles que soient les formes envisagées pour
les systèmes de protection sociale et la nature du régime de croissance rete-
nue (endogène ou non), les résultats théoriques laissent entendre que leffet
négatif de la protection sociale (sous forme de transferts monétaires) sur la
croissance via la distorsion de lépargne induite est incontournable(4).
Dun point de vue théorique, sur le cycle de vie, on peut considérer que
lépargne est réalisée pendant les années actives pour garantir la consom-
mation durant les années inactives. Les régimes obligatoires de retraite cons-
tituent alors une alternative à lépargne privée. Les régimes de retraite par
répartition ne génèrent pas dépargne mais un transfert des actifs vers les
inactifs à un moment donné. Dans ces conditions, si la valeur actuelle
des retraites est supérieure à la valeur actuelle des impôts ou cotisations,
lépargne privée risque de diminuer. Ando-Modigliani (1963) expliquent
que lexistence dun régime de retraite par répartition conduit à une dimi-
(2) On peut schématiquement classer les études qui cherchent à apprécier limpact dune
diminution des transferts sociaux sur le taux de croissance en trois catégories : celles qui ne
trouvent aucun lien empirique significatif (Landau, 1985 et Hansson et Henrekson, 1994) ;
celles qui trouvent un effet positif sur la croissance (Weede, 1986 et 1991, Nordström, 1992
et Persson et Tabellini, 1994) ; celles qui trouvent un impact négatif sur la croissance (Korpi,
1985, McCallum et Blais, 1987, Castles et Dowrick, 1990 et Sala-i-Martin, 1992).Lab-
sence de références plus récentes sur cette manière daborder le sujet invite dailleurs à
dépasser ce type danalyse.
(3) Lanalyse des liens protection sociale épargne croissance est en général effectuée
dans le cadre de modèles à générations imbriquées, où les agents vivent pendant deux pério-
des, travaillant pour un salaire w dans la première et vivant de leur retraite augmentée de leur
épargne dans la seconde. Le raisonnement seffectue le plus souvent à population constante.
Lhypothèse macroéconomique standard est quil y a une fonction de bien-être dynastique :
de ce fait, les problèmes redistributifs qui peuvent survenir dans le temps sont éludés par
lhypothèse que les choix de la génération présente incorporent le bien-être des générations
futures. Mais donner un poids indépendant à chaque génération soulève deux problèmes
délicats à traiter dans le cadre de ces modèles, celui du mode dactualisation et celui de la
pondération des générations selon leur taille.
(4) Néanmoins, même sous lhypothèse que la protection sociale diminue lépargne et réduit
le niveau de bien-être (Auerbach et Kotlikoff, 1987), on montre dans le cadre dun modèle
déquilibre général où léconomie est efficiente à la Diamond (i.e. : non marquée par la
suraccumulation de lépargne) que la protection sociale exerce des effets positifs sur léco-
nomie. La Sécurité sociale peut ainsi être introduite comme une manière de déplacer léco-
nomie dun équilibre inefficient, caractérisé par une suraccumulation du capital en un équi-
libre efficient en réduisant lépargne (Diamond, 1965).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 257
nution de lépargne privée du fait que laccroissement des pensions anti-
cipées peut être perçu comme un effet de richesse qui entraîne une réduction
de lépargne. Barro (1974) relativise cet effet : sous lhypothèse daltruisme
des générations, les impôts supportés par les actifs pour financer la retraite
des inactifs ont pu être compensés par une épargne accrue de la génération
précédente.
Partant de ce constat, un certain nombre de travaux ont cherché à iden-
tifier leffet sur la croissance de coupes dans les programmes sociaux, sous
lhypothèse quune réduction des contributions devrait, via leffet induit de
reconstitution de lépargne, favoriser la croissance. Quel est lavantage
comparatif des autres systèmes ? Atkinson (1999) se livre à une analyse
des performances comparées des systèmes par répartition, des systèmes
dassistance, des systèmes de capitalisation par fonds de pension doù il
ressort que leffet présumé négatif de la protection sociale sur la croissance
doit être fortement relativisé.
Un système dassistance sous condition de ressources
est-il plus favorable à la croissance quun pur système de répartition ?
Si un système de transferts par répartition est remplacé par une logique
dassistance sous condition de ressources, il nest plus possible de raisonner
en termes dagent représentatif. Il faut prendre en compte la distribution
des salaires, et identifier deux populations, selon quelles se situent au-
dessus ou en dessous du seuil de ressources retenu. Dans un raisonnement
inter-temporel à deux périodes, la logique dassistance introduit un plafon-
nement des pensions de retraite à un certain niveau et restreint le champ des
bénéficiaires de lallocation vieillesse. Il sensuit que le nouveau taux de la
taxe levée sur le salaire des actifs à la première période pour financer le
minimum vieillesse est inférieur à lancien.
Cette moindre taxation implique deux effets : pour les personnes éli-
gibles à ce « minimum vieillesse », lincitation à lépargne devient nulle et
lépargne tombe à zéro (phénomène de « trappe à épargne ») ; pour les autres,
lépargne est accrue par rapport au système par répartition (elle est réduite
à un taux inférieur au taux de cotisation sociale antérieur), ce qui est plus
favorable à la croissance. Leffet final sur le volume dépargne totale
(et donc sur la croissance) est difficile à discerner : il dépend du nombre de
personnes situées en dessous et au-dessus du seuil retenu. Leffet, sur
la croissance, du passage(5) dun pur système de répartition à un système
dassistance sous condition de ressources nest donc pas assuré.
(5) Sachant que la plupart des systèmes existants combinent les deux.
258 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Un système de capitalisation par fonds de pension est-il plus favorable
à la croissance quun système de transfert par répartition ?
La supériorité dun système dépargne privée sur un système par répar-
tition est affirmée dans le cas de marchés parfaits lorsque le taux de rende-
ment de lépargne est supérieur au taux de croissance (r > g)(6). Mais sous
lhypothèse dimperfection de marché(7), la gestion de lépargne privée par
des fonds de pension peut savérer non optimale.
Atkinson (1999) introduit le comportement de la firme dans lanalyse
de la gestion de lépargne retraite par un organisme financier. Il considère
une firme maximisant sa valeur en bourse, ce qui la conduit à opter pour un
taux de croissance interne qui dépend du taux dintérêt et de ses coûts de
production. En cas de gestion de lépargne retraite des ménages par des
fonds de pension, surviennent des problèmes dagence entre gestionnaires
des fonds de retraite et épargnants.
Les décisions de valorisation du fonds peuvent différer de lobjectif
poursuivi par lépargnant (garantie dun flux de revenus certain). Ceci peut
aboutir à une valorisation non optimale de lépargne des particuliers ; dans
un modèle de croissance endogène, ceci implique quun système de retraite
par fonds de pension peut exercer des effets négatifs sur la croissance.
Lavantage comparatif des systèmes moins « destructeurs » dépargne
que les purs systèmes par répartition apparaît alors moins avéré dans tous
les cas de figure. Il convient également de noter que la réduction des pro-
grammes sociaux nest pas le seul moyen daction dont dispose le gouver-
nement pour agir sur le taux dépargne. Des incitations diverses à lépargne
peuvent renforcer le taux dépargne à niveau de protection sociale inchangé,
ce qui rend lalternative entre système par répartition et fonds de pension
moins cruciale.
Des liens potentiels plus directs entre protection sociale et croissance
peuvent être mentionnés.
La protection sociale encouragement à la prise de risque
et facteur de production potentiel ?
Tout dabord, à partir de lanalyse du risque et dans la tradition de léco-
nomie publique, la protection sociale peut être entendue, au sens large,
comme « protection contre le risque social » et comme source « damélio-
rations parétiennes » compensant les défaillances de marché. Hubbard et
(6) Ce cas de figure correspond à une situation transitoire. À long terme, les économistes
considèrent la « règle dor » selon laquelle r = g : en effet, sil existe des générations de
taille différente, ceci joue sur loffre de travail et loffre dépargne, et exerce un effet correc-
teur sur le prix des facteurs, qui à long terme tendent à séquilibrer.
(7) Ceci ne constitue évidemment pas une justification du maintien des systèmes de protec-
tion sociale dans le seul cas dimperfections de marché. Réduire ces imperfections ou lever
la contrainte de liquidité ne signifie pas que la protection sociale na plus de raison dêtre.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 259
Judd (1987), par exemple, étudient le rôle de la Sécurité sociale comme une
assurance contre lincertitude affectant le revenu individuel au cours du
cycle de vie. La garantie de revenus sociaux en cas daléa de lexistence joue
comme un facteur de sécurité susceptible de diminuer laversion au risque.
Une gestion optimale des « risques sociaux » peut être favorable à la
croissance en encourageant précisément la prise de risque. Ahmad, Dreze
et Sen (1991) analysent, dans cette perspective, la protection sociale comme
une aide à ladaptation technologique. Une mauvaise répartition du partage
des risques dans une société implique un contre-emploi des techniques de
production. Un système de protection sociale efficient peut contribuer à
rendre optimale la prise de risque nécessaire aux mécanismes de la crois-
sance. Si les mutations technologiques peuvent se lire comme des chocs
qui creusent les inégalités (et la protection sociale est traditionnellement
justifiée comme le moyen de lutter contre ces inégalités), lapproche en
termes de risque social suggère quil est possible de renverser cette propo-
sition. Lexistence dun système de protection sociale large et performant
peut être un facteur encourageant la prise de risque technologique(8), qui
peut favoriser la croissance en facilitant la transition dun secteur peu pro-
ductif vers un secteur plus productif.
Dautres points gagneraient à être approfondis sur un plan théorique :
un recours plus systématique à la notion de capital humain dans le cadre
analytique de la croissance endogène permettrait denvisager globalement
la protection sociale comme un « facteur de production » potentiel.
Les très nombreuses études sur ce thème ont surtout traité de limpact
de léducation sur la croissance et convergent (tout au moins sur un plan
théorique) pour considérer que le capital humain est un facteur de performance
économique(9). Cette démarche pourrait dailleurs sans doute être étendue
aux différentes composantes de la protection sociale, sous lhypothèse que
les dépenses de santé, de retraite, les allocations familiales ou les allo-
cations chômage enrichissent le capital humain à linstar de léducation(10).
(8) Cet argument est dautant plus fort que la fonction de production est soumise à une non-
linéarité des effets dapprentissage.
(9) Outre les mesures de la contribution du facteur éducation à la croissance économique
dans les années soixante dans le sillage de Denison (1962), les modèles de croissance endo-
gène avec capital humain (Uzawa, 1965 et Lucas, 1988) lient le niveau de progrès technique
au niveau moyen de capital humain des travailleurs. Cest le niveau de formation et dédu-
cation qui conditionne le niveau technologique et donc la croissance. Laccumulation du
capital humain participe donc de la diffusion mais aussi de la création du progrès technique
et par conséquent de la croissance. Ohyama (1991) en intégrant le capital humain dans un
modèle de croissance endogène met en évidence que des subventions publiques au capital
humain permettent daugmenter le taux de croissance à long terme. Barro et Lee (1996),
Barro (1998), Benhabib et Spiegel (1994), Griliches (1997), Hanushek et Kim (1995),
Mulligan et Sala-i-Martin (1995) et Pritchett (1996) sintéressent plus particulièrement aux
indicateurs pertinents de capital humain permettant de corroborer ou dinfirmer, sur un plan
empirique, la liaison réputée positive entre éducation et croissance.
(10) Si lon considère par exemple que les dépenses liées à la politique familiale encoura-
gent le processus de socialisation de lenfant ou que les dépenses de santé, qui favorisent
lallongement de la vie, augmentent la rentabilité de linvestissement dans léducation.
260 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
La question de la légitimité des systèmes de protection sociale :
une lecture à partir des modèles déconomie politique
Le développement récent des modèles déconomie politique qui combinent
analyse économique et analyse politique a permis de donner une nouvelle
dimension à lanalyse des systèmes de protection sociale. Les modèles déco-
nomie politique à générations imbriquées respectent un cadre doptimisation
intertemporelle. Ces modèles à générations imbriquées distinguent généra-
lement deux sources dhétérogénéité : selon lâge (deux, trois et parfois
quatre générations sont distinguées) et selon le revenu (variable continue).
Les régimes de protection sociale sont décrits de façon « réaliste » : ils com-
portent une part a reflétant la dimension contributive des systèmes et une
part (1 a) reflétant la composante redistributive des systèmes. Sous lhy-
pothèse que les préférences des agents sont distribuées normalement, léqui-
libre politique correspond au choix de lélecteur médian : pour a donné, les
électeurs votent pour le taux dimposition déquilibre qui garantit le finan-
cement de la fraction (1 a) du système.
Les modèles délecteur médian sont toutefois fragiles : notamment, lexis-
tence dun équilibre majoritaire est remis en cause dès lors que les élec-
teurs ont à se prononcer sur plus dune variable (ici, ils ne peuvent se pro-
noncer à la fois sur le degré de redistributivité du système et sur le niveau
de contributivité). Les hypothèses de comportement électoral de ces modèles
peuvent être jugées naïves, ce qui amène à sinterroger sur la finalité de
cette littérature : sagit-il dexpliquer le développement historique des sys-
tèmes actuels de protection sociale ? Est-ce un moyen dagréger les préfé-
rences individuelles ? Sagit-il dexpliquer, en cas de choix unique, pour-
quoi il y aurait toujours une majorité en faveur dun système de protection
sociale ? Mais dans ce cas, qui est le plus plausible, on peut regretter lab-
sence de considérations éthiques. Ces réserves, qui relativisent la portée
conclusive de ces modèles, ne remettent cependant pas en cause leur apport
à la question de la légitimité des systèmes de protection sociale. Ces modèles
insistent sur le rôle du contrat social et éclairent la question de laccep-
tation sociale des prélèvements.
Le rôle du contrat social
Les préférences fiscales des agents découlent de leur génération dap-
partenance, de leur position dans la distribution des revenus par rapport au
revenu médian, du rendement de lépargne par rapport au rythme de la crois-
sance (qui est aussi celui de la population, noté n). En ce sens, ces hypothè-
ses peuvent apparaître réductrices.
Les retraités sont partisans du taux dimposition le plus élevé possible :
en effet, ce taux détermine le niveau de leurs pensions, mais na pas dinci-
dence sur leurs contributions (puisque celles-ci ont été payées à la période
précédente). Les préférences des actifs découlent de leur position dans
la distribution des revenus par rapport au revenu médian : un système
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 261
dépargne privée aura la préférence des agents dont le niveau de revenu est
situé au-delà du niveau de revenu médian. Seuls les travailleurs dont le taux
de salaire est inférieur à ce niveau préfèrent un taux de prélèvement positif.
Dans cette configuration, les actifs sont divisés en deux classes : ceux dont
le revenu est supérieur au revenu médian sont partisans dune épargne posi-
tive et dun taux de prélèvement nul ; ceux dont le revenu est inférieur au
revenu médian sont partisans dune épargne nulle et dune fiscalité posi-
tive. Sajoutent les retraités dont les préférences vont à la fiscalité la plus
forte. Le taux de fiscalité déquilibre t* est déduit de la procédure de vote
majoritaire qui découle de la formation de coalitions entre ces trois classes.
La solution optimale dépend des évolutions comparées du taux de ren-
dement de lépargne privée r et de celui dun système par répartition n : si
r > n, leffet redistributif de la Sécurité sociale est dominé par le rendement
élevé de lépargne privée et même les travailleurs les plus pauvres peuvent
alors préférer épargner. Seuls les retraités soutiennent le système, ce qui est
insuffisant. Dans tous les autres cas, la préférence pour une fiscalité posi-
tive est le résultat dune coalition entre retraités et actifs au salaire médian
sous lhypothèse dune élasticité de substitution s inférieure à 1. Pour
s supérieur à 1, le taux de fiscalité préféré décroît avec le revenu, et la
coalition majoritaire est alors composée des retraités et des plus pauvres
des travailleurs (ceux dont le revenu est inférieur au revenu médian).
Mais la formation dune coalition majoritaire est sensible au degré de
redistributivité du régime : Casamatta, Cremer et Pestieau (2000) montrent
que pour r = n, une variation du degré de contributivité naffecte pas la
coalition. En revanche, pour r < n (situation a priori la plus favorable au
système par répartition), si le système devient plus contributif (si a aug-
mente), il devient aussi moins attractif pour les travailleurs à bas salaires.
Certains dentre eux (les plus productifs) vont échanger ce système contre
lépargne privée ; le nouvel électeur décisif sera plus pauvre quavant et
par conséquent, le taux choisi par cet électeur plus bas quavant. Dans le
cas où r > n, et pour a proche de 1, les auteurs montrent que léquilibre
majoritaire va conduire à une remise en cause du système : en effet, le sys-
tème de protection sociale est si peu redistributif que les plus pauvres des
travailleurs ne le trouvent plus attractif et préfèrent labandonner au profit
dun système privé.
Plusieurs enseignements de ces modèles peuvent être mis en avant.
Les systèmes par répartition suscitent un plus fort soutien (électoral)
que les systèmes privés : si on compare les performances respectives dun
système par répartition et dun système de fonds de pension, il vient que
dans un schéma de fonds de pension, le vote nest daucun enjeu pour les
retraités. Toutes les décisions importantes pour eux ont été prises dans le
passé. Seule la population active importe dans la détermination de léqui-
libre par le vote, alors que les retraités votent dans un système par répar-
tition. La majorité est donc toujours plus large dans le cas dun système par
262 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
répartition que dans le cas dun fonds de pension. Dans le cadre de ce mo-
dèle, la prise en compte de pertes defficience provoquées par la fiscalité
modifie la relation entre les pensions et les contributions(11). Le rendement
du système de répartition dépend alors de la valeur du taux dimposition.
La coalition majoritaire en faveur du système par répartition est plus diffi-
cile à trouver et nexiste que sous certaines conditions relatives à la taille
des générations et à la forme de la distribution des revenus. Des solutions
mixtes, combinant système par répartition et fonds de pension ne sont plus
à exclure.
Dans certains modèles, les systèmes par répartition peuvent remporter
ladhésion des plus riches : Cooley et Soares (1999) supposent, en dyna-
mique, que la protection sociale diminue le niveau de consommation et
dépargne de chaque travailleur mais diminue également loffre de travail
et le stock de capital disponible à la période suivante. La chute du stock de
capital augmente le taux dintérêt à la période suivante (et diminue le
salaire). Comme le taux de rendement réel de lépargne augmente, ceci
peut contribuer, par un effet indirect, à élargir (aux plus riches) la coalition
en faveur du maintien du système par répartition, ce qui renforce son carac-
tère soutenable. Cette conclusion rejoint celle détudes considérant le cycle
démographique (Artus et Legros, 2000) : un vieillissement de la population
(qui accroît loffre dépargne) combiné à un système de retraites par capita-
lisation exerce des effets à la baisse du taux de rendement de lépargne, ce
qui réduit lefficacité de ces systèmes.
Les arguments de lacceptation sociale des prélèvements
La plus large adhésion aux régimes de protection sociale est obtenue
dans les modèles déconomie politique, soit à partir de lhypothèse
daltruisme entre générations, soit dans le cadre de modèles réputationnels.
La justification de la préférence pour la protection sociale
dans le cadre de modèles réputationnels
Cooley et Soares (1999) présentent le système de Sécurité sociale(12)
comme un jeu entre générations. Pour que le système soit soutenable, il
faut quil existe un mécanisme de soutien de cet équilibre. Les auteurs
montrent que la peur dun effondrement du système si lune des géné-
rations échoue à le maintenir conduit à le rendre soutenable. Le système est
soutenu car lélecteur médian des générations à venir considèrera toujours
ses contributions comme des fonds perdus si elles ne débouchent pas sur un
versement effectif à sa retraite.
(11) Dans ce modèle, la perte defficience est de forme quadratique et ne sapplique quà la
part non contributive du système de Sécurité sociale, les agents analysant leurs contribu-
tions comme un revenu différé.
(12) Les auteurs limitent lapproche réputationnelle au seul cas des retraites.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 263
Dans un jeu à un coup (à une période), les travailleurs refuseront de
financer les retraites. Léquilibre du jeu à un coup sert de menace crédible
pour introduire un comportement plus coopératif entre les agents : le coût
de la défection aujourdhui implique leffondrement du système demain, ce
qui incite les travailleurs à sabstenir de tirer partie des bénéfices de court
terme dune déviation de façon à sécuriser le bénéfice que leur garantit le
système présent en matière de retraite future. Il devient rationnel dadopter
un système de Sécurité sociale dans un jeu dynamique qui implique des
interactions répétées entre les générations.
Le vote dagents rationnels et anticipateurs ne peut porter que sur laccep-
tation ou le rejet du niveau optimal issu du système en place, car les agents
nont pas dincitations à dévier de cet équilibre. Les électeurs votent ainsi
sur le seul niveau soutenable de Sécurité sociale.
La préférence pour la Sécurité sociale ressort ainsi comme le choix
dagents économiques rationnels et anticipateurs.
Lhypothèse daltruisme limité
Cette hypothèse (voir, par exemple, Tabellini(13), 2000) permet de séman-
ciper de lhypothèse forte dune reconduction tacite du régime à toutes les
périodes.
Le programme de Sécurité sociale est choisi à chaque période en vertu
dun vote à la majorité. Il redistribue des parents vers les enfants aussi bien
que des riches vers les pauvres dans la mesure où la dotation versée par
lÉtat est une somme forfaitaire, alors que la contribution est proportion-
nelle au revenu (ce trait reflète, selon lauteur, la dimension redistributive
de tout système de Sécurité sociale). Toutes les générations en vie sont
impliquées dans le vote, mais à chaque période, le régime de Sécurité so-
ciale peut être remis en cause par le vote. Ceci rompt le lien entre les contri-
butions courantes et les pensions futures. À chaque période, le vote porte
sur le montant du transfert de la génération jeune à la génération âgée
actuellement en vie, sans que cela ait la moindre répercussion sur la légis-
lation future. La politique optimale de lélecteur i en t est indépendante des
décisions de vote passées et futures ; en ce sens, on peut considérer quil
sagit dune conception « minimaliste » de laltruisme puisquelle nengage
que les générations en vie.
Léquilibre politique est déterminé par la préférence de lélecteur médian.
Pour identifier cet électeur médian, il faut combiner les deux groupes de
votants, parents et enfants. Il ressort que la taille optimale du système de
Sécurité sociale qui sera retenu dépend de deux facteurs principaux : de la
proportion de jeunes dans la population ; de la distribution des revenus du
travail au sein du groupe qui paye limpôt.
(13) Lauteur traite de la protection sociale au sens large, dans ses dimensions de redistribu-
tion inter et intra-générationnelle.
264 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Le taux de contribution à la Sécurité sociale est négativement corrélé à n :
si la proportion des jeunes dans la population augmente, une plus large
fraction de la population totale soppose au système de Sécurité sociale.
Léquilibre est donc de taille plus restreinte.
Deuxième élément, une distribution du revenu plus inégalitaire entraîne
que lélecteur médian est plus pauvre, et donc plus favorable au système de
Sécurité sociale ; la majorité en faveur de la Sécurité sociale est donc plus
large dans les sociétés à forte inégalité de revenu (on retrouve largument
des effets positifs sur la croissance dune société plus égalitaire, sous lhypo-
thèse deffets de distorsion introduits par la fiscalité).
Dans un cadre où la protection sociale opère une redistribution inter et
intra-générationnelle, lhypothèse daltruisme même limité permet de com-
prendre pourquoi, même si les électeurs ne se sentent liés ni par leur vote
passé ni par un quelconque engagement vis-à-vis des générations futures,
une majorité dentre eux reste favorable à un système de Sécurité sociale
(qui bénéficie pourtant à une minorité).
Lapproche déconomie politique permet de faire progresser lanalyse
en termes de soutenabilité et dacceptabilité de la protection sociale. Ces
travaux montrent bien comment larticulation des différents dispositifs de
protection sociale contribue à sécuriser lhorizon économique des agents.
Il ressort de ces analyses que la protection sociale constitue un engagement
mutuel irréversible. La force de ce courant est de montrer que le choix de
société en faveur dune préférence pour un système par répartition se ra-
mène à une explication tenant à la rationalité des agents et que ce choix est
peut-être temporellement le plus cohérent.
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268 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Complément C
Une vue densemble des inégalités
de revenu et de patrimoine
Jean-Michel Hourriez et Valérie Roux
INSEE
Les sources statistiques sur les revenus des ménages
Présentation des sources statistiques sur les revenus des ménages
LINSEE dispose de deux types de sources statistiques pour appréhen-
der les revenus des ménages :
la source fiscale (enquêtes Revenus fiscaux) ;
les enquêtes auprès des ménages (enquêtes Budget de famille, Panel
européen, etc.)
Dans le premier cas il sagit dune exploitation des déclarations de reve-
nus traitées par ladministration fiscale, dans le second cas le ménage est
directement interrogé sur ses revenus par un enquêteur de lINSEE.
Le principe des enquêtes Revenus fiscaux est de reconstituer les revenus
dun échantillon de ménages à partir de leur déclaration fiscale, ou bien de
lensemble de leurs déclarations fiscales lorsquun même ménage rassem-
ble plusieurs foyers fiscaux. Lanalyse des revenus seffectue ainsi au ni-
veau du ménage plutôt que du foyer fiscal, ce qui distingue les enquêtes
Revenus fiscaux des statistiques fiscales produites par la Direction générale
des impôts (DGI). En outre, les prestations sociales non imposables (pres-
tations familiales, aides au logement, minima sociaux) sont reconstituées
sur barème ou par imputation économétrique. Rappelons que presque tous
les foyers imposables ou non remplissent une déclaration fiscale, si
bien que la source fiscale couvre pratiquement lensemble de la population.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 269
Depuis 1996, lopération est annuelle et léchantillon est extrait de celui de
lenquête Emploi, ce qui rend possible létude des revenus des ménages en
fonction de lactivité de leurs membres.
Les enquêtes Budget de famille, réalisées avec une périodicité quinquen-
nale, comprennent un questionnaire détaillé sur les revenus annuels de cha-
que personne du ménage. Lépargne peut être analysée grâce à cette source
à travers le solde des revenus et de la consommation.
Le Panel européen reprend le même questionnaire détaillé sur les reve-
nus. Cette source présente deux atouts. Dune part sa dimension longitudi-
nale : il sagit dun panel où les individus présents lors de la première inter-
rogation (1994) sont réinterrogés chaque année. Dautre part sa dimension
européenne : des opérations semblables sont réalisées dans la plupart des
pays de la Communauté européenne, afin quEurostat puisse produire des
fichiers de données individuelles harmonisées au niveau européen. Huit
vagues seront collectées de 1994 à 2001. À terme le Panel permettra des
analyses inédites sur les trajectoires demploi et de revenus.
Comparaison des données fiscales et des données denquêtes
La source fiscale présente, par rapport aux enquêtes auprès des
ménages, deux atouts qui en font la source de référence sur les revenus des
ménages en France :
son exploitation est peu coûteuse, doù la constitution de gros échan-
tillons (70 000 ménages actuellement pour les enquêtes Revenus fiscaux,
contre 10 000 dans les enquêtes Budget et 7 000 dans le Panel européen) ;
les déclarations au fisc sont réputées plus fiables que les déclarations
lors dune interview. Outre les omissions volontaires (présentes dans les
deux cas), les données denquêtes auprès des ménages sont entachées de
diverses erreurs de mesure (montants approximatifs, perte de mémoire,
confusion des périodes de références, erreurs de saisie ) dont sont a priori
exemptes les déclarations fiscales, remplies sur la base de documents écrits
et vérifiées tant par le contribuable que ladministration. Les erreurs aléa-
toires de mesure apparaissent nettement dans le Panel européen : les varia-
tions de revenus observées dune année sur lautre résultent en partie de ces
erreurs, ce qui rend difficile lanalyse des trajectoires des revenus (durabilité
de la pauvreté, etc.).
Toutefois la source fiscale présente plusieurs inconvénients, de sorte
que les enquêtes ménages demeurent un complément utile :
la disponibilité des données est plus tardive que pour les enquêtes
ménages (il faut compter une année de traitement des déclarations par lad-
ministration fiscale plus une année de calculs par lINSEE) ;
les prestations sociales sont imputées et non observées. Si les imputa-
tions sont fiables pour les prestations dont les conditions dattribution sont
simples (allocations familiales de base), elles requièrent des hypothèses
dans le cas de prestations plus complexes (minima sociaux, aides au loge-
ment), notamment lorsque lon présume que certains ménages ne font pas
270 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
valoir leurs droits (RMI et minimum-vieillesse). Par ailleurs les aides so-
ciales locales ne sont pas imputées ;
les impôts mentionnés dans la source fiscale ne tiennent pas compte
des recours gracieux (qui permettent notamment à certains ménages mo-
destes dêtre dispensés de taxe dhabitation) ;
diverses catégories de revenus ne figurent pas ou partiellement sur la
déclaration : primes de participation et intéressement et plus généralement
revenus de lépargne salariale, indemnités de licenciement, etc.
Les deux types de source ne parviennent pas à mesurer correctement
deux catégories de revenu :
les revenus dactivité indépendante. Ceux qui figurent sur la déclara-
tion fiscale ne sont pas directement comparables à des salaires, sans même
tenir compte de lévasion fiscale. Interrogés dans les enquêtes, les indépen-
dants ne peuvent communiquer que le revenu quils déclarent au fisc, ou
sinon dautres grandeurs qui ne sapparentent pas à la rémunération du tra-
vail (recette ou chiffre daffaires, etc.) ;
les revenus du patrimoine. Ils échappent largement à la déclaration
fiscale, soit parce quils sont exonérés dimpôt sur le revenu (livrets régle-
mentés, épargne-logement, PEA, PEP et assurance-vie), soit parce quils
sont soumis à un prélèvement libératoire à la source (intérêts dobligations,
bons, etc.), soit parce que les revenus fonciers nets reportés sur la déclara-
tion fiscale ne reflètent pas le revenu économique (abattements forfaitaires,
amortissements Périssol et Besson, etc.). Il en va de même des plus-values.
En outre, lapparition de nouvelles enveloppes défiscalisées explique que
la fraction des revenus du patrimoine couverte par les déclarations fiscales
sest réduite au cours des années quatre-vingt-dix. Le taux de couverture
nest plus que dun quart environ. Quant aux enquêtes auprès des ménages,
elles sous-estiment fortement les revenus du patrimoine : même dans les
enquêtes que lINSEE consacre au thème du patrimoine, les montants des
actifs financiers déclarés par les enquêtés ne couvrent que la moitié du
patrimoine financier des ménages estimé par la Banque de France.
Une autre limite commune aux deux sources est quelles ne couvrent
que le champ des ménages ordinaires. Lobservation des « sans domicile
fixe » ou des personnes en institution nécessitant des enquêtes spécifiques
(par exemple lenquête sans domicile fixe ou lenquête handicap-invali-
dité-dépendance de lINSEE).
La source fiscale et les enquêtes ménages produisent des estimations
voisines du revenu moyen de la population, mais la dispersion des revenus
apparaît plus élevée dans les enquêtes ménages que dans les revenus fis-
caux (graphique 1). Il y a notamment plus de bas revenus selon les enquê-
tes, avec un écart de deux points sur le taux de pauvreté (graphique 2). Cet
écart concerne surtout les personnes âgées. Trois causes peuvent être invo-
quées pour lexpliquer :
comme nous lavons déjà indiqué, les revenus dorigine fiscale sont
réputés de meilleure qualité que ceux provenant des enquêtes auprès des
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 271
ménages. Dans ces dernières, les erreurs aléatoires de déclaration accrois-
sent la dispersion apparente des revenus. En particulier, certains enquêtés
qui oublient de mentionner une partie de leurs ressources sont considérés à
tort comme pauvres. Ce comportement de sous-déclaration serait plus fré-
quent chez les personnes âgées. Le taux de pauvreté est donc certainement
surestimé dans les enquêtes, notamment pour les plus âgés ;
inversement, les enquêtes Revenus fiscaux ont tendance à sous-esti-
mer la pauvreté, notamment chez les plus âgés. En effet, en dépit des re-
dressements opérés, léchantillon sous-représente certaines populations ne
remplissant pas de déclaration au fisc. A priori il sagit de ménages non
imposables qui ne demandent aucune prestation, puisquun avis de non-
imposition est exigé pour lattribution de prestations sous conditions de
ressources. Il sagit notamment des personnes âgées nayant pas droit au mini-
mum vieillesse (ou ne faisant pas valoir ce droit). Labsence de déclaration,
fréquente par le passé, ne concernerait plus aujourdhui que 2 % des ménages ;
dans les données fiscales, les impôts sont cohérents avec les revenus
déclarés. Au contraire, dans les enquêtes, le montant dimpôt indiqué par le
ménage interrogé se réfère au revenu perçu un an voire deux ans aupara-
vant. Certains ménages indiquent donc un revenu faible mais un impôt élevé.
De ce fait, 1 à 2 % des ménages ont un revenu après impôt inférieur au seuil
de pauvreté alors que leur revenu avant impôt est supérieur au seuil. Ceci a
pour effet daccroître le taux de pauvreté mesuré dans les enquêtes sur la
base du revenu disponible. De ce fait, les statistiques publiées se réfèrent
parfois au revenu avant impôt. Mais alors le taux de pauvreté est surestimé
pour une autre raison : le seuil de pauvreté prend une valeur plus élevée car
il est calculé daprès le revenu médian avant impôt.
1. Indice de Gini comparé
dans les enquêtes Revenus fiscaux et Budget de famille
0,35
0,34
0,33
BdF (revenu avant impôt)
0,32
0,31
0,3
0,29
0,28
0,27 Revenus fiscaux (revenu disponible)
0,26
0,25
1970 1975 1979 1984 1990 1995
Sources : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux et Budget de famille.
272 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
2. Taux de pauvreté comparé
dans les enquêtes Revenus fiscaux et Budget de famille
En %
16
15
14
13
12
11
10 BdF (revenu avant impôt)
9
8 BdF (revenu disponible)
7 Revenus fiscaux (revenu disponible)
6
1970 1975 1979 1984 1990 1995
Sources : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux et Budget de famille.
Définitions théoriques du revenu et définitions utilisées en pratique
Deux notions de revenu sont couramment définies : le revenu disponi-
ble, sur lequel est fondé la mesure des inégalités de niveau de vie ; le re-
venu primaire, qui permet dappréhender les inégalités avant la redistribu-
tion opérée par le système de transferts.
Le revenu disponible
Sur le plan théorique, il existe un certain consensus pour définir ainsi le
revenu disponible.
Revenu disponible
= revenus dactivité (salaires, bénéfices) nets de cotisations sociales
+ revenus de remplacement
(indemnités de chômage, pensions de retraite) nets de cotisations sociales
+ revenus du patrimoine
+ solde des transferts reçus et versés à dautres ménages
(pensions alimentaires, etc.)
+ prestations sociales non contributives
(prestations familiales, aides au logement, minima sociaux)
impôts directs
(IRPP, TH, CSG + CRDS + prélèvement social)
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 273
On peut toutefois débattre de lajout dautres éléments comme les loyers
imputés aux propriétaires, les plus-values, ainsi que divers revenus en na-
ture : soins médicaux, éducation, autoconsommation alimentaire...
En pratique, les revenus du patrimoine étant mal mesurés, on préfère
parfois les exclure dans un souci de comparabilité intertemporelle. Des études
ponctuelles ont cependant tenté de reconstituer par imputation économé-
trique des revenus du patrimoine recalés sur données macroéconomiques.
Le revenu primaire
Sur le plan théorique, le revenu primaire devrait être calculé non seule-
ment avant impôt et prestations, mais aussi avant prise en compte des coti-
sations sociales et revenus de remplacement, ceci afin de définir un revenu
de marché comparable sur le plan international quelle que soit la structure
du système de transfert.
Revenu de marché
= revenus dactivité (salaires, bénéfices) « super-bruts »
(revenus bruts + cotisations patronales)
+ revenus du patrimoine
+ solde des transferts reçus et versés à dautres ménages
(pensions alimentaires, etc.)
Cette définition na de sens que sur la population en âge de travailler.
Pour les retraités ce revenu serait quasiment nul puisquil ninclut pas les
pensions de retraite.
En pratique ce revenu de marché nest pas calculé dans les sources sta-
tistiques, car ces sources ne mesurent que les salaires nets de cotisations.
La reconstitution des salaires « super-bruts » nécessite des imputations qui
ne sont pas réalisées de manière systématique. Il est donc dusage de consi-
dérer plutôt le revenu déclaré au fisc, que les ménages connaissent bien
puisquil sagit (au problème de la CSG près(*)) de la somme des revenus
quils inscrivent en remplissant leur déclaration fiscale.
(*) Depuis lintroduction dune composante déductible de la CSG en 1997, les revenus que
les ménages reportent effectivement sur leur déclaration ne correspondent plus exactement
au revenu avant impôts et prestations :
Revenu reporté sur la déclaration fiscale = Revenu déclaré (avant CSG déductible) CSG
déductible
Les études de Breuil-Genier et Murat-Roth-Starzec citées dans le rapport Atkinson, Glaude
et Olier ont appréhendé lintroduction de la CSG-CRDS en la déduisant intégralement du
revenu déclaré, de façon à retrouver le revenu perçu par le ménage net de prélèvements à la
source. Ainsi, on a les formules :
Revenu initial (Breuil-Genier) = revenu reporté sur la déclaration fiscale (non compris les
revenus du patrimoine) CSG non déductible CRDS
Revenu de référence (Starzec-Roth-Murat) = revenu initial + revenus du patrimoine recalés
274 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Revenu déclaré (avant CSG déductible)
= Revenus dactivité (salaires, bénéfices) nets de cotisations sociales
+ Revenus de remplacement (indemnités de chômage, pensions de retraite)
nets de cotisations sociales
+ Revenus du patrimoine (dont la prise en compte varie selon les études(*))
+ Solde des transferts reçus et versés à dautres ménages (pensions alimen-
taires, etc.)
Ce revenu déclaré est un revenu avant impôts et prestations :
Revenu disponible
= Revenu déclaré (avant CSG déductible)
+ Prestations sociales non contributives (famille, logement, minima sociaux)
Impôts directs (IRPP, TH, CSG + CRDS + prélèvement social)
(*) Selon les études, les revenus du patrimoine sont :
soit non pris en compte (« revenu initial » de létude Breuil-Genier, cf. troisième
chapitre du rapport Atkinson, Glaude et Olier) ;
soit pris en compte tels quils figurent sur la déclaration fiscale (résultats de lINSEE
sur la pauvreté, cf. Synthèses n° 47) ;
soit recalés sur données macroéconomiques (« revenu de référence » de létude
Murat-Roth-Starzec, cf. troisième chapitre du rapport Atkinson, Glaude et Olier).
Les inégalités salariales
Les inégalités entre salariés à temps plein sont restées stables
Les séries des déclarations annuelles de données sociales (DADS) (voir
encadré suivant) permettent dappréhender lévolution de léventail des sa-
laires nets à temps complet depuis 1950 dans le secteur privé (graphique 3).
Léventail des salaires sest tout dabord ouvert de 1950 à 1967, la crois-
sance des salaires bénéficiant moins aux bas salaires dans un contexte où le
salaire minimum (SMIG) suivait linflation. Les inégalités entre les salariés
à temps complet se sont ensuite réduites jusquen 1984, grâce à la très forte
revalorisation du salaire minimum interprofessionnel (devenu SMIC). Après
avoir légèrement augmenté au cours de la seconde moitié des années
quatre-vingt, les inégalités se seraient stabilisées durant les années quatre-
vingt-dix et même légèrement réduites en fin de période.
En lespace de cinquante ans, le poids des cotisations sociales (salariales et
patronales) sest accru pour les salaires les plus élevés avec le déplafonnement
progressif des cotisations, tandis quil sest allégé pour les salaires les plus
faibles dans les années quatre-vingt-dix avec linstauration de mesures dallé-
gements de charges sur les bas salaires. Il en résulte que léventail des coûts
salariaux (salaires super-bruts), qui était plus resserré que celui des salaires
nets en 1950 (rapport interdécile de 3,3 contre 3,6 pour les salaires nets),
est plus élargi en 1996 (un peu moins de 3,4 contre un peu moins de 3,1).
Léventail des salaires super-bruts retrouve son niveau dil y a cinquante
ans, au-delà des variations quil a connues dune décennie sur lautre.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 275
3. Évolution des inégalités salariales dans le secteur privé
(salaires nets à temps complet)
4,3
4,1 D9/D1 : Séries longues sur les salaires
3,9
3,7
3,5
3,3
3,1
2,9 D9/D1 : Série retravaillée des DADS
2,7
1950 1954 1958 1962 1966 1970 1974 1978 1984 1988 1993 1997
Champ : Salariés du secteur privé et des entreprises publiques à temps complet hors appren-
tis, stagiaires, salariés agricoles, personnels domestiques.
Note : Les séries longues sur les salaires sappuient sur les fichiers définitifs des DADS. Les
séries retravaillées (Le Minez, 1998) traitent de façon harmonisée, à partir de 1976, les salaires
aberrants. Ainsi, les rémunérations inférieures à 0,4 SMIC ont été demblée éliminées et celles
comprises entre 0,4 et 0,8 SMIC ont été retraitées. Au final, la limite du premier décile a été
rehaussée, notamment de 1976 à 1993, et le rapport inter-déciles est dun niveau plus faible et
ne diminue pas de 1993 à 1994. Les années 1998 et 1999 sont encore provisoires.
Source : Déclarations annuelles de données sociales (DADS), INSEE.
Évolution comparée des salaires
dans le secteur privé et dans la fonction publique
Comparer les salaires du secteur public et du secteur privé est relative-
ment difficile. En effet, ces deux secteurs ont des logiques de fonctionne-
ment et dorganisation foncièrement différentes : en particulier, les postes
de travail et donc les qualifications quils requièrent sont assez dissembla-
bles. De plus, la Fonction publique dÉtat comporte proportionnellement
plus de salariés des catégories socioprofessionnelles qualifiées. Ainsi, les
disparités dévolutions entre ces deux secteurs dépendent pour une part de
leur différence de structure de poste de travail.
Néanmoins, sur la période 1982-1998, lévolution des salaires moyens
nets du privé et de la fonction publique est assez voisine, les salaires du
public ayant rattrapé dans les années quatre-vingt-dix le retard pris dans les
années quatre-vingt. Les évolutions résultent de logiques différentes : dans
le cas du secteur privé, le mouvement des salaires peut être rapproché du
cycle conjoncturel. Dans le cas du public, les évolutions sont directement
liées à des règles centralisées (gel des salaires de 1982 à 1988, réformes
catégorielles de 1988 à 1998).
276 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
4. Évolution des salaires nets annuels moyens, en francs constants
dans le secteur privé et semi-public et dans la Fonction publique dÉtat
(hors la Poste et France Télécom)
Base 100 en 1976
120
116
DADS
112
108
104 FP
100
1976 78 80 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998
Champ : Public : de 1976 à 1982 : ensemble des agents civils de lÉtat à temps complet ; de
1982 à 1998 ensemble des agents civils de lÉtat en équivalent temps complet (hors la Poste et
France Télécom). Privé : ensemble des salariés à temps complet du secteur privé et « semi-
public » ; les données de 1998 sont des actualisations de la dernière année disponible 1997.
Note : Les années 1990 et 1993 dans le secteur privé et les entreprises publiques résultent
destimations, suite à labsence dexploitation des DADS en 1990, et à des modifications de
traitement avant le changement du système dexploitation introduisant une rupture de série en 1993.
Sources : Déclarations annuelles de données sociales (DADS), INSEE et fichiers de paie des
agents de lÉtat, INSEE.
Les déclarations annuelles de données sociales (DADS)
Les DADS enregistrent les salaires annuels (y compris primes, heures sup-
plémentaires, etc.) nets de cotisations sociales. Ces salaires sont rapportés à la
période durant laquelle ils ont été acquis (en jours). Un salarié qui travaille au
moins 80 % de lhoraire légal ou conventionnel est considéré à temps plein.
La chaîne dexploitation des DADS a été modifiée en 1993 : de 1976 à 1992,
seulement un vingt-cinquième des salariés était échantillonné ; à partir de 1993,
lexploitation est devenue exhaustive et une variable relative au nombre dheu-
res salariées est apparue. Les contrôles ont donc pu être renforcés. Cependant
lavènement de la nouvelle chaîne a provoqué dans la série retravaillée un pic
en 1993 non explicable, qui a été lissé sur le graphique. Cette série retravaillée
est plus cohérente que la série traditionnelle qui enregistrait en 1994 une hausse
brutale et artificielle du premier décile
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 277
Les inégalités de patrimoine
La concentration du patrimoine
Le taux dépargne dun ménage progresse en fonction de son revenu :
nul, voire négatif dans le premier quartile, il avoisine 20 % dans le quartile
de revenu le plus élevé. Le patrimoine étant, si lon excepte la perception
dhéritage ou de donation, le résultat de laccumulation de lépargne, il a
une élasticité par rapport au revenu comparable à celle de lépargne (voi-
sine de 1,4). Au sein des ménages dune même classe dâge, le patrimoine
est donc plus concentré que le revenu, avec un indice de Gini compris entre
0,5 et 0,65 selon les générations (contre 0,3 environ pour le revenu).
À ce phénomène sajoute un effet cycle de vie qui accroît encore la
concentration du patrimoine. En effet, le patrimoine moyen croît avec lâge
de la personne de référence pour atteindre un maximum vers 55 ans en
1998. Puis il décroît fortement pour les ménages plus âgés, cette décrois-
sance étant davantage imputable à un effet génération quà une consomma-
tion du patrimoine en fin de cycle de vie.
Au total, sur lensemble de la population, le patrimoine savère plus
inégalement réparti que le revenu. Lindice de Gini est compris entre 0,6 et
0,7 : les 10 % des ménages les plus riches se partagent plus de 40 % du
patrimoine total dont environ 15 % pour les 1 % les plus riches tandis
quen bas de léchelle la moitié des ménages ne possèdent que 10 % du
patrimoine.
5. Concentration du patrimoine et du revenu des ménages
100
80
60
40 Revenu disponible
en 1997
Patrimoine
20 en 1998
0
0 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100
Source : INSEE, enquête Patrimoine, 1998.
278 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Les revenus courants engendrés par le patrimoine de rapport
Le patrimoine de rapport détenu par les ménages engendre des revenus
(intérêts, dividendes, loyers). Ceux-ci contribuent à accroître les inégalités
de revenus. En effet, plus on sélève dans léchelle des niveaux de vie, plus
les revenus du patrimoine représentent une part croissante du revenu total,
ce qui est la conséquence de lélasticité-revenu supérieure à 1 du patri-
moine. Ainsi le quart des ménages ayant le niveau de vie le plus élevé
touche huit fois plus de revenus du patrimoine que le quart des ménages
ayant le niveau de vie le plus faible, alors quil ne gagne que cinq fois plus
sous forme de revenus dactivité ou de remplacement.
6. Évolution des revenus du patrimoine
Montants moyens par ménage en francs 1997
29 000
27 000
25 000
23 000
21 000
19 000
17 000
15 000
1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996
Source : Calculs INSEE daprès données INSEE, BDF, SBF, SAFER et Notaires parisiens.
Toutefois, il apparaît aussi que les ménages à bas revenu touchent plus
de revenus du patrimoine, en proportion de leur revenu, que le reste de la
population. Ceci provient dune population danciens indépendants tou-
chant une très faible retraite mais ayant accumulé du patrimoine. Cette po-
pulation tend à se réduire, de sorte que les revenus du patrimoine se con-
centrent de plus en plus chez les hauts revenus : entre 1984 et 1994, la part
des revenus du patrimoine perçue par le quart des ménages les plus aisés
serait passée de 58 à 62 %, selon les enquêtes Budget de famille. Ainsi le
caractère inégalitaire des revenus du patrimoine aurait tendance à saccroître.
Limpact des revenus du patrimoine sur les inégalités de niveau de vie
est bien sûr proportionnel à leur importance dans le revenu des ménages au
niveau macroéconomique. Or depuis le début des années quatre-vingt, tan-
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 279
dis que le revenu des ménages progresse modérément (environ +1 % par an
en termes de niveau de vie), le patrimoine des ménages progresse rapide-
ment (environ +3 % par an) et plus encore le patrimoine de rapport (+5 %
par an entre 1984 et 1997). Il en résulte une tendance à laccroissement des
revenus du patrimoine, qui a toutefois été contrariée par la baisse des taux
de rendement dans les années quatre-vingt et plus encore dans les années
quatre-vingt-dix. Les revenus du patrimoine ont fortement progressé jus-
quen 1993 avant de diminuer légèrement depuis.
Évolution des inégalités de revenu de 1970 à 1997
Inégalités sur lensemble de la population
De 1970 à 1997, en francs constants, les revenus et le niveau de vie des
ménages se sont accrus à un rythme voisin de 5 % par an avant 1979, plus
lentement ensuite. Ainsi, en 1970, un ménage sur deux avait un niveau de
vie inférieur à 3 900 francs par mois contre moins de 20 % des ménages en
1997.
Sur la période, les inégalités se sont réduites progressivement tant en
termes de revenu déclaré quen termes de revenu disponible : la réduction
des inégalités a été rapide durant les années soixante-dix, avant de se ralen-
tir dans les années quatre-vingt puis de cesser pratiquement dans les années
quatre-vingt-dix.
1. Inégalités(*) de revenu déclaré par unité de consommation
En francs constants
1970 1975 1979 1984 1990 1997
Moyenne 60 299 76 318 86 885 89 047 93 505 98 554
D1 14 249 20 674 26 583 28 039 31 665 32 788
D5 (médiane) 47 122 62 088 72 674 75 114 79 720 84 832
D9 116 206 140 613 154 530 158 270 162 744 174 215
C95 148 734 178 387 195 464 200 673 204 039 219 979
D9/D1 8,2 6,8 5,8 5,6 5,1 5,3
S80/S20 10,3 8,8 7,6 7,3 6,7 6,8
Gini 0,41 0,39 0,37 0,36 0,34 0,34
Theil 0,30 0,27 0,25 0,23 0,21 0,20
Atkinson (s = – 0,25) 0,35 0,32 0,29 0,27 0,24 0,24
Atkinson (s = 0,25) 0,21 0,19 0,17 0,16 0,15 0,14
Champ : Ensemble des ménages ordinaires (non compris les ménages dont la personne de
référence est étudiante), dont le revenu déclaré est positif ou nul et le revenu disponible positif.
Notes : Il sagit du revenu déclaré avant CSG déductible, les revenus du patrimoine sont exclus ;
(*) Les définitions des indicateurs dinégalité sont données dans lencadré suivant.
Source : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux.
280 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
2. Inégalités(*) de revenu disponible par unité de consommation
En francs constants
1970 1975 1979 1984 1990 1997
Moyenne 58 608 72 398 82 433 84 029 88 546 91 656
D1 21 976 28 927 36 191 39 792 42 140 43 602
D5 (médiane) 48 883 62 505 72 253 73 935 78 908 81 221
D9 106 116 125 210 136 224 138 751 143 562 148 495
C95 130 641 153 520 165 268 168 598 172 620 179 232
D9/D1 4,8 4,3 3,8 3,5 3,4 3,4
S80/S20 6 5,6 4,6 4,3 4,1 3,9
Gini 0,34 0,32 0,3 0,29 0,28 0,27
Theil 0,2 0,18 0,16 0,14 0,13 0,13
Atkinson (s = – 0,25) 0,23 0,23 0,18 0,18 0,16 0,14
Atkinson (s = 0,25) 0,14 0,13 0,11 0,1 0,09 0,09
Notes : Les revenus du patrimoine sont exclus ; (*) Les indices dinégalité sont définis dans
lencadré suivant.
Champ : Ensemble des ménages ordinaires (non compris les ménages dont la personne de
référence est étudiante), dont le revenu déclaré est positif ou nul et le revenu disponible positif.
Source : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux.
Inégalités entre ménages de salariés ou chômeurs
Pour les salariés ou les chômeurs ayant déjà travaillé en tant que salarié,
lévolution récente des revenus est moins favorable. En effet, si les revenus
déclarés et le niveau de vie ont progressé pour tous les déciles sur la pé-
riode 1970-1984, les évolutions récentes ont été beaucoup plus contrastées.
Après une relative stabilisation durant la période 1984-1990, les déciles les
plus bas ont vu leur revenu déclaré diminuer de 1990 à 1997, tandis que le
revenu déclaré augmentait assez fortement pour les déciles les plus hauts.
En termes de revenu disponible, ces évolutions ont été légèrement atté-
nuées, notamment en bas de la distribution grâce à la montée en charge du
RMI et des aides au logement. Au final, les inégalités ont cessé de baisser
dans les années quatre-vingt-dix au sein des ménages salariés.
Inégalités entre ménages de retraités
Les inégalités de niveau de vie entre retraités se sont réduites jusquen
1984 avant de se stabiliser. Cette baisse des inégalités entre ménages âgés a
été favorisée par les fortes revalorisations du minimum vieillesse interve-
nues entre 1975 et 1984. Ainsi, en francs constants, le premier décile de
niveau de vie des retraités a doublé entre 1970 et 1984. En outre, avec
larrivée progressive à la retraite de personnes ayant cotisé durant toute
leur vie professionnelle au système par répartition et ayant liquidé leur re-
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 281
traite dans des conditions plus avantageuses que par le passé, puis avec
larrivée à la retraite de femmes ayant eu des carrières complètes, les reve-
nus des ménages retraités ont fortement progressé tout le long de la pé-
riode. Les montants des pensions perçues par les nouvelles générations de
retraités sont également de moins en moins dispersés.
Définitions
Niveau de vie
Revenu disponible par unité de consommation. Léchelle dunité de con-
sommation utilisée par lINSEE comme par Eurostat attribue 0,5 unité de con-
sommation aux adultes de 14 ans ou plus à partir du deuxième et 0,3 unité de
consommation aux enfants.
Statut
Les ménages sont classés daprès le statut de la personne de référence en
quatre catégories : salariés ou chômeurs, retraités, indépendants, autres inac-
tifs. Un chômeur dont le dernier emploi était salarié sera classé comme « sala-
rié ou chômeur » tandis quun chômeur nayant jamais travaillé sera considéré
comme inactif.
Indicateurs dinégalité
Ils prennent une valeur dautant plus élevée que les inégalités sont impor-
tantes.
Le rapport interdécile D9/D1 est le ratio des deux limites de déciles
extrêmes D9 et D1.
Le rapport S80/S20 est le ratio des moyennes des revenus des 20 % les
plus riches et des 20 % les plus pauvres.
Lindice de Gini vise à résumer la courbe de Lorenz qui se définit en abs-
cisse par le pourcentage de ménages percevant les revenus les plus faibles et en
ordonnée par la masse de revenu que totalisent ces ménages.
Lindice de Theil mesure lécart entre la distribution égalitaire (distribution
uniforme) et la distribution constatée.
Lindice dAtkinson traduit laversion de la population pour linégalité à
travers un paramètre s inférieur à 1 : plus s est proche de 1, plus laversion pour
linégalité est faible ; plus il décroît, plus on attache dimportance aux revenus
les plus faibles.
282 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
7. Évolution du premier décile de revenu
En log
4,7
4,5
4,3
4,1 Revenudéclaré-salariés
Revenu déclaré des salariés ou chômeurs
ou chômeurs
Revenudisponible-salariés
Revenu disponible des salariés ou chômeurs
ou chômeurs
Revenudéclaré-retraités
Revenu déclaré des retraités
Revenudisponible-retraités
Revenu disponible des retraités
3,9
1970 1975 1979 1984 1990 1997
Champ : Ménages ordinaires dont la personne de référence est salariée, chômeuse ou retraitée
(non compris les ménages dont la personne de référence est étudiante), dont le revenu
déclaré est positif ou nul et le revenu disponible positif.
Note : Les revenus du patrimoine sont exclus ; le revenu déclaré réintègre la CSG déductible.
Source : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux.
8. Évolution des inégalités de revenu disponible
par unité de consommation
0,36
0,34 Ensemble des ménages
0,32
0,3 Ménage de retraités
0,28
Ménages de salariés
0,26
ou chomeurs
0,24
1970 1975 1979 1984 1990 1997
Champ : Ménages ordinaires (non compris les ménages dont la personne de référence est
étudiante), dont le revenu déclaré est positif ou nul et le revenu disponible positif.
Note : Les revenus du patrimoine sont exclus.
Source : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 283
Impact des revenus du patrimoine
Les résultats précédents ne tiennent pas compte des revenus du patri-
moine, qui sont de moins en moins bien couverts par la source fiscale
(cf. première partie). Si on inclut les revenus du patrimoine tels quils sont
déclarés au fisc, lindice de Gini est quasiment inchangé (+ 0,002 en 1997).
En effet, les ménages touchant une part importante de leurs revenus sous
forme de revenus du patrimoine sont non seulement les ménages aisés mais
également des anciens indépendants compensant leur faible retraite par leur
patrimoine. Or les premiers, pour des raisons fiscales évidentes, recourent
davantage aux placements défiscalisés et au prélèvement libératoire que les
seconds. Selon des imputations de revenus du patrimoine issues de don-
nées denquêtes et calées sur données macroéconomiques, limpact
inégalitaire des revenus du capital serait dix fois plus important (+ 0,015
sur lindice de Gini en 1996).
284 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Complément D
Lévolution des revenus et des patrimoines
déclarés à limpôt sur le revenu et à limpôt
sur la fortune dans les années quatre-vingt-dix
Valérie Champagne et Élisabeth Maurice
Direction générale des impôts
Lobjet de ce complément est dexploiter les informations détenues par
la Direction générale des impôts, relatives aux revenus déclarés par les
personnes physiques et aux patrimoines déclarés à limpôt sur la fortune
(ISF), afin danalyser les évolutions intervenues depuis le début des années
quatre-vingt-dix.
Lévolution des revenus déclarés à limpôt sur le revenu
Dans cette étude, peu de place a été accordée à limpôt pour deux motifs.
Dune part, le but de lexercice nest pas destimer la plus ou moins grande
performance redistributive des mécanismes de prélèvement et, dautre part,
à travers le seul impôt sur le revenu, la perception du système de prélè-
vements et de transferts demeure plus que partielle.
Avant de présenter les principaux résultats, il paraît important de préciser
lorigine des données analysées et de comprendre quelles sont les limites
de leurs interprétations.
Les sources dinformation et leurs limites :
le fichier de limpôt sur le revenu
Les informations utilisées proviennent de fichiers alimentés par les don-
nées servant à la gestion de limpôt, constitués pour être utilisés à des fins
statistiques et de simulations de réformes fiscales. Les informations ne ser-
vant pas immédiatement au calcul de limpôt sont donc souvent de qualité
médiocre et, par conséquent, difficilement exploitables.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 285
Le fichier de limpôt sur le revenu (IR) est un échantillon de près de
500 000 déclarations, stratifié sur :
le code dimposition (imposé ou non imposé) ;
le revenu dominant (traitement et salaire, pension, bénéfices indus-
triels et commerciaux, bénéfices non commerciaux, bénéfices agricoles,
revenus de capitaux mobiliers, revenus fonciers, autre et aucun) ;
la tranche de revenu imposable.
Le tirage de léchantillon est exhaustif pour les revenus imposables
(y compris plus-values) supérieurs à un million de francs. Aussi ce fichier
donne-t-il une vision relativement exacte du haut de la distribution des
revenus et de son évolution, contrairement par exemple à lenquête « revenus
fiscaux » de lINSEE qui ne permet pas dapprécier correctement les plus
hauts revenus.
Ce fichier reproduit lensemble des informations codifiées dans la décla-
ration 2042, notamment :
les revenus dactivité selon leur nature (sans toutefois distinguer les
traitements des salaires) ;
les revenus de remplacement (mais là encore sans distinguer les pen-
sions de réversion des pensions alimentaires) ;
les revenus du patrimoine lorsquils sont assujettis à lIR (sont exclus
ceux qui sont exonérés tels que les intérêts des livrets A, CODEVI, PEL
et ceux qui sont taxés au prélèvement libératoire dont limportance diminue.
Leur baisse tendancielle résulte dun transfert des placements obligataires
au profit des placements en actions) ;
les charges déductibles du revenu ;
ainsi que lensemble des éléments ouvrant droit à réduction dimpôt.
Il importe par ailleurs de préciser que la notion de foyer fiscal ne corres-
pond nullement à celle de ménage, un ménage pouvant être constitué de
plusieurs foyers fiscaux.
La distribution des revenus au sein de lensemble de la population
Lévolution de 1991 à 1999
Entre 1991 et 1999(1), le nombre de foyers fiscaux progresse de près de
13 %, soit denviron 1,5 % par an, passant dun peu plus de 28 à 32 millions.
Cette croissance de leffectif est relativement régulière sur lensemble de la
période.
Lévolution du nombre de foyers imposables est un peu plus heurtée car
très dépendante des aménagements fiscaux relatifs à lentrée de barème.
Dun peu moins de 14,5 millions de foyers en 1991, il passe à 16,3 millions
en 1999. La baisse du nombre de foyers imposables observée en 1996, de
près de 3 %, est une conséquence du relèvement du seuil dimposition voté
(1) Les années sont relatives aux années de revenus et non pas aux années de paiement de
limpôt correspondant.
286 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
dans la loi de finances pour 1996. La hausse de près de 6 % du nombre de
foyers imposables en 1998 est la conséquence de la conjonction de deux
phénomènes indépendants, dune part la hausse des revenus du travail nets
déclarés suite à la substitution de la contribution sociale généralisée aux
cotisations sociales salariales dassurance maladie, dautre part la fusion
du paiement de léquivalent du droit de bail et de sa taxe annexe avec le
paiement de limpôt sur le revenu.
Quant au nombre de foyers fiscaux déclarant des plus-values, il varie
fortement tout au long de la période. Il est bien évidemment dépendant des
évolutions du marché des valeurs mobilières. Dun peu moins de 250 000
en 1991, il atteint un peu plus du million en 1998 et se situe un peu en
dessous de 990 000 foyers en 1999.
1. Évolution du nombre des foyers fiscaux
Taux de croissance en %
60%
Ensemble des foyers fiscaux
Foyers fiscaux imposables
Foyers fiscaux déclarant des plus values
40%
20%
0%
-20%
1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI / M2.
Globalement, si lévolution du nombre des foyers fiscaux imposables et,
plus encore, des foyers déclarant des plus-values est fluctuante, elle dépend
notamment des modifications législatives mais aussi du niveau des revenus
et de leur structure, assez fortement corrélés à la conjoncture économique.
En lespace de ces huit années, le seuil du premier quartile de revenus(2),
tout comme le revenu médian, stagne en francs constants (0,3 %). En 1991,
le revenu médian déclaré, exprimé en francs de 1999, se situe aux environ
de 100 900 francs ; il est dun peu plus de 101 100 francs en 1999.
(2) Préféré au premier décile. Les chiffres sont très semblables et ceux du premier quartile
sont certainement plus représentatifs et de meilleure qualité statistique.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 287
Simultanément le seuil du dernier décile augmente de 1,6 % en francs
constants. Toujours exprimé en francs de 1999, il est de 264 500 francs en
1991 et de 268 800 francs en 1999 et celui du dernier centile, respecti-
vement de 652 100 francs et de 657 300 francs. Cette quasi-stabilité cache
en fait des évolutions très contrastées au sein de la période.
1. Seuil des différents fractiles de revenus exprimés en francs 1999
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
C10 29 005 28 637 28 183 27 259 27 193 27 033 26 370 26 551 27 819
C25 59 740 59 600 58 304 56 820 57 476 56 896 57 115 58 149 59 867
C50 100 851 101 574 100 648 100 607 100 415 99 226 98 987 100 056 101 149
C90 264 473 266 136 265 652 264 997 265 579 263 410 262 813 266 778 268 751
C99 652 138 644 082 640 934 632 717 628 117 621 886 627 875 641 272 657 323
Source : DGI / M2.
Le graphique suivant présente le taux de croissance des seuils, en francs
constants, des principaux centiles. Ces évolutions paraissent en quelque
sorte accompagner celles de la conjoncture économique.
2. Évolution des revenus de lensemble des foyers fiscaux
Taux de croissance en %
3%
C25
C50
2% C90
C99
1%
0%
-1%
-2%
-3%
1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Lecture : Les bâtons représentent le taux de croissance, dune année sur lautre, du seuil de
chaque fractile. Le seuil du centile 25 (ou premier quartile) désigne le niveau de revenu au-
dessous duquel se situent les 25 % de foyers fiscaux déclarant les plus faibles revenus ; le seuil
du centile 50 ou revenu médian correspond au niveau de revenu qui partage lensemble des
foyers fiscaux en deux groupes deffectifs égaux dont les revenus sont, pour lun, inférieurs à ce
revenu et, pour lautre, supérieurs à ce revenu ; le seuil du centile 99 est le niveau de revenu au
dessus duquel se situent les 1 % de foyers fiscaux déclarant les revenus les plus élevés.
Source : DGI, M2.
288 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Deux périodes, lannée 1997 servant grosso modo de charnière, peuvent
être distinguées. De 1991 à 1997, quels que soient les centiles observés, les
seuils de ceux-ci baissent en francs constants. La baisse est dautant plus
sensible que le centile est situé à une extrémité de la distribution. Ainsi en
1997 les seuils du premier quartile et du dernier centile natteignent-ils que
96 % de leur niveau de 1991. Au cours de cette période, les seuils du der-
nier décile et du centile 95 stagnent, puisquen 1997 ils sont égaux à 99 %
de ce quils étaient en 1991. Quant au revenu médian, son évolution est
intermédiaire. Il atteint, en 1997, 98 % de son niveau de 1991.
En 1997, lensemble des revenus conserve à peu près son niveau de
1996. Puis à partir de 1997, les seuils du premier quartile et des centiles
supérieurs croissent plus vite que le revenu médian. Alors que le revenu
médian augmente dà peine plus de 2 % entre 1997 et 1999, les seuils du
premier quartile et du dernier centile de revenus progressent de près de 5 %.
La tendance observée pour le dernier centile de revenus est encore plus
marquée à lintérieur même de ce centile comme le montre le graphique 3.
3. Évolution des revenus au sein du dernier centile de foyers fiscaux
Taux de croissance en %
25%
C99
20% C99,5
C99,9
C99,99
15%
10%
5%
0%
-5%
-10%
1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Lecture : Les bâtons représentent le taux de croissance, dune année sur lautre, du seuil de
chaque fractile. C99 signifie dernier centile de revenus ; C99,5 représente la moitié supérieure
du dernier centile ; C99,9 représente le millième de foyers fiscaux déclarant les revenus les plus
élevés et C99,99, le dix millième (soit un peu plus de 3 000 foyers en fin de période).
Source : DGI, M2.
De 1991 à 1996, la baisse du seuil du dernier centile est plus faible que
celle du fractile C99,99 comportant le dix-millième des foyers fiscaux dé-
clarant les revenus les plus élevés. Au cours des trois années suivantes la
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 289
situation sinverse ; le seuil des fractiles C99,9 et C99,99 croît beaucoup
plus vite que celui du dernier centile de revenus.
Au total sur lensemble des huit années étudiées, si les seuils des neufs
premiers déciles augmentent, en francs constants, de moins de 0,5 % et
ceux du dernier décile et du dernier centile, dà peine plus de 1 %, les seuils
des fractiles C99,9 et C99,99 enregistrent des hausses respectives de 9 et 28 %.
Aussi laccroissement, entre 1991 et 1999, des disparités de revenus,
telles que perçues par le prisme des revenus déclarés à limpôt sur le re-
venu, a-t-il deux origines différentes : tout dabord en début de période, la
très faible croissance, voire la diminution du seuil du premier quartile de
revenus puis, en fin de période, laccélération de la croissance des revenus
du dernier décile et surtout du dernier centile.
Lévolution des rapports intercentiles (graphique 4) permet de visua-
liser ce phénomène. Le rapport du seuil du dernier décile à celui du premier
quartile (c90/c25) augmente jusquen 1994 puis stagne et diminue légère-
ment en fin de période ; il passe de 4,43 en 1991 à 4,49 en 1999 après un pic
à 4,66 en 1994.
4. Rapports intercentiles de lensemble des foyers fiscaux
7
6 C99/C50
4 C90/C25
C90/C50
2
1
C25/C50
0
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
Le rapport du seuil du dernier décile au revenu médian (c90/c50) stagne
ou presque sur la totalité de la période, passant progressivement de 2,62 en
1991 à 2,66 en 1999. En revanche, le rapport du seuil du dernier centile au
revenu médian (c99/c50) évolue de manière plus contrastée. Il diminue tout
dabord fortement, passant de 6,47 en 1991 à 6,26 en 1995 puis remonte
290 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
rapidement pour se situer légèrement au-dessus de son niveau de 1991
en 1999 avec 6,50.
Ces évolutions mettent en évidence la plus ou moins grande sensibilité
des revenus, en fonction de leur niveau, à la conjoncture économique. Les
revenus les plus sensibles aux fluctuations de la conjoncture apparaissent
comme ceux des deux extrémités de la distribution des revenus. Dans le bas
de la distribution, au niveau du seuil du premier quartile, se retrouvent les
foyers disposant de faibles revenus qui alternent vraisemblablement entre
périodes dactivité et dinactivité lorsque la conjoncture est peu porteuse.
À linverse, en haut de la distribution, les variations de revenus sexpli-
quent essentiellement par les fluctuations des revenus dactivités indépen-
dantes et par la plus ou moins grande capacité à dégager des plus-values
boursières sur la période récente. Cest pourquoi les phénomènes décrits
ici ont vraisemblablement une composante cyclique relativement importante.
5. Rapports intercentiles au sein du dernier centile de foyers fiscaux
12
10 C99,99/C99
4
C99,9/C99
2 C99,5/C99
0
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
Toutefois, le graphique 5 laisse penser que lévolution observée récem-
ment pour la partie la plus haute de la distribution des revenus, notamment
les quelques 3 000 foyers fiscaux déclarant les revenus les plus élevés, est
liée à la conjonction de plusieurs phénomènes, à savoir la forte hausse des
revenus dactivité les plus élevés et lenvolée des cours de la bourse à lori-
gine de la réalisation dimportantes plus-values. La question reste entière
quant à lincidence du retournement de la bourse sur les revenus déclarés
par les quelques milliers de foyers fiscaux du haut de la distribution des
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 291
revenus et, par là, de la pérennité ou non, de cet écart créé récemment entre
lextrémité supérieure et le reste de la distribution des revenus.
Comme le montre le graphique 6, lévolution de lindice de Gini(3) entre
1991 et 1999 confirme une certaine tendance à la concentration de la distri-
bution des revenus déjà mise en évidence à travers lévolution des rapports
intercentiles. De 44,0 % en 1991, il passe à près de 44,5 % en 1999. Cette
concentration de lensemble de la distribution des revenus est principa-
lement à imputer au décrochage relatif du bas de la distribution des revenus
sur la première période, soit jusquen 1996, et au ressaut des très hauts
revenus en fin de période.
6. Évolution de lindice de Gini
0,50
Ensemble
0,45
0,40
0,35
0,30
Dernier décile
0,25
0,20
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
Lévolution des patrimoines déclarés à lISF
A limage de lanalyse qui a été menée à partir des déclarations dimpôt
sur le revenu, lobjet de ce travail est dexploiter les informations détenues
par la Direction générale des impôts relatives aux patrimoines déclarés à
limpôt de solidarité sur la fortune (ISF), afin de mettre en évidence les
évolutions intervenues depuis 1990 dans la distribution de ces patrimoines.
Avant même dentrer dans le détail, il importe démettre quelques réserves
de méthodes particulièrement importantes. En effet, sil est possible à travers
les fichiers de limpôt sur le revenu dobtenir une distribution assez satis-
(3) Plus lindice est proche de 100 %, plus la distribution des revenus est concentrée.
292 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
faisante des revenus primaires en France, il nest pas envisageable à laide
des fichiers de lISF davoir une vision complète et correcte de la distri-
bution des patrimoines.
En effet, lISF ne fournit des informations que très partielles sur la distri-
bution des patrimoines et son évolution. Dune part il ne porte que sur cer-
tains actifs patrimoniaux (par exemple, ce qui est considéré comme actif
professionnel nest pas taxé et donc déclaré), dautre part le seuil dimpo-
sition nest pas systématiquement réévalué chaque année ce qui fausse en
partie lanalyse de lévolution de leffectif et, en conséquence, de tous les
seuils de déciles et de toutes les moyennes qui en découlent.
Cest pourquoi ce travail doit avant tout être considéré comme appor-
tant un éclairage nouveau sur une population mal connue, dont le champ
nest autre que fiscal. Il paraît donc important, dans un premier temps, de
préciser lorigine des données analysées et de comprendre quelles sont les
limites de leurs interprétations avant, dans un second temps, den effectuer
une description statistique.
Les sources dinformation et leurs limites
Le fichier de limpôt de solidarité sur la fortune est un fichier anonyme,
pour ainsi dire exhaustif, puisquil retrace, sur la période récente, plus de
99 % de lensemble des déclarations déposées.
Les variables reproduites dans ce fichier sont bien évidemment celles
de la déclaration, pour peu quelles soient codifiées, à savoir essentiel-
lement les éléments imposables du patrimoine :
le patrimoine immobilier, en distinguant la résidence principale des
autres immeubles bâtis, les immeubles non bâtis ;
le patrimoine mobilier, dont les droits sociaux de sociétés dans les-
quelles le redevable exerce une activité professionnelle, les autres valeurs
mobilières et les liquidités ;
et le passif.
Lensemble de ces déclarations donne une description des patrimoines
déclarés à travers le prisme de la fiscalité. Ce ne sont donc que les patrimoines
considérés par leur détenteur comme supérieur au seuil dimposition de
lISF (4,7 millions de francs depuis 1997), sachant que la valeur des biens
qui sont déclarés est estimée selon les règles fiscales et que certains actifs
patrimoniaux, en fonction de leur destination, sont hors du champ de limpôt.
La distribution des patrimoines déclarés à lISF
La quasi-totalité des déclarations dISF déposées depuis 1990 a été ex-
ploitée. Néanmoins des problèmes techniques ont empêché laccès aux don-
nées de 1992. Les chiffres affichés pour 1992 ont donc été reconstitués de
manière sommaire, en effectuant la moyenne entre les données de 1991 et
celles de 1993. Les points relatifs à lannée 1992 sont donc fictifs, à lex-
ception de celui concernant leffectif total de redevables.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 293
Lévolution du nombre de redevables ISF
En 1990 sont redevables de lISF les détenteurs dun patrimoine de plus
de 4,130 millions de francs, pour peu que ce patrimoine entre dans
lassiette de limpôt(4). Le seuil dentrée dans le barème fait lobjet dune
actualisation plus ou moins régulière. Ainsi ce seuil na-t-il pas été revalo-
risé en 1993 et depuis 1997.
En conséquence, les périodes de non-revalorisation se caractérisent par
une augmentation « rampante » du nombre de redevables. A linverse, la
revalorisation du barème étant fonction de lindice général des prix et non
pas de lévolution de la valeur des actifs patrimoniaux, elle peut se traduire
par une plus ou moins forte croissance du nombre de redevables.
Enfin, des modifications législatives peuvent être à lorigine de varia-
tions fortes de leffectif assujetti à lISF. Ainsi un élément dexplication
parmi dautres de la baisse du nombre de redevables observée en 1996 est-
il vraisemblablement la mise en place du « plafonnement du plafonnement »(5)
à compter de la loi de finances pour 1996, qui aurait conduit un certain
nombre de redevables à transférer leur domicile fiscal hors de France.
7. Évolution du nombre de redevables de lISF
Taux de croissance en %
12%
10%
8%
6%
4%
2%
0%
-2%
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
(4) Sont essentiellement exclus de lassiette de limpôt les biens considérés, par le légis-
lateur, comme professionnels et les uvres dart.
(5) Le plafonnement consistait initialement à limiter le total ISF + IR à 85 % du revenu
déclaré. Cette disposition a été limitée à partir de 1996 : le plafonnement ne peut désormais
aboutir à une réduction de limpôt supérieure à 50 % de lISF normalement dû ou à
72 750 francs en 2001.
294 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Au total, le nombre de redevables de lISF augmente de 55 % entre 1990
et 1999, passant de 137 000 à près de 213 000. Cet accroissement nest pas
régulier sur la période. Il saccélère depuis 1997 en raison de deux phéno-
mènes qui se combinent, dune part, la non-revalorisation du barème et,
dautre part, la forte valorisation des actifs patrimoniaux mobiliers comme
immobiliers.
La distribution de lensemble des patrimoines déclarés à lISF
De 1990 à 1999, le seuil dimposition à lISF, en francs constants, dimi-
nue de 3 %. Sur la même période, les seuils du premier quartile et du der-
nier centile de patrimoine baissent de 4,2 % lorsque le patrimoine médian
diminue de 3,6 %. De ce fait, la distribution des patrimoines relevant de
lISF sest resserrée sur la période. Le patrimoine médian, exprimé en francs
constants de 1999, passe denviron 8 millions de francs en 1990 à 7,8 mil-
lions en 1999.
La diminution entre 1994 et 1995 des différents seuils étudiés ici peut
sexpliquer comme suit. La croissance très dynamique des actifs mobiliers
à la fin de lannée 1993 contribue à la valorisation particulièrement forte
des patrimoines déclarés à lISF au titre de 1994(6). La baisse observée en
1995 nest que toute relative ; il sagit davantage dune correction des éva-
luations précédentes que dune baisse proprement dite puisque le patrimoine
médian et les autres limites de centiles retrouvent un niveau légèrement
supérieur à celui de 1993. En outre, lobservation montre quen 1995 lac-
croissement du nombre de nouveaux redevables est dû essentiellement à
des personnes déclarant des patrimoines proches du seuil dimposition.
Mécaniquement, les limites des déciles sont toutes tirées vers le bas.
2. Seuil des différents fractiles de patrimoines déclarés à lISF
exprimés en francs constants
En millions de francs 1999
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
C25 6,4 6,2 6,2 6,2 6,2 6,1 6 6,1 6,1 6,1
C50 8,1 7,8 7,8 7,8 7,9 7,7 7,6 7,8 7,8 7,8
C90 18,6 17,7 17,6 17,5 17,6 17,3 17,1 17,5 17,6 17,7
C95 26,4 25,2 25 24,8 24,9 24,5 24,2 24,9 25 25,1
C99 64,5 60,3 59,9 59,7 61 59,9 59,1 61,4 61,5 61,7
Source : DGI / M2.
(56) Le patrimoine mobilier imposé à lISF en N est valorisé au cours du 31/12/N1 ou de la
moyenne des cours observés durant le mois de décembre N-1.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 295
Le graphique suivant présente le taux de croissance des seuils, exprimés
en francs constants, des principaux centiles de la distribution des patrimoi-
nes déclarés à lISF. Ces évolutions sont certes sensibles à la conjoncture
mais avant tout à lévolution du nombre de redevables de lISF, notamment
en raison du mode de réévaluation du seuil dimposition et à celle des va-
leurs mobilières.
8. Évolution de la distribution du patrimoine net déclaré à lISF
Taux de croissance en %
3%
C25
C50
2%
C90
C95
1%
C99
0%
-1%
-2%
-3%
-4%
-5%
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
Depuis 1996, le seuil du dernier centile croît moins vite que celui du
dernier décile, sauf en 1997. Ce sont vraisemblablement le départ à létranger
dun certain nombre de redevables et des opérations de démembrement de
patrimoine qui sont à lorigine de ce mouvement. Toutefois, rien ne permet
dexpliquer le caractère « atypique » de 1997 dans la mesure où le phéno-
mène de délocalisation est stable entre 1997 et 1998.
Lanalyse de lévolution des rapports intercentiles sur la période con-
firme le resserrement de la distribution des patrimoines assujettis à lISF.
Cette moindre étendue de la distribution a essentiellement pour cause la
moindre augmentation relative de la valeur des patrimoines déclarés les
plus importants.
À lexception du rapport du seuil du 99e centile au patrimoine médian
et, dans une moindre mesure, de celui du 95e centile au patrimoine médian,
les différents rapports intercentiles étudiés ne varient pour ainsi dire pas
entre 1990 et 1999. Le rapport du dernier décile au patrimoine médian passe
de 2,30 en 1990 à 2,27 en 1999 après avoir atteint son point le plus bas,
2,23 en 1995.
296 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Le rapport du seuil du 99e centile au patrimoine médian fluctue un peu
plus puisque de 7,98 en 1990, il tombe à 7,68 en 1993 pour remonter à 7,92
en 1994, puis baisser légèrement en 1995 et 1996 (7,76) et se stabiliser
depuis 1997 aux alentours de 7,92.
9. Rapports intercentiles des patrimoines déclarés à lISF
10
C50/C25 C90/C25
C90/C50 C95/C50
C99/C50
8
0
1990 1991 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
Jusquici, lanalyse montre que, finalement, les patrimoines déclarés à
lISF ont des évolutions relativement homogènes même si celles-ci sont
légèrement amplifiées dans le dernier centile.
La distribution des patrimoines
au sein du dernier décile de patrimoines déclarés à lISF
Létude du dernier décile de patrimoines déclarés permet de préciser et
de nuancer le constat précédent. En effet, il ressort que seul le comporte-
ment du dernier centile à lintérieur du dernier décile (soit le millième su-
périeur des patrimoines déclarés) se démarque vraiment des autres.
Le dernier décile représente en 1990 un peu moins de 14 000 patri-
moines de plus de 18,6 millions exprimés en francs de 1999 et, en 1999, un
peu plus de 21 000 patrimoines supérieurs à 17,7 millions de francs. Sur la
période, le dernier centile du dernier décile comprend donc environ
140 patrimoines déclarés en 1990 contre 210 en 1999. La taille réduite de
cet effectif oblige à être prudent quant à linterprétation qui peut être faite
des phénomènes observés.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 297
De 1990 à 1999, les seuils des neuf premiers déciles du dernier décile,
exprimés en francs constants, diminuent denviron 5 %, soit le même ordre
de grandeur que celui observé sur lensemble de la distribution des patri-
moines déclarés à lISF. Seul le seuil du dernier centile du dernier décile
(soit le millième supérieur des patrimoines déclarés) progresse, toujours en
francs constants, dun peu plus de 5 %, passant de 266 à 281 millions de
francs 1999.
Au sein du dernier décile des patrimoines déclarés à lISF, la diminution
du seuil du dernier centile en 1998 est vraisemblablement à imputer à la
forte croissance du nombre total de redevables cette année là, qui mécani-
quement augmente leffectif du dernier centile et provoque une diminution
de son seuil.
10. Évolution des patrimoines à lintérieur du dernier décile de lISF
10%
C25 C50 C90
C95 C99
6%
2%
-2%
-6%
-10%
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
Lévolution des écarts intercentiles confirme les évolutions propres du
millième supérieur des patrimoines déclarés à lISF.
Toujours au sein du dernier décile de patrimoine, le rapport du patri-
moine médian au seuil du premier quartile demeure constant entre 1990 et
1999, égal à 1,23. Entre ces deux dates, lamplitude des rapports des seuils
des 90e et 95e centiles au patrimoine médian est également limitée, le ni-
veau de fin de période étant en outre proche de celui de début de période.
En revanche, le rapport du seuil du dernier centile au patrimoine médian
progresse fortement sur la période. De 10,06 en 1990, il tombe à 9,54 en
1991 puis augmente régulièrement jusquen 1997 où il atteint 11,33 ; en
1999, il se situe un peu en dessous, à 11,18.
298 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
11. Rapports intercentiles au sein du dernier décile
de patrimoines déclarés à lISF
12
C50/C25 C90/C25
C90/C50 C95/C50
C99/C50
10
0
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
Au total sur lensemble de la période, lindice de Gini montre que la
concentration des patrimoines sest accrue même si la distribution des pa-
trimoines a plutôt eu tendance à se resserrer comme cela a été mis en évi-
dence précédemment. Cette situation tient au fait que le nombre des patri-
moines importants a augmenté plus vite que celui des petits patrimoines au
sens de lISF.
12. Indice de Gini sur lensemble des patrimoines déclarés à lISF
0,362
0,360
0,358
0,356
0,354
0,352
0,350
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 299
En conclusion, sur les dix dernières années, les revenus comme les pa-
trimoines se sont concentrés. Néanmoins, le mode de concentration est dif-
férent. La distribution des revenus sest élargie alors que celle des patri-
moines sest resserrée.
300 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Complément E
Les effets des prélèvements sociaux
sur la dispersion des salaires
au cours de la décennie quatre-vingt-dix
Olivier Bontout, Christine Chambaz,
Bertrand Lhommeau et Pierre Ralle
DREES
Introduction
Les études disponibles indiquent que, sur longue période, lévolution de
la dispersion des salaires en France peut être séparée schématiquement en
deux périodes(1) : une première partant du début des années soixante jus-
quà la moitié des années quatre-vingt environ, où lon observe un resser-
rement de la dispersion des salaires ; une seconde, qui débute dans la
seconde moitié des années quatre-vingt, où lon observe un mouvement
inverse, mais ayant une amplitude relativement faible.
Par ailleurs, depuis le début des années quatre-vingt-dix, de nombreuses
modifications ont été apportées aux prélèvements sociaux assis sur les sa-
laires (déplafonnement, hausse du taux des complémentaires retraites
ARRCO et AGIRC, création puis montée en charge de la CSG, montée en
charge de la politique dexonérations de cotisations patronales pour les bas
salaires, pour les emplois à temps partiels ).
Ces modifications du financement de la protection sociale visaient princi-
palement un objectif macroéconomique, celui denrichir le contenu en em-
ploi de la croissance. En allégeant la charge pesant sur le facteur travail et
en particulier le travail peu qualifié, il sagissait den favoriser lutilisation.
On revient peu ici sur ces objectifs (cf. Gubian et Ponthieux, 2000 ou Lerais,
2001). La modification de la structure du prélèvement social a également
modifié la dispersion du coin salarial, défini comme lensemble des coûts
(1) Cf. par exemple, INSEE Synthèses n° 8 et INSEE Première n° 449.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 301
pesant sur le facteur travail : cotisations salariales et patronales, CSG-CRDS
et diverses taxes.
Dans ce cadre, cette contribution cherche à décrire lévolution au cours
de la décennie quatre-vingt-dix de la dispersion des salaires nets, bruts et
des coûts à la charge des employeurs. Pour cela, on utilise les enquêtes
emploi 1990, 1995 et 2000.
Salaires et coût du travail calculés à partir des enquêtes emploi(2)
Le champ retenu
Le champ couvert par cette étude correspond à la quasi-totalité des sala-
riés du secteur privé. Il comprend lensemble des salariés ayant un emploi
avec un contrat à durée indéterminée (CDI) ou à durée déterminée (CDD),
lensemble des salariés intérimaires, lensemble des personnes en contrat
dapprentissage et une partie des stagiaires et contrats aidés (TUC, CES
et CEC). Létude porte sur un échantillon représentatif de plus de
15,5 millions de salariés pour lannée 2000, en augmentation de 14 % par
rapport à 1990. Sur cette décennie, lemploi à temps partiel a pris une part
croissante, passant de 12 à 18 % du champ retenu.
Dans la suite de létude, deux sous champs sont exploités. Le premier
regroupe les salariés en contrats à durée déterminée ou indéterminée, occu-
pés à temps plein : il comprend 11,9 millions de salariés en 2000, soit un
peu plus des trois quarts de lensemble du champ complet.
Un second champ, dit « DADS », permet des comparaisons avec les
données recueillies par les déclarations de données administratives de don-
nées sociales (DADS). Il comprend les salariés en contrat à durée déter-
minée ou indéterminée. Seuls les individus âgés de 18 à 65 ans sont alors
retenus. Ce second champ compte environ 12,3 millions de salariés en 1995
(Le Minez, 1998).
Parmi les personnes se déclarant stagiaires ou en emplois aidés, on ne
retient que les formes suivantes : TUC, CES, CEC, qui représentent entre
30 et 45 % de lensemble des contrats ou stages de lenquête emploi(3).
Les salaires dans lenquête emploi
Des travaux récents ont mis en lumière les difficultés liées à lutilisation
des salaires déclarés dans lenquête emploi : sous-évaluation, due à une
mauvaise connaissance des primes, incertitude des concepts (en particulier
sur le salaire net, lors de la déclaration), de forts effets darrondis ainsi
quune déclaration parfois imprécise des horaires de travail(4). Toutefois,
lutilisation de lenquête Emploi présente plusieurs avantages : elle offre
(2) Les détails concernant la méthode utilisée sont présentés dans Bontout et alii, 2001.
(3) 33 % en 1990, 45,5 % en 1995 et 43 % en 2000.
(4) Cf. INSEE Synthèses, n° 16.
302 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
une grande richesse des descripteurs socio-démographiques (notamment
selon la qualification), de la composition des ménages et en outre elle est
disponible plus rapidement que les DADS.
On sait que la proportion de salariés rémunérés au voisinage du SMIC
est surestimée par lenquête emploi. Par contre, on observe une meilleure
adéquation au niveau de 1,33 fois le SMIC, entre les DADS et lenquête
Emploi. Ce dernier point est important pour la robustesse des calculs dexo-
nérations de cotisations, car ce niveau de salaire a correspondu pendant une
période au seuil des exonérations bas salaires.
Du salaire au coût : limputation des prélèvements sociaux
Les principales évolutions des prélèvements sociaux sur les salaires
La structure des prélèvements sociaux sur les revenus du travail a connu
des modifications significatives au cours de la décennie quatre-vingt-dix.
En 1991 intervient la création de la CSG, puis son extension progressive en
1994 et 1998, compensée en partie par une baisse de la part salariale des
cotisations maladie en 1998. Par ailleurs, la hausse répétée des taux de
cotisation minima pour les retraites complémentaires (huit hausses au cours
des onze années observées) se traduit notamment par le rattrapage du taux
maximum par le taux minimum en fin de période. Enfin, les cotisations
pour le chômage connaissent également des hausses successives dans la
première moitié de la décennie (à partir de 1995, les taux demeurent stables
et diminuent même légèrement en 1997).
Il en résulte une répartition différente des taux de cotisations selon la
distribution des salaires. Lécart entre le coût du travail et le salaire net est
désormais moins important pour les bas salaires que pour les hauts salaires.
La décennie a également été marquée par le développement progressif
des mécanismes dexonération de cotisations visant des catégories spéci-
fiques demploi.
À partir du 1er septembre 1992, les emplois à temps partiels (création ou
conversion des emplois à temps plein) bénéficient dune exonération de
50 % de la part patronale des cotisations dites de sécurité sociale hors FNAL.
Labattement est abaissé à 30 % à compter davril 1994.
Les emplois à bas salaires ont fait également lobjet de mesures spécifi-
ques dallègement de charges, qui ont évolué au cours de la décennie. En
juillet 1993, une exonération partielle ou totale des cotisations dallo-
cations familiales est mise en place pour les emplois dont le salaire nex-
cède pas 120 % du SMIC. Au 1er janvier 1995, la mesure est étendue aux
salaires inférieurs à 1,3 SMIC. Ce dispositif est complété en septembre
1995 par une réduction dégressive de la cotisation patronale maladie pour
les salaires inférieurs à 1,2 SMIC. Ces deux mesures sont fusionnées à
partir doctobre 1996 dans un dispositif qui permet lexonération de len-
semble des cotisations sociales patronales dites de sécurité sociale pour les
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 303
salaires inférieurs à 1,33 SMIC. À partir de janvier 1998, le dispositif de-
vient un peu plus restrictif en effectuant une proratisation de la réduction
des charges selon lhoraire travaillé et en réservant lavantage aux salaires
inférieurs à 1,3 SMIC.
Outre les incitations à la création demploi à temps partiel, diverses
mesures ont cherché à favoriser une diminution de lhoraire travaillé y com-
pris pour les emplois à temps complet. Ces exonérations (dispositifs
« de Robien », « Aubry I » et « Aubry II ») ne sont pas retenues dans létude.
Principales hypothèses
Le calcul des cotisations est fait de manière systématique, pour len-
semble des salariés du privé(5). La législation retenue est celle en vigueur au
1er janvier de lannée concernée. Compte tenu de labsence de certaines
informations dans lenquête, des hypothèses simplificatrices ont été par-
fois nécessaires pour lapplication de barèmes parfois complexes (Bontout
et alii, 2001).
On prend en compte lexonération temps partiel, les exonérations de
cotisations familiales en 1995 et lexonération bas salaires. Par contre, les
exonérations de charge dans le cadre de la réduction du temps de travail
(RTT) nont pas été intégrées : il est difficile de différencier selon la taille
de lentreprise dans lenquête emploi et de plus, les exonérations dépen-
dent de la nature de laccord signé par les entreprises. Or, on ne dispose pas
dans lenquête emploi déléments permettant de connaître les embauches
qui sont effectivement réalisées, ni la date des accords.
Les règles de cumul suivantes sont retenues. En 1990, aucune exoné-
ration nest prise en compte. En 1995, pour les personnes bénéficiant de
lexonération temps partiel, lexonération de cotisations familiales est ré-
duite de 30 % et il y a proratisation des exonérations de cotisation famille
pour les emplois à temps partiel. Pour lannée 2000, pour les personnes
bénéficiant de lexonération temps partiel, lexonération bas salaires
sapplique à 100 % (proratisation).
Globalement, les estimations issues des enquêtes emploi indiquent des
montants dexonération assez proches de ceux disponibles par ailleurs.
Les prélèvements sociaux
et la dispersion des salaires et des coûts
Les modifications importantes des prélèvements sociaux intervenues
depuis le début de la décennie quatre-vingt-dix se sont traduites par des
variations des taux de cotisation apparents très différentes suivant le niveau
des salaires. Ainsi, le développement des exonérations de charges induit
des allègements pour le bas de la distribution, tandis que lon observe une
(5) On distingue deux catégories, les cadres et les non-cadres, car les taux de cotisation
diffèrent, en particulier pour les cotisations aux régimes complémentaires de retraite.
304 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
hausse moyenne de 5 points pour le milieu de la distribution et une hausse
plus importante pour les salaires les plus élevés, liée au déplafonnement
des cotisations retraite.
En conséquence, le diagnostic sur la dispersion des salaires est différent
selon que lon raisonne en termes dévolutions de salaires bruts, de salaires
nets ou de coût de lemploi. De plus, on observe une légère hausse des
inégalités dans le haut de la distribution des salaires.
Une modification importante des taux de prélèvement
au cours de la décennie
Pour lensemble du champ couvert, les réformes successives de la struc-
ture des prélèvements sociaux ont profondément modifié la répartition des
taux de prélèvements sur le travail.
Plus dun tiers des actifs occupés profitent dallègements de charges
En 1990, les taux patronaux et salariaux étaient faiblement différenciés,
aucune exonération générale nayant encore été mise en place. La courbe
des taux de prélèvement (taux de cotisation parts salariale et patronale)
selon le niveau de salaire brut était donc relativement plate. La légère dé-
croissance en haut de la distribution des salaires traduisait le plafonnement
des taux de retraite complémentaire et chômage (graphique 1).
1. Taux de prélèvements en 1990, par centiles de salaire brut
80%
60%
Taux apparent 1990
40%
« Tauxcout »
20%
« Tauxsal »
0%
-20%
0 20 40 60 80 100
Champ : Ensemble du champ retenu.
Lecture : Le « tauxsal » est le taux de cotisation part salariale, le « tauxcout » est le taux de
cotisation part patronale après toutes exonérations et le taux « apparent » est la somme des
deux. Les deux centiles où « tauxcout » est négatif correspondent à des centiles où de nom-
breux TUC et CES sont présents : la combinaison des exonérations de cotisations et de la
prise en charge par lÉtat dune fraction importante du salaire brut se traduit alors en effet
par un niveau de coût du travail inférieur au salaire brut.
Sources : Enquêtes INSEE et calculs DREES.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 305
Cette uniformité des taux de prélèvement apparents en 1990 doit toute-
fois être nuancée. Pour les premiers centiles de salaire, les taux de coti-
sation apparents sont beaucoup plus faibles que pour le reste de la distri-
bution : ces centiles concentrent en effet les emplois aidés (CES, CEC,
TUC, apprentis), pour lesquels les exonérations et les aides sont très impor-
tantes tout au long de la période. Sur le champ réduit des emplois sous
CDD ou CDI à temps plein, les irrégularités de la courbe des taux de coti-
sation relevées en 1990 dans le bas de la distribution disparaissent.
Les aménagements successifs des barèmes de cotisations sociales au
cours des années 1990, notamment ceux de la part patronale des cotisations,
ont fait disparaître luniformité relative des taux de prélèvement sur les
salaires (graphique 2). Pour les tranches de salaire médianes, ces aména-
gements se sont traduit par une hausse denviron 5 points des taux de coti-
sations apparents.
2. Taux de prélèvements apparents (ensemble du champ retenu),
par centiles de salaire brut
80%
1995
60%
1990
2000
40%
20%
0%
-20%
0 20 40 60 80 100
Sources : Enquêtes INSEE et calculs DREES.
Les extrémités de la distribution des salaires ont quant à elles été affec-
tées par un double mouvement. Pour les quatre premiers déciles de la distri-
bution, le développement des mesures dexonérations a induit une nette
diminution des taux de cotisation. Pour les derniers déciles, laugmentation
générale des taux de cotisation a été amplifiée par la hausse des prélèvements
pour les retraites complémentaires des cadres.
En ce qui concerne les personnes employées en CDI ou CDD à temps
plein, pour le premier tiers environ de la distribution des actifs occupés, les
taux de cotisation apparents sont plus faibles en 2000 quen 1990. Pour les
deux tiers restant, ils sont au contraire plus élevés et dans une amplitude
qui va croissant avec le niveau de salaire (graphique 3).
306 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
3. Taux de prélèvements apparents (CDI, CDD à temps plein),
par centiles de salaire brut
70%
1995
60%
1990
50%
2000
40%
0 20 40 60 80 100
Sources : Enquêtes INSEE et calculs DREES.
La dispersion des salaires diminue, celle des coûts augmente
Le mouvement de ciseau observé au cours de la décennie quatre-vingt-
dix sur les taux de cotisation apparents suivant le niveau de salaire se réper-
cute bien évidemment sur lévolution de la dispersion des coûts du travail.
Tous les indicateurs dinégalité utilisés(6) montrent une divergence impor-
tante entre lévolution de la dispersion des coûts du travail et celle de la
dispersion des salaires, tant nets que bruts.
Au cours de la décennie quatre-vingt-dix, la dispersion des salaires men-
suels nets et bruts na été que très modérément modifiée. Les indices de
Gini pour ces deux variables sont à peu près stables sur lensemble de la
période (tableau 1), la série annuelle étant légèrement chahutée (graphique 4).
On note néanmoins une légère tendance à la baisse de lindice de Gini pour
les salaires nets sur le champ des emplois en CDI, CDD à temps plein.
De plus, les rapports inter-quantiles D9/D1 et D5/D1 indiquent un léger
accroissement de la dispersion des salaires en bas de la distribution entre
1990 et 1995, qui se stabilise ensuite. Cette légère hausse des inégalités de
salaire en bas de la distribution est liée au développement des emplois à
statut particulier et à lévolution du SMIC relativement au salaire médian.
Entre 1990 et 1995, le SMIC a progressé moins vite que le salaire médian,
le pourcentage de personnes rémunérées au SMIC diminuant ; cest lin-
verse entre 1995 et 2000. Au total, on observe une très légère diminution
des inégalités de salaires nets. Cependant, il y aurait eu aussi un léger ac-
croissement de la dispersion des salaires nets au sein des personnes les plus
diplômées (cf. Bontout et alii, 2001).
(6) On a utilisé plusieurs indicateurs synthétiques de dispersion pour quantifier ces évo-
lutions (interdécile, variance des logs, Gini, Theil, Atkinson). Les résultats sont peu sensi-
bles à lindicateur retenu.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 307
Indicateurs synthétiques de dispersion
Ensemble du champ retenu CDI, CDD temps plein
1990 1995 2000 1990 1995 2000
Gini
• Salaires nets 0,318 0,315 0,312 0,281 0,269 0,267
• Salaires bruts 0,311 0,312 0,311 0,281 0,264 0,263
• Coûts 0,309 0,320 0,327 0,266 0,266 0,273
Inter-décile D9/D1
• Salaires nets 3,39 4,02 4,00 2,91 2,89 2,90
• Salaires bruts 3,35 4,06 4,10 2,83 2,87 2,84
• Coûts 3,33 4,30 4,59 2,81 2,96 3,10
Inter-décile D9/D5
• Salaires nets 1,98 1,97 1,98 1,93 1,90 1,91
• Salaires bruts 1,93 1,94 1,95 1,89 1,88 1,87
• Coûts 1,90 1,92 1,92 1,87 1,87 1,87
Inter-décile D5/D1
• Salaires nets 1,72 2,04 2,02 1,50 1,52 1,52
• Salaires bruts 1,74 2,10 2,11 1,50 1,52 1,52
• Coûts 1,76 2,25 2,39 1,50 1,58 1,66
Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.
4. Indice de Gini des salaires nets
au cours de la décennie quatre-vingt-dix
0,33
Ensemble du champ retenu
0,31
0,29
0,27
CDI, CDD à temps plein
0,25
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000
Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.
308 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
La dispersion des coûts, en revanche, sest fortement accrue sur la période.
Tandis quen 1990, elle était inférieure à celle des salaires nets, elle est
largement plus forte en 2000. Entre 1990 et 1995, laugmentation de la
dispersion des coûts semblait surtout résulter des baisses de charge sur les
emplois à statut particulier : elle apparaissait ainsi plus mesurée sur le champ
réduit des emplois les plus stables (CDD et CDI à temps plein), avec un
indicateur de Gini particulièrement stable. Entre 1995 et 2000, en revanche,
louverture de léventail des coûts est moins marquée. Elle semble de plus être
plus répartie sur lensemble des salariés, quelle que soit la forme de lemploi.
Lévolution de lemploi
Entre 1990 et 2000, dans un contexte général où en moyenne lemploi a
augmenté, la structure de la population active occupée (dans le champ re-
tenu) a évolué de manière importante. On observe en particulier une baisse
de la part des CDI, en parallèle à une hausse de lintérim et des CDD. Par
ailleurs, la part des emplois à temps partiel augmente de manière signifi-
cative ainsi que celle de lemploi féminin.
Une hausse légèrement plus rapide de lemploi
dans le champ des exonérations bas salaire
La hausse de lemploi a été plus rapide dans le champ couvert par les
exonérations bas salaires. Ainsi, pour les CDD, CDI à temps plein, alors
quenviron 20 % des salariés avaient une rémunération mensuelle inférieure
à 1,2 SMIC en 1990, cette proportion a augmenté en 2000 et atteint désormais
environ 25 %. De plus, la hausse de lemploi a été plus rapide essentiellement
pour la tranche comprise entre 1 et 1,2 SMIC environ, les fonctions de
répartition de lemploi selon son coût étant parallèles au-delà de ce seuil.
Ce développement plus rapide de lemploi dans la tranche comprise entre
1 et 1,2 SMIC intègre à la fois les effets positifs sur lemploi des mesures
dexonération de charges et leffet de la hausse du SMIC par rapport au
salaire moyen, qui conduit mécaniquement à une hausse de la part des em-
plois rémunérés en dessous de 1,3 SMIC.
Évolutions à structure de lemploi constante, à législation constante
Afin disoler les effets liés aux modifications de la structure des prélè-
vements, on présente les évolutions de la dispersion des salaires et des coûts
à structure de lemploi et des salaires donnée : un calcul supplémentaire est
effectué, la législation 2000 étant appliquée à la structure de lemploi et des
salaires de 1990(7). Cette simulation à législation constante porte sur le champ
« temps plein » (CDI, CDD à temps plein) dont la part dans lemploi total
(7) On ne présente pas les résultats obtenus en appliquant la législation 1990 à lenquête
emploi 2000 car, comme en 1990 les taux sont relativement homogènes tout au long de la
distribution des salaires, on relève peu de changements lorsque lon applique la législation
1990 aux distributions de 1990 et 2000.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 309
diminue au cours de la période. On ninclut ici ni les formes particulières
demploi (car elles sont difficilement comparables entre le début et la fin de
la décennie, dautant que lon na intégré quune fraction dentre elles), ni
le temps partiel (pour lequel lenquête emploi fournit sans doute des résul-
tats moins robustes).
On observe que lessentiel de lévolution de la dispersion des taux de
prélèvement de 1990 et 2000 sexplique par les modifications de la struc-
ture des prélèvements : la courbe des taux de prélèvement correspondant à
la législation 2000 appliquée à lenquête emploi 1990 est très proche de la
courbe des taux de prélèvements de 2000 (graphique 5).
5. Taux apparent (CDI, CDD, temps plein)
En centiles de salaire mensuel brut
65%
1990_L2000
60%
1990
55%
50%
2000
45%
- 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100
Note : 1990_L2000 représente la situation qui aurait existé si lon avait appliqué à la popu-
lation de 1990 les règles en vigueur en 2000.
Sources : Enquêtes INSEE et calculs DREES.
Par ailleurs, les baisses de charges touchent une partie plus importante
de la distribution en 2000 quen 1990. Ce décalage est lié à lévolution de
la structure des salaires : la proportion des personnes en dessous de
1,3 SMIC sest accrue. Ce mouvement est en partie expliqué par la crois-
sance importante de lemploi dans ces tranches de salaires et par les revalo-
risations importantes du SMIC au cours des années quatre-vingt-dix (la
croissance du SMIC ayant été relativement plus rapide que celle du salaire
moyen, le seuil de 1,3 SMIC touche davantage de salariés en 2000(8)).
(8) Comme les seuils retenus dans les barèmes des exonérations de charges sont propor-
tionnels au SMIC, lorsque lévolution du SMIC est plus rapide que celle du salaire moyen,
le champ couvert par les exonérations sélargit mécaniquement.
310 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Ainsi, il est possible de distinguer cinq groupes parmi les salariés en
CDD ou en CDI, travaillant à temps plein, selon lévolution des prélè-
vements sur les salaires quils ont connue entre 1990 et 2000.
Pour le premier groupe, qui comprend les 15 premiers centiles de la
distribution des salaires bruts environ, les taux de cotisation apparents ont
baissé entre 1990 et 2000. Si en 1990 on leur avait appliqué la réglemen-
tation de 2000, leur taux de cotisation apparent aurait été plus faible,
passant de 60 % à des valeurs comprises entre 50 et 60 %.
Pour le deuxième groupe (entre le 15e et le 25e centile de la distribution
des salaires bruts environ), les taux de cotisation apparents ont également
baissé entre 1990 et 2000. Cependant, si en 1990 on leur avait appliqué la
réglementation de 2000, leur taux de cotisation aurait été plus élevé, pas-
sant de 60 % à des valeurs comprises entre 60 et 65 %. En effet, ces salariés
auraient bénéficié des exonérations bas salaires, mais leur salaire étant pro-
che de 1,3 SMIC (1,22 SMIC en moyenne en 1990), leurs taux de cotisation
apparents augmentent lorsque lon applique la législation 2000, du fait des
hausses générales de taux entre 1990 et 2000.
Pour le troisième groupe (entre le 25e et le 30e centile de la distribution
des salaires bruts environ), les taux de cotisation apparents ont augmenté
entre 1990 et 2000, alors quils bénéficient des exonérations en 2000, ce
qui est lié aux hausses générales de taux entre 1990 et 2000.
Pour le quatrième groupe (entre le 30e et le 75e centile de la distribution
des salaires bruts environ), les taux de cotisation apparents ont augmenté
entre 1990 et 2000, passant de 60 à 65 % environ.
Pour le cinquième groupe (au-delà du 75e centile), les hausses sont plus
marquées, du fait de la hausse des taux de cotisation des complémentaires
retraites.
Une déformation de la densité des coûts
Ces évolutions peuvent également être illustrées par la différence entre
la densité des salaires nets et celle des coûts apparents pour lemployeur.
En 1990, les courbes de densité ont des formes comparables (unimodales),
que le salaire retenu soit le salaire brut, le salaire net ou le coût de lemploi.
En effet, la relative uniformité des taux de prélèvements en 1990 implique
que la forme des densités des salaires nets et des coûts est très semblable de
celle des salaires bruts.
Dès 1995, il apparaît que, alors que la densité des salaires nets et bruts
fait apparaître un pic marqué au niveau du SMIC (avec un petit pic corres-
pondant à un demi-SMIC), le pic correspondant au SMIC disparaît de la
densité des coûts du fait des allègements de charges( 9).
(9) Le pic observé en 2000 sur la densité des salaires bruts est probablement en partie impu-
table au fait que les salaires déclarés dans lenquête Emploi sont approximés autour de
valeurs entières.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 311
6. Densités des salaires bruts
6%
1990
1995
2000
4%
2%
0%
- 10 000 20 000 30 000 40 000 50 000
Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.
7. Densités des coûts
1990
4%
1995
2000
3%
2%
1%
0%
- 10 000 20 000 30 000 40 000 50 000
Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.
Le mouvement est amplifié en 2000, la courbe de la densité des coûts
faisant en fait apparaître un double mode. Ce mouvement de déformation
de la densité des coûts par rapport à celle des salaires (bruts ou nets) tient
au développement des mesures dexonérations de charges. La déformation
de la courbe de densité en 2000 sexplique en effet entièrement par la prise
en compte de la « ristourne bas salaires ». En effet, se traduisant par des
baisses de coûts, les exonérations impliquent que des salariés qui auraient
312 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
été dans une tranche de coût donné sans la ristourne sont dans une tranche
de coût dun niveau plus faible lorsque lon intègre la ristourne.
Pour une tranche donnée de coût, leffet de la ristourne induit à la fois
des baisses deffectifs (salariés initialement présents dans cette tranche et
dont le coût diminue assez pour se situer désormais dans une tranche infé-
rieure) et des hausses deffectifs (salariés initialement présents dans une
tranche supérieure et dont le coût diminue assez pour se situer désormais
dans cette tranche). Le graphique 8 illustre leffet net de la ristourne en 2000
(pour des tranches de 500 francs). On observe que pour les tranches supé-
rieures à 9 500 francs environ, il y a une baisse des effectifs, et inversement
une hausse pour les tranches inférieures à 9 500 francs. La déformation de
la densité des coûts observée apparaît ainsi très largement comme un effet
mécanique des baisses de coût induites par les exonérations de charges.
8. Évolution de la densité avant et après exonérations bas salaires
en 2000 et flux nets de densité liés aux exonérations
800 000
600 000
400 000
200 000
-200 000
-400 000
-600 000
3 500
4 500
5 500
6 500
7 500
8 500
9 500
10 500
11 500
12 500
13 500
14 500
15 500
Note : Ce graphique a un profil accidenté, du fait des effets darrondis.
Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.
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314 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Complément F
Une décomposition de lévolution de linégalité
en France avec une perspective internationale,
1985-1995
Mercedes Sastre
Université Complutense de Madrid
Alain Trannoy
Université de Cergy-Pontoise (THEMA)
Introduction
Linégalité des niveaux de vie dans notre pays semble avoir été globa-
lement stable depuis une quinzaine dannées. Cette stabilité ne renseigne
pas sur les forces qui ont été à luvre dans lélaboration de ce résultat de
nature fondamentalement agrégée. Des exercices de décomposition de liné-
galité se révèlent utiles pour mettre à jour et quantifier, dans cette évo-
lution, le rôle, apparent ou non, dun certain nombre déléments de nature
plus désagrégée. La distinction classique oppose une désagrégation par sous-
population et une désagrégation par sources de revenu. Cette contribution
sinscrit essentiellement dans ce deuxième cadre danalyse.
Après avoir identifié un certain nombre de sources de revenu, lexercice
consiste à attribuer une part de linégalité totale à chaque source. Par hypo-
thèse, ces parts somment à un ; la décomposition est qualifiée dexacte.
Cette part sappelle la contribution de la source et la contribution relative
sobtient en rapportant la contribution à linégalité totale. Lévolution de
cette part au cours du temps renseigne sur lévolution de la contribution de
la source à linégalité totale et permet dénoncer des hypothèses sur les
facteurs qui ont pu jouer un rôle privilégié dans lévolution de linégalité.
(*) Nous remercions Tony Atkinson pour ses remarques lors de la présentation de cette
recherche à une réunion du groupe de travail sur les inégalités du CAE et Lucile Olier pour
ses commentaires lors de la phase finale de rédaction. Ce document a été préparé lors de la
visite de Mercedes Sastre au THEMA comme « post doc » du réseau TMR Livin Tax. Nous
avons bénéficié du concours de la Commission européenne à travers le contrat
n° ERBFMRXCT980248 et de lassistance informatique du LIS.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 315
Lanalyse prend également en compte le rôle de certains facteurs démo-
graphiques : la taille du ménage joue sur ses besoins et lhabitude a été
prise dévaluer ceux-ci au moyen dune échelle déquivalence. Le nombre
dadultes cohabitant compte également dans la capacité du ménage à dégager
des sources de revenu. En France par exemple, le taux dactivité des
femmes a pratiquement rejoint celui des hommes et lécart de capacité sest
donc accru au fil du temps entre les ménages monoparentaux et les couples,
le plus souvent bi-actifs. Prendre en compte dune manière explicite ces
hétérogénéités démographiques comme une source de différenciation du
niveau de vie entre ménages revient à pratiquer une analyse de décompo-
sition mixte, qui tient à la fois de la décomposition par sources et de celle
par sous-populations. Ce faisant, une difficulté apparaît dans la mesure où
les sources de revenu interviennent dune manière additive, alors que la
composante besoin intervient à la faveur dune division et la composante
cohabitation au travers dune multiplication. Ceci oblige nécessairement à
repenser la méthode de décomposition elle-même.
La méthodologie retenue, qui est plus amplement présentée dans Sastre
et Trannoy (2000a), sappuie sur un certain nombre de travaux théoriques
(Chantreuil et Trannoy, 1999 et Shorrocks, 1999) qui mettent en lumière
lintérêt dune décomposition sappuyant sur la valeur de Shapley, un
concept de la théorie des jeux coopératifs dû à Shapley (1953).
Elle est illustrée au travers de la comparaison de lévolution des inégalités
de revenus disponibles ajustés pour les disparités de besoins(1) pour huit
pays industrialisés : la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, lAllemagne,
le Canada, lAustralie, la Norvège et la Suède entre le milieu de la décennie
quatre-vingt et le milieu de la décennie quatre-vingt-dix.
Les paramètres de la décomposition
Un des avantages de la méthodologie mise en uvre est de pouvoir
sappliquer à la décomposition de linégalité calculée à partir de nimporte
quel indice dinégalité. Lindice de Gini a été privilégié, dans la mesure où
il vient sans doute en tête dans les utilisations empiriques.
Décomposition de quoi ?
Léchantillon est constitué de ménages, cest-à-dire de personnes vivant
sous un même toit(2). Le revenu disponible de chaque ménage (revenu après
déduction de limpôt sur le revenu et des cotisations sociales salariés) est
ajusté par le nombre dunités de consommation, défini par la racine carrée
(1) Les données microéconomiques proviennent du Luxembourg Income Study (LIS). Quels
que soient les efforts du LIS, la nature des éléments effectivement couverts par chaque
source peut varier dun pays à un autre. Les sources ne sont donc que, grosso modo, compa-
rables dun pays à un autre, mais cest une difficulté à laquelle échappent peu détudes
comparatives internationales. Pour une évaluation de lintérêt et des limites de ces données,
voir Atkinson, Rainwater et Smeeding (1995) et Gottshalk et Smeeding (1997 et 2000).
(2) Aucune censure dâge nest appliquée. La population des retraités est incluse dans léchan-
tillon. Tout ménage dont le revenu disponible est inférieur ou égal à zéro a été exclu de
léchantillon.
316 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
de la taille familiale (voir Atkinson et alii, 1995). Chaque ménage est donc
repéré par ce niveau de vie ainsi calculé et lindice de Gini de la distri-
bution des niveaux de vie est calculé sans utiliser aucune pondération.
Lensemble des sources élémentaires
Dans tous les pays concernés, les bases de données sont suffisamment
riches pour que dix sources élémentaires(3) de revenu puissent être distinguées :
salaires et assimilés(4), revenus des indépendants, revenus du capital, retraites
publiques, revenus de remplacement (allocation chômage et indemnités
dassurance maladie), autres types de retraites, transferts privés, minima
sociaux, autres types de transferts publics (en particulier les aides à la
famille), impôts et cotisations sociales salariés.
À ces dix sources de revenu sajoutent deux sources démographiques, le
besoin apprécié par le nombre dunités de consommation (uc) du ménage,
et le nombre dadultes cohabitant. Pour apprécier ce dernier, une difficulté
se pose dans la mesure où lâge dentrée dans la vie active nest pas une
donnée intangible : il dépend de lâge de fin détudes(5). Par analogie avec
le terme unité de consommation, nous parlerons de nombre dunités de re-
venu. Linégalité de la source besoin (respectivement cohabitation) est cal-
culée comme étant linégalité des revenus dans lhypothèse où le revenu du
ménage serait proportionnel au nombre dunités de consommation de ce
ménage (respectivement au nombre dunités de revenu).
Lensemble des sources structuré sous la forme dune arborescence
La méthode de décomposition cherche à tirer parti de la grande hétéro-
généité de lensemble des douze sources élémentaires définies plus haut.
Les mettre toutes sur le même plan serait de toute évidence problématique.
Une question cruciale est celle de lexogénéité de ces sources les unes par
rapport aux autres. Clairement, certaines sources apparaissent comme en-
dogènes par rapport à dautres : vous ne recevrez pas dallocations chô-
mage si vous avez un emploi, vous ne paierez pas dimpôt sur le revenu si
votre revenu est inférieur à un certain seuil dimposition. Au-delà de ce
biais de sélection, une influence directe peut être également détectée, lors-
(3) Cf. Sastre et Trannoy (2000a) pour une définition de chaque source.
(4) Les salaires sont nets de cotisations sociales salariés pour la France, alors que pour les
sept autres pays, les mêmes données portent sur les salaires bruts. En conséquence, dans ces
pays, limpôt comprend également les cotisations sociales salariés, alors quil se limite à
limpôt sur le revenu en France. Cest une différence importante quil convient de garder en
tête à la lecture des résultats. Une autre particularité concerne les transferts en nature, dont
les données ne sont pas disponibles dans de nombreux pays, alors quelles le sont pour les
États-Unis (food stamps). Comme ceux-ci sont loin dêtre négligeables, le choix sest porté
sur leur inclusion.
(5) Pour contourner cette difficulté, un âge limite de fin détudes plutôt élevé, 25 ans, a été
retenu et le degré de cohabitation est calculé comme le plus grand de deux nombres : le
nombre dindividus du ménage dépassant 25 ans ; le nombre dindividus du ménage qui
travaillent ou perçoivent un revenu de remplacement.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 317
318
1. Arborescence des sources
CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Notes : * Par unité de consommation ; ** Par adulte.
que le montant de lallocation dépend, au travers dune formule de calcul,
du montant dune autre source, le revenu primaire et la taille familiale
(le besoin) étant évidemment les deux sources les plus fréquemment ren-
contrées à cette occasion.
Pour ce faire, lespace des sources est structuré sous la forme dune
arborescence, comme en théorie de la décision ou en théorie des jeux, lori-
gine étant constituée du revenu que lon cherche à décomposer, ici le ni-
veau de vie du ménage. Deux branches partent ainsi de lorigine et nous
nous sommes efforcés de construire un « arbre binaire » où, de chaque nud,
ne partent que deux branches. Lune delles mène généralement à une source
complexe, cest-à-dire à un agrégat de sources, tandis que la seconde mène,
le plus souvent, à une source élémentaire. La partie haute de larborescence
décrit en quelque sorte laval du processus de formation du revenu et,
au fur et à mesure que lon descend dans larborescence, on découvre en
quelque sorte lamont du processus de formation du revenu.
Il nexiste bien évidemment pas une unique arborescence qui rende
compte de toutes les influences directes entre les sources. Dans une étude
empirique, un choix doit être fait et ce choix influe sur le niveau relatif des
différentes contributions(6). Malheureusement, définir une règle de décom-
position indépendante du chemin de désagrégation se révèle impossible.
Les composantes du niveau de vie des ménages situées à un échelon
inférieur de larborescence ont une certaine antériorité par rapport à celles
qui sont plus haut. Une lecture de bas en haut de larborescence restitue les
différentes étapes de la formation du niveau de vie dun ménage. Comme
tout modèle, elle confine à la caricature. La parabole commence par une
première étape, qui est le processus de formation et de dissolution des unions,
cristallisé dans un indicateur de cohabitation. Lénergie des individus est
mobilisée dans une seconde étape par « la course à largent » sur les mar-
chés des facteurs. Capital humain et capital tout court sont mobilisés pour
générer des revenus. La famille saccroît avec la naissance des enfants et le
ménage est bientôt confronté à la comparaison de ses revenus de marché et
de ses besoins. Quelques amis ou la famille peuvent apporter une aide en
cas de difficulté financière, mais cette aide privée rencontre vite des limites
et lapport essentiel est ici constitué par la solidarité nationale à travers la
redistribution publique. Interviennent ici les aides à la famille (allocations
familiales), tandis que les minima sociaux jouent le rôle dun dernier filet
de sécurité. Le financement de ces transferts est assuré par les impôts. Cette
fable est clairement inspirée par la lecture dune déclaration fiscale, où
toutes les informations précédemment mentionnées figurent.
Un point, qui mérite également discussion, est la manière dont inter-
viennent les sources démographiques. Dans la partie haute de larbores-
cence, où sont calculées les contributions des transferts, toutes les sources
(6) Sastre et Trannoy (2000b) ont cependant montré que cette influence demeure modérée.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 319
320
1. Décomposition de linégalité des niveaux de vie en France
Total
tation
privés
Autres
Capital
cement
Salaires
Minima
Besoins
Cohabi-
Revenus
Revenus
pendants
Retraites
des indé-
le revenu
sociaux(2)
Impôt sur
Transferts
de rempla-
transferts(1)
Part du revenu disponible
• 1984 73,72 5,12 2,43 16,68 2,82 0,00 0,00 0,80 2,96 1,76 – 6,30 100,00
• 1989 69,49 6,65 2,98 17,63 3,21 0,00 0,00 1,34 2,75 1,82 – 5,88 100,00
• 1994 63,93 7,45 4,73 19,75 4,42 0,00 0,00 0,86 2,32 1,63 – 5,09 100,00
CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Inégalité (GINI en %)
• 1984 56,00 96,14 94,98 78,04 93,69 15,94 15,70 97,02 84,40 85,71 70,55 27,75
• 1989 58,08 95,81 95,20 76,26 92,58 16,97 15,75 97,09 84,30 86,70 75,90 27,31
• 1994 60,98 95,82 82,18 75,28 87,35 17,03 15,34 96,82 85,33 86,18 79,25 28,56
Contribution
• 1984 28,12 2,07 0,90 – 8,84 – 1,36 15,94 – 2,45 – 0,44 – 2,28 – 1,43 – 2,47 27,75
• 1989 27,85 2,90 1,29 – 9,59 – 1,51 16,97 – 2,80 – 1,07 – 2,23 – 1,60 – 2,90 27,31
• 1994 27,78 3,77 1,72 – 10,30 – 1,82 17,03 – 2,59 – 0,63 – 1,83 – 1,94 – 2,63 28,56
Contribution relative
• 1984 101,33 7,47 3,24 – 31,84 – 4,92 57,43 – 8,84 – 1,59 – 8,22 – 5,17 – 8,89 100,00
• 1989 101,96 10,62 4,71 – 35,12 – 5,54 62,14 – 10,24 – 3,92 – 8,16 – 5,84 – 10,62 100,00
• 1994 97,25 13,21 6,02 – 36,07 – 6,38 59,63 – 9,07 – 2,20 – 6,41 – 6,79 – 9,20 100,00
Efficacité relative
• 1984 1,37 1,46 1,33 – 1,91 – 1,74 — — – 1,99 – 2,78 – 2,94 1,41 —
• 1989 1,47 1,60 1,58 – 1,99 – 1,72 — — – 2,92 – 2,97 – 3,21 1,81 —
• 1994 1,52 1,77 1,27 – 1,83 – 1,44 — — – 2,57 – 2,76 – 4,18 1,81 —
Contribution à la variation de l’inégalité en %
• 1984-1989 – 0,99 2,99 1,40 – 2,72 – 0,54 3,72 – 1,23 – 2,27 0,19 – 0,58 – 1,56 – 1,59
• 1989-1994 – 0,26 3,19 1,58 – 2,60 – 1,12 0,22 0,75 1,61 1,46 – 1,26 1,00 4,57
• 1984-1994 – 1,25 6,13 2,96 – 5,28 – 1,64 3,93 – 0,49 – 0,68 1,63 – 1,82 – 0,58 2,91
Notes :(1) Aides à la famille et à lenfance ; (2) : Aides à la famille et à lenfance Transferts sous condition de ressources.
Sources : LIS et calculs des auteurs.
complexes ou élémentaires sont exprimées par unité de consommation. Dans
la partie basse de larborescence, toutes les sources qui concourent à lob-
tention du revenu primaire ou du revenu de remplacement sont exprimées
par tête dadulte (par unité de revenu), en particulier pour rendre compara-
bles les revenus primaires obtenus par les ménages bi-actifs et par les « mono-
apporteurs » de ressources. Les disparités de revenu primaire sont corri-
gées pour les différences de cohabitation. Pour rendre cohérente la décom-
position et pour assurer la jointure entre les parties haute et basse de larbo-
rescence, deux étages sintercalent au milieu de larborescence et permet-
tent de passer de valeurs exprimées par tête dadulte à des valeurs par unité
de consommation. Cest ici quinterviennent donc les facteurs démogra-
phiques. Comme la formation du couple précède larrivée des enfants, le
calcul de la contribution de la cohabitation intervient en amont du calcul de
celle du besoin. Le rôle du besoin lié à la taille familiale apparaît au
5e nud en partant du haut, où le revenu de marché par unité de consom-
mation est décomposé en deux sources : le revenu de marché et le besoin.
Le rôle de la cohabitation intervient au nud suivant, où le revenu de mar-
ché est décomposé en deux sources : le revenu de marché par tête dadulte
et la cohabitation.
Une contribution calculée comme une contribution marginale
Le principe général, qui inspire le calcul de la contribution de chaque
source, est contenu dans le concept de marginalité. Lidée est dattribuer à
la source lécart entre le niveau dinégalité en présence et en labsence de
la source. Ce principe général se décline différemment, suivant que la source
a un caractère exogène, endogène ou quune certaine symétrie préside aux
relations quentretiennent les sources placées à un même étage(7).
Résultats de la décomposition pour la France
Le commentaire porte dabord sur les résultats de la décomposition pour
lannée 1994 (tableau 1).
Les trois sources de revenu primaire salaires, revenus des indépen-
dants et revenus du capital exprimées par tête dadulte, ont évidemment
contribué positivement à la formation des inégalités de niveaux de vie. La
somme de leurs contributions relatives dépasse 100 %, (116 %), ce qui est
logique, puisque les revenus de remplacement et de transfert égalisent par
la suite ces revenus. Il faut noter le poids prépondérant de la contribution
des salaires (plus de 80 % de ce total). Linégalité de la distribution des
salaires par tête dadultes est plus de deux fois plus forte que linégalité des
niveaux de vie (Gini de 0,61). Bien sûr, ce chiffre élevé tient pour partie au
fait que les chômeurs et les retraités ont par hypothèse un revenu nul dans
cette distribution. La contribution du revenu des indépendants est près de
(7) Pour un exposé complet de la méthodologie, nous renvoyons à Sastre et Trannoy (2000a).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 321
deux fois supérieure (13,21 %) à leur part dans le revenu disponible (7,45 %).
La faible contribution des revenus du patrimoine (6 %) doit être interprétée
avec prudence compte tenu de la faiblesse bien connue des sources dans ce
domaine.
Il est frappant de constater que les disparités de cohabitation entre les
ménages constituent la deuxième source dinégalité, par ordre dimportance
des contributions relatives. Si linégalité des revenus primaires était cal-
quée sur le nombre de personnes du ménage aptes à générer un revenu de
marché, lindice de Gini serait encore égal à 0,17 ce qui représente près de
60 % de linégalité des niveaux de vie. Au total, linégalité des revenus
primaires entre ménages est due pour un tiers à des disparités de cohabi-
tation et pour deux tiers à des disparités de revenu primaire.
En revanche, les revenus de remplacement ainsi que tous les transferts
y compris les transferts privés et limpôt réduisent les inégalités. Ce
sont les retraites qui apparaissent comme la principale source de réduction
des inégalités(8) ( 36 %) mais, en termes defficacité relative mesurée par
le rapport de la contribution relative de la source à sa part dans le revenu
disponible ce sont les minima sociaux qui sont en tête du palmarès. Les
revenus de remplacement, assimilables à un salaire différé, effacent 38 %
de linégalité des revenus dactivité : le Gini de la distribution des revenus
du travail nest que de 0,360 à comparer à une valeur de 0,585 pour celui de
la distribution des revenus dactivité ! Le pouvoir redistributif de limpôt
sur le revenu est assez faible en valeur : il nentraîne quune baisse de 9 %
de lindice de Gini, ceci sexpliquant par la modestie du prélèvement (5 %),
et par une efficacité redistributive par franc ponctionné réduite, puisque infé-
rieure à celle des autres transferts publics et même à celle des transferts privés !
Enfin comme linégalité des revenus de marché par unités de consom-
mation est plus faible que linégalité des revenus de marché de 9 %, la
contribution du besoin est négative. Ce résultat reflète une corrélation posi-
tive, en moyenne, entre la taille de la famille et son revenu de marché ; plus
de bouches à nourrir va de pair avec plus dadultes à même de rapporter du
pain à la maison.
Lévolution entre 1984 et 1994
Linégalité des niveaux de vie mesurée par le Gini est restée globale-
ment stable sur la période. Mais cette stabilité masque un recul entre 1985
et 1989, suivi dune croissance de près de 1 % lan entre 1989 et 1994. Les
ordres de grandeur mentionnés ne sont sans doute pas supérieurs aux varia-
tions quentraînent de possibles fluctuations déchantillonnage. Cette ap-
parente stabilité résulte de forces qui ont joué en sens contraire. Pour sen
convaincre, il suffit de considérer le bas du tableau 1 qui décompose dune
(8) Les retraites comprennent les pensions, les aides aux personnes âgées dépendantes, les
préretraites, les pensions de réversion et le minimum de vieillesse. Il est clair que ce dernier
nest pas à sa place et devrait figurer dans les minima sociaux.
322 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
manière exacte(9) la variation dinégalité (exprimée en pourcentage) entre
les deux sous-périodes. Les faits marquants sont les suivants : par franc
gagné, les trois sources de revenu primaire sont devenues plus inégalitaires
mais, à eux seuls, les revenus de remplacement ont épongé la plus grande
partie de la hausse de linégalité du revenu primaire, en raison dailleurs
plus de laugmentation des masses financières qui leur ont été consacrées
que dun profil redistributif plus marqué. Les transferts et impôts nont
joué quun rôle modeste, un meilleur ciblage de ces instruments vers les
populations pauvres pour les transferts et vers les ménages riches pour lim-
pôt sur le revenu (IR) étant compensé par une stabilité voire une baisse de
leurs parts respectives dans le revenu disponible.
Le premier enseignement de cette analyse de décomposition en dyna-
mique est la stabilité de la contribution des salaires. Mais celle-ci nest que
le produit accidentel de la conjonction de deux phénomènes jouant en sens
opposé : une inégalité plus forte des salaires accompagnée dun affais-
sement de leur part dans le revenu disponible. Ces deux phénomènes sont
largement liés à la diminution des taux demploi sur la période (hausse du
chômage, recours aux préretraites, etc.).
Les deux autres sources de revenu primaire revenu des indépendants
et revenu du capital ont fortement contribué à laccroissement de linéga-
lité. En additionnant leurs effets, lindice de Gini des revenus disponibles
aurait progressé de 9 %, si la contribution des autres sources était restée
stable. Lévolution de leur poids respectif dans le revenu disponible a con-
tribué au résultat, puisque la part des revenus des indépendants augmente
de près de moitié, tandis que celle du capital double pratiquement. La simili-
tude sarrête là. La hausse de la contribution des indépendants dépasse celle
de leur part dans le revenu disponible, ce qui nest pas le cas des revenus du
capital, en particulier dans la première partie des années quatre-vingt-dix.
Le dernier facteur daccroissement des inégalités est constitué par le
phénomène dappariement des adultes. La proportion de ménages avec un
seul apporteur de ressources a augmenté de 5 points sur la période détu-
des, au détriment des ménages avec plus de deux apporteurs de ressources.
Une augmentation des ménages pauvres (en terme de cohabitation) et une
diminution des ménages riches (en terme de cohabitation) sest déroulée
concomitamment. Si lon trace les courbes de Lorenz correspondant aux
distributions pour lesquelles le revenu du ménage est proportionnel au
nombre dunités de revenus, celles-ci se croisent, traduisant ce double mou-
vement en sens inverse en terme dinégalité. Lindice de Gini, quant à lui,
donne plus de poids à laugmentation de la proportion des mono-apporteurs
de ressources.
(9) Par exemple : 1,25 donne la contribution de la source salaires au changement relatif
dinégalité survenu entre 1984 et 1994. Il est obtenu comme la différence entre la contribu-
tion des salaires en 1994 et en 1984 rapportée à linégalité initiale. Il sinterprète de la façon
suivante : si les salaires avaient été la seule source de revenus à se modifier, linégalité des
niveaux de vie aurait diminué de 1,25 % ; la somme des nombres de la dernière ligne est
égale à 2,91 %.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 323
Par contre, la contribution de lautre composante démographique, les
besoins, à lévolution des inégalités est négligeable. Il ny a pas eu globa-
lement de polarisation croissante des besoins dans les familles pauvres.
Limpact correcteur de lensemble des revenus de remplacement (retraites
+ autres revenus de remplacement) sest fortement accru, puisquil corres-
pond à près de 7 % de baisse de linégalité initiale des niveaux de vie. Le
mouvement le plus spectaculaire concerne les retraites qui contribuent pour
plus de 5 %. Il faut y voir leffet du renouvellement des générations de
retraités, les plus récentes bénéficiant de droits plus élevés. Ceci se maté-
rialise par une hausse de 3 points du poids des retraites dans le revenu
disponible. Le rôle damortisseur exercé par les allocations chômage se
révèle également très significatif, ainsi quen témoigne la forte hausse du
poids des autres revenus de remplacement dans le revenu disponible
(+ 57 %). Néanmoins, la hausse de leur contribution est plus modérée
(+ 30 %), car la distribution des allocations chômage ou des indemnités
maladies est affectée par linégalité des revenus dactivité.
Si on la compare à celle des revenus de remplacement, lévolution de
limpact global des minima, des autres transferts publics et des impôts est
de faible ampleur, puisquil ne représente même pas une baisse de 1 % de
linégalité. Si la stabilité du poids des minima sociaux dans le revenu dis-
ponible est sans doute due à un mauvais repérage de ceux-ci ainsi quà des
problèmes déchantillonnage, la baisse du poids des autres transferts sem-
ble bien réelle et à rapprocher de la diminution du nombre des familles
nombreuses. Dans le même temps, lefficacité redistributive des autres trans-
ferts publics a baissé alors que celle des minima sociaux a augmenté, grâce
à un meilleur ciblage sur les populations pauvres.
Quant à limpôt sur le revenu, sa part dans le revenu national baisse de
plus d1 point, cette baisse étant compensée cependant par une efficacité
redistributive accrue. La hausse de 9 points de lindice de Gini traduit bien
la concentration croissante de limpôt sur le revenu sur les ménages les plus
aisés. Au total, limpact de cette source reste très modeste, les évolutions
des deux sous-périodes sannihilant lune lautre.
Éléments de comparaison internationale
Le tableau 2 permet de comparer les résultats de la décomposition de
linégalité des niveaux de vie en 1994 ou 1995 suivant les pays. La décom-
position pour la France nest pas complètement comparable à celle des autres
pays : en effet la contribution des salaires (revenus des indépendants) cor-
respond à celle des salaires (revenus des indépendants) nets dans notre pays
et bruts dans les autres pays. Partant, la contribution de limpôt se limite à
celle de limpôt sur le revenu en France, alors quelle comprend celle des
cotisations salariées dans les autres pays. Ceci explique la faiblesse appa-
rente de la contribution de limpôt à la réduction des inégalités en France
relativement à celle des autres pays industrialisés.
324 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
2. Décomposition de linégalité de niveau de vie dans huit pays(*)
Royaume-Uni
Allemagne
États-Unis
Australie
Norvège
Canada
Suède
1994(2)
France
1994
1994
1995
1994
1995
1995
1994
Salaires(**) 25,69 27,29 27,28 23,24 22,54 30,19 25,77 27,78
Revenu des indépendants(**) 2,68 1,84 5,05 1,79 2,65 0,82 2,25 3,77
Capital 1,04 1,75 1,43 0,81 1,14 0,99 1,30 1,72
Retraites privées 0,43 0,72 2,08 1,04 0,95 1,36 0,25 0,00
Retraites publiques – 2,11 – 4,27 – 3,79 – 3,41 – 5,20 – 7,91 – 8,06 – 10,30
Revenus de remplacement – 2,87 – 0,62 – 1,76 – 1,51 – 2,57 – 4,81 – 0,53 – 1,82
Cohabitation 17,65 18,32 17,53 18,73 19,34 17,20 19,12 17,03
Besoins – 2,85 – 1,97 – 2,62 – 3,10 – 5,68 – 5,62 – 3,46 – 2,59
Transferts privés – 0,41 – 0,48 – 0,54 – 0,35 – 0,33 – 0,54 – 0,69 – 0,63
Autres transferts – 1,56 – 4,28 – 1,36 – 1,12 – 0,90 – 0,49 – 0,60 – 1,83
Minima sociaux – 0,92 – 1,70 – 6,84 – 2,96 – 1,42 – 3,14 – 1,47 – 1,94
Impôts(**) – 8,22 – 6,21 – 5,96 – 6,84 – 7,24 – 5,78 – 7,22 – 2,63
Gini (en %) 28,55 30,39 30,52 26,32 23,27 22,28 26,67 28,56
Notes : (*) Les contributions de chaque source sont calculées de manière exacte, cest-à-dire
que leur somme est juste égale à la valeur du Gini pour les niveaux de vie ; (**) Les rubriques
« salaires » et « revenus des indépendants », et par voie de conséquence la rubrique
« impôts » ne recouvrent pas la même chose pour la France et pour les autres pays : en effet
il sagit de salaires (revenus dactivité des indépendants) nets en France et bruts dans les
autres pays. La rubrique « impôts » recouvre donc uniquement limpôt sur le revenu en
France et limpôt sur le revenu ainsi que les cotisations salariées dans les autres pays.
Sources : LIS et calculs des auteurs.
Les écarts dans les valeurs de lindice de Gini sont conformes aux attentes,
à la réserve près que les États-Unis ne semblent pas occuper une position
spéciale. Mais si lon omettait les transferts en nature, les États-Unis se
retrouveraient, cette fois-ci, seuls en tête. Les pays peuvent être associés
par paire, le Royaume-Uni et les États-Unis étant les deux pays les plus
inégalitaires, suivis par la France et lAustralie puis par lAllemagne et le
Canada, les deux pays scandinaves, Norvège et Suède fermant la marche.
Décomposition en 1994-1995 :
de nombreuses caractéristiques similaires
Lopération de décomposition ne livre pas des résultats spectaculairement
différents selon les pays et il sen dégage limpression dune certaine simi-
litude. En particulier, les contributions correspondant à chaque source ont
le même signe quel que soit le pays en question. Les transferts privés ont
toujours un effet redistributif mais de faible ampleur, les besoins sont posi-
tivement corrélés avec le revenu de marché, et donc, dans tous les pays, liné-
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 325
galité des revenus de marché est plus forte que linégalité des revenus de
marché par unité de consommation. Linégalité due aux disparités de coha-
bitation est très comparable, lindice de Gini sétageant de 0,17 à 0,19. Les
salaires représentent la source majeure dinégalité, lordre de grandeur des
contributions étant identique à celui de linégalité des niveaux de vie, entre
0,22 et 0,30. Mais la hiérarchie des pays nest pas la même, la Suède,
dernière(10) en termes dinégalité des revenus, est première en termes de
contribution des salaires ; le classement selon limportance de la contri-
bution des salaires nest donc pas un bon indicateur pour prédire linégalité
des niveaux de vie. Par exemple, la contribution des salaires à linégalité des
niveaux de vie nest pas plus forte aux États-Unis quen France, ce qui peut
sembler étonnant à première vue. Cela tient au fait que, si linégalité des
salaires est certes plus forte aux États-Unis, le taux demploi est plus bas en
France. Plus surprenant, hormis pour la France en raison du problème tech-
nique soulevé plus haut, les contributions des impôts directs sont très compa-
rables dun pays à un autre, représentant de 6 à 8 points de Gini.
Des éléments de différenciation
Parmi les sources de revenu primaire, seul le revenu des indépendants
constitue un élément de différenciation fort, la contribution des indépendants
sétageant de 5 points de Gini pour le Royaume-Uni à moins dun point
pour la Suède. Ceci reflète dailleurs le poids très différent du revenu des
indépendants dans le revenu disponible dans ces deux pays (près de 13 %
dans le premier pays et autour de 2 % en Suède). Cela correspond-il à des
différences profondes dans lorganisation économique externalisation ici et
internalisation là ou cela témoigne-t-il des réponses des agents économiques
à des incitations fiscales différentes dans les deux pays ? Cest lun des
points sur lequel des études complémentaires mériteraient dêtre conduites.
Si la cohabitation ne semble pas constituer un point de clivage, il nen
va pas de même pour la dimension besoin. Les deux pays scandinaves ont
une position atypique à cet égard, puisque la dimension besoin est associée
dans ces deux pays à une réduction de linégalité plus de deux fois supé-
rieure à celle des autres pays. La corrélation des besoins et des ressources
de marché y est donc bien supérieure à celles des autres pays et en parti-
culier à celle des États-Unis qui sont bons derniers dans ce domaine. Des
différences de couplage entre les comportements en matière doffre de tra-
vail et de fécondité sont sans doute à la base de ce résultat qui exigerait
également des investigations supplémentaires.
Des singularités dans les stratégies redistributives étaient attendues,
entre pays « beveridgiens » et « bismarckiens », entre les pays qui mettent
laccent sur les transferts sous condition de ressources et ceux qui mettent
en avant dautres critères ; entre les pays qui privilégient la retraite par
répartition et ceux qui font une place à la retraite par capitalisation.
(10) En rangeant les pays par valeur décroissante de lindice de Gini.
326 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Sous ce dernier aspect, une des singularités de la France réside dune
part dans labsence de retraites privées et dautre part, dans la correction
massive exercée par les retraites par répartition, même sil faut relativiser
la comparaison brutale de la contribution pour la France avec celle des
autres pays pour la raison évoquée plus haut(11). Si lon compare la France
et le Royaume-Uni, qui ont des structures par âge similaires et nonobstant
les problèmes de comparabilité des sources dans les deux pays, les retraites
publiques et privées contribuent à réduire les inégalités pour plus de
10 points de Gini dans le premier pays, alors que le bilan est inférieur à
2 points dans le second.
Lexamen des revenus de remplacement offre des contrastes tout aussi
saisissants, par exemple dans la comparaison des États-Unis et de la Suède ;
une modeste réduction de 0,6 point de Gini dans le premier cas, pour une
solide réduction de près de 5 points dans le second.
Si le Royaume-Uni nest pas très généreux avec ses retraités, par contre,
les transferts sous condition de ressources y représentent un puissant cor-
recteur des inégalités, dune importance deux à trois fois supérieure à celui
des autres pays, Beveridge oblige. Les Etats-Unis(12) privilégient, eux, les
transferts pour lesquels la dimension familiale est essentielle.
Comparaison des évolutions sur la période 1984-1995
Pour le Royaume-Uni, la comparaison porte à la fois sur la période
détude et sur une période un peu plus longue (1979-1995), qui a le mérite
de coïncider avec la période de gestion des affaires publiques par les
conservateurs.
Daprès le tableau 3, linégalité des niveaux de vie a cru dans six pays
sur huit, mais hormis au Royaume-Uni, la hausse demeure modérée, même
aux États-Unis (4 %). Les inégalités ont baissé au Canada ( 2,5 %) et en
Norvège ( 8 %). La trajectoire du Royaume-Uni paraît singulière, avec
une hausse de 17 %, mais lessentiel de celle-ci sest produit au cours de la
sous-période 1986-1991, une diminution étant même enregistrée les
quatre années suivantes.
Tendances communes
Des similitudes semblent se dégager, concernant les revenus dactivité,
les pensions financées sur fonds privé, les minima sociaux et les taxes :
dans tous les pays, à lexception de la France et du Royaume-Uni, les
salaires ont contribué à laccroissement des inégalités. Cest également vrai
pour lensemble des revenus dactivité : leur contribution à laccroissement
des inégalités est substantielle, puisquelle est comprise entre 5 % (pour la
(11) Il faut de plus mentionner que le minimum vieillesse est classé avec les retraites, ce qui
est pour le moins inopportun.
(12) LEITC est inclus dans les minima sociaux ; Medicare et Medicaid sont catalogués dans
les autres transferts (classification du LIS).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 327
France) et 13 % (pour la Norvège) de linégalité initiale. Cest de très loin
la principale raison de la montée des inégalités de niveaux de vie. Cette
hausse de la contribution des revenus dactivité trouve son origine dans une
augmentation généralisée de lindice de Gini calculé sur la distribution de
ces mêmes revenus ;
les retraites privées ont contribué fortement à la hausse des inégalités
partout où elles ont été introduites, cest-à-dire dans tous les pays à lex-
ception de la France ;
limpact redistributif des minima sociaux sest accentué dans tous les
pays, mais les pays scandinaves et le Royaume-Uni se distinguent par lim-
portance accordée à ce moyen de réduire les inégalités. Laccroissement de
la part des minima sociaux dans le revenu disponible de chaque pays est
responsable de cet état de fait ;
à lexception de lAustralie, le rôle redistributif joué par le système
fiscal sest accentué. Il nest pas besoin de modifier les instruments pour
obtenir cet effet, il suffit quils soient progressifs à lorigine et que la crois-
sance des revenus ait concerné au moins autant les hauts revenus que les autres.
Malgré ces caractéristiques communes, il est difficile dadmettre lidée
dun seul modèle gouvernant lévolution de linégalité dans le monde
industrialisé.
Particularités nationales
Une première ligne de clivage oppose deux pays « neufs » (Australie et
Canada) et la France aux autres pays à propos du rôle de la cohabitation.
Dans les trois premiers pays, limpact sur les inégalités est fortement positif
en raison dune montée de la part des célibataires avec ou sans enfants.
Mais au départ, ces trois pays étaient aussi ceux dans lesquels la part des
célibataires était la plus faible. Dans les autres pays, la contribution est
dune ampleur limitée. En ce qui concerne lautre source démographique,
la corrélation entre les besoins et les revenus semble avoir progressé dans
des pays Australie, Canada, France dans lesquels elle était faible, mais
les mouvements restent peu significatifs.
Une deuxième ligne de clivage entre pays anglo-saxons et pays conti-
nentaux (hormis la Suède) émerge de la comparaison au titre de la contri-
bution des transferts privés. Dans les premiers, la générosité privée semble
avoir régressé, alors que ses effets ont été en samplifiant dans les seconds.
Une troisième ligne de clivage concerne limpact sur les inégalités de
revenus de remplacement, pris dans leur ensemble, qui est négatif dans une
large majorité de pays, sauf en Australie et au Royaume-Uni. Dans ces
deux derniers cas, cela reflète essentiellement une baisse de la part des
retraites publiques dans le revenu disponible, qui saccompagne dailleurs
dune hausse de la part des autres types de pension(13).
(13) Cette hausse est spectaculaire au Royaume-Uni, puisque leur part est multipliée par un
facteur 7 (de 0,91 à 1979 à 6,95 en 1995).
328 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
3. Décomposition de la variation de linégalité (en %) dans huit pays
Royaume-Uni
Royaume-Uni
Allemagne
1985-1994
1986-1994
1979-1995
1986-1995
1987-1994
1986-1995
1987-1995
1984-1994
États-Unis
1984-1994
Australie
Norvège
Canada
Suède
France
Salaires 7,58 10,88 7,77 – 2,39 7,74 13,33 10,03 11,44 – 1,25
Revenu 1,22 – 0,18 14,12 9,29 1,17 0,41 – 1,61 – 0,46 6,13
des indépendants
Capital – 4,57 – 1,46 2,76 0,62 – 1,07 1,28 – 0,55 – 0,03 2,96
Retraites privées – 0,16 0,72 7,01 2,35 1,1 2,3 6,25 1 0
Retraites 3,22 – 1,46 2,29 1,47 – 2,96 – 20,5 3,5 – 1,7 – 5,28
publiques
Revenus – 2,48 – 0,71 – 0,24 1,36 – 1,27 15,53 – 9,64 – 0,76 – 1,64
de remplacement
Cohabitation 4,13 0,79 – 0,46 – 0,26 4,55 0,22 – 0,57 – 0,03 3,93
Besoins – 1,46 – 0,28 2,47 0,66 – 1,92 – 1,01 0,96 1,24 – 0,49
Transferts privés 0,06 0,35 0,64 0,15 0 – 3,67 0,34 – 0,68 – 0,68
Autres transferts – 2,95 – 3,71 0,82 0,99 – 2,28 – 1,02 2,91 – 0,21 1,63
Minima sociaux – 3,31 – 0,41 – 16,15 – 1,65 – 2,63 – 4,24 – 8,06 – 0,12 – 1,82
Impôts 1,22 – 0,45 – 3,84 – 0,62 – 4,89 – 10,91 – 1,48 – 3,67 – 0,58
Gini (en %) 2,51 4,07 17,19 12,08 – 2,47 – 8,28 2,07 6,03 2,91
Lecture : La variation dinégalité en % entre deux sous-périodes est décomposée de manière
exacte. Par exemple, 1,25 donne la contribution de la source salaires au changement diné-
galité en % survenu entre 1984 et 1994 en France. Ce nombre est obtenu comme la diffé-
rence entre la contribution des salaires en 1994 et celle de 1984 rapportée à linégalité
initiale. Les rubriques « salaires » et « revenus des indépendants », et par voie de consé-
quence la rubrique « impôts » ne recouvrent pas la même chose pour la France et pour les
autres pays : en effet il sagit de salaires (revenus dactivité des indépendants) nets en France
et bruts dans les autres pays. La rubrique « impôts » recouvre donc uniquement limpôt
sur le revenu en France et limpôt sur le revenu ainsi que les cotisations salariées dans les
autres pays.
Sources : LIS et calculs des auteurs.
Sagissant des instruments de la redistribution autres que les minima
sociaux, le paysage reste morcelé, mais il nest pas sûr que cela corresponde
à un clivage profond. Des problèmes dordre statistique peuvent perturber
les comparaisons. Quoi quil en soit, des pays européens comme la Suède,
le Royaume-Uni et la France semblent avoir réduit les transferts liés à la
taille familiale, tandis que les trois pays « neufs » les ont augmentés.
Cependant, limpression diffuse dune certaine similarité dans lévo-
lution concernant les trois pays « neufs » anglo-saxons ne résiste pas à la
comparaison approfondie de la décomposition du changement au Canada
et aux États-Unis.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 329
Enseignements de la comparaison entre Canada et États-Unis
La contribution des revenus dactivité à la variation dinégalité en pour-
centage est du même ordre de grandeur, 9 % au Canada et 11 % aux États-
Unis. La même remarque sapplique aux revenus du capital et par
conséquent à lensemble des revenus primaires. Si lon tient compte des
facteurs démographiques, dont limpact sur linégalité est plus défavorable
au Canada quaux États-Unis, laugmentation de linégalité aurait dû être
de 10,47 % dans le premier pays et de 9,75 % dans le second. En appa-
rence, rien ninfirme donc la thèse selon laquelle les mêmes forces démo-
graphiques et économiques sont à luvre dans les deux pays. Pourtant,
linégalité des niveaux de vie a régressé de 2,5 % au Canada alors quelle a
augmenté de 4 % aux États-Unis. Cet écart ne sexplique que parce que le
premier pays a fait un usage plus important de toute la panoplie des instru-
ments redistributifs : un écart de plus de 4 points dans la réduction apportée
par les impôts directs, de 2 points dans celle apportée par les revenus de rem-
placement et dun peu moins de 1 point dans celle exercée par les transferts.
Singularité du Royaume-Uni sur la période 1979-1995
La remontée spectaculaire de linégalité au Royaume-Uni est connue,
mais lanalyse menée ici permet de corroborer celle obtenue par exemple
par Jenkins (1995). Parmi les douze sources dinégalité étudiées, huit ont
un impact positif sur la variation de linégalité. Seuls les impôts directs et
les minima sociaux ont exercé un effet réducteur significatif, effet qui est
dailleurs exceptionnellement vigoureux pour les minima sociaux.
La progressivité de limpôt sur le revenu explique naturellement son
impact positif, dautant que linégalité des revenus primaires a considéra-
blement augmenté. Le fait que les instruments de sécurité sociale naient
pas été mobilisés pour amortir limpact de la hausse de linégalité des revenus
dactivité singularise lévolution de ce pays.
Une typologie des pays
Quatre instruments peuvent être actionnés dune manière incrémentielle
à court terme par la puissance publique et les partenaires sociaux pour
réduire les inégalités : lintervention sur le marché du travail (salaire mini-
mum, différentes clauses des contrats de travail, emplois dans la fonction
publique, emplois jeunes), les prestations de sécurité sociale, les transferts,
et enfin les instruments fiscaux. Une typologie grossière des pays peut être
élaborée à partir des données du tableau 3. Elle est illustrée par la figure ci-
après qui permet de positionner les pays qui ont mobilisé un ou deux instru-
ments, mais pas ceux qui ont en mobilisé trois, comme le Canada ou la
Norvège ; ce nest dailleurs pas un hasard si ces deux pays ont été les seuls
à obtenir une diminution de linégalité sur la période étudiée. Ils ont mobi-
lisé tous les instruments possibles à lexception de lintervention sur le
marché du travail.
330 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
2. Typologie des pays suivant les instruments privilégiés
pour réduire les inégalités (1985-1995)
Sécurité
sociale
France Suède
Marché États-Unis Transferts
du travail Australie publics
Royaume-Uni
Allemagne
Politique
fiscale
Pour conclure
Nous restons éminemment conscients de la fragilité des données sur
lesquelles repose cette analyse de décomposition et, avant toute chose,
dautres banques de données devraient être mobilisées pour conforter les
conclusions provisoires de cette étude.
Lanalyse qui précède souligne pourtant la persistance des particularités
nationales dans les politiques de lutte contre linégalité. Malgré la conco-
mitance de la croissance des inégalités de revenus dactivité dans tous les
pays étudiés, aucune convergence globale des politiques de correction des
inégalités ne peut être détectée sur la période étudiée, même si la politique
fiscale et les minima sociaux exercent un peu partout de puissants effets.
La tendance à la globalisation de léconomie semble laisser une latitude
aux politiques économiques. À supposer que la pensée unique soit à luvre,
la pratique unique paraît relever du domaine du fantasme. En vertu de cette
remarque, aucune fatalité ne saurait être invoquée en matière de croissance
des inégalités de niveaux de vie, comme lillustre à merveille la compa-
raison entre États-Unis et Canada.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 331
Références bibliographiques
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bution in OECD Countries », Paris, OCDE.
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The Trade-off Between Marginality and Consistency », Direction de
la Prévision, 9924, THEMA.
Gottshalk P. et T. Smeeding (1997) : « Cross-National Comparisons of
Earnings and Income Inequality », Journal of Economic Literature,
35, pp. 633-687.
Gottshalk P. et T. Smeeding (2000) : « Empirical Evidence on Income
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Sastre M. et A. Trannoy (2000a) : Changing Income Inequality in Advanced
Countries: A Nested Marginalist Decomposition Analysis, Mimeo
THEMA.
Sastre M. et A. Trannoy (2000b) : « Shapley Inequality Decomposition
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of Economics, à paraître.
Shapley L.S. (1953) : « A Value for n-Person Games » in Annals of Mathe-
matics Studies, Contributions to the Theory of Games, vol. 2. 28,
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Shorrocks A.F. (1999) : Decomposition Procedures for Distributional
Analysis : A Unified Framework Based on the Shapley Value, Mimeo,
University of Essex.
332 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Complément G
La mobilité salariale en France de 1967 à 1999
Denis Fougère
CNRS, CREST-INSEE, CEPR et IZA
Francis Kramarz
CREST-INSEE, CEPR et IZA
Beaucoup détudes ont été récemment consacrées à la mesure de lévo-
lution des inégalités salariales, aux États-Unis bien évidemment, mais aussi
en France. Ces travaux empiriques, exploitant en général linformation dans
sa dimension de coupe, essaient didentifier les déterminants et lampleur
des déformations des distributions de salaires observées à plusieurs dates.
Mais ce type danalyse est fréquemment critiqué parce quil ne livre quune
vision statique des disparités salariales. De nombreux économistes ont
montré que, pour évaluer correctement les conséquences des inégalités de
salaire sur le bien-être social, il est nécessaire de prendre en compte les
possibilités de mobilité salariale qui sont offertes aux travailleurs durant
leur vie active. Prenons par exemple deux économies caractérisées par les
mêmes distributions de salaire à chaque date: celle qui nous semble intuiti-
vement la plus inégalitaire est celle dans laquelle la mobilité au sein de ces
distributions est la plus faible, parce quelle offre moins dopportunités de
changement.
(*) Ce complément est une version très abrégée dun document de travail rédigé avec Moshe
Buchinsky (Brown University) et Gary Fields (Cornell University), intitulé « Ranks or Francs?
Earnings Mobility in France: 1967-1999 », Document de travail du CREST, 2001. Les ré-
sultats et analyses ici exposés leur doivent beaucoup. Nos remerciements sadressent égale-
ment à Sylvie le Minez et Sébastien Roux, qui nous ont fait bénéficier de leur connaissance des
fichiers des DADS et nous ont aidé dans la constitution du panel exploité, et aux participants
à la réunion du groupe de travail sur les inégalités qui sest tenue le 23 novembre 2000 au
Conseil danalyse économique, et plus particulièrement à Tony Atkinson. Les éventuelles
erreurs et omissions subsistant dans ce complément sont de notre seule responsabilité.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 333
Très peu de travaux empiriques ont essayé de caractériser les évolutions
des inégalités de salaire à laide des indices de mobilité proposés dans la
littérature théorique. Les études de Buchinsky et Hunt (1999), consacrée à
la mobilité salariale aux États-Unis entre 1979 et 1991, et de Disney (2000),
consacrée à la mobilité salariale au Royaume-Uni de 1975 à 1994, sont
deux exemples récents mais rares de ce courant de recherche appliquée.
Les principaux résultats de ces deux études sont remarquablement conver-
gents : alors que linégalité salariale augmentait fortement durant les an-
nées quatre-vingt aux États-Unis et au Royaume-Uni, la mobilité salariale,
mesurée à laide de matrices de transition entre les quintiles (États-Unis)
ou les déciles (Royaume-Uni)(1) de la distribution des salaires, diminuait
fortement dans les deux pays, le phénomène étant particulièrement pro-
noncé pour les plus bas salaires. Ainsi donc dans ces deux pays, au fur et à
mesure que léventail des salaires offerts sélargissait, les perspectives de
promotion salariale pour chacun, et en particulier pour les moins qualifiés,
diminuaient. Pour reprendre la formule utilisée par Disney (2000), les tra-
vailleurs les plus mal rémunérés se trouvent donc plus durablement pris
dans la « trappe » à bas salaires.
Dans une étude antérieure (Buchinsky, Fougère et Kramarz, 1998), nous
avions commencé à examiner lévolution de la mobilité salariale en France
entre 1967 et 1987 à laide des données provenant des fichiers produits par
lINSEE à partir des déclarations annuelles de salaires (DAS, aujourdhui
appelées déclarations annuelles de données sociales, DADS) et de léchan-
tillon démographique permanent (EDP). Nos résultats principaux étaient
conformes à ceux des études américaine et anglaise : la mobilité salariale a
fortement décru au cours de la période observée, et les probabilités de
rester dans le même décile de salaire se sont accrues, particulièrement au
bas de la distribution. Au cours de la période étudiée, le contexte français
était toutefois par certains aspects très différent des contextes américain et
anglais (croissance des inégalités salariales aux États-Unis et au Royaume-
Uni, baisse de ces inégalités en France) et par dautres similaires (offre
croissante de diplômés de lenseignement supérieur).
Comme les deux études américaine et anglaise, notre précédent article
examinait la mobilité salariale sous langle dun seul type dindices, ceux
construits à laide de matrices de transition entre déciles de salaires. De tels
indices ne permettent de mesurer que la mobilité relative, à savoir la fré-
quence des changements de position des individus dans la distribution des
salaires dune date à lautre. Les variations des valeurs nominales des salai-
res, ainsi que les effets égalisateurs de la mobilité sur la somme des salaires
perçus, ne peuvent être appréhendés quen recourant à dautres indices de
(1) Les quintiles (déciles) de la distribution sont les valeurs qui divisent en cinq (dix) sous-
échantillons de taille égale léchantillon rangé par ordre de grandeur croissante des salaires.
Ainsi, les vingt (dix) pour cent des salaires les plus bas sont inférieurs au premier quintile
(décile), les vingt (dix) pour cent suivants sont compris entre le premier et le second quintiles
(déciles), etc.
334 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
mobilité, qui sont présentés dans la première section. Le premier objectif
de cette nouvelle étude est donc de savoir si le constat dune baisse de la
mobilité salariale est confirmé par lutilisation dune gamme plus large din-
dices. Le second objectif est détendre la période dobservation de la précé-
dente étude pour inclure la fin des années quatre-vingt et les années quatre-
vingt dix. Enfin, cette étude complémentaire fait lexamen empirique dé-
taillé des corrélations entre les différents indicateurs dinégalité et de mo-
bilité salariale, et plusieurs variables macroéconomiques, telles que le taux
dinflation, le taux de chômage et les hausses du salaire minimum. Létude
est une fois encore conduite à laide des données provenant des données
annuelles de déclarations sociales et de léchantillon démographique
permanent.
Les indices de mobilité
Il existe plusieurs types dindices de mobilité et chaque indice synthé-
tise un aspect particulier des modifications des salaires (ou des revenus)
individuels observées au cours du temps. Comme lont fait remarquer Fields
et Ok (1997), la littérature théorique spécialisée na pu déboucher sur la
construction dun indicateur unique, dont les caractéristiques et propriétés
permettent de représenter de manière complète lévolution conjointe des
rémunérations et des positions des individus dans la distribution des salai-
res aux dates t et t + k(2). Dans la typologie des indices de mobilité quils
proposent, Fields et Ok (1997) distinguent en premier lieu la mobilité abso-
lue de la mobilité relative. La première forme concerne les variations des
valeurs nominales des salaires, alors que la seconde découle des variations
des rangs des individus dans la distribution des salaires. Pour donner un
exemple simple, le premier type dindice exploite linformation apportée
par une augmentation de salaire de 500 francs entre deux dates (ou bien par
laugmentation de 6 000 à 6 500 francs du salaire dun individu), alors que
le second type dindice utilise plutôt linformation selon laquelle cette aug-
mentation de salaire permet à lindividu concerné de passer de la 100e à la
145e position dans léchelle croissante des salaires perçus par les 1 000 indi-
vidus, par exemple, dun échantillon observé à deux dates. Sur la base de
cette opposition entre mobilité absolue et mobilité relative, Fields et Ok
(1997) construisent six grandes classes dindices de mobilité. Pour donner
un diagnostic complet sur lévolution de la mobilité salariale en France au
cours de la période allant de 1967 à 1999, nous choisirons un indice au sein
de chacune de ces six classes, donc au total six indices qui se complètent.
Une première classe dindices mesure la dépendance temporelle des
positions dans la distribution des salaires à deux dates t et t + k. Parmi ces
indices figurent le coefficient de corrélation de Pearson , le coefficient de
(2) Dans la vaste littérature consacrée aux indices de mobilité, il faut tout particulièrement
distinguer les contributions de Shorrocks (1978a et b), Sommers et Conlisk (1979),
Bartholomew (1982), Markandya (1982, 1984), Dardanoni (1993) et Fields et Ok (1996).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 335
corrélation des rangs et la statistique de chi-deux (ou plus exactement son
opposé). Cette dernière, que nous utilisons dans cette étude, est calculée à
partir dune matrice de transition entre déciles en appliquant la formule :
10 ( pi , j − 0,1 )2
−∑
i , j =1 0,1
où pi,j représente la probabilité estimée de transiter du décile i au décile j
entre les deux dates, et 0,1 est la probabilité de transiter entre deux déciles
quelconques sous lhypothèse (nulle) de parfaite indépendance temporelle
des positions. Cette expression est précédée dun signe négatif afin quune
valeur plus élevée (i.e. moins négative) de lindice corresponde à une
plus grande mobilité, cest-à-dire ici à une plus grande indépendance
temporelle.
La deuxième classe dindices mesure lampleur des changements de
position des individus dans la distribution des salaires observée à deux da-
tes. Ces indicateurs sont construits à laide de matrices de centiles, de déciles
ou de quintiles. Des exemples sont lindice dimmobilité, mesurant le pour-
centage dindividus restant dans le même décile aux deux dates, ou bien la
variation moyenne des centiles que nous utilisons dans cette étude et qui est
calculée à laide de la formule suivante :
∑ i
cent( xi ) − cent( yi )
n
où n est la taille de léchantillon, xi représente le salaire de lindividu i à la
première date (t), yi représente son salaire à la seconde date (t + k), et cent(.)
est le centile du salaire correspondant.
Le troisième type dindices tient compte de la part que représente le
salaire de chaque individu dans la masse salariale totale à chaque date. Plus
précisément, il mesure la somme des valeurs absolues des variations de ces
parts, individu par individu :
xi yi
∑ i
x
−
y
n
où x et y sont les salaires moyens respectifs à la date t et à la date t + k.
Les indices caractérisant la mobilité salariale absolue sont construits à
partir de la moyenne des variations nominales des salaires (ou de leur loga-
rithme). Ces indices peuvent tenir compte du sens, croissant ou décrois-
sant, de chaque variation individuelle, auquel cas on parle de variations
directionnelles. Dans le cas contraire, on considère seulement lamplitude
336 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
de ces variations, qualifiées alors de non directionnelles. Les deux indices
correspondants sont :
∑ [ln( y
i i ) − ln( xi )]
et
∑ ln( x ) − ln( y )
i i i
n n
Le dernier type dindice essaie de capter un aspect encore différent de la
mobilité, à savoir leffet égalisateur de la mobilité sur le cumul des salaires
perçus par chacun des individus aux différentes dates. Lexemple extrême
illustrant lintérêt de ce type dindice est celui où lon considère deux indi-
vidus appelés A et B , A percevant un salaire de 90 francs à la date 1 et
140 francs à la date 2, B percevant 130 francs à la date 1 et 100 francs à la
date 2. La mobilité a égalisé parfaitement la somme (230 francs) des salaires
perçus par chacun, alors que la distribution des salaires observés à chaque
date correspond à une certaine inégalité. Le premier indice de ce type a été
proposé par Shorrocks (1978b) ; il est égal à :
I ( x + y)
M ≡ 1−
[ µ ( x) I ( x) + µ ( y ) I ( y )] / µ ( x + y )
où x est le salaire de lannée t, y est le salaire de lannée t + k, µ (x ) = x et
I(.) est un indice dinégalité (indice de Gini, de Theil, dAtkinson, etc.). Cet
indice présente un défaut majeur : il traite de manière analogue les varia-
tions de salaire égalisatrices et non égalisatrices. Lindice dégalisation ré-
cemment proposé par Fields (1999) ne présente pas ce défaut. Il est égal à :
I ( x + y)
1−
I ( x)
Plus cet indice est proche de sa valeur maximum, qui est 1, plus la mo-
bilité salariale « égalise » les salaires cumulés. Dans lapplication, nous
avons choisi comme indice dinégalité I lindice de Theil qui est
décomposable, et qui, rappelons le, sécrit :
n
1 xi x
I ( x) = ∑ log i
i =1 n xj xj
∑j n ∑j n
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 337
Les données utilisées
Nous utilisons ici un ensemble de données qui apparie des informations
provenant de deux sources statistiques. La première source est constituée
par les déclarations annuelles de salaires (DAS, maintenant DADS). Cha-
que année, les entreprises déclarent à ladministration fiscale les salaires
payés à chacun de leurs employés. La division des revenus de lINSEE
prépare un extrait des DAS-DADS qui couvre lensemble des individus
employés dans des entreprises du secteur privé ou semi-public et nés en
octobre dune année paire (les fonctionnaires ne sont pas inclus). Nous
travaillons sur la période allant de 1967 à 1999, les années 1981, 1983, et
1990 étant exclues en raison des recensements de 1982 et 1990. Le taux de
sondage est donc denviron 1/25. Pour chaque individu et chaque emploi
dans une entreprise, nous connaissons les salaires versés, le nombre de jours
travaillés pour lentreprise et le statut de lemploi (temps plein ou temps
partiel). Nous conservons chaque année lemploi correspondant au plus
grand nombre de jours travaillés dans la même entreprise, puis nous cons-
truisons un salaire annualisé net qui est égal au salaire perçu dans cet em-
ploi, divisé par le nombre de jours de paie et multiplié par 360. Nous ne
gardons que les périodes à temps plein dans la mesure où les heures ne sont
pas disponibles avant 1993. Le concept demploi à temps plein retenu dans
les DADS inclut les horaires supérieurs à 0,8 fois lhoraire conventionnel.
Par conséquent, nous retenons dans notre échantillon les individus dont le
salaire net annualisé dans lemploi le plus long est également supérieur à
0,8 fois le SMIC annuel net.
Notre seconde source de données, léchantillon démographique perma-
nent (EDP), provient de lappariement de plusieurs fichiers, les registres de
lÉtat civil (pour les naissances, mariages, divorces et décès), et des recen-
sements généraux de la population de 1968, 1975, 1982, et 1990. LEDP
nous informe en particulier sur le sexe, la date de naissance, ainsi que sur le
diplôme le plus élevé obtenu par chaque individu. Dans la mesure où lEDP
ne retient que les personnes nées au cours des quatre premiers jours docto-
bre dune année paire, nous pouvons apparier les deux sources à laide de
lidentifiant individuel.
A partir de deux sous-panels préalables (1967-1987 et 1976-1999), nous
avons construit un panel unique en vérifiant que les enregistrements prove-
nant de ces deux fichiers étaient cohérents sur la période commune (1976-
1987). Le fichier final contient 65 750 individus ayant perçu au moins une
fois un salaire annualisé supérieur à 0,8 fois le SMIC et dont lâge est com-
pris entre 16 et 65 ans cette année-là. Les hommes représentent environ
deux tiers des individus. Parmi ces 65 750 individus, 9 066 sont présents
uniquement une année, 5 354 sont présents exactement deux ans, 3453 sont
présents exactement cinq ans, et 512 sont présents trente ans, qui est le plus
grand nombre possible dannées de présence. Comme nous travaillons sur
la mobilité salariale entre deux dates (en fait, t et t + 2 à cause des années
338 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
manquantes 1981, 1983 et 1990), lanalyse porte sur les travailleurs ayant
des gains positifs au moins une fois pour un couple dannées [t, t + 2]. Nous
éliminons ensuite les travailleurs dont le salaire varie trop fortement dune
date à lautre (rapport plus grand que 6 ou plus petit que 1/6). Ainsi, nos
indices de mobilité sont calculés sur des échantillons dont la taille varie dune
date à lautre. En moyenne, chaque échantillon comprend 17 500 individus,
le plus petit en contient 14 600 (1985) et le plus grand 20 281 (1993).
Lévolution des inégalités de salaires
Les graphiques 1 présentent les évolutions de plusieurs indices habi-
tuels dinégalité au cours de la période 1967-1999. Le diagnostic est clair.
Linégalité salariale a décru fortement au cours de la période. Toutefois, on
doit décomposer lanalyse en deux sous-périodes. Entre 1967 et 1984, la
baisse des inégalités est très forte. A partir de 1984, la décroissance est
moins nette : le niveau de linégalité salariale se stabilise au cours de cette
période.
Pour mettre en évidence les liens entre lévolution des inégalités sala-
riales et le contexte macroéconomique, nous avons régressé les indicateurs
dinégalité sur plusieurs variables susceptibles dêtre en relation avec le
niveau et lévolution des salaires. Ces variables sont le produit intérieur
brut (PIB) par tête, le taux de chômage, le niveau des prix à la consomma-
tion et le niveau du salaire minimum. Les modèles ont été estimés en ni-
veaux et en différences premières (voir le tableau 1).
Les régressions en niveaux montrent que le niveau de linégalité sala-
riale, mesuré par lindice de Gini ou lécart-type des logarithmes des salai-
res individuels, est en relation inverse avec le niveau du PIB par tête et
celui du salaire minimum. Le taux de chômage et le niveau des prix à la
consommation sont sans effets. Les estimations des modèles en différences
premières complètent ces résultats : des hausses du PIB par tête ou du
salaire minimum provoquent une baisse de linégalité salariale. Le rapport
du logarithme de la médiane de la distribution des salaires (5e décile)
au 1er décile, qui mesure la dispersion des salaires dans la moitié la plus
basse de leur distribution, est, comme les indicateurs globaux dinégalité,
une fonction décroissante du PIB par tête et du salaire minimum. Des diffé-
rences apparaissent toutefois : le niveau de ce rapport est principalement
affecté par la croissance du PIB par tête, alors que son évolution est avant
tout fonction des variations du niveau du salaire minimum. De façon assez
inattendue, les effets négatifs de ces deux variables sur le rapport du loga-
rithme du 9e décile à la médiane sont à linverse de ceux qui affectent le
rapport D5/D1 : le niveau du rapport D9/D5 dépend uniquement du niveau
du SMIC, alors que son évolution nest influencée que par celle du PIB par
tête. A ce niveau danalyse, le message est toutefois sans ambiguïté : la
croissance du PIB permet de réduire la dispersion des salaires (à temps
plein). Une hausse du salaire minimum, parce quelle comprime le bas de la
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 339
1. Indicateurs des inégalités de salaires (1967-1999)
a. Indice de Gini
0,31
0,30
0,29
0,28
0,27
0,26
0,25
0,24
1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999
Source : Calcul des auteurs.
b. Écart-type des logarithmes des salaires
0,52
0,50
0,48
0,46
0,44
0,42
0,40
1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999
Source : Calcul des auteurs.
340 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
c. Logarithme du rapport entre le 9e décile et le 1er décile (D9/D1)
1,3
1,2
1,1
1
1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999
Source : Calcul des auteurs.
d. Logarithmes des rapports inter-déciles
0,8
0,7
log (D9/D5)
0,6
0,5
log (D5/D1)
0,4
0,3
1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999
Source : Calcul des auteurs.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 341
distribution des salaires, a le même effet(3). Elle a malheureusement une
contrepartie néfaste que la croissance du PIB na pas, puisquelle saccom-
pagne dune augmentation de la probabilité de chômage à court terme des
salariés payés au voisinage du SMIC (voir Abowd, Kramarz, Margolis et
Philippon, 2000).
1. Modèles de régression pour les indices dinégalité
logarithmes
des salaires
Écart-type
de Gini
D5/D1
D9/D5
Indice
des
Régressions en niveaux
• Constante 0,3704(c) 0,6272(c) 0,7962(c) 0,8328(c)
(0,0143) (0,0207) (0,0527) (0,0607)
• PIB par tête – 0,4260(b) – 0,7857(c) – 2,044(c) – 0,2504
(0,1706) (0,2459) (0,6275) (0,7224)
• Taux de chômage – 0,0010 – 0,0015 – 0,0007 – 0,0014
(0,0009) (0,0013) (0,0032) (0,0037)
• Niveau du SMIC – 0,0091(c) – 0,0157(c) – 0,0269(c) – 0,0148(c)
(0,0010) (0,0014) (0,0037) (0,0042)
• Niveau des prix 0,0002 – 0,0003 – 0,0067 – 0,0017
(0,0017) (0,0025) (0,0064) (0,0073)
•
R2 0,960 0,971 0,910 0,871
Régressions en différences premières
• Constante – 0,0009 – 0,0010 0,0013 – 0,0048
(0,0011) (0,0017) (0,0040) (0,0034)
• PIB par tête – 0,0081(b) – 0,0126(b) – 0,0148 – 0,0217(a)
(0,0032) (0,0047) (0,0112) (0,0096)
• Taux de chômage – 0,0011 – 0,0013 – 0,0005 – 0,0028
(0.0011) (0,0016) (0,0038) (0,0033)
• Niveau du SMIC – 0,0246(a) – 0,0643(c) – 0,2571(c) 0,0433
(0,0129) (0,0192) (0,0454) (0,0387)
• Niveau des prix – 0,0030 – 0,0062 0,0138 – 0,0077
(0,0155) (0,0230) (0,0544) (0,0464)
•R 2
0,329 0,466 0,601 0,215
Notes : Nombre dannées dobservation : N = 30. Les nombres entre parenthèses sont les
écarts-types estimés. Les niveaux de significativité statistique des estimations sont : (a) 5 % ;
(b) 1 % ; (c) 0,1 %.
Source : DADS-EDP, 1967-1999.
(3) Cet effet de compression du salaire minimum sur le bas de la distribution des salaires, et
sa conséquence sur les mesures dinégalité salariale, ont été mis en évidence plusieurs fois
dans les travaux empiriques étrangers, en particulier par DiNardo, Fortin et Lemieux (1996)
qui ont montré que les évolutions du salaire minimum enregistrées durant les années soixante-
dix et quatre-vingt aux États-Unis expliquent 25 % de la réduction de la dispersion des
salaires observée au cours de cette période de temps.
342 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Lévolution de la mobilité salariale
Le graphique 2 présente lévolution des six indices de mobilité présen-
tés plus haut. Ces indices sont calculés pour des couples dannées séparées
de deux ans. Ainsi, le point 1967 correspond à la mobilité mesurée entre
1967 et 1969. Les indices construits à partir de la statistique de chi-deux et
des variations de centiles étant tous deux calculés à partir de matrices de
transition, ils permettent dévaluer lintensité des changements de rangs.
Les indices de flux salariaux permettent dévaluer la mobilité en (logarith-
mes de) francs. Enfin, la variation moyenne des parts et lindice de Fields-
Theil étant construits à partir des salaires individuels et moyens dans léco-
nomie, ils sont tous deux des indices de francs relatifs.
Ces six indices ont évolué de façon très semblable durant les trente der-
nières années, avec bien sûr quelques différences mineures. Les premières
années (de 1967 à 1973, et même jusquen 1976 selon lindice de Fields-
Theil) sont des années de mobilité stable ou même croissante selon certains
indices. Les années intermédiaires (de 1971 à 1977, voire 1980, pour les
cinq premiers indices, et de 1976 à 1984 pour le dernier) sont des années de
diminution massive de la mobilité salariale. Finalement, la période la plus
récente est plus heurtée et il est difficile den dégager une tendance claire,
la mobilité semblant même saccroître légèrement au cours des dernières
années (sauf pour lindice du chi-deux).
Bien que lévolution de lindice de Fields-Theil ressemble assez à celle
des autres indices, son profil est toutefois plus accidenté et sa période de
décroissance commence trois ans plus tard. Mais, dans la mesure où sa
valeur est constamment positive sur lensemble de la période, cet indice
nous apprend que la mobilité a eu un effet dégalisation : les salaires cumu-
lés des deux années considérées (t et t + 2) sont moins inégalement distri-
bués que les salaires au cours de lannée initiale t. Finalement, si lon com-
pare ces évolutions avec celles observées pour linégalité, il apparaît que la
décroissance de la mobilité salariale semble contemporaine de la décrois-
sance des inégalités, cest-à-dire du moment où la distribution des salaires
converge vers une nouvelle distribution stationnaire. On constate par ailleurs
que la seconde sous-période, où la mobilité est stable ou légèrement ascen-
dante, est aussi celle où les limites des déciles de la distribution des salaires
sont aussi relativement stables(4).
Une analyse de régression, semblable à celle conduite pour les indices
dinégalité, permet de mettre en évidence une fois encore leffet significatif
du niveau du SMIC sur la plupart des indices de mobilité (voir tableau 2),
quil sagisse des indices de positions relatives ou de variations de salai-
res : les hausses du SMIC, observées en particulier durant les années
soixante-dix et le début des années quatre-vingt, sont fortement corrélées à
la mobilité salariale. Causalité ou concomitance ? Seule une analyse plus
approfondie peut permettre de se prononcer sur ce point. Les variables
(4) Les graphiques qui représentent lévolution des limites des déciles de la distribution des
salaires à temps complet ne sont pas reproduits dans ce complément. Ils sont disponibles
auprès des auteurs.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 343
2. Évolution de la mobilité salariale (1967-1999)
a. Statistique du chi-deux
-20
-22
-24
-26
-28
-30
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
b. Variation moyenne des centiles
10,0
9,5
9,0
8,5
8,0
7,5
7,0
6,5
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
c. Variation moyenne des parts
0,15
0,14
0,13
0,12
0,11
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
344 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
d. Variation non directionnelle (en logs)
0,22
0,20
0,18
0,16
0,14
0,12
0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
e. Variation directionnelle (en logs)
0,16
0,14
0,12
0,10
0,08
0,06
0,04
0,02
0,00
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
f. Indice de Fields-Theil
0,10
0,08
0,06
0,04
0,02
0,00
-0,02
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 345
macroéconomiques autres que le SMIC nont que rarement deffets sur ces
indices. En particulier, le PIB par tête nentretient pas de lien systématique
et significatif avec la mobilité salariale, comme il en a avec linégalité. Le
taux de chômage ou le niveau des prix affectent quelques indices, alors
quils sont sans effet sur linégalité.
2. Modèles de régression pour les indices de mobilité
Régression en niveaux
Variation moyenne
Variation moyenne
de Fields-Theil
directionnelle
de chi-deux
Statistique
de centile
Variation
de part
Indice
• Constante – 20,14(c) 7,167(c) 0,153(c) 0,2990 0,2142(a)
(4,857) (1,886) (0,0222) (0,0777) (0,1097)
• PIB par tête 48,835 48,586(a) 0,3321 – 0,3999 – 1,5827
(63,760) (24,762) (0,2911) (1,0206) (1,4404)
• Taux de chômage – 0,6187(a) 0,0106 0,0001 – 0,0065 – 0,0012
(0,3095) (0,1202) (0,0014) (0,0050) (0,0070)
• Niveau du SMIC – 0,5912(a) – 0,1241 – 0,0049(b) – 0,025(c) – 0,0102
(0,2910) (0,1130) (0,0013) (0,0047) (0,0066)
• Niveau des prix 1,0909(a) 0,2417 0,0039 0,0198(a) – 0,0080
(0,5886) (0,2286) (0,0027) (0,0094) (0,0133)
•
R2 0,866 0,713 0,814 0,864 0,326
Notes : Nombre dobservations : N = 26. Les nombres entre parenthèses sont les écarts-
types estimés. Les niveaux de significativité statistique des estimations sont : (a) 5 % ;
(b) 1 % ; (c) 0,1 %.
Source : DADS-EDP, 1967-1999.
Comparaisons entre groupes
Les graphiques 3 et 4 présentent les évolutions des six indices de mobi-
lité pour différents groupes de la population. Les graphiques 3 montrent les
résultats pour les hommes et pour les femmes. Les graphiques 4 distinguent
trois niveaux déducation, les salariés qui ont obtenu au plus le BEPC, ceux
qui ont obtenu un diplôme de lenseignement technique court (CAP et BEP),
et enfin ceux dont le niveau détudes est supérieur ou égal au baccalauréat.
On retrouve, pour chaque sexe et chaque niveau déducation, un profil dévo-
lution relativement semblable à celui que lon observe dans la population
totale, à savoir une mobilité qui a décru fortement dans les années soixante-
dix, sest ensuite stabilisée à un faible niveau jusquau début des années
quatre-vingt dix et semble amorcer une remontée depuis. Une analyse plus
précise fait toutefois apparaître certains contrastes.
346 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Si lon examine tout dabord les différences entre sexes, on voit que les
évolutions de la mobilité salariale pour les hommes et pour les femmes sont
parallèles: tout mouvement affectant les hommes affecte aussi les femmes.
Toutefois, deux indices lopposé de la statistique de chi-deux et les mou-
vements entre centiles sont beaucoup plus élevés pour les femmes que
pour les hommes. A linverse, les mouvements de parts sont légèrement
plus grands pour les hommes que pour les femmes. Ces résultats ne doivent
pas nous étonner. En effet, les femmes reçoivent des salaires plus bas que
les hommes et tendent à rester dans le bas de la distribution des salaires(5).
La distribution des salaires des femmes étant plus concentrée vers les fai-
bles rémunérations, leur mobilité de position (se traduisant par exemple par
des changements de centiles) est plus fréquente. À lopposé, les mouve-
ments de parts mesurent des changements absolus en francs rapportés aux
gains moyens du groupe dans léconomie. Si les changements de salaires
sont proportionnels, par exemple 1 % pour tous, hommes comme femmes,
les mouvements de parts ne devraient pas différer entre sexes. De plus,
dans ce cas proportionnel, les indices utilisant des logarithmes devraient
avoir les mêmes valeurs et avoir des mouvements parallèles pour les deux
sexes. Cest à peu près ce que nous observons. Toutes nos mesures relatives
sont identiques. Ainsi, les hommes semblent bouger autant que les femmes
en (log) francs mais les femmes tendent à bouger plus en termes de rangs.
La tendance à la hausse des variations moyennes de niveaux et de parts
enregistrée pour les femmes au cours des dernières années saccompagne
pour elles dune hausse plus nette de lindice de Fields-Theil, ce qui équi-
vaut à une plus grande égalisation de leurs salaires cumulés (sur deux années).
Les écarts entre groupes de niveau déducation différents peuvent être
très marqués. Ainsi, lorsque lon considère les indices construits à partir
des positions relatives (variation moyenne des centiles, statistique de chi-
deux), les individus les plus éduqués (ayant le baccalauréat et plus) se dis-
tinguent nettement des deux autres groupes, moins éduqués. Dune année
sur lautre, les plus éduqués sont moins « mobiles », leur rang change moins
fréquemment. La situation est inversée lorsque lon considère les indices
de mobilité dont lunité est le franc ou le franc relatif, cest-à-dire ceux
tenant compte des variations de niveaux ou de parts. Les plus éduqués sont
de ce point de vue les plus mobiles. Au total, de 1977 à 1995, le niveau des
salaires des plus éduqués a plus évolué que celui des salariés moins édu-
qués, mais leur position dans la distribution des salaires a été plus stable. À
laide dun raisonnement similaire à celui utilisé lors de notre comparaison
entre hommes et femmes, nous déduisons que les individus les plus édu-
qués ont bénéficié de variations de salaires plus importantes sans que leur
position relative soit modifiée.
(5) Par exemple, on sait que les femmes représentent, en France comme aux États-Unis, une
bien plus grande fraction des personnes payées au salaire minimum (voir Abowd, Kramarz,
Margolis, et Philippon, 2000).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 347
3. Évolution de la mobilité salariale (1967-1999, par sexe)
a. Statistique du chi-deux
-16
-18
Femmes
-20
-22
-24
-26
-28 Hommes
-30
-32
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
b. Variation moyenne des centiles
12
11
10
Femmes
6
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
c. Variation moyenne des parts
0,16
0,15
0,14
Hommes
0,13
0,12
Femmes
0,11
0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
348 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
d. Variation non directionnelle (en logs)
0,24
0,22
0,20
Femmes
0,18
0,16
0,14
0,12
0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
e. Variation directionnelle (en logs)
0,20
0,15
Femmes
0,10
0,05
0,00
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
f. Indice de Fields-Theil
0,20
0,15 Femmes
0,10
0,05
0,00
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 349
4. Évolution de la mobilité salariale selon le niveau scolaire (1967-1999)
a. Statistique de chi-deux
-16
CAP-BEP
-20
BEPC
-24
-28
-32
Bac
-36
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994
b. Variation moyenne des centiles
11
10 CAP-BEP
9 BEPC
6 Bac
5
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
c. Variation moyenne des parts
0,18
Bac
0,16
0,14
BEPC
0,12
CAP-BEP
0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
350 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
d. Variation non directionnelles (en logs)
0,26
CAP-BEP
0,22
BEPC
0,18
Bac
0,14
0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
e. Variation directionnelle (en logs)
0,2
CAP-BEP
0,15
0,1
Bac
BEPC
0,05
0
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
f. Indice de Fields-Theil
0,20
CAP-BEP
0,15
0,10
0,05 Bac
0,00
BEPC
-0,05
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
Notes : BEPC : niveau inférieur ou égal au BEPC ; CAP-BEP : enseignement technique
court ; Bac : baccalauréat et plus.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 351
Ajoutons que depuis 1982, les valeurs des indices de Fields-Theil calcu-
lés pour les trois niveaux déducation retenus sont identiques. Depuis cette
date, la mobilité salariale a donc égalisé de la même façon les salaires cu-
mulés des individus de niveaux déducation différents. Il faut toutefois re-
marquer que, de 1967 à 1982, lindice de Fields-Theil du groupe intermé-
diaire (les individus détenteurs dun diplôme de lenseignement technique
court, CAP ou BEP), était plus élevé ; mais il sest progressivement rappro-
ché de la valeur des indices des deux autres groupes. Ceci signifie quen
tout début de période, les salaires cumulés de ce groupe étaient moins dis-
persés que ceux des autres. Les évolutions amorcées dans le courant des
années soixante-dix, qui se sont traduites par un afflux de diplômés et une
mise en concurrence plus forte des diplômes de niveaux intermédiaires, ont
eu pour effet de rapprocher les situations des individus détenteurs de diplômes
intermédiaires et de diplômes plus élevés. Enfin, les salariés les moins édu-
qués sont le seul groupe pour lequel les six indices de mobilité augmentent
en fin de période (depuis 1987). Linterprétation de ce dernier constat reste
à trouver : reflète-t-il seulement des trajectoires plus heurtées, ou bien une
amélioration relative?
Conclusions
Lanalyse empirique conduite pour les salariés à temps plein observés
dans les fichiers des DADS et de lEDP nous amène à conclure en cinq
points :
linégalité des salaires entre travailleurs à temps plein a baissé très
fortement jusquen 1984 et est stable depuis. Deux facteurs ont contribué à
cette évolution : la croissance du PIB et la hausse du salaire minimum (qui
comprime le bas de la distribution) ;
jusquen 1973 environ, la mobilité salariale est stable ou même crois-
sante. Les années intermédiaires (jusquà 1985, environ) sont des années
de diminution massive de cette mobilité. Finalement, la période la plus
récente est plus heurtée et il est difficile den dégager une tendance claire,
la mobilité semblant tout de même saccroître légèrement au cours des der-
nières années ;
au cours de la période examinée, et plus particulièrement de 1970 à
1985, les hausses du SMIC sont fortement corrélées à une baisse de la mobi-
lité salariale. Seule une analyse plus détaillée permettrait de savoir sil sagit
ici dune causalité et non dune simple concomitance. Les autres variables
macroéconomiques nont que rarement deffets sur lévolution de la mobi-
lité salariale ;
les mouvements de mobilité des hommes et des femmes sont parallè-
les. Toutefois, les femmes ont des mouvements de rangs plus importants
que ceux des hommes car leurs salaires se situent plus souvent dans le bas
de la distribution. Mais lécart persiste. La mobilité plus forte des femmes
ne leur a pas permis de rapprocher leur situation de celle des hommes ;
352 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
à linverse, les plus éduqués sont ceux dont la position dans la distri-
bution des salaires a été la plus stable. De 1977 à 1995, les travailleurs les
plus éduqués ont bénéficié de variations de salaires plus importantes que
les autres, sans pour autant que leur position relative soit modifiée. Fina-
lement, lanalyse par cohorte (non reportée dans ces pages) démontre que
la mobilité salariale est essentiellement le fait des plus jeunes et des plus
âgés. Pour le reste, nos résultats ne font apparaître aucun effet dâge ou de
cohorte significatif.
Notre analyse reste bien sûr descriptive. Pourtant, le diagnostic est clair :
les situations salariales, bonnes comme mauvaises, persistent aujourdhui
plus quhier.
Références bibliographiques
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INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 353
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Sommers P. et J. Conlisk (1979) : « Eigenvalue Immobility Measures for
Markov Chains », Journal of Mathematical Sociology, vol. 6, pp. 253-
276.
354 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Complément H
Les nouvelles technologies et lévolution récente
de la demande de travail par qualification
Dominique Goux
INSEE
Éric Maurin
CREST-INSEE
Léconomie française est depuis quelques années dans une phase dex-
pansion et le chômage est en recul. En dépit de ce dynamisme retrouvé, les
inégalités devant lemploi demeurent importantes. En mars 2000, lors de la
dernière enquête sur lemploi, le taux de chômage des hommes sans di-
plôme est plus de trois fois plus élevé que celui des diplômés du supérieur
tandis que celui des femmes sans diplôme demeure près de quatre fois plus
élevé que celui des femmes diplômées du supérieur. Les chiffres étaient à
peu près les mêmes en 1993. Il ny a ni plus ni moins dinégalités entre
personnes sans diplôme et diplômées du supérieur aujourdhui quau début
des années quatre-vingt-dix, quand pourtant léconomie française traversait
lune des récessions les plus sévères de son histoire. Entre 1993 et 2000, le
chômage a reculé significativement, mais les inégalités devant lemploi
semblent comme intactes. De fait, au cours de la décennie écoulée, le nombre
demplois alloués aux personnes peu ou pas diplômées sest réduit de façon
tout aussi significative que le nombre de ces personnes dans la population
active. Dans ce contexte, les perspectives professionnelles des personnes
les moins diplômées nont guère pu se rapprocher de celles des personnes
les plus diplômées.
Dans ce complément, nous essayons didentifier les raisons du recul de
lemploi des non qualifiés et de la persistance des inégalités qui est son
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 355
corollaire. Les explications possibles sont nombreuses et difficiles à séparer(1).
Elles sont à chercher tant du côté de lévolution démographique de la popu-
lation active que du côté de lévolution des technologies et de la demande
qui sadresse aux entreprises. Loffre de travail est chaque année plus di-
plômée : en devenant plus abondant, le travail qualifié tend potentiellement
à devenir moins cher et à se substituer au travail non qualifié. Parallèlement,
lInternet et les nouvelles technologies de linformation entrent dans les
entreprises françaises, modifiant lorganisation du travail et les qualifi-
cations demandées.
La persistance des inégalités devant lemploi trouve sans doute éga-
lement son origine dans la forme particulière des institutions françaises.
Dans cet article, notre ambition ne sera cependant pas dexpliquer la contri-
bution propre des institutions aux inégalités, ni dévaluer si les évolutions
démographiques et technologiques auraient eu un impact différent dans un
contexte institutionnel différent. Nous raisonnerons conditionnellement aux
institutions, en supposant quelles peuvent être considérées comme exogènes.
Conditionnellement aux institutions en vigueur en France dans les années
quatre-vingt-dix, comment interpréter la rapidité de la baisse de lemploi
non qualifié et la persistance des inégalités devant le chômage et lemploi ?
Quelle est la contribution des facteurs démographiques et quelle est la contri-
bution des facteurs technologiques ? Il est clair que si nous avions pour
objectif de comprendre les différences existant aujourdhui entre la France
et les États-Unis, ou entre la France et le Royaume-Uni, il nous faudrait
adopter un autre point de vue méthodologique.
Lémergence dune nouvelle génération de technologies
Pour faire le départ entre les facteurs démographiques et technologiques,
nous utiliserons une modélisation de la demande de travail par qualifi-
cation dérivant directement de la théorie microéconomique standard de
lentreprise(2). Ce type de méthode ayant déjà été utilisé pour lanalyse de la
période 1970-1993 (Goux et Maurin, 2000), nous serons en mesure de
(1) De fait, il existe désormais une littérature assez riche, mais peu consensuelle, sur les
facteurs dinégalité devant lemploi et les salaires dans les économies contemporaines. Les
contributions de Katz et Murphy (1992), Berman, Bound et Griliches (1994), Autor, Katz et
Krueger (1998), Berman, Bound et Machin (1998) défendent lidée dun progrès technique
intrinsèquement biaisé en défaveur des personnes les moins qualifiées. Les contributions de
Dunne, Haltiwanger et Troske (1997), Machin et Van Reenen (1998) ou Goux et Maurin
(2000a) sont plus nuancées, notamment pour la France. Utilisant des bases de données indi-
viduelles, DiNardo et alii (1996), DiNardo et Pishke (1997), Entorf et Kramarz (1997),
Doms, Dunne et Troske (1997) montrent toute la difficulté quil y a à identifier limpact
propre des technologies au niveau des salaires individuels. Caroli et Van Reenen (1999),
Bresnahan et alii (1999) ou Maurin et Thesmar (2001) essaient de réconcilier les points de
vue macro et microéconomique en mettant en avant limpact des technologies sur lorgani-
sation des entreprises.
(2) Voir par exemple Varian (1984), chapitre 1.
356 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
tester si les mécanismes générateurs dinégalités devant lemploi restent
aujourdhui en France les mêmes quil y a quinze ou vingt ans. Notre ambition
nest pas tant dinnover sur le plan théorique que de tirer un parti le plus
simple possible des données récemment collectées sur la diffusion des nou-
velles technologies de linformation et en particulier de lInternet à usage
professionnel. En abaissant le coût de recueil et de diffusion de linfor-
mation, ces technologies favorisent les emplois les plus complémentaires à
lusage dinformations nouvelles. Dans la mesure où ces emplois demandent
des qualifications différentes de celles utilisées avant larrivée de lInternet
et des nouvelles technologies de linformation, la diffusion de ces techno-
logies est un vecteur potentiellement important de transformation des
entreprises.
Pour anticiper, notre principal diagnostic est celui dune possible in-
flexion des mécanismes générateurs dinégalités devant lemploi. Au cours
des années soixante-dix et quatre-vingt, la baisse de lemploi des peu qua-
lifiés pouvait en grande partie sinterpréter comme une conséquence de la
baisse de la demande sadressant aux industries traditionnelles et des des-
tructions massives demplois ouvriers qui accompagnaient cette désaffec-
tion pour les produits industriels (Goux et Maurin, 2000). Au cours de la
période 1993-2000, ce processus de désindustrialisation se poursuit, mais il
nexplique plus selon nous quune partie résiduelle (i.e. 15-20 %) de la
baisse de lemploi des non qualifiés, laquelle demeure très rapide. Les mé-
canismes générateurs dinégalités sont désormais plus complexes et en-
fouis, le rôle des nouvelles technologies semblant devenir plus important
que par le passé. Selon nos estimations, cest dans les activités où lInternet
à usage professionnel se diffuse le plus vite que les coûts unitaires de pro-
duction baissent le plus vite et que la productivité relative des salariés les
plus diplômés augmente le plus. En première analyse, la diffusion des nou-
velles technologies de linformation a le même effet que labaissement exo-
gène du coût dune consommation intermédiaire (typiquement, linforma-
tion) plutôt complémentaire au travail qualifié. Cette ressource devenant
moins chère, elle sintroduit partout où elle est productive et contribue à
laugmentation du recours aux facteurs qui lui sont complémentaires au
détriment des autres.
Avant de poursuivre, soulignons que notre contribution fait émerger cette
interprétation davantage comme une hypothèse de travail pour les recher-
ches à venir que comme un diagnostic définitif sur les inégalités contempo-
raines. Limpact des nouvelles technologies sur les comportements indivi-
duels des entreprises et sur les trajectoires de leurs salariés demeure à éta-
blir, en utilisant dautres données que celles utilisées ici pour mettre à jour
les tendances de moyen-long terme.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 357
Lemploi, les coûts et les technologies :
les principales tendances 1993-2000
Les faits dont nous cherchons à comprendre larticulation correspon-
dent aux tableaux 1, 2a et b et 3. Les chiffres présentés dans ces tableaux
proviennent de lexploitation des enquêtes sur lemploi de 1993 et 2000,
ainsi que de lenquête sur les conditions de travail de 1998. On peut les
résumer à grands traits de la façon suivante :
entre 1993 et 2000, les inégalités devant le chômage nont pas faibli et
sont restées très importantes : en 2000 comme en 1993, les taux de chô-
mage des actifs peu ou pas diplômés sont plus de trois fois plus élevés que
le taux de chômage des diplômés du supérieur (tableau 1). En revanche, sur
la même période, la part dans lemploi total des salariés nayant pas le
baccalauréat a poursuivi sa baisse : elle est de 58,6 % en 2000, contre 67,4 %
en 1993, soit près de 9 points perdus en sept ans. Par rapport à la période
1985-1993, le rythme auquel diminue la part des personnes peu ou pas di-
plômées dans lemploi total a augmenté, passant de moins de 1 point par an
à plus de 1,25 point par an. Dun simple point de vue statistique, le nombre
demplois peu qualifiés diminue tout aussi rapidement que le nombre de
personnes peu qualifiées dans la population active et les inégalités devant
le chômage restent intactes(3) ;
entre 1993 et 2000, lafflux de diplômés sest accompagné dune baisse
de leurs salaires relatifs (tableau 2a). Relativement au salaire des hommes
sans diplôme, le salaire relatif des hommes disposant dun diplôme supé-
rieur à Bac + 2 a baissé de près de 25 %. En sept ans, la structure des
salaires par diplôme sest ainsi plutôt resserrée (pour plus de détail sur ce
point voir Goux et Maurin, 2000b). Les baisses de charges ciblées sur les
bas salaires ont toutefois permis de compenser leffet de la démographie
des diplômes et de maintenir pratiquement inchangé léventail des coûts
par qualification. Le coût relatif des bacheliers et des diplômés du supé-
rieur est ainsi à peine 3 à 4 % plus faible en 2000 quen 1993, cette baisse
nétant en outre pas significativement différente de zéro dun point de vue
statistique. La structure des coûts du travail par qualification est restée très
stable(4). Le diagnostic reste le même quand on raisonne à expérience profes-
sionnelle donnée (tableau 2b)(5). Cette évolution des coûts marque une cer-
taine rupture avec les périodes antérieures, notamment les années soixante-
(3) Ce diagnostic porte sur lévolution de la part des personnes peu diplômées dans lemploi,
lesquelles se trouvent allouées sur des postes plus ou moins qualifiés selon la conjoncture. Il
nest donc pas incompatible avec la reprise de la croissance du nombre de postes douvriers
et demployés non qualifiés observée avec le retour de la croissance depuis le milieu des
années quatre-vingt-dix (Audric-Lerenard et Tannay, 2000).
(4) Nous avons réalisé des tests du c2 qui ne rejettent ni lhypothèse dégalité des structures
de salaires (c2 = 9, p = 0,5) ni celle dégalité des structures de coûts (c2 = 4,2, p = 0,9). Les
statistiques du c2 confirment toutefois que la proximité est plus grande encore entre les
structures de coûts quentre les structures de salaires.
(5) Quand on restreint lanalyse aux personnes de 11 à 20 ans dexpérience, le coût relatif du
travail diplômé a même plutôt eu tendance à sélever au cours des années quatre-vingt-dix.
358 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
dix, au cours desquelles la structure des coûts sétait resserrée et où une
partie des substitutions de diplômés aux non diplômés pouvait sinterpréter
comme une réponse des employeurs à ce resserrement ;
1. Lévolution de la composition de lemploi et du chômage
selon le sexe et diplôme entre 1993 et 2000
Part dans l’emploi total Taux chômage
1993 2000 1993-2000 1993 2000
Hommes
• sans Diplôme 11,4 9,7 – 15,1 % 16,2 16,3
(0,1) (0,2)
• CAP/BEPC 29,9 26,2 – 12,3 % 8,2 7,4
(0,2) (0,2)
• Bac ou équivalent 6,2 7,5 + 20,9 % 7,1 7,1
(0,2) (0,1)
• Bac + 2 4,8 6,3 + 31,7 % 7,1 5,1
(0,1) (0,1)
• > Bac + 2 6,2 7,7 + 24,0 % 5,0 4,7
(0,1) (0,1)
Femmes
• sans Diplôme 6,0 5,2 – 13,9 % 22,3 22,5
(0,1) (0,1)
• CAP/BEPC 20,1 17,5 – 12,6 % 13,1 12,3
(0,2) (0,2)
• Bac ou équivalent 5,9 7,2 + 21,2 % 11,8 10,6
(0,1) (0,1)
• Bac + 2 5,8 7,2 + 25,1 % 7,0 5,4
(0,1) (0,1)
• > Bac + 2 3,7 5,5 + 48,2 % 7,2 6,8
(0,1) (0,1)
Total 100 100 — 11,1 10,0
Champ : Salariés.
Lecture : Entre 1993 et 2000, la part dans lemploi des femmes ayant un diplôme de niveau
bac est passée de 5,9 à 7,2 points, soit une hausse de 21,2 %. Sur la même période le taux de
chômage des femmes de niveau bac est passé de 11,8 à 10,6 %. Les écarts-types sont entre
parenthèses.
Sources : Enquêtes Emploi 1993 et 2000, INSEE.
entre 1993 et 2000, la désindustrialisation sest poursuivie (tableau 3).
En sept ans, près de 400 000 emplois ont été détruits en net dans lindustrie
manufacturière et près de 500 000 créés dans les services aux entreprises.
La part des services aux entreprises a augmenté de 2,5 points tandis que
celle de lindustrie manufacturière déclinait de presque autant. La demande
domestique en biens et services continue de progressivement se déformer
au profit des activités de services, au détriment des activités industrielles
traditionnelles ;
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 359
2a. Lévolution des salaires relatifs et des coûts relatifs du travail
selon le sexe et le diplôme entre 1993 et 2000
Évolution des salaires Évolution des coûts relatifs
relatifs
1993 2000 1993 2000
Hommes
• sans diplôme 1,12 1,22 1,14 1,26
(0,07) (0,10) (0,05) (0,08)
• CAP/BEPC 1,37 1,33 1,37 1,41
(0,08) (0,09) (0,07) (0,08)
• Bac ou équivalent 1,76 1,59 1,74 1,67
(0,12) (0,13) (0,10) (0,11)
• Bac + 2 1,89 1,70 1,88 1,81
(0,13) (0,12) (0,11) (0,11)
• > Bac + 2 2,63 2,30 2,58 2,49
(0,17) (0,15) (0,14) (0,14)
Femmes
• sans diplôme Référence Référence Référence Référence
• CAP/BEPC 1,25 1,07 1,24 1,11
(0,09) (0,07) (0,07) (0,06)
• Bac ou équivalent 1,38 1,36 1,39 1,41
(0,09) (0,11) (0,07) (0,09)
• Bac + 2 1,72 1,54 1,71 1,64
(0,13) (0,11) (0,10) (0,10)
• > Bac + 2 2,08 1,89 2,08 2,04
(0,13) (0,13) (0,10) (0,12)
Champ : Salariés.
Lecture : Entre 1993 et 2000, le salaire relatif des femmes disposant dun diplôme supérieur
à Bac + 2 est passé de 2,08 à 1,89 tandis que le coût relatif de leurs emplois passait de 2,08
à 2,04. Les écarts-types sont entre parenthèses.
Sources : Enquêtes Emploi 1993 et 2000, INSEE.
parallèlement, de nombreuses entreprises françaises se sont mises à
lInternet. En 2000, un salarié sur dix environ utilise lInternet dans son
travail. En 1993, lInternet était encore quasi-inconnu en France et la ques-
tion de son usage nétait pas posée dans les enquêtes. Pour rapide quait été
son émergence, lusage des nouvelles technologies de linformation nen
reste pas moins essentiellement réservé à ceux qui occupent des fonctions
de cadre. Près de 30 % des cadres utilisent lInternet pour leur activité pro-
fessionnelle, contre moins de 10 % des techniciens et professions intermé-
diaires et moins de 5 % des employés et des ouvriers. La diffusion de lusage
de lInternet est également très différente dun secteur à lautre. Plus de
50 % des cadres de lindustrie des produits pharmaceutiques ou de lindus-
trie des produits électroniques utilisent lInternet contre moins de 10 % des
cadres des industries de lhabillement, de lagroalimentaire ou du BTP ;
360 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
2b. Lévolution des coûts relatifs du travail
selon lexpérience, le sexe et le diplôme entre 1993 et 2000
Salariés Salariés
de 11 à 20 ans de 21 à 30 ans
d’expérience d’expérience
1993 2000 1993 2000
Hommes
• sans diplôme 0,99 1,22 1,18 1,28
(0,15) (0,03) (0,06) (0,17)
• CAP/BEPC 1,16 1,47 1,41 1,45
(0,18) (0,05) (0,07) (0,17)
• Bac ou équivalent 1,44 2,07 1,90 1,93
(0,22) (0,20) (0,10) (0,24)
• Bac + 2 1,87 2,17 2,07 2,18
(0,32) (0,06) (0,11) (0,28)
• > Bac + 2 2,27 2,96 3,01 2,80
(0,35) (0,08) (0,22) (0,32)
Femmes
• sans diplôme Référence Référence Référence Référence
• CAP/BEPC 1,03 1,19 1,28 1,08
(0,16) (0,03) (0,09) (0,12)
• Bac ou équivalent 1,18 1,79 1,59 1,43
(0,18) (0,20) (0,09) (0,16)
• Bac + 2 1,60 1,89 1,84 1,77
(0,26) (0,05) (0,10) (0,20)
• > Bac + 2 2,05 2,70 2,29 2,39
(0,32) (0,21) (0,12) (0,27)
Champ : Salariés.
Lecture : Entre 1993 et 2000, le coût relatif des emplois de femmes ayant 21 à 30 ans dex-
périence professionnelle, disposant dun diplôme supérieur à Bac + 2 est passé de 2,29 à
2,39. Lexpérience professionnelle est estimée par la différence entre la date denquête et la
date de sortie de lécole. Les écarts-types sont entre parenthèses.
Sources : Enquêtes Emploi 1993 et 2000, INSEE.
de même que le rythme de diffusion des nouvelles technologies est
très variable dune activité à lautre, le rythme auquel les très diplômés se
substituent aux moins diplômés est loin dêtre uniforme. Dans le secteur
des services aux entreprises, la part des emplois occupés par des salariés
nayant pas le bac a décru de 9 % environ (passant de 0,57 à 0,53). Dans le
commerce, elle a décru près de deux fois plus vite ( 17,5 %) et dans les
activités financières près de trois fois plus vite. Dans la banque et la fi-
nance, les salariés sans le bac noccupent plus aujourdhui quun tiers envi-
ron des emplois, alors quils en occupaient encore près de la moitié il y a
sept ans.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 361
En dautres termes, les nouvelles technologies de linformation se diffu-
sent à des rythmes extrêmement variables dun secteur ou dun type de
métier à lautre, de même que la substitution de salariés très diplômés à des
salariés peu diplômés seffectue à des vitesses parfois complètement diffé-
rentes. Lun des enjeux de notre étude est de comprendre les liens existant
entre des dynamiques dapparence aussi hétérogène.
3. Le taux dusage de lInternet, le taux de diplômés et la part dans
lemploi total des différents secteurs dactivité, en 1993 et en 2000
ayant le Bac
de l’Internet
d’utilisation
Part dans
l’emploi
Taux de
salariés
ou plus
Taux
total
1993 2000 1993 2000 1998
Agriculture 1,4 1,5 11,1 19,6 0,8
Industries agricoles 2,7 2,6 15,3 22,4 1,5
Biens de consommation 4,2 3,5 25,5 35,0 7,0
Automobile 1,4 1,4 17,1 26,3 5,3
Biens d’équipement 4,5 3,9 31,4 38,4 16,0
Biens intermédiaires 7,8 7,2 17,8 26,7 6,1
Énergie 1,4 1,1 36,6 43,8 11,4
Construction 6,2 5,4 11,1 16,4 0,9
Commerce réparations 12,6 12,2 24,5 37,5 5,7
Transports 4,5 4,7 21,1 29,0 4,2
Activités financières 3,8 3,4 53,0 64,7 11,5
Activités immobilières 1,4 1,3 27,7 36,5 4,4
Services aux entreprises 10,5 13,0 43,0 48,3 16,4
Services aux particuliers 6,6 7,7 19,9 28,0 2,5
Éducation santé 18,4 19,1 54,4 57,6 6,3
Administrations 12,6 12,0 35,0 44,8 5,0
Sources : Enquêtes Emploi 1993 et 2000 et enquête sur les Conditions de travail 1998,
INSEE.
Champ : Salariés.
Lecture : Entre 1993 et 2000, la part des services aux entreprises dans lemploi salariés est
passé de 10,5 à 13 % tandis que la part de salariés ayant au moins le Bac dans lensemble des
salariés des services aux entreprises est passé de 43,0 à 48,3 %. Dans ce secteur, 16,4 % des
salariés déclarent utiliser lInternet pour leurs activités professionnelles.
362 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Le progrès technique est-il biaisé ?
Lanalyse statistique précédente indique que la baisse de lemploi non
qualifié a tendance à saccélérer alors pourtant que le coût relatif du travail
non qualifié se stabilise. Un tel constat suggère que la demande de travail
se déforme en défaveur des salariés les moins qualifiés. Dans cette section,
nous nous proposons de tester le plus directement possible lhypothèse se-
lon laquelle les changements technologiques survenus au cours de la dé-
cennie passée contribuent à cette évolution. Dun point de vue
économétrique, il va sagir de tester si le coût unitaire du travail a évolué
différemment entre 1993 et 2000 dans les secteurs fortement utilisateurs de
main duvre diplômée dune part et dans les secteurs recourant avant tout
à une main duvre peu diplômée dautre part. Avant den venir à cette
analyse économétrique, nous allons brièvement indiquer le cadre théorique
dans lequel cette stratégie se justifie.
Le cadre danalyse
Nous considérons une économie dans laquelle on peut distinguer S sec-
teurs dactivité recourant chacun à N types de qualifications. Pour chaque
secteur, le coût total sécrit,
L L
Cst (ω t , pst yst ) = min ω t’L, avec pst yst ≤ Fs 1st ,..., Nst
a1st aNst
L
où Fs est une fonction de production homogène de degré ν , tandis que yst
représente la demande de biens et services sadressant au secteur s,
ω t = (ω1t ,...,ω Nt ) la structure des coûts par qualification et Lkst est la de-
mande de travail de type k dans le secteur s à la date t. Le paramètre pst
représente limpact des technologies affectant simultanément lensemble
des qualifications utilisées. Le paramètre akst représente limpact des tech-
nologies affectant spécifiquement la productivité des emplois de type k.
Nous prendrons la dynamique propre aux technologies affectant la qualifi-
cation N comme référence et poserons par convention aNst = 1. Avec ces
notations, déterminer les asymétries du progrès technique revient à déter-
miner la mesure dans laquelle les différents akst suivent des tendances diffé-
rentes et contribuent à modifier la structure des emplois au sein de chaque
secteur. Dans la suite, nous supposerons que les biais technologiques
dakst / akst sont constants au cours de la période étudiée
dakst daNst dakst
i.e. − = = γ ks . Au sein dun secteur dactivité donné,
akst aNst akst
un γ ks négatif signifie que le progrès technique est biaisé et augmente la
productivité marginale des salariés de type k relativement à celle de type N.
Nous supposerons par ailleurs que la composante neutre du progrès techni-
que dpst / pst est constante au cours de la période étudiée
(i.e. dpst / pst = νπ s ).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 363
Dans ce cadre, la théorie élémentaire de la firme permet détablir une
relation assez générale entre la dynamique du progrès technique et celle de
la demande de travail par qualification (voir encadré méthodologique et
Goux et Maurin, 2000a) :
ωt’dLst dyst N −1
ω L dy
[2.1]
ω t Lst
’
−
yst
= π s + ∑
k =1
γ ks kt’ kst + ρ st
ωt Lst yst
où ρ = (1 − ν ) / ν . À coût du travail donné, la partie de gauche de léqua-
tion représente une mesure de limpact du progrès technique sur
cst = ω t’Lst / yst , le coût unitaire du travail. Léquation indique ainsi quà taux
de croissance donné, toute variation dcst / cst du coût unitaire entraînée par
le progrès technique est une moyenne pondérée des impacts élémentaires
(i.e. dakst / akst ) du changement technique sur les différentes qualifications.
Le progrès technique réduit le coût unitaire dautant plus vite que les quali-
fications dont la productivité augmente le plus (i.e. γ ks le plus négatif)
représentent une part importante de la masse salariale (i.e. (ω kt Lkst ) /(ω t’Lst )
fort).
Dun point de vue empirique, lintérêt de cette relation tient au fait que
les données habituellement collectées dans les enquêtes sur lemploi ou
dans les comptes de la nation permettent destimer pour chaque secteur
dactivité la variation de coût unitaire engendrée par les changements dans
ω ’dL dy
la demande de travail i.e. t ’ st − st , dune part, et les différentes
ω t Lst yst
parts des qualifications dans la masse salariale (i.e. les (ω kt Lkst ) /(ω t’Lst ) ),
dautre part. Lidentification des asymétries du progrès technique
(i.e. les γ ks ) peut ainsi se faire très simplement en régressant la première
ω ’dL dy
variable i.e. t ’ st − st sur les secondes (i.e. les (ω kt Lkst ) /(ω t’Lst ) ) et
ω t Lst yst
le taux de croissance.
Dans la mesure où lon observe également dans nos enquêtes la diffu-
sion des nouvelles technologies de linformation, il est possible daller plus
loin et dévaluer directement la mesure dans laquelle les asymétries du pro-
grès technique peuvent sexpliquer par le rythme plus ou moins élevé auquel
se diffusent les technologies : il suffit dévaluer si les paramètres π s et γ ks
varient dun secteur à lautre avec I s le rythme de diffusion des nouvelles
technologies au sein du secteur s.
Spécifications économétriques et données utilisées
Pour lapplication empirique, nous distinguerons soit N = 3 types de
facteur travail selon le diplôme (i.e. sans diplôme, diplôme inférieur au
Bac, diplôme supérieur au Bac), soit N = 10 types de facteur travail selon le
sexe et le diplôme des salariés (i.e. cinq catégories de diplômes pour les
364 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
hommes et pour les femmes). Nous utiliserons une nomenclature en
36 x 4 = 144 activités élémentaires croisant la nomenclature sectorielle
officielle NAF36 en 36 postes et une nomenclature de métiers en quatre
grands postes (ouvriers, employés, techniciens-professions intermédiaires
et cadres)(6).
Dans ce cadre, nous avons estimé le modèle [2.1] supposant que (a) la
dynamique π s de la productivité propre à une activité élémentaire s dépend
linéairement du rythme Ts auquel se diffuse lInternet dans cette activité et
du type de métier o( s ) auquel cette activité correspond (soit π s = α Ts + φo ( s ) ,
∀k, s ), et que (b) les biais du progrès technique affectant les différents
types de facteur travail dépendent également linéairement du rythme auquel
se diffusent les nouvelles technologies (i.e. γ ks = γ k 0 + β k Ts , ∀k, s ). Sous
ces hypothèses et avec ces notations, le modèle (2.1) se réécrit pour chaque
période t et chaque activité élémentaire s,
dyst N −1
[2.2] Yst = α Ts + ρ + ∑ (γ k 0 + β k Ts ) X skt + φo ( s ) + ust
yst k =1
où Yst représente lévolution du coût unitaire dans le secteur s au cours de
la période t tandis que X skt représente la part du facteur k dans la masse
salariale de s en début de période t. La variable ust est un aléa captant
leffet des erreurs sur la mesure de lévolution des coûts unitaires. Pour
tester la robustesse de nos résultats, nous avons également estimé le mo-
dèle en supposant les asymétries du progrès technique constantes dun sec-
teur à lautre (i.e. β k = 0 , ∀k ).
Les données utilisées sont celles des quatre enquêtes emploi menées en
1993, 1995, 1997 et 2000, complétées par les informations sur les taux de
croissance sectoriels issus des Comptes de la Nation. Ces données permet-
tent de construire pour chaque activité élémentaire s trois mesures des va-
riations de coûts unitaires, la première correspondant à la période 1993-
1995, la seconde à la période 1995-1997 et la dernière à la période 1997-
2000. Elles permettent également de construire pour chaque activité s et
chaque type de main duvre k, un estimateur de la part du facteur k dans la
masse salariale de s au début de chacune des trois périodes considérées
(i.e. en 1993, 1995 et 1997). Par ailleurs, lenquête sur les conditions de
travail menée en 1998 donne pour chaque s une estimation du taux dusage
professionnel de lInternet que nous prendrons comme un indicateur du
rythme Ts auquel se diffuse lusage des nouvelles technologies de linfor-
mation dans s au cours de la période étudiée.
(6) On obtient des résultats très similaires en croisant avec une nomenclature en six types de
métiers, i.e. en distinguant les employés administratifs des autres employés et en distinguant
les ouvriers qualifiés des ouvriers non qualifiés.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 365
Résultats
Les résultats de nos estimations sont reportés dans les tableaux 4a et 4b.
Le tableau 4b correspond à lusage de la nomenclature en N = 10 catégories
de salariés (cinq niveaux de diplômes pour les hommes et pour les femmes)
tandis que le tableau 4a correspond à lusage dune nomenclature regrou-
pée en N = 6 catégories (trois niveaux de diplôme pour les hommes et pour
les femmes). Les modèles 1a et 1b correspondent à lhypothèse ( α = 0 et
β k = 0 , ∀k ).
4a. Limpact du progrès technique sur la dynamique
des coûts unitaires du travail
(estimation du modèle 3.1
avec une nomenclature en N = 3 qualifications)
Variables indépendantes Modèle (1a) Modèle (2a) Modèle (3a)
Constante 0,22 0,21 0,19
(0,06) (0,06) (0,06)
Taux de croissance – 0,17 – 0,16 – 0,16
(0,03) (0,03) (0,03)
Part de la masse salariale allouée à :
• sans diplôme Référence Référence Référence
• CEP,CAP, BEPC, BEP – 0,37 – 0,36 – 0,34
(0,08) (0,08) (0,09)
• Bac ou équivalent – 0,29 – 0,25 – 0,22
(0,08) (0,08) (0,09)
Taux de diffusion de l’Internet — – 0,11 —
(0,05)
Interaction du taux de diffusion de l’Internet et de la part de la masse salariale…
• sans diplôme — — 1,34
(1,31)
• CEP, CAP à Bac — — – 0,23
(0,17)
• ≥ Bac + 2 ans — — – 0,11
(0,07)
Nombre d’observations 432 432 432
R2 0,13 0,14 0,14
Note : La variable dépendante est lévolution sectorielle du coût unitaire. Les paramètres
correspondant aux trois parts de masse salariale (et à leurs interactions avec le taux de diffu-
sion de lInternet Ts) sont estimés dans la dimension inter-temporelle, cest-à-dire en con-
trôlant pour leffet des quatre catégories de professions (premier chiffre de la PCS). Les
écarts-types sont entre parenthèses.
Sources : Enquêtes Emploi, 1993, 1995, 1997 et 2000, INSEE.
366 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
4b. Limpact du progrès technique sur la dynamique
des coûts unitaires du travail
(estimation du modèle 3.1
avec une nomenclature en N = 10 qualifications)
Variables indépendantes Modèle (1b) Modèle (2b) Modèle (3b)
Constante 0,11 0,11 0,09
(0,09) (0,09) (0,09)
Taux de croissance – 0,17 – 0,17 – 0,16
(0,03) (0,03) (0,03)
Part de la masse salariale…
Hommes
• sans diplôme Référence Référence Référence
• CEP,CAP, BEPC, BEP – 0,24 – 0,24 – 0,22
(0,12) (0,12) (0,12)
• Bac ou équivalent – 0,13 – 0,14 – 0,11
(0,15) (0,15) (0,15)
• Bac + 2 ans – 0,17 – 0,15 – 0,12
(0,16) (0,16) (0,17)
• > Bac + 2 ans – 0,32 – 0,28 – 0,29
(0,12) (0,12) (0,14)
Femmes
• sans diplôme 0,29 0,28 0,28
(0,18) (0,18) (0,18)
• CEP,CAP, BEPC, BEP – 0,29 – 0,29 – 0,26
(0,11) (0,11) (0,12)
• Bac ou équivalent – 0,37 – 0,36 – 0,32
(0,17) (0,17) (0,18)
• Bac + 2 ans – 0,02 – 0,03 – 0,02
(0,13) (0,13) (0,14)
• > Bac + 2 ans 0,04 0,05 0,04
(0,14) (0,14) (0,15)
Taux de diffusion de l’Internet — – 0,05 —
(0,05)
Interaction du taux de diffusion de l’Internet et de la part de la masse salariale…
• sans diplôme — — 0,67
(1,36)
• CEP, CAP à Bac — — – 0,21
(0,17)
• ≥ Bac + 2 ans — — 0,00
(0,08)
Nombre d’observations 432 432 432
R2 0,16 0,17 0,17
Note : La variable dépendante est lévolution sectorielle du coût unitaire. Les paramètres
correspondants aux 3 parts de masse salariale (et à leurs interactions avec le taux de diffu-
sion de lInternet Ts) sont estimés dans la dimension inter-temporelle, cest-à-dire en contrô-
lant pour leffet des quatre catégories de professions (premier chiffre de la PCS). Les écarts-
types sont entre parenthèses.
Sources : Enquêtes emploi, 1993, 1995, 1997 et 2000, INSEE.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 367
À la lecture de ces tableaux, trois grands types de résultats se dégagent :
de façon générale, le paramètre ρ est estimé négatif, ce qui suggère
lexistence déconomies déchelle dans les technologies de production ;
de leur côté, les γ k estimés contribuent significativement à lexplica-
tion de la dynamique des coûts unitaires (un test de Fisher repousse leur
nullité jointe). Les paramètres γ k correspondant à la main duvre sans
diplôme sont significativement plus élevés que ceux correspondant à la
main duvre diplômée : cest dans les activités où la part de personnes
sans diplôme est la plus importante que le coût unitaire augmente le plus
(ou baisse le moins) sur la période étudiée. Ce résultat suggère lexistence
dun progrès technique augmentant la productivité relative des salariés di-
plômés. Il marque une rupture avec le s années soixante-dix ou quatre-vingt
pour lesquelles il était beaucoup plus difficile détablir un lien entre la dy-
namique de la productivité et des coûts unitaires, dune part, et le niveau de
qualification de la main duvre, dautre part ;
sagissant du lien entre la diffusion des nouvelles technologies (telle
que lInternet en donne la mesure) et les coûts unitaires, le paramètre α est
estimé négatif (tableaux 4a et 4b, modèles 2a et 2b). Cest dans les activités
où lInternet se diffuse le plus vite que les coûts unitaires augmentent le
moins. Les modèles 3a et 3b introduisent la possibilité dune variation des
gains de productivité avec le rythme auquel se diffusent les nouvelles tech-
nologies de linformation (tableaux 4a et 3b). Sous cette hypothèse, la con-
tribution des γ k 0 diminue légèrement tandis que le paramètre β k corres-
pondant aux diplômés (sans diplôme) est estimé positif (négatif). Cest dans
les activités où lInternet se diffuse le plus rapidement que lécart de pro-
ductivité entre salariés diplômés et non diplômés saccroît le plus rapide-
ment. Le biais technologique modifiant la productivité relative des salariés
trouve une partie de sa source dans la complémentarité entre les nouvelles
technologies de linformation et la qualification de la main duvre.
À lissue de cette analyse économétrique, nous disposons finalement
dindices suggérant que le progrès technique et les nouvelles technologies
modifient la productivité relative des diplômés et des non diplômés. En
première analyse, les nouvelles technologies de linformation sapparen-
tent à une consommation intermédiaire complémentaire au travail qualifié.
Comme leur coût sabaisse, elles se diffusent en contribuant simultanément
à une baisse des coûts unitaires et à une montée de la part des ressources
allouées aux facteurs qui leur sont complémentaires.
Nos diagnostics reposent sur une modélisation très simplifiée du mar-
ché du travail(7) et doivent donc être pris avec beaucoup de prudence. Sils
(7) Lapproche suivie dans cet article suppose implicitement que les salaires sont fixés par le
marché et que lon peut négliger les distorsions induites par les coûts dembauche et de
licenciement. Il nest pas évident a priori que lon parviendrait tout à fait à la même repré-
sentation du rôle des technologies en modélisant mieux les mécanismes de formation des
salaires et les coûts dajustement. Pour une analyse des modes de fixation des salaires en
France, cf. Goux et Maurin (1999) et pour une analyse des coûts dembauche et de licen-
ciement, Goux et alii (2001).
368 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
devaient être confirmés par dautres études, ils marqueraient une certaine
rupture avec les décennies antérieures. Le progrès technique semble en ef-
fet désormais un facteur à part entière dinégalités devant lemploi en France.
Limportance réelle de ce facteur au niveau macroéconomique reste toute-
fois difficile à établir sur la base de lestimation des seuls paramètres π s et
γ ks . Pour déterminer leffet du progrès technique au niveau agrégé, le prin-
cipal problème est que lon ne connaît pas la structure des élasticités de
substitution entre les différents types de facteur travail et quil est en géné-
ral très difficile den obtenir une estimation précise. Dans la section sui-
vante, nous explicitons et appliquons une méthode qui permet déviter ce
problème.
La contribution du progrès technique
à la baisse de lemploi non qualifié
Pour contourner le problème destimer un système complet délasticités
de substitution, on peut remarquer que le vecteur (N,1) dLst décrivant les
variations de la demande de travail dun secteur s minimisant ses coûts peut
sécrire (en supposant pour simplifier n » 1) :
dyst
[3.1] dLst = Lst + dLAst
yst
où le vecteur (N,1) dLAst ne dépend pas de la dynamique de yst , mais uni-
quement des asymétries générées par le progrès technique et lévolution
des coûts relatifs ω kt .
Dans une période de stabilité des coûts relatifs (comme 1993-2000), la
composante dLAst donne ainsi une mesure de limpact des biais du progrès
technique sur la composition de la demande de travail dans le secteur s. La
preuve de ces résultats est détaillée dans Goux et Maurin (2000a).
La composante dLS = dyst L représente de son côté leffet de lévo-
st st
yst
lution de la demande de biens et services sadressant à lactivité s, laquelle
affecte lensemble des qualifications simultanément au sein du secteur. dLSst
ne modifie pas la composition de la demande de travail dans le secteur s. En
revanche, cette composante modifie le volume demploi dans le secteur s et
sa part dans lemploi total. En favorisant la réallocation de lemploi en
direction de secteurs fortement utilisateurs de main duvre qualifiée, lagré-
gation des composantes dLSst peut constituer un facteur très important de
baisse de la demande agrégée pour les salariés les moins qualifiés. Entre
1970 et 1993, on peut ainsi estimer que plus de 60 % de la baisse de la
demande de travail non qualifié peut être attribuée à lagrégation de ces
composantes (voir Goux et Maurin, 2000a).
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 369
Nous avons reproduit ce calcul pour la période 1993-2000. Les résultats
sont très différents de ceux obtenus pour les périodes antérieures : la redis-
tribution des emplois continue de se faire des activités ayant structurellement
le plus recours aux personnes peu diplômées vers celles qui ont
structurellement le plus recours aux diplômés, mais ce processus nexpli-
que plus que 15 % environ de la baisse de la demande de travail, pour les
personnes nayant pas le Bac, observée au niveau agrégé entre 1993 et 2000
(soit moins dun point et demi sur les 9 points de baisse observés). Dans un
contexte de stabilité des coûts relatifs, lessentiel de la baisse observée sem-
ble devoir sinterpréter comme le résultat des évolutions technologiques.
Conclusion
Entre 1993 et 2000, la baisse de lemploi des non qualifiés dans lem-
ploi total sest accélérée. Elle sest poursuivie à un rythme plus rapide quau
cours des années soixante-dix ou quatre-vingt, empêchant toute résorption
du chômage des non qualifiés. Au cours de la décennie écoulée, le coût
relatif du travail non qualifié a pourtant cessé daugmenter. Suite aux bais-
ses de charges ciblées sur les bas salaires, le coût relatif des non qualifiés
nest pas plus élevé en 2000 quen 1993. Le processus de désindustrialisa-
tion et de destruction demplois ouvriers ne sest par ailleurs pas particuliè-
rement accéléré. Nous développons une analyse de la demande de travail
suggérant que la désindustrialisation et lévolution des coûts du travail ne
peuvent plus désormais expliquer quune part résiduelle de la baisse de la
demande de travail non qualifié. Nos estimations suggèrent en revanche
une inflexion dans les mécanismes générateurs dinégalités devant lem-
ploi. Les nouvelles générations de technologies semblent désormais défor-
mer la demande de travail en faveur des emplois très qualifiés, ce qui nétait
pas le cas des générations antérieures. Les nouvelles technologies de lin-
formation semblent favoriser lémergence dun chômage de nature plus tech-
nologique que dans le passé.
Ce diagnostic repose sur une représentation très simplifiée du marché
du travail et demande à être confirmé et affiné dans des cadres théoriques
plus réalistes. Les recherches futures devront essayer déclairer plus en pro-
fondeur les nouveaux liens de complémentarité existant entre les technolo-
gies de linformation et le travail qualifié. Elles devront également éclairer
la question du rôle de la compétition internationale comme vecteur de pro-
grès technique et dasymétrie du progrès technique. Les modélisations uti-
lisées devront enfin reposer sur des représentations plus réalistes des méca-
nismes de formation de salaires et des processus dembauche et de licen-
ciement.
370 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
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372 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Résumé
Les éléments danalyse rassemblés dans le rapport de Tony Atkinson,
Michel Glaude et Lucile Olier donnent des inégalités économiques en France
une image assez différente de celle autour de laquelle se structure réguliè-
rement le débat public. Certes, le mouvement continu de réduction des iné-
galités qui sobservait dans les années soixante-dix et au début des années
quatre-vingt sest arrêté ; certes, la France, qui occupe une position mé-
diane en Europe, reste plus inégalitaire que les pays dEurope du Nord.
Mais contrairement à une perception répandue, elle lest aujourdhui net-
tement moins que dans les années soixante, alors même que notre pays a été
confronté à une situation économique très dégradée.
Depuis vingt ans, les inégalités de salaires ont fortement progressé aux
États-Unis et au Royaume-Uni. Faut-il y voir leffet de facteurs communs
aux pays développés et en déduire que lEurope, et en son sein la France,
devra affronter une inégalité croissante des revenus de marché ? Les théo-
ries sur le rôle du commerce international et des nouvelles technologies ne
suffisent pas, sous leur forme la plus simple, à expliquer la baisse relative
de la rémunération du travail non qualifié aux États-Unis. Les théories plus
élaborées, sur la restructuration de léconomie, la réorganisation du travail
ou le changement dans les normes salariales soulignent la complexité des
inter-relations en jeu. Les effets sont ambigus et ne se prêtent pas à une
formulation simple. En France, les inégalités de salaire à temps plein sont
restées stables, ce qui témoigne dune capacité dautonomie de notre pays.
Au total, notre système de régulation sociale a plutôt fait obstacle au
développement des inégalités de salaires. Cependant, de nouvelles formes
dinégalités se sont développées en bas de la distribution des revenus, qui
ne tiennent pas à la formation des salaires, mais aux conditions daccès à
lemploi (chômage mais aussi sous-emploi). Lévolution des structures fami-
liales (notamment le recul de la vie en couple) et la polarisation de lemploi
au sein des couples amplifient en outre les inégalités de marché. Ces nou-
velles inégalités ne peuvent évidemment être combattues au stade de la
formation des revenus primaires à laide de linstrument habituel quest le
SMIC. La croissance et la création demplois permettent en revanche de les
réduire. Les politiques favorisant la création demplois, celles qui, comme
les allégements de cotisations sociales modifient la demande de travail des
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 373
entreprises dans un sens favorable au travail non qualifié et celles qui favo-
risent linsertion et laccès à un emploi durable, sont les plus efficaces.
Si on adopte une perspective dynamique et non plus statique, on cons-
tate cependant un certain nombre de points noirs, qui expliquent sans doute
largement la divergence entre le constat de quasi-stabilité des inégalités et
les perceptions communes. La montée de lincertitude économique a clai-
rement affecté le bien-être. La mobilité salariale semble sêtre réduite par
rapport aux années soixante et particulièrement en bas de la hiérarchie des
salaires. Dans le même temps, les difficultés rencontrées par une fraction
de la jeunesse ont mis fin à la croyance dun progrès continu dune géné-
ration à lautre. Ce blocage de la mobilité met en évidence les défaillances
de notre système de formation initiale, la faiblesse de la relation école-
entreprise et les insuffisances de la formation professionnelle.
La reprise de la croissance économique depuis 1997 est favorable à la
réduction des inégalités et de la pauvreté, mais elle ne suffira pas.
Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier soulignent limportance de
la création demplois comme vecteur dune réduction des inégalités de
marché, avec un ciblage accru des efforts daccompagnement individualisé
sur les moins qualifiés et les plus de cinquante ans. Ils invitent également à
lancer un programme pour légalité des chances combinant efforts de for-
mation initiale, développement de la formation permanente et accompa-
gnement individualisé, qui pourrait faire lobjet dune concertation avec un
ensemble dacteurs. Enfin, ils préconisent une poursuite des efforts visant à
améliorer lefficacité de notre système de transferts avec deux objectifs :
limitation des effets pervers, transparence.
Dans son rapport, Thomas Piketty analyse lévolution des inégalités de
revenus, de salaires et de patrimoines tout au long du vingtième siècle et
examine à cette lumière les enjeux économiques et politiques daujourdhui.
Sur un siècle, on constate que la part du revenu total détenue par le dernier
décile a considérablement diminué, passant de 45 % avant la Première Guerre
mondiale à 33 % à la fin des années quatre-vingt-dix. Une analyse plus
détaillée montre que cest le dernier centile qui a vu sa part du revenu total
réduite de la façon la plus significative. Cette baisse est essentiellement
imputable à une série de chocs (crise des années trente et Seconde Guerre
mondiale) qui ont provoqué un véritable effondrement des revenus du capital,
qui constituent lessentiel des revenus du dernier centile. Or, après la
Seconde Guerre mondiale, les grandes fortunes ne se sont pas reconstituées :
la part du dernier centile dans le revenu total ne sest pas redressée et la
succession moyenne des très riches a été divisée par quatre sur un siècle.
Pour Thomas Piketty, cest limpôt progressif qui a permis, au moins
pour une large part, déviter que la concentration des fortunes ne retrouve
après 1945 les niveaux observés à la veille de la Première Guerre mondiale.
En effet, il a radicalement modifié les conditions daccumulation du patri-
moine : avec un taux marginal supérieur qui oscille, dans le dernier décile,
374 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
autour de 60 %, il devient impossible, à cible de niveau de vie donnée,
daccumuler aussi rapidement que par le passé des patrimoines très impor-
tants. Ce mécanisme est dautant plus important que la réduction de liné-
galité des patrimoines, et des revenus qui en sont issus, explique lessentiel
de la compression des inégalités de revenus qui a eu lieu en France au
vingtième siècle. En particulier, contrairement à une idée reçue, les inéga-
lités salariales sont restées extrêmement stables sur longue période en France
au cours du siècle passé : le pouvoir dachat des salaires a été multiplié par
cinq, mais la hiérarchie des rémunérations na pratiquement pas changé.
Limpôt progressif a donc un double impact sur les inégalités. Le mieux
connu est de nature statique : du fait même de sa progressivité, limpôt
permet de resserrer léventail des revenus après impôt. Mais limpôt pro-
gressif a également un impact dynamique sur les inégalités : il limite les
capacités daccumulation du capital des plus fortunés et il réduit ainsi la
concentration future des patrimoines, et par là même la concentration fu-
ture des revenus du capital, et donc linégalité future des revenus avant
impôt. Cet effet sur les inégalités patrimoniales futures peut en outre avoir
des conséquences positives pour le dynamisme social et la croissance éco-
nomique : en limitant la concentration du capital et du pouvoir écono-
mique, limpôt progressif peut favoriser lémergence de nouvelles géné-
rations dentrepreneurs et permettre un renouvellement plus rapide des élites
économiques.
Les débats actuels concernant la réduction des taux marginaux supé-
rieurs devraient donc prendre en compte le fait quun abaissement signifi-
catif du taux moyen frappant les ménages les plus aisés aurait des consé-
quences à long terme sur les inégalités.
Michel Dollé rappelle, dans son commentaire, la difficulté de séparer
les choix éthiques et les instruments danalyse lorsque lon aborde la question
des inégalités, difficulté que Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier
ne réussissent pas à surmonter totalement. Il regrette que le rapport sen
tienne aux seules inégalités de revenus sans les relier aux autres formes
dinégalité. Lune des questions essentielles est ainsi de savoir quelles rela-
tions entretiennent les objectifs de réduction des inégalités devant lemploi
et de réduction des inégalités de revenu. A cet égard, le rapport nexplicite
pas assez les termes du débat. Il propose une description fine des inégalités
de réalisations, mais sans discuter lopportunité de les corriger à la lumière
de la distinction entre handicap et préférences. Il aurait été intéressant de
présenter les éléments visant à « révéler » le degré daversion à linégalité
de la société française et de proposer une batterie dindicateurs plus large
pour analyser les politiques publiques. Sur un certain nombre de points,
Michel Dollé regrette que le diagnostic nait pas été mené plus avant. Ainsi,
limpact éventuel de la formation des revenus primaires des salariés de la
Fonction publique et des indépendants sur le revenu des salariés privés
aurait mérité dêtre analysé. Limpact de lamélioration du marché du travail
sur les inégalités et la pauvreté semble limité daprès les simulations
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 375
présentées dans le rapport. Plus fondamentalement, cela suggère que des
efforts doivent être faits pour sattaquer au noyau dur de la pauvreté et que
des politiques redistributives spécifiquement adaptées aux travailleurs pauvres
doivent probablement être menées, qui soient plus ciblées que la prime
pour lemploi. Enfin, Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier auraient
pu revenir sur les interactions complexes entre le système socio-fiscal,
la croissance et partant la formation des inégalités de revenus primaires.
Michel Dollé conclut sur un certain nombre de suggestions concernant le
rôle des acteurs sociaux dans la réduction des inégalités.
Mireille Elbaum regrette également le choix fait par les rapports de se
focaliser sur les inégalités économiques, sans les lier à la question des iné-
galités sociales. Or, lorigine sociale conditionne laccès à certaines res-
sources, privées ou collectives et la formation même des préférences des
individus. Cette question du lien entre inégalités économiques et inégalités
sociales est dautant plus importante que lon se place dans une perspective
intergénérationnelle. Les rapports laissent de côté la question de la trans-
mission des inégalités entre générations, et notamment celle de la mobilité
sociale, alors même que linégalité des chances est source dinefficacité
économique. Les orientations proposées par le rapport de Tony Atkinson,
Michel Glaude et Lucile Olier paraissent globalement judicieuses et
« porteuses de sens ». Elles rejoignent pour partie cinq points qui paraissent
essentiels à Mireille Elbaum : le rôle déterminant du développement de
lactivité féminine pour prévenir les inégalités et la pauvreté ; la « qualité
des emplois » et la nécessité dassurer aux salariés des opportunités dévo-
lution au cours de leur vie professionnelle, ne les enfermant pas dans leurs
« positions de départ » ; légalité des chances ; la place prise dans le
système redistributif par les prestations sous conditions de ressources ;
lensemble CSG et impôt sur le revenu, sa cohérence, et la part souhaitable
dindividualisation et de familialisation en son sein. Enfin, Mireille Elbaum
est convaincue que ladhésion de tous à notre système de redistribution et
de transferts dépend largement de la capacité des pouvoirs publics à garantir
leur « crédibilité » ainsi que leur pérennité institutionnelle et financière.
Jacques Freyssinet croit, comme Tony Atkinson, Michel Glaude et
Lucile Olier, quil existe différents modèles possibles de répartition des
richesses compatibles avec une croissance économique soutenue. Leur rapport
a le mérite de souligner la complémentarité des interventions sur la formation
des revenus primaires et sur les processus de redistribution des revenus.
Lexclusion de lemploi est aujourdhui une source majeure des inégalités
monétaires et de la pauvreté des ménages. Mais laccès à lemploi nest
plus une condition suffisante pour échapper à la pauvreté. Il faut également
agir sur la « qualité des emplois ». Tony Atkinson, Michel Glaude et
Lucile Olier devraient cependant distinguer les objectifs de la politique de
lemploi selon lhorizon temporel de référence. Des dispositifs spécifiques
qui permettent laccès à lemploi des populations menacées ou victimes
dexclusion sont indispensables pendant la période de transition vers le
376 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
plein emploi, mais pour Jacques Freyssinet, on ne peut faire de leur
pérennisation un objectif de long terme. Il faut se donner une cible de long
terme qui associe la lutte contre la « pauvreté laborieuse » à une politique
globale de qualification des emplois. Jacques Freyssinet sétonne quà la
différence de Thomas Piketty, le rapport de Tony Atkinson, Michel Glaude
et Lucile Olier ne comporte aucune préconisation sur lévolution du par-
tage entre revenus primaires du travail et du capital et quil ne tire aucune
préconisation de son analyse de lévolution du patrimoine des ménages. Il
invite à approfondir la connaissance des ménages les plus pauvres. En ce
qui concerne les très hauts revenus, les deux rapports amènent à stopper la
course indéfinie à lélargissement des avantages fiscaux. Le rapport Piketty
en illustre les effets cumulatifs potentiels en termes dinégalités. Il est déci-
sif que soit approfondie et accélérée la coordination des politiques fiscales
à léchelle de lUnion européenne.
Fiorella Kostoris Padoa Schioppa souligne la complémentarité entre les
deux rapports. Elle remarque quils reposent tous deux sur lhypothèse impli-
cite quune réduction des inégalités économique obtenue grâce à une
réduction du revenu des plus riches est une bonne chose dun strict point de
vue normatif. Or, une telle hypothèse viole le principe de Pareto sous-jacent à
la plupart des fonctions de bien-être social. Cest en améliorant le bien-être des
plus pauvres plutôt quen réduisant celui des riches que lon peut atteindre
un niveau de bien-être global plus élevé. Fiorella Kostoris Padoa Schioppa
salue le remarquable travail accompli par Thomas Piketty. Mais elle nest
pas convaincue par son analyse du rôle de limpôt progressif pour empêcher
la reconstitution des grandes fortunes et réduire les inégalités de revenus.
Les graphiques présentés dans le rapport ne montrent pas de corrélation
évidente entre la tendance à la diminution (à laugmentation) de la part des
décile et centile supérieurs dans le revenu total et, de lautre côté, la ten-
dance à laugmentation (à la diminution) du taux marginal supérieur de
limpôt sur le revenu. Sur des données en coupe instantanées, on ne trouve
dailleurs aucune corrélation significative entre le taux marginal supérieur
de limpôt sur le revenu et le niveau ou la variation dinégalité économique
dans les différents pays de lOCDE. Tony Atkinson, Michel Glaude et
Lucile Olier soutiennent de leur côté que dans les années quatre-vingt-dix,
il y a eu en France une croissance de la dispersion du revenu initial des
salariés et des indépendants, compensée sur le revenu disponible par une
politique efficace des transferts nets. Il sagit là de tendances que lon trouve
également à luvre dans la plupart des pays de lOCDE. Mais le système
redistributif français apparaît moins efficace que dautres, du fait dun
moindre ciblage des prestations. Elle partage cependant la conviction des
auteurs que la meilleure façon de combiner une plus grande égalité
(du genre Pareto-supérieure) avec une plus forte croissance est daugmen-
ter légalité des chances des plus faibles. Cela suppose dinvestir plus et
mieux dans le capital humain. Au niveau européen, elle suggère ainsi das-
souplir les règles budgétaires imposées par le Pacte de Stabilité, en tolérant
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 377
les déficits publics à moyen terme lorsquils sont liés à des dépenses publiques
additionnelles en faveur du capital humain.
Huit compléments éclairent de façon précise certains aspects du rapport.
Marc Fleurbaey revient sur les problèmes de mesure des inégalités et du
bien-être social à la lumière des développements les plus récents des théories
de la justice et de léquité et invite à améliorer les outils statistiques,
notamment pour mieux prendre en compte le poids de lincertitude ex ante.
Antoine Parent propose une revue de la littérature tant empirique que théo-
rique consacrée aux interactions complexes entre protection sociale, crois-
sance et inégalités. Jean-Michel Hourriez et Valérie Roux présentent les
sources statistiques utilisées en France pour lanalyse des inégalités,
définissent et illustrent les concepts utilisés. Valérie Champagne et
Élisabeth Maurice ont exploité les fichiers des revenus et des patrimoines
déclarés à limpôt sur le revenu et limpôt sur la fortune depuis dix ans :
elles montrent que la distribution des revenus imposables sest élargie, alors
que celle des patrimoines sest resserrée. Olivier Bontout, Christine Chambaz,
Bertrand Lhommeau et Pierre Ralle montrent que sous leffet des mesures
bas salaires, la dispersion des coûts du travail a crû au cours de la décennie
quatre-vingt-dix, alors que la dispersion des salaires nets est restée relati-
vement stable. Mercedes Sastre et Alain Trannoy ont appliqué une
méthode de décomposition de linégalité originale à six grands pays :
ils mettent en évidence la persistance des particularités nationales dans les
politiques de lutte contre linégalité et concluent que la tendance à la
globalisation de léconomie semble laisser une latitude aux politiques éco-
nomiques. Denis Fougère et Francis Kramarz étudient la mobilité salariale
en France entre 1967 et 1999, à laide dune batterie dindicateurs. Ils cons-
tatent quelle a fortement chuté à partir du milieu des années soixante-dix.
Enfin, Dominique Goux et Éric Maurin montrent que si les inégalités de-
vant lemploi sexpliquaient essentiellement par la désindustrialisation dans
les années soixante-dix et quatre-vingt, on ne peut plus exclure complè-
tement lhypothèse dun biais technologique défavorable aux non-
diplômés dans les années quatre-vingt-dix.
378 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
Summary
Economic Inequalities
The analysis set out in the report of Tony Atkinson, Michel Glaude and
Lucile Olier gives a rather different picture of economic inequalities in
France from the one on which public debates regularly focus. There is no
doubt that the continuous move observed in the seventies and at the beginning
of the eighties towards inequality reduction has stopped; it is true that France,
whose position is near the European average, continues to experience more
inequality than its Northern European neighbors. However, contrary to a
widespread perception, this applies much less today than it did in the sixties,
even though our country has been confronted with a poor economic situation.
Over the last twenty years, wage inequality has considerably risen in the
United States and the United Kingdom. Should this trend be seen as the
result of factors common to developed countries and should we thus infer
that Europe, and therefore France, will face increasing market income
inequality? The theories about the role of international trade and new tech-
nologies do not, in their most basic form, fully account for the decrease in
the relative wages of unskilled workers in the United States. The more
elaborate theories about the restructuring of the economy, the reorganization
of working methods and the changes in labor market regulations underline
the complexity of the inter-relations involved. The effects are ambiguous
and cannot be easily summarized. In France, disparities in full-time wages
have remained stable, which bears testimony to the capacity of our country
to remain autonomous.
On the whole, our system of social regulation has tended to impede the
development of wage inequality. However, new forms of inequality have
emerged at the lower end of the income scale, and these relate to the condi-
tions of access to employment (i.e. unemployment but also
underemployment) rather than wage formation. Moreover, the changes in
family structures (particularly the retreat of marital life) and the polarization
of employment within couples have reinforced market income inequality.
Obviously, these new inequalities cannot be prevented at the stage of the
setting up of primary income through the usual instrument, i.e. the mini-
mum wage. They can, however, be reduced through growth and job creation.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 379
Policies that foster job creation, such as those that, like the reduction in
social security contributions, modify corporate demand for labor in favor
of non-skilled workers, and those that favor integration and access to lasting
employment, are the most effective ones.
If we now adopt a dynamic and no longer static approach, we note a
number of black spots that undoubtedly account to a large extent for the
divergence between the evidence pointing to virtual stability in inequality
and the common perceptions. The increase in economic uncertainty has
clearly affected the collective well-being. Wage mobility seems to have
been reduced since the mid-seventies, in particular at the lower end of the
scale. By the same token, the difficulties encountered by a part of the younger
population have put an end to the belief of continuous progress from
generation to generation. This locking of mobility highlights the failures of
our early education system, the weaknesses of the school/company
relationship and the shortcomings of professional training.
The economic recovery since 1997 has brought about a reduction in
inequality and poverty, but this will not be sufficient. Tony Atkinson, Mi-
chel Glaude and Lucile Olier emphasize the importance of job creation as a
vector for the reduction of market income inequality, with increased targeting
of training tailored to the individual needs of the least skilled workers and
those over fifty. They also recommend to start a program aimed at improving
the equality of opportunities, combining early education, the development
of lifelong training tailored to individual needs, which would involve
cooperation between a number of decision-makers. Lastly, they recommend
continued efforts in order to improve the efficiency of our redistributive
system with two objectives in mind: the limitation of distorting effects and
transparency.
In his report, Thomas Piketty analyses the evolution of income, wage
and wealth inequality throughout the twentieth century and, in the light of
this, examines todays economic and political issues. Over this century, one
can notice that the share of the total income held by the last decile fell from
45% before World War I to 33% at the end of the nineties. Detailed analysis
shows that the biggest decrease occurred for the share of the total income
held by the last centile. This sharp fall is primarily due to a series of shocks
(the economic crisis in the thirties and World War II) that provoked a true
slump in capital incomes, which constitute the primary source of private
income of the last centile of the population. But after World War II, the
wealthiest households of the population did not regain their wealth: the
share of the last centile in total income did not recover and the average
inheritance of the very rich was divided by four over a century.
According to Thomas Piketty, it was the progressive tax regime that
made it possible to ensure, on the whole, that after 1945 the concentration
of wealth did not revert to the levels reached just before the outbreak of
World War I. In fact, this tax regime radically changed the conditions under
380 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
which wealth was accumulated: with a higher marginal tax rate fluctuating
for the last decile at around 60% it became impossible, with a given target
of standard of living, to accumulate a very large fortune as rapidly as in the
past. This mechanism is all the more important as the resulting reduction in
wealth and income inequality accounts to a very large extent for the reduction
in income inequality which took place in France in the twentieth century. In
particular, contrary to popular belief, wage inequality remained extremely
stable in the longer term in France during the last century. The purchasing
power of employees increased fivefold, but the wage scale remained
practically unchanged.
The progressive tax regime therefore has a double impact on inequality.
The best documented is the static impact due to its progressive nature, this
tax regime gives rise to a compression of income level discrepancies after
tax. But the progressive tax regime also had a dynamic impact on inequality
it limits the capacity of the wealthiest to accumulate capital and thus reduces
the potential concentration of wealth and, as a result, the potential concen-
tration of capital income and the potential inequality of income before tax.
Moreover, the impact on future wealth inequality can positively affect so-
cial dynamism and economic growth. By limiting the concentration of ca-
pital and economic power, the progressive tax regime can favor the
emergence of new generations of entrepreneurs and enable a more rapid
renewal in the economic elite.
The current debates on the reduction of high marginal tax rates should
thus take into account the fact that a significant lowering of the average rate
affecting the wealthiest would have long-term consequences for inequality.
In his commentary, Michel Dollé points out the difficulty of distinguishing
ethical choices from analytical tools when tackling the question of inequality,
a difficulty that Tony Atkinson, Michel Glaude and Lucile Olier have not
fully resolved. He regrets that the report only dealt with income inequality
and did not relate economic inequality and other types of inequality. A key
topic for further discussion is to understand the relationship between the
objectives of reducing inequality of employment and reducing inequality
of income. In this regard, the report does not sufficiently clarify the terms
of the debate. It proposes a detailed description of inequality of achievements
but without discussing the possibility of correcting this in the light of the
distinction between handicaps and preferences. It would have been
interesting to present the elements aimed at revealing the degree of aver-
sion to inequality of the French society and to propose a more comprehensive
selection of indicators in order to analyze public policy. On a certain number
of points, Michel Dollé regrets that the diagnosis was not taken further.
Thus, the potential impact of the formation of primary income of public
service employees and the self-employed on the income of private sector
employees would have been worth analyzing. The impact of the improvement
in labor market conditions on inequality and poverty seems to be limited,
according to the simulations presented in the report. More fundamentally,
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 381
this suggests that efforts should be made to tackle hard-core poverty and
that transfer policies, specifically adapted to the poor and more targeted
than the recent job tax credit, should probably be implemented. Finally,
Tony Atkinson, Michel Glaude and Lucile Olier could have looked back on
the complex interactions between the socio-fiscal system, growth and
subsequently the emergence of primary income inequalities. Michel Dollé
concludes with a number of suggestions on the role of the social decision-
makers in the reduction of inequality.
Mireille Elbaum regrets the choice made in the reports to focus on
economic inequality, without establishing a link with the question of social
inequality and without dealing more generally with this question. Social
origin, nevertheless, is a condition to gaining access to certain kinds of
resources, either private or collective, and even to the formation of individual
preferences. This notion of a link between economic inequalities and social
inequalities is all the more important as one takes an intergenerational pers-
pective. The reports leave aside the issue of inequality being passed on
from generation to generation and, notably, the question of social mobility,
when inequality of opportunity is a source of economic inefficiency. The
orientations proposed in the report drawn up by Tony Atkinson, Michel
Glaude and Lucile Olier appear overall to be judicious and meaningful.
They include five points that, according to Mireille Elbaum, are essential:
the key role of the growing involvement of women in the workplace in the
prevention of inequality and poverty; the quality of jobs and the impor-
tance of ensuring promotion opportunities to employees during their
professional lives, and not limiting them to their starting positions; equality
of opportunity; the importance of means-tested state benefits; the whole
constituted by the Contribution sociale généralisée (CSG) and income tax,
its coherence, and the extent to which it should be tailored to individual
needs and based on family situations. Lastly, Mireille Elbaum is convinced
that full collective support of our redistribution and transfer system largely
depends on the capacity of public authorities to secure its credibility as
well as its institutional and financial permanence.
Jacques Freyssinet believes, like Tony Atkinson, Michel Glaude and
Lucile Olier, that there are a number of different possible models for wealth
distribution that are compatible with sustained economic growth. Their re-
port has the merit to underline the complementary nature of interventions
on the setting up of primary income and on the processes of income redis-
tribution. Employment deprivation is currently a major source of financial
inequality and household poverty. However, access to employment is no
longer a sufficient condition to escape from poverty. Action must also be
taken in order to improve job quality. Tony Atkinson, Michel Glaude and
Lucile Olier should, however, distinguish between employment policy aims
according to the time scale in question. Specific measures that enable the
categories of the population that are vulnerable to or victims of exclusion to
gain access to employment are essential during the transition period towards
382 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
full employment but, according to Jacques Freyssinet, maintaining these
measures should not be considered a long-term objective. A long-term target
that links the fight against working poverty to an overall policy for job
qualification improvement is necessary. Jacques Freyssinet regrets that,
unlike Thomas Piketty, Tony Atkinson, Michel Glaude and Lucile Oliers
report does not include any recommendation on the evolution of the sharing
of primary income between labor and capital, nor any recommendation
drawn from its analysis of changes in private wealth. It calls for an improved
understanding of the poorest households. As regards the highest incomes,
both reports call to end the indefinite race for increases in tax benefits. The
Piketty report illustrates the potential cumulative effects of this in terms of
inequality. It is crucial that the coordination of tax policies within the
European Union be more extensive and implemented more rapidly.
Fiorella Kostoris Padoa Schioppa underlines the complementary nature
of the two reports. She observes that both rest on the implicit assumption
that a reduction in financial inequality brought about by a cut in the income
of the wealthiest members of the population is good from a strictly norma-
tive point of view. However, such a hypothesis violates the underlying Pa-
reto principle regarding most aspects of collective well-being. It is by
improving the well-being of the poorest members of society, rather than by
reducing that of the rich, that global well-being can be improved. Fiorella
Kostoris Padoa Schioppa welcomes the remarkable work accomplished by
Thomas Piketty. However, she is not convinced by his analysis of the role
of a progressive tax regime in preventing the restoration of large fortunes
and reducing inequalities in income. The charts shown in the report show
no obvious correlation between the downward (upward) trend of the share
of the higher decile and centiles in the total income on the one hand and the
upward (downward) trend of the higher marginal rate of income tax on the
other hand. Moreover, on a cross-section analysis of the data, no significant
correlation can be found between the higher marginal rate of income tax
and the level of variation in financial inequality in the various OECD
countries. Tony Atkinson, Michel Glaude and Lucile Olier maintain that, in
the 1990s, France experienced a rise in the dispersion of primary income of
salaried employees and the self-employed, a dispersion offset against
disposable income through an effective policy of net transfers. These trends
were also observed in the majority of the OECD countries. But the system
of redistribution in France appears to be less efficient than others, due to
less targeted benefits. However, Fiorella Kostoris Padoa Schioppa shares
the authors view that the best way to combine greater equality (of the Pa-
reto-superior kind) with stronger growth is to increase equal opportunities
among the weakest members of society. This implies to increase both the
quality and quantity of investment in human capital. At the European level,
she therefore suggests that the budgetary rules imposed by the Stability
Pact be loosened by choosing to tolerate medium-term public deficits when
they are linked to additional public spending on human capital.
INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 383
Eight complements provide a precise explanation of some aspects of the
report. Marc Fleurbaey returns to the problems involved in measuring
inequality and collective well-being in the light of the most recent
developments in justice and equity theories. He calls for an improvement in
statistical tools in particular, in order to give more consideration to the im-
pact of ex-post uncertainty. Antoine Parent offers a review of empirical and
theoretical writing on the complex interactions between social protection,
growth and inequality. Jean-Michel Hourriez and Valérie Roux present the
data sources used in France when analyzing inequality, and define and
illustrate the concepts used. Valérie Champagne and Elisabeth Maurice
analyzed income and inheritance declared for income tax and wealth tax
purposes over the last ten years: they find that the distribution of taxable
income has widened, whereas capital income distribution has narrowed.
Olivier Bontout, Christine Chambaz, Bertrand Lhommeau and Pierre Ralle
show that, under the impact of low wage measures, the cost dispersion
increased over the nineties, while the distribution of net wages remained
relatively stable. Mercedes Sastre and Alain Trannoy applied an original
method of inequality decomposition to six major countries: they highlight
the persistence of specific national characteristics in policies aimed at
fighting against inequality and conclude that the trend towards a global
economy seems to leave some room for economic policies. Denis Fougère
and Francis Kramarz study wage mobility in France from 1967 to 1999,
using a large variety of indices. They find that short-run wage mobility has
dramatically fallen since the mid-seventies. Lastly, Dominique Goux and
Eric Maurin show that, if de-industrialization in the seventies and eighties
accounts to a large extent for employment-related inequality, we can no
longer preclude the assumption of a technological bias against workers
without a degree in the eighties.
384 CONSEIL DANALYSE ÉCONOMIQUE
PREMIER MINISTRE
Conseil dAnalyse Économique
Hôtel de Broglie 35 rue Saint Dominique 75700 PARIS
Télécopie : 01 42 75 76 46
Site Internet : www.cae.gouv.fr
Cellule permanente
Jean Pisani-Ferry
Président délégué du Conseil danalyse économique
Joël Maurice
Secrétaire général par intérim
01 42 75 76 13
Joël Maurice Laurence Tubiana
Conseiller scientifique Conseiller scientifique
Membre du CAE Membre du CAE
Politiques structurelles Environnement
Questions européennes Négociations commerciales multilatérales
Éric Dubois Lucile Olier
Conseiller scientifique Conseiller scientifique
Macroéconomie et conjoncture Protection sociale et redistribution
Christine Carl Katherine Beau
Chargée des publications Chargée détudes documentaires
01 42 75 77 47 01 42 75 77 40
[email protected] [email protected] INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 385
Impression d’après documents fournis : bialec, nancy - Dépôt légal n° 54035 - juin 2001