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Commentaire

Michel Dollé
Rapporteur général du Conseil de l’emploi, des revenus
et de la cohésion sociale

Mes commentaires porteront sur le rapport de Tony Atkinson, Michel Glaude


et Lucile Olier. Leur travail permet, tout d’abord, de mesurer les progrès
importants que l’appareil statistique tant français qu’européen a réalisés,
ces cinq à sept dernières années, dans l’observation et dans l’analyse des
revenus et de l’emploi. Une telle synthèse n’aurait pu exister au début de la
décennie précédente.
Le rapport traduit aussi la difficulté d’aborder, du point de vue des éco-
nomistes, la question des inégalités, et de proposer des éléments au débat
public, tant sont indissociables les choix éthiques et les instruments d’ana-
lyse ou, a fortiori, d’action.
Notre capacité à éclairer des choix politiques dans le domaine des iné-
galités est-elle suffisante ? Dans une phase d’intégration européenne, que
beaucoup ne veulent pas réduire simplement à la création d’un marché unifié
et d’une monnaie unique, la question est d’autant plus importante : la Répu-
blique française repose, en effet, sur un triptyque dont l’un des piliers est
l’égalité, même si la référence à l’égalité ne s’y réduit pas au domaine éco-
nomique et social et concernait initialement plutôt, je crois, le traitement
identique des personnes au travers de règles formelles(1). Or les inégalités

(1) Ce qui peut induire une tension pour la lutte contre des inégalités provenant de capacités
naturelles ou de handicaps ; c’est la question posée par la légitimité des « discriminations
positives » et les modalités qui peuvent être, ou non, acceptables en la matière.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 205


face à l’emploi ou les inégalités de revenu ne semblent guère être moindres
en France que chez nombre de ses voisins de niveau de développement
comparable : le taux de sous-emploi, involontaire pour l’essentiel, est élevé
et les inégalités de revenu, mesurées au travers des enquêtes communau-
taires harmonisées, placent la France dans une situation médiocre parmi les
pays européens de niveau de revenu comparable.
Aborder, au Conseil d’analyse économique, le thème des inégalités est
donc un défi important pour cette institution, d’autant plus que ce rapport
se situe après des contributions majeures aux débats qu’ont pu constituer
des productions antérieures du CAE. Je pense notamment au rapport sur le
plein emploi rédigé par Jean Pisani-Ferry et à celui sur l’architecture des
prélèvements sociaux de François Bourguignon et Dominique Bureau.

Sur quelques questions de méthode


Dans l’un et l’autre des rapports du CAE cités ci-dessus, un effort im-
portant de clarification conceptuelle avait été tenté pour permettre de mieux
poser les termes du débat public et d’éclairer les propositions. Je regrette
quelque peu que cet effort ne soit pas aussi développé dans le présent rap-
port. Il y a sans doute de grandes difficultés à passer de considérations
éthiques à des conclusions directement opérationnelles, mais il me semble
que l’on pourrait ouvrir davantage la discussion et proposer des paris aux
politiques publiques pour qu’elles soient davantage inspirées par les consi-
dérations « claires » énoncées au chapitre 1. Dans la première partie des
années quatre-vingt-dix, divers travaux avaient essayé de préciser le débat
autour du thème des inégalités ; je pense par exemple aux travaux réalisés
sous l’égide du Commissariat général du Plan, notamment l’ouvrage
« Justice sociale et inégalités » coordonné par Affichard et de Foucauld
ainsi qu’au rapport de la Commission du Plan sur « La France de l’an 2000 »
dit « rapport Minc » qui avait suscité un débat, même si le hourvari qu’il a
provoqué (en raison d’une opposition entre deux termes « égalité et équité(2) »
insuffisamment définis et discutés) a, par la suite, stérilisé quelque peu la
réflexion. Notons cependant l’effort réalisé par la DARES pour alimenter
ce débat avec les trois volumes « Définir, mesurer, réduire les inégalités »,
qui rassemblent de nombreuses contributions utiles produites par divers
milieux de recherche.

Inégalités « économiques » et inégalités sociales


Le rapport se concentre sur les inégalités de revenus, il évoque éga-
lement les inégalités de patrimoine ; il traite aussi d’une certaine manière
des disparités de situation d’emploi, comme facteur explicatif des inéga-
lités de revenus d’activité. Il assimile explicitement inégalités économiques

(2) Le présent rapport emploie lui aussi les termes d’inégalités « injustes » et d’équité, sans
progresser nettement dans leur définition.

206 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


et inégalités de revenus, renvoyant d’autres domaines à l’inégalité sociale.
Cette distinction me semble inadéquate car elle laisse supposer que d’autres
inégalités dans l’accès aux droits fondamentaux ne font pas partie du champ
de l’économie ou seraient sans influence sur les inégalités de revenu : iné-
galités dans l’accès à l’emploi, dans le domaine de la santé et de la morta-
lité, dans le domaine du logement, dans l’accès aux services publics ou plus
généralement aux biens collectifs comme la sécurité, dans l’accès au droit(3).
Cette restriction à ce qu’Atkinson, Glaude et Olier appellent les « inéga-
lités économiques » peut avoir plusieurs significations, la première étant
l’hypothèse qu’une société suffisamment égalitaire sur le plan des revenus
le serait de ce fait aussi dans les autres domaines, la seconde pouvant être,
au contraire, que ces différentes dimensions sont suffisamment disjointes
pour justifier qu’un rapport, qui ne peut être encyclopédique, se limite au
seul aspect des inégalités monétaires.
Il eut peut-être été utile que ces choix soient davantage discutés. Il me
semble, en effet, que ces « inégalités sociales » sont, en dynamique
intergénérationnelle notamment, parmi les causes les plus fortes des inéga-
lités de revenu : même en se limitant à l’objectif de réduire les inégalités de
revenu, une politique publique doit s’attaquer à l’analyse et à la réduction
des facteurs « sociaux » des inégalités, à défaut de quoi elle serait inopé-
rante ou ne corrigerait que les symptômes sans s’attaquer aux causes
les plus importantes. Les auteurs en sont, au demeurant, conscients lors-
qu’ils évoquent la formation initiale et la formation permanente pour pro-
mouvoir l’égalité des chances.
Pour ma part, la première des inégalités « économiques » réside dans la
non-réalisation du droit à l’emploi inscrit dans la Déclaration des droits de
l’Homme, objectif qui s’est beaucoup éloigné depuis la fin des « Trente
glorieuses » mais qui réapparaît à l’horizon des possibles comme l’évoque
le rapport de Jean Pisani-Ferry. L’une des questions essentielles me semble
alors de savoir quelles relations entretiennent les objectifs de réduction des
inégalités devant l’emploi et de réduction des inégalités de revenu. Cette
question apparaît fréquemment dans les débats actuels : par exemple, faut-
il relever significativement le niveau des minima sociaux, ce qui réduirait
les inégalités de revenu et la pauvreté, ou faut-il aider de diverses manières
l’accès à l’emploi de ceux qui en sont exclus ? Mais y a-t-il incompatibilité
entre ces deux orientations ou au contraire peuvent-elles se renforcer ?
J’aurais souhaité que les termes du débat entre politiques de réduction du
sous-emploi et politiques de réduction des inégalités de revenus soient
davantage explicités.

(3) Le rapport n’aborde ni les inégalités spatiales, ni les phénomènes de discrimination.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 207


Corriger les inégalités résultant des « capacités naturelles
ou des handicaps »
Dans sa première partie, le rapport souligne qu’ « il est indispensable de
clarifier un certain nombre de problèmes conceptuels posés par toute me-
sure de l’inégalité économique ». Il ne s’agit pas simplement de questions
« techniques », mais d’expliciter les choix éthiques sous-jacents. Par exemple,
faisant référence au complément de Marc Fleurbaey, il souligne : « Il est
clair que nous devons tenir compte des différences entre individus [sous-
entendu pour en corriger les effets] quand celles-ci relèvent de capacités
naturelles ou de handicaps, c’est-à-dire de facteurs incontrôlables. Il est
tout aussi clair que nous ne devons pas chercher à compenser des disparités
d’effort, elles-mêmes issues de différences de goûts ou de préférences ».
Si ceci est tenu pour acquis par les auteurs, quelles conséquences doivent
en être tirées à la fois dans l’analyse de l’état des inégalités et dans la recherche
de leur origine ?
D’une certaine manière, l’observation statistique porte principalement
sur les « réalisations ». En rester à ce stade ne permet pas de mesurer l’état
des inégalités qu’il conviendrait de corriger dans l’optique retenue par les
lecteurs ou de hiérarchiser l’influence des différents handicaps et au-delà
d’inspirer une hiérarchie des politiques à mener. Ceci me semble avoir deux
conséquences pour le travail demandé au statisticien.
La première concerne les choix à retenir dans la présentation des inéga-
lités de revenu selon différentes dimensions : faut-il mettre en avant des
inégalités selon une dimension que l’on ne considèrerait pas comme résultant
d’un handicap mais plutôt d’un choix ?
Peut-on considérer l’âge comme un handicap et souligner les inégalités
de revenu selon ce critère alors qu’il est l’un des facteurs les plus communs
à l’ensemble des individus : chacun de nous aura été jeune, chacun de nous
a une espérance d’être une personne âgée.
Les disparités de revenus entre jeunes et personnes plus âgées peuvent
venir d’un effet de cycle de vie qui, en soi, n’a pas à donner lieu à des
politiques correctrices (ce n’est pas au titre de la lutte contre les inégalités
que l’on peut justifier, si l’on suit les auteurs du rapport, une allocation
attribuée à tout jeune) ; elles peuvent aussi venir de chocs exogènes ayant
affecté particulièrement une génération ou toutes les générations à compter
d’une date donnée. Ces chocs peuvent être, ou non, considérés comme des
« ressources naturelles ou des handicaps » dont il faudrait tenir compte.
Ceci devrait être bien mis en évidence, car les questions posées interfèrent
notamment avec les débats sur la réforme des régimes de retraite :
• la rupture durable du taux de croissance à la fin des « Trente glorieuses »
induit que le profil de croissance, au cours du cycle de vie, des revenus des
générations entrées sur le marché du travail depuis les années soixante-dix
est plus faible que celui des générations antérieures. Ceci doit-il être cor-

208 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


rigé durant la phase de transition entre ces deux régimes de croissance par
une modération de l’évolution des retraites des générations ayant bénéficié
de la croissance rapide(4) ?
• la diminution de la taille des générations récentes par rapport à celles du
« baby-boom » est également une caractéristique qu’elles subissent. Est-ce
un « handicap » ou au contraire une « capacité naturelle » ; handicap certai-
nement par le poids que fera peser sur leur revenu d’activité la proportion
croissante d’inactifs(5), capacité ou handicap du point de vue de la probabi-
lité d’avoir un emploi, selon que l’on considère que le chômage risque de
moins frapper des générations moins nombreuses (dans une optique malthu-
sienne) ou que l’on craigne qu’une économie au dynamisme démographique
affaibli risque de générer plus de difficultés encore quant à l’emploi ;
• enfin, les générations qui sont entrées sur le marché du travail au
début des années quatre-vingt-dix ont connu des difficultés d’insertion pro-
fessionnelle et, fréquemment, un déclassement accentués. Ce handicap qui
provient d’un choc conjoncturel particulièrement fort, n’affecte pas les géné-
rations entrées sur le marché du travail dans la phase de reprise de la fin des
années quatre-vingt, ni celles ayant bénéficié de l’embellie de l’emploi
depuis 1997. Il risque de provoquer des inégalités entre générations durables
(et injustes) sur l’ensemble de la vie active, s’il n’est pas corrigé par un
effort particulier de reclassement, au travers de la formation permanente
notamment.
Revenant sur l’affirmation selon laquelle nous deviendrons tous vieux
– ce qui conduirait à ne pas considérer l’âge comme un handicap – une
inégalité majeure résulte cependant de la différence des espérances de vie
selon les catégories socioprofessionnelles qui, elles, résultent partiellement
d’effets d’héritage familial (et donc de capacités naturelles ou de handi-
caps). Peut-être aurait-il été utile de développer dans le constat statistique
la question de l’espérance de vie dans ses effets « économiques » et d’en
tirer des propositions de modulation des taux de cotisation retraites et des
taux de remplacement des pensions.
Les mesures de politiques économiques et sociales visant à limiter les
inégalités devraient pouvoir s’appuyer sur la connaissance des handicaps
« catégoriels » comme le propose le complément de Marc Fleurbaey. Ceci
nécessite, sans doute, que des efforts importants soient menés pour mesurer
l’impact des handicaps sur les inégalités de réalisations. Un tel effort n’est
pas hors de portée des techniques d’analyse mobilisant l’information indi-
viduelle. Le rapport aurait pu être l’occasion d’interpeller l’appareil statis-
tique et les chercheurs sur les travaux à mener pour progresser en la ma-
tière. Cette tâche reste à accomplir.
(4) En un sens l’amélioration des retraites des générations ayant travaillé avant guerre, par
divers canaux, dont la forte revalorisation du minimum vieillesse ou l’indexation des retraites
sur le pouvoir d’achat des salaires avait pendant un temps traduit la compensation inverse,
les actifs des « Trente glorieuses », ayant bénéficié d’un « effet de capacités naturelles ».
(5) En ce sens, l’allongement de l’âge de la retraite pour les générations présentes partici-
perait de la correction d’une inégalité « injuste » entre générations.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 209


Ainsi, l’un des premiers handicaps conduisant aux inégalités dans l’accès à
l’emploi et dans les inégalités de « revenu de marché » est le niveau de
formation initiale ou acquise durant l’ensemble de la vie. Certes ces inéga-
lités résultent pour partie des efforts individuels, mais pour une large part
aussi des « héritages », de l’origine familiale, de l’environnement social
connu dans la période de formation initiale. La deuxième partie du rapport
aurait pu évoquer les questions d’hérédité sociale (par exemple au travers
de la différenciation des réussites scolaires et de l’insertion professionnelle
en fonction du capital culturel et social et les facteurs qui peuvent contri-
buer à rétablir l’égalité des chances(6)).
De même, peu de place est réservée dans l’analyse aux inégalités entre
hommes et femmes ou selon l’origine nationale ou géographique.
À se contenter d’une description même fine des inégalités de réali-
sation, on risque de conforter l’idée, dans le public et chez les politiques,
que toute inégalité de réalisations doit être corrigée et de ne pas hiérar-
chiser les efforts à mener.

Quelques remarques sur le diagnostic


Dans la description des inégalités de revenu primaire et des facteurs
explicatifs de leur évolution (début des deuxième et cinquième chapitres) une
place faible est faite aux revenus des fonctions publiques (ou plus généra-
lement des revenus dans les secteurs sous statut public) et aux revenus des
indépendants. Ou plutôt, une question n’est guère abordée, celle de l’im-
pact éventuel de la formation des revenus primaires dans ces deux sous-
ensembles sur le revenu des salariés privés (qui ne représentent que les
deux tiers de l’emploi). Cette question n’est pas sans importance compte
tenu de la taille particulière du secteur public en France et de celle des
secteurs aux prix largement administrés : professions libérales (santé par
exemple), professions à numerus clausus, ou agriculture.
Le rapport met bien en évidence que les inégalités de revenu salarial ne
dépendent pas seulement du taux de rémunération (salaire horaire ou sa-
laire à temps plein) mais aussi du temps de travail. Il souligne de ce fait
l’impact du développement du travail à temps partiel (par exemple en mon-
trant l’ouverture l’éventail des salaires mensuels perçus). Par contre, il ne
met pas assez en évidence l’impact du développement de l’alternance d’em-
ploi et de chômage (cas des CDD, de l’intérim, etc.) qui font que l’emploi
n’est pas saturé sur l’année. On sous-estime alors l’ouverture des salaires
annuels(7).

(6) Ceci conduit à poser autrement la question du soutien aux bas revenus et de ses effets
éventuellement incitateurs à l’emploi. Ainsi une mesure comme le WFTC (Working Family
Tax Credit) est présentée au Royaume-Uni comme un élément essentiel pour le devenir des
enfants : un meilleur niveau de revenu et une image de parents « en emploi » étant des
facteurs importants du succès scolaire puis d’insertion future.
(7) Il aurait peut-être fallu, pour ce faire, développer une analyse des calendriers d’activité re-
pérés dans les enquêtes Emploi ou dans le Panel européen, ou utiliser les statistiques des DADS.

210 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Quelle intensité de la politique redistributive ?
Le rapport au CAE de François Bourguignon « Fiscalité et redistribution »
avait évoqué deux caractéristiques du système français au regard de voisins
européens : une masse plus importante de prélèvements et de transferts con-
duisant à un effet redistributif global comparable ou plus faible. Ceci pose
la question du « ciblage » des politiques visant à réduire les inégalités. Une
illustration en est donnée dans la conjoncture actuelle avec la prime pour l’em-
ploi dont le rapport montre bien l’effet redistributif : il existe effectivement,
mais les modalités retenues en font un instrument assez dilué, comme l’ont
montré les rapports de François Bourguignon et Dominique Bureau et de
Jean Pisani-Ferry, si on le compare avec les propositions alternatives qu’ils
avaient évoquées dans la logique d’un impôt négatif comme avec l’alloca-
tion compensatrice de revenu suggérée par Roger Godino au début de 1999
ou avec la proposition plus récente du CERC (2001). Le rapport en donne
d’ailleurs la démonstration lorsqu’il souligne que le SMIC a perdu de son
efficacité dans la lutte contre les inégalités depuis les « Trente glorieuses »,
dès lors que les bas revenus salariaux tiennent beaucoup à l’insuffisance du
temps de travail trouvé (à quoi s’ajoute la disparité des configurations de
ménage dont l’un des membres est payé au SMIC) : si le SMIC a perdu de
son efficacité redistributive, alors un instrument proportionnel au SMIC
horaire (ce qu’était la ristourne de CSG-CRDS et ce qu’est demeurée pour
l’essentiel la prime pour l’emploi) souffre des même faiblesses.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 211


Références bibliographiques

Affichard J. et J-B. de Foucauld (2000) : Justice sociale et inégalités, Com-


missariat Général du Plan.
Bourguignon F. (1998): « Fiscalité et redistribution. La France dans une
perspective internationale » in Fiscalité et redistribution, Rapport du
CAE, n° 11, La Documentation Française.
Bourguignon F. et D. Bureau (1999) : L’architecture des prélèvements en
France : état des lieux et voies de réforme » in L’architecture des
prélèvements en France, Rapport du CAE, n° 17.
CERC (2001) : Accès à l’emploi et protection sociale, La Documentation
Française.
Minc A. (2000) : La France de l’an 2000, Commissariat Général du Plan.
Pisani-Ferry J. (2000) : « Les chemins du plein emploi » in Plein emploi,
Rapport du CAE, n° 30, La Documentation Française.

212 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Commentaire

Mireille Elbaum
Directrice de la DREES au ministère de l’Emploi et de la Solidarité

Les deux rapports présentés apportent un ensemble d’informations et


d’analyses très riches, tant par leur ampleur que par leur densité, avec des
interprétations ou orientations que l’on ne peut pour l’essentiel que partager.
La difficulté à discuter ce vaste ensemble m’amènera à me centrer sur
quelques points qui, soit me paraissent laissés un peu « de côté » par les
rapports, soit au contraire me paraissent les plus essentiels pour l’action
des pouvoirs publics.
Dans la première rubrique figure le choix fait par les rapports de se
focaliser sur les inégalités économiques, sans les lier et aborder plus globa-
lement la question des inégalités sociales.
Compréhensible compte tenu de l’ampleur des éléments de constat mo-
bilisés, ce choix n’en est pas moins sans poser question. On sait par exem-
ple qu’à revenu identique, l’accès à certaines ressources, privées ou collec-
tives, diffère sensiblement selon l’origine ou le statut social : c’est par exem-
ple le cas pour les biens culturels ou pour l’utilisation des possibilités offer-
tes par le système scolaire.
De même, quand au plan de la théorie économique, on cherche à faire la
part des inégalités dont les individus sont responsables et de celles qu’il
faut chercher à compenser, on ne peut ignorer que les valeurs associées au
travail (simple revenu ou valorisation personnelle) et l’horizon temporel
dans lequel se placent les personnes sont largement liés à leur groupe social
d’origine, et ne peuvent être très simplement classées dans le registre de

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 213


« l’effort » ou des « préférences individuelles » (Marc Fleurbaey en donne
un exemple avec la consommation de tabac).
Cette question du lien entre inégalités économiques et inégalités sociales,
traitées dans une approche globale, devient d’autant plus importante que l’on
se place dans une perspective inter-temporelle, et encore plus intergénérationnelle.
Le rapport Atkinson, Glaude et Olier met l’accent, et c’est à mon avis
essentiel, sur la réduction de la mobilité salariale intervenue depuis 1974,
et sur le caractère plus « figé » qu’ont pris les positions dans la hiérarchie
des salaires. Il mentionne également l’impact persistant des premières an-
nées sur l’ensemble de la carrière salariale, ces constats méritant sans doute
d’être mis en regard de l’analyse des mobilités professionnelles au cours de
la vie active.
Hormis l’évaluation par Thomas Piketty de l’impact de l’impôt sur le
revenu sur les inégalités de patrimoine, les rapports laissent toutefois volon-
tairement de côté la question de la transmission des inégalités entre géné-
rations et notamment celle de la mobilité sociale.
Or, cette question est extrêmement importante du point de vue même de
l’analyse économique :
• d’abord parce que l’inégalité des chances ou des « opportunités » est,
quelle que soit la théorie de la justice à laquelle on se réfère, à l’origine
d’inefficacités économiques avérées et injustifiables, alors que l’on a plutôt
l’habitude de débattre de l’impact économique des inégalités de résultats ;
• ensuite parce que l’analyse des liens entre redistribution et croissance
fait désormais appel, comme le montre le complément d’Antoine Parent, à
des modèles qui considèrent simultanément plusieurs générations et la fa-
çon dont l’entourage familial et la protection sociale prennent en charge les
périodes où les individus dépendent de la société, notamment en début et
en fin de cycle de vie.
Or, même sans se référer aux théories par ailleurs débattues de la repro-
duction, on ne peut dans ce contexte ignorer :
• qu’il existe pour le moins des relations fortes entre l’inégalité des
chances telle qu’on peut l’observer à une période donnée et l’inégalité des
situations à la génération précédente ;
• qu’à côté de la transmission du capital économique, sujet important
traité par Thomas Piketty dans son rapport, le niveau éducatif et le statut
social des parents jouent un rôle majeur dans la transmission des inégalités
de diplôme, de carrière et de position, avec d’ailleurs l’existence de discus-
sions intenses sur l’importance et l’évolution de leur impact respectif.
Et cet impact est sans doute encore majoré au niveau des ménages, si
l’on tient compte des phénomènes d’endogamie qu’évoque le rapport
Atkinson, Glaude et Olier, et dont l’effet se trouve amplifié par le dévelop-
pement de l’activité féminine.

214 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


De façon plus ponctuelle, un autre point qui mériterait sans doute de
trouver davantage de place dans les rapports est celui du revenu des tra-
vailleurs indépendants :
• à la fois dans la perspective historique qui est celle de T. Piketty, dans
la mesure où le nombre d’indépendants était élevé au début du siècle et où
leurs revenus doivent être analysés de façon complémentaire aux revenus
du patrimoine ;
• avec des enjeux plus actuels, dans la mesure où les travailleurs indé-
pendants forment une fraction importante du « noyau dur » des travailleurs
pauvres (40 % d’après l’INSEE) et nécessitent sans doute une approche
spécifique.
Si l’on essaie d’un autre côté de tirer des rapports les points qui appa-
raissent les plus essentiels pour l’action des pouvoirs publics, et l’évolution
du rôle de « l’État-providence », les orientations proposées par le rapport
Atkinson, Glaude et Olier paraissent globalement judicieuses et « porteu-
ses de sens ». Elles rejoignent pour partie les propositions publiées, à la
fois dans un ouvrage de la Drees et dans la Revue Esprit, par Gosta Esping-
Endersen sous le titre :« Quel État-providence pour le XXIe siècle ? ».
Pour moi, cinq points sont particulièrement importants, que je mention-
nerai brièvement.
Le premier porte sur le rôle déterminant du nombre « d’apporteurs de
revenu d’activité » par ménage, à côté du niveau même de ces revenus,
dans la formation des inégalités et de la pauvreté.
Une des conclusions des rapports est à cet égard que les écarts de salai-
res à temps plein ne sont sans doute pas l’une des variables principales pour
la lutte contre les inégalités, dans la mesure où ils semblent relativement
stables sur longue période, et où, comme le montre de façon frappante le
complément d’Olivier Bontout, Christine Chambaz, Bertrand Lhommeau
et Pierre Ralle, il a été possible dans les années quatre-vingt-dix de réduire
fortement le coût du travail non qualifié, sans augmenter la dispersion des
salaires nets, qui font semble-t-il l’objet d’un relatif consensus implicite
entre les acteurs sociaux.
Le développement de l’activité féminine, sur des emplois d’une durée
conséquente, apparaît au contraire comme une variable de commande im-
portante, ce qui conduit à privilégier un modèle social européen fondé, au
niveau du couple, sur le « double breadwinner ». Ce modèle peut jouer un
rôle d’autant plus protecteur que faible activité et ruptures familiales ont
tendance à se cumuler pour les populations les plus fragiles, comme le sou-
ligne le rapport Atkinson, Glaude et Olier.
Ceci implique de réfléchir à des incitations à l’activité qui ne se foca-
lisent pas forcément, comme cela a été le cas dans les débats récents, sur les
personnes, notamment isolées, bénéficiaires de prestations ou de minima
sociaux. Cela suppose une réflexion sur l’articulation et la cohé-

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 215


rence d’ensemble de notre politique familiale. Au-delà de l’avenir d’allo-
cations comme l’allocation parentale d’éducation (APE), il importe sans
doute de se demander si les nouvelles missions de l’État-providence n’en-
globent pas de façon centrale la conciliation entre vie familiale et vie pro-
fessionnelle et le développement de l’offre de services, notamment collec-
tifs, qui est nécessaire pour y contribuer.
Un deuxième point, d’ailleurs souligné par le rapport Atkinson, Glaude
et Olier porte sur la priorité à donner à la « qualité des emplois » et à la
nécessité d’assurer aux salariés des opportunités d’évolution au cours de leur
vie professionnelle, ne les enfermant pas dans leurs « positions de départ ».
Les rapports montrent à cet égard clairement l’impact du travail à temps
partiel contraint ou intermittent sur la formation des inégalités de revenu, et
sur l’extension prise par le phénomène des « travailleurs pauvres ».
Une telle orientation implique pour les pouvoirs publics de ne pas s’en
tenir à des actions de « redistribution statique » des revenus via les trans-
ferts sociaux, et encore moins à des incitations financières qui favorise-
raient l’occupation permanente d’emplois à temps partiel et faiblement ré-
munérés.
L’élargissement, proposé par Gosta Esping Andersen, du rôle de l’État-
providence à la prévention du fait que les individus restent durablement
cantonnés à de « mauvais » emplois peut à cet égard ouvrir de nouvelles
voies pour l’action publique : incitations à des négociations au niveau des
branches et des entreprises sur la qualité des emplois et les perspectives de
carrière, droit à une « deuxième » chance, accompagnement personnalisé
au cours de la vie professionnelle, étendu des chômeurs aux salariés peu
qualifiés, « droit de tirage » en termes de formation continue.
Un troisième point concerne plus directement l’égalité des chances, même
s’il ne peut être question d’en traiter ici les différents aspects.
Il est sans doute indispensable que le Conseil d’analyse économique
s’intéresse dans l’avenir spécifiquement à l’école, dans un contexte où la
démocratisation de l’enseignement a fait miroiter l’illusion de « l’égalité
des chances », alors que la sélection par les filières et les modes d’acquisi-
tion scolaires ont au contraire contribué à la perpétuation des inégalités.
L’école est à cet égard un objet d’autant plus important que la rémanence
des inégalités dans un contexte de massification a, comme l’a souligné à
plusieurs reprises un sociologue comme François Dubet, accru les tensions
sociales en son sein, ainsi que les sentiments de frustrations ou d’injustice.
Plus ponctuellement ici, je voudrais insister sur l’intérêt, dans une pers-
pective d’égalité des chances, de faire porter l’analyse sur les enfants, à
travers plusieurs prismes : pauvreté des enfants, conditions de garde et ac-
tivités sportives, culturelles ou technologiques auxquelles ils ont accès.
Cela implique aussi sans doute de réfléchir aux droits individuels des
enfants dans notre société, et en termes de prestations, aux avantages et

216 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


inconvénients d’une éventuelle individualisation de ceux-ci sur le modèle
des pays scandinaves.
Les derniers points sur lesquels je voulais insister ont trait à notre sys-
tème de prélèvements prestations.
Les rapports montrent à cet égard que celui-ci a eu tendance, pris globa-
lement, à devenir plus redistributif au cours de la dernière décennie, mais
essentiellement par le biais du développement des prestations sous condi-
tions de ressources, alors même que le poids de l’impôt sur le revenu ré-
gressait.
Ceci m’amène à deux remarques.
La place prise par les prestations sous conditions de ressources ne peut
dans l’avenir s’étendre sans limite, si l’on veut que perdure l’adhésion de
l’ensemble de la population au système de protection sociale et de redistri-
bution. La question de l’inclusion des couches moyennes de la population
dans la redistribution est sans doute devenue aujourd’hui une question clé,
qui explique par exemple que les pays où les transferts sont les mieux ac-
ceptés tout en étant élevés, sont ceux où la protection sociale est la plus
universelle et la moins ciblée.
Si l’on pense en tout cas qu’une des cibles prioritaires de la redistribu-
tion doit être, non seulement les ménage les plus pauvres, mais les « petits
salariés » des deuxième et troisième déciles de revenu, notre système fiscal
a, on l’a vu avec les débats mettant en regard allègements de CSG et prime
fiscale pour l’emploi, des difficultés techniques importantes à mettre en
œuvre ce type de redistribution, autrement que par des mécanismes spécifi-
ques, relativement lourds, forcément complexes, et sans doute à terme as-
sez instables. La réflexion mise en avant il y a quelques années sur l’ensem-
ble CSG + IR, sa cohérence, et la part souhaitable d’individualisation et de
familialisation en son sein mériterait à cet égard sans doute d’être reprise.
Enfin, en conclusion, je souhaiterais revenir sur la question de l’adhé-
sion de l’opinion et des agents économiques à nos systèmes de redistribu-
tion et de transferts, qui me semble être essentielle pour l’avenir.
Or les compléments d’Antoine Parent et Marc Fleurbaey montrent res-
pectivement que cette adhésion est d’autant plus assurée qu’il y a un « con-
trat entre générations » autour de la permanence du système (l’auteur parle
d’engagement mutuel irréversible) et que la réduction des inégalités s’ac-
compagne d’une diminution des incertitudes pour les agents.
Cela implique pour les pouvoirs publics, d’une part bien sûr d’inscrire
la protection sociale dans un cadre macroéconomique stable, mais aussi de
garantir sa « crédibilité », ainsi que la pérennité de ses mécanismes institu-
tionnels et de ses ressources financières.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 217


Commentaire

Jacques Freyssinet
Directeur de l’IRES

L’ensemble constitué par les deux rapports et les compléments fournit


une synthèse précise de l’état des connaissances et des débats sur la dimen-
sion monétaire des inégalités ainsi que des analyses originales sur plusieurs
aspects majeurs du dossier. Il permet d’établir des liens avec certains rap-
ports antérieurs du Conseil d’analyse économique et des rapports récents
émanant d’autres institutions, en particulier du Conseil de l’emploi des re-
venus et de la cohésion sociale (Accès à l’emploi et protection sociale) et
l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Rapport
2000).
Nous nous limiterons à deux groupes de réflexions portant, en premier
lieu, sur la problématique des rapports et, en second lieu, sur les champs
d’approfondissement de l’analyse qu’ils conduisent à privilégier.

La problématique
Le rapport de Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier réfute, à
juste titre, la thèse selon laquelle il existerait une structure et une dynami-
que des inégalités qui seraient en même temps la condition et la consé-
quence nécessaires de l’efficacité économique dans les formes actuelles de
la croissance (globalisation, NTIC, etc.). Il montre qu’il existe différents
modèles possibles de répartition des richesses compatibles avec une crois-
sance économique soutenue et que ces modèles sont le produit de choix
économiques et sociétaux.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 219


Ce faisant, il n’introduit pas une disjonction entre une sphère de la pro-
duction, qui serait commandée par les seuls critères d’efficacité, et une
sphère de la répartition où interviendraient, dans un second temps, des cri-
tères d’équité ou de justice sociale. Il montre que l’enjeu central est celui
des conditions de cohérence entre les choix adoptés dans les deux domai-
nes, compte tenu de systèmes de contraintes évolutifs. Plusieurs scénarios
sont possibles selon la nature de la fonction de préférence collective et
après élimination des scénarios incohérents.
Sous cet aspect, on ne peut qu’exprimer un complet accord avec deux
des conclusions du rapport d’Atkinson, Glaude et Olier :
• « nous n’avons pas à choisir aujourd’hui entre une économie plus ef-
ficace et une société plus solidaire » ;
• « si elles n’échappent pas aux forces qui modèlent l’économie mon-
diale, la France et l’Union européenne ont une grande capacité d’autonomie ».
Un second apport est de souligner la complémentarité des interventions
sur la formation des revenus primaires et sur les processus de redistribution
des revenus.
La politique de redistribution, qui va des revenus de marché aux revenus
disponibles des ménages, conserve, comme le montrent les deux rapports,
toute son efficacité, réelle ou potentielle. Mais le rapport d’Atkinson, Glaude
et Olier souligne que l’action sur les inégalités doit aussi, de manière
nécessaire quoique non exclusive, porter sur la sphère de la production.
La question de l’inégalité dans les revenus primaires nés du travail cons-
titue, sous cet aspect, un enjeu central. D’une part, à travers différents mé-
canismes, l’exclusion de l’emploi est aujourd’hui une source majeure des
inégalités monétaires et de la pauvreté des ménages. D’autre part, l’accès à
l’emploi n’est plus une condition suffisante pour échapper à la pauvreté,
comme le montre l’accroissement des effectifs des « travailleurs pauvres ».
Réduire les inégalités et la pauvreté ne se réduit donc pas à la réalisation du
plein emploi mais requiert une action sur ce que le rapport appelle la « qua-
lité des emplois». Dit d’une autre manière, ceci implique la reconnaissance
concrète pour tous du droit à « l’emploi convenable » ou au « travail dé-
cent » (pour reprendre le vocabulaire de l’Organisation internationale du
travail), c’est-à-dire une action conjointe sur la qualité de l’emploi et sur la
qualité de la force de travail. Le rapport souligne, à juste titre, dans la suite
du rapport d’André Gauron, le rôle de la formation qui demeure une source
centrale de genèse et de reproduction des inégalités. Il faudrait, avec la
même force, préconiser des formes d’organisation du travail qui fassent de
tout emploi un emploi qualifiant. Or, comme le montre le rapport d’Atkinson,
Glaude et Olier, il n’existe aucune évidence que les emplois précaires cons-
tituent un marche-pied vers l’emploi stable ; le constat est plutôt qu’ils
amplifient ou, au moins, reproduisent les inégalités de trajectoire.
Dès lors, il est nécessaire de clarifier le discours sur les objectifs de la
politique de l’emploi selon l’horizon temporel de référence. En premier
lieu, l’héritage légué par les insuffisances de l’appareil de formation ini-

220 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


tiale, par l’ampleur des restructurations des industries traditionnelles, par
la persistance du chômage de longue durée, rend incontestablement néces-
saires des dispositifs spécifiques qui permettent l’accès à l’emploi des po-
pulations victimes d’exclusion et le maintien dans l’emploi des populations
menacées d’exclusion. Ces emplois doivent avoir un coût salarial pour l’em-
ployeur et des exigences de qualification compatibles avec la situation de
départ. En revanche, on ne peut faire de la pérennisation de ces emplois un
objectif de long terme en assurant leur acceptabilité sociale par une poli-
tique de transferts publics. Il faut donc, en second lieu, se donner une cible
de long terme qui associe la lutte contre la « pauvreté laborieuse » à une
politique globale de qualification des emplois (cohérente avec la position
de notre pays dans la division internationale du travail) et qui fasse des
dispositifs d’insertion ou de réinsertion professionnelle les instruments de
trajectoires de qualification.
Si cette problématique n’est pas clairement affichée, il devient ambigu
d’illustrer l’efficacité des politiques d’exonérations sociales sur les bas sa-
laires par l’inversion de la tendance à la baisse des emplois non qualifiés ou
de présenter le développement des services aux personnes comme une source
durable d’emplois peu qualifiés. Ce serait valider des processus d’enfer-
mement dans des segments inférieurs du marché du travail et renvoyer aux
seules politiques de redistribution la gestion des inégalités qui en résultent.
À nos yeux, le rapport d’Atkinson, Glaude et Olier fournit tous les élé-
ments pour montrer l’inefficacité et l’inéquité d’une telle dynamique.
Si les préconisations du rapport d’Atkinson, Glaude et Olier en matière
d’inégalités de revenu salarial sont explicites et cohérentes avec son ana-
lyse des sources d’inégalités, on peut s’étonner qu’à la différence du
rapport Piketty, il ne tire aucun élément de préconisation sur la base des
évolutions mises en évidence dans deux autres domaines :
• d’une part, l’évolution du partage entre revenus primaires du travail et
du capital ;
• d’autre part, la diversification de la nature des patrimoines des ména-
ges, et donc des sources de revenus correspondantes, selon leur position
sociale et le fractile de revenu auquel ils appartiennent.
Les patrimoines constitués d’épargne de précaution ou d’accession à la
propriété du logement et ceux issus de portefeuilles d’actions ne sont pas
de même nature, en particulier quant au risque de croissance cumulative
des inégalités.

Des champs d’analyse à privilégier


Il est essentiel de disposer d’informations homogènes et d’indicateurs
de synthèse permettant de décrire l’ensemble de la distribution des revenus
et des patrimoines, notamment pour caractériser les évolutions de longue
période ou fonder des comparaisons internationales. Sur cette base, les deux
rapports nous conduisent à accorder une attention particulière aux évolu-
tions observées aux deux extrémités de la distribution.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 221


Le « décrochage du premier décile »
Les graphiques 7 et 8 du rapport d’Atkinson, Glaude et Olier sont d’une
importance centrale pour une réflexion sur les inégalités monétaires. D’une
part, en série chronologique, ils montrent une inversion brutale des évo-
lutions concernant le premier décile : d’une amélioration relative, entre 1970
et 1990, à une détérioration forte entre 1990 et 1996, malgré l’effet correctif de
la redistribution (selon le rapport, l’évolution depuis 1996 n’assurerait
qu’une stabilisation). D’autre part, en lecture transversale, les graphiques
illustrent le caractère continûment régressif des évolutions relatives, entre
1990 et 1996, en opposition avec la période précédente.
Le panorama serait peut-être encore plus négatif si l’on pouvait tenir
compte des populations qui échappent à la statistique et dont une partie
sera mieux connue grâce à l’enquête sur les « sans domicile fixe ».
Il faut souligner le caractère exceptionnel de cette régression qui est
inacceptable du point de vue de la justice et de la cohésion sociale et dont
on voit mal quelle justification elle trouverait du côté de l’efficacité écono-
mique.
Un autre aspect mérite approfondissement. Le rapport d’Atkinson,
Glaude et Olier mentionne la relative concentration de la courbe de distri-
bution des ménages au voisinage du seuil de pauvreté (défini convention-
nellement). Dès lors, il serait utile d’étudier cette population au voisinage
du seuil (même si la délimitation implique aussi une part d’arbitraire). Il
serait, par exemple, intéressant de savoir dans quelle mesure les flux d’en-
trée et de sortie résultent de faibles variations de revenu au voisinage du
seuil ou de changements caractérisés de statut. Tout comme il a été instruc-
tif d’étudier le « halo autour du chômage », on gagnerait à mieux connaître
le « halo autour de la pauvreté », en le distinguant des situations de très
grande pauvreté.

Les très hauts revenus et patrimoines


Le rapport Piketty montre l’hétérogénéité des situations et la spécificité
des dynamiques dès lors que l’on focalise l’analyse à l’intérieur du dernier
décile et, plus encore, du dernier centile. Il souligne, en particulier, la diffé-
rence entre les hauts revenus principalement tirés du travail (même s’ils
incluent une part de revenu ou de plus-value du capital) et ceux essentielle-
ment liés à la gestion de portefeuilles d’actions.
Les statistiques officielles publiées ne permettent pas d’accéder à
ce niveau de détail mais le rapport d’Atkinson, Glaude et Olier relève
« le décollage conjoncturel du revenu des 3 000 foyers fiscaux les plus
riches entre 1997 et 1999 ». Deux observations en découlent.
En premier lieu, du point de vue de la transparence, il est difficile de
comprendre la régression qualitative de la statistique publique dans ce do-
maine alors que le Conseil national de l’information statistique, depuis sa

222 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


création, a formulé des demandes récurrentes dans ce domaine. Certes les
effectifs concernés sont faibles (ce qui n’interdit en rien de préserver le
secret statistique) mais le débat sur les inégalités est indissociable d’un
débat sur la justice sociale ; il ne peut se dérouler dans l’opacité.
En second lieu, du point de vue de la politique publique, un discours
économique sur l’attractivité des territoires face à la mobilité des compé-
tences et des capitaux, risque d’alimenter une course indéfinie à l’élargis-
sement des avantages fiscaux accordés dans chaque pays à ces types de
revenus. Le rapport Piketty en illustre les effets cumulatifs potentiels en
termes d’inégalités. Il est décisif que soit approfondie et accélérée la coor-
dination des politiques fiscales à l’échelle de l’Union européenne.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 223


Commentaire

Fiorella Kostoris Padoa Schioppa


Présidente de l’ISAE (Italie)

Les deux rapports sont complémentaires de plusieurs points de vue. Non


seulement parce que Atkinson, Glaude et Olier s’intéressent à la courte
période, alors que Piketty embrasse le XXe siècle tout entier, mais aussi
parce que le premier rapport est particulièrement centré sur les revenus du
travail et – attentif à la pauvreté – surtout sur les plus bas, alors que le
second se focalise sur le décile et les centiles supérieurs et, dans ce con-
texte, s’intéresse davantage aux revenus du capital. De plus, sur le plan des
politiques de lutte contre l’inégalité, Piketty examine surtout le rôle de l’im-
pôt progressif sur le revenu, alors qu’Atkinson, Glaude et Olier analysent
particulièrement (mais pas seulement) le rôle des transferts publics. Les
deux rapports sont extrêmement intéressants pour plusieurs raisons, no-
tamment parce qu’ils offrent un aperçu très complet sur l’inégalité écono-
mique en France, sujet que je connais relativement mal et qui n’est pas
facile à appréhender à travers les statistiques comparatives internationales.
Comme on le sait, les données françaises sur l’inégalité des revenus sont
rarement présentes dans les études de l’OCDE (dont trois, importantes,
publiées en 1997, 1998, 1999) ; ces données sont souvent incomplètes et
sont en général transmises aux institutions internationales avec encore plus
de retard que celles des autres pays européens. Bien entendu, il y a d’autres
sources statistiques comparatives sur les revenus, à part l’OCDE, le Luxem-
bourg Income Studies ou LIS, le Panel européen dit ECHP, (European
Community Household Panel), qui posent aussi des problèmes spécifiques,
sur lesquels je reviendrai. D’ailleurs Piketty lui-même se plaint de l’appau-

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 225


vrissement statistique en France, en ce qui concerne l’exploitation des dé-
clarations des revenus, qui est nécessaire pour les études sur l’inégalité.
Les deux rapports ne sont pas seulement complémentaires. Ils ont aussi
en commun une hypothèse de base sur l’inégalité, plus nuancée dans
Atkinson, Glaude et Olier peut-être. Cette hypothèse est que l’accroissement
de l’égalité économique, obtenu grâce à la réduction – par n’importe
quel moyen – des revenus des plus fortunés (sous la réserve que ces der-
niers ne soient pas plus fortunés parce qu’ils consacrent plus d’effort à leur
activité), est sûrement positive sur le plan normatif. C’est le cas notamment
pour les rentiers qu’évoque Piketty, qui ont perdu leur fortune à cause de
l’inflation, des faillites, des destructions de deux guerres mondiales. C’est
aussi le cas, évoqué par Atkinson, Glaude et Olier, des personnes qui ont
des revenus plus élevés parce qu’ils ont des capacités naturelles plus fortes :
« Nous ne devons pas chercher à compenser les disparités d’effort elles-
mêmes issues de différences de goût ou de préférences » disent-ils.
« Le problème est, ajoutent Atkinson, Glaude et Olier, de bien distinguer
entre ces deux sources d’inégalité économique : les préférences d’un côté,
les capacités naturelles ou les handicaps de l’autre ».
Il me semble que cette hypothèse commune aux deux rapports viole le
principe parétien implicite dans plusieurs fonctions de bien-être social, de
celle de Bentham à celle de Rawls, le principe parétien étant, bien entendu,
que, ceteris paribus, si quelqu’un dans la société connaît une réduction
d’utilité alors que pour les autres rien ne change, la société dans son ensem-
ble ne peut pas connaître un bien-être supérieur. L’objection naturelle est
que ceteris ne sont pas paribus, que toutes les choses ne restent normale-
ment pas égales. Elle est en général fondée, par exemple quand on impose
une taxe aux riches pour réduire la pauvreté, mais ne l’est pas, me semble-
t-il, dans le cas où la diminution du bien-être du décile supérieur est due à
des chocs tels qu’une guerre mondiale. En tout cas, si elle l’était, ce qui
relèverait le bien-être global – à partir des principes de Pareto – ne serait
pas le surplus d’égalité obtenu en réduisant le bien-être des couches supé-
rieures, mais plutôt celui qui proviendrait d’un accroissement de bien-être
des couches inférieures. De ce point de vue, je partage la conviction
d’Atkinson, Glaude et Olier qu’il faut parler surtout des revenus les plus
bas et notamment de la pauvreté, sur laquelle pourtant je ne dirai rien par la
suite, faute de place, et en dépit du désir que j’aurais de commenter cette
partie aussi du rapport.
En allant un peu plus en détail sur chacun des deux rapports, je dois dire
que je suis absolument fascinée par le travail de Piketty, surtout par ses
graphiques. En le lisant, je me suis convaincue qu’il faudrait lancer un pro-
jet sur ce thème – l’inégalité au XXe siècle – dans tous les pays d’Europe,
financé par l’Union européenne. Je partage l’idée de Piketty que « natura
facit saltus » dans l’inégalité en France. Le rôle des chocs naturels et exté-
rieurs est évident. En revanche, je ne trouve pas aussi convaincant le rôle
qu’a, selon lui, joué l’impôt progressif. Il aurait, dit-il, empêché la recons-

226 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


titution des grandes fortunes et donc aurait permis la réduction des inéga-
lités de revenus. D’abord je ne vois pas dans ses graphiques – mais peut-
être est-ce une faiblesse de mes yeux – une forte corrélation entre, d’un
côté, la tendance à la diminution (à l’augmentation) de la part du décile et
des centiles supérieurs dans le revenu total et, de l’autre côté, la tendance à
l’augmentation (à la diminution) du taux marginal supérieur de l’impôt sur
le revenu. Ensuite, je ne trouve pas dans Piketty un argument solide reliant
l’impôt progressif, d’un côté, et les indices d’inégalité générale en France
au siècle dernier, de l’autre coté.
À titre d’amusement, n’ayant pas des données de longue période compa-
rables à celles de Piketty pour le reste du monde, j’ai essayé de voir s’il
existe en coupe internationale une corrélation négative entre le taux margi-
nal supérieur de l’impôt sur le revenu et le niveau ou la variation de l’inéga-
lité économique dans les différents pays de l’OCDE. La corrélation n’est
jamais significative et est parfois positive ; les courbes reliant ces deux
variables sont apparemment de pente positive. Cela se comprend faci-
lement, à l’examen des données de base (voir tableau 1 et graphiques) : il y
a des pays très égalitaires comme la Suède où le taux marginal supérieur de
l’impôt sur le revenu est assez faible, et d’autres très inégalitaires comme
l’Espagne ou l’Italie où le taux marginal supérieur de l’impôt est élevé.
D’ailleurs Atkinson, Glaude et Olier disent : « même si l’impôt sur le re-
venu est (...) fortement progressif, le fait qu’il soit très concentré (...)
et pèse relativement peu en masse nuit à son efficacité redistributive »
Venant maintenant à la discussion plus détaillée de Atkinson, Glaude et
Olier, je dois d’abord dire qu’il s’agit d’un rapport si riche qu’il est impossible
à commenter en quelques pages. Il est divisé en trois parties : la première
sur les revenus d’activité, dont je ne dirai rien ici ; la deuxième partie sur
les revenus disponibles des ménages par unité de consommation ; la troi-
sième partie sur les explications et les évaluations des politiques publiques.
Dans le chapitre 3, la thèse fondamentale d’Atkinson, Glaude et Olier
est décrite ainsi : « Pour l’ensemble des ménages, les inégalités de niveau
de vie après redistribution sont restées stables depuis 1990. Cette stagna-
tion contraste avec la forte réduction observée dans les années soixante-dix
et la réduction plus modérée dans les années quatre-vingt ( ). Toutefois la
prise en compte des revenus du patrimoine ( ), conduirait à nuancer le
constat de stabilité globale des niveaux de vie sur la première partie des
années quatre-vingt ».
La comparaison internationale (voir tableau 2, dernières colonnes) montre
que cette tendance est commune à la majorité des autres pays, la seule ex-
ception « positive » connue étant le Canada, les trois seules exceptions « néga-
tives » étant le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Australie (partiellement aussi
la Hollande) : ce qui suggère, entre autres, de ne pas considérer comme
« typiques » d’un échantillon significatif les comparaisons faites dans le
rapport d’Atkinson, Glaude et Olier avec le Canada et les États-Unis.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 227


1. Taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu (1995, 1997)
Taux marginal de l'impôt
Taux marginal selon le niveau du revenu
supérieur de l'impôt (exprimé en % du revenu
sur le revenu d'un ouvrier moyen)
en 1995 pour une personne seule
1995 1997 67 % 100 % 200 %
Europe
• Allemagne 53,0 53,0 51,2 52,6 49,6
• Autriche 50,0 50,0 — — —
• Belgique 55,0 56,7 54,8 54,8 61,8
• Danemark 34,5 31,0 51,7 54,5 66,3
• Espagne 56,0 56,0 30,3 32,5 30,4
• Finlande 39,0 38,0 46,7 53,1 58,7
• France 56,8 54,0 35,0 35,6 43,3
• Grèce 40,0 40,0 — — —
• Irlande 48,0 48,0 — — —
• Italie 51,0 51,0 34,3 34,3 41,1
• Norvège 13,7 23,5 35,8 45,3 49,5
• Pays-Bas 60,0 60,0 48,4 55,9 60,0
• Portugal 40,0 40,0 — — —
• Royaume-Uni 40,0 40,0 35,0 35,0 40,0
• Suède 25,0 25,0 37,2 37,2 56,5
Autres pays de l'OCDE
• Australie 47,0 47,0 39,5 35,5 48,5
• Canada 31,3 31,3 31,4 45,9 48,1
• États-Unis 39,6 39,6 29,9 29,9 42,9

Lecture : En 1995, une personne seule percevant 67 % du revenu moyen d’un ouvrier sup-
portait un taux marginal d’impôt sur le revenu de 51,2 %.
Source : OCDE (1998).

Plus précisément, la thèse d’Atkinson, Glaude et Olier est que dans les
années quatre-vingt-dix, il y a eu en France une croissance de la dispersion
du revenu initial des salariés et des indépendants et qu’elle a été compensée
par une politique efficace de transferts nets. Cette thèse ne se prête pas
facilement à un commentaire comparatif international pour deux raisons :
parce qu’en général, la distinction est faite dans les autres pays entre re-
venu disponible et revenu de marché (qui ne correspond pas exactement au
concept français de revenu initial), et parce qu’ailleurs et notamment dans
les statistiques de l’OCDE, le revenu des indépendants est souvent agrégé
au revenu du capital plutôt qu’à celui du travail dépendant.

228 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


2. Variations en pourcentage des indicateurs d’inégalité
du milieu des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt-dix

Évolution

disponible(**)
Revenu de
marché(*)
de la distribution

Revenu
Années
du revenu(***)
mi-1970/ mi-1980/
mi-1980 mi-1990
Europe
• Allemagne 1984-1994 1,2 6,4 – +
• Autriche — — 0 ++
• Belgique — — +
• Danemark 1983-1994 11,2 – 4,9 ++
• Espagne — — — —
• Finlande 1986-1995 11,4 9,7 – +
• France 1979-1990 — – 1,7 – +
• Grèce — — –
• Irlande — — –
• Italie 1984-1993 20,8 12,7 –– +
• Norvège — — – +
• Pays-Bas 1977-1994 14,2 11,8 0 ++
• Portugal — — — —
• Royaume-Uni — — ++ +++
• Suède 1975-1994 17,3 0,9 – +++
Autres pays de l'OCDE
• Australie 1975-1994 36,6 5,2 + +
• Canada — — – 0
• États-Unis 1974-1995 13,1 10,0 ++ ++
Lecture : (+ + +) Croissance significative de l’inégalité du revenu (plus de 15 %) ;
(+ +) Croissance de l’inégalité du revenu (de 7 à 15 %) ; (+) Croissance modeste de l’inéga-
lité du revenu (de 2 à 7 %) ; (0) Aucun changement (de – 2 à + 2 %) ; (–) Diminution
modeste de l’inégalité du revenu (de 2 à 7 %) ; (– –) Diminution de l’inégalité du revenu
(de 7 à 15 %) ; (– – –) Diminution significative de l’inégalité du revenu (plus de 15 %).
Notes : (*) Revenu avant impôts et transferts. On utilise l’indice de Gini ; (**) Revenu
après impôts et transferts. On utilise l’indice de Gini ; (***) Il s’agit d’une évaluation sur
différents indicateurs d’inégalité.
Sources : OCDE, 1997 et 1998.

Néanmoins il est possible que là encore les tendances françaises soient


semblables à celles des autres pays : les transferts nets publics ont géné-
ralement compensé l’inégalité des revenus de marché. Partout sauf
en Allemagne, dans les dernières années, la variation de l’inégalité du re-
venu disponible est inférieure à celle du revenu de marché (tableau 2, pre-
mières colonnes). Partout, le système des transferts et des impôts réduit le
niveau d’inégalité des revenus (tableau 3).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 229


3. Indice de Gini (1994)

impôts et transferts
Revenu disponible

Variation due aux


des 20-84 ans par

consommation

disponible(**)
de marché(*)
unité de

Revenu

Revenu

(en %)
(1) (2) (3) [(3) – (2)]/(2)
Europe
• Allemagne 28,0 43,6 28,2 – 35,3
• Autriche — — — —
• Belgique 25,1 — — —
• Danemark 24,3 42,0 21,7 – 48,3
• Espagne 35,4 — — —
• Finlande(****) 17,6 39,2 23,0 – 41,0
• France(***) 30,3 — 29,1 —
• Grèce 35,4 — — —
• Irlande 25,5 — — —
• Italie 34,8 51,0 34,5 – 32,4
• Norvège — — — —
• Pays-Bas 29,5 42,1 25,3 – 39,2
• Portugal 47,3 — — —
• Royaume-Uni 35,7 — — —
• Suède 24,2 48,8 23,4 – 52,1
Autres pays de l'OCDE
• Australie — 46,3 30,6 – 33,9
• Canada — — — —
• États-Unis (****)
— 45,5 34,4 – 24,5
Notes : Données 1990 pour la France et 1995 pour la Finlande et les États-Unis ; (*) Revenu
avant impôts et transferts ; (**) Revenu après impôts et transferts.
Sources : Bertola, Boeri et Nicoletti (2001) et OCDE (1998).

Si l’on doit juger avec un critère comparatif de l’efficacité française


dans la réduction des inégalités économiques, il faut d’abord distinguer le
volume des transferts, de leur qualité redistributive.
Les données du LIS nous montrent que, en termes de volume des trans-
ferts bruts, la France est, au milieu des années quatre-vingt-dix, presque un
leader en Europe, ces transferts représentant à peu près un tiers du revenu
disponible des travailleurs salariés et indépendants. Seule la Suède en fait

230 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


plus (35 % du revenu net, mais le Danemark est absent de ces données) ;
l’Allemagne est à 23 %, l’Italie à 28 %. En plus, comme l’indique le
tableau 4, ces transferts constituent en France 50 % des revenus disponibles
perçus en dessous de la moyenne (mais là, en plus de la Suède, la Belgique
et la Hollande font, aussi, mieux que la France).
On doit donc approfondir la question de la qualité redistributive des
transferts nets. Sur le plan des comparaisons internationales, il me semble
qu’on peut le faire utilement de trois façons : en regardant les déciles aux-
quels les transferts nets sont alloués ; en examinant deuxièmement leur
« churning »(*) ; mais les données me manquent pour la France ; en analy-
sant le ciblage des transferts publics par rapport aux besoins et moyens des
ménages et des individus assistés.
Dans ce contexte, je ne partage pas l’idée d’Atkinson, Glaude et Olier
que la politique de baisse contre l’inégalité soit en France très efficace. En
examinant le tableau 5, sauf illusion statistique, on voit que parmi tous les
pays européens considérés par l’OCDE, c’est en France que les trois pre-
miers déciles reçoivent en pourcentage de leur revenu disponible le moins
de transferts (ils en reçoivent même moins qu’aux États-Unis). Apparem-
ment les instruments d’intervention publique contre l’inégalité sont en France
moins ciblés qu’ailleurs, puisqu’ils sont moins conditionnés aux besoins et
aux moyens : selon le tableau 4, les pays les plus performants de ce point de
vue sont les pays anglo-saxons (Royaume-Uni, Canada, États-Unis), suivis
par le Benelux et par l’Allemagne et la Norvège.
Pour conclure sur le plan des recommandations de politique économique,
je suis d’accord avec Atkinson, Glaude et Olier de plusieurs points de vue
et notamment sur la proposition qu’il faut des instruments d’action contre
l’inégalité mieux ciblés, afin de mieux concilier l’universalité avec la sé-
lectivité du système de Sécurité sociale. Mais surtout je partage l’idée que
la meilleure façon de combiner une plus grande égalité (Pareto-supérieure)
avec une plus forte croissance est d’augmenter l’égalité des chances des
plus faibles. Il faut investir plus et mieux dans le capital humain, en consa-
crant plus de ressources nationales et européennes à cet objectif. L’Europe
dispose d’autres moyens que des ressources budgétaires pour aider chacun
de ses États-membres à y parvenir : pour favoriser le développement du
capital humain, elle devrait adopter des règles innovantes, comme elle l’a
déjà fait par le passé. Par exemple, le projet Erasmus a déjà enrichi la for-
mation de milliers d’étudiants, en leur permettant de compléter leurs études
universitaires ailleurs en Europe (ce qui, dans beaucoup d’États-membres,
n’est pas toujours permis à l’intérieur des universités du même pays).

(*) Le « churning » mesure le degré de recouvrement des impôts versés et des prestations
perçues par un même ménage (ou une catégorie de ménages). L’OCDE (1998) définit le
« churning » comme le montant dont on pourrait réduire les transferts ou les impôts concernant
un individu moyen (une classe d’individus) en laissant inchangé le bilan redistributif indi-
viduel net. Par exemple, si le premier décile verse un impôt moyen de 100 francs et reçoit en
moyenne 200 francs de transferts, alors impôts et transferts pourraient être réduits de
100 francs, tout en laissant le montant des transferts nets perçus inchangé.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 231


232
4. Composition du revenu disponible des ménages au milieu des années quatre-vingt-dix
a. Ménage dont le revenu est inférieur à la moyenne
Ca- États - Nor- Fi- Alle- Bel- Pays- Roy.- Po-
Suède France Italie
nada Unis vège nlande magne gique Bas Uni logne
1997 1997 1995 1995 1995 1994 1996 1994 1995 1994 1995 1995
Revenu du travail 55,4 66,3 38,6 46,9 36 52,6 42,8 44,1 52,3 33,1 38,8 32,1
Revenu du capital 3,7 4,7 4,2 4 2,1 1,5 3,6 4,3 1,2 3,3 5,3 0,1
Sécurité sociale (SS) 31,4 24,4 52,3 42,4 44,2 43,8 52,7 50 44,6 51,3 44 60,1
• maladie 0 0 2,6 0 0,7 0 0 0,6 0 0,4 0,6 0

CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


• accident du travail 0 0 0 0 0,1 0 0,2 0 0,3 0 0,2 0
• invalidité 0 0,4 0,2 7,4 1,1 0,5 4,2 1,9 4,1 12,7 4,7 21
• retraites 17 17,8 24,2 24,3 18,2 34,5 36,2 35,6 37,8 21,5 16,4 28,5
• allocations familiales 2,6 0 0,7 2,3 2,3 1,5 3,7 2,9 0 2,3 3,1 3,7
• chômage 3 0,6 9,3 3,3 7,1 2,5 7,2 3,9 1,1 3,9 0,4 4,4
• maternité 0 0 0,8 0,2 0,8 0,7 0 0,1 0 0 0,1 0,1
• anciens combattants 0 0,6 0 0 1,6 0 0 0,4 0,1 0 0,2 0
• autres transferts 3,7 0 6 1 0,3 0 0 0,5 1,1 0 1,5 0,3
• prestation sous condition de ressource 5,1 3,7 2,3 2,3 7,8 3 0,9 0,8 0,2 7,4 9,7 2
• prestation en nature 0 1,3 6,1 1,6 4,2 1,1 0,3 3,3 0 3 7 0
Retraites privées 7,2 3,1 4,1 5,6 15,9 0,6 0,1 0 0,6 10,4 10,3 0
Autres revenus 2,3 1,5 0,9 1,1 1,8 1,5 0,8 1,6 1,3 1,8 1,6 7,7
LIS revenu net disponible 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100
Retraites publiques/total SS 54 72,9 46,3 57,5 41,2 78,8 68,7 71,2 84,6 41,9 37,4 47,5
Indemnités familiales + maternité/total SS 2,6 0 1,5 2,5 3 2,2 3,7 3,1 0 2,3 3,2 3,7
Indemnités contre risques et besoins/total SS(*) 8,1 6 20,5 14,5 21 7 12,8 10,5 5,6 27,4 22,6 27,4
Dépenses de SS (groupe A / groupe B)(**) 1,7 1,6 0,8 1,3 0,9 1,4 1,1 0,8 0,8 1,5 2,2 0,8
Pourcentage des familles dans le groupe A 58,1 61,7 58,9 57,9 58,1 56,1 58,7 60 61,4 54,1 61,5 60,4
Total SS par rapport à la moyenne nationale SS(***) 121,8 116,3 90,1 110,9 95,3 114,9 103,9 91,6 93,1 118,7 126,4 91,8
b. Ménage dont le revenu est supérieur à la moyenne

Ca- États - Nor- Fi- Alle- Bel- Pays- Roy.- Po-


Suède France Italie
nada Unis vège nlande magne gique Bas Uni logne
1997 1997 1995 1995 1995 1994 1996 1994 1995 1994 1995 1995
Revenu du travail 84,3 81,3 63,3 78,2 68,6 79,8 72 70,5 71,1 74,3 80,5 68,5
Revenu du capital 4,2 10,5 5,5 6,6 5,2 6,1 10,5 6,1 7,2 4,5 6,4 0,3
Sécurité sociale (SS) 6,2 5,6 26,2 12,1 20,2 13 17,2 22,7 19,6 13,2 6,3 25,9
• maladie 0 0 2,3 0 0,9 0 0 0,5 0 0,3 0,2 0
• accident du travail 0 0 0 0 0,1 0 0,1 0 0,1 0 0,1 0
• invalidité 0 0,3 0,1 2,4 0,7 0,1 1,5 0,8 1 3,6 1,2 6,9
• retraites 2,6 4,5 8,5 3,2 5,9 9,3 9,2 15,7 17,4 3 1,8 14,4
• allocations familiales 0,7 0 2,8 3,4 4 1,3 4,5 2,5 0 2,9 1,4 1,7
• chômage 1,5 0,3 4,9 1,8 4,8 1 1,7 2,1 0,2 2,6 0,1 1,5
• maternité 0 0 3,1 0,1 1,2 0,4 0 0,1 0 0 0,1 0,1
• anciens combattants 0 0,3 0 0 0,5 0 0 0,1 0,1 0 0,1 0
• autres transferts 1 0 2,2 0,4 0,2 0 0 0,2 0,4 0 0,6 0,5
• prestation sous condition de ressource 0,4 0,2 0,7 0,2 1,1 0,7 0 0,1 0,3 0,4 0,6 0,9
• prestation en nature 0 0,1 1,6 0,5 0,8 0,2 0,1 0,6 0 0,4 0,2 0
Retraites privées 3,8 1,8 4,1 2,3 4,8 0,8 0,1 0 1,2 6,8 5,6 0
Autres revenus 1,5 0,8 0,9 0,8 1,1 0,3 0,3 0,6 0,9 1,1 1,2 5,3
LIS revenu net disponible 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100
Retraites publiques/total SS 42,1 80 32,4 26,7 29,1 71,4 53,7 69,1 89 22,8 28,7 55,6
Indemnités familiales + maternité/total SS 0,7 0 5,9 3,5 5,2 1,7 4,5 2,6 0 2,9 1,5 1,8
Indemnités contre risques et besoins/total SS(*) 1,9 0,8 9,6 5 8,3 2 3,4 4,1 1,6 7,3 2,3 9,3
Dépenses de SS (groupe A / groupe B)(**) 1,7 1,6 0,8 1,3 0,9 1,4 1,1 0,8 0,8 1,5 2,2 0,8
Pourcentage des familles dans le groupe A 41,9 38,3 41,1 42,1 41,9 39,9 41,3 40 38,6 45,9 38,5 39,6
Total SS par rapport à la moyenne nationale SS(***) 69,7 73,8 114,2 85 106,5 80,9 94,4 112,6 111 77,9 58 112,5
Notes : Le tableau considère le revenu net disponible sans tenir compte des différents systèmes de taxation des pays ; (*) C’est-à-dire : indemnités chômage,
maladie, accident, invalidité, en nature. Indemnités monétaires basées sur le revenu ; (**) Il s’agit du rapport entre les dépenses de Sécurité sociale pour le
groupe A et celles du groupe B. Les groupes A et B sont respectivement les familles au-dessus et en dessous du revenu moyen ; (***) Il s’agit du rapport entre
les dépenses de Sécurité sociale pour le groupe A et la moyenne des dépenses totales de Sécurité sociale.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES
Source : ISAE (2001).

233
234
5. Revenu de marché, impôts et transferts : niveau l’année finale (1994-1995) et variations
entre le milieu des années quatre-vingt et le milieu des années quatre-vingt-dix (avec élasticité = 0,5)

Distribution en %
Revenu de marché Transferts Impôts Revenu disponible
D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10
Europe
• Danemark 7,8 37,6 54,6 45,8 37,5 16,7 12,7 36,5 50,8 17,6 38,2 44,2

CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Variation 1983-1994 – 2,0 – 1,2 3,2 3,8 – 1,1 – 2,7 2,1 – 3,0 0,9 0,8 – 0,2 – 0,6
• Allemagne 8,0 34,2 57,8 38,6 40,1 21,3 5,3 31,7 62,9 14,8 36,1 49,1
Variation 1984-1994 – 0,2 – 0,8 1,0 – 5,0 4,9 0,1 – 0,5 0,4 0,1 – 1,1 – 0,1 1,2
• Finlande 10,2 35,0 54,8 39,8 41,4 18,7 9,5 32,9 57,6 17,5 37,2 45,3
Variation 1986-1995 – 1,8 – 2,3 4,1 2,4 4,4 – 6,8 0,3 – 1,1 0,8 – 0,6 – 1,2 1,7
• Italie 8,1 30,6 61,3 20,8 44,7 34,5 5,8 29,8 64,4 12,1 34,4 53,5
Variation 1984-1993 – 2,8 – 2,3 5,1 – 5,8 0,8 5,1 – 4,8 – 2,3 7,1 – 1,9 – 0,7 2,6
• Pays-Bas 8,4 36,3 55,4 43,6 35,7 20,7 10,7 34,5 54,7 16,2 36,8 47,0
Variation 1977-1994 – 4,9 1,2 3,7 9,4 – 2,1 – 7,3 – 1,8 2,2 – 0,5 – 1,8 0,3 1,5
• Suède 7,7 35,1 57,3 32,0 41,0 27,0 11,0 34,9 54,1 17,0 37,7 45,3
Variation 1975-1994 – 1,5 – 2,7 4,2 – 11,6 4,7 6,9 3,0 – 0,3 – 2,7 – 0,6 – 0,8 1,4
Autres pays de l'OCDE
• États-Unis 7,6 32,8 59,6 37,2 38,2 24,6 5,2 26,5 68,2 11,5 35,0 53,5
Variation 1974-1995 – 1,2 – 2,6 3,8 – 6,8 3,8 3,0 0,3 – 3,7 3,5 – 1,2 – 1,4 2,6
• Canada 6,0 33,4 60,6 41,7 41,0 17,3 2,9 29,2 67,9 14,0 35,9 50,1
Variation 1975-1994 – 1,0 – 2,9 3,8 – 7,6 7,2 0,4 – 0,7 – 2,0 2,7 1,2 – 0,9 – 0,4
• Australie 4,7 33,6 61,7 58,0 34,6 7,4 1,9 27,8 70,4 13,8 35,1 51,1
Variation 1975-1994 – 6,5 – 2,8 9,2 1,1 5,2 – 6,3 – 7,9 –6 13,9 – 0,4 – 1,0 1,4
En % du revenu disponible pour chaque groupe
Transferts Impôts Transferts – Impôts(*) Churning(**)
D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10 D1-D3 D4-D7 D8-D10
Europe
• Belgique 68,4 39,2 15,4 5,7 29,9 51,6 62,7 9,3 – 36,2 23,7
Variation 1983-1995 – 0,9 3,6 – 0,7 – 3,9 3,6 2,6 2,8 1,0 – 3,8
• Danemark 85,9 32,5 12,5 39,5 52,4 63,0 46,4 – 19,9 – 50,5 28,0
Variation 1983-1994 28,1 9,2 2,4 9,8 4,0 10,5 – 0,9 0,7 0,2
• Allemagne 51,4 22,0 8,6 10,6 26,1 38,0 40,8 – 4,1 – 29,4 15,7
Variation 1984-1994 – 3,0 2,6 – 0,2 – 0,7 – 0,8 – 2,7
• Finlande 54,0 26,4 9,8 18,4 29,8 42,9 35,6 – 3,4 – 33,1 15,5
Variation 1986-1995 13,2 7,5 – 1,7 0,4 – 1,3 – 2,9
• France 23,0 6,9 1,4 1,3 4,3 15,8 21,7 2,6 – 14,4 —
Variation 1979-1990 0,4 – 2,5 – 0,6 – 0,8 – 0,8 – 0,1 4,0 3,8 – 7,8
• Italie 43,9 33,0 16,4 14,4 25,8 35,9 29,5 7,2 – 19,5 22,7
Variation 1984-1993 8,6 10,0 5,7 – 7,5 – 0,4 3,6 3,1 – 0,9 – 2,2
• Pays-Bas 67,1 24,1 10,9 27,2 38,5 47,7 39,9 – 14,4 – 36,8 21,1
Variation 1977-1994 24,6 0,6 – 2,9 – 6,8 – 4,8 – 6,4 9,3 2,6 – 12,0
• Suède — — — — — — — — — 34,2
• Norvège 53,8 17,1 6,6 16,5 30,3 38,2 37,3 – 13,2 – 31,6 —
Variation 1986-1995 13,7 2,7 0,5 – 1,6 – 0,5 3,2 0,0 0,0 0,0 —
Autres pays de l'OCDE
• États-Unis 35,6 12,0 5,1 12,2 20,4 34,3 23,4 – 8,4 – 29,2 9,0
Variation 1974-1995 5,5 3,8 1,4 3,4 1,8 5,9 2,2 2,0 – 4,2
• Canada 60,4 23,2 7,0 4,8 18,7 31,2 55,6 21,5 – 24,2 11,7
Variation 1975-1994 12,8 11,8 2,9 0,2 5,0 10,4 6,1 1,8 – 7,8
• Australie 66,4 15,5 2,3 3,1 18,3 32,0 63,3 – 2,8 – 29,7 6,5
Variation 1975-1994 — — — — — — 0,0 0,0 0,0 —
Notes : D1-D3 : 3 premiers déciles ; D4-D7 : 4 déciles intermédiaires ; D8-D10 ; Données 1990 pour la France et 1993 pour l’Italie ; (*) Les variations
temporelles de la différence transferts-impôts sont obtenues comme différence (décile par décile) entre les variations temporelles du revenu disponible et les
variations temporelles du revenu de marché ; (**) En % du revenu de marché (voir définition en note du bas de la page 231).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES
Sources : OCDE, 1997 et 1998.

235
1. Inégalité de revenu disponible
et taux marginal supérieur de l’impôt

35
États-Unis Italie
Inégalité de revenu disponible

Australie
(indice de Gini) en 1994

30
France

Allemagne

25 Pays-Bas

Suède
Finlande

Danemark
20
0 10 20 30 40 50 60 70
Taux marginal supérieur de l’impôt en 1997

Source : OCDE (1998).

2. Inégalité de revenu disponible par unité de consommation


et taux marginal supérieur de l’impôt

50
Portugal
Inégalité de revenu disponible (indice de Gini)
par unité de consommation en 1994

40
Roy.-Uni
Grèce Espagne
Italie
30 France Pays-Bas
Allemagne
Suède Danemark Irlande Belgique

20
Finlande

10

0
0 10 20 30 40 50 60 70
Taux marginal supérieur de l’impôt en 1997

Source : Bertola (2000).

236 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


3. Variation de l’inégalité
(indice de Gini) liée aux transferts et impôts (en %) et taux marginal supérieur de l’impôt
Variation de l’inégalité de revenu disponible

-10

-20
États-Unis
-30
Italie
Canada Allemagne
-40 Pays-Bas
Finlande

Danemark
-50
Suède

-60
10 20 30 40 50 60 70
Taux marginal supérieur de l’impôt en 1997

Source : Calculs de l’auteur.

4. Variation de l’inégalité (mi-1970 à mi-1990)


et taux marginal supérieur de l’impôt

16
Variation de l’inégalité de revenu disponible

Italie
12 Pays-Bas
Finlande États-Unis
(indice de Gini) (en %)

8
Allemagne
Australie
4

Suède
0
France
-4
Danemark

-8
0 10 20 30 40 50 60 70
Taux marginal supérieur de l’impôt en 1997

Source : Calculs de l’auteur.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 237


Une innovation simple de ce type pourrait consister à changer la con-
trainte de moyen terme sur les budgets publics nationaux imposée par le
Pacte de stabilité, en introduisant une forme particulière de « règle d’or » :
un déficit public pourrait être permis à moyen terme, mais seulement dans
la mesure où il aurait pour origine des dépenses publiques additionnelles en
faveur du capital humain (éducation, formation permanente, santé, envi-
ronnement), particulièrement du capital humain des couches sociales les
plus défavorisées.

Références bibliographiques

Adema W. (1999) : « Net Social Expenditure, Labour Market and Social


Policy », Occasional Paper, n° 39, OCDE.
Bertola G., Boeri T. et F. Nicoletti (eds) (2001) : Welfare and Employment
in a United Europe, Boston Mass, MIT Press.
ISAE (2001) : Abridged Quarterly Report, avril.
OCDE (1997) : « Income Distribution and Poverty in Selected Countries.
Annex 1. Tables and Figures »,WP1 on Macroeconomic and Struc-
tural Policy Analysis.
OCDE (1998) : « Forces Shaping Fiscal Policy », WP1 on Macroeconomic
and Structural Policy Analysis.

238 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Complément A

Quelques réflexions sur la mesure des inégalités


et du bien-être social
Marc Fleurbaey
Université de Pau

Un certain décalage
Les chiffres relatifs à l’évolution récente de la pauvreté et des inégalités
sont bien moins alarmants en France que dans d’autres pays. La richesse
moyenne est aujourd’hui bien supérieure à celle des décennies précéden-
tes. Et pourtant, un sentiment de malaise diffus parcourt notre pays. Le
chômage affecte de près ou de loin une majorité de la population, la pau-
vreté est plus voyante, l’impression s’installe que les générations nouvelles
sont moins bien loties que les précédentes. Cet écart entre les statistiques
globales et notre conscience collective provient-il d’une simple méconnais-
sance des faits ou de l’inadaptation de nos instruments de mesure ?
Il est intéressant de noter que l’on observe aussi, dans le domaine de la
mesure des inégalités, un certain décalage entre la théorie et la pratique. La
théorie économique, dans sa forme traditionnelle, préconise de s’intéresser
à la situation des individus sur l’ensemble de leur cycle de vie, alors que les
études empiriques mesurent généralement les inégalités de revenu annuel.
La théorie traditionnelle est « welfariste », c’est-à-dire qu’elle s’attache aux
conséquences en termes d’utilité individuelle, alors qu’en pratique on se
contente de mesurer des revenus. Enfin, à propos de l’incertitude, la théorie
donne en général la priorité au bien-être ex ante des individus (l’espérance
d’utilité), alors que sur le plan empirique on mesure plutôt des situations ex
post, sans tenir compte de l’incertitude.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 239


En réalité, la « théorie » qui est évoquée ici s’adosse à des choix éthi-
ques qui sont discutables, bien que souvent passés sous silence ou présen-
tés comme allant de soi. Or, il se trouve que les développements plus ré-
cents donnent partiellement raison à la pratique. En effet, les philosophies
rawlsiennes conduisent à s’intéresser aux ressources plutôt qu’au bien-être
subjectif, le cycle de vie n’est pas forcément la bonne mesure de l’indivi-
dualité, et les inégalités ex post semblent bien avoir une grande pertinence
dans les problèmes sociaux.
Néanmoins, nous verrons que la mesure des revenus annuels n’est sans
doute pas suffisante, ni complètement pertinente, pour apprécier la situa-
tion en matière d’inégalités et de bien-être social. Si le malaise sociétal se
reflète si peu dans les outils statistiques, cela pourrait bien correspondre,
dans une certaine mesure, à un besoin d’innovation et d’affinement dans le
domaine statistique.

Les philosophies rawlsiennes


Depuis Rawls (1971), il est devenu raisonnable d’envisager l’évalua-
tion des situations sociales non pas en termes d’utilités individuelles, mais
en termes de ressources ou d’opportunités. En effet, la satisfaction subjec-
tive est un indicateur de bien-être qui semble trop lié à des éléments de
responsabilité individuelle pour être pris en charge par la société. Rawls a
donc proposé de définir la justice sociale en termes de répartition de « biens
primaires », c’est-à-dire de ressources de base (revenu, richesse, droits fon-
damentaux, etc.) dont tout individu a besoin pour mener une vie réussie,
quels que soient ses objectifs précis et sa conception particulière d’une
« vie réussie ». Selon Rawls, la répartition optimale de ces biens primaires
devrait être la plus égale possible, au sens où une inégalité ne peut être
tolérée que si elle opère, par le biais des incitations par exemple, au béné-
fice des plus défavorisés. En d’autres termes, la répartition optimale est
celle qui donne le maximum de ressources à ceux qui en ont le moins.
À la suite de Rawls, de nombreux auteurs ont repris cette double idée de
rechercher l’égalité tout en tenant compte de la responsabilité individuelle.
Il faut souligner le progrès que représentait, par rapport à la philosophie
utilitariste alors dominante chez les philosophes anglo-saxons, mais aussi
chez la plupart des économistes, l’idée qu’il ne faut pas simplement cher-
cher un résultat social global, un bien-être qui soit l’addition des utilités
individuelles, mais s’intéresser aussi à la répartition du bien-être, éviter de
sacrifier les minorités au profit des majorités. De même, la notion de res-
ponsabilité individuelle reflète bien cette idée de bon sens que la justice
sociale ne concerne pas les variations d’humeur, les ambitions particu-
lières, les caprices, mais concernent les conditions de base dans lesquels
les individus sont placés pour organiser leur vie.

240 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Cependant, les théories inspirées de la philosophie rawlsienne parais-
sent encore bien imparfaites. En particulier, l’accent mis sur la responsabi-
lité individuelle peut être source de dangereuses dérives idéologiques, et
l’on sait bien, par exemple, à quelles fins certains propagent l’idée que les
pauvres sont, dans une large mesure, responsables de leur état. De même, la
définition précise de l’indicateur de ressources ou d’opportunités pertinen-
tes pour apprécier les situations individuelles (qu’il s’agit de rendre aussi
égales que possible) est difficile. En voici les principaux exemples.
La théorie de Rawls propose de mesurer les situations individuelles en
termes de biens primaires, ces biens qui sont génériques au sens où tout le
monde les désire, quelles que soient les préférences. Mais les différences
de préférences, justement, posent le problème de la pondération des diffé-
rents biens primaires. Rawls propose de définir un indice unique de biens
primaires, dans lequel les différentes quantités sont agrégées d’une cer-
taine façon, mais il n’indique pas comment définir la pondération corres-
pondante. Par exemple, comment doit-on combiner, dans cet indice, patri-
moine et revenu ? Si l’on construit un indice qui repose sur une certaine
pondération, cet indice va inéluctablement entrer en contradiction avec les
préférences de la plupart des gens, puisque seuls ceux dont les préférences
coïncident avec l’indice échapperont à cette contradiction. Un second pro-
blème, souligné par Sen, est que les biens primaires n’ont pas la même
valeur selon les talents et handicaps des individus. Un revenu donné n’a
pas le même sens pour un individu ordinaire et pour un individu qui peut
obtenir ce revenu seulement en pratiquant une activité qu’il exècre, ou en-
core pour un individu affecté par un handicap physique qui réduit sa mobi-
lité et nécessite un appareillage coûteux. Un patrimoine donné n’offre pas
les mêmes opportunités à un individu avisé et calculateur et à un individu
dont l’éducation ne permet pas de se projeter avec précision dans l’avenir.
L’approche de Rawls ignore en effet (explicitement) les besoins différen-
ciés, et Rawls semblait embarrassé par cette question.
La théorie de Dworkin (1981 et 2000) propose, pour résoudre cette diffi-
culté, d’intégrer les talents et handicaps dans la métrique des ressources,
pour les considérer comme des ressources internes, à agréger avec les res-
sources externes pour évaluer la situation d’un individu. Cette approche
pose deux problèmes. Le premier est, un peu comme dans la théorie de
Rawls, un problème de pondération. Plus exactement, il s’agit de la valori-
sation des ressources internes. Dworkin propose pour cela un mécanisme
d’assurance hypothétique. Il s’agit d’imaginer que les individus pourraient,
avant de se voir attribuer leurs besoins particuliers et leurs capacités per-
sonnelles, accéder à un marché de l’assurance leur permettant de se prému-
nir contre les principaux handicaps qu’ils peuvent craindre, notamment
compte tenu de leurs objectifs dans la vie. Ce mécanisme a fait l’objet de
critiques sérieuses, et en particulier on peut montrer qu’il conduit à des
conséquences analogues à l’utilitarisme. En effet, sur ce marché d’assu-
rance hypothétique, les individus vont maximiser leur espérance d’utilité

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 241


en effectuant des arbitrages entre les différents handicaps et talents qu’ils
risquent d’obtenir. L’allocation des primes et des indemnités qui en résul-
tera, lorsque les individus réels apparaîtront, avec leurs caractéristiques
complètes, va alors refléter cette maximisation d’utilité agrégée et non pas
une recherche d’égalité. Prenons un exemple concret. Il peut être rationnel
pour un individu prudent, de se garantir, derrière le voile d’ignorance, un
faible niveau de revenu pour les cas improbables où son utilité marginale
du revenu serait réduite (par exemple du fait d’un handicap). Mais, appli-
qué à la définition des transferts en faveur de handicapés minoritaires, ce
genre de raisonnement conduirait à des prescriptions répugnantes. On voit
ainsi que le principe de l’assurance hypothétique n’est pas satisfaisant. Le
second problème est que la frontière entre ressources internes et préféren-
ces n’est pas facile à définir, et qu’une définition trop restrictive des res-
sources internes peut laisser les individus supporter les conséquences de
leur origine sociale qui sont classées dans le registre de leurs « préféren-
ces ». Par exemple, si le tabagisme est une pratique sociale qui témoigne
d’une attitude dans la vie à laquelle certains individus s’identifient forte-
ment, la théorie de Dworkin risque d’attribuer les conséquences de cette
pratique à la responsabilité individuelle des personnes concernées, même
si celles-ci ont été conditionnées par leur groupe social d’origine.
La théorie de Sen (1992) et celles, très voisines, d’Arneson (1989 et 1990)
et de Cohen (1989), donnent un rôle essentiel aux choix individuels, et
préconisent d’évaluer les chances, ou « opportunités », des individus. La
principale difficulté avec leur approche est le rôle central qu’elle donne à
une certaine vision de la responsabilité en termes de choix, alors qu’il n’existe
pas de définition satisfaisante du libre arbitre. Pour savoir si les individus
ont accès aux même opportunités, en effet, il faut savoir estimer si l’accès
est réel ou simplement formel. Tel individu qui renonce après un an à l’uni-
versité a-t-il eu réellement accès à la possibilité de réussir et d’obtenir un
diplôme universitaire ? Bien malin qui pourrait le dire. En outre, on ne peut
manquer de s’interroger sur les fondements éthiques d’une théorie qui sou-
tient que les individus doivent subir les conséquences de leur choix et n’ont
pas le droit de solliciter l’aide de la collectivité lorsqu’ils regrettent leurs
décisions antérieures. On reconnaît là les accents d’une idéologie de
« l’autosuffisance » (self-reliance), qui s’oppose aux idéaux de solidarité
et de fraternité qui sont à la base de certaines constitutions ou, moins for-
mellement, de multiples pratiques d’entraide dans nos sociétés. Une se-
conde difficulté avec ces théories est, encore une fois, la définition du bien-
être qu’il s’agit de rendre également accessible. Selon Arneson, ce sont les
chances de bien-être subjectif qu’il faut égaliser. Ceci lui permet d’échap-
per au problème de pondération entre des dimensions multiples du bien-
être, car le bien-être subjectif est supposé unidimensionnel, mais pose de
délicates difficultés en ce qui concerne la définition de ce bien-être (la fonc-
tion d’utilité actuelle d’un individu étant la résultante de circonstances et
de choix passés, il faut décrypter la part des circonstances et conditionne-
ments pour identifier une utilité « authentique »). Selon Cohen et Sen, il

242 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


faut aussi tenir compte, en plus du bien-être subjectif, de dimensions plus
objectives de la vie, telles que l’éducation, la santé, etc. D’où, à nouveau,
un problème de pondération, auquel ils n’apportent guère de solution.
Ces théories sont donc toutes insatisfaisantes ou du moins incomplètes.
Néanmoins, on peut toutefois considérer qu’elles donnent une légitimité
nouvelle aux mesures usuelles des ressources. Par ailleurs, on peut aussi
s’inspirer d’elles en creux, c’est-à-dire en considérant que les inégalités des
chances sont effectivement plus révoltantes que les inégalités de résultats.
Ce qui suggère de développer les analyses des déterminants des inégalités,
pour traquer les inégalités des chances. On peut alors faire le rapproche-
ment avec les mesures de la mobilité sociale.
À titre d’exemple, considérons une proposition faite par Roemer (1998),
qui consiste à étudier les distributions conditionnelles de résultat (par exem-
ple, le revenu) dans des sous-groupes d’individus soumis à des détermina-
tions socio-économiques analogues. Par exemple, soit la fonction de répar-
tition du revenu dans la catégorie des personnes de telle ou telle origine
sociale.

1. Fonction de répartition du revenu pour une catégorie de personnes

Revenu
0

L’inverse de cette fonction décrit le niveau de revenu obtenu à différents


quantiles dans cette classe d’individus (cf. figure 2).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 243


2. Niveau de revenu pour les différents quantiles
dans cette catégorie de personnes
Revenu

F–1

0 1

Roemer a proposé de considérer l’aire sous F–1 comme une mesure de


l’ensemble d’opportunités de ces individus et de stipuler que les individus
sont responsables de leur rang (quantile). Cette idée est critiquable (car elle
ne repose sur aucune description microéconomique plausible de la respon-
sabilité), mais en revanche il peut être intéressant, dans les études empiri-
ques, de tracer les inverses de fonctions de répartition pour différentes ca-
tégories d’individus, car cela donne une idée de l’influence de leur apparte-
nance à telle ou telle catégorie sur leurs perspectives de revenu (ou de tout
autre résultat mesuré).
L’imposante littérature sur la mobilité contient bien d’autres idées ana-
logues. Mais Van de Gaer, Schokkaert et Martinez (2001) ont montré
qu’aucune mesure usuelle de la mobilité ne reflète correctement l’idée d’éga-
lité des chances et ont proposé une nouvelle mesure qui consiste tout sim-
plement à mesurer l’inégalité des aires telles que celle représentée sur le
graphique précédent, entre sous-groupes d’origines différentes.

La théorie de l’équité
Mal connue des spécialistes des inégalités et même des spécialistes du
choix social (les cloisonnements intellectuels sont, dans ce domaine comme
dans d’autres, regrettables), la théorie de l’équité (cf. Moulin et Thomson,
1997) présente l’intérêt d’analyser le problème de la répartition avec toute
sa dimension économique. Par exemple, si l’on se borne à étudier les inéga-

244 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


lités de revenu ou d’utilité, on néglige le fait que certains individus aient un
revenu donné avec plus ou moins de travail et donc de loisir, ou une utilité
donnée avec plus ou moins de ressources et plus ou moins de loisir, etc. Ce
n’est qu’en regardant l’ensemble des paramètres économiques que l’on peut
véritablement apprécier la situation des individus.
La théorie de l’équité s’est malheureusement largement cantonnée dans
la recherche de critères et de règles d’allocation permettant de sélectionner
les allocations optimales, sur le plan de l’efficacité et de l’équité, au pre-
mier rang. Par exemple, elle a beaucoup étudié, à la suite de Kolm (1972)
en particulier, le critère de l’absence d’envie, selon lequel on doit recher-
cher une situation telle que le panier consommé par un individu ne soit pas
moins bien, selon les préférences de cet individu, que les paniers d’autrui.
Ceci peut s’appliquer aussi au loisir et à d’autres dimensions du bien-être.
Dans une société assez largement inégalitaire comme la nôtre, il est clair
que nous sommes très loin d’atteindre un tel idéal, la grande majorité de
nos concitoyens ayant vraisemblablement une préférence très marquée pour
la consommation et le loisir des plus riches d’entre nous (même si la sa-
gesse populaire a imaginé bien des adages pour les en détourner). Le critère
d’absence d’envie semble, à première vue, très utopique et, dans ce registre
théorique restreint, la théorie de l’équité ne permet guère de chercher des
applications dans le domaine des inégalités.
Cependant, de récents travaux dans le cadre de cette théorie commen-
cent maintenant à produire des fonctions de bien-être social qui classent
l’ensemble des allocations possibles, et ceci donne l’espoir de pouvoir se
servir des concepts de cette théorie pour la mesure des inégalités. En parti-
culier, cette théorie a toujours pris pour ligne directrice l’égalité des res-
sources, et sa parenté, en partie fortuite, avec les philosophies rawlsiennes
est patente. Le critère d’absence d’envie, par exemple, est voisin de l’éga-
lité des ensembles de budget lorsqu’il y a un grand nombre d’individus ;
par ailleurs, ce critère est satisfait dès que les individus ont accès à un
même ensemble d’options (on ne peut alors préférer la situation d’un autre,
puisqu’on aurait pu la choisir soi-même), ce qui rappelle l’égalité des chances.
Il est également intéressant de noter que cette théorie ne repose en rien
sur l’utilisation d’indices subjectifs de satisfaction, mais uniquement sur
les préférences ordinales des individus, ce qui est un avantage dans la pers-
pective de mesures appliquées. Le spécialiste se demandera sans doute com-
ment, en l’absence de mesure comparable des utilités individuelles, cette
théorie échappe à l’impossibilité d’Arrow : tout simplement en utilisant
une information plus étendue sur les préférences, alors que l’axiome d’in-
dépendance d’Arrow est extrêmement restrictif et interdit même de se
référer aux taux marginaux de substitution pour comparer deux allocations.
Le principe général de la théorie de l’équité est de valoriser les ressources
consommées par les individus, en se référant à leurs propres préférences.
Dans les cas les plus simples, cela passe par la construction d’indices

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 245


individuels. Par exemple, dans un problème d’arbitrage consommation-loi-
sir (étudié par Fleurbaey et Maniquet, 2000), on pourra définir la situation
d’un individu par la consommation équivalente sans travail (point A sur le
graphique infra) ou par le budget implicite défini par le salaire brut de l’indi-
vidu (aire grisée). La théorie veille à ce que ces choix de valorisation des
consommations ne soient pas arbitraires, mais soient justifiés sur la base de
critères éthiques.

3. Maximisation d’une utilité


Consommation

Panier courant
de l’individu

A
Budget implicite

Travail

Bien que ces exemples soient simplistes et illustrent le caractère encore


abstrait de cette théorie, ils laissent espérer que dans un proche avenir elle
fournisse des méthodes pratiques d’évaluation des ressources individuelles
tenant compte des préférences d’une façon appropriée.
En attendant, cette approche confère une certaine légitimité à l’évalua-
tion des situations individuelles en termes d’ensembles de budget. Dans
cette perspective, il ne faut pas oublier de tenir compte de la liquidité du
patrimoine (capital humain et autres formes de capital), et notamment du
rationnement sur le marché du travail et sur le marché du crédit. En ce qui
concerne le rationnement sur le marché du travail, il est d’ailleurs possible
de représenter le budget du chômeur comme étant déterminé par un taux de
salaire brut nul (sur la période espérée de chômage), ce qui permet d’établir
un lien entre le problème du chômage et celui de la réduction des inégalités
de taux de salaires.

246 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Égalité entre qui ?
La vision simple de l’individu, un et souverain de la naissance (ou de la
maturité) à la mort, qui est véhiculée par la théorie économique élémentaire,
n’est pas indiscutable et notamment, sur le plan éthique, il est maintenant
courant, depuis Parfit (1984), de reconnaître que les individus changent et
qu’il serait inadéquat de traiter comme une entité unique des successions
de personnalités très différentes habitant un même corps sur plusieurs
décennies.
Cette idée s’oppose d’ailleurs non seulement aux théories utilitaristes
du cycle de vie, mais également aux théories de l’égalité des chances qui
voudraient, comme celle d’Arneson, que l’égalité soit garantie aux alen-
tours de l’âge de 18 ans, puis que sur le reste de leur vie les individus aient
à subir les rigueurs de leurs égarements éventuels.
En réalité, la remise en cause de l’individualisme éthique sommaire va
dans deux directions. D’une part, il apparaît légitime de s’intéresser à des
tranches de vie, des périodes particulières. Ce qui redore le blason des étu-
des empiriques en coupe instantanée, mais suggère aussi de s’intéresser à
des tranches de vie légèrement plus longues (cinq ou dix ans, par exemple).
D’autre part, il peut être aussi pertinent de s’intéresser aux groupes fami-
liaux et aux dynasties. Ce qui est encore plus large que le cycle de vie
individuel.

L’incertitude
Les études empiriques négligent largement le risque auquel sont soumis
les individus et ceci est fort regrettable. De ce point de vue, c’est bien la
théorie qui a raison contre la pratique. La théorie économique montre que
le risque peut être, pour l’individu, équivalent à une perte de ressources
(cette perte se mesurant par le montant que l’individu est prêt à payer pour
s’assurer). Il serait particulièrement intéressant de mesurer de cette façon
l’impact de l’incertitude macroéconomique et microéconomique sur le bien-
être des individus et il est probable que l’accroissement de l’incertitude au
cours des dernières décennies contribue à expliquer le décalage apparent
entre la croissance du PIB et l’impression de stagnation, voire de régres-
sion, souvent exprimée dans les enquêtes d’opinions. En somme, mesurer
l’ « équivalent-certain » du PIB serait plus pertinent que de mesurer le PIB.
De même, l’accroissement de l’incertitude n’a pas été uniformément ré-
parti sur la population et l’on peut penser, notamment à propos du risque de
chômage, que l’accroissement du risque a accentué les inégalités encore
plus que ce que révèlent les mesures du revenu finalement obtenu. En outre,
si l’aversion pour le risque est décroissante avec le revenu, alors l’augmen-
tation du risque de chômage, pour les personnes de faibles revenus, est
encore plus dramatique.
Ces remarques s’appuient sur l’idée traditionnelle de la théorie, selon
laquelle il est important de tenir compte de l’évaluation du risque, ex ante,

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 247


par les individus. Mais, à l’inverse, il ne faudrait pas penser que l’évalua-
tion ex ante soit suffisante à elle seule, car les inégalités ex post ont aussi
leur importance. Pour comprendre que l’évaluation ex ante et l’évaluation
ex post sont toutes deux pertinentes, considérons l’exemple (trop simple,
mais suggestif) suivant. Trois politiques sont envisageables et, selon l’évo-
lution de la conjoncture mondiale, elles auront un impact différencié sur les
deux catégories de ménages formées par les salariés du secteur abrité et ceux
du secteur exposé. Le contenu de ces politiques n’est pas explicité, seules
comptent les conséquences sociales. On considère que les probabilités des
deux évolutions possibles de la conjoncture sont à peu près égales. Le tableau
suivant donne la valeur des revenus des agents (en unités appropriées).

Évaluation ex ante, évaluation ex post : une estimation

Conjoncture 1 Conjoncture 2
Politique 1
• abrité 10 10
• exposé 20 20
Politique 2
• abrité 10 20
• exposé 20 10
Politique 3
• abrité 20 10
• exposé 20 10
Source : Calcul de l’auteur.

Si l’on examine la situation ex post, les politiques 1 et 2 sont


indistinguables, puisqu’elles donnent à coup sûr une distribution (10, 20).
Pourtant, ex ante, la politique 2 paraît plus équitable, puisqu’elle est plus
égalitaire en termes de gain espéré. Ceci justifie donc un examen des situa-
tions ex ante.
À l’inverse, si l’on s’en tient à une étude ex ante, les politiques 2 et 3
sont indistinguables, puisque les individus y font tous face à la même lote-
rie. En revanche, la politique 3 est plus égalitaire ex post, et apparaît donc
préférable pour cette raison. Il serait donc regrettable de négliger les inéga-
lités ex post.
Il est à noter qu’il n’existe pas encore de critère synthétique précis per-
mettant de tenir compte simultanément des inégalités ex ante et ex post.
Quelques suggestions ont été faites dans la littérature (Broome, 1991,
Ben Porath, Gilboa et Schmeidler, 1997 ou Kolm, 1998) mais elles restent
vagues. Cette question reste largement ouverte.

248 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Quels indices ?
Une fois définie la façon dont il faut apprécier les situations individuel-
les (chances ou résultats, objectif ou subjectif, telle partie de la courbe d’in-
différence, instantané ou non, ex ante ou ex post, etc.), il reste à combiner
les mesures individuelles pour élaborer une mesure synthétique du bien-
être social ou de l’inégalité.
Rappelons (à la suite de Kolm, 1968 et Atkinson, 1970) que si l’on dispose
d’une fonction de bien-être social qui a pour argument la liste des mesures
individuelles, on peut lui associer un indice d’inégalité sur la base de l’écart
entre la situation individuelle moyenne dans la population considérée et
« l’équivalent-égal », qui est le niveau individuel qui, s’il était uniformément
obtenu dans la population, donnerait le même niveau de bien-être social
global. Dès qu’il y a des inégalités, l’ « équivalent-égal » est plus faible que
le niveau moyen si la fonction de bien-être social renferme une certaine
aversion pour l’inégalité.
D’une façon générale, il semble préférable d’adopter des indices d’iné-
galités qui peuvent se voir donner une telle justification « éthique » en étant
rattachés à une fonction de bien-être sociale cohérente, ou du moins carac-
térisés par des propriétés bien définies (cf. la revue de littérature de Foster
et Sen, 1997 ou de Fleurbaey, 1996), plutôt que des indices purement statis-
tiques dont les propriétés éthiques sont mal contrôlées. Comme cela est
noté dans ce rapport par Atkinson, Glaude et Olier, le succès persistant du
rapport inter-décile tient à sa simplicité d’utilisation et de lecture, mais il
est largement admis qu’on devrait lui préférer des indices mieux fondés,
tels que celui proposé par Kolm (1968) et Atkinson (1970).
Il fut longtemps et il est encore largement considéré comme commode,
pour une fonction de bien-être social (ou un indice d’inégalité), de satis-
faire une propriété de séparabilité. Cette propriété consiste, sommairement,
à rendre l’évaluation d’une modification de la répartition qui affecte seule-
ment une partie de la population, totalement indépendante de l’état du reste
(non concerné) de la population. De multiples justifications peuvent être
cherchées pour une telle propriété, depuis la simplicité d’utilisation (inutile
de recalculer l’indice européen pour savoir si une réduction des inégalités
en France a le même impact en Europe) jusqu’au principe de subsidiarité.
Mais des travaux récents et moins récents (pour des références et une syn-
thèse, cf. Gajdos, 2000) suggèrent que certaines fonctions non séparables
ont des vertus, notamment parce qu’elles permettent de tenir compte du
classement des individus dans la population. Ceci redore le blason de l’in-
dice de Gini, par exemple, et d’intéressantes généralisations de cet indice
ont été proposées.
Rappelons aussi qu’il est possible de s’appuyer sur des critères simples,
comme la courbe de Lorenz, qui garantissent l’unanimité d’une grande fa-
mille d’indices dans la comparaison de deux distributions particulières. Cette
approche de la dominance s’applique aux indices d’inégalité (courbe de

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 249


Lorenz) mais également aux fonctions de bien-être social séparables ou
non séparables (cf. les diverses références citées plus haut, ainsi que Bour-
guignon, 1989, Atkinson et Bourguignon, 1987, et Fleurbaey, Hagneré
et Trannoy, 1998 pour le cas de ménages hétérogènes).

Quelques suggestions
Les réflexions qui précèdent sont inégalement conclusives, mais on peut
essayer de tirer un bilan provisoire, sous la forme de suggestions ou de
pistes pour les études empiriques à venir. Si l’on s’inspire de ces réflexions,
on peut en particulier suggérer les points suivants :
• analyser les déterminants des inégalités, en se focalisant sur les distri-
butions conditionnelles par classes de population homogènes en termes de
déterminants socio-économiques ;
• à défaut de pouvoir déjà utiliser des indices de ressources sophisti-
qués, fondés sur la théorie de l’équité, mesurer les situations individuelles
en termes d’ensembles de budget formés par le patrimoine (capital humain
et autres) mobilisable dans la période de référence ;
• la période de référence peut être brève ou longue, comparée au cycle
de vie, et il serait bon de combiner des études portant sur les budgets an-
nuels, décennaux, de cycles de vie et de dynasties ;
• il serait très souhaitable d’ajouter aux études actuelles sur les distri-
butions ex post des revenus des études sur le poids de l’incertitude ex ante ;
• il serait également souhaitable d’utiliser au maximum les indices d’iné-
galité les mieux justifiés par la théorie économique, ainsi que les critères de
dominance comme la courbe de Lorenz.

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250 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


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INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 251


Complément B

Protection sociale, croissance et inégalités :


vieux débats, nouvelles réponses
Antoine Parent
DREES

Ces trois termes sont souvent traités dans la littérature deux à deux (crois-
sance et protection sociale, croissance et inégalités, protection sociale et
inégalités). On veut tenter ici, à partir d’une revue de la littérature théorique
récente, de mettre en évidence les canaux par lesquels la protection sociale
exerce des effets à la fois sur la croissance économique et la réduction des
inégalités. Dans l’analyse traditionnelle des liens entre protection sociale,
inégalités et croissance, trois éléments saillants ressortent : la dimension
du coût de la protection sociale, l’impact négatif de la protection sociale sur
la croissance, l’inefficacité de la protection sociale à réduire les inégalités.
Ces effets présumés négatifs posent la question de l’efficacité de la protection
sociale et de sa légitimité.
Concernant la légitimité des systèmes de protection sociale, les modèles
d’économie politique permettent de faire ressortir la préférence des agents
pour les systèmes de protection sociale comme un choix rationnel. Ces sys-
tèmes possèdent à la fois des qualités en termes de crédibilité et de
soutenabilité.
Concernant l’efficacité des systèmes de protection sociale, à partir de
deux hypothèses – les marchés sont imparfaits, la protection sociale exerce
une redistribution inter et intra-générationnelle – un certain nombre de
travaux théoriques mettent en évidence des effets d’entraînement de la pro-
tection sociale sur la croissance et la réduction des inégalités.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 253


On se propose, dans ce qui suit, d’étudier ces deux aspects d’efficacité
et de légitimité, à partir d’une définition très large de la protection sociale
comme « réponse au dilemme des générations ».
Cette conception prend appui sur les modèles à générations imbriquées
développés par Becker (1988 et 1993) et Masson (1998 et 1999). Cette
conception permet d’englober l’ensemble des risques couverts par la
protection sociale dans une même analyse. On peut en effet considérer que
les différents risques que couvre la protection sociale ne peuvent pas être
dissociés (que leur financement repose ou non sur une base contributive)
car l’articulation de la couverture des différents risques découle de la réci-
procité entre les générations. L’analyse de la protection sociale se ramène
en effet à la question du financement de deux périodes de dépendance où
l’absence de revenus d’activité rend les personnes dépendantes de leur entou-
rage et de la société : jeunesse (éducation, politique familiale) et vieillesse
(retraites). Le problème du financement des deux périodes de dépendance
ne peut être traité séparément.
En effet, les échanges différés (entre jeunes, actifs et vieux) se heurtent
à des insuffisances de marché qualifiées de dilemme des générations :
la génération 2 (des actifs) peut ne pas être incitée à payer convenablement
la retraite des personnes âgées, doutant de l’altruisme des jeunes à leur
rendre la pareille. Par ailleurs, des actifs pauvres peuvent être contraints à
une sous-éducation des enfants et à une « sous-protection » des parents âgés.
Dans ces deux cas, les carences de marché aboutissent à une situation sous-
optimale, qui nécessite l’intervention de l’État- providence. Celui-ci a seul,
en effet, la capacité de pré-engager les jeunes générations car il est le seul à
être le garant des mécanismes de solidarité (par lesquels chaque génération
rembourse, à l’âge actif, l’éducation et la politique familiale dont elle a
bénéficié et reçoit, à sa vieillesse, les cotisations sociales qu’elle a payées à
l’âge actif). Dans cette tradition beckerienne, la protection sociale doit donc
être prise comme un tout.
S’appuyer sur cette conception de la protection sociale comme réponse
au dilemme des générations peut permettre de donner un éclairage pour
partie différent aux débats sur la place des systèmes de protection sociale
dans les économies de marché, sur leur efficacité et leur légitimité.

La question de l’efficacité : l’effet de la protection sociale


sur la croissance et la réduction des inégalités
Un premier lien indirect entre protection sociale et croissance
qui transite par la réduction des inégalités
Aborder la protection sociale sous l’angle du dilemme des générations
amène à considérer que celle-ci comporte une dimension explicite d’équité
et de justice distributive (et pas seulement au travers des seuls dispositifs
de redistribution verticale, tels les allocations sous conditions de ressour-
ces ou l’impôt progressif sur le revenu). Dans cette perspective, seule la

254 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


garantie de retraites peut inciter les familles pauvres à ne pas sous-investir
dans le domaine de l’éducation des enfants. En effet, les familles les plus
exposées au dilemme des générations sont les familles pauvres ou modestes ;
en garantissant les transferts ascendants et descendants, l’État lève la
contrainte de liquidité qui pèse sur ces familles. La tradition beckerienne
permet de consolider le fait que la protection sociale dans son ensemble
n’est pas neutre du point de vue de la lutte contre les inégalités car elle
comporte les deux dimensions de redistribution verticale et horizontale.
Des travaux théoriques récents ont montré que la réduction des inéga-
lités pouvait, sous certaines hypothèses, être favorable à la croissance. On
peut ainsi souligner l’existence d’un premier lien indirect par lequel, en
contribuant à la réduction des inégalités, la protection sociale peut encou-
rager la croissance. Cette relation, consolidée sur un plan théorique, souffre
toutefois d’absence de confirmation empirique probante.
La thèse selon laquelle les inégalités sont favorables à la croissance est
sous-tendue par trois arguments :
• l’hypothèse de Kaldor selon laquelle la propension marginale à épar-
gner des plus riches est plus élevée que celle des pauvres ; si le taux de
croissance est directement relié à la proportion du revenu national qui est
épargné, les pays à plus forte inégalité doivent connaître une croissance
plus forte ;
• l’existence de coûts irrécupérables des investissements qui nécessite
une concentration de la richesse ;
• l’argument d’une nécessaire antinomie entre efficience et égalité
(Mirrlees, 1971). Une taxation plus forte réduit le taux de rendement après
impôt de l’épargne, réduit l’incitation à accumuler le capital et par voie de
conséquence le taux de croissance.
Dès lors que l’hypothèse d’imperfection des marchés de capitaux est
introduite, il est possible de mettre en évidence trois canaux par lesquels
l’inégalité peut exercer des effets négatifs sur la croissance : la réduction
des opportunités d’investissement ; la diminution de l’incitation à emprunter ;
l’accroissement de la volatilité macroéconomique.
Aghion, Caroli, Garcia-Penalosa (1999) dans le cadre d’un modèle de
croissance endogène tirée par l’accumulation du capital physique et du ca-
pital humain (où les dotations en richesse et capital humain sont supposées
hétérogènes) montrent que le taux de croissance dépend de la distribution
des investissements individuels en capital. Sous l’hypothèse de rendements
décroissants, d’une fonction de production concave et de marchés impar-
faits, ils établissent qu’un fort degré d’inégalités dans les investissements
individuels réduit le niveau de l’output total. Ceci ouvre la voie à une poli-
tique redistributive (des plus richement dotés vers les moins richement
dotés) pour améliorer l’efficacité de la croissance.
Aghion et Bolton (1997) montrent qu’en présence d’aléa moral ex ante,
une plus forte inégalité réduit l’incitation à accumuler de la richesse. Plus

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 255


la richesse initiale de l’emprunteur est faible, moins son niveau d’effort
pour accroître la probabilité de réussite de son projet sera important. Ce
problème d’aléa moral vient du fait que plus l’emprunteur a besoin de capi-
tal pour démarrer sa production, moins il est incité à fournir d’effort pour
assurer son succès, dans la mesure où il partage une large part des bénéfices
avec les prêteurs. Du point de vue des incitations, il vient qu’une politique
de redistribution améliore le niveau d’effort des personnes, ce qui est favo-
rable à la croissance.
En présence de tels problèmes d’incitations, plus la distribution de
richesse est inégalitaire, plus faible sera le niveau d’effort agrégé dans la
société. En conséquence, l’inégalité a un effet négatif à la fois sur le niveau
de revenu et le taux de croissance.
Si la mise en évidence des effets négatifs d’un creusement des inégalités
sur la croissance est consolidée sur un plan théorique, les tentatives de vérifi-
cations empiriques de cette liaison ont donné lieu à des résultats contrastés.
Barro (1999), à partir d’un large échantillon de pays en développement et
de pays développés, trouve pour les premiers une relation négative (un ac-
croissement des inégalités nuit à la croissance), pour les seconds une rela-
tion positive (l’accroissement des inégalités est favorable à la croissance).
Forbes (2000) teste un modèle où la croissance dépend notamment des iné-
galités de revenus (mesurées par le coefficient de Gini), du revenu, des
niveaux d’éducation des hommes et des femmes. L’auteur met en évidence
un effet positif de court terme entre croissance et inégalités (robuste aux
différents tests économétriques effectués) mais souligne que ce résultat n’est
pas nécessairement contradictoire avec l’existence d’une relation négative
de long terme entre ces deux grandeurs. Banerjee et Duflo (2000) abou-
tissent à la conclusion principale que la relation inégalité et croissance
n’est pas une relation linéaire(1) et avancent que celle-ci dépend crucialement
de deux variables : du degré de conflit pour le partage de la richesse dans la
société et du niveau initial d’inégalités dans cette société.
Il découle de la non-linéarité de la relation entre croissance et inégalités
que tout changement dans les inégalités, quel qu’en soit le sens, est associé
à une diminution du taux de croissance future. Tirer des conclusions de
politique économique à partir de cet exercice n’est pas aisé puisqu’il res-
sort que toute redistribution dans un sens ou un autre introduit des distor-
sions qui pénalisent la croissance. Néanmoins, les auteurs insistent sur la
dimension de court terme de cet effet : à long terme le conflit social est
apaisé et l’économie se situe à des niveaux intermédiaires d’inégalités ;
or, ces niveaux intermédiaires d’inégalités correspondent aux taux de
croissance les plus élevés, ce qui fait qu’une réduction des inégalités peut
être, à long terme, favorable à la croissance.
(1) Pour un degré de conflit faible, la relation entre le niveau d’inégalités et la croissance
future a la forme d’une courbe en U inversée qui signifie qu’il y a moins de croissance pour
des niveaux faibles et élevés d’inégalités ; pour un degré de conflit élevé dans la société, la
relation trouvée entre croissance et inégalités a la forme d’une courbe en U, signifiant qu’il
y a moins de croissance pour des niveaux intermédiaires d’inégalités.

256 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Protection sociale, épargne et croissance
Dans le cadre de la théorie de la croissance, de nombreuses études empi-
riques ont cherché à établir l’impact des transferts sociaux sur le taux de
croissance. Atkinson (1999) rappelle que les études qui abordent le sujet à
un niveau très agrégé sous l’angle des relations directes entre niveau des
dépenses de protection sociale et rythme de la croissance ne permettent
guère de conclure(2). La question du sens de causalité entre données agré-
gées de croissance économique et de protection sociale reste en fait relati-
vement indéterminée.
Sur un plan théorique(3), quelles que soient les formes envisagées pour
les systèmes de protection sociale et la nature du régime de croissance rete-
nue (endogène ou non), les résultats théoriques laissent entendre que l’effet
négatif de la protection sociale (sous forme de transferts monétaires) sur la
croissance via la distorsion de l’épargne induite est incontournable(4).
D’un point de vue théorique, sur le cycle de vie, on peut considérer que
l’épargne est réalisée pendant les années actives pour garantir la consom-
mation durant les années inactives. Les régimes obligatoires de retraite cons-
tituent alors une alternative à l’épargne privée. Les régimes de retraite par
répartition ne génèrent pas d’épargne mais un transfert des actifs vers les
inactifs à un moment donné. Dans ces conditions, si la valeur actuelle
des retraites est supérieure à la valeur actuelle des impôts ou cotisations,
l’épargne privée risque de diminuer. Ando-Modigliani (1963) expliquent
que l’existence d’un régime de retraite par répartition conduit à une dimi-

(2) On peut schématiquement classer les études qui cherchent à apprécier l’impact d’une
diminution des transferts sociaux sur le taux de croissance en trois catégories : celles qui ne
trouvent aucun lien empirique significatif (Landau, 1985 et Hansson et Henrekson, 1994) ;
celles qui trouvent un effet positif sur la croissance (Weede, 1986 et 1991, Nordström, 1992
et Persson et Tabellini, 1994) ; celles qui trouvent un impact négatif sur la croissance (Korpi,
1985, McCallum et Blais, 1987, Castles et Dowrick, 1990 et Sala-i-Martin, 1992).L’ab-
sence de références plus récentes sur cette manière d’aborder le sujet invite d’ailleurs à
dépasser ce type d’analyse.
(3) L’analyse des liens protection sociale – épargne – croissance est en général effectuée
dans le cadre de modèles à générations imbriquées, où les agents vivent pendant deux pério-
des, travaillant pour un salaire w dans la première et vivant de leur retraite augmentée de leur
épargne dans la seconde. Le raisonnement s’effectue le plus souvent à population constante.
L’hypothèse macroéconomique standard est qu’il y a une fonction de bien-être dynastique :
de ce fait, les problèmes redistributifs qui peuvent survenir dans le temps sont éludés par
l’hypothèse que les choix de la génération présente incorporent le bien-être des générations
futures. Mais donner un poids indépendant à chaque génération soulève deux problèmes
délicats à traiter dans le cadre de ces modèles, celui du mode d’actualisation et celui de la
pondération des générations selon leur taille.
(4) Néanmoins, même sous l’hypothèse que la protection sociale diminue l’épargne et réduit
le niveau de bien-être (Auerbach et Kotlikoff, 1987), on montre dans le cadre d’un modèle
d’équilibre général où l’économie est efficiente à la Diamond (i.e. : non marquée par la
suraccumulation de l’épargne) que la protection sociale exerce des effets positifs sur l’éco-
nomie. La Sécurité sociale peut ainsi être introduite comme une manière de déplacer l’éco-
nomie d’un équilibre inefficient, caractérisé par une suraccumulation du capital en un équi-
libre efficient en réduisant l’épargne (Diamond, 1965).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 257


nution de l’épargne privée du fait que l’accroissement des pensions anti-
cipées peut être perçu comme un effet de richesse qui entraîne une réduction
de l’épargne. Barro (1974) relativise cet effet : sous l’hypothèse d’altruisme
des générations, les impôts supportés par les actifs pour financer la retraite
des inactifs ont pu être compensés par une épargne accrue de la génération
précédente.
Partant de ce constat, un certain nombre de travaux ont cherché à iden-
tifier l’effet sur la croissance de coupes dans les programmes sociaux, sous
l’hypothèse qu’une réduction des contributions devrait, via l’effet induit de
reconstitution de l’épargne, favoriser la croissance. Quel est l’avantage
comparatif des autres systèmes ? Atkinson (1999) se livre à une analyse
des performances comparées des systèmes par répartition, des systèmes
d’assistance, des systèmes de capitalisation par fonds de pension d’où il
ressort que l’effet présumé négatif de la protection sociale sur la croissance
doit être fortement relativisé.
Un système d’assistance sous condition de ressources
est-il plus favorable à la croissance qu’un pur système de répartition ?
Si un système de transferts par répartition est remplacé par une logique
d’assistance sous condition de ressources, il n’est plus possible de raisonner
en termes d’agent représentatif. Il faut prendre en compte la distribution
des salaires, et identifier deux populations, selon qu’elles se situent au-
dessus ou en dessous du seuil de ressources retenu. Dans un raisonnement
inter-temporel à deux périodes, la logique d’assistance introduit un plafon-
nement des pensions de retraite à un certain niveau et restreint le champ des
bénéficiaires de l’allocation vieillesse. Il s’ensuit que le nouveau taux de la
taxe levée sur le salaire des actifs à la première période pour financer le
minimum vieillesse est inférieur à l’ancien.
Cette moindre taxation implique deux effets : pour les personnes éli-
gibles à ce « minimum vieillesse », l’incitation à l’épargne devient nulle et
l’épargne tombe à zéro (phénomène de « trappe à épargne ») ; pour les autres,
l’épargne est accrue par rapport au système par répartition (elle est réduite
à un taux inférieur au taux de cotisation sociale antérieur), ce qui est plus
favorable à la croissance. L’effet final sur le volume d’épargne totale
(et donc sur la croissance) est difficile à discerner : il dépend du nombre de
personnes situées en dessous et au-dessus du seuil retenu. L’effet, sur
la croissance, du passage(5) d’un pur système de répartition à un système
d’assistance sous condition de ressources n’est donc pas assuré.

(5) Sachant que la plupart des systèmes existants combinent les deux.

258 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Un système de capitalisation par fonds de pension est-il plus favorable
à la croissance qu’un système de transfert par répartition ?
La supériorité d’un système d’épargne privée sur un système par répar-
tition est affirmée dans le cas de marchés parfaits lorsque le taux de rende-
ment de l’épargne est supérieur au taux de croissance (r > g)(6). Mais sous
l’hypothèse d’imperfection de marché(7), la gestion de l’épargne privée par
des fonds de pension peut s’avérer non optimale.
Atkinson (1999) introduit le comportement de la firme dans l’analyse
de la gestion de l’épargne retraite par un organisme financier. Il considère
une firme maximisant sa valeur en bourse, ce qui la conduit à opter pour un
taux de croissance interne qui dépend du taux d’intérêt et de ses coûts de
production. En cas de gestion de l’épargne retraite des ménages par des
fonds de pension, surviennent des problèmes d’agence entre gestionnaires
des fonds de retraite et épargnants.
Les décisions de valorisation du fonds peuvent différer de l’objectif
poursuivi par l’épargnant (garantie d’un flux de revenus certain). Ceci peut
aboutir à une valorisation non optimale de l’épargne des particuliers ; dans
un modèle de croissance endogène, ceci implique qu’un système de retraite
par fonds de pension peut exercer des effets négatifs sur la croissance.
L’avantage comparatif des systèmes moins « destructeurs » d’épargne
que les purs systèmes par répartition apparaît alors moins avéré dans tous
les cas de figure. Il convient également de noter que la réduction des pro-
grammes sociaux n’est pas le seul moyen d’action dont dispose le gouver-
nement pour agir sur le taux d’épargne. Des incitations diverses à l’épargne
peuvent renforcer le taux d’épargne à niveau de protection sociale inchangé,
ce qui rend l’alternative entre système par répartition et fonds de pension
moins cruciale.
Des liens potentiels plus directs entre protection sociale et croissance
peuvent être mentionnés.

La protection sociale encouragement à la prise de risque


et facteur de production potentiel ?
Tout d’abord, à partir de l’analyse du risque et dans la tradition de l’éco-
nomie publique, la protection sociale peut être entendue, au sens large,
comme « protection contre le risque social » et comme source « d’amélio-
rations parétiennes » compensant les défaillances de marché. Hubbard et

(6) Ce cas de figure correspond à une situation transitoire. À long terme, les économistes
considèrent la « règle d’or » selon laquelle r = g : en effet, s’il existe des générations de
taille différente, ceci joue sur l’offre de travail et l’offre d’épargne, et exerce un effet correc-
teur sur le prix des facteurs, qui à long terme tendent à s’équilibrer.
(7) Ceci ne constitue évidemment pas une justification du maintien des systèmes de protec-
tion sociale dans le seul cas d’imperfections de marché. Réduire ces imperfections ou lever
la contrainte de liquidité ne signifie pas que la protection sociale n’a plus de raison d’être.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 259


Judd (1987), par exemple, étudient le rôle de la Sécurité sociale comme une
assurance contre l’incertitude affectant le revenu individuel au cours du
cycle de vie. La garantie de revenus sociaux en cas d’aléa de l’existence joue
comme un facteur de sécurité susceptible de diminuer l’aversion au risque.
Une gestion optimale des « risques sociaux » peut être favorable à la
croissance en encourageant précisément la prise de risque. Ahmad, Dreze
et Sen (1991) analysent, dans cette perspective, la protection sociale comme
une aide à l’adaptation technologique. Une mauvaise répartition du partage
des risques dans une société implique un contre-emploi des techniques de
production. Un système de protection sociale efficient peut contribuer à
rendre optimale la prise de risque nécessaire aux mécanismes de la crois-
sance. Si les mutations technologiques peuvent se lire comme des chocs
qui creusent les inégalités (et la protection sociale est traditionnellement
justifiée comme le moyen de lutter contre ces inégalités), l’approche en
termes de risque social suggère qu’il est possible de renverser cette propo-
sition. L’existence d’un système de protection sociale large et performant
peut être un facteur encourageant la prise de risque technologique(8), qui
peut favoriser la croissance en facilitant la transition d’un secteur peu pro-
ductif vers un secteur plus productif.
D’autres points gagneraient à être approfondis sur un plan théorique :
un recours plus systématique à la notion de capital humain dans le cadre
analytique de la croissance endogène permettrait d’envisager globalement
la protection sociale comme un « facteur de production » potentiel.
Les très nombreuses études sur ce thème ont surtout traité de l’impact
de l’éducation sur la croissance et convergent (tout au moins sur un plan
théorique) pour considérer que le capital humain est un facteur de performance
économique(9). Cette démarche pourrait d’ailleurs sans doute être étendue
aux différentes composantes de la protection sociale, sous l’hypothèse que
les dépenses de santé, de retraite, les allocations familiales ou les allo-
cations chômage enrichissent le capital humain à l’instar de l’éducation(10).
(8) Cet argument est d’autant plus fort que la fonction de production est soumise à une non-
linéarité des effets d’apprentissage.
(9) Outre les mesures de la contribution du facteur éducation à la croissance économique
dans les années soixante dans le sillage de Denison (1962), les modèles de croissance endo-
gène avec capital humain (Uzawa, 1965 et Lucas, 1988) lient le niveau de progrès technique
au niveau moyen de capital humain des travailleurs. C’est le niveau de formation et d’édu-
cation qui conditionne le niveau technologique et donc la croissance. L’accumulation du
capital humain participe donc de la diffusion mais aussi de la création du progrès technique
et par conséquent de la croissance. Ohyama (1991) en intégrant le capital humain dans un
modèle de croissance endogène met en évidence que des subventions publiques au capital
humain permettent d’augmenter le taux de croissance à long terme. Barro et Lee (1996),
Barro (1998), Benhabib et Spiegel (1994), Griliches (1997), Hanushek et Kim (1995),
Mulligan et Sala-i-Martin (1995) et Pritchett (1996) s’intéressent plus particulièrement aux
indicateurs pertinents de capital humain permettant de corroborer ou d’infirmer, sur un plan
empirique, la liaison réputée positive entre éducation et croissance.
(10) Si l’on considère par exemple que les dépenses liées à la politique familiale encoura-
gent le processus de socialisation de l’enfant ou que les dépenses de santé, qui favorisent
l’allongement de la vie, augmentent la rentabilité de l’investissement dans l’éducation.

260 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


La question de la légitimité des systèmes de protection sociale :
une lecture à partir des modèles d’économie politique
Le développement récent des modèles d’économie politique qui combinent
analyse économique et analyse politique a permis de donner une nouvelle
dimension à l’analyse des systèmes de protection sociale. Les modèles d’éco-
nomie politique à générations imbriquées respectent un cadre d’optimisation
intertemporelle. Ces modèles à générations imbriquées distinguent généra-
lement deux sources d’hétérogénéité : selon l’âge (deux, trois et parfois
quatre générations sont distinguées) et selon le revenu (variable continue).
Les régimes de protection sociale sont décrits de façon « réaliste » : ils com-
portent une part a reflétant la dimension contributive des systèmes et une
part (1 – a) reflétant la composante redistributive des systèmes. Sous l’hy-
pothèse que les préférences des agents sont distribuées normalement, l’équi-
libre politique correspond au choix de l’électeur médian : pour a donné, les
électeurs votent pour le taux d’imposition d’équilibre qui garantit le finan-
cement de la fraction (1 – a) du système.
Les modèles d’électeur médian sont toutefois fragiles : notamment, l’exis-
tence d’un équilibre majoritaire est remis en cause dès lors que les élec-
teurs ont à se prononcer sur plus d’une variable (ici, ils ne peuvent se pro-
noncer à la fois sur le degré de redistributivité du système et sur le niveau
de contributivité). Les hypothèses de comportement électoral de ces modèles
peuvent être jugées naïves, ce qui amène à s’interroger sur la finalité de
cette littérature : s’agit-il d’expliquer le développement historique des sys-
tèmes actuels de protection sociale ? Est-ce un moyen d’agréger les préfé-
rences individuelles ? S’agit-il d’expliquer, en cas de choix unique, pour-
quoi il y aurait toujours une majorité en faveur d’un système de protection
sociale ? Mais dans ce cas, qui est le plus plausible, on peut regretter l’ab-
sence de considérations éthiques. Ces réserves, qui relativisent la portée
conclusive de ces modèles, ne remettent cependant pas en cause leur apport
à la question de la légitimité des systèmes de protection sociale. Ces modèles
insistent sur le rôle du contrat social et éclairent la question de l’accep-
tation sociale des prélèvements.

Le rôle du contrat social


Les préférences fiscales des agents découlent de leur génération d’ap-
partenance, de leur position dans la distribution des revenus par rapport au
revenu médian, du rendement de l’épargne par rapport au rythme de la crois-
sance (qui est aussi celui de la population, noté n). En ce sens, ces hypothè-
ses peuvent apparaître réductrices.
Les retraités sont partisans du taux d’imposition le plus élevé possible :
en effet, ce taux détermine le niveau de leurs pensions, mais n’a pas d’inci-
dence sur leurs contributions (puisque celles-ci ont été payées à la période
précédente). Les préférences des actifs découlent de leur position dans
la distribution des revenus par rapport au revenu médian : un système

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 261


d’épargne privée aura la préférence des agents dont le niveau de revenu est
situé au-delà du niveau de revenu médian. Seuls les travailleurs dont le taux
de salaire est inférieur à ce niveau préfèrent un taux de prélèvement positif.
Dans cette configuration, les actifs sont divisés en deux classes : ceux dont
le revenu est supérieur au revenu médian sont partisans d’une épargne posi-
tive et d’un taux de prélèvement nul ; ceux dont le revenu est inférieur au
revenu médian sont partisans d’une épargne nulle et d’une fiscalité posi-
tive. S’ajoutent les retraités dont les préférences vont à la fiscalité la plus
forte. Le taux de fiscalité d’équilibre t* est déduit de la procédure de vote
majoritaire qui découle de la formation de coalitions entre ces trois classes.
La solution optimale dépend des évolutions comparées du taux de ren-
dement de l’épargne privée r et de celui d’un système par répartition n : si
r > n, l’effet redistributif de la Sécurité sociale est dominé par le rendement
élevé de l’épargne privée et même les travailleurs les plus pauvres peuvent
alors préférer épargner. Seuls les retraités soutiennent le système, ce qui est
insuffisant. Dans tous les autres cas, la préférence pour une fiscalité posi-
tive est le résultat d’une coalition entre retraités et actifs au salaire médian
sous l’hypothèse d’une élasticité de substitution s inférieure à 1. Pour
s supérieur à 1, le taux de fiscalité préféré décroît avec le revenu, et la
coalition majoritaire est alors composée des retraités et des plus pauvres
des travailleurs (ceux dont le revenu est inférieur au revenu médian).
Mais la formation d’une coalition majoritaire est sensible au degré de
redistributivité du régime : Casamatta, Cremer et Pestieau (2000) montrent
que pour r = n, une variation du degré de contributivité n’affecte pas la
coalition. En revanche, pour r < n (situation a priori la plus favorable au
système par répartition), si le système devient plus contributif (si a aug-
mente), il devient aussi moins attractif pour les travailleurs à bas salaires.
Certains d’entre eux (les plus productifs) vont échanger ce système contre
l’épargne privée ; le nouvel électeur décisif sera plus pauvre qu’avant et
par conséquent, le taux choisi par cet électeur plus bas qu’avant. Dans le
cas où r > n, et pour a proche de 1, les auteurs montrent que l’équilibre
majoritaire va conduire à une remise en cause du système : en effet, le sys-
tème de protection sociale est si peu redistributif que les plus pauvres des
travailleurs ne le trouvent plus attractif et préfèrent l’abandonner au profit
d’un système privé.
Plusieurs enseignements de ces modèles peuvent être mis en avant.
Les systèmes par répartition suscitent un plus fort soutien (électoral)
que les systèmes privés : si on compare les performances respectives d’un
système par répartition et d’un système de fonds de pension, il vient que
dans un schéma de fonds de pension, le vote n’est d’aucun enjeu pour les
retraités. Toutes les décisions importantes pour eux ont été prises dans le
passé. Seule la population active importe dans la détermination de l’équi-
libre par le vote, alors que les retraités votent dans un système par répar-
tition. La majorité est donc toujours plus large dans le cas d’un système par

262 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


répartition que dans le cas d’un fonds de pension. Dans le cadre de ce mo-
dèle, la prise en compte de pertes d’efficience provoquées par la fiscalité
modifie la relation entre les pensions et les contributions(11). Le rendement
du système de répartition dépend alors de la valeur du taux d’imposition.
La coalition majoritaire en faveur du système par répartition est plus diffi-
cile à trouver et n’existe que sous certaines conditions relatives à la taille
des générations et à la forme de la distribution des revenus. Des solutions
mixtes, combinant système par répartition et fonds de pension ne sont plus
à exclure.
Dans certains modèles, les systèmes par répartition peuvent remporter
l’adhésion des plus riches : Cooley et Soares (1999) supposent, en dyna-
mique, que la protection sociale diminue le niveau de consommation et
d’épargne de chaque travailleur mais diminue également l’offre de travail
et le stock de capital disponible à la période suivante. La chute du stock de
capital augmente le taux d’intérêt à la période suivante (et diminue le
salaire). Comme le taux de rendement réel de l’épargne augmente, ceci
peut contribuer, par un effet indirect, à élargir (aux plus riches) la coalition
en faveur du maintien du système par répartition, ce qui renforce son carac-
tère soutenable. Cette conclusion rejoint celle d’études considérant le cycle
démographique (Artus et Legros, 2000) : un vieillissement de la population
(qui accroît l’offre d’épargne) combiné à un système de retraites par capita-
lisation exerce des effets à la baisse du taux de rendement de l’épargne, ce
qui réduit l’efficacité de ces systèmes.

Les arguments de l’acceptation sociale des prélèvements


La plus large adhésion aux régimes de protection sociale est obtenue
dans les modèles d’économie politique, soit à partir de l’hypothèse
d’altruisme entre générations, soit dans le cadre de modèles réputationnels.

La justification de la préférence pour la protection sociale


dans le cadre de modèles réputationnels
Cooley et Soares (1999) présentent le système de Sécurité sociale(12)
comme un jeu entre générations. Pour que le système soit soutenable, il
faut qu’il existe un mécanisme de soutien de cet équilibre. Les auteurs
montrent que la peur d’un effondrement du système si l’une des géné-
rations échoue à le maintenir conduit à le rendre soutenable. Le système est
soutenu car l’électeur médian des générations à venir considèrera toujours
ses contributions comme des fonds perdus si elles ne débouchent pas sur un
versement effectif à sa retraite.

(11) Dans ce modèle, la perte d’efficience est de forme quadratique et ne s’applique qu’à la
part non contributive du système de Sécurité sociale, les agents analysant leurs contribu-
tions comme un revenu différé.
(12) Les auteurs limitent l’approche réputationnelle au seul cas des retraites.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 263


Dans un jeu à un coup (à une période), les travailleurs refuseront de
financer les retraites. L’équilibre du jeu à un coup sert de menace crédible
pour introduire un comportement plus coopératif entre les agents : le coût
de la défection aujourd’hui implique l’effondrement du système demain, ce
qui incite les travailleurs à s’abstenir de tirer partie des bénéfices de court
terme d’une déviation de façon à sécuriser le bénéfice que leur garantit le
système présent en matière de retraite future. Il devient rationnel d’adopter
un système de Sécurité sociale dans un jeu dynamique qui implique des
interactions répétées entre les générations.
Le vote d’agents rationnels et anticipateurs ne peut porter que sur l’accep-
tation ou le rejet du niveau optimal issu du système en place, car les agents
n’ont pas d’incitations à dévier de cet équilibre. Les électeurs votent ainsi
sur le seul niveau soutenable de Sécurité sociale.
La préférence pour la Sécurité sociale ressort ainsi comme le choix
d’agents économiques rationnels et anticipateurs.
L’hypothèse d’altruisme limité
Cette hypothèse (voir, par exemple, Tabellini(13), 2000) permet de s’éman-
ciper de l’hypothèse forte d’une reconduction tacite du régime à toutes les
périodes.
Le programme de Sécurité sociale est choisi à chaque période en vertu
d’un vote à la majorité. Il redistribue des parents vers les enfants aussi bien
que des riches vers les pauvres dans la mesure où la dotation versée par
l’État est une somme forfaitaire, alors que la contribution est proportion-
nelle au revenu (ce trait reflète, selon l’auteur, la dimension redistributive
de tout système de Sécurité sociale). Toutes les générations en vie sont
impliquées dans le vote, mais à chaque période, le régime de Sécurité so-
ciale peut être remis en cause par le vote. Ceci rompt le lien entre les contri-
butions courantes et les pensions futures. À chaque période, le vote porte
sur le montant du transfert de la génération jeune à la génération âgée
actuellement en vie, sans que cela ait la moindre répercussion sur la légis-
lation future. La politique optimale de l’électeur i en t est indépendante des
décisions de vote passées et futures ; en ce sens, on peut considérer qu’il
s’agit d’une conception « minimaliste » de l’altruisme puisqu’elle n’engage
que les générations en vie.
L’équilibre politique est déterminé par la préférence de l’électeur médian.
Pour identifier cet électeur médian, il faut combiner les deux groupes de
votants, parents et enfants. Il ressort que la taille optimale du système de
Sécurité sociale qui sera retenu dépend de deux facteurs principaux : de la
proportion de jeunes dans la population ; de la distribution des revenus du
travail au sein du groupe qui paye l’impôt.

(13) L’auteur traite de la protection sociale au sens large, dans ses dimensions de redistribu-
tion inter et intra-générationnelle.

264 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Le taux de contribution à la Sécurité sociale est négativement corrélé à n :
si la proportion des jeunes dans la population augmente, une plus large
fraction de la population totale s’oppose au système de Sécurité sociale.
L’équilibre est donc de taille plus restreinte.
Deuxième élément, une distribution du revenu plus inégalitaire entraîne
que l’électeur médian est plus pauvre, et donc plus favorable au système de
Sécurité sociale ; la majorité en faveur de la Sécurité sociale est donc plus
large dans les sociétés à forte inégalité de revenu (on retrouve l’argument
des effets positifs sur la croissance d’une société plus égalitaire, sous l’hypo-
thèse d’effets de distorsion introduits par la fiscalité).
Dans un cadre où la protection sociale opère une redistribution inter et
intra-générationnelle, l’hypothèse d’altruisme même limité permet de com-
prendre pourquoi, même si les électeurs ne se sentent liés ni par leur vote
passé ni par un quelconque engagement vis-à-vis des générations futures,
une majorité d’entre eux reste favorable à un système de Sécurité sociale
(qui bénéficie pourtant à une minorité).
L’approche d’économie politique permet de faire progresser l’analyse
en termes de soutenabilité et d’acceptabilité de la protection sociale. Ces
travaux montrent bien comment l’articulation des différents dispositifs de
protection sociale contribue à sécuriser l’horizon économique des agents.
Il ressort de ces analyses que la protection sociale constitue un engagement
mutuel irréversible. La force de ce courant est de montrer que le choix de
société en faveur d’une préférence pour un système par répartition se ra-
mène à une explication tenant à la rationalité des agents et que ce choix est
peut-être temporellement le plus cohérent.

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268 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Complément C

Une vue d’ensemble des inégalités


de revenu et de patrimoine
Jean-Michel Hourriez et Valérie Roux
INSEE

Les sources statistiques sur les revenus des ménages


Présentation des sources statistiques sur les revenus des ménages
L’INSEE dispose de deux types de sources statistiques pour appréhen-
der les revenus des ménages :
• la source fiscale (enquêtes Revenus fiscaux) ;
• les enquêtes auprès des ménages (enquêtes Budget de famille, Panel
européen, etc.)
Dans le premier cas il s’agit d’une exploitation des déclarations de reve-
nus traitées par l’administration fiscale, dans le second cas le ménage est
directement interrogé sur ses revenus par un enquêteur de l’INSEE.
Le principe des enquêtes Revenus fiscaux est de reconstituer les revenus
d’un échantillon de ménages à partir de leur déclaration fiscale, ou bien de
l’ensemble de leurs déclarations fiscales lorsqu’un même ménage rassem-
ble plusieurs foyers fiscaux. L’analyse des revenus s’effectue ainsi au ni-
veau du ménage plutôt que du foyer fiscal, ce qui distingue les enquêtes
Revenus fiscaux des statistiques fiscales produites par la Direction générale
des impôts (DGI). En outre, les prestations sociales non imposables (pres-
tations familiales, aides au logement, minima sociaux) sont reconstituées
sur barème ou par imputation économétrique. Rappelons que presque tous
les foyers – imposables ou non – remplissent une déclaration fiscale, si
bien que la source fiscale couvre pratiquement l’ensemble de la population.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 269


Depuis 1996, l’opération est annuelle et l’échantillon est extrait de celui de
l’enquête Emploi, ce qui rend possible l’étude des revenus des ménages en
fonction de l’activité de leurs membres.
Les enquêtes Budget de famille, réalisées avec une périodicité quinquen-
nale, comprennent un questionnaire détaillé sur les revenus annuels de cha-
que personne du ménage. L’épargne peut être analysée grâce à cette source
à travers le solde des revenus et de la consommation.
Le Panel européen reprend le même questionnaire détaillé sur les reve-
nus. Cette source présente deux atouts. D’une part sa dimension longitudi-
nale : il s’agit d’un panel où les individus présents lors de la première inter-
rogation (1994) sont réinterrogés chaque année. D’autre part sa dimension
européenne : des opérations semblables sont réalisées dans la plupart des
pays de la Communauté européenne, afin qu’Eurostat puisse produire des
fichiers de données individuelles harmonisées au niveau européen. Huit
vagues seront collectées de 1994 à 2001. À terme le Panel permettra des
analyses inédites sur les trajectoires d’emploi et de revenus.

Comparaison des données fiscales et des données d’enquêtes


La source fiscale présente, par rapport aux enquêtes auprès des
ménages, deux atouts qui en font la source de référence sur les revenus des
ménages en France :
• son exploitation est peu coûteuse, d’où la constitution de gros échan-
tillons (70 000 ménages actuellement pour les enquêtes Revenus fiscaux,
contre 10 000 dans les enquêtes Budget et 7 000 dans le Panel européen) ;
• les déclarations au fisc sont réputées plus fiables que les déclarations
lors d’une interview. Outre les omissions volontaires (présentes dans les
deux cas), les données d’enquêtes auprès des ménages sont entachées de
diverses erreurs de mesure (montants approximatifs, perte de mémoire,
confusion des périodes de références, erreurs de saisie ) dont sont a priori
exemptes les déclarations fiscales, remplies sur la base de documents écrits
et vérifiées tant par le contribuable que l’administration. Les erreurs aléa-
toires de mesure apparaissent nettement dans le Panel européen : les varia-
tions de revenus observées d’une année sur l’autre résultent en partie de ces
erreurs, ce qui rend difficile l’analyse des trajectoires des revenus (durabilité
de la pauvreté, etc.).
Toutefois la source fiscale présente plusieurs inconvénients, de sorte
que les enquêtes ménages demeurent un complément utile :
• la disponibilité des données est plus tardive que pour les enquêtes
ménages (il faut compter une année de traitement des déclarations par l’ad-
ministration fiscale plus une année de calculs par l’INSEE) ;
• les prestations sociales sont imputées et non observées. Si les imputa-
tions sont fiables pour les prestations dont les conditions d’attribution sont
simples (allocations familiales de base), elles requièrent des hypothèses
dans le cas de prestations plus complexes (minima sociaux, aides au loge-
ment), notamment lorsque l’on présume que certains ménages ne font pas

270 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


valoir leurs droits (RMI et minimum-vieillesse). Par ailleurs les aides so-
ciales locales ne sont pas imputées ;
• les impôts mentionnés dans la source fiscale ne tiennent pas compte
des recours gracieux (qui permettent notamment à certains ménages mo-
destes d’être dispensés de taxe d’habitation) ;
• diverses catégories de revenus ne figurent pas ou partiellement sur la
déclaration : primes de participation et intéressement et plus généralement
revenus de l’épargne salariale, indemnités de licenciement, etc.
Les deux types de source ne parviennent pas à mesurer correctement
deux catégories de revenu :
• les revenus d’activité indépendante. Ceux qui figurent sur la déclara-
tion fiscale ne sont pas directement comparables à des salaires, sans même
tenir compte de l’évasion fiscale. Interrogés dans les enquêtes, les indépen-
dants ne peuvent communiquer que le revenu qu’ils déclarent au fisc, ou
sinon d’autres grandeurs qui ne s’apparentent pas à la rémunération du tra-
vail (recette ou chiffre d’affaires, etc.) ;
• les revenus du patrimoine. Ils échappent largement à la déclaration
fiscale, soit parce qu’ils sont exonérés d’impôt sur le revenu (livrets régle-
mentés, épargne-logement, PEA, PEP et assurance-vie), soit parce qu’ils
sont soumis à un prélèvement libératoire à la source (intérêts d’obligations,
bons, etc.), soit parce que les revenus fonciers nets reportés sur la déclara-
tion fiscale ne reflètent pas le revenu économique (abattements forfaitaires,
amortissements Périssol et Besson, etc.). Il en va de même des plus-values.
En outre, l’apparition de nouvelles enveloppes défiscalisées explique que
la fraction des revenus du patrimoine couverte par les déclarations fiscales
s’est réduite au cours des années quatre-vingt-dix. Le taux de couverture
n’est plus que d’un quart environ. Quant aux enquêtes auprès des ménages,
elles sous-estiment fortement les revenus du patrimoine : même dans les
enquêtes que l’INSEE consacre au thème du patrimoine, les montants des
actifs financiers déclarés par les enquêtés ne couvrent que la moitié du
patrimoine financier des ménages estimé par la Banque de France.
Une autre limite commune aux deux sources est qu’elles ne couvrent
que le champ des ménages ordinaires. L’observation des « sans domicile
fixe » ou des personnes en institution nécessitant des enquêtes spécifiques
(par exemple l’enquête sans domicile fixe ou l’enquête handicap-invali-
dité-dépendance de l’INSEE).
La source fiscale et les enquêtes ménages produisent des estimations
voisines du revenu moyen de la population, mais la dispersion des revenus
apparaît plus élevée dans les enquêtes ménages que dans les revenus fis-
caux (graphique 1). Il y a notamment plus de bas revenus selon les enquê-
tes, avec un écart de deux points sur le taux de pauvreté (graphique 2). Cet
écart concerne surtout les personnes âgées. Trois causes peuvent être invo-
quées pour l’expliquer :
• comme nous l’avons déjà indiqué, les revenus d’origine fiscale sont
réputés de meilleure qualité que ceux provenant des enquêtes auprès des

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 271


ménages. Dans ces dernières, les erreurs aléatoires de déclaration accrois-
sent la dispersion apparente des revenus. En particulier, certains enquêtés
qui oublient de mentionner une partie de leurs ressources sont considérés à
tort comme pauvres. Ce comportement de sous-déclaration serait plus fré-
quent chez les personnes âgées. Le taux de pauvreté est donc certainement
surestimé dans les enquêtes, notamment pour les plus âgés ;
• inversement, les enquêtes Revenus fiscaux ont tendance à sous-esti-
mer la pauvreté, notamment chez les plus âgés. En effet, en dépit des re-
dressements opérés, l’échantillon sous-représente certaines populations ne
remplissant pas de déclaration au fisc. A priori il s’agit de ménages non
imposables qui ne demandent aucune prestation, puisqu’un avis de non-
imposition est exigé pour l’attribution de prestations sous conditions de
ressources. Il s’agit notamment des personnes âgées n’ayant pas droit au mini-
mum vieillesse (ou ne faisant pas valoir ce droit). L’absence de déclaration,
fréquente par le passé, ne concernerait plus aujourd’hui que 2 % des ménages ;
• dans les données fiscales, les impôts sont cohérents avec les revenus
déclarés. Au contraire, dans les enquêtes, le montant d’impôt indiqué par le
ménage interrogé se réfère au revenu perçu un an voire deux ans aupara-
vant. Certains ménages indiquent donc un revenu faible mais un impôt élevé.
De ce fait, 1 à 2 % des ménages ont un revenu après impôt inférieur au seuil
de pauvreté alors que leur revenu avant impôt est supérieur au seuil. Ceci a
pour effet d’accroître le taux de pauvreté mesuré dans les enquêtes sur la
base du revenu disponible. De ce fait, les statistiques publiées se réfèrent
parfois au revenu avant impôt. Mais alors le taux de pauvreté est surestimé
pour une autre raison : le seuil de pauvreté prend une valeur plus élevée car
il est calculé d’après le revenu médian avant impôt.
1. Indice de Gini comparé
dans les enquêtes Revenus fiscaux et Budget de famille
0,35
0,34
0,33
BdF (revenu avant impôt)
0,32
0,31
0,3
0,29
0,28
0,27 Revenus fiscaux (revenu disponible)
0,26
0,25
1970 1975 1979 1984 1990 1995

Sources : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux et Budget de famille.

272 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


2. Taux de pauvreté comparé
dans les enquêtes Revenus fiscaux et Budget de famille
En %
16
15
14
13
12
11
10 BdF (revenu avant impôt)
9
8 BdF (revenu disponible)
7 Revenus fiscaux (revenu disponible)

6
1970 1975 1979 1984 1990 1995
Sources : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux et Budget de famille.

Définitions théoriques du revenu et définitions utilisées en pratique


Deux notions de revenu sont couramment définies : le revenu disponi-
ble, sur lequel est fondé la mesure des inégalités de niveau de vie ; le re-
venu primaire, qui permet d’appréhender les inégalités avant la redistribu-
tion opérée par le système de transferts.
Le revenu disponible
Sur le plan théorique, il existe un certain consensus pour définir ainsi le
revenu disponible.

Revenu disponible
= revenus d’activité (salaires, bénéfices) nets de cotisations sociales
+ revenus de remplacement
(indemnités de chômage, pensions de retraite) nets de cotisations sociales
+ revenus du patrimoine
+ solde des transferts reçus et versés à d’autres ménages
(pensions alimentaires, etc.)
+ prestations sociales non contributives
(prestations familiales, aides au logement, minima sociaux)
– impôts directs
(IRPP, TH, CSG + CRDS + prélèvement social)

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 273


On peut toutefois débattre de l’ajout d’autres éléments comme les loyers
imputés aux propriétaires, les plus-values, ainsi que divers revenus en na-
ture : soins médicaux, éducation, autoconsommation alimentaire...
En pratique, les revenus du patrimoine étant mal mesurés, on préfère
parfois les exclure dans un souci de comparabilité intertemporelle. Des études
ponctuelles ont cependant tenté de reconstituer par imputation économé-
trique des revenus du patrimoine recalés sur données macroéconomiques.
Le revenu primaire
Sur le plan théorique, le revenu primaire devrait être calculé non seule-
ment avant impôt et prestations, mais aussi avant prise en compte des coti-
sations sociales et revenus de remplacement, ceci afin de définir un revenu
de marché comparable sur le plan international quelle que soit la structure
du système de transfert.

Revenu de marché
= revenus d’activité (salaires, bénéfices) « super-bruts »
(revenus bruts + cotisations patronales)
+ revenus du patrimoine
+ solde des transferts reçus et versés à d’autres ménages
(pensions alimentaires, etc.)

Cette définition n’a de sens que sur la population en âge de travailler.


Pour les retraités ce revenu serait quasiment nul puisqu’il n’inclut pas les
pensions de retraite.
En pratique ce revenu de marché n’est pas calculé dans les sources sta-
tistiques, car ces sources ne mesurent que les salaires nets de cotisations.
La reconstitution des salaires « super-bruts » nécessite des imputations qui
ne sont pas réalisées de manière systématique. Il est donc d’usage de consi-
dérer plutôt le revenu déclaré au fisc, que les ménages connaissent bien
puisqu’il s’agit (au problème de la CSG près(*)) de la somme des revenus
qu’ils inscrivent en remplissant leur déclaration fiscale.

(*) Depuis l’introduction d’une composante déductible de la CSG en 1997, les revenus que
les ménages reportent effectivement sur leur déclaration ne correspondent plus exactement
au revenu avant impôts et prestations :
Revenu reporté sur la déclaration fiscale = Revenu déclaré (avant CSG déductible) – CSG
déductible
Les études de Breuil-Genier et Murat-Roth-Starzec citées dans le rapport Atkinson, Glaude
et Olier ont appréhendé l’introduction de la CSG-CRDS en la déduisant intégralement du
revenu déclaré, de façon à retrouver le revenu perçu par le ménage net de prélèvements à la
source. Ainsi, on a les formules :
Revenu initial (Breuil-Genier) = revenu reporté sur la déclaration fiscale (non compris les
revenus du patrimoine) – CSG non déductible – CRDS
Revenu de référence (Starzec-Roth-Murat) = revenu initial + revenus du patrimoine recalés

274 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Revenu déclaré (avant CSG déductible)
= Revenus d’activité (salaires, bénéfices) nets de cotisations sociales
+ Revenus de remplacement (indemnités de chômage, pensions de retraite)
nets de cotisations sociales
+ Revenus du patrimoine (dont la prise en compte varie selon les études(*))
+ Solde des transferts reçus et versés à d’autres ménages (pensions alimen-
taires, etc.)
Ce revenu déclaré est un revenu avant impôts et prestations :
Revenu disponible
= Revenu déclaré (avant CSG déductible)
+ Prestations sociales non contributives (famille, logement, minima sociaux)
– Impôts directs (IRPP, TH, CSG + CRDS + prélèvement social)

(*) Selon les études, les revenus du patrimoine sont :


• soit non pris en compte (« revenu initial » de l’étude Breuil-Genier, cf. troisième
chapitre du rapport Atkinson, Glaude et Olier) ;
• soit pris en compte tels qu’ils figurent sur la déclaration fiscale (résultats de l’INSEE
sur la pauvreté, cf. Synthèses n° 47) ;
• soit recalés sur données macroéconomiques (« revenu de référence » de l’étude
Murat-Roth-Starzec, cf. troisième chapitre du rapport Atkinson, Glaude et Olier).

Les inégalités salariales


Les inégalités entre salariés à temps plein sont restées stables
Les séries des déclarations annuelles de données sociales (DADS) (voir
encadré suivant) permettent d’appréhender l’évolution de l’éventail des sa-
laires nets à temps complet depuis 1950 dans le secteur privé (graphique 3).
L’éventail des salaires s’est tout d’abord ouvert de 1950 à 1967, la crois-
sance des salaires bénéficiant moins aux bas salaires dans un contexte où le
salaire minimum (SMIG) suivait l’inflation. Les inégalités entre les salariés
à temps complet se sont ensuite réduites jusqu’en 1984, grâce à la très forte
revalorisation du salaire minimum interprofessionnel (devenu SMIC). Après
avoir légèrement augmenté au cours de la seconde moitié des années
quatre-vingt, les inégalités se seraient stabilisées durant les années quatre-
vingt-dix et même légèrement réduites en fin de période.
En l’espace de cinquante ans, le poids des cotisations sociales (salariales et
patronales) s’est accru pour les salaires les plus élevés avec le déplafonnement
progressif des cotisations, tandis qu’il s’est allégé pour les salaires les plus
faibles dans les années quatre-vingt-dix avec l’instauration de mesures d’allé-
gements de charges sur les bas salaires. Il en résulte que l’éventail des coûts
salariaux (salaires super-bruts), qui était plus resserré que celui des salaires
nets en 1950 (rapport interdécile de 3,3 contre 3,6 pour les salaires nets),
est plus élargi en 1996 (un peu moins de 3,4 contre un peu moins de 3,1).
L’éventail des salaires super-bruts retrouve son niveau d’il y a cinquante
ans, au-delà des variations qu’il a connues d’une décennie sur l’autre.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 275


3. Évolution des inégalités salariales dans le secteur privé
(salaires nets à temps complet)
4,3

4,1 D9/D1 : Séries longues sur les salaires

3,9

3,7

3,5

3,3

3,1

2,9 D9/D1 : Série retravaillée des DADS

2,7
1950 1954 1958 1962 1966 1970 1974 1978 1984 1988 1993 1997

Champ : Salariés du secteur privé et des entreprises publiques à temps complet hors appren-
tis, stagiaires, salariés agricoles, personnels domestiques.
Note : Les séries longues sur les salaires s’appuient sur les fichiers définitifs des DADS. Les
séries retravaillées (Le Minez, 1998) traitent de façon harmonisée, à partir de 1976, les salaires
aberrants. Ainsi, les rémunérations inférieures à 0,4 SMIC ont été d’emblée éliminées et celles
comprises entre 0,4 et 0,8 SMIC ont été retraitées. Au final, la limite du premier décile a été
rehaussée, notamment de 1976 à 1993, et le rapport inter-déciles est d’un niveau plus faible et
ne diminue pas de 1993 à 1994. Les années 1998 et 1999 sont encore provisoires.
Source : Déclarations annuelles de données sociales (DADS), INSEE.

Évolution comparée des salaires


dans le secteur privé et dans la fonction publique
Comparer les salaires du secteur public et du secteur privé est relative-
ment difficile. En effet, ces deux secteurs ont des logiques de fonctionne-
ment et d’organisation foncièrement différentes : en particulier, les postes
de travail et donc les qualifications qu’ils requièrent sont assez dissembla-
bles. De plus, la Fonction publique d’État comporte proportionnellement
plus de salariés des catégories socioprofessionnelles qualifiées. Ainsi, les
disparités d’évolutions entre ces deux secteurs dépendent pour une part de
leur différence de structure de poste de travail.
Néanmoins, sur la période 1982-1998, l’évolution des salaires moyens
nets du privé et de la fonction publique est assez voisine, les salaires du
public ayant rattrapé dans les années quatre-vingt-dix le retard pris dans les
années quatre-vingt. Les évolutions résultent de logiques différentes : dans
le cas du secteur privé, le mouvement des salaires peut être rapproché du
cycle conjoncturel. Dans le cas du public, les évolutions sont directement
liées à des règles centralisées (gel des salaires de 1982 à 1988, réformes
catégorielles de 1988 à 1998).

276 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


4. Évolution des salaires nets annuels moyens, en francs constants
dans le secteur privé et semi-public et dans la Fonction publique d’État
(hors la Poste et France Télécom)
Base 100 en 1976
120

116

DADS
112

108

104 FP

100
1976 78 80 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998
Champ : Public : de 1976 à 1982 : ensemble des agents civils de l’État à temps complet ; de
1982 à 1998 ensemble des agents civils de l’État en équivalent temps complet (hors la Poste et
France Télécom). Privé : ensemble des salariés à temps complet du secteur privé et « semi-
public » ; les données de 1998 sont des actualisations de la dernière année disponible 1997.
Note : Les années 1990 et 1993 dans le secteur privé et les entreprises publiques résultent
d’estimations, suite à l’absence d’exploitation des DADS en 1990, et à des modifications de
traitement avant le changement du système d’exploitation introduisant une rupture de série en 1993.
Sources : Déclarations annuelles de données sociales (DADS), INSEE et fichiers de paie des
agents de l’État, INSEE.

Les déclarations annuelles de données sociales (DADS)


Les DADS enregistrent les salaires annuels (y compris primes, heures sup-
plémentaires, etc.) nets de cotisations sociales. Ces salaires sont rapportés à la
période durant laquelle ils ont été acquis (en jours). Un salarié qui travaille au
moins 80 % de l’horaire légal ou conventionnel est considéré à temps plein.
La chaîne d’exploitation des DADS a été modifiée en 1993 : de 1976 à 1992,
seulement un vingt-cinquième des salariés était échantillonné ; à partir de 1993,
l’exploitation est devenue exhaustive et une variable relative au nombre d’heu-
res salariées est apparue. Les contrôles ont donc pu être renforcés. Cependant
l’avènement de la nouvelle chaîne a provoqué dans la série retravaillée un pic
en 1993 non explicable, qui a été lissé sur le graphique. Cette série retravaillée
est plus cohérente que la série traditionnelle qui enregistrait en 1994 une hausse
brutale et artificielle du premier décile

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 277


Les inégalités de patrimoine
La concentration du patrimoine
Le taux d’épargne d’un ménage progresse en fonction de son revenu :
nul, voire négatif dans le premier quartile, il avoisine 20 % dans le quartile
de revenu le plus élevé. Le patrimoine étant, si l’on excepte la perception
d’héritage ou de donation, le résultat de l’accumulation de l’épargne, il a
une élasticité par rapport au revenu comparable à celle de l’épargne (voi-
sine de 1,4). Au sein des ménages d’une même classe d’âge, le patrimoine
est donc plus concentré que le revenu, avec un indice de Gini compris entre
0,5 et 0,65 selon les générations (contre 0,3 environ pour le revenu).
À ce phénomène s’ajoute un effet cycle de vie qui accroît encore la
concentration du patrimoine. En effet, le patrimoine moyen croît avec l’âge
de la personne de référence pour atteindre un maximum vers 55 ans en
1998. Puis il décroît fortement pour les ménages plus âgés, cette décrois-
sance étant davantage imputable à un effet génération qu’à une consomma-
tion du patrimoine en fin de cycle de vie.
Au total, sur l’ensemble de la population, le patrimoine s’avère plus
inégalement réparti que le revenu. L’indice de Gini est compris entre 0,6 et
0,7 : les 10 % des ménages les plus riches se partagent plus de 40 % du
patrimoine total – dont environ 15 % pour les 1 % les plus riches – tandis
qu’en bas de l’échelle la moitié des ménages ne possèdent que 10 % du
patrimoine.

5. Concentration du patrimoine et du revenu des ménages


100

80

60

40 Revenu disponible
en 1997
Patrimoine
20 en 1998

0
0 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100

Source : INSEE, enquête Patrimoine, 1998.

278 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Les revenus courants engendrés par le patrimoine de rapport
Le patrimoine de rapport détenu par les ménages engendre des revenus
(intérêts, dividendes, loyers). Ceux-ci contribuent à accroître les inégalités
de revenus. En effet, plus on s’élève dans l’échelle des niveaux de vie, plus
les revenus du patrimoine représentent une part croissante du revenu total,
ce qui est la conséquence de l’élasticité-revenu supérieure à 1 du patri-
moine. Ainsi le quart des ménages ayant le niveau de vie le plus élevé
touche huit fois plus de revenus du patrimoine que le quart des ménages
ayant le niveau de vie le plus faible, alors qu’il ne gagne que cinq fois plus
sous forme de revenus d’activité ou de remplacement.

6. Évolution des revenus du patrimoine

Montants moyens par ménage en francs 1997


29 000

27 000

25 000

23 000

21 000

19 000

17 000

15 000
1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996

Source : Calculs INSEE d’après données INSEE, BDF, SBF, SAFER et Notaires parisiens.

Toutefois, il apparaît aussi que les ménages à bas revenu touchent plus
de revenus du patrimoine, en proportion de leur revenu, que le reste de la
population. Ceci provient d’une population d’anciens indépendants tou-
chant une très faible retraite mais ayant accumulé du patrimoine. Cette po-
pulation tend à se réduire, de sorte que les revenus du patrimoine se con-
centrent de plus en plus chez les hauts revenus : entre 1984 et 1994, la part
des revenus du patrimoine perçue par le quart des ménages les plus aisés
serait passée de 58 à 62 %, selon les enquêtes Budget de famille. Ainsi le
caractère inégalitaire des revenus du patrimoine aurait tendance à s’accroître.
L’impact des revenus du patrimoine sur les inégalités de niveau de vie
est bien sûr proportionnel à leur importance dans le revenu des ménages au
niveau macroéconomique. Or depuis le début des années quatre-vingt, tan-

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 279


dis que le revenu des ménages progresse modérément (environ +1 % par an
en termes de niveau de vie), le patrimoine des ménages progresse rapide-
ment (environ +3 % par an) et plus encore le patrimoine de rapport (+5 %
par an entre 1984 et 1997). Il en résulte une tendance à l’accroissement des
revenus du patrimoine, qui a toutefois été contrariée par la baisse des taux
de rendement dans les années quatre-vingt et plus encore dans les années
quatre-vingt-dix. Les revenus du patrimoine ont fortement progressé jus-
qu’en 1993 avant de diminuer légèrement depuis.

Évolution des inégalités de revenu de 1970 à 1997


Inégalités sur l’ensemble de la population
De 1970 à 1997, en francs constants, les revenus et le niveau de vie des
ménages se sont accrus à un rythme voisin de 5 % par an avant 1979, plus
lentement ensuite. Ainsi, en 1970, un ménage sur deux avait un niveau de
vie inférieur à 3 900 francs par mois contre moins de 20 % des ménages en
1997.
Sur la période, les inégalités se sont réduites progressivement tant en
termes de revenu déclaré qu’en termes de revenu disponible : la réduction
des inégalités a été rapide durant les années soixante-dix, avant de se ralen-
tir dans les années quatre-vingt puis de cesser pratiquement dans les années
quatre-vingt-dix.

1. Inégalités(*) de revenu déclaré par unité de consommation

En francs constants
1970 1975 1979 1984 1990 1997
Moyenne 60 299 76 318 86 885 89 047 93 505 98 554
D1 14 249 20 674 26 583 28 039 31 665 32 788
D5 (médiane) 47 122 62 088 72 674 75 114 79 720 84 832
D9 116 206 140 613 154 530 158 270 162 744 174 215
C95 148 734 178 387 195 464 200 673 204 039 219 979
D9/D1 8,2 6,8 5,8 5,6 5,1 5,3
S80/S20 10,3 8,8 7,6 7,3 6,7 6,8
Gini 0,41 0,39 0,37 0,36 0,34 0,34
Theil 0,30 0,27 0,25 0,23 0,21 0,20
Atkinson (s = – 0,25) 0,35 0,32 0,29 0,27 0,24 0,24
Atkinson (s = 0,25) 0,21 0,19 0,17 0,16 0,15 0,14

Champ : Ensemble des ménages ordinaires (non compris les ménages dont la personne de
référence est étudiante), dont le revenu déclaré est positif ou nul et le revenu disponible positif.
Notes : Il s’agit du revenu déclaré avant CSG déductible, les revenus du patrimoine sont exclus ;
(*) Les définitions des indicateurs d’inégalité sont données dans l’encadré suivant.
Source : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux.

280 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


2. Inégalités(*) de revenu disponible par unité de consommation
En francs constants
1970 1975 1979 1984 1990 1997

Moyenne 58 608 72 398 82 433 84 029 88 546 91 656


D1 21 976 28 927 36 191 39 792 42 140 43 602
D5 (médiane) 48 883 62 505 72 253 73 935 78 908 81 221
D9 106 116 125 210 136 224 138 751 143 562 148 495
C95 130 641 153 520 165 268 168 598 172 620 179 232
D9/D1 4,8 4,3 3,8 3,5 3,4 3,4
S80/S20 6 5,6 4,6 4,3 4,1 3,9
Gini 0,34 0,32 0,3 0,29 0,28 0,27
Theil 0,2 0,18 0,16 0,14 0,13 0,13
Atkinson (s = – 0,25) 0,23 0,23 0,18 0,18 0,16 0,14
Atkinson (s = 0,25) 0,14 0,13 0,11 0,1 0,09 0,09
Notes : Les revenus du patrimoine sont exclus ; (*) Les indices d’inégalité sont définis dans
l’encadré suivant.
Champ : Ensemble des ménages ordinaires (non compris les ménages dont la personne de
référence est étudiante), dont le revenu déclaré est positif ou nul et le revenu disponible positif.
Source : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux.

Inégalités entre ménages de salariés ou chômeurs


Pour les salariés ou les chômeurs ayant déjà travaillé en tant que salarié,
l’évolution récente des revenus est moins favorable. En effet, si les revenus
déclarés et le niveau de vie ont progressé pour tous les déciles sur la pé-
riode 1970-1984, les évolutions récentes ont été beaucoup plus contrastées.
Après une relative stabilisation durant la période 1984-1990, les déciles les
plus bas ont vu leur revenu déclaré diminuer de 1990 à 1997, tandis que le
revenu déclaré augmentait assez fortement pour les déciles les plus hauts.
En termes de revenu disponible, ces évolutions ont été légèrement atté-
nuées, notamment en bas de la distribution grâce à la montée en charge du
RMI et des aides au logement. Au final, les inégalités ont cessé de baisser
dans les années quatre-vingt-dix au sein des ménages salariés.

Inégalités entre ménages de retraités


Les inégalités de niveau de vie entre retraités se sont réduites jusqu’en
1984 avant de se stabiliser. Cette baisse des inégalités entre ménages âgés a
été favorisée par les fortes revalorisations du minimum vieillesse interve-
nues entre 1975 et 1984. Ainsi, en francs constants, le premier décile de
niveau de vie des retraités a doublé entre 1970 et 1984. En outre, avec
l’arrivée progressive à la retraite de personnes ayant cotisé durant toute
leur vie professionnelle au système par répartition et ayant liquidé leur re-

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 281


traite dans des conditions plus avantageuses que par le passé, puis avec
l’arrivée à la retraite de femmes ayant eu des carrières complètes, les reve-
nus des ménages retraités ont fortement progressé tout le long de la pé-
riode. Les montants des pensions perçues par les nouvelles générations de
retraités sont également de moins en moins dispersés.

Définitions

Niveau de vie
Revenu disponible par unité de consommation. L’échelle d’unité de con-
sommation utilisée par l’INSEE comme par Eurostat attribue 0,5 unité de con-
sommation aux adultes de 14 ans ou plus à partir du deuxième et 0,3 unité de
consommation aux enfants.

Statut
Les ménages sont classés d’après le statut de la personne de référence en
quatre catégories : salariés ou chômeurs, retraités, indépendants, autres inac-
tifs. Un chômeur dont le dernier emploi était salarié sera classé comme « sala-
rié ou chômeur » tandis qu’un chômeur n’ayant jamais travaillé sera considéré
comme inactif.

Indicateurs d’inégalité
Ils prennent une valeur d’autant plus élevée que les inégalités sont impor-
tantes.
Le rapport interdécile D9/D1 est le ratio des deux limites de déciles
extrêmes D9 et D1.
Le rapport S80/S20 est le ratio des moyennes des revenus des 20 % les
plus riches et des 20 % les plus pauvres.
L’indice de Gini vise à résumer la courbe de Lorenz qui se définit en abs-
cisse par le pourcentage de ménages percevant les revenus les plus faibles et en
ordonnée par la masse de revenu que totalisent ces ménages.
L’indice de Theil mesure l’écart entre la distribution égalitaire (distribution
uniforme) et la distribution constatée.
L’indice d’Atkinson traduit l’aversion de la population pour l’inégalité à
travers un paramètre s inférieur à 1 : plus s est proche de 1, plus l’aversion pour
l’inégalité est faible ; plus il décroît, plus on attache d’importance aux revenus
les plus faibles.

282 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


7. Évolution du premier décile de revenu
En log

4,7

4,5

4,3

4,1 Revenudéclaré-salariés
Revenu déclaré des salariés ou chômeurs
ou chômeurs
Revenudisponible-salariés
Revenu disponible des salariés ou chômeurs
ou chômeurs
Revenudéclaré-retraités
Revenu déclaré des retraités
Revenudisponible-retraités
Revenu disponible des retraités
3,9
1970 1975 1979 1984 1990 1997
Champ : Ménages ordinaires dont la personne de référence est salariée, chômeuse ou retraitée
(non compris les ménages dont la personne de référence est étudiante), dont le revenu
déclaré est positif ou nul et le revenu disponible positif.
Note : Les revenus du patrimoine sont exclus ; le revenu déclaré réintègre la CSG déductible.
Source : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux.

8. Évolution des inégalités de revenu disponible


par unité de consommation
0,36

0,34 Ensemble des ménages

0,32

0,3 Ménage de retraités

0,28

Ménages de salariés
0,26
ou chomeurs

0,24
1970 1975 1979 1984 1990 1997
Champ : Ménages ordinaires (non compris les ménages dont la personne de référence est
étudiante), dont le revenu déclaré est positif ou nul et le revenu disponible positif.
Note : Les revenus du patrimoine sont exclus.
Source : INSEE-DGI, enquêtes Revenus fiscaux.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 283


Impact des revenus du patrimoine
Les résultats précédents ne tiennent pas compte des revenus du patri-
moine, qui sont de moins en moins bien couverts par la source fiscale
(cf. première partie). Si on inclut les revenus du patrimoine tels qu’ils sont
déclarés au fisc, l’indice de Gini est quasiment inchangé (+ 0,002 en 1997).
En effet, les ménages touchant une part importante de leurs revenus sous
forme de revenus du patrimoine sont non seulement les ménages aisés mais
également des anciens indépendants compensant leur faible retraite par leur
patrimoine. Or les premiers, pour des raisons fiscales évidentes, recourent
davantage aux placements défiscalisés et au prélèvement libératoire que les
seconds. Selon des imputations de revenus du patrimoine issues de don-
nées d’enquêtes et calées sur données macroéconomiques, l’impact
inégalitaire des revenus du capital serait dix fois plus important (+ 0,015
sur l’indice de Gini en 1996).

284 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Complément D

L’évolution des revenus et des patrimoines


déclarés à l’impôt sur le revenu et à l’impôt
sur la fortune dans les années quatre-vingt-dix
Valérie Champagne et Élisabeth Maurice
Direction générale des impôts

L’objet de ce complément est d’exploiter les informations détenues par


la Direction générale des impôts, relatives aux revenus déclarés par les
personnes physiques et aux patrimoines déclarés à l’impôt sur la fortune
(ISF), afin d’analyser les évolutions intervenues depuis le début des années
quatre-vingt-dix.

L’évolution des revenus déclarés à l’impôt sur le revenu


Dans cette étude, peu de place a été accordée à l’impôt pour deux motifs.
D’une part, le but de l’exercice n’est pas d’estimer la plus ou moins grande
performance redistributive des mécanismes de prélèvement et, d’autre part,
à travers le seul impôt sur le revenu, la perception du système de prélè-
vements et de transferts demeure plus que partielle.
Avant de présenter les principaux résultats, il paraît important de préciser
l’origine des données analysées et de comprendre quelles sont les limites
de leurs interprétations.

Les sources d’information et leurs limites :


le fichier de l’impôt sur le revenu
Les informations utilisées proviennent de fichiers alimentés par les don-
nées servant à la gestion de l’impôt, constitués pour être utilisés à des fins
statistiques et de simulations de réformes fiscales. Les informations ne ser-
vant pas immédiatement au calcul de l’impôt sont donc souvent de qualité
médiocre et, par conséquent, difficilement exploitables.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 285


Le fichier de l’impôt sur le revenu (IR) est un échantillon de près de
500 000 déclarations, stratifié sur :
• le code d’imposition (imposé ou non imposé) ;
• le revenu dominant (traitement et salaire, pension, bénéfices indus-
triels et commerciaux, bénéfices non commerciaux, bénéfices agricoles,
revenus de capitaux mobiliers, revenus fonciers, autre et aucun) ;
• la tranche de revenu imposable.
Le tirage de l’échantillon est exhaustif pour les revenus imposables
(y compris plus-values) supérieurs à un million de francs. Aussi ce fichier
donne-t-il une vision relativement exacte du haut de la distribution des
revenus et de son évolution, contrairement par exemple à l’enquête « revenus
fiscaux » de l’INSEE qui ne permet pas d’apprécier correctement les plus
hauts revenus.
Ce fichier reproduit l’ensemble des informations codifiées dans la décla-
ration 2042, notamment :
• les revenus d’activité selon leur nature (sans toutefois distinguer les
traitements des salaires) ;
• les revenus de remplacement (mais là encore sans distinguer les pen-
sions de réversion des pensions alimentaires) ;
• les revenus du patrimoine lorsqu’ils sont assujettis à l’IR (sont exclus
ceux qui sont exonérés tels que les intérêts des livrets A, CODEVI, PEL
et ceux qui sont taxés au prélèvement libératoire dont l’importance diminue.
Leur baisse tendancielle résulte d’un transfert des placements obligataires
au profit des placements en actions) ;
• les charges déductibles du revenu ;
• ainsi que l’ensemble des éléments ouvrant droit à réduction d’impôt.
Il importe par ailleurs de préciser que la notion de foyer fiscal ne corres-
pond nullement à celle de ménage, un ménage pouvant être constitué de
plusieurs foyers fiscaux.

La distribution des revenus au sein de l’ensemble de la population


L’évolution de 1991 à 1999
Entre 1991 et 1999(1), le nombre de foyers fiscaux progresse de près de
13 %, soit d’environ 1,5 % par an, passant d’un peu plus de 28 à 32 millions.
Cette croissance de l’effectif est relativement régulière sur l’ensemble de la
période.
L’évolution du nombre de foyers imposables est un peu plus heurtée car
très dépendante des aménagements fiscaux relatifs à l’entrée de barème.
D’un peu moins de 14,5 millions de foyers en 1991, il passe à 16,3 millions
en 1999. La baisse du nombre de foyers imposables observée en 1996, de
près de 3 %, est une conséquence du relèvement du seuil d’imposition voté

(1) Les années sont relatives aux années de revenus et non pas aux années de paiement de
l’impôt correspondant.

286 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


dans la loi de finances pour 1996. La hausse de près de 6 % du nombre de
foyers imposables en 1998 est la conséquence de la conjonction de deux
phénomènes indépendants, d’une part la hausse des revenus du travail nets
déclarés suite à la substitution de la contribution sociale généralisée aux
cotisations sociales salariales d’assurance maladie, d’autre part la fusion
du paiement de l’équivalent du droit de bail et de sa taxe annexe avec le
paiement de l’impôt sur le revenu.
Quant au nombre de foyers fiscaux déclarant des plus-values, il varie
fortement tout au long de la période. Il est bien évidemment dépendant des
évolutions du marché des valeurs mobilières. D’un peu moins de 250 000
en 1991, il atteint un peu plus du million en 1998 et se situe un peu en
dessous de 990 000 foyers en 1999.

1. Évolution du nombre des foyers fiscaux


Taux de croissance en %
60%
Ensemble des foyers fiscaux
Foyers fiscaux imposables
Foyers fiscaux déclarant des plus values
40%

20%

0%

-20%
1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI / M2.

Globalement, si l’évolution du nombre des foyers fiscaux imposables et,


plus encore, des foyers déclarant des plus-values est fluctuante, elle dépend
notamment des modifications législatives mais aussi du niveau des revenus
et de leur structure, assez fortement corrélés à la conjoncture économique.
En l’espace de ces huit années, le seuil du premier quartile de revenus(2),
tout comme le revenu médian, stagne en francs constants (0,3 %). En 1991,
le revenu médian déclaré, exprimé en francs de 1999, se situe aux environ
de 100 900 francs ; il est d’un peu plus de 101 100 francs en 1999.

(2) Préféré au premier décile. Les chiffres sont très semblables et ceux du premier quartile
sont certainement plus représentatifs et de meilleure qualité statistique.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 287


Simultanément le seuil du dernier décile augmente de 1,6 % en francs
constants. Toujours exprimé en francs de 1999, il est de 264 500 francs en
1991 et de 268 800 francs en 1999 et celui du dernier centile, respecti-
vement de 652 100 francs et de 657 300 francs. Cette quasi-stabilité cache
en fait des évolutions très contrastées au sein de la période.
1. Seuil des différents fractiles de revenus exprimés en francs 1999

1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999

C10 29 005 28 637 28 183 27 259 27 193 27 033 26 370 26 551 27 819
C25 59 740 59 600 58 304 56 820 57 476 56 896 57 115 58 149 59 867
C50 100 851 101 574 100 648 100 607 100 415 99 226 98 987 100 056 101 149
C90 264 473 266 136 265 652 264 997 265 579 263 410 262 813 266 778 268 751
C99 652 138 644 082 640 934 632 717 628 117 621 886 627 875 641 272 657 323
Source : DGI / M2.

Le graphique suivant présente le taux de croissance des seuils, en francs


constants, des principaux centiles. Ces évolutions paraissent en quelque
sorte accompagner celles de la conjoncture économique.

2. Évolution des revenus de l’ensemble des foyers fiscaux


Taux de croissance en %
3%
C25
C50
2% C90
C99

1%

0%

-1%

-2%

-3%
1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Lecture : Les bâtons représentent le taux de croissance, d’une année sur l’autre, du seuil de
chaque fractile. Le seuil du centile 25 (ou premier quartile) désigne le niveau de revenu au-
dessous duquel se situent les 25 % de foyers fiscaux déclarant les plus faibles revenus ; le seuil
du centile 50 ou revenu médian correspond au niveau de revenu qui partage l’ensemble des
foyers fiscaux en deux groupes d’effectifs égaux dont les revenus sont, pour l’un, inférieurs à ce
revenu et, pour l’autre, supérieurs à ce revenu ; le seuil du centile 99 est le niveau de revenu au
dessus duquel se situent les 1 % de foyers fiscaux déclarant les revenus les plus élevés.
Source : DGI, M2.

288 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Deux périodes, l’année 1997 servant grosso modo de charnière, peuvent
être distinguées. De 1991 à 1997, quels que soient les centiles observés, les
seuils de ceux-ci baissent en francs constants. La baisse est d’autant plus
sensible que le centile est situé à une extrémité de la distribution. Ainsi en
1997 les seuils du premier quartile et du dernier centile n’atteignent-ils que
96 % de leur niveau de 1991. Au cours de cette période, les seuils du der-
nier décile et du centile 95 stagnent, puisqu’en 1997 ils sont égaux à 99 %
de ce qu’ils étaient en 1991. Quant au revenu médian, son évolution est
intermédiaire. Il atteint, en 1997, 98 % de son niveau de 1991.
En 1997, l’ensemble des revenus conserve à peu près son niveau de
1996. Puis à partir de 1997, les seuils du premier quartile et des centiles
supérieurs croissent plus vite que le revenu médian. Alors que le revenu
médian augmente d’à peine plus de 2 % entre 1997 et 1999, les seuils du
premier quartile et du dernier centile de revenus progressent de près de 5 %.
La tendance observée pour le dernier centile de revenus est encore plus
marquée à l’intérieur même de ce centile comme le montre le graphique 3.

3. Évolution des revenus au sein du dernier centile de foyers fiscaux


Taux de croissance en %
25%
C99
20% C99,5
C99,9
C99,99
15%

10%

5%

0%

-5%

-10%
1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Lecture : Les bâtons représentent le taux de croissance, d’une année sur l’autre, du seuil de
chaque fractile. C99 signifie dernier centile de revenus ; C99,5 représente la moitié supérieure
du dernier centile ; C99,9 représente le millième de foyers fiscaux déclarant les revenus les plus
élevés et C99,99, le dix millième (soit un peu plus de 3 000 foyers en fin de période).
Source : DGI, M2.

De 1991 à 1996, la baisse du seuil du dernier centile est plus faible que
celle du fractile C99,99 comportant le dix-millième des foyers fiscaux dé-
clarant les revenus les plus élevés. Au cours des trois années suivantes la

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 289


situation s’inverse ; le seuil des fractiles C99,9 et C99,99 croît beaucoup
plus vite que celui du dernier centile de revenus.
Au total sur l’ensemble des huit années étudiées, si les seuils des neufs
premiers déciles augmentent, en francs constants, de moins de 0,5 % et
ceux du dernier décile et du dernier centile, d’à peine plus de 1 %, les seuils
des fractiles C99,9 et C99,99 enregistrent des hausses respectives de 9 et 28 %.
Aussi l’accroissement, entre 1991 et 1999, des disparités de revenus,
telles que perçues par le prisme des revenus déclarés à l’impôt sur le re-
venu, a-t-il deux origines différentes : tout d’abord en début de période, la
très faible croissance, voire la diminution du seuil du premier quartile de
revenus puis, en fin de période, l’accélération de la croissance des revenus
du dernier décile et surtout du dernier centile.
L’évolution des rapports intercentiles (graphique 4) permet de visua-
liser ce phénomène. Le rapport du seuil du dernier décile à celui du premier
quartile (c90/c25) augmente jusqu’en 1994 puis stagne et diminue légère-
ment en fin de période ; il passe de 4,43 en 1991 à 4,49 en 1999 après un pic
à 4,66 en 1994.

4. Rapports intercentiles de l’ensemble des foyers fiscaux


7

6 C99/C50

4 C90/C25

C90/C50
2

1
C25/C50
0
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.

Le rapport du seuil du dernier décile au revenu médian (c90/c50) stagne


ou presque sur la totalité de la période, passant progressivement de 2,62 en
1991 à 2,66 en 1999. En revanche, le rapport du seuil du dernier centile au
revenu médian (c99/c50) évolue de manière plus contrastée. Il diminue tout
d’abord fortement, passant de 6,47 en 1991 à 6,26 en 1995 puis remonte

290 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


rapidement pour se situer légèrement au-dessus de son niveau de 1991
en 1999 avec 6,50.
Ces évolutions mettent en évidence la plus ou moins grande sensibilité
des revenus, en fonction de leur niveau, à la conjoncture économique. Les
revenus les plus sensibles aux fluctuations de la conjoncture apparaissent
comme ceux des deux extrémités de la distribution des revenus. Dans le bas
de la distribution, au niveau du seuil du premier quartile, se retrouvent les
foyers disposant de faibles revenus qui alternent vraisemblablement entre
périodes d’activité et d’inactivité lorsque la conjoncture est peu porteuse.
À l’inverse, en haut de la distribution, les variations de revenus s’expli-
quent essentiellement par les fluctuations des revenus d’activités indépen-
dantes et par la plus ou moins grande capacité à dégager des plus-values
boursières sur la période récente. C’est pourquoi les phénomènes décrits
ici ont vraisemblablement une composante cyclique relativement importante.

5. Rapports intercentiles au sein du dernier centile de foyers fiscaux


12

10 C99,99/C99

4
C99,9/C99

2 C99,5/C99

0
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999

Source : DGI, M2.

Toutefois, le graphique 5 laisse penser que l’évolution observée récem-


ment pour la partie la plus haute de la distribution des revenus, notamment
les quelques 3 000 foyers fiscaux déclarant les revenus les plus élevés, est
liée à la conjonction de plusieurs phénomènes, à savoir la forte hausse des
revenus d’activité les plus élevés et l’envolée des cours de la bourse à l’ori-
gine de la réalisation d’importantes plus-values. La question reste entière
quant à l’incidence du retournement de la bourse sur les revenus déclarés
par les quelques milliers de foyers fiscaux du haut de la distribution des

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 291


revenus et, par là, de la pérennité ou non, de cet écart créé récemment entre
l’extrémité supérieure et le reste de la distribution des revenus.
Comme le montre le graphique 6, l’évolution de l’indice de Gini(3) entre
1991 et 1999 confirme une certaine tendance à la concentration de la distri-
bution des revenus déjà mise en évidence à travers l’évolution des rapports
intercentiles. De 44,0 % en 1991, il passe à près de 44,5 % en 1999. Cette
concentration de l’ensemble de la distribution des revenus est principa-
lement à imputer au décrochage relatif du bas de la distribution des revenus
sur la première période, soit jusqu’en 1996, et au ressaut des très hauts
revenus en fin de période.

6. Évolution de l’indice de Gini


0,50

Ensemble
0,45

0,40

0,35

0,30
Dernier décile
0,25

0,20
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.

L’évolution des patrimoines déclarés à l’ISF


A l’image de l’analyse qui a été menée à partir des déclarations d’impôt
sur le revenu, l’objet de ce travail est d’exploiter les informations détenues
par la Direction générale des impôts relatives aux patrimoines déclarés à
l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), afin de mettre en évidence les
évolutions intervenues depuis 1990 dans la distribution de ces patrimoines.
Avant même d’entrer dans le détail, il importe d’émettre quelques réserves
de méthodes particulièrement importantes. En effet, s’il est possible à travers
les fichiers de l’impôt sur le revenu d’obtenir une distribution assez satis-
(3) Plus l’indice est proche de 100 %, plus la distribution des revenus est concentrée.

292 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


faisante des revenus primaires en France, il n’est pas envisageable à l’aide
des fichiers de l’ISF d’avoir une vision complète et correcte de la distri-
bution des patrimoines.
En effet, l’ISF ne fournit des informations que très partielles sur la distri-
bution des patrimoines et son évolution. D’une part il ne porte que sur cer-
tains actifs patrimoniaux (par exemple, ce qui est considéré comme actif
professionnel n’est pas taxé et donc déclaré), d’autre part le seuil d’impo-
sition n’est pas systématiquement réévalué chaque année ce qui fausse en
partie l’analyse de l’évolution de l’effectif et, en conséquence, de tous les
seuils de déciles et de toutes les moyennes qui en découlent.
C’est pourquoi ce travail doit avant tout être considéré comme appor-
tant un éclairage nouveau sur une population mal connue, dont le champ
n’est autre que fiscal. Il paraît donc important, dans un premier temps, de
préciser l’origine des données analysées et de comprendre quelles sont les
limites de leurs interprétations avant, dans un second temps, d’en effectuer
une description statistique.
Les sources d’information et leurs limites
Le fichier de l’impôt de solidarité sur la fortune est un fichier anonyme,
pour ainsi dire exhaustif, puisqu’il retrace, sur la période récente, plus de
99 % de l’ensemble des déclarations déposées.
Les variables reproduites dans ce fichier sont bien évidemment celles
de la déclaration, pour peu qu’elles soient codifiées, à savoir essentiel-
lement les éléments imposables du patrimoine :
• le patrimoine immobilier, en distinguant la résidence principale des
autres immeubles bâtis, les immeubles non bâtis ;
• le patrimoine mobilier, dont les droits sociaux de sociétés dans les-
quelles le redevable exerce une activité professionnelle, les autres valeurs
mobilières et les liquidités ;
• et le passif.
L’ensemble de ces déclarations donne une description des patrimoines
déclarés à travers le prisme de la fiscalité. Ce ne sont donc que les patrimoines
considérés par leur détenteur comme supérieur au seuil d’imposition de
l’ISF (4,7 millions de francs depuis 1997), sachant que la valeur des biens
qui sont déclarés est estimée selon les règles fiscales et que certains actifs
patrimoniaux, en fonction de leur destination, sont hors du champ de l’impôt.
La distribution des patrimoines déclarés à l’ISF
La quasi-totalité des déclarations d’ISF déposées depuis 1990 a été ex-
ploitée. Néanmoins des problèmes techniques ont empêché l’accès aux don-
nées de 1992. Les chiffres affichés pour 1992 ont donc été reconstitués de
manière sommaire, en effectuant la moyenne entre les données de 1991 et
celles de 1993. Les points relatifs à l’année 1992 sont donc fictifs, à l’ex-
ception de celui concernant l’effectif total de redevables.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 293


L’évolution du nombre de redevables ISF
En 1990 sont redevables de l’ISF les détenteurs d’un patrimoine de plus
de 4,130 millions de francs, pour peu que ce patrimoine entre dans
l’assiette de l’impôt(4). Le seuil d’entrée dans le barème fait l’objet d’une
actualisation plus ou moins régulière. Ainsi ce seuil n’a-t-il pas été revalo-
risé en 1993 et depuis 1997.
En conséquence, les périodes de non-revalorisation se caractérisent par
une augmentation « rampante » du nombre de redevables. A l’inverse, la
revalorisation du barème étant fonction de l’indice général des prix et non
pas de l’évolution de la valeur des actifs patrimoniaux, elle peut se traduire
par une plus ou moins forte croissance du nombre de redevables.
Enfin, des modifications législatives peuvent être à l’origine de varia-
tions fortes de l’effectif assujetti à l’ISF. Ainsi un élément d’explication
parmi d’autres de la baisse du nombre de redevables observée en 1996 est-
il vraisemblablement la mise en place du « plafonnement du plafonnement »(5)
à compter de la loi de finances pour 1996, qui aurait conduit un certain
nombre de redevables à transférer leur domicile fiscal hors de France.

7. Évolution du nombre de redevables de l’ISF


Taux de croissance en %
12%

10%

8%

6%

4%

2%

0%

-2%
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999

Source : DGI, M2.

(4) Sont essentiellement exclus de l’assiette de l’impôt les biens considérés, par le légis-
lateur, comme professionnels et les œuvres d’art.
(5) Le plafonnement consistait initialement à limiter le total ISF + IR à 85 % du revenu
déclaré. Cette disposition a été limitée à partir de 1996 : le plafonnement ne peut désormais
aboutir à une réduction de l’impôt supérieure à 50 % de l’ISF normalement dû ou à
72 750 francs en 2001.

294 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Au total, le nombre de redevables de l’ISF augmente de 55 % entre 1990
et 1999, passant de 137 000 à près de 213 000. Cet accroissement n’est pas
régulier sur la période. Il s’accélère depuis 1997 en raison de deux phéno-
mènes qui se combinent, d’une part, la non-revalorisation du barème et,
d’autre part, la forte valorisation des actifs patrimoniaux mobiliers comme
immobiliers.
La distribution de l’ensemble des patrimoines déclarés à l’ISF
De 1990 à 1999, le seuil d’imposition à l’ISF, en francs constants, dimi-
nue de 3 %. Sur la même période, les seuils du premier quartile et du der-
nier centile de patrimoine baissent de 4,2 % lorsque le patrimoine médian
diminue de 3,6 %. De ce fait, la distribution des patrimoines relevant de
l’ISF s’est resserrée sur la période. Le patrimoine médian, exprimé en francs
constants de 1999, passe d’environ 8 millions de francs en 1990 à 7,8 mil-
lions en 1999.
La diminution entre 1994 et 1995 des différents seuils étudiés ici peut
s’expliquer comme suit. La croissance très dynamique des actifs mobiliers
à la fin de l’année 1993 contribue à la valorisation particulièrement forte
des patrimoines déclarés à l’ISF au titre de 1994(6). La baisse observée en
1995 n’est que toute relative ; il s’agit davantage d’une correction des éva-
luations précédentes que d’une baisse proprement dite puisque le patrimoine
médian et les autres limites de centiles retrouvent un niveau légèrement
supérieur à celui de 1993. En outre, l’observation montre qu’en 1995 l’ac-
croissement du nombre de nouveaux redevables est dû essentiellement à
des personnes déclarant des patrimoines proches du seuil d’imposition.
Mécaniquement, les limites des déciles sont toutes tirées vers le bas.

2. Seuil des différents fractiles de patrimoines déclarés à l’ISF


exprimés en francs constants

En millions de francs 1999


1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999

C25 6,4 6,2 6,2 6,2 6,2 6,1 6 6,1 6,1 6,1
C50 8,1 7,8 7,8 7,8 7,9 7,7 7,6 7,8 7,8 7,8
C90 18,6 17,7 17,6 17,5 17,6 17,3 17,1 17,5 17,6 17,7
C95 26,4 25,2 25 24,8 24,9 24,5 24,2 24,9 25 25,1
C99 64,5 60,3 59,9 59,7 61 59,9 59,1 61,4 61,5 61,7

Source : DGI / M2.

(56) Le patrimoine mobilier imposé à l’ISF en N est valorisé au cours du 31/12/N–1 ou de la


moyenne des cours observés durant le mois de décembre N-1.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 295


Le graphique suivant présente le taux de croissance des seuils, exprimés
en francs constants, des principaux centiles de la distribution des patrimoi-
nes déclarés à l’ISF. Ces évolutions sont certes sensibles à la conjoncture
mais avant tout à l’évolution du nombre de redevables de l’ISF, notamment
en raison du mode de réévaluation du seuil d’imposition et à celle des va-
leurs mobilières.
8. Évolution de la distribution du patrimoine net déclaré à l’ISF
Taux de croissance en %
3%
C25
C50
2%
C90
C95
1%
C99

0%

-1%

-2%

-3%

-4%

-5%
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.

Depuis 1996, le seuil du dernier centile croît moins vite que celui du
dernier décile, sauf en 1997. Ce sont vraisemblablement le départ à l’étranger
d’un certain nombre de redevables et des opérations de démembrement de
patrimoine qui sont à l’origine de ce mouvement. Toutefois, rien ne permet
d’expliquer le caractère « atypique » de 1997 dans la mesure où le phéno-
mène de délocalisation est stable entre 1997 et 1998.
L’analyse de l’évolution des rapports intercentiles sur la période con-
firme le resserrement de la distribution des patrimoines assujettis à l’ISF.
Cette moindre étendue de la distribution a essentiellement pour cause la
moindre augmentation relative de la valeur des patrimoines déclarés les
plus importants.
À l’exception du rapport du seuil du 99e centile au patrimoine médian
et, dans une moindre mesure, de celui du 95e centile au patrimoine médian,
les différents rapports intercentiles étudiés ne varient pour ainsi dire pas
entre 1990 et 1999. Le rapport du dernier décile au patrimoine médian passe
de 2,30 en 1990 à 2,27 en 1999 après avoir atteint son point le plus bas,
2,23 en 1995.

296 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Le rapport du seuil du 99e centile au patrimoine médian fluctue un peu
plus puisque de 7,98 en 1990, il tombe à 7,68 en 1993 pour remonter à 7,92
en 1994, puis baisser légèrement en 1995 et 1996 (7,76) et se stabiliser
depuis 1997 aux alentours de 7,92.

9. Rapports intercentiles des patrimoines déclarés à l’ISF


10
C50/C25 C90/C25
C90/C50 C95/C50
C99/C50
8

0
1990 1991 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.

Jusqu’ici, l’analyse montre que, finalement, les patrimoines déclarés à


l’ISF ont des évolutions relativement homogènes même si celles-ci sont
légèrement amplifiées dans le dernier centile.

La distribution des patrimoines


au sein du dernier décile de patrimoines déclarés à l’ISF
L’étude du dernier décile de patrimoines déclarés permet de préciser et
de nuancer le constat précédent. En effet, il ressort que seul le comporte-
ment du dernier centile à l’intérieur du dernier décile (soit le millième su-
périeur des patrimoines déclarés) se démarque vraiment des autres.
Le dernier décile représente en 1990 un peu moins de 14 000 patri-
moines de plus de 18,6 millions exprimés en francs de 1999 et, en 1999, un
peu plus de 21 000 patrimoines supérieurs à 17,7 millions de francs. Sur la
période, le dernier centile du dernier décile comprend donc environ
140 patrimoines déclarés en 1990 contre 210 en 1999. La taille réduite de
cet effectif oblige à être prudent quant à l’interprétation qui peut être faite
des phénomènes observés.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 297


De 1990 à 1999, les seuils des neuf premiers déciles du dernier décile,
exprimés en francs constants, diminuent d’environ 5 %, soit le même ordre
de grandeur que celui observé sur l’ensemble de la distribution des patri-
moines déclarés à l’ISF. Seul le seuil du dernier centile du dernier décile
(soit le millième supérieur des patrimoines déclarés) progresse, toujours en
francs constants, d’un peu plus de 5 %, passant de 266 à 281 millions de
francs 1999.
Au sein du dernier décile des patrimoines déclarés à l’ISF, la diminution
du seuil du dernier centile en 1998 est vraisemblablement à imputer à la
forte croissance du nombre total de redevables cette année là, qui mécani-
quement augmente l’effectif du dernier centile et provoque une diminution
de son seuil.
10. Évolution des patrimoines à l’intérieur du dernier décile de l’ISF
10%
C25 C50 C90
C95 C99

6%

2%

-2%

-6%

-10%
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.

L’évolution des écarts intercentiles confirme les évolutions propres du


millième supérieur des patrimoines déclarés à l’ISF.
Toujours au sein du dernier décile de patrimoine, le rapport du patri-
moine médian au seuil du premier quartile demeure constant entre 1990 et
1999, égal à 1,23. Entre ces deux dates, l’amplitude des rapports des seuils
des 90e et 95e centiles au patrimoine médian est également limitée, le ni-
veau de fin de période étant en outre proche de celui de début de période.
En revanche, le rapport du seuil du dernier centile au patrimoine médian
progresse fortement sur la période. De 10,06 en 1990, il tombe à 9,54 en
1991 puis augmente régulièrement jusqu’en 1997 où il atteint 11,33 ; en
1999, il se situe un peu en dessous, à 11,18.

298 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


11. Rapports intercentiles au sein du dernier décile
de patrimoines déclarés à l’ISF
12
C50/C25 C90/C25
C90/C50 C95/C50
C99/C50
10

0
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999

Source : DGI, M2.

Au total sur l’ensemble de la période, l’indice de Gini montre que la


concentration des patrimoines s’est accrue même si la distribution des pa-
trimoines a plutôt eu tendance à se resserrer comme cela a été mis en évi-
dence précédemment. Cette situation tient au fait que le nombre des patri-
moines importants a augmenté plus vite que celui des petits patrimoines au
sens de l’ISF.

12. Indice de Gini sur l’ensemble des patrimoines déclarés à l’ISF


0,362

0,360

0,358

0,356

0,354

0,352

0,350
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Source : DGI, M2.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 299


En conclusion, sur les dix dernières années, les revenus comme les pa-
trimoines se sont concentrés. Néanmoins, le mode de concentration est dif-
férent. La distribution des revenus s’est élargie alors que celle des patri-
moines s’est resserrée.

300 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Complément E

Les effets des prélèvements sociaux


sur la dispersion des salaires
au cours de la décennie quatre-vingt-dix
Olivier Bontout, Christine Chambaz,
Bertrand Lhommeau et Pierre Ralle
DREES

Introduction
Les études disponibles indiquent que, sur longue période, l’évolution de
la dispersion des salaires en France peut être séparée schématiquement en
deux périodes(1) : une première partant du début des années soixante jus-
qu’à la moitié des années quatre-vingt environ, où l’on observe un resser-
rement de la dispersion des salaires ; une seconde, qui débute dans la
seconde moitié des années quatre-vingt, où l’on observe un mouvement
inverse, mais ayant une amplitude relativement faible.
Par ailleurs, depuis le début des années quatre-vingt-dix, de nombreuses
modifications ont été apportées aux prélèvements sociaux assis sur les sa-
laires (déplafonnement, hausse du taux des complémentaires retraites
ARRCO et AGIRC, création puis montée en charge de la CSG, montée en
charge de la politique d’exonérations de cotisations patronales pour les bas
salaires, pour les emplois à temps partiels ).
Ces modifications du financement de la protection sociale visaient princi-
palement un objectif macroéconomique, celui d’enrichir le contenu en em-
ploi de la croissance. En allégeant la charge pesant sur le facteur travail et
en particulier le travail peu qualifié, il s’agissait d’en favoriser l’utilisation.
On revient peu ici sur ces objectifs (cf. Gubian et Ponthieux, 2000 ou Lerais,
2001). La modification de la structure du prélèvement social a également
modifié la dispersion du coin salarial, défini comme l’ensemble des coûts
(1) Cf. par exemple, INSEE Synthèses n° 8 et INSEE Première n° 449.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 301


pesant sur le facteur travail : cotisations salariales et patronales, CSG-CRDS
et diverses taxes.
Dans ce cadre, cette contribution cherche à décrire l’évolution au cours
de la décennie quatre-vingt-dix de la dispersion des salaires nets, bruts et
des coûts à la charge des employeurs. Pour cela, on utilise les enquêtes
emploi 1990, 1995 et 2000.

Salaires et coût du travail calculés à partir des enquêtes emploi(2)


Le champ retenu
Le champ couvert par cette étude correspond à la quasi-totalité des sala-
riés du secteur privé. Il comprend l’ensemble des salariés ayant un emploi
avec un contrat à durée indéterminée (CDI) ou à durée déterminée (CDD),
l’ensemble des salariés intérimaires, l’ensemble des personnes en contrat
d’apprentissage et une partie des stagiaires et contrats aidés (TUC, CES
et CEC). L’étude porte sur un échantillon représentatif de plus de
15,5 millions de salariés pour l’année 2000, en augmentation de 14 % par
rapport à 1990. Sur cette décennie, l’emploi à temps partiel a pris une part
croissante, passant de 12 à 18 % du champ retenu.
Dans la suite de l’étude, deux sous champs sont exploités. Le premier
regroupe les salariés en contrats à durée déterminée ou indéterminée, occu-
pés à temps plein : il comprend 11,9 millions de salariés en 2000, soit un
peu plus des trois quarts de l’ensemble du champ complet.
Un second champ, dit « DADS », permet des comparaisons avec les
données recueillies par les déclarations de données administratives de don-
nées sociales (DADS). Il comprend les salariés en contrat à durée déter-
minée ou indéterminée. Seuls les individus âgés de 18 à 65 ans sont alors
retenus. Ce second champ compte environ 12,3 millions de salariés en 1995
(Le Minez, 1998).
Parmi les personnes se déclarant stagiaires ou en emplois aidés, on ne
retient que les formes suivantes : TUC, CES, CEC, qui représentent entre
30 et 45 % de l’ensemble des contrats ou stages de l’enquête emploi(3).

Les salaires dans l’enquête emploi


Des travaux récents ont mis en lumière les difficultés liées à l’utilisation
des salaires déclarés dans l’enquête emploi : sous-évaluation, due à une
mauvaise connaissance des primes, incertitude des concepts (en particulier
sur le salaire net, lors de la déclaration), de forts effets d’arrondis ainsi
qu’une déclaration parfois imprécise des horaires de travail(4). Toutefois,
l’utilisation de l’enquête Emploi présente plusieurs avantages : elle offre
(2) Les détails concernant la méthode utilisée sont présentés dans Bontout et alii, 2001.
(3) 33 % en 1990, 45,5 % en 1995 et 43 % en 2000.
(4) Cf. INSEE Synthèses, n° 16.

302 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


une grande richesse des descripteurs socio-démographiques (notamment
selon la qualification), de la composition des ménages et en outre elle est
disponible plus rapidement que les DADS.
On sait que la proportion de salariés rémunérés au voisinage du SMIC
est surestimée par l’enquête emploi. Par contre, on observe une meilleure
adéquation au niveau de 1,33 fois le SMIC, entre les DADS et l’enquête
Emploi. Ce dernier point est important pour la robustesse des calculs d’exo-
nérations de cotisations, car ce niveau de salaire a correspondu pendant une
période au seuil des exonérations bas salaires.

Du salaire au coût : l’imputation des prélèvements sociaux


Les principales évolutions des prélèvements sociaux sur les salaires
La structure des prélèvements sociaux sur les revenus du travail a connu
des modifications significatives au cours de la décennie quatre-vingt-dix.
En 1991 intervient la création de la CSG, puis son extension progressive en
1994 et 1998, compensée en partie par une baisse de la part salariale des
cotisations maladie en 1998. Par ailleurs, la hausse répétée des taux de
cotisation minima pour les retraites complémentaires (huit hausses au cours
des onze années observées) se traduit notamment par le rattrapage du taux
maximum par le taux minimum en fin de période. Enfin, les cotisations
pour le chômage connaissent également des hausses successives dans la
première moitié de la décennie (à partir de 1995, les taux demeurent stables
et diminuent même légèrement en 1997).
Il en résulte une répartition différente des taux de cotisations selon la
distribution des salaires. L’écart entre le coût du travail et le salaire net est
désormais moins important pour les bas salaires que pour les hauts salaires.
La décennie a également été marquée par le développement progressif
des mécanismes d’exonération de cotisations visant des catégories spéci-
fiques d’emploi.
À partir du 1er septembre 1992, les emplois à temps partiels (création ou
conversion des emplois à temps plein) bénéficient d’une exonération de
50 % de la part patronale des cotisations dites de sécurité sociale hors FNAL.
L’abattement est abaissé à 30 % à compter d’avril 1994.
Les emplois à bas salaires ont fait également l’objet de mesures spécifi-
ques d’allègement de charges, qui ont évolué au cours de la décennie. En
juillet 1993, une exonération partielle ou totale des cotisations d’allo-
cations familiales est mise en place pour les emplois dont le salaire n’ex-
cède pas 120 % du SMIC. Au 1er janvier 1995, la mesure est étendue aux
salaires inférieurs à 1,3 SMIC. Ce dispositif est complété en septembre
1995 par une réduction dégressive de la cotisation patronale maladie pour
les salaires inférieurs à 1,2 SMIC. Ces deux mesures sont fusionnées à
partir d’octobre 1996 dans un dispositif qui permet l’exonération de l’en-
semble des cotisations sociales patronales dites de sécurité sociale pour les

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 303


salaires inférieurs à 1,33 SMIC. À partir de janvier 1998, le dispositif de-
vient un peu plus restrictif en effectuant une proratisation de la réduction
des charges selon l’horaire travaillé et en réservant l’avantage aux salaires
inférieurs à 1,3 SMIC.
Outre les incitations à la création d’emploi à temps partiel, diverses
mesures ont cherché à favoriser une diminution de l’horaire travaillé y com-
pris pour les emplois à temps complet. Ces exonérations (dispositifs
« de Robien », « Aubry I » et « Aubry II ») ne sont pas retenues dans l’étude.
Principales hypothèses
Le calcul des cotisations est fait de manière systématique, pour l’en-
semble des salariés du privé(5). La législation retenue est celle en vigueur au
1er janvier de l’année concernée. Compte tenu de l’absence de certaines
informations dans l’enquête, des hypothèses simplificatrices ont été par-
fois nécessaires pour l’application de barèmes parfois complexes (Bontout
et alii, 2001).
On prend en compte l’exonération temps partiel, les exonérations de
cotisations familiales en 1995 et l’exonération bas salaires. Par contre, les
exonérations de charge dans le cadre de la réduction du temps de travail
(RTT) n’ont pas été intégrées : il est difficile de différencier selon la taille
de l’entreprise dans l’enquête emploi et de plus, les exonérations dépen-
dent de la nature de l’accord signé par les entreprises. Or, on ne dispose pas
dans l’enquête emploi d’éléments permettant de connaître les embauches
qui sont effectivement réalisées, ni la date des accords.
Les règles de cumul suivantes sont retenues. En 1990, aucune exoné-
ration n’est prise en compte. En 1995, pour les personnes bénéficiant de
l’exonération temps partiel, l’exonération de cotisations familiales est ré-
duite de 30 % et il y a proratisation des exonérations de cotisation famille
pour les emplois à temps partiel. Pour l’année 2000, pour les personnes
bénéficiant de l’exonération temps partiel, l’exonération bas salaires
s’applique à 100 % (proratisation).
Globalement, les estimations issues des enquêtes emploi indiquent des
montants d’exonération assez proches de ceux disponibles par ailleurs.

Les prélèvements sociaux


et la dispersion des salaires et des coûts
Les modifications importantes des prélèvements sociaux intervenues
depuis le début de la décennie quatre-vingt-dix se sont traduites par des
variations des taux de cotisation apparents très différentes suivant le niveau
des salaires. Ainsi, le développement des exonérations de charges induit
des allègements pour le bas de la distribution, tandis que l’on observe une

(5) On distingue deux catégories, les cadres et les non-cadres, car les taux de cotisation
diffèrent, en particulier pour les cotisations aux régimes complémentaires de retraite.

304 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


hausse moyenne de 5 points pour le milieu de la distribution et une hausse
plus importante pour les salaires les plus élevés, liée au déplafonnement
des cotisations retraite.
En conséquence, le diagnostic sur la dispersion des salaires est différent
selon que l’on raisonne en termes d’évolutions de salaires bruts, de salaires
nets ou de coût de l’emploi. De plus, on observe une légère hausse des
inégalités dans le haut de la distribution des salaires.

Une modification importante des taux de prélèvement


au cours de la décennie
Pour l’ensemble du champ couvert, les réformes successives de la struc-
ture des prélèvements sociaux ont profondément modifié la répartition des
taux de prélèvements sur le travail.
Plus d’un tiers des actifs occupés profitent d’allègements de charges
En 1990, les taux patronaux et salariaux étaient faiblement différenciés,
aucune exonération générale n’ayant encore été mise en place. La courbe
des taux de prélèvement (taux de cotisation parts salariale et patronale)
selon le niveau de salaire brut était donc relativement plate. La légère dé-
croissance en haut de la distribution des salaires traduisait le plafonnement
des taux de retraite complémentaire et chômage (graphique 1).

1. Taux de prélèvements en 1990, par centiles de salaire brut


80%

60%
Taux apparent 1990

40%
« Tauxcout »

20%
« Tauxsal »

0%

-20%
0 20 40 60 80 100
Champ : Ensemble du champ retenu.
Lecture : Le « tauxsal » est le taux de cotisation part salariale, le « tauxcout » est le taux de
cotisation part patronale après toutes exonérations et le taux « apparent » est la somme des
deux. Les deux centiles où « tauxcout » est négatif correspondent à des centiles où de nom-
breux TUC et CES sont présents : la combinaison des exonérations de cotisations et de la
prise en charge par l’État d’une fraction importante du salaire brut se traduit alors en effet
par un niveau de coût du travail inférieur au salaire brut.
Sources : Enquêtes INSEE et calculs DREES.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 305


Cette uniformité des taux de prélèvement apparents en 1990 doit toute-
fois être nuancée. Pour les premiers centiles de salaire, les taux de coti-
sation apparents sont beaucoup plus faibles que pour le reste de la distri-
bution : ces centiles concentrent en effet les emplois aidés (CES, CEC,
TUC, apprentis), pour lesquels les exonérations et les aides sont très impor-
tantes tout au long de la période. Sur le champ réduit des emplois sous
CDD ou CDI à temps plein, les irrégularités de la courbe des taux de coti-
sation relevées en 1990 dans le bas de la distribution disparaissent.
Les aménagements successifs des barèmes de cotisations sociales au
cours des années 1990, notamment ceux de la part patronale des cotisations,
ont fait disparaître l’uniformité relative des taux de prélèvement sur les
salaires (graphique 2). Pour les tranches de salaire médianes, ces aména-
gements se sont traduit par une hausse d’environ 5 points des taux de coti-
sations apparents.
2. Taux de prélèvements apparents (ensemble du champ retenu),
par centiles de salaire brut
80%

1995
60%
1990
2000
40%

20%

0%

-20%
0 20 40 60 80 100
Sources : Enquêtes INSEE et calculs DREES.

Les extrémités de la distribution des salaires ont quant à elles été affec-
tées par un double mouvement. Pour les quatre premiers déciles de la distri-
bution, le développement des mesures d’exonérations a induit une nette
diminution des taux de cotisation. Pour les derniers déciles, l’augmentation
générale des taux de cotisation a été amplifiée par la hausse des prélèvements
pour les retraites complémentaires des cadres.
En ce qui concerne les personnes employées en CDI ou CDD à temps
plein, pour le premier tiers environ de la distribution des actifs occupés, les
taux de cotisation apparents sont plus faibles en 2000 qu’en 1990. Pour les
deux tiers restant, ils sont au contraire plus élevés et dans une amplitude
qui va croissant avec le niveau de salaire (graphique 3).

306 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


3. Taux de prélèvements apparents (CDI, CDD à temps plein),
par centiles de salaire brut
70%

1995

60%
1990

50%
2000

40%
0 20 40 60 80 100
Sources : Enquêtes INSEE et calculs DREES.

La dispersion des salaires diminue, celle des coûts augmente


Le mouvement de ciseau observé au cours de la décennie quatre-vingt-
dix sur les taux de cotisation apparents suivant le niveau de salaire se réper-
cute bien évidemment sur l’évolution de la dispersion des coûts du travail.
Tous les indicateurs d’inégalité utilisés(6) montrent une divergence impor-
tante entre l’évolution de la dispersion des coûts du travail et celle de la
dispersion des salaires, tant nets que bruts.
Au cours de la décennie quatre-vingt-dix, la dispersion des salaires men-
suels nets et bruts n’a été que très modérément modifiée. Les indices de
Gini pour ces deux variables sont à peu près stables sur l’ensemble de la
période (tableau 1), la série annuelle étant légèrement chahutée (graphique 4).
On note néanmoins une légère tendance à la baisse de l’indice de Gini pour
les salaires nets sur le champ des emplois en CDI, CDD à temps plein.
De plus, les rapports inter-quantiles D9/D1 et D5/D1 indiquent un léger
accroissement de la dispersion des salaires en bas de la distribution entre
1990 et 1995, qui se stabilise ensuite. Cette légère hausse des inégalités de
salaire en bas de la distribution est liée au développement des emplois à
statut particulier et à l’évolution du SMIC relativement au salaire médian.
Entre 1990 et 1995, le SMIC a progressé moins vite que le salaire médian,
le pourcentage de personnes rémunérées au SMIC diminuant ; c’est l’in-
verse entre 1995 et 2000. Au total, on observe une très légère diminution
des inégalités de salaires nets. Cependant, il y aurait eu aussi un léger ac-
croissement de la dispersion des salaires nets au sein des personnes les plus
diplômées (cf. Bontout et alii, 2001).
(6) On a utilisé plusieurs indicateurs synthétiques de dispersion pour quantifier ces évo-
lutions (interdécile, variance des logs, Gini, Theil, Atkinson). Les résultats sont peu sensi-
bles à l’indicateur retenu.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 307


Indicateurs synthétiques de dispersion

Ensemble du champ retenu CDI, CDD temps plein


1990 1995 2000 1990 1995 2000
Gini
• Salaires nets 0,318 0,315 0,312 0,281 0,269 0,267
• Salaires bruts 0,311 0,312 0,311 0,281 0,264 0,263
• Coûts 0,309 0,320 0,327 0,266 0,266 0,273
Inter-décile D9/D1
• Salaires nets 3,39 4,02 4,00 2,91 2,89 2,90
• Salaires bruts 3,35 4,06 4,10 2,83 2,87 2,84
• Coûts 3,33 4,30 4,59 2,81 2,96 3,10
Inter-décile D9/D5
• Salaires nets 1,98 1,97 1,98 1,93 1,90 1,91
• Salaires bruts 1,93 1,94 1,95 1,89 1,88 1,87
• Coûts 1,90 1,92 1,92 1,87 1,87 1,87
Inter-décile D5/D1
• Salaires nets 1,72 2,04 2,02 1,50 1,52 1,52
• Salaires bruts 1,74 2,10 2,11 1,50 1,52 1,52
• Coûts 1,76 2,25 2,39 1,50 1,58 1,66

Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.

4. Indice de Gini des salaires nets


au cours de la décennie quatre-vingt-dix
0,33

Ensemble du champ retenu


0,31

0,29

0,27
CDI, CDD à temps plein

0,25
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000

Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.

308 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


La dispersion des coûts, en revanche, s’est fortement accrue sur la période.
Tandis qu’en 1990, elle était inférieure à celle des salaires nets, elle est
largement plus forte en 2000. Entre 1990 et 1995, l’augmentation de la
dispersion des coûts semblait surtout résulter des baisses de charge sur les
emplois à statut particulier : elle apparaissait ainsi plus mesurée sur le champ
réduit des emplois les plus stables (CDD et CDI à temps plein), avec un
indicateur de Gini particulièrement stable. Entre 1995 et 2000, en revanche,
l’ouverture de l’éventail des coûts est moins marquée. Elle semble de plus être
plus répartie sur l’ensemble des salariés, quelle que soit la forme de l’emploi.

L’évolution de l’emploi
Entre 1990 et 2000, dans un contexte général où en moyenne l’emploi a
augmenté, la structure de la population active occupée (dans le champ re-
tenu) a évolué de manière importante. On observe en particulier une baisse
de la part des CDI, en parallèle à une hausse de l’intérim et des CDD. Par
ailleurs, la part des emplois à temps partiel augmente de manière signifi-
cative ainsi que celle de l’emploi féminin.
Une hausse légèrement plus rapide de l’emploi
dans le champ des exonérations bas salaire
La hausse de l’emploi a été plus rapide dans le champ couvert par les
exonérations bas salaires. Ainsi, pour les CDD, CDI à temps plein, alors
qu’environ 20 % des salariés avaient une rémunération mensuelle inférieure
à 1,2 SMIC en 1990, cette proportion a augmenté en 2000 et atteint désormais
environ 25 %. De plus, la hausse de l’emploi a été plus rapide essentiellement
pour la tranche comprise entre 1 et 1,2 SMIC environ, les fonctions de
répartition de l’emploi selon son coût étant parallèles au-delà de ce seuil.
Ce développement plus rapide de l’emploi dans la tranche comprise entre
1 et 1,2 SMIC intègre à la fois les effets positifs sur l’emploi des mesures
d’exonération de charges et l’effet de la hausse du SMIC par rapport au
salaire moyen, qui conduit mécaniquement à une hausse de la part des em-
plois rémunérés en dessous de 1,3 SMIC.
Évolutions à structure de l’emploi constante, à législation constante
Afin d’isoler les effets liés aux modifications de la structure des prélè-
vements, on présente les évolutions de la dispersion des salaires et des coûts
à structure de l’emploi et des salaires donnée : un calcul supplémentaire est
effectué, la législation 2000 étant appliquée à la structure de l’emploi et des
salaires de 1990(7). Cette simulation à législation constante porte sur le champ
« temps plein » (CDI, CDD à temps plein) dont la part dans l’emploi total

(7) On ne présente pas les résultats obtenus en appliquant la législation 1990 à l’enquête
emploi 2000 car, comme en 1990 les taux sont relativement homogènes tout au long de la
distribution des salaires, on relève peu de changements lorsque l’on applique la législation
1990 aux distributions de 1990 et 2000.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 309


diminue au cours de la période. On n’inclut ici ni les formes particulières
d’emploi (car elles sont difficilement comparables entre le début et la fin de
la décennie, d’autant que l’on n’a intégré qu’une fraction d’entre elles), ni
le temps partiel (pour lequel l’enquête emploi fournit sans doute des résul-
tats moins robustes).
On observe que l’essentiel de l’évolution de la dispersion des taux de
prélèvement de 1990 et 2000 s’explique par les modifications de la struc-
ture des prélèvements : la courbe des taux de prélèvement correspondant à
la législation 2000 appliquée à l’enquête emploi 1990 est très proche de la
courbe des taux de prélèvements de 2000 (graphique 5).

5. Taux apparent (CDI, CDD, temps plein)

En centiles de salaire mensuel brut


65%
1990_L2000

60%
1990

55%

50%
2000

45%
- 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100
Note : 1990_L2000 représente la situation qui aurait existé si l’on avait appliqué à la popu-
lation de 1990 les règles en vigueur en 2000.
Sources : Enquêtes INSEE et calculs DREES.

Par ailleurs, les baisses de charges touchent une partie plus importante
de la distribution en 2000 qu’en 1990. Ce décalage est lié à l’évolution de
la structure des salaires : la proportion des personnes en dessous de
1,3 SMIC s’est accrue. Ce mouvement est en partie expliqué par la crois-
sance importante de l’emploi dans ces tranches de salaires et par les revalo-
risations importantes du SMIC au cours des années quatre-vingt-dix (la
croissance du SMIC ayant été relativement plus rapide que celle du salaire
moyen, le seuil de 1,3 SMIC touche davantage de salariés en 2000(8)).

(8) Comme les seuils retenus dans les barèmes des exonérations de charges sont propor-
tionnels au SMIC, lorsque l’évolution du SMIC est plus rapide que celle du salaire moyen,
le champ couvert par les exonérations s’élargit mécaniquement.

310 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Ainsi, il est possible de distinguer cinq groupes parmi les salariés en
CDD ou en CDI, travaillant à temps plein, selon l’évolution des prélè-
vements sur les salaires qu’ils ont connue entre 1990 et 2000.
Pour le premier groupe, qui comprend les 15 premiers centiles de la
distribution des salaires bruts environ, les taux de cotisation apparents ont
baissé entre 1990 et 2000. Si en 1990 on leur avait appliqué la réglemen-
tation de 2000, leur taux de cotisation apparent aurait été plus faible,
passant de 60 % à des valeurs comprises entre 50 et 60 %.
Pour le deuxième groupe (entre le 15e et le 25e centile de la distribution
des salaires bruts environ), les taux de cotisation apparents ont également
baissé entre 1990 et 2000. Cependant, si en 1990 on leur avait appliqué la
réglementation de 2000, leur taux de cotisation aurait été plus élevé, pas-
sant de 60 % à des valeurs comprises entre 60 et 65 %. En effet, ces salariés
auraient bénéficié des exonérations bas salaires, mais leur salaire étant pro-
che de 1,3 SMIC (1,22 SMIC en moyenne en 1990), leurs taux de cotisation
apparents augmentent lorsque l’on applique la législation 2000, du fait des
hausses générales de taux entre 1990 et 2000.
Pour le troisième groupe (entre le 25e et le 30e centile de la distribution
des salaires bruts environ), les taux de cotisation apparents ont augmenté
entre 1990 et 2000, alors qu’ils bénéficient des exonérations en 2000, ce
qui est lié aux hausses générales de taux entre 1990 et 2000.
Pour le quatrième groupe (entre le 30e et le 75e centile de la distribution
des salaires bruts environ), les taux de cotisation apparents ont augmenté
entre 1990 et 2000, passant de 60 à 65 % environ.
Pour le cinquième groupe (au-delà du 75e centile), les hausses sont plus
marquées, du fait de la hausse des taux de cotisation des complémentaires
retraites.
Une déformation de la densité des coûts
Ces évolutions peuvent également être illustrées par la différence entre
la densité des salaires nets et celle des coûts apparents pour l’employeur.
En 1990, les courbes de densité ont des formes comparables (unimodales),
que le salaire retenu soit le salaire brut, le salaire net ou le coût de l’emploi.
En effet, la relative uniformité des taux de prélèvements en 1990 implique
que la forme des densités des salaires nets et des coûts est très semblable de
celle des salaires bruts.
Dès 1995, il apparaît que, alors que la densité des salaires nets et bruts
fait apparaître un pic marqué au niveau du SMIC (avec un petit pic corres-
pondant à un demi-SMIC), le pic correspondant au SMIC disparaît de la
densité des coûts du fait des allègements de charges( 9).
(9) Le pic observé en 2000 sur la densité des salaires bruts est probablement en partie impu-
table au fait que les salaires déclarés dans l’enquête Emploi sont approximés autour de
valeurs entières.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 311


6. Densités des salaires bruts
6%
1990
1995
2000

4%

2%

0%
- 10 000 20 000 30 000 40 000 50 000
Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.

7. Densités des coûts

1990
4%
1995
2000

3%

2%

1%

0%
- 10 000 20 000 30 000 40 000 50 000

Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.

Le mouvement est amplifié en 2000, la courbe de la densité des coûts


faisant en fait apparaître un double mode. Ce mouvement de déformation
de la densité des coûts par rapport à celle des salaires (bruts ou nets) tient
au développement des mesures d’exonérations de charges. La déformation
de la courbe de densité en 2000 s’explique en effet entièrement par la prise
en compte de la « ristourne bas salaires ». En effet, se traduisant par des
baisses de coûts, les exonérations impliquent que des salariés qui auraient

312 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


été dans une tranche de coût donné sans la ristourne sont dans une tranche
de coût d’un niveau plus faible lorsque l’on intègre la ristourne.
Pour une tranche donnée de coût, l’effet de la ristourne induit à la fois
des baisses d’effectifs (salariés initialement présents dans cette tranche et
dont le coût diminue assez pour se situer désormais dans une tranche infé-
rieure) et des hausses d’effectifs (salariés initialement présents dans une
tranche supérieure et dont le coût diminue assez pour se situer désormais
dans cette tranche). Le graphique 8 illustre l’effet net de la ristourne en 2000
(pour des tranches de 500 francs). On observe que pour les tranches supé-
rieures à 9 500 francs environ, il y a une baisse des effectifs, et inversement
une hausse pour les tranches inférieures à 9 500 francs. La déformation de
la densité des coûts observée apparaît ainsi très largement comme un effet
mécanique des baisses de coût induites par les exonérations de charges.

8. Évolution de la densité avant et après exonérations bas salaires


en 2000 et flux nets de densité liés aux exonérations
800 000

600 000

400 000

200 000

-200 000

-400 000

-600 000
3 500

4 500

5 500

6 500

7 500

8 500

9 500

10 500

11 500

12 500

13 500

14 500

15 500

Note : Ce graphique a un profil accidenté, du fait des effets d’arrondis.


Sources : Enquêtes emploi INSEE et calculs DREES.

Références bibliographiques

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INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 313


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salaires et mesures d’allègement du coût du travail », Premières Syn-
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analyse descriptive des incitations financières au travail », Éco-
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salaire sur le bas de la distribution des salaires », Groupe de Paris,
18 et 19 novembre.
Lerais F. (2001) : « Une croissance plus riche en emplois », Premières Syn-
thèses DARES.

314 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Complément F

Une décomposition de l’évolution de l’inégalité


en France avec une perspective internationale,
1985-1995
Mercedes Sastre
Université Complutense de Madrid
Alain Trannoy
Université de Cergy-Pontoise (THEMA)

Introduction
L’inégalité des niveaux de vie dans notre pays semble avoir été globa-
lement stable depuis une quinzaine d’années. Cette stabilité ne renseigne
pas sur les forces qui ont été à l’œuvre dans l’élaboration de ce résultat de
nature fondamentalement agrégée. Des exercices de décomposition de l’iné-
galité se révèlent utiles pour mettre à jour et quantifier, dans cette évo-
lution, le rôle, apparent ou non, d’un certain nombre d’éléments de nature
plus désagrégée. La distinction classique oppose une désagrégation par sous-
population et une désagrégation par sources de revenu. Cette contribution
s’inscrit essentiellement dans ce deuxième cadre d’analyse.
Après avoir identifié un certain nombre de sources de revenu, l’exercice
consiste à attribuer une part de l’inégalité totale à chaque source. Par hypo-
thèse, ces parts somment à un ; la décomposition est qualifiée d’exacte.
Cette part s’appelle la contribution de la source et la contribution relative
s’obtient en rapportant la contribution à l’inégalité totale. L’évolution de
cette part au cours du temps renseigne sur l’évolution de la contribution de
la source à l’inégalité totale et permet d’énoncer des hypothèses sur les
facteurs qui ont pu jouer un rôle privilégié dans l’évolution de l’inégalité.

(*) Nous remercions Tony Atkinson pour ses remarques lors de la présentation de cette
recherche à une réunion du groupe de travail sur les inégalités du CAE et Lucile Olier pour
ses commentaires lors de la phase finale de rédaction. Ce document a été préparé lors de la
visite de Mercedes Sastre au THEMA comme « post doc » du réseau TMR Livin Tax. Nous
avons bénéficié du concours de la Commission européenne à travers le contrat
n° ERBFMRXCT980248 et de l’assistance informatique du LIS.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 315


L’analyse prend également en compte le rôle de certains facteurs démo-
graphiques : la taille du ménage joue sur ses besoins et l’habitude a été
prise d’évaluer ceux-ci au moyen d’une échelle d’équivalence. Le nombre
d’adultes cohabitant compte également dans la capacité du ménage à dégager
des sources de revenu. En France par exemple, le taux d’activité des
femmes a pratiquement rejoint celui des hommes et l’écart de capacité s’est
donc accru au fil du temps entre les ménages monoparentaux et les couples,
le plus souvent bi-actifs. Prendre en compte d’une manière explicite ces
hétérogénéités démographiques comme une source de différenciation du
niveau de vie entre ménages revient à pratiquer une analyse de décompo-
sition mixte, qui tient à la fois de la décomposition par sources et de celle
par sous-populations. Ce faisant, une difficulté apparaît dans la mesure où
les sources de revenu interviennent d’une manière additive, alors que la
composante besoin intervient à la faveur d’une division et la composante
cohabitation au travers d’une multiplication. Ceci oblige nécessairement à
repenser la méthode de décomposition elle-même.
La méthodologie retenue, qui est plus amplement présentée dans Sastre
et Trannoy (2000a), s’appuie sur un certain nombre de travaux théoriques
(Chantreuil et Trannoy, 1999 et Shorrocks, 1999) qui mettent en lumière
l’intérêt d’une décomposition s’appuyant sur la valeur de Shapley, un
concept de la théorie des jeux coopératifs dû à Shapley (1953).
Elle est illustrée au travers de la comparaison de l’évolution des inégalités
de revenus disponibles ajustés pour les disparités de besoins(1) pour huit
pays industrialisés : la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne,
le Canada, l’Australie, la Norvège et la Suède entre le milieu de la décennie
quatre-vingt et le milieu de la décennie quatre-vingt-dix.

Les paramètres de la décomposition


Un des avantages de la méthodologie mise en œuvre est de pouvoir
s’appliquer à la décomposition de l’inégalité calculée à partir de n’importe
quel indice d’inégalité. L’indice de Gini a été privilégié, dans la mesure où
il vient sans doute en tête dans les utilisations empiriques.
Décomposition de quoi ?
L’échantillon est constitué de ménages, c’est-à-dire de personnes vivant
sous un même toit(2). Le revenu disponible de chaque ménage (revenu après
déduction de l’impôt sur le revenu et des cotisations sociales salariés) est
ajusté par le nombre d’unités de consommation, défini par la racine carrée

(1) Les données microéconomiques proviennent du Luxembourg Income Study (LIS). Quels
que soient les efforts du LIS, la nature des éléments effectivement couverts par chaque
source peut varier d’un pays à un autre. Les sources ne sont donc que, grosso modo, compa-
rables d’un pays à un autre, mais c’est une difficulté à laquelle échappent peu d’études
comparatives internationales. Pour une évaluation de l’intérêt et des limites de ces données,
voir Atkinson, Rainwater et Smeeding (1995) et Gottshalk et Smeeding (1997 et 2000).
(2) Aucune censure d’âge n’est appliquée. La population des retraités est incluse dans l’échan-
tillon. Tout ménage dont le revenu disponible est inférieur ou égal à zéro a été exclu de
l’échantillon.

316 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


de la taille familiale (voir Atkinson et alii, 1995). Chaque ménage est donc
repéré par ce niveau de vie ainsi calculé et l’indice de Gini de la distri-
bution des niveaux de vie est calculé sans utiliser aucune pondération.

L’ensemble des sources élémentaires


Dans tous les pays concernés, les bases de données sont suffisamment
riches pour que dix sources élémentaires(3) de revenu puissent être distinguées :
salaires et assimilés(4), revenus des indépendants, revenus du capital, retraites
publiques, revenus de remplacement (allocation chômage et indemnités
d’assurance maladie), autres types de retraites, transferts privés, minima
sociaux, autres types de transferts publics (en particulier les aides à la
famille), impôts et cotisations sociales salariés.
À ces dix sources de revenu s’ajoutent deux sources démographiques, le
besoin apprécié par le nombre d’unités de consommation (uc) du ménage,
et le nombre d’adultes cohabitant. Pour apprécier ce dernier, une difficulté
se pose dans la mesure où l’âge d’entrée dans la vie active n’est pas une
donnée intangible : il dépend de l’âge de fin d’études(5). Par analogie avec
le terme unité de consommation, nous parlerons de nombre d’unités de re-
venu. L’inégalité de la source besoin (respectivement cohabitation) est cal-
culée comme étant l’inégalité des revenus dans l’hypothèse où le revenu du
ménage serait proportionnel au nombre d’unités de consommation de ce
ménage (respectivement au nombre d’unités de revenu).

L’ensemble des sources structuré sous la forme d’une arborescence


La méthode de décomposition cherche à tirer parti de la grande hétéro-
généité de l’ensemble des douze sources élémentaires définies plus haut.
Les mettre toutes sur le même plan serait de toute évidence problématique.
Une question cruciale est celle de l’exogénéité de ces sources les unes par
rapport aux autres. Clairement, certaines sources apparaissent comme en-
dogènes par rapport à d’autres : vous ne recevrez pas d’allocations chô-
mage si vous avez un emploi, vous ne paierez pas d’impôt sur le revenu si
votre revenu est inférieur à un certain seuil d’imposition. Au-delà de ce
biais de sélection, une influence directe peut être également détectée, lors-

(3) Cf. Sastre et Trannoy (2000a) pour une définition de chaque source.
(4) Les salaires sont nets de cotisations sociales salariés pour la France, alors que pour les
sept autres pays, les mêmes données portent sur les salaires bruts. En conséquence, dans ces
pays, l’impôt comprend également les cotisations sociales salariés, alors qu’il se limite à
l’impôt sur le revenu en France. C’est une différence importante qu’il convient de garder en
tête à la lecture des résultats. Une autre particularité concerne les transferts en nature, dont
les données ne sont pas disponibles dans de nombreux pays, alors qu’elles le sont pour les
États-Unis (food stamps). Comme ceux-ci sont loin d’être négligeables, le choix s’est porté
sur leur inclusion.
(5) Pour contourner cette difficulté, un âge limite de fin d’études plutôt élevé, 25 ans, a été
retenu et le degré de cohabitation est calculé comme le plus grand de deux nombres : le
nombre d’individus du ménage dépassant 25 ans ; le nombre d’individus du ménage qui
travaillent ou perçoivent un revenu de remplacement.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 317


318
1. Arborescence des sources

CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Notes : * Par unité de consommation ; ** Par adulte.
que le montant de l’allocation dépend, au travers d’une formule de calcul,
du montant d’une autre source, le revenu primaire et la taille familiale
(le besoin) étant évidemment les deux sources les plus fréquemment ren-
contrées à cette occasion.
Pour ce faire, l’espace des sources est structuré sous la forme d’une
arborescence, comme en théorie de la décision ou en théorie des jeux, l’ori-
gine étant constituée du revenu que l’on cherche à décomposer, ici le ni-
veau de vie du ménage. Deux branches partent ainsi de l’origine et nous
nous sommes efforcés de construire un « arbre binaire » où, de chaque nœud,
ne partent que deux branches. L’une d’elles mène généralement à une source
complexe, c’est-à-dire à un agrégat de sources, tandis que la seconde mène,
le plus souvent, à une source élémentaire. La partie haute de l’arborescence
décrit en quelque sorte l’aval du processus de formation du revenu et,
au fur et à mesure que l’on descend dans l’arborescence, on découvre en
quelque sorte l’amont du processus de formation du revenu.
Il n’existe bien évidemment pas une unique arborescence qui rende
compte de toutes les influences directes entre les sources. Dans une étude
empirique, un choix doit être fait et ce choix influe sur le niveau relatif des
différentes contributions(6). Malheureusement, définir une règle de décom-
position indépendante du chemin de désagrégation se révèle impossible.
Les composantes du niveau de vie des ménages situées à un échelon
inférieur de l’arborescence ont une certaine antériorité par rapport à celles
qui sont plus haut. Une lecture de bas en haut de l’arborescence restitue les
différentes étapes de la formation du niveau de vie d’un ménage. Comme
tout modèle, elle confine à la caricature. La parabole commence par une
première étape, qui est le processus de formation et de dissolution des unions,
cristallisé dans un indicateur de cohabitation. L’énergie des individus est
mobilisée dans une seconde étape par « la course à l’argent » sur les mar-
chés des facteurs. Capital humain et capital tout court sont mobilisés pour
générer des revenus. La famille s’accroît avec la naissance des enfants et le
ménage est bientôt confronté à la comparaison de ses revenus de marché et
de ses besoins. Quelques amis ou la famille peuvent apporter une aide en
cas de difficulté financière, mais cette aide privée rencontre vite des limites
et l’apport essentiel est ici constitué par la solidarité nationale à travers la
redistribution publique. Interviennent ici les aides à la famille (allocations
familiales), tandis que les minima sociaux jouent le rôle d’un dernier filet
de sécurité. Le financement de ces transferts est assuré par les impôts. Cette
fable est clairement inspirée par la lecture d’une déclaration fiscale, où
toutes les informations précédemment mentionnées figurent.
Un point, qui mérite également discussion, est la manière dont inter-
viennent les sources démographiques. Dans la partie haute de l’arbores-
cence, où sont calculées les contributions des transferts, toutes les sources

(6) Sastre et Trannoy (2000b) ont cependant montré que cette influence demeure modérée.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 319


320
1. Décomposition de l’inégalité des niveaux de vie en France

Total

tation
privés
Autres

Capital
cement

Salaires
Minima

Besoins

Cohabi-

Revenus
Revenus

pendants
Retraites

des indé-
le revenu

sociaux(2)
Impôt sur

Transferts

de rempla-
transferts(1)
Part du revenu disponible
• 1984 73,72 5,12 2,43 16,68 2,82 0,00 0,00 0,80 2,96 1,76 – 6,30 100,00
• 1989 69,49 6,65 2,98 17,63 3,21 0,00 0,00 1,34 2,75 1,82 – 5,88 100,00
• 1994 63,93 7,45 4,73 19,75 4,42 0,00 0,00 0,86 2,32 1,63 – 5,09 100,00

CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Inégalité (GINI en %)
• 1984 56,00 96,14 94,98 78,04 93,69 15,94 15,70 97,02 84,40 85,71 70,55 27,75
• 1989 58,08 95,81 95,20 76,26 92,58 16,97 15,75 97,09 84,30 86,70 75,90 27,31
• 1994 60,98 95,82 82,18 75,28 87,35 17,03 15,34 96,82 85,33 86,18 79,25 28,56
Contribution
• 1984 28,12 2,07 0,90 – 8,84 – 1,36 15,94 – 2,45 – 0,44 – 2,28 – 1,43 – 2,47 27,75
• 1989 27,85 2,90 1,29 – 9,59 – 1,51 16,97 – 2,80 – 1,07 – 2,23 – 1,60 – 2,90 27,31
• 1994 27,78 3,77 1,72 – 10,30 – 1,82 17,03 – 2,59 – 0,63 – 1,83 – 1,94 – 2,63 28,56
Contribution relative
• 1984 101,33 7,47 3,24 – 31,84 – 4,92 57,43 – 8,84 – 1,59 – 8,22 – 5,17 – 8,89 100,00
• 1989 101,96 10,62 4,71 – 35,12 – 5,54 62,14 – 10,24 – 3,92 – 8,16 – 5,84 – 10,62 100,00
• 1994 97,25 13,21 6,02 – 36,07 – 6,38 59,63 – 9,07 – 2,20 – 6,41 – 6,79 – 9,20 100,00
Efficacité relative
• 1984 1,37 1,46 1,33 – 1,91 – 1,74 — — – 1,99 – 2,78 – 2,94 1,41 —
• 1989 1,47 1,60 1,58 – 1,99 – 1,72 — — – 2,92 – 2,97 – 3,21 1,81 —
• 1994 1,52 1,77 1,27 – 1,83 – 1,44 — — – 2,57 – 2,76 – 4,18 1,81 —
Contribution à la variation de l’inégalité en %
• 1984-1989 – 0,99 2,99 1,40 – 2,72 – 0,54 3,72 – 1,23 – 2,27 0,19 – 0,58 – 1,56 – 1,59
• 1989-1994 – 0,26 3,19 1,58 – 2,60 – 1,12 0,22 0,75 1,61 1,46 – 1,26 1,00 4,57
• 1984-1994 – 1,25 6,13 2,96 – 5,28 – 1,64 3,93 – 0,49 – 0,68 1,63 – 1,82 – 0,58 2,91
Notes :(1) Aides à la famille et à l’enfance ; (2) : Aides à la famille et à l’enfance Transferts sous condition de ressources.
Sources : LIS et calculs des auteurs.
complexes ou élémentaires sont exprimées par unité de consommation. Dans
la partie basse de l’arborescence, toutes les sources qui concourent à l’ob-
tention du revenu primaire ou du revenu de remplacement sont exprimées
par tête d’adulte (par unité de revenu), en particulier pour rendre compara-
bles les revenus primaires obtenus par les ménages bi-actifs et par les « mono-
apporteurs » de ressources. Les disparités de revenu primaire sont corri-
gées pour les différences de cohabitation. Pour rendre cohérente la décom-
position et pour assurer la jointure entre les parties haute et basse de l’arbo-
rescence, deux étages s’intercalent au milieu de l’arborescence et permet-
tent de passer de valeurs exprimées par tête d’adulte à des valeurs par unité
de consommation. C’est ici qu’interviennent donc les facteurs démogra-
phiques. Comme la formation du couple précède l’arrivée des enfants, le
calcul de la contribution de la cohabitation intervient en amont du calcul de
celle du besoin. Le rôle du besoin lié à la taille familiale apparaît au
5e nœud en partant du haut, où le revenu de marché par unité de consom-
mation est décomposé en deux sources : le revenu de marché et le besoin.
Le rôle de la cohabitation intervient au nœud suivant, où le revenu de mar-
ché est décomposé en deux sources : le revenu de marché par tête d’adulte
et la cohabitation.

Une contribution calculée comme une contribution marginale


Le principe général, qui inspire le calcul de la contribution de chaque
source, est contenu dans le concept de marginalité. L’idée est d’attribuer à
la source l’écart entre le niveau d’inégalité en présence et en l’absence de
la source. Ce principe général se décline différemment, suivant que la source
a un caractère exogène, endogène ou qu’une certaine symétrie préside aux
relations qu’entretiennent les sources placées à un même étage(7).

Résultats de la décomposition pour la France


Le commentaire porte d’abord sur les résultats de la décomposition pour
l’année 1994 (tableau 1).
Les trois sources de revenu primaire – salaires, revenus des indépen-
dants et revenus du capital – exprimées par tête d’adulte, ont évidemment
contribué positivement à la formation des inégalités de niveaux de vie. La
somme de leurs contributions relatives dépasse 100 %, (116 %), ce qui est
logique, puisque les revenus de remplacement et de transfert égalisent par
la suite ces revenus. Il faut noter le poids prépondérant de la contribution
des salaires (plus de 80 % de ce total). L’inégalité de la distribution des
salaires par tête d’adultes est plus de deux fois plus forte que l’inégalité des
niveaux de vie (Gini de 0,61). Bien sûr, ce chiffre élevé tient pour partie au
fait que les chômeurs et les retraités ont par hypothèse un revenu nul dans
cette distribution. La contribution du revenu des indépendants est près de

(7) Pour un exposé complet de la méthodologie, nous renvoyons à Sastre et Trannoy (2000a).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 321


deux fois supérieure (13,21 %) à leur part dans le revenu disponible (7,45 %).
La faible contribution des revenus du patrimoine (6 %) doit être interprétée
avec prudence compte tenu de la faiblesse bien connue des sources dans ce
domaine.
Il est frappant de constater que les disparités de cohabitation entre les
ménages constituent la deuxième source d’inégalité, par ordre d’importance
des contributions relatives. Si l’inégalité des revenus primaires était cal-
quée sur le nombre de personnes du ménage aptes à générer un revenu de
marché, l’indice de Gini serait encore égal à 0,17 ce qui représente près de
60 % de l’inégalité des niveaux de vie. Au total, l’inégalité des revenus
primaires entre ménages est due pour un tiers à des disparités de cohabi-
tation et pour deux tiers à des disparités de revenu primaire.
En revanche, les revenus de remplacement ainsi que tous les transferts
– y compris les transferts privés – et l’impôt réduisent les inégalités. Ce
sont les retraites qui apparaissent comme la principale source de réduction
des inégalités(8) (– 36 %) mais, en termes d’efficacité relative – mesurée par
le rapport de la contribution relative de la source à sa part dans le revenu
disponible – ce sont les minima sociaux qui sont en tête du palmarès. Les
revenus de remplacement, assimilables à un salaire différé, effacent 38 %
de l’inégalité des revenus d’activité : le Gini de la distribution des revenus
du travail n’est que de 0,360 à comparer à une valeur de 0,585 pour celui de
la distribution des revenus d’activité ! Le pouvoir redistributif de l’impôt
sur le revenu est assez faible en valeur : il n’entraîne qu’une baisse de 9 %
de l’indice de Gini, ceci s’expliquant par la modestie du prélèvement (5 %),
et par une efficacité redistributive par franc ponctionné réduite, puisque infé-
rieure à celle des autres transferts publics et même à celle des transferts privés !
Enfin comme l’inégalité des revenus de marché par unités de consom-
mation est plus faible que l’inégalité des revenus de marché de 9 %, la
contribution du besoin est négative. Ce résultat reflète une corrélation posi-
tive, en moyenne, entre la taille de la famille et son revenu de marché ; plus
de bouches à nourrir va de pair avec plus d’adultes à même de rapporter du
pain à la maison.

L’évolution entre 1984 et 1994


L’inégalité des niveaux de vie mesurée par le Gini est restée globale-
ment stable sur la période. Mais cette stabilité masque un recul entre 1985
et 1989, suivi d’une croissance de près de 1 % l’an entre 1989 et 1994. Les
ordres de grandeur mentionnés ne sont sans doute pas supérieurs aux varia-
tions qu’entraînent de possibles fluctuations d’échantillonnage. Cette ap-
parente stabilité résulte de forces qui ont joué en sens contraire. Pour s’en
convaincre, il suffit de considérer le bas du tableau 1 qui décompose d’une

(8) Les retraites comprennent les pensions, les aides aux personnes âgées dépendantes, les
préretraites, les pensions de réversion et le minimum de vieillesse. Il est clair que ce dernier
n’est pas à sa place et devrait figurer dans les minima sociaux.

322 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


manière exacte(9) la variation d’inégalité (exprimée en pourcentage) entre
les deux sous-périodes. Les faits marquants sont les suivants : par franc
gagné, les trois sources de revenu primaire sont devenues plus inégalitaires
mais, à eux seuls, les revenus de remplacement ont épongé la plus grande
partie de la hausse de l’inégalité du revenu primaire, en raison d’ailleurs
plus de l’augmentation des masses financières qui leur ont été consacrées
que d’un profil redistributif plus marqué. Les transferts et impôts n’ont
joué qu’un rôle modeste, un meilleur ciblage de ces instruments vers les
populations pauvres pour les transferts et vers les ménages riches pour l’im-
pôt sur le revenu (IR) étant compensé par une stabilité voire une baisse de
leurs parts respectives dans le revenu disponible.
Le premier enseignement de cette analyse de décomposition en dyna-
mique est la stabilité de la contribution des salaires. Mais celle-ci n’est que
le produit accidentel de la conjonction de deux phénomènes jouant en sens
opposé : une inégalité plus forte des salaires accompagnée d’un affais-
sement de leur part dans le revenu disponible. Ces deux phénomènes sont
largement liés à la diminution des taux d’emploi sur la période (hausse du
chômage, recours aux préretraites, etc.).
Les deux autres sources de revenu primaire – revenu des indépendants
et revenu du capital – ont fortement contribué à l’accroissement de l’inéga-
lité. En additionnant leurs effets, l’indice de Gini des revenus disponibles
aurait progressé de 9 %, si la contribution des autres sources était restée
stable. L’évolution de leur poids respectif dans le revenu disponible a con-
tribué au résultat, puisque la part des revenus des indépendants augmente
de près de moitié, tandis que celle du capital double pratiquement. La simili-
tude s’arrête là. La hausse de la contribution des indépendants dépasse celle
de leur part dans le revenu disponible, ce qui n’est pas le cas des revenus du
capital, en particulier dans la première partie des années quatre-vingt-dix.
Le dernier facteur d’accroissement des inégalités est constitué par le
phénomène d’appariement des adultes. La proportion de ménages avec un
seul apporteur de ressources a augmenté de 5 points sur la période d’étu-
des, au détriment des ménages avec plus de deux apporteurs de ressources.
Une augmentation des ménages pauvres (en terme de cohabitation) et une
diminution des ménages riches (en terme de cohabitation) s’est déroulée
concomitamment. Si l’on trace les courbes de Lorenz correspondant aux
distributions pour lesquelles le revenu du ménage est proportionnel au
nombre d’unités de revenus, celles-ci se croisent, traduisant ce double mou-
vement en sens inverse en terme d’inégalité. L’indice de Gini, quant à lui,
donne plus de poids à l’augmentation de la proportion des mono-apporteurs
de ressources.
(9) Par exemple : – 1,25 donne la contribution de la source salaires au changement relatif
d’inégalité survenu entre 1984 et 1994. Il est obtenu comme la différence entre la contribu-
tion des salaires en 1994 et en 1984 rapportée à l’inégalité initiale. Il s’interprète de la façon
suivante : si les salaires avaient été la seule source de revenus à se modifier, l’inégalité des
niveaux de vie aurait diminué de 1,25 % ; la somme des nombres de la dernière ligne est
égale à 2,91 %.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 323


Par contre, la contribution de l’autre composante démographique, les
besoins, à l’évolution des inégalités est négligeable. Il n’y a pas eu globa-
lement de polarisation croissante des besoins dans les familles pauvres.
L’impact correcteur de l’ensemble des revenus de remplacement (retraites
+ autres revenus de remplacement) s’est fortement accru, puisqu’il corres-
pond à près de 7 % de baisse de l’inégalité initiale des niveaux de vie. Le
mouvement le plus spectaculaire concerne les retraites qui contribuent pour
plus de 5 %. Il faut y voir l’effet du renouvellement des générations de
retraités, les plus récentes bénéficiant de droits plus élevés. Ceci se maté-
rialise par une hausse de 3 points du poids des retraites dans le revenu
disponible. Le rôle d’amortisseur exercé par les allocations chômage se
révèle également très significatif, ainsi qu’en témoigne la forte hausse du
poids des autres revenus de remplacement dans le revenu disponible
(+ 57 %). Néanmoins, la hausse de leur contribution est plus modérée
(+ 30 %), car la distribution des allocations chômage ou des indemnités
maladies est affectée par l’inégalité des revenus d’activité.
Si on la compare à celle des revenus de remplacement, l’évolution de
l’impact global des minima, des autres transferts publics et des impôts est
de faible ampleur, puisqu’il ne représente même pas une baisse de 1 % de
l’inégalité. Si la stabilité du poids des minima sociaux dans le revenu dis-
ponible est sans doute due à un mauvais repérage de ceux-ci ainsi qu’à des
problèmes d’échantillonnage, la baisse du poids des autres transferts sem-
ble bien réelle et à rapprocher de la diminution du nombre des familles
nombreuses. Dans le même temps, l’efficacité redistributive des autres trans-
ferts publics a baissé alors que celle des minima sociaux a augmenté, grâce
à un meilleur ciblage sur les populations pauvres.
Quant à l’impôt sur le revenu, sa part dans le revenu national baisse de
plus d’1 point, cette baisse étant compensée cependant par une efficacité
redistributive accrue. La hausse de 9 points de l’indice de Gini traduit bien
la concentration croissante de l’impôt sur le revenu sur les ménages les plus
aisés. Au total, l’impact de cette source reste très modeste, les évolutions
des deux sous-périodes s’annihilant l’une l’autre.

Éléments de comparaison internationale


Le tableau 2 permet de comparer les résultats de la décomposition de
l’inégalité des niveaux de vie en 1994 ou 1995 suivant les pays. La décom-
position pour la France n’est pas complètement comparable à celle des autres
pays : en effet la contribution des salaires (revenus des indépendants) cor-
respond à celle des salaires (revenus des indépendants) nets dans notre pays
et bruts dans les autres pays. Partant, la contribution de l’impôt se limite à
celle de l’impôt sur le revenu en France, alors qu’elle comprend celle des
cotisations salariées dans les autres pays. Ceci explique la faiblesse appa-
rente de la contribution de l’impôt à la réduction des inégalités en France
relativement à celle des autres pays industrialisés.

324 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


2. Décomposition de l’inégalité de niveau de vie dans huit pays(*)

Royaume-Uni

Allemagne
États-Unis
Australie

Norvège
Canada

Suède

1994(2)
France
1994

1994

1995

1994

1995

1995

1994
Salaires(**) 25,69 27,29 27,28 23,24 22,54 30,19 25,77 27,78
Revenu des indépendants(**) 2,68 1,84 5,05 1,79 2,65 0,82 2,25 3,77
Capital 1,04 1,75 1,43 0,81 1,14 0,99 1,30 1,72
Retraites privées 0,43 0,72 2,08 1,04 0,95 1,36 0,25 0,00
Retraites publiques – 2,11 – 4,27 – 3,79 – 3,41 – 5,20 – 7,91 – 8,06 – 10,30
Revenus de remplacement – 2,87 – 0,62 – 1,76 – 1,51 – 2,57 – 4,81 – 0,53 – 1,82
Cohabitation 17,65 18,32 17,53 18,73 19,34 17,20 19,12 17,03
Besoins – 2,85 – 1,97 – 2,62 – 3,10 – 5,68 – 5,62 – 3,46 – 2,59
Transferts privés – 0,41 – 0,48 – 0,54 – 0,35 – 0,33 – 0,54 – 0,69 – 0,63
Autres transferts – 1,56 – 4,28 – 1,36 – 1,12 – 0,90 – 0,49 – 0,60 – 1,83
Minima sociaux – 0,92 – 1,70 – 6,84 – 2,96 – 1,42 – 3,14 – 1,47 – 1,94
Impôts(**) – 8,22 – 6,21 – 5,96 – 6,84 – 7,24 – 5,78 – 7,22 – 2,63
Gini (en %) 28,55 30,39 30,52 26,32 23,27 22,28 26,67 28,56
Notes : (*) Les contributions de chaque source sont calculées de manière exacte, c’est-à-dire
que leur somme est juste égale à la valeur du Gini pour les niveaux de vie ; (**) Les rubriques
« salaires » et « revenus des indépendants », et par voie de conséquence la rubrique
« impôts » ne recouvrent pas la même chose pour la France et pour les autres pays : en effet
il s’agit de salaires (revenus d’activité des indépendants) nets en France et bruts dans les
autres pays. La rubrique « impôts » recouvre donc uniquement l’impôt sur le revenu en
France et l’impôt sur le revenu ainsi que les cotisations salariées dans les autres pays.
Sources : LIS et calculs des auteurs.

Les écarts dans les valeurs de l’indice de Gini sont conformes aux attentes,
à la réserve près que les États-Unis ne semblent pas occuper une position
spéciale. Mais si l’on omettait les transferts en nature, les États-Unis se
retrouveraient, cette fois-ci, seuls en tête. Les pays peuvent être associés
par paire, le Royaume-Uni et les États-Unis étant les deux pays les plus
inégalitaires, suivis par la France et l’Australie puis par l’Allemagne et le
Canada, les deux pays scandinaves, Norvège et Suède fermant la marche.

Décomposition en 1994-1995 :
de nombreuses caractéristiques similaires
L’opération de décomposition ne livre pas des résultats spectaculairement
différents selon les pays et il s’en dégage l’impression d’une certaine simi-
litude. En particulier, les contributions correspondant à chaque source ont
le même signe quel que soit le pays en question. Les transferts privés ont
toujours un effet redistributif mais de faible ampleur, les besoins sont posi-
tivement corrélés avec le revenu de marché, et donc, dans tous les pays, l’iné-

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 325


galité des revenus de marché est plus forte que l’inégalité des revenus de
marché par unité de consommation. L’inégalité due aux disparités de coha-
bitation est très comparable, l’indice de Gini s’étageant de 0,17 à 0,19. Les
salaires représentent la source majeure d’inégalité, l’ordre de grandeur des
contributions étant identique à celui de l’inégalité des niveaux de vie, entre
0,22 et 0,30. Mais la hiérarchie des pays n’est pas la même, la Suède,
dernière(10) en termes d’inégalité des revenus, est première en termes de
contribution des salaires ; le classement selon l’importance de la contri-
bution des salaires n’est donc pas un bon indicateur pour prédire l’inégalité
des niveaux de vie. Par exemple, la contribution des salaires à l’inégalité des
niveaux de vie n’est pas plus forte aux États-Unis qu’en France, ce qui peut
sembler étonnant à première vue. Cela tient au fait que, si l’inégalité des
salaires est certes plus forte aux États-Unis, le taux d’emploi est plus bas en
France. Plus surprenant, hormis pour la France en raison du problème tech-
nique soulevé plus haut, les contributions des impôts directs sont très compa-
rables d’un pays à un autre, représentant de 6 à 8 points de Gini.

Des éléments de différenciation


Parmi les sources de revenu primaire, seul le revenu des indépendants
constitue un élément de différenciation fort, la contribution des indépendants
s’étageant de 5 points de Gini pour le Royaume-Uni à moins d’un point
pour la Suède. Ceci reflète d’ailleurs le poids très différent du revenu des
indépendants dans le revenu disponible dans ces deux pays (près de 13 %
dans le premier pays et autour de 2 % en Suède). Cela correspond-il à des
différences profondes dans l’organisation économique – externalisation ici et
internalisation là – ou cela témoigne-t-il des réponses des agents économiques
à des incitations fiscales différentes dans les deux pays ? C’est l’un des
points sur lequel des études complémentaires mériteraient d’être conduites.
Si la cohabitation ne semble pas constituer un point de clivage, il n’en
va pas de même pour la dimension besoin. Les deux pays scandinaves ont
une position atypique à cet égard, puisque la dimension besoin est associée
dans ces deux pays à une réduction de l’inégalité plus de deux fois supé-
rieure à celle des autres pays. La corrélation des besoins et des ressources
de marché y est donc bien supérieure à celles des autres pays et en parti-
culier à celle des États-Unis qui sont bons derniers dans ce domaine. Des
différences de couplage entre les comportements en matière d’offre de tra-
vail et de fécondité sont sans doute à la base de ce résultat qui exigerait
également des investigations supplémentaires.
Des singularités dans les stratégies redistributives étaient attendues,
entre pays « beveridgiens » et « bismarckiens », entre les pays qui mettent
l’accent sur les transferts sous condition de ressources et ceux qui mettent
en avant d’autres critères ; entre les pays qui privilégient la retraite par
répartition et ceux qui font une place à la retraite par capitalisation.

(10) En rangeant les pays par valeur décroissante de l’indice de Gini.

326 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Sous ce dernier aspect, une des singularités de la France réside d’une
part dans l’absence de retraites privées et d’autre part, dans la correction
massive exercée par les retraites par répartition, même s’il faut relativiser
la comparaison brutale de la contribution pour la France avec celle des
autres pays pour la raison évoquée plus haut(11). Si l’on compare la France
et le Royaume-Uni, qui ont des structures par âge similaires et nonobstant
les problèmes de comparabilité des sources dans les deux pays, les retraites
publiques et privées contribuent à réduire les inégalités pour plus de
10 points de Gini dans le premier pays, alors que le bilan est inférieur à
2 points dans le second.
L’examen des revenus de remplacement offre des contrastes tout aussi
saisissants, par exemple dans la comparaison des États-Unis et de la Suède ;
une modeste réduction de 0,6 point de Gini dans le premier cas, pour une
solide réduction de près de 5 points dans le second.
Si le Royaume-Uni n’est pas très généreux avec ses retraités, par contre,
les transferts sous condition de ressources y représentent un puissant cor-
recteur des inégalités, d’une importance deux à trois fois supérieure à celui
des autres pays, Beveridge oblige. Les Etats-Unis(12) privilégient, eux, les
transferts pour lesquels la dimension familiale est essentielle.

Comparaison des évolutions sur la période 1984-1995


Pour le Royaume-Uni, la comparaison porte à la fois sur la période
d’étude et sur une période un peu plus longue (1979-1995), qui a le mérite
de coïncider avec la période de gestion des affaires publiques par les
conservateurs.
D’après le tableau 3, l’inégalité des niveaux de vie a cru dans six pays
sur huit, mais hormis au Royaume-Uni, la hausse demeure modérée, même
aux États-Unis (4 %). Les inégalités ont baissé au Canada (– 2,5 %) et en
Norvège (– 8 %). La trajectoire du Royaume-Uni paraît singulière, avec
une hausse de 17 %, mais l’essentiel de celle-ci s’est produit au cours de la
sous-période 1986-1991, une diminution étant même enregistrée les
quatre années suivantes.

Tendances communes
Des similitudes semblent se dégager, concernant les revenus d’activité,
les pensions financées sur fonds privé, les minima sociaux et les taxes :
• dans tous les pays, à l’exception de la France et du Royaume-Uni, les
salaires ont contribué à l’accroissement des inégalités. C’est également vrai
pour l’ensemble des revenus d’activité : leur contribution à l’accroissement
des inégalités est substantielle, puisqu’elle est comprise entre 5 % (pour la
(11) Il faut de plus mentionner que le minimum vieillesse est classé avec les retraites, ce qui
est pour le moins inopportun.
(12) L’EITC est inclus dans les minima sociaux ; Medicare et Medicaid sont catalogués dans
les autres transferts (classification du LIS).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 327


France) et 13 % (pour la Norvège) de l’inégalité initiale. C’est de très loin
la principale raison de la montée des inégalités de niveaux de vie. Cette
hausse de la contribution des revenus d’activité trouve son origine dans une
augmentation généralisée de l’indice de Gini calculé sur la distribution de
ces mêmes revenus ;
• les retraites privées ont contribué fortement à la hausse des inégalités
partout où elles ont été introduites, c’est-à-dire dans tous les pays à l’ex-
ception de la France ;
• l’impact redistributif des minima sociaux s’est accentué dans tous les
pays, mais les pays scandinaves et le Royaume-Uni se distinguent par l’im-
portance accordée à ce moyen de réduire les inégalités. L’accroissement de
la part des minima sociaux dans le revenu disponible de chaque pays est
responsable de cet état de fait ;
• à l’exception de l’Australie, le rôle redistributif joué par le système
fiscal s’est accentué. Il n’est pas besoin de modifier les instruments pour
obtenir cet effet, il suffit qu’ils soient progressifs à l’origine et que la crois-
sance des revenus ait concerné au moins autant les hauts revenus que les autres.
Malgré ces caractéristiques communes, il est difficile d’admettre l’idée
d’un seul modèle gouvernant l’évolution de l’inégalité dans le monde
industrialisé.
Particularités nationales
Une première ligne de clivage oppose deux pays « neufs » (Australie et
Canada) et la France aux autres pays à propos du rôle de la cohabitation.
Dans les trois premiers pays, l’impact sur les inégalités est fortement positif
en raison d’une montée de la part des célibataires avec ou sans enfants.
Mais au départ, ces trois pays étaient aussi ceux dans lesquels la part des
célibataires était la plus faible. Dans les autres pays, la contribution est
d’une ampleur limitée. En ce qui concerne l’autre source démographique,
la corrélation entre les besoins et les revenus semble avoir progressé dans
des pays – Australie, Canada, France – dans lesquels elle était faible, mais
les mouvements restent peu significatifs.
Une deuxième ligne de clivage entre pays anglo-saxons et pays conti-
nentaux (hormis la Suède) émerge de la comparaison au titre de la contri-
bution des transferts privés. Dans les premiers, la générosité privée semble
avoir régressé, alors que ses effets ont été en s’amplifiant dans les seconds.
Une troisième ligne de clivage concerne l’impact sur les inégalités de
revenus de remplacement, pris dans leur ensemble, qui est négatif dans une
large majorité de pays, sauf en Australie et au Royaume-Uni. Dans ces
deux derniers cas, cela reflète essentiellement une baisse de la part des
retraites publiques dans le revenu disponible, qui s’accompagne d’ailleurs
d’une hausse de la part des autres types de pension(13).
(13) Cette hausse est spectaculaire au Royaume-Uni, puisque leur part est multipliée par un
facteur 7 (de 0,91 à 1979 à 6,95 en 1995).

328 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


3. Décomposition de la variation de l’inégalité (en %) dans huit pays

Royaume-Uni

Royaume-Uni

Allemagne
1985-1994

1986-1994

1979-1995

1986-1995

1987-1994

1986-1995

1987-1995

1984-1994
États-Unis

1984-1994
Australie

Norvège
Canada

Suède

France
Salaires 7,58 10,88 7,77 – 2,39 7,74 13,33 10,03 11,44 – 1,25
Revenu 1,22 – 0,18 14,12 9,29 1,17 0,41 – 1,61 – 0,46 6,13
des indépendants
Capital – 4,57 – 1,46 2,76 0,62 – 1,07 1,28 – 0,55 – 0,03 2,96
Retraites privées – 0,16 0,72 7,01 2,35 1,1 2,3 6,25 1 0
Retraites 3,22 – 1,46 2,29 1,47 – 2,96 – 20,5 3,5 – 1,7 – 5,28
publiques
Revenus – 2,48 – 0,71 – 0,24 1,36 – 1,27 15,53 – 9,64 – 0,76 – 1,64
de remplacement
Cohabitation 4,13 0,79 – 0,46 – 0,26 4,55 0,22 – 0,57 – 0,03 3,93
Besoins – 1,46 – 0,28 2,47 0,66 – 1,92 – 1,01 0,96 1,24 – 0,49
Transferts privés 0,06 0,35 0,64 0,15 0 – 3,67 0,34 – 0,68 – 0,68
Autres transferts – 2,95 – 3,71 0,82 0,99 – 2,28 – 1,02 2,91 – 0,21 1,63
Minima sociaux – 3,31 – 0,41 – 16,15 – 1,65 – 2,63 – 4,24 – 8,06 – 0,12 – 1,82
Impôts 1,22 – 0,45 – 3,84 – 0,62 – 4,89 – 10,91 – 1,48 – 3,67 – 0,58
Gini (en %) 2,51 4,07 17,19 12,08 – 2,47 – 8,28 2,07 6,03 2,91
Lecture : La variation d’inégalité en % entre deux sous-périodes est décomposée de manière
exacte. Par exemple, – 1,25 donne la contribution de la source salaires au changement d’iné-
galité en % survenu entre 1984 et 1994 en France. Ce nombre est obtenu comme la diffé-
rence entre la contribution des salaires en 1994 et celle de 1984 rapportée à l’inégalité
initiale. Les rubriques « salaires » et « revenus des indépendants », et par voie de consé-
quence la rubrique « impôts » ne recouvrent pas la même chose pour la France et pour les
autres pays : en effet il s’agit de salaires (revenus d’activité des indépendants) nets en France
et bruts dans les autres pays. La rubrique « impôts » recouvre donc uniquement l’impôt
sur le revenu en France et l’impôt sur le revenu ainsi que les cotisations salariées dans les
autres pays.
Sources : LIS et calculs des auteurs.

S’agissant des instruments de la redistribution autres que les minima


sociaux, le paysage reste morcelé, mais il n’est pas sûr que cela corresponde
à un clivage profond. Des problèmes d’ordre statistique peuvent perturber
les comparaisons. Quoi qu’il en soit, des pays européens comme la Suède,
le Royaume-Uni et la France semblent avoir réduit les transferts liés à la
taille familiale, tandis que les trois pays « neufs » les ont augmentés.
Cependant, l’impression diffuse d’une certaine similarité dans l’évo-
lution concernant les trois pays « neufs » anglo-saxons ne résiste pas à la
comparaison approfondie de la décomposition du changement au Canada
et aux États-Unis.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 329


Enseignements de la comparaison entre Canada et États-Unis
La contribution des revenus d’activité à la variation d’inégalité en pour-
centage est du même ordre de grandeur, 9 % au Canada et 11 % aux États-
Unis. La même remarque s’applique aux revenus du capital et par
conséquent à l’ensemble des revenus primaires. Si l’on tient compte des
facteurs démographiques, dont l’impact sur l’inégalité est plus défavorable
au Canada qu’aux États-Unis, l’augmentation de l’inégalité aurait dû être
de 10,47 % dans le premier pays et de 9,75 % dans le second. En appa-
rence, rien n’infirme donc la thèse selon laquelle les mêmes forces démo-
graphiques et économiques sont à l’œuvre dans les deux pays. Pourtant,
l’inégalité des niveaux de vie a régressé de 2,5 % au Canada alors qu’elle a
augmenté de 4 % aux États-Unis. Cet écart ne s’explique que parce que le
premier pays a fait un usage plus important de toute la panoplie des instru-
ments redistributifs : un écart de plus de 4 points dans la réduction apportée
par les impôts directs, de 2 points dans celle apportée par les revenus de rem-
placement et d’un peu moins de 1 point dans celle exercée par les transferts.

Singularité du Royaume-Uni sur la période 1979-1995


La remontée spectaculaire de l’inégalité au Royaume-Uni est connue,
mais l’analyse menée ici permet de corroborer celle obtenue par exemple
par Jenkins (1995). Parmi les douze sources d’inégalité étudiées, huit ont
un impact positif sur la variation de l’inégalité. Seuls les impôts directs et
les minima sociaux ont exercé un effet réducteur significatif, effet qui est
d’ailleurs exceptionnellement vigoureux pour les minima sociaux.
La progressivité de l’impôt sur le revenu explique naturellement son
impact positif, d’autant que l’inégalité des revenus primaires a considéra-
blement augmenté. Le fait que les instruments de sécurité sociale n’aient
pas été mobilisés pour amortir l’impact de la hausse de l’inégalité des revenus
d’activité singularise l’évolution de ce pays.

Une typologie des pays


Quatre instruments peuvent être actionnés d’une manière incrémentielle
à court terme par la puissance publique et les partenaires sociaux pour
réduire les inégalités : l’intervention sur le marché du travail (salaire mini-
mum, différentes clauses des contrats de travail, emplois dans la fonction
publique, emplois jeunes), les prestations de sécurité sociale, les transferts,
et enfin les instruments fiscaux. Une typologie grossière des pays peut être
élaborée à partir des données du tableau 3. Elle est illustrée par la figure ci-
après qui permet de positionner les pays qui ont mobilisé un ou deux instru-
ments, mais pas ceux qui ont en mobilisé trois, comme le Canada ou la
Norvège ; ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces deux pays ont été les seuls
à obtenir une diminution de l’inégalité sur la période étudiée. Ils ont mobi-
lisé tous les instruments possibles à l’exception de l’intervention sur le
marché du travail.

330 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


2. Typologie des pays suivant les instruments privilégiés
pour réduire les inégalités (1985-1995)

Sécurité
sociale

France Suède

Marché États-Unis Transferts


du travail Australie publics

Royaume-Uni

Allemagne

Politique
fiscale

Pour conclure
Nous restons éminemment conscients de la fragilité des données sur
lesquelles repose cette analyse de décomposition et, avant toute chose,
d’autres banques de données devraient être mobilisées pour conforter les
conclusions provisoires de cette étude.
L’analyse qui précède souligne pourtant la persistance des particularités
nationales dans les politiques de lutte contre l’inégalité. Malgré la conco-
mitance de la croissance des inégalités de revenus d’activité dans tous les
pays étudiés, aucune convergence globale des politiques de correction des
inégalités ne peut être détectée sur la période étudiée, même si la politique
fiscale et les minima sociaux exercent un peu partout de puissants effets.
La tendance à la globalisation de l’économie semble laisser une latitude
aux politiques économiques. À supposer que la pensée unique soit à l’œuvre,
la pratique unique paraît relever du domaine du fantasme. En vertu de cette
remarque, aucune fatalité ne saurait être invoquée en matière de croissance
des inégalités de niveaux de vie, comme l’illustre à merveille la compa-
raison entre États-Unis et Canada.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 331


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Kuhn et Tucker (eds), Princeton University Press, pp. 307-317.
Shorrocks A.F. (1999) : Decomposition Procedures for Distributional
Analysis : A Unified Framework Based on the Shapley Value, Mimeo,
University of Essex.

332 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Complément G

La mobilité salariale en France de 1967 à 1999


Denis Fougère
CNRS, CREST-INSEE, CEPR et IZA
Francis Kramarz
CREST-INSEE, CEPR et IZA

Beaucoup d’études ont été récemment consacrées à la mesure de l’évo-


lution des inégalités salariales, aux États-Unis bien évidemment, mais aussi
en France. Ces travaux empiriques, exploitant en général l’information dans
sa dimension de coupe, essaient d’identifier les déterminants et l’ampleur
des déformations des distributions de salaires observées à plusieurs dates.
Mais ce type d’analyse est fréquemment critiqué parce qu’il ne livre qu’une
vision statique des disparités salariales. De nombreux économistes ont
montré que, pour évaluer correctement les conséquences des inégalités de
salaire sur le bien-être social, il est nécessaire de prendre en compte les
possibilités de mobilité salariale qui sont offertes aux travailleurs durant
leur vie active. Prenons par exemple deux économies caractérisées par les
mêmes distributions de salaire à chaque date: celle qui nous semble intuiti-
vement la plus inégalitaire est celle dans laquelle la mobilité au sein de ces
distributions est la plus faible, parce qu’elle offre moins d’opportunités de
changement.

(*) Ce complément est une version très abrégée d’un document de travail rédigé avec Moshe
Buchinsky (Brown University) et Gary Fields (Cornell University), intitulé « Ranks or Francs?
Earnings Mobility in France: 1967-1999 », Document de travail du CREST, 2001. Les ré-
sultats et analyses ici exposés leur doivent beaucoup. Nos remerciements s’adressent égale-
ment à Sylvie le Minez et Sébastien Roux, qui nous ont fait bénéficier de leur connaissance des
fichiers des DADS et nous ont aidé dans la constitution du panel exploité, et aux participants
à la réunion du groupe de travail sur les inégalités qui s’est tenue le 23 novembre 2000 au
Conseil d’analyse économique, et plus particulièrement à Tony Atkinson. Les éventuelles
erreurs et omissions subsistant dans ce complément sont de notre seule responsabilité.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 333


Très peu de travaux empiriques ont essayé de caractériser les évolutions
des inégalités de salaire à l’aide des indices de mobilité proposés dans la
littérature théorique. Les études de Buchinsky et Hunt (1999), consacrée à
la mobilité salariale aux États-Unis entre 1979 et 1991, et de Disney (2000),
consacrée à la mobilité salariale au Royaume-Uni de 1975 à 1994, sont
deux exemples récents mais rares de ce courant de recherche appliquée.
Les principaux résultats de ces deux études sont remarquablement conver-
gents : alors que l’inégalité salariale augmentait fortement durant les an-
nées quatre-vingt aux États-Unis et au Royaume-Uni, la mobilité salariale,
mesurée à l’aide de matrices de transition entre les quintiles (États-Unis)
ou les déciles (Royaume-Uni)(1) de la distribution des salaires, diminuait
fortement dans les deux pays, le phénomène étant particulièrement pro-
noncé pour les plus bas salaires. Ainsi donc dans ces deux pays, au fur et à
mesure que l’éventail des salaires offerts s’élargissait, les perspectives de
promotion salariale pour chacun, et en particulier pour les moins qualifiés,
diminuaient. Pour reprendre la formule utilisée par Disney (2000), les tra-
vailleurs les plus mal rémunérés se trouvent donc plus durablement pris
dans la « trappe » à bas salaires.
Dans une étude antérieure (Buchinsky, Fougère et Kramarz, 1998), nous
avions commencé à examiner l’évolution de la mobilité salariale en France
entre 1967 et 1987 à l’aide des données provenant des fichiers produits par
l’INSEE à partir des déclarations annuelles de salaires (DAS, aujourd’hui
appelées déclarations annuelles de données sociales, DADS) et de l’échan-
tillon démographique permanent (EDP). Nos résultats principaux étaient
conformes à ceux des études américaine et anglaise : la mobilité salariale a
fortement décru au cours de la période observée, et les probabilités de
rester dans le même décile de salaire se sont accrues, particulièrement au
bas de la distribution. Au cours de la période étudiée, le contexte français
était toutefois par certains aspects très différent des contextes américain et
anglais (croissance des inégalités salariales aux États-Unis et au Royaume-
Uni, baisse de ces inégalités en France) et par d’autres similaires (offre
croissante de diplômés de l’enseignement supérieur).
Comme les deux études américaine et anglaise, notre précédent article
examinait la mobilité salariale sous l’angle d’un seul type d’indices, ceux
construits à l’aide de matrices de transition entre déciles de salaires. De tels
indices ne permettent de mesurer que la mobilité relative, à savoir la fré-
quence des changements de position des individus dans la distribution des
salaires d’une date à l’autre. Les variations des valeurs nominales des salai-
res, ainsi que les effets égalisateurs de la mobilité sur la somme des salaires
perçus, ne peuvent être appréhendés qu’en recourant à d’autres indices de

(1) Les quintiles (déciles) de la distribution sont les valeurs qui divisent en cinq (dix) sous-
échantillons de taille égale l’échantillon rangé par ordre de grandeur croissante des salaires.
Ainsi, les vingt (dix) pour cent des salaires les plus bas sont inférieurs au premier quintile
(décile), les vingt (dix) pour cent suivants sont compris entre le premier et le second quintiles
(déciles), etc.

334 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


mobilité, qui sont présentés dans la première section. Le premier objectif
de cette nouvelle étude est donc de savoir si le constat d’une baisse de la
mobilité salariale est confirmé par l’utilisation d’une gamme plus large d’in-
dices. Le second objectif est d’étendre la période d’observation de la précé-
dente étude pour inclure la fin des années quatre-vingt et les années quatre-
vingt dix. Enfin, cette étude complémentaire fait l’examen empirique dé-
taillé des corrélations entre les différents indicateurs d’inégalité et de mo-
bilité salariale, et plusieurs variables macroéconomiques, telles que le taux
d’inflation, le taux de chômage et les hausses du salaire minimum. L’étude
est une fois encore conduite à l’aide des données provenant des données
annuelles de déclarations sociales et de l’échantillon démographique
permanent.

Les indices de mobilité


Il existe plusieurs types d’indices de mobilité et chaque indice synthé-
tise un aspect particulier des modifications des salaires (ou des revenus)
individuels observées au cours du temps. Comme l’ont fait remarquer Fields
et Ok (1997), la littérature théorique spécialisée n’a pu déboucher sur la
construction d’un indicateur unique, dont les caractéristiques et propriétés
permettent de représenter de manière complète l’évolution conjointe des
rémunérations et des positions des individus dans la distribution des salai-
res aux dates t et t + k(2). Dans la typologie des indices de mobilité qu’ils
proposent, Fields et Ok (1997) distinguent en premier lieu la mobilité abso-
lue de la mobilité relative. La première forme concerne les variations des
valeurs nominales des salaires, alors que la seconde découle des variations
des rangs des individus dans la distribution des salaires. Pour donner un
exemple simple, le premier type d’indice exploite l’information apportée
par une augmentation de salaire de 500 francs entre deux dates (ou bien par
l’augmentation de 6 000 à 6 500 francs du salaire d’un individu), alors que
le second type d’indice utilise plutôt l’information selon laquelle cette aug-
mentation de salaire permet à l’individu concerné de passer de la 100e à la
145e position dans l’échelle croissante des salaires perçus par les 1 000 indi-
vidus, par exemple, d’un échantillon observé à deux dates. Sur la base de
cette opposition entre mobilité absolue et mobilité relative, Fields et Ok
(1997) construisent six grandes classes d’indices de mobilité. Pour donner
un diagnostic complet sur l’évolution de la mobilité salariale en France au
cours de la période allant de 1967 à 1999, nous choisirons un indice au sein
de chacune de ces six classes, donc au total six indices qui se complètent.
Une première classe d’indices mesure la dépendance temporelle des
positions dans la distribution des salaires à deux dates t et t + k. Parmi ces
indices figurent le coefficient de corrélation de Pearson , le coefficient de

(2) Dans la vaste littérature consacrée aux indices de mobilité, il faut tout particulièrement
distinguer les contributions de Shorrocks (1978a et b), Sommers et Conlisk (1979),
Bartholomew (1982), Markandya (1982, 1984), Dardanoni (1993) et Fields et Ok (1996).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 335


corrélation des rangs et la statistique de chi-deux (ou plus exactement son
opposé). Cette dernière, que nous utilisons dans cette étude, est calculée à
partir d’une matrice de transition entre déciles en appliquant la formule :
10 ( pi , j − 0,1 )2
−∑
i , j =1 0,1
où pi,j représente la probabilité estimée de transiter du décile i au décile j
entre les deux dates, et 0,1 est la probabilité de transiter entre deux déciles
quelconques sous l’hypothèse (nulle) de parfaite indépendance temporelle
des positions. Cette expression est précédée d’un signe négatif afin qu’une
valeur plus élevée (i.e. moins négative) de l’indice corresponde à une
plus grande mobilité, c’est-à-dire ici à une plus grande indépendance
temporelle.
La deuxième classe d’indices mesure l’ampleur des changements de
position des individus dans la distribution des salaires observée à deux da-
tes. Ces indicateurs sont construits à l’aide de matrices de centiles, de déciles
ou de quintiles. Des exemples sont l’indice d’immobilité, mesurant le pour-
centage d’individus restant dans le même décile aux deux dates, ou bien la
variation moyenne des centiles que nous utilisons dans cette étude et qui est
calculée à l’aide de la formule suivante :

∑ i
cent( xi ) − cent( yi )
n
où n est la taille de l’échantillon, xi représente le salaire de l’individu i à la
première date (t), yi représente son salaire à la seconde date (t + k), et cent(.)
est le centile du salaire correspondant.

Le troisième type d’indices tient compte de la part que représente le


salaire de chaque individu dans la masse salariale totale à chaque date. Plus
précisément, il mesure la somme des valeurs absolues des variations de ces
parts, individu par individu :

xi yi
∑ i
x

y
n
où x et y sont les salaires moyens respectifs à la date t et à la date t + k.

Les indices caractérisant la mobilité salariale absolue sont construits à


partir de la moyenne des variations nominales des salaires (ou de leur loga-
rithme). Ces indices peuvent tenir compte du sens, croissant ou décrois-
sant, de chaque variation individuelle, auquel cas on parle de variations
directionnelles. Dans le cas contraire, on considère seulement l’amplitude

336 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


de ces variations, qualifiées alors de non directionnelles. Les deux indices
correspondants sont :

∑ [ln( y
i i ) − ln( xi )]
et
∑ ln( x ) − ln( y )
i i i

n n
Le dernier type d’indice essaie de capter un aspect encore différent de la
mobilité, à savoir l’effet égalisateur de la mobilité sur le cumul des salaires
perçus par chacun des individus aux différentes dates. L’exemple extrême
illustrant l’intérêt de ce type d’indice est celui où l’on considère deux indi-
vidus appelés A et B , A percevant un salaire de 90 francs à la date 1 et
140 francs à la date 2, B percevant 130 francs à la date 1 et 100 francs à la
date 2. La mobilité a égalisé parfaitement la somme (230 francs) des salaires
perçus par chacun, alors que la distribution des salaires observés à chaque
date correspond à une certaine inégalité. Le premier indice de ce type a été
proposé par Shorrocks (1978b) ; il est égal à :

I ( x + y)
M ≡ 1−
[ µ ( x) I ( x) + µ ( y ) I ( y )] / µ ( x + y )
où x est le salaire de l’année t, y est le salaire de l’année t + k, µ (x ) = x et
I(.) est un indice d’inégalité (indice de Gini, de Theil, d’Atkinson, etc.). Cet
indice présente un défaut majeur : il traite de manière analogue les varia-
tions de salaire égalisatrices et non égalisatrices. L’indice d’égalisation ré-
cemment proposé par Fields (1999) ne présente pas ce défaut. Il est égal à :

I ( x + y)
1−
I ( x)
Plus cet indice est proche de sa valeur maximum, qui est 1, plus la mo-
bilité salariale « égalise » les salaires cumulés. Dans l’application, nous
avons choisi comme indice d’inégalité I l’indice de Theil qui est
décomposable, et qui, rappelons le, s’écrit :
 
 
n
1 xi  x 
I ( x) = ∑ log i 
i =1 n xj xj
∑j n  ∑j n 

 

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 337


Les données utilisées
Nous utilisons ici un ensemble de données qui apparie des informations
provenant de deux sources statistiques. La première source est constituée
par les déclarations annuelles de salaires (DAS, maintenant DADS). Cha-
que année, les entreprises déclarent à l’administration fiscale les salaires
payés à chacun de leurs employés. La division des revenus de l’INSEE
prépare un extrait des DAS-DADS qui couvre l’ensemble des individus
employés dans des entreprises du secteur privé ou semi-public et nés en
octobre d’une année paire (les fonctionnaires ne sont pas inclus). Nous
travaillons sur la période allant de 1967 à 1999, les années 1981, 1983, et
1990 étant exclues en raison des recensements de 1982 et 1990. Le taux de
sondage est donc d’environ 1/25. Pour chaque individu et chaque emploi
dans une entreprise, nous connaissons les salaires versés, le nombre de jours
travaillés pour l’entreprise et le statut de l’emploi (temps plein ou temps
partiel). Nous conservons chaque année l’emploi correspondant au plus
grand nombre de jours travaillés dans la même entreprise, puis nous cons-
truisons un salaire annualisé net qui est égal au salaire perçu dans cet em-
ploi, divisé par le nombre de jours de paie et multiplié par 360. Nous ne
gardons que les périodes à temps plein dans la mesure où les heures ne sont
pas disponibles avant 1993. Le concept d’emploi à temps plein retenu dans
les DADS inclut les horaires supérieurs à 0,8 fois l’horaire conventionnel.
Par conséquent, nous retenons dans notre échantillon les individus dont le
salaire net annualisé dans l’emploi le plus long est également supérieur à
0,8 fois le SMIC annuel net.
Notre seconde source de données, l’échantillon démographique perma-
nent (EDP), provient de l’appariement de plusieurs fichiers, les registres de
l’État civil (pour les naissances, mariages, divorces et décès), et des recen-
sements généraux de la population de 1968, 1975, 1982, et 1990. L’EDP
nous informe en particulier sur le sexe, la date de naissance, ainsi que sur le
diplôme le plus élevé obtenu par chaque individu. Dans la mesure où l’EDP
ne retient que les personnes nées au cours des quatre premiers jours d’octo-
bre d’une année paire, nous pouvons apparier les deux sources à l’aide de
l’identifiant individuel.
A partir de deux sous-panels préalables (1967-1987 et 1976-1999), nous
avons construit un panel unique en vérifiant que les enregistrements prove-
nant de ces deux fichiers étaient cohérents sur la période commune (1976-
1987). Le fichier final contient 65 750 individus ayant perçu au moins une
fois un salaire annualisé supérieur à 0,8 fois le SMIC et dont l’âge est com-
pris entre 16 et 65 ans cette année-là. Les hommes représentent environ
deux tiers des individus. Parmi ces 65 750 individus, 9 066 sont présents
uniquement une année, 5 354 sont présents exactement deux ans, 3453 sont
présents exactement cinq ans, et 512 sont présents trente ans, qui est le plus
grand nombre possible d’années de présence. Comme nous travaillons sur
la mobilité salariale entre deux dates (en fait, t et t + 2 à cause des années

338 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


manquantes – 1981, 1983 et 1990), l’analyse porte sur les travailleurs ayant
des gains positifs au moins une fois pour un couple d’années [t, t + 2]. Nous
éliminons ensuite les travailleurs dont le salaire varie trop fortement d’une
date à l’autre (rapport plus grand que 6 ou plus petit que 1/6). Ainsi, nos
indices de mobilité sont calculés sur des échantillons dont la taille varie d’une
date à l’autre. En moyenne, chaque échantillon comprend 17 500 individus,
le plus petit en contient 14 600 (1985) et le plus grand 20 281 (1993).

L’évolution des inégalités de salaires


Les graphiques 1 présentent les évolutions de plusieurs indices habi-
tuels d’inégalité au cours de la période 1967-1999. Le diagnostic est clair.
L’inégalité salariale a décru fortement au cours de la période. Toutefois, on
doit décomposer l’analyse en deux sous-périodes. Entre 1967 et 1984, la
baisse des inégalités est très forte. A partir de 1984, la décroissance est
moins nette : le niveau de l’inégalité salariale se stabilise au cours de cette
période.
Pour mettre en évidence les liens entre l’évolution des inégalités sala-
riales et le contexte macroéconomique, nous avons régressé les indicateurs
d’inégalité sur plusieurs variables susceptibles d’être en relation avec le
niveau et l’évolution des salaires. Ces variables sont le produit intérieur
brut (PIB) par tête, le taux de chômage, le niveau des prix à la consomma-
tion et le niveau du salaire minimum. Les modèles ont été estimés en ni-
veaux et en différences premières (voir le tableau 1).
Les régressions en niveaux montrent que le niveau de l’inégalité sala-
riale, mesuré par l’indice de Gini ou l’écart-type des logarithmes des salai-
res individuels, est en relation inverse avec le niveau du PIB par tête et
celui du salaire minimum. Le taux de chômage et le niveau des prix à la
consommation sont sans effets. Les estimations des modèles en différences
premières complètent ces résultats : des hausses du PIB par tête ou du
salaire minimum provoquent une baisse de l’inégalité salariale. Le rapport
du logarithme de la médiane de la distribution des salaires (5e décile)
au 1er décile, qui mesure la dispersion des salaires dans la moitié la plus
basse de leur distribution, est, comme les indicateurs globaux d’inégalité,
une fonction décroissante du PIB par tête et du salaire minimum. Des diffé-
rences apparaissent toutefois : le niveau de ce rapport est principalement
affecté par la croissance du PIB par tête, alors que son évolution est avant
tout fonction des variations du niveau du salaire minimum. De façon assez
inattendue, les effets négatifs de ces deux variables sur le rapport du loga-
rithme du 9e décile à la médiane sont à l’inverse de ceux qui affectent le
rapport D5/D1 : le niveau du rapport D9/D5 dépend uniquement du niveau
du SMIC, alors que son évolution n’est influencée que par celle du PIB par
tête. A ce niveau d’analyse, le message est toutefois sans ambiguïté : la
croissance du PIB permet de réduire la dispersion des salaires (à temps
plein). Une hausse du salaire minimum, parce qu’elle comprime le bas de la

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 339


1. Indicateurs des inégalités de salaires (1967-1999)

a. Indice de Gini

0,31

0,30

0,29

0,28

0,27

0,26

0,25

0,24
1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999

Source : Calcul des auteurs.

b. Écart-type des logarithmes des salaires

0,52

0,50

0,48

0,46

0,44

0,42

0,40
1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999

Source : Calcul des auteurs.

340 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


c. Logarithme du rapport entre le 9e décile et le 1er décile (D9/D1)

1,3

1,2

1,1

1
1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999

Source : Calcul des auteurs.

d. Logarithmes des rapports inter-déciles

0,8

0,7
log (D9/D5)

0,6

0,5
log (D5/D1)

0,4

0,3
1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999

Source : Calcul des auteurs.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 341


distribution des salaires, a le même effet(3). Elle a malheureusement une
contrepartie néfaste que la croissance du PIB n’a pas, puisqu’elle s’accom-
pagne d’une augmentation de la probabilité de chômage à court terme des
salariés payés au voisinage du SMIC (voir Abowd, Kramarz, Margolis et
Philippon, 2000).
1. Modèles de régression pour les indices d’inégalité

logarithmes
des salaires
Écart-type
de Gini

D5/D1

D9/D5
Indice

des
Régressions en niveaux
• Constante 0,3704(c) 0,6272(c) 0,7962(c) 0,8328(c)
(0,0143) (0,0207) (0,0527) (0,0607)
• PIB par tête – 0,4260(b) – 0,7857(c) – 2,044(c) – 0,2504
(0,1706) (0,2459) (0,6275) (0,7224)
• Taux de chômage – 0,0010 – 0,0015 – 0,0007 – 0,0014
(0,0009) (0,0013) (0,0032) (0,0037)
• Niveau du SMIC – 0,0091(c) – 0,0157(c) – 0,0269(c) – 0,0148(c)
(0,0010) (0,0014) (0,0037) (0,0042)
• Niveau des prix 0,0002 – 0,0003 – 0,0067 – 0,0017
(0,0017) (0,0025) (0,0064) (0,0073)

R2 0,960 0,971 0,910 0,871
Régressions en différences premières
• Constante – 0,0009 – 0,0010 0,0013 – 0,0048
(0,0011) (0,0017) (0,0040) (0,0034)
• PIB par tête – 0,0081(b) – 0,0126(b) – 0,0148 – 0,0217(a)
(0,0032) (0,0047) (0,0112) (0,0096)
• Taux de chômage – 0,0011 – 0,0013 – 0,0005 – 0,0028
(0.0011) (0,0016) (0,0038) (0,0033)
• Niveau du SMIC – 0,0246(a) – 0,0643(c) – 0,2571(c) 0,0433
(0,0129) (0,0192) (0,0454) (0,0387)
• Niveau des prix – 0,0030 – 0,0062 0,0138 – 0,0077
(0,0155) (0,0230) (0,0544) (0,0464)
•R 2
0,329 0,466 0,601 0,215
Notes : Nombre d’années d’observation : N = 30. Les nombres entre parenthèses sont les
écarts-types estimés. Les niveaux de significativité statistique des estimations sont : (a) 5 % ;
(b) 1 % ; (c) 0,1 %.
Source : DADS-EDP, 1967-1999.

(3) Cet effet de compression du salaire minimum sur le bas de la distribution des salaires, et
sa conséquence sur les mesures d’inégalité salariale, ont été mis en évidence plusieurs fois
dans les travaux empiriques étrangers, en particulier par DiNardo, Fortin et Lemieux (1996)
qui ont montré que les évolutions du salaire minimum enregistrées durant les années soixante-
dix et quatre-vingt aux États-Unis expliquent 25 % de la réduction de la dispersion des
salaires observée au cours de cette période de temps.

342 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


L’évolution de la mobilité salariale
Le graphique 2 présente l’évolution des six indices de mobilité présen-
tés plus haut. Ces indices sont calculés pour des couples d’années séparées
de deux ans. Ainsi, le point 1967 correspond à la mobilité mesurée entre
1967 et 1969. Les indices construits à partir de la statistique de chi-deux et
des variations de centiles étant tous deux calculés à partir de matrices de
transition, ils permettent d’évaluer l’intensité des changements de rangs.
Les indices de flux salariaux permettent d’évaluer la mobilité en (logarith-
mes de) francs. Enfin, la variation moyenne des parts et l’indice de Fields-
Theil étant construits à partir des salaires individuels et moyens dans l’éco-
nomie, ils sont tous deux des indices de francs relatifs.
Ces six indices ont évolué de façon très semblable durant les trente der-
nières années, avec bien sûr quelques différences mineures. Les premières
années (de 1967 à 1973, et même jusqu’en 1976 selon l’indice de Fields-
Theil) sont des années de mobilité stable ou même croissante selon certains
indices. Les années intermédiaires (de 1971 à 1977, voire 1980, pour les
cinq premiers indices, et de 1976 à 1984 pour le dernier) sont des années de
diminution massive de la mobilité salariale. Finalement, la période la plus
récente est plus heurtée et il est difficile d’en dégager une tendance claire,
la mobilité semblant même s’accroître légèrement au cours des dernières
années (sauf pour l’indice du chi-deux).
Bien que l’évolution de l’indice de Fields-Theil ressemble assez à celle
des autres indices, son profil est toutefois plus accidenté et sa période de
décroissance commence trois ans plus tard. Mais, dans la mesure où sa
valeur est constamment positive sur l’ensemble de la période, cet indice
nous apprend que la mobilité a eu un effet d’égalisation : les salaires cumu-
lés des deux années considérées (t et t + 2) sont moins inégalement distri-
bués que les salaires au cours de l’année initiale t. Finalement, si l’on com-
pare ces évolutions avec celles observées pour l’inégalité, il apparaît que la
décroissance de la mobilité salariale semble contemporaine de la décrois-
sance des inégalités, c’est-à-dire du moment où la distribution des salaires
converge vers une nouvelle distribution stationnaire. On constate par ailleurs
que la seconde sous-période, où la mobilité est stable ou légèrement ascen-
dante, est aussi celle où les limites des déciles de la distribution des salaires
sont aussi relativement stables(4).
Une analyse de régression, semblable à celle conduite pour les indices
d’inégalité, permet de mettre en évidence une fois encore l’effet significatif
du niveau du SMIC sur la plupart des indices de mobilité (voir tableau 2),
qu’il s’agisse des indices de positions relatives ou de variations de salai-
res : les hausses du SMIC, observées en particulier durant les années
soixante-dix et le début des années quatre-vingt, sont fortement corrélées à
la mobilité salariale. Causalité ou concomitance ? Seule une analyse plus
approfondie peut permettre de se prononcer sur ce point. Les variables

(4) Les graphiques qui représentent l’évolution des limites des déciles de la distribution des
salaires à temps complet ne sont pas reproduits dans ce complément. Ils sont disponibles
auprès des auteurs.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 343


2. Évolution de la mobilité salariale (1967-1999)

a. Statistique du chi-deux
-20

-22

-24

-26

-28

-30
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

b. Variation moyenne des centiles


10,0

9,5

9,0

8,5

8,0

7,5

7,0

6,5
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

c. Variation moyenne des parts


0,15

0,14

0,13

0,12

0,11
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

344 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


d. Variation non directionnelle (en logs)
0,22

0,20

0,18

0,16

0,14

0,12

0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

e. Variation directionnelle (en logs)


0,16

0,14

0,12

0,10

0,08

0,06

0,04

0,02

0,00
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

f. Indice de Fields-Theil
0,10

0,08

0,06

0,04

0,02

0,00

-0,02
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 345


macroéconomiques autres que le SMIC n’ont que rarement d’effets sur ces
indices. En particulier, le PIB par tête n’entretient pas de lien systématique
et significatif avec la mobilité salariale, comme il en a avec l’inégalité. Le
taux de chômage ou le niveau des prix affectent quelques indices, alors
qu’ils sont sans effet sur l’inégalité.

2. Modèles de régression pour les indices de mobilité

Régression en niveaux

Variation moyenne
Variation moyenne

de Fields-Theil
directionnelle
de chi-deux
Statistique

de centile

Variation
de part

Indice
• Constante – 20,14(c) 7,167(c) 0,153(c) 0,2990 0,2142(a)
(4,857) (1,886) (0,0222) (0,0777) (0,1097)
• PIB par tête 48,835 48,586(a) 0,3321 – 0,3999 – 1,5827
(63,760) (24,762) (0,2911) (1,0206) (1,4404)
• Taux de chômage – 0,6187(a) 0,0106 0,0001 – 0,0065 – 0,0012
(0,3095) (0,1202) (0,0014) (0,0050) (0,0070)
• Niveau du SMIC – 0,5912(a) – 0,1241 – 0,0049(b) – 0,025(c) – 0,0102
(0,2910) (0,1130) (0,0013) (0,0047) (0,0066)
• Niveau des prix 1,0909(a) 0,2417 0,0039 0,0198(a) – 0,0080
(0,5886) (0,2286) (0,0027) (0,0094) (0,0133)

R2 0,866 0,713 0,814 0,864 0,326
Notes : Nombre d’observations : N = 26. Les nombres entre parenthèses sont les écarts-
types estimés. Les niveaux de significativité statistique des estimations sont : (a) 5 % ;
(b) 1 % ; (c) 0,1 %.
Source : DADS-EDP, 1967-1999.

Comparaisons entre groupes


Les graphiques 3 et 4 présentent les évolutions des six indices de mobi-
lité pour différents groupes de la population. Les graphiques 3 montrent les
résultats pour les hommes et pour les femmes. Les graphiques 4 distinguent
trois niveaux d’éducation, les salariés qui ont obtenu au plus le BEPC, ceux
qui ont obtenu un diplôme de l’enseignement technique court (CAP et BEP),
et enfin ceux dont le niveau d’études est supérieur ou égal au baccalauréat.
On retrouve, pour chaque sexe et chaque niveau d’éducation, un profil d’évo-
lution relativement semblable à celui que l’on observe dans la population
totale, à savoir une mobilité qui a décru fortement dans les années soixante-
dix, s’est ensuite stabilisée à un faible niveau jusqu’au début des années
quatre-vingt dix et semble amorcer une remontée depuis. Une analyse plus
précise fait toutefois apparaître certains contrastes.

346 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Si l’on examine tout d’abord les différences entre sexes, on voit que les
évolutions de la mobilité salariale pour les hommes et pour les femmes sont
parallèles: tout mouvement affectant les hommes affecte aussi les femmes.
Toutefois, deux indices – l’opposé de la statistique de chi-deux et les mou-
vements entre centiles – sont beaucoup plus élevés pour les femmes que
pour les hommes. A l’inverse, les mouvements de parts sont légèrement
plus grands pour les hommes que pour les femmes. Ces résultats ne doivent
pas nous étonner. En effet, les femmes reçoivent des salaires plus bas que
les hommes et tendent à rester dans le bas de la distribution des salaires(5).
La distribution des salaires des femmes étant plus concentrée vers les fai-
bles rémunérations, leur mobilité de position (se traduisant par exemple par
des changements de centiles) est plus fréquente. À l’opposé, les mouve-
ments de parts mesurent des changements absolus en francs rapportés aux
gains moyens du groupe dans l’économie. Si les changements de salaires
sont proportionnels, par exemple 1 % pour tous, hommes comme femmes,
les mouvements de parts ne devraient pas différer entre sexes. De plus,
dans ce cas proportionnel, les indices utilisant des logarithmes devraient
avoir les mêmes valeurs et avoir des mouvements parallèles pour les deux
sexes. C’est à peu près ce que nous observons. Toutes nos mesures relatives
sont identiques. Ainsi, les hommes semblent bouger autant que les femmes
en (log) francs mais les femmes tendent à bouger plus en termes de rangs.
La tendance à la hausse des variations moyennes de niveaux et de parts
enregistrée pour les femmes au cours des dernières années s’accompagne
pour elles d’une hausse plus nette de l’indice de Fields-Theil, ce qui équi-
vaut à une plus grande égalisation de leurs salaires cumulés (sur deux années).
Les écarts entre groupes de niveau d’éducation différents peuvent être
très marqués. Ainsi, lorsque l’on considère les indices construits à partir
des positions relatives (variation moyenne des centiles, statistique de chi-
deux), les individus les plus éduqués (ayant le baccalauréat et plus) se dis-
tinguent nettement des deux autres groupes, moins éduqués. D’une année
sur l’autre, les plus éduqués sont moins « mobiles », leur rang change moins
fréquemment. La situation est inversée lorsque l’on considère les indices
de mobilité dont l’unité est le franc ou le franc relatif, c’est-à-dire ceux
tenant compte des variations de niveaux ou de parts. Les plus éduqués sont
de ce point de vue les plus mobiles. Au total, de 1977 à 1995, le niveau des
salaires des plus éduqués a plus évolué que celui des salariés moins édu-
qués, mais leur position dans la distribution des salaires a été plus stable. À
l’aide d’un raisonnement similaire à celui utilisé lors de notre comparaison
entre hommes et femmes, nous déduisons que les individus les plus édu-
qués ont bénéficié de variations de salaires plus importantes sans que leur
position relative soit modifiée.

(5) Par exemple, on sait que les femmes représentent, en France comme aux États-Unis, une
bien plus grande fraction des personnes payées au salaire minimum (voir Abowd, Kramarz,
Margolis, et Philippon, 2000).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 347


3. Évolution de la mobilité salariale (1967-1999, par sexe)

a. Statistique du chi-deux
-16

-18
Femmes
-20

-22

-24

-26

-28 Hommes

-30

-32
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

b. Variation moyenne des centiles


12

11

10
Femmes

6
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

c. Variation moyenne des parts


0,16

0,15

0,14
Hommes
0,13

0,12
Femmes
0,11

0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

348 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


d. Variation non directionnelle (en logs)
0,24

0,22

0,20
Femmes

0,18

0,16

0,14

0,12

0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

e. Variation directionnelle (en logs)


0,20

0,15

Femmes

0,10

0,05

0,00
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

f. Indice de Fields-Theil
0,20

0,15 Femmes

0,10

0,05

0,00
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 349


4. Évolution de la mobilité salariale selon le niveau scolaire (1967-1999)

a. Statistique de chi-deux
-16
CAP-BEP
-20

BEPC
-24

-28

-32
Bac

-36
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994

b. Variation moyenne des centiles


11

10 CAP-BEP

9 BEPC

6 Bac

5
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

c. Variation moyenne des parts

0,18

Bac
0,16

0,14
BEPC

0,12

CAP-BEP
0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

350 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


d. Variation non directionnelles (en logs)
0,26
CAP-BEP

0,22

BEPC
0,18

Bac

0,14

0,10
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
e. Variation directionnelle (en logs)
0,2

CAP-BEP

0,15

0,1
Bac

BEPC
0,05

0
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997

f. Indice de Fields-Theil
0,20

CAP-BEP
0,15

0,10

0,05 Bac

0,00
BEPC
-0,05
1967 1970 1973 1976 1979 1982 1985 1988 1991 1994 1997
Notes : BEPC : niveau inférieur ou égal au BEPC ; CAP-BEP : enseignement technique
court ; Bac : baccalauréat et plus.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 351


Ajoutons que depuis 1982, les valeurs des indices de Fields-Theil calcu-
lés pour les trois niveaux d’éducation retenus sont identiques. Depuis cette
date, la mobilité salariale a donc égalisé de la même façon les salaires cu-
mulés des individus de niveaux d’éducation différents. Il faut toutefois re-
marquer que, de 1967 à 1982, l’indice de Fields-Theil du groupe intermé-
diaire (les individus détenteurs d’un diplôme de l’enseignement technique
court, CAP ou BEP), était plus élevé ; mais il s’est progressivement rappro-
ché de la valeur des indices des deux autres groupes. Ceci signifie qu’en
tout début de période, les salaires cumulés de ce groupe étaient moins dis-
persés que ceux des autres. Les évolutions amorcées dans le courant des
années soixante-dix, qui se sont traduites par un afflux de diplômés et une
mise en concurrence plus forte des diplômes de niveaux intermédiaires, ont
eu pour effet de rapprocher les situations des individus détenteurs de diplômes
intermédiaires et de diplômes plus élevés. Enfin, les salariés les moins édu-
qués sont le seul groupe pour lequel les six indices de mobilité augmentent
en fin de période (depuis 1987). L’interprétation de ce dernier constat reste
à trouver : reflète-t-il seulement des trajectoires plus heurtées, ou bien une
amélioration relative?

Conclusions
L’analyse empirique conduite pour les salariés à temps plein observés
dans les fichiers des DADS et de l’EDP nous amène à conclure en cinq
points :
• l’inégalité des salaires entre travailleurs à temps plein a baissé très
fortement jusqu’en 1984 et est stable depuis. Deux facteurs ont contribué à
cette évolution : la croissance du PIB et la hausse du salaire minimum (qui
comprime le bas de la distribution) ;
• jusqu’en 1973 environ, la mobilité salariale est stable ou même crois-
sante. Les années intermédiaires (jusqu’à 1985, environ) sont des années
de diminution massive de cette mobilité. Finalement, la période la plus
récente est plus heurtée et il est difficile d’en dégager une tendance claire,
la mobilité semblant tout de même s’accroître légèrement au cours des der-
nières années ;
• au cours de la période examinée, et plus particulièrement de 1970 à
1985, les hausses du SMIC sont fortement corrélées à une baisse de la mobi-
lité salariale. Seule une analyse plus détaillée permettrait de savoir s’il s’agit
ici d’une causalité et non d’une simple concomitance. Les autres variables
macroéconomiques n’ont que rarement d’effets sur l’évolution de la mobi-
lité salariale ;
• les mouvements de mobilité des hommes et des femmes sont parallè-
les. Toutefois, les femmes ont des mouvements de rangs plus importants
que ceux des hommes car leurs salaires se situent plus souvent dans le bas
de la distribution. Mais l’écart persiste. La mobilité plus forte des femmes
ne leur a pas permis de rapprocher leur situation de celle des hommes ;

352 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


• à l’inverse, les plus éduqués sont ceux dont la position dans la distri-
bution des salaires a été la plus stable. De 1977 à 1995, les travailleurs les
plus éduqués ont bénéficié de variations de salaires plus importantes que
les autres, sans pour autant que leur position relative soit modifiée. Fina-
lement, l’analyse par cohorte (non reportée dans ces pages) démontre que
la mobilité salariale est essentiellement le fait des plus jeunes et des plus
âgés. Pour le reste, nos résultats ne font apparaître aucun effet d’âge ou de
cohorte significatif.
Notre analyse reste bien sûr descriptive. Pourtant, le diagnostic est clair :
les situations salariales, bonnes comme mauvaises, persistent aujourd’hui
plus qu’hier.

Références bibliographiques

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Two Countries: Minimum Wage and Employment in France and the
United States », Document de Travail IZA, n° 203.
Buchinsky M., G. Fields, D. Fougère et F. Kramarz (2001) : « Ranks or
Francs? Earnings Mobility in France: 1967-1999 », Mimeo CREST.
Buchinsky M., D. Fougère et F. Kramarz (1998) : « La mobilité salariale en
France : 1967-1987 », Revue Économique, vol. 49, pp. 879-890.
Buchinsky M. et J. Hunt (1999) : « Wage Mobility in the United States »,
Review of Economics and Statistics, vol. 131, pp. 351-368.
Dardanoni V. (1993) : « Measuring Social Mobility », Journal of Economic
Theory, vol. 61, pp. 372-394.
DiNardo J., N. Fortin et T. Lemieux (1996): « Labor Market Institutions
and the Distribution of Wages, 1973-1992 », Econometrica, vol. 64,
pp. 1001-1044.
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1975-1994 », Economica, vol. 67, pp. 477-497.
Fields G. (1999) : « Does Income Mobility Equalize Longer-Term Incomes?
New Measures of an Old Concept », Mimeo Cornell University.
Fields G. et E. Ok (1996) : « The Meaning and Measurement of Mobility »,
Journal of Economic Theory, 71, pp. 349-377.
Fields G. et E. Ok (1997) : « The Measurement of Income Mobility: An
Introduction to the Literature », Mimeo Cornell University.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 353


Markandya A. (1982) : « Intergenerational Exchange Mobility and Economic
Welfare », European Economic Review, vol. 17, pp. 301-324.
Markandya A. (1984) : « The Welfare Measurement of Changes in Economic
Mobility », Economica, vol. 51, pp. 457-471.
Shorrocks A. (1978a) : « The Measurement of Mobility », Econometrica,
vol. 46, pp. 1013-1024.
Shorrocks A. (1978b) : « Income Inequality and Income Mobility », Jour-
nal of Economic Theory, vol. 19, pp. 376-393.
Sommers P. et J. Conlisk (1979) : « Eigenvalue Immobility Measures for
Markov Chains », Journal of Mathematical Sociology, vol. 6, pp. 253-
276.

354 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Complément H

Les nouvelles technologies et l’évolution récente


de la demande de travail par qualification
Dominique Goux
INSEE
Éric Maurin
CREST-INSEE

L’économie française est depuis quelques années dans une phase d’ex-
pansion et le chômage est en recul. En dépit de ce dynamisme retrouvé, les
inégalités devant l’emploi demeurent importantes. En mars 2000, lors de la
dernière enquête sur l’emploi, le taux de chômage des hommes sans di-
plôme est plus de trois fois plus élevé que celui des diplômés du supérieur
tandis que celui des femmes sans diplôme demeure près de quatre fois plus
élevé que celui des femmes diplômées du supérieur. Les chiffres étaient à
peu près les mêmes en 1993. Il n’y a ni plus ni moins d’inégalités entre
personnes sans diplôme et diplômées du supérieur aujourd’hui qu’au début
des années quatre-vingt-dix, quand pourtant l’économie française traversait
l’une des récessions les plus sévères de son histoire. Entre 1993 et 2000, le
chômage a reculé significativement, mais les inégalités devant l’emploi
semblent comme intactes. De fait, au cours de la décennie écoulée, le nombre
d’emplois alloués aux personnes peu ou pas diplômées s’est réduit de façon
tout aussi significative que le nombre de ces personnes dans la population
active. Dans ce contexte, les perspectives professionnelles des personnes
les moins diplômées n’ont guère pu se rapprocher de celles des personnes
les plus diplômées.
Dans ce complément, nous essayons d’identifier les raisons du recul de
l’emploi des non qualifiés et de la persistance des inégalités qui est son

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 355


corollaire. Les explications possibles sont nombreuses et difficiles à séparer(1).
Elles sont à chercher tant du côté de l’évolution démographique de la popu-
lation active que du côté de l’évolution des technologies et de la demande
qui s’adresse aux entreprises. L’offre de travail est chaque année plus di-
plômée : en devenant plus abondant, le travail qualifié tend potentiellement
à devenir moins cher et à se substituer au travail non qualifié. Parallèlement,
l’Internet et les nouvelles technologies de l’information entrent dans les
entreprises françaises, modifiant l’organisation du travail et les qualifi-
cations demandées.
La persistance des inégalités devant l’emploi trouve sans doute éga-
lement son origine dans la forme particulière des institutions françaises.
Dans cet article, notre ambition ne sera cependant pas d’expliquer la contri-
bution propre des institutions aux inégalités, ni d’évaluer si les évolutions
démographiques et technologiques auraient eu un impact différent dans un
contexte institutionnel différent. Nous raisonnerons conditionnellement aux
institutions, en supposant qu’elles peuvent être considérées comme exogènes.
Conditionnellement aux institutions en vigueur en France dans les années
quatre-vingt-dix, comment interpréter la rapidité de la baisse de l’emploi
non qualifié et la persistance des inégalités devant le chômage et l’emploi ?
Quelle est la contribution des facteurs démographiques et quelle est la contri-
bution des facteurs technologiques ? Il est clair que si nous avions pour
objectif de comprendre les différences existant aujourd’hui entre la France
et les États-Unis, ou entre la France et le Royaume-Uni, il nous faudrait
adopter un autre point de vue méthodologique.

L’émergence d’une nouvelle génération de technologies


Pour faire le départ entre les facteurs démographiques et technologiques,
nous utiliserons une modélisation de la demande de travail par qualifi-
cation dérivant directement de la théorie microéconomique standard de
l’entreprise(2). Ce type de méthode ayant déjà été utilisé pour l’analyse de la
période 1970-1993 (Goux et Maurin, 2000), nous serons en mesure de

(1) De fait, il existe désormais une littérature assez riche, mais peu consensuelle, sur les
facteurs d’inégalité devant l’emploi et les salaires dans les économies contemporaines. Les
contributions de Katz et Murphy (1992), Berman, Bound et Griliches (1994), Autor, Katz et
Krueger (1998), Berman, Bound et Machin (1998) défendent l’idée d’un progrès technique
intrinsèquement biaisé en défaveur des personnes les moins qualifiées. Les contributions de
Dunne, Haltiwanger et Troske (1997), Machin et Van Reenen (1998) ou Goux et Maurin
(2000a) sont plus nuancées, notamment pour la France. Utilisant des bases de données indi-
viduelles, DiNardo et alii (1996), DiNardo et Pishke (1997), Entorf et Kramarz (1997),
Doms, Dunne et Troske (1997) montrent toute la difficulté qu’il y a à identifier l’impact
propre des technologies au niveau des salaires individuels. Caroli et Van Reenen (1999),
Bresnahan et alii (1999) ou Maurin et Thesmar (2001) essaient de réconcilier les points de
vue macro et microéconomique en mettant en avant l’impact des technologies sur l’organi-
sation des entreprises.
(2) Voir par exemple Varian (1984), chapitre 1.

356 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


tester si les mécanismes générateurs d’inégalités devant l’emploi restent
aujourd’hui en France les mêmes qu’il y a quinze ou vingt ans. Notre ambition
n’est pas tant d’innover sur le plan théorique que de tirer un parti le plus
simple possible des données récemment collectées sur la diffusion des nou-
velles technologies de l’information et en particulier de l’Internet à usage
professionnel. En abaissant le coût de recueil et de diffusion de l’infor-
mation, ces technologies favorisent les emplois les plus complémentaires à
l’usage d’informations nouvelles. Dans la mesure où ces emplois demandent
des qualifications différentes de celles utilisées avant l’arrivée de l’Internet
et des nouvelles technologies de l’information, la diffusion de ces techno-
logies est un vecteur potentiellement important de transformation des
entreprises.
Pour anticiper, notre principal diagnostic est celui d’une possible in-
flexion des mécanismes générateurs d’inégalités devant l’emploi. Au cours
des années soixante-dix et quatre-vingt, la baisse de l’emploi des peu qua-
lifiés pouvait en grande partie s’interpréter comme une conséquence de la
baisse de la demande s’adressant aux industries traditionnelles et des des-
tructions massives d’emplois ouvriers qui accompagnaient cette désaffec-
tion pour les produits industriels (Goux et Maurin, 2000). Au cours de la
période 1993-2000, ce processus de désindustrialisation se poursuit, mais il
n’explique plus selon nous qu’une partie résiduelle (i.e. 15-20 %) de la
baisse de l’emploi des non qualifiés, laquelle demeure très rapide. Les mé-
canismes générateurs d’inégalités sont désormais plus complexes et en-
fouis, le rôle des nouvelles technologies semblant devenir plus important
que par le passé. Selon nos estimations, c’est dans les activités où l’Internet
à usage professionnel se diffuse le plus vite que les coûts unitaires de pro-
duction baissent le plus vite et que la productivité relative des salariés les
plus diplômés augmente le plus. En première analyse, la diffusion des nou-
velles technologies de l’information a le même effet que l’abaissement exo-
gène du coût d’une consommation intermédiaire (typiquement, l’informa-
tion) plutôt complémentaire au travail qualifié. Cette ressource devenant
moins chère, elle s’introduit partout où elle est productive et contribue à
l’augmentation du recours aux facteurs qui lui sont complémentaires au
détriment des autres.
Avant de poursuivre, soulignons que notre contribution fait émerger cette
interprétation davantage comme une hypothèse de travail pour les recher-
ches à venir que comme un diagnostic définitif sur les inégalités contempo-
raines. L’impact des nouvelles technologies sur les comportements indivi-
duels des entreprises et sur les trajectoires de leurs salariés demeure à éta-
blir, en utilisant d’autres données que celles utilisées ici pour mettre à jour
les tendances de moyen-long terme.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 357


L’emploi, les coûts et les technologies :
les principales tendances 1993-2000
Les faits dont nous cherchons à comprendre l’articulation correspon-
dent aux tableaux 1, 2a et b et 3. Les chiffres présentés dans ces tableaux
proviennent de l’exploitation des enquêtes sur l’emploi de 1993 et 2000,
ainsi que de l’enquête sur les conditions de travail de 1998. On peut les
résumer à grands traits de la façon suivante :
• entre 1993 et 2000, les inégalités devant le chômage n’ont pas faibli et
sont restées très importantes : en 2000 comme en 1993, les taux de chô-
mage des actifs peu ou pas diplômés sont plus de trois fois plus élevés que
le taux de chômage des diplômés du supérieur (tableau 1). En revanche, sur
la même période, la part dans l’emploi total des salariés n’ayant pas le
baccalauréat a poursuivi sa baisse : elle est de 58,6 % en 2000, contre 67,4 %
en 1993, soit près de 9 points perdus en sept ans. Par rapport à la période
1985-1993, le rythme auquel diminue la part des personnes peu ou pas di-
plômées dans l’emploi total a augmenté, passant de moins de 1 point par an
à plus de 1,25 point par an. D’un simple point de vue statistique, le nombre
d’emplois peu qualifiés diminue tout aussi rapidement que le nombre de
personnes peu qualifiées dans la population active et les inégalités devant
le chômage restent intactes(3) ;
• entre 1993 et 2000, l’afflux de diplômés s’est accompagné d’une baisse
de leurs salaires relatifs (tableau 2a). Relativement au salaire des hommes
sans diplôme, le salaire relatif des hommes disposant d’un diplôme supé-
rieur à Bac + 2 a baissé de près de 25 %. En sept ans, la structure des
salaires par diplôme s’est ainsi plutôt resserrée (pour plus de détail sur ce
point voir Goux et Maurin, 2000b). Les baisses de charges ciblées sur les
bas salaires ont toutefois permis de compenser l’effet de la démographie
des diplômes et de maintenir pratiquement inchangé l’éventail des coûts
par qualification. Le coût relatif des bacheliers et des diplômés du supé-
rieur est ainsi à peine 3 à 4 % plus faible en 2000 qu’en 1993, cette baisse
n’étant en outre pas significativement différente de zéro d’un point de vue
statistique. La structure des coûts du travail par qualification est restée très
stable(4). Le diagnostic reste le même quand on raisonne à expérience profes-
sionnelle donnée (tableau 2b)(5). Cette évolution des coûts marque une cer-
taine rupture avec les périodes antérieures, notamment les années soixante-
(3) Ce diagnostic porte sur l’évolution de la part des personnes peu diplômées dans l’emploi,
lesquelles se trouvent allouées sur des postes plus ou moins qualifiés selon la conjoncture. Il
n’est donc pas incompatible avec la reprise de la croissance du nombre de postes d’ouvriers
et d’employés non qualifiés observée avec le retour de la croissance depuis le milieu des
années quatre-vingt-dix (Audric-Lerenard et Tannay, 2000).
(4) Nous avons réalisé des tests du c2 qui ne rejettent ni l’hypothèse d’égalité des structures
de salaires (c2 = 9, p = 0,5) ni celle d’égalité des structures de coûts (c2 = 4,2, p = 0,9). Les
statistiques du c2 confirment toutefois que la proximité est plus grande encore entre les
structures de coûts qu’entre les structures de salaires.
(5) Quand on restreint l’analyse aux personnes de 11 à 20 ans d’expérience, le coût relatif du
travail diplômé a même plutôt eu tendance à s’élever au cours des années quatre-vingt-dix.

358 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


dix, au cours desquelles la structure des coûts s’était resserrée et où une
partie des substitutions de diplômés aux non diplômés pouvait s’interpréter
comme une réponse des employeurs à ce resserrement ;

1. L’évolution de la composition de l’emploi et du chômage


selon le sexe et diplôme entre 1993 et 2000

Part dans l’emploi total Taux chômage


1993 2000 1993-2000 1993 2000
Hommes
• sans Diplôme 11,4 9,7 – 15,1 % 16,2 16,3
(0,1) (0,2)
• CAP/BEPC 29,9 26,2 – 12,3 % 8,2 7,4
(0,2) (0,2)
• Bac ou équivalent 6,2 7,5 + 20,9 % 7,1 7,1
(0,2) (0,1)
• Bac + 2 4,8 6,3 + 31,7 % 7,1 5,1
(0,1) (0,1)
• > Bac + 2 6,2 7,7 + 24,0 % 5,0 4,7
(0,1) (0,1)
Femmes
• sans Diplôme 6,0 5,2 – 13,9 % 22,3 22,5
(0,1) (0,1)
• CAP/BEPC 20,1 17,5 – 12,6 % 13,1 12,3
(0,2) (0,2)
• Bac ou équivalent 5,9 7,2 + 21,2 % 11,8 10,6
(0,1) (0,1)
• Bac + 2 5,8 7,2 + 25,1 % 7,0 5,4
(0,1) (0,1)
• > Bac + 2 3,7 5,5 + 48,2 % 7,2 6,8
(0,1) (0,1)
Total 100 100 — 11,1 10,0
Champ : Salariés.
Lecture : Entre 1993 et 2000, la part dans l’emploi des femmes ayant un diplôme de niveau
bac est passée de 5,9 à 7,2 points, soit une hausse de 21,2 %. Sur la même période le taux de
chômage des femmes de niveau bac est passé de 11,8 à 10,6 %. Les écarts-types sont entre
parenthèses.
Sources : Enquêtes Emploi 1993 et 2000, INSEE.

• entre 1993 et 2000, la désindustrialisation s’est poursuivie (tableau 3).


En sept ans, près de 400 000 emplois ont été détruits en net dans l’industrie
manufacturière et près de 500 000 créés dans les services aux entreprises.
La part des services aux entreprises a augmenté de 2,5 points tandis que
celle de l’industrie manufacturière déclinait de presque autant. La demande
domestique en biens et services continue de progressivement se déformer
au profit des activités de services, au détriment des activités industrielles
traditionnelles ;

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 359


2a. L’évolution des salaires relatifs et des coûts relatifs du travail
selon le sexe et le diplôme entre 1993 et 2000
Évolution des salaires Évolution des coûts relatifs
relatifs
1993 2000 1993 2000
Hommes
• sans diplôme 1,12 1,22 1,14 1,26
(0,07) (0,10) (0,05) (0,08)
• CAP/BEPC 1,37 1,33 1,37 1,41
(0,08) (0,09) (0,07) (0,08)
• Bac ou équivalent 1,76 1,59 1,74 1,67
(0,12) (0,13) (0,10) (0,11)
• Bac + 2 1,89 1,70 1,88 1,81
(0,13) (0,12) (0,11) (0,11)
• > Bac + 2 2,63 2,30 2,58 2,49
(0,17) (0,15) (0,14) (0,14)
Femmes
• sans diplôme Référence Référence Référence Référence
• CAP/BEPC 1,25 1,07 1,24 1,11
(0,09) (0,07) (0,07) (0,06)
• Bac ou équivalent 1,38 1,36 1,39 1,41
(0,09) (0,11) (0,07) (0,09)
• Bac + 2 1,72 1,54 1,71 1,64
(0,13) (0,11) (0,10) (0,10)
• > Bac + 2 2,08 1,89 2,08 2,04
(0,13) (0,13) (0,10) (0,12)
Champ : Salariés.
Lecture : Entre 1993 et 2000, le salaire relatif des femmes disposant d’un diplôme supérieur
à Bac + 2 est passé de 2,08 à 1,89 tandis que le coût relatif de leurs emplois passait de 2,08
à 2,04. Les écarts-types sont entre parenthèses.
Sources : Enquêtes Emploi 1993 et 2000, INSEE.

• parallèlement, de nombreuses entreprises françaises se sont mises à


l’Internet. En 2000, un salarié sur dix environ utilise l’Internet dans son
travail. En 1993, l’Internet était encore quasi-inconnu en France et la ques-
tion de son usage n’était pas posée dans les enquêtes. Pour rapide qu’ait été
son émergence, l’usage des nouvelles technologies de l’information n’en
reste pas moins essentiellement réservé à ceux qui occupent des fonctions
de cadre. Près de 30 % des cadres utilisent l’Internet pour leur activité pro-
fessionnelle, contre moins de 10 % des techniciens et professions intermé-
diaires et moins de 5 % des employés et des ouvriers. La diffusion de l’usage
de l’Internet est également très différente d’un secteur à l’autre. Plus de
50 % des cadres de l’industrie des produits pharmaceutiques ou de l’indus-
trie des produits électroniques utilisent l’Internet contre moins de 10 % des
cadres des industries de l’habillement, de l’agroalimentaire ou du BTP ;

360 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


2b. L’évolution des coûts relatifs du travail
selon l’expérience, le sexe et le diplôme entre 1993 et 2000
Salariés Salariés
de 11 à 20 ans de 21 à 30 ans
d’expérience d’expérience
1993 2000 1993 2000
Hommes
• sans diplôme 0,99 1,22 1,18 1,28
(0,15) (0,03) (0,06) (0,17)
• CAP/BEPC 1,16 1,47 1,41 1,45
(0,18) (0,05) (0,07) (0,17)
• Bac ou équivalent 1,44 2,07 1,90 1,93
(0,22) (0,20) (0,10) (0,24)
• Bac + 2 1,87 2,17 2,07 2,18
(0,32) (0,06) (0,11) (0,28)
• > Bac + 2 2,27 2,96 3,01 2,80
(0,35) (0,08) (0,22) (0,32)
Femmes
• sans diplôme Référence Référence Référence Référence
• CAP/BEPC 1,03 1,19 1,28 1,08
(0,16) (0,03) (0,09) (0,12)
• Bac ou équivalent 1,18 1,79 1,59 1,43
(0,18) (0,20) (0,09) (0,16)
• Bac + 2 1,60 1,89 1,84 1,77
(0,26) (0,05) (0,10) (0,20)
• > Bac + 2 2,05 2,70 2,29 2,39
(0,32) (0,21) (0,12) (0,27)
Champ : Salariés.
Lecture : Entre 1993 et 2000, le coût relatif des emplois de femmes ayant 21 à 30 ans d’ex-
périence professionnelle, disposant d’un diplôme supérieur à Bac + 2 est passé de 2,29 à
2,39. L’expérience professionnelle est estimée par la différence entre la date d’enquête et la
date de sortie de l’école. Les écarts-types sont entre parenthèses.
Sources : Enquêtes Emploi 1993 et 2000, INSEE.

• de même que le rythme de diffusion des nouvelles technologies est


très variable d’une activité à l’autre, le rythme auquel les très diplômés se
substituent aux moins diplômés est loin d’être uniforme. Dans le secteur
des services aux entreprises, la part des emplois occupés par des salariés
n’ayant pas le bac a décru de 9 % environ (passant de 0,57 à 0,53). Dans le
commerce, elle a décru près de deux fois plus vite (– 17,5 %) et dans les
activités financières près de trois fois plus vite. Dans la banque et la fi-
nance, les salariés sans le bac n’occupent plus aujourd’hui qu’un tiers envi-
ron des emplois, alors qu’ils en occupaient encore près de la moitié il y a
sept ans.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 361


En d’autres termes, les nouvelles technologies de l’information se diffu-
sent à des rythmes extrêmement variables d’un secteur ou d’un type de
métier à l’autre, de même que la substitution de salariés très diplômés à des
salariés peu diplômés s’effectue à des vitesses parfois complètement diffé-
rentes. L’un des enjeux de notre étude est de comprendre les liens existant
entre des dynamiques d’apparence aussi hétérogène.

3. Le taux d’usage de l’Internet, le taux de diplômés et la part dans


l’emploi total des différents secteurs d’activité, en 1993 et en 2000

ayant le Bac

de l’Internet
d’utilisation
Part dans
l’emploi

Taux de
salariés

ou plus

Taux
total

1993 2000 1993 2000 1998


Agriculture 1,4 1,5 11,1 19,6 0,8
Industries agricoles 2,7 2,6 15,3 22,4 1,5
Biens de consommation 4,2 3,5 25,5 35,0 7,0
Automobile 1,4 1,4 17,1 26,3 5,3
Biens d’équipement 4,5 3,9 31,4 38,4 16,0
Biens intermédiaires 7,8 7,2 17,8 26,7 6,1
Énergie 1,4 1,1 36,6 43,8 11,4
Construction 6,2 5,4 11,1 16,4 0,9
Commerce réparations 12,6 12,2 24,5 37,5 5,7
Transports 4,5 4,7 21,1 29,0 4,2
Activités financières 3,8 3,4 53,0 64,7 11,5
Activités immobilières 1,4 1,3 27,7 36,5 4,4
Services aux entreprises 10,5 13,0 43,0 48,3 16,4
Services aux particuliers 6,6 7,7 19,9 28,0 2,5
Éducation santé 18,4 19,1 54,4 57,6 6,3
Administrations 12,6 12,0 35,0 44,8 5,0
Sources : Enquêtes Emploi 1993 et 2000 et enquête sur les Conditions de travail 1998,
INSEE.
Champ : Salariés.
Lecture : Entre 1993 et 2000, la part des services aux entreprises dans l’emploi salariés est
passé de 10,5 à 13 % tandis que la part de salariés ayant au moins le Bac dans l’ensemble des
salariés des services aux entreprises est passé de 43,0 à 48,3 %. Dans ce secteur, 16,4 % des
salariés déclarent utiliser l’Internet pour leurs activités professionnelles.

362 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Le progrès technique est-il biaisé ?
L’analyse statistique précédente indique que la baisse de l’emploi non
qualifié a tendance à s’accélérer alors pourtant que le coût relatif du travail
non qualifié se stabilise. Un tel constat suggère que la demande de travail
se déforme en défaveur des salariés les moins qualifiés. Dans cette section,
nous nous proposons de tester le plus directement possible l’hypothèse se-
lon laquelle les changements technologiques survenus au cours de la dé-
cennie passée contribuent à cette évolution. D’un point de vue
économétrique, il va s’agir de tester si le coût unitaire du travail a évolué
différemment entre 1993 et 2000 dans les secteurs fortement utilisateurs de
main d’œuvre diplômée d’une part et dans les secteurs recourant avant tout
à une main d’œuvre peu diplômée d’autre part. Avant d’en venir à cette
analyse économétrique, nous allons brièvement indiquer le cadre théorique
dans lequel cette stratégie se justifie.

Le cadre d’analyse
Nous considérons une économie dans laquelle on peut distinguer S sec-
teurs d’activité recourant chacun à N types de qualifications. Pour chaque
secteur, le coût total s’écrit,
 L L  
Cst (ω t , pst yst ) = min ω t’L, avec pst yst ≤ Fs  1st ,..., Nst  
  a1st aNst  
L

où Fs est une fonction de production homogène de degré ν , tandis que yst


représente la demande de biens et services s’adressant au secteur s,
ω t = (ω1t ,...,ω Nt ) la structure des coûts par qualification et Lkst est la de-
mande de travail de type k dans le secteur s à la date t. Le paramètre pst
représente l’impact des technologies affectant simultanément l’ensemble
des qualifications utilisées. Le paramètre akst représente l’impact des tech-
nologies affectant spécifiquement la productivité des emplois de type k.
Nous prendrons la dynamique propre aux technologies affectant la qualifi-
cation N comme référence et poserons par convention aNst = 1. Avec ces
notations, déterminer les asymétries du progrès technique revient à déter-
miner la mesure dans laquelle les différents akst suivent des tendances diffé-
rentes et contribuent à modifier la structure des emplois au sein de chaque
secteur. Dans la suite, nous supposerons que les biais technologiques
dakst / akst sont constants au cours de la période étudiée
 dakst daNst dakst 
 i.e. − = = γ ks  . Au sein d’un secteur d’activité donné,
 akst aNst akst 
un γ ks négatif signifie que le progrès technique est biaisé et augmente la
productivité marginale des salariés de type k relativement à celle de type N.
Nous supposerons par ailleurs que la composante neutre du progrès techni-
que dpst / pst est constante au cours de la période étudiée
(i.e. dpst / pst = νπ s ).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 363


Dans ce cadre, la théorie élémentaire de la firme permet d’établir une
relation assez générale entre la dynamique du progrès technique et celle de
la demande de travail par qualification (voir encadré méthodologique et
Goux et Maurin, 2000a) :
ωt’dLst dyst N −1
ω L dy
[2.1]
ω t Lst


yst
= π s + ∑
k =1
γ ks kt’ kst + ρ st
ωt Lst yst
où ρ = (1 − ν ) / ν . À coût du travail donné, la partie de gauche de l’équa-
tion représente une mesure de l’impact du progrès technique sur
cst = ω t’Lst / yst , le coût unitaire du travail. L’équation indique ainsi qu’à taux
de croissance donné, toute variation dcst / cst du coût unitaire entraînée par
le progrès technique est une moyenne pondérée des impacts élémentaires
(i.e. dakst / akst ) du changement technique sur les différentes qualifications.
Le progrès technique réduit le coût unitaire d’autant plus vite que les quali-
fications dont la productivité augmente le plus (i.e. γ ks le plus négatif)
représentent une part importante de la masse salariale (i.e. (ω kt Lkst ) /(ω t’Lst )
fort).
D’un point de vue empirique, l’intérêt de cette relation tient au fait que
les données habituellement collectées dans les enquêtes sur l’emploi ou
dans les comptes de la nation permettent d’estimer pour chaque secteur
d’activité la variation de coût unitaire engendrée par les changements dans
 ω ’dL dy 
la demande de travail  i.e. t ’ st − st  , d’une part, et les différentes
 ω t Lst yst 
parts des qualifications dans la masse salariale (i.e. les (ω kt Lkst ) /(ω t’Lst ) ),
d’autre part. L’identification des asymétries du progrès technique
(i.e. les γ ks ) peut ainsi se faire très simplement en régressant la première
 ω ’dL dy 
variable  i.e. t ’ st − st  sur les secondes (i.e. les (ω kt Lkst ) /(ω t’Lst ) ) et
 ω t Lst yst 
le taux de croissance.
Dans la mesure où l’on observe également dans nos enquêtes la diffu-
sion des nouvelles technologies de l’information, il est possible d’aller plus
loin et d’évaluer directement la mesure dans laquelle les asymétries du pro-
grès technique peuvent s’expliquer par le rythme plus ou moins élevé auquel
se diffusent les technologies : il suffit d’évaluer si les paramètres π s et γ ks
varient d’un secteur à l’autre avec I s le rythme de diffusion des nouvelles
technologies au sein du secteur s.

Spécifications économétriques et données utilisées


Pour l’application empirique, nous distinguerons soit N = 3 types de
facteur travail selon le diplôme (i.e. sans diplôme, diplôme inférieur au
Bac, diplôme supérieur au Bac), soit N = 10 types de facteur travail selon le
sexe et le diplôme des salariés (i.e. cinq catégories de diplômes pour les

364 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


hommes et pour les femmes). Nous utiliserons une nomenclature en
36 x 4 = 144 activités élémentaires croisant la nomenclature sectorielle
officielle NAF36 en 36 postes et une nomenclature de métiers en quatre
grands postes (ouvriers, employés, techniciens-professions intermédiaires
et cadres)(6).
Dans ce cadre, nous avons estimé le modèle [2.1] supposant que (a) la
dynamique π s de la productivité propre à une activité élémentaire s dépend
linéairement du rythme Ts auquel se diffuse l’Internet dans cette activité et
du type de métier o( s ) auquel cette activité correspond (soit π s = α Ts + φo ( s ) ,
∀k, s ), et que (b) les biais du progrès technique affectant les différents
types de facteur travail dépendent également linéairement du rythme auquel
se diffusent les nouvelles technologies (i.e. γ ks = γ k 0 + β k Ts , ∀k, s ). Sous
ces hypothèses et avec ces notations, le modèle (2.1) se réécrit pour chaque
période t et chaque activité élémentaire s,
dyst N −1
[2.2] Yst = α Ts + ρ + ∑ (γ k 0 + β k Ts ) X skt + φo ( s ) + ust
yst k =1
où Yst représente l’évolution du coût unitaire dans le secteur s au cours de
la période t tandis que X skt représente la part du facteur k dans la masse
salariale de s en début de période t. La variable ust est un aléa captant
l’effet des erreurs sur la mesure de l’évolution des coûts unitaires. Pour
tester la robustesse de nos résultats, nous avons également estimé le mo-
dèle en supposant les asymétries du progrès technique constantes d’un sec-
teur à l’autre (i.e. β k = 0 , ∀k ).
Les données utilisées sont celles des quatre enquêtes emploi menées en
1993, 1995, 1997 et 2000, complétées par les informations sur les taux de
croissance sectoriels issus des Comptes de la Nation. Ces données permet-
tent de construire pour chaque activité élémentaire s trois mesures des va-
riations de coûts unitaires, la première correspondant à la période 1993-
1995, la seconde à la période 1995-1997 et la dernière à la période 1997-
2000. Elles permettent également de construire pour chaque activité s et
chaque type de main d’œuvre k, un estimateur de la part du facteur k dans la
masse salariale de s au début de chacune des trois périodes considérées
(i.e. en 1993, 1995 et 1997). Par ailleurs, l’enquête sur les conditions de
travail menée en 1998 donne pour chaque s une estimation du taux d’usage
professionnel de l’Internet que nous prendrons comme un indicateur du
rythme Ts auquel se diffuse l’usage des nouvelles technologies de l’infor-
mation dans s au cours de la période étudiée.

(6) On obtient des résultats très similaires en croisant avec une nomenclature en six types de
métiers, i.e. en distinguant les employés administratifs des autres employés et en distinguant
les ouvriers qualifiés des ouvriers non qualifiés.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 365


Résultats
Les résultats de nos estimations sont reportés dans les tableaux 4a et 4b.
Le tableau 4b correspond à l’usage de la nomenclature en N = 10 catégories
de salariés (cinq niveaux de diplômes pour les hommes et pour les femmes)
tandis que le tableau 4a correspond à l’usage d’une nomenclature regrou-
pée en N = 6 catégories (trois niveaux de diplôme pour les hommes et pour
les femmes). Les modèles 1a et 1b correspondent à l’hypothèse ( α = 0 et
β k = 0 , ∀k ).

4a. L’impact du progrès technique sur la dynamique


des coûts unitaires du travail
(estimation du modèle 3.1
avec une nomenclature en N = 3 qualifications)

Variables indépendantes Modèle (1a) Modèle (2a) Modèle (3a)


Constante 0,22 0,21 0,19
(0,06) (0,06) (0,06)
Taux de croissance – 0,17 – 0,16 – 0,16
(0,03) (0,03) (0,03)
Part de la masse salariale allouée à :
• sans diplôme Référence Référence Référence
• CEP,CAP, BEPC, BEP – 0,37 – 0,36 – 0,34
(0,08) (0,08) (0,09)
• Bac ou équivalent – 0,29 – 0,25 – 0,22
(0,08) (0,08) (0,09)
Taux de diffusion de l’Internet — – 0,11 —
(0,05)
Interaction du taux de diffusion de l’Internet et de la part de la masse salariale…
• sans diplôme — — 1,34
(1,31)
• CEP, CAP à Bac — — – 0,23
(0,17)
• ≥ Bac + 2 ans — — – 0,11
(0,07)
Nombre d’observations 432 432 432
R2 0,13 0,14 0,14

Note : La variable dépendante est l’évolution sectorielle du coût unitaire. Les paramètres
correspondant aux trois parts de masse salariale (et à leurs interactions avec le taux de diffu-
sion de l’Internet Ts) sont estimés dans la dimension inter-temporelle, c’est-à-dire en con-
trôlant pour l’effet des quatre catégories de professions (premier chiffre de la PCS). Les
écarts-types sont entre parenthèses.
Sources : Enquêtes Emploi, 1993, 1995, 1997 et 2000, INSEE.

366 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


4b. L’impact du progrès technique sur la dynamique
des coûts unitaires du travail
(estimation du modèle 3.1
avec une nomenclature en N = 10 qualifications)

Variables indépendantes Modèle (1b) Modèle (2b) Modèle (3b)


Constante 0,11 0,11 0,09
(0,09) (0,09) (0,09)
Taux de croissance – 0,17 – 0,17 – 0,16
(0,03) (0,03) (0,03)
Part de la masse salariale…
Hommes
• sans diplôme Référence Référence Référence
• CEP,CAP, BEPC, BEP – 0,24 – 0,24 – 0,22
(0,12) (0,12) (0,12)
• Bac ou équivalent – 0,13 – 0,14 – 0,11
(0,15) (0,15) (0,15)
• Bac + 2 ans – 0,17 – 0,15 – 0,12
(0,16) (0,16) (0,17)
• > Bac + 2 ans – 0,32 – 0,28 – 0,29
(0,12) (0,12) (0,14)
Femmes
• sans diplôme 0,29 0,28 0,28
(0,18) (0,18) (0,18)
• CEP,CAP, BEPC, BEP – 0,29 – 0,29 – 0,26
(0,11) (0,11) (0,12)
• Bac ou équivalent – 0,37 – 0,36 – 0,32
(0,17) (0,17) (0,18)
• Bac + 2 ans – 0,02 – 0,03 – 0,02
(0,13) (0,13) (0,14)
• > Bac + 2 ans 0,04 0,05 0,04
(0,14) (0,14) (0,15)
Taux de diffusion de l’Internet — – 0,05 —
(0,05)
Interaction du taux de diffusion de l’Internet et de la part de la masse salariale…
• sans diplôme — — 0,67
(1,36)
• CEP, CAP à Bac — — – 0,21
(0,17)
• ≥ Bac + 2 ans — — 0,00
(0,08)
Nombre d’observations 432 432 432
R2 0,16 0,17 0,17

Note : La variable dépendante est l’évolution sectorielle du coût unitaire. Les paramètres
correspondants aux 3 parts de masse salariale (et à leurs interactions avec le taux de diffu-
sion de l’Internet Ts) sont estimés dans la dimension inter-temporelle, c’est-à-dire en contrô-
lant pour l’effet des quatre catégories de professions (premier chiffre de la PCS). Les écarts-
types sont entre parenthèses.
Sources : Enquêtes emploi, 1993, 1995, 1997 et 2000, INSEE.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 367


À la lecture de ces tableaux, trois grands types de résultats se dégagent :
• de façon générale, le paramètre ρ est estimé négatif, ce qui suggère
l’existence d’économies d’échelle dans les technologies de production ;
• de leur côté, les γ k estimés contribuent significativement à l’explica-
tion de la dynamique des coûts unitaires (un test de Fisher repousse leur
nullité jointe). Les paramètres γ k correspondant à la main d’œuvre sans
diplôme sont significativement plus élevés que ceux correspondant à la
main d’œuvre diplômée : c’est dans les activités où la part de personnes
sans diplôme est la plus importante que le coût unitaire augmente le plus
(ou baisse le moins) sur la période étudiée. Ce résultat suggère l’existence
d’un progrès technique augmentant la productivité relative des salariés di-
plômés. Il marque une rupture avec le s années soixante-dix ou quatre-vingt
pour lesquelles il était beaucoup plus difficile d’établir un lien entre la dy-
namique de la productivité et des coûts unitaires, d’une part, et le niveau de
qualification de la main d’œuvre, d’autre part ;
• s’agissant du lien entre la diffusion des nouvelles technologies (telle
que l’Internet en donne la mesure) et les coûts unitaires, le paramètre α est
estimé négatif (tableaux 4a et 4b, modèles 2a et 2b). C’est dans les activités
où l’Internet se diffuse le plus vite que les coûts unitaires augmentent le
moins. Les modèles 3a et 3b introduisent la possibilité d’une variation des
gains de productivité avec le rythme auquel se diffusent les nouvelles tech-
nologies de l’information (tableaux 4a et 3b). Sous cette hypothèse, la con-
tribution des γ k 0 diminue légèrement tandis que le paramètre β k corres-
pondant aux diplômés (sans diplôme) est estimé positif (négatif). C’est dans
les activités où l’Internet se diffuse le plus rapidement que l’écart de pro-
ductivité entre salariés diplômés et non diplômés s’accroît le plus rapide-
ment. Le biais technologique modifiant la productivité relative des salariés
trouve une partie de sa source dans la complémentarité entre les nouvelles
technologies de l’information et la qualification de la main d’œuvre.
À l’issue de cette analyse économétrique, nous disposons finalement
d’indices suggérant que le progrès technique et les nouvelles technologies
modifient la productivité relative des diplômés et des non diplômés. En
première analyse, les nouvelles technologies de l’information s’apparen-
tent à une consommation intermédiaire complémentaire au travail qualifié.
Comme leur coût s’abaisse, elles se diffusent en contribuant simultanément
à une baisse des coûts unitaires et à une montée de la part des ressources
allouées aux facteurs qui leur sont complémentaires.
Nos diagnostics reposent sur une modélisation très simplifiée du mar-
ché du travail(7) et doivent donc être pris avec beaucoup de prudence. S’ils

(7) L’approche suivie dans cet article suppose implicitement que les salaires sont fixés par le
marché et que l’on peut négliger les distorsions induites par les coûts d’embauche et de
licenciement. Il n’est pas évident a priori que l’on parviendrait tout à fait à la même repré-
sentation du rôle des technologies en modélisant mieux les mécanismes de formation des
salaires et les coûts d’ajustement. Pour une analyse des modes de fixation des salaires en
France, cf. Goux et Maurin (1999) et pour une analyse des coûts d’embauche et de licen-
ciement, Goux et alii (2001).

368 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


devaient être confirmés par d’autres études, ils marqueraient une certaine
rupture avec les décennies antérieures. Le progrès technique semble en ef-
fet désormais un facteur à part entière d’inégalités devant l’emploi en France.
L’importance réelle de ce facteur au niveau macroéconomique reste toute-
fois difficile à établir sur la base de l’estimation des seuls paramètres π s et
γ ks . Pour déterminer l’effet du progrès technique au niveau agrégé, le prin-
cipal problème est que l’on ne connaît pas la structure des élasticités de
substitution entre les différents types de facteur travail et qu’il est en géné-
ral très difficile d’en obtenir une estimation précise. Dans la section sui-
vante, nous explicitons et appliquons une méthode qui permet d’éviter ce
problème.

La contribution du progrès technique


à la baisse de l’emploi non qualifié
Pour contourner le problème d’estimer un système complet d’élasticités
de substitution, on peut remarquer que le vecteur (N,1) dLst décrivant les
variations de la demande de travail d’un secteur s minimisant ses coûts peut
s’écrire (en supposant pour simplifier n » 1) :
dyst
[3.1] dLst = Lst + dLAst
yst
où le vecteur (N,1) dLAst ne dépend pas de la dynamique de yst , mais uni-
quement des asymétries générées par le progrès technique et l’évolution
des coûts relatifs ω kt .
Dans une période de stabilité des coûts relatifs (comme 1993-2000), la
composante dLAst donne ainsi une mesure de l’impact des biais du progrès
technique sur la composition de la demande de travail dans le secteur s. La
preuve de ces résultats est détaillée dans Goux et Maurin (2000a).

La composante  dLS = dyst L  représente de son côté l’effet de l’évo-


 st st 
 yst 
lution de la demande de biens et services s’adressant à l’activité s, laquelle
affecte l’ensemble des qualifications simultanément au sein du secteur. dLSst
ne modifie pas la composition de la demande de travail dans le secteur s. En
revanche, cette composante modifie le volume d’emploi dans le secteur s et
sa part dans l’emploi total. En favorisant la réallocation de l’emploi en
direction de secteurs fortement utilisateurs de main d’œuvre qualifiée, l’agré-
gation des composantes dLSst peut constituer un facteur très important de
baisse de la demande agrégée pour les salariés les moins qualifiés. Entre
1970 et 1993, on peut ainsi estimer que plus de 60 % de la baisse de la
demande de travail non qualifié peut être attribuée à l’agrégation de ces
composantes (voir Goux et Maurin, 2000a).

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 369


Nous avons reproduit ce calcul pour la période 1993-2000. Les résultats
sont très différents de ceux obtenus pour les périodes antérieures : la redis-
tribution des emplois continue de se faire des activités ayant structurellement
le plus recours aux personnes peu diplômées vers celles qui ont
structurellement le plus recours aux diplômés, mais ce processus n’expli-
que plus que 15 % environ de la baisse de la demande de travail, pour les
personnes n’ayant pas le Bac, observée au niveau agrégé entre 1993 et 2000
(soit moins d’un point et demi sur les 9 points de baisse observés). Dans un
contexte de stabilité des coûts relatifs, l’essentiel de la baisse observée sem-
ble devoir s’interpréter comme le résultat des évolutions technologiques.

Conclusion
Entre 1993 et 2000, la baisse de l’emploi des non qualifiés dans l’em-
ploi total s’est accélérée. Elle s’est poursuivie à un rythme plus rapide qu’au
cours des années soixante-dix ou quatre-vingt, empêchant toute résorption
du chômage des non qualifiés. Au cours de la décennie écoulée, le coût
relatif du travail non qualifié a pourtant cessé d’augmenter. Suite aux bais-
ses de charges ciblées sur les bas salaires, le coût relatif des non qualifiés
n’est pas plus élevé en 2000 qu’en 1993. Le processus de désindustrialisa-
tion et de destruction d’emplois ouvriers ne s’est par ailleurs pas particuliè-
rement accéléré. Nous développons une analyse de la demande de travail
suggérant que la désindustrialisation et l’évolution des coûts du travail ne
peuvent plus désormais expliquer qu’une part résiduelle de la baisse de la
demande de travail non qualifié. Nos estimations suggèrent en revanche
une inflexion dans les mécanismes générateurs d’inégalités devant l’em-
ploi. Les nouvelles générations de technologies semblent désormais défor-
mer la demande de travail en faveur des emplois très qualifiés, ce qui n’était
pas le cas des générations antérieures. Les nouvelles technologies de l’in-
formation semblent favoriser l’émergence d’un chômage de nature plus tech-
nologique que dans le passé.
Ce diagnostic repose sur une représentation très simplifiée du marché
du travail et demande à être confirmé et affiné dans des cadres théoriques
plus réalistes. Les recherches futures devront essayer d’éclairer plus en pro-
fondeur les nouveaux liens de complémentarité existant entre les technolo-
gies de l’information et le travail qualifié. Elles devront également éclairer
la question du rôle de la compétition internationale comme vecteur de pro-
grès technique et d’asymétrie du progrès technique. Les modélisations uti-
lisées devront enfin reposer sur des représentations plus réalistes des méca-
nismes de formation de salaires et des processus d’embauche et de licen-
ciement.

370 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Références bibliographiques

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372 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Résumé

Les éléments d’analyse rassemblés dans le rapport de Tony Atkinson,


Michel Glaude et Lucile Olier donnent des inégalités économiques en France
une image assez différente de celle autour de laquelle se structure réguliè-
rement le débat public. Certes, le mouvement continu de réduction des iné-
galités qui s’observait dans les années soixante-dix et au début des années
quatre-vingt s’est arrêté ; certes, la France, qui occupe une position mé-
diane en Europe, reste plus inégalitaire que les pays d’Europe du Nord.
Mais contrairement à une perception répandue, elle l’est aujourd’hui net-
tement moins que dans les années soixante, alors même que notre pays a été
confronté à une situation économique très dégradée.
Depuis vingt ans, les inégalités de salaires ont fortement progressé aux
États-Unis et au Royaume-Uni. Faut-il y voir l’effet de facteurs communs
aux pays développés et en déduire que l’Europe, et en son sein la France,
devra affronter une inégalité croissante des revenus de marché ? Les théo-
ries sur le rôle du commerce international et des nouvelles technologies ne
suffisent pas, sous leur forme la plus simple, à expliquer la baisse relative
de la rémunération du travail non qualifié aux États-Unis. Les théories plus
élaborées, sur la restructuration de l’économie, la réorganisation du travail
ou le changement dans les normes salariales soulignent la complexité des
inter-relations en jeu. Les effets sont ambigus et ne se prêtent pas à une
formulation simple. En France, les inégalités de salaire à temps plein sont
restées stables, ce qui témoigne d’une capacité d’autonomie de notre pays.
Au total, notre système de régulation sociale a plutôt fait obstacle au
développement des inégalités de salaires. Cependant, de nouvelles formes
d’inégalités se sont développées en bas de la distribution des revenus, qui
ne tiennent pas à la formation des salaires, mais aux conditions d’accès à
l’emploi (chômage mais aussi sous-emploi). L’évolution des structures fami-
liales (notamment le recul de la vie en couple) et la polarisation de l’emploi
au sein des couples amplifient en outre les inégalités de marché. Ces nou-
velles inégalités ne peuvent évidemment être combattues au stade de la
formation des revenus primaires à l’aide de l’instrument habituel qu’est le
SMIC. La croissance et la création d’emplois permettent en revanche de les
réduire. Les politiques favorisant la création d’emplois, celles qui, comme
les allégements de cotisations sociales modifient la demande de travail des

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 373


entreprises dans un sens favorable au travail non qualifié et celles qui favo-
risent l’insertion et l’accès à un emploi durable, sont les plus efficaces.
Si on adopte une perspective dynamique et non plus statique, on cons-
tate cependant un certain nombre de points noirs, qui expliquent sans doute
largement la divergence entre le constat de quasi-stabilité des inégalités et
les perceptions communes. La montée de l’incertitude économique a clai-
rement affecté le bien-être. La mobilité salariale semble s’être réduite par
rapport aux années soixante et particulièrement en bas de la hiérarchie des
salaires. Dans le même temps, les difficultés rencontrées par une fraction
de la jeunesse ont mis fin à la croyance d’un progrès continu d’une géné-
ration à l’autre. Ce blocage de la mobilité met en évidence les défaillances
de notre système de formation initiale, la faiblesse de la relation école-
entreprise et les insuffisances de la formation professionnelle.
La reprise de la croissance économique depuis 1997 est favorable à la
réduction des inégalités et de la pauvreté, mais elle ne suffira pas.
Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier soulignent l’importance de
la création d’emplois comme vecteur d’une réduction des inégalités de
marché, avec un ciblage accru des efforts d’accompagnement individualisé
sur les moins qualifiés et les plus de cinquante ans. Ils invitent également à
lancer un programme pour l’égalité des chances combinant efforts de for-
mation initiale, développement de la formation permanente et accompa-
gnement individualisé, qui pourrait faire l’objet d’une concertation avec un
ensemble d’acteurs. Enfin, ils préconisent une poursuite des efforts visant à
améliorer l’efficacité de notre système de transferts avec deux objectifs :
limitation des effets pervers, transparence.
Dans son rapport, Thomas Piketty analyse l’évolution des inégalités de
revenus, de salaires et de patrimoines tout au long du vingtième siècle et
examine à cette lumière les enjeux économiques et politiques d’aujourd’hui.
Sur un siècle, on constate que la part du revenu total détenue par le dernier
décile a considérablement diminué, passant de 45 % avant la Première Guerre
mondiale à 33 % à la fin des années quatre-vingt-dix. Une analyse plus
détaillée montre que c’est le dernier centile qui a vu sa part du revenu total
réduite de la façon la plus significative. Cette baisse est essentiellement
imputable à une série de chocs (crise des années trente et Seconde Guerre
mondiale) qui ont provoqué un véritable effondrement des revenus du capital,
qui constituent l’essentiel des revenus du dernier centile. Or, après la
Seconde Guerre mondiale, les grandes fortunes ne se sont pas reconstituées :
la part du dernier centile dans le revenu total ne s’est pas redressée et la
succession moyenne des très riches a été divisée par quatre sur un siècle.
Pour Thomas Piketty, c’est l’impôt progressif qui a permis, au moins
pour une large part, d’éviter que la concentration des fortunes ne retrouve
après 1945 les niveaux observés à la veille de la Première Guerre mondiale.
En effet, il a radicalement modifié les conditions d’accumulation du patri-
moine : avec un taux marginal supérieur qui oscille, dans le dernier décile,

374 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


autour de 60 %, il devient impossible, à cible de niveau de vie donnée,
d’accumuler aussi rapidement que par le passé des patrimoines très impor-
tants. Ce mécanisme est d’autant plus important que la réduction de l’iné-
galité des patrimoines, et des revenus qui en sont issus, explique l’essentiel
de la compression des inégalités de revenus qui a eu lieu en France au
vingtième siècle. En particulier, contrairement à une idée reçue, les inéga-
lités salariales sont restées extrêmement stables sur longue période en France
au cours du siècle passé : le pouvoir d’achat des salaires a été multiplié par
cinq, mais la hiérarchie des rémunérations n’a pratiquement pas changé.
L’impôt progressif a donc un double impact sur les inégalités. Le mieux
connu est de nature statique : du fait même de sa progressivité, l’impôt
permet de resserrer l’éventail des revenus après impôt. Mais l’impôt pro-
gressif a également un impact dynamique sur les inégalités : il limite les
capacités d’accumulation du capital des plus fortunés et il réduit ainsi la
concentration future des patrimoines, et par là même la concentration fu-
ture des revenus du capital, et donc l’inégalité future des revenus avant
impôt. Cet effet sur les inégalités patrimoniales futures peut en outre avoir
des conséquences positives pour le dynamisme social et la croissance éco-
nomique : en limitant la concentration du capital et du pouvoir écono-
mique, l’impôt progressif peut favoriser l’émergence de nouvelles géné-
rations d’entrepreneurs et permettre un renouvellement plus rapide des élites
économiques.
Les débats actuels concernant la réduction des taux marginaux supé-
rieurs devraient donc prendre en compte le fait qu’un abaissement signifi-
catif du taux moyen frappant les ménages les plus aisés aurait des consé-
quences à long terme sur les inégalités.
Michel Dollé rappelle, dans son commentaire, la difficulté de séparer
les choix éthiques et les instruments d’analyse lorsque l’on aborde la question
des inégalités, difficulté que Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier
ne réussissent pas à surmonter totalement. Il regrette que le rapport s’en
tienne aux seules inégalités de revenus sans les relier aux autres formes
d’inégalité. L’une des questions essentielles est ainsi de savoir quelles rela-
tions entretiennent les objectifs de réduction des inégalités devant l’emploi
et de réduction des inégalités de revenu. A cet égard, le rapport n’explicite
pas assez les termes du débat. Il propose une description fine des inégalités
de réalisations, mais sans discuter l’opportunité de les corriger à la lumière
de la distinction entre handicap et préférences. Il aurait été intéressant de
présenter les éléments visant à « révéler » le degré d’aversion à l’inégalité
de la société française et de proposer une batterie d’indicateurs plus large
pour analyser les politiques publiques. Sur un certain nombre de points,
Michel Dollé regrette que le diagnostic n’ait pas été mené plus avant. Ainsi,
l’impact éventuel de la formation des revenus primaires des salariés de la
Fonction publique et des indépendants sur le revenu des salariés privés
aurait mérité d’être analysé. L’impact de l’amélioration du marché du travail
sur les inégalités et la pauvreté semble limité d’après les simulations

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 375


présentées dans le rapport. Plus fondamentalement, cela suggère que des
efforts doivent être faits pour s’attaquer au noyau dur de la pauvreté et que
des politiques redistributives spécifiquement adaptées aux travailleurs pauvres
doivent probablement être menées, qui soient plus ciblées que la prime
pour l’emploi. Enfin, Tony Atkinson, Michel Glaude et Lucile Olier auraient
pu revenir sur les interactions complexes entre le système socio-fiscal,
la croissance et partant la formation des inégalités de revenus primaires.
Michel Dollé conclut sur un certain nombre de suggestions concernant le
rôle des acteurs sociaux dans la réduction des inégalités.
Mireille Elbaum regrette également le choix fait par les rapports de se
focaliser sur les inégalités économiques, sans les lier à la question des iné-
galités sociales. Or, l’origine sociale conditionne l’accès à certaines res-
sources, privées ou collectives et la formation même des préférences des
individus. Cette question du lien entre inégalités économiques et inégalités
sociales est d’autant plus importante que l’on se place dans une perspective
intergénérationnelle. Les rapports laissent de côté la question de la trans-
mission des inégalités entre générations, et notamment celle de la mobilité
sociale, alors même que l’inégalité des chances est source d’inefficacité
économique. Les orientations proposées par le rapport de Tony Atkinson,
Michel Glaude et Lucile Olier paraissent globalement judicieuses et
« porteuses de sens ». Elles rejoignent pour partie cinq points qui paraissent
essentiels à Mireille Elbaum : le rôle déterminant du développement de
l’activité féminine pour prévenir les inégalités et la pauvreté ; la « qualité
des emplois » et la nécessité d’assurer aux salariés des opportunités d’évo-
lution au cours de leur vie professionnelle, ne les enfermant pas dans leurs
« positions de départ » ; l’égalité des chances ; la place prise dans le
système redistributif par les prestations sous conditions de ressources ;
l’ensemble CSG et impôt sur le revenu, sa cohérence, et la part souhaitable
d’individualisation et de familialisation en son sein. Enfin, Mireille Elbaum
est convaincue que l’adhésion de tous à notre système de redistribution et
de transferts dépend largement de la capacité des pouvoirs publics à garantir
leur « crédibilité » ainsi que leur pérennité institutionnelle et financière.
Jacques Freyssinet croit, comme Tony Atkinson, Michel Glaude et
Lucile Olier, qu’il existe différents modèles possibles de répartition des
richesses compatibles avec une croissance économique soutenue. Leur rapport
a le mérite de souligner la complémentarité des interventions sur la formation
des revenus primaires et sur les processus de redistribution des revenus.
L’exclusion de l’emploi est aujourd’hui une source majeure des inégalités
monétaires et de la pauvreté des ménages. Mais l’accès à l’emploi n’est
plus une condition suffisante pour échapper à la pauvreté. Il faut également
agir sur la « qualité des emplois ». Tony Atkinson, Michel Glaude et
Lucile Olier devraient cependant distinguer les objectifs de la politique de
l’emploi selon l’horizon temporel de référence. Des dispositifs spécifiques
qui permettent l’accès à l’emploi des populations menacées ou victimes
d’exclusion sont indispensables pendant la période de transition vers le

376 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


plein emploi, mais pour Jacques Freyssinet, on ne peut faire de leur
pérennisation un objectif de long terme. Il faut se donner une cible de long
terme qui associe la lutte contre la « pauvreté laborieuse » à une politique
globale de qualification des emplois. Jacques Freyssinet s’étonne qu’à la
différence de Thomas Piketty, le rapport de Tony Atkinson, Michel Glaude
et Lucile Olier ne comporte aucune préconisation sur l’évolution du par-
tage entre revenus primaires du travail et du capital et qu’il ne tire aucune
préconisation de son analyse de l’évolution du patrimoine des ménages. Il
invite à approfondir la connaissance des ménages les plus pauvres. En ce
qui concerne les très hauts revenus, les deux rapports amènent à stopper la
course indéfinie à l’élargissement des avantages fiscaux. Le rapport Piketty
en illustre les effets cumulatifs potentiels en termes d’inégalités. Il est déci-
sif que soit approfondie et accélérée la coordination des politiques fiscales
à l’échelle de l’Union européenne.

Fiorella Kostoris Padoa Schioppa souligne la complémentarité entre les


deux rapports. Elle remarque qu’ils reposent tous deux sur l’hypothèse impli-
cite qu’une réduction des inégalités économique obtenue grâce à une
réduction du revenu des plus riches est une bonne chose d’un strict point de
vue normatif. Or, une telle hypothèse viole le principe de Pareto sous-jacent à
la plupart des fonctions de bien-être social. C’est en améliorant le bien-être des
plus pauvres plutôt qu’en réduisant celui des riches que l’on peut atteindre
un niveau de bien-être global plus élevé. Fiorella Kostoris Padoa Schioppa
salue le remarquable travail accompli par Thomas Piketty. Mais elle n’est
pas convaincue par son analyse du rôle de l’impôt progressif pour empêcher
la reconstitution des grandes fortunes et réduire les inégalités de revenus.
Les graphiques présentés dans le rapport ne montrent pas de corrélation
évidente entre la tendance à la diminution (à l’augmentation) de la part des
décile et centile supérieurs dans le revenu total et, de l’autre côté, la ten-
dance à l’augmentation (à la diminution) du taux marginal supérieur de
l’impôt sur le revenu. Sur des données en coupe instantanées, on ne trouve
d’ailleurs aucune corrélation significative entre le taux marginal supérieur
de l’impôt sur le revenu et le niveau ou la variation d’inégalité économique
dans les différents pays de l’OCDE. Tony Atkinson, Michel Glaude et
Lucile Olier soutiennent de leur côté que dans les années quatre-vingt-dix,
il y a eu en France une croissance de la dispersion du revenu initial des
salariés et des indépendants, compensée sur le revenu disponible par une
politique efficace des transferts nets. Il s’agit là de tendances que l’on trouve
également à l’œuvre dans la plupart des pays de l’OCDE. Mais le système
redistributif français apparaît moins efficace que d’autres, du fait d’un
moindre ciblage des prestations. Elle partage cependant la conviction des
auteurs que la meilleure façon de combiner une plus grande égalité
(du genre Pareto-supérieure) avec une plus forte croissance est d’augmen-
ter l’égalité des chances des plus faibles. Cela suppose d’investir plus et
mieux dans le capital humain. Au niveau européen, elle suggère ainsi d’as-
souplir les règles budgétaires imposées par le Pacte de Stabilité, en tolérant

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 377


les déficits publics à moyen terme lorsqu’ils sont liés à des dépenses publiques
additionnelles en faveur du capital humain.
Huit compléments éclairent de façon précise certains aspects du rapport.
Marc Fleurbaey revient sur les problèmes de mesure des inégalités et du
bien-être social à la lumière des développements les plus récents des théories
de la justice et de l’équité et invite à améliorer les outils statistiques,
notamment pour mieux prendre en compte le poids de l’incertitude ex ante.
Antoine Parent propose une revue de la littérature tant empirique que théo-
rique consacrée aux interactions complexes entre protection sociale, crois-
sance et inégalités. Jean-Michel Hourriez et Valérie Roux présentent les
sources statistiques utilisées en France pour l’analyse des inégalités,
définissent et illustrent les concepts utilisés. Valérie Champagne et
Élisabeth Maurice ont exploité les fichiers des revenus et des patrimoines
déclarés à l’impôt sur le revenu et l’impôt sur la fortune depuis dix ans :
elles montrent que la distribution des revenus imposables s’est élargie, alors
que celle des patrimoines s’est resserrée. Olivier Bontout, Christine Chambaz,
Bertrand Lhommeau et Pierre Ralle montrent que sous l’effet des mesures
bas salaires, la dispersion des coûts du travail a crû au cours de la décennie
quatre-vingt-dix, alors que la dispersion des salaires nets est restée relati-
vement stable. Mercedes Sastre et Alain Trannoy ont appliqué une
méthode de décomposition de l’inégalité originale à six grands pays :
ils mettent en évidence la persistance des particularités nationales dans les
politiques de lutte contre l’inégalité et concluent que la tendance à la
globalisation de l’économie semble laisser une latitude aux politiques éco-
nomiques. Denis Fougère et Francis Kramarz étudient la mobilité salariale
en France entre 1967 et 1999, à l’aide d’une batterie d’indicateurs. Ils cons-
tatent qu’elle a fortement chuté à partir du milieu des années soixante-dix.
Enfin, Dominique Goux et Éric Maurin montrent que si les inégalités de-
vant l’emploi s’expliquaient essentiellement par la désindustrialisation dans
les années soixante-dix et quatre-vingt, on ne peut plus exclure complè-
tement l’hypothèse d’un biais technologique défavorable aux non-
diplômés dans les années quatre-vingt-dix.

378 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


Summary

Economic Inequalities

The analysis set out in the report of Tony Atkinson, Michel Glaude and
Lucile Olier gives a rather different picture of economic inequalities in
France from the one on which public debates regularly focus. There is no
doubt that the continuous move observed in the seventies and at the beginning
of the eighties towards inequality reduction has stopped; it is true that France,
whose position is near the European average, continues to experience more
inequality than its Northern European neighbors. However, contrary to a
widespread perception, this applies much less today than it did in the sixties,
even though our country has been confronted with a poor economic situation.
Over the last twenty years, wage inequality has considerably risen in the
United States and the United Kingdom. Should this trend be seen as the
result of factors common to developed countries and should we thus infer
that Europe, and therefore France, will face increasing market income
inequality? The theories about the role of international trade and new tech-
nologies do not, in their most basic form, fully account for the decrease in
the relative wages of unskilled workers in the United States. The more
elaborate theories about the restructuring of the economy, the reorganization
of working methods and the changes in labor market regulations underline
the complexity of the inter-relations involved. The effects are ambiguous
and cannot be easily summarized. In France, disparities in full-time wages
have remained stable, which bears testimony to the capacity of our country
to remain autonomous.
On the whole, our system of social regulation has tended to impede the
development of wage inequality. However, new forms of inequality have
emerged at the lower end of the income scale, and these relate to the condi-
tions of access to employment (i.e. unemployment but also
underemployment) rather than wage formation. Moreover, the changes in
family structures (particularly the retreat of marital life) and the polarization
of employment within couples have reinforced market income inequality.
Obviously, these new inequalities cannot be prevented at the stage of the
setting up of primary income through the usual instrument, i.e. the mini-
mum wage. They can, however, be reduced through growth and job creation.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 379


Policies that foster job creation, such as those that, like the reduction in
social security contributions, modify corporate demand for labor in favor
of non-skilled workers, and those that favor integration and access to lasting
employment, are the most effective ones.
If we now adopt a dynamic and no longer static approach, we note a
number of black spots that undoubtedly account to a large extent for the
divergence between the evidence pointing to virtual stability in inequality
and the common perceptions. The increase in economic uncertainty has
clearly affected the collective well-being. Wage mobility seems to have
been reduced since the mid-seventies, in particular at the lower end of the
scale. By the same token, the difficulties encountered by a part of the younger
population have put an end to the belief of continuous progress from
generation to generation. This locking of mobility highlights the failures of
our early education system, the weaknesses of the school/company
relationship and the shortcomings of professional training.
The economic recovery since 1997 has brought about a reduction in
inequality and poverty, but this will not be sufficient. Tony Atkinson, Mi-
chel Glaude and Lucile Olier emphasize the importance of job creation as a
vector for the reduction of market income inequality, with increased targeting
of training tailored to the individual needs of the least skilled workers and
those over fifty. They also recommend to start a program aimed at improving
the equality of opportunities, combining early education, the development
of lifelong training tailored to individual needs, which would involve
cooperation between a number of decision-makers. Lastly, they recommend
continued efforts in order to improve the efficiency of our redistributive
system with two objectives in mind: the limitation of distorting effects and
transparency.
In his report, Thomas Piketty analyses the evolution of income, wage
and wealth inequality throughout the twentieth century and, in the light of
this, examines today’s economic and political issues. Over this century, one
can notice that the share of the total income held by the last decile fell from
45% before World War I to 33% at the end of the nineties. Detailed analysis
shows that the biggest decrease occurred for the share of the total income
held by the last centile. This sharp fall is primarily due to a series of shocks
(the economic crisis in the thirties and World War II) that provoked a true
slump in capital incomes, which constitute the primary source of private
income of the last centile of the population. But after World War II, the
wealthiest households of the population did not regain their wealth: the
share of the last centile in total income did not recover and the average
inheritance of the very rich was divided by four over a century.
According to Thomas Piketty, it was the progressive tax regime that
made it possible to ensure, on the whole, that after 1945 the concentration
of wealth did not revert to the levels reached just before the outbreak of
World War I. In fact, this tax regime radically changed the conditions under

380 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


which wealth was accumulated: with a higher marginal tax rate fluctuating
for the last decile at around 60% it became impossible, with a given target
of standard of living, to accumulate a very large fortune as rapidly as in the
past. This mechanism is all the more important as the resulting reduction in
wealth and income inequality accounts to a very large extent for the reduction
in income inequality which took place in France in the twentieth century. In
particular, contrary to popular belief, wage inequality remained extremely
stable in the longer term in France during the last century. The purchasing
power of employees increased fivefold, but the wage scale remained
practically unchanged.
The progressive tax regime therefore has a double impact on inequality.
The best documented is the static impact –due to its progressive nature, this
tax regime gives rise to a compression of income level discrepancies after
tax. But the progressive tax regime also had a dynamic impact on inequality–
it limits the capacity of the wealthiest to accumulate capital and thus reduces
the potential concentration of wealth and, as a result, the potential concen-
tration of capital income and the potential inequality of income before tax.
Moreover, the impact on future wealth inequality can positively affect so-
cial dynamism and economic growth. By limiting the concentration of ca-
pital and economic power, the progressive tax regime can favor the
emergence of new generations of entrepreneurs and enable a more rapid
renewal in the economic elite.
The current debates on the reduction of high marginal tax rates should
thus take into account the fact that a significant lowering of the average rate
affecting the wealthiest would have long-term consequences for inequality.
In his commentary, Michel Dollé points out the difficulty of distinguishing
ethical choices from analytical tools when tackling the question of inequality,
a difficulty that Tony Atkinson, Michel Glaude and Lucile Olier have not
fully resolved. He regrets that the report only dealt with income inequality
and did not relate economic inequality and other types of inequality. A key
topic for further discussion is to understand the relationship between the
objectives of reducing inequality of employment and reducing inequality
of income. In this regard, the report does not sufficiently clarify the terms
of the debate. It proposes a detailed description of inequality of achievements
but without discussing the possibility of correcting this in the light of the
distinction between handicaps and preferences. It would have been
interesting to present the elements aimed at “revealing” the degree of aver-
sion to inequality of the French society and to propose a more comprehensive
selection of indicators in order to analyze public policy. On a certain number
of points, Michel Dollé regrets that the diagnosis was not taken further.
Thus, the potential impact of the formation of primary income of public
service employees and the self-employed on the income of private sector
employees would have been worth analyzing. The impact of the improvement
in labor market conditions on inequality and poverty seems to be limited,
according to the simulations presented in the report. More fundamentally,

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 381


this suggests that efforts should be made to tackle hard-core poverty and
that transfer policies, specifically adapted to the poor and more targeted
than the recent job tax credit, should probably be implemented. Finally,
Tony Atkinson, Michel Glaude and Lucile Olier could have looked back on
the complex interactions between the socio-fiscal system, growth and
subsequently the emergence of primary income inequalities. Michel Dollé
concludes with a number of suggestions on the role of the social decision-
makers in the reduction of inequality.
Mireille Elbaum regrets the choice made in the reports to focus on
economic inequality, without establishing a link with the question of social
inequality and without dealing more generally with this question. Social
origin, nevertheless, is a condition to gaining access to certain kinds of
resources, either private or collective, and even to the formation of individual
preferences. This notion of a link between economic inequalities and social
inequalities is all the more important as one takes an intergenerational pers-
pective. The reports leave aside the issue of inequality being passed on
from generation to generation and, notably, the question of social mobility,
when inequality of opportunity is a source of economic inefficiency. The
orientations proposed in the report drawn up by Tony Atkinson, Michel
Glaude and Lucile Olier appear overall to be judicious and meaningful.
They include five points that, according to Mireille Elbaum, are essential:
the key role of the growing involvement of women in the workplace in the
prevention of inequality and poverty; the “quality of jobs” and the impor-
tance of ensuring promotion opportunities to employees during their
professional lives, and not limiting them to their “starting positions”; equality
of opportunity; the importance of means-tested state benefits; the whole
constituted by the Contribution sociale généralisée (CSG) and income tax,
its coherence, and the extent to which it should be tailored to individual
needs and based on family situations. Lastly, Mireille Elbaum is convinced
that full collective support of our redistribution and transfer system largely
depends on the capacity of public authorities to secure its “credibility” as
well as its institutional and financial permanence.
Jacques Freyssinet believes, like Tony Atkinson, Michel Glaude and
Lucile Olier, that there are a number of different possible models for wealth
distribution that are compatible with sustained economic growth. Their re-
port has the merit to underline the complementary nature of interventions
on the setting up of primary income and on the processes of income redis-
tribution. Employment deprivation is currently a major source of financial
inequality and household poverty. However, access to employment is no
longer a sufficient condition to escape from poverty. Action must also be
taken in order to improve “job quality”. Tony Atkinson, Michel Glaude and
Lucile Olier should, however, distinguish between employment policy aims
according to the time scale in question. Specific measures that enable the
categories of the population that are vulnerable to or victims of exclusion to
gain access to employment are essential during the transition period towards

382 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


full employment but, according to Jacques Freyssinet, maintaining these
measures should not be considered a long-term objective. A long-term target
that links the fight against “working poverty” to an overall policy for job
qualification improvement is necessary. Jacques Freyssinet regrets that,
unlike Thomas Piketty, Tony Atkinson, Michel Glaude and Lucile Olier’s
report does not include any recommendation on the evolution of the sharing
of primary income between labor and capital, nor any recommendation
drawn from its analysis of changes in private wealth. It calls for an improved
understanding of the poorest households. As regards the highest incomes,
both reports call to end the indefinite race for increases in tax benefits. The
Piketty report illustrates the potential cumulative effects of this in terms of
inequality. It is crucial that the coordination of tax policies within the
European Union be more extensive and implemented more rapidly.
Fiorella Kostoris Padoa Schioppa underlines the complementary nature
of the two reports. She observes that both rest on the implicit assumption
that a reduction in financial inequality brought about by a cut in the income
of the wealthiest members of the population is good from a strictly norma-
tive point of view. However, such a hypothesis violates the underlying Pa-
reto principle regarding most aspects of collective well-being. It is by
improving the well-being of the poorest members of society, rather than by
reducing that of the rich, that global well-being can be improved. Fiorella
Kostoris Padoa Schioppa welcomes the remarkable work accomplished by
Thomas Piketty. However, she is not convinced by his analysis of the role
of a progressive tax regime in preventing the restoration of large fortunes
and reducing inequalities in income. The charts shown in the report show
no obvious correlation between the downward (upward) trend of the share
of the higher decile and centiles in the total income on the one hand and the
upward (downward) trend of the higher marginal rate of income tax on the
other hand. Moreover, on a cross-section analysis of the data, no significant
correlation can be found between the higher marginal rate of income tax
and the level of variation in financial inequality in the various OECD
countries. Tony Atkinson, Michel Glaude and Lucile Olier maintain that, in
the 1990s, France experienced a rise in the dispersion of primary income of
salaried employees and the self-employed, a dispersion offset against
disposable income through an effective policy of net transfers. These trends
were also observed in the majority of the OECD countries. But the system
of redistribution in France appears to be less efficient than others, due to
less targeted benefits. However, Fiorella Kostoris Padoa Schioppa shares
the author’s view that the best way to combine greater equality (of the Pa-
reto-superior kind) with stronger growth is to increase equal opportunities
among the weakest members of society. This implies to increase both the
quality and quantity of investment in human capital. At the European level,
she therefore suggests that the budgetary rules imposed by the Stability
Pact be loosened by choosing to tolerate medium-term public deficits when
they are linked to additional public spending on human capital.

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 383


Eight complements provide a precise explanation of some aspects of the
report. Marc Fleurbaey returns to the problems involved in measuring
inequality and collective well-being in the light of the most recent
developments in justice and equity theories. He calls for an improvement in
statistical tools in particular, in order to give more consideration to the im-
pact of ex-post uncertainty. Antoine Parent offers a review of empirical and
theoretical writing on the complex interactions between social protection,
growth and inequality. Jean-Michel Hourriez and Valérie Roux present the
data sources used in France when analyzing inequality, and define and
illustrate the concepts used. Valérie Champagne and Elisabeth Maurice
analyzed income and inheritance declared for income tax and wealth tax
purposes over the last ten years: they find that the distribution of taxable
income has widened, whereas capital income distribution has narrowed.
Olivier Bontout, Christine Chambaz, Bertrand Lhommeau and Pierre Ralle
show that, under the impact of low wage measures, the cost dispersion
increased over the nineties, while the distribution of net wages remained
relatively stable. Mercedes Sastre and Alain Trannoy applied an original
method of inequality decomposition to six major countries: they highlight
the persistence of specific national characteristics in policies aimed at
fighting against inequality and conclude that the trend towards a global
economy seems to leave some room for economic policies. Denis Fougère
and Francis Kramarz study wage mobility in France from 1967 to 1999,
using a large variety of indices. They find that short-run wage mobility has
dramatically fallen since the mid-seventies. Lastly, Dominique Goux and
Eric Maurin show that, if de-industrialization in the seventies and eighties
accounts to a large extent for employment-related inequality, we can no
longer preclude the assumption of a technological bias against workers
without a degree in the eighties.

384 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE


PREMIER MINISTRE

Conseil d’Analyse Économique


Hôtel de Broglie 35 rue Saint Dominique 75700 PARIS
Télécopie : 01 42 75 76 46

Site Internet : www.cae.gouv.fr

Cellule permanente

Jean Pisani-Ferry
Président délégué du Conseil d’analyse économique

Joël Maurice
Secrétaire général par intérim
01 42 75 76 13

Joël Maurice Laurence Tubiana


Conseiller scientifique Conseiller scientifique
Membre du CAE Membre du CAE
Politiques structurelles Environnement
Questions européennes Négociations commerciales multilatérales

Éric Dubois Lucile Olier


Conseiller scientifique Conseiller scientifique
Macroéconomie et conjoncture Protection sociale et redistribution

Christine Carl Katherine Beau


Chargée des publications Chargée d’études documentaires
01 42 75 77 47 01 42 75 77 40
[email protected] [email protected]

INÉGALITÉS ÉCONOMIQUES 385


Impression d’après documents fournis : bialec, nancy - Dépôt légal n° 54035 - juin 2001

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