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International

DÉFAITE DE L’OCCIDENT OU DÉFAITE


DU MARCHÉ DES IDÉES ? SUR LE
DERNIER OUVRAGE D’EMMANUEL TODD
Olivier Schmitt
20/03/2024

Le dernier livre d’Emmanuel Todd a fait l’objet d’une large couverture médiatique, et bénéficié
d’un accueil bienveillant dans certains cercles, y compris à gauche. Dans cette recension
implacable, Olivier Schmitt, professeur de science politique au Centre sur les études de guerre
de l’université du Sud-Danemark, démasque un pamphlet réactionnaire maquillé en essai. À lire
pour saisir la nature réelle ce cet ouvrage et de son auteur qui, au-delà d’erreurs grossières, de
contre-vérités avérées et d’une consciencieuse reprise des éléments de langage de la
propagande russe, semble désormais s’inscrire pleinement dans le combat culturel des droites
radicales européennes et américaine.

Le dernier livre d’Emmanuel Todd, publié dans une grande maison d’éditions (Gallimard), a fait
l’objet d’une large couverture médiatique, l’auteur n’étant pas étranger aux déclarations
fracassantes facilement condensables en un tweet, et donc parfaitement adaptées à l’économie de
l’attention. Mais Todd, qui se présente lui-même comme le « dernier représentant de l’école
historique française des Annales »1, avance que son livre est le fruit d’une méticuleuse réflexion et
d’une démarche de recherche rigoureuse.

En rendre compte pose ainsi un problème de fond : si on le traite intégralement comme un ouvrage
universitaire (ce qu’il n’est pas), il serait facile de rétorquer que c’est en fait un « essai », destiné à
« susciter le débat » et non un ouvrage académique. Mais l’essai se distingue du pamphlet
justement en ce qu’il ne s’affranchit pas des règles minimales de respect des éléments théoriques
et empiriques qui sous-tendent son argumentation. Dans une comparaison entre texte scientifique
et genre de l’essai, Jean-Michel Berthelot notait très justement que le « texte scientifique
doit […] être d’une certaine façon présent dans l’essai, puisque celui-ci n’est rien d’autre que la
mise en scène de son dépassement ». Les normes de l’essai n’autorisent ainsi en rien de se
2

départir complètement des règles admises d’administration de la preuve.


Disons-le d’emblée : le résultat est consternant tant Todd mobilise des concepts inappropriés ou
dépassés, lit souvent de travers les quelques auteurs qu’il cite, et est complètement déconnecté de
la moindre réalité empirique des pays dont il parle.

Le livre de Todd est en réalité un pamphlet réactionnaire maquillé en essai, et constitue l’un des
éléments du combat culturel mené par les courants de droite radicale en Europe et aux États-
Unis. Ces courants, qui ne sont pas unifiés, partagent un substrat idéologique commun : un combat
contre la mondialisation libérale, accusée de bénéficier à une « nouvelle classe » transnationale et
d’affaiblir la souveraineté des États, les cultures nationales et les valeurs traditionnelles. Ils
plaident pour un renforcement de la souveraineté nationale, des regroupements entre aires
civilisationnelles censées co-exister mais ne surtout pas se mélanger, l’émergence d’un monde
multipolaire « post-Américain », et des renforcements des liens avec des États autoritaires comme
la Chine et la Russie3. Comme nous le verrons, dès que l’on gratte la superficielle couche
argumentative de l’ouvrage de Todd, il ne surnage rapidement de substantiel qu’un discours
réactionnaire tout à fait convenu, mais politiquement significatif.

Un vide conceptuel
L’argument de l’ouvrage est simple : l’« Occident », sur la définition duquel nous reviendrons, agit
comme un poulet sans tête face à la Russie et a en réalité déjà perdu la confrontation stratégique
qu’est la guerre en Ukraine. La cause est claire : les deux piliers ayant conduit à la réussite du
système occidental, l’État-nation et le substrat culturel chrétien (et notamment protestant), ont
tous deux disparu. Il ne reste alors plus qu’un nihilisme mortifère et suicidaire, le mal étant
particulièrement avancé dans le pays au cœur du système occidental : les États-Unis d’Amérique.

Commençons par discuter du cadre conceptuel, qui n’est en réalité introduit qu’au chapitre 4 de
l’ouvrage. Todd prétend qu’il existe deux définitions de l’Occident, une « large » basée sur des
critères de développement socio-économique, qu’il appelle « l’OTAN élargie au protectorat
japonais » (excluant ainsi l’Australie ou la Nouvelle-Zélande sans que l’on sache trop pourquoi…).
L’autre, « étroite », comprendrait les pays ayant participé à la révolution libérale et démocratique.
Comme très souvent, Todd ne s’appuie sur aucune littérature scientifique pour avancer ses deux
conceptions, alors que les écrits sur le sujet sont absolument immenses. Il aurait par exemple pu
mobiliser les travaux de Philippe Nemo, qui définit l’Occident comme une succession de phases :
l’invention de la cité et de la science par les Grecs, celle du droit privé et de l’humanisme par Rome,
la prophétie éthique et eschatologique de la Bible, la révolution papale des XIe-XIIIe siècles, et enfin
les révolutions démocratiques modernes . Nous ne citons ici qu’un exemple d’un travail
4

académique sur la définition de « l’Occident » qui pourrait être mobilisé, et changerait


inévitablement le périmètre de l’étude de Todd, afin d’illustrer le fait qu’il commet
fondamentalement un sophisme : il prétend opposer deux définitions, basées sur rien d’autre que
son imagination, et choisit celle qui l’arrange. Sa justification de l’acception large d’Occident, « tout
simplement parce qu’elle correspond au système de pouvoir américain » (p. 76), est une indication
de l’obsession réelle de l’auteur : les États-Unis d’Amérique. D’ores et déjà le concept central du
livre, dont il ne s’agit rien de moins que d’expliquer la « défaite », ne repose sur aucune base
intellectuelle sérieuse, ce qui constitue en soi une justification suffisante pour invalider
l’argument.

Mais Todd ne s’arrête pas là. Pour justifier son analyse de la fin de l’Occident comme conséquence
de la fin du protestantisme, il prétend s’appuyer sur Max Weber : « Si, comme il l’affirme, le
protestantisme a bien été la matrice du décollage de l’Occident, sa mort, aujourd’hui, est la cause
de la désintégration de celui-ci, et plus prosaïquement de sa défaite » (p. 75). Tous les étudiants en
première année de cursus en sciences sociales sont en effet initiés à Max Weber, et sa thèse d’une
affinité entre la religion protestante et l’essor du capitalisme. Mais si le cours est bien fait, ils
apprennent également que, sur ce point-ci, Weber s’est trompé : tout au long des années 1940 et
1950, Raymond de Roover a rédigé de nombreux articles illustrant le fait que, au cours du Moyen
Âge, les transactions financières et les activités bancaires ont commencé à atteindre le degré de
sophistication que l’on connaît aujourd’hui. De même, The Commercial Revolution of the Middle
Ages, de Robert S. Lopez, a fait voler en éclats les affirmations historiques qui constituaient en
grande partie l’arrière-plan de l’argumentation de Weber. Lopez a démontré de manière très
détaillée la façon dont le Moyen Âge a créé les conditions matérielles et morales indispensables à
un millier d’années de croissance pratiquement ininterrompue.

On pourrait ajouter ici qu’avant Adam Smith, certaines des réflexions les plus élaborées sur la
nature des contrats, des marchés libres, des intérêts, des salaires et des banques qui se sont
développées après la Réforme ont été formulées dans les écrits des penseurs scolastiques
catholiques espagnols des XVIe et XVIIe siècles. Des théologiens tels que Francisco de Vitoria,
Martín de Azpilcueta, Juan de Mariana SJ et Tomás de Mercado ont anticipé bon nombre des
affirmations de Smith deux siècles plus tard. Même si l’on considère l’émergence du capitalisme
moderne, un lien direct entre cet événement et le protestantisme est très contestable. L’historien
économique Jacques Delacroix, par exemple, a mis en lumière de nombreux faits concernant cette
période que la théorie de Weber ne peut tout simplement pas expliquer : la richesse d’Amsterdam
était centrée sur les familles catholiques ; la Rhénanie allemande, économiquement avancée, est
plus catholique que protestante ; la Belgique, entièrement catholique, a été le deuxième pays à
s’industrialiser. En somme, le deuxième argument central de Todd ne repose, lui aussi, sur rien.
Enfin, l’ouvrage souffre d’un réductionnisme tout à fait problématique. Quand il ne se présente pas
comme historien, Todd se revendique anthropologue, et fonde ses analyses sur une étude des
structures familiales, censées être porteuses de conséquences politiques majeures. Pourquoi pas,
mais le problème est que Todd pense avoir trouvé une clef explicative universellement applicable :
lorsque son analyse des structures familiales correspond à son argument, il ne se prive pas de
l’utiliser. Mais dès que la corrélation est absente, il trouve immédiatement une justification ad hoc
pour expliquer pourquoi son grand concept théorique ne marche pas. Pile je gagne, face tu perds :
on dit en langage scientifique que sa théorie est « infalsifiable ». Ce n’est donc pas une théorie,
mais un système de croyances mobilisable en fonction des besoins.

Outre le problème scientifique fondamental qu’elle pose, la foi de Todd dans son approche par les
structures familiales le rend complètement aveugle aux multiples littératures scientifiques qui
existent sur les sujets qu’il aborde. Sa bibliographie est tout à fait famélique et ne comprend pas les
immenses littératures sur la nature de l’Occident (comme nous l’avons relevé), sur les causes des
guerres ou sur les pays dont il parle. Anna Colin Lebedev a par exemple relevé à quel point ses
chapitres sur l’Ukraine et la Russie sont remplis de clichés et d’erreurs, tout simplement car Todd
n’a aucune idée des travaux pertinents. On relève aussi que ses principales références sont très
largement datées : un auteur du XVIIIe siècle pour parler de nation, une approche mercantiliste de
l’économie internationale, une lecture de Max Weber, ou encore Rauschning et Leo Strauss pour
analyser les États-Unis… Disons-le : on a la distincte impression que Todd est resté sur des
lectures faites durant ses années d’études dans les années 1970, et ne s’est pas tenu au courant des
travaux depuis.

La faillite analytique
Si le cadre conceptuel est absurde et les références au mieux datées, et au pire inexistantes, on
relève régulièrement des erreurs de logique, ou des contradictions tout au long de l’ouvrage. Par
exemple, pour contester la corruption endémique en Russie, il écrit :
« Un pays qui bénéficie d’un taux de mortalité infantile inférieur à celui des États-Unis ne peut pas
être plus corrompu qu’eux. La mortalité infantile, parce qu’elle reflète l’état profond d’une société,
est sans doute en elle-même un meilleur indicateur de la corruption réelle que ces indicateurs
fabriqués selon on ne sait trop quels critères. D’ailleurs, les pays ayant la mortalité infantile la plus
basse sont ceux dont nous pouvons vérifier qu’ils sont aussi les moins corrompus : ce sont les pays
scandinaves et le Japon. On constate donc que, dans le haut du classement, indicateurs de
mortalité infantile et de corruption sont corrélés » (p. 20).

Outre que l’idée du Japon comme pays non corrompu fait largement sourire, on voit bien ici le
raisonnement : la Russie ne peut pas être corrompue, donc Todd invente la corrélation qui l’arrange
pour « démontrer » qu’elle ne peut pas l’être.

Plus loin (p. 46), pour « démontrer » la « décomposition sociale » de l’Ukraine, Todd commence par
expliquer que la gestation pour autrui (GPA) ne peut pas être un indicateur pertinent, car sa
légalisation varie énormément selon les continents et les pays. Mais, sans aucune raison, il décide
quand même de l’utiliser car il n’y est pas « favorable pour des raisons de moralité commune et [il]
considère que cette spécialisation économique est un signe de décomposition sociale » (p. 41). En
d’autres termes, la GPA n’est pas un indicateur valable, mais Todd est contre et pense que c’est mal,
et c’est donc la preuve que la société ukrainienne est en pleine décomposition. La logique est
imparable…

Le meilleur exemple de ce que l’on peut appeler la « logique Todd » reste peut-être lorsqu’il
commence par réfuter une comparaison entre l’Allemagne nazie et les États-Unis car elle serait «
absurde, insupportable », avant de s’y résoudre trois lignes plus loin. La justification de ce
revirement vaut le détour. En effet, il ne s’agit rien de moins que de démontrer « la conversion de
l’Amérique du bien au mal » (p. 145) : puisque le lecteur est présumé américanophile et qu’il faut lui
ouvrir les yeux sur l’effondrement moral de l’Amérique contemporaine, Todd en vient donc à valider
la comparaison « absurde, insupportable » entre États-unis et Allemagne nazie qu’il dénonçait trois
lignes plus haut.

L’ouvrage est rempli de ces morceaux de bravoure intellectuelle, qui ont au moins le mérite
d’illustrer qu’il s’agit bien d’un pamphlet, et pas d’un essai.

De ce fait, on note aussi un nombre particulièrement élevé d’erreurs d’analyse dans l’ouvrage lui-
même. La liste complète des absurdités de Todd est beaucoup trop fastidieuse à faire : il y en a à
toutes les pages, et ses effets rhétoriques consistant à caricaturer une position pour la critiquer
démontrent sa malhonnêteté intellectuelle (personne n’a dit, comme il le prétend, que Poutine était
fou ou que c’était un «monstre extraterrestre subjuguant un peuple passif et demeuré » (p. 25).

Notons-en quand même quelques-unes pour donner au lecteur une idée de la rigueur intellectuelle
de l’ouvrage.

Todd écrit ainsi que ce sont les « Russes qui ont mis à bas le communisme », ce qui est au mieux
incomplet, puisqu’il « oublie » le rôle des pays baltes dans la chute de l’URSS. Il parle du « pacifisme
scandinave » comme d’une évidence, en ignorant la longue tradition militaire de ces pays, et
manifestement sans savoir que le Danemark est le pays qui, en rapport à sa population, a subi le
plus haut taux de pertes en Afghanistan, ou que la neutralité suédoise ou finlandaise (jusqu’à leur
entrée dans l’OTAN) s’accompagnait d’une préparation militaire importante5. L’un des partis
d’extrême gauche finlandais ayant voté contre l’entrée du pays dans l’OTAN l’a fait car il craignait
que l’appartenance à l’alliance conduise à une baisse des dépenses militaires et de la préparation
militaire finlandaise en procurant un trop fort sentiment de sécurité…

Todd avance que les pays autoritaires ne fournissent pas un environnement favorable à des coups
d’État militaires, ce qui est complètement faux, et va à l’encontre des travaux scientifiques
montrant comment les dictatures tendent à réduire l’efficacité de leurs forces armées justement
par craintes des coups d’État . Il défend bien évidemment la Hongrie, dont il ressort la propagande
6

sans à aucun moment questionner la nature kleptocratique du régime d’Orban, dont le


fonctionnement est centré sur une corruption institutionnalisée au profit des élites. Il explique
également que l’hostilité à la Russie dans certains pays pourrait venir du fait que leurs dirigeants
sont des femmes, « le féminisme (…) favorisant le bellicisme » (p. 141). Il faut citer ici le passage
dans son entier :
« Gardant à l’esprit l’hypothèse d’Inglehart, qui associe les femmes au rejet de la guerre, on peut
imaginer chez certaines d’entre elles, placées au plus haut niveau, celui des relations
internationales, une forme d’imposture : « La guerre était la chose des hommes, nous devons nous
montrer aussi décidées qu’eux, ou même plus. » La supposition que je hasarde ici, c’est que ces
femmes auraient absorbé inconsciemment une dose de masculinité toxique. Une analyse
statistique des attitudes politiques féminines et masculines face à la guerre d’Ukraine constituerait
un beau sujet de thèse : Victoria Nuland (sous-secrétaire d’État américaine chargée de l’Ukraine),
Ursula von der Leyen (présidente de la Commission européenne) et Annalena Baerbock (ministre
allemande des Affaires étrangères), ces pasionarias de la guerre, représentent-elle plus qu’elles-
mêmes, ou non ? Faut-il voir dans la prudence relative de Scholz et Macron une expression de
masculinité » (p. 146-147).

Après la GPA comme signe de décadence sociale, Todd n’a aucun complexe à sortir le vieux cliché
des femmes hystériques et agressives, et le lieu commun réactionnaire actuel du féminisme
dangereux. S’il ne s’oppose pas à « l’émancipation des homosexuels », il exprime sa réticence
envers ce qu’il appelle « l’idéologie gay » qui « fait tourner la vie des sociétés autour des
préférences sexuelles » (p. 60). Mais il s’indigne du sens « sociologique et moral – c’est tout un – de
la centralité qu’a acquise la question transgenre aux États-Unis et, plus généralement, dans
l’ensemble du monde occidental » (p. 60), qu’il voit comme un signe supplémentaire de la
décadence civilisationnelle qui le terrifie (et qu’il appelle « nihilisme »). Comme déjà indiqué, tous
les éléments de langage réactionnaires sont donc présents dans le pamphlet.
Enfin, son analyse du déclin américain comme résultant du déclin de la religion protestante est
évidemment absurde pour n’importe qui regardant, même de loin, les États-Unis. Sur l’ensemble de
la population, la pratique religieuse est en déclin, mais la polarisation politique actuelle est
largement explicable par une radicalisation des mouvements religieux, et notamment évangélistes,
soutenant le parti républicain et ayant un agenda très clair de capture des institutions fédérales
pour imposer leur vision d’un État religieux. Il suffit de regarder les nominations de Donald Trump à
la Cour suprême, les déclarations de son ancien conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, qui
est en train de recruter ce qu’il appelle une « armée de Dieu » pour les élections, ou l’influence des
groupes nationalistes chrétiens (et notamment le Center for Renewing America) dans la campagne
de Donald Trump. La crise politique américaine a des causes multiples, mais elle n’est
certainement pas une crise d’apathie religieuse. Au contraire, elle vient d’une minorité chrétienne
radicalisée, ayant un plan ambitieux de transformation complète de la société américaine, qui sait
qu’elle est minoritaire dans le pays et souhaite disposer du contrôle de l’appareil d’État afin
d’imposer sa vision religieuse, par la coercition s’il le faut. Mais comme les faits ne se conforment
pas à sa théorie, Todd se sent tout à fait libre de les ignorer complètement et de disserter de
manière complètement déconnectée de tout élément empirique réel.

Entre racisme et propagande


On est également gênés de relever en de multiples occasions des propos flirtant avec le racisme et
l’antisémitisme.

Il parle de l’Europe de l’Est comme « notre premier tiers-monde », et explique que les classes
moyennes de ces pays n’ont pu exister que grâce à la domination russe : leur hostilité actuelle à la
Russie est ainsi une forme d’ingratitude. C’est très exactement le discours tenu par les partisans de
la colonisation qui se gargarisent des routes et hôpitaux construits par les colons en Afrique du
Nord… Outre qu’ils mangent la main qui les nourrit, ces Européens de l’Est sont non seulement
ingrats mais aussi idiots, puisqu’ils se soumettent volontairement à l’Occident : Todd écrit ainsi
sans honte « Il est apparu que ces pays, tout au long de leur histoire, ont été des objets avec
lesquels, non pas tellement la Russie, mais l’Occident a joué » (p. 47). On ne peut pas exprimer plus
clairement le racisme sous-jacent à la vision de Todd de pays (et de peuples) objets et non sujets de
leur histoire. Sa vision de l’Allemagne semble également sortie du XIXe siècle, puisqu’il subsiste
selon lui dans le pays des « habitudes mentales de discipline, travail et ordre » (p. 37).

Mais c’est dans son racisme anti-américain que les saillies de Todd se font les plus virulentes. Nous
avons déjà vu que pour lui, les États-Unis sont l’incarnation du mal. Il résume sa pensée en avançant
que « Dans l’Amérique actuelle, j’observe, au plan de la pensée et des idées, un dangereux état de
vide, avec comme obsessions résiduelles l’argent et le pouvoir. Ceux-ci ne sauraient être des buts
en eux-mêmes, des valeurs. Ce vide induit une propension à l’autodestruction, au militarisme, à une
négativité endémique, en somme, au nihilisme » (p. 58). Ce sont, au mot près, très exactement tous
les clichés négatifs sur les États-Unis circulant en France depuis deux siècles, et qui avaient été
étudiés en détail par Philippe Roger dans son livre de référence L’Ennemi américain. La vision de
l’Amérique comme civilisation matérialiste, militariste et vide de sens se sédimente
progressivement et se cristallise au XXe siècle, et il est frappant de constater que ce qu’écrit Todd
en 2024 est tout à fait similaire aux auteurs du début du XXe analysés par Roger : au fond, dans tout
son ouvrage, Todd n’a pas une seule idée en propre, mais ne pense qu’en clichés.

Ce racisme anti-américain qui traverse tout le livre (et au fond toute l’œuvre de Todd) se manifeste
de multiples manières. Tout d’abord, alors qu’il déplore la fin des élites « WASP » (« White Anglo-
Saxon Protestants ») qu’il tient comme les piliers de la cohésion de la société, il écrit : « Si les Noirs
sont lourdement surreprésentés dans les prisons américaines, avec 40% des détenus, ils le sont
aussi dans le cabinet Biden. Alors que la population américaine compte 13% de Noirs, le cabinet
Biden en compte 26% » (p. 64), avant de conclure : « L’élite WASP indiquait une direction, des
objectifs moraux, bons ou mauvais. Le groupe dirigeant actuel (je n’ose l’appeler élite) ne propose
rien de tel » (p. 65). Sans ambiguïté, Todd associe de manière explicite ce qu’il décrit comme une
décadence des élites américaines et la présence de Noirs en leur sein. Évidemment, Todd
s’exprime poliment, mais l’objectif de cette juxtaposition entre décadence et présence des Noirs
dans l’administration Biden est tout à fait clair. De même, comment ne pas voir une référence
antisémite lorsqu’il écrit :
« les deux personnalités les plus influentes qui « gèrent » l’Ukraine, Antony Blinken, le secrétaire
d’État, et Victoria Nuland, la sous-secrétaire d’État, sont d’origine juive. (…) Cette guerre, si elle
présente l’avantage, dans les rêves des néoconservateurs, d’user démographiquement la Russie,
ne contribuera nullement, quelle que soit son issue, à consolider la nation ukrainienne mais à la
détruire. À la fin du mois de septembre 2023, la police militaire ukrainienne a ceint le pays de
barbelés pour empêcher les hommes valides, écœurés par la contre-offensive inutile et meurtrière
de l’été, exigée par Washington, de fuir en Roumanie ou en Pologne pour échapper à la
conscription. Quelle importance ? Pourquoi les Américains d’origine juive ukrainienne qui, avec le
gouvernement de Kiev, copilotent cette boucherie ne ressentiraient-ils pas cela comme une juste
punition infligée à ce pays qui a tant fait souffrir leurs ancêtres ? » (p. 67).

Très clairement, Todd est en train de suggérer que les élites juives américaines manipulent les
dirigeants ukrainiens afin d’envoyer mourir la jeunesse ukrainienne et se venger de la Seconde
Guerre mondiale. C’est très exactement le cliché antisémite du Juif manipulateur et fauteur de
guerres.
Également très problématique, on retrouve en de multiples endroits de l’ouvrage les éléments de
langage de la propagande russe, sans aucun recul critique. On sait que Todd intervenait
régulièrement sur RT, une chaîne de propagande interdite dans l’Union européenne depuis
l’invasion de 2022, mais dont la directrice Margarita Simonyan déclarait déjà en 2010 que le but de la
chaîne était de participer à la « guerre de l’information » contre les États occidentaux et que la
méthode consistait à la fidélisation d’une audience : « au moment critique, nous aurons déjà
conquis une audience qui a l’habitude de nous consulter pour avoir l’autre aspect de la vérité, et
évidemment que nous utiliserons cette audience à notre profit »7. On peut donc légitimement
considérer, étant donné les intentions hostiles (et déclarées) de la Russie et l’objectif de la chaîne,
que Todd était au mieux naïf, au pire activement complice. Dans les deux cas, sa capacité de
jugement devrait être remise en question. Il est également intervenu au Dialogue franco-russe, un
relais de propagande russe en France bien connu. Cette association est présidée par l’eurodéputé
RN Thierry Mariani, dont les activités dans ce cadre font l’objet de deux enquêtes préliminaires de
l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) pour
soupçons de corruption et de trafic d’influence au profit de la Russie. Todd cite également comme
sources pour son chapitre sur la Russie ses discussions avec Jacques Sapir et Olivier Berruyer,
eux-mêmes deux relais bien connus des discours russes en France.

On n’est donc pas surpris de retrouver dans le livre tous les mensonges russes, qu’il s’agisse de la
soi-disant supériorité stratégique acquise par la Russie grâce à ses armes hypersoniques ; le
prétendu harcèlement des russophones en Ukraine ; les pseudo-changements de la politique
nucléaire russe ; etc. Il rabâche que la Russie n’a fait au fond que se défendre, reprenant fidèlement
les éléments de langage russes, alors que Poutine lui-même (par exemple dans son interview avec
Tucker Carlson) a clairement montré que la guerre résultait d’une volonté impériale déniant toute
existence à l’Ukraine. Il avance que l’antisémitisme serait absent en Russie, alors que Poutine a dit
que « les États occidentaux ont placé un Juif ethnique, avec des racines juives, avec des ancêtres
juifs, à la tête de l’Ukraine moderne. Un pantin de l’Occident, propulsé à la tête de l’Ukraine parce
qu’il est juif et manipulable », et que des émeutes antisémites ont eu lieu à l’aéroport de
Makhatchkala en octobre 2023. L’omission de cet épisode dans l’ouvrage est un choix, puisque
Todd a trouvé le temps de rajouter une postface sur la guerre à Gaza, qui a fait suite à l’attaque
terroriste du 7 octobre 2023.

De même, il prétend que les russophones ukrainiens seraient par essence russes (ignorant
volontairement à la fois la complexité du multilinguisme ukrainien et l’existence d’un nationalisme
civique, bien documenté, en Ukraine), et atteint des sommets d’ignominie quand il s’inquiète du
sort de la ville de Belgorod, « sporadiquement bombardée » par les Ukrainiens, mais sans ne jamais
toucher un seul mot des brutalités commises par les troupes russes dans les territoires ukrainiens
occupés, dont le massacre de Boutcha. Ce n’est ainsi pas un hasard si le livre a été élogieusement
couvert par la presse officielle russe : il dit très exactement la même chose que la propagande du
régime poutinien.

Au final, l’ouvrage n’a aucun intérêt intellectuel, mais ce n’est pas son but.

En tant que pamphlet, il permet à Todd de participer au débat public en exposant ses angoisses
réactionnaires, et donc de contribuer au combat culturel en cours. Pour la Russie, le livre est un
canal supplémentaire pour exposer sa propagande. La question de savoir si Todd contribue
volontairement et contre bénéfices à cette propagande ou s’il la reprend comme un perroquet est
hors du cadre de cette recension, mais il faut être très lucide sur le contexte de guerre de
l’information dans lequel la publication de ce livre s’inscrit, et dans quel camp il se range. C’est
encore plus vrai en ce début d’année 2024, et alors que les services de renseignement français
alertent sur la forte intensification des opérations de subversion et de propagande russes contre la
France.

La vraie question est de savoir pourquoi un éditeur réputé (Gallimard) a choisi de publier un tel
ouvrage, et pourquoi Todd n’a pas été particulièrement bousculé lors de ses multiples passages sur
les plateaux alors que les failles du livre sont absolument évidentes pour quiconque ayant un
minimum de connaissances dans le domaine. On peut faire plusieurs hypothèses cumulatives :
l’intérêt financier de publier un auteur controversé, la faiblesse générale des connaissances en
sciences sociales en France qui empêche le « lecteur cultivé » de réaliser à quel point Todd est
déconnecté de toute littérature scientifique, et enfin une forme de connivence parisienne qui
interdit de trop durement critiquer un bon client médiatique, quelles que soient ses
compromissions. Dans tous les cas, il y a là un superbe exemple de faillite du « marché des idées »,
et une illustration supplémentaire de la « fermeture de l’esprit français » dont parle l’historien
Sudhir Hazareesingh. On a le droit de s’en inquiéter.

1. Emmanuel Todd, «Nous assistons à la chute finale de l’Occident», Le Figaro, 12 janvier 2024.
2. Jean-Michel Berthelot, « Texte scientifique et essai : le cas des sciences humaines », dans Pierre Glaudes
(dir.), L’essai : métamorphoses d’un genre, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2002, p. 61.
3. Pour une présentation de ces mouvements et leur vision de l’ordre international, voir Rita Abrahamsen et al. (dir.), Worlds
of the Right. Radical Conservatism and Global Order, Cambridge, Cambridge University Press, 2024.
4. Philippe Nemo, Qu’est-ce que l’Occident ?, Paris, PUF, 2013.
5. La Finlande est un pays « nordique » et pas « scandinave » (appellation que l’on limite généralement au Danemark, à la
Suède et à la Norvège), mais Todd les amalgame dans son essai, ce que je reprends ici.
6. Caitlin Talmadge, The Dictator’s Army. Battlefield Effectiveness in Authoritarian Regimes, Ithaca, Cornell University Press,
2015.
7. Maxime Audinet, Russia Today. Un média d’influence au service de l’État russe, Paris, INA, 2021.

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