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Poésie et Roman : Émancipation et Marginalité

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Lecture linéaire n°1

« Ma Bohême », Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud, 1870.


Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle / Parcours : Émancipations créatrices

Ma Bohême
(Fantaisie)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;


Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse, et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

5 Mon unique culotte avait un large trou.


Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,


10 Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,


Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

1
Lecture linéaire n°2
« Vénus Anadyomène », Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud, 1870.
Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle / Parcours : Émancipations créatrices

Vénus Anadyomène

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête


De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;

5 Puis le col gras et gris, les larges omoplates


Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût


10 Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;


– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

2
Lecture linéaire n°3
« Le Dormeur du val », Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud, 1870.
Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle / Parcours : Émancipations créatrices

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière


Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

5 Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,


Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme


10 Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;


Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

3
Lecture linéaire n°4
Lautréamont, « Le Pou », Les Chants de Maldoror, 1869.
Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle / Parcours : Émancipations créatrices

Le Pou

[...] Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de votre
tête, et qu’ils se contentent d’extraire, avec leur pompe, la quintessence de votre sang.
Attendez un instant, je vais vous le dire : c’est parce qu’ils n’en ont pas la force. Soyez
certains que, si leur mâchoire était conforme à la mesure de leurs vœux infinis, la
5 cervelle, la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait. Comme
une goutte d’eau. Sur la tête d’un jeune mendiant des rues, observez, avec un
microscope, un pou qui travaille ; vous m’en donnerez des nouvelles. Malheureusement
ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être
conscrits ; car, ils n’ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent au
10 monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n’hésitent pas à les ranger
parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait
dévoré en un clin d’œil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer
la nouvelle. L’éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne vous conseille pas de
tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre main est poilue, ou que seulement elle
15 soit composée d’os et de chair.
C’en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s’ils étaient à la torture. La peau
disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont incapables de commettre autant
de mal que leur imagination en médite. Si vous trouvez un pou dans votre route, passez
votre chemin, et ne lui léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque
20 accident. Cela s’est vu. N’importe, je suis déjà content de la quantité de mal qu’il te fait,
ô race humaine ; seulement, je voudrais qu’il t’en fît davantage. [...]

4
Lecture linéaire n°5

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.


e
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXI siècle
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque

J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un


jour plus tôt ! j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui
que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait
Tiberge, nous vîmes arriver le coche d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où
5 ces voitures descendent. Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité. Il en sortit
quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui
s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui
servir de conducteur, s’empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me
parut si charmante que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni
10 regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la
sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais
le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d’être arrêté
alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût
encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui
15 demandai ce qui l’amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de
connaissance. Elle me répondit ingénument qu’elle y était envoyée par ses parents pour
être religieuse. L’amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu’il était dans
mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui
parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus
20 expérimentée que moi. C’était malgré elle qu’on l’envoyait au couvent, pour arrêter sans
doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous
ses malheurs et les miens.

5
Lecture linéaire n°6

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.


e
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXI siècle
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque

[…] De peur qu’il ne lui prît envie d’élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une
honnête raison de silence, que je tenais sur mon justaucorps. « Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon
fils, vous voulez m’ôter la vie pour reconnaître la considération que j’ai eue pour vous ? — À Dieu
ne plaise ! lui répondis-je ; vous avez trop d’esprit et de raison pour me mettre dans cette
5 nécessité ; mais je veux être libre, et j’y suis si résolu, que si mon projet manque par votre faute,
c’est fait de vous absolument. — Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air pâle et effrayé, que vous ai-je
fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? — Eh ! non, répliquai-je avec impatience. Je
n’ai pas dessein de vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de
vos amis. » J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je les pris, et je le priai de me suivre en
10 faisant le moins de bruit qu’il pourrait.
Il fut obligé de s’y résoudre. À mesure que nous avancions et qu’il ouvrait une porte, il me
répétait avec un soupir : « Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait jamais cru ? — Point de bruit, mon père, »
répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière qui est
avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j’étais derrière le père, tenant ma
15 chandelle d’une main et mon pistolet de l’autre.
Pendant qu’il s’empressait d’ouvrir, un domestique qui couchait dans une chambre voisine,
entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon père le crut
apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna avec beaucoup d’imprudence de venir à son
secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi sans balancer. Je ne le marchandai
20 point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. « Voilà de quoi vous êtes cause, mon père, dis-
je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d’achever, » ajoutai-je en le
poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de l’ouvrir. Je sortis heureusement, et je trouvai à
quatre pas Lescaut qui m’attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas entendu tirer un pistolet. « C’est
25 votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? » Cependant je le remerciai d’avoir eu
cette précaution, sans laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps.

6
Lecture linéaire n°7

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.


e
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXI siècle
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque

Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un


malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique
je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois
que j’entreprends de l’exprimer.
5 Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse
endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil.
Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et
tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement,
et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait
10 à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans
l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses
soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans
lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses
malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je
15 vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques
d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez
rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable.
20 Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

7
Lecture linéaire n°8

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831-1832.


e
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXI siècle
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque

1 Quasimodo s’était arrêté sous le grand portail. Ses larges pieds semblaient aussi
solides sur le pavé de l’église que les lourds piliers romans. Sa grosse tête chevelue
s’enfonçait dans ses épaules comme celle des lions qui eux aussi ont une crinière et pas
de cou. Il tenait la jeune fille toute palpitante suspendue à ses mains calleuses comme une
5 draperie blanche ; mais il la portait avec tant de précaution qu’il paraissait craindre de la
briser ou de la faner. On eût dit qu’il sentait que c’était une chose délicate, exquise et
précieuse, faite pour d’autres mains que les siennes. Par moments, il avait l’air de n’oser la
toucher, même du souffle. Puis, tout à coup, il la serrait avec étreinte dans ses bras, sur sa
poitrine anguleuse, comme son bien, comme son trésor, comme eût fait la mère de cette
10 enfant ; son œil de gnome, abaissé sur elle, l’inondait de tendresse, de douleur et de pitié,
et se relevait subitement plein d’éclairs. Alors les femmes riaient et pleuraient, la foule
trépignait d’enthousiasme, car en ce moment-là Quasimodo avait vraiment sa beauté. Il
était beau, lui, cet orphelin, cet enfant trouvé, ce rebut, il se sentait auguste et fort, il
regardait en face cette société dont il était banni, et dans laquelle il intervenait si
15 puissamment, cette justice humaine à laquelle il avait arraché sa proie, tous ces tigres
forcés de mâcher à vide, ces sbires, ces juges, ces bourreaux, toute cette force du roi qu’il
venait de briser, lui infime, avec la force de Dieu.
Et puis c’était une chose touchante que cette protection tombée d’un être si difforme
sur un être si malheureux, qu’une condamnée à mort sauvée par Quasimodo. C’étaient les
20 deux misères extrêmes de la nature et de la société qui se touchaient et qui s’entr’aidaient.

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Lecture linéaire n°9

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791.


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Objet d’étude : la littérature d’idées du XVI au XVIII siècle
Parcours : Écrire et combattre pour l’égalité

1 Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu
ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire
d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ;
parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et
5 donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique.
Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un
coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à
l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les
sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils
10 coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel.
L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle,
boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans
l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes
les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à
15 l’égalité, pour ne rien dire de plus.

9
Lecture linéaire n°10

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791.


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Objet d’étude : la littérature d’idées du XVI au XVIII siècle
Parcours : Écrire et combattre pour l’égalité

1 Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ;


reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés,
de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous
les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu
5 besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste
envers sa compagne. Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ?
Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution ? Un mépris plus
marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que
sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La
10 conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur
les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ?
le bon mot du législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos législateurs
français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la
politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de
15 commun entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans
leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes,
opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ;
réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre
caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, nos serviles adorateurs rampants à
20 vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être suprême. Quelles que
soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous
n’avez qu’à le vouloir.

10
Lecture linéaire n°11

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791.


e e
Objet d’étude : la littérature d’idées du XVI au XVIII siècle
Parcours : Écrire et combattre pour l’égalité

1 Il était bien nécessaire que je dise quelques mots sur les troubles que cause,
dit-on, le décret en faveur des hommes de couleur, dans nos îles. C’est là où la nature
frémit d’horreur ; c’est là où la raison et l’humanité n’ont pas encore touché les âmes
endurcies ; c’est là surtout où la division et la discorde agitent leurs habitants. Il n’est
5 pas difficile de deviner les instigateurs de ces fermentations incendiaires : il y en a dans
le sein même de l’Assemblée nationale. Ils allument en Europe le feu qui doit embraser
l’Amérique. Les colons prétendent régner en despotes sur des hommes dont ils sont les
pères et les frères ; et méconnaissant les droits de la nature, ils en poursuivent
la source jusque dans la plus petite teinte de leur sang. Ces colons inhumains disent :
10 « Notre sang circule dans leurs veines, mais nous le répandrons tout, s’il le faut, pour
assouvir notre cupidité ou notre aveugle ambition. » C’est dans ces lieux les plus près
de la nature que le père méconnait le fils ; sourd aux cris du sang, il en étouffe tous
les charmes. Que peut-on espérer de la résistance qu’on lui oppose ? La contraindre
avec violence, c’est la rendre terrible, la laisser encore dans les fers, c’est acheminer
15 toutes les calamités vers l’Amérique. Une main divine semble répandre partout
l’apanage de l’homme, la liberté ; la loi seule a le droit de réprimer cette liberté, si elle
dégénère en licence ; mais elle doit être égale pour tous, c’est elle surtout qui
doit renfermer l’Assemblée nationale dans son décret, dicté par la prudence et par la
justice. Puisse-t-elle agir de même pour l’état de la France, et se rendre aussi attentive
20 sur les nouveaux abus, comme elle l’a été sur les anciens qui deviennent chaque jour
plus effroyables !

11
Lecture linéaire n°12

Aimé Césaire, Discours contre le colonialisme, 1950.


Objet d’étude : la littérature d’idées
Parcours : Écrire et combattre pour l’égalité

1 Je vois bien ce que la colonisation a détruit : les admirables civilisations indiennes et que
ni Deterding, ni Royal Dutch, ni Standard Oil ne me consoleront jamais des Aztèques ni des
lncas.
Je vois bien celles – condamnées à terme – dans lesquelles elle a introduit un principe de
5 ruine : Océanie, Nigeria, Nyassaland. Je vois moins bien ce qu’elle a apporté.
Sécurité ? Culture ? Juridisme ? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a, face à
face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en
parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires
subalternes, de boys, d’artisans, d’employés de commerce et d’interprètes nécessaires à la
10 bonne marche des affaires.
J’ai parlé de contact.
Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la
pression, la police, l’impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la
morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.
15 Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment
l’homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l’homme indigène
en instrument de production.
À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification.
J’entends la tempête. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de
20 niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes.
Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées,
de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties,
d’extraordinaires possibilités supprimées.
On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de
25 chemins de fer.
Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à
l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions
d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse,
à la sagesse.

12
Lecture linéaire n°13
Extrait n°1 : Acte I, scène 5
Molière, Le Malade Imaginaire, 1673.
e
Objet d’étude : Le théâtre du XVII siècle à nos jours
Parcours : Spectacle et comédie

TOINETTE. Mon Dieu, je vous connais, vous êtes bon naturellement.


ARGAN, avec emportement. Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux !
TOINETTE. Doucement, monsieur. Vous ne songez pas que vous êtes malade.
ARGAN. Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.
5 TOINETTE. Et moi, je lui défends absolument d’en faire rien.
ARGAN. Où est-ce donc que nous sommes ? et quelle audace est-ce là, à une coquine de servante, de
parler de la sorte devant son maitre ?
TOINETTE. Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le
redresser.
10 ARGAN court après Toinette. Ah ! insolente ! il faut que je t’assomme !
TOINETTE se sauve de lui. Il est de mon devoir de m’opposer aux choses qui vous peuvent déshonorer.
ARGAN, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main. Viens, viens, que je
t’apprenne à parler !
TOINETTE, courant et se sauvant du côté de la chaise où n’est pas Argan. Je m’intéresse, comme je dois, à
15 ne vous point laisser faire de folie.
ARGAN, de même. Chienne !
TOINETTE, de même. Non, je ne consentirai jamais à ce mariage.
ARGAN, de même. Pendarde !
TOINETTE, de même. Je ne veux point qu’elle épouse votre Thomas Diafoirus.
20 ARGAN, de même. Carogne !
TOINETTE, de même. Et elle m’obéira plutôt qu’à vous.
ARGAN, s’arrêtant. Angélique, tu ne veux pas m’arrêter cette coquine-là ?
ANGELIQUE. Eh ! mon père, ne vous faites point malade.
ARGAN, à Angélique. Si tu ne me l’arrêtes, je te donnerai ma malédiction.
25 TOINETTE, en s’en allant. Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit.
ARGAN se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle. Ah ! ah ! je n’en puis plus ! Voilà pour me
faire mourir !

13
Lecture linéaire n°14
Extrait n°2 : Acte II, scène 5
Molière, Le Malade Imaginaire, 1673.
e
Objet d’étude : Le théâtre du XVII siècle à nos jours
Parcours : Spectacle et comédie

MONSIEUR DIAFOIRUS. – Il se retourne vers son fils et lui dit : Allons, Thomas, avancez. Faites vos
compliments.
THOMAS DIAFOIRUS est un grand benêt nouvellement sorti des Écoles, qui fait toutes choses de
mauvaise grâce et à contretemps. – N’est-ce pas par le père qu’il convient de commencer ?
5 MONSIEUR DIAFOIRUS. – Oui.
THOMAS DIAFOIRUS. – Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second père ;
mais un second père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m’a
engendré ; mais vous m’avez choisi. Il m’a reçu par nécessité ; mais vous m’avez accepté par grâce. Ce
que je tiens de lui est un ouvrage de son corps, mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre
10 volonté ; et d’autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d’autant plus je vous
dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd’hui vous rendre par
avance les très humbles et très respectueux hommages.
TOINETTE. – Vivent les collèges, d’où l’on sort si habile homme !
THOMAS DIAFOIRUS. – Cela a-t-il bien été, mon père ?
15 MONSIEUR DIAFOIRUS. – Optime.
ARGAN, à Angélique. – Allons, saluez monsieur.
THOMAS DIAFOIRUS. – Baiserai-je ?
MONSIEUR DIAFOIRUS. – Oui, oui.
THOMAS DIAFOIRUS, à Angélique. – Madame, c’est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de
20 belle-mère, puisque l’on…
ARGAN. – Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez.
THOMAS DIAFOIRUS. – Où donc est-elle ?
ARGAN. – Elle va venir.
THOMAS DIAFOIRUS. – Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ?
25 MONSIEUR DIAFOIRUS. – Faites toujours le compliment de Mademoiselle.
THOMAS DIAFOIRUS. – Mademoiselle, ni plus ni moins que la statue de Memnon rendait un son
harmonieux, lorsqu’elle venait à être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens-je animé d’un
doux transport à l’apparition du soleil de vos beautés. Et, comme les naturalistes remarquent que la fleur
nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant tournera-t-il
30 toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique.

14
Lecture linéaire n°15
Extrait n°3 : Acte III, scène 12
Molière, Le Malade Imaginaire, 1673.
e
Objet d’étude : Le théâtre du XVII siècle à nos jours
Parcours : Spectacle et comédie

TOINETTE. s’écrie – Ah ! mon Dieu ! Ah ! Malheur ! Quel étrange accident !


BÉLINE. – Qu’est-ce, Toinette ?
TOINETTE. – Ah ! madame !
BÉLINE. – Qu’y a-t-il ?
5 TOINETTE. – Votre mari est mort !
BÉLINE. – Mon mari est mort ?
TOINETTE. – Hélas ! Oui. Le pauvre défunt est trépassé.
BÉLINE. – Assurément ?
TOINETTE. – Assurément ; personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient
10 de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.
BÉLINE. – Le ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t’affliger de
cette mort !
TOINETTE. – Je pensais, madame, qu’il fallût pleurer.
BÉLINE. – Va, va, cela n’en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? Et de quoi servait-il sur la
15 terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine
dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours ; sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant
sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.
TOINETTE. – Voilà une belle oraison funèbre !
BÉLINE. – Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein ; et tu peux croire qu’en me servant ta
20 récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n’est encore averti de la chose, portons-le dans son lit,
et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l’argent, dont je me
veux saisir ; et il n’est pas juste que j’aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette ;
prenons auparavant toutes ses clefs.
ARGAN, se levant brusquement. – Doucement !
25 BÉLINE, surprise et épouvantée. – Ahi !
ARGAN. – Oui, madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez !
TOINETTE. – Ah ! ah ! le défunt n’est pas mort !
ARGAN, à Béline, qui sort. – Je suis bien aise de voir votre amitié et d’avoir entendu le beau panégyrique que
vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l’avenir, et qui m’empêchera de faire bien des
30 choses.
BÉRALDE, sortant de l’endroit où il s’était caché. – Eh bien, mon frère, vous le voyez.
TOINETTE. – Par ma foi, je n’aurais jamais cru cela. Mais j’entends votre fille. Remettez-vous comme vous étiez,
et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C’est une chose qu’il n’est pas mauvais d’éprouver ; et,
puisque vous êtes en train, vous connaîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.

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