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Moliere Avare

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L'AVARE

COMÉDIE

MOLIERE, Jean-Baptiste Poquelin dit (1622-1673)

1669

-1-
Texte étbli par Paul FIEVRE, Septembre 2008, revu mai 2022

Publié par Ernest, Gwénola et Paul Fièvre pour Théâtre-Classique.fr, Mai


2022. Pour une utilisation personnelle ou pédagogique uniquement.
Contactez l'auteur pour une utilisation commerciale des oeuvres sous
droits.

-2-
L'AVARE
COMÉDIE

par J.B.P. MOLIÈRE

À Paris, Chez JEAN RIBOU, au Palais, vis à vis la Porte de


l'Église de la Sainte-Chapelle, à l'image Saint Louis.

M. DC. LXIX. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

-3-
Personnages

HARPAGON, père de Cléante et d'Élise, et amoureux de Mariane.


CLÉANTE, fils d'Harpagon, amant de Mariane.
ÉLISE, fille d'Harpagon, amante de Valère.
VALÈRE, fils d'Anselme, et amant d'Élise.
MARIANE, amante de Cléante, et aimée d'Harpagon.
ANSELME, père de Valère et de Mariane.
FROSINE, femme d'intrigue.
MAÎTRE SIMON, courtier.
MAÎTRE JACQUES, cuisinier et cocher d'Harpagon.
LA FLÈCHE, valet de Cléante.
DAME CLAUDE, servante d'Harpagon.
BRINDAVOINE, laquais d'Harpagon.
LA MERLUCHE, laquais d'Harpagon.
LE COMMISSAIRE.
LE CLERC.

-4-
ACTE I

SCÈNE I.
Valère, Élise.
VALÈRE.
Foi : est la créance (croyance) qu'on
donne aux paroles des hommes. (...)
Hé quoi, charmante Élise, vous devenez mélancolique, Feux : vifs sentiments amoureux.

Signifie encore serment, parole qu'on après les obligeantes assurances que vous avez eu la
donne de faire quelque chose, et qu'on bonté de me donner de votre foi ? Je vous vois soupirer,
se promet d'exécuter. [F] hélas, au milieu de ma joie ! Est-ce du regret, dites-moi,
de m'avoir fait heureux ? Et vous repentez-vous de cet
engagement où mes feux ont pu vous contraindre ?

ÉLISE.
Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je
fais pour vous. Je m'y sens entraîner par une trop douce
puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que
les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le
succès me donne de l'inquiétude ; et je crains fort de vous
aimer un peu plus que je ne devrais.

VALÈRE.
Hé que pouvez-vous craindre, Élise, dans les bontés que
vous avez pour moi ?

ÉLISE.
Hélas ! Cent choses à la fois : l'emportement d'un père ;
les reproches d'une famille ; les censures du monde ;
mais plus que tout, Valère, le changement de votre
coeur ; et cette froideur criminelle dont ceux de votre
sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents
d'une innocente amour.

VALÈRE.
Ah ! Ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les
autres. Soupçonnez-moi de tout, Élise, plutôt que de
manquer à ce que je vous dois. Je vous aime trop pour
cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie.

-5-
ÉLISE.
Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours. Tous les
hommes sont semblables par les paroles ; et ce n'est que
les actions, qui les découvrent différents.

VALÈRE.
Puisque les seules actions font connaître ce que nous
sommes ; attendez donc au moins à juger de mon coeur
par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les
injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne
m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups
d'un soupçon outrageux ; et donnez-moi le temps de vous
convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de
mes feux.

ÉLISE.
Hélas ! Qu'avec facilité on se laisse persuader par les
personnes que l'on aime ! Oui, Valère, je tiens votre
coeur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez
d'un véritable amour, et que vous me serez fidèle ; je n'en
veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin
aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner.

VALÈRE.
Mais pourquoi cette inquiétude ?

ÉLISE.
Je n'aurais rien à craindre, si tout le monde vous voyait
des yeux dont je vous vois, et je trouve en votre personne
de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous.
Mon coeur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé
du secours d'une reconnaissance où le Ciel m'engage
envers vous. Je me représente à toute heure ce péril
étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de
l'autre ; cette générosité surprenante, qui vous fit risquer
votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes ;
ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater
après m'avoir tirée de l'eau ; et les hommages assidus de
cet ardent amour, que ni le temps, ni les difficultés, n'ont
rebuté, et qui, vous faisant négliger et parents et patrie,
arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre
fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous
revêtir de l'emploi de domestique de mon père. Tout cela
fait chez moi sans doute un merveilleux effet ; et c'en est
assez à mes yeux, pour me justifier l'engagement où j'ai
pu consentir ; mais ce n'est pas assez peut-être pour le
justifier aux autres ; et je ne suis pas sûre qu'on entre
dans mes sentiments.

-6-
VALÈRE.
De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul
amour que je prétends auprès de vous mériter quelque
chose ; et quant aux scrupules que vous avez, votre père
lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à
tout le monde ; et l'excès de son avarice, et la manière
austère dont il vit avec ses enfants pourraient autoriser
des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante
Élise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que sur
ce chapitre on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je
puis, comme je l'espère, retrouver mes parents, nous
n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre
favorable. J'en attends des nouvelles avec impatience, et
j'en irai chercher moi-même, si elles tardent à venir.

ÉLISE.
Ah ! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie ; et songez
seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.

VALÈRE.
Inclination : Se dit figurément en
choses spirituelles des affections de
Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites
l'âme ; de l'humeur de la pente, de la complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour
disposition naturelle à faire quelque m'introduire à son service ; sous quel masque de
chose. [F] sympathie, et de rapports de sentiments, je me déguise,
pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours
avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès
admirables ; et j'éprouve que pour gagner les hommes, il
n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux
de leurs inclinations ; que de donner dans leurs maximes,
encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On
n'a que faire d'avoir peur de trop charger la
complaisance ; et la manière dont on les joue a beau être
visible, les plus fins toujours font de grandes dupes du
côté de la flatterie ; et il n'y a rien de si impertinent, et de
si ridicule, qu'on ne fasse avaler, lorsqu'on l'assaisonne en
louange. La sincérité souffre un peu au métier que je
fais ; mais quand on a besoin des hommes, il faut bien
s'ajuster à eux ; et puisqu'on ne saurait les gagner que par
là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux
qui veulent être flattés.

ÉLISE.
Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon
frère, en cas que la servante s'avisât de révéler notre
secret ?

VALÈRE.
On ne peut pas ménager l'un et l'autre ; et l'esprit du père,
et celui du fils, sont des choses si opposées, qu'il est
difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble.
Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et
servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux, pour le
jeter dans nos intérêts. Il vient, je me retire. Prenez ce
temps pour lui parler ; et ne lui découvrez de notre

-7-
affaire, que ce que vous jugerez à propos.

ÉLISE.
Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.

SCÈNE II.
Cléante, Élise.
CLÉANTE.
Je suis bien aise de vous trouver seule, ma soeur ; et je
brûlais de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret.

ÉLISE.
Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me
dire ?

CLÉANTE.
Bien des choses, ma Soeur, enveloppées dans un mot.
J'aime.

ÉLISE.
Vous aimez ?

CLÉANTE.
Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin, je sais que je
dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses
volontés ; que nous ne devons point engager notre foi,
sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ;
que le Ciel les a fait les maîtres de nos voeux, et qu'il
nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite ;
que n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état
de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup
mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire
les lumières de leur prudence, que l'aveuglement de notre
passion ; et que l'emportement de la jeunesse nous
entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je
vous dis tout cela, ma soeur, afin que vous ne vous
donniez pas la peine de me le dire : car enfin, mon amour
ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire
de remontrances.

ÉLISE.
Vous êtes-vous engagé, mon Frère, avec celle que vous
aimez ?

CLÉANTE.
Non, mais j'y suis résolu ; et je vous conjure encore une
fois de ne me point apporter de raisons pour m'en
dissuader.

-8-
ÉLISE.
Suis-je, mon Frère, une si étrange personne ?

CLÉANTE.
Non, ma Soeur, mais vous n'aimez pas. Vous ignorez la
douce violence qu'un tendre amour fait sur nos coeurs ; et
j'appréhende votre sagesse.

ÉLISE.
Hélas ! Mon Frère, ne parlons point de ma sagesse. Il
n'est personne qui n'en manque, du moins une fois en sa
vie ; et si je vous ouvre mon coeur, peut-être serai-je à
vos yeux bien moins sage que vous.

CLÉANTE.
Ah ! Plut au Ciel que votre âme comme la mienne...

ÉLISE.
Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est
celle que vous aimez.

CLÉANTE.
Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers,
et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous
ceux qui la voient. La nature, ma Soeur, n'a rien formé de
plus aimable ; et je me sentis transporté, dès le moment
que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la
conduite d'une bonne femme de mère, qui est presque
toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des
sentiments d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la
sert, la plaint, et la console avec une tendresse qui vous
toucherait l'âme. Elle se prend d'un air le plus charmant
du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille
grâces en toutes ses actions ; une douceur pleine
d'attraits, une bonté toute engageante, une honnêteté
adorable, une... Ah ! Ma Soeur, je voudrais que vous
l'eussiez vue.

ÉLISE.
J'en vois beaucoup, mon Frère, dans les choses que vous
me dites ; et pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit
que vous l'aimez.

CLÉANTE.
J'ai découvert sous main, qu'elles ne sont pas fort
accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine
à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent
avoir. Figurez-vous, ma Soeur, quelle joie ce peut être
que de relever la fortune d'une personne que l'on aime ;
que de donner adroitement quelques petits secours aux
modestes nécessités d'une vertueuse famille ; et concevez
quel déplaisir ce m'est de voir que par l'avarice d'un père,
je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, et de faire

-9-
éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.

ÉLISE.
Oui, je conçois assez, mon Frère, quel doit être votre
chagrin.

CLÉANTE.
Ah ! Ma soeur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car
enfin, peut-on rien voir de plus cruel, que cette
rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous ? Que cette
sécheresse étrange où l'on nous fait languir ? Et que nous
servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le
temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir ?
Et si pour m'entretenir même, il faut que maintenant je
m'engage de tous côtés, si je suis réduit avec vous à
chercher tous les jours le secours des marchands, pour
avoir moyen de porter des habits raisonnables ? Enfin j'ai
voulu vous parler, pour m'aider à sonder mon père sur les
sentiments où je suis ; et si je l'y trouve contraire, j'ai
résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable
personne, jouir de la fortune que le Ciel voudra nous
offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l'argent
à emprunter ; et si vos affaires, ma soeur, sont semblables
aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos
désirs, nous le quitterons là tous deux et nous
affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si
longtemps son avarice insupportable.

ÉLISE.
Il est bien vrai que, tous les jours, il nous donne, de plus
en plus, sujet de regretter la mort de notre mère, et que...

CLÉANTE.
J'entends sa voix. Éloignons-nous un peu, pour nous
achever notre confidence ; et nous joindrons après nos
forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.

- 10 -
SCÈNE III.
Harpagon, La Flèche.
HARPAGON.
Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons,
que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier
de potence.

LA FLÈCHE.
Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit
vieillard ; et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au
corps.

HARPAGON.
Tu murmures entre tes dents.

LA FLÈCHE.
Pourquoi me chassez-vous ?

HARPAGON.
C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons :
sors vite, que je ne t'assomme.

LA FLÈCHE.
Qu'est-ce que je vous ai fait ?

HARPAGON.
Tu m'as fait que je veux que tu sortes.

LA FLÈCHE.
Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.

HARPAGON.
Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma Fureter : se dit ordinairement au
figuré, pour dire : aller chercher dans
maison planté tout droit comme un piquet, à observer ce les lieux les plus secrets ce qu'il y a de
qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point beau, de rare, de curieux. [F]
avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires ;
un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes
actions, dévorent ce que je possède, et furètent de tous
côtés pour voir s'il n'y a rien à voler.

LA FLÈCHE.
Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous
voler ? Êtes-vous un homme volable, quand vous
renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ?

- 11 -
HARPAGON.
Mouchard : Terme de dénigrement.
Espion de police. Il se dit aussi de ceux
Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire
qui, dans la vie privée, jouent le rôle sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes
des mouchards de police. [L] mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait ? Je
tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon
argent. Ne serais-tu point homme à aller faire courir le
bruit que j'ai chez moi de l'argent caché ?

LA FLÈCHE.
Vous avez de l'argent caché ?

HARPAGON.
Non, coquin, je ne dis pas cela.
À part.
J'enrage.
Haut.
Je demande si malicieusement tu n'irais point faire courir
le bruit que j'en ai.

.
Hé que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en
ayez pas, si c'est pour nous la même chose ?

HARPAGON.
Tu fais le raisonneur, je te baillerai de ce raisonnement-ci Bailler : donner, mettre en main. [F]

par les oreilles.


Il lève la main pour lui donner un soufflet.
Sors d'ici, encore une fois.

LA FLÈCHE.
Hé bien, je sors.

HARPAGON.
Attends. Ne m'emportes-tu rien ?

LA FLÈCHE.
Que vous emporterais-je ?

HARPAGON.
Viens ça, que je voie. Montre-moi tes mains.

LA FLÈCHE.
Les voilà.

- 12 -
HARPAGON.
Les autres.

LA FLÈCHE.
Les autres ?

HARPAGON.
Oui.

LA FLÈCHE.
Les voilà.

HARPAGON.
N'as-tu rien mis ici dedans ?

LA FLÈCHE.
Voyez vous-même.
Il tâte le bas de ses chausses.
Haut de chausses : en fait d'habit, on
appelle haut-de-chausse la partie de
Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les
l'habillement de l'homme qui est receleurs des choses qu'on dérobe ; et je voudrais qu'on
depuis la ceinture jusqu'aux genoux. en eût fait pendre quelqu'un.
[F]

LA FLÈCHE.
Ah !Qu'un homme comme cela mériterait bien ce qu'il
craint ! Et que j'aurais de joie à le voler !

HARPAGON.
Euh ?

LA FLÈCHE.
Quoi ?

HARPAGON.
Qu'est-ce que tu parles de voler ?

LA FLÈCHE.
Je dis que vous fouillez bien partout, pour voir si je vous
ai volé.

HARPAGON.
C'est ce que je veux faire.
Il fouille dans les poches de La Flèche.

- 13 -
LA FLÈCHE.
La peste soit de l'avarice, et des avaricieux !

HARPAGON.
Comment ? Que dis-tu ?

LA FLÈCHE.
Ce que je dis ?

HARPAGON.
Oui. Qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux ?

LA FLÈCHE.
Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux.

HARPAGON.
De qui veux-tu parler ?

LA FLÈCHE.
Des avaricieux.

HARPAGON.
Et qui sont-ils ces avaricieux ?

LA FLÈCHE.
Des vilains et des ladres. Ladre : malade, atteint, infesté par la
lèpre. Se dit figurément en morale,
avare, vilain, malpropre. [F]

HARPAGON.
Mais qui est-ce que tu entends par là ?

LA FLÈCHE.
De quoi vous mettez-vous en peine ?

HARPAGON.
Je me mets en peine de ce qu'il faut.

LA FLÈCHE.
Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?

HARPAGON.
Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à
qui tu parles quand tu dis cela.

- 14 -
LA FLÈCHE.
Je parle... Je parle à mon bonnet.

HARPAGON.
Barrette : bonnet dont on use en Italie.
C'est le bonnet qu'on donne au
Et moi, je pourrais bien parler à ta barrette.
docteurs. [F]

LA FLÈCHE.
M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux ?

HARPAGON.
Non ; mais je t'empêcherai de jaser, et d'être insolent. Jaser : parler beaucoup et sans
nécessité de choses frivoles. Signifie
Tais-toi. aussi, parler indiscrètement révéler un
secret, une chose cachée. [F]

LA FLÈCHE.
Je ne nomme personne.

HARPAGON.
Rosser : terme populaire. Bastonner
rudement quelqu'un, le traiter en rosse
Je te rosserai, si tu parles.
; et se dit pas extension de toutes sortes
de mauvais traitements. [F]
LA FLÈCHE.
Qui se sent morveux, qu'il se mouche.

HARPAGON.
Te tairas-tu ?

LA FLÈCHE.
Oui, malgré moi.

HARPAGON.
Ha, ha.

LA FLÈCHE, lui montrant une des poches de son


justaucorps..
Tenez, voilà encore une poche. Êtes-vous satisfait ?

HARPAGON.
Allons, rends-le-moi sans te fouiller.

LA FLÈCHE.
Quoi ?

- 15 -
HARPAGON.
Ce que tu m'as pris.

LA FLÈCHE.
Je ne vous ai rien pris du tout.

HARPAGON.
Assurément ?

LA FLÈCHE.
Assurément.

HARPAGON.
Adieu. Va-t'en à tous les diables.

LA FLÈCHE.
Me voilà fort bien congédié.

HARPAGON.
Je te le mets sur ta conscience, au moins. Voilà un Pendard : qui a commis des actions
qui mérite la corde [pendaison], la
pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais potence. [F]
point à voir ce chien de boiteux-là.

SCÈNE IV.
Élise, Cléante, Harpagon.
HARPAGON.
Certes, ce n'est pas une petite peine que de garder chez
soi une grande somme d'argent ; et bienheureux qui a tout
son fait bien placé, et ne conserve seulement que ce qu'il
faut pour sa dépense. On n'est pas peu embarrassé à
inventer dans toute une maison une cache fidèle : car
pour moi les coffres-forts me sont suspects, et je ne veux
jamais m'y fier. Je les tiens justement une franche amorce
à voleurs, et c'est toujours la première chose que l'on va
attaquer. Cependant je ne sais si j'aurai bien fait, d'avoir
enterré dans mon jardin dix mille écus qu'on me rendit
hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez...

Ici le frère et la soeur paraissent s'entretenant bas.


Ô Ciel ! Je me serai trahi moi-même. La chaleur m'aura
emporté ; et je crois que j'ai parlé haut en raisonnant tout
seul. Qu'est-ce ?

- 16 -
CLÉANTE.
Rien, mon père.

HARPAGON.
Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?

ÉLISE.
Nous ne venons que d'arriver.

HARPAGON.
Vous avez entendu...

CLÉANTE.
Quoi ? Mon père.

HARPAGON.
Là...

ÉLISE.
Quoi ?

HARPAGON.
Ce que je viens de dire.

CLÉANTE.
Non.

HARPAGON.
Si fait, si fait.

ÉLISE.
Pardonnez-moi.

HARPAGON.
Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est
que je m'entretenais en moi-même de la peine qu'il y a
aujourd'hui à trouver de l'argent ; et je disais qu'il est
bienheureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.

CLÉANTE.
Nous feignions à vous aborder, de peur de vous
interrompre.

- 17 -
HARPAGON.
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez
pas prendre les choses de travers, et vous imaginer que je
dise que c'est moi qui ai dix mille écus.

CLÉANTE.
Nous n'entrons point dans vos affaires.

HARPAGON.
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus !

CLÉANTE.
Je ne crois pas.

HARPAGON.
Ce serait une bonne affaire pour moi.

ÉLISE.
Ce sont des choses...

HARPAGON.
J'en aurais bon besoin.

CLÉANTE.
Je pense que...

HARPAGON.
Cela m'accommoderait fort.

ÉLISE.
Vous êtes...

HARPAGON.
Et je ne me plaindrais pas, comme je fais, que le temps
est misérable.

CLÉANTE.
Mon Dieu, mon Père, vous n'avez pas lieu de vous
plaindre ; et l'on sait que vous avez assez de bien.

HARPAGON.
Coquin : terme injurieux qu'on dit à
toutes sortes de petites gens qui
Comment ? J'ai assez de bien. Ceux qui le disent, en ont
mènent une vie libertine, friponne, menti. Il n'y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins
fainéante qui n'ont aucun sentiment qui font courir tous ces bruits-là.
d'honnêteté.

- 18 -
ÉLISE.
Ne vous mettez point en colère.

HARPAGON.
Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent et
deviennent mes ennemis !

CLÉANTE.
Est-ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du
bien ?

HARPAGON.
Oui, de pareils discours et les dépenses que vous faites,
seront cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi
couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de
pistoles.

CLÉANTE.
Quelle grande dépense est-ce que je fais ?

HARPAGON.
Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux Donner dans le Marquis : se vêtir
élégamment à grand frais avec le
équipage que vous promenez par la ville ? Je querellais souci de se faire remarquer.
hier votre soeur, mais c'est encore pis. Voilà qui crie
vengeance au Ciel ; et à vous prendre depuis les pieds
jusqu'à la tête, il y aurait là de quoi faire une bonne
constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon Fils, toutes
vos manières me déplaisent fort ; vous donnez
furieusement dans le Marquis ; et pour aller ainsi vêtu, il
faut bien que vous me dérobiez.

CLÉANTE.
Hé comment vous dérober ?

HARPAGON.
Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi
entretenir l'état que vous portez ?

CLÉANTE.
Moi ? Mon Père : c'est que je joue ; et comme je suis fort
heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.

HARPAGON.
Aiguillettes : cordon ou tissu serré par
les deux bouts, qui sert à attacher
C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en
quelque chose à une autre. On attache devriez profiter, et mettre à l'honnête intérêt l'argent que
le haut-de-chausse avec une aiguillette, vous gagnez afin de le trouver un jour. Je voudrais bien
un ferret d'aiguillette. [F] savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans
dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si
une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour
attacher un haut-de-chausses ? Il est bien nécessaire
d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut

- 19 -
porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais
gager qu'en perruques et rubans, il y a du moins vingt
pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit
livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier
douze.

CLÉANTE.
Vous avez raison.

HARPAGON.
Laissons cela, et parlons d'autre affaire. Euh ? Je crois
qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse.
Que veulent dire ces gestes-là ?

ÉLISE.
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le
premier ; et nous avons tous deux quelque chose à vous
dire.

HARPAGON.
Et moi, j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.

CLÉANTE.
C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous
parler.

HARPAGON.
Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.

ÉLISE.
Ah ! Mon Père.

HARPAGON.
Pourquoi ce cri ? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui
vous fait peur ?

CLÉANTE.
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon
que vous pouvez l'entendre ; et nous craignons que nos
sentiments ne soient pas d'accord avec votre choix.

HARPAGON.
Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce
qu'il faut à tous deux ; et vous n'aurez ni l'un, ni l'autre,
aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends
faire. Et pour commencer par un bout ; avez-vous vu,
dites-moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne
loge pas loin d'ici ?

- 20 -
CLÉANTE.
Oui, mon père.

HARPAGON.
Et vous ?

ÉLISE.
J'en ai ouï parler.

HARPAGON.
Comment, mon Fils, trouvez-vous cette fille ?

CLÉANTE.
Une fort charmante personne.

HARPAGON.
Sa physionomie ?

CLÉANTE.
Toute honnête, et pleine d'esprit.

HARPAGON.
Son air et sa manière ?

CLÉANTE.
Admirables, sans doute.

HARPAGON.
Ne croyez-vous pas, qu'une fille comme cela mériterait
assez que l'on songeât à elle ?

CLÉANTE.
Oui, mon père.

HARPAGON.
Que ce serait un parti souhaitable ?

CLÉANTE.
Très souhaitable.

HARPAGON.
Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage ?

- 21 -
CLÉANTE.
Sans doute.

HARPAGON.
Et qu'un mari aurait satisfaction avec elle ?

CLÉANTE.
Assurément.

HARPAGON.
Il y a une petite difficulté : c'est que j'ai peur qu'il n'y ait
pas avec elle tout le bien qu'on pourrait prétendre.

CLÉANTE.
Ah ! Mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est
question d'épouser une honnête personne.

HARPAGON.
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a à dire,
c'est que si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite,
on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.

CLÉANTE.
Cela s'entend.

HARPAGON.
Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments : Être bien aise : être content, satisfait.

car son maintien honnête, et sa douceur m'ont gagné


l'âme ; et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve
quelque bien.

CLÉANTE.
Euh ?

HARPAGON.
Comment ?

CLÉANTE.
Vous êtes résolu, dites-vous ?.

HARPAGON.
D'épouser Mariane.

- 22 -
CLÉANTE.
Qui, vous ? Vous ?

HARPAGON.
Oui, moi, moi ; moi. Que veut dire cela ?

CLÉANTE.
Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire
d'ici.

HARPAGON.
Flouet : corps délicat, de mauvaise
constitution, et peu robuste.
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un
Quelques-uns disent « fluet ». [F] grand verre d'eau claire. Voilà de mes damoiseaux
flouets, qui n'ont non plus de vigueur que des poules.
C'est là, ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant à ton
frère, je lui destine une certaine veuve dont ce matin on
m'est venu parler ; et pour toi, je te donne au Seigneur
Anselme.

ÉLISE.
Au Seigneur Anselme ?

HARPAGON.
Oui. Un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de
cinquante ans, et dont on vante les grands biens.

ÉLISE.
Elle fait une révérence.
Je ne veux point me marier, mon Père, s'il vous plaît.

HARPAGON.
Il contrefait la révérence.
Et moi, ma petite fille ma mie, je veux que vous vous
mariez, s'il vous plaît.

ÉLISE.
Je vous demande pardon, mon père.

HARPAGON.
Je vous demande pardon, ma fille.

ÉLISE.
Je suis très humble servante au seigneur Anselme ; mais
avec votre permission, je ne l'épouserai point.

- 23 -
HARPAGON.
Je suis votre très humble valet ; mais, avec votre
permission, vous l'épouserez dès ce soir.

ÉLISE.
Dès ce soir ?

HARPAGON.
Dès ce soir.

ÉLISE.
Cela ne sera pas, mon père.

HARPAGON.
Cela sera, ma fille.

ÉLISE.
Non.

HARPAGON.
Si.

ÉLISE.
Non, vous dis-je.

HARPAGON.
Si, vous dis-je.

ÉLISE.
C'est une chose où vous ne me réduirez point. Réduire : signifie aussi dompter,
vaincre, subjuguer. [F]

HARPAGON.
C'est une chose où je te réduirai.

ÉLISE.
Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari.

HARPAGON.
Tu ne te tueras point, et tu l'épouseras. Mais voyez quelle
audace ! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à
son père ?

- 24 -
ÉLISE.
Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ?

HARPAGON.
C'est un parti où il n'y a rien à redire ; et je gage que tout
le monde approuvera mon choix.

ÉLISE.
Et moi, je gage qu'il ne saurait être approuvé d'aucune
personne raisonnable.

HARPAGON.
Voilà Valère ; veux-tu qu'entre nous deux nous le
fassions juge de cette affaire ?

ÉLISE.
J'y consens.

HARPAGON.
Te rendras-tu à son jugement ?

ÉLISE.
Oui. J'en passerai par ce qu'il dira.

HARPAGON.
Voilà qui est fait.

- 25 -
SCÈNE V.
Valère, Harpagon, Élise.
HARPAGON.
Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison,
de ma fille ou de moi.

VALÈRE.
C'est vous, Monsieur, sans contredit.

HARPAGON.
Sais-tu bien de quoi nous parlons ?

VALÈRE.
Non. Mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute
raison.

HARPAGON.
Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi
riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu'elle se
moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?

VALÈRE.
Ce que j'en dis ?

HARPAGON.
Oui.

VALÈRE.
Eh, eh.

HARPAGON.
Quoi ?

VALÈRE.
Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment ; et vous
ne pouvez pas que vous n'ayez raison. Mais aussi
n'a-t-elle pas tort tout à fait, et...

HARPAGON.
Comment ? Le seigneur Anselme est un parti
considérable, c'est un gentilhomme qui est noble, doux,
posé, sage, et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun
enfant de son premier mariage. Saurait-elle mieux
rencontrer ?

- 26 -
VALÈRE.
Cela est vrai. Mais elle pourrait vous dire que c'est un
peu précipiter les choses, et qu'il faudrait au moins
quelque temps pour voir si son inclination pourra
s'accommoder avec...

HARPAGON.
C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je
trouve ici un avantage, qu'ailleurs je ne trouverais pas ; et
il s'engage à la prendre sans dot.

VALÈRE.
Sans dot ?

HARPAGON.
Oui.

VALÈRE.
Ah ! Je ne dis plus rien. Voyez-vous, voilà une raison
tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.

HARPAGON.
C'est pour moi une épargne considérable.

VALÈRE.
Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est
vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage
est une plus grande affaire qu'on ne peut croire ; qu'il y
va d'être heureux, ou malheureux, toute sa vie ; et qu'un
engagement qui doit durer jusqu'à la mort, ne se doit
jamais faire qu'avec de grandes précautions.

HARPAGON.
Sans dot.

VALÈRE.
Vous avez raison. Voilà qui décide tout, cela s'entend. Il
y a des gens qui pourraient vous dire qu'en de telles
occasions l'inclination d'une fille est une chose sans doute
où l'on doit avoir de l'égard ; et que cette grande inégalité
d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à
des accidents très fâcheux.

HARPAGON.
Sans dot.

- 27 -
VALÈRE.
Ah ! Il n'y a pas de réplique à cela. On le sait bien. Qui
diantre peut aller là contre ? Ce n'est pas qu'il n'y ait
quantité de pères qui aimeraient mieux ménager la
satisfaction de leurs filles que l'argent, qu'ils pourraient
donner ; qui ne les voudraient point sacrifier à l'intérêt, et
chercheraient plus que toute autre chose, à mettre dans un
mariage cette douce conformité qui sans cesse y
maintient l'honneur, la tranquillité et la joie ; et que...

HARPAGON.
Dot : somme de deniers assignés à une
fille, quand on la pourvoit, soit par
Sans dot.
mariage, soit par entrée en religion. [F]

VALÈRE.
Il est vrai. Cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le
moyen de résister à une raison comme celle-là ?

HARPAGON.
Il regarde vers le jardin.
Ouais. Il me semble que j'entends un chien qui aboie.
N'est-ce point qu'on en voudrait à mon argent ? Ne
bougez, je reviens tout à l'heure.

ÉLISE.
Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous
faites ?

VALÈRE.
C'est pour ne point l'aigrir, et pour en venir mieux à bout.
Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout
gâter ; et il y a de certains esprits qu'il ne faut prendre
qu'en biaisant ; des tempéraments ennemis de toute
résistance ; des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer,
qui toujours se raidissent contre le droit chemin de la
raison, et qu'on ne mène qu'en tournant où l'on veut les
conduire. Faites semblant de consentir à ce qu'il veut,
vous en viendrez mieux à vos fins, et...

ÉLISE.
Mais ce mariage, Valère ?

VALÈRE.
On cherchera des biais pour le rompre.

ÉLISE.
Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce
soir ?

- 28 -
VALÈRE.
Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.

ÉLISE.
Mais on découvrira la feinte, si l'on appelle des médecins.

VALÈRE.
Vous moquez-vous ? Y connaissent-ils quelque chose ?
Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous
plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'où
cela vient.

HARPAGON.
Ce n'est rien, Dieu merci.

VALÈRE.
Enfin notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut
mettre à couvert de tout ; et si votre amour, belle Élise,
est capable d'une fermeté.
Il aperçoit Harpagon.
Oui, il faut qu'une fille obéisse à son père. Il ne faut point
qu'elle regarde comme un mari est fait, et lorsque la
grande raison de sans dot s'y rencontre, elle doit être
prête à prendre tout ce qu'on lui donne.

HARPAGON.
Bon. Voilà bien parlé, cela.

VALÈRE.
Monsieur, je vous demande pardon si je m'emporte un
peu et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.

HARPAGON.
Comment ? J'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur
elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir. Je lui donne
l'autorité que le Ciel me donne sur toi, et j'entends que tu
fasses tout ce qu'il te dira.

VALÈRE.
Après cela, résistez à mes remontrances. Monsieur, je
vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui
faisais.

HARPAGON.
Oui, tu m'obligeras. Certes...

- 29 -
VALÈRE.
Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.

HARPAGON.
Cela est vrai. Il faut...

VALÈRE.
Ne vous mettez pas en peine, je crois que j'en viendrai à
bout.

HARPAGON.
Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et
reviens tout à l'heure.

VALÈRE.
Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du
monde, et vous devez rendre grâces au Ciel de l'honnête
homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que
de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans dot,
on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là
dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de
naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.

HARPAGON.
Ah le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle.
Heureux, qui peut avoir un domestique de la sorte !

- 30 -
ACTE II

SCÈNE I.
Cléante, La Flèche.
CLÉANTE.
Ah ! Traître que tu es, où t'es-tu donc allé fourrer ? Ne
t'avais-je pas donné ordre...

LA FLÈCHE.
Oui, Monsieur, et je m'étais rendu ici pour vous attendre
de pied ferme ; mais Monsieur votre père, le plus
malgracieux des hommes, m'a chassé dehors malgré moi,
et j'ai couru risque d'être battu.

CLÉANTE.
Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que
jamais ; et depuis que je ne t'ai vu, j'ai découvert que mon
père est mon rival.

LA FLÈCHE.
Votre père amoureux ?

CLÉANTE.
Oui ; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le
trouble où cette nouvelle m'a mis.

LA FLÈCHE.
Lui se mêler d'aimer ! De quoi diable s'avise-t-il ? Se
moque-t-il du monde ? Et l'amour a-t-il été fait pour des
gens bâtis comme lui ?

CLÉANTE.
Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit
venue en tête.

- 31 -
LA FLÈCHE.
Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre
amour ?

CLÉANTE.
Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver au
besoin des ouvertures plus aisées pour détourner ce
mariage. Quelle réponse t'a-t-on faite ?

LA FLÈCHE.
Ma foi ! Monsieur, ceux qui empruntent sont bien Fesse-mathieu : Terme familier.
Usurier sordide ; homme qui prête sur
malheureux ; et il faut essuyer d'étranges choses gage. [L]
lorsqu'on en est réduit à passer, comme vous, par les
mains des fesse-mathieux.

CLÉANTE.
L'affaire ne se fera point ?

LA FLÈCHE.
Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu'on
nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu'il a
fait rage pour vous ; et il assure que votre seule
physionomie lui a gagné le coeur.

CLÉANTE.
J'aurai les quinze mille francs que je demande ?

LA FLÈCHE.
Oui ; mais à quelques petites conditions, qu'il faudra que
vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se
fassent.

CLÉANTE.
T'a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l'argent ?

LA FLÈCHE.
Aboucher : Mettre face à face, en
conférence. [L]
Ah ! Vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte
encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des
mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne
veut point du tout dire son nom, et l'on doit aujourd'hui
l'aboucher avec vous, dans une maison empruntée, pour
être instruit, par votre bouche, de votre bien, et de votre
famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre
père ne rende les choses faciles.

- 32 -
CLÉANTE.
Et principalement notre mère étant morte, dont on ne
peut m'ôter le bien.

LA FLÈCHE.
Voici quelques articles qu'il a dictés lui-même à notre
entremetteur, pour vous être montrés, avant que de rien
faire : « Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et
que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille où le bien
soit ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras,
on fera une bonne et exacte obligation par-devant un
notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui,
pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe
le plus que l'acte soit dûment dressé. »

CLÉANTE.
Il n'y a rien à dire à cela.

LA FLÈCHE.
« Le prêteur, pour ne charger sa conscience d'aucun
scrupule, prétend ne donner son argent qu'au denier
dix-huit. »

CLÉANTE.
Au denier dix-huit ? Parbleu ! Voilà qui est honnête. Il
n'y a pas lieu de se plaindre.

LA FLÈCHE.
Cela est vrai. « Mais comme ledit prêteur n'a pas chez lui
la somme dont il est question, et que pour faire plaisir à
l'emprunteur, il est contraint lui-même de l'emprunter
d'un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra que
ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice
du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit
prêteur s'engage à cet emprunt. »

CLÉANTE.
Comment diable ! Quel Juif, quel Arabe est-ce là ? C'est
plus qu'au denier quatre.

LA FLÈCHE.
Il est vrai, c'est ce que j'ai dit. Vous avez à voir là-dessus.

CLÉANTE.
Que veux-tu que je voie ? J'ai besoin d'argent ; et il faut
bien que je consente à tout.

- 33 -
LA FLÈCHE.
C'est la réponse que j'ai faite.

CLÉANTE.
Il y a encore quelque chose ?

LA FLÈCHE.
Nippe : Tout ce qui sert à l'ajustement,
surtout en linge. [L]
Ce n'est plus qu'un petit article. « Des quinze mille francs Hardes : Tout ce qui est d'un usage
ordinaire pour l'habillement. [L]
qu'on demande, le prêteur ne pourra compter en argent
que douze mille livres, et pour les mille écus restants, il
faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, et
bijoux dont s'ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a
mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a été
possible. »

CLÉANTE.
Que veut dire cela ?

LA FLÈCHE.
Écoutez le mémoire. « Premièrement, un lit de quatre
pieds, à bandes de points de Hongrie, appliqués fort
proprement sur un drap de couleur d'olive, avec six
chaises et la courte-pointe de même ; le tout bien
conditionné, et doublé d'un petit taffetas changeant rouge
et bleu. Plus, un pavillon à queue, d'une bonne serge
d'Aumale rose-sèche, avec le mollet et les franges de
soie. »

CLÉANTE.
Que veut-il que je fasse de cela ?

LA FLÈCHE.
Escabelle : (escabeau) petit siège de
bois qui est carré, dont on se servait
Attendez. « Plus, une tenture de tapisserie des Amours de On peut voir une tapisserie sur
"Gombaut et Macée" au Musée des
autrefois pour s'asseoir à table, qui Gombaut et de Macée. Plus, une grande table de bois de Beaux-Art de Saint-Lô datant du
n'est ni couvert, ni rebourré, et qui n'a noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par XVIème siècle. Gombaut et Macée
ni bras ni dossier. [F] les deux bouts, et garnie par le dessous de ses six sont les héros d'un roman du XVIème
siècle.
escabelles. »

CLÉANTE.
Qu'ai-je affaire, morbleu...

LA FLÈCHE.
Fourchette : en termes de guerre, est un
bâton ferré d'un fer fourchu qui servait
Donnez-vous patience. « Plus, trois gros mousquets tout Mousquet : arme à feu qu'on porte
que l'épaule, qui sert à la guerre, qui
autrefois à tirer un mousquet, afin de garnis de nacre de perles, avec les trois fourchettes prend feu avec une mèche. [F] Le
soutenir une partie de sa pesanteur, et assortissantes. Plus, un fourneau de briques, avec deux mousquetaire est le soldat qui porte
de la faire porter plus juste. [F] cornues, et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont un mousquet opposé au piquiers qui
portent une pique.
curieux de distiller. »

- 34 -
CLÉANTE.
J'enrage.

LA FLÈCHE.
Trou-madame : Jeu où on laisse couler
des boules dans des trous, ou rigoles
Doucement. « Plus, un luth de Bologne, garni de toutes Luth : instrument de musique monté
de cordes de boyau, qui n'avait
marquées diversement pour la perte ou ses cordes, ou peu s'en faut. Plus, un trou-madame, et un autrefois que six rangs de cordes. [F]
pour le gain. [F] damier, avec un jeu de l'oie renouvelé des Grecs, fort
propres à passer le temps lorsque l'on n'a que faire. Plus,
une peau de lézard, de trois pieds et demi, remplie de
foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d'une
chambre. Le tout, ci-dessus mentionné, valant loyalement
plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la
valeur de mille écus, par la discrétion du prêteur. »

CLÉANTE.
Rogaton : se dit aussi des bribes et
autres choses quêtées. Les besaces des
Que la peste l'étouffe avec sa discrétion, le traître, le Usure : intérêt, profit illicite qu'on tire
d'une somme d'argent contre les lois.
questeurs sont pleines de rogatons. [F] bourreau qu'il est ! A-t-on jamais parlé d'une usure [F]
semblable ? Et n'est-il pas content du furieux intérêt qu'il
exige, sans vouloir encore m'obliger à prendre, pour trois
mille livres, les vieux rogatons qu'il ramasse ? Je n'aurai
pas deux cents écus de tout cela ; et cependant il faut bien
me résoudre à consentir à ce qu'il veut, car il est en état
de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le
poignard sur la gorge.

LA FLÈCHE.
Bled : aujourd'hui blé. Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le Panurge : personnage de Rabelais
(Tiers Livre), pasteur qui perdit tout
grand chemin justement que tenait Panurge pour se son troupeau pour se venger d'un
ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à créancier.
bon marché, et mangeant son bled en herbe.

CLÉANTE.
Que veux-tu que j'y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont
réduits par la maudite avarice des pères ; et on s'étonne
après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent.

LA FLÈCHE.
Patibulaire : Qui appartient au gibet.
[F]
Il faut avouer que le vôtre animerait contre sa vilanie le Vilanie : ou vilénie. Ordure, saleté.
[F]
plus posé homme du monde. Je n'ai pas, Dieu merci, les
inclinations fort patibulaires ; et parmi mes confrères que
je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais
tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler
prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit
peu l'échelle ; mais, à vous dire vrai, il me donnerait, par
ses procédés, des tentations de le voler ; et je croirais, en
le volant, faire une action méritoire.

- 35 -
CLÉANTE.
Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.

SCÈNE II.
Maître Simon, Harpagon, Cléante, La Flèche;
MAÎTRE SIMON.
Oui, Monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin
d'argent. Ses affaires le pressent d'en trouver, et il en
passera par tout ce que vous en prescrirez.

HARPAGON.
Mais croyez-vous, maître Simon, qu'il n'y ait rien à
péricliter ? Et savez-vous le nom, les biens et la famille
de celui pour qui vous parlez ?

MAÎTRE SIMON.
Non, je ne puis pas bien vous en instruire à fond, et ce
n'est que par aventure que l'on m'a adressé à lui ; mais
vous serez de toutes choses éclairci par lui-même ; et son
homme m'a assuré, que vous serez content, quand vous le
connaîtrez. Tout ce que je saurais vous dire, c'est que sa
famille est fort riche, qu'il n'a plus de mère déjà, et qu'il
s'obligera, si vous voulez, que son père mourra avant
qu'il soit huit mois.

HARPAGON.
C'est quelque chose que cela. La charité, Maître Simon,
nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le
pouvons.

MAÎTRE SIMON.
Cela s'entend.

LA FLÈCHE.
Que veut dire ceci ? Notre maître Simon qui parle à votre
père.

CLÉANTE.
Lui aurait-on appris qui je suis ? Et serais-tu pour nous
trahir ?

MAÎTRE SIMON.
Ah, ah, vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c'était
céans ? Ce n'est pas moi, Monsieur, au moins, qui leur ai
découvert votre nom, et votre logis ; mais, à mon avis, il
n'y a pas grand mal à cela. Ce sont des personnes

- 36 -
discrètes ; et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.

HARPAGON.
Comment ?

MAÎTRE SIMON.
Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les
quinze mille livres dont je vous ai parlé.

HARPAGON.
Comment, pendard, c'est toi qui t'abandonnes à ces
coupables extrémités ?

CLÉANTE.
Comment, mon Père, c'est vous qui vous portez à ces
honteuses actions ?

HARPAGON.
C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si
condamnables ?

CLÉANTE.
C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si
criminelles ?

HARPAGON.
Oses-tu bien, après cela, paraître devant moi !

CLÉANTE.
Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du
monde ?

HARPAGON.
N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir à ces
débauches-là ? De te précipiter dans des dépenses
effroyables ? Et de faire une honteuse dissipation du bien
que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs ?

CLÉANTE.
Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition
par les commerces que vous faites ? De sacrifier gloire et
réputation au désir insatiable d'entasser écu sur écu, et de
renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités
qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ?

- 37 -
HARPAGON.
Ôte-toi de mes yeux, coquin, ôte-toi de mes yeux !

CLÉANTE.
Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un
argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent
dont il n'a que faire ?

HARPAGON.
Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreilles. Je
ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m'est un avis de
tenir l'oeil, plus que jamais, sur toutes ses actions.

SCÈNE III.
Frosine, Harpagon.
FROSINE.
Monsieur...

HARPAGON.
Attendez un moment. Je vais revenir vous parler. Il est à
propos que je fasse un petit tour à mon argent.

SCÈNE IV.
La Flèche, Frosine.
LA FLÈCHE.
L'aventure est tout à fait drôle. Il faut bien qu'il ait
quelque part un ample magasin de hardes ; car nous
n'avons rien reconnu au mémoire que nous avons.

FROSINE.
Hé, c'est toi, mon pauvre La Flèche ! D'où vient cette
rencontre ?

LA FLÈCHE.
Ah, ah, c'est toi, Frosine, que viens-tu faire ici ?

FROSINE.
Ce que je fais partout ailleurs ; m'entremettre d'affaires,
me rendre serviable aux gens, et profiter du mieux qu'il
m'est possible des petits talents que je puis avoir. Tu sais
que dans ce monde il faut vivre d'adresse, et qu'aux
personnes comme moi le Ciel n'a donné d'autres rentes
que l'intrigue et que l'industrie.

- 38 -
LA FLÈCHE.
As-tu quelque négoce avec le patron du logis ?

FROSINE.
Oui, je traite pour lui quelque petite affaire, dont j'espère
une récompense.

LA FLÈCHE.
De lui ? Ah, ma foi ! Tu seras bien fine si tu en tires
quelque chose ; et je te donne avis que l'argent céans est
fort cher.

FROSINE.
Il y a de certains services qui touchent merveilleusement.

LA FLÈCHE.
Je suis votre valet, et tu ne connais pas encore le seigneur
Harpagon. Le seigneur Harpagon est de tous les humains
l'humain le moins humain, le mortel de tous les mortels
le plus dur et le plus serré. Il n'est point de service qui
pousse sa reconnaissance jusqu'à lui faire ouvrir les
mains. De la louange, de l'estime, de la bienveillance en
paroles et de l'amitié tant qu'il vous plaira ; mais de
l'argent, point d'affaires. Il n'est rien de plus sec et de plus
aride que ses bonnes grâces et ses caresses ; et donner est
un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais :
Je vous donne, mais : Je vous prête le bonjour.

FROSINE.
Mon Dieu, je sais l'art de traire les hommes. J'ai le secret
de m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs coeurs, de
trouver les endroits par où ils sont sensibles.

LA FLÈCHE.
Bagatelles ici. Je te défie d'attendrir, du côté de l'argent,
l'homme dont il est question. Il est Turc là-dessus, mais
d'une turquerie à désespérer tout le monde ; et l'on
pourrait crever, qu'il n'en branlerait pas. En un mot, il
aime l'argent, plus que réputation, qu'honneur et que
vertu ; et la vue d'un demandeur lui donne des
convulsions. C'est le frapper par son endroit mortel, c'est
lui percer le coeur, c'est lui arracher les entrailles ; et si...
Mais il revient ; je me retire.

- 39 -
SCÈNE V.
Harpagon, Frosine.
HARPAGON.
Tout va comme il faut. Hé bien, qu'est-ce, Frosine ?

FROSINE.
Ah, mon Dieu ! Que vous vous portez bien ! Et que vous
avez là un vrai visage de santé !

HARPAGON.
Qui moi ?

FROSINE.
Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.

HARPAGON.
Tout de bon ?

FROSINE.
Comment ? Vous n'avez de votre vie été si jeune que
vous êtes ; et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont
plus vieux que vous.

HARPAGON.
Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés.

FROSINE.
Hé bien ! Qu'est-ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de
quoi ! C'est la fleur de l'âge cela ; et vous entrez
maintenant dans la belle saison de l'homme.

HARPAGON.
Il est vrai ; mais vingt années de moins pourtant ne me
feraient point de mal, que je crois.

FROSINE.
Vous moquez-vous ? Vous n'avez pas besoin de cela ; et
vous êtes d'une pâte à vivre jusques à cent ans.

HARPAGON.
Tu le crois !

- 40 -
FROSINE.
Assurément. Vous en avez toutes les marques.
Tenez-vous un peu. Ô que voilà bien là entre vos deux
yeux un signe de longue vie !

HARPAGON.
Tu te connais à cela ?

FROSINE.
Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah mon Dieu !
Quelle ligne de vie !

HARPAGON.
Comment ?

FROSINE.
Ne voyez-vous pas jusqu'où va cette ligne-là ?

HARPAGON.
Hé bien, qu'est-ce que cela veut dire ?

FROSINE.
Par ma foi, je disais cent ans, mais vous passerez les
six-vingts.

HARPAGON.
Est-il possible ?

FROSINE.
Il faudra vous assommer, vous dis-je ; et vous mettrez en
terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.

HARPAGON.
Tant mieux. Comment va notre affaire ?

FROSINE.
Faut-il le demander ? Et me voit-on mêler de rien dont je
ne vienne à bout ? J'ai, surtout, pour les mariages, un
talent merveilleux. Il n'est point de partis au monde, que
je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler ; et je
crois, si je me l'étais mis en tête, que je marierais le
Grand Turc avec la République de Venise. Il n'y avait pas
sans doute de si grandes difficultés à cette affaire-ci.
Comme j'ai commercé chez elles, je les ai à fond l'une et
l'autre entretenues de vous, et j'ai dit à la mère le dessein
que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans
la rue, et prendre l'air à sa fenêtre.

- 41 -
HARPAGON.
Qui a fait réponse...

FROSINE.
Elle a reçu la proposition avec joie, et quand je lui ai
témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce
soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre,
elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée pour cela.

HARPAGON.
C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au
Seigneur Anselme ; et je serai bien aise qu'elle soit du
régale.

FROSINE.
Vous avez raison. Elle doit après dîné rendre visite à
votre fille, d'où elle fait son compte d'aller faire un tour à
la Foire, pour venir ensuite au soupé.

HARPAGON.
Hé bien, elles iront ensemble dans mon carrosse, que je
leur prêterai.

FROSINE.
Voilà justement son affaire.

HARPAGON.
Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien
qu'elle peut donner à sa fille ? Lui as-tu dit qu'il fallait
qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se
saignât pour une occasion comme celle-ci ? Car encore
n'épouse-t-on point une fille, sans qu'elle apporte quelque
chose.

FROSINE.
Comment ? C'est une fille qui vous apportera douze mille
livres de rente.

HARPAGON.
Douze mille livres de rente !

FROSINE.
Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une
grande épargne de bouche. C'est une fille accoutumée à
vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à
laquelle par conséquent il ne faudra ni table bien servie,
ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les
autres délicatesses qu'il faudrait pour une autre femme ;
et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien,
tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre
cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et

- 42 -
n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni
les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec
tant de chaleur ; et cet article-là vaut plus de quatre mille
livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le
jeu, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'hui ;
et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à
trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais
n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu
par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait
neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la
nourriture, ne voilà-t-il pas par année vos douze mille
francs bien comptés ?

HARPAGON.
Oui, cela n'est pas mal ; mais ce compte-là n'est rien de
réel.

FROSINE.
Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de réel, que
de vous apporter en mariage une grande sobriété ;
l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et
l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu ?

HARPAGON.
C'est une raillerie, que de vouloir me constituer son dot
de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai pas
donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut
bien que je touche quelque chose.

FROSINE.
Mon Dieu, vous toucherez assez ; et elles m'ont parlé
d'un certain pays, où elles ont du bien, dont vous serez le
maître.

HARPAGON.
Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y encore une chose
qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois ; et les
jeunes gens d'ordinaire n'aiment que leurs semblables, ne
cherchent que leur compagnie. J'ai peur qu'un homme de
mon âge ne soit pas de son goût ; et que cela ne vienne à
produire chez moi certains petits désordres qui ne
m'accommoderaient pas.

FROSINE.
Ah que vous la connaissez mal ! C'est encore une
particularité que j'avais à vous dire. Elle a une aversion
épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour
que pour les vieillards.

- 43 -
HARPAGON.
Elle ?

FROSINE.
Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendu parler
là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune
homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que
lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe
majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus
charmants, et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus
jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit
sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'étant
prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce
que son amant fit voir qu'il n'avait que cinquante-six ans,
et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.

HARPAGON.
Sur cela seulement ?

FROSINE.
Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que
cinquante-six ans ; et surtout, elle est pour les nez qui
portent des lunettes.

HARPAGON.
Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.

FROSINE.
Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit Adonis et Apollon sont des
personnages de la mythologie grecque
dans sa chambre quelques tableaux et quelques réputés beaux. Céphale, autre
estampes ; mais que pensez-vous que ce soit ? Des personnage, mari de Procris. Pâris,
Adonis ? Des Céphales ? Des Pâris ? Et des Apollons ? personnage de l'Illiade, prince de
Troie qui enleva Hélène. Ces quatre
Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du portent le thème de la jeunesse, de la
vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de beauté et de l'amour. Saturne, Priam,
son fils. Nestor, Anchise symbolisent la
vieillesse.

HARPAGON.
Cela est admirable ! Voilà ce que je n'aurais jamais
pensé ; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette
humeur. En effet, si j'avais été femme, je n'aurais point
aimé les jeunes hommes.

FROSINE.
Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes
gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de
beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ; et je
voudrais bien savoir quel ragoût il y a à eux.

- 44 -
HARPAGON.
Pour moi, je n'y en comprends point ; et je ne sais pas
comment il y a des femmes qui les aiment tant.

FROSINE.
Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable !
Est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que
de jeunes blondins ? Et peut-on s'attacher à ces
animaux-là ?

HARPAGON.
C'est ce que je dis tous les jours, avec leur ton de poule
laitée, et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe
de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs
hauts-de-chausses tout tombants, et leurs estomacs
débraillés.

FROSINE.
Eh ! Cela est bien bâti, auprès d'une personne comme
vous. Voilà un homme cela. Il y a là de quoi satisfaire à
la vue ; et c'est ainsi qu'il faut être fait, et vêtu, pour
donner de l'amour.

HARPAGON.
Tu me trouves bien ?

FROSINE.
Comment ? Vous êtes à ravir, et votre figure est à
peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut
pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps
taillé, libre, et dégagé comme il faut, et qui ne marque
aucune incommodité.

HARPAGON.
Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n'y a que ma
fluxion, qui me prend de temps en temps.

FROSINE.
Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et
vous avez grâce à tousser.

HARPAGON.
Dis-moi un peu : Mariane ne m'a-t-elle point encore vu ?
N'a-t-elle point pris garde à moi en passant ?

FROSINE.
Non. Mais nous nous sommes fort entretenues de vous.
Je lui ai fait un portrait de votre personne ; et je n'ai pas
manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui
serait d'avoir un mari comme vous.

- 45 -
HARPAGON.
Tu as bien fait, et je t'en remercie.

FROSINE.
J'aurais, Monsieur, une petite prière à vous faire.
Il prend un air sévère.
J'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d'un
peu d'argent ; et vous pourriez facilement me procurer le
gain de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi.
Il reprend un air gai.
Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir.
Ah ! Que vous lui plairez ! Et que votre fraise à l'antique
fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle
sera charmée de votre haut-de-chausses, attaché au
pourpoint avec des aiguillettes. C'est pour la rendre folle
de vous ; et un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût
merveilleux.

HARPAGON.
Certes, tu me ravis de me dire cela.

FROSINE.
Il reprend son visage sévère.
En vérité, Monsieur, ce procès m'est d'une conséquence
tout à fait grande. Je suis ruinée, si je le perds ; et quelque
petite assistance me rétablirait mes affaires.
Il reprend un air gai.
Je voudrais que vous eussiez vu le ravissement où elle
était à m'entendre parler de vous. La joie éclatait dans ses
yeux, au récit de vos qualités ; et je l'ai mise enfin dans
une impatience extrême de voir ce mariage entièrement
conclu.

HARPAGON.
Tu m'as fait grand plaisir, Frosine ; et je t'en ai, je te
l'avoue, toutes les obligations du monde.

FROSINE.
Il reprend son air sérieux.
Je vous prie, Monsieur, de me donner le petit secours que
je vous demande. Cela me remettra sur pied ; et je vous
en serai éternellement obligée.

HARPAGON.
Adieu. Je vais achever mes dépêches.

- 46 -
FROSINE.
Je vous assure, Monsieur, que vous ne sauriez jamais me
soulager dans un plus grand besoin.

HARPAGON.
Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous
mener à la Foire.

FROSINE.
Je ne vous importunerais pas, si je ne m'y voyais forcée
par la nécessité.

HARPAGON.
Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous
point faire malades.

FROSINE.
Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne
sauriez croire, Monsieur, le plaisir que...

HARPAGON.
Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.

FROSINE.
Que la fièvre te serre, chien de vilain à tous les diables.
Le ladre a été ferme à toutes mes attaques : mais il ne me
faut pas pourtant quitter la négociation ; et j'ai l'autre
côté, en tout cas, d'où je suis assurée de tirer bonne
récompense.

- 47 -
ACTE III

SCÈNE I.
Harpagon, Cléante, Élise, Valère, Dame
Claude, Maître Jacques, Brindavoine, La
Merluche.
HARPAGON.
Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres
pour tantôt, et règle à chacun son emploi. Approchez,
Dame Claude. Commençons par vous.
Elle tient un balai.
Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au
soin de nettoyer partout ; et surtout prenez garde de ne
point frotter les meubles trop fort, de peur de les user.
Outre cela, je vous constitue, pendant le soupé, au
gouvernement des bouteilles ; et s'il s'en écarte
quelqu'une, et qu'il se casse quelque chose, je m'en
prendrai à vous, et le rabattrai sur vos gages.

MAÎTRE JACQUES.
Châtiment politique.

HARPAGON.
Allez. Vous, Brindavoine, et vous, La Merluche, je vous
établis dans la charge de rincer les verres, et de donner à
boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas
selon la coutume de certains impertinents de laquais qui
viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire,
lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande
plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours
beaucoup d'eau.

MAÎTRE JACQUES.
Oui ; le vin pur monte à la tête.

LA MERLUCHE.
Siquenille : ou Souquenille. Long
surtout en grosse toile dont se servent
Quitterons-nous nos siquenilles, Monsieur ?
les cochers et les palefreniers quant ils
pansent leurs chevaux. [L]

- 48 -
HARPAGON.
Oui, quand vous verrez venir les personnes ; et gardez
bien de gâter vos habits.

BRINDAVOINE.
Vous savez bien, Monsieur, qu'un des devants de mon
pourpoint est couvert d'une grande tache de l'huile de la
lampe.

LA MERLUCHE.
Et moi, Monsieur, que j'ai mon haut-de-chausses tout
troué par derrière, et qu'on me voit, révérence parler...

HARPAGON.
Paix. Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et
présentez toujours le devant au monde.
Harpagon met son chapeau au-devant de son pourpoint, pour
montrer à Brindavoine comment il doit faire pour cacher la tache
d'huile.
Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous
servirez. Pour vous, ma Fille, vous aurez l'oeil sur ce que
l'on desservira, et prendrez garde qu'il ne s'en fasse aucun
dégât. Cela sied bien aux filles. Mais cependant
préparez-vous à bien recevoir ma maîtresse qui vous doit
venir visiter, et vous mener avec elle à la Foire.
Entendez-vous ce que je vous dis ?

ÉLISE.
Oui, mon Père.

HARPAGON.
Et vous, mon fils le Damoiseau, à qui j'ai la bonté de
pardonner l'histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser
non plus de lui faire mauvais visage.

CLÉANTE.
Moi, mon père, mauvais visage ? Et par quelle raison ?

HARPAGON.
Mon Dieu, nous savons le train des enfants dont les pères Fredaine : Écart de conduite par folie
de jeunesse, de tempérament ou
se remarient, et de quel oeil ils ont coutume de regarder autrement. [L]
ce qu'on appelle belle-mère. Mais si vous souhaitez que
je perde le souvenir de votre dernière fredaine, je vous
recommande surtout de régaler d'un bon visage cette
personne-là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil
qu'il vous sera possible.

- 49 -
CLÉANTE.
À vous dire le vrai, mon Père, je ne puis pas vous
promettre d'être bien aise qu'elle devienne ma belle-mère.
Je mentirais, si je vous le disais : mais pour ce qui est de
la bien recevoir, et de lui faire bon visage, je vous
promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre.

HARPAGON.
Prenez-y garde au moins.

CLÉANTE.
Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en
plaindre.

HARPAGON.
Vous ferez sagement. Valère, aide-moi à ceci. Ho çà,
maître Jacques, approchez-vous, je vous ai gardé pour le
dernier.

MAÎTRE JACQUES.
Est-ce à votre cocher, Monsieur, ou bien à votre
cuisinier, que vous voulez parler ; car je suis l'un et
l'autre.

HARPAGON.
C'est à tous les deux.

MAÎTRE JACQUES.
Mais à qui des deux le premier ?

HARPAGON.
Au cuisinier.

MAÎTRE JACQUES.
Attendez donc, s'il vous plaît.
Il ôte sa casaque de cocher, et paraît vêtu en cuisinier.

HARPAGON.
Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?

MAÎTRE JACQUES.
Vous n'avez qu'à parler.

- 50 -
HARPAGON.
Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à
souper.

MAÎTRE JACQUES.
Grande merveille !

HARPAGON.
Dis-moi un peu, nous feras-tu bonne chère ?

MAÎTRE JACQUES.
Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

HARPAGON.
Que diable, toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient
autre chose à dire, de l'argent, de l'argent, de l'argent.
Ah ! Ils n'ont que ce mot à la bouche : de l'argent.
Toujours parler d'argent. Voilà leur épée de chevet, de
l'argent.

VALÈRE.
Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que
celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne
chère avec bien de l'argent. C'est une chose la plus aisée
du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien
autant : mais pour agir en habile homme, il faut parler de
faire bonne chère avec peu d'argent.

MAÎTRE JACQUES.
Bonne chère avec peu d'argent !

VALÈRE.
Oui.

MAÎTRE JACQUES.
Factoton : Celui qui se mêle, qui
s'ingère de tout dans une maison. Il est
Par ma foi, Monsieur l'Intendant, vous nous obligerez de
du style familier, et ne se dit guère nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de
qu'en dénigrement. [Acad. 1762] cuisinier : aussi bien vous mêlez-vous céans d'être le
factoton.

HARPAGON.
Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra ?

- 51 -
MAÎTRE JACQUES.
Voilà Monsieur votre intendant, qui vous fera bonne
chère pour peu d'argent.

HARPAGON.
Haye ! Je veux que tu me répondes.

MAÎTRE JACQUES.
Combien serez-vous de gens à table ?

HARPAGON.
Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit.
Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.

VALÈRE.
Cela s'entend.

MAÎTRE JACQUES.
Hé bien ! Il faudra quatre grands potages, et cinq
assiettes. Potages... Entrées...

HARPAGON.
Que diable, voilà pour traiter toute une ville entière.

MAÎTRE JACQUES.
Rôt...

HARPAGON, en lui mettant la main sur la bouche.


Ah traître, tu manges tout mon bien.

MAÎTRE JACQUES.
Entremets...

HARPAGON.
Encore ?

VALÈRE.
Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le
monde ? Et Monsieur a-t-il invité des gens pour les
assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un
peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins
s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de
manger avec excès.

- 52 -
HARPAGON.
Il a raison.

VALÈRE.
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est
un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ;
que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il
faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et
que, suivant le dire d'un ancien, « il faut manger pour
vivre, et non pas vivre pour manger ».

HARPAGON.
Ah que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse
pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie
entendue de ma vie. « Il faut vivre pour manger, et non
pas manger pour vi... » Non, ce n'est pas cela. Comment
est-ce que tu dis ?

VALÈRE.
« Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour
manger. »

HARPAGON.
Oui. Entends-tu ? Qui est le grand homme qui a dit cela ? Citation attribuée à Socrate.

VALÈRE.
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

HARPAGON.
Souviens-toi de m'écrire ces mots : je les veux faire
graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.

VALÈRE.
Je n'y manquerai pas. Et pour votre soupé, vous n'avez
qu'à me laisser faire : je réglerai tout cela comme il faut.

HARPAGON.
Fais donc.

MAÎTRE JACQUES.
Tant mieux, j'en aurai moins de peine.

HARPAGON.
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui
rassasient d'abord : quelque bon haricot bien gras, avec
quelque pâté en pot bien garni de marrons.

- 53 -
VALÈRE.
Reposez-vous sur moi.

HARPAGON.
Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon
carrosse.

MAÎTRE JACQUES.
Attendez. Ceci s'adresse au cocher.
Il remet sa casaque.
Vous dites...

HARPAGON.
Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux
tous prêts pour conduire à la Foire...

MAÎTRE JACQUES.
Vos chevaux, Monsieur ? Ma foi, ils ne sont point du tout
en état de marcher : je ne vous dirai point qu'ils sont sur
la litière, les pauvres bêtes n'en ont point, et ce serait fort
mal parler : mais vous leur faites observer des jeûnes si
austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des
fantômes ; des façons de chevaux.

HARPAGON.
Les voilà bien malades, ils ne font rien.

MAÎTRE JACQUES.
Et pour ne faire rien, Monsieur, est-ce qu'il ne faut rien
manger ? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres
animaux ; de travailler beaucoup, de manger de même.
Cela me fend le coeur, de les voir ainsi exténués ; car
enfin j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me
semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir ; je
m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et
c'est être, Monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir
nulle pitié de son prochain.

HARPAGON.
Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la Foire.

MAÎTRE JACQUES.
Non, Monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je
ferais conscience de leur donner des coups de fouet, en
l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils
traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner
eux-mêmes ?

- 54 -
VALÈRE.
Monsieur, j'obligerai le voisin le Picard, à se charger de
les conduire ; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour
apprêter le soupé.

MAÎTRE JACQUES.
Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main
d'un autre que sous la mienne.

VALÈRE.
Maître Jacques fait bien le raisonnable.

MAÎTRE JACQUES.
Nécessaire : Le "nécessaire" est la
personne qui fait l'empresser sans
Monsieur l'Intendant fait bien le nécessaire.
qu'on le lui demande.

HARPAGON.
Paix.

MAÎTRE JACQUES.
Monsieur, je ne saurais souffrir les flatteurs ; et je vois
que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le
pain et le vin, le bois, le sel, et la chandelle, ne sont rien
que pour vous gratter, et vous faire sa cour. J'enrage de
cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit
de vous ; car enfin je me sens pour vous de la tendresse,
en dépit que j'en aie ; et après mes chevaux, vous êtes la
personne que j'aime le plus.

HARPAGON.
Pourrais-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit
de moi ?

MAÎTRE JACQUES.
Oui, Monsieur, si j'étais assuré que cela ne vous fâchât
point.

HARPAGON.
Non, en aucune façon.

MAÎTRE JACQUES.
Pardonnez-moi : je sais fort bien que je vous mettrais en
colère.

HARPAGON.
Point du tout ; au contraire, c'est me faire plaisir, et je
suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.

- 55 -
MAÎTRE JACQUES.
Vigile : Dans l'Église catholique, veille
ou autre jour qui précède une
Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai Lésine : Épargne sordide jusque dans
les moindres choses. [L]
solennité, et pendant lequel on observe franchement qu'on se moque partout de vous ; qu'on nous
l'abstinence et le jeûne. [L] jette de tous côtés cent brocards à votre sujet ; et que l'on
n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux
chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine.
L'un dit que vous faites imprimer des almanachs
particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les
vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre
monde. L'autre, que vous avez toujours une querelle toute
prête à faire à vos valets dans le temps des Étrennes, ou
de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison
de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous
fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir
mangé un reste d'un gigot de mouton. Celui-ci, que l'on
vous surprit une nuit, en venant dérober vous-même
l'avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui était
celui d'avant moi, vous donna dans l'obscurité je ne sais
combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien
dire. Enfin voulez-vous que je vous dise, on ne saurait
aller nulle-part où l'on ne vous entende accommoder de
toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le
monde, et jamais on ne parle de vous, que sous les noms
d'avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu.

HARPAGON, en le battant.
Vous êtes un sot, un maraud, un coquin, et un impudent.

MAÎTRE JACQUES.
Hé bien, ne l'avais-je pas deviné ? Vous ne m'avez pas
voulu croire : je vous l'avais bien dit que je vous
fâcherais de vous dire la vérité.

HARPAGON.
Apprenez à parler.

- 56 -
SCÈNE II.
Maître Jacques, Valère.
VALÈRE.
À ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre
franchise.

MAÎTRE JACQUES.
Morbleu ! Monsieur le nouveau venu, qui faites l'homme
d'importance, ce n'est pas votre affaire. Riez de vos coups
de bâton quand on vous en donnera, et ne venez point rire
des miens.

VALÈRE.
Ah ! Monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je
vous prie.

MAÎTRE JACQUES.
Il file doux. Je veux faire le brave et s'il est assez sot pour
me craindre, le frotter quelque peu. Savez-vous bien,
Monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi ; et que si vous
m'échauffez la tête, je vous ferai rire d'une autre sorte ?
Maître Jacques pousse Valère jusques au bout du théâtre, en le
menaçant.

VALÈRE.
Eh doucement.

MAÎTRE JACQUES.
Comment, doucement ? Il ne me plaît pas, moi.

VALÈRE.
De grâce.

MAÎTRE JACQUES.
Vous êtes un impertinent.

VALÈRE.
Monsieur maître Jacques.

MAÎTRE JACQUES.
Il n'y a point de Monsieur maître Jacques pour un double.
Si je prends un bâton, je vous rosserai d'importance.

- 57 -
VALÈRE.
Comment, un bâton ?
Valère le fait reculer autant qu'il l'a fait.

MAÎTRE JACQUES.
Eh je ne parle pas de cela.

VALÈRE.
Savez-vous bien, Monsieur le fat, que je suis homme à
vous rosser vous-même ?

MAÎTRE JACQUES.
Je n'en doute pas.

VALÈRE.
Que vous n'êtes, pour tout potage, qu'un faquin de
cuisinier ?

MAÎTRE JACQUES.
Je le sais bien.

VALÈRE.
Et que vous ne me connaissez pas encore.

MAÎTRE JACQUES.
Pardonnez-moi.

VALÈRE.
Vous me rosserez, dites-vous ?

MAÎTRE JACQUES.
Je le disais en raillant.

VALÈRE.
Et moi, je ne prends point de goût à votre raillerie.
Il lui donne des coups de bâton.
Apprenez que vous êtes un mauvais railleur.

MAÎTRE JACQUES.
Peste soit la sincérité ! C'est un mauvais métier.
Désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe
encore pour mon maître, il a quelque droit de me battre :
mais pour ce Monsieur l'Intendant, je m'en vengerai si je
puis.

- 58 -
SCÈNE III.
Frosine, Mariane, Maître Jacques.
FROSINE.
Savez-vous, maître Jacques, si votre maître est au logis ?

MAÎTRE JACQUES.
Oui vraiment il y est, je ne le sais que trop.

FROSINE.
Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici.

SCÈNE IV.
Mariane, Frosine.
MARIANE.
Ah ! Que je suis, Frosine, dans un étrange état ! Et s'il
faut dire ce que je sens, que j'appréhende cette vue !

FROSINE.
Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude ?

MARIANE.
Hélas ! Me le demandez-vous ? Et ne vous figurez-vous
point les alarmes d'une personne toute prête à voir le
supplice où l'on veut l'attacher ?

FROSINE.
Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon
n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser ; et je
connais à votre mine que le jeune blondin dont vous
m'avez parlé, vous revient un peu dans l'esprit.

MARIANE.
Oui, c'est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me
défendre ; et les visites respectueuses qu'il a rendues chez
nous, ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon
âme.

FROSINE.
Mais avez-vous su quel il est ?

- 59 -
MARIANE.
Non, je ne sais point quel il est ; mais je sais qu'il est fait
d'un air à se faire aimer ; que si l'on pouvait mettre les
choses à mon choix, je le prendrais plutôt qu'un autre ; et
qu'il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment
effroyable, dans l'époux qu'on veut me donner.

FROSINE.
Mon Dieu, tous ces blondins sont agréables, et débitent
fort bien leur fait ; mais la plupart sont gueux comme des
rats ; et il vaut mieux pour vous, de prendre un vieux
mari, qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue
que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté
que je dis, et qu'il y a quelques petits dégoûts à essuyer
avec un tel époux ; mais cela n'est pas pour durer ; et sa
mort, croyez-moi, vous mettra bientôt en état d'en
prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses.

MARIANE.
Mon Dieu, Frosine, c'est une étrange affaire, lorsque pour
être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de
quelqu'un, et la mort ne suit pas tous les projets que nous
faisons.

FROSINE.
Vous moquez-vous ? Vous ne l'épousez qu'aux
conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être là
un des articles du contrat. Il serait bien impertinent de ne
pas mourir dans trois mois ! Le voici en propre personne.

MARIANE.
Ah Frosine, quelle figure !

- 60 -
SCÈNE V.
Harpagon, Frosine, Mariane.
HARPAGON.
Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec
des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les
yeux, sont assez visibles d'eux-mêmes, et qu'il n'est pas
besoin de lunettes pour les apercevoir : mais enfin c'est
avec des lunettes qu'on observe les astres, et je maintiens
et garantis que vous êtes un astre, mais un astre le plus
bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne
répond mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie
de me voir.

FROSINE.
C'est qu'elle est encore toute surprise ; et puis les filles
ont toujours honte à témoigner d'abord ce qu'elles ont
dans l'âme.

HARPAGON.
Tu as raison. Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient
vous saluer.

SCÈNE VI.
Élise, Harpagon, Mariane, Frosine.
MARIANE.
Je m'acquitte bien tard, Madame, d'une telle visite.

ÉLISE.
Vous avez fait, Madame, ce que je devais faire, et c'était
à moi de vous prévenir.

HARPAGON.
Vous voyez qu'elle est grande ; mais mauvaise herbe
croît toujours.

MARIANE, bas à Frosine.


Oh l'homme déplaisant !

HARPAGON.
Que dit la belle ?

- 61 -
FROSINE.
Qu'elle vous trouve admirable.

HARPAGON.
C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable
mignonne.

MARIANE, à part.
Quel animal !

HARPAGON.
Je vous suis trop obligé de ces sentiments.

MARIANE, à part.
Je n'y puis plus tenir.

HARPAGON.
Voici mon fils aussi qui vous vient faire la révérence.

MARIANE, à part, à Frosine.


Ah ! Frosine, quelle rencontre ! C'est justement celui
dont je t'ai parlé.

FROSINE, à Mariane.
L'aventure est merveilleuse.

HARPAGON.
Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands
enfants ; mais je serai bientôt défait et de l'un et de
l'autre.

- 62 -
SCÈNE VII.
Cléante, Harpagon, Élise, Mariane, Frosine.
CLÉANTE.
Madame, à vous dire le vrai, c'est ici une aventure où
sans doute je ne m'attendais pas ; et mon père ne m'a pas
peu surpris lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avait
formé.

MARIANE.
Je puis dire la même chose. C'est une rencontre imprévue
qui m'a surprise autant que vous ; et je n'étais point
préparée à une pareille aventure.

CLÉANTE.
Il est vrai que mon Père, Madame, ne peut pas faire un
plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie, que
l'honneur de vous voir : mais avec tout cela, je ne vous
assurerai point que je me réjouis du dessein où vous
pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment,
je vous l'avoue, est trop difficile pour moi ; et c'est un
titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce
discours paraîtra brutal aux yeux de quelques-uns ; mais
je suis assuré que vous serez personne à le prendre
comme il faudra. Que c'est un mariage, Madame, où vous
vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ;
que vous n'ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il
choque mes intérêts ; et que vous voulez bien enfin que je
vous dise, avec la permission de mon père, que si les
choses dépendaient de moi, cet hymen ne se ferait point.

HARPAGON.
Voilà un compliment bien impertinent. Quelle belle
confession à lui faire !

MARIANE.
Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les
choses sont fort égales ; et que si vous auriez de la
répugnance à me voir votre belle-mère, je n'en aurais pas
moins sans doute à vous voir mon beau-fils. Ne croyez
pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous
donner cette inquiétude. Je serais fort fâchée de vous
causer du déplaisir ; et si je ne m'y vois forcée par une
puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne
consentirai point au mariage qui vous chagrine.

HARPAGON.
Elle a raison ; à sot compliment il faut une réponse de
même. Je vous demande pardon, ma belle, de
l'impertinence de mon fils. C'est un jeune sot, qui ne sait
pas encore la conséquence des paroles qu'il dit.

- 63 -
MARIANE.
Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout
offensée ; au contraire, il m'a fait plaisir de m'expliquer
ainsi ses véritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la
sorte ; et s'il avait parlé d'autre façon, je l'en estimerais
bien moins.

HARPAGON.
C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser
ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez
qu'il changera de sentiments.

CLÉANTE.
Non, mon Père, je ne suis point capable d'en changer ; et
je prie instamment Madame de le croire.

HARPAGON.
Mais voyez quelle extravagance ! Il continue encore plus
fort.

CLÉANTE.
Voulez-vous que je trahisse mon coeur ?

HARPAGON.
Encore ? Avez-vous envie de changer de discours ?

CLÉANTE.
Hé bien, puisque vous voulez que je parle d'autre façon ;
souffrez, Madame, que je me mette ici à la place de mon
père ; et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le
monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien
d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre
époux est une gloire, une félicité, que je préférerais aux
destinées des plus grands princes de la terre. Oui,
Madame, le bonheur de vous posséder est à mes regards
la plus belle de toutes les fortunes ; c'est où j'attache toute
mon ambition. Il n'y a rien que je ne sois capable de faire
pour une conquête si précieuse, et les obstacles les plus
puissants...

HARPAGON.
Doucement, mon Fils, s'il vous plaît.

CLÉANTE.
C'est un compliment que je fais pour vous à Madame.

- 64 -
HARPAGON.
Mon Dieu, j'ai une langue pour m'expliquer moi-même,
et je n'ai pas besoin d'un procureur comme vous. Allons,
donnez des sièges.

FROSINE.
Non, il vaut mieux que de ce pas nous allions à la Foire,
afin d'en revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps ensuite
de vous entretenir.

HARPAGON.
Qu'on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie
de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner
un peu de collation avant que de partir.

CLÉANTE.
J'y ai pourvu, mon Père, et j'ai fait apporter ici quelques
bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et de
confitures, que j'ai envoyé quérir de votre part.

HARPAGON, bas à Valère.


Valère !

VALÈRE, à Harpagon.
Il a perdu le sens.

CLÉANTE.
Est-ce que vous trouvez, mon Père, que ce ne soit pas
assez ? Madame aura la bonté d'excuser cela, s'il lui plaît.

MARIANE.
C'est une chose qui n'était pas nécessaire.

CLÉANTE.
Avez-vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que
celui que vous voyez que mon père a au doigt ?

MARIANE.
Il est vrai qu'il brille beaucoup.

CLÉANTE.
Il l'ôte du doigt de son père et le donne à Mariane.
Il faut que vous le voyiez de près.

- 65 -
MARIANE.
Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.

CLÉANTE.
Il se met au-devant de Mariane, qui le veut rendre.
Nenni, Madame : il est en de trop belles mains. C'est un
présent que mon père vous a fait.

HARPAGON.
Moi ?

CLÉANTE.
N'est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que Madame
le garde pour l'amour de vous ?

HARPAGON, à part, à son fils.


Comment ?

CLÉANTE.
Belle demande ! Il me fait signe de vous le faire accepter.

MARIANE.
Je ne veux point...

CLÉANTE.
Vous moquez-vous ? Il n'a garde de le reprendre.

HARPAGON, à part.
J'enrage !

MARIANE.
Ce serait...

CLÉANTE, en empêchant toujours Mariane de


rendre la bague.
Non, vous dis-je, c'est l'offenser.

MARIANE.
De grâce...

CLÉANTE.
Point du tout.

- 66 -
HARPAGON, à part.
Peste soit...

CLÉANTE.
Le voilà qui se scandalise de votre refus.

HARPAGON, bas à son fils.


Ah, traître !

CLÉANTE.
Vous voyez qu'il se désespère.

HARPAGON, bas, à son fils, en le menaçant.


Bourreau que tu es !

CLÉANTE.
Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis
pour l'obliger à la garder, mais elle est obstinée.

HARPAGON, bas, à son fils, avec emportement.


Pendard !

CLÉANTE.
Vous êtes cause, Madame, que mon père me querelle.

HARPAGON, bas, à son fils, avec les mêmes


grimaces.
Le coquin !

CLÉANTE.
Vous le ferez tomber malade. De grâce, Madame, ne
résistez point davantage.

FROSINE.
Mon Dieu, que de façons ! Gardez la bague, puisque
Monsieur le veut.

MARIANE.
Pour ne vous point mettre en colère, je la garde
maintenant ; et je prendrai un autre temps pour vous la
rendre.

- 67 -
SCÈNE VIII.
Harpagon, Mariane, Frosine, Cléante,
Brindavoine, Élise.
BRINDAVOINE.
Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler.

HARPAGON.
Dis-lui que je suis empêché, et qu'il revienne une autre
fois.

BRINDAVOINE.
Il dit qu'il vous apporte de l'argent.

HARPAGON.
Je vous demande pardon. Je reviens tout à l'heure.

SCÈNE IX.
Harpagon, Mariane, Cléante, Élise, Frosine,
La Merluche.
LA MERLUCHE.
Il vient en courant, et fait tomber Harpagon.
Monsieur.

HARPAGON.
Ah, je suis mort.

CLÉANTE.
Qu'est-ce, mon père ? Vous êtes-vous fait mal ?

HARPAGON.
Le traître assurément a reçu de l'argent de mes débiteurs,
pour me faire rompre le cou.

VALÈRE.
Cela ne sera rien.

LA MERLUCHE.
Monsieur, je vous demande pardon, je croyais bien faire
d'accourir vite.

- 68 -
HARPAGON.
Que viens-tu faire ici, bourreau ?

LA MERLUCHE.
Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés.

HARPAGON.
Qu'on les mène promptement chez le maréchal.

CLÉANTE.
En attendant qu'ils soient ferrés, je vais faire pour vous,
mon Père, les honneurs de votre logis, et conduire
Madame dans le jardin, où je ferai porter la collation.

HARPAGON.
Valère, aie un peu l'oeil à tout cela ; et prends soin, je te
prie, de m'en sauver le plus que tu pourras, pour le
renvoyer au marchand.

VALÈRE.
C'est assez.

HARPAGON.
Ô fils impertinent, as-tu envie de me ruiner ?

- 69 -
ACTE IV

SCÈNE I.
Cléante, Mariane, Élise, Frosine.
CLÉANTE.
Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus
autour de nous personne de suspect, et nous pouvons
parler librement.

ÉLISE.
Oui, Madame, mon Frère m'a fait confidence de la
passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les
déplaisirs que sont capables de causer de pareilles
traverses ; et c'est, je vous assure, avec une tendresse
extrême que je m'intéresse à votre aventure.

MARIANE.
C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts
une personne comme vous ; et je vous conjure, Madame,
de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable
de m'adoucir les cruautés de la fortune.

FROSINE.
Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l'un et
l'autre, de ne m'avoir point avant tout ceci, avertie de
votre affaire ! Je vous aurais sans doute détourné cette
inquiétude, et n'aurais point amené les choses où l'on voit
qu'elles sont.

CLÉANTE.
Que veux-tu ? C'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu
ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les
vôtres ?

MARIANE.
Hélas, suis-je en pouvoir de faire des résolutions ! Et
dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des
souhaits ?

- 70 -
CLÉANTE.
Point d'autre appui pour moi dans votre coeur que de
simples souhaits ? Point de pitié officieuse ? Point de
secourable bonté ? Point d'affection agissante ?

MARIANE.
Que saurais-je vous dire ? Mettez-vous en ma place, et
voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-même ;
je m'en remets à vous ; et je vous crois trop raisonnable
pour vouloir exiger de moi, que ce qui peut m'être permis
par l'honneur et la bienséance.

CLÉANTE.
Hélas, où me réduisez-vous, que de me renvoyer à ce que
voudront me permettre les fâcheux sentiments d'un
rigoureux honneur, et d'une scrupuleuse bienséance.

MARIANE.
Mais que voulez-vous que je fasse ? Quand je pourrais
passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai
de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours
élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurais me
résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès
d'elle. Employez tous vos soins à gagner son esprit ; vous
pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en
donne la licence, et s'il ne tient qu'à me déclarer en votre
faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu
moi-même, de tout ce que je sens pour vous.

CLÉANTE.
Frosine, ma pauvre Frosine, voudrais-tu nous servir ?

FROSINE.
Par ma foi ! Faut-il demander ? Je le voudrais de tout
mon coeur. Vous savez que de mon naturel, je suis assez
humaine. Le Ciel ne m'a point fait l'âme de bronze ; et je
n'ai que trop de tendresse à rendre de petits services,
quand je vois des gens qui s'entre-aiment en tout bien, et
en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci ?

CLÉANTE.
Songe un peu, je te prie.

MARIANE.
Ouvre-nous des lumières.

ÉLISE.
Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.

- 71 -
FROSINE.
Ceci est assez difficile. Pour votre mère, elle n'est pas
tout à fait déraisonnable, et peut-être pourrait-on la
gagner, et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle
veut faire au père. Mais le mal que j'y trouve, c'est que
votre père est votre père.

CLÉANTE.
Cela s'entend.

FROSINE.
Je veux dire qu'il conservera du dépit, si l'on montre
qu'on le refuse ; et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à
donner son consentement à votre mariage. Il faudrait,
pour bien faire, que le refus vînt de lui-même, et tâcher
par quelque moyen de le dégoûter de votre personne.

CLÉANTE.
Tu as raison.

FROSINE.
Oui, j'ai raison, je le sais bien. C'est là ce qu'il faudrait ;
mais le diantre est d'en pouvoir trouver les moyens.
Attendez ; si nous avions quelque femme un peu sur
l'âge, qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour
contrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un train
fait à la hâte, et d'un bizarre nom de Marquise, ou de
Vicomtesse, que nous supposerions de la Basse
Bretagne ; j'aurais assez d'adresse pour faire accroire à
votre père que ce serait une personne riche, outre ses
maisons, de cent mille écus en argent comptant ; qu'elle
serait éperdument amoureuse de lui, et souhaiterait de se
voir sa femme, jusqu'à lui donner tout son bien par
contrat de mariage ; et je ne doute point qu'il ne prêtât
l'oreille à la proposition ; car enfin, il vous aime fort, je le
sais : mais il aime un peu plus l'argent ; et quand, ébloui
de ce leurre, il aurait une fois consenti à ce qui vous
touche, il importerait peu ensuite qu'il se désabusât, en
venant à vouloir voir clair aux effets de notre Marquise.

CLÉANTE.
Tout cela est fort bien pensé.

FROSINE.
Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de
mes amies, qui sera notre fait.

CLÉANTE.
Sois assurée, Frosine, de ma reconnaissance, si tu viens à
bout de la chose : mais, charmante Mariane,
commençons, je vous prie, par gagner votre mère ; c'est
toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage.
Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts

- 72 -
qu'il vous sera possible. Servez-vous de tout le pouvoir
que vous donne sur elle cette amitié qu'elle a pour vous.
Déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes
tout-puissants que le Ciel a placés dans vos yeux et dans
votre bouche ; et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces
tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses
touchantes à qui je suis persuadé qu'on ne saurait rien
refuser.

MARIANE.
J'y ferai tout ce que je puis, et n'oublierai aucune chose.

SCÈNE II.
Harpagon, Cléante, Mariane, Élise, Frosine.
HARPAGON.
Ouais ! Mon Fils baise la main de sa prétendue
belle-mère, et sa prétendue belle-mère ne s'en défend pas
fort. Y aurait-il quelque mystère là-dessous ?

ÉLISE.
Voilà mon père.

HARPAGON.
Le carrosse est tout prêt. Vous pouvez partir quand il
vous plaira.

CLÉANTE.
Puisque vous n'y allez pas, mon Père, je m'en vais les
conduire.

HARPAGON.
Non, demeurez. Elles iront bien toutes seules ; et j'ai
besoin de vous.

- 73 -
SCÈNE III.
Harpagon, Cléante.
HARPAGON.
Ô çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble à toi de
cette personne ?

CLÉANTE.
Ce qui m'en semble ?

HARPAGON.
Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ?

CLÉANTE.
La, la.

HARPAGON.
Mais encore ?

CLÉANTE.
À vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce
que je l'avais crue. Son air est de franche coquette ; sa
taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son
esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon
Père, pour vous en dégoûter ; car belle-mère pour
belle-mère, j'aime autant celle-là qu'une autre.

HARPAGON.
Tu lui disais tantôt pourtant...

CLÉANTE.
Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c'était
pour vous plaire.

HARPAGON.
Si bien donc que tu n'aurais pas d'inclination pour elle ?

CLÉANTE.
Moi ? Point du tout.

HARPAGON.
J'en suis fâché ; car cela rompt une pensée qui m'était
venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflexion sur
mon âge ; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de
me voir marier à une si jeune personne. Cette
considération m'en faisait quitter le dessein ; et comme je
l'ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de

- 74 -
parole, je te l'aurais donnée, sans l'aversion que tu
témoignes.

CLÉANTE.
À moi ?

HARPAGON.
À toi.

CLÉANTE.
En mariage ?

HARPAGON.
En mariage.

CLÉANTE.
Écoutez : il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût ;
mais pour vous faire plaisir, mon Père, je me résoudrai à
l'épouser, si vous voulez.

HARPAGON.
Moi ? Je suis plus raisonnable que tu ne penses : je ne
veux point forcer ton inclination.

CLÉANTE.
Pardonnez-moi, je me ferai cet effort pour l'amour de
vous.

HARPAGON.
Non, non, un mariage ne saurait être heureux, où
l'inclination n'est pas.

CLÉANTE.
C'est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite ;
et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage.

HARPAGON.
Non : du côté de l'homme, on ne doit point risquer
l'affaire, et ce sont des suites fâcheuses, où je n'ai garde
de me commettre. Si tu avais senti quelque inclination
pour elle, à la bonne heure : je te l'aurais fait épouser, au
lieu de moi ; mais cela n'étant pas, je suivrai mon premier
dessein, et je l'épouserai moi-même.

CLÉANTE.
Hé bien, mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut
vous découvrir mon coeur, il faut vous révéler notre
secret. La vérité est que je l'aime, depuis un jour que je la
vis dans une promenade ; que mon dessein était tantôt de
vous la demander pour femme ; et que rien ne m'a retenu,

- 75 -
que la déclaration de vos sentiments, et la crainte de vous
déplaire.

HARPAGON.
Lui avez-vous rendu visite ?

CLÉANTE.
Oui, mon père.

HARPAGON.
Beaucoup de fois ?

CLÉANTE.
Assez, pour le temps qu'il y a.

HARPAGON.
Vous a-t-on bien reçu ?

CLÉANTE.
Fort bien, mais sans savoir qui j'étais ; et c'est ce qui a
fait tantôt la surprise de Mariane.

HARPAGON.
Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où
vous étiez de l'épouser ?

CLÉANTE.
Sans doute ; et même j'en avais fait à sa mère quelque
peu d'ouverture.

HARPAGON.
A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition ?

CLÉANTE.
Oui, fort civilement.

HARPAGON.
Et la fille correspond-elle fort à votre amour ?

CLÉANTE.
Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon
père, qu'elle a quelque bonté pour moi.

- 76 -
HARPAGON.
Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret ; et voilà
justement ce que je demandais. Oh sus, mon Fils,
savez-vous ce qu'il y a ? C'est qu'il faut songer, s'il vous
plaît, à vous défaire de votre amour ; à cesser toutes vos
poursuites auprès d'une personne que je prétends pour
moi ; et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous
destine.

CLÉANTE.
Oui, mon père, c'est ainsi que vous me jouez ! Hé bien,
puisque les choses en sont venues là, je vous déclare,
moi, que je ne quitterai point la passion que j'ai pour
Mariane ; qu'il n'y a point d'extrémité où je ne
m'abandonne pour vous disputer sa conquête, et que si
vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai
d'autres secours peut-être qui combattront pour moi.

HARPAGON.
Comment, pendard, tu as l'audace d'aller sur mes Brisées : Terme de chasse (.). On peut
figurément, "Marcher sur les brisées",
brisées ? pour dire, suivre ses traces, imiter son
exemple. On le dit aussi de ceux qui
entreprennent le même dessein, qui
CLÉANTE. écrivent sur le même sujet, quoi qu'ils
le traitent diversement. [F]
C'est vous qui allez sur les miennes ; et je suis le premier
en date.

HARPAGON.
Ne suis-je pas ton père ? Et ne me dois-tu pas respect ?

CLÉANTE.
Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient
obligés de déférer aux pères ; et l'amour ne connaît
personne.

HARPAGON.
Je te ferai bien me connaître, avec de bons coups de
bâton.

CLÉANTE.
Toutes vos menaces ne font rien.

HARPAGON.
Tu renonceras à Mariane.

- 77 -
CLÉANTE.
Point du tout.

HARPAGON.
Donnez-moi un bâton tout à l'heure.

SCÈNE IV.
Maître Jacques, Harpagon, Cléante.
MAÎTRE JACQUES.
Eh, eh, eh, Messieurs, qu'est-ce ci ? À quoi
songez-vous ?

CLÉANTE.
Je me moque de cela.

MAÎTRE JACQUES.
Ah, Monsieur, doucement.

HARPAGON.
Me parler avec cette impudence !

MAÎTRE JACQUES.
Ah, Monsieur, de grâce.

CLÉANTE.
Je n'en démordrai point.

MAÎTRE JACQUES.
Hé quoi, à votre père ?

HARPAGON.
Laisse-moi faire.

MAÎTRE JACQUES.
Hé quoi, à votre fils ? Encore passe pour moi.

HARPAGON.
Je te veux faire toi-même, maître Jacques, juge de cette
affaire, pour montrer comme j'ai raison.

- 78 -
MAÎTRE JACQUES.
J'y consens. Éloignez-vous un peu.

HARPAGON.
J'aime une fille, que je veux épouser ; et le pendard a
l'insolence de l'aimer avec moi, et d'y prétendre malgré
mes ordres.

MAÎTRE JACQUES.
Ah ! Il a tort.

HARPAGON.
N'est-ce pas une chose épouvantable, qu'un fils qui veut
entrer en concurrence avec son père ? Et ne doit-il pas,
par respect, s'abstenir de toucher à mes inclinations ?

MAÎTRE JACQUES.
Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez là.
Il vient trouver Cléante à l'autre bout du théâtre.

CLÉANTE.
Hé bien oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y
recule point ; il ne m'importe qui ce soit ; et je veux bien
aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre
différend.

MAÎTRE JACQUES.
C'est beaucoup d'honneur que vous me faites.

CLÉANTE.
Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes
voeux, et reçoit tendrement les offres de ma foi ; et mon
père s'avise de venir troubler notre amour par la demande
qu'il en fait faire.

MAÎTRE JACQUES.
Il a tort assurément.

CLÉANTE.
On lit HARPAGON. comme entête de
la réplique.
N'a-t-il point de honte, à son âge, de songer à se marier ?
Lui sied-il bien d'être encore amoureux ? Et ne devrait-il
pas laisser cette occupation aux jeunes gens ?

- 79 -
MAÎTRE JACQUES.
Vous avez raison, il se moque. Laissez-moi lui dire deux
mots.
Il revient à Harpagon.
Hé bien, votre fils n'est pas si étrange que vous le dites, et
il se met à la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous
doit, qu'il ne s'est emporté que dans la première chaleur,
et qu'il ne fera point refus de se soumettre à ce qu'il vous
plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous
ne faites, et lui donner quelque personne en mariage dont
il ait lieu d'être content.

HARPAGON.
Ah, dis-lui, maître Jacques, que moyennant cela, il pourra
espérer toutes choses de moi ; et que, hors Mariane, je lui
laisse la liberté de choisir celle qu'il voudra.

MAÎTRE JACQUES.
Il va au fils.
Laissez-moi faire. Hé bien, votre père n'est pas si
déraisonnable que vous le faites ; et il m'a témoigné que
ce sont vos emportements qui l'ont mis en colère ; qu'il
n'en veut seulement qu'à votre manière d'agir, et qu'il sera
fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez,
pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur,
et lui rendre les déférences, les respects, et les
soumissions qu'un fils doit à son père.

CLÉANTE.
Ah, maître Jacques, tu lui peux assurer; que s'il
m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis
de tous les hommes ; et que jamais je ne ferai aucune
chose que par ses volontés.

MAÎTRE JACQUES.
Cela est fait. Il consent à ce que vous dites.

HARPAGON.
Voilà qui va le mieux du monde.

MAÎTRE JACQUES.
Tout est conclu. Il est content de vos promesses.

CLÉANTE.
Le Ciel en soit loué.

- 80 -
MAÎTRE JACQUES.
Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble : vous voilà
d'accord maintenant ; et vous alliez vous quereller, faute
de vous entendre.

CLÉANTE.
Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma
vie.

MAÎTRE JACQUES.
Il n'y a pas de quoi, Monsieur.

HARPAGON.
Tu m'a fait plaisir, maître Jacques, et cela mérite une
récompense. Va, je m'en souviendrai, je t'assure.
Il tire son mouchoir de sa poche, ce qui fait croire à maître Jacques
qu'il va lui donner quelque chose.

MAÎTRE JACQUES.
Je vous baise les mains.

SCÈNE V.
Cléante, Harpagon.
CLÉANTE.
Je vous demande pardon, mon Père, de l'emportement
que j'ai fait paraître.

HARPAGON.
Cela n'est rien.

CLÉANTE.
Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.

HARPAGON.
Et moi, j'ai toutes les joies du monde de te voir
raisonnable.

CLÉANTE.
Quelle bonté à vous, d'oublier si vite ma faute !

- 81 -
HARPAGON.
On oublie aisément les fautes des enfants, lorsqu'ils
rentrent dans leur devoir.

CLÉANTE.
Quoi, ne garder aucun ressentiment de toutes mes
extravagances ?

HARPAGON.
C'est une chose où tu m'obliges, par la soumission et le
respect où tu te ranges.

CLÉANTE.
Je vous promets, mon Père, que, jusques au tombeau, je
conserverai dans mon coeur le souvenir de vos bontés.

HARPAGON.
Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose, que de
moi tu n'obtiennes.

CLÉANTE.
Ah ! Mon Père, je ne vous demande plus rien ; et c'est
m'avoir assez donné, que de me donner Mariane.

HARPAGON.
Comment ?

CLÉANTE.
Je dis, mon Père, que je suis trop content de vous ; et que
je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de
m'accorder Mariane.

HARPAGON.
Qui est-ce qui parle de t'accorder Mariane ?

CLÉANTE.
Vous, mon père.

HARPAGON.
Moi ?

CLÉANTE.
Sans doute.

- 82 -
HARPAGON.
Comment ? C'est toi qui as promis d'y renoncer.

CLÉANTE.
Moi, y renoncer ?

HARPAGON.
Oui.

CLÉANTE.
Point du tout.

HARPAGON.
Tu ne t'es pas départi d'y prétendre ?

CLÉANTE.
Au contraire, j'y suis porté plus que jamais.

HARPAGON.
Quoi, pendard, derechef ?

CLÉANTE.
Rien ne me peut changer.

HARPAGON.
Laisse-moi faire, traître.

CLÉANTE.
Faites tout ce qu'il vous plaira.

HARPAGON.
Je te défends de me jamais voir.

CLÉANTE.
À la bonne heure.

HARPAGON.
Je t'abandonne.

CLÉANTE.
Abandonnez.

- 83 -
HARPAGON.
Je te renonce pour mon fils.

CLÉANTE.
Soit.

HARPAGON.
Je te déshérite.

CLÉANTE.
Tout ce que vous voudrez.

HARPAGON.
Et je te donne ma malédiction.

CLÉANTE.
Je n'ai que faire de vos dons.

SCÈNE VI.
La Flèche, Cléante.
LA FLÈCHE, sortant du jardin, avec une cassette.
Ah, Monsieur, que je vous trouve à propos ! Suivez-moi
vite.

CLÉANTE.
Qu'y a-t-il ?

LA FLÈCHE.
Suivez-moi, vous dis-je, nous sommes bien.

CLÉANTE.
Comment ?

LA FLÈCHE.
Voici votre affaire.

CLÉANTE.
Quoi ?

- 84 -
LA FLÈCHE.
J'ai gagné ceci tout le jour.

CLÉANTE.
Qu'est-ce que c'est ?

LA FLÈCHE.
Le trésor de votre père, que j'ai attrapé.

CLÉANTE.
Comment as-tu fait ?

LA FLÈCHE.
Vous saurez tout. Sauvons-nous, je l'entends crier.

SCÈNE VII.

HARPAGON.
Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.
Au voleur, au voleur, à l'assassin, au meurtrier/. Justice,
juste Ciel. Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé
la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ?
Qu'est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que
ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ?
N'est-il point là ? N'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête.
Rends-moi mon argent, coquin...
Il se prend lui-même le bras.
Ah, c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je
suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas, mon pauvre
argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de
toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma
consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus
que faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de vivre.
C'en est fait, je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort,
je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me
ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en
m'apprenant qui l'a pris ? Euh ? Que dites-vous ? Ce n'est
personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup,
qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a
choisi justement le temps que je parlais à mon traître de
fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire
donner la question à toute la maison : à servantes, à
valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens
assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne, qui ne
me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur.
Eh ? De quoi est-ce qu'on parle là ? De celui qui m'a
dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur
qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon

- 85 -
voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché
là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire.
Vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que l'on m'a
fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des
prévôts, des juges, des gênes, des potences et des
bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne
retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.

- 86 -
ACTE V

SCÈNE I.
Harpagon, Le Commissaire, son Clerc.
LE COMMISSAIRE.
Laissez-moi faire. Je sais mon métier, Dieu merci. Ce
n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir des
vols ; et je voudrais avoir autant de sacs de mille francs,
que j'ai fait pendre de personnes.

HARPAGON.
Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire
en main ; et si l'on ne me fait retrouver mon argent, je
demanderai justice de la justice.

LE COMMISSAIRE.
Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu'il
y avait dans cette cassette. ?

HARPAGON.
Dix mille écus bien comptés.

LE COMMISSAIRE.
Dix mille écus !

HARPAGON.
Dix mille écus.

LE COMMISSAIRE.
Le vol est considérable.

HARPAGON.
Il n'y a point de supplice assez grand pour l'énormité de
ce crime ; et s'il demeure impuni, les choses les plus
sacrées ne sont plus en sûreté.

- 87 -
LE COMMISSAIRE.
En quelles espèces était cette somme ?

HARPAGON.
Louis : pièce de monnaie de France
qu'on a commencé à fabriqué sous le
En bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes. Pistole : Monnaie d'or étrangère
battue en Espagne, et en quelques
règne de Louis XIII, et qui a eu grand endroits d'Italie. La pistole est
cours sous le règne de Louis XIV. Il y maintenant [XVIIème] d'une valeur
a eu des louis d'or qui ont valu d'abord LE COMMISSAIRE. de onze livres, et du poids des louis,
dix livres puis onze et enfin jusqu'à et au même titre et remède. On dit
douze (.) [F] Qui soupçonnez-vous de ce vol ? qu'un homme a bien des pistoles pour
dire qu'il est riche.

HARPAGON.
Tout le monde ; et je veux que vous arrêtiez prisonniers
la ville et les faubourgs.

LE COMMISSAIRE.
Il faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher personne, et
tâcher doucement d'attraper quelques preuves, afin de
procéder après par la rigueur, au recouvrement des
deniers qui vous ont été pris.

SCÈNE II.
Maître Jacques, Harpagon, Le Commissaire,
son Clerc.
MAÎTRE JACQUES, au bout du théâtre, en se
retournant du côté dont il sort..
Je m'en vais revenir. Qu'on me l'égorge tout à l'heure ;
qu'on me lui fasse griller les pieds, qu'on me le mette
dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher.

HARPAGON.
Qui ? Celui qui m'a dérobé ?

MAÎTRE JACQUES.
Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient
d'envoyer, et je veux vous l'accommoder à ma fantaisie.

HARPAGON.
Il n'est pas question de cela ; et voilà Monsieur, à qui il
faut parler d'autre [chose].

LE COMMISSAIRE.
Ne vous épouvantez point. Je suis homme à ne vous point
scandaliser ; et les choses iront dans la douceur.

- 88 -
MAÎTRE JACQUES.
Monsieur est de votre soupé ?

LE COMMISSAIRE.
Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.

MAÎTRE JACQUES.
Ma foi, Monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et
je vous traiterai du mieux qu'il me sera possible.

HARPAGON.
Ce n'est pas là l'affaire.

MAÎTRE JACQUES.
Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais,
c'est la faute de Monsieur notre intendant, qui m'a rogné
les ailes avec les ciseaux de son économie.

HARPAGON.
Traître, il s'agit d'autre chose que de souper ; et je veux
que tu me dises des nouvelles de l'argent qu'on m'a pris.

MAÎTRE JACQUES.
On vous a pris de l'argent ?

HARPAGON.
Oui, coquin ; et je m'en vais te pendre, si tu ne me le
rends.

LE COMMISSAIRE.
Mon Dieu ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu'il
est honnête homme, et que sans se faire mettre en prison,
il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon
ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait
aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par
votre maître. On lui a pris aujourd'hui son argent, et il
n'est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette
affaire.

MAÎTRE JACQUES, à part.


Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre
intendant : depuis qu'il est entré céans, il est le favori, on
n'écoute que ses conseils, et j'ai aussi sur le coeur les
coups de bâton de tantôt.

- 89 -
HARPAGON.
Qu'as-tu à ruminer ?

LE COMMISSAIRE.
Laissez-le faire, il se prépare à vous contenter, et je vous
ai bien dit qu'il était honnête homme.

MAÎTRE JACQUES.
Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je
crois que c'est Monsieur votre cher intendant qui a fait le
coup.

HARPAGON.
Valère ?

MAÎTRE JACQUES.
Oui.

HARPAGON.
Lui, qui me paraît si fidèle ?

MAÎTRE JACQUES.
Lui-même. Je crois que c'est lui qui vous a dérobé.

HARPAGON.
Et sur quoi le crois-tu ?

MAÎTRE JACQUES.
Sur quoi ?

HARPAGON.
Oui.

MAÎTRE JACQUES.
Je le crois... sur ce que je le crois.

LE COMMISSAIRE.
Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez.

HARPAGON.
L'as-tu vu rôder autour du lieu où j'avais mis mon
argent ?

- 90 -
MAÎTRE JACQUES.
Oui, vraiment. Où était-il votre argent ?

HARPAGON.
Dans le jardin.

MAÎTRE JACQUES.
Justement. Je l'ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi
est-ce que cet argent était ?

HARPAGON.
Dans une cassette.

MAÎTRE JACQUES.
Voilà l'affaire : je lui ai vu une cassette.

HARPAGON.
Et cette cassette, comment est-elle faite ? Je verrai bien si
c'est la mienne.

MAÎTRE JACQUES.
Comment elle est faite ?

HARPAGON.
Oui.

MAÎTRE JACQUES.
Elle est faite... Elle est faite comme une cassette.

LE COMMISSAIRE.
Cela s'entend. Mais dépeignez-la un peu, pour voir.

MAÎTRE JACQUES.
C'est une grande cassette.

HARPAGON.
Celle qu'on m'a volée est petite.

MAÎTRE JACQUES.
Eh, oui, elle est petite, si on le veut prendre par là, mais
je l'appelle grande pour ce qu'elle contient.

- 91 -
LE COMMISSAIRE.
Et de quelle couleur est-elle ?

MAÎTRE JACQUES.
De quelle couleur ?

LE COMMISSAIRE.
Oui.

MAÎTRE JACQUES.
Elle est de couleur... Là, d'une certaine couleur... Ne
sauriez-vous m'aider à dire ?

HARPAGON.
Euh ?

MAÎTRE JACQUES.
N'est-elle pas rouge ?

HARPAGON.
Non, grise.

MAÎTRE JACQUES.
Eh, oui, gris-rouge ; c'est ce que je voulais dire.

HARPAGON.
Il n'y a point de doute : c'est elle assurément. Écrivez,
Monsieur, écrivez sa déposition. Ciel ! À qui désormais
se fier ? Il ne faut plus jurer de rien, et je crois après cela
que je suis homme à me voler moi-même.

MAÎTRE JACQUES.
Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire, au
moins, que c'est moi qui vous ai découvert cela.

- 92 -
SCÈNE III.
Valère, Harpagon, Le Commissaire, son
Clerc, Maître Jacques.
HARPAGON.
Approche. Viens confesser l'action la plus noire, l'attentat
le plus horrible, qui jamais ait été commis.

VALÈRE.
Que voulez-vous, Monsieur ?

HARPAGON.
Comment, traître, tu ne rougis pas de ton crime ?

VALÈRE.
De quel crime voulez-vous donc parler ?

HARPAGON.
De quel crime je veux parler, infâme, comme si tu ne
savais pas ce que je veux dire. C'est en vain que tu
prétendrais de le déguiser. L'affaire est découverte, et l'on
vient de m'apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma
bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me trahir ?
Pour me jouer un tour de cette nature ?

VALÈRE.
Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux
point chercher de détours, et vous nier la chose.

MAÎTRE JACQUES.
Oh ! Oh ! Aurais-je deviné sans y penser ?

VALÈRE.
C'était mon dessein de vous en parler, et je voulais
attendre pour cela des conjonctures favorables ; mais
puisqu'il est ainsi, je vous conjure de ne vous point
fâcher, et de vouloir bien entendre mes raisons.

HARPAGON.
Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur
infâme ?

VALÈRE.
Ah ! Monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. Il est vrai que
j'ai commis une offense envers vous, mais après tout ma
faute est pardonnable.

- 93 -
HARPAGON.
Comment, pardonnable ? Un guet-apens ? Un assassinat
de la sorte ?

VALÈRE.
De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous
m'aurez ouï, vous verrez que le mal n'est pas si grand que
vous le faites.

HARPAGON.
Le mal n'est pas si grand que je le fais ! Quoi, mon sang,
mes entrailles, pendard ?

VALÈRE.
Votre sang, Monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises
mains. Je suis d'une condition à ne lui point faire de tort,
et il n'y a rien en tout ceci que je ne puisse bien réparer.

HARPAGON.
C'est bien mon intention ; et que tu me restitues ce que tu
m'as ravi.

VALÈRE.
Votre honneur, Monsieur, sera pleinement satisfait.

HARPAGON.
Il n'est pas question d'honneur là-dedans. Mais, dis-moi,
qui t'a porté à cette action ?

VALÈRE.
Hélas ! Me le demandez-vous ?

HARPAGON.
Oui, vraiment, je te le demande.

VALÈRE.
Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire :
l'amour.

HARPAGON.
L'amour ?

VALÈRE.
Oui.

- 94 -
HARPAGON.
Bel amour, bel amour, ma foi ! L'amour de mes louis
d'or.

VALÈRE.
Non, Monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont
tenté ; ce n'est pas cela qui m'a ébloui, et je proteste de ne
prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me
laissiez celui que j'ai.

HARPAGON.
Non ferai, de par tous les diables, je ne te le laisserai pas.
Mais voyez quelle insolence de vouloir retenir le vol qu'il
m'a fait !

VALÈRE.
Appelez-vous cela un vol ?

HARPAGON.
Si je l'appelle un vol ? Un trésor comme celui-là.

VALÈRE.
C'est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous
ayez sans doute ; mais ce ne sera pas le perdre que de me
le laisser. Je vous le demande à genoux, ce trésor plein de
charmes ; et pour bien faire, il faut que vous me
l'accordiez.

HARPAGON.
Je n'en ferai rien. Qu'est-ce à dire cela ?

VALÈRE.
Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait
serment de ne nous point abandonner.

HARPAGON.
Le serment est admirable, et la promesse plaisante !

VALÈRE.
Oui, nous nous sommes engagés d'être l'un à l'autre à
jamais.

HARPAGON.
Je vous empêcherai bien, je vous assure.

- 95 -
VALÈRE.
Rien que la mort ne nous peut séparer.

HARPAGON.
C'est être bien endiablé après mon argent.

VALÈRE.
Je vous ai déjà dit, Monsieur, que ce n'était point l'intérêt
qui m'avait poussé à faire ce que j'ai fait. Mon coeur n'a
point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif
plus noble m'a inspiré cette résolution.

HARPAGON.
Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut
avoir mon bien ; mais j'y donnerai bon ordre ; et la
justice, pendard effronté, me va faire raison de tout.

VALÈRE.
Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à
souffrir toutes les violences qu'il vous plaira ; mais je
vous prie de croire, au moins, que s'il y a du mal, ce n'est
que moi qu'il en faut accuser, et que votre fille en tout
ceci n'est aucunement coupable.

HARPAGON.
Je le crois bien, vraiment ; il serait fort étrange que ma
fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon
affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l'as
enlevée.

VALÈRE.
Moi ? Je ne l'ai point enlevée, et elle est encore chez
vous.

HARPAGON.
Ô ma chère cassette ! Elle n'est point sortie de ma
maison ?

VALÈRE.
Non, Monsieur

HARPAGON.
Hé, dis-moi donc un peu : tu n'y as point touché ?

VALÈRE.
Moi, y toucher ? Ah ! Vous lui faites tort, aussi bien qu'à
moi ; et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse que
j'ai brûlé pour elle.

- 96 -
HARPAGON.
Brûlé pour ma cassette !

VALÈRE.
J'aimerais mieux mourir que de lui avoir fait paraître
aucune pensée offensante, elle est trop sage et trop
honnête pour cela.

HARPAGON.
Ma cassette trop honnête !

VALÈRE.
Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue ; et rien
de criminel n'a profané la passion que ses beaux yeux
m'ont inspirée.

HARPAGON.
Les beaux yeux de ma cassette ! Il parle d'elle, comme un
amant d'une maîtresse.

VALÈRE.
Dame Claude, Monsieur, sait la vérité de cette aventure,
et elle vous peut rendre témoignage...

HARPAGON.
Quoi, ma servante est complice de l'affaire ?

VALÈRE.
Oui, Monsieur, elle a été témoin de notre engagement ; et
c'est après avoir connu l'honnêteté de ma flamme, qu'elle
m'a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi, et
recevoir la mienne.

HARPAGON.
Eh ? Est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer ?
Que nous brouilles-tu ici de ma fille ?

VALÈRE.
Je dis, Monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde à
faire consentir sa pudeur à ce que voulait mon amour.

HARPAGON.
La pudeur de qui ?

- 97 -
VALÈRE.
De votre fille ; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu
se résoudre à nous signer mutuellement une promesse de
mariage.

HARPAGON.
Ma fille t'a signé une promesse de mariage !

VALÈRE.
Oui, Monsieur, comme de ma part je lui en ai signé une.

HARPAGON.
Ô Ciel ! Autre disgrâce !

MAÎTRE JACQUES.
Écrivez, Monsieur, écrivez.

HARPAGON.
Rengrégement de mal ! Surcroît de désespoir ! Allons, Rengrégement : Terme vieilli.
Augmentation. [L]
Monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez-lui-moi
son procès, comme larron, et comme suborneur.

VALÈRE.
Ce sont des noms qui ne me sont point dûs ; et quand on
saura qui je suis.

SCÈNE IV.
Élise, Mariane, Frosine, Harpagon, Valère,
Maître Jacques, Le Commissaire, son Clerc.
HARPAGON.
Ah ! Fille scélérate ! Fille indigne d'un père comme moi !
C'est ainsi que tu pratiques les leçons que je t'ai
données ? Tu te laisses prendre d'amour pour un voleur
infâme, et tu lui engages ta foi sans mon consentement ?
Mais vous serez trompés l'un et l'autre. Quatre bonnes
murailles me répondront de ta conduite ; et une bonne
potence me fera raison de ton audace.

VALÈRE.
Ce ne sera point votre passion qui jugera l'affaire ; et l'on
m'écoutera, au moins, avant que de me condamner.

- 98 -
HARPAGON.
Je me suis abusé de dire une potence, et tu seras roué tout
vif.

ÉLISE, à genoux devant son père.


Ah ! Mon père, prenez des sentiments un peu plus
humains, je vous prie, et n'allez point pousser les choses
dans les dernières violences du pouvoir paternel. Ne vous
laissez point entraîner aux premiers mouvements de votre
passion, et donnez-vous le temps de considérer ce que
vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui
dont vous vous offensez : il est tout autre que vos yeux
ne le jugent ; et vous trouverez moins étrange que je me
sois donnée à lui, lorsque vous saurez que sans lui vous
ne m'auriez plus il y a longtemps. Oui, mon père, c'est
celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que
je courus dans l'eau, et à qui vous devez la vie de cette
même fille dont...

HARPAGON.
Tout cela n'est rien ; et il valait bien mieux pour moi qu'il
te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait.

ÉLISE.
Mon père, je vous conjure, par l'amour paternel, de me...

HARPAGON.
Non, non, je ne veux rien entendre ; et il faut que la
justice fasse son devoir.

MAÎTRE JACQUES.
Tu me payeras mes coups de bâton.

FROSINE.
Voici un étrange embarras.

- 99 -
SCÈNE V.
Anselme, Harpagon, Élise, Mariane, Frosine,
Valère, Maître Jacques, le Commissaire, Son
Clerc.
ANSELME.
Qu'est-ce, seigneur Harpagon ? Je vous vois tout ému.

HARPAGON.
Ah ! Seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné
de tous les hommes ; et voici bien du trouble et du
désordre au contrat que vous venez faire ! On m'assassine
dans le bien, on m'assassine dans l'honneur ; et voilà un
traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus
saints, qui s'est coulé chez moi sous le titre de
domestique, pour me dérober mon argent et pour me
suborner ma fille.

VALÈRE.
Qui songe à votre argent, dont vous me faites un
galimatias ?

HARPAGON.
Oui, ils se sont donné l'un et l'autre une promesse de
mariage. Cet affront vous regarde, Seigneur Anselme ; et
c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire
toutes les poursuites de la justice, pour vous venger de
son insolence.

ANSELME.
Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et
de rien prétendre à un coeur qui se serait donné ; mais
pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les
miens propres.

HARPAGON.
Voilà Monsieur, qui est un honnête commissaire, qui
n'oubliera rien, à ce qu'il m'a dit, de la fonction de son
office. Chargez-le comme il faut, Monsieur, et rendez les
choses bien criminelles.

VALÈRE.
Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion
que j'ai pour votre fille, et le supplice où vous croyez que
je puisse être condamné pour notre engagement,
lorsqu'on saura ce que je suis.

- 100 -
HARPAGON.
Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd'hui
n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces
imposteurs, qui tirent avantage de leur obscurité, et
s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils
s'avisent de prendre.

VALÈRE.
Sachez que j'ai le coeur trop bon pour me parer de
quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Naples
peut rendre témoignage de ma naissance.

ANSELME.
Tout beau. Prenez garde à ce que vous allez dire. Vous
risquez ici plus que vous ne pensez ; et vous parlez
devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut
aisément voir clair dans l'histoire que vous ferez.

VALÈRE, en mettant fièrement son chapeau.


Je ne suis point homme à rien craindre, et si Naples vous
est connu, vous savez qui était Don Thomas d'Alburcy.

ANSELME.
Sans doute, je le sais ; et peu de gens l'ont connu mieux
que moi.

HARPAGON.
Je ne me soucie, ni de Don Thomas, ni de Don Martin.

ANSELME.
De grâce, laissez-le parler, nous verrons ce qu'il en veut
dire.

VALÈRE.
Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour.

ANSELME.
Lui ?

VALÈRE.
Oui.

ANSELME.
Allez ; vous vous moquez. Cherchez quelque autre
histoire, qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez
pas vous sauver sous cette imposture.

- 101 -
VALÈRE.
Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture ; et
je n'avance rien qu'il ne me soit aisé de justifier.

ANSELME.
Quoi vous osez vous dire fils de Don Thomas
d'Alburcy ?

VALÈRE.
Oui, je l'ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre
qui que ce soit.

ANSELME.
L'audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous
confondre, qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme
dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa
femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles
persécutions qui ont accompagné les désordres de
Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.

VALÈRE.
Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son
fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce
naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauvé
est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce
vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi ;
qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les
armes furent mon emploi dès que je m'en trouvai capable.
Que j'ai su depuis peu que mon père n'était point mort,
comme je l'avais toujours cru ; que passant ici pour l'aller
chercher, une aventure par le Ciel concertée, me fit voir
la charmante Élise ; que cette vue me rendit esclave de
ses beautés ; et que la violence de mon amour, et les
sévérités de son père, me firent prendre la résolution de
m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la
quête de mes parents.

ANSELME.
Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles,
nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que
vous ayez bâtie sur une vérité ?

VALÈRE.
Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui était à mon
père ; un bracelet d'agate que ma mère m'avait mis au
bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec
moi du naufrage.

- 102 -
MARIANE.
Hélas ! À vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous
n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fait
connaître clairement que vous êtes mon frère.

VALÈRE.
Vous ma soeur ?

MARIANE.
Oui. Mon coeur s'est ému dès le moment que vous avez
ouvert la bouche ; et notre mère, que vous allez ravir, m'a
mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le
Ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage ;
mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre
liberté ; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent,
ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après
dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit
notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous
trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver
des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où
ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une
succession qu'on avait déchirée ; et de là, fuyant la
barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où
elle n'a presque vécu que d'une vie languissante.

ANSELME.
Ô Ciel ! Quels sont les traits de ta puissance ! Et que tu
fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des
miracles. Embrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous
deux vos transports à ceux de votre père.

VALÈRE.
Vous êtes notre père ?

MARIANE.
C'est vous que ma mère a tant pleuré ?

ANSELME.
Oui, ma Fille, oui, mon Fils, je suis Don Thomas
d'Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout
l'argent qu'il portait, et qui vous ayant tous crus morts
durant plus de seize ans, se préparait après de longs
voyages, à chercher dans l'hymen d'une douce et sage
personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le
peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie à retourner à
Naples, m'a fait y renoncer pour toujours ; et ayant su
trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avais, je me suis
habitué ici, où sous le nom d'Anselme, j'ai voulu
m'éloigner les chagrins de cet autre nom qui m'a causé
tant de traverses.

- 103 -
HARPAGON.
C'est là votre Fils ?

ANSELME.
Oui.

HARPAGON.
Je vous prends à partie, pour me payer dix mille écus
qu'il m'a volés.

ANSELME.
Lui, vous avoir volé ?

HARPAGON.
Lui-même.

VALÈRE.
Qui vous dit cela ?

HARPAGON.
Maître Jacques.

VALÈRE.
C'est toi qui le dis ?

MAÎTRE JACQUES.
Vous voyez que je ne dis rien.

HARPAGON.
Oui. Voilà Monsieur le Commissaire qui a reçu sa
déposition.

VALÈRE.
Pouvez-vous me croire capable d'une action si lâche ?

HARPAGON.
Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.

- 104 -
SCÈNE VI.
Cléante, Valère, Mariane, Élise, Frosine,
Harpagon, Anselme, Maître Jacques, La
Flèche, Le commissaire, son Clerc.
CLÉANTE.
Ne vous tourmentez point, mon Père, et n'accusez
personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire, et
je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous
résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous
sera rendu.

HARPAGON.
Où est-il ?

CLÉANTE.
Ne vous en mettez point en peine. Il est en lieu dont je
réponds, et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de
me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez
choisir, ou de me donner Mariane , ou de perdre votre
cassette.

HARPAGON.
N'en a-t-on rien ôté ?

CLÉANTE.
Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à
ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa
mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous
deux.

MARIANE.
Mais vous ne savez pas, que ce n'est pas assez que ce
consentement ; et que le Ciel, avec un frère que vous
voyez, vient de me rendre un père dont vous avez à
m'obtenir.

ANSELME.
Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour
être contraire à vos voeux. Seigneur Harpagon, vous
jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur
le fils plutôt que sur le père. Allons, ne vous faites point
dire ce qu'il n'est pas nécessaire d'entendre, et consentez
ainsi que moi à ce double hyménée.

- 105 -
HARPAGON.
Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.

CLÉANTE.
Vous la verrez saine et entière.

HARPAGON.
Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants.

ANSELME.
Hé bien, j'en ai pour eux, que cela ne vous inquiète point.

HARPAGON.
Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux
mariages ?

ANSELME.
Oui, je m'y oblige. Êtes-vous satisfait ?

HARPAGON.
Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un
habit.

ANSELME.
D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux
jour nous présente.

LE COMMISSAIRE.
Holà ! Messieurs, holà. Tout doucement, s'il vous plaît.
Qui me payera mes écritures ?

HARPAGON.
Nous n'avons que faire de vos écritures.

LE COMMISSAIRE.
Oui. Mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour
rien.

HARPAGON.
Pour votre paiement, voilà un homme que je vous donne
à pendre.

- 106 -
MAÎTRE JACQUES.
Hélas ! Comment faut-il donc faire ? On me donne des
coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour
mentir.

ANSELME.
Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

HARPAGON.
Vous payerez donc le Commissaire ?

ANSELME.
Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.

HARPAGON.
Et moi, voir ma chère cassette.

FIN

- 107 -
Extrait du privilège du Roi
Par grâce et privilège du Roi, donné à Paris de dernier jour de
septembre 1668. Signé, par le roi en son conseil, GUITONNEAU. Il
est permis au Sieur de Molière, de faire imprimer, vendre et débiter
une comédie par lui composée, intitulée, L'AVARE, pendant sept
années ; et défenses sont faites à tous autres, de l'imprimer, ni vendre
d'autre impression, que de celle de l'exposant, et de ceux qui auront
droit de lui, à peine de trois mille livres d'amende, confiscation des
exemplaires contrefaits, et de tous dépens, dommages et intérêts,
comme il est porté plus amplement par lesdites lettres.

Registré sur le livre de la communauté, suivant l'arrêt de la Cour.

Signé A. SOUBRON, syndic.

Ledit Sieur de Molière cédé et transporté son droit de privilège à


Jean Ribou, marchand libraire à Paris, pour en jouir suivant l'accord
fait entre eux.

À Paris, Chez JEAN RIBOU, au Palais, vis à vis la Porte de l'Église


de la Sainte-Chapelle, à l'image Saint Louis.

Achevé d'imprimer pour la première fois le 18 février 1669.

- 108 -
PRESENTATION des éditions du THEÂTRE CLASSIQUE

Les éditions s'appuient sur les éditions originales


disponibles et le lien vers la source électronique est
signalée. Les variantes sont mentionnées dans de rares
cas.
Pour faciliter, la lecture et la recherche d'occurences de
mots, l'orthographe a été modernisée. Ainsi, entre autres,
les 'y' en fin de mots sont remplacés par des 'i', les
graphies des verbes conjugués ou à l'infinitif en 'oître' est
transformé en 'aître' quand la la graphie moderne
l'impose. Il se peut, en conséquence, que certaines rimes
des textes en vers ne semblent pas rimer. Les mots 'encor'
et 'avecque' sont conservés avec leur graphie ancienne
quand le nombre de syllabes des vers peut en être altéré.
Les caractères majuscules accentués sont marqués.
La ponctuation est la plupart du temps conservée à
l'exception des fins de répliques se terminant par une
virgule ou un point-virgule, ainsi que quand la
compréhension est sérieusement remise en cause. Une
note l'indique dans les cas les plus significatifs.
Des notes explicitent les sens vieillis ou perdus de mots
ou expressions, les noms de personnes et de lieux avec
des définitions et notices issues des dictionnaires comme
- principalement - le Dictionnaire Universel Antoine
Furetière (1701) [F], le Dictionnaire de Richelet [R],
mais aussi Dictionnaire Historique de l'Ancien Langage
Français de La Curne de Saint Palaye (1875) [SP], le
dictionnaire Universel Français et Latin de Trévoux
(1707-1771) [T], le dictionnaire Trésor de langue
française tant ancienne que moderne de Jean Nicot
(1606) [N], le Dictionnaire etymologique de la langue
françoise par M. Ménage ; éd. par A. F. Jault (1750), Le
Dictionnaire des arts et des sciences de M. D. C. de
l'Académie françoise (Thomas Corneille) [TC], le
Dictionnaire critique de la langue française par M. l'abbé
Feraud [FC], le dictionnaire de l'Académie Française
[AC] suivi de l'année de son édition, le dictionnaire
d'Emile Littré [L], pour les lieux et les personnes le
Dictionnaire universel d'Histoire et de Géographie de
M.N. Bouillet (1878) [B] ou le Dictionnaire
Biographique des tous les hommes morts ou vivants de
Michaud (1807) [M].

- 109 -

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