Petit Prince
Petit Prince
DEDICACE
A LÉON WERTH.
Je demande pardon aux enfants d'avoir dédié ce livre à une grande personne. J'ai
une excuse sérieuse : cette grande personne est le meilleur ami que j'ai au monde.
J'ai une autre excuse : cette grande personne peut tout comprendre, même les livres
pour enfants. J'ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France où
elle a faim et froid. Elle a besoin d'être consolée. Si toutes ces excuses ne suffisent
pas, je veux bien dédier ce livre à l'enfant qu'a été autrefois cette grande personne.
Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants. (Mais peu d'entre elles
s'en souviennent.) Je corrige donc ma dédicace :
A LÉON WERTH
QUAND IL ÉTAIT PETIT GARÇON
PREMIER CHAPITRE
Lorsque j'avais six ans j'ai vu, une fois, une magnifique image, dans un livre sur la
Forêt Vierge qui s'appelait "Histoires Vécues". Ça représentait un serpent boa qui
avalait un fauve. Voilà la copie du dessin.
On disait dans le livre: "Les serpents boas avalent leur proie tout entière, sans la
mâcher. Ensuite ils ne peuvent plus bouger et ils dorment pendant les six mois de
leur digestion".
J'ai alors beaucoup réfléchi sur les aventures de la jungle et, à mon tour, j'ai réussi,
avec un crayon de couleur, à tracer mon premier dessin. Mon dessin numéro 1. Il
était comme ça:
J'ai montré mon chef d'oeuvre aux grandes personnes et je leur ai demandé si mon
dessin leur faisait peur.
Les grandes personnes m'ont conseillé de laisser de côté les dessins de serpents
boas ouverts ou fermés, et de m'intéresser plutôt à la géographie, à l'histoire, au
calcul et à la grammaire. C'est ainsi que j'ai abandonné, à l'âge de six ans, une
magnifique carrière de peinture. J'avais été découragé par l'insuccès de mon dessin
numéro 1 et de mon dessin numéro 2. Les grandes personnes ne comprennent
jamais rien toutes seules, et c'est fatigant, pour les enfants, de toujours leur donner
des explications.
J'ai donc dû choisir un autre métier et j'ai appris à piloter des avions. J'ai volé un
peu partout dans le monde. Et la géographie, c'est exact, m'a beaucoup servi. Je
savais reconnaître, du premier coup d'oeil, la Chine de l'Arizona. C'est utile, si l'on
est égaré pendant la nuit.
J'ai ainsi eu, au cours de ma vie, des tas de contacts avec des tas de gens sérieux.
J'ai beaucoup vécu chez les grandes personnes. Je les ai vues de très près. Ça n'a
pas trop amélioré mon opinion.
Quand j'en rencontrais une qui me paraissait un peu lucide, je faisais l'expérience
sur elle de mon dessin no.1 que j'ai toujours conservé. Je voulais savoir si elle était
vraiment compréhensive. Mais toujours elle me répondait: "C'est un chapeau."
Alors je ne lui parlais ni de serpents boas, ni de forêts vierges, ni d'étoiles. Je me
mettais à sa portée. Je lui parlais de bridge, de golf, de politique et de cravates. Et
la grande personne était bien contente de connaître un homme aussi raisonnable.
CHAPITRE II
J'ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu'à une panne
dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s'était cassé dans mon
moteur, Et comme je n'avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à
essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C'était pour moi une question
de vie ou de mort. J'avais à peine de l'eau à boire pour huit jours.
Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre
habitée. J'étais bien plus isolé qu'un naufragé sur un radeau au milieu de l'océan.
Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix
m'a réveillé. Elle disait:
-Hein!
-Dessine-moi un mouton...
J'ai sauté sur mes pieds comme si j'avais été frappé par la foudre. J'ai bien frotté
mes yeux. J'ai bien regardé. Et j'ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire
qui me considérait gravement. Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j'ai réussi à
faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le
modèle. Ce n'est pas de ma faute. J'avais été découragé dans ma carrière de peintre
par les grandes personnes, à l'age de six ans, et je n'avais rien appris à dessiner,
sauf les boas fermés et les boas ouverts.
Je regardai donc cette apparition avec des yeux tout ronds d'étonnement. N'oubliez
pas que je me trouvais à mille milles de toute région habitée. Or mon petit
bonhomme ne me semblait ni égaré, ni mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de
soif, ni mort de peur. Il n'avait en rien l'apparence d'un enfant perdu au milieu du
désert, à mille milles de toute région habitée. Quand je réussis enfin de parler, je
lui dis:
Quand le mystère est trop impressionnant, on n'ose pas désobéir. Aussi absurde
que cela me semblât à mille milles de tous les endroits habités et en danger de
mort, je sortis de ma poche une feuille de papier et un stylographe. Mais je me
rappelai alors que j'avais surtout étudié la géographie, l'histoire, le calcul et la
grammaire et je dis au petit bonhomme (avec un peu de mauvaise humeur) que je
ne savais pas dessiner. Il me répondit:
Comme je n'avais jamais dessiné un mouton je refis, pour lui, un des deux seuls
dessins dont j'étais capable. Celui du boa fermé. Et je fus stupéfait d'entendre le
petit bonhomme me répondre:
-Non! Non! Je ne veux pas d'un éléphant dans un boa. Un boa c'est très dangereux,
et un éléphant c'est très encombrant. Chez moi c'est tout petit. J'ai besoin d'un
mouton. Dessine-moi un mouton.
Je dessinai:
Mon ami sourit gentiment, avec indulgence:
-Tu vois bien...ce n'est pas un mouton, c'est un bélier. Il a des cornes...
Je refis donc encore mon dessin: Mais il fut refusé, comme les précédents:
Et je lançai:
Mais je fus bien surpris de voir s'illuminer le visage de mon jeune juge:
-C'est tout à fait comme ça que je le voulais! Crois-tu qu'il faille beaucoup d'herbe
à ce mouton?
-Pourquoi?
CHAPITRE III
-Ce n'est pas une chose. Ça vole. C'est un avion. C'est mon avion.
Et le petit prince eut un très joli éclat de rire qui m'irrita beaucoup. Je désire que
l'on prenne mes malheurs au sérieux. Puis il ajouta:
Et il s'enfonça dans une rêverie qui dura longtemps. Puis, sortant mon mouton de
sa poche, il se plongea dans la contemplation de son trésor.
Vous imaginez combien j'avais pu être intrigué par cette demi-confidence sur "les
autres planètes". Je m'efforçai donc d'en savoir plus long:
-D'où viens-tu mon petit bonhomme? Où est-ce "chez toi"? Où veux-tu emporter
mon mouton?
-Ce qui est bien, avec la caisse que tu m'as donnée, c'est que, la nuit, ça lui servira
de maison.
-Bien sûr. Et si tu es gentil, je te donnerai aussi une corde pour l'attacher pendant le
jour. Et un piquet.
J'avais ainsi appris une seconde chose très importante: C'est que sa planète
d'origine était à peine plus grande qu'une maison!
Ça ne pouvait pas m'étonner beaucoup. Je savais bien qu'en dehors des grosses
planètes comme la Terre, Jupiter, Mars, Vénus, auxquelles on a donné des noms, il
y en a des centaines d'autres qui sont quelque-fois si petites qu'on a beaucoup de
mal à les apercevoir au télescope. Quand un astronome découvre l'une d'elles, il lui
donne pour nom un zéro. Il l'appelle par exemple: "l'astéroïde 3251."
J'ai de sérieuses raisons de croire que la planète d'ou venait le petit prince est
l'astéroïde B 612.
Cet astéroïde n'a été aperçu qu'une fois au télescope, en 1909, par un astronome
turc.
Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès
International d'Astronomie.
Mais personne ne l'avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont
comme ça.
Ainsi, si vous leur dites: "La preuve que le petit prince a existé c'est qu'il était
ravissant, et qu'il voulait un mouton. Quand on veut un mouton, c'est la preuve
qu'on existe" elles hausseront les épaules et vous traiteront d'enfant! Mais si vous
leur dites: "La planète d'où il venait est l'astéroïde B 612" alors elles seront
convaincues, et elles vous laisseront tranquille avec leurs questions. Elles sont
comme ça. Il ne faut pas leur en vouloir. Les enfants doivent être très indulgents
envers les grandes personnes.
Mais, bien sûr, nous qui comprenons la vie, nous nous moquons bien des numéros!
J'aurais aimé commencer cette histoire à la façon des contes de fées. J'aurais aimé
dire:
"Il était une fois un petit prince qui habitait une planète à peine plus grande que lui,
et qui avait besoin d'un ami..." Pour ceux qui comprennent la vie, ça aurait eu l'air
beaucoup plus vrai.
Car je n'aime pas qu'on lise mon livre à la légère. J'éprouve tant de chagrin à
raconter ces souvenirs. Il y a six ans déjà que mon ami s'en est allé avec son
mouton. Si j'essaie ici de le décrire, c'est afin de ne pas l'oublier. C'est triste
d'oublier un ami. Tout le monde n'a pas eu un ami. Et je puis devenir comme les
grandes personnes qui ne s'intéressent plus qu'aux chiffres. C'est donc pour ça
encore que j'ai acheté une boîte de couleurs et des crayons. C'est dur de se remettre
au dessin, à mon âge, quand on n'a jamais fait d'autres tentatives que celle d'un boa
fermé et celle d'un boa ouvert, à l'âge de six ans! J'essayerais bien sûr, de faire des
portraits le plus ressemblants possible. Mais je ne suis pas tout à fait certain de
réussir. Un dessin va, et l'autre ne ressemble plus. Je me trompe un peu aussi sur la
taille. Ici le petit prince est trop grand. Là il est trop petit. J'hésite aussi sur la
couleur de son costume. Alors je tâtonne comme ci et comme ça, tant bien que
mal. Je me tromperai enfin sur certains détails plus importants. Mais ça, il faudra
me le pardonner. Mon ami ne donnait jamais d'explications. Il me croyait peut-être
semblable à lui. Mais moi, malheureusement, je ne sais pas voir les moutons à
travers les caisses. Je suis peut-être un peu comme les grandes personnes. J'ai dû
vieillir.
CHAPITRE V
Chaque jour j'apprenais quelque chose sur la planète, sur le départ, sur le voyage.
Ça venait tout doucement, au hasard des réflexions. C'est ainsi que, le troisième
jour, je connus le drame des baobabs.
Cette fois-ci encore fut grâce au mouton, car brusquement le petit prince
m'interrogea, comme pris d'un doute grave:
-C'est bien vrai, n'est-ce pas, que les moutons mangent les arbustes?
Je ne compris pas pourquoi il était si important que les moutons mangeassent les
arbustes. Mais le petit prince ajouta:
Je fis remarquer au petit prince que les baobabs ne sont pas des arbustes, mais des
arbres grand comme des églises et que, si même il emportait avec lui tout un
troupeau d'éléphants, ce troupeau ne viendrait pas à bout d'un seul baobab.
Et en effet, sur la planète du petit prince, il y avait comme sur toutes les planètes,
de bonnes herbes et de mauvaises herbes. Par conséquent de bonnes graines de
bonnes herbes et de mauvaises graines de mauvaises herbes. Mais les graines sont
invisibles. Elles dorment dans le secret de la terre jusqu'à ce qu'il prenne fantaisie à
l'une d'elles de se réveiller. Alors elle s'étire, et pousse d'abord timidement vers le
soleil une ravissante petite brindille de radis ou de rosier, on peut la laisser pousser
comme elle veut. Mais s'il s'agit d'une mauvaise plante, il faut arracher la plante
aussitôt, dès qu'on a su la reconnaître. Or il y avait des graines terribles sur la
planète du petit prince...c'étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en
était infesté. Or un baobab, si l'on s'y prend trop tard, on ne peut jamais plus s'en
débarrasser. Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la
planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater.
"C'est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince. Quand on a
terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète. Il
faut s'astreindre régulièrement à arracher les baobabs dès qu'on les distingue d'avec
les rosiers auxquels ils se rassemblent beaucoup quand ils sont très jeunes. C'est un
travail très ennuyeux, mais très facile."
Ah! petit prince, j'ai compris, peu à peu, ainsi, ta petite vie mélancolique. Tu
n'avais eu longtemps pour ta distraction que la douceur des couchers du soleil. J'ai
appris ce détail nouveau, le quatrième jour au matin, quand tu m'as dit:
-Attendre quoi?
En effet. Quand il est midi aux Etats-Unis, le soleil, tout le monde sait, se couche
sur la France. Il suffirait de pouvoir aller en France en une minute pour assister au
coucher de soleil. Malheureusement la France est bien trop éloignée. Mais, sur ta si
petite planète, il te suffirait de tirer ta chaise de quelques pas. Et tu regardais le
crépuscule chaque fois que tu le désirais...
-Le jour des quarante-trois fois tu étais donc tellement triste? Mais le petit prince
ne répondit pas.
CHAPITRE VII
-Un mouton, s'il mange les arbustes, il mange aussi les fleurs?
Je ne le savais pas. J'étais alors très occupé à essayer de dévisser un boulon trop
serré de mon moteur. J'étais très soucieux car ma panne commençait de
m'apparaître comme très grave, et l'eau à boire qui s'épuisait me faisait craindre le
pire.
Le petit prince ne renonçait jamais à une question, une fois qu'il l'avait posée.
J'étais irrité par mon boulon et je répondis n'importe quoi:
-Les épines, ça ne sert à rien, c'est de la pure méchanceté de la part des fleurs!
-Oh!
-Je ne te crois pas! les fleurs sont faibles. Elles sont naïves. Elles se rassurent
comme elles peuvent. Elles se croient terribles avec leurs épines...
-Mais non! Mais non! Je ne crois rien! J'ai répondu n'importe quoi. Je m'occupe,
moi, des choses sérieuses!
Il me regarda stupéfiait.
-De choses sérieuses!
Il me voyait, mon marteau à la main, et les doigts noirs de cambouis, penché sur un
objet qui lui semblait très laid.
Il était vraiment très irrité. Il secouait au vent des cheveux tout dorés:
-Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il n'a jamais respiré une
fleur. Il n'a jamais regardé une étoile. Il n'a jamais aimé personne. Il n'a jamais rien
fait d'autre que des additions. Et toute la journée il répète comme toi: "Je suis un
homme sérieux! Je suis un homme sérieux!" et ça le fait gonfler d'orgueil. Mais ce
n'est pas un homme, c'est un champignon!
-Un quoi?
-Un champignon!
-Il y a des millions d'années que les fleurs fabriquent des épines. Il y a des millions
d'années que les moutons mangent quand même les fleurs. Et ce n'est pas sérieux
de chercher à comprendre pourquoi elles se donnent tant de mal pour se fabriquer
des épines qui ne servent jamais à rien? Ce n'est pas important la guerre des
moutons et des fleurs? Ce n'est pas sérieux et plus important que les additions d'un
gros Monsieur rouge? Et si je connais, moi, une fleur unique au monde, qui
n'existe nulle part, sauf dans ma planète, et qu'un petit mouton peut anéantir d'un
seul coup, comme ça, un matin, sans se rendre compte de ce qu'il fait, ce n'est pas
important ça?
Il rougit, puis reprit:
-Si quelqu'un aime une fleur qui n'existe qu'à un exemplaire dans les millions
d'étoiles, ça suffit pour qu'il soit heureux quand il les regarde. Il se dit: "Ma fleur
est là quelque part..." Mais si le mouton mange la fleur, c'est pour lui comme si,
brusquement, toutes les étoiles s'éteignaient! Et ce n'est pas important ça!
Il ne put rien dire de plus. Il éclata brusquement en sanglots. La nuit était tombée.
J'avais lâché mes outils. Je me moquais bien de mon marteau, de mon boulon, de la
soif et de la mort. Il y avait sur une étoile, une planète, la mienne, la Terre, un petit
prince à consoler! Je le pris dans les bras. Je le berçai. Je lui disais: "La fleur que tu
aimes n'est pas en danger...Je lui dessinerai une muselière, à ton mouton...Je te
dessinerai une armure pour ta fleur...Je..." Je ne savais pas trop quoi dire. Je me
sentais très maladroit. Je ne savais comment l'atteindre, où le rejoindre...C'est
tellement mystérieux, le pays des larmes.
CHAPITRE VIII
J'appris bien vite à mieux connaître cette fleur. Il y avait toujours eu, sur la planète
du petit prince, des fleurs très simples, ornées d'un seul rang de pétales, et qui ne
tenaient point de place, et qui ne dérangeaient personne. Elles apparaissaient un
matin dans l'herbe, et puis elles s'éteignaient le soir. Mais celle-là avait germé un
jour, d'une graine apportée d'on ne sait où, et le petit prince avait surveillé de très
près cette brindille qui ne ressemblait pas aux autres brindilles. Ça pouvait être un
nouveau genre de baobab. Mais l'arbuste cessa vite de croître, et commença de
préparer une fleur. Le petit prince, qui assistait à l'installation d'un bouton énorme,
sentait bien qu'il en sortirait une apparition miraculeuse, mais la fleur n'en finissait
pas de se préparer à être belle, à l'abri de sa chambre verte. Elle choisissait avec
soin ses couleurs. Elle s'habillait lentement, elle ajustait un à un ses pétales. Elle ne
voulait pas sortir toute fripée comme les coquelicots. Elle ne voulait apparaître que
dans le plein rayonnement de sa beauté. Eh! oui. Elle était très coquette! Sa toilette
mystérieuse avait donc duré des jours et des jours. Et puis voici qu'un matin,
justement à l'heure du lever du soleil, elle s'était montrée.
Et elle, qui avait travaillé avec tant de précision, dit en bâillant:
-N'est-ce pas, répondit doucement la fleur. Et je suis née en même temps que le
soleil...
Le petit prince devina bien qu'elle n'était pas trop modeste, mais elle était si
émouvante!
Et le petit prince, tout confus, ayant été chercher un arrosoir d'eau fraîche, avait
servi la fleur.
Ainsi l'avait-elle bien vite tourmenté par sa vanité un peu ombrageuse. Un jour, par
exemple, parlant de ses quatre épines, elle avait dit au petit prince:
-Il n'y a pas de tigres sur ma planète, avait objecté le petit prince, et puis les tigres
ne mangent pas l'herbe.
-Pardonnez-moi...
-Je ne crains rien des tigres, mais j'ai horreur des courants d'air. Vous n'auriez pas
un paravent?
"Horreur des courants d'air...ce n'est pas de chance, pour une plante, avait
remarqué le petit prince. Cette fleur est bien compliquée..."
-Le soir vous me mettrez sous un globe. Il fait très froid chez vous. C'est mal
installé. Là d'ou je viens...
Mais elle s'était interrompue. Elle était venue sous forme de graine. Elle n'avait
rien pu connaître des autres mondes. Humiliée de s'être laissé surprendre à préparer
un mensonge aussi naïf, elle avait toussé deux ou trois fois, pour mettre le petit
prince dans son tort:
-Ce paravent?...
Alors elle avait forcé sa toux pour lui infliger quand même des remords.
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d'elle.
Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et il est devenu très malheureux.
Il me confia encore:
"Je n'ai alors rien su comprendre! J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les
mots. Elle m'embaumait et m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir! J'aurais dû
deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires!
Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer."
CHAPITRE IX
Je crois qu'il profita, pour son évasion, d'une migration d'oiseaux sauvages. Au
matin du départ il mit sa planète bien en ordre. Il ramona soigneusement ses
volcans en activité. Il possédait deux volcans en activité. Et c'était bien commode
pour faire chauffer le petit déjeuner du matin. Il possédait aussi un volcan éteint.
Mais, comme il disait, "On ne sait jamais!" Il ramona donc également le volcan
éteint. S'ils sont bien ramonés, les volcans brûlent doucement et régulièrement,
sans éruptions. Les éruptions volcaniques sont comme des feux de cheminée.
Evidemment sur notre terre nous sommes beaucoup trop petits pour ramoner nos
volcans. C'est pourquoi ils nous causent tant d'ennuis.
Le petit prince arracha aussi, avec un peu de mélancolie, les dernières pousses de
baobabs. Il croyait ne plus jamais devoir revenir. Mais tout ces travaux familiers
lui parurent, ce matin-là, extrêmement doux. Et, quand il arrosa une dernière fois la
fleur, et se prépara à la mettre à l'abri sous son globe, il se découvrit l'envie de
pleurer.
-Adieu, dit-il à la fleur.
-Adieu, répéta-t-il.
-J'ai été sotte, lui dit-elle enfin. Je te demande pardon. Tâche d'être heureux.
-Mais oui, je t'aime, lui dit la fleur. Tu n'en a rien su, par ma faute. Cela n'a aucune
importance. Mais tu as été aussi sot que moi. Tâche d'être heureux...Laisse ce
globe tranquille. Je n'en veux plus.
-Mais le vent...
-Je ne suis pas si enrhumée que ça...L'air frais de la nuit me fera du bien. Je suis
une fleur.
-Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les
papillons. Il paraît que c'est tellement beau. Sinon qui me rendra visite? Tu seras
loin, toi. Quant aux grosses bêtes, je ne crains rien. J'ai mes griffes.
-Ne traîne pas comme ça, c'est agaçant. Tu as décidé de partir. Va-t'en.
Car elle ne voulait pas qu'il la vît pleurer. C'était une fleur tellement orgueilleuse...
CHAPITRE X
Il se trouvait dans la région des astéroïdes 325, 326, 327, 328, 329 et 330. Il
commença donc par les visiter pour y chercher une occupation et pour s'instruire.
-Approche-toi que je te voie mieux, lui dit le roi qui était tout fier d'être roi pour
quelqu'un.
Le petit prince chercha des yeux où s'asseoir, mais la planète était toute encombrée
par le magnifique manteau d'hermine. Il resta donc debout, et, comme il était
fatigué, il bâilla.
-Il est contraire à l'étiquette de bâiller en présence d'un roi, lui dit le monarque. Je
te l'interdis.
-Je ne peux pas m'en empêcher, répondit le petit prince tout confus. J'ai fait un long
voyage et je n'ai pas dormi...
-Alors, lui dit le roi, je t'ordonne de bâiller. Je n'ai vu personne bâiller depuis des
années. Les bâillements sont pour moi des curiosités. Allons! bâille encore. C'est
un ordre.
-Hum! Hum! répondit le roi. Alors je...je t'ordonne tantôt de bâiller et tantôt de...
Car le roi tenait essentiellement à ce que son autorité fût respectée. Il ne tolérait
pas le désobéissance. C'était un monarque absolu. Mais comme il était très bon, il
donnait des ordres raisonnables.
-Je t'ordonne de t'asseoir, lui répondit le roi, qui ramena majestueusement un pan
de son manteau d'hermine.
Mais le petit prince s'étonnait. La planète était minuscule. Sur quoi le roi pouvait-il
bien régner?
-Sur tout?
Le roi d'un geste discret désigna sa planète, les autres planètes et les étoiles.
Car non seulement c'était un monarque absolu mais c'était un monarque universel.
-Bien sûr, lui dit le roi. Elles obéissent aussitôt. Je ne tolère pas l'indiscipline.
Un tel pouvoir émerveilla le petit prince. S'il l'avait détenu lui-même, il aurait pu
assister, non pas à quarante-quatre, mais à soixante-douze, ou même à cent, ou
même à deux cents couchers de soleil dans la même journée, sans avoir jamais à
tirer sa chaise! Et comme il se sentait un peu triste à cause du souvenir de sa petite
planète abandonnée, il s'enhardit à solliciter une grâce du roi:
-Si j'ordonnais à un général de voler une fleur à l'autre à la façon d'un papillon, ou
d'écrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général n'exécutait
pas l'ordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort?
-Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. L'autorité
repose d'abord sur la raison. Si tu ordonnes à ton peuple d'aller se jeter à la mer, il
fera la révolution. J'ai le droit d'exiger l'obéissance parce que mes ordres sont
raisonnables.
-Alors mon coucher de soleil? rappela le petit prince qui jamais n'oubliait une
question une fois qu'il l'avait posée.
-Hem! Hem! lui répondit le roi, qui consulta d'abord un gros calendrier, hem! hem!
ce sera, vers...vers...ce sera ce soir vers sept heures quarante! Et tu verras comme je
suis bien obéi.
Le petit prince bâilla. Il regrettait son coucher de soleil manqué. Et puis il
s'ennuyait déjà un peu:
-Je n'ai plus rien à faire ici, dit-il au roi. Je vais repartir!
-Ne pars pas, répondit le roi qui était si fier d'avoir un sujet. Ne pars pas, je te fais
ministre!
-Ministre de quoi?
-De...de la justice!
-On ne sait pas, lui dit le roi. Je n'ai pas fait encore le tour de mon royaume. Je suis
très vieux, je n'ai pas de place pour un carrosse, et ça me fatigue de marcher.
-Oh! Mais j'ai déjà vu, dit le petit prince qui se pencha pour jeter encore un coup
d'oeil sur l'autre côté de la planète. Il n'y a personne là-bas non plus...
-Tu te jugeras donc toi-même, lui répondit le roi. C'est le plus difficile. Il est bien
plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. Si tu réussis à bien te juger,
c'est que tu es un véritable sage.
-Moi, dit le petit prince, je puis me juger moi-même n'importe où. Je n'ai pas
besoin d'habiter ici.
-Hem! Hem! dit le roi, je crois bien que sur ma planète il y a quelque part un vieux
rat. Je l'entends la nuit. Tu pourras juger ce vieux rat. Tu le condamneras à mort de
temps en temps. Ainsi sa vie dépendra de ta justice. Mais tu le gracieras chaque
fois pour économiser. Il n'y en a qu'un.
-Moi, répondit le petit prince, je n'aime pas condamner à mort, et je crois bien que
je m'en vais.
Mais le petit prince, ayant achevé ses préparatifs, ne voulut point peiner le vieux
monarque:
-Si votre majesté désirait être obéie ponctuellement, elle pourrait me donner un
ordre raisonnable. Elle pourrait m'ordonner, par exemple, de partir avant une
minute. Il me semble que les conditions sont favorables...
Le roi n'ayant rien répondu, le petit prince hésita d'abord, puis, avec un soupir, pris
le départ.
-Je te fais mon ambassadeur, se hâta alors de crier le roi.
Les grandes personnes sont bien étranges, se dit le petit prince, en lui même, durant
son voyage.
CHAPITRE XI
-Ah! Ah! Voilà la visite d'un admirateur! s'écria de loin le vaniteux dès qu'il
aperçut le petit prince.
Car, pour les vaniteux, les autres hommes sont des admirateurs.
-C'est pour saluer, lui répondit le vaniteux. C'est pour saluer quand on m'acclame.
Malheureusement il ne passe jamais personne par ici.
-Ça c'est plus amusant que la visite du roi, se dit en lui même le petit prince. Et il
recommença de frapper ses mains l'une contre l'autre. Le vaniteux recommença de
saluer en soulevant son chapeau.
Mais le vaniteux ne l'entendit pas. Les vaniteux n'entendent jamais que des
louanges.
-Admirer signifie reconnaître que je suis l'homme le plus beau, le mieux habillé, le
plus riche et le plus intelligent de la planète.
-Je t'admire, dit le petit prince, en haussant un peu les épaules, mais en quoi cela
peut-il bien t'intéresser?
Les grandes personnes sont décidément bien bizarres, se dit-il en lui-même durant
son voyage.
CHAPITRE XII
La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte, mais
elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie:
-Que fais-tu là? dit-il au buveur, qu'il trouva installé en silence devant une
collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
Les grandes personnes sont décidément très très bizarres, se disait-il en lui-même
durant le voyage.
CHAPITRE XIII
La quatrième planète était celle du businessman. Cet homme était si occupé qu'il
ne leva même pas la tête à l'arrivée du petit prince.
-Bonjour, lui dit celui-ci. Votre cigarette est éteinte.
-Trois et deux font cinq. Cinq et sept douze. Douze et trois quinze. Bonjour.
Quinze et sept vingt-deux. Vingt-deux et six vingt-huit. Pas de temps de la
rallumer. Vingt-six et cinq trente et un. Ouf! Ça fait donc cinq cent un millions six
cent vingt-deux mille sept cent trente et un.
-Hein? Tu es toujours là? Cinq cent un million de...je ne sais plus...J'ai tellement de
travail! Je suis sérieux, moi, je ne m'amuse pas à des balivernes! Deux et cinq
sept...
-Cinq cent millions de quoi, répéta le petit prince qui jamais de sa vie, n'avait-il
renoncé à une question, une fois qu'il l'avait posée.
-Depuis cinquante-quatre ans que j'habite cette planète-ci, je n'ai été dérangé que
trois fois. La première fois ç'a été, il y a vingt-deux ans, par un hanneton qui était
tombé Dieu sait d'où. Il répandait un bruit épouvantable, et j'ai fait quatre erreurs
dans une addition. La seconde fois ç'à été, il y a onze ans, par une crise de
rhumatisme. Je suis sérieux, moi. La troisième fois...la voici! Je disais donc cinq
cent un millions...
-Millions de quoi?
-Millions de ces petites choses que l'on voit quelquefois dans le ciel.
-Des mouches?
-Des abeilles?
-Mais non. Des petites choses dorées qui font rêvasser les fainéants. Mais je suis
sérieux, moi! Je n'ai pas le temps de rêvasser.
-Cinq cent un millions six cent vingt-deux mille sept cent trente et un. Je suis un
homme sérieux, moi, je suis précis.
-Oui.
-Oui.
-Les rois ne possèdent pas. Ils "règnent" sur. C'est très différent.
Celui-là, se dit en lui-même le petit prince, il raisonne un peu comme mon ivrogne.
-Ça suffit?
-Bien sûr. Quand tu trouves un diamant qui n'est à personne, il est à toi. Quand tu
trouves une île qui n'est à personne, elle est à toi. Quand tu as une idée le premier,
tu la fais breveter: elle est à toi. Et moi je possède les étoiles, puisque jamais
personne avant moi n'a songé à les posséder.
-Je les gère. Je les compte et je les recompte, dit le businessman. C'est difficile.
Mais je suis un homme sérieux!
-Ça veut dire que j'écris sur un petit papier le nombre de mes étoiles. Et puis
j'enferme à clef ce papier-là dans un tiroir.
-Ça suffit!
C'est amusant, pensa le petit prince. C'est assez poétique. Mais ce n'est pas très
sérieux.
Le petit prince avait sur les choses sérieuses des idées très différentes des idées des
grandes personnes.
-Moi, dit-il encore, je possède une fleur que j'arrose tous les jours. Je possède trois
volcans que je ramone toutes les semaines. Car je ramone aussi celui qui est éteint.
On ne sait jamais. C'est utile à mes volcans, et c'est aussi utile à ma fleur, que je les
possède. Mais tu n'est pas utile aux étoiles...
Les grandes personnes sont décidément tout à fait extraordinaires, se disait-il en lui
même durant son voyage.
CHAPITRE XIV
La cinquième planète était très curieuse. C'était la plus petite de toutes. Il y avait là
juste assez de place pour loger un réverbère et un allumeur de réverbères. Le petit
prince ne parvenait pas à s'expliquer à quoi pouvaient servir, quelque part dans le
ciel, sur une planète sans maison, ni population, un réverbère et un allumeur de
réverbères. Cependant il se dit en lui-même:
- Peut-être bien que cette homme est absurde. Cependant il est moins absurde que
le roi, que le vaniteux, que le businessman et que le buveur. Au moins son travail
a-t-il un sens. Quand il allume son réverbère, c'est comme s'il faisait naître une
étoile de plus, ou une fleur. Quand il éteint son réverbère ça endort la fleur ou
l'étoile. C'est une occupation très jolie. C'est véritablement utile puisque c'est joli.
-Qu'est ce la consigne?
Et il le ralluma.
-Il n'y a rien à comprendre, dit l'allumeur. La consigne c'est la consigne. Bonjour.
-La consigne n'a pas changé, dit l'allumeur. C'est bien là le drame! la planète
d'année en année a tourné de plus en plus vite, et la consigne n'a pas changé!
-Alors maintenant qu'elle fait un tour par minute, je n'ai plus un seconde de repos.
J'allume et j'éteins une fois par minute!
-Ça c'est drôle! les jours chez toi durent une minute!
-Ce n'est pas drôle du tout, dit l'allumeur. Ça fait déjà un mois que nous parlons
ensemble.
-Un mois?
-Ta planète est tellement petite que tu en fais le tour en trois enjambées. Tu n'as
qu'à marcher lentement pour rester toujours au soleil. Quand tu voudras te reposer
tu marcheras... et le jour durera aussi longtemps que tu voudras.
-Ça ne m'avance pas à grand chose, dit l'allumeur. Ce que j'aime dans la vie, c'est
dormir.
Celui-là, se dit le petit prince, tandis qu'il poursuivait plus loin son voyage, celui-là
serait méprisé par tous les autres, par le roi, par le vaniteux, par le buveur, par le
businessman. Cependant c'est le seul qui ne me paraisse pas ridicule. C'est, peut-
être, parce qu'il s'occupe d'autre chose que de soi-même.
-Celui-là est le seul dont j'eusse pu faire mon ami. Mais sa planète est vraiment
trop petite. Il n'y a pas de place pour deux...
Ce que le petit prince n'osait pas s'avouer, c'est qu'il regrettait cette planète bénie à
cause, surtout, des mille quatre cent quarante couchers de soleil par vingt-quatre
heures!
CHAPITRE XV
La sixième planète était une planète dix fois plus vaste. Elle était habitée par un
vieux Monsieur qui écrivait d'énormes livres.
-Tiens! voilà un explorateur! s'écria-t-il, quand il aperçut le petit prince.
Le petit prince s'assit sur la table et souffla un peu. Il avait déjà tant voyagé!
-Quel est ce gros livre? dit le petit prince. Que faites-vous ici?
-Qu'est-ce un géographe?
-C'est un savant qui connaît où se trouvent les mers, les fleuves, les villes, les
montagnes et les déserts.
-Ça c'est bien intéressant, dit le petit prince. Ça c'est enfin un véritable métier! Et il
jeta un coup d'oeil autour de lui sur la planète du géographe. Il n'avait jamais vu
encore une planète aussi majestueuse.
-Elle est bien belle, votre planète. Est-ce qu'il y a des océans?
-Pourquoi ça?
-Parce qu'un explorateur qui mentait entraînerait des catastrophes dans les livres de
géographie. Et aussi un explorateur qui boirait trop.
-Parce que les ivrognes voient double. Alors le géographe noterait deux
montagnes, là où il n'y en a qu'un seule.
-Je connais quelqu'un, dit le petit prince, qui serait mauvais explorateur.
-C'est possible. Donc, quand la moralité de l'explorateur paraît bonne, on fait une
enquête sur sa découverte.
-On va voir?
Et le géographe, ayant ouvert son registre, tailla son crayon. On note d'abord au
crayon les récits des explorateurs. On attend, pour noter à l'encre, que l'explorateur
ait fourni des preuves.
-Oh! chez moi, dit le petit prince, ce n'est pas très intéressant, c'est tout petit. J'ai
trois volcans. Deux volcans en activité, et un volcan éteint. Mais on ne sait jamais.
-Les géographies, dit le géographe, sont les livres les plus précieux de tous les
livres. Elles ne se démodent jamais. Il est rare qu'une montagne change de place. Il
est très rare qu'un océan se vide de son eau. Nous écrivons des choses éternelles.
-Mais les volcans éteints peuvent se réveiller, interrompit le petit prince. Qu'est -ce
que signifie "éphémère"?
-Que les volcans soient éteints ou soient éveillés, ça revient au même pour nous
autres, dit le géographe. Ce qui compte pour nous, c'est la montagne. Elle ne
change pas.
-Mais qu'est-ce que signifie "éphémère"? répéta le petit prince qui, de sa vie,
n'avait renoncé à une question, une fois qu'il l'avait posée.
-Bien sûr.
Ma fleur est éphémère, se dit le petit prince, et elle n'a que quatre épines pour se
défendre contre le monde! Et je l'ai laissée toute seule chez moi!
-La planète Terre, lui répondit le géographe. Elle a une bonne réputation...
CHAPITRE XVI
La Terre n'est pas une planète quelconque! On y compte cent onze rois (en
n'oubliant pas, bien sûr, les rois nègres), sept mille géographes, neuf cent mille
businessmen, sept millions et demi d'ivrognes, trois cent deux milliards de grandes
personnes.
Pour vous donner une idée des dimensions de la Terre je vous dirai qu'avant
l'invention de l'électricité on y devait entretenir, sur l'ensemble des six continents,
une véritable armée de quatre cent soixante-deux mille cinq cent onze allumeurs de
réverbères.
Vu d'un peu loin ça faisait un effet splendide. Les mouvements de cette armée
étaient réglés comme ceux d'un ballet d'opéra. D'abord venait le tour des allumeurs
de réverbères de Nouvelle-Zélande et d'Australie. Puis ceux-ci, ayant allumé leurs
lampions, s'en allaient dormir. Alors entraient à leur tour dans la danse les
allumeurs de réverbères de Chine et de Sibérie. Puis eux aussi s'escamotaient dans
les coulisses. Alors venait le tour des allumeurs de réverbères de Russie et des
Indes. Puis de ceux d'Afrique et d'Europe. Puis de ceux d'Amérique de Sud. Puis
de ceux d'Amérique de Nord. Et jamais ils ne se trompaient dans leur ordre
d'entrée en scène. C'était grandiose.
CHAPITRE XVII
Quand on veut faire de l'esprit, il arrive que l'on mente un peu. Je n'ai pas été très
honnête en vous parlant des allumeurs de réverbères. Je risque de donner une
fausse idée de notre planète à ceux qui ne la connaissent pas. Les hommes
occupent très peu de place sur la terre. Si les deux milliards d'habitants qui
peuplent la terre se tenaient debout et un peu serrés, comme pour un meeting, ils
logeraient aisément sur une place publique de vingt milles de long sur vingt milles
de large. On pourrait entasser l'humanité sur le moindre petit îlot du Pacifique.
Les grandes personnes, bien sûr, ne vous croiront pas. Elles s'imaginent tenir
beaucoup de place. Elles se voient importantes comme les baobabs. Vous leur
conseillerez donc de faire le calcul. Elles adorent les chiffres: ça leur plaira. Mais
ne perdez pas votre temps à ce pensum. C'est inutile. Vous avez confiance en moi.
Le petit prince, une fois sur terre, fut bien surpris de ne voir personne. Il avait déjà
peur de s'être trompé de planète, quand un anneau couleur de lune remua dans le
sable.
-Ici c'est le désert. Il n'y a personne dans les déserts. La Terre est grande, dit le
serpent.
Le petit prince s'assit sur une pierre et leva les yeux vers le ciel:
-Je me demande, dit-il, si les étoiles sont éclairées afin que chacun puisse un jour
retrouver la sienne. Regarde ma planète. Elle est juste au-dessus de nous... Mais
comme elle est loin!
Et ils se turent.
-Où sont les hommes? reprit enfin le petit prince. On est un peu seul dans le
désert...
-Mais je suis plus puissant que le doigt d'un roi, dit le serpent.
-Tu n'est pas bien puissant...tu n'as même pas de pattes... tu ne peux même pas
voyager...
-Celui que je touche, je rends à la terre dont il est sorti, dit-il encore. Mais tu es pur
et tu viens d'une étoile...
-Tu me fais pitié, toi si faible, sur cette Terre de granit. Je puis t'aider un jour si tu
regrettes trop ta planète. Je puis...
-Oh! J'ai très bien compris, fit le petit prince, mais pourquoi parles-tu toujours par
énigmes?
Et ils se turent.
CHAPITRE XVIII
Le petit prince traversa le désert et ne rencontra qu'une fleur. Une fleur à trois
pétales, une fleur de rien du tout...
-Les hommes? Il en existe, je crois, six ou sept. Je les ai aperçus il y a des années.
Mais on ne sait jamais où les trouver. Le vent les promène. Ils manquent de
racines, ça les gêne beaucoup.
CHAPITRE XIX
Le petit prince fit l'ascension d'une haute montagne. Les seules montagnes qu'il eût
jamais connues étaient les trois volcans qui lui arrivaient au genou. Et il se servait
du volcan éteint comme d'un tabouret. "D'une montagne haute comme celle-ci, se
dit-il donc, j'apercevrai d'un coup toute la planète et tous les hommes..." Mais il
n'aperçut rien que des aiguilles de roc bien aiguisées.
-Bonjour...Bonjour...Bonjour...répondit l'écho.
-Qui êtes-vous? dit le petit prince.
"Quelle drôle de planète! pensa-t-il alors. Elle est toute sèche, et toute pointue et
toute salée.
Et les hommes manquent d'imagination. Ils répètent ce qu'on leur dit...Chez moi
j'avais une fleur: elle parlait toujours la première..."
CHAPITRE XX
Mais il arriva que le petit prince, ayant longtemps marché à travers les sables, les
rocs et les neiges, découvrit enfin une route. Et les routes vont toutes chez les
hommes.
-Bonjour, dit-il.
Et il se sentit très malheureux. Sa fleur lui avait raconté qu'elle était seule de son
espèce dans l'univers. Et voici qu'il en était cinq mille, toutes semblables, dans un
seul jardin!
"Elle serait bien vexée, se dit-il, si elle voyait ça...elle tousserait énormément et
ferait semblant de mourir pour échapper au ridicule. Et je serais bien obligé de
faire semblant de la soigner, car, sinon, pour m'humilier moi aussi, elle se laisserait
vraiment mourir..."
Puis il se dit encore: "Je me croyais riche d'une fleur unique, et je ne possède
qu'une rose ordinaire. Ça et mes trois volcans qui m'arrivent au genou, et dont l'un,
peut-être, est éteint pour toujours, ça ne fais pas de moi un bien grand prince..." Et,
couché dans l'herbe, il pleura.
CHAPITRE XXI
-Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se tourna mais ne vit rien.
-Je suis là, dit la voix, sous le pommier.
-Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste...
-Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.
-Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser"?
-Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C'est bien gênant! Il
élèvent aussi des poules. C'est leur seul intérêt. Tu cherches des poules?
-Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser"?
-C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie "Créer des liens..."
-Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable
à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'a pas besoin de moi
non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si
tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au
monde. Je serai pour toi unique au monde...
-Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur...je crois qu'elle m'a
apprivoisé...
-C'est possible, dit le renard. On voit sur la Terre toutes sortes de choses...
-Oh! ce n'est pas sur la Terre, dit le petit prince. Le renard parut très intrigué :
-Oui.
-Non.
-Ça, c'est intéressant! Et des poules ?
-Non.
-Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les
poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un
peu. Mais si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit
de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous
terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde! Tu
vois, là-bas, les champs de blé? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est
inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste! Mais tu a des
cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'aura apprivoisé! Le
blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...
-Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des
amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.
-On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont
plus le temps de rien connaître. Il achètent des choses toutes faites chez les
marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont
plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi!
-Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de
moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'oeil et tu ne diras rien. Le
langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu
plus près...
-Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple,
à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux.
Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je
m'agiterai et m'inquiéterai; je découvrira le prix du bonheur! Mais si tu viens
n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le coeur...il faut des
rites.
-C'est quelque chose trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est
différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple,
chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est
jour merveilleux! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient
n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances.
Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure du départ fut proche :
-C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu
que je t'apprivoise...
-Bien sûr, dit le renard.
Puis il ajouta :
-Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu
reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d'un secret.
-Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore, leur dit-il.
Personne ne vous a apprivoisé et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes
comme était mon renard. Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres.
Mais j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.
-Vous êtes belles mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir
pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous
ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est
elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est
elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque
c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire.
Puisque c'est ma rose.
-Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec
le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.
-L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.
-C'est le temps que tu a perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
-C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose...fit le petit prince, afin de se souvenir.
-Les hommes on oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu
deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de
ta rose...
CHAPITRE XXII
-Je trie les voyageurs, par paquets de mille, dit l'aiguilleur. J'expédie les trains qui
les emportent, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche.
-Ils ne poursuivent rien du tout, dit l'aiguilleur. Ils dorment là-dedans, ou bien ils
bâillent. Les enfants seuls écrasent leur nez contre les vitres.
-Les enfants seuls savent ce qu'ils cherchent, fit le petit prince. Ils perdent du temps
pour une poupée de chiffons, et elle devient très importante, et si on la leur enlève,
ils pleurent...
CHAPITRE XXIII
-C'est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des
calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.
-Ah! dis-je au petit prince, ils sont bien jolis, tes souvenirs, mais je n'ai pas encore
réparé mon avion, je n'ai plus rien à boire, et je serais heureux, moi aussi, si je
pouvais marcher tout doucement vers une fontaine!
-Pourquoi?
-Ç'est bien d'avoir eu un ami, même si l'on va mourir. Moi, je suis bien content
d'avoir eu un ami renard...
Il ne mesure pas le danger, me dis-je. Il n'a jamais ni faim ni soif. Un peu de soleil
lui suffit...
Quand nous eûmes marché, des heures, en silence, la nuit tomba, et les étoiles
commencèrent de s'éclairer. Je les apercevais comme dans un rêve, ayant un peu de
fièvre, à cause de ma soif. Les mots du petit prince dansaient dans ma mémoire:
Je ne compris pas sa réponse mais je me tus...Je savais bien qu'il ne fallait pas
l'interroger.
Il était fatigué. Il s'assit. Je m'assis auprès de lui. Et, après un silence, il dit encore:
-Les étoiles sont belles, à cause d'une fleur que l'on ne voit pas...
Je répondis "bien sûr" et je regardai, sans parler, les plis du sable sous la lune.
Et c'était vrai. J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne
voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence...
-Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c'est qu'il cache un puits quelque
part...
-Oui, dis-je au petit prince, qu'il s'agisse de la maison, des étoiles ou du désert, ce
qui fait leur beauté est invisible!
-Je suis content, dit-il, que tu sois d'accord avec mon renard.
Comme le petit prince s'endormait, je le pris dans mes bras, et me remis en route.
J'étais ému. Il me semblait porter un trésor fragile. Il me semblait même qu'il n'y
eût rien de plus fragile sur la Terre. Je regardais, à la lumière de la lune, ce front
pâle, ces yeux clos, ces mèches de cheveux qui tremblaient au vent, et je me disais:
ce que je vois là n'est qu'une écorce. Le plus important est invisible...
CHAPITRE XXV
-Les hommes, dit le petit prince, ils s'enfoncent dans les rapides, mais ils ne savent
plus ce qu'ils cherchent. Alors ils s'agitent et tournent en rond...
Et il ajouta:
-Ce n'est pas la peine...
Le puits que nous avions atteint ne ressemblait pas aux autres puits sahariens. Les
puits sahariens sont de simples trous creusés dans le sable. Celui-là ressemblait à
un puits de village. Mais il n'y avait là aucun village, et je croyais rêver.
-C'est étrange, dis-je au petit prince, tout est prêt: la poulie, le seau et la corde...
Il rit, toucha la corde, fit jouer la poulie. Et la poulie gémit comme une vieille
girouette quand le vent a longtemps dormi.
Lentement je hissai la seau jusqu'à la margelle. Je l'y installai bien d'aplomb. Dans
mes oreilles durait le chant de la poulie et, dans l'eau qui tremblait encore, je
voyais trembler le soleil.
Je soulevai le seau jusqu'à ses lèvres. Il but, les yeux fermés. C'était doux comme
une fête. Elle était née de la marche sous les étoiles, du chant de la poulie, de
l'effort de mes bras. Elle était bonne pour le coeur, comme un cadeau. Lorsque
j'étais petit garçon, la lumière de l'arbre de Noël, la musique de la messe de minuit,
la douceur des sourires faisaient ainsi tout le rayonnement du cadeau de Noël que
je recevais.
-Les hommes de chez toi, dit le petit prince, cultivent cinq mille roses dans le
même jardin...et ils n'y trouvent pas ce qu'ils cherchent...
-Et cependant ce qu'ils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu
d'eau...
J'avais bu. Je respirais bien. Le sable, au lever du jour, est couleur de miel. J'étais
heureux aussi de cette couleur de miel. Pourquoi fallait-il que j'eusse de la peine...
-Il faut que tu tiennes ta promesse, me dit doucement le petit prince, qui, de
nouveau, s'était assis auprès de moi.
-Quelle promesse?
-Tu sais...une muselière pour mon mouton...je suis responsable de cette fleur!
Je sortis de ma poche mes ébauches de dessin. Le petit prince les aperçut et dit en
riant:
-Oh!
-Ton renard...ses oreilles...elles ressemblent un peu à des cornes...et elles sont trop
longues!
Et il rit encore.
-Tu es injuste, petit bonhomme, je ne savais rien dessiner que les boas fermés et les
boas ouverts.
-Oh! ça ira, dit-il, les enfants savent.
Et il rougit.
-Alors ce n'est pas par hasard que, le matin où je t'ai connu, il y a huit jours, tu te
promenais comme ça, tout seul, à mille milles de toutes régions habitées! Tu
retournais vers le point de ta chute?
Mais il me répondit:
-Tu dois maintenant travailler. Tu dois repartir vers ta machine. Je t'attends ici.
Reviens demain soir...
CHAPITRE XXVI
Il y avait, à côté du puits, une ruine de vieux mur de pierre. Lorsque je revins de
mon travail, le lendemain soir, j'aperçus de loin mon petit prince assis là-haut, les
jambes pendantes. Et je l'entendis qui parlait:
-Tu ne t'en souviens donc pas? disait-il. Ce n'est pas tout à fait ici!
-...Bien sûr. Tu verras où commence ma trace dans le sable. Tu n'as qu'à m'y
attendre. J'y serai cette nuit...
Alors j'abaissai moi-même les yeux vers le pied du mur, et je fis un bond! Il était
là, dressé vers le petit prince, un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente
secondes. Tout en fouillant ma poche pour en tirer mon révolver, je pris le pas de
course, mais, au bruit que je fis, le serpent se laissa doucement couler dans le sable,
comme un jet d'eau qui meurt, et, sans trop se presser, se faufila entre les pierres
avec un léger bruit de métal.
Je parvins au mur juste à temps pour y recevoir dans les bras mon petit bonhomme
de prince, pâle comme la neige.
-Je suis content que tu aies trouvé ce qui manquait à ta machine. Tu vas pouvoir
rentrer chez toi...
-Comment sais-tu?
Je venais justement lui annoncer que, contre toute espérance, j'avais réussi mon
travail!
Puis, mélancolique:
Je sentais bien qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Je le serrais dans mes
bras comme un petit enfant, et cependant il me semblait qu'il coulait verticalement
dans un abîme sans que je pusse rien pour le retenir...
Mais il me dit:
-Cette nuit, ça fera un an. Mon étoile se trouvera juste au-dessus de l'endroit où je
suis tombé l'année dernière...
-Petit bonhomme, n'est-ce pas que c'est un mauvais rêve cette histoire de serpent et
de rendez-vous et d'étoile...
-Bien sûr...
-C'est comme pour la fleur. Si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, c'est
doux, la nuit, de regarder le ciel. Toutes les étoiles sont fleuries.
C'est comme pour l'eau. Celle que tu m'as donnée à boire était comme un musique,
à cause de la poulie et de la corde...tu te rappelles...elle était bonne.
-Bien sûr...
-Tu regarderas, la nuit, les étoiles. C'est trop petit chez moi pour que je te montre
où se trouve la mienne. C'est mieux comme ça. Mon étoile, ça sera pour toi une des
étoiles. Alors, toutes les étoiles, tu aimeras les regarder...Elles seront toutes tes
amies. Et puis je vais te faire un cadeau...
Il rit encore.
-Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les
étoiles sont des guides. Pour d'autres elles ne sont rien que de petites lumières.
Pour d'autres qui sont savants elles sont des problèmes. Pour mon businessman
elles étaient de l'or. Mais toutes ces étoiles-là elles se taisent. Toi, tu auras des
étoiles comme personne n'en a...
-Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai dans l'une d'elles, puisque
je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles.
Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire!
Et il rit encore.
-Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m'avoir
connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras
parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir...Et tes amis seront bien étonnés de te
voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras: "Oui, les étoiles, ça me fait
toujours rire!" Et ils te croiront fou. Je t'aurai joué un bien vilain tour...
Et il rit encore.
-Ce sera comme si je t'avais donné, au lieu d'étoiles, des tas de petits grelots qui
savent rire...
-J'aurai l'air d'avoir mal...j'aurai un peu l'air de mourir. C'est comme ça. Ne viens
pas voir ça, ce n'est pas la peine...
-Je te dis ça...c'est à cause aussi du serpent. Il ne faut pas qu'il te morde...Les
serpents, c'est méchant. Ça peut mordre pour le plaisir...
Cette nuit-là je ne le vis pas se mettre en route. Il s'était évadé sans bruit. Quand je
réussis à le joindre il marchait décidé, d'un pas rapide. Il me dit seulement:
-Ah! tu es là...
-Tu as eu tort. Tu auras de la peine. J'aurai l'air d'être mort et ce ne sera pas vrai...
Moi je me taisais.
-Tu comprends. C'est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C'est trop
lourd.
Moi je me taisais.
-Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n'est pas triste les vieilles
écorces...
Moi je me taisais.
-Ce sera gentil, tu sais. Moi aussi je regarderai les étoiles. Toutes les étoiles seront
des puits avec une poulie rouillée. Toutes les étoiles me verseront à boire...
Moi je me taisais.
-Ce sera tellement amusant! Tu auras cinq cents millions de grelots, j'aurai cinq
cent millions de fontaines...
-Tu sais...ma fleur...j'en suis responsable! Et elle est tellement faible! Et elle est
tellement naïve. Elle a quatre épines de rien du tout pour la protéger contre le
monde...
-Voilà...C'est tout...
Il hésita encore un peu, puis se releva. Il fit un pas. Moi je ne pouvais pas bouger.
Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant
immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit
même pas de bruit, à cause du sable.
CHAPITRE XXVII
Et maintenant, bien sûr, ça fait six ans déjà...Je n'ai jamais encore raconté cette
histoire. Les camarades qui m'ont revu ont été bien contents de me revoir vivant.
J'étais triste mais je leur disais: C'est la fatigue...
Maintenant je me suis un peu consolé. C'est à dire... pas tout à fait. Mais je sais
bien qu'il est revenu à sa planète, car, au lever du jour, je n'ai pas retrouvé son
corps. Ce n'était pas un corps tellement lourd...Et j'aime la nuit écouter les étoiles.
C'est comme cinq cent millions de grelots...
Mais voilà qu'il passe quelque chose d'extraordinaire. La muselière que j'ai
dessinée pour le petit prince, j'ai oublié d'y ajouter la courroie de cuir! Il n'aura
jamais pu l'attacher au mouton. Alors je me demande: "Que s'est-il passé sur sa
planète? Peut-être bien que le mouton à mangé la fleur..."
Tantôt je me dis: "Sûrement non! Le petit prince enferme sa fleur toutes les nuits
sous son globe de verre, et il surveille bien son mouton..." Alors je suis heureux. Et
toutes les étoiles rient doucement.
Tantôt je me dis: "On est distrait une fois ou l'autre, et ça suffit! Il a oublié, un soir,
le verre, ou bien le mouton est sorti sans bruit pendant la nuit..." Alors les grelots
se changent tous en larmes!...
C'est là un bien grand mystère. Pour vous qui aimez aussi le petit prince, comme
pour moi, rien de l'univers n'est semblable si quelque part, on ne sait où, un mouton
que nous ne connaissons pas a, oui ou non, mangé une rose...
Ça c'est, pour moi, le plus beau et le plus triste paysage du monde. C'est le même
paysage que celui de la page précédente, mais je l'ai dessiné une fois encore pour
bien vous le montrer. C'est ici que le petit prince a apparu sur terre, puis disparu.
Regardez attentivement ce paysage afin d'être sûr de le reconnaître, si vous
voyagez un jour en Afrique, dans le désert. Et, s'il vous arrive de passer par là, je
vous supplie, ne vous pressez pas, attendez un peu juste sous l'étoile! Si alors un
enfant vient à vous, s'il rit, s'il a les cheveux d'or, s'il ne répond pas quand on
l'interroge, vous devinerez bien qui il est. Alors soyez gentils! Ne me laissez pas
tellement triste: écrivez-moi vite qu'il est revenu...