ESMA – Paris 1
Etudiant.e.s de Panthéon-Sorbonne pour les Mondes Africains
Les tatouages et la sorcellerie berbères
Les tatouages et sorcellerie sont bien souvent liés dans l’imaginaire de la culture berbère.
Quels sont les rôles des tatouages berbères ? Renvoient-ils à des marques extérieures de
sorcellerie ? Ces tatouages s’entremêlent à l’origine avec la culture berbère pré-islamique,
où la croyance en la dimension magique de ces tatouages était partagée. Toutefois, la
coutume du tatouage amazigh est à replacer dans un contexte historique de revendications
de l’identité berbère, de l’islamisation de l’Afrique du Nord, et dans la symbolique sociale
de ces dessins.
Les tatouages sont des dessins décoratifs et symboliques réalisés par l’injection d’encre ou
de résidus de charbon ou de suifs sous la peau à l’aide d’un objet pointu (aiguille, couteau,
plume ou os taillé…). Pratiqués depuis l’antiquité par certaines communautés japonaises,
indiennes, perses, amérindiennes et donc nord-africaines, ces dessins sont associés à un
ensemble complexe de croyances et de marqueurs culturels.
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Les Berbères sont les populations autochtones de l’Afrique du Nord, établis avant l’arrivée
des Arabes au 7èmesiècle. Les Berbères, qui se nomment entre eux « Amazigh » (c’est-à-
dire « hommes libres »), sont un groupe de population partageant une même base
culturelle et les mêmes racines d’une langue commune. Toutefois, ils se subdivisent en de
nombreux sous-groupes parmi lesquels les Kabyles, les Touaregs ou les Chleuhs sont les
plus connus. On estime aujourd’hui que 40 millions de personnes sont berbérophones, et
répartis sur 9 pays d’Afrique du Nord et du Sahel, bien que le Maroc et l’Algérie
réunissent une majorité de ce groupe culturel.
On considère la sorcellerie comme un ensemble de pratiques souvent malveillantes, visant
à nuire à autrui, à obtenir des bénéfices personnels, ou à se protéger contre les mauvais
sorts. En Afrique du Nord, la croyance en la sorcellerie est toujours répandue, en
particulier dans les régions rurales, où l’on prête des pouvoirs magiques à des personnes,
en particulier à des vieilles femmes.
Les tatouages amazighs sont à analyser avant tout comme un héritage de la culture
berbère, porteurs de croyances, mais aussi de symboliques importantes pour les berbères.
Ces dessins sont enfin à replacer dans une relation avec l’islam, et à penser en termes de
revendications identitaires amazighs.
https://artdanslapeau.wordpress.com/2016/04/17/le-
tatouage-chez-la-femme-berbere-une-tradition-
ancestrale/
Un héritage de la culture berbère / fonction des
tatouages
Les tatouages berbères s’inscrivent dans les traditions régionales propres à ces groupes. Il
s’agit de pratiques dont les origines remontent à la période pré-islamique parmi les
populations berbérophones et certains groupes nomades dans plusieurs pays d’Afrique,
au Nord du Sahara, mais aussi dans le Sahel. Ces tatouages sont le propre des femmes
berbères, et occupent plusieurs fonctions : esthétiques, thérapeutiques, identitaires, mais
aussi magiques.
Outre l’aspect ornemental et esthétique– les tatouages berbères étant censés rendre les
femmes plus désirables dans la culture amazigh pré-islamique, ces tatouages jouent un
rôle identitaire permettant d’identifier les personnes selon leurs régions d’origine, leur
tribu, voire leur rang social, à la manière des scarifications en Afrique subsaharienne. Le
nombre de traits sur les tatouages, ou certains motifs sont ainsi des marqueurs sociaux qui
ont joué un rôle important dans la culture amazigh.
Les traditions berbères prêtent par ailleurs des fonctions thérapeutiques à ces tatouages.
Au Sahel notamment, ils permettraient de guérir de maux de têtes, d’arthrite, ou
d’infécondité entre autres. Ces vertus thérapeutiques s’associent aux vertus magiques que
la tradition berbère prête à ces tatouages. Ceux-ci permettraient de contrer des maléfices
ou de maux métaphysiques, comme le mauvais œil, les lanceurs de sorts ou les djinns
(associés des sorcières et sorciers). Ces tatouages jouent alors un rôle de connexion entre le
corps et les esprits, et de protection contre des esprits malfaisants, mais aussi la malchance.
Certaines formes géométriques représentent ainsi des symboles pour s’attirer la réussite,
d’autres pour s’attirer l’argent, ou l’amour. Le tatouage « el âyacha » (celui qui fait vivre),
par exemple, est ainsi un dessin au noir de fumée sur le front des enfants, censés protéger
les enfants du mauvais sort et de la malchance.
Ces tatouages sont principalement pratiqués dans les régions rurales, désertiques ou
montagneuses, où les traditions berbères ont été les plus épargnées par la conquête arabe
du 7èmesiècle. Il s’agit des mêmes régions, où l’idée que croyance en sorcellerie est la plus
présente dans la culture populaire, notamment au sein de la population analphabète. Les
jeteurs de sorts ou sorciers sont dans l’immense majorité des cas des femmes. Celles-ci
« apprennent » ces pratiques de mère en fille, ou au sein de leur communauté
villageoise. Les personnes à qui l’on prête des fonctions magiques sont donc généralement
issues des familles berbères anciennes, et sont souvent des femmes âgées, tatouées selon la
tradition berbère. Le parallèle entre ces « sorcières » et leurs tatouages traditionnels
berbères entraîne une confusion sur le sens des tatouages. Si ceux-ci ont historiquement
une dimension magique, leurs fonctions sont en fait multiples.
Symbolique dans le folklore berbère
Les tatouages berbères se situent le plus généralement sur le visage (menton, front, joues,
tempes), mais aussi sur les mains, et plus rarement les bras et les chevilles. Ces tatouages
revêtent de multiples formes, ayant chacune leurs propres significations symboliques,
témoignant une dimension avant tout sociale. Ces symboles peuvent représenter un statut
social, ou matrimonial par exemple. Il était de coutume pour une veuve de se tatouer le
menton en reliant les deux oreilles pour symboliser la barbe du mari décédé. De la même
manière, lors des invasions arabes du 7èmesiècle, lorsque leurs maris étaient fait
prisonniers, les femmes berbères se tatouaient les poignets et les chevilles pour représenter
la captivité et les chaînes de leurs époux. Les tatouages revêtent également une dimension
sociale dans la mesure où les tribus nomades berbères utilisaient les tatouages pour
dissocier les membres de différentes tribus et ainsi s’identifier.
HADDAD T., « Le tatouage berbère au-delà de l’aspect esthétique,
Mémoire du corps », Hypothèses, 2018
HADDAD T., « Le tatouage berbère au-delà de l’aspect esthétique, Mémoire du corps »,
Hypothèses, 2018
Tradition, modernité et islam
Les tatouages étant une modification de l’œuvre divine, et une mutilation sur le corps, il
est symbole de péché dans l’islam sunnite et donc prohibé par la religion. La culture
traditionnelle berbère pré-islamique est donc rentrée en opposition avec la culture
islamique amenée par les Arabes lors de la conquête de l’Afrique du Nord. Les tatouages,
interdits sous le califat omeyyade et ses successeurs, ont donc été synonymes de
stigmatisation des berbères, et réprimés dans les lieux contrôlés par le pouvoir. Les
tatouages berbères ont alors été relégués dans les zones rurales et notamment
montagneuses, où les cultures amazighs ont le plus perduré. De la même manière, des
pratiques et des croyances traditionnellement assimilées aux traditions berbères telles que
la sorcellerie, ont été stigmatisées et largement prohibées par les docteurs de l’islam.
Malgré l’islamisation des berbères par les conquêtes arabes et par le commerce
transsaharien ayant débouché sur l’interdiction de la sorcellerie et des pratiques anté-
islamiques, les tatouages berbères, tout comme la sorcellerie ont continué à se pratiquer, en
symbole de l’identité berbère face au pouvoir central. Il s’agit dans les deux cas de
survivance « païenne » de la société amazigh dans une société nord-africaine islamisée.
D’autres techniques sont aujourd’hui davantage utilisées pour rendre compatibles islam et
tradition berbère, comme le tatouage au henné plutôt que des aiguilles ou des objets
pointus mutilant le corps et laissant des marques indélébiles.
Les tatouages berbères revêtaient donc des fonctions sociales, esthétiques et magiques, se
combinant pour former une part entière de la culture amazigh. La confusion voulant que
les tatouages berbères soient le signe extérieur de marques de sorcellerie est en réalité due
à la résurgence « païenne » de ces deux pratiques berbère et pré-islamiques prohibées par
le sunnisme. Les tatouages comme la sorcellerie sont historiquement associés, étant des
éléments d’identité amazighe en distinction avec la culture arabe importée. Aujourd’hui,
la dimension magique est donc anecdotique, les tatouages ayant un rôle avant tout
ornemental, et renvoyant à l’attachement de la communauté berbère et notamment kabyle
de revendiquer leur différence culturelle.
Sources :
BOUABDELLAH Mourad, « Photos. Aïcha, femme berbère, raconte l’histoire de ses
tatouages traditionnels », Huffington Post, 2016.
CAPY Delphine, «Le tatouage chez la femme berbère : une tradition ancestrale », L’art
dans la peau, 2016
COULON Jean-Charles, « Sorcellerie berbère, antiques talismans et saints protecteurs: La
magie dans le Maghreb médiéval d’après les traités d’histoire et de géographie
islamiques », Institut de recherche et d’histoire des textes, 2015.
GUESSOUS Sana, « Tunisie : Manel Mahdouani réhabilite le tatouage berbère », Jeune
Afrique, 2017.
HADDAD T., « Le tatouage berbère au-delà de l’aspect esthétique, Mémoire du corps »,
Hypothèses,2018.
« La signification des tatouages berbères », Wepost, 2016.
« Sorcellerie dans les comtes amazighs », Wikiamazigh.com.
Photo d’illustration : CAPY Delphine, «Le tatouage chez la femme berbère : une tradition
ancestrale », L’art dans la peau, 2016
L’auteur :
Gwendal Mélyon est un membre
fondateur d’Esma, et le premier
président de l’association. Etudiant en
Master 2 d’expertise des conflits armés,
et diplômé d’un Master en Etudes
africaines de science politique,
Gwendal poursuit sa troisième année
en temps que membre actif d’Esma au
sein du pôle rédaction.
17 décembre 2019
Le Journal de l'ESMA
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