Mme PAVET
Nuit rhénane
Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été
Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire
Guillaume Apollinaire (1880 - 1918), Alcools
Explication linéaire
Ce poème ouvre la section « Rhénanes », dans le recueil Alcools, publié en 1913. On y retrouve une
certaine modernité, comme dans le recueil tout entier, mais aussi une inspiration symboliste plus
ancienne : goût des vieilles légendes, paysages mystérieux inspirant des rêveries .
« Nuit rhénane » donne le ton des « Rhénanes », groupe de poèmes écrits pendant le séjour
d’Apollinaire en Rhénanie, alors qu’il était amoureux d’Annie Playden.
Ce poème nous raconte une histoire de strophe en strophe, ce qui constitue les étapes du texte que
nous soulignerons au cours de notre explication :
- str. 1 : mise en place du décor / contexte : le poète est avec un groupe de personnes dans une
taverne au bord du Rhin, un verre de vin à la main, peut-être en terrasse, et l’on entend un batelier
chanter. Un sortilège se fait sentir.
- str. 2 : tentative d’exorcisme en réaction à ce sortilège
- str. 3 : la voix et le sortilège s’imposent malgré tout / échec du sortilège.
Dernier vers, détaché et isolé : le verre de vin se brise.
Remarque : tout le poème est au présent, ce qui nous fait vivre presque en direct cette histoire.
Problématique : nous allons montrer que c’est la parole poétique et le chant magique qu’elle fait
entendre qui a produit ce phénomène paranormal du verre qui se brise.
Explication linéaire :
Strophe 1 :
- vin trembleur comme une flamme : thème du feu, expression de l’inspiration poètique et de la
sensibilité brûlante, douloureuse du poète, mais exaltante. (voir le titre « Alcools « qui exprime
aussi cela).
- rime « flamme / femme » : sensualité qui préfigure les fées aux cheveux verts de la chanson.
- chiffre 7 de la magie et des contes de fée ; cheveux verts de ces créatures , divinités du Rhin qui
dansent et chantent pour séduire les marins puis les faire mourir. (légendes germaniques).
- allitération en V : « verts/ verre / vin » : musique qui envoûte.
- sous la lune : monde nocturne qui accentue l’atmosphère de sortilège, qui semble émaner à la fois
de la chanson, du Rhin et du vin dans ce verre.
Strophe 2 :
- exorcisme qui passe par la présence de femmes qui sont opposées en tous points aux femmes aux
cheveux verts : blondes, immobiles, regard fixe, nattes repliées.
- ton désespéré du poète pour le mettre en place : les impératifs « Debout chantez plus haut …. et
que ….. ».
- la ronde doit séparer et protéger du sortilège.
- la voix s’oppose à celle des fées aux cheveux verts.
- le dernier vers a une forme symétrique et répétitive qui inspire l’ordre, le calme, avec une virgule
en son milieu.
Strophe 3 :
- échec de l’exorcisme : la voix chante toujours : voir ce champ lexical du chant: « incantent,
chante,
- le Rhin est ivre : personnification du fleuve.
- « Tout l’or des nuits ... » : reflets dorés dans le Rhin qui rappellent les couleurs flamboyantes du
vin dans le verre du poète.
- strophe très lyrique marquée par des allitérations et T et en R
- voix rauque troublante et mourante du batelier : « chante ..à en râle mourir ».
DERNIER VERS :
- rupture du schéma de strophe précédent. La forme poétique du poème éclate, en même temps que
le verre et le rire.
- jeu de mots : éclat de rire / de verre ;
- vert/verre/ vers : ces mots sont liés, signe que la parole poétique et les mots ont agi sur la matière.
On est en pleine magie.
- le present de l’indicatif est ici un présent d’énonciation et d’actualité à la fois : Apollinaire nous
fait vivre « en direct » un phénomène magique lié à la parole poétique.
- écho de ce dernier vers avec le premier : ce qui nous fait comprendre que tout est parti du vin ,
c’est-à-dire de l’alcool (voir titre du recueil), symbole fort de l’inspiration poétique chez
Apollinaire : une chose brûlante, exaltante et qui l’ enchante même si elle est un peu dangereuse.
Conclusion : un poème à la fois très moderne, très symboliste car tourné vers des légendes
anciennes, et déjà surréaliste car la parole poétique est en elle même magique. La forme poétique
est d’ailleurs à la fois traditionnelle et originale (par le dernier vers en rupture).